28.03.2025 à 02:12
L'esprit de Noël
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, novembre 2024. Il est 13 heures 45, l'audience commence. Le premier prévenu, Sami F., est amené des geôles par les policiers. Ils le démenottent à l'entrée de la salle (…)
- CQFD n°237 (janvier 2025) / Chronique judiciaire, Vincent CroguennecTexte intégral (707 mots)
En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
Il est 13 heures 45, l'audience commence. Le premier prévenu, Sami F., est amené des geôles par les policiers. Ils le démenottent à l'entrée de la salle avant qu'il n'entre dans le box en plexiglas. Le président l'interroge abruptement :
« Vous avez 21 ans.
– Correct.
– Vous avez une petite amie.
– Oui.
– Vous travaillez.
– Oui.
– Vous êtes un ancien militaire.
– Correct. »
Pour avoir brandi une arme devant deux personnes, Sami F. comparaît pour « violences volontaires, n'ayant pas entraîné d'incapacité totale de travail (ITT) ». Le président rappelle son casier judiciaire :
« Vous avez été condamné la semaine dernière, ici même, en comparution immédiate. Vous aviez déjà été condamné en 2023 à une peine avec sursis pour détention de stupéfiants, puis en 2024 à un sursis probatoire, partiellement révoqué vendredi dernier, pour abus de confiance envers le service départemental d'incendie et de secours. Et il semblerait que vous demandiez un renvoi. »
L'avocate de la défense confirme avant que son client ait le temps de répondre et ajoute qu'elle demande au tribunal d'ordonner une expertise psychiatrique d'ici la prochaine audience. La procureure n'a rien contre l'expertise, au contraire : « Elle me semble nécessaire pour expliquer les passages à l'acte successifs, qui sont inquiétants. »
En revanche, elle demande que Sami F. reste enfermé à la prison de Seysses jusqu'à l'audience : « Sur son casier, il y a des faits de vol, de violence, et l'usage d'un véhicule policier sans autorisation. [Elle se tourne vers lui] Alors que vous avez eu la chance de sortir libre la semaine dernière, on constate que les faits sont commis 24 heures après. Vous avez sorti un glock et braqué les personnes dans un restaurant. Vous affirmez appartenir à une section de recherche, être indic' dans des enquêtes secrètes ! Vous avez un délire avec l'armée, dont vous prétendez faire encore partie alors que vous en avez été évincé l'année dernière. Vous avez un brassard, des cagoules, des cartes professionnelles. L'expertise nous permettra de savoir s'il y a une pathologie psychiatrique et de statuer sur votre dangerosité criminologique. En attendant, je demande le maintien en détention. »
L'avocate ne bataille pas contre l'envoi de son client en détention provisoire : « On ne va pas faire offense au tribunal en vous demandant une remise en liberté alors que mon client comparaissait ici même la semaine dernière. »
Puisqu'apparemment tout le monde est d'accord, quelques minutes de délibération suffisent ainsi au président et à ses deux assesseuses : ils ordonnent une expertise psychiatrique ainsi que le maintien du prévenu en détention en attendant son procès, un mois plus tard. Assis au premier rang, un vieux monsieur commente d'un air mélancolique : « Il va passer Noël en prison. »
Retrouvez d'autres chroniques sur le site : lasellette.org
28.03.2025 à 02:04
Rangeons les calculettes
Pour réfuter le fantasme de « submersion » migratoire de François Bayrou, un argument a été très largement mobilisé chez ses détracteurs : le Premier ministre ment, la part de migrants dans la population française reste faible. Un positionnement stérile qui enferme les questions de migration sur le seul terrain du contrôle et de la régulation. La formule de « submersion » migratoire empruntée par le Premier ministre à feu Jean-Marie Le Pen a scandalisé – à raison – toutes les bonnes âmes (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Le dossier, Fred Sochard, KalemTexte intégral (931 mots)

Pour réfuter le fantasme de « submersion » migratoire de François Bayrou, un argument a été très largement mobilisé chez ses détracteurs : le Premier ministre ment, la part de migrants dans la population française reste faible. Un positionnement stérile qui enferme les questions de migration sur le seul terrain du contrôle et de la régulation.
La formule de « submersion » migratoire empruntée par le Premier ministre à feu Jean-Marie Le Pen a scandalisé – à raison – toutes les bonnes âmes encore vaguement progressistes de ce pays. Dans la presse, journalistes, politiques, chercheurs et fact-checkeurs en tout genre se sont relayés pour démonter, chiffres à l'appui, l'expression de François Bayrou.
La cellule « Le vrai ou faux » de France Info pose la question : « Submersion migratoire : quelle est la réalité des chiffres de l'immigration en France ? » Les plus éminents démographes du pays font le tour des plateaux pour rappeler que non, 7,3 millions d'immigrés, ce n'est pas une submersion. Le très sérieux journal The Conversation invite une chercheuse en droit européen pour l'affirmer haut et fort : « La submersion migratoire ne correspond à aucune réalité scientifique. » Sur France Culture, le présentateur de l'émission « L'Esprit public » est plus nuancé : « Les immigrés représentent près de 11 % de la population : ça n'est pas négligeable, mais ce n'est pas une submersion. »
Dans l'un de ses rares instants de lucidité, Apolline de Malherbe, présentatrice vedette de BFM TV, va au bout de ce raisonnement et demande au directeur de l'Office français de l'immigration et de l'intégration : « À partir de quel moment pourrait-on considérer que ce mot [submersion] serait juste ? » Car c'est bien ça l'effet produit par ce cadrage médiatique petit comptable : accréditer l'idée qu'il existerait un certain seuil à partir duquel, oui, il serait légitime de parler de submersion. Qu'il existerait une ligne rouge, certes pas encore franchie, au-delà de laquelle la France cesserait d'être France.
Les migrants sont-ils trop nombreux ? Pas assez ? Sont-ils une richesse pour la France ou un coût ? Ces questions ne servent à rien.
Répondre au delirium raciste de François Bayrou par un « Mais non regardez, ça va, ils ne sont pas si nombreux », c'est déjà légitimer les politiques migratoires ultrarépressives de Bruno Retailleau et de ses tristes prédécesseurs au ministère de l'Intérieur, celles qui font que, justement, « ils ne sont pas si nombreux ». C'est s'empêcher de penser la migration en dehors des critères d'évaluation de la droite : ceux des chiffres, de la régulation, du contrôle.
Les migrants sont-ils trop nombreux ? Pas assez ? Sont-ils une richesse (économique, culturelle, humaine) pour la France ou un coût ? Ces questions ne servent à rien. Pour penser l'accueil, il nous faut poser le débat autrement.
D'abord, considérer l'immigration non pas comme une option, mais comme un fait. Des femmes et des hommes quittent leurs terres, ces innombrables aires géographiques perdantes d'une mondialisation impérialiste. Certains décident de rejoindre les États vainqueurs de ces échanges mondiaux prédateurs, notamment les anciennes puissances coloniales dont elles maîtrisent la langue. C'est souvent le cas pour la France.
Ceci nous laisse deux options. Celle de la persécution, menée par nos gouvernements successifs : les expulsions, les privations de libertés, la traque sur tout le territoire, dans la rue, dans les gares, aux frontières, dans les Alpes, en Méditerranée, les chiens, les noyades, la mort. L'alternative, c'est la solidarité, l'entraide, au nom d'une humanité commune.
Soit nous accueillons dignement, et c'est bien là la moindre de nos responsabilités, soit nous continuons à piétiner. Voilà la seule question qui vaille pour établir des politiques sur l'immigration.
28.03.2025 à 01:58
La transformation sociale par le dépistage
Basé à Marseille et porté par l'association Aides, le Spot Longchamp est un centre de santé sexuelle qui a la particularité de s'adresser aux populations les plus précarisées. Ici, personnes exilées, travailleuses du sexe ou trans peuvent rapidement trouver informations et soins adaptés à leurs réalités. Reportage. Au numéro 3 du boulevard Longchamp, à quelques pas des bureaux de CQFD, se trouve un lieu peu connu du grand public. Même s'il se fait plutôt discret, le ton est donné dès le (…)
- CQFD n°239 (mars 2025) / Nadia BerzTexte intégral (1449 mots)
Basé à Marseille et porté par l'association Aides, le Spot Longchamp est un centre de santé sexuelle qui a la particularité de s'adresser aux populations les plus précarisées. Ici, personnes exilées, travailleuses du sexe ou trans peuvent rapidement trouver informations et soins adaptés à leurs réalités. Reportage.
Au numéro 3 du boulevard Longchamp, à quelques pas des bureaux de CQFD, se trouve un lieu peu connu du grand public. Même s'il se fait plutôt discret, le ton est donné dès le pas de porte franchi. Quelqu'un·e vient à notre rencontre pour nous accueillir et l'ambiance se fait chaleureuse. Les nombreux flyers à l'entrée attirent le regard, tout comme les posters et photos d'exposition épinglées au mur1. En fond sonore Cabrel chante qu'il n'y a pas d'amour sans histoires, et l'odeur du café guide naturellement vers la « salle d'attente », un salon cosy où patienter avant son tour. Bienvenue au Spot Longchamp, un centre de santé sexuelle unique en son genre.
Inauguré en 2016 en tant que Centre gratuit d'information, de dépistage et de diagnostic (Cegidd) porté par l'association Aides, le Spot est un des quatre lieux en France à expérimenter depuis 2021 la fonction de Centre de santé sexuelle d'approche communautaire (CSSAC)2. Une hybridation pensée pour répondre à de grandes ambitions, alors que Marseille se situe dans la 2e région métropolitaine la plus touchée par l'épidémie de VIH après Paris. Le Spot propose ainsi des services de santé sexuelle adaptés et rapides aux populations les plus précarisées et les plus exposées. « Même si on ne refuse personne, on s'adresse avant tout aux personnes vulnérables au VIH, c'est-à-dire les personnes vivant avec le virus, les hommes ayant des relations sexuelles avec d'autres hommes (HSH), les personnes migrantes, les personnes trans, surtout d'Amérique latine, les consommateur·rices de produits psychoactifs, et les travailleur·ses du sexe, précise Fatima Zahra Bernissi, coordinatrice du centre. Leur point commun ? La discrimination et la précarité qui les éloignent des systèmes de soin. »
« Dès que les personnes passent la porte, la première interaction n'est pas de leur demander leur carte Vitale mais d'être à l'écoute »
Pour répondre à ce défi, le Spot mise sur un accueil – inconditionnel, sans rendez-vous, anonyme ou non – qui prend le temps de s'adapter aux réalités des personnes concernées. « Dès que les personnes passent la porte, on essaie de les mettre en confiance. La première interaction n'est pas de leur demander leur carte Vitale mais bien d'être à l'écoute de leurs besoins tout en leur présentant notre offre de soins dans un cadre humanisant3 », raconte Ludovic, infirmier. On ne remarque pas tout de suite l'absence de blouses blanches, le parquet en bois clair à la place de l'habituel lino immaculé, ou les bureaux des salles de consultation collés face au mur. « Personne ne travaille derrière un écran ou un bureau, et l'échange se fait côte à côte. Il y a une vraie volonté de transparence sur les informations collectées et sur notre manière de travailler », poursuit-il.
Les résultats et traitements sont quant à eux disponibles dans les heures qui suivent afin de ne pas risquer de perdre de vue les personnes venues en consultations. « Le 2e public du Spot après les HSH, ce sont les personnes migrantes, souvent arrivées en France après un parcours chaotique et violent. Ils et elles sont dans une situation où, entre la barrière de la langue, la précarité et les difficultés d'accès au soin, vivre leur sexualité est compliqué – sans parler de leur vie quotidienne, confie un intervenant. Alors quand ils et elles viennent nous voir, on doit pouvoir en un seul rendez-vous répondre à leurs attentes, leur transmettre les résultats, leur fournir un traitement et un parcours de soins adaptés. »
Au-delà de la qualité de l'accueil et de la rapidité des résultats, tout l'intérêt de la dimension « communautaire » du Spot se trouve dans ce que permettent ces temps d'échanges : faire émerger d'autres besoins. « On a remarqué que peu de femmes fréquentaient le lieu, et à partir des besoins des femmes migrantes à Marseille, on a mis en place une consultation gynécologique, poursuit la coordinatrice du centre. Une réponse aux besoins de nos publics, et une porte d'entrée vers un parcours de soins plus général. » Plus encore, cela donne parfois vie à d'autres projets. « On a mis en place un accompagnement sur l'hormonothérapie pour répondre aux besoins des personnes trans qui venaient nous voir et, au fil des discussions, elles ont exprimé le besoin de faire les injections elles-mêmes. Résultat : on propose des séances d'aide à l'injection, tout en visant à favoriser leur autonomie, pour qu'elles n'aient plus besoin de nous », complète Ludovic.
« L'accompagnement qu'on propose doit permettre aux personnes de monter en compétence et de devenir autonomes dans leur parcours de soins »
Une capacité d'écoute qui permet de constamment adapter et élargir l'offre de soins à partir des réalités du terrain. « On part du dépistage pour faire du soin, mais on a un objectif de transformation sociale. À partir de ces expériences de terrain, l'association va pouvoir porter la parole des personnes concernées auprès des autorités, et l'accompagnement qu'on propose doit permettre aux personnes de monter en compétence et de devenir autonomes dans leur parcours de soins », conclut Fatima Zahra Bernissi. Et, bonne nouvelle pour Marseille, à la fin de l'expérimentation, l'efficacité a été démontrée et les efforts des équipes du Spot ont payé : dès avril 2025, le projet va rentrer dans le droit commun, pour que vive la santé sexuelle inclusive et accessible à tout le monde.
Les horaires du Spot Longchamp sont disponibles sur leur page Facebook. Et pour plus d'informations en santé sexuelle, voir les sites des association Aides et Sida Info Service, ou appeler leur numéro vert : 0800 840 800.
1 Il s'agit de l'exposition « Nous sommes ici. Les femmes brésiliennes à Aides », inaugurée pour la Journée internationale des droits des femmes en 2024.
2 Alors que le statut du Cegidd garantit l'anonymat, permet de prendre en charge les personnes sans droits et de délivrer certains traitements spécifiques, celui de CSSAC propose notamment des résultats plus rapides grâce à la biologie délocalisée (les tests en labo sont faits sur place grâce à une machine spéciale) et une offre de soins plus large.
3 Le Spot propose notamment des accompagnements individuels en santé sexuelle (informations, soutien et stratégie de réduction des risques), une offre de dépistage (VIH, hépatites et IST), traitements et vaccinations, consultations spécialisées (psychologie, sexologie, gynécologie, addictologie, hormonothérapie, assistance sociale) et des accompagnements collectifs (groupes d'auto-supports, ateliers collectifs et mobilisations).
28.03.2025 à 01:58
El Condor (no) pasa
Dans son documentaire De la guerre froide à la guerre verte, qui sort ce 28 mars, Anna Recalde Miranda retourne dans le pays d'origine de son père et mène un travail d'enquête minutieux et sensible. Elle tisse des liens entre l'opération Condor et la catastrophe écologique actuelle au Paraguay. Sur l'écran défilent les paysages d'un désert vert : les terres cultivables du Paraguay sont recouvertes à 96 % de soja. À ce titre, la région englobant le pays et les terres avoisinantes a été (…)
- CQFD n°239 (mars 2025)Texte intégral (792 mots)
Dans son documentaire De la guerre froide à la guerre verte, qui sort ce 28 mars, Anna Recalde Miranda retourne dans le pays d'origine de son père et mène un travail d'enquête minutieux et sensible. Elle tisse des liens entre l'opération Condor et la catastrophe écologique actuelle au Paraguay.
Sur l'écran défilent les paysages d'un désert vert : les terres cultivables du Paraguay sont recouvertes à 96 % de soja. À ce titre, la région englobant le pays et les terres avoisinantes a été rebaptisée « République du soja ». La cinéaste, elle, préfère employer les termes de « monde de ténèbres ». Son film De la guerre froide à la guerre verte raconte la genèse de cet enfer.
L'air est brumeux, rendu irrespirable par les incendies. Des chevaux se roulent dans les eaux basses du fleuve Paraguay en partie asséché. « Mon cœur me fait mal », lance Madame Damania à la caméra. Cette vieille femme autochtone fait partie d'une communauté en lutte depuis vingt ans, dont les membres ont été arrachés à leur territoire et forcés de s'installer au bord d'une autoroute. Ils y vivent dans des cabanons de misère. Neuf d'entre eux ont été assassinés1. « “Un autre monde est possible”, disions-nous. Maintenant, le slogan est plutôt “une autre fin du monde est possible” », murmure la cinéaste dans une voix off qui nous accompagne tout au long du film. « Ce sarcasme ne réconforte qu'une seconde et laisse ensuite une tristesse âpre, assourdissante, solitaire », poursuit-elle. Alors, pour dépasser cette émotion, elle mène l'enquête.
Remontant le temps, elle trouve les racines de la catastrophe actuelle dans l'opération Condor lancée en 1975. Cette organisation répressive transnationale, dirigée par les régimes militaires des dictatures sud-américaines avec le soutien des États-Unis, visait à éliminer les « éléments subversifs » dans plusieurs pays d'Amérique latine. Et parmi les alliés qui accompagnent la cinéaste (amis, militants, chercheurs), il y a un vieux monsieur à l'œil bien affûté : Martin Almada. Avocat et défenseur des droits de l'homme, il a découvert les archives de la Terreur en 1992, prouvant l'existence de l'opération Condor qui était niée jusqu'alors, et dont il avait lui-même été victime. La réalisatrice compile les recherches de ses comparses et montre que la terre est toujours aux mains de familles liées aux gouvernements dictatoriaux ; que l'héritage de la chasse aux militants communistes d'alors imprègne la répression des écolos d'aujourd'hui ; et que des anciens financiers de l'opération Condor arrosent des campagnes climato-sceptiques et font pression en faveur de l'agro-industrie.
« J'aurais préféré une fin heureuse », dit la réalisatrice. C'est vrai que le film n'est pas rigolo et qu'on en sort atterré. Mais c'est la preuve qu'il tape juste et fort. Et que l'acharnement d'Anna Recalde Miranda et des autres acteurs de cette histoire n'est pas vain. Disséquer les séquelles du passé, s'attacher aux faits, c'est déjà ouvrir une brèche vers l'émancipation.
1 Depuis 2012, plus de 1 500 écologistes et défenseurs de la terre ont été assassinés en Amérique latine.
28.03.2025 à 01:57
Le crime de Novi Sad et les frontières de la résistance libérale
Dans Mašina, l'un des rares médias de gauche en Serbie, la sociologue et écrivaine Saša Savanović invite à passer de la stratégie de désobéissance civile à celle d'une « non-coopération avec l'État ». Le 1er novembre dernier, le parvis de la gare de Novi Sad, deuxième ville de Serbie, s'est effondré, faisant quatorze morts. L'opposition et la société civile descendent alors dans la rue pour dénoncer la corruption du régime d'Aleksandar Vučić. Depuis 2022, d'autres manifestations contre le (…)
- CQFD n°236 (décembre 2024)Texte intégral (758 mots)

Dans Mašina, l'un des rares médias de gauche en Serbie, la sociologue et écrivaine Saša Savanović invite à passer de la stratégie de désobéissance civile à celle d'une « non-coopération avec l'État ».

Le 1er novembre dernier, le parvis de la gare de Novi Sad, deuxième ville de Serbie, s'est effondré, faisant quatorze morts. L'opposition et la société civile descendent alors dans la rue pour dénoncer la corruption du régime d'Aleksandar Vučić. Depuis 2022, d'autres manifestations contre le projet d'une mine de lithium à Jadar (ouest de la Serbie) mobilisent la population. Dans les deux cas, les mobilisations finissent par s'essouffler face à la répression et l'absence de perspectives. Saša Savanović propose d'y remédier. Extraits.
« La crise dans laquelle se trouve la démocratie aujourd'hui est un phénomène global, dont les causes peuvent, entre autres, être trouvées dans l'affaiblissement progressif de la désobéissance civile. En effet, depuis des décennies, elle perd son caractère de confrontation directe et devient principalement une performance symbolique […] cherchant reconnaissance et inclusion dans l'ordre établi […]
L'une de ces limites est sans doute celle qui concerne la mise en danger de la sécurité des manifestants. C'est directement ce que souligne un représentant du groupe organisé de jeunes SviĆe sur son profil Instagram, en expliquant qu'ils ne lancent pas d'actions violentes, car “personne à part les organisations de l'opposition, n'a la possibilité d'avoir une immunité, de bons avocats, etc.” […]
Robin Celikates [professeur de philosophie à Berlin, ndlr] souligne que, dans le cadre d'une désobéissance civile qui serait radicalement démocratique, l'accent ne serait pas mis sur l'empêchement ou l'application d'une politique donnée (l'adoption ou l'abrogation d'une loi ou d'un projet) […], mais plutôt sur le déclenchement d'un processus d'inclusion politique, sur l'élargissement du champ politique, comme un champ d'opportunités ouvert et potentiellement porteur […]
Lors des mouvements pour l'autonomie du Kosovo, la méthode de protestation non violente (marches, pétitions, appels), allant jusqu'à la création de partis et la participation au système parlementaire, se révèle être un échec. Les Albanais du Kosovo ont alors commencé à utiliser la méthode de la non-coopération [plus efficace, ndlr] : boycotter partiellement ou totalement le système politique, économique, éducatif et sanitaire de l'État répressif […]
Dans le contexte des luttes en Serbie, la méthode de la non-coopération semble être un moyen possible d'adresser au régime, au lieu d'une réaction spontanée et réactive, un défi proactif et systémique. Par exemple, par l'établissement d'institutions politiques (temporaires et permanentes), des boycotts économiques ciblés, la mise en place de “centres sociaux” pour soutenir la population juridiquement et techniquement, par des appuis à l'éducation, par le développement de “cuisines solidaires” existantes pour garantir la sécurité alimentaire, etc. […]
Au lieu de se concentrer sur l'attente sans fin que le régime tombe, il serait peut-être plus utile de se réorienter vers la recherche de pratiques de survie et d'adaptation en dehors du cadre légal et non sanctionné. Cela ouvrirait la voie à une reformulation et à un renouvellement du sens de la lutte, autrement dit, à la construction d'un collectif qui a du sens. Cela ne signifie pas que les luttes actuelles doivent être abandonnées, au contraire, elles peuvent être enrichies […] »
L'article original a été publié sur masina.rs