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01.06.2026 à 09:03

Un vieil homme sans la mer

F.G.

Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout (…)

- Passage des fantômes
Texte intégral (2759 mots)


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Tout était lent désormais dans sa vie, pensa l'Émile en regardant les faibles flammes s'échapper des bûches du foyer. Il aurait dû se lever pour attiser le feu, mais se lever était un effort. Aujourd'hui, se dit-il, il avait fait sa part : une marche dans le froid et le vent jusqu'à l'ancienne glaisière, un rangement sommaire de la remise à outils, la fricassée qu'il s'était cuisinée pour deux jours – histoire d'être tranquille demain –, quelques courriers qu'il avait en retard. Oui, tout était lent désormais dans ce qu'il entreprenait : l'envie, le geste et le reste. Le souffle aussi était court, ce qui ne l'empêcha pas, avant la nuit, cette nuit qu'il craignait tant, de se servir un dernier verre et de se rouler lentement, très lentement une cigarette. En souriant, comme ça, à une idée qui, comme ça, venait de lui passer par la tête.

Ses cigares italiens sans forme, tordus, très noirs, très forts et qu'on appelait des clous de cercueil, lui manquaient à cette heure précise où, juste avant la nuit, lentement, l'Émile sentait monter en lui ce moment délicieux entre tous où, dans la plus extrême solitude, pointait une idée susceptible de le distraire un peu. Là, un clou de cercueil aurait été le bienvenu, se dit-il. Hélas, la médecine l'avait privé de ce plaisir. Et, quoique rarement, il pouvait être obéissant.


Pour être juste, l'Émile n'aimait pas les souvenirs. Depuis qu'il vivait seul dans sa vieille ferme briarde, il les congédiait dès qu'ils se convoquaient. « Pas pour moi », se disait-il. La vie est déjà pénible pour l'encombrer davantage. À la mort de sa compagne, Mathilde, qu'il avait aimée au-delà du raisonnable, il avait décidé de vivre dans le présent d'un temps sans passé ni futur, une parenthèse dont il connaissait le début mais pas le terme. Dès qu'une bribe de mémoire venait l'encombrer, il la chassait. « Non, pas pour moi, se répétait-il, la mélancolie ne me va pas. » Les seules images mémorielles qu'il tolérait, avaient trait à son enfance. Il se contentait de tenir la nostalgie à distance, en cherchant à comprendre pourquoi, à son âge respectable, il se sentait encore tributaire de ce temps d'apprentissage où rien n'avait collé.

Ce soir, pourtant, à cet instant précis où, tirant sur sa clope mal roulée, il regrettait ses clous de cercueil, c'est un retour d'enfance qui s'insinuait dans sa caboche. Insistante, précise, vive. Et plus précisément celle de son logis de la rue Piat où, seul ou avec ses deux potes, Jean-René et David, il s'inventait des aventures invraisemblables dont il n'avait plus l'idée, sauf qu'elles étaient toujours loufoques. À part comme incise de la pensée, il se demanda pourquoi, soudain, ce souvenir précis lui revenait. Et il trouva.

La chose avait sans doute à voir avec l'installation dans la maison du bout du chemin d'un nouveau voisinage : un couple de jeunes avec enfant. L'après-midi même, les récents arrivants étaient venus se présenter. Après avoir consulté un quelconque guide de sociabilité rurale, ils avaient dû se dire que ça se faisait. L'Émile leur avait parlé sans leur ouvrir le vieux portail de bois. Il se disait que ces deux hurluberlus déchanteraient assez vite de la campagne. Trop polis pour être honnêtes, les deux visiteurs s'étaient présentés sommairement. Ils venaient de la ville, la grande, ce dont il se serait douté, avec l'intention – absurde à ses yeux – de « faire lien et, si possible, commun ». Pour toute réponse l'Émile leur avait dit qu'il leur souhaitait bien du plaisir, ce qui les fit rire mais n'eut pas l'heur de les troubler. Pendant qu'ils se répandaient en banalités sur la grande ville et en lieux communs écologiques, c'est le gamin qui attira son attention. D'abord silencieux, étonnamment silencieux, il avait vu son regard se porter sur le fer à cheval qui décorait son branlant portail – c'était une manie de Mathilde d'en accrocher partout au prétexte que ça portait bonheur. Puis, levant les yeux vers lui, le gamin lui avait demandé : « Il est où ton cheval ? ». Sans réfléchir, l'Émile, qui n'avait jamais eu de cheval de sa vie, lui avait répondu : « C'est un cheval migrant – je l'appelle « Tête d'or » à cause de sa crinière. Il est libre, il va où il veut. Peut-être qu'il passera te voir chez toi. « Traite-le bien, gamin, il le mérite. » Le visage du garçon – Lucas – s'était métamorphosé. C'était celui de l'enfance quand elle fait corps avec sa quête. « “Tête d'or”, ça me plaît », dit-il avant de repartir vers chez lui, tenu de chaque main par ses parents, qui craignaient sans doute qu'il se perde.


Le retour d'enfance venait de ça, de cet échange de regards, de cette idée qui naturellement lui était venue de s'inventer un cheval du nom de « Tête d'or » avec la même appétence pour l'imaginaire que, gamin lui-même, il convoquait avec cette joie souveraine de posséder un trésor et au grand désespoir de ses parents qui y voyaient un lourd handicap qui le faisait constamment déroger au principe de réalité.

« Ils étaient comment mes parents ? », se demanda l'Émile à cette heure sans heure de la nuit où le vent soufflait si fort sur le hameau de Cormeron qu'il réveillait toutes ses hantises. Il savait qu'il attendrait longtemps pour trouver, s'il venait, ce sommeil du juste qui toujours lui avait fait défaut – et plus encore depuis la mort de Mathilde. Il mit une nouvelle bûche dans la cheminée, se versa un nouveau verre, se roula une autre cigarette et se reposa, à haute voix cette fois, la question : « Ils étaient comment mes parents ? » Un silence précéda un invraisemblable effort de mémoire pour, les yeux fermés, se remémorer leurs visages, leurs corps, leurs attitudes, leurs manières d'être, de parler et de se taire. À quoi bon tout ça ? À quoi bon ressasser un temps que le temps a heureusement effacé, rangé au rayon de l'oubli bienfaiteur. On n'est pas de sa famille, on est ce qu'on s'est fait, un homme de son temps que le temps a trahi. Et puis, il s'entendit une nouvelle fois se parler à voix haute : « Que me reste-t-il, au fond, de mes vieux ? » À peine quelques souvenirs, toujours tristes. Une mère malheureuse de vivre à côté de sa vie. Un père détruit par l'usine, mais fier d'en être un exécutant zélé. Sans conscience de son malheur, conforme à l'idée que le maître se fait de lui. Une mère soumise au travail domestique que personne n'aurait eu l'idée de reconnaître comme une servitude et qu'elle complétait de quelques ménages chez des rupins du 20e bourgeois puant d'avarice. Un père qui, à peine rentré chez lui, se vengeait des humiliations auxquelles l'usine l'avait soumis en jouant au tyranneau de foyer. Un couple d'époque, mal assorti tant au physique qu'au moral. Elle venait d'une famille de la toute petite paysannerie briarde. Il était de son 20e, le seul coin de Paris qu'il connaissait, mais sur le bout des doigts. Chaudronnier de métier, esclave de profession. Non syndiqué, votant pour « les gens qui savent ».

L'Émile sentait ses paupières lourdes désormais. Il eût été malvenu pour lui de passer son tour. Juste avant de s'endormir, c'est encore à voix haute qu'il s'entendit penser : « Je les ai détestés, mes parents, d'être ce qu'ils étaient, comme ils étaient, des cas extrêmes de ralliés passifs à l'ordre d'un monde qui les humiliait. Je ne saurais dire qu'ils ne m'aimaient pas, mais j'ose penser qu'il m'est souvent arrivé à moi de les détester. »


Au matin, c'est le froid qui réveilla l'Émile. Comme chaque fois qu'il bravait la nuit, il se sentit tout transi dans son fauteuil à oreilles. Le feu crépitait encore, mais comme une vie qui s'étiole. Dehors, il faisait encore obscur. Noir complet. Il se traîna jusqu'à la cuisine, se chauffa du lait qu'il augmenta de deux fortes cuillerées de miel et, péniblement, monta à l'étage pour rejoindre son antre. C'était une large pièce mansardée aux murs croulants de livres stockés dans des cartons ajourés pour voir leurs tanches et meublée d'une vaste table de travail, d'un canapé et d'un fauteuil en cuir de très ancienne facture. « Qu'est-ce que je fous là, se dit-il, loin de tout, abandonné à ma solitude. Pourquoi n'ai-je pas tout bazardé à la mort de Mat ? Pourquoi n'ai-je pas changé d'air, de vie, pour me faire d'autres souvenirs, les miens, des souvenirs en propriété propre, légers ? » Dans un mouvement de pensée contradictoire qu'il connaissait, la réponse ne tarda pas : « C'est sans doute qu'ici il me reste à faire et qu'ailleurs il faudrait d'abord que je me fasse à l'endroit. » L'antithèse lui sembla peu satisfaisante, mais il la retint, une fois encore, comme proposition finale. Car il pratiquait la dialectique, mais détestait la synthèse.

Il entreprit de relire quelques pages au hasard du Vieil homme et la mer d'Hemingway, en regrettant que la sienne ne fût qu'intérieure, puis, enfin distrait de soi et enroulé dans une couverture de grosse laine, il avait fini par s'endormir vraiment au petit matin. À peine deux heures, en fait. En clair, une fois encore, il s'était arrangé avec son sommeil pour qu'il ne lui volât pas trop de temps. Sachant qu'il ne comptait pas en excès, il avait décidé de pratiquer un somnambulisme actif.


L'Émile buvait par ennui mais avec entrain au bistrot de Cormeron. En attendant que, dans le brouhaha matinal du lieu, lui vienne sa phrase du jour. Aujourd'hui elle avait de quoi satisfaire les pochtrons de la petite bande : « Quitte à mourir, je préférerais que ce fût sous un nom d'emprunt pour ne pas avoir à revoir ma famille au cimetière. » On ria autour de lui, ce qui le ravit. Moi, je la notai. Comme d'habitude. Il faut dire que j'écris comme ça, sur le vif, à partir de quelques notes jetées sur un carnet. Je les laisse infuser et à l'occasion j'y puise mon matériau. Par la suite, nous nous étions rencontrés à l'occasion d'une fête de village. Foireuse, la fête, comme souvent. Juste l'occasion de fêter quelque chose et de boire. Là c'était la Saint-Jean, si je me souviens bien. À vrai dire, ce très solitaire Émile m'intriguait depuis qu'un petit héritage nous avait permis, à ma compagne et à moi, à la fin des années 1990, d'acheter une maison briarde au Bourg-du-Haut, à deux pas de Cormeron. C'était un pied à terre campagnard, rien de plus. Aucune intention, chez nous, de nous ancrer au terroir. Trop urbains pour cela, sans doute.

En découvrant le lieu et plus encore en l'arpentant, j'avais repéré, à diverses reprises, l'Émile. Il est vrai qu'il était l'un des rares vieux du village à s'adonner à la marche en solitaire. De loin, pourtant, elle semblait peuplée, sa marche, tant sa gestuelle était active. Comme s'il discourait en s'adressant à des acolytes de déambulation ou à sa Mathilde. J'y voyais une manière de résister à sa solitude, et c'était probablement cela.

Le café – « Chez Gina » – fit le reste. D'étape en étape, il nous rapprocha. « T'écris toujours, bonhomme ? », me dit-il un jour où, effectivement, j'étais courbé sur mon ouvrage. « Oui, des notes, comme elles me viennent. Comme ça. Pour capter les humeurs de mon temps intérieur, rien de plus. » Le bonhomme sembla se satisfaire de ma réponse sans chercher à en savoir davantage.

De fil en aiguille, l'Émile s'attacha à moi, à nous. Il nous trouvait, nous dit-il un jour de confidence, « un peu au-dessus de la moyenne des habitants du coin ». Et ajouta, songeur : « Comme moi, en somme ; comme ma Mathilde aussi. » Le bistrot fut notre lieu de rencontre préféré. Bientôt, l'Émile s'y laissa aller, mezza voce, à quelques confidences sur sa jeunesse.

– Tu sais, me dit-il un jour où il avait décelé mes inclinaisons libertaires, j'ai connu du beau monde du temps de “l'anarchie populaire”.
– C'est quoi, ça ? ai-je demandé.
– Un ferment qui s'est perdu. Maintenant, les anars, c'est des bac plus cinq. Ou plus. Moi, je te parle d'un temps où l'anarchie, vulgaire je te l'accorde, irriguait un petit peuple de durs à cuire instruits de quelques principes, âpres à la tâche et fraternels. Ils avaient les mains calleuses et l'esprit canaille. Tout pour me plaire, en somme.

C'est ce jour que j'appris que l'Émile, qui en faisait sacrément moins, avait quatre-vingt-cinq ans passés.
– Tu rigoles, compagnon !
– Non, jeunot, je tiens mes statistiques à jour.

Puis, de fil en aiguille, il m'accorda le privilège de visiter son antre, ce qui n'était pas dans ses habitudes de solitaire enkysté dans ses souvenirs. Là, je découvris un monde en désordre, mais riche de trésors.
– Tu prends ce que tu veux, ça évitera la benne.
– Tu n'as pas de descendance ?
– Non, l'ami, ça évite les désillusions. Je suis le dernier d'une dynastie peu glorieuse.


Six mois plus tard, l'Émile tira sa révérence sans l'avoir prévue. La mort vint, dit-on, paisible, devant l'âtre de ses solitudes, une nuit sans lune d'un interminable hiver. J'appris qu'il n'avait ni souffert ni accéléré son trépas. Une belle mort, en somme, de celle qui ne contrarie pas. Peut-être que, ce soir-là, il avait pensé à « Tête d'or » et à la quête du jeune Lucas pour le retrouver. Les quêtes les plus belles sont les plus désespérées.

Freddy GOMEZ

25.05.2026 à 09:25

Mariátegui ou le socialisme indigène

F.G.

■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou. Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, (…)

- En lisière
Texte intégral (4081 mots)
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■ Premier théoricien marxiste d'Amérique latine, José Carlos Mariátegui n'en demeure pas moins largement méconnu en Europe. Portrait d'un homme qui a œuvré, sa trop brève vie durant, à penser et mettre en place un socialisme à la fois internationaliste et ancré dans la mémoire indigène du Pérou.

Lorsqu'il meurt de tuberculose en 1930, à seulement trente-six ans, celui qui sera surnommé « Amauta » (le sage, en langue quechua) est un homme aux multiples facettes. Publiciste, journaliste, syndicaliste, secrétaire du tout jeune Parti socialiste péruvien (PSP), éditeur et principal rédacteur de la revue Amauta, membre du Conseil général de la Ligue anti-impérialiste de la Troisième Internationale, Mariátegui se trouve à l'avant-garde des luttes. Premier marxiste d'Amérique latine pour certains (Antonio Mélis), Gramsci latino-américain pour d'autres, figure centrale de la gauche péruvienne quoi qu'il en soit, José Carlos Mariátegui s'impose tant par l'étendue de son œuvre que par son activisme débordant. Il est pourtant, eurocentrisme oblige, très largement méconnu en Europe et dans le cadre des discussions sur le marxisme en général. Retracer le parcours d'un autodidacte qui allait profondément bouleverser le paysage politique de son pays et les formulations révolutionnaires sur le continent entier est l'occasion d'un hommage, mais surtout d'une invitation à sans cesse penser à nouveau frais nos mots et nos slogans en les plongeant dans la pratique des luttes.

Le 8 juillet 1919, une foule immense faite d'ouvriers du textile ou du syndicat des boulangers, de dockers et d'autres travailleurs se rassemble spontanément à Lima. Exultant, enthousiaste, elle se dirige vers le bâtiment du journal La Razón et fait un triomphe aux tout jeunes journalistes du seul quotidien ayant appuyé les grandes grèves de masse du mois de janvier et la grève générale du 27 mai. Le gouvernement oligarque de Pardo est tombé le 4 juillet, renversé par un coup d'État, et c'est désormais Augusto Leguía qui est aux affaires. Il a accordé la journée de 8 heures et, en ce jour, vient de faire libérer les leaders ouvriers emprisonnés depuis le 26 mai. L'ambiance est électrique. Devant les locaux du journal, un journaliste métis, aux traits effilés et boitant de la jambe gauche, regarde la foule. Son nom est José Carlos Mariátegui : il a vingt-cinq ans et fait son entrée officielle dans les rangs de la gauche de combat. En tant que membre du Comité de propagande socialiste, puis du Comité pour la baisse du prix des subsistances, il a déjà participé à un organe de masse faisant le lien avec 30 000 ouvriers et travailleurs qui vient d'imposer ce qui semble être une lourde défaite à l'oligarchie terrienne traditionnelle.

La joie sera pourtant de courte durée, le nouveau président ne goûtant que fort peu les critiques que Mariátegui et ses amis ne manquent pas de faire à son gouvernement. Avec les premières répressions contre les syndicalistes et les organisateurs ouvriers viennent les pressions du gouvernement : Mariátegui et son ami de toujours, César Falcón, doivent être envoyés respectivement en Italie et en Espagne comme émissaires de propagande du Pérou, ou être incarcérés. Le 8 octobre 1919, Mariátegui prend la mer en direction de l'Europe ; il en reviendra profondément changé. Selon ses propres mots, il y épouse « une femme et quelques idées ». L'autodidacte attiré par les provocations mondaines y opère sa mue, sa transformation de journaliste socialisant en acteur central de la lutte des classes au Pérou.

L'âge de pierre

José Carlos Mariátegui est né en 1894 à Moquegua, d'un père de bonne famille et d'une mère fille de petits agriculteurs indiens. Abandonnée par son mari, qui meurt rapidement, Maria Amália La Chirra élève ses enfants seule, survivant avec son salaire de modiste. Très tôt, la santé fragile de son deuxième fils se révèle : un accident d'école, puis une poliomyélite clouent le petit José Carlos au lit de 1902 à 1904. Cette période difficile est toutefois l'occasion pour lui de profiter de la bibliothèque laissée par son père – seule marque de l'existence paternelle dans l'éducation de Mariátegui, l'accès aux livres lui ouvre le monde de la lecture : il dévore les ouvrages les uns après les autres et tente même d'apprendre, seul, le français. Cet épisode est d'autant plus crucial pour le futur dirigeant politique qu'il forge son appétit insatiable de connaissance. À quatorze ans à peine, une fois finie l'école primaire, Mariátegui commence à travailler : il entre d'abord au quotidien La Prensa comme ouvrier typographe, s'inscrivant ainsi, sans le savoir, dans la longue lignée des ouvriers passés de la composition des pages à leur écriture. Se distinguant par son esprit, il gravit les échelons : il intègre la rédaction en 1912, publie son premier article à dix-huit ans et se voit attribuer la couverture des interventions de police et les faits divers. Puis, sous le pseudonyme de Juan Chroniqueur, une chronique de la vie mondaine où ses bons mots lui valent de fréquenter le beau monde et les champs de course. Mariátegui dira plus tard qu'il était alors un « littérateur infecté de décadentisme et de byzantinisme fin-de-siècle ».

Son intérêt pour la politique prend un tour nouveau en 1916, lorsqu'il intègre la rédaction d'El Tiempo en tant que chroniqueur politique. Journal d'opposition au président oligarque Pardo, il rassemble alors largement les partisans d'un changement politique. Dans l'aile gauche de l'opposition, Mariátegui commence à fréquenter des agitateurs ouvriers, comme Carlos Del Barzo, et leur référence commune au grand auteur anarchisant Manuel González Prada [1] influence la création de la revue Nuestra Época. Sobrement sous-titrée « revue de combat », elle sera interdite après quelques numéros seulement. Les années 1912-1921 marquent un tournant par l'entrée en scène d'une force nouvelle sur l'échiquier politique péruvien : les ouvriers, sous influence des publications et des immigrés hispaniques, s'organisent selon les principes de l'anarcho-syndicalisme et suivant le modèle de la CNT espagnole, fondée en 1910. La revendication de la journée de 8 heures, la Révolution mexicaine, et bientôt les nouvelles de la Révolution russe, se combinent à une agitation étudiante des fils de la bourgeoisie urbaine qui traverse le continent. Ce contexte de croissante agitation est le berceau dans lequel Mariátegui opère son incubation politique. Les troubles de la fin de 1918 et les grèves de l'année suivante le font entrer pleinement dans le combat socialiste – c'est le signe de la fin de ce qu'il appellera, en 1929, son « âge de pierre ».

L'Europe comme apprentissage

Le Vieux Monde que visite Mariátegui en exil sort à peine de la Grande Guerre, qui marque la fin des empires centraux allemand et austro-hongrois, l'imposition d'un nouvel ordre international et l'irruption tant des questions nationales que des luttes révolutionnaires sur la scène mondiale. Il y a la Révolution russe de 1917, et l'enthousiasme que provoque l'instauration de la République des Soviets dans les organes du mouvement ouvrier européen, mais aussi les différentes révolutions avortées ou réprimées : l'écrasement du mouvement spartakiste et l'assassinat de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, le massacre de la République des Soviets, l'échec de l'Armée rouge devant Varsovie, les grèves des mineurs anglais et des cheminots français… Hors d'Europe, ce sont les révoltes en Inde, en Syrie, la révolution en Chine et le congrès de Bakou des peuples d'Orient en 1920. L'atmosphère est à la transformation de la société, aux bouleversements émancipateurs. L'Italie fait alors figure, pour Mariátegui, d'« épicentre de la révolution mondiale », et les débuts, puis l'accession du fascisme au pouvoir lors de la marche sur Rome du 29 octobre 1922, marquent une inflexion majeure : « Ainsi s'est terminée la période révolutionnaire et a commencé la période réactionnaire », écrit-il. Les occupations d'usines et les grèves secouent rudement le nord de l'Italie autour des importantes concentrations ouvrières que sont Turin et Milan, notamment dans les usines Fiat en septembre 1920. En compagnie de l'ami César Falcón, il assiste en janvier 1921 au Congrès de Livourne, qui voit le Parti socialiste italien se scinder entre l'aile réformiste et l'aile révolutionnaire, qui s'en va former le Parti communiste italien, rattaché à la Troisième Internationale.

L'Europe est l'occasion pour le socialiste de faire ses « classes » en marxisme, à la fois comme témoin et lecteur. Il se saisit de Marx, Engels, Lénine, Boukharine et Nietzsche, se lie au philosophe Benedetto Croce, qui lui fait découvrir le théoricien français du syndicalisme révolutionnaire Georges Sorel, par lequel Mariátegui s'initie à Bergson et à une approche stratégique et théorique du marxisme profondément originale. L'avènement du fascisme lui fait quitter l'Italie, non sans avoir fondé avec Falcón et deux autres compatriotes une « cellule communiste péruvienne » éphémère dont l'objectif est la préparation de l'action socialiste au Pérou. Désormais, l'apprentissage organisationnel et théorique est aligné sur un objectif : l'action révolutionnaire au Pérou.

Organisateur de la culture et de la classe ouvrière

Mariátegui, Anna Chiappe, son épouse, et leur fils débarquent le 18 mars 1923 au Pérou. Il entre rapidement en contact avec le mouvement ouvrier qui s'organise : il s'agit pour Mariátegui d'opérer « la traduction pratique en termes nationaux et latino-américains des conclusions programmatiques » auxquelles il est arrivé à la fin de son séjour en Europe. Son engagement prend d'abord la forme d'un cycle de conférences dans l'Université populaire González Prada, fondée en 1921 sous l'impulsion des anarchistes. Son orientation socialiste et internationaliste s'exprime via une lecture marxiste des événements révolutionnaires européens, dans une optique d'éducation populaire : la formation politique y est toujours axée sur les relations entre le niveau national et la réalité internationale. La pensée de Mariátegui commence alors à cerner la dimension systémique de l'action politique dans un monde capitaliste : « […] la civilisation capitaliste a internationalisé la vie de l'humanité, elle a créé entre tous les peuples des liens matériels qui établissent entre eux une solidarité inévitable. L'internationalisme n'est pas seulement un idéal ; c'est une réalité historique. […] Le Pérou, comme les autres peuples américains, n'est pas, par conséquent, hors de la crise : il est à l'intérieur. […] Une période de réaction en Europe sera aussi une période de réaction en Amérique. Une période de révolution en Europe sera aussi une période de révolution en Amérique. »

Il faut imaginer ce qu'est le Pérou en 1923 pour prendre la mesure de l'ampleur de la tâche à laquelle s'attelle notre homme : répression féroce du gouvernement Leguía, pas ou très peu de vie intellectuelle dans une université amorphe, pas de bibliothèques ni de statistiques de qualité permettant d'évaluer la réalité sociale du pays. Il faut également souligner la désorganisation militante, en dépit des efforts des libertaires. Un jeune leader issu du mouvement pour la réforme de l'université commence à mobiliser la petite bourgeoisie et les couches les plus urbaines du prolétariat en prêchant quelque nationalisme socialisant et anti-impérialiste : Victor Raúl Haya de la Torre [2]. Mariátegui se rapproche de cette étoile montante péruvienne ; lorsque celle-ci prend l'exil en 1924, José Carlos Mariátegui est chargé de la rédaction de la revue Claridad, initiée pour coordonner les différentes universités populaires que tentent de créer les militants syndicaux et politiques. Il travaille tant avec les anarcho-syndicalistes, farouchement opposés à toute action politique partisane – mais dédiés à l'éducation et l'organisation d'une contre-culture à travers des centres ou des festivités régulières qu'organise la Fédération ouvrière locale – qu'avec des couches radicalisées de la petite bourgeoisie nationale. Il collabore par ailleurs à deux revues dans lesquelles il publie régulièrement des articles, réunis en 1925 en un premier livre : La Escena contemporanea.

Réfugié au Mexique révolutionnaire, Haya de la Torre fonde en 1924, sur le modèle du Kuomintang chinois, l'Alliance populaire révolutionnaire américaine afin d'unifier à l'échelle du continent la lutte contre l'impérialisme américain. Mariátegui en devient membre – et c'est pour participer, aux niveaux théorique et culturel, à l'effort d'énonciation d'une politique de rupture qu'il lance, un an plus tard, une maison d'édition puis, en 1926, le périodique Amauta. Il écrit dans le premier numéro : « L'objet de la revue est de poser, éclairer et connaître les problèmes péruviens à partir de points de vue doctrinaires et scientifiques. Mais nous considérerons toujours le Pérou dans le panorama mondial. Nous étudierons tous les grands mouvements de rénovation politiques, philosophiques, artistiques, littéraires, scientifiques. Tout l'humain est nôtre. »

Comme il l'annonce dans le même texte, la revue n'entend pas ouvrir ses colonnes à toutes les opinions : « [Amauta] produira ou précipitera un phénomène de polarisation et de concentration. » Il est explicitement question de mettre à disposition, de distribuer des informations, des prises de position, des textes tant sur le Pérou que sur d'autres pays. Seront ainsi publiés, pour la première fois dans ce pays de l'ouest de l'Amérique du Sud, des textes d'André Breton, Maxime Gorki, Marx, Lénine, Freud, Rosa Luxemburg, Romain Rolland, Ernst Toller ou Léon Trotski. Le rôle de diffusion et de publication de textes tant politiques que littéraires n'est pas neutre : il s'agit de rattraper le retard culturel péruvien tout en créant un espace pour le débat et la formation politique. Fondamentalement, l'impératif est de se doter des armes nécessaires à la critique pour répondre à la nécessité politique et économique. On retrouve ici l'effort de Mariátegui, entre son retour et sa mort, essentiellement organisé autour de deux axes : penser de manière dialectique, dynamique, marxiste, la situation du Pérou (l'ancrage temporel, matériel, idéologique, etc.) en relation avec les mouvements de la politique et de l'économie mondiale. C'est ce que le sociologue écosocialiste Michael Löwy a appelé une « synthèse dialectique entre l'universel et le particulier, l'international et l'Amérique latine ».

Une clarification politique s'opère alors, contre la volonté de Mariátegui et du fait d'Haya de la Torre, qui transforme l'APRA en parti politique interclassiste sous hégémonie petite-bourgeoise, le poussant ainsi à rompre avec le mouvement pour former un Parti révolutionnaire, c'est-à-dire un parti ouvrier et paysan. C'est ainsi que naît le Parti socialiste péruvien en octobre 1928, dont il est secrétaire général. Aussitôt, le PSP demande son affiliation à la Troisième Internationale, en cohérence avec son internationalisme affiché et la dimension marxiste de son programme. La rupture avec l'APRA s'affiche en parallèle de l'effacement progressif des anarcho-syndicalistes, par trop rétifs à la lutte politique. Mariátegui et son groupe vont s'engouffrer dans la brèche afin de proposer leur stratégie de massification : lancement du quotidien Labor, extension d'Amauta, adressé aux ouvriers et paysans pour rendre compte de leurs luttes ; création, le 17 mai 1929, de la Confédération générale des travailleurs du Pérou – un an plus tard, elle comptera près de 58 000 travailleurs industriels et environ 30 000 Indiens dans la fédération indigène.

Socialisme indo-américain et communisme inca

Les pages d'Amauta vont être le réceptacle d'une série d'articles mettant au centre de l'attention la question indienne, en 1926–1927. Ils forment le cœur des deux premiers chapitres des Sept Essais d'interprétation de la réalité péruvienne, le magnum opus de Mariátegui, qui paraît en 1928. Car l'originalité du penseur n'est pas à rechercher dans son énergie militante ni même dans la particularité de son parcours – d'autres ont été aussi dévoués, ou sont partis de plus bas – ; elle se trouve dans sa position face à la réalité péruvienne et la stratégie révolutionnaire qui doit y être organisée. Parti du Pérou, son approche du marxisme n'est pas seulement déterminée par le contexte antipositiviste et anti-économiciste hérité de son passage en Italie ; elle se définit aussi par rapport à une position géographique, un positionnement dans le système-monde capitaliste où l'insertion des périphéries se fait à l'avantage exclusif des puissances centrales (les marges étant confinées à un rôle de colonie, de fournisseur de matières premières). C'est la situation de dépendance structurelle du Pérou au sein du capitalisme mondial qui doit être le point de départ de l'analyse, mais cela seulement en assimilant également les caractéristiques nationales héritées de la Conquête, puis de la Colonie, et enfin de la République oligarchique. Il s'agit d'embrasser les diverses temporalités des institutions régissant la société péruvienne au profit d'une classe de propriétaires terriens féodaux et de bourgeois à la solde des puissances impérialistes, mais aussi les diverses temporalités des luttes. Ce n'est pas chose aisée, et cela n'est possible que parce que Mariátegui prend résolument le parti de démarrer des faits, de les lire de manière critique sans toutefois verser dans le dogmatisme. « Le socialisme n'est pas […] une doctrine indo-américaine. Mais aucune doctrine, aucun système contemporain ne l'est ni ne peut l'être. Et le socialisme, bien qu'il soit né en Europe, comme le capitalisme, n'est pour autant ni spécifiquement ni particulièrement européen. C'est un mouvement mondial, auquel ne se soustrait aucun des pays qui se meuvent dans l'orbite de la civilisation occidentale. »

Le socialisme, et le marxisme en particulier, doivent être recréés, renouvelés à la lumière de la réalité à laquelle on prétend l'appliquer. C'est pour cette raison que Mariátegui accorde dans son œuvre une place aussi centrale à la question des Indiens comme à celle de la terre. Héritières de cinq cents ans de lutte, les communautés incas ont su préserver leur organisation fondée sur la propriété commune de la terre et l'organisation collective du travail. Le « communisme inca » dont parle Mariátegui est donc ancré dans les racines profondes du Pérou contemporain, survivance de cinq siècles de répression et de massacres. « Le socialisme est présent dans la tradition américaine. L'organisation communiste, primitive, la plus avancée que l'Histoire ait connue est l'organisation inca. » La stratégie révolutionnaire de Mariátegui va alors consister à organiser les masses indiennes et prolétaires en vue d'un objectif unificateur : la constitution d'un Pérou « intégral », qui ne se construise pas sur les divisions héritées de la Conquête, qui mette à bas les murs érigés par des élites trop obnubilées par l'éclat européen pour voir la richesse de leur propre pays. C'est véritablement un projet de nation réconciliée, construisant à partir de son passé le plus enraciné, un ordre social juste pour le futur. « Nous ne voulons certainement pas que le socialisme soit, en Amérique, calque et copie. Il doit être création héroïque. Nous devons donner vie, avec notre propre réalité, dans notre propre langage, au socialisme indo-américain. Voilà une mission digne de la nouvelle génération », écrit-il pour le texte commémorant les deux ans de la revue.

Sa position entre en franche contradiction avec la direction stalinienne promue par la Troisième Internationale : lorsqu'il meurt, en 1930, sa doctrine est rejetée au profit de la ligne isolationniste décidée à Moscou pour tous les partis communistes. La pensée de Mariátegui va être qualifiée de « populiste » et les relents de « mariateguisme » taxés de « déviations » jusque dans les années 1950. La démarche de Mariátegui et ses écrits n'en vont pas moins refaire surface une décennie plus tard. Pas seulement grâce au renouveau théorique que produit la révolution cubaine, mais aussi du fait de la richesse de son œuvre, où pratique politique et production théorique se combinent dans une stratégie révolutionnaire englobante. Son héritage est, entre autres, revendiqué par les penseurs décoloniaux, qui se réclament d'un savoir qui ne soit plus eurocentriste et s'affranchisse de toute colonialité.

Mariátegui est précurseur autant que passeur, et c'est dans cet intervalle, comme organisateur et intellectuel, qu'il s'avance comme exemple. Ses camarades de la CGTP lui font ainsi, à sa mort, le plus brillant des hommages : « Mariátegui est un des hommes de nos rangs. Il y a milité avec la plus grande abnégation. Il est venu à notre classe, libre de toute compromission, de tout lien avec la classe qu'il a combattue. Ni journaliste de journal bourgeois ni membre de l'Université, Mariátegui est et restera un intellectuel prolétaire. »

Jean GANESH [3]



18.05.2026 à 09:59

Digression sur l'inactuel

F.G.

L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte (…)

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L'actualité nous pèse comme une chape. Elle nous arase le cerveau, nous ramollit les neurones, nous dévore le peu d'énergie qu'il nous reste. C'est que nous en sommes dépendants – comment pourrait-il en aller autrement quand le monde brûle et que, chaque jour, ici ou là, des dingues galonnés et plus ou moins tarés attisent les brasiers de la haine de l'altérité ? Il faut bien suivre, non ? Pas pour comprendre, juste pour ne pas perdre le fil de l'horreur qui nous plombe au quotidien. Quitte à être au bord du dégueulis.

Pour s'informer, il y a l'expertise, c'est-à-dire des types qui ne savent rien, sauf roter de plaisir à l'idée de pouvoir jacter sur BFM ou France-Info. C'est bon, pensent-ils, pour leur carrière d'ignorants diplômés. Pauvres types ! Ils passeront comme passent les modes, et par les temps qui courent, ça passe
vite. Vu ce qu'est devenu aujourd'hui le paysage audiovisuel, un égout informationnel, ils y sont à leur place pour tenir le manche et la cognée, tout ensemble, et taper comme des sourds sur ce qui branle encore, l'idée qu'un autre monde est toujours possible, contre eux et leurs jugements merdeux. Ils sont pour Netanyahu quand les Palestiniens agonisent sous ses coups de boutoir, contre Mélenchon et sa bande quand ils s'insoumettent à leurs diktats, pour Trump quand il kidnappe à la sauvage Maduro, bombarde l'Iran, dit tout et son contraire dans l'instant même où il ouvre sa grande gueule. Ce sont des singes hurleurs gagnés à l'ordre impérialiste made in USA, incapables de penser autre chose que ce que, par IA interposée, l'ordre dominant leur souffle. Des conneries que, cons eux-mêmes, ils sont incapables de décoder.

Voilà, le présent, c'est ça : un évident triomphe de la médiocrité globale et un glissement progressif de la caste dominante vers une extrême droite qui se frotte déjà les mains à l'idée d'en être bientôt l'invité permanent. Alors, dans un tel climat, s'informer est un cauchemar, sauf à se nourrir l'esprit ailleurs, notamment sur les médias de contre-information indépendants. Ils progressent, et c'est déjà bien.


Partant de là, de ce constat accablant, l'idée serait d'en sortir en faisant un pas de côté pour opérer une sorte de retour sur soi en réhabitant, le temps d'un instant, un monde imaginaire habitable. L'idée m'est venue, un matin de début de printemps où la douceur de l'air attisait une sensation de bien-être, de hors-temps. Il faut, cela dit, aller plus loin dans l'explication. J'y vais. Il m'arrive de fréquenter un square tranquille de mon quartier. J'y suis toujours accompagné d'un livre, un livre que je choisis méticuleusement dans ma bibliothèque avec la certitude que c'est assurément celui-ci, et pas un autre, qui me conviendra en cette matinée précise que je décris. Qu'on le sache, la tâche n'est pas aisée. Il faut qu'elle s'accorde à l'état d'esprit du jour, au temps qu'il fait, aux rêves ou cauchemars qui ont peuplé ma nuit précédente. Ma bibliothèque est vaste. Les humeurs qu'elle recèle s'y révèlent contradictoires, parfois antinomiques. D'où ma difficulté à m'accorder sur tel livre plutôt que sur tel autre.

À ce moment précis du choix, le besoin d'inactualité est souvent primordial. Car il faut savoir s'abstraire de son temps, réemprunter d'anciennes sentes pour décloisonner son esprit des pesanteurs accablantes d'un trop-présent dévorant. On dira que c'est une préoccupation de vieux. Je m'en fous d'autant que je suis convaincu, et depuis longtemps pour ce qui me concerne, que le présentisme est une clôture qui ignore le temps long, complexe et contradictoire de l'histoire, son passé donc, pour n'en retenir au mieux, que quelques vrais ou faux remèdes apparemment nécessaires à apaiser provisoirement des consciences par trop livrées au zapping généralisé d'un présent sans présence et privé de tout horizon d'attente.


Ce jour, le choix fut difficile avant de devenir évident. Comme ça, soudainement. J'avais besoin d'un livre d'Henri Calet. Pour cheminer un temps avec ses solitudes de moraliste . Et plus précisément, de Contre l'oubli [1], publié en 1948, chronique d'une fin de guerre réalisée pour Combat et Terre des hommes entre 1944 et 1948, en ce moment où le soleil de la victoire crevait à peine le brouillard des chagrins. À le relire aujourd'hui, ce livre, on est saisi par son humanité profonde. Il est toujours à hauteur d'homme, c'est-à-dire de peine. La marque de Calet, c'est d'abord une manière d'accrocher le détail qui manque et navre. Pour avoir quelque chance de se sauver du naufrage sans croire à l'homme majuscule. Un modèle d'écrivain non-chrétien, mal pensant, en somme, sans opinion sur l'au-delà, anarchiste existentiel convaincu que l'existence est le contraire de l'existentialisme, comme l'humain serait le contraire de l'humanisme. C'est pourquoi il écrit comme il est : « à ras d'homme », dira-t-il dans Peau d'ours. Sans chercher jamais à le magnifier, à l'idéaliser.

Dans un des textes de ce recueil – « Les lois de l'hospitalité » –, que les ignares gagnés à « l'idée » d'un supposé « grand remplacement », ne liront jamais, Calet revient sur la suspension ou le retrait des listes, en juillet 1940, par les autorités de Vichy, de la plupart des demandes de naturalisation. Il est vrai, ajoute-t-il, que « bien des choses ont, alors, été suspendues, la liberté notamment », et se félicite de la réouverture des dossiers, en 1945, par les nouvelles autorités de ladite France Libre. « Il y a une grande besogne à accomplir – précise-t-il – mais on a quelques raisons de penser qu'elle sera écourtée considérablement par la disparition de bon nombre d'impétrants. Il faudrait aller les chercher dans les fosses communes de l'Europe de l'Est. » Du pur Calet. Comme sa conclusion : « Maintenant, on ne parlera pas de morale, mais seulement d'intérêt […] : nous avons besoin d'une main-d'œuvre du dehors. Cela est démontré. Il convient donc que la France ait au plus tôt un statut législatif de l'étranger. On désirerait que ce statut s'inspirât simplement et généreusement des lois de l'hospitalité. »

L'autre point fort – éblouissant – de ce recueil, c'est indiscutablement sa série de textes sur les « survivants de Fresnes ». Toute la manière et le talent de Calet s'y confirment. Sa quête de vérité humainement historique s'y justifie totalement. Ici pas de véritables héros, juste des hommes et des femmes sans autre qualité que d'avoir voulu échapper, le plus souvent en vain, à l'ignominie d'un temps de chasse à l'homme. C'est à traquer cette traque qu'il opère. Pour l'honneur des vaincus, mais sans emphase. Comme toujours puisque que c'est sa marque. Indélébile.


Assis sur un banc de mon square de quartier, cette énième lecture de Calet me fait soudain penser que son inactualité n'est pas étrangère à sa force, celle qui, précisément, ne s'affirme que dans l'acte de résistance à l'oubli. Et ce faisant, je ne peux que constater que le régime du présent perpétuel dans lequel nous vivons désormais en état d'urgence permanent instaure, de facto, un nouveau rapport au temps captif qu'il nous impose et dont on ne peut s'évader qu'en opérant un décentrement volontaire du regard, une sorte mise à l'écart de l'état d'enfermement dans lequel il nous maintient.

Avec la perspective illusoire de la « fin de l'histoire », cette notion de « présent perpétuel », si propre à notre basse époque, c'est à n'en pas douter un capitalisme en voie de néo-libéralisation mondialisée qui, dans les années 1990, après la chute de l'URSS et l'ouverture infinie du domaine du Marché, l'a imposée. Au forceps, à marche forcée et avec les catastrophes sociales répétées que l'on a vécues depuis. L'illusion a fait le reste, un gros reste, puisque l'adhésion à cette vision du monde de l'illimitation a conquis bien des esprits défaillants, notamment dans une jeunesse qui a fini par troquer les anciens rêves émancipateurs de ses aînés contre une entrée dans le monde de la surconsommation sans cesse renouvelée de fétiches frelatés. Parallèlement à cela, le TINA de Thatcher a fait des émules un peu partout ; des pans entiers du contre-pouvoir ouvrier sont tombés sans que cela émeuve outre-mesure une social-démocratie vite ralliée à son programme.


Dans ce monde, le futur est au cœur du présent, comme intégré à son omniprésence où, toujours plus rapidement, le presque même succède au même dans l'oubli assumé du passé et de la conscience historique qu'il porte en lui. C'est cette perspective présentiste qu'il faut enrayer. Et pour cela, il faut puiser à des traditions vivantes de résistance. Dans ce domaine, l'idée benjaminienne, portée par les rebelles zapatistes du Chiapas depuis 1994, que l'histoire doit faire passerelle essentielle pour « rétablir », comme le dit l'excellent Jérôme Baschet [2], dans un même mouvement, « mémoire du passé » et « possibilité du futur ». Quitte à « regarder en arrière pour avancer vers l'avant » ou, plus paradoxalement encore, à carrément « avancer vers l'arrière » pour résister au « présent perpétuel », comme le proclament les zapatistes.

Nous voilà loin des foireux sermons d'une postmodernité exsangue dont le seul apport aura été de jeter les grands récits d'émancipation aux poubelles de l'histoire. Il est grand temps de les rouvrir. Pour rendre plus respirable notre atmosphère et cultiver nos anciennes mémoires qui sont, comme disent les zapatistes, autant de combustibles pour pouvoir lutter et espérer vaincre cet « éternel présent » mortifère.

Freddy GOMEZ


[1] « Les cahiers rouges », Grasset, 1992.

[2] Jérôme Baschet, Défaire la tyrannie du présent : temporalités émergentes et futurs inédits, « L'horizon des possibles », La Découverte, 320 p, 2018.

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