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05.07.2026 à 17:00

Donald Trump a transformé la liberté d’expression en arme de vassalisation

Ramona Bloj

Une enquête historique particulièrement fouillée sur la naissance d'une nouvelle doctrine américaine.

L’article Donald Trump a transformé la liberté d’expression en arme de vassalisation est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (17972 mots)

Dès le début de sa troisième campagne présidentielle en décembre 2022, juste après avoir annoncé sa candidature, Donald Trump a fait de la liberté d’expression un combat existentiel pour le pays 1. Dans une vidéo publiée sur YouTube et reprise sur son site de campagne, il a déclaré : « If we don’t have free speech, then we just don’t have a free country ». Il ajoute dans la foulée son intention de « détruire l’appareil de censure de la gauche ». En 2023 et 2024, cet accent sur la liberté d’expression s’est poursuivi, se renforçant à chaque nouvelle annonce de procès le visant, et a été repris par l’ensemble de la sphère médiatique MAGA et en particulier par ses plus éminents influenceurs, dont plusieurs sont aujourd’hui membres de l’administration ou accrédités auprès des services de presse couvrant les différentes agences.

Dès son retour à la Maison-Blanche, la volonté de « restaurer la liberté d’expression » en « protégeant le Premier amendement » a fait l’objet d’un décret dont les prémices étaient fausses puisqu’il accusait l’administration Biden d’avoir pratiqué la censure à grande échelle 2. Depuis, la notion de « liberté d’expression » a été instrumentalisée par l’administration Trump II pour poursuivre les « ennemis » politiques du président, en particulier les responsables de l’administration précédente qui avaient travaillé sur la lutte contre la désinformation d’origine étrangère, ainsi que plusieurs responsables de ses inculpations judiciaires. 

À l’échelle internationale, cette notion a été utilisée comme prétexte pour attaquer les réglementations européennes visant les entreprises de la tech, ainsi que plusieurs pays et leur législation, notamment en ce qui concerne les discours de haine. Elle a également été brandie comme un outil de chantage vis-à-vis de l’Europe, en particulier lors des négociations commerciales. 

La publication le 5 décembre 2025 de la stratégie de sécurité nationale de l’administration Trump a rendu l’instrumentalisation de la liberté d’expression contre l’Europe encore plus explicite : la protection de la « liberté d’expression » des citoyens américains est définie comme « principe fondamental » devant guider la politique étrangère des États-Unis, et le texte attribue à l’Union la pratique de cette soi-disant censure 3. L’inscription de ces notions et leur répétition dans le principal document de stratégie américaine représente une rupture profonde qui donne une dimension stratégique à la bataille culturelle et confirme la centralité de la notion de liberté d’expression dans la relation transatlantique 4.

Or, le sens et la portée de la « liberté d’expression » et du Premier amendement ont connu d’importantes évolutions au cours de l’histoire américaine. La définition de l’étendue et des limites de cette liberté, de même que la liberté de la presse, ont varié au gré des majorités et des décisions de la Cour suprême. Surtout, le camp conservateur en a récemment fait un terrain de lutte politique en lien avec le retour au pouvoir de Trump en janvier 2025. Au cours de sa première année de mandat, la notion a semblé faire l’objet de nouvelles redéfinitions sous l’effet de l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk.

La liberté d’expression est ainsi doublement remise en question : redéfinie à l’intérieur des États-Unis, elle devient également un outil de projection du modèle américain à l’international, dirigé en premier lieu contre l’Europe. Ce double mouvement rend indispensable un retour sur les jalons historiques de cette notion aux États-Unis.

La longue histoire de la liberté d’expression aux États-Unis

La Constitution américaine et la liberté d’expression

La notion de liberté d’expression inscrite dans la Constitution américaine puise ses racines dans la tradition juridique anglaise, les fondements du libéralisme politique selon John Locke (Second Traité du gouvernement), et la philosophie des Lumières 5. Les pamphlets de John Milton, notamment Areopagitica (1644), défendent la liberté de la presse contre la censure, arguant que le libre-échange des idées était le fondement de la vérité et de la connaissance 6. Cette philosophie nourrit les débats des Pères fondateurs américains à la fin du XVIIIe siècle.

La liberté d’expression est ainsi doublement remise en question : redéfinie à l’intérieur des États-Unis, elle devient également un outil de projection du modèle américain à l’international, dirigé en premier lieu contre l’Europe.

Maya Kandel

Ainsi, lors des débats sur la Constitution (1787–1789), les représentants de plusieurs États manifestent des réticences face à l’absence de garanties explicites pour les droits individuels. L’objet des amendements à la Constitution (Bill of Rights) est de garantir les droits individuels face aux pouvoirs des trois branches définis par la Constitution. La ratification du Bill of Rights en 1791, et en particulier du Premier amendement, constitue une réponse à ces préoccupations : « Congress shall make no law… abridging the freedom of speech, or of the press… » 7. Cette formulation ne précise pas les contours de la liberté d’expression, laissant au pouvoir judiciaire la tâche de l’interpréter. 

Le contexte politique de l’époque, marqué par l’opposition entre fédéralistes et anti-fédéralistes, conduit à ne pas définir cette liberté de façon absolue. Les Alien and Sedition Acts de 1798, promulgués sous l’administration John Adams (1797-1801), criminalisaient la critique du gouvernement fédéral 8. Ces deux lois sont vivement contestées, notamment par Thomas Jefferson et James Madison, et contribuent à la défaite d’Adams en 1800.

Pendant une grande partie du XIXe siècle, la protection fédérale de la liberté d’expression reste limitée. Le Premier amendement protège alors seulement contre les lois du Congrès, et laisse aux États la possibilité de restreindre la parole et la presse selon leur législation.

La question de l’esclavage provoque la plus grave entorse à la liberté d’expression au XIXe siècle. Le « gag rule », adopté sous forme de simple résolution par la Chambre des représentants en 1836, institue une procédure automatique visant à écarter sans examen les pétitions relatives à l’abolition de l’esclavage. Cette mesure, renouvelée à plusieurs reprises jusqu’à son abrogation en 1844, traduit la volonté des élus du Sud de neutraliser le débat public sur la question de l’esclavage, à un moment où le mouvement abolitionniste gagne en influence dans les États du Nord 9. En suspendant toute discussion parlementaire sur un sujet aussi clef, le Congrès acceptait de fait une forme de censure institutionnelle, en contradiction avec le Premier amendement. 

Dans These Truths, Jill Lepore fait de cet épisode une manifestation du paradoxe constitutif de la démocratie américaine : une nation fondée sur l’idéal d’égalité, mais amenée à restreindre la parole publique pour préserver l’esclavage. John Quincy Adams, fils de l’ancien président John Adams et lui-même ancien président (1825-1829), alors représentant du Massachusetts, dénonce d’ailleurs la règle comme une atteinte au Premier amendement et mène une campagne pour son abrogation. Son succès en 1844, avec l’abrogation du « gag rule » par une nouvelle résolution de la Chambre, représente à la fois une victoire pour les abolitionnistes et une réaffirmation du droit des citoyens à interpeller leur gouvernement, pilier du constitutionnalisme américain.

Après la guerre de Sécession, le 14ᵉ amendement, en 1868, introduit la clause de due process, qui permet aux tribunaux fédéraux d’appliquer certaines protections du Bill of Rights à l’échelle des États 10. Dans l’affaire Gitlow v. New York, en 1925, la Cour suprême reconnaît pour la première fois que la liberté d’expression est concernée par le 14ᵉ amendement, et doit donc s’appliquer aux États, et ce bien que la Cour ait condamné Gitlow pour avoir publié un manifeste socialiste incitant au renversement du gouvernement 11.

Le Premier amendement face aux bouleversements du XXe siècle 

La Première Guerre mondiale voit le retour de la tension entre liberté et sécurité nationale. Les lois sur l’espionnage et la sédition en 1917 et 1918 12 criminalisent la critique du gouvernement et des forces armées.

En 1917, Woodrow Wilson, pour s’assurer du soutien de l’opinion face à l’entrée en guerre, met en place un organe officiel de propagande, le Committee on Public Information (CPI), dirigé par le journaliste progressiste George Creel. Le CPI emploie des centaines de fonctionnaires et des milliers de bénévoles chargés de diffuser des messages pro-guerre à travers la presse, la radio et le cinéma 13. John Dewey dénonce alors cette mobilisation intellectuelle forcée comme une « conscription de la pensée », une volonté du gouvernement d’empêcher tout jugement critique face aux impératifs de l’État en guerre 14.

Cette « conscription de la pensée » a des conséquences profondes sur la définition de la liberté d’expression. Dans un climat d’union sacrée, le Congrès adopte en 1918 le Sedition Act, destiné à étouffer toute contestation du gouvernement ou critique de la guerre, qui constitue la plus grave atteinte à la liberté politique depuis les Alien and Sedition Acts de 1798. La répression est d’une ampleur inédite : plus de deux mille citoyens sont poursuivis pour sédition et environ la moitié est condamnée, tandis que tous les recours portés devant la Cour suprême échouent. Les victimes de cette politique sont des pacifistes, des féministes et surtout des socialistes. Par exemple, 96 membres du syndicat Industrial Workers of the World (IWW), dont son dirigeant Bill Haywood, sont condamnés à vingt ans de prison, tandis que le leader socialiste Eugene Debs écope de dix ans pour avoir défendu la liberté de conscience. Cet épisode est appelé le premier « Red Scare » 15.

Dans Schenck v. United States (1919), le juge Oliver Wendell Holmes formule la célèbre métaphore « faire feu dans un théâtre bondé », qui introduit le critère de la « menace claire et imminente » comme la restriction de certains discours. Cette jurisprudence vise à concilier la protection de la parole et les impératifs de sécurité nationale. Holmes écrit aussi que toute société démocratique doit reposer sur le libre-échange des idées : « Le meilleur test de vérité est la propension d’une pensée à se faire accepter dans la concurrence du marché des idées » 16

Cette métaphore traduit la conviction que la vérité émerge naturellement du débat public et de la délibération, et non de l’imposition d’une opinion par l’autorité. Elle reprend la philosophie libérale de John Stuart Mill, pour qui la confrontation entre les opinions constitue la condition même du progrès intellectuel et moral 17. Défendre la liberté d’expression, dans cette perspective, revient à défendre la démocratie elle-même, puisque celle-ci ne peut vivre que de la libre circulation de la pensée.

Bien que minoritaires à l’époque, Holmes et ses collègues ouvrent une voie nouvelle dans la jurisprudence américaine. Leurs idées sont reprises et approfondies par des intellectuels comme Walter Lippmann ou Alexander Meiklejohn qui se définit comme le premier « absolutiste » de la liberté d’expression 18

Les années 1960, marquées par le mouvement pour les droits civils, sont celles de l’émergence de décisions majeures renforçant la liberté de parole politique et surtout la liberté de la presse. New York Times Co. v. Sullivan (1964) redéfinit la diffamation en exigeant la preuve de « actual malice », soit le mensonge en connaissance de cause, pour qu’une personnalité publique ou politique puisse poursuivre pour diffamation, ce qui renforce la protection de la presse et le droit à la critique 19. Cette définition, et la nécessité de prouver « le mensonge en connaissance de cause » donne à la presse une protection supérieure à celle qui existe en France à la même époque.

Cette lecture novatrice du Premier amendement transforme peu à peu la liberté d’expression en un instrument de conquête de droits, avec le soutien de la Cour suprême sous la présidence du juge Earl Warren (1953–1969) 20

Ainsi, sous sa présidence, la Cour suprême consacre un « engagement national profond en faveur du principe selon lequel le débat sur les questions publiques doit être désinhibé, solide et ouvert », selon la formule célèbre de l’arrêt New York Times Co. v. Sullivan (1964). La Cour protège le quotidien new-yorkais contre une accusation de diffamation portée par un responsable de l’Alabama, dans le contexte de la lutte pour les droits civils. En reconnaissant la primauté de la critique publique sur la protection de la réputation des autorités, la Cour donne au Premier amendement sa signification centrale : celle d’une garantie de la discussion libre, condition essentielle de la démocratie 21

Le journaliste David Enrich souligne que cette décision reste aujourd’hui un pilier de la liberté de la presse, bien qu’elle soit confrontée à des menaces croissantes de la part de certains groupes conservateurs, et depuis 2016, du président Donald Trump. À l’avant-garde de l’offensive se trouve, l’Institut Claremont depuis les années 1980. À l’époque, il collabore déjà avec le futur juge de la Cour suprême Clarence Thomas, à qui il fournit des greffiers et des idées pour mener la lutte 22.

Cette lecture novatrice du Premier amendement transforme peu à peu la liberté d’expression en un instrument de conquête de droits.

Maya Kandel

En 1971, un autre arrêt, New York Times v. United States, renforce encore la liberté d’expression à l’occasion de la publication de documents confidentiels relatifs à la guerre du Vietnam. Transmis par un lanceur d’alerte, les « Pentagon Papers » révèlent de nombreuses informations sensibles à propos de l’intervention américaine. L’administration Nixon fulmine, mais la Cour suprême estime que le gouvernement ne peut empêcher leur divulgation à moins qu’elle n’entraîne « à coup sûr des dommages directs, immédiats et irréparables à notre nation ou à son peuple ». En 1976, la Cour suprême ouvre même l’application du Premier amendement au discours commercial dans le contentieux Virginia State Pharmacy Board v. Virginia Citizens Consumer Council, jugeant qu’un État ne peut pas limiter le droit des pharmaciens à faire de la publicité sur les prix des médicaments délivrés sur ordonnance. Un an plus tard, en 1977, la Cour suprême illustre cette primauté absolue de la liberté d’expression en exigeant de la justice de l’Illinois qu’elle se saisisse d’un recours déposé par le Parti national-socialiste d’Amérique, groupuscule suprémaciste et antisémite interdit de défilé dans la ville de Skokie, une proche banlieue de Chicago, où résident de nombreux survivants juifs de l’Holocauste. Pour la Cour suprême de l’Illinois, « l’utilisation de la croix gammée est une forme symbolique de liberté d’expression bénéficiant de la protection du Premier amendement » 23.

Une armée de progressistes récupérée par les ultra-conservateurs

La réaction conservatrice à la Cour Warren ne va pas tarder. Elle s’organise autour de plusieurs acteurs et institutions : des think tanks comme l’Institut Claremont, dont l’originalisme est l’un des combats principaux depuis sa création en 1979, la Heritage Foundation (créée en 1973), la Federalist Society (1982), ainsi que des juges fédéraux nommés par les administrations républicaines et des acteurs et juristes influents tels que Edwin Meese ou Robert Bork. En 1971, Bork avait soutenu que la protection constitutionnelle ne devrait s’appliquer qu’aux discours explicitement politiques, excluant les expressions littéraires, scientifiques ou à caractère obscène 24

Progressivement, le camp conservateur comprend l’intérêt qu’il peut tirer à son tour de l’arme du Premier amendement. Une étude de 2018 de l’université du Michigan consacrée aux décisions de la Cour suprême fait apparaître une baisse constante des dossiers dans lesquels un point de vue progressiste est avancé 25. À partir du milieu des années 2000, les conservateurs peuvent s’appuyer, au sein de la Cour suprême, sur une majorité de juges sélectionnés par la Federalist Society. Sous la présidence de John Roberts, en poste depuis 2005, les victoires conservatrices en matière de liberté d’expression dépassent de beaucoup les victoires progressistes (69 % contre 21 %). 

La décision Citizens United v. Federal Election Commission (2010) est emblématique de cette évolution 26. Dans Citizens United, la Cour juge que les restrictions sur le financement de campagnes partisanes par des entreprises ou des agences de communication politiques constituent une atteinte au Premier amendement, et élargit ainsi la liberté d’expression aux entités collectives et privées. Cette décision va profondément transformer le paysage politique américain.

Progressivement, le camp conservateur comprend l’intérêt qu’il peut tirer à son tour de l’arme du Premier amendement.

Maya Kandel

C’est un premier coup de butoir de taille contre le libre marché des idées, car les sommes investies par des entités privées dans les Super PACS, les comités d’action politique d’acteurs individuels (comme Elon Musk en 2024), ou d’entreprises, donnent à ceux qui dépensent le plus un poids écrasant dans les scrutins. La conséquence directe de Citizens United est d’abolir de fait toute limite aux dépenses de campagnes politiques, malgré l’existence de lois sur le financement des campagnes électorales aux États-Unis. Les conditions imposées aux Super PACS pour échapper aux lois sur les financements de campagne relèvent en effet de l’hypocrisie : la principale condition est qu’il ne doit pas y avoir de coordination institutionnalisée entre ces donateurs privés et l’équipe de campagne. Là encore l’exemple d’Elon Musk pendant la campagne 2024 illustre l’inanité de cette condition 27.

Le second coup porté à l’interprétation libérale de la liberté d’expression vient de Trump, qui reprend dès sa première campagne les attaques de longue date contre l’arrêt Sullivan que portait l’écosystème conservateur, notamment l’Institut Claremont.

La liberté d’expression selon la seconde administration Trump

À partir de la contre-révolution conservatrice, qui commence dès les années 1970, des groupes cherchent à faire triompher une autre conception de la liberté d’expression. De la décision Citizens United aux assauts contre l’arrêt NYT v. Sullivan, l’héritage de la Cour Warren a été progressivement remis en cause. Il n’existe donc pas de « liberté d’expression à l’américaine » intemporelle. L’administration Trump II cherche aujourd’hui à en redéfinir les contours au service d’objectifs politiques, d’abord à l’intérieur, contre ses adversaires et les médias, mais aussi à l’extérieur, contre l’Europe et ses réglementations.

Le « free speech » dans la mouvance MAGA, du premier mandat de Trump à la troisième campagne

L’instrumentalisation de la liberté d’expression par Trump et les MAGA s’inscrit d’abord dans le cadre d’une stratégie médiatique qui transforme radicalement l’espace informationnel américain en quelques années.

Dès ses premières apparitions médiatiques dans les années 1970, Donald Trump a construit une relation symbiotique avec les médias, inséparable de sa carrière de promoteur puis de star de la téléréalité et enfin d’homme politique. Véritable expert médiatique, Trump comprend très tôt que la provocation, les exagérations sur sa fortune, et la mise en avant de sa vie personnelle, notamment sentimentale, peuvent captiver l’attention des journalistes et du public s’ils sont bien mis en scène, un art qu’il maîtrise parfaitement grâce à sa personnalité sans surmoi. Que ce soit dans la presse écrite ou à la télévision, il cajole les journalistes tout en maniant la provocation et l’outrance. Comme il le résuma lui-même, « J’utilise les médias comme les médias m’utilisent – pour attirer l’attention » 28

Lors de sa première campagne présidentielle en 2015, Trump exploite cette logique et bénéficie d’une immense exposition médiatique : les médias traditionnels, les chaînes câblées, reprennent et amplifient à l’unisson les provocations et outrances de ce bon client. Il s’agit d’une forme de codépendance bénéfique : Trump se vante de la publicité gratuite dont il a bénéficié, tandis que les médias voient leurs audiences exploser 29

Mais la défaite de 2020, l’assaut sur le Capitole et la « déplateformisation » qui s’ensuit transforment le paysage médiatique américain et la relation entre Trump et les médias. Trump construit sa troisième campagne sur le double mensonge de l’élection 2020 volée par Biden et de l’assaut du 6 janvier 2021 comme manifestation patriotique légitime. Surtout, un écosystème médiatique alternatif se crée et se consolide, avec des plateformes vidéos et des réseaux sociaux financés et dominés par les conservateurs. Le rachat de Twitter par Elon Musk en 2022 consolide encore cet écosystème ultra-conservateur 30.

Trump n’a désormais plus besoin des médias traditionnels pour atteindre son public. Grâce aux réseaux sociaux, aux podcasts, aux chaînes et influenceurs pro-MAGA, et à son propre réseau Truth Social, il évolue désormais dans une bulle médiatique acquise à sa cause et qu’il façonne à sa guise. Les médias traditionnels sont devenus des ennemis : il les attaque, les poursuit en justice, menace leur crédibilité et in fine leur modèle économique. Il soutient en parallèle les nouveaux médias qui lui sont loyaux 31. Son objectif a donc évolué. Il ne s’agit plus de capter l’attention, mais de dominer l’espace informationnel par son propre récit, relayé par les médias amis, et de détruire les médias traditionnels et tous ceux qui font encore du journalisme. 

La Maison-Blanche elle-même fonctionne désormais comme un média, produisant du contenu, des mèmes et des récits, orchestrés avec une rapidité et une stratégie semblables à celles d’une entreprise médiatique 32.

Ce nouveau modèle se développe dans le contexte de fragilisation des médias traditionnels et de baisse de confiance du public, qui rend la presse particulièrement vulnérable aux pressions politiques. Cette désaffection est exploitée par Trump pour imposer une réalité alternative, consolidée par l’écosystème de médias ultra-conservateurs dominés par les MAGA, une diffusion massive de fausses informations et de récits conspirationnistes, et une manipulation de données gouvernementales pour façonner l’information à sa guise. La frontière entre communication officielle, propagande et divertissement s’estompe. Dans ce contexte, la presse traditionnelle devient un acteur subalterne du nouvel écosystème médiatique 33.

Les acteurs MAGA du free speech 

Le principal acteur est Donald Trump lui-même. Dès sa troisième déclaration de candidature à la présidence en novembre 2022, juste après les midterms, Trump place la liberté d’expression au cœur de sa campagne, en faisant un outil de mobilisation politique et de reconquête de la Maison-Blanche. Lors d’un discours publié sur YouTube en décembre 2022, il affirme : « Si nous n’avons pas la liberté d’expression, nous n’avons pas un pays libre » et annonce son intention de « détruire l’appareil de censure de la gauche » 34

La liberté d’expression ainsi redéfinie et instrumentalisée devient l’enjeu d’un combat existentiel justifiant l’intervention directe du futur gouvernement pour « démanteler le cartel de censure » et sanctionner les acteurs impliqués dans ce qu’il qualifie de « suppression illégitime du discours constitutionnellement protégé ». L’expression montre l’ampleur de son traumatisme d’avoir été suspendu des principales plateformes de réseaux sociaux après l’assaut sur le Capitole en janvier 2021. Elle est reprise par d’autres voix ultra-conservatrices et partisanes de Trump, dont certaines avaient aussi été suspendues des réseaux sociaux en 2021-2022 (parfois aussi pour des propos sur la pandémie de Covid-19, dans le cadre des demandes de l’administration Biden aux grandes plateformes).

En 2021-2022, l’administration Biden a en effet exigé de plusieurs grandes plateformes, notamment Facebook, Twitter et YouTube, de renforcer la modération des contenus jugés mensongers sur le Covid-19 et les vaccins, invoquant la protection de la santé publique. Ces démarches ont suscité des accusations de censure gouvernementale, notamment par les républicains du Congrès, et plusieurs procès. En 2024, la Cour suprême a limité les injonctions contre l’administration, en estimant que les plaignants n’avaient pas prouvé de préjudice direct 35. Les juges Thomas, Alito et Gorsuch, dans leur opinion dissidente, ont déclaré que la Cour refusait « de manière injustifiée » de condamner les atteintes (de l’administration Biden) au Premier amendement.

Ainsi, dès décembre 2022, Trump fait de la liberté d’expression un argument central pour son retour au pouvoir. Il accuse l’administration Biden et les grandes plateformes de censure, présente toutes les poursuites contre lui comme des atteintes à la démocratie, et étoffe ainsi son grand récit de victimisation politique. Dans ce contexte, la « censure de la gauche » désigne aussi bien les préoccupations de santé publique de l’administration Biden, dont l’objectif est de protéger les citoyens de fausses informations, notamment sur les vaccins, que les poursuites judiciaires contre Trump, dont l’objectif est de faire appliquer la loi du pays.

La liberté d’expression ainsi redéfinie devient un outil de mobilisation de sa base MAGA, un levier pour contester l’action de l’administration Biden et de la justice et un cadre pour légitimer un futur contrôle de l’information.

Cette instrumentalisation se traduit par des mesures prises dès l’inauguration de Trump en janvier 2025. Son décret sur la liberté d’expression prétend protéger le Premier amendement 36. Il s’agit en réalité d’une réécriture de l’histoire récente pour conforter la narration de l’administration Trump et instrumentaliser le département de la Justice contre ses opposants politiques et tous ceux ayant travaillé sur les cas le concernant 37.

Parallèlement, la concentration médiatique a continué de manière accélérée, avec la mainmise de quelques grands groupes (Nexstar, Sinclair, Disney, et Paramount), parfois proches de Trump et du mouvement MAGA, sur les médias locaux 38

2025 marque toutefois une autre bascule. Pour mieux la saisir notons que l’Institut Claremont a toujours fait de la liberté d’expression un pilier central de la démocratie américaine, considérant que le Premier amendement doit protéger la parole contre toute ingérence gouvernementale, même lorsqu’elle choque ou heurte les convenances morales, y compris en refusant de subordonner la liberté individuelle à l’intérêt collectif. L’accent est mis sur l’autonomie de l’expression et la méfiance envers toute tentative de régulation étatique, soit une vision absolutiste de la liberté d’expression 39.

Cette position change avec l’assassinat de l’influenceur MAGA Charlie Kirk en septembre 2025. L’Institut Claremont admet soudain que, « lorsqu’il s’agit de discours moralement ou politiquement inacceptables, l’expression peut être sanctionnée, y compris par des mesures institutionnelles ou professionnelles » 40. Cette distinction introduit un double standard : la liberté d’expression n’est plus un principe absolu, mais un instrument à manier « selon la moralité et la convenance sociale ». Dès lors, tout individu peut être sanctionné pour des discours jugés offensants. 

Cette instrumentalisation sélective transforme la liberté d’expression en un outil de contrôle social et idéologique, loin de la tradition américaine, et de l’esprit de la Constitution et du Bill of Rights. Il illustre le fait que la liberté d’expression a toujours été pour le Claremont une arme de combat contre ses adversaires.

Cette instrumentalisation sélective transforme la liberté d’expression en un outil de contrôle social et idéologique, loin de la tradition américaine, et de l’esprit de la Constitution et du Bill of Rights.

Maya Kandel

Le Projet 2025 de la fondation Heritage, publié en avril 2023, constitue une autre illustration de cette instrumentalisation sélective de la liberté d’expression 41. Dans le chapitre sur la Federal Communications Commission (FCC) 42, agence indépendante créée par le Congrès en 1934 pour réguler les télécommunications, puis les contenus des émissions de radio, télévision et Internet, Brendan Carr, nommé depuis par Trump à la tête de l’agence, mobilise explicitement la notion de liberté d’expression et le Premier amendement pour justifier sa vision de la réglementation des médias et des plateformes numériques. Il présente les grandes entreprises technologiques comme des acteurs qui, selon lui, censurent des opinions conservatrices. Il plaide pour que la FCC intervienne afin de protéger la pluralité des opinions et empêcher que des acteurs privés ne restreignent de manière idéologique les discours politiques 43

Il s’agit bien sûr d’un argumentaire antérieur à la victoire de Trump aux primaires républicaines et au ralliement de la tech. Sa victoire en novembre 2024 va changer le rapport aux plateformes, avec l’allégeance générale du secteur et en particulier celle de Meta. Juste avant l’inauguration de Trump II, Mark Zuckerberg annonce ainsi la suppression de la modération et son alignement sur les pratiques mises en place par Musk sur X. Brendan Carr a dès lors commencé à modérer son enthousiasme pour la liberté d’expression, défendant même des limites et reprenant à son compte la vision trumpienne contre « le cartel de censure de la gauche ». 

Depuis l’assassinat de l’influenceur Charlie Kirk en septembre 2025, à l’image de l’Institut Claremont, Carr s’est montré favorable à des restrictions au Premier amendement, qui visent, sans surprise, les médias et personnalités critiques de Trump, comme Jimmy Kimmel de la chaîne ABC par exemple 44. Il semble de même peu regardant sur les mouvements d’acquisition de médias locaux en cours aux États-Unis, que la FCC peut bloquer, ou au contraire valider. L’évolution pourrait signaler une nouvelle entorse au « libre marché des idées » dans la mesure où les mouvements annoncés pourraient mettre 80 % des télévisions locales aux États-Unis sous la coupe du même groupe médiatique, dans une fusion entre Nexstar et Tegna. La FCC avait déjà validé la fusion de Paramount et Skydance, qui possède la chaîne CBS. Dans les deux cas, ces évolutions consolident une concentration médiatique et culturelle favorable à la droite américaine, entérinant un avantage déjà visible dans les guerres culturelles, un des objectifs du trumpisme dès l’origine 45.

Pendant la campagne présidentielle américaine de 2023‑2024, plusieurs figures du courant MAGA ont fait de la notion de liberté d’expression, ou de la « censure », un thème central de leurs propos. Ces usages vont de la critique des plateformes et des médias à la promesse implicite ou explicite de représailles institutionnelles, en passant par la construction d’un discours identitaire mobilisateur. Parmi les acteurs majeurs figurent Trump lui-même, son vice-président J.D. Vance, Stephen Miller, Kash Patel, Dan Bongino, Tucker Carlson, Charlie Kirk, Jack Posobiec, Laura Loomer, et bien sûr Elon Musk.

Kash Patel, désormais directeur du FBI, déclare par exemple le 6 décembre 2023 que, dans une seconde administration Trump, le gouvernement poursuivrait « les conspirateurs », non seulement « dans l’appareil gouvernemental mais aussi dans les médias » 46.

Dan Bongino, ancien adjoint de Patel au FBI, est depuis le premier mandat de Trump l’un des principaux propagateurs de théories complotistes, ainsi qu’un influenceur MAGA très suivi sur Facebook et YouTube, puis sur Fox News, avant d’être « déplateformé » après avoir propagé de fausses informations sur le Covid 47.

Kash Patel, directeur du FBI, déclare le 6 décembre 2023 que, dans une seconde administration Trump, le gouvernement poursuivrait « les conspirateurs ».
Dan Bongino, désormais ancien adjoint de Patel au FBI, est depuis le premier mandat de Trump l’un des principaux propagateurs de théories complotistes, ainsi qu’un influenceur MAGA très suivi sur Facebook et YouTube, puis sur Fox News.

L’influenceur et fondateur de l’organisation Turning Point USA, Charlie Kirk, avait d’ailleurs formulé à de nombreuses reprises son adhésion à une vision très large du Premier amendement : « Le discours de haine n’a pas d’existence légale aux États-Unis. Il y a des discours horribles. Il y a des discours vulgaires. Il y a des discours méchants. Ils sont TOUS protégés par le Premier amendement » 48, soit une vision absolutiste qui était celle défendue jusqu’à 2024 par les conservateurs. Il est ironique que l’assassinat de Kirk conduise à des déclarations et mesures qui remettent radicalement en question cette vision de la part de la même sphère conservatrice, à l’instar de plusieurs hommes politiques républicains, comme le sénateur Ted Cruz 49.

Laura Loomer, influenceuse proche de Trump, s’est elle aussi longtemps présentée comme une victime de la déplateformisation et de la « censure » démocrate 50. Son rôle est encore plus visible depuis le retour de Trump à la Maison-Blanche, qui a intégré certains influenceurs au cœur même des processus politiques. Loomer a ainsi eu une influence sur la composition du Conseil de sécurité nationale 51 et est devenue en 2025 la promotrice revendiquée d’un nouveau maccarthysme de la pensée aux États-Unis, avant même l’assassinat de Kirk 52

Laura Loomer s’est elle aussi longtemps présentée comme une victime de la déplateformisation et de la « censure » démocrate.
Tout comme Laura Loomer, Jack Posobiec est désormais membre du « pool presse » des journalistes accrédités au Pentagone.

Jack Posobiec, autre influenceur d’extrême droite également inséré dans le processus politique du deuxième mandat de Trump a également condamné à de nombreuses reprises les tentatives de modération des plateformes comme des « tentatives à peine voilées de contrôle de la liberté d’expression » 53.

Tout comme Laura Loomer, Jack Posobiec est désormais membre du « pool presse » des journalistes accrédités au Pentagone, après le départ de nombreux journalistes, causé par les nouvelles règles imposées par Pete Hegseth aux médias qui couvrent le département 54.

Elon Musk se présente aussi souvent comme un « absolutiste de la liberté d’expression » pour justifier la fin de la modération sur X et la restauration des comptes bannis. Dans le même temps, il a lui aussi supprimé des comptes de journalistes qui lui déplaisaient, ou obéi aux demandes de suspension de la plateforme par des dirigeants illibéraux 55.

Stephen Miller, le principal conseiller de Trump depuis 2016, ne cesse de discourir sur la censure institutionnelle (des démocrates) et la dénonciation des biais (des médias traditionnels). Il est aujourd’hui à la manœuvre du nouveau maccarthysme orchestré depuis la Maison-Blanche contre les organisations de gauche ou proches des démocrates 56

Tucker Carlson, dont l’émission sur Fox News était lors du premier mandat de Trump la plus suivie du pays, a été un précurseur dans l’instrumentalisation de la liberté d’expression et l’accusation de censure contre les démocrates et l’ensemble des médias traditionnels 57. Dans son émission du 6 décembre 2021, il accusait par exemple l’administration Biden de vouloir « criminaliser la critique politique » 58. Depuis son éviction de Fox News en 2023 et le lancement de sa propre émission, il a plusieurs fois présenté la liberté d’expression comme un « droit de naissance » des Américains, voire un droit « donné par Dieu » 59

Après l’assassinat de Charlie Kirk, Carlson s’est dit préoccupé de voir certains « vouloir interdire les discours de haine », en référence aux propos de l’ancienne procureure générale Pam Bondi, insistant sur la différence entre un discours appelant à la violence et la violence elle-même 60

Son invitation du suprémaciste blanc néo-nazi Nick Fuentes fin octobre 2025 a provoqué une vague d’indignation y compris chez les républicains et même au cœur du trumpisme et de la sphère MAGA, agitant jusqu’à la fondation Heritage 61. Elle a été finalement validée par Trump lui-même (« Tucker fait ce qu’il veut, il invite qui il veut ») 62. Les défenseurs de Carlson invoquent l’argument de ne pas « pratiquer la cancel culture » qu’ils préfèrent attribuer à la seule gauche. On retrouve une logique similaire dans le virage antisémite de Candace Owens, autre influenceuse, moins proche de Trump aujourd’hui que lors du premier mandat, lors duquel elle avait même été reçue à la Maison-Blanche.

On pourrait aussi évoquer Robert F. Kennedy Jr., qui a fait sa notoriété en disséminant des fausses informations sur les vaccins et en se plaignant de la censure des médias 63. Il est aujourd’hui secrétaire à la Santé et a érigé l’obscurantisme qui a fait fortune en politique officielle.

Enfin, le vice-président J.D. Vance a été à l’origine des accusations de censure et d’atteinte à la liberté d’expression contre les institutions européennes et plusieurs pays en Europe, en particulier le Royaume-Uni. 

Le « free speech » contre l’Europe

Depuis l’entrée en fonctions de l’administration Trump en 2025, la politique étrangère américaine et les principales initiatives républicaines s’organisent autour d’une contestation systématique de la réglementation numérique européenne et font de la soi-disant liberté d’expression redéfinie selon les critères MAGA une arme diplomatique, politique et rhétorique. Cette stratégie se déploie par la mobilisation du département d’État et par la production de rapports et l’organisation d’auditions au Congrès, qui fournissent des éléments de langage et des confrontations publiques relayées ensuite par l’écosystème médiatique MAGA.

Ainsi, dès les premiers mois, des instructions ont été transmises aux diplomates américains en Europe pour coordonner une campagne de lobbying contre le Digital Services Act (DSA) en mettant en avant la « liberté d’expression à l’américaine » et en dénonçant « tout excès de censure » dans l’action des gouvernements ou institutions européennes. 

Le premier à avoir déployé cette rhétorique à l’international est le vice-président J.D. Vance en février 2025. Son discours lors de la Conférence sur la Sécurité à Munich marque en effet le lancement de la campagne MAGA contre les réglementations et principes européens. Il en fournit le « cadre intellectuel » en accusant l’Europe de dérive autoritaire sous couvert de lutte contre la haine et la désinformation, et en liant les politiques de réglementation et modération à une attaque contre la droite et la culture conservatrice, mettant en cause la légitimité du modèle européen 64. C’est ce cadre intellectuel qui réapparaît dans la stratégie de sécurité nationale publiée le 5 décembre 2025 65.

Immédiatement, ces éléments de langage sont relayés par les acteurs politiques européens qu’il défend dans son discours, en les prétendant victimes de censure, notamment les partis d’extrême-droite britannique et allemand. Cette rhétorique des menaces intérieures plus préoccupantes que les adversaires comme la Chine et la Russie reprend exactement des propos que Trump avait tenus pendant la campagne 2024 66.

Parallèlement, des envoyés du département d’État (DoS) reçoivent des instructions pour dénoncer le DSA et la modération du contenu des plateformes sous l’angle de la liberté d’expression entendue dans sa forme absolutiste américaine. Cette demande de vassalisation idéologique de l’Europe s’est déclinée sous la forme d’un chantage explicite dans le texte publié fin mai 2025 par Samuel Samson, qui met en balance la relation de sécurité transatlantique 67.

Samson, comme Vance dans son discours de février à Munich, utilisent très peu d’exemples à l’appui de leur accusation de censure en Europe, et invoquent toujours le même exemple d’un ancien combattant « puni pour avoir prié silencieusement » devant une clinique pratiquant des avortements au Royaume-Uni, exemple qui leur permet d’affirmer que l’Angleterre « interdit la liberté d’expression ».

La récurrence de cet unique exemple semble en contradiction avec l’idée d’une censure généralisée dans les démocraties européennes. Mais surtout, une simple recherche montre que l’homme en question, Adam Smith Connor, a reçu une amende après avoir refusé d’obéir à un policier, après presque deux heures de discussion, qui ne lui interdisait pas de prier, mais lui demandait de reculer de quelques mètres pour ne pas rester dans la « zone de sécurité » de 200 mètres autour de la clinique, conformément à la législation britannique, qui prévoit une zone de sécurité autour des cliniques pratiquant des avortements, mesure prise suite à des agressions verbales ou physiques de femmes 68. L’homme est défendu par l’Alliance Defending Freedom International (ADF), un groupe chrétien extrémiste américain, déjà actif en Europe contre les droits des minorités sexuelles et souvent associé à des plaintes hongroises contre la Cour européenne des droits de l’homme, en matière religieuse également 69

Dans une enquête publiée par Tech Policy Press le 7 octobre 2025, on apprend que la Maison-Blanche et en particulier le bureau du vice-président avaient demandé dès les premières semaines de l’administration Trump au Bureau Démocratie, Droits et Travail du département d’État de trouver des exemples d’atteinte à la liberté d’expression en Europe. Selon un ancien membre du Bureau, « ce fut notre seule tâche pendant plusieurs semaines », sans résultat 70

Le travail sur la politique du DSA a été placé sous la supervision directe de Samson et de Darren Beattie, sous-secrétaire d’État à la diplomatie publique. Pour mémoire, Beattie avait travaillé dans la précédente ‘administration Trump, avant d’en être congédié après la révélation de ses antécédents suprémacistes blancs 71.

Cette offensive est allée de pair avec la clôture des programmes de coopération transatlantique contre les manipulations de l’information, la fermeture du successeur du Global Engagement Center (GEC) du département d’État, et la réorganisation du Bureau Democracy, Human Rights and Labour du département d’État autour de la défense des droits « menacés » des Américains à l’étranger.

Dans le rapport annuel du DoS sur les droits de l’homme, l’Europe est particulièrement visée, et la France citée comme un pays où « des informations crédibles font état de restrictions graves à la liberté d’expression, y compris par l’application ou la menace d’application de lois pénales ou civiles visant à limiter la liberté d’expression ; ainsi que de crimes, actes de violence ou menaces de violence motivés par l’antisémitisme » 72. Le DoS a indiqué que le prochain rapport annuel proposerait « un cadre beaucoup plus clair de ce qui importe à l’administration Trump » 73.

Enfin, la directive Rubio, publiée en août 2025, demande aux équipes en poste d’identifier tout cas de « restriction de la liberté d’expression » ayant un effet sur citoyens ou entreprises américaines, avec promesse de mesures de rétorsion ciblées (restrictions de visa, sanctions commerciales) 74

L’offensive des républicains du Congrès

La Commission judiciaire du Congrès, présidée par le républicain Jim Jordan, a rendu public le 25 juillet 2025 son rapport sur la menace de censure étrangère de l’Union européenne, intitulé : « The Foreign Censorship Threat : How the European Union’s Digital Services Act Compels Global Censorship and Infringes on American Free Speech » 75, au sujet duquel une audition a été organisée le 3 septembre 2025 à Washington 76

Ce rapport présente le DSA comme « une loi de censure numérique mondiale ». Il affirme que le règlement ne se limite pas à l’Europe mais impose de facto ses standards à l’échelle globale, car les grandes plateformes appliquent souvent une politique unique de modération 77 et restreignant donc la liberté d’expression des Américains (citoyens comme entreprises). Rappelons que l’objectif du DSA est de protéger les citoyens et le débat public européens.

La Commission judiciaire du Congrès, présidée par le républicain Jim Jordan, a rendu public le 25 juillet 2025 son rapport sur la menace de censure étrangère de l’Union européenne.
Sarah Rogers a annoncé au début 2026 un financement de 500 000 dollars pour « promouvoir la liberté numérique », en particulier pour subventionner des « centres de réflexion » alignés sur les priorités de l’administration Trump.

Le rapport décrit des cas où des commissaires européens, en l’occurrence Thierry Breton, ont exercé des pressions sur des entreprises américaines pour qu’elles retirent certains contenus, point rappelé par Jordan en ouverture de l’audition 78. Il souligne que les amendes prévues ou la possibilité de suspendre une plateforme en Europe créent une incitation massive à sur-modérer. 

L’argument central du rapport est que, même si le DSA prétend cibler des contenus illégaux ou nuisibles en Europe, son application incite les plateformes à censurer aussi des contenus légaux aux États-Unis, une violation de la liberté d’expression garantie par le Premier amendement. Parmi les exemples concrets donnés dans le rapport, un exemple concerne la France, à propos d’un meurtre d’enfants à Annecy par un demandeur d’asile d’origine syrienne. Le rapport ne donne qu’une partie de l’anecdote afin de transformer la réalité pour la plier à son argumentation (en l’occurrence, le message, raciste, s’accompagnait aussi d’une image obscène mettant en scène un enfant). Comme lors de l’audition, la majorité des cas européens concerne cependant la Grande-Bretagne. Tous les cas sont présentés comme la preuve que le DSA sert à museler des positions politiques, alors qu’ils sont à chaque fois présentés de manière totalement partielle, omettant une large partie de l’histoire et ne donnant aucun contexte 79.

Le rapport conclut que le Congrès américain doit envisager des mesures législatives pour empêcher l’importation de normes étrangères qui restreindraient la liberté d’expression aux États-Unis – ce qui est ironique puisque l’irresponsabilité des plateformes, qui ne sont pas considérées comme des éditeurs, résulte de la section 230 de la loi fédérale sur les communications de 1996, cadeau de Bill Clinton à la Silicon Valley pendant sa campagne de réélection de 1996 80. Le rapport se termine en évoquant la proposition de loi « No Censors on our Shores Act » qui permettrait de refuser l’entrée sur le territoire américain, ou d’expulser du territoire le cas échéant, à tout ressortissant étranger « dont la conduite reviendrait à une violation du Premier amendement si cette conduite avait eu lieu aux États-Unis ou contre un citoyen américain » 81.

Donald Trump déploie également cette rhétorique et ces thématiques, via son réseau Truth Social et dans des déclarations officielles, comme lors des menaces de droits de douane adressées à tout pays qui imposerait des taxes ou normes numériques pénalisant les entreprises américaines 82. Ces évolutions expliquent que l’arsenalisation de la liberté d’expression, en particulier contre l’Union, est désormais officialisée dans la Stratégie de sécurité nationale 83.

La nouvelle diplomatie publique américaine : Sarah Rogers, émissaire de la croisade civilisationnelle de Trump en Europe

Ainsi l’appareil de diplomatie publique du département d’État a été réorienté autour de la défense d’une liberté d’expression « menacée » des conservateurs en Europe, selon la redéfinition opérée par la stratégie de sécurité nationale. Il a été confié à Sarah Rogers, sous-secrétaire d’État chargée de la diplomatie publique. Avocate de formation, elle avait plaidé pour la National Rifle Association (NRA) et travaillé avec Charlie Kirk, deux points qui ont pesé dans sa nomination 84.

Depuis sa nomination en octobre 2025, Rogers a partagé une tribune avec un conseiller de Viktor Orbán, rencontré un cadre du parti de Nigel Farage et reçu à Washington une élue de l’AfD. Son registre est délibérément provocateur : reprenant en janvier 2026 une formule de militants allemands, elle a évoqué sur son compte X officiel des « hordes de violeurs barbares » importées par l’Allemagne ; devant un institut libertarien londonien, elle a présenté comme autant de vérités niées une série d’assertions mensongères, par exemple sur les inégalités de QI entre « groupes raciaux » 85.

Cette diplomatie ne se limite pas aux déclarations, elle dispose désormais de fonds publics américains. Ainsi Rogers a annoncé au début 2026 un financement de 500 000 dollars pour « promouvoir la liberté numérique », en particulier pour subventionner des « centres de réflexion » alignés sur les priorités de l’administration Trump 86. Le département d’État développe en parallèle le portail freedom.gov conçu pour permettre aux Européens d’accéder aux contenus jugés illégaux par leurs gouvernements (discours de haine, propagande terroriste) 87. Enfin, Rogers a été nommée en mai dernier à la tête de l’agence chapeautant Voice of America.

Et maintenant ?

L’arme du « free speech » utilisée aujourd’hui contre l’Europe doit être replacée en perspective historique et surtout dans le contexte récent de la dernière campagne de Trump. Avant d’être invoquée contre l’Union et reprise par les partis d’extrême-droite européens désireux de gagner enfin dans les urnes, elle a été utilisée avec succès par Trump et ses alliés pour réécrire l’histoire, en particulier l’assaut sur le Capitole du 6 janvier 2021 et les poursuites judiciaires contre Trump. Elle a également été utilisée dès son retour à la Maison-Blanche pour éliminer les agences de lutte contre les ingérences étrangères, qui avaient mis en évidence la collaboration entre les influenceurs de la sphère MAGA et des acteurs d’origine russe cherchant à déstabiliser la démocratie américaine 88

Les répercussions de l’assassinat de Charlie Kirk en Europe ont montré le degré de mimétisme des extrêmes droites vis-à-vis du trumpisme, et leur célérité à lui emprunter héros et éléments de langage 89. Les relais Maga en Europe, comme Trump et ses alliés aux États-Unis pendant les deux années de campagne contre les démocrates en 2023-2024, entendent faire de la liberté d’expression une arme pour délégitimer leurs adversaires politiques et gagner les prochaines échéances électorales.

Partant du principe que ce combat est une importation d’un élément de langage américain il est utile de revenir sur l’étymologie de certaines expressions, que l’on retrouve désormais dans le débat public européen.

Lorsque le secrétaire d’État Marco Rubio a annoncé le démantèlement des organes chargés de la lutte contre les ingérences étrangères, en particulier russes, chinoises et iraniennes, et la réorganisation du Bureau Démocratie, Droits et Travail du département d’État, placé sous la houlette de Samuel Samson et chargé de se concentrer sur les cas de censure en Europe, il a accompagné le communiqué officiel de la publication d’un essai dans The Federalist, intitulé « Pour protéger la liberté d’expression, il faut démanteler le complexe industriel de la censure » 90.

Un travail « étymologique » sur l’origine de cette formulation bien trouvée montre qu’il visait d’abord à s’en prendre aux adversaires politiques de Trump aux États-Unis, à l’administration Biden en particulier, et à l’ensemble des décisions et institutions créées par les démocrates pour lutter contre les ingérences étrangères dans le processus électoral. 

Ce terme de « complexe industriel de la censure » reprend en effet une formule popularisée par le « journaliste » militant ultra-conservateur Michael Shellenberger lors de son audition au Congrès en mars 2023, sur les « Twitter Files », soi-disant affaire de censure mais qui révélait avant tout les difficultés de la modération en ligne 91. Trump, dans sa déclaration de décembre 2022, parlait de « cartel » ou de « régime » de censure : Shellenberger trouve une formulation plus habile, qui fait bien sûr écho au « complexe militaro-industriel » dénoncé par Eisenhower lors de son discours d’adieu en 1961 92.

Cette audition de mars 2023, organisée par Jim Jordan peu après le retour d’une majorité républicaine à la Chambre, visait à dénoncer « l’arsenalisation du gouvernement par les démocrates ». En réalité, l’audition a été une mise en scène pour attaquer les initiatives de l’administration Biden en matière de lutte contre les ingérences étrangères, ainsi que les mesures prises dans le cadre de la pandémie pour limiter les fausses informations sur les vaccins. Il s’agissait aussi de contester le travail fait par le Congrès précédent (2021-2022), à majorité démocrate, sur la responsabilité de Trump dans l’assaut sur le Capitole du 6 janvier 2021.

Lors de l’audition, puis dans une publication sur X peu après, Shellenberger avait invoqué des rapports de la Foundation for Freedom Online, obscure institution créée par Mike Benz, autre « journaliste » MAGA, qui multiplie les rapports sur la « censure » en Europe 93. Sa fondation, dont les financements sont obscurs mais qui a les moyens de produire de longs rapports détaillés, est à la pointe de l’offensive actuelle de l’administration américaine contre l’Europe. Son dernier rapport, publié en décembre 2025, s’intitule ainsi « EU Rolls Out ‘Democracy Shield’ Initiative to Enforce Censorship Laws » 94.

Ce travail étymologique montre la discipline de l’écosystème médiatique MAGA, mais surtout la finalité première du terme : un combat politique au service de Trump et contre ses adversaires politiques. 

Comme souvent, les accusations de Trump contre ses adversaires démocrates illustrent précisément ce qu’il était en train de faire lui-même, selon une stratégie du miroir récurrente et éprouvée.

Maya Kandel

Les premières victimes, avant l’Europe, ont été les chercheurs qui travaillent sur les ingérences et la manipulation de l’information, puis l’ensemble des institutions en charge de ce travail, et enfin le public américain. 

Il est important de le rappeler : Trump et ses alliés ont gagné ce combat, d’abord aux États-Unis, contre l’administration Biden, puis dans les urnes. Ils utilisent aujourd’hui les mêmes armes contre l’Europe et ses lois. Dans cet effort coordonné entamé au lendemain de l’assaut sur le Capitole, on retrouve tous les acteurs majeurs du trumpisme : Stephen Miller et son organisation America First Legal, dont un des financiers a été Elon Musk dès 2022 ; Eric Schmitt, alors responsable de la Justice (Attorney General) du Missouri, désormais l’un des sénateurs les plus proches de la Maison-Blanche ; Mike Benz, aujourd’hui en charge de la Foundation for Freedom Online, qui se dédie à attaquer les lois européennes ; Vince Haley, conseiller de Trump depuis la première campagne, en charge des discours, aujourd’hui responsable de la politique intérieure à la Maison-Blanche. 

En janvier 2021, Haley avait déclaré qu’il fallait œuvrer à « gagner la bataille du récit de l’histoire de Trump, qui serait cruciale pour la victoire en 2024, selon des messages privés mis à jour par la Commission d’enquête du Congrès sur le 6 janvier 95. Comme souvent, les accusations de Trump contre ses adversaires démocrates illustrent précisément ce qu’il était en train de faire lui-même, selon une stratégie du miroir récurrente et éprouvée 96. Ainsi, dans un email de campagne en 2024, il avait écrit que Biden était « en train de mettre en place l’appareil de censure et de contrôle de l’information le plus sophistiqué au monde, afin d’étouffer la liberté d’expression en Amérique » 97.

C’est précisément ce que l’administration Trump essaie de faire, de manière encore plus offensive depuis l’assassinat de Charlie Kirk, en enrôlant la FCC, en étant le premier à invoquer la violence dans ses déclarations sur son réseau Truth Social (il appelait récemment à ce que des élus démocrates soient « pendus »), tout en cherchant à museler ses adversaires, quand il n’enrôle pas son ministère de la Justice pour les poursuivre 98.

Il est indispensable de rappeler ce contexte : le combat de l’administration Trump a peu à voir avec les principes fondamentaux de la Constitution américaine et la défense d’un Premier amendement dont on a vu que l’acception a largement varié au cours de l’histoire, et fait l’objet aujourd’hui d’une instrumentalisation politique ouverte. Ce contexte est d’autant plus important lorsque ces éléments de langage sont importés pour être utilisés dans des démocraties européennes dont l’histoire et la législation sur la liberté de parole comme sur la presse sont bien distinctes. Ne serait-ce que pour éviter une dégradation similaire du débat public, et une vulnérabilité accrue aux actions informationnelles hostiles d’autres acteurs étrangers. 

Reste à mesurer les effets en retour d’une telle offensive. À l’intérieur des États-Unis, les contre-pouvoirs et notamment la justice commencent à remettre en question la croisade maccarthyste qui a suivi l’assassinat de Charlie Kirk. La vague de représailles contre les Américains ayant critiqué Charlie Kirk après son assassinat (plusieurs centaines de personnes licenciées ou poursuivies) se solde aujourd’hui par des revers judiciaires coûteux. Ainsi dans le Tennessee, un policier retraité qui avait été arrêté et emprisonné pour avoir partagé un mème lors d’une veillée en hommage à Kirk a obtenu plus de 800 000 dollars d’indemnisation du shérif du comté. Au total, déjà plus de deux millions de dollars d’indemnisation ont été versés dans des cas similaires, et d’autres litiges sont encore en cours 99

À l’extérieur, la croisade trumpienne bute aujourd’hui sur l’impopularité croissante du président, ses attaques constantes contre les Européens, et ce plus encore après la guerre en Iran. Les conséquences économiques du conflit, ajoutées aux élucubrations récurrentes du président américain sur le Groenland et à l’imprévisibilité commerciale ont entamé le crédit de Trump jusque chez ses sympathisants. Plusieurs extrêmes droites européennes, naguère vitrines du trumpisme, mesurent désormais le coût de l’alignement sur ce président encombrant. Plus largement, tous les partis politiques européens ou presque s’inquiètent de leur dépendance aux technologies américaines dans le domaine numérique 100.

Cette prise de distance vis-à-vis de l’homme Trump ne désarme pourtant pas la méthode. Les éléments de langage forgés outre-Atlantique – la soi-disant « censure » de voix politiques, alors qu’elles sont présentes dans les parlements nationaux et européen ; l’invocation de la liberté d’expression pour défendre des propos racistes ou incitant à la haine – ont été internalisés par le débat public européen, où ils circulent désormais de façon autonome.

Sources
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  2. National Security Strategy, Maison-Blanche, novembre 2025.
  3. Trump réactive la ‘doctrine Monroe’ pour s’imposer en Amérique latine et s’immiscer dans les affaires européennes », Mediapart, 8 décembre 2025.
  4. Le Second Traité du Gouvernement, Paris, PUF, 1994 (publication originale 1689). Voir aussi Louis Hartz, The Liberal Tradition in America, Mariner Books, 1991.
  5. Areopagitica, 1644. Areopagitica, ou De la liberté de la presse et de la censure, est un discours de John Milton à l’adresse du Parlement de Westminster, publié le 23 novembre 1644. L’auteur, en plein cœur de la Première Révolution anglaise, y défend la liberté de la presse, supprimée par les parlementaires dans une loi du 14 juin 1643.
  6. Freedom for the Thought That We Hate : A Biography of the First Amendment, New York, Basic Books, 2007.
  7. Perilous Times : Free Speech in Wartime from the Sedition Act of 1798 to the War on Terrorism, New York, W.W. Norton, 2004.
  8. These Truths : A History of the United States, New York, W.W. Norton, 2018.
  9. 14th Amendment to the U.S. Constitution : Primary Documents in American History, Research Guides at Library of Congress.
  10. Gitlow v. New York (1925), Free speech center, 1er janvier 2009.
  11. op. cit.
  12. The Public and Its Problems, New York, Henry Holt, 1927.
  13. The First Red Scare », Oxford Research Encyclopedia of American History, New York, Oxford Academics, 25 février 2019.
  14. The Fourteenth Amendment : From Political Principle to Judicial Doctrine, Cambridge, Harvard University Press, 1988.
  15. On Liberty, Londres,  John W. Parker and Son, 1859.
  16. Le Monde, 17 janvier 2025.
  17. Murder the Truth : Fear, The First Amendment, and A Secret Campaign to Protect the Powerful, New York, Harper Collins, 2025.
  18. The Warren Court and the Pursuit of Justice, New York, Macmillan, 1968.
  19. op. cit.
  20. op. cit. Voir aussi Emma Brown, « For John Eastman and Clarence Thomas, an intellectual kinship stretching back decades », Washington Post, 23 décembre 2022.
  21. Le Monde, 17 janvier 2025.
  22. Indiana Law Journal vol.47, no. 2, p1 à 30, 1971.
  23. 6+ Decades of Freedom of Expression in the U.S. Supreme Court », 30 juin 2018.
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  26. Une première histoire du trumpisme, Paris, Gallimard, 2025.
  27. op.cit.
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  29. op.cit. Voir aussi Robert Draper, « Trump’s Most Important Relationship Is Ending. And the Break-Up Isn’t Pretty », Politico, 18 avril 2025.
  30. The Atlantic, 6 mars 2025 ; Catherine Rampell, « How Trump is reshaping reality by hiding data », 11 March 2025 ; « Inside the White House’s new media strategy », Axios, 6 mars 2025.
  31. The Atlantic, 7 mars 2025. Sur la transformation de l’espace informationnel sous Trump II, voir Maya Kandel, « Les sombres mages de la Maison-Blanche », série de trois articles publiés en janvier-février 2026.
  32. Free Speech Policy Initiative, YouTube, 15 décembre 2022.
  33. CNN, 26 juin 2024.
  34. Restoring Freedom of Speech and Ending Federal Censorship, Maison-Blanche, 20 janvier 2025.
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  36. Le Monde, 17 janvier 2025 ; Jérôme Viala-Gaudefroy, « La liberté d’expression aux États-Unis résistera-t-elle aux coups de boutoir de Donald Trump ? », The Conversation, 24 septembre 2025 ; Jérôme Viala-Gaudefroy, « Le culte de la liberté d’expression aux États-Unis », The Conversation, 18 février 2021.
  37. The Regime of Free Speech », Claremont Review of Books, hiver 2004 ; James R. Stoner, Jr., « The Free Speech Debate », Claremont Review of Books, hiver 2018.
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  40. Project 2025, Heritage Foundation, avril 2023 ; Aimee Picchi, « Trump FCC nominee Brendan Carr wants to tackle Big Tech censorship », CBS News, 19 novembre 2024.
  41. CNN, 18 septembre 2025.
  42.  The Atlantic, 17 novembre 2025.
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  45. Charlie Kirk’s own words on free speech used against Pam Bondi », Newsweek, 16 septembre 2025.
  46. Cruz says First Amendment ‘absolutely protects hate speech’ in wake of Charlie Kirk killing », POLITICO, 16 septembre 2025.
  47. The New Yorker, 10 novembre 2025. Dans cet article passionnant, plusieurs sources affirment que Loomer serait payée pour certains de ses tweets, une pratique de plus en plus courante à Washington – et déjà utilisée par les Russes, comme l’avait montré l’enquête du DoJ sous Biden sur ce point : Steven Lee Myers, Ken Bensinger et Jim Rutenberg, Russia Secretly Worms Its Way Into America’s Conservative Media, The New York Times, 8 septembre 2024.
  48. The New York Times, 4 avril 2025.
  49. Laura Loomer, a Trump confidant, sees McCarthyism as worth celebrating », MS Now, 22 août 2025.
  50. Jack Posobiec : Social Media ‘Fact Checkers’ Are ‘Thin Veneer’ to Control Freedom of Speech », Breitbart, 19 janvier 2022.
  51. New Pentagon Press Crew Is All In on Trump », The New York Times », 4 novembre 2025.
  52. Is Elon Musk’s Free Speech Absolutism Compatible With Social Media ? », Forbes, 3 décembre 2023.
  53. Mediapart, 19 septembre 2025.
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  57. The Independent, 19 septembre 2025.
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  61. Changement de régime : le discours intégral de J.D. Vance à Munich », Le Grand Continent, 14 février 2025.
  62. Former President Trump calls the ‘enemy from within’ more dangerous than any foreign entity », Fox News, 13 octobre 2024.
  63. The Need for Civilizational Allies in Europe », U.S. Department of State, 27 mai 2025.
  64. Praying man breached Bournemouth abortion clinic », BBC News, 16 octobre 2024.
  65. UK Army Vet Appeals Conviction for Praying Silently Near Abortion Facility », Alliance Defending Freedom, 2 avril 2025./ Alliance Defending Freedom.
  66. Trump’s State Department Wants to Use Tech Policy to Remake Europe In Its Image », Tech Policy Press, 7 octobre 2025.
  67. Fired Speechwriter From First Trump Term Appointed to Lead the Institute of Peace », The New York Times, 25 juillet 2025.
  68. credible reports of serious restrictions on freedom of expression, including enforcement of or threat of criminal or civil laws in order to limit expression ; and crimes, violence, or threats of violence motivated by antisemitism », John Hudson, « Rubio recasts long-held beliefs with cuts to U.S. human rights reports », The Washington Post, 12 août 2025.
  69. a much more distinctive and clear framework of what matters to the Trump administration. »
  70. Rubio orders US diplomats to launch lobbying blitz against Europe’s tech law », Reuters, 7 août 2025.
  71. The Foreign Censorship Threat : How the European Union’s Digital Services Act Compels Global Censorship and Infringes on American Free Speech, U.S. House Committee on the Judiciary, 25 juillet 2025.
  72. Transcript : US House Judiciary Hearing on ‘Europe’s Threat to American Speech and Innovation’ », Tech Policy Press, 4 septembre 2025 ; Vidéo : Europe’s Threat to American Speech and Innovation, U.S. House Committee on the Judiciary, 3 septembre 2025.
  73. Transcript : US House Judiciary Hearing on ‘Europe’s Threat to American Speech and Innovation’ », Tech Policy Press, 4 septembre 2025.
  74. La droite tech contre la démocratie : comment la Silicon Valley s’est radicalisée », Mediapart, 17 mars 2024. Voir aussi Gary Gerstle, The Rise and Fall of the Neoliberal Order, 2022.
  75. H.R.1071 – 119th Congress (2025-2026) : No Censors on our Shores Act of 2025
  76. Trump Wants Europe to Stop Regulating Big Tech. Will It Bend ? », New York Times, 26 août 2025.
  77. National Security Strategy, Maison-Blanche, décembre 2025 ; voir aussi Mathilde Velliet, « Trump II contre la gouvernance du numérique », Étude de l’IFRI, avril 2026.
  78. Politico, 28 avril 2026.
  79. Politico, 28 avril 2026.
  80. « US Government to Fund MAGA-Aligned Think-Tanks and Charities in Europe », Financial Times, 6 février 2026.
  81. Reuters, 18 février 2026.
  82. Russia Secretly Worms Its Way Into America’s Conservative Media », The New York Times, 7 septembre 2024.
  83. Monde, sur l’allégeance de l’extrême-droite européenne au trumpisme suite à l’assassinat de Charlie Kirk : Allan Kaval, Manon Romain, « Assassinat de Charlie Kirk : comment l’extrême droite européenne a fait allégeance au trumpisme », Le Monde, 12 octobre. L’article offre une bonne cartographie des acteurs européens reprenant systématiquement les éléments de langage de combat de la sphère MAGA.
  84. Rubio : To Protect Free Speech, The Censorship-Industrial Complex Must Be Dismantled », The Federalist, 16 avril 2025.
  85. The Censorship Industrial Complex : U.S. Government Support For Domestic Censorship And Disinformation Campaigns, 2016-2022, Testimony to the House Select Committee on the Weaponization of the Federal Government, 9 mars 2023.
  86. President Dwight D. Eisenhower’s Farewell Address (1961), National Archives.
  87. Post sur le compte X de Michael Shellenberger ; Foundation for Freedom Online, dont le seul membre semble être Mike Benz.
  88. EU Rolls Out ‘Democracy Shield’ Initiative to Enforce Censorship Laws », Foundation for Freedom Online, 2 décembre 2025.
  89. How Trump’s Allies Are Winning the War Over Disinformation », The New York Times, 17 mars 2024.
  90. Doppelganger. A Trip to the Mirror World de Naomi Klein (Penguin Books, 2023).
  91. How Trump’s Allies Are Winning the War Over Disinformation », The New York Times, 17 mars 2024.
  92. Trump : Democrats’ message to troops seditious behavior, punishable by death », BBC News, 21 novembre 2025.
  93. Axios, 28 mai 2026.

05.07.2026 à 15:12

La France se qualifie au terme d’un match étouffant contre le Paraguay. Le Canada, premier pays hôte éliminé du tournoi 

Ramona Bloj

Les Bleus rencontreront le Maroc en quart de finale, le 9 juillet. Ce soir et cette nuit, deux autres huitièmes de finale au charme incontestable se disputeront : Brésil-Norvège à 22h, suivi de Mexique-Angleterre à 2h.

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Texte intégral (1793 mots)

Les deux huitièmes de finale d’hier, CanadaMaroc et ParaguayFrance, ont été, à certains égards, des matchs similaires.

  • Dans les deux cas, le duel tactique est resté longtemps indécis et les équipes favorites, le Maroc et la France, se sont imposées avec plus de difficulté que prévu, ne parvenant à marquer qu’en deuxième mi-temps.
  • Le Maroc s’est imposé 3-0, mais ce résultat est trompeur : en première mi-temps, le Canada a beaucoup pressé et a failli marquer. Seuls deux arrêts extraordinaires du gardien marocain Bonou l’en ont empêché.
  • À la fin de la rencontre, le bilan des « buts attendus » (calculés statistiquement sur la base des occasions créées) était même en faveur du Canada, même si l’écart était minime : 0,84 contre 0,82. Des chiffres toutefois très bas qui témoignent d’un match pauvre en occasions et d’un Maroc qui a su convertir en buts les rares tirs qu’il a eus.

La France a encore eu plus de mal à l’emporter face au Paraguay, en raison de la température record enregistrée à Philadelphie (plus de 40 degrés ressentis en raison du taux d’humidité élevé) et de la stratégie adoptée par l’équipe sud-américaine.

  • Le Paraguay a adopté une attitude extrêmement défensive dès le coup d’envoi et, durant toute la partie, ses joueurs se sont repliés derrière une ligne défensive à cinq (composée de quatre défenseurs centraux) et une autre ligne de quatre au milieu de terrain, ne laissant qu’Enciso comme seul point de référence en attaque.
  • L’objectif était de se défendre bas et de manière compacte afin de priver la France de l’espace nécessaire pour mettre en place ses combinaisons offensives habituelles.
  • Le Paraguay a également utilisé tous les moyens pour empêcher la France de jouer de manière fluide, allant jusqu’à commettre des fautes violentes et à provoquer l’adversaire pour créer un climat de nervosité constant. Cette stratégie a fonctionné, notamment grâce à l’inattention de l’arbitre ouzbek Tantashev, qui n’a pas vu bon nombre de ces fautes. Incroyablement, aucun joueur paraguayen n’a reçu de carton jaune.
  • Une telle situation ne pouvait être renversée que par un coup de génie individuel. C’est précisément ce qui s’est produit : à la 70e minute, Désiré Doué, entré en cours de jeu, a éliminé trois adversaires grâce à un slalom irrésistible dans la surface de réparation, avant d’être fauché par un quatrième. L’arbitre n’avait pas vu cette faute non plus, mais après consultation de la vidéo, un penalty a été accordé, transformé par Mbappé.
  • Ce but est resté le seul de la rencontre. Interrogé après le match, Mbappé a souligné la valeur de cette victoire « sale », saluant la polyvalence de l’équipe de France : « Ils pensaient qu’on allait jouer en smoking et faire de belles actions. Mais le sale football, on sait faire aussi, et même à ça, on est meilleurs qu’eux. »
  • Le 9 juillet, la France et le Maroc s’affronteront en quarts de finale. Il s’agira d’une reprise de la demi-finale d’il y a quatre ans, que la France avait remportée 2-0, mais aussi d’une sorte de derby : la France compte en effet de très nombreux supporters marocains, et six joueurs de l’équipe du Maroc sont nés en France. Parmi eux, Ayyoub Bouaddi, l’une des révélations de cette Coupe du monde.

Ces 5 et 6 juillet, deux autres huitièmes de finale au charme incontestable se disputeront. À 22 heures, heure française, le Brésil affrontera la Norvège, la seule équipe qu’il n’a jamais battue parmi celles qu’il a rencontrées plus d’une fois.

  • Les deux équipes se sont affrontées à quatre reprises, avec deux victoires norvégiennes et deux matchs nuls. La rencontre la plus marquante a eu lieu lors de la Coupe du monde 1998, lors du dernier match de la phase de poules : la Norvège a renversé l’avantage initial de Bebeto en s’imposant 2-1, grâce à des buts de Tore André Flo et Kjetil Rekdal.
  • La Norvège a déjà démontré qu’elle était une équipe redoutable et complète, capable de jouer de manière spéculative et de frapper à l’improviste grâce à la voracité d’Erling Haaland devant le but, mais aussi de jouer de manière plus réfléchie en se créant des occasions grâce à sa qualité technique. Le Brésil fait preuve de la même polyvalence : sous la direction de son sélectionneur Carlo Ancelotti, ce n’est plus l’équipe du Joga Bonito d’autrefois, c’est-à-dire celle d’une possession de balle riche et joyeuse, mais une équipe nationale rusée, patiente et solide. Ce sera un match de grande qualité sur le plan tactique.

Puis, à 2h00, aura lieu le match MexiqueAngleterre, une rencontre qui inquiète les Anglais en raison de l’altitude de Mexico, située à environ 2 240 mètres au-dessus du niveau de la mer. En effet, à cette altitude, la pression atmosphérique est plus faible, ce qui provoque le vertige, les poumons réclament de l’oxygène et le ballon peut se comporter différemment.

  • Les joueurs mexicains sont tout à fait habitués à ces conditions : au stade Azteca, l’équipe nationale n’a perdu que deux matchs officiels, le dernier en 2013. Et jamais lors d’une Coupe du monde.
  • L’Angleterre, quant à elle, s’est plainte de la règle de la FIFA qui, à partir des huitièmes de finale, oblige les équipes à s’entraîner sur le site du match la veille de la rencontre. « C’est un énorme avantage pour le Mexique », a déclaré le sélectionneur, Tuchel, lors d’une conférence de presse.
  • En effet, les études menées par la Fédération anglaise sur les effets de l’altitude ont montré qu’il serait idéal d’arriver sur le lieu de la rencontre dix jours à l’avance, ou le jour même. Or, l’Angleterre a été contrainte de prendre l’avion de Kansas City à Mexico vendredi soir, soit deux jours avant.
  • Au-delà des conditions physiques, il faudra composer avec le contexte culturel. Il faudra tenir compte des 80 000 supporters mexicains qui soutiendront les hôtes, mais aussi d’un souvenir plus profond : l’Angleterre contre l’Argentine en quarts de finale de la Coupe du monde 1986, avec les deux buts légendaires de Maradona sous le soleil de plomb du stade Azteca, « La mano de Dios » et « El gol del Siglo ». « Une cicatrice qui ne guérira jamais », comme l’a qualifiée récemment le journal britannique The Guardian.

Quelques observations et points d’intérêt 

  • Selon le président de la FIFA, Gianni Infantino, la Coupe du monde rapporterait 80 milliards de dollars à l’économie mondiale. Pour Matthias Fett, économiste et fact-checker au journal allemand Der Spiegel, ces chiffres ne tiennent pas la route.
  • Fett remet tout d’abord en question l’indépendance de l’étude à laquelle se réfère Infantino, car ce serait la FIFA elle-même qui l’aurait commandée à OpenEconomics.
  • L’étude part du postulat que l’organisation de la Coupe du monde de football aurait un effet positif sur l’économie nationale, via le secteur touristique, qui bénéficierait d’un afflux de touristes entraînant une hausse des salaires et une création d’emplois. Selon Fett, cette hypothèse est illusoire, car elle ne prend pas en compte la manière dont les prix réagissent à l’offre et à la demande. En effet, lors d’un tournoi de 39 jours, la demande (par exemple en chambres d’hôtel) n’augmente de manière vertigineuse que pendant une période limitée ; il est donc peu probable qu’elle entraîne la construction de nouvelles capacités. Il est en revanche plus probable que ces mêmes chambres soient simplement louées à un prix plus élevé.
  • Pour la même raison, la création de nouveaux emplois ne devrait pas avoir d’impact significatif. Pour un tournoi de 39 jours, les employeurs n’ont aucune raison de créer des emplois permanents. Ils sont plus susceptibles de s’appuyer sur le personnel existant en recourant aux heures supplémentaires ou d’embaucher des travailleurs saisonniers.
  • Selon lui, les estimations du retour social sur investissement (SROI) sont également inexactes et les prévisions optimistes de l’étude ne tiennent pas compte de l’effet d’éviction, c’est-à-dire le phénomène par lequel l’investissement d’un acteur économique est neutralisé par le désinvestissement d’un autre. Dans le cas de la Coupe du monde, de nombreux touristes non intéressés par le football pourraient renoncer à se rendre dans les villes hôtes et d’autres spectateurs potentiels pourraient renoncer à acheter des billets pour les matchs, en raison des hausses de prix décidées par la FIFA.
  • Enfin, l’étude citée par Infantino n’aborde pas ce que Fett appelle le « cas d’une perte nette ». Selon les calculs de l’économiste, les 11 villes américaines concernées renonceraient à une part de leur production économique comprise entre 1 et 1,4 %, ce qui correspondrait à une perte nette de 50 à 67 milliards de dollars. En somme, au lieu de l’essor promis, il est plus probable que les États-Unis devront faire face à une « déprime économique » après la fin de la Coupe du monde.

05.07.2026 à 07:00

L’accord Nakamal avec le Vanuatu : les ambitions australiennes revues à la baisse

Ramona Bloj

Entre la volonté de sanctuariser ses frontières et la dépendance accrue vis-à-vis de Washington, Canberra tente de transformer une souveraineté régionale contestée par la Chine en un bouclier stratégique résilient.

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Texte intégral (3324 mots)

Ces dernières années, la « ceinture de feu » 1 mélanésienne n’a jamais aussi bien porté son nom, tant elle cristallise et intensifie les rivalités géopolitiques entre la Chine et l’Australie. Depuis 2022, sous l’impulsion du Premier ministre Anthony Albanese, l’Australie tente de rivaliser avec les Routes de la soie chinoises en multipliant les accords de sécurité et de défense avec ses voisins les plus proches (Tuvalu, Nauru, les îles Salomon, la Papouasie-Nouvelle-Guinée et, plus récemment, l’Indonésie 2). Dans cette dynamique, Canberra a inscrit l’archipel du Vanuatu parmi ses priorités géostratégiques dès 2025, afin d’achever le ceinturage sécuritaire de ses frontières, en particulier le long de l’arc mélanésien.

  • Pour concrétiser cette ambition, la mise en scène diplomatique avait été particulièrement soignée. Au sommet du volcan Yasur, toujours en activité, sur l’île de Tanna, une délégation australienne de haut niveau, conduite par le vice-Premier ministre et ministre de la Défense Richard Marles ainsi que par la ministre des Affaires étrangères Penny Wong 3, avait rejoint les autorités vanuataises le 13 août 2025. 
  • Sous l’œil du Premier ministre Jotham Napat, les vice-Premiers ministres Richard Marles et Johnny Koanapo avaient alors symboliquement paraphé les termes du futur accord Nakamal 4. L’image était puissante : au cœur d’un paysage façonné par les forces telluriques, Canberra et Port-Vila entendaient sceller un partenariat de sécurité et de défense présenté comme cardinal et historique.
  • Mais cette chaleur incandescente s’est rapidement dissipée. 
  • Préoccupé par la préservation de sa souveraineté et soumis aux pressions insistantes de Pékin, Port-Vila a suspendu la signature du texte 5 afin d’obtenir la renégociation de plusieurs clauses relatives aux infrastructures stratégiques. Ce n’est que près de dix mois plus tard, le 29 juin 2026, à l’issue d’intenses négociations et d’une révision substantielle des dispositions initiales, que le traité a finalement été signé à Canberra 6 par les Premiers ministres Anthony Albanese et Jotham Napat.

L’accord Nakamal et les « marges sécuritaires » de Canberra

L’accord Nakamal ne constitue pas un événement isolé, mais le dernier maillon d’une contre-offensive diplomatique engagée par le gouvernement d’Anthony Albanese. 

  • Depuis 2022, dans le contexte de l’électrochoc provoqué par l’accord de sécurité entre la Chine et les îles Salomon 7, l’Australie déploie une stratégie visant à verrouiller ses approches maritimes afin de contenir l’influence de Pékin dans une région longtemps considérée comme son pré carré stratégique.
  • Ce dispositif s’est progressivement structuré autour d’une série d’accords bilatéraux : l’Union Falepili 8 avec Tuvalu (2023), le traité de sécurité avec Nauru (2024) et, surtout, le traité Pukpuk avec la Papouasie–Nouvelle-Guinée (2025), qui prévoit notamment la possibilité pour des militaires papouasiens de servir au sein de l’Australian Defence Force (ADF). En février 2026, la signature d’un traité de « sécurité commune » avec l’Indonésie complète ce dispositif.
  • Dans cette architecture régionale, le Vanuatu occupe une position pivot au sein de l’arc mélanésien, à moins de 2 000 kilomètres des côtes australiennes. 
  • Doté initialement d’une enveloppe de 500 millions de dollars australiens sur dix ans, l’accord Nakamal vise à sanctuariser l’archipel en interdisant l’établissement de bases militaires étrangères ainsi que la militarisation des infrastructures critiques. Pour Canberra, l’objectif est notamment d’empêcher que les infrastructures portuaires de Luganville (deuxième ville de l’archipel), dont certaines ont bénéficié de financements chinois, ne puissent, à terme, servir de point d’appui logistique ou naval à la marine chinoise.

Un compromis avec Port-Vila pour un accord a minima ?

Pourtant, la version finale du traité révèle les limites du leadership australien face à la stratégie de « hedging » des États insulaires. Sous la pression de Pékin et d’une partie de sa coalition, Jotham Napat a contraint Canberra à revoir ses exigences à la baisse 9 entre la version initiale (août 2025) et finale (juin 2026). 

  • D’un accord de partenariat exclusif, l’Australie a accepté de transiger sur certains points. Initialement, elle souhaitait un droit de veto sur les projets d’infrastructures critiques. Elle a dû se contenter d’un mécanisme de consultation préalable, qui n’interdit juridiquement aucune décision unilatérale de Port-Vila. 
  • Par ailleurs, si l’accord reconnaît l’Australie comme « partenaire principal » pour le maintien de l’ordre, il ne ferme pas la porte à la coopération policière avec la Chine, déjà très active via notamment la formation et des dons d’équipements (drones, patrouilleurs).
  • Canberra a néanmoins obtenu des avancées sur le contrôle des « zones grises » et des risques transnationaux, notamment une meilleure régulation du programme de « citoyenneté par l’investissement » (CBI), qui servait jusqu’ici de porte d’entrée à des réseaux d’influence opaques 10.

La coexistence compétitive avec la Chine et l’ombre de l’accord « Namele »

La portée de l’accord Nakamal est d’autant plus nuancée que le Vanuatu négocie parallèlement, et sans dissimulation, avec la Chine un accord de « coopération stratégique », baptisé Namele 11

  • Si son contenu demeure moins ambitieux sur le plan sécuritaire, il témoigne de la volonté de Port-Vila de préserver une politique étrangère équilibrée et de maintenir ouvertes plusieurs options de partenariat. Jotham Napat l’a d’ailleurs affirmé sans ambiguïté : le Vanuatu n’entend « favoriser aucune partie par rapport à une autre 12 ».

Cette coexistence de deux accords négociés avec des puissances concurrentes illustre l’évolution des rapports de force dans le Pacifique. 

  • Malgré une évidente asymétrie, et loin de se contenter d’être de simples objets de rivalité entre grandes puissances, les États insulaires développent désormais de véritables stratégies de hedging 13, consistant à diversifier leurs partenariats afin de maximiser leurs marges de manœuvre diplomatiques, économiques et sécuritaires. 
  • Si l’Australie verrouille la question des implantations militaires à travers l’accord Nakamal, la Chine continue de consolider son influence par le financement d’infrastructures, la coopération technique et l’assistance au développement 14
  • La compétition stratégique ne disparaît donc pas : elle se déplace vers des espaces hybrides, où l’influence se mesure moins à l’installation de bases militaires qu’à la capacité de façonner durablement les choix de développement des États océaniens. 

Paradoxe stratégique d’une puissance moyenne : hégémonie locale, dépendance globale

Cette frénésie australienne de traités régionaux révèle, en définitive, un paradoxe structurel. 

  • En cherchant à sanctuariser son environnement stratégique immédiat, Canberra tente de compenser la fragilité croissante de ses alliances globales, au premier rang desquelles figure le partenariat AUKUS 15
  • Conclu en septembre 2021 entre l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni, celui-ci repose sur deux piliers : le premier prévoit l’acquisition par Canberra de sous-marins nucléaires d’attaque ; le second organise une coopération renforcée dans les domaines des technologies de défense les plus avancées.
  • Or, les interrogations soulevées par le rapport du Congressional Research Service (CRS), publié le 26 janvier 2026, sur la capacité des États-Unis à honorer, dans les délais prévus, leurs engagements de livraison de sous-marins nucléaires, ont ravivé le sentiment de vulnérabilité stratégique de l’île-continent 16
  • Les retards persistants de l’industrie navale américaine, auxquels s’ajoutent désormais les difficultés rencontrées du programme britannique SSN-AUKUS, ont renforcé les incertitudes entourant la crédibilité du pilier sous-marin de l’alliance.
  • Dans le même temps, l’évolution de la politique étrangère américaine depuis le second mandat de Donald Trump vers une approche plus ouvertement transactionnelle conduit Washington à conditionner la poursuite de ses engagements dans le cadre d’AUKUS à un accès renforcé aux ressources minières australiennes et à la sécurisation des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques 17
  • L’Australie se retrouve ainsi prise entre les exigences croissantes de son principal partenaire de sécurité et sa dépendance économique durable à l’égard de la Chine, son premier partenaire commercial.

Dans ce contexte, l’accord Nakamal apparaît moins comme l’aboutissement d’une stratégie hégémonique que comme l’expression d’un pragmatisme désormais dicté par des contraintes. Il traduit ainsi les efforts d’une Australie contrainte de négocier sa sécurité au cas par cas dans un Pacifique qui ne tolère plus les chasses gardées. Loin de l’éclat symbolique mis en scène en 2025 près du cratère du volcan Yasur, la ratification de l’accord, le lundi 29 juin 2026 à Canberra, constitue une victoire tactique aussi fragile que paradoxale. Elle illustre la détermination de Canberra à verrouiller son environnement stratégique immédiat tout en révélant les limites de son autonomie dans un espace indo-pacifique où les rapports de puissance se recomposent en permanence. Plus largement, cette séquence confirme que, dans le Pacifique Sud, la sécurité ne relève désormais plus d’un monopole, mais d’un équilibre sans cesse renégocié entre puissances concurrentes et États océaniens.

Sources
  1. ceinture de feu » désigne l’arc d’activité sismique et volcanique du Pacifique, lié aux zones de subduction. Elle est utilisée ici de manière métaphorique pour évoquer un espace indo-pacifique marqué par une forte instabilité géopolitique et l’intensification des rivalités de puissance.
  2. « L’Australie : puissance régionale, dépendance globale ? », The Conversation, 24 février 2026.
  3. « Press conference, Tanna Island, Vanuatu », Australian Government – Department of Foreign Affairs and Trade, 13 août 2025.
  4. « L’Australie signe un accord à 33 milliards de francs avec le Vanuatu pour contrer l’influence de la Chine », Nouvelle-Calédonie La 1ère,
  5. « Australia’s security deal with Vanuatu delayed » (podcast), SBS News, 9 septembre 2025.
  6. « Vanuatu and Australia sign Nakamal Agreement », Australian Government, Department of Foreign Affairs and Trade, 29 juin 2026.
  7. « Why is Australia so concerned about China’s planned security agreement with Solomon Islands ? », ABC News, 7 avril 2022.
  8. « L’Union Falepili : un accord sans précédent mêlant climat et défense entre l’Australie et Tuvalu », Briefings, Ifri, 20 mars 2024.
  9. « The Nakamal Agreement is not quite the deal Australia wanted », The Strategist (Australian Strategic Policy Institute), 1er juillet 2026.
  10. Vanuatu Agrees to Distinguish Investor Citizens in New Pact With Australia », Investment Migration Insider (IMI), 30 juin 2026. L’accord Nakamal vise notamment à encadrer plus strictement les dispositifs de « passeports dorés » et leurs implications en matière de sécurité et de mobilité internationale.
  11. « amis de tous, ennemis de personne ».
  12. « Pacific Islands : Australia largest regional donor, yet China more influential », Lowy Institute Poll 2026, 22 juin 2026 ; voir également Lowy Institute, Pacific Aid Map, 2026.
  13. « L’AUKUS, un pacte militaire qui divise l’Indo-Pacifique », IRIS, 28 octobre 2024.
  14. « Navy Virginia-Class Submarine Program and AUKUS Submarine (Pillar 1) Project : Background and Issues for Congress », Congressional Research Service (CRS), RL32418, 26 janvier 2026.
  15. « The Future of U.S.-Australia Critical Minerals Cooperation », Center for Strategic and International Studies, 20 août 2025 (transcription publiée en 2026).
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