28.03.2025 à 19:10
Elvis Bruneaux
Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n'est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 21/03/2025 au 27/03/2025.
« Chère Nathalie Saint-Cricq », Blast, 25/03.
« Résister à l'extrême droitisation du débat public », Acrimed, 21/03.
« "À bas les Juifs", "à bas les Blancs" : la marche antiraciste et son cortège de fake-news », Arrêt sur images, 25/03.
« "Des racines et des ailes" relaie la fable du château du Lot enterré », Arrêt sur images, 21/03.
« Tensions sur les œufs : le ramadan (encore) mis en avant », Arrêt sur images, 21/03.
« Javier Milei : pour les médias libéraux français, c'est de la bombe, bébé », Arrêt sur images, 23/03.
« Propagande russe et médias français : Poutine est-il notre "ami" ? », Blast, 22/03.
« Xenia Fedorova, ancienne patronne de RT France et nouvelle égérie russe du Groupe Bolloré », Le Monde, 25/03.
« Au JT : Fripouille l'otarie, plutôt que les manifs anti-Netanyahou en Israël », Arrêt sur images, 26/03.
« NRJ Group s'apprête à vendre la chaîne de la TNT Chérie 25 », La Lettre, 21/03.
« Le groupe de presse CMI France prêt à se séparer des titres "Ici Paris" et "France Dimanche" », Le Figaro, 24/03.
« En difficulté économique, Le Point prépare un plan de réorganisation », La Lettre, 25/03.
« M6 lève un obstacle à sa remise sur le marché », La Lettre, 26/03.
« France Télévisions : appel à une grève de deux jours contre la réforme de l'audiovisuel public », Le Figaro, 26/03.
« Nouvelle-Calédonie : la chaîne de télévision Caledonia menacée de fermeture », Le Monde, 22/03.
« Deux dirigeants de France Inter, Marc Fauvelle et Jonathan Curiel, rejoignent le privé », Le Monde, 24/03.
« Pourquoi des youtubeurs info reconnus se retrouvent privés de publicité », Télérama, 23/03.
« Privatiser l'AFP ? », Off Investigation, 24/03.
« L'État et Mediapart refusent un accord amiable devant la Cour européenne des droits de l'homme », L'Informé, 26/03.
« Journée de grève à "Nice-Matin" : "On bosse de plus en plus, on trinque", Le Monde, 21/03.
« A "Midi libre", les correspondants de presse se battent pour leur rémunération », Le Monde, 25/03.
« Une enquête du SNJ alerte sur de présumées violences sexistes et sexuelles à France Médias Monde », L'Humanité, 25/03.
« France Inter : Marc Fauvelle rejoint BFMTV, la rédaction "sonnée" par l'annonce », Libération, 24/03.
« Léa Salamé et Marc Fauvelle à BFM TV, Julien Arnaud et Flavie Flament menacés… le mercato audiovisuel a commencé », Libération, 23/03.
« "13 Heures" : Jacques Legros quitte TF1, Isabelle Ithurburu devient la nouvelle joker de Marie-Sophie Lacarrau », PureMédias, 26/03.
« La mairie RN de Perpignan s'attaque à l'Empaillé », L'Empaillé, 27/03.
« L'Arcom demande à Eutelsat de couper la diffusion de deux chaînes de télévision russes sous sanctions européennes », Le Monde, 21/03.
« Les aides à la presse : réponse aux désinformateurs », Blast, 24/03.
« Loi Brachard : 90 ans après, un statut du journaliste à préserver et à renforcer », SNJ-CGT, 27/03.
« Tennis : une enquête de "Marsactu" boudée par les médias », Arrêt sur images, 21/03.
« Cyril Hanouna : côté pile ou côté Match ? », Arrêt sur images, 22/03.
« Avec la fin de "Touche pas à mon poste", M6 espère refaire de Cyril Hanouna un amuseur public, Arrêt sur images, 26/03.
« Hanouna va-t-il rester sur sa fin ? », Les Jours, 26/03.
« Comment la propagation des fake news et du complotisme s'est accélérée avec la pandémie de Covid-19 », Le Monde, 22/03.
« Conférence contre l'antisémitisme : Bardella invité, "L'Huma" blacklisté », Arrêt sur images, 26/03.
« "Macron asservit l'audiovisuel public". L'interview de l'économiste Julia Cagé », Off Investigation, 22/03.
Et aussi, dans le monde : Italie, Espagne, Mongolie, Pakistan, États-Unis, États-Unis (bis), Grèce, Philippines, Turquie, Burkina Faso, Palestine, Inde, Chine, Indonésie...
Retrouver toutes les revues de presse ici.
[1] Précisons-le : référencer un article dans cette revue de presse ne signifie pas forcément que nous y souscrivons sans réserve.
27.03.2025 à 12:16
Samuel Bouron
Un extrait du livre de Samuel Bouron, « Politiser la haine », La Dispute, 2025.
- Des livres : présentations et extraitsNous publions un extrait du livre de Samuel Bouron, Politiser la haine, La Dispute, 2025.
Dans leur rôle de cadrage des problèmes publics, les identitaires associent un langage propre à chacune de leurs actions : « Français de souche », « racisme antiblancs », « francocide » ou encore « grand remplacement ». Ces mots constituent un moyen pour eux de fabriquer des raccourcis interprétatifs. Les musulmans sont notamment associés à l'insécurité (ils sont assimilés à des « racailles ») en même temps qu'à des mauvais pauvres (ils viendraient bénéficier des aides sociales). Surtout, les immigrés sont rendus responsables de leur sort, puisque leur comportement serait imputable à leur essence (leur culture, leur religion, leur personnalité) plutôt qu'à des logiques sociales, collectives et structurales. De cette façon, les actions médiatiques des identitaires opèrent un acte de minoration des populations musulmanes, qui sont construites comme des altérités radicales [1], infériorisées par rapport à la population majoritaire. En relayant ces actions, les médias participent à la diffusion de ces chaînes de causalité et à la construction de la stigmatisation des populations musulmanes, dans un contexte où celles-ci sont invisibilisées dans l'espace public, en particulier les femmes, plus encore lorsqu'elles portent le voile [2].
Mais ces raccourcis interprétatifs auraient peu de chances de s'imposer s'ils n'étaient pas alignés sur certains présupposés idéologiques déjà présents dans les médias grand public. Les journaux télévisés ont tendance à parler des minorités – comme c'est le cas des habitants racisés des banlieues – pour y souligner, souvent à partir des cas les plus extrêmes, les supposés problèmes d'insécurité (vols, drogue, rodéos, etc.) et de communautarisme religieux [3]. Cette médiatisation des banlieues offre un miroir saisissant de celle, folkloriste, proposée par le JT de 13 heures de TF1, des villages « authentiques » d'une France rurale des terroirs et des traditions [4]. Le cadrage audiovisuel des territoires populaires place insidieusement le normal du côté du peuple blanc, par opposition à des minorités racisées qui sont présentées par rapport à un écart avec la norme majoritaire et blanche. Certes, la réception de ces programmes télévisés ne vaut pas automatiquement adhésion et l'on sait que leur réception induit parfois des formes de résistance ou d'attention oblique [5]. Toutefois, ce constat n'empêche pas d'interroger la place des médias dans la construction des rapports sociaux de classe [6] et de race et la façon dont ils donnent la possibilité au public de réaffirmer ses positions au sein de cette structure sociale et raciale [7]. En cela, l'audiovisuel n'offre pas tant des idéologies racistes explicites que des principes de vision et de division du monde social et racial qui concordent avec les impensés de la population majoritaire [8] et qui concordent avec les visions du monde des identitaires.
À l'inverse, dans l'audiovisuel privé en particulier, la gauche, bien plus que l'extrême droite, semble nager à contre-courant. Les journaux télévisés de ces chaînes fournissent un cadre normatif propice à la mise à distance des formes jugées illégitimes d'expression de l'injustice. Les mouvements de grève sont d'autant plus disqualifiés lorsqu'ils troublent l'ordre économique – blocage des raffineries, grève des transports, etc. – ou l'ordre sécuritaire – « violences » des manifestants, etc. [9] Le micro-trottoir auprès des voyageurs restés en gare du fait d'une grève des cheminots ou les porte-parole sommés de condamner les dégâts matériels causés par des manifestants apparaissent comme autant d'invitations à ce que le public s'identifie davantage aux usagers et consommateurs des biens et des services qu'aux travailleurs dont les motivations et la colère restent souvent incomprises.
Les programmes de divertissement suivent une logique similaire, offrant des conseils pour optimiser ses achats, acquérir un logement, mais aussi l'aménager et le décorer. Ils enseignent également comment cuisiner, s'habiller ou éduquer ses enfants, participant ainsi à définir les bonnes normes et à dessiner les contours de la respectabilité sociale. Cette offre médiatique matérialise des distances entre groupes sociaux au sein des classes populaires, en valorisant plutôt les propriétaires par rapport aux locataires, ceux qui travaillent par rapport à ceux qui font grève, etc. La construction symbolique des groupes sociaux qu'opère cette offre médiatique et politique incline bien plus le public à regarder vers le bas, c'est-à-dire vers les fractions des classes populaires plus vulnérables, auprès desquelles il faut maintenir coûte que coûte une distance économique et culturelle, au détriment d'un regard porté vers le haut, c'est-à-dire vers les groupes sociaux mieux dotés, et qui semblent plus figurer comme des modèles à suivre que comme des modèles à éviter [10]. Or, sur les territoires où le vote RN semble être le mieux installé, être du côté de Marine Le Pen revient à se placer du côté des gens respectables, si bien qu'il n'est plus du tout un vote indicible, mais au contraire un motif de fierté [11]. À l'inverse, voter à gauche revient à se placer du côté des « cassos » – les fractions les plus fragilisées des classes populaires – et des immigrés, perçus comme des groupes moins respectables que le sien. Pour ces sympathisants RN, ils viendraient en France et feraient des enfants pour profiter des aides sociales, vendraient ou consommeraient de la drogue, commettraient des vols, auraient une hygiène douteuse [12].
C'est pourquoi, dans les faits divers qu'ils politisent, les identitaires se placent toujours du côté des « gens respectables », de la majorité blanche. Dans un atelier consacré à la construction d'actions pour attirer l'attention des médias, on apprend à les accompagner d'une sémantique racialisante. Le formateur-militant fait état de quatre piliers que tout bon militant devrait avoir en tête lorsqu'il imagine une future action : « l'originalité, l'audace, la finesse et l'insolence ». « Surtout, évitez d'énoncer directement des généralités et préférez partir d'un fait. » Les identitaires aiment en effet s'appuyer sur des faits divers placés sous les feux de l'actualité, qui suscitent une vive émotion : l'affaire René Galinier, le décès de soldats français en Afghanistan, etc.
« Par exemple, le restaurant "Chez papa" emploie des clandestins alors qu'il sert des produits du terroir [13]. Réfléchissez à l'angle. Qu'est-ce que vous voulez dénoncer ? Qu'est-ce que vous voulez faire ressortir ? Dans ce cas, dénoncer le patronat c'est trop vague, mais on peut préciser de quels patrons on parle. Réfléchissez aussi à qui revendiquera l'action : une association ? Les jeunes identitaires ? Le Bloc identitaire ? Ayez à l'esprit que l'objectif d'une action est double. Elle a comme objectif premier de faire interdire des concerts, comme dans le cas de la campagne contre Sniper (un groupe de rap), ou de dénoncer la malbouffe. Mais il y a un enjeu secondaire qui consiste à faire entrer une idée ou un concept dans la tête, comme "sanctuarisation du domicile" dans le cas de l'affaire Galinier [14]. Enfin, réfléchissez à la façon de médiatiser, à travers un communiqué de presse, des photos ou des vidéos, en sachant qu'il faut toujours publier avant le lendemain. Dans le cas d'une prise vidéo, réfléchissez à tout, à filmer le cadre de l'action et à faire des plans généraux, à bien positionner la banderole par rapport à la caméra. Travaillez une mise en scène, comme on l'avait fait pour l'action du Quick halal : "Vous ne servez pas de cochon, ils vont venir à vous !". Donc prévoyez des slogans, des banderoles, des tracts. La banderole est intéressante parce qu'elle fixe le message. N'oubliez pas en la réalisant que le plus important, c'est la vidéo, pas les gens qui sont là. Et ne cherchez pas non plus à copier ou à faire du réchauffé. Essayez toujours d'innover. »
De cette façon, l'immigration devient dans le sens commun la principale cause des maux sociaux, éclipsant les cadrages concurrents de la gauche. Cette dernière est rendue inaudible sur les questions d'immigration, dont l'extrême droite est devenue propriétaire. Elle parvient plus difficilement à exposer ses propres chaînes de causalité dans les médias, et notamment la façon dont les rapports de pouvoir se perpétuent. Il n'en a pourtant pas toujours été ainsi. Jusque dans les années 1970, le discours dominant à propos de l'immigration reposait sur un cadrage « humanitaire », mettant l'accent sur la vulnérabilité d'immigrés qui bénéficient de peu de droits et qui subissent des discriminations racistes. Mais il est concurrencé à partir des années 1990 par un discours conservateur qui associe l'immigration à un trouble à l'ordre public et à une menace pour l'unité de la nation [15]. De personnes à défendre, les immigrés deviennent ainsi progressivement des individus à combattre. Militants et sympathisants d'extrême droite se mobilisent pour faire valoir leur point de vue, et quand les médias relaient le cadrage conservateur du phénomène migratoire, ils participent dans le même temps à invisibiliser le cadrage « humanitaire » concurrent.
Pour le Rassemblement national, l'activité médiatique des identitaires est une aubaine. Le parti se propose de « remettre en ordre » la nation, en l'épurant de ses membres dont il présume qu'ils menacent son équilibre. La prise en charge politique du problème – moins de tolérance, sécurisation du territoire, etc. – est alignée sur le cadrage des identitaires, qui constituent ainsi des alliés objectifs du RN. Plus encore, les identitaires contraignent les politiques à se situer par rapport à un problème qu'ils sont parvenus à formuler et à imposer dans l'espace médiatique. La droite, et parfois au-delà, en concurrence avec le RN pour le même électorat, peut alors être tentée de reprendre la rhétorique de l'extrême droite et les propositions qu'elle formule pour tirer un bénéfice politique de ce cadrage médiatique. Indirectement, la stratégie métapolitique des identitaires contribue ainsi à tirer vers elle le débat public. On voit toute l'importance pour l'extrême droite positionnée dans le champ politique, principalement le Rassemblement national, d'être indirectement soutenue par des alliés positionnés de façon homologue dans le champ médiatique.
Samuel Bouron, Politiser la haine, La Dispute, 2025, p. 63-70.
[1] Colette Guillaumin, L'Idéologie raciste. Genèse et langage actuel, Paris, Folio, 2002 (1972).
[2] Pierre Tévanian, Le Voile médiatique. Un faux débat : « l'affaire du foulard islamique », Paris, Raisons d'Agir, 2005.
[3] Jérôme Berthaut, La Banlieue du « 20 heures ». Ethnographie d'un lieu commun journalistique, Marseille, Agone, 2013.
[4] Pierre Leroux, Philippe Teillet, « La politique de l'apolitique. Le "13 heures de TF1" », Mots, n° 67, 2001, p. 59-69.
[5] Clémentine Berjaud, « Retour empirique sur l'attention oblique. Le cas des discours télévisés d'Hugo Chávez », Réseaux, n° 190-191, 2015, p. 217-246.
[6] Olivier Masclet, L'Invité permanent. La réception de la télévision dans les familles populaires, Malakoff, Armand Colin, 2018.
[7] Maxime Cervulle, Dans le blanc des yeux. Diversité, racisme et médias, Paris, Amsterdam, 2021.
[8] Franck Rebillard et Camille Noûs, « La médiatisation analysée au prisme de la racialisation. Antériorités états-uniennes et tendances de la recherche française », Réseaux, n° 223, 2020, p. 9-42.
[9] Acrimed, Les Médias contre la rue. 25 ans de démobilisation sociale, Paris, Adespote, 2021.
[10] Olivier Schwartz, « Haut, bas, fragile : sociologies du populaire. Entretien avec Annie Collovald et Olivier Schwartz », Vacarme, n° 37, 2006, p. 50-55.
[11] Benoît Coquard, Ceux qui restent. Faire sa vie dans les campagnes en déclin, Paris, La Découverte, 2019.
[12] Raphaël Challier, « S'engager au Front national pour ne plus être des "cassos" ? Le rôle du mépris de classe dans une campagne municipale », Sociétés contemporaines, n° 119, 2020, p. 61-87.
[13] En janvier 2009, une cinquantaine de militants avaient fait irruption dans le restaurant « Chez papa » qui avait été à la tête, l'année précédente, du mouvement des travailleurs sans-papiers.
[14] En 2010, René Galinier avait blessé deux femmes qui s'étaient introduites par effraction dans son domicile, suscitant la création d'un comité de soutien d'extrême droite. Les identitaires soutiendront de la même manière en 2013 le « bijoutier de Nice », qui avait tué un homme après s'être fait braquer.
[15] Rodney Benson, L'Immigration au prisme des médias, Rennes, PUR, 2017 (2013).
21.03.2025 à 11:16
Elvis Bruneaux
Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n'est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 14/03/2025 au 20/03/2025.
« "Pensions ou munitions ?" : la fabrique du consentement à "l'effort de guerre" », Acrimed, 14/03.
« Guerre en Ukraine : montagnes russes dans les médias français », Arrêt sur images, 14/03.
« 8 Mars : "Nous Vivrons", et l'offensive antiféministe dans les médias », Arrêt sur images, 18/03.
« "Qui veut être mon associé ?" sur M6 : le concours Lépine de la start-up nation », Télérama, 14/03.
« "Prisons Club Med", "massages en prison" : derrière les barreaux, la désinformation », Arrêt sur images, 16/03.
« Guillaume Erner et la critique des médias : esquives et aveuglements », Acrimed, 17/03.
« Gaza, chronique d'une faillite médiatique », Off Investigation, 17/03.
« Procès Le Scouarnec : "vulnérabilité chimique", la notion oubliée ? », Arrêt sur images, 17/03.
« Élections professionnelles des TPE : les médias encore démissionnaires », Acrimed, 19/03.
« Mafia médiatique », Contre Attaque, 20/03.
« "60 millions de consommateurs" : mobilisation des salariés et des associations contre la privatisation du magazine », L'Humanité, 14/03.
« La bataille d'agendas continue autour de la holding de l'audiovisuel public », La Lettre, 20/03.
« "J'espère qu'on ne va pas être racheté par Bolloré" : l'École des métiers de l'information se bat pour sa survie, L'Humanité, 15/03.
« Les radios Franceinfo et Ici en grève pour protester contre les coupes budgétaires et la réforme de l'audiovisuel public », Le Monde, 20/03.
« Les journalistes de Nice-Matin en grève », Ici, 20/03.
« Comment "Midi Libre" a déclenché la révolte de ses correspondants locaux », Arrêt sur images, 19/03.
« Guerre d'Algérie : le report par France Télévisions d'un documentaire sur le recours aux armes chimiques par l'armée française suscite la polémique », Le Monde, 15/03.
« L'arrivée de L'Opinion et de L'Agefi inquiète la rédaction des Échos », La Lettre, 18/03.
« Nathalie Saint-Cricq devient directrice de la rédaction nationale de France Télévisions et attise déjà la colère des syndicats », L'Humanité, 19/03.
« 3 000 euros pour une invitée, une chroniqueuse payée sans travailler... Le vrai coût du système Hanouna », Mediapart, 18/03.
« Menaces, lynchage et règlements de comptes : bienvenue chez Cyril Hanouna hors caméra », Mediapart, 18/03.
« Franceinfo se réorganise après les polémiques », Le Monde, 18/03.
« L'achat du silence : enquête RSF sur les clauses de confidentialité qui font taire les journalistes en France », RSF, 18/03.
« Procès des fausses accusations du "Point" : Raquel Garrido et Alexis Corbière dénoncent un travail "bâclé" », Libération, 14/03.
« Actu.fr, Europe 1, France 2, France Info TV, France Inter, Le Point, Ouest France : le CDJM publie huit nouveaux avis », CDJM, 14/03.
« NRJ épinglé pour parjure par la commission d'enquête parlementaire sur les violences dans la culture », Libération, 15/03.
« Déménagement forcé, harcèlement fasciste : comment StreetPress fait face à des défis constants », L'Humanité, 15/03.
« Et si Hanouna n'allait jamais sur M6 ? », Arrêt sur images, 15/03.
« Le magazine d'extrême droite "Frontières", un "organe de propagande antirépublicaine" ? », Le Monde, 16/03.
« Cinq ans après le confinement, les Français n'ont pas abandonné la télé », Télérama, 17/03.
« Quand l'IA se met au service de la lutte contre la désinformation climatique », Télérama, 14/03.
« Après son émission sur Decathlon et les Ouïghours, "Cash Investigation" accusé de bidonnage et visé par une violente campagne de Pékin », Libération, 19/03.
Et aussi, dans le monde : Syrie, Haïti, Kurdistan irakien, Argentine, États-Unis, Chine, Russie...
Retrouver toutes les revues de presse ici.
[1] Précisons-le : référencer un article dans cette revue de presse ne signifie pas forcément que nous y souscrivons sans réserve.
21.03.2025 à 10:49
Acrimed
Un tract pour les marches du 22 mars.
- Racisme, antisémitisme, xénophobie, homophobieUn tract d'Acrimed pour les marches « contre le racisme et le fascisme » (22 mars). Disponible en pdf ici.
Mise en avant de Bruno Retailleau, banalisation du RN, « polémiques » incessantes sur le voile, discours anti-immigration, cabale contre l'humoriste Merwane Benlazar… Sécurité, islam, immigration, autorité : les obsessions de l'extrême droite et de la droite réactionnaire saturent l'agenda des grands médias.
De CNews à (feu) la chaîne C8 en passant par le JDD et le JDNews, Europe 1, Sud Radio, Valeurs actuelles ou Frontières, le pôle réactionnaire se consolide avec l'appui du capital – Vincent Bolloré en tête, puissant promoteur de « l'union des droites » – et influence d'autant plus facilement le reste du paysage médiatique que le barrage à l'extrême droite y est en carton-pâte.
La construction de « la peur de l'islam » est notamment loin d'être une nouveauté, à laquelle contribuent, depuis 2020, les cabales incessantes de la sphère politico-journalistique contre « l'islamo-gauchisme ». De logiques structurelles en routines professionnelles ordinaires, nombreux sont en effet les mécanismes qui, au sein des médias dit « respectables », contribuent depuis au moins quatre décennies à la banalisation de l'extrême droite, à la légitimation de mots d'ordre sécuritaires et identitaires… et de leurs représentants politiques. Éric Zemmour en aura largement profité, dont la candidature à l'élection présidentielle de 2022 a polarisé l'agenda journalistique. Le racisme ? Un formidable outil de carrière au sein des grands médias.
Face à la déprogrammation de C8, les estafiers de Bolloré s'érigent en « défenseurs de la liberté d'expression » et hurlent à la censure alors qu'Hanouna continue d'être diffusé sur les box et que l'extrême droite dispose d'autres fréquences audiovisuelles. La passivité de l'Arcom et des pouvoirs publics face à ce type d'outrances démontre la fragilité des « garde-fous » censés encadrer le débat public. Quand il ne s'agit pas, plus simplement, de complicité : loin d'opérer le moindre « cordon sanitaire » avec les médias Bolloré, les ministres d'Emmanuel Macron ont donné des interviews au JDD chaque semaine entre septembre et mars 2025, tout en figurant fièrement sur plus de la moitié des Unes de l'hebdomadaire à la même période.
Nous assistons donc ni plus ni moins qu'à la radicalisation (à droite toute) du champ politique et de la plupart des chefferies médiatiques ; à l'alignement croissant du « cercle de la raison » sur le pôle le plus réactionnaire de la vie publique, avec lequel il communie dans une fuite en avant autoritaire.
Entamé de longue date, ce processus se durcit et s'accompagne d'une diabolisation systématique de la gauche de rupture et des mouvements antiracistes. De CNews à Europe 1, la marche du 22 mars est assimilée à « une manifestation contre les juifs » (Europe 1, 19/03), une « manif antisémite » selon Plantu (X, 13/03), et La France insoumise est clouée au pilori alors qu'il y a quelques semaines, une large partie des médias s'interrogeaient gentiment sur la signification… du salut nazi d'Elon Musk. Bref, l'orwellisation du débat public bat son plein.
De ce point de vue, le traitement de la question palestinienne est absolument central et agit depuis un an et demi à la fois comme un symptôme… et un accélérateur. Il donne à voir l'état de déliquescence du débat public et les mécanismes par lesquels les médias dominants jouent structurellement contre la pensée critique… et contre la pensée tout court. Il met à jour l'impensé colonial et les œillères racistes qui structurent la lecture de cette guerre génocidaire, d'emblée pensée dans la plupart des grands médias comme « guerre de civilisation » de l'État d'Israël au nom de la défense des « valeurs occidentales ». De déshumanisation des Palestiniens en accompagnement de la propagande israélienne, le naufrage journalistique continue alors qu'à Gaza, des centaines de Palestiniens ont encore péri sous un tapis de bombes au cours des derniers jours.
Face au chaos orchestré par les (extrêmes) droites et leurs relais, il faut faire front et inclure de toute urgence la question médiatique à l'agenda des luttes. Revendiquer notre droit à une information réellement pluraliste et indépendante et mettre enfin à l'ordre du jour une transformation radicale des médias, contre la prédation des capitalistes de tout bord et la marchandisation de l'information !
19.03.2025 à 11:34
Denis Perais
Plus de 5 millions de salariés sont concernés par les élections professionnelles dans les très petites entreprises (TPE). Et pourtant, à chaque fois, c'est le néant médiatique. Après 2012, 2017 et 2021, même rengaine pour les élections 2024 (25 novembre – 9 décembre).
Comme lors des scrutins antérieurs, les (rares) premiers articles soulignent l'importance de l'élection : l'enjeu est « majeur » pour Les Échos (22/10), L'Opinion (24/11) ou Le Progrès (25/11), « crucial » pour Le Républicain Lorrain, Challenges et La Croix (23/11). « Élection capitale », complète Ouest-France (4/12).
« Majeur » et « crucial » ? On a étudié les productions médiatiques d'une cinquantaine de médias entre le 1er novembre et le 10 décembre 2024 (voir le détail en annexe). Bilan : un désintérêt total pour le scrutin. Il y a certes de très rares exceptions : signalons par exemple que le 25 novembre, premier jour du scrutin, Le Progrès y consacre son « dossier spécial de la semaine », décliné en 9 articles.
Mais dans l'audiovisuel, en particulier, c'est le désert. En 40 jours, on atteint un total de 36 minutes de couverture, dont 16 minutes chez Mayotte La 1ère, 8 sur France Culture [1] et 6 sur Ici Pays Basque (ex-France Bleu) [2] – ce qui laisse 6 minutes… pour tout le reste du PAF. De fait, les interviews des « grandes » matinales passent à côté du sujet, y compris quand l'invitée est une représentante syndicale. Aucune question à Natacha Pommet (CGT) sur RTL (15/11) ni à Sophie Binet (CGT) sur France 2 (19/11). Et quand question il y a, c'est à la dérobée. Reçues respectivement sur Franceinfo (12/11) et RTL (26/11), Sophie Binet et Marylise Léon (CFDT) sont toutes deux interrogées sur une décision de la Cour de cassation concernant la possibilité pour l'Union des syndicats Gilets jaunes de concourir au scrutin : 2 minutes pour la première montre en main, et seulement 1 minute pour la seconde. Les deux syndicalistes ont beau préciser que l'enjeu principal n'est en outre pas tant celui-ci que la situation des travailleurs des TPE, les intervieweurs ne s'attardent pas. Et c'est de nouveau à cette question que se résume la couverture des élections par RMC, soit une chronique de 2 minutes : « Élections professionnelles : qu'attendre de la liste "gilets jaunes" qui irrite certains syndicats ? » (25/11).
Le 23 novembre, Sud Ouest pointe des élections « généralement plutôt boudées par les salariés qui connaissent mal leurs modalités ». Même constat dans Challenges – « un scrutin boudé par les salariés » (23/11) –, Libération – « des scrutins [qui] peinent toujours à intéresser les quelque 5 millions de salariés concernés » (28/11) – ou France Inter : dans « Ma vie au boulot » (20/12), si Sandrine Goulon concède qu'« une grande campagne d'information nationale [sur le sujet], oui, ce serait toujours mieux », c'est pour mieux fermer le ban : « Les salariés des très petites entreprises ne voient pas l'intérêt direct de ce scrutin. » De fait, la très faible participation est indéniable (4,07 % en 2024). Mais les médias peuvent-ils s'exonérer de toute responsabilité, alors même qu'ils ne couvrent quasiment jamais ces élections ? D'autant qu'au-delà de l'aspect quantitatif, le désastre principal demeure l'absence de reportages mettant en lumière les conditions de travail de ces travailleurs, dont la parole est, plus que jamais, rendue inaudible [3].
Denis Perais
Annexe : Liste des médias observés entre le 1er novembre et le 10 décembre 2024.
BFM-TV/BFM Business, CNews, Franceinfo, France 2, France 3, France 5, Ici, LCI, M6, TF1, Europe 1, France Inter, Radio Classique, RMC, RTL, Sud Radio, Franc-Tireur, La Croix, Le Figaro, L'Humanité, Le Monde, Le Parisien/Aujourd'hui en France, Les Échos, Libération, L'Opinion, La Tribune, quelques titres de la presse quotidienne régionale (La Montagne, La Provence, La Voix du Nord, Le Républicain Lorrain, Ouest-France, Paris Normandie et Sud Ouest), Le Journal du dimanche, Challenges, L'Express, Le Nouvel Obs, Le Point, Marianne, Paris Match, Politis, Valeurs actuelles, Capital, Alternatives économiques, Causeur, Le 1, Regards, Le Monde diplomatique, Front Populaire, Elle, Madame Figaro, Madmoizelle, Marie Claire, Vanity Fair, ainsi que les sites d'information en ligne Atlantico, Brut, Mediapart, Rue 89 et Slate.
Seule une portion très congrue de la presse fait état des élections professionnelles :
- Le Progrès (11) ;
- Les Échos, Le Républicain Lorrain (7) ;
- Ouest-France (5) ;
- L'Humanité (3) ;
- La Croix, Libération (2) ;
- Challenges, La Montagne, Le Figaro, Le Monde, L'Opinion, Le Parisien/Aujourd'hui en France, Le Point, La Tribune, Sud Ouest (1).
[1] 3min50 dans le « Journal de l'éco » et 4 min de « terrain » dans le Finistère (« Le reportage de la rédaction », 28/11).
[2] À l'occasion de la visite de Mercedes Graciet (CFDT) dans « L'invité de la rédaction » (28/11). On recense également un court article dans la déclinaison Nord-Pas-de-Calais du réseau « Ici » (3/12).
[3] On vous renvoie à ce propos à notre vidéo sur les médias et le travail.
17.03.2025 à 12:00
Ali Kebir
Retour sur un entretien d'Arrêt sur images.
- Leurs critiques et la nôtre / Daniel Schneidermann, "Arrêt sur images", France CultureOn sait que la critique des médias – du moins celle qui ne se complaît pas dans la connivence et la bienséance – n'est pas la bienvenue au sein de ces mêmes médias. Dans l'audiovisuel comme dans la presse, l'exercice est impossible et, d'entraves en censures pures et simples, les exemples ne se comptent plus. Mais peut-on critiquer les médias en dehors des grands médias, en compagnie de l'un de leurs représentants ? Un cas, assez rare, s'est présenté le 5 février 2025 : Guillaume Erner, le producteur et animateur vedette de France Culture, a accepté une discussion avec Daniel Schneidermann sur Arrêt sur images. Peine perdue pour la critique des médias… Mais instructif quant aux mécanismes de défense développés par l'éditocratie pour éviter toute véritable remise en cause.
Pouvait-on s'attendre à ce que Guillaume Erner accepte d'accomplir un retour réflexif sur les « Matins » de France Culture et sur les pratiques de ses confrères et consœurs ? Sans surprise, celui que La Revue des médias présente comme un « amoureux de la complexité » s'est plutôt réfugié dans le « prêt-à-répondre » typique de l'éditocratie. Alternant flagornerie et accusations offensantes, il a excellé dans l'art du déni, de l'autocélébration, de la contorsion et de l'indignation. Meilleur du pire.
Pressé par Daniel Schneidermann de se prononcer sur le double standard qui structure le traitement médiatique de la question palestinienne – très largement documenté [1] –, l'animateur « complexe » en récuse purement et simplement l'existence :
- Daniel Schneidermann : Mon sentiment [...], c'est que [...] les 45 000 morts palestiniens à Gaza n'ont pas été pleurés, célébrés de la même manière que l'ont été les 1 200 morts israéliens du 7 octobre. Voilà, est-ce que sur ce point on peut tomber d'accord ?
- Guillaume Erner : Mais pas du tout !
- Daniel Schneidermann : Pas du tout ?
- Guillaume Erner : Mais pas du tout.
Après le déni, l'autocélébration ? Alors que la question portait sur les médias audiovisuels en général, Guillaume Erner l'esquive en mentionnant son cas particulier – irréprochable, forcément. La stérilité de l'échange donne très vite sa mesure. Lorsque Daniel Schneidermann interroge par exemple le matinalier sur son interview du journaliste palestinien Rami Abou Jamous, au cours de laquelle Erner reprit des éléments de la propagande israélienne dans 10 questions (sur 23), ce dernier allume immédiatement un contre-feu en mobilisant une des armes favorites de l'éditocratie contre la critique d'Israël et de ses relais médiatiques : « ASI ne s'intéresse à mes émissions que lorsque je traite de la question israélo-palestinienne. […] Il y a, vous voyez, une judéo-obsession chez ceux qui font ça. » Ou encore, plus tard :
Guillaume Erner : Je pense que s'il y a quelque chose d'inouï qui devrait réveiller Daniel Schneidermann la nuit tous les jours [...], cette chose-là extrêmement importante c'est, si vous voulez, les milliers et millions de musulmans qui sont aujourd'hui persécutés dans des régions dont personne ne parle, dont tout le monde se fout. Je pense évidemment en premier lieu aux Ouïghours et en deuxième lieu aux Rohingyas. C'est ce qu'on appelle la tache aveugle. S'il y avait une sincérité… Darwich, dans un vers [...] dit finalement que la seule raison pour laquelle on s'intéresse aux Palestiniens [...], c'est parce qu'ils ont comme ennemi les juifs. Quand les musulmans ont comme ennemi les Chinois ou les Birmans, on s'en tape et personne n'en parle, sauf France Culture.
Si l'on ne peut que déplorer l'absence effective d'information sur les peuples opprimés cités par Erner, on ne voit pas bien en quoi, d'une part, cette invisibilisation permettrait d'invalider les carences médiatiques (bien réelles) du traitement médiatique sur la situation à Gaza, notamment au regard des standards de médiatisation fixés par les rédactions en chef au lendemain du 7 octobre 2023 [2]. D'autre part, à notre connaissance, le désintérêt des chefferies médiatiques pour les Ouïghours et les Rohingyas ne va pas de pair avec l'expression d'un « soutien inconditionnel » à leurs oppresseurs chinois et birmans sur les plateaux de télévisions, ni n'est l'occasion d'un déferlement d'expressions racistes et déshumanisantes, comme ce fut le cas à l'endroit des Palestiniens des mois durant. L'un dans l'autre, recourir à l'un des plus ardents défenseurs de l'autodétermination du peuple palestinien, en la personne du poète Marhmoud Darwich, pour assimiler la critique du « deux poids, deux mesures » à un impensé antisémite relève, à tout le moins, d'un profond égarement.
Guillaume Erner refusant catégoriquement de reconnaître le double standard à l'œuvre, il en exonère également les personnalités médiatiques épinglées par Daniel Schneidermann dans son livre Le Charlisme (Seuil, 2025), au premier rang desquelles Sophia Aram – « une de mes intimes », « mon amie », vis-à-vis de laquelle il assume ici sans scrupule un « conflit d'intérêt » – et Caroline Fourest. Car un bon éditocrate protège les siens. S'agissant de cette dernière, le matinalier fait même preuve de loyauté jusqu'à la caricature. N'a-t-elle pas déclaré que les morts palestiniens ne peuvent être mis sur le même plan que les morts israéliens ? La réponse d'Erner est une nouvelle fois une merveille de pensée complexe. D'abord, il semble reconnaître le double standard dans la bouche de sa camarade : « Je ne partage pas du tout cette représentation des choses. Je pense que toute mort est évidemment un drame et il n'y a pas de bonne manière de faire mourir les enfants. » Mais quelques phrases plus tard… volte-face :
Guillaume Erner : Mais par ailleurs attendez, j'aimerais qu'on continue sur Caroline Fourest […]. Imaginons par exemple qu'elle incarne, ce que je ne crois pas, le deux poids, deux mesures dans ce domaine-là, c'est-à-dire qu'elle pense qu'il est bon d'ôter des vies palestiniennes, parce que le deux poids, deux mesures c'est ça […].
Classique, sinon habile opération d'enfumage chez les éditocrates : caricaturer les critiques qui leur déplaisent, rendant ainsi impossible tout examen sérieux de leurs productions. Face à Schneidermann, Guillaume Erner use et abuse sans aucun complexe de ces procédés rhétoriques frauduleux. Évoque-t-on le double standard de nombreux commentateurs de plateau ? Il soutient que Schneidermann voit partout des « gens monstrueux ». La reprise de la propagande israélienne ? « Vous ne trouvez pas dans Le charlisme une seule personne qui soit véritablement un défenseur acharné de Tsahal. Des disciples de Smotrich, en France, il y en a très peu. » Schneidermann évoque-t-il une chronique dans laquelle Erner parle plus volontiers du chapeau de Melania Trump que du salut nazi d'Elon Musk ? « Vous pensez que je suis un nazi en fait ? Et que je veux couvrir [les nazis] ? » Le journaliste d'Arrêt sur images souhaite-il dire « ce qui [l]'a le plus choqué dans [le] livre [d'Erner] » ? Ce dernier le coupe avant de connaître le grief en question : « Je n'aime pas le mot "choqué". Je pense que vous valez mieux que la seule dénonciation de catégories morales qui sous-entendraient que je suis un génocidaire. » L'omniprésence de Caroline Fourest sur les plateaux ? Erner nie l'évidence et balaye d'un revers de main la critique de la mutilation structurelle du pluralisme : « Parce qu'il faudrait la radier à vie ? » ; « Vous voulez qu'elle soit blacklistée ? »… Avant de s'autocélébrer de nouveau : « J'ai invité Ilan Pappé, j'ai invité Shlomo Sand, j'ai invité Elias Sanbar. » Bravo ! Le matinalier épris de complexité ignore-t-il qu'un cas particulier ne saurait constituer une règle générale ?
Autre point aveugle : Erner refuse d'envisager le pouvoir de (dé)légitimation à géométrie variable qu'exercent les chefferies médiatiques – et lui compris. En effet, le problème n'est pas tant de vouloir « radier » Caroline Fourest que de dénoncer leur complaisance persistante à son égard : contrairement à de nombreux soutiens (réels ou supposés) du peuple palestinien sommés en permanence de montrer patte blanche, suspectés et diffamés à longueur d'antenne, assaillis d'injonctions à « condamner » le Hamas, accablés en boucle par les professionnels du commentaire pour des déclarations jugées « inacceptables » dont ils doivent répondre des mois durant [3], Caroline Fourest écume les plateaux sans être jamais (ou presque) mise en situation de devoir justifier les siennes.
Pourquoi défendre autant Fourest ? Parce que dans le champ journalistique, le copinage est un impératif réputationnel, voire ce qui fait et défait les carrières ? La spontanéité désarmante de cette déclaration porterait presque à le croire :
Guillaume Erner : Il y a chez Caroline Fourest toutes sortes de choses évidemment critiquables qu'on peut critiquer. Moi, elle ne me parle plus, donc je ne peux pas en plus dire que c'est une copine, vous voyez, j'aimerais bien qu'elle me reparle. Caroline, si tu peux me reparler, reparle moi !
La déclaration est des plus touchantes... A-t-on un cœur de pierre si on la juge peu professionnelle ? Elle est en tout cas révélatrice des règles du jeu médiatique.
La critique des médias est acceptable – si la cible fait consensus, et que les errements dénoncés se conjuguent au passé… Aussi Guillaume Erner ne ménage-t-il pas ses louanges à Schneidermann pour son ouvrage Berlin, 1933 (Seuil, 2018), qui documente l'aveuglement des élites médiatiques occidentales au moment de l'accession de Hitler au pouvoir. Mais quand la critique soulève la responsabilité actuelle des journalistes, sa légitimé devient… moins évidente. Outre sa dénégation constante du double standard, la critique par Daniel Schneidermann de ses conclusions hâtives dans l'affaire des mains rouges taguées sur le mémorial de la Shoah [4] est qualifiée de « chronique de fou, chronique de malade ». Les analyses des discours de Caroline Fourest et des angles morts de Sophia Aram dans Le Charlisme sont des « spéculations inouïes », une « attaque complétement saugrenue », relevant d'une « architecture intellectuelle complètement folle » qui consisterait à « prêter aux gens des positions qui sont des positions absurdes ». Toute ressemblance…
Erner le montre : les grands médias refusent toute critique qui ne soit pas autorisée, exercée par eux-mêmes dans des chroniques « Médias » inoffensives [5]. Une critique indépendante, qui pointe leurs failles et leurs biais n'a tout simplement pas accès à eux. Acrimed en sait quelque chose. Schneidermann en obtient la confirmation ingénue. Au début de l'entretien, alors que Daniel Schneidermann rappelle avoir été invité à deux reprises sur France Culture au moment de la sortie de Berlin, 1933, Erner a cette réaction intéressante :
- Guillaume Erner : Inviter Schneidermann deux fois à France Culture, ce n'est pas rien.
- Daniel Schneidermann : C'est-à-dire ? Ça veut dire quoi ?
- Guillaume Erner : Ça veut dire, si vous voulez, bon… vous êtes une sorte de caractériel du journalisme et donc…
Mais il faut attendre la fin de l'entretien pour que Guillaume Erner dévoile le fond de sa pensée :
- Guillaume Erner : Comme tous les trois mois, Schneidermann fait un papier assassin sur France Culture, etc., évidemment, on ne va pas inviter quelqu'un qui vient de vous défoncer le pied. Et d'ailleurs à chaque fois que j'ai dit « je vais chez Schneidermann », on m'a dit « mais t'es dingue, qu'est-ce que tu vas foutre chez Schneidermann ? » […] Il y a forcément des copains salariés de France Culture que vous avez déjà défoncés dans vos papiers, donc moi, je ne veux pas avoir ces dix copains déboulant dans mon bureau en me disant : « Salaud ! Pourquoi t'as invité Schneidermann ? »…
- Daniel Schneidermann : Parce que c'est comme ça que ça se passerait ?
- Guillaume Erner : On l'imagine.
Reconnaissons à l'homme le mérite de la franchise. Il admet le plus naturellement du monde – en naturalisant ainsi la pratique – qu'il est normal d'invisibiliser un discours pointant les travers des « copains ». L'idée acquiert une saveur toute particulière quand, sans y voir aucune contradiction, il défendra quelques minutes plus tard l'omniprésence de Caroline Fourest dans les médias au nom de la liberté d'expression et déclarait, quelques minutes plus tôt : « La liberté d'expression […] est vraiment un thème qui m'est cher. » La voix des « Matins » de France Culture est décidément impénétrable ! Alors qu'ils évoquent le licenciement de Schneidermann du Monde pour avoir critiqué publiquement le journal à l'occasion de la publication de La face cachée du Monde de Péan et Cohen, Guillaume Erner ne voit pas le problème de la loyauté aveugle exigée par la norme de l'entre-soi. Non, lui voit plutôt un défaut de personnalité chez le licencié, le qualifiant de « mauvais coucheur », et un défaut de fidélité, consistant à « jouer contre son camp » [6]. Une reformulation élégante du précepte qu'édictait… Cyril Hanouna, lorsque le député Louis Boyard osa critiquer Vincent Bolloré à domicile, sur C8 : « Moi, je ne crache pas dans la main qui me nourrit ».
Mais Guillaume Erner est un journaliste « cérébral » – comme le dit son ex-patronne. Il a donc une théorie originale sur la goujaterie critique de son hôte. Il y aurait selon lui une « méthode Schneidermann » qui consisterait « à taper d'abord sur ceux qui veulent faire la paix. Je m'explique. [...] C'est-à-dire que tout ce qui incarne une position médiane et centrale. France Culture, parce que vous avez fait plusieurs papiers assassins contre moi, contre la chaîne. Tout ce qui pourrait relever d'une position de paix, d'une position équanime est visé [...]. »
La critique des médias est inconséquente et dangereuse, puisqu'elle s'en prend au cercle des gens « raisonnables », qui sont naturellement des « faiseurs de paix », au nombre desquels Guillaume Erner se compte évidemment. Derrière ces fariboles, se cache une vérité toute simple, qu'Erner finit par énoncer : le crime qu'a commis Schneidermann, c'est d'avoir critiqué France Culture, « que vous défoncez à chaque fois que vous le pouvez, alors que vous devriez nous protéger tous les jours ». « Protéger »… ou « adouber » ? Pour l'aristocrate du PAF, la seule critique légitime serait celle qui le valide. En toute logique, on ne peut rien reprocher aux « meilleurs »… On ne peut rien trouver à redire non plus à leurs équations orwelliennes : relayer la propagande de guerre israélienne, c'est œuvrer à la paix. La cohérence intellectuelle est une pulsion déraisonnable. Invisibiliser la critique des médias, c'est défendre la liberté d'expression.
Ali Kebir, avec Pauline Perrenot et Maxime Friot
[1] Voir notre rubrique « 2010-… La désinformation continue ».
[2] Rappelons par exemple qu'entre le 7 octobre et septembre 2024 selon l'INA, « près de la moitié de la médiatisation du conflit Israël-Hamas [sur les quatre chaînes d'information en continu] a été concentrée sur les deux premiers mois », dont on se rappelle en outre fort bien la teneur…
[3] Voir par exemple « Acharnement médiatique contre Rima Hassan », Acrimed, 31/05/2024 ou « Conflit israélo-palestinien : calomnies médiatiques contre LFI ou "La Formation infréquentable" », Acrimed, 26/10/2023.
[4] Sans preuve, il a laissé entendre que les coupables de ce forfait antisémite étaient des militants pro-palestiniens. Voir Daniel Schneidermann, « La preuve par les mains rouges », Libération, 26/05/2024.
[5] Sauf, éventuellement, pour un concurrent.
[6] Quand il n'identifie pas plus simplement… une « pulsion » : « Vous avez une sorte de dibbouk intérieur, [...] une sorte de fantôme intérieur, une sorte de petit diable en yiddish. C'est pas un méchant diable, mais bon, c'est un diable, qui est embêtant et qui vous oblige à montrer que votre probité, votre intégrité vous conduit à jouer contre votre camp. »
14.03.2025 à 11:08
Elvis Bruneaux
Critique des médias : une revue de presse hebdomadaire. Si ce n'est exhaustive, au moins indicative [1]. Au programme : du 07/03/2025 au 13/03/2025.
« Cisjordanie, grande oubliée des médias », Acrimed, 12/03.
« Du JDD au JDNews : et au milieu de l'extrême droite trône le gouvernement, Acrimed, 10/03.
« Balance ton putsch : Hanouna se rêve en Trump français », Blast, 11/03.
« Les médias du milliardaire Vincent Bolloré défendent désormais ouvertement la Russie », Le Monde, 8/03.
« Sur CNews, l'heure des pro-russes ? », Arrêt sur images, 13/03.
« Cyril Hanouna en roue libre, les dirigeants de M6 sous pression », Libération, 12/03.
« Cher Kevin Bossuet », Blast, 8/03.
« Kevin Bossuet : 1053 posts effacés en 24 heures », Blast, 10/03.
« L'"affaire" des normes de panonceaux : comment Europe 1 nourrit le populisme miléiste », Libération, 7/03.
« Frédéric Beigbeder, fossile-type de l'homme du XXème siècle », Arrêt sur images, 7/03.
« Chez "Estelle Midi", les enfants, c'était mieux avant ! », Arrêt sur images, 8/03.
« "L'île de la tentation", sur W9 : lubrique à brac », Télérama, 7/03.
« Rima Hassan et le Hamas : l'inaudible réponse ? », Arrêt sur images, 12/03.
« Aphatie, RTL, les nazis et l'Algérie : ce que révèle la polémique sur l'état de nos médias », Le Média, 12/03.
« Pierre-Édouard Stérin en passe d'entrer au capital d'Explore Media », La Lettre, 12/03.
« Le patron de RTL nommé directeur général de BFM RMC », Libération, 12/03.
« Qui pour succéder à Delphine Ernotte ? L'Arcom lance la course à la présidence de France Télévisions », Libération, 11/03.
« Réforme de l'audiovisuel public : Rachida Dati confie une mission à Laurence Bloch, ex-directrice des antennes de Radio France », Le Monde, 10/03.
« TV5Monde : Kim Younes lance ses travaux pour "moderniser" le groupe audiovisuel francophone », Le Monde, 8/03.
« Franck Annese, le boulimique patron de So Press », Le Monde, 8/03.
« La chaîne TV de Daniel Kretinsky trouve son secrétaire général », La Lettre, 10/03.
« Jean-Michel Aphatie quitte RTL après ses propos sur Oradour-sur-Glane en Algérie », Le Monde, 9/03.
« Ce que dit la démission de RTL de Jean-Michel Aphatie, par Daniel Schneidermann », Libération, 8/03.
« "Midi libre" va accueillir un nouveau directeur de la rédaction, Olivier Marino, venu de "Nice-Matin" », Le Monde, 10/03.
« La nouvelle stratégie digitale de BFM et RMC crée des tensions au sein des rédactions », Le Figaro, 7/03.
« Guerre d'Algérie : France Télévisions revient sur sa décision de déprogrammer un documentaire sur l'usage des armes chimiques par la France », L'Humanité, 11/03.
« Procès "Squarcini" : RSF salue la condamnation des personnes impliquées dans la surveillance et l'infiltration de la rédaction de Fakir », RSF, 7/03.
« Seize ans après, Claude Askolovitch tente de classer l'affaire Siné », Acrimed, 7/03.
« Avant leur assemblée générale, les Ami.es de l'Huma veulent se réinventer », L'Humanité, 9/03.
« "Intimidations", "menaces" : les méthodes controversées d'un journaliste du "Point" », Arrêt sur images, 11/03.
« Carte "corporate" : les salariés de France TV ont-ils droit à 4 000 euros de frais professionnels par mois ? », Libération, 11/03.
« Le CDJM publie une recommandation consacrée au traitement médiatique du fait divers », CDJM, 10/03.
« Attaqué par la bollosphère, Emmanuel Macron découvre la lune », Libération, 12/03.
« Le Parisien, Mediapart… les procédures très originales de Gérard Depardieu contre les médias », L'Informé, 12/03.
Et aussi, dans le monde : États-Unis, Kenya, Syrie, Syrie (bis), Syrie (ter), Belize, Guatemala, Allemagne pour sa loi sur les services de renseignement fédéral, Burundi, Philippines, Azerbaïdjan...
Retrouver toutes les revues de presse ici.
[1] Précisons-le : référencer un article dans cette revue de presse ne signifie pas forcément que nous y souscrivons sans réserve.
14.03.2025 à 10:32
Pauline Perrenot
Depuis l'allocution d'Emmanuel Macron à propos de la guerre en Ukraine, le 5 mars, les grands médias sont en ordre de marche. Réhabilitation du président en « chef de guerre », patriotisme exacerbé, concert militariste et glorification des industriels de guerre… Mené tambour battant, le SAV du discours présidentiel s'accompagne d'une nouvelle séquence de matraquage patronal contre le « modèle social » et pour « travailler plus » au nom, prétendument, de l'« effort de guerre » : « Pensions ou munitions ? » ; « Les canons ou les allocations ? » Signés Dominique Seux (Les Échos, 10/03) et Étienne Gernelle (RTL, 10/03), les deux slogans donnent le ton.
Les haut-parleurs médiatiques s'en donnent à plein poumon. « Faire le tri des dépenses budgétaires et sociales au profit de l'impératif militaire », sermonne Nicolas Beytout dans L'Opinion (5/03), dont la Une s'enthousiasme pour « cette rigueur qui vient » : « Concrètement, détaille un second journaliste, il pourrait s'agir de travailler plus longtemps (de quoi torpiller le conclave sur les retraites…), de ne plus indexer les retraites sur l'inflation, de supprimer les dépenses sociales les moins utiles, d'augmenter le taux d'emploi… » Et c'est peu dire que le quotidien entend peser sur les « réformes » envisagées par Emmanuel Macron. « Pas d'échappatoire, il faut réduire les dépenses publiques », prescrit de nouveau Nicolas Beytout deux jours plus tard (7/03), listant les coups de boutoir à imposer « aux collectivités locales et à la sphère sociale » : « âge de la retraite, assurance maladie, chômage, charges sociales, tout devra être questionné. » « Effort de guerre : bientôt la retraite à 70 ans ? », martèle la rédaction, préconisant que la France adopte à cet égard une « Danemark attitude ».
Même tonalité aux Échos (10/03), où Dominique Seux affirme que « travailler plus est le meilleur moyen de financer l'effort nécessaire pour nos armées », tout en suggérant à Emmanuel Macron de se tenir à distance de ce débat – « méthode » oblige –, afin de ne pas offrir « un angle d'attaque trop facile à ses adversaires », lequel risquerait de fragiliser l'impérieux « consensus sur l'effort en faveur des armées. » Saigneur en chef… et conseiller du prince.
Par intérêt bien compris, Le Figaro – propriété du groupe Dassault, fleuron de l'armement français ayant réalisé plus de six milliards d'euros de chiffre d'affaires en 2024 –, ne prend quant à lui aucune pincette dans cette vaste opération de propagande. Tous ses lieutenants sont d'ailleurs sur le pied de guerre. Le 7 mars, Guillaume Tabard et Gaëtan de Capèle parlent d'une seule voix : « Il n'y a pas d'autres solutions que de s'attaquer enfin sérieusement aux dépenses de l'État », écrit le premier, avant que le second enjoigne de « dire la vérité crue, telle qu'elle est, en cessant de tourner autour du pot. La voici : notre sacro-saint modèle social […] ruine consciencieusement le pays et le prive de toute marge de manœuvre financière. » Les discussions syndicales et patronales en cours sur la réforme des retraites imposée au forceps ? « Quel clin d'œil pathétique », se désespère Dupond ; Dupont communie : « Il faut se pincer pour le croire. » Le 9, c'est au tour de l'inénarrable Nicolas Baverez de rédiger modestement le « mode d'emploi » du « réarmement ». Sans surprise, « réorienter […] les dépenses de l'État-providence […] vers la défense » et « renouer avec la croissance, la compétitivité et le plein-emploi » via « la modernisation du pacte social » constituent « la seule solution ». Et ainsi de suite.
Dans la matinale de France Info (11/03), face à Manuel Bompard (LFI) qui dénonce une « stratégie du choc » visant à faire accepter des « politiques de régression sociale » la journaliste Salhia Brakhlia joue (très mal) l'ingénue – « Vous pensez à quoi ? » – avant de soutenir mordicus qu'un tel cap « ne vient pas du gouvernement […]. Et ça ne vient pas du président. » Fichtre ! « Face aux défis que soulèvent la menace russe et l'agressivité commerciale américaine, le ministre délégué à l'Europe Benjamin Haddad […] assume de dire aux Français qu'il faudra travailler plus. Assurance chômage, taux d'emploi, retraites par capitalisation… Il faut, selon lui, accélérer les réformes », lisait-on pourtant le même jour dans La Voix du Nord. Et le 6 mars, dans la matinale de RTL, le même ministre déclarait : « Vous ne pouvez pas dire, le mardi : "Il faut continuer à soutenir l'Ukraine, il faut augmenter nos budgets de défense, il faut faire l'autonomie stratégique" et le mercredi, dire […] : "On va revenir à la retraite à 60, 62 ans et on va travailler moins". […] Quand vous voyez les voisins autour de nous qui travaillent plus, c'est ça aussi qui donne des marges de manœuvre pour pouvoir augmenter nos budgets défense. » Salhia Brakhlia n'a pas bien lu ses fiches [1] …
À sa décharge, il serait injuste de s'écharper sur le suivisme (ou non) des médias dans cette affaire, tant les injonctions à « travailler plus » y sont déclinées sur tous les tons depuis un siècle... en toute « autonomie ». Ainsi, nul besoin qu'Emmanuel Macron dicte aux éditorialistes la ligne à prescrire : homogénéisation libérale oblige, ils le font très bien tous seuls ! Le Monde notamment, qui, par voie d'éditorial, ne résiste pas à « sonner l'heure d'un douloureux réveil budgétaire. […] Le réarmement du pays, bien plus endetté que ses voisins, place l'exécutif dans la situation très délicate d'avoir à remettre à plat les dépenses de l'État, des collectivités locales et de la Sécurité sociale pour trouver des gisements durables d'économies. » (7/03) Ni une ni deux, Françoise Fressoz profite de cette ligne éditoriale officielle pour enfoncer le clou – « le mot "économies" reste […] tabou » –, fustiger « les partenaires sociaux » qui « peinent à prendre la dimension du moment » et, bien sûr, parfaire son opus courtisan : « Depuis sa réélection en 2022, Emmanuel Macron tente, en vain, de convaincre le pays qu'il ne parviendra à préserver son modèle qu'en travaillant plus. » (Le Monde, 12/03)
Au Parisien, c'est François Lenglet qui est appelé en renfort pour dispenser, avec toute la mesure qu'on lui connaît, la leçon de catéchisme – version « revancharde » (9/03) :
François Lenglet : Nous avons affecté les dividendes de la paix à l'État-providence. Son développement a atteint son sommet sous Macron, avec les dispositifs Covid uniques au monde par leur générosité. Avec l'assurance-chômage pour les démissionnaires, les lunettes à zéro euro, le plan Vélo, le pass Culture, le bonus pour faire réparer son grille-pain, les subventions pour faire repriser ses chaussettes… Du délire. C'est ce comportement collectif de cigale qu'il va falloir payer aujourd'hui […].
Inquiète à l'idée de perdre le peloton, La Tribune Dimanche se fend d'un sondage (Ipsos) aux petits oignons, cas d'école du verrouillage du débat public. Interrogés sur les modes de financement du réarmement, les sondés ne disposent que de trois « choix » : « Augmenter le déficit en sortant les dépenses liées au budget de la défense de la règle des 3% » ; « Faire des économies sur d'autres dépenses (éducation, environnement, santé…) » ; « Augmenter le temps de travail ». Et rien d'autre. En guise de deuxième corde au cou – les sondeurs débordent d'idées novatrices pour neutraliser à l'avance d'éventuels désagréments –, Ipsos offre à ses interviewés la possibilité d'approuver ces propositions, de s'y opposer… mais aussi de faire valoir une « approbation de principe car la situation le justifie » ! Vous avez dit « l'opinion, ça se travaille » ? Sauf que patatras ! 49% des sondés sont opposés au sacrifice des services publics (seuls 15% l'approuvent) et 50% n'entendent pas travailler plus (ce à quoi ne consentent que 13% du petit échantillon). Qu'à cela ne tienne pour le directeur de l'hebdomadaire, Bruno Jeudy : « La victoire aime l'effort » titre-t-il son éditorial, dans lequel il affirme que « dans ce contexte qui exacerbe les peurs et les passions, les Français – comme le montre notre sondage – semblent prêts à accepter des sacrifices pour doter notre pays de moyens nécessaires à une augmentation importante du budget militaire et à la garantie d'une paix solide et durable en Ukraine. » Sans doute rattrapé par son inconscient déontologique, il poursuit, un tantinet amer :
Bruno Jeudy : Reste à savoir si, demain, les actionnaires renonceront à une partie de leurs dividendes, les retraités consentiront une désindexation de leur pension sur l'inflation, les jeunes donneront quelques mois pour la réserve militaire, les actifs sacrifieront quelques jours de RTT. On sait bien que, souvent, les exemplaires, ce doit être les autres.
Inutile de déplier à l'infini la partition : elle est à l'identique à peu près partout dans la grande presse. Vissée à ses penchants militaires aux accents glucksmaniens, Libération ne peut faire valoir sa « distinction » qu'à travers des filets d'eau tiède. Jonathan Bouchet-Petersen : « En France, si l'augmentation des dépenses militaires devait abîmer encore un peu plus nos services publics et notre modèle social, ou servir de prétexte à une moindre prise en compte de l'urgence climatique, "l'effet drapeau" dont l'exécutif profite risque d'être de courte durée. » (11/03) Si patronat et gouvernement n'étaient pas déjà KO debout, peu de chance qu'ils survivent à l'uppercut de la directrice adjointe de la rédaction :
Alexandra Schwartzbrod : Le chef de l'État en profiterait-il, au prétexte qu'il faut financer le réarmement du pays, pour étouffer le débat renaissant sur l'opportunité de sa sacro-sainte réforme des retraites et affaiblir le modèle social ? Ce serait dommage. Et un jeu périlleux. L'opinion a peur mais elle sait reconnaître une entourloupe.
Espérons qu'elle sache également identifier les faux impertinents. Ainsi, si Libération s'oppose sans ambages à la curée sociale – et le fait savoir, notamment dans son édition du 13 mars où des journalistes dénoncent plus frontalement l'« offensive sur le "si-généreux-modèle-social-français" » et un débat public sous forme de « foire aux idées (de droite) » –, la direction ne cesse de jouer la carte de « la raison ». Pour Alexandra Schwartzbrod en effet (13/03), si le cadrage médiatico-politique est « extrêmement dommage », c'est surtout, au bout du compte, parce qu'il « ne fera pas du bien à une société déjà très clivée » et nuira, par conséquent, à l'impérieux consensus : « Le renforcement de la défense du pays et de l'UE […] se fera d'autant plus facilement qu'il obtiendra l'adhésion du plus grand nombre », avance doctement la co-directrice de Libération, pour mieux camper le rôle d'éditorialiste-prescriptrice : « Les hausses d'impôts […] permettraient, convenablement dosées, de demander un effort aux Français qui en ont les moyens, salariés ou retraités, patrons ou artistes, et aux grandes entreprises. »
Dans un tel climat, il semble pour le moins superflu que le patron du Medef se fatigue à courir les studios de RMC dès potron-minet pour vanter le « modèle danois » de retraite à 70 ans (4/03). L'AFP peut également se dispenser de donner de l'écho aux premières mesquineries patronales venues, parmi lesquelles celles du directeur général de BPI France [2], lancées lors de l'interview qui lui fut généreusement accordée dans la matinale de France Culture (5/03). De même, on ne saurait que trop conseiller aux chefferies médiatiques d'économiser leurs experts de référence et autres think tanks de cœur : l'audiovisuel dispose d'abondantes ressources en interne où, partout, l'« appel à la mobilisation » d'Emmanuel Macron a été reçu 5 sur 5.
Dans ce concert d'unanimisme, le pouvoir politique sait aussi pouvoir compter sur une caisse de résonance médiatique pour « tester » ses différentes propositions de financement, observer le « bruit » qu'elles engendrent et mesurer leur réception. Quitte à ce que tout et n'importe quoi soit aussi vite périmé qu'écrit ? Le 9 mars par exemple, dans La Tribune dimanche, la journaliste économique Fanny Guinochet fait savoir que « selon nos informations, la préférence de Bercy pour financer les dépenses militaires est de réorienter les fonds du livret A. » Deux jours plus tard (11/03), Le Parisien fait savoir que « le ministère de l'Économie privilégie, selon nos informations, l'assurance vie et l'épargne retraite » avant de lister « les pistes écartées » par Bercy… parmi lesquelles « le livret A, "faiblement compatible" »… De-ci, de-là, en fonction des jours et des humeurs, les grands médias certifient également l'inclinaison du pouvoir pour un « grand emprunt national ». Au rythme où vont les choses, et si tel devait être le cas, ne doutons pas que l'éditocratie saura (nous) mettre la main à la poche. Et, qui sait, mobiliser ses dessinateurs de référence pour raviver, en couleurs cette fois-ci, la propagande du siècle dernier façon Poulbot.
Pauline Perrenot
[1] La journaliste, qui dédouane également le président de la République, est sans doute passée à côté de la vaste opération de communication qu'orchestrait la PQR il y a moins d'un mois : « Emmanuel Macron prévient les Français qu'ils doivent se préparer à des sacrifices au moment où le Danemark réfléchit à repousser l'âge de la retraite à 70 ans pour financer sa défense », rapportait ainsi Le Progrès (19/02), mais aussi – au mot près – le Dauphiné Libéré (18/02), Le Bien public, Le Journal de Saône et Loire ou encore L'Est Républicain (19/02). Autant de sources que Salhia Brakhlia aurait pu corroborer en lisant sa propre presse locale : « Le Danemark a la cote auprès du pouvoir » (Le Parisien, 20/02).
[2] Ce dernier invite notamment à ne « plus accepter de prendre un euro de dette de plus pour financer des dépenses de prestations sociales pures […]. La dette, ça sert à financer les investissements, des canons ou des centrales nucléaires, pas le Doliprane de ma mère ! »
12.03.2025 à 11:27
Pauline Perrenot
Invisibilisation, présentisme et dépolitisation.
- 2010-... La désinformation continue / Israël, PalestineÀ la mi-janvier, les raids et les bombardements de l'armée israélienne à Jénine, notamment, ont replacé temporairement la Cisjordanie sous les feux médiatiques après des semaines, sinon des mois de quasi-silence. Il en va ainsi depuis le 7 octobre 2023 (et bien avant) : de coups de projecteurs en trous noirs, l'information se fabrique au rabais et la dépolitisation prospère.
Dans de nombreux médias, l'information sur les territoires palestiniens occupés est encodée selon le système binaire, ce langage à deux valeurs : 0 et 1. 0 : « rien » ; 1 : « violences ». Citant le Jerusalem Post, Courrier International nous apprend ainsi le 22 janvier qu'« avec le cessez-le-feu dans la bande de Gaza, "un calme jamais vu depuis le 7 octobre 2023" règne en Israël […]. C'est également le cas dans l'enclave palestinienne ; mais pas en Cisjordanie où, depuis quelques jours, "la tension monte à nouveau" ». Quelles coordonnées de terrain justifient-elles que l'on parle de « calme » à Gaza ou de « calme » en Israël, a fortiori si l'on adopte le point de vue des familles d'otages ou des Palestiniens qui y sont emprisonnés, discriminés et réprimés ? Mystère… Et sauf à ne pas envisager l'occupation militaire de la Cisjordanie comme un cadre générant structurellement de la violence, comment considérer la « tension » comme une donnée conjoncturelle qui ne surgirait que « depuis quelques jours » seulement ? Et boule de gomme. Du reste, le titre de Courrier International annonçait clairement la couleur : « Après le cessez-le-feu à Gaza, la Cisjordanie entre en ébullition ». Subitement… en ce 22 janvier.
Mêlant le présentisme à la dépolitisation, cette « hyper-événementialisation » médiatique n'en est pas moins largement répandue. Si l'ampleur et l'intensité des attaques israéliennes depuis la mi-janvier marquent bel et bien une rupture – selon l'ONU, au 10 février, 40 000 Palestiniens avaient déjà été expulsés des camps de Jénine, Tulkarem, Nour Shams et El Far'a [1] –, un suivi (même partiel) de la situation en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023 devrait exclure tout cadrage de l'information à base de « rebonds » ou de « regains » des « tensions ».
De même, le traitement journalistique consistant à cloisonner les offensives militaires israéliennes en affirmant que ces dernières – qui n'ont nullement pris « fin » avec le « cessez-le-feu » – se déplaceraient « désormais » en Cisjordanie – laquelle aurait été épargnée auparavant – recouvre un biais majeur : comme s'il n'en allait pas d'une seule et même guerre d'anéantissement contre l'ensemble des Palestiniens et de leurs organisations, où qu'ils et elles se situent. Comme nous l'écrivions il y a un an, ce cadrage dominant entretient une dilution, voire une disparition de la question nationale palestinienne et accompagne, consciemment ou non, la rhétorique et la politique israéliennes visant à séparer le sort de Gaza de celui de la Cisjordanie et des Palestiniens d'Israël.
Car le cas de Courrier international est loin d'être isolé. « Après Gaza, la Cisjordanie dans le collimateur de l'armée israélienne », peut-on lire par exemple aux Échos (6/02) ; « Opération "Mur de fer" : "Après Gaza, la Cisjordanie dans la ligne de mire d'Israël ?" » interroge France 24 (22/01), qui se distingue pourtant régulièrement par des émissions et reportages de très bonne facture. Au Figaro (23/01), on apprend que « depuis dimanche dernier […], le front semble s'être déplacé dans ce territoire palestinien »… « militairement occupé par Israël depuis 1967 », l'auteur n'y voyant, de toute évidence, aucun paradoxe. Même esprit sur France Inter, où Pierre Haski parle d'une « guerre [qui] se déplace en Cisjordanie » (22/01). « C'est vrai que depuis l'entrée en vigueur de la trêve dans la bande de Gaza, on a comme l'impression que le front s'est déplacé en Cisjordanie », paraphrase quelques jours plus tard un présentateur sur RFI (27/01). « C'est une sorte de second front, ouvert par l'armée israélienne après celui de Gaza », avance également le 20h de France 2 (24/01), qui informait pourtant de la dite « ouverture » de ce « front »… dès décembre 2023, et indiquait, en août 2024, qu'Israël y « poursuivait son opération militaire ».
« Cisjordanie, le nouveau front » titre même Le Parisien (23/01), dont l'envoyé spécial Robin Korda, fidèle à la ligne résolument pro-israélienne du quotidien, réussit l'exploit de signer un « reportage » dans l'ouest de la Cisjordanie… embarqué avec des colons, sans qu'un seul Palestinien soit cité. La veille, Le Parisien se demandait si la Cisjordanie serait « la prochaine cible des volontés expansionnistes de l'extrême droite israélienne » (22/01) et répondait, décidément fort clairvoyant et bien informé, à sa propre question : « Pas si sûr. »
Ce lexique et ces formulations biaisés sont d'autant plus regrettables que certains des médias cités plus haut ne font pas nécessairement l'économie d'informations utiles pour contextualiser la situation, telles que le nombre de Palestiniens tués en Cisjordanie depuis octobre 2023, par des colons ou par l'armée israélienne. Cette titraille, qui véhicule des visions biaisées et partiales du conflit, témoigne donc surtout d'une information au rabais, écrite à la va-vite. « Tout empire depuis le 7 octobre et tout le monde le sait, avance auprès d'Acrimed Jean Stern, auteur de nombreux reportages en Cisjordanie, dont le dernier est paru sur Orient XXI le 20 janvier. On ne peut pas faire semblant que ça n'existe pas puisqu'en Cisjordanie, pour qui veut, on a quand même beaucoup de sources d'informations, ne serait-ce que par la lecture du Haaretz avec les papiers d'Amira Haas mais aussi les dépêches de l'AFP, tout simplement. » Une information que les journalistes pourraient en outre facilement corroborer depuis leurs bureaux parisiens, notamment en se reportant aux rapports de l'ONU, d'ONG partout dans le monde [2], mais surtout aux bilans hebdomadaires de l'OCHA et à ses tableaux mensuels : au 31 décembre 2024, plusieurs semaines avant l'offensive israélienne baptisée « Mur d'acier », l'organisme faisait état de 806 Palestiniens tués en Cisjordanie depuis le 7 octobre 2023 ; 863 selon le dernier rapport en date paru un mois plus tard, entre autres exactions.
Parallèlement, des reportages de qualité paraissent dans la presse quotidienne nationale – notamment au Monde et dans Libération. Sans surprise, ces derniers sont pour la plupart l'œuvre de correspondants présents sur le terrain. Si le critère ne fait pas foi en toute circonstance, comme on l'a vu dans le cas du Parisien, il garantit néanmoins dans ces journaux une approche bien moins court-termiste… et nettement moins dépolitisée : le 22 janvier par exemple, Libération témoigne à la fois d'une invasion particulièrement meurtrière à Jénine – « C'est beaucoup, c'est plus que d'habitude » – tout en rappelant aux lecteurs que les raids de l'armée israélienne, notamment dans le camp de réfugiés, « sont, ces trois dernières années, quasi quotidiens. » De toute évidence, la « guerre » ne s'est donc pas subitement « déplacée » en Cisjordanie en janvier 2025…
Sans un suivi réel, régulier et approfondi des dynamiques sur le terrain, pas d'information fiable. Ce n'était pas le cas avant le 7 octobre 2023, c'est très loin d'être le cas depuis… Les outils de l'INA permettent de mesurer l'ampleur de cette désertion informationnelle, en particulier dans la plupart des journaux télévisés du soir : sur toute l'année 2024, on ne compte par exemple que 18 occurrences du terme « Cisjordanie » au 20h de France 2. 13 dans le journal de M6. Le chiffre tombe même à 8 et 6 occurrences dans les journaux de France 3 et TF1. Arte relève quelque peu le niveau : 98 occurrences sur une année, deux fois plus que les quatre autres médias réunis…
Le constat s'aggrave quand on se penche sur la répartition chronologique des occurrences en question :
En dehors d'Arte, on constate ainsi que la Cisjordanie est restée hors-champ des JT pendant des mois entiers, parfois plusieurs consécutifs : sur France 2 ce sont, à deux reprises, trois mois sans information (février-avril ; octobre-décembre), et sur TF1 six mois de trou noir ininterrompu (février-août). On parle là, rappelons-le, des deux journaux télévisés les plus regardés en France, rassemblant des millions de téléspectateurs chaque soir. Sans surprise, les périodes couvertes par les cinq médias réunis coïncident avec des raids israéliens de grande ampleur, notamment à Jénine et Tulkarem en août 2024. Quant au mois de janvier, l'information a surtout porté sur l'offensive militaire de l'armée israélienne dans un hôpital de Jénine. « L'incroyable opération commando d'Israël » titrait à l'époque une émission de David Pujadas sur LCI, tandis que le site du groupe TF1/LCI reproduisait une dépêche AFP qui présentait les événements sur un plan fictionnel, « comme dans la série "Fauda" » [3] (30/01)...
Pis : le nombre d'occurrences – soit à chaque fois qu'un terme est mentionné verbalement dans un JT selon la notice méthodologique de l'INA – ne correspond pas nécessairement au nombre de reportages. Nous avons par exemple retrouvé la trace des productions du 20h de France 2 associées aux 18 occurrences recensées par l'INA sur l'année 2024. Résultat ? Seulement cinq reportages. Un paru en janvier, deux en juillet et les deux derniers en août 2024 [4]. 11 minutes et 37 secondes au total.
Inévitablement, une couverture aussi discontinue ne peut être que partielle et mentionner des offensives israéliennes dans telle ou telle localité, sans que leurs conséquences à court et moyen termes ne fassent l'objet du moindre suivi. Exemple édifiant : le 30 janvier, le site internet du groupe TF1/LCI met un terme à un « direct » en Cisjordanie, entamé quatre jours auparavant, quelques minutes seulement après avoir fait état d'une attaque de drones israéliens dans le nord de la Cisjordanie et d'un bilan humain « revu à la hausse ». Traduisons : Israël attaque, des Palestiniens meurent… et l'information s'arrête.
Le bilan des matinales radio – soit la tranche comprise entre 6h et 10h du matin pour l'INA – est tout aussi précaire. Pour s'en faire une représentation plus concrète, nous avons privilégié une comparaison de la surface médiatique des termes « Cisjordanie », « Gaza », « Palestine » et « Israël ».
Le cas des radios privées est particulièrement frappant : en 2024, l'INA ne répertorie que 58 occurrences du terme « Cisjordanie » dans les matinales d'Europe 1, 51 sur RTL et 48 sur RMC [5]. Les proportions sont relativement équivalentes sur les chaînes d'information en continu, dont l'INA répertorie les contenus de manière plus exhaustive, entre 6h du matin et minuit. On mesure, par exemple, la place totalement résiduelle qu'occupe l'information sur la Cisjordanie à l'antenne de BFM-TV [6] :
« Du point de vue de nombreuses directions de médias, il n'y a aucune envie d'approfondir le terrain, constate Jean Stern. Quand je suis allé à Naplouse au printemps 2024, j'étais le premier journaliste occidental que voyaient mes interlocuteurs depuis octobre 2023 ! Naplouse, c'est à 45 minutes de Jérusalem… Le discours israélien, structuré, construit, les éblouit et ils ont l'impression que les violences débarquent d'un coup… Smotrich [le ministre israélien des Finances, NDLR] a dit en janvier qu'il fallait réduire Jénine et Naplouse à "l'état de ruines". On parle de villes de 100 000 et 200 000 habitants. Mais ces gens-là n'existent pas. On ne veut pas les voir. »
Une seule illustration, à l'antenne de BFM-TV le 2 février 2025. Alors que le présentateur Sami Sfaxi introduit un sujet sur la ville de Jénine, bombardée par Israël, il déclare : « On part au Proche-Orient à présent puisque l'armée israélienne mène une opération en Cisjordanie occupée. […] On vous retrouve justement sur place Clémence Dibout, vous êtes à Tel-Aviv pour BFM-TV. » Un abus de langage pour le moins significatif : la « grand reporter » n'est pas « sur place », mais en Israël, à plus de 100 kilomètres de Jénine, un lieu pourtant accessible aux journalistes, comme le reste de la Cisjordanie, contrairement à la bande de Gaza sous blocus israélien. Il n'est par conséquent pas étonnant que le direct qui s'ensuit soit une information sans chair, articulée autour des sources les plus influentes et les plus accessibles… « sur place » [7] : « Dans son communiqué de presse, l'armée israélienne a expliqué qu'elle visait des infrastructures terroristes avec un risque d'attaque imminente, provoquant dans la ville de Jénine d'immenses fumées noires qu'on a pu apercevoir au loin. »
Un « aperçu au loin » : voilà à quoi se résume l'information sur la Cisjordanie à la télévision. Dans un article de La revue des médias de l'INA (7/10/2024), l'ancien directeur de la rédaction de BFM-TV, Philippe Corbé, donnait lui aussi, à son insu, un aperçu des coulisses de cette désertion journalistique : au lendemain du 7 octobre 2023, expliquait-il, « on tente d'envoyer 18 personnes sur place en renfort des correspondants sollicités. […] [Puis] on a réduit progressivement le nombre de journalistes que l'on a sur place ». Et l'INA de donner la réalité des prix : « Début septembre 2024, avant les bombardements israéliens au Liban, BFM-TV n'avait plus d'équipe en permanence sur place et optait, en cas de besoin, pour l'envoi de journalistes à Tel-Aviv (quatre heures d'avion) en renfort de son correspondant et des images d'agences. » BFM-TV, « première chaîne d'info de France » autoproclamée, ne disposait donc d'aucun journaliste permanent en Cisjordanie.
Un phénomène structurel, selon Jean Stern : « La couverture de la Cisjordanie a été principalement déléguée à des pigistes. Et compte tenu de leur précarité, professionnelle, économique, c'est devenu de plus en plus difficile pour eux car de plus en plus cher. Les fixeurs prennent davantage de risques donc demandent plus d'argent, l'assurance personnelle que tu dois prendre et que les journaux ne couvrent pas quand tu es pigiste coûte plus cher, etc. » Et de poursuivre :
Jean Stern : Des journaux aussi importants que Libération et Les Échos n'ont plus de correspondants permanents en Israël/Palestine. Libération a rappelé le sien à Paris début 2023, remplacé par des pigistes. Idem aux Échos, dont la correspondante permanente est partie au premier semestre 2023, remplacée elle aussi par un pigiste. Ça ne veut pas dire que leur couverture est mauvaise. Ça veut dire qu'en tout cas, aujourd'hui, ces journaux ne considèrent pas important d'avoir là-bas des correspondants permanents. Or, compte tenu notamment du fait que Trump s'assoit sur le « cessez-le-feu » qu'il a lui-même exigé, l'actualité palestinienne va continuer à être très importante. Pour les ministres d'extrême droite et Netanyahou qui les soutient, ce qui est au programme 2025, c'est l'annexion de la Cisjordanie.
Pour le journaliste, la méconnaissance du terrain a également à voir avec le profil des envoyés spéciaux dépêchés par les médias depuis un an et demi, « d'une autre génération que ceux qui ont couvert les Intifadas, lesquels ont aujourd'hui 60, 65 ans. Certains ont déjà des expériences de terrains de conflits, mais ils ne connaissent pas nécessairement celui-ci. Les envoyés spéciaux, que j'appelle parfois "les bourrins" de manière un peu péjorative, débarquent en Cisjordanie comme ils débarquent aujourd'hui à Épinay-sur-Orge pour couvrir le meurtre d'une pauvre petite enfant. » Mises bout à bout, ces conditions de production de l'information expliquent, notamment à la télévision, la carence de « reportages authentiques, c'est-à-dire non filmés par l'AFP, Reuters, ou AP – d'ailleurs souvent réalisés par des journalistes palestiniens –, dont les bureaux locaux sont toujours très présents en Cisjordanie, notamment à Jérusalem et à Ramallah. Ces trois médias ont une couverture minimum, on va dire, de l'actualité en Cisjordanie, ne serait-ce que parce qu'ils ont beaucoup de clients dans le monde arabe. » Jean Stern insiste enfin sur l'inertie des directions éditoriales et sur le profond décalage entre les rédactions en chef et les journalistes de terrain :
Jean Stern : Les rédactions en chef parisiennes, et notamment celles de l'audiovisuel, sont remplies de gens qui ont été invités en Israël dans le cadre de voyages de promotion. Jusqu'en 2020, les bureaux français de l'American Jewish Committee et d'Elnet [8] invitaient entre 20 et 40 journalistes français chaque année à des « voyages découverte » : la vie nocturne à Tel-Aviv, la « start-up nation », un tour en hélicoptère de l'armée au-dessus du Néguev, non loin de Gaza, pour rigoler, deux ou trois entretiens politiques avec des personnalités du gouvernement à Jérusalem ou Tel-Aviv… et la boucle était bouclée. Des confrères de tous les secteurs étaient concernés, à la télévision, beaucoup, mais aussi à la radio, à L'Express et Libé, dans la PQR, la presse professionnelle et magazine. Les journalistes en sortaient avec trois idées majeures : Israël est la seule démocratie du Proche-Orient et un modèle économique sur le terrain de l'innovation ; le côté « sea, sex and fun » ; et aussi, la lutte contre un monde arabo-musulman menaçant qu'il s'agirait de contenir. Dans ce type de voyages, le mieux que pouvaient obtenir ces journalistes, et encore pas toujours, c'était éventuellement un tour à Ramallah pour rencontrer un officiel de l'Autorité palestinienne à la solde du gouvernement israélien, au sens propre du terme puisque dépendant d'un système de corruption totalement avalisé par Israël. Ces rédacteurs en chef-là, quand un journaliste de terrain leur dit : « C'est terrible ce qui se passe à Jénine, à Naplouse ou dans le sud », ils répondent : « Bah on sait déjà. On connaît. » En vérité ils n'y connaissent rien. Ils n'y sont jamais allés. Mais ils ont acté que l'histoire s'était arrêtée en Cisjordanie.
Laquelle, dans les grands médias, (re)commence donc perpétuellement de zéro, à chaque « nouvelle escalade des tensions » ou « nouvelle flambée de violence », selon les formules consacrées… (RTL, 23/01 et Le Figaro, 23/01)
Pauline Perrenot
[1] Lire « Opération "Mur d'acier" » : Israël lance l'annexion de la Cisjordanie dans un silence politique assourdissant », L'Humanité, 26/02.
[2] Parmi les plus récents, voir le rapport « Inflicting harm and denying care » réalisé par MSF en février 2025.
[3] En référence à la série Netflix portant sur une unité de forces spéciales de l'armée israélienne.
[4] Pour le reste, ce sont des brèves en plateau, rapportant notamment une « opération antiterroriste » de l'armée israélienne à Jénine (29/08 et 1/09). Nous ne trouvons aucune correspondance aux deux occurrences répertoriées par l'INA au mois de mai 2024.
[5] À titre de comparaison, on dénombre 4 030 occurrences du terme « Israël » en un an sur Europe 1, 2 708 sur RTL et 2 234 sur RMC.
[6] Il faudrait en outre avoir accès au détail par jour – et non seulement par mois – : l'INA précise que « les occurrences sont comptabilisées en nombre de tours de parole dans lesquels le mot recherché a été détecté au moins une fois par l'IA. Par exemple, si un mot est prononcé deux fois par une même personne sans qu'un autre interlocuteur ne lui ait coupé la parole, ce mot sera comptabilisé une seule fois. » Ainsi, sur BFM-TV, les 9 et 12 occurrences du terme « Cisjordanie » en juin et février 2024 pourraient tout aussi bien correspondre à une seule et même émission, une fois dans le mois…
[7] La journaliste mobilise des sources palestiniennes en deux mots, uniquement pour indiquer un décompte des destructions et des morts.
[8] Lire par exemple « Elnet, un agent d'influence pro-Israël au cœur du Parlement », Mediapart, 29/12/2024.
11.03.2025 à 10:13
Marie Bénilde
Un extrait du livre de Marie Bénilde, « Le péril Bolloré », La Dispute, 2025.
- L'empire Bolloré / Vincent Bolloré, Le groupe BolloréNous publions un extrait du livre de Marie Bénilde, Le péril Bolloré, La Dispute, 2025.
« Je suis démocrate-chrétien et je n'ai aucun projet idéologique, […] je suis tout doux et débonnaire, pas du tout un Attila [1] » affirme Vincent Bolloré, le 13 mars 2024, devant une commission d'enquête de l'Assemblée nationale. Le milliardaire y assure que les « contenus du groupe Canal+ n'ont qu'un objectif : servir ses abonnés et ses téléspectateurs ». Ou encore que « CNews est un succès parce que CNews raconte la vérité, reçoit tout le monde, du moins ceux qui le souhaitent, et offre un espace de liberté ». La vérité est une matière très malléable pour ce grand patron, huitième fortune française, qui se garde bien de confirmer un quelconque projet idéologique. À l'écouter, l'industriel ne serait qu'un simple patron libéral comme il y en a tant. Son entrée dans les médias ? Elle ne serait mue que par les perspectives financières : « le secteur des médias est le deuxième secteur d'activité le plus rentable du monde, après le luxe », dit-il encore à la commission. Et s'il s'est vu affubler par une presse hostile du qualificatif « d'extrême droite », c'est pour la simple raison qu'il « [met] fin à une fête » à Canal+ où « le champagne coulait à flots » en 2014- 2015, ce qui déplairait à une certaine intelligentsia proche des milieux de la culture qui chercherait à lui nuire. Pourtant, ces dernières années, Vincent Bolloré a fait entrer son empire médiatique dans une bataille culturelle, au sens gramscien du terme. Son projet, longtemps caché, se dessine ainsi de plus en plus nettement.
Au fil des années, Bolloré a troqué son costume de parfait patron pour celui de combattant civilisationnel. Sa mission ? Défendre une France qu'il fantasme menacée par un islam radicalisé, un wokisme dégénéré, une modernité contraire aux grandes valeurs françaises, ou encore par la bien-pensance d'une gauche qui musellerait les voix critiques. Dramatisation d'une nation au bord d'un péril identitaire et existentiel, agitation des passions et des peurs, désignation de boucs émissaires (immigrés, LGBTQ+, écologistes, bobos, etc.) et mobilisation du « bon sens » autorisent dès lors toutes les surenchères.
« Je me sers de mes médias pour mener un combat civilisationnel », déclare-t-il en petit comité, selon Vincent Beaufils, directeur de Challenges. Pour mener ce combat à bien, Bolloré peut compter sur de fidèles destriers, présentateurs et éditorialistes, qui lui sont d'autant plus loyaux que le milliardaire les protège, les rémunère grassement ou leur offre l'occasion de relancer une carrière en berne. Lors de ses auditions parlementaires, le milliardaire s'est souvent défendu d'avoir fait un choix idéologique en recrutant Éric Zemmour. Ce journaliste politique n'était-il pas déjà employé par des médias très respectables avant de rejoindre sa chaîne d'information ? On pouvait en effet le retrouver dans Le Figaro, France 2, RTL, I-Télé, Canal+, Paris Première et M6. Déjà, il parlait d'« invasion » ou d'« envahisseurs » à propos des migrants. Et il faisait la promotion de ses livres sur toutes les antennes. En février 2015, avant l'arrivée de Bolloré, le groupe Canal+ avait décidé de suspendre sa participation à la chaîne après ses propos tenus dans le Corriere della Sera parlant de « déportation » de musulmans de France – un terme qu'Éric Zemmour nie avoir prononcé, lui préférant celui de « remigration » – et d'un avenir de « chaos » et de « guerre civile » lié à « cette situation d'un peuple dans le peuple ». On le voit, celui que la presse appelait encore frileusement le « polémiste » n'a pas attendu Bolloré pour révéler son vrai visage. Ce qui prouve deux choses : les médias français avaient déjà commencé à promouvoir des idées réactionnaires ; et c'est bien en connaissance de cause qu'Éric Zemmour a été recruté par Bolloré.
La différence entre Bolloré et les autres patrons de médias qui l'ont précédé ne tient pas tant au message diffusé par Éric Zemmour – il reste à peu près le même dans le fond chez le chroniqueur de Face à l'info sur CNews – qu'à la capacité de l'homme d'affaires à résister aux « campagnes de presse » contre son protégé et à faire fi des condamnations judiciaires. En septembre 2020, l'éditorialiste est condamné en première instance pour injures publiques et provocation à la haine raciale après ses propos tenus à la convention de la droite le 28 septembre 2019. Un jugement confirmé en cassation par la cour d'appel en 2024. C'est sur LCI, qui retransmettait alors la convention en direct, qu'on a pu entendre ses propos comparant les immigrés à des « colonisateurs » et parlant d'« islamisation de la rue », utilisant le voile et la djellaba comme « les uniformes d'une armée d'occupation ». Une fois arrivé sur CNews, il ne varie pas de registre mais monte d'un cran dans les outrances racistes en affirmant à propos des mineurs étrangers que ce sont des « voleurs », des « assassins » et des « violeurs », ce qui lui vaut en janvier 2022 une condamnation pour provocation à la haine et injure raciale. Jusqu'à l'officialisation de son entrée dans la course à l'élection présidentielle, le 30 novembre 2021, Éric Zemmour a toutefois pu compter sur un soutien à toute épreuve de celui qui l'appelle, dans un signifiant lapsus lors de son audition au Sénat un mois et demi plus tard, « président de la République ». « Je sais que, pour en avoir discuté avec lui, Vincent Bolloré est très conscient du danger de civilisation qui nous guette, de remplacement de civilisation », confiait Zemmour le 21 janvier 2022 sur LCI : « Il veut léguer à ses enfants et à ses petits-enfants la France qu'on lui a léguée. » Et c'est donc tout naturellement qu'il se sert des deux chaînes de Bolloré, CNews et C8, comme d'une rampe de lancement de sa future campagne électorale.
Avec sa faconde de journaliste sportif et son goût du spectacle d'ancien étudiant en art dramatique, Pascal Praud ne ménage pas non plus ses efforts pour s'intégrer parfaitement dans la boîte à musique de la maison Bolloré. Le 26 avril 2021, il fait la promotion sur CNews d'une tribune parue dans Valeurs actuelles et signée par une vingtaine de généraux factieux à la retraite qui accusent des « partisans haineux et fanatiques d'une guerre raciale », c'est-à-dire « l'islamisme » et les « hordes de banlieue », de vouloir le « délitement » de la France. Le présentateur s'en sortira avec une remontrance de la ministre des Armées Florence Parly (« C'est irresponsable ») et une mise en garde du CSA. À l'occasion des élections législatives de 2024, où Danièle Obono a été élue députée LFI par 64 % des voix, il reprend à son tour la théorie de Renaud Camus en déclarant que dans cette circonscription « on peut parler de grand remplacement ».
Le jour de l'investiture de Donald Trump, le 20 janvier 2025, il exulte sur CNews cette « aspiration des Américains renvoie à celles des Français qui est sur beaucoup de points identique » : « Le camp du bien a perdu le monopole des idées, il ne contrôle plus le récit, la victoire de Trump porte un coup terrible au wokisme, au progressisme, à la pensée unique. Sa réussite – si réussite il y a – enterrera les idées les plus folles qui ont gangrené ces dernières années le débat public. » Il est vrai que Pascal Praud emprunte beaucoup au discours trumpien et parle comme sur Fox News, la chaîne ultraconservatrice aux États-Unis. « Folle », « dingue », « hystérique », peut-on entendre dans son émission du 6 mai 2019 à l'adresse de la militante écologiste Claire Nouvian qui lui demande si elle n'est pas dans une émission climatosceptique. Le titre du débat ? « Le "refroidissement" climatique ? » sous prétexte qu'il fait « moins trois degrés ce matin dans les Yvelines ». Le 18 septembre 2024, il entend défendre la « liberté d'expression » pour s'indigner dans le JDNews : « Amusez-vous à critiquer un rapport du GIEC ! La planète brûle. L'homme est responsable. C'est une vérité révélée. »
Les idées de Vincent Bolloré sont aussi religieuses. Donateur et maître d'œuvre du foyer Jean Bosco, l'industriel est proche de son directeur, l'abbé Grimaud, qui passe pour son confesseur et conseiller spirituel. Est-ce auprès de lui que le Breton aurait trouvé cette qualité remarquable qu'il confesse sur sa pratique religieuse : « La religion catholique est formidable : je pèche, je me confesse, je recommence » ? (Le Monde, 25 juillet 2021). Toujours est-il que ce prêtre traditionaliste va influer sur les médias de Bolloré. En 2020, en plein Covid, le milliardaire rachète La France catholique, hebdomadaire dont le directeur de la rédaction est Aymeric Pourbaix, coordinateur, avec l'abbé conservateur, du « pèlerinage du monde des médias ». Ensemble, ils installent sur CNews puis, en 2024, sur Europe 1, l'émission dominicale En quête d'esprit. Militant contre la profanation des églises, la déchristianisation et l'avortement, il ne craint pas de consacrer des thématiques à l'œuvre du diable, comme ce 29 septembre 2024 où son programme est intitulé « Comment le démon agit dans le monde ? ». Entre deux écrans de publicité pour Castorama, Google ou Cartier, le père Duloisy, prêtre « exorciste » au diocèse de Paris, explique comment le tentateur nous détourne des grands principes chrétiens : « On achète des paires de chaussures plus qu'il n'en faut ou on joue en Bourse, on prend des dérivés du bonheur. » Aymeric Pourbaix se fait alors l'avocat du diable : « C'est un peu comme la publicité, le démon… » Réponse du spécialiste : « Ah ! Je pense que les écoles de commerce ont un grand talent pour vider votre porte-monnaie dans la direction où elles veulent vous envoyer pour augmenter votre consommation : au lieu de vous vendre un yaourt, on vous en vend douze. » Ni la régie publicitaire de CNews, ni l'agence Havas, ni le maître en opérations boursières Vincent Bolloré n'ont saisi l'Arcom devant une telle profanation…
L'émission ne se limite toutefois pas à ces joyaux de critique de la consommation et du capitalisme. Le 25 février 2024, une émission consacrée au droit à l'IVG présente à l'écran une infographie reprenant des chiffres du site Worldometer et faisant du recours à l'IVG « la première cause de mortalité dans le monde » avec « 73 millions en 2022, soit 52 % des décès ». « Pour le cancer, c'est 10 millions ; et pour le tabac, c'est 6,2 millions », ajoute le présentateur. Un point de vue délivré sans contradiction et nourri par des intervenants qui déploient en toute liberté et pendant 48 minutes des propos anti-IVG. De quoi mettre en cause l'honnêteté du traitement de l'information, même si la direction, devant le scandale déclenché par cette infographie, plaide l'erreur technique et présente ses excuses. Le même montage est pourtant diffusé une seconde fois malgré l'émoi suscité. Le rapporteur saisi par l'Arcom après 40 000 signalements décide d'abord de ne pas demander de sanctions compte tenu du fait qu'il s'agit d'une émission de débats dans une approche « philosophico-spirituelle », mais il engage le régulateur à « intervenir promptement et fermement en vue de réguler ces dérives de nature confessionnelle » peu respectueuses de la laïcité. La chaîne sera finalement condamnée par l'Arcom à payer 100 000 euros en novembre 2024.
C'est également pour diffuser un film contre l'avortement, Unplanned, produit par un studio évangélique américain proche de Donald Trump, que Bolloré utilise C8 en 2021. Mais c'est aussi aux innombrables messes et cérémonies liées au calendrier chrétien que l'on peut reconnaître l'empreinte d'une certaine tradition religieuse dans la programmation audiovisuelle de la chaîne. Le 15 août 2021, pas moins de douze heures sont consacrées à des programmes catholiques, un record pour une chaîne privée de la TNT qui dispose d'une fréquence gratuite concédée par la puissance publique. Ce jour-là, fête de Marie dans le calendrier chrétien, c'est Dominique Rey, évêque de Fréjus-Toulon qui célèbre la messe. Ce dernier autorise les prêtres de ses églises, comme à Saint-François-de-Paule dans le centre de Toulon, à refuser aux chrétiens la communion dès lors qu'ils ne veulent pas s'agenouiller devant l'hostie et ouvrir la bouche, comme le font les traditionalistes. L'évêque, qui faisait venir Marion Maréchal à une université d'été catholique en 2015, a dû démissionner à la demande du pape François dix ans plus tard après un audit sur son diocèse. Il reste très proche de Vincent Bolloré au point de pouvoir exprimer les convictions profondes de l'homme d'affaires dans La Croix : « Pour lui, une certaine vision de l'homme est aujourd'hui menacée » (12 novembre 2021).
Bolloré le catholique a peu en commun avec le chef de son Église, le souverain pontife, qui appelle à l'accueil des migrants en dénonçant un « nationalisme exagéré et agressif », les « tentations idéologiques ou populistes » ou encore « la réapparition de courants agressifs envers les étrangers ». Cela ne l'empêche pas de se réclamer du catholicisme et surtout de faire de la défense de « l'occident chrétien » le grand et dernier but de sa vie. En décembre 2024, dans la Revue des médias de l'INA, Dominique Greiner, le directeur général de Bayard Presse (groupe fondé par la congrégation des assomptionnistes), a dressé un tableau sombre mais lucide de la situation : « L'Église catholique se retrouve aujourd'hui en difficulté pour se positionner, notamment face à Vincent Bolloré et Pierre-Édouard Stérin. Ils polluent le débat par leur puissance économique et financière et promeuvent une forme du catholicisme. Qui n'est que ça : une forme du catholicisme. Très étroite, par ailleurs. Ils ont arrosé tous les mouvements de l'Église, qui aujourd'hui ne peuvent plus se passer de leurs fonds. »
Mais Bolloré cherche surtout à prendre part à des combats plus directement politiques et partisans. D'abord proche de Nicolas Sarkozy – qu'il a depuis nommé administrateur du groupe Lagardère, racheté par ses soins –, Vincent Bolloré encourage la candidature d'Éric Zemmour en 2022 avant de jouer la carte Marine Le Pen-Jordan Bardella contre le cordon sanitaire qui se met en place en juillet 2024.
Pour ses médias, ni le Rassemblement national ni même Reconquête n'appartiennent à ce que l'on appelle « l'extrême droite ». S'il considère Marine Le Pen comme trop sociale en raison de son programme de dépenses publiques en soutien à sa politique de préférence nationale, il voit d'un bon œil Jordan Bardella, président du RN, dont il apprécie la clarté du discours réactionnaire, la souplesse sur la question de l'âge de départ à la retraite (le président du RN a évoqué 66 ans pour ceux qui ont commencé à travailler à 24 ans) et « le virage libéral assumé qui place l'entreprise au cœur de son projet économique », comme le dit Éric Ciotti (Les Échos, 4 juillet 2024). Le milliardaire perçoit aussi le besoin d'appui du président du RN pour mener à bien son ambition.
Dès la dissolution surprise de l'Assemblée nationale en juin 2024, Bolloré fait entrer ses médias en campagne. L'objectif est d'abord de rejeter toute idée de « front républicain » contre le RN puis d'accoutumer l'opinion à l'idée qu'il n'y a pas d'alternative à une alliance avec cette formation politique. Dès le 10 juin, Éric Ciotti, alors président de LR, rend visite à Vincent Bolloré, avec lequel il déjeune une fois par mois à Paris, selon Le Monde, pour orchestrer son ralliement au RN. Après l'échec d'Éric Zemmour à l'élection présidentielle, le grand patron libéral-conservateur entend en effet promouvoir une formation défendant « l'occident chrétien » par son combat contre l'immigration et en faveur de l'ordre, tout en s'appuyant sur des politiques sensibles aux intérêts de l'argent et de ses affaires.
Sur les plateaux de CNews, Pascal Praud met alors en mots et en images les consignes de son président-actionnaire. « Éric Ciotti a écouté ses militants », vante-t-il, tout en raillant « les chefs à plumes des Républicains [qui] ont récusé cet accord au nom de la morale » et accusant la droite d'être « déconnectée du terrain, sans courage, sans idées et sans avenir, qui décidément ne comprend rien à rien, et surtout pas ses électeurs » (12 juin 2024). Quand il reçoit des figures traditionnelles de la droite restées fidèles à leur famille libérale, il ne manque d'ailleurs jamais d'interroger : « Mais puisque vous êtes d'accord avec Jordan Bardella sur l'immigration, pourquoi ne pas travailler avec lui [2] ? » Puis, il s'emploie à soutenir une ligne favorable à une alliance avec le RN sous les gouvernements successifs de Michel Barnier et de François Bayrou, en applaudissant les concessions faites pour complaire à ses représentants. « Cela ne s'appelle pas faire monter les enchères », déclare le 18 décembre le présentateur de L'Heure des pros pour saluer la qualité d'arbitre de l'héritière historique de l'extrême droite, « c'est faire ce que fait Marine Le Pen à juste titre. La logique serait le programme commun de la droite, ce qu'a fait Giorgia Meloni en Italie […]. À partir du moment où vous dites que le RN c'est des fascistes, vous aurez du mal à trouver une majorité ». La nomination de Michel Barnier l'intéresse aussi pour la place qu'y prend son ministre de l'Intérieur, Bruno Retailleau, qui est qualifié de « vice-premier ministre » sur CNews. Laurence Ferrari se désole, quant à elle, du « psychodrame » créée par la direction non-ciottiste de LR. Les médias Bolloré tentent aussi de rabibocher Reconquête et le Rassemblement national, comme sur TPMP, devant plus de deux millions de téléspectateurs, le jeudi 13 juin, quand Cyril Hanouna téléphone en direct à Jordan Bardella et tend le téléphone à Sarah Knafo pour un appel à l'union.
Dans cette bataille pour l'union des droites, Bolloré ne ménage pas ses efforts. Il lance en urgence une nouvelle émission sur Europe 1, taillée sur mesure pour le présentateur phare de TPMP et laisse courir de fausses rumeurs sur le site du Journal du dimanche, vendredi 5 juillet [3], quelques heures seulement avant la fin de campagne, en affirmant que le gouvernement s'apprêterait à suspendre la loi sur l'immigration, ou qu'Emmanuel Macron songerait à un départ anticipé, deux rumeurs immédiatement démenties par l'exécutif.
Marie Bénilde, Le péril Bolloré, La Dispute, 2025, p. 67-78.
[1] Commission d'enquête sur l'attribution, le contenu et le contrôle des autorisations de services de télévision à caractère national sur la télévision numérique terrestre, déposé le jeudi 28 mars 2024.
[2] Raphaëlle Bacqué, « Comment Éric Ciotti a orchestré avec Vincent Bolloré l'annonce de son ralliement au RN », Le Monde, 13 juin 2024.
[3] « Gabriel Attal dénonce une "fausse information" du JDD publiée juste avant la fin de la campagne des législatives », Le Monde, 6 juillet 2024.