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20.05.2026 à 16:00

Saint-Nazaire au travail : la solidarité est aussi un travail

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie, solidarité… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue Claire, salariée à « La Fraternité », Enoch, militant associatif, et Marie, assistante sociale à la communauté d’Emmaüs. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Ici, accueillir, c’est dans l’ordre des choses » ( Claire, salariée à « La Fraternité » ) « La Fraternité » est une association de Saint-Nazaire, d’obédience protestante, qui assure un accueil de jour pour des personnes en grande précarité ou en grand isolement : des gens de la rue qui vivent dans des parkings souterrains, dans des squats dispersés à travers la ville ou qui se regroupent sur le parvis de la gare toute proche de nos locaux. Certains campent sur des terrains en se cachant. Nous accueillons aussi des personnes âgées très isolées ou des personnes en difficulté psychiatrique pour qui c’est un peu la sortie de la journée. On ne sait pas toujours ce qui leur est arrivé ; d’ailleurs, on ne le leur demande pas. Ce sont parfois des gens malades, victimes d’addictions, notamment à l’alcool, ou de troubles divers. Par exemple, en ce moment, on accueille un monsieur qui, tout en suivant une chimiothérapie à l’hôpital de jour, vit dans la rue avec son chien. Un jeune majeur, victime de multi-traumatismes liés à l’exil, est lui aussi dans la rue ; ce qui, comme pour tous ceux qui sont dans la même situation, ne fait qu’aggraver sa grande fragilité psychologique. Sur la quarantaine de personnes accueillies chaque matin de huit heures à midi, sauf le mardi, la moitié sont des sans abri. […] Mon travail de salariée est de coordonner l’action de tous les bénévoles : organiser, structurer, accompagner les équipes pour qu’elles réfléchissent à ce qu’elles font, à pourquoi elles le font et à comment elles ont envie de le faire. […] Notre vocation n’est pas de mettre en place des dispositifs de réinsertion. Si on peut aider les gens dans la difficulté, on le fait. À partir de là, ils cheminent… ou pas. Il n’y a aucune obligation de cheminer. S’ils ne veulent donner ni leur nom ni leur prénom, ils ne le donnent pas. Simplement, ils peuvent venir dans ce lieu vivant et ouvert sans autre obligation que de se conformer au cadre que nous mettons en place : respecter les autres, se soumettre aux règles de fonctionnement pour le petit-déjeuner, pour la douche… Et, avant tout : pas de violence. Or, les tensions entre SDF sont fréquentes parce que la nuit il se passe des choses qui peuvent être féroces… Et « la Frat’ » est l’endroit où ils arrivent tous les matins. Donc nous sommes un peu en première ligne. En cas de problème, on essaie de temporiser. Si ça s’envenime, on demande aux gens concernés de quitter les lieux. C’est la condition pour que les autres se reposent, reprennent des forces… Chacun accepte sans trop de difficulté. […] Après avoir travaillé à Lyon et à Toulouse, j’ai été très étonnée, quand j’ai débarqué à Saint-Nazaire, de l’accueil réservé aux exilés qui arrivaient à la suite du démantèlement de la « Jungle de Calais ». C’était en 2016, dans le cadre de la crise qu’on a appelée « crise de l’immigration », et qui était plutôt une « crise de l’accueil ». La mairie de la ville avait alors proposé 200 places d’hébergement dans des logements sociaux. Ce qui était considérable pour une ville de cette taille. Je me suis renseignée, j’ai lu les articles de journaux et, devant cette arrivée de demandeurs d’asile, je n’ai vu aucun signe d’un quelconque branle-bas de combat anti-immigré de la part d’une fraction ou d’une autre de la population. Au contraire, toutes les associations se sont mobilisées et ont adapté leur activité pour faire face à cet événement qu’il fallait organiser. Dans une commune voisine, de l’autre côté de l’estuaire, un centre d’accueil et d’orientation s’est ouvert l’année d’après pour 40 à 50 personnes dans un vieux village-vacances qui n’était plus aux normes. Ça a fait toute une histoire… Même dans la banlieue lyonnaise, à Vaulx-en-Velin, où j’ai vécu, et où une part très importante de la population est issue de l’immigration algérienne, les réactions à ce type d’accueil ne sont pas comparables avec ce qui se passe ici. Il me semble, d’après ce que j’entends, lorsque je parle aussi bien aux anciens qu’à ceux qui font partie de la génération d’après-guerre ou aux plus jeunes, qu’il y a, à Saint-Nazaire, une sorte d’inconscient collectif qui s’est construit autour de la guerre. Cette guerre est dans toutes les têtes, même dans celle de ceux qui n’ont pas vécu les bombardements. Elle a marqué les familles, la ville, l’architecture, le territoire. Aujourd’hui encore, les gens parlent de la « poche de Saint Nazaire », et les petits enfants connaissent cette partie de l’histoire. Au-delà des sensibilités politiques, cette expérience a laissé des traces chez tous les habitants, comme un traumatisme. Depuis, il y a une sorte de consensus qui fait qu’il faut accueillir ceux qui fuient la guerre. C’est dans l’ordre des choses. Ça s’inscrit dans une histoire. Aujourd’hui, à Saint-Nazaire, que vous veniez de n’importe où, vous êtes accueilli. Ici, ça va, ça vient. Les gens entrent, arrivent, repartent et c’est normal. C’est peut-être aussi lié au port, aux Chantiers, à la densité du réseau associatif que je trouve très importante. Ça ne surprend personne qu’il y ait des étrangers. Ça donne une ville très dynamique qui est complètement à l’opposé de l’image qu’elle laisse quand on la traverse. Il faut la connaitre et l’apprivoiser. Le soir par exemple, il n’y a personne dans les rues mais il faut comprendre à quels endroits les gens se rencontrent. Plus je vis ici et plus je trouve cette ville chaleureuse.   Hébergement solidaire  ( Enoch, militant associatif ) Quand P. a débarqué en 2019 à la « maison du peuple » de l’avenue Albert de Mun qui servait de point de ralliement au mouvement des Gilets Jaunes, il était mineur et sans domicile fixe. Il avait été mis à rue par sa tante et il est arrivé avec le flot de ceux qui disaient : « On n’arrive pas à boucler les mois, on est dans une situation désastreuse. » Il y avait là des gens qui vivaient dans des voitures, dans la rue, beaucoup de jeunes. On n’a pas supporté l’idée que, le soir, on devrait fermer la porte de la maison qui nous servait de lieu de ralliement, en disant à ces gens d’aller dormir dehors et de revenir quand on rouvrirait le lendemain matin. Donc on a aménagé des chambres : « Installez-vous… » […] Rapidement […] s’est imposée l’idée d’occuper deux maisons propriétés de la ville de Saint-Nazaire pour loger ceux qui en avaient besoi n . Ces maison étaient abandonnées depuis des années et ne faisaient l’objet d’aucun projet immobilier. C’est ainsi que l’occupation et la création des Maison d’Hébergement Solidaire ont eu lieu. Le but était de réunir, sur le mode de la cogestion, des gens de Saint-Nazaire et des personnes sans logement pour rénover ces habitations-là et les gérer dans l’idée d’un hébergement d’urgence stabilisé. […] Il fallait trouver la façon dont on pourrait assurer l’alimentation, la fourniture des produits d’hygiène, de ménage… Comment envisager une activité de subsistance économique, comment inscrire les plus démunis dans des réseaux d’associations pour accéder aux soins, pour bénéficier de soins vétérinaires pour leurs animaux de compagnie ; comment les accompagner dans leurs démarches administratives, les guider dans leurs parcours de demandeurs d’asile, de déboutés de demandes d’asile, de sans-papiers. Dans le même temps, le collectif menait les chantiers de rénovation : isolation, enduits, cloisonnement, pose de menuiserie, fabrication d’escaliers. […] En septembre 2022, la mairie a obtenu l’expulsion des seize occupants des maisons d’hébergement solidaires afin de construire à la place des logements sociaux. Les personnes qui y étaient hébergées ont été recueillies pendant quinze jours dans un campement que le collectif a installé près de l’église Saint-Gohard. Soutenu par le Secours Catholique, le Secours Populaire, l’association Droit au Logement et les associations locales, nous avons alors sollicité l’État et la municipalité. Quand les services de la mairie ont commencé à nous ouvrir leur porte, on a rédigé un dossier pour proposer de nouvelles solutions d’hébergement. Dans ce dossier, on a recensé toutes les personnes qui en avaient besoin, et récapitulé tous les systèmes de convention de commodat et de mise à disposition de maisons et de bâtiments pour héberger des personnes dans la précarité. On a rappelé qu’il est dans l’obligation et dans les pouvoirs du maire ou du sous-préfet de faire la réquisition. En l’occurrence, il n’y avait même pas besoin d’engager cette procédure puisque les logements que nous proposions appartenaient à la ville. En définitive, une maison a été trouvée dans le quartier de la gare, là où la municipalité est en train de racheter tous les bâtiments en vue de réaliser, dans quelques années, une coulée verte. C’est une maison qui est en très bon état. Cette fois, ce sont les services de la mairie qui ont réalisé les quelques travaux nécessaires pour la rendre provisoirement habitable. Au bout du compte, les seize personnes qui occupaient les précédents locaux d’hébergement solidaire sont mises à l’abri, mais le collectif reçoit toujours des sollicitations de la part d’autres sans-abri et parce qu’il doit continuer à suivre ceux dont il s’est déjà occupé.[…] Depuis 2019, l’action du collectif n’a pas cessé. Nous avons vu grandir P. C’est maintenant un jeune adulte qui se trouve toujours confronté à la précarité et qui est guetté par les menaces de la rue. Car, même s’il peut profiter des actions des différentes structures qui existent dans la ville, prendre une douche et un petit déjeuner à la Fraternité, bénéficier d’un accompagnement social, fréquenter le restaurant « Le trait d’union » tenu par l’ASC (l’Association Solidarité Créations), être hébergé dans un logement provisoire que notre collectif a obtenu, il peut toujours être exposé à des phénomènes de bandes et d’exclusion qui sont capables de déraper dans des épisodes de violence incroyables. Récemment, une personne est tombée dans le coma à la suite d’une baston. Pendant les deux semaines où les expulsés de la maison du peuple étaient sous tente, un autre sans-abri est arrivé pendant la nuit avec un marteau pour leur taper dessus. Un de ceux qui campaient s’est défendu, et ça s’est mal passé pour l’agresseur. On entend certains anciens, à la rue depuis dix ou quinze ans, qui ont vu arriver les jeunes : « Tel ou tel gamin était un petit gentil. On lui avait dit de ne pas faire de conneries. » Mais ils y vont quand même, ils tombent dans les addictions, dans des petits trafics, dans les vols minables. Et au bout d’un moment, ils entrent dans des schémas de violence. L’exclusion est un facteur aggravant. C’est le début d’une terrible spirale négative. C’est pour cette raison que l’hébergement et l’accompagnement sont si importants et qu’être inscrit dans un réseau associatif est primordial.   « Comment ça va en ce moment ? » ( Marie, assistante sociale à la Communauté d’Emmaüs ) Pour un compagnon d’Emmaüs, la démarche de venir à mon bureau est quand même particulière, un peu symbolique. C’est parfois une marche élevée à franchir. Pour que ce soit plus facile, je laisse ma porte continuellement ouverte ; quand elle est fermée, ce qui est rare, c’est que suis en train d’effectuer des démarches et que je ne suis pas dérangeable. Il y en a qui m’envoient un petit SMS ou qui me téléphonent : « Est-ce que je peux monter te voir ? » Je dis souvent aux compagnons que j’ai toujours les petits bonbons au miel de ma grand-mère. Certains arrivent avec leur café dans mon bureau. C’est génial ! C’est souvent un moment convivial. « Allez, assieds-toi. Comment ça va en ce moment ? » On peut venir y pleurer – la boîte de mouchoirs est là – mais parfois aussi annoncer des bonnes nouvelles, discuter, manger un petit bonbon et voilà… […] La vie à Emmaüs est ponctuée par des petits rituels. Chaque matin, on débute par une réunion à laquelle les présents sont invités à participer : responsables, compagnons, bénévoles échangent sur la journée passée et sur celle qui s’annonce. On signale les difficultés, on souligne les réussites. Cela peut durer dix minutes ou trois quarts d’heure. C’est le moment où l’on se retrouve, où le collectif se reforme avant d’attaquer la journée. À dix heures et à quinze heures, on ne rate pas la pause. Selon mon planning, j’essaie de m’y astreindre parce que c’est là que tout le monde se croise. On prend le café, on mange un bout de gâteau, on discute d’autre chose… Les jours de vente, quand je sais qu’il y a besoin d’aide, j’essaie de me libérer pour aller donner un coup de main, déballer les marchandises qui arrivent, trier, bricoler. C’est aussi important que les démarches, administratives ou autres. Cela rend les contacts plus faciles. De la même façon, quand, par exemple, j’emmène un compagnon en voiture à un rendez-vous, on prend le temps de discuter de la famille. Autant il me pose des questions sur moi, autant je peux lui demander comment va sa maman au pays. Ça me permet de le connaître un peu mieux. Ainsi, les temps relationnels, en dehors du bureau, sont complémentaires de ceux que je passe à résoudre des problèmes précis. Actuellement, la structure héberge 48 compagnons sur place, dans des bungalows, ou dans des logements loués dans les environs. Bientôt, un village Emmaüs, dont la construction a commencé, pourra les accueillir à proximité du bâtiment principal. Parmi ces compagnons, environ 70% sont des migrants, de dix-sept nationalités différentes. Parmi eux, une bonne moitié sont africains, les autres sont afghans ou sont originaires des pays d’Europe de l’Est. Deux ou trois personnes arrivent de Nantes et de ses alentours, d’autres sont venus à un moment donné de la région parisienne pour travailler sur la côte. Aucun n’est de Saint-Nazaire même. De vieux compagnons qui ont bougé de communauté en communauté se trouvent bien ici et y restent. Les uns sont dans un parcours migratoire, d’autres viennent de la rue, sortent de prison, ou arrivent de la Fraternité qui, chaque matin, propose le « petit dej’ solidaire ». D’autres encore ont été dirigés vers nous par les responsables d’un foyer, comme le foyer Blanqui – centre d’hébergement d’urgence de Saint-Nazaire – où ne sont hébergés que des hommes qui arrivent par le 115, et qui ferme dès 8-9 heures du matin. […] La moitié de mes missions tourne autour de la santé. Réaliser un checkup, demander s’ils ont besoin de soins dentaires, mettre à jour les droits, faire le lien avec la sécurité sociale. En fonction des besoins, j’accompagne les compagnons jusque dans la salle d’attente du cabinet du médecin. Je discute avec le généraliste après la consultation pour faire le point : « Qui fait quoi ? Est-ce qu’il a besoin de prendre un rendez-vous pour une radio, un chirurgien ? » Par exemple, en ce moment, je travaille régulièrement avec le centre de santé « À vos soins ! », une nouvelle structure associative où les médecins sont très engagés, militants. Je sens qu’il y a là une équipe prête à accompagner chaque personne. J’ai les numéros de téléphone direct et le mail du médecin et il a les miens. Il y a déjà eu un cas où le médecin, un remplaçant, ne connaissant évidemment pas le compagnon, m’a appelée pour me faire part de son inquiétude : « Le monsieur, d’habitude… il s’exprime bien ? » Le monsieur en question était en train de faire un AVC ! Il a immédiatement été pris en charge. Opéré en urgence, il n’a aucune séquelle… […] Même si notre structure est un peu excentrée dans une zone industrielle, elle est inscrite dans le territoire. En plus des contacts avec la population qui connaît bien maintenant notre adresse pour venir y déposer des objets ou en acheter – de bonne qualité, restaurés, vérifiés et à bon marché – on est souvent invités dans les collèges, les lycées et l’AFPA, pour présenter Emmaüs. Ces établissements nous envoient des élèves en stage. Alors, les compagnons deviennent aussi tuteurs des stagiaires. Ce sont eux qui vont les former et leur faire découvrir les activités. Ils vont encadrer de futurs travailleurs sociaux, logisticiens et magasiniers, des élèves de troisième ainsi que des élèves de l’École de la seconde chance et du Centre de Formation Professionnelle (CFP). Cela veut dire quelque chose en termes de reconnaissance !   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Claire , Enoch et Marie est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Les deux rives, mes deux rêves, volet 3 « Enfants de l’immigration » Les deux rives, mes deux rêves, paroles de femmes    

20.05.2026 à 08:00

Jon Fosse : un récit de la mort imminente

«  J’avais sombré dans l’ennui. Moi qui ne m’ennuyais jamais, j’avais sombré dans l’ennui.  » Blancheur , de Jon Fosse, prix Nobel 2023, raconte un assaut contre l’immobilité – mais un assaut paradoxal : un homme reclus, qui oublie souvent de s’alimenter, brouille les frontières entre le réel et le rêve en se laissant envahir par l’insignifiance. Rapidement, sa lassitude se transforme en vacuité. Désormais, il se sent vide et décide de monter dans sa voiture pour s’aventurer dans une direction inconnue. Un traité de la désorientation volontaire ? Au premier embranchement, il prend à droite ; au deuxième, il prend à gauche. Il se retrouve sur un chemin forestier aux ornières si profondes que la voiture finit par s’enliser. Il tente d’accélérer, en vain : le véhicule n’avance plus. Alors, dans une forêt inondée de neige, il décide de se noyer dans une blancheur troublante. Le sol est marron, les arbres se serrent les uns contre les autres. Les pins saturent le champ de vision. Le narrateur se demande : «  Que suis-je venu faire sur ce chemin forestier, pourquoi m’y suis-je engagé, qu’est-ce qui m’est passé par la tête ? Quelle raison m’y a poussé ? » Il ne sait plus où aller. Sur son chemin, aucune trace de vie humaine : seuls subsistent une ferme abandonnée et un chalet déserté. Il comprend soudain qu’il a roulé longtemps, sans penser à rien, sans même mesurer la distance parcourue. Le chemin forestier est maintenant tout blanc, et le sentier devient difficile à distinguer. Il s’enfonce entre les arbres, avec la certitude que cette absence de direction l’aidera, en définitive, à rentrer chez lui. Éreinté, gelé par le froid, il s’assied un bref instant sur une grosse pierre au milieu de nulle part. Apparitions et résurgences La forêt s’habille d’une obscurité impénétrable. L’homme solitaire grelotte. Les yeux dans le vide, il voit cette obscurité se transformer. Une forme semble se diriger vers lui. «  Une silhouette lumineuse, de plus en plus distincte. Oui, une silhouette blanche dans l’obscurité, là, devant moi.  » Cette silhouette devient aussitôt un champ de blancheur, une vague de chaleur douce, soyeuse comme les flocons de neige. «  À mesure que la forme s’approchait, j’ai eu l'impression de me réchauffer.  » Submergé par les visions du chemin forestier, le marcheur reste immobile quelques instants. Il ne veut pas bouger et observe, non sans émerveillement, la blancheur prendre des traits humains. Elle se tient devant lui, pose sa main sur son épaule ; puis, en un instant, un bras l’entoure et le serre légèrement. Soudain, la forme lumineuse disparaît. Il est à nouveau plongé dans l’obscurité. Seul et désorienté, le narrateur continue de marcher dans toutes les directions, tout en doutant de ce qu’il est en train de vivre. Il veut retrouver la forme lumineuse et sortir de cet enfermement volontaire. Et même s’il sait que sa possible disparition au milieu des neiges n’émouvra personne, une flamme clandestine agite son for intérieur : il pressent que quelque chose de précieux l’attend au bout du chemin. La voiture est maintenant bien loin derrière lui. Les pas de l’homme continuent de s’enfoncer dans la neige. Il ne pense plus à rien et, à sa grande surprise, distingue au fond de la forêt obscure deux êtres humains qui se dirigent vers lui. Ces deux personnes s’avèrent être un couple : ses parents. Troublé par cette présence, il hâte le pas, tandis qu’une voix lui dit que son père et sa mère sont venus le chercher «  parce qu [’il ne peut] pas rester dans la forêt à l’heure qu’il est  ». Rencontre bouleversante : le narrateur parle quelques instants à ses parents, mais la conversation demeure à sens unique. Les questions restent sans réponse. Il s’impatiente, insiste pour connaître la raison de la présence de ses parents : «  Je dis : “vous me cherchiez ?” – et personne ne répond. Je les vois, ma mère et mon père, et ils ne répondent pas quand je leur parle, et il faudrait quand même qu’ils me répondent, car je suis leur fils malgré tout…  » Une admirable économie narrative Dans un silence total, la blancheur disparaît à nouveau, emportant les parents du narrateur. Va-t-il réentendre la voix de sa mère, va-t-il interroger encore les silences de son père ? La vision s’intensifie. La blancheur s’empare de tout. L’immobilité le saisit de nouveau pour quelques instants, mais la blancheur scintillante réapparaît, de façon vertigineuse, accompagnée d’un homme au costume noir qui le dévisage. Il se dit : «  ce n’est peut-être pas une lumière, c’est un vide, un néant  », mais il suit tout de même son appel… Pénétré par cette lumière blanche et scintillante, le texte de Jon Fosse place le lecteur dans un brouillard lumineux pour interroger notre rapport à l’existence, et surtout à la mort. Explorant la vulnérabilité des êtres humains face à la vieillesse, à la solitude et à la résurgence des spectres familiaux, il construit un entre-deux qui cherche, à sa manière, la clarté du monde dans la perte progressive des repères. Récit d’une rare beauté littéraire, Blancheur est également un jaillissement métaphysique d’une force inégalée. Avec une économie narrative poussée à l’extrême – la voiture qui n’avance plus, la marche pieds nus dans la neige et les multiples apparitions, voilà à quoi se réduit la matière du récit –, il propose au lecteur une idée singulière de l’art d’écrire : se perdre dans le mouvement des incantations intérieures pour réapprendre à nommer les silences et les peurs qui entravent le cours d’une vie pourtant intense au seuil du trépas.

17.05.2026 à 16:00

"Meadowlands" ou l'épopée du désamour

Dans Meadowlands (publié pour la première fois en anglais en 1996 et en français en 2022, dans la traduction de Marie Olivier), Louise Glück dépeint la crise que traverse un couple moderne. L’émotion y est à la fois retenue et violente. Le récit intime — parfois trivial — s’entrelace à la trame de L'Odyssée , un peu moins de la moitié des poèmes y faisant explicitement référence. Ce dispositif contribue à faire de la douleur de la séparation — vécue par une femme — une expérience universelle. Le mythe agit comme une chambre d’écho : la convocation d’Ulysse, Pénélope, Circé et Télémaque révèle la répétition des mêmes conflits — désir, lassitude, trahison, solitude — à travers les siècles. Les disputes domestiques, les silences ou les rancœurs prennent ainsi une dimension tragique sans perdre leur caractère ordinaire. Le livre s’ouvre sur une image saisissante où l’attente du retour de l’amant prend la forme de l’ascension d’un épicéa, transformé peu à peu en une sorte de poste d’observation, dans une vision où le majestueux le dispute au trivial. Suivent des poèmes évoquant des moments heureux du couple, aujourd’hui perdus. Puis arrivent les disputes, dont les motifs, à la fois futiles et graves, traduisent les tensions qui opposent désormais les partenaires. Plusieurs poèmes, comme Matin pluvieux ou Vide , reviendront ensuite sur ces reproches récurrents — refus d’inviter des gens, refus d’avoir des meubles, rituels domestiques lassants — qui disent l’usure du lien : « Autre chose : nomme-moi une seule personne qui n’a pas de meubles . » ; « On mange du poisson le mardi parce qu’il est frais le mardi. Si je savais conduire on pourrait en avoir d’autres jours . » ; ou encore : « Une personne qui cuisine est une personne qui aime créer de la dette . » En contrepoint se déploient les figures mythologiques. Ulysse apparaît comme une figure du mouvement, allant toujours de l’avant, incarnation d’un certain imaginaire masculin du départ, que l’on retrouvera plus loin dans la Parabole des otages , sous la forme cette fois de l’impossible — ou du très difficile — retour. Il est ici celui qui, incapable de se fixer, incarne la part de fuite qui rend impossible toute stabilité affective, tout en conservant une cohérence propre, celle d’une fidélité paradoxale à sa propre trajectoire. À l’inverse, d’autres poèmes, comme le bien nommé Nuit sans lune , dépeignent la tristesse de celle qui attend, se désespère ou voudrait retenir l’amant (« De l’autre côté, il pourrait y avoir n’importe quoi, toute la joie du monde, les étoiles pâlissantes, le lampadaire se transformant en arrêt de bus . »), ou encore, dans Minuit , une femme qui s’isole pour pleurer. Une situation émotionnelle que la figure de Pénélope permet d’approfondir : « L’être aimé vit dans l’esprit . » ; « Ceux dont le cœur est le plus petit ont le plus de liberté . » Très présente dans le recueil, la figure de Télémaque apporte un regard plus détaché, parfois presque clinique, sur ce qu’un enfant hérite du conflit parental, comme l’illustrent plusieurs poèmes : « J’avais l’habitude de sourire lorsque ma mère pleurait » ; ou encore : « Je peux observer mes parents de façon impartiale et avoir pitié d’eux : j’espère que je pourrai toujours avoir pitié d’eux. » Circé, qui apparaît plus tard dans le recueil, joue un rôle tout aussi essentiel en explicitant la nature du lien qui l’unit à Ulysse et accepte finalement de le laisser partir : « Si je voulais seulement te tenir, je te tiendrais prisonnier », devenant ainsi une figure du renoncement lucide plutôt que de la possession. Cette lucidité n’efface pourtant pas la souffrance. Lorsqu’elle réapparaît — dans Le tourment de Circé ou Le chagrin de Circé — elle oscille entre compréhension et blessure. Elle incarne une conscience du désir comme mouvement instable, toujours déjà traversé par la séparation. Cette désagrégation du couple s’inscrit dans un univers concret et géographiquement situé, que désigne ironiquement le titre : les « meadowlands » ne renvoient pas à un paysage pastoral, mais à un territoire urbanisé du New Jersey, marqué notamment par un important complexe sportif. C’est aussi, plus immédiatement, un territoire partagé avec les voisins, contribuant à ancrer le recueil dans un univers suburbain de comparaisons silencieuses et de vies parallèles. Le bonheur supposé des autres accentue le sentiment de désagrégation intime. Le recueil est également traversé par une série de « paraboles » qui déplacent le drame conjugal vers une réflexion plus générale sur le temps et la transformation des êtres. Ces poèmes — Parabole du Roi , Parabole du treillis , Parabole de la bête , Parabole de la colombe , Parabole du vol , Parabole des cygnes , Parabole de la foi , Parabole du don — mobilisent animaux, plantes et gestes simples pour condenser une vérité sur le vivant. Ils montrent que l’amour obéit aux mêmes lois que la nature : croissance, métamorphose, usure, séparation. La clématite, la colombe ou le vol des oiseaux deviennent des figures du désir et de son érosion, comme le résume une formule du recueil : « Si on change sa forme, on change sa nature. Et le temps nous fait ça . » La douleur ouvre aussi à des pensées ambiguës, mêlées de désir de protection et de violence, comme dans La Pierre : « Dis-moi [...] ce qui est requis en enfer [...]. Que puis-je lui donner comme protection [...] qui ne pourra pas complètement le protéger ? » Plus tôt déjà, le poème liminaire montrait le visage de l’aimé bombardé d’épines. L’écriture de Glück frappe par son dépouillement. Les poèmes avancent par phrases courtes, dans un ton presque conversationnel, avec une grande retenue lyrique. Cette économie de moyens crée une violence sourde : l’intimité devient un lieu de cruauté ordinaire, où chaque parole blesse davantage parce qu’elle vient de l’être aimé. Ce qui fait la force de Meadowlands tient alors à cette manière de faire coexister le mythe et les détails les plus ordinaires de la vie domestique : disputes autour des meubles, voisins, animaux familiers, repas répétitifs, silences. Chez Glück, l’épopée survit dans les formes les plus banales de l’usure amoureuse. Le recueil donne ainsi à la séparation une profondeur mythique, tout en la maintenant au plus près des gestes quotidiens et des blessures minuscules par lesquelles un amour se défait. A lire également sur Nonfiction : La recension d'un autre recueil, Vita Nova , de la même autrice  
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