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27.03.2026 à 19:59

« Le cycle fondamental de la vie est le cycle nutritionnel »

Vandana Shiva

« Nous mangeons désormais du pétrole ». Dans “Dégénérer ou régénérer”, Vandana Shiva retrace l’industrialisation sans fin d’une agriculture qui menace la santé des humains au lieu de les nourrir. Soulignant les connexions profondes entre biodiversité, climat et alimentation, elle appelle à un virage vers les systèmes paysans traditionnels. Extrait.

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Texte intégral (11807 mots)
Temps de lecture : 24 minutes

Ce texte est l’introduction du livre de Vandana Shiva Régénérer ou dégénérer. La crise climatique est une crise alimentaire, traduit par Marin Schaffner et paru aux éditions Rue de l’Échiquier et Wildproject (collection “Le monde qui vient”) en 2026.

La sixième extinction de masse, le chaos climatique et la crise alimentaire sont à la fois les symptômes et les conséquences de la violence et de la guerre déclenchées par la cupidité des 1 % contre la Terre et ses habitant·es1. Ces 1 % exploitent, accaparent et polluent un environnement à la fois sensible et intelligent – détruisant les conditions de la vie sur Terre en s’appropriant les ressources qui sont au fondement des moyens de subsistance des populations.

Le mot « Anthropocène » est fréquemment utilisé pour qualifier notre époque. Je n’accepte pas ce terme car l’humanité entière n’est pas prédatrice. Les humains n’ont pas causé les catastrophes climatiques ou la sixième extinction en tant qu’espèce ; ce sont les pratiques d’exploitation incontrôlées des 1 % qui l’ont fait. Nous ne faisons pas face aux conséquences anthropogéniques d’actions menées par l’ensemble de l’humanité, mais aux conséquences capitalogéniques des actions imprudentes des 1 %. Si je n’utilise pas le terme « Anthropocène », c’est aussi parce que nous devons dépasser l’anthropocentrisme pour pouvoir cultiver un avenir commun avec toutes les formes de vie sur Terre. La Terre est pour tou·tes les êtres vivant·es, pas seulement pour les humain·es.

Les 1 % d’êtres humains qui émettent le plus de CO2 polluent 1000 fois plus que les 1 % qui en émettent le moins. Comme l’indique le rapport Oxfam de 2023, les émissions de carbone des 1 % les plus riches dépassent, à elles seules, celles des deux tiers les plus pauvres de l’humanité2. C’est parce que nous n’avons aucun recul (ni aucune expérience ou connaissance) quant aux conséquences écologiques et sociales de cette « économie de la cupidité », et parce que nous manquons de discernement quant aux vraies solutions face aux vrais problèmes écologiques, que le rejet démocratique mondial de la domination des 1 % cache aujourd’hui un déni de la gravité des crises écologiques – qui menacent pourtant la vie d’une grande diversité d’espèces, ainsi que celle des membres vulnérables de la communauté humaine.

Les désastres climatiques s’ajoutent aux conséquences destructrices du colonialisme et du mal-développement, qui font passer le profit avant la nature et les populations. Un nouveau colonialisme vert est en train d’émerger à travers l’écoblanchiment (greenwashing) : la crise écologique – pourtant complexe et faite d’interdépendances – est réduite à une série de crises distinctes et déconnectées, c’est-à-dire à des symptômes unidimensionnels ; et de fausses solutions sont promues aveuglément dans le but d’accroître encore les profits et le contrôle exercé sur la Terre, sur ses ressources et sur nos vies.

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Ce sont les pays des Suds3 qui, de manière disproportionnée, paient le plus lourd tribut de la destruction écologique, alors qu’ils sont ceux qui y ont le moins contribué. Ce sont eux qui subissent les pires conséquences des inondations, des sécheresses, des cyclones et des vagues de chaleur. J’ai travaillé avec des communautés touchées par l’énorme cyclone qui a balayé l’actuel État indien d’Odisha en 1999, où plus de 10 000 personnes ont ainsi perdu la vie ; mais aussi avec celles affectées par les inondations massives à Kedarnath en 2013, où 6 054 personnes sont mortes ; ou par les inondations dans la vallée de la rivière Rishiganga en 2021, qui ont fait 250 victimes.

Les crises environnementales nous invitent à dépasser l’arrogance anthropocentrique qui conduit à la guerre contre la Terre, et qui rend les 1 % complètement indifférents à la destruction de la diversité et des processus écologiques. Sauf que, pour aggraver les choses, les pollueurs étendent et accélèrent la destruction en s’appropriant dorénavant les traités internationaux sur l’environnement – qui avaient justement été créés pour réguler leurs pratiques. Ils sont ainsi en train de transformer ces traités en instruments permettant de créer de nouveaux marchés sur la pollution et sur les atteintes à l’environnement.

Lire aussi | Monocultures de l’esprit・Vandana Shiva (2022)

Trois décennies de traités internationaux sur le climat

Depuis les années 1970, les mouvements écologistes se sont développés en réaction à la destruction écologique induite par un modèle d’économie extractiviste, que l’on peut appeler tour à tour « développement », « croissance » ou « mondialisation ». La destruction de la biodiversité dans les forêts, dans les champs et dans les océans au cours des quatre dernières décennies – due à la généralisation des monocultures industrielles dans la foresterie, l’agriculture et la pêche – a conduit à l’émergence de mouvements de protection. La pollution de l’air et de l’atmosphère a perturbé le climat, entraînant à la fois des phénomènes climatiques extrêmes et des bouleversements structurels. Cette pollution provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques toxiques qui en sont dérivés a donné lieu à l’introduction de deux traités internationaux sur l’environnement, signés par les gouvernements du monde entier lors du Sommet de la Terre à Rio en 1992 : la Convention sur la diversité biologique, qui vise à conserver et à protéger la biodiversité ; et la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Ces deux traités sont interconnectés, puisque la biosphère et l’atmosphère le sont.

Le Sommet de la Terre a été suivi par la conférence de Marrakech de 1994, au cours de laquelle l’Organisation mondiale du commerce a été créée. Le Sommet de la Terre, qui s’est donc tenu à une époque antérieure à la mondialisation et à l’extension du contrôle des entreprises, répondait à des préoccupations écologiques pressantes, à un moment où les mouvements écologistes contraignaient les gouvernements nationaux et les agences internationales à s’engager en faveur de la protection de l’environnement et des peuples autochtones.

Le système des Nations unies créé après la Seconde Guerre mondiale était fondé sur le principe « un pays, une voix ». Lors du Sommet de la Terre, les accords sur la biodiversité et sur le climat ont ainsi été grandement façonnés par les pays des Suds, car ceux-ci abritent non seulement la majorité des 36 zones critiques (hotspots) de biodiversité essentielles à la survie, mais aussi plus de 2 milliards de personnes – dont certaines parmi les plus pauvres du monde – qui dépendent directement d’écosystèmes en bonne santé pour leur subsistance et leur bien-être.

Image issue du documentaire “The Seeds of Vandana Shiva”, de Camilla Denton Becket, James Becket et Anthony Ellison (2021).

La Convention sur la diversité biologique avait pour but de protéger et de conserver tout à la fois la biodiversité, les connaissances des peuples autochtones et la souveraineté des pays. Au fil du temps, cette convention a été complètement remise en cause : les réglementations visant à empêcher la biopiraterie sont aujourd’hui détournées ; les réglementations en matière de biosécurité sont contournées via la cartographie génétique assistée par ordinateur et les organismes génétiquement modifiés ; et la destruction de la biodiversité est massivement dissimulée, sous couvert de « compensations environnementales ». Cette mutation des traités internationaux sur l’environnement, pourtant censés répondre à la crise écologique planétaire, s’opère donc à la fois au niveau écologique et au niveau politico-économique. Aujourd’hui, l’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

Trente ans se sont écoulés depuis le réveil collectif du Sommet de la Terre de Rio, et l’érosion de la biodiversité est devenue une urgence : nous faisons désormais face à un risque mondial d’extinction. La crise climatique est devenue une catastrophe climatique, en dépit des conventions annuelles sur le climat de la Conférence des Parties (COP), qui se réunissent pour discuter des stratégies et des progrès dans la lutte contre le changement climatique.

L’échelon international n’est plus intergouvernemental ; il est désormais contrôlé par les agents de la mondialisation – c’est-à-dire par les 1 %.

La pente glissante de la dérégulation et de la privatisation

Le changement climatique est une question de justice, et une question de vie ou de mort. Le traité des Nations unies sur le climat avait pour objectif de mettre fin aux pollutions et aux injustices climatiques, et il était juridiquement contraignant: les pollueurs devaient cesser de polluer, et ils devaient payer. Les objectifs de réduction des émissions fixés par le traité s’appliquaient à l’origine aux 37 pays industrialisés – désignés comme tels dans l’annexe B de la COP3 de Kyoto en 1997 –, responsables de la pollution liée aux combustibles fossiles. La première phase du protocole de Kyoto (adopté en 1997, mais mis en œuvre seulement en 2005) exigeait des pays riches – les pollueurs historiques – qu’ils réduisent, entre 2008 et 2012, leurs émissions jusqu’à 5 % en dessous des niveaux de 1990. Cependant, en 2012, les pollueurs ont transformé ces restrictions juridiquement contraignantes en commerce de la pollution, par le biais de l’amendement de Doha au protocole de Kyoto.

Les deux réunions les plus importantes de la COP se sont tenues à Copenhague et à Paris, respectivement en 2009 et en 2015. En 2009, le président états-unien Barack Obama s’est rendu à Copenhague et a proposé un démantèlement du cadre juridique existant, pour le remplacer par de simples engagements volontaires – cela avec un petit groupe de pays, en dehors des négociations de la COP. Il a alors tenu une conférence de presse, puis s’est envolé. C’est la raison pour laquelle le président bolivien Evo Morales s’est levé dans la salle des négociations et a déclaré : « Nous sommes ici pour protéger les droits de la Terre-Mère, pas les droits des pollueurs. » Il a pris l’initiative de mobiliser des citoyen·nes du monde entier pour rédiger une Déclaration universelle des droits de la Terre-Mère, un processus auquel j’ai participé4. C’est pour ce Sommet de Copenhague de 2009 que j’ai écrit Soil Not Oil (« Des sols, pas du pétrole »5). À l’époque, nous avons également mené une vaste recherche participative, intitulée « Le changement climatique pour le troisième pôle », à l’occasion de laquelle nous avons effectué un pèlerinage dans l’ouest de l’Himalaya pour évaluer les effets du changement climatique sur les communautés et les écosystèmes locaux – des habitant·es qui n’ont clairement pas contribué à la pollution qui fait fondre leurs glaciers et menace leurs vies de terribles catastrophes6.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ». Plus important encore, cette COP a marqué la fin des accords de l’ONU en tant qu’accords entre les pays – c’est-à-dire applicables par l’intermédiaire de leurs gouvernements élus, responsables devant le peuple. L’accord de Paris a déplacé l’objectif concret et juridiquement contraignant de réduction des émissions des vrais pollueurs, vers les promesses volontaires de 196 pays pour maintenir la hausse des températures moyennes mondiales en deçà des 2 °C. La COP21 a également lancé un nouveau processus de « résultats » et de « décisions » dirigé par des milliardaires comme Bill Gates, et cela en dehors des négociations officielles entre les gouvernements.

La COP28, en 2023, a quant à elle été présidée par le sultan Ahmed Al-Jaber, directeur de l’Abu Dhabi National Oil Company – dans laquelle BlackRock Inc., Eni SpA et KKR & Co Inc. possèdent des investissements internationaux. M. Al-Jaber est également président de Masdar, la principale entreprise de BTP et de matériaux de construction en Arabie saoudite. C’était la première fois dans l’histoire de la Convention sur le climat – dont l’objectif est de réduire les émissions dues aux combustibles fossiles – que le PDG d’un géant du pétrole présidait les négociations. De façon tout à fait ironique, cette réunion sur la réduction des émissions a été organisée dans la capitale mondiale du pétrole, et c’est donc en plein désert qu’a été réfléchi l’avenir de l’agriculture mondiale.

Les entreprises qui sont à l’origine de la pollution par les combustibles fossiles – à la fois par leur utilisation directe et via les produits chimiques de l’agriculture industrialisée et intensive – étaient largement représentées à Dubaï. Bien que l’alimentation et l’agriculture aient été jusqu’à présent ignorées lors de la plupart des COP, la mainmise des entreprises en question sur l’ordre du jour quant à l’alimentation et l’agriculture était tout à fait évidente lors de la COP28.

La COP21, qui s’est tenue à Paris en 2015, a marqué la fin d’un cadre juridiquement contraignant. On n’a fait qu’y parler d’engagements « volontaires ».

La conférence sur le climat s’est ouverte sur une session spéciale consacrée à la Déclaration des Émirats arabes unis sur l’agriculture durable, les systèmes alimentaires résilients et l’action climatique. Les dirigeants de 134 pays ont signé cette déclaration historique, qui vise (selon ses propres termes) à renforcer les systèmes alimentaires, à développer la résilience face au changement climatique, à réduire les émissions mondiales et à contribuer à la lutte contre la faim dans le monde7. Les Émirats arabes unis n’ont promis que 100 millions de dollars, tout en s’engageant à verser 30 milliards de dollars à un nouveau fonds d’investissement vert, privé et basé à Dubaï, du nom d’Alterra, qui s’associera à BlackRock et à d’autres sociétés de gestion d’actifs pour réaliser des « investissements climatiques » dans l’hémisphère sud8.

L’agro-industrie – représentée par ADM, Bayer, Cargill, Danone, Nestlé, Olam, Syngenta et Google –, qui a détruit la biodiversité des sols et de l’environnement de façon systématique, a lancé une initiative visant à faire croire qu’elle allait contribuer à ce qu’elle appelle l’« agriculture régénératrice ». La Dairy Methane Action Alliance (« Alliance laitière d’action sur le méthane ») a été créée de concert par les grandes entreprises laitières et alimentaires (Danone, General Mills, Kraft Heinz, Nestlé, Bayer, Cargill, Louis-Dreyfus, Olam, Pepsi, Tyson, Yara) et par les grandes entreprises agricoles, qui annoncent toutes que cette initiative vise à « décarboner » la production alimentaire – alors même que leurs activités contribuent à 50 % de la pollution mondiale associée aux systèmes alimentaires industriels9.

Comme à l’accoutumée, à la fin de la session sur l’agriculture, Bill Gates est monté sur scène, pour annoncer cette fois-ci un partenariat entre les Émirats arabes unis et la Fondation Bill & Melinda Gates, avec un fonds de 200 millions de dollars pour les systèmes alimentaires, l’innovation agricole et l’action climatique. Ce fonds entend ainsi financer la recherche agricole, l’expansion des innovations et une assistance technique pour la mise en œuvre de la déclaration de la COP28. Comme l’a souligné The Guardian (également financé par Gates) : « La question de la nourriture est enfin mise sur la table10. »

Le présent ouvrage se penche sur les causes profondes du changement climatique. Il explore les liens étroits entre notre alimentation et le climat, et se demande si la fausse « innovation » alimentaire promue par Bill Gates peut être une solution à la malnutrition, à la faim dans le monde et au changement climatique – ou si elle ne risque pas, plutôt, d’exacerber ces crises. Ce livre propose également d’autres voies, qui opèrent de concert avec la nature (c’est-à-dire en adéquation avec les lois écologiques de la nature), et qui sont, de fait, les vraies solutions au changement climatique, car elles régénèrent la Terre tout en garantissant la sécurité alimentaire.

Manifestation de paysan·nes contre les lois agricoles adoptées par le Parlement indien en septembre 2020, qui visaient à déréguler le secteur agricole en faveur des grandes entreprises. Le gouvernement renoncera à sa réforme en novembre 2021, après plus d’un an de conflit.

Comment les grandes fortunes ont détourné les négociations climatiques

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, pour la première fois, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale, utilisant la COP pour promouvoir la géo-ingénierie, le génie génétique, ainsi que (c’était nouveau) la fausse nourriture11, le « zéro émission nette » et les compensations carbone. Par la manipulation, Gates a réussi à prendre la place des gouvernements élus, et donc à évincer la démocratie. Il a remplacé le principe du « pollueur-payeur » par celui du « pollueur payé », arguant de fausses solutions climatiques pour créer de nouveaux marchés, accaparer de nouveaux communs, et trouver de nouveaux moyens de gagner encore plus d’argent.

Dans les années qui ont suivi la COP21 à Paris, l’ordre du jour des fausses solutions n’a fait que gagner du terrain. Bill Gates rejette la faute sur la nature et les agricult·rices, poussant pour des dispositions à leur encontre, qui ne feront qu’aggraver les crises sociales et écologiques. Le Soleil n’est pas le problème ; le problème, c’est la pollution. Ce n’est donc pas en « occultant le Soleil » par l’injection d’aérosols dans l’atmosphère que l’on résoudra le réchauffement planétaire. De même, l’ennemi numéro un, ce ne sont pas les vaches, mais bien les fermes-usines. Nourrir les vaches avec des aliments à base de maïs et de soja – au coût énergétique élevé – est une source majeure de pollution ; le problème ne provient pas du méthane que les vaches produisent lorsqu’elles digèrent. Les arbres non plus ne sont pas le problème, et les « faux arbres » ne peuvent donc pas être une solution au changement climatique. Lors de l’événement Climate Forward, qui s’est tenu à New York en septembre 2023, Bill Gates, alors interrogé par David Gelles du New York Times, a déclaré que ceux qui pensent que les arbres absorbent le dioxyde de carbone sont des idiots : « Sommes-nous des scientifiques ou des idiots ?12 » Bill Gates présente les systèmes industriels et mécaniques de capture du carbone comme des innovations technologiques. Mais les faux arbres en question, qui capturent mécaniquement le carbone, ne peuvent pas réaliser la photosynthèse ; ils ne peuvent pas non plus produire nourriture et fibres, ni donner ou maintenir la vie – car ils ne peuvent pas créer d’humus et de sol vivant, ni régénérer et conserver l’eau. On fait ici face à un esprit mécaniste qui ne voit qu’une seule fonction et tente de la remplacer, sans tenir compte de la diversité des autres fonctions…

Bill Gates n’est pas un gouvernement ; il n’est pas une « partie » au sein des négociations de l’ONU. Mais à Paris, il est apparu comme le « maître » à la tribune mondiale.

En outre, l’objectif « zéro émission nette » ne signifie pas zéro émission : il s’agit en fait de gagner plus d’argent par le biais d’une astucieuse jonglerie financière. Bill Gates a admis de lui-même que le zéro dont il parle ne signifie pas vraiment zéro : « Aucune solution réaliste pour revenir au zéro ne passe par un abandon total de ces combustibles [fossiles] ou par l’interruption de toutes les autres activités qui produisent des gaz à effet de serre (comme la fabrication de ciment, l’utilisation d’engrais, ou l’évacuation de méthane des centrales qui fonctionnent au gaz naturel). Selon toute probabilité, dans un avenir à zéro carbone, nous continuerons au contraire à émettre du carbone, mais nous disposerons des moyens d’éradiquer ces émissions13. » L’initiative Net Zero, présidée par l’ancien gouverneur de la Banque d’Angleterre, Mark Carney, parle de « changer à jamais la tuyauterie du système financier », mais il ne s’agit en réalité que d’un autre moyen pour les 1 % de gagner encore plus d’argent en « compensant » la pollution par des « crédits carbone », le tout en s’appuyant sur des données économiques et scientifiques faussées. Les sociétés financières et comptables sont prêtes à mettre en place l’infrastructure financière pour ce Net Zero. Selon un rapport de McKinsey sur la transition vers le zéro émission nette : « Nous estimons que les dépenses mondiales en actifs physiques dans le cadre de cette transition s’élèveraient à environ 275 000 milliards de dollars, entre 2021 et 205014. »

Lire aussi | Milliardaires et blabla vert : comment la “philantopie” influence la discussion climatique・Jean-Baptiste Fressoz (2025)

Maria Mies et Vandana Shiva, peu après la parution de leur livre commun, “Ecoféminisme” (1993).

Les connexions profondes entre biodiversité, climat, alimentation et santé

La crise de la biodiversité, la crise climatique et la crise alimentaire et sanitaire constituent une seule et même crise planétaire – car la biosphère et l’atmosphère sont des systèmes intimement liés au sein de notre Terre vivante. La biosphère a créé et régulé le système climatique de la Terre. Et cette même biosphère, en retour, est soutenue par les cycles alimentaires et les divers flux de nourriture, qui sont la monnaie d’échange de la vie entre les espèces et les écosystèmes. Ainsi, le cycle du carbone est un cycle alimentaire. Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel. Il commence par l’absorption du dioxyde de carbone présent dans l’atmosphère, qui se produit par le biais de la photosynthèse avec l’aide de la lumière du Soleil. Le carbone atmosphérique est alors transformé en hydrates de carbone par les plantes. Et le carbone retourne ainsi dans la biosphère, nourrissant la biodiversité des plantes et la biodiversité des sols. Par la suite, les animaux (ce qui inclut les humain·es) mangent les plantes et émettent du dioxyde de carbone. C’est cela le cycle du carbone. Le changement climatique résulte de la rupture de ce cycle, causée par les combustibles fossiles.

Le fait de passer de systèmes alimentaires reposant sur la biodiversité à des systèmes alimentaires fondés sur le pétrole et les autres combustibles fossiles, ainsi que sur les produits chimiques qui en sont dérivés, a enfreint les cycles écologiques de la Terre. Ce paradigme d’extractivisme linéaire, générateur de déchets, pollue à la fois les eaux, les sols, l’atmosphère et notre alimentation. La capacité de la Terre à réguler son climat par l’intermédiaire de la biosphère et de la biodiversité est ainsi perturbée par la pollution due aux combustibles fossiles et à leur utilisation dérivée sous forme de produits pétrochimiques. Cette pollution crée ce qu’on appelle des gaz à effet de serre, qui sont en augmentation permanente depuis l’entrée dans l’ère industrielle.

La pollution de l’atmosphère par les émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone, protoxyde d’azote, méthane…) est une des causes majeures du changement climatique ; et la production alimentaire industrialisée et mondialisée est responsable de 50 % de ces émissions. Le « Cartel du poison15 » a déjà piégé les paysan·nes du monde entier au sein d’un système agricole énergivore, chimique et capitalistique – qui entraîne aujourd’hui des crises agraires, alimentaires et sanitaires profondes. L’ère du pétrole a totalement transformé nos systèmes alimentaires. Nous mangeons désormais du pétrole – de la production des aliments à leur distribution, en passant par la transformation industrielle et les emballages en plastique. D’un côté, l’énergie malsaine (junk energy) des combustibles fossiles nuit au métabolisme terrestre et conduit à des désastres climatiques ; de l’autre, les aliments malsains (junk food), ultra-transformés, perturbent le métabolisme humain et conduisent à une pandémie de maladies chroniques.

Ce qui circule dans les systèmes vivants, c’est la nutrition. Et le cycle fondamental de la vie est donc le cycle nutritionnel.

Les bouleversements climatiques sont tels que les catastrophes naturelles (comme les inondations et les sécheresses) deviennent extrêmes et de plus en plus fréquentes, entraînant bien souvent de mauvaises récoltes, qui aggravent l’insécurité alimentaire. Les monocultures industrielles sont plus vulnérables à de tels bouleversements que les modes d’agriculture autochtones – diversifiés et artisanaux. Et les estimations mondiales révèlent que d’ici 2050, 3,5 milliards de personnes souffriront d’insécurité alimentaire, soit 1,5 milliard de personnes de plus qu’aujourd’hui16. L’augmentation de la température, combinée à la perturbation des cycles hydrologiques, a eu des conséquences néfastes sur nos systèmes alimentaires. Entre 2021 et 2022, les agricult·rices du golfe du Bengale ont été frappé·es par de multiples cyclones (Yaas, Gulab, Jawad, Asani et Sitrang), qui ont complètement détruit leurs récoltes sur pied. En 2023, l’absence de pluie a entraîné une sécheresse, dont ont souffert les semis de riz et les tubercules comme le curcuma et le taro. Le 18 juin, dans le Nord de l’Inde, plusieurs districts de l’État désertique du Rajasthan ont été frappés par le cyclone tropical Biparjoy, qui a décimé la faune locale, dont les populations d’oiseaux, ce qui a conduit à de graves dommages dans les champs – la population d’insectes nuisibles s’étant alors développée de façon incontrôlée. Dans la vallée de Doon, dans l’État montagneux de l’Uttarakhand où j’ai grandi, alors qu’il y a dix ans, les cultures de légumineuses telles que le haricot noir (urad), le haricot-riz (navrangi), les lentilles rouges (masoor) ou le haricot mungo (moong) étaient encore en plein essor, elles ont aujourd’hui quasiment disparu en raison de pluies diluviennes récurrentes. À l’inverse, en 2024, l’absence de pluies hivernales a ruiné les récoltes de blé et de moutarde. La région de Vidarbha, dans l’État du Maharashtra, a également été confrontée aux effets du changement climatique en 2023, lorsque des pluies de mousson inhabituelles ont déversé en un jour l’équivalent de la moitié des précipitations locales annuelles. Ces fortes pluies ont détruit les cultures de soja et de coton, et 35 % des fermes touchées n’ont même pas été en mesure de semer de nouveau.

Carte postale de la Via Campesina, créée à l’occasion des 25 ans de la Déclaration sur la souveraineté alimentaire (élaborée lors du Sommet mondial de l’alimentation de 1996).

L’alimentation est donc actuellement au cœur du débat sur le climat, à la fois en raison des effets des catastrophes climatiques sur l’agriculture, mais aussi du fait des efforts concertés des 1 % pour éradiquer les petites fermes – et les paysan·nes avec – en finançant activement la production alimentaire fondée sur les combustibles fossiles et la technologie. Bill Gates et les géants de la technologie de la Silicon Valley investissent massivement dans des entreprises fabriquant de la nourriture artificielle, ainsi que dans l’achat de terres agricoles. À tel point que Bill Gates est aujourd’hui devenu le plus grand propriétaire de foncier agricole des États-Unis17.

Les fausses solutions promues face au changement climatique, qui prennent notamment la forme d’une fausse nourriture fabriquée en laboratoire, sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs. Mais ces aliments de laboratoire, dans la mesure où leur production nécessite beaucoup de matières premières, de ressources et d’énergie, contribuent encore plus à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre. Accélérer et pousser toujours plus loin cette logique industrielle d’une production, d’une transformation et d’une distribution alimentaires voraces en ressources et en énergie ne fera qu’accroître la centralisation et le contrôle du système alimentaire mondial par les entreprises – accélérant ainsi plus encore la perturbation de la Terre et de ses systèmes climatiques.

Les fausses solutions promues face au changement climatique sont en train de faire advenir une dystopie, celle d’une agriculture sans agricult·rices et d’aliments produits loin des champs.

Régénérer la Terre

Il existe pourtant une autre voie. Une voie qui se trace en marchant main dans la main avec la Terre : en suivant ses lois écologiques (la loi de la diversité et la loi de la réciprocité) ; en réduisant la distance entre les product·rices et les consommat·rices ; et en désindustrialisant et démondialisant les systèmes alimentaires – afin de réduire les émissions et d’améliorer la santé. Cette voie offre tout à la fois des solutions à la crise climatique, à la crise de la biodiversité, et aux crises alimentaire et sanitaire. Car la santé de la planète et la nôtre sont intimement liées.

Régénérer la Terre par le soin est notre devoir éthique et écologique. C’est dans la régénération que résident le potentiel, le pouvoir et la promesse de guérir la planète et l’humanité. Les lois écologiques ont assuré le maintien de la vie sur Terre à travers les différentes étapes de son évolution, et c’est dans le respect de ces lois qu’opèrent les économies de subsistance circulaires – fondées sur des systèmes alimentaires locaux, artisanaux, biodiversifiés et exempts de tout produit chimique –, en favorisant le recyclage. Ces mêmes processus de régénération de la biodiversité, qui produisent des aliments sains, permettent aussi de s’attaquer au changement climatique, en éliminant les émissions provenant des combustibles fossiles et des produits chimiques qui en sont dérivés (utilisés massivement dans le cadre d’une production vorace, mais aussi pour le transport de longue distance et la transformation industrielle). La voie écologique, démocratique et humaine pour lutter contre le changement climatique est de faire pousser et de manger de vrais aliments sains, qui permettent de régénérer la biodiversité tout en créant des économies alimentaires écologiques, locales et circulaires. Les solutions artificielles proposées par l’industrie alimentaire ne feront qu’aggraver la faim dans le monde, en détournant la nourriture des populations vers les laboratoires alimentaires ; exactement comme le détournement de la nourriture humaine vers l’alimentation animale et les biocarburants a déjà aggravé la faim dans le monde ces dernières décennies. Ces solutions artificielles exacerberont en outre le changement climatique en augmentant la consommation d’énergie, et elles favoriseront les maladies en raison de l’ultra-transformation des aliments via des ingrédients synthétiques.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir ; et la symbiose entre les plantes et les organismes du sol (comme les champignons mycorhiziens) produit des aliments plus sains. Lorsque les champignons alimentent les plantes en minéraux, la photosynthèse augmente, ce qui permet une meilleure pousse tout en nourrissant les organismes du sol. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs. La toile de la vie nous nourrit ; et lorsque nous nous insérons dans les multiples réseaux alimentaires naturels, nous nourrissons la toile de la vie en retour.

L’agriculture sans combustible fossile ni produit chimique, couplée au retour de la matière organique dans la terre, permet à la biodiversité du sol de s’épanouir. Les cycles dégénératifs se transforment alors en cycles régénératifs.

Les sciences écologiques et la médecine écologique reconnaissent que notre santé repose sur celle de notre microbiote intestinal – dont la destruction est à l’origine de la plupart des maladies chroniques. Une alimentation saine et biodiversifiée favorise une flore intestinale saine ; et une alimentation saine pousse dans un sol sain – c’est-à-dire riche en matières organiques et regorgeant de formes de vie multiples. L’agriculture biologique régénératrice (qui repose sur une grande biodiversité et sur le pouvoir de la photosynthèse) permet d’absorber davantage de dioxyde de carbone de l’atmosphère, suivant ainsi la voie tracée par la nature elle-même pour limiter le réchauffement de la planète. Un tiers du carbone fixé par une plante est restitué au sol sous forme d’exsudat. Les sols organiques, riches en biodiversité, contribuent également à la richesse nutritionnelle des aliments ; et donc aussi à la qualité de notre alimentation et à notre santé.

« Accaparement des terres », peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS (détail).

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales. Et les vers de terre, eux aussi, sont d’importants moteurs de la production alimentaire mondiale, contribuant à environ 6,5 % du rendement des céréales. Ils participent également à la santé des sols et à la résistance au changement climatique. Les sols contenant des vers de terre se drainent 4 à 10 fois plus vite que ceux qui en sont dépourvus, et leur capacité de rétention est de 20 % supérieure. Les turricules, ces rejets de surface des vers de terre, qui peuvent représenter de 10 à 90 tonnes par hectare, contiennent 5 fois plus d’azote que la terre, 7 fois plus de phosphore, 3 fois plus de magnésium, 11 fois plus de potasse et une fois et demie plus de calcium. Leur travail du sol favorise l’activité microbienne, essentielle à la vie du sol.

Depuis au moins un siècle, l’humanité s’est principalement préoccupée de construire les infrastructures de l’ère du pétrole. Cocréer les infrastructures de la vie, avec la Terre et tous les êtres vivants, doit devenir notre engagement pour le siècle à venir. Dans de nombreuses cultures, les connaissances scientifiques traditionnelles reconnaissent les liens entre l’écologie, l’agriculture, l’alimentation et la santé – ce que la science mécaniste a totalement mis de côté.

Les champignons mycorhiziens stockent chaque année dans le sol plus de 30 % des émissions fossiles mondiales.

Nous devons reconnecter la justice terrestre aux droits humains, et reconnaître que la souffrance de la Terre est liée à la souffrance des peuples. Il est temps de faire le lien entre crise climatique, crise de la biodiversité et système alimentaire industriel. Il est temps de voir que l’alimentation ultra-transformée repose sur un système vorace en combustibles fossiles, en produits chimiques et en diverses ressources. Et que ce système, qui provoque des troubles métaboliques chez les êtres humains, conduit aussi au trouble métabolique de la Terre – dont le symptôme est le changement climatique. À l’origine de cette crise multiple et réticulée se trouve un esprit mécaniste et militariste, une monoculture de l’esprit qui réduit la Terre vivante, biodiverse et auto-organisée, à une simple matière première destinée à l’enrichissement de certains humains. Il est temps de reconnaître la différence entre, d’un côté, la fausse science et les fausses solutions prônées par les 1 % ; et de l’autre, les sciences écologiques profondes des systèmes vivants, et les vraies solutions écologiques aux crises réelles et interconnectées auxquelles nous sommes confronté·es.

Pour changer de paradigme, il convient d’aller au-delà du colonialisme climatique et des dénis multiples quant aux bouleversements climatiques en cours. Cela signifie qu’il nous faut emprunter le chemin de la régénération de la Terre, en tant que membres de la famille terrestre – en tant que communautés interconnectées et enchevêtrées au sein d’une grande toile de vie prospère et elle-même vivante. Autrement dit, il nous faut rechercher la justice climatique et la liberté alimentaire dans notre vie quotidienne, partout – nous réapproprier notre nourriture, nous réapproprier la Terre et ainsi nous réapproprier nos vies, nos libertés et notre avenir.

Lire aussi | Décoloniser nos assiettes・Vipulan Puvaneswaran, Clara Damiron et Shams Bougafer (2025)



Image principale : Accaparement des terres, peinture de Federico Boyd Sulapas Dominguez et JPS.

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  1. En cohérence avec la perspective écoféministe de Vandana Shiva, nous prenons le parti de traduire les noms génériques au féminin avec un point médian.
  2. « Égalité climatique : une planète pour les 99 % », Oxfam France, 20 novembre 2023.
  3. NdT : Nous traduisons South au pluriel, pour souligner la diversité des réalités, des conditions de vie et des dominations subies dans les « pays du Sud ».
  4. Pour plus de détails, je renvoie vers mes deux livres : Reclaiming the Commons : Biodiversity, Indigenous Knowledge, and the Rights of Mother Earth (Synergetic Press, 2020) et Origin :The Corporate War on Nature and Culture (Natraj Publishers, 2018).
  5. Vandana Shiva, Soil Not Oil, South End Press, 2008.
  6. Vandana Shiva et Vinod Kumar Bhatt, Climate Change at the Third Pole :The Impact of Climate Instability on Himalayan Ecosystems and Himalayan Communities, Navdanya/ RFSTE, 2009.
  7. « COP28 UAE declaration on sustainable agriculture, resilient food systems, and climate action », www.cop28.com/en/food-and-agriculture
  8. Joe Lo, « What is Alterra, the UAE’s $30 billion green investment fund ? », Climate Home News, 10 décembre 2023.
  9. « The Davos-isation of the climate COP », GRAIN, 15 février 2024.
  10. Whitney Bauck, « “Food is finally on the table” : COP28 addressed agriculture in a real way », The Guardian, 17 décembre 2023.
  11. NdT : Tout au long de son livre , Vandana Shiva utilise l’expression fake food pour qualifier la nourriture artificielle et de synthèse, que certaines multinationales et start-ups rêvent de produire massivement en laboratoire. Nous avons décidé de coller à son expression originale, et de la traduire par « fausse nourriture » ou « fausse alimentation », selon les cas.
  12. « Can planting trees really help fight climate change? », Al Jazeera, 3 octobre 2023 ; Gabriel Labbate, « Bill Gates made waves with his statements on climate change : Here’s why he’s right–and what most people missed », Fortune, 16 novembre 2023.
  13. Bill Gates, Climat : comment éviter un désastre. Les solutions actuelles, les innovations nécessaires, trad. R. Clarinard, Flammarion, 2021.
  14. McKinsey Global Institute, « The net-zero transition : What it would cost, what it could bring », janvier 2022, www.mckinsey.com
  15. NdT : Dans son précédent ouvrage, Mémoires terrestres, Vandana Shiva explique qu’elle nomme « Cartel du poison » les entreprises qui ont fabriqué « les produits chimiques qui ont tué les gens dans les camps de concentration et sur les champs de bataille de la Seconde Guerre mondiale, [et qui] continuent de vendre ces produits chimiques en tant que produits agrochimiques, provoquant une pandémie de cancers ». Voir Vandana Shiva, Mémoires terrestres, trad. M. Schaffner, Rue de l’échiquier/Wildproject, 2023 [2022], p. 119.
  16. Institute for Economics and Peace, « Over one billion people at threat of being displaced by 2050 due to environmental change ,conflict and civil unrest », PRNews-wire.com, 9 septembre 2020.
  17. Darren Orf, « The truth about why Bill Gates keeps buying up so much farmland », Popular Mechanics, 18 janvier 2023 ; voir aussi Nick Estes, « Bill Gates is the biggest private owner of farmland in the United States. Why ? », The Guardian, 5 avril 2021.

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11.03.2026 à 10:38

Zoner en territoire contaminé : dans les replis de Fukushima

Sophie Houdart

Que signifie vivre dans un territoire contaminé par la radioactivité ? C’est la question explorée dans le beau livre de l’anthropologue Sophie Houdart, “Ce territoire qui, comme une pulsation…” Elle y raconte dix années d’enquête depuis le village de Tôwa, dans la préfecture de Fukushima, auprès de celles et ceux qui habitent “la zone”. Morceaux choisis.

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Texte intégral (7790 mots)
Temps de lecture : 13 minutes

Ce texte est extrait du livre de Sophie Houdart, Ce territoire qui, comme une pulsation…, paru en 2026 aux Éditions des mondes à faire. Il est composé du préambule de l’ouvrage et d’un extrait du chapitre 7, « Les rubans roses ».


Dans ce qui va suivre, je parlerai depuis quelque part et c’est donc depuis là qu’il faudra entendre mon propos. Et cela complique tout. Ce quelque part, c’est la petite ville de Tōwa 東和町, sise, dans un dédale compliqué de collines verdoyantes, à une cinquantaine de kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi. Ceux qui comptent ici, ce ne sont pas les gens déplacés ni ceux endeuillés par le tsunami : ce sont des gens qui sont restés et qui font l’apprentissage de « vivre avec » des faibles doses – mais des doses quand même – de radioactivité.

Que signifie vivre dans un monde contaminé par la radioactivité ? La question est épineuse et impose de comprendre d’abord à quoi ressemble Fukushima. Comprendre qu’il s’agit d’un territoire. Comprendre ce qui le constitue.

Comprendre que ce qui le constitue, précisément, a changé du fait de la présence de ce nouvel existant, la radioactivité.

Et encore, lui donner une texture.

Imaginez le nord-est du Japon. Une côte, et en un point de la côte, une centrale – des centrales : Fukushima Daiichi, Fukushima Daini. Longeant la côte : la route 1, renommée dans les années 1980 « la Ginza des centrales » – ici on dirait « les Champs-Élysées des centrales ». Fierté progressiste tout entière contenue dans ce panneau qui ouvrait la ville : « L’énergie nucléaire pour un avenir radieux » (genshiryoku akarui mirai no enerugii 原子力明るい未来のエネルギー).

Cet endroit – la zone – concentre souvent nos imaginaires, nourris depuis Tchernobyl. Mais au Japon, la zone, c’est d’abord un cercle de vingt kilomètres de diamètre. Un bout de terre, un bout d’océan. La centrale : centrale. Modèle concentrique qui facilite grandement l’administration du désastre, hérité, m’avait-on dit un jour, du modèle de dispersion de la radioactivité après le largage d’une bombe, comme à Hiroshima ou à Nagasaki. Un faisceau, un rayon. Une onde, une propagation.

Dans les faits, bien sûr, c’est différent. Dans les faits, cela ressemble plus, m’avait-on dit aussi, à des « taches de léopard ». Dans les faits, quand j’emprunte pour la première fois la route 1 qui traverse la zone en 2015, quelques mois après sa réouverture à la circulation, peu avant Odaka, à onze kilomètres de la centrale, une pancarte marque l’entrée du Grand Tremblement de terre et de la Zone d’inondation du tsunami. Des fanions jaunes un peu partout indiquent que des « travaux de décontamination [sont] en cours ». Un panneau plutôt discret signale qu’il ne faut pas sortir de la voiture à cause de la radioactivité. Et tout est effectivement conçu pour m’obliger à y rester : ce qui s’apparente à un bas-côté est barré, tout comme les entrées des propriétés privées, les parkings des supermarchés, des stations-services, des restaurants de nouilles ou des salles de pachinko. Après Odaka, toutes les routes et tous les chemins qui partent de la route 1 sont fermés par des barrières en fer et les accès gardés par des policiers. Dans les faits, sur vingt kilomètres ce jour-là, fenêtres fermées, je conduis ma cellule de confinement. Je respire à fleur de peau mais en vain, je me sens dans ce qui m’entoure en même temps que tout ce qui m’entoure est en moi. L’expérience est marquée, sidérante, mais impossible de s’en saisir au moyen de l’imaginaire à disposition, Tchernobyl, Hiroshima.

Lire aussi la série | Atolls irradiés – Lutter et réparer après les essais nucléaires en Ma’ohi nui (Polynésie)・Naïké Desquesnes et Léna Silberzahn (2025)

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Vivre en pays abîmé

Maintenant, éloignez-vous un peu. Parce que la zone ne peut être le nœud de l’affaire. Ce à quoi on réfère – chez nous – par Fukushima (tandis que les Japonais parlent du Grand Séisme ou de la Grande Catastrophe du nord-est du Japon, higashi nihon daishinsai 東日本大震災) ne peut s’épuiser là, dans cette zone qui, à mesure des années, rétrécit et voit ses habitants revenir – quoiqu’au compte-gouttes. Difficile en effet de dire, le temps passant, à quoi réfère ce qu’on pourrait être tenté d’appeler la zone. Réouverte, donc, à la circulation en 2015, réaménagée autour de nouvelles mairies, de complexes immobiliers et d’usines de haute technologie construits ou reconstruits par le gouvernement à un coût plusieurs fois supérieur au budget des instances locales1, la zone a même accueilli, pour faire valoir l’effort de Reconstruction, le départ de la flamme olympique en mars 2021… Ce qu’on appelle la zone, donc, se délite. Elle devient le décor majeur d’une scène qui promeut la reconstruction (fukkō 復興), la renaissance (saisei 再生), la revitalisation (fukkatsu 復活) – le vocabulaire japonais ne manquant pas pour dire ce qui se refait, se reprend.

S’éloigner, donc. On reprend la route 1, on remonte vers le nord, on sort bientôt de la zone en suspens, on bifurque sur la gauche, on quitte la plaine et on s’engage dans le dédale des collines. Comme la radioactivité il y a dix ans. Le système de navigation intégré à la voiture nous guide de sa voix claire et assurée. Mais dans les faits, deux années plus tôt en 2013, je ne parviendrais pas jusqu’à la route 1 parce que j’en suis constamment détournée. Telle autre route est fermée par un check point parce qu’on a découvert à proximité un hot spot, une expression très tangible d’un existant tout à fait invisible, impossible à appréhender dans ce paysage par ailleurs très beau. À force de détournements, le système de navigation intégré au véhicule semble, lui aussi, manquer ses repères. À une autre occasion, il finira carrément par cesser de fonctionner, interrompant ses remises à jour successives, m’abandonnant à mes errances. Mon trajet contrarié me fait comprendre qu’il y a, pour la radioactivité, des courants et des terrains propices, des canaux où s’engouffrer, des montagnes et des cimes d’arbre auxquelles s’accrocher, des cours d’eau à descendre, et que le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que ses déplacements à elle croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

À une cinquantaine de kilomètres de la centrale de Fukushima Daiichi, on arrive dans la petite ville de Tōwa, dans laquelle les habitants, donc, sont restés vivre – je veux dire par là qu’ils n’en ont pas été déplacés, et que très rares sont ceux qui l’ont quittée. Leur environnement a été substantiellement modifié par la catastrophe (trop loin de la côte, la ville n’a pas été touchée par le tsunami et si elle a été secouée par le tremblement de terre, elle n’a pas été endommagée), mais il n’a pas été jugé suffisamment contaminé pour qu’une évacuation de la population ait été envisagée. Si on pouvait être sûrs de savoir ce qu’on dit, on pourrait se risquer à dire que la topographie a été plus favorable à Tōwa qu’à plusieurs des communes voisines – Iitate, Yamakiya, Namie, desquelles les habitants ont été évacués –, quoiqu’il faudrait encore être précis en la matière, parce que cela change d’un coin à l’autre de Tōwa, comme de Iitate, de Yamakiya ou de Namie.

Voilà. On y est. On peut se poser un peu. S’installer provisoirement. Tenter de comprendre, depuis ce lieu très précisément, ce que signifie vivre en pays abîmé – monde, planète, paraissant d’un coup un peu gigantesque2.

Depuis là, commencer à décrire.

Le territoire doit dorénavant être réorganisé de manière que les déplacements de la radioactivité croisent le moins ceux des humains. Mais du coup, c’est compliqué – pour les humains.

Photo : collectif Call It Anything.

Décrire ce qui se passe « à bas bruit3 », comme le dit Marielle Macé, les initiatives locales pour faire avec : faire avec le fait que les champignons et les plantes sauvages qu’on affectionnait sont devenus impropres à la consommation ; faire avec le fait que les salades qu’on cultivait sous serre, en même temps que les choux, captent davantage les radionucléides que les concombres ou les tomates cerises dont il faut maintenant apprendre les subtilités ; faire avec le fait que les sangliers ont su profiter des abandons de territoire pleus au sud et qu’ils sont devenus des présences que plus rien ne semble pouvoir effrayer ; faire avec le fait que les chasser soit dissocié du fait de les manger ; faire avec ces amputations de territoire, même pas vraiment des territoires, mais tel sous-bois, tel versant de la montagne, tel parc ou tel parcours de balade…

Décrire, aussi, tout ce qui est hors champ. Tout ce qui ne change pas. Tout ce qui ne s’est pas altéré. La manière dont on plante les poireaux, qui endolorit toujours autant les dos. La manière de retourner la terre pour préparer les rizières. Le coassement des crapauds dans les réseaux d’irrigation. La floraison du cerisier centenaire. Les projets du petit dernier qui veut toujours devenir agriculteur. Les sorties quotidiennes de la grand-mère avec son petit trois roues motrices, la serpette dans le panier à l’avant. Décrire sans savoir ce qui compte, au juste, pour comprendre la vie telle qu’elle persiste et se reprend ici.

Décrire. Puis commencer à s’inquiéter. De qui de telles descriptions peuvent-elles faire le jeu ? Quel est le risque pris à cette mise à plat du monde ? Qu’est-ce que charrie avec lui le fait de résister consciencieusement à des dramatisations mal placées (pas de zone interdite façon Stalker4, pas de « dernier homme de Fukushima5 ») ? Tout cela n’est-il pas susceptible de donner crédit à l’idée, à laquelle travaillent ardemment les institutions gestionnaires des risques nucléaires, qu’une vie-avec-radioactivité soit finalement envisageable ? Qu’elle doit même être envisagée parce qu’on n’a rien sans rien, et qu’un accident nucléaire, partout – on le sait et on le claironne maintenant –, est toujours possible ? Qu’en conséquence, on doit s’y préparer ? Et que, justement, Fukushima peut, à cela, nous aider ?

Photo : collectif Call It Anything.

Lire aussi | L’improbable et l’imprévu : à propos des centrales nucléaires en temps de guerre・Aurélien Gabriel Cohen et Bérengère Bossard (2025)

Les rubans roses

La première fois que je me rends au mont Kuchibuto, c’est en voiture. Nous sommes à l’automne 2016. Monsieur Ōno conduit et nous prenons la route derrière chez lui, pour bifurquer rapidement vers la droite avant le tunnel. Très manifestement, la route n’est pas fréquentée ni entretenue. J’ai un souvenir fort de ce moment. Le souvenir de nids de poule et de fissures nombreuses sur la route, dans lesquelles s’épanouissaient la végétation. Le souvenir d’un jardin d’enfants laissé à l’abandon, les couleurs délavées des installations dans l’aire de jeu. J’ai même souvenir d’avoir pensé que le tableau était trop facile, en un sens, qu’il accrochait trop l’émotion et la pensée là où précisément elles étaient attendues, d’avoir été tant cultivées, aussi, dans les films et les documentaires. L’image m’était certainement venue alors, comme en écrivant ces lignes, de la grande roue à Pripiat (Tchernobyl), qui devait être inaugurée le 1er mai 1981 – certains motifs sont tellement persistants… J’ai souvenir de la halte que nous avions faite au pied de l’antenne de communication, sur le parking qui offrait une vue panoramique sur la vallée en contrebas et le bras montagneux d’Adatara. J’ai souvenir, surtout, de ce qui avait arrêté notre attention, collectivement6, au moment de redescendre par la route à flanc de montagne qui menait, plus au nord-est, sur la route vers Yamakiya : d’un coup, nous avions repéré des rubans roses accrochés ici et là à des branches d’arbres ou aux poteaux qui délimitaient la route. Monsieur Ōno nous avait expliqué que des travaux de décontamination avaient lieu dans les sous-bois et nous avions court-circuité, en un sens, l’information : les rubans roses – cela devenait bien pratique – marquaient ostensiblement les opérations de décontamination, et indiquaient donc tout aussi ostensiblement la présence de la radioactivité.

On s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Enfin. Enfin, nous allions savoir où regarder, les points où porter notre attention. La saillance des rubans dans le paysage devenait une alliée, au moment où nous éprouvions collectivement la difficulté de savoir où nous étions – dans quoi nous étions – et ce dont nous étions témoins au juste. On le savait et à dessein, nous n’étions pas venus chercher les lieux où pouvait s’éprouver le plus intensément la catastrophe : le bord de mer, la zone, la proximité de la centrale. Mais enfin, à nous balader dans cette campagne si belle, si peu marquée par ce qui était arrivé, nous étions déroutés, et les rubans roses semblaient nous offrir une prise, un indice, un repère, un signe. À partir de là, nous allions pouvoir nous orienter. Et de fait, les jours suivants, nous n’avions plus vu que des rubans roses. Dans les sous-bois, aux pourtours des maisons, dans les jardins privés, aux abords des cours d’eau. J’en ai toute une série photographique, qui commence précisément au mont Kuchibuto.

Cette première fois, peut-être à la vue des très nombreux rubans roses, on s’était empressés de remonter dans la voiture, comme si le nombre de rubans indiquait, plus sûrement que les compteurs Geiger que nous trimballions avec nous, l’importance de la contamination.

Photo : collectif Call It Anything.

Reconnaissances

Quelques jours plus tard, munis du guide de randonnée, nous avions décidé de revenir, à pied cette fois, et de monter jusqu’au sommet. Monsieur Ōno ne nous avait pas découragés, nous conseillant seulement de monter et descendre par le même versant, en évitant donc le versant nord-est sur lequel, nous avait-il redit, s’était déposée une bonne partie des radioéléments échappés de la centrale. Le début de la randonnée est marqué par un panneau aux couleurs passées qui salue notre initiative d’un « À la découverte de la pleine nature ! » (mitsukeyō daishizen 見つけよう大自然). Une carte indique le parcours, chemin aller, chemin retour, et différentes étapes remarquables, une grotte, une cascade, un sanctuaire, des variétés d’arbres. Nous n’aurons pas ce geste dans d’autres circonstances, à l’occasion d’autres balades que nous ferons dans la région, mais pour celle-ci, nous vient de mettre un masque. Grimpons donc, en suivant les indications à même le chemin, la respiration rendue malaisée par le masque. Empruntons un petit chemin forestier, en pente assez raide, qui nous essouffle encore. Nous marchons en silence, d’un pas rapide, concentrés. Les chiffres de nos compteurs Geiger montent et descendent, les valeurs peinant à se stabiliser – nous sommes entre 0,21 et 0,55, mais bizarrement, nous prenons presque ces écarts comme un paquet homogène, peut-être de savoir que nous sommes tout du long sur le versant épargné ? Ici et là, mais avec une belle fréquence, nous voyons des rubans roses accrochés aux branches des arbres, mais aussi des plaquettes de bois suspendues sur de nombreux troncs qui identifient les espèces : un cèdre de la famille des Cèdres (sugika スギ科), un sorbier du Japon de la famille des Rosacées, un châtaignier de la famille des Fagacées, un érable trident de la famille des Acéracées, un frêne chinois de la famille des Oléacées, etc.

Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ?

Alors, je me dis que cette série d’identification est comme d’un autre temps, où importait de « démêler la forêt », suivant la belle expression de la romancière Jean Hegland7, un temps plutôt où la forêt était démêlable. Dans ce monde d’après une apocalypse qu’elle veut encore croire passagère, la narratrice imaginée par Hegland apprend progressivement à reconnaître, dans la diversité forestière, ce qu’elle n’avait pris, jusque-là, que comme… une diversité forestière. Hegland lui fait dire : « Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.8 » Et au souvenir de ces panneaux d’identification, s’en était mêlé un autre : celui de la forêt Kaisho, site d’une contestation qui était venue compliquer la préparation de l’Exposition universelle 2005 au large de Nagoya. L’énumération des peuplements comme opération de sauvegarde, comme manière de dire non, la forêt n’est pas un tout générique, puis au moment de l’Exposition, la balade organisée dans le satoyama9 aménagé avec haïku à la clé. Dans l’un et l’autre cas, démêler comme manière d’aiguiser l’attention sur une saillance sonore, un rehaussement visuel, ou bien la liste de ce qui peuple et qui mérite soin et considération.

En vis-à-vis, je pense à ce que l’intrusion de la radioactivité est venue perturber, à la saillance que marquent dorénavant les rubans roses plus que les panneaux qui portent le nom des arbres. Avant, le monde de la forêt était un monde démêlable, il est maintenant à la fois mêlé et partitionné d’une autre manière, et on ne sait plus comment ni à quoi référer l’identité des choses. Dans La Supplication, Svetlana Alexievitch restitue les propos d’un liquidateur, qui raconte le travail de grattage et d’enfouissement dans la forêt de Tchernobyl :

Nous enterrions la forêt. Nous sciions les arbres par tronçons d’un mètre et demi, les entourions de plastique et les balancions dans une énorme fosse. Je ne pouvais pas dormir, la nuit. Dès que je fermais les yeux, quelque chose de noir bougeait et tournait, comme si la matière était vivante. Des couches de terre vivantes… Avec des insectes, des scarabées, des vers… Je ne savais rien sur eux, je ne savais même pas le nom de leurs espèces10

De tout cela, je comprends qu’au mont Kuchibuto, des régimes de reconnaissance cohabitent en se télescopant. Importe-t-il toujours de reconnaître à quelle famille végétale appartient tel arbre, quand les usages qu’on en avait sont devenus obsolètes ? Quand l’attention requise ne serait-ce que pour les voir est mobilisée ailleurs, dans le fait de parvenir à grimper avec un masque sans s’essouffler ? Je n’ai plus souvenir de la fin de notre balade, de l’arrivée au sommet ni même de la marche du retour. Mais je revenais avec le sentiment qu’à cet endroit se nouait une chose importante. Revenir encore, donc.

Photo : collectif Call It Anything.

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Notes

  1. Ugaya H., « Fukushima : showroom mondial de la reconstruction » (Fukushima ha sekai ni fukkō wo apīru suru shōrūmu to kashita 福島は世界に復興をアピールする「ショールーム」と化した), 24 mars 2021. Voir également le site Internet officiel du Comité d’organisation des Jeux olympiques et paralympiques de Tōkyō, 2020, notamment la page consacrée au relais de la flamme.
  2. Tsing A. L., Le champignon de la fin du monde, Paris ; Macé M. (dir.), Vivre dans un monde abîmé, Critique, n°860-61.
  3. Macé M., Nos cabanes, Paris, 2019, p.38.
  4. Film d’Andreï Tarkovski (1979) dont il faut se rappeler qu’il est antérieur à l’accident de Tchernobyl…
  5. Titre d’un livre d’Antonio Pagnotta (Le dernier homme de Fukushima, Paris, 2013), mais plus largement motif invasif de plusieurs documentaires et récits qui héroïsent et singularisent.
  6. Nous sommes alors avec le collectif Call it anything, pour la première des trois « balades » que nous avons faites.
  7. Hegland J., Dans la forêt, Paris, 2017 (1996).
  8. Ibid.
  9. Espace semi-cultivé autour des habitations rurales dans lequel les Japonais·es reconnaissent volontiers un paysage natal.
  10. Alexievitch S., La Supplication, Paris, 1999 (1997), p.97.

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10.03.2026 à 12:05

Comment le numérique est devenu l’utopie du capital

Sébastien Broca

Il y a 30 ans, les promoteurs du numérique annonçaient un monde plus juste, libre et écologique, la fin du travail et l'érosion du capitalisme. Pourquoi ce même numérique façonne un monde chaque jour plus dystopique ? Dans son livre “Pris dans la toile”, Sébastien Broca revient sur les promesses et les illusions portées par l'utopie d'Internet. Extrait.

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Texte intégral (9184 mots)
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Extrait du livre de Sébastien Broca, Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Éditions du Seuil, 2025, p. 199-209.


Le développement des Big Tech s’est accompagné de discours ayant une dimension utopique. Les technologies numériques ont été présentées comme la promesse d’un avenir transcendant les limites matérielles à l’abondance et abolissant la nécessité du travail. Ces projections ont eu une fonction d’occultation du présent. Elles ont dissimulé le fait que la prospérité des grandes entreprises technologiques reposait sur l’appropriation et l’exploitation de nombreuses ressources productives : matières premières, énergie, travailleurs et travailleuses. La critique n’a pas toujours su mettre à distance ces utopies du capital, parfois guère éloignées des utopies sociales qu’elle a défendues.

L’esprit du capitalisme numérique

Le pouvoir des Big Tech s’inscrit dans une dynamique historique longue. Ces entreprises prolongent, matériellement et symboliquement, une trajectoire empruntée dès les prémices du monde industriel. Elles entretiennent l’esprit du capitalisme, analysé par Max Weber dès le début du XXe siècle. Ce dernier décrivait alors le dépérissement de l’esprit « traditionaliste » : celui de l’homme qui ne cherche pas « à gagner de l’argent et toujours davantage d’argent, mais simplement à vivre, à vivre comme il a l’habitude de vivre et à gagner ce qui est nécessaire pour cela »1. Le capitalisme a ainsi marginalisé un certain nombre de valeurs, comme le respect de la coutume et la solidarité communautaire. Il a forgé des individus mus par un désir d’enrichissement et privilégiant un rapport instrumental à la nature. Il s’est appuyé sur le développement des technologies et, après la Seconde guerre mondiale, a érigé la croissance en objectif cardinal des politiques publiques.

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Le capitalisme numérique perpétue cette promesse d’expansion, dont les Big Tech se veulent aujourd’hui les porteurs privilégiés. Ces entreprises ont réaffirmé l’idéologie progressiste propre à la modernité capitaliste, exacerbant le projet d’asseoir l’accumulation illimitée sur le développement de la science et de la technique. Elles ont propagé un « système de valeurs dans lequel la valeur ou le mérite découlent de la résolution de problèmes sociaux grâce à des moyens technologiques et à l’esprit d’entreprise »2. Le PDG d’OpenAI, S. Altman, a synthétisé cet esprit dans un texte publié en 2021 : « La loi de Moore pour tout ». Il y soutient que « le progrès technologique suit une courbe exponentielle » et que le développement fulgurant de l’IA engendrera une croissance soutenue et « un avenir radieux »3. Il promet « une société bien plus juste, heureuse et prospère »4 grâce à une source « “illimitée” d’intelligence et d’énergie »5. Dans une veine similaire, J. Bezos craint avant tout la stagnation : « si nous restons sur cette planète […], nous devrons arrêter de croître, ce qui est un très mauvais avenir »6 déclare-t-il pour justifier la création de « colonies » dans l’espace.

« Si nous restons sur cette planète, nous devrons arrêter de croître, ce qui est un très mauvais avenir ».

Jeff Bezos

Comme le suggèrent ces citations, le rapport au temps et à l’espace des grands dirigeants de la Silicon Valley a une dimension utopique, au sens d’une projection par-delà l’ici et le maintenant. Dans son versant le plus radical, cette projection prend la forme d’un avenir post-humain, par-delà les limites biologiques et terrestres. Même lorsqu’elle ne va pas si loin, l’utopie techno-entrepreneuriale des Big Tech est la promesse d’un avenir où le progrès technique aura résolu les problèmes du présent. Il importe peu que de telles projections puissent être mises en doute, parfois même moquées par les spécialistes des domaines concernées. L’esprit du capitalisme se préoccupe assez peu des faits. Sa fonction est de renforcer « la confiance que [les] membres [des classes dominantes] peuvent avoir dans la validité de leurs privilèges »7. Elle est aussi de dissimuler certaines réalités embarrassantes. L’utopie d’un avenir radieux a ainsi pour corollaire une présentation mystifiée du présent, dont je voudrais retracer brièvement la construction.

Le mythe de l’immatériel

Dans les années 1940, le principal théoricien de la cybernétique, Norbert Wiener, soutenait que le monde peut être compris exclusivement en termes d’échanges d’information. L’information était selon lui de l’entropie négative, une mesure d’organisation. Il estimait qu’en vertu du second principe de la thermodynamique, l’univers évolue d’un état d’organisation vers un état de chaos uniforme. Il voyait l’information comme ce qui résiste à cette tendance, détermine les propriétés des êtres et permet l’émergence de poches d’organisation : les systèmes biologiques, sociaux et techniques. La cybernétique a ainsi popularisé l’idée que l’information serait séparable de la matière et plus fondamentale que celle-ci8.

Cette vision acquiert à partir des années 1970 une dimension socio-historique, en vertu de la tendance, paresseuse mais récurrente, à définir une époque par une matière, une technologie ou une source d’énergie. Quelques intellectuels influents soutiennent ainsi qu’après les âges du chemin de fer, du charbon et du pétrole s’ouvrirait un « âge de l’information », actant la fin de la civilisation industrielle. La notion de « société post-industrielle » apparaît sous la plume d’Alain Touraine en France, de Daniel Bell, Herman Kahn et Anthony Wiener aux États-Unis. Le syntagme voisin de « société de l’information » est adopté par plusieurs institutions internationales, l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) en 1975 et l’Union européenne en 19799. En 1980, le futurologue Alvin Toffler annonce dans un ouvrage à succès l’imminence d’une « troisième vague » : celle de l’information10.

Les années 1970 sont aussi celles où émerge, en Californie, l’idée d’une complémentarité entre l’informatique et la préservation de l’environnement. Dans le contexte de la guerre froide, les macro-technologies contrôlées par les États, comme la bombe nucléaire, représentent une menace de destruction pour la planète entière. Selon les hippies à l’origine du Whole Earth Catalog – une publication qui connaît à l’époque un grand succès en présentant toutes sortes de produits (outils de jardinage, fourneaux à bois, semences, calculatrices, synthétiseurs) utiles pour vivre en communauté – il ne faut pourtant pas renoncer aux technologies. Inspirés par la cybernétique de N. Wiener et les approches systémiques de l’écologie, ces « néo-communalistes »11 réunis autour de Stewart Brand établissent « un lien positif entre la technologie et la nature, en soulignant le potentiel écologique et même le caractère “naturel” des solutions technologiques »12. Ils développent un environnementalisme pragmatique et moderniste, qui associe mode de vie communautaire et objets high-tech. Dans ce cadre, l’ordinateur apparaît comme un instrument de libération individuelle et comme un outil écologique, qui aide à contrôler les écosystèmes pour assurer leur stabilité grâce à des échanges adéquats d’information.

Lire aussi | Rapiécer le monde. Les éditions La Lenteur contre le déferlement numérique・François Jarrige (2019)

Vingt ans plus tard, la diffusion d’Internet donne un nouvel élan à ces proclamations enthousiastes. Dans les colonnes de Wired s’expriment les digerati, une élite d’entrepreneurs, éditorialistes et prospectivistes fascinés par le nouveau monde numérique. Ils soutiennent qu’Internet est une « révolution » comparable à celle de l’imprimerie. L’informatique et les réseaux sont présentés comme le triomphe des bits sur les atomes, le remplacement de la matière par quelque chose qui « n’a ni couleur, ni taille, ni poids, et peut voyager à la vitesse de la lumière »13. L’information apparaît comme un moyen de dépasser la rareté. Elle constitue une ressource non-rivale : sa consommation par une personne ne la dégrade pas et ne la rend pas indisponible pour d’autres14. L’humanité serait ainsi sur le point de s’affranchir des limites physiques à son développement, grâce aux propriétés prodigieuses de l’information.


Butte, Montana, USA. Crédits : Steve & Barb Sande.

Ces discours prêtent à conséquence, puisqu’ils recouvrent d’un voile idéologique la matérialité du numérique. Tandis que les digerati exaltent le remplacement des atomes par les bits, l’essor d’Internet suscite des investissements massifs dans les infrastructures matérielles : câbles sous-marins, fibre optique, data centers. Le discours de « l’abondance informationnelle » abstrait alors les technologies numériques des réseaux énergétiques et logistiques nécessaires à leur fonctionnement. Les Big Tech n’ont ensuite qu’à reprendre cet habillage discursif pour minimiser la dimension matérielle de leurs activités. Le terme éthéré de « cloud » désigne les services fournis par de grands bâtiments énergivores. La présentation des données comme un « nouveau pétrole » suggère le remplacement des industries fossiles par un nouveau capitalisme écologiquement vertueux.

Les pouvoirs publics participent à la diffusion de ces représentations mystificatrices. Aux États-Unis et dans l’Union européenne, le récit de la double transition (écologique et numérique) s’impose à partir des années 1990. Dès cette date, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement »15.

A partir des années 1990, les responsables politiques sont majoritairement convaincus que « nous pouvons compter sur la révolution Internet pour nous aider à protéger et préserver notre environnement ».

Al Gore, soutien historique de l’industrie informatique, joue un rôle important pour ancrer cette vision dans la Silicon Valley et au-delà. Membre des élus démocrates surnommés « Atari Democrats » dans les années 1980, apôtre des « autoroutes de l’information » en tant que vice-président de Bill Clinton, il devient après sa défaite controversée à l’élection présidentielle de 2000 conseiller spécial de Google et membre du conseil d’administration d’Apple16. Il se mue aussi en défenseur de la cause climatique, avec la sortie en 2006 du documentaire Une vérité qui dérange, dont il est le principal protagoniste. Tout en sensibilisant un large public aux dangers du réchauffement, le film diffuse la conviction que l’innovation peut résoudre le défi climatique. Il suffirait pour cela de remplacer l’ancien capitalisme fossile par un capitalisme vert, dont la Silicon Valley détiendrait les clés technologiques17. Héritier de l’écomodernisme du Whole Earth Catalog, A. Gore légitime ainsi une vision entrepreneuriale de la « transition écologique ». Le numérique y est l’essentiel de la solution, jamais un aspect du problème.

Le mythe de la fin du travail

L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité. La « fin du travail » fait l’objet de nombreux débats au milieu des années 1990, suite au retentissement des thèses défendus par le prospectiviste Jeremy Rifkin18. Quinze ans plus tard, l’essor du numérique s’invite dans la discussion. Deux économistes d’Oxford font sensation, en affirmant que 47 % des emplois aux États-Unis sont susceptibles d’être automatisés dans les dix années à venir19. Leurs craintes trouvent un écho au sein des institutions internationales, qui publient par la suite de nombreux rapports sur le « Future of Work ». Ces écrits soulignent l’imminence d’une puissante vague d’automatisation liée à l’essor de l’IA.

L’occultation du travail humain nécessaire à l’économie numérique se construit de manière parallèle au déni de sa matérialité.

Les Big Tech diffusent elles aussi cette conviction. La focalisation médiatique sur quelques entrepreneurs stars (Steve Jobs, M. Zuckerberg, E. Musk) suggère que la réussite en affaires tient exclusivement au talent individuel et à l’innovation technologique. L’aptitude des grandes entreprises technologiques à organiser, pour en tirer profit, de multiples activités humaines dispersées aux quatre coins du monde passe ainsi au second plan. Les progrès de l’IA laissent aussi penser que de nombreux processus productifs sont déjà entièrement automatisés. Pendant longtemps, le grand public croit par exemple que les IA de Google et de Facebook filtrent automatiquement tous les contenus indésirables publiés sur les réseaux sociaux, alors qu’il n’en est rien20. Ce mythe de la fin du travail profite à la Silicon Valley. Il promet aux investisseurs la suppression des coûts engendrés par le travail salarié. Il soustrait également au regard du public des travailleurs précaires, dont l’exploitation cadre mal avec l’image que la Tech souhaite renvoyer.

Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail maintiennent ainsi invisibles, et donc incontestables, les raisons de la prospérité des Big Tech. Ils participent pour cette raison de ce qu’on peut nommer – en détournant une expression de Marx – un fétichisme des technologies21, soit une idéologie qui abstrait celles-ci de leurs conditions de production. Les bénéfices qu’apportent les services numériques (gains de temps, d’efficacité) sont détachés de ce qui les rend possibles et de leurs contreparties, sociales et environnementales. Les technologies sont nimbées d’une aura quasi magique. Elles sont présentées comme apportant des bénéfices nets, alors qu’elles opèrent la plupart du temps un transfert de temps et de ressources. Les entreprises préfèrent en effet insister sur les économies d’énergies permises par l’utilisation de systèmes « intelligents », plutôt que sur l’énergie consommée pour produire les systèmes en question. Elles préfèrent présenter l’automatisation comme un moyen d’économiser du temps de travail humain, plutôt que de reconnaître l’importance du travail déployé « en amont » afin de permettre l’automatisation « en aval ».

Telle est la fonction des mythes : présenter les bénéfices associés aux technologies comme des qualités que celles-ci auraient « par nature », non comme le résultat de nouvelles formes d’exploitation de la nature et des travailleurs ; ne retenir que les gains, en somme, pour éviter d’interroger la balance entre les gains et les pertes.

La critique mystifiée ?

Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont exercé une séduction durable sur certains acteurs de la critique. La vision d’un « âge de l’information » mettant fin à la civilisation industrielle a eu un écho bien au-delà des institutions internationales et des idéologues de la Silicon Valley. Dans le monde académique, elle a été légitimée par l’influente trilogie du sociologue Manuel Castells22. De nombreuses formes de militantisme se sont par ailleurs appuyées sur l’idée que le numérique ouvrirait une nouvelle ère d’abondance.

Lire aussi | Cyber et libertaire : l’alliance des contraires ?・Sébastien Broca (2025)

Dès le milieu des années 1980, R. Stallman distingue matière et information, afin de remettre en cause la légitimité des logiciels propriétaires. Il recourt à l’exemple imagé du « sandwich infini » pour expliquer ce qu’est un logiciel : il peut être consommé une infinité de fois par une infinité de personnes en une multitude d’endroits23. L’insistance sur l’abondance de l’information lui permet alors de dénoncer la création « artificielle » de rareté par la propriété intellectuelle, en la décrivant comme une absurdité contraire aux propriétés de l’information.

Quinze ans plus tard, les défenseurs des communs numériques, aux États-Unis comme en France, reprennent l’argument. Ils affirment que « le système de régulation que nous mettons en place pour les ressources rivales (terres, voitures, ordinateurs) n’est pas nécessairement approprié pour les ressources non-rivales (idées, musique, expression) »24. L’argument fait mouche. Le philosophe A. Gorz soutient lui aussi que « la connaissance, l’information sont par essence des biens communs, qui appartiennent à tout le monde »25. Les penseurs post-opéraïstes exaltent également les potentialités du « travail immatériel » et les promesses d’une « économie d’abondance »26. De nombreux critiques de l’économie industrielle de l’information participent ainsi à l’exaltation de l’information et de l’immatériel. Les mêmes motifs discursifs circulent dans différents espaces sociaux : la notion de bien non-rival, issue de l’économie mainstream, est reprise par les défenseurs des communs ; la culture hacker inspire les éditorialistes de Wired comme les théoriciens néo-marxistes.

Mettre en avant un exceptionnalisme informationnel a au début des années 2000 un intérêt stratégique. Dans le contexte des luttes contre les nouvelles enclosures, cela fait apparaître l’extension de la propriété intellectuelle comme absurde, artificielle et contraire à la nature des choses. Souscrire au mythe de l’immatériel, c’est donc faire avancer la cause des communs numériques. Cela occulte en revanche que les régimes juridiques appliqués aux biens, quels qu’ils soient, ne sont pas le reflet de leurs propriétés, mais le résultat de normes sociales, de jeux institutionnels et de rapports de force. Cela reconduit aussi le déni de la matérialité du numérique, véhiculé par la pensée dominante depuis les années 1970.

En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, les défenseurs des libertés ont aussi conservé l’idéal de son développement illimité.

Cet oubli a été partagé par la plupart des défenseurs des libertés en ligne. Ceux-ci ont souvent prolongé l’exaltation de l’ « immatériel », qui imprégnait la Déclaration d’indépendance du cyberespace écrite par J. P. Barlow. Construite autour de l’idée de « défendre Internet » (cf. chapitre 1), cette tradition militante est demeurée majoritairement hostile au fait de prioriser certains usages ou de poser des limites au déploiement des technologies. En souhaitant préserver le potentiel émancipateur du numérique, elle a aussi conservé l’idéal de son développement illimité. En insistant sur la circulation de tous les discours et les savoirs sur Internet, elle a négligé le coût matériel et énergétique de cette abondance informationnelle.

Crédits : Jonathan Kemper.

Les défenseurs des libertés numériques n’ont pas accordé beaucoup plus d’attention à la question du travail. Jusqu’aux années 2010, ils ont souvent abordé Internet comme un espace de communication, en négligeant les rapports de production qui en déterminent le fonctionnement. Leurs luttes privilégiées (liberté d’expression, vie privée, circulation de l’information) ont été menées sous un angle technologique ou juridique, en accordant par exemple plus d’importance aux politiques de modération mises en place par les plateformes qu’aux conditions de travail des modérateurs de contenus chargés de les appliquer.

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Utopies sociales, utopies du capital

Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ? Les explications sont multiples. On rappellera tout d’abord que les influences ont été réciproques : si la critique s’est parfois laissé abuser par la communication des entreprises, celles-ci ont aussi puisé dans des mouvements sociaux préexistants leurs discours de légitimation. C’est bien parce qu’il existait déjà une utopie d’Internet défendue par différents acteurs non-marchands, que Google ou Facebook ont par la suite pu capitaliser sur ces espoirs d’émancipation et de partage. De même, la fin du travail est pour partie une utopie du capital (réduire les coûts salariaux), mais c’est aussi une très ancienne utopie sociale27 (se libérer des tâches pénibles et dépourvues de sens), qui a été ensuite instrumentalisée par la Silicon Valley.

Pourquoi de nombreux acteurs de la critique des Big Tech ont-ils succombé à des mythes, qui semblent renforcer le pouvoir des entreprises qu’ils ont combattues ?

Certains accords idéologiques entre les Big Tech et leurs contempteurs s’expliquent en outre par des proximités sociologiques. Parmi les critiques des Big Tech, ceux qui ont reçu la plus grande attention, en France comme aux États-Unis, ont été des hommes, blancs, de milieux sociaux privilégiés. Ce sont souvent des informaticiens, des universitaires ou d’anciens salariés de la Silicon Valley qui ont mis en cause le pouvoir de ces entreprises – ou, pour être plus précis, dont les capitaux économiques et culturels ont permis à ces mises en cause d’être entendues. Il ne s’agit pas ici de discréditer ces acteurs en raison de leurs propriétés sociales ; la critique peut parfois se déployer depuis des espaces sociaux favorisés, sans qu’il faille accuser ses protagonistes de duplicité ou d’inconséquence. L’homogénéité sociologique a en revanche eu des conséquences sur la teneur des contestations et sur leurs perspectives. Nombre d’acteurs de la critique des Big Tech étant issus du même monde social et/ou culturel que les cadres des entreprises mises en cause, il n’est guère étonnant qu’ils aient partagé avec eux certaines représentations, notamment la conviction que les technologies étaient fondamentalement émancipatrices et écologiquement vertueuses.

En matière numérique, les utopies sociales et les utopies du capital ont donc rarement été radicalement divergentes. Elles ont puisé à des références communes : la cybernétique, la science-fiction, la contre-culture, la subculture hacker. Elles ont toutes été nourries par l’imaginaire moderne d’une adéquation entre progrès technique et progrès social. Les mythes de l’immatériel et de la fin du travail ont par conséquent exercé une séduction durable, auprès des Big Tech comme des promoteurs d’un autre numérique. Il est revenu à d’autres acteurs d’essayer de mettre à mal ces représentations.


Lire aussi | Numérique, la fin des illusions ? Anatomie d’une utopie・ (2026)


Photo d’ouverture : Les dirigeants (Verwaltungsrat) de IG Farben vers 1935, avec à gauche au premier plan Carl Bosch et à droite Carl Duisberg. Crédits : Hermann Groeber 

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Notes

  1. Max Weber, L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Flammarion, Paris, 2002, p. 103.
  2. Oliver Nachtwey et Timo Seidl, « The Solutionist Ethic and the Spirit of Digital Capitalism », op. cit.
  3. Cf. S. Altman, « Moore’s Law for Everything », op. cit. La loi de Moore, telle qu’elle est habituellement comprise, postule une croissance exponentielle de la puissance de calcul des ordinateurs, qui doublerait tous les deux ans.
  4. Ibid.
  5. S. Altman, Twitter, 1er mai 2022.
  6. Jeff Bezos, cité in Len Rosen, « Jeff Bezos Wants Manufacturing to Move Off Planet and NASA is Exploring the Possibilities », 21st Century Tech Blog, 7 mai 2022.
  7. Luc Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, 2009, p. 71.
  8. Cf. Katherine Hayles, How We Became Post-Human. Virtual Bodies in Cybernetics, Literature and Informatics, University of Chicago Press, 1999.
  9. Cf. Armand Mattelart, « Comment est né le mythe d’Internet », Le monde diplomatique, août 2000, p. 26.
  10. Alvin Toffler, La troisième vague, Paris, Denoël, 1985 (1980).
  11. Cf. F. Turner, Aux sources de l’utopie numérique, op. cit.
  12. Rianne Riemens, « Fixing the earth: whole-systems thinking in Silicon Valley’s environmental ideology », Internet Histories, vol. 8, n° 4, 2024, p. 294-311.
  13. Nicholas Negroponte, Being Digital, op. cit., p. 23.
  14. Cf. Kenneth Arrow, « Economic welfare and the allocation of ressources for invention », in National Bureau of Economic Research, The Rate and Direction of Inventive Activity : Economic and Social Factors, Princeton University Press, 1962, p. 609-626.
  15. Joseph J. Romm, audition au Sénat des États-Unis, Committee on Commerce, Science and Transportation, 21 septembre 2000.
  16. Cf. Édouard Morena, Fin du monde et petits fours. Les ultra-riches face à la crise climatique, Paris, La Découverte, 2023, p. 27.
  17. Cf. Ibid.
  18. Cf. Jeremy Rifkin, The End of Work : The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era, New York, Putnam Publishing, 1995.
  19. Cf. Carl Benedikt Frey et Michael A. Osborne, « The future of employment : How susceptible are jobs to computerisation ? », TFS Technological Forecasting & Social Change, 2013, vol. 114, p. 254-280.
  20. Cf. Sarah T. Roberts, Behind the Screen. Content Moderation in the Shadows of Social Media, New Haven, Yale University Press, 2019.
  21. Sur la notion de « fétichisme de la machine », voir Alf Hornborg, « Machine Fetishism, Value, and the Image of Unlimited Good: Towards a Thermodynamics of Imperialism », New Series, vol. 27, n° 1, 1992, p. 1-18.
  22. Cf. Manuel Castells, The Information Age : Economy, Society and Culture, Oxford, Wiley Blackwell, 1996-1998.
  23. R. Stallman, « Lecture at Kungliga Tekniska Högskolan (KTH) », Stockholm, 30 octobre 1986.
  24. Lawrence Lessig, The Future of Ideas, op. cit., p. 95.
  25. André Gorz, Ecologica, Galilée, Paris, 2008, p. 19.
  26. Francesco Brancaccio, Alfonso Giuliani et Carlo Vercellone, Le commun comme mode de production, Paris, Éditions de l’éclat, 2021, p. 65. Cet ouvrage aborde néanmoins certaines questions environnementales et formule une critique du productivisme, ce qui tranche avec l’oubli total des enjeux écologiques dans nombre d’écrits antérieurs du courant post-opéraïste.
  27. Je désigne comme « utopies sociales » la tradition utopique qui émerge à la Renaissance, avec l’œuvre de Thomas More, se déploie au XIXe dans le « socialisme utopique » (Fourier, Saint-Simon, Claire Démar) et se ramifie au XXe siècle tant dans des approches philosophiques (chez Bloch ou Benjamin) que dans de nouvelles expérimentations sociales (les communautés hippies ou les premières communautés en ligne par exemple).

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