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20.02.2026 à 20:24

Partie au conflit : Eugene riposte contre les autorités fédérales : Sur la dispersion de l’ICE

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Un·e participant·e décrit les affrontements avec les agents fédéraux et la police à Eugene, dans l'Oregon, en janvier 2026, un microcosme de la résistance qui affaiblit de plus en plus l'ICE.
Texte intégral (3216 mots)

À la fin du mois de janvier 2026, les affrontements entre les agents des services de l’immigration et des douanes (ICE) et la communauté dans son ensemble ont atteint leur paroxysme dans les « Villes Jumelles », avant de s’étendre à Portland et à d’autres villes des États-Unis, y compris dans des localités moins associées à des mouvements de protestation très médiatisés. Dans le récit qui suit, un·e participant·e décrit le déclenchement des hostilités avec les agents fédéraux et la police d’Eugene, dans l’Oregon, et l’analyse comme un microcosme de la résistance qui affaiblit de plus en plus l’ICE à travers le pays.


Partie au conflit

Je sais que le nouveau monde est réel parce que parfois, un portail s’ouvre, me permettant d’en avoir un petit aperçu. Parfois, cela ressemble à une brique volant dans les airs, à une grenade lacrymogène retournant à son expéditeur, à un cordon de police battant en retraite.

À Eugene, fin janvier, le portail vers un monde nouveau s’est ouvert à plusieurs reprises. Des affrontements ont éclaté entre les manifestant·e·s et les forces fédérales à leur quartier général situé dans le centre-ville, durant plusieurs heures et culminant avec l’intrusion au sein du bâtiment fédéral dans la nuit du vendredi 29 janvier. Ces accrochages ont rassemblé des centaines d’habitant·e·s d’Eugene, qui ont puisé leur inspiration dans les affrontements et les manifestations qui ont eu lieu à Los Angeles et dans les « Villes Jumelles », ainsi que dans la mémoire collective de notre propre histoire de lutte locale. Il s’agit des affrontements les plus intenses avec les forces de l’ordre à Eugene depuis 2020 ; ils ont inauguré un nouveau chapitre dans la lutte contre l’ICE dans notre ville.

Eugene est fière de son histoire marquée par les différents mouvements de protestation et de contre-culture. Les observatrices et observateurs extérieur·e·s se sont demandé si ce qui se passe à Eugene en 2026 représente un retour aux jours tumultueux des années 1990, lorsque Eugene était largement connue comme étant un centre névralgique de l’organisation du mouvement écologiste radical et de l’action directe. En réalité, il s’agit à la fois d’une réponse communautaire organique à la campagne de nettoyage ethnique menée actuellement par le gouvernement fédéral et de la dernière incarnation d’un réflexe insurrectionnel qui s’est développé à la suite de la rébellion en lien avec la mort de George Floyd et des émeutes de l’été 2020. Tu peux lire une analyse complète de cette période ici. Plus récemment, nous avons vu ce réflexe insurrectionnel émerger dans les combats de rue avec l’extrême droite et lors d’une marche du black bloc vers le bâtiment fédéral le 1er mai 2025.

Depuis l’été 2025, les membres de la communauté organisent presque quotidiennement des manifestations devant le bâtiment fédéral que l’ICE utilise comme base opérationelle. Ces manifestations ont été très suivies, mais dans l’ensemble, à l’instar des manifestations No Kings, elles n’ont pas dégénéré en affrontements directs avec les agents fédéraux. Il y a eu des exceptions, comme cette nuit d’automne 2025 où les agents de l’unité tactique du service des douanes de la police des frontières et les agents de la protection des frontières ont joué au chat et à la souris avec une centaine de manifestant·e·s. Malheureusement, à ce moment-là, la plupart des manifestant·e·s n’étaient pas prêt·e·s à réagir efficacement et ont subi des abus considérables de la part des agents.

Les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti ont changé la donne à Eugene. La tension et la colère ont atteint leur paroxysme. Le 24 janvier, jour du meurtre de Pretti, plusieurs centaines de manifestant·e·s se sont rassemblé·e·s devant le bâtiment fédéral pour la manifestation prévue ce jour-là. Une banderole disait : « Deux des nôtres, Tous les vôtres ».

Le gouvernement d’Eugene a tenté de devancer la colère en organisant une réunion publique à 13 heures ce jour-là, en présence du maire et du conseil municipal. Nous sommes désormais habitué·e·s à cette tactique qui consiste à faire des promesses vaines en affirmant que des mesures seront prises pour agir. Cela aboutit généralement, dans le meilleur des cas, à une lettre officielle au ton ferme. Les organisateurs du Parti pour le socialisme et la libération (« Party for Socialism and Liberation ») ont conduit de nombreuses et nombreux manifestant·e·s du bâtiment fédéral à la mairie. Dès que tout le monde s’est retrouvé dans la salle de réunion, la séance prévue s’est transformée en une séance de cris et de perturbations.

Le mardi 27 janvier, vers 14 heures, des agents du département de la Sécurité intérieure (DHS) vêtus de tenues tactiques ont attaqué un petit groupe de manifestant·e·s qui participaient à la manifestation hebdomadaire « Love and Rage » (« Amour et Rage ») devant le bâtiment fédéral. Jusqu’à ce jour, ils avaient généralement ignoré les manifestant·e·s ; cette fois-ci, ils les ont attaqué·e·s avec des balles de poivre et ont plaqué plusieurs personnes au sol afin de les traîner à l’intérieur du bâtiment.

Les nouvelles se répandent rapidement dans une petite ville. Des messages appelant à soutenir les manifestant·e·s ont circulé sur divers canaux, accompagnés d’images montrant des agents masqués du DHS brutalisant des personnes. Les sympathisant·e·s ont afflué alors que les agents poursuivaient leur offensive. En l’espace de quelques heures, ils ont arrêté une demi-douzaine de personnes. Mais ce n’était que la première manifestation de la journée : à 17 heures, l’Association des infirmières et infirmiers de l’Oregon avait prévu d’organiser une veillée en hommage à Alex Pretti, attirant une foule encore plus nombreuse sur les lieux.

La vue de centaines de personnes se précipitant pour soutenir celles et ceux qui étaient attaqué·e·s par les agents fédéraux était impressionnante. Des centaines de personnes ont envahi la cour, qui est entourée sur trois côtés par le bâtiment fédéral ; d’autres se sont massées sur les trottoirs à l’intersection voisine.

La manifestation était plus bruyante que les précédentes, avec des slogans plus agressifs. Mais au début, elle manquait de direction. Différents groupes tentaient de prendre la tête, imposant leurs propres slogans et leurs propres efforts, toutes et tous uni·e·s par la vue des agents en tenue tactique présents à l’intérieur du bâtiment. Plusieurs années s’étaient écoulées depuis le dernier affrontement majeur et les gens manquaient d’entraînement.

Les manifestant·e·s voulaient surtout que les autorités fédérales libèrent les personnes qu’elles avaient arrêtées plus tôt dans la journée. L’attitude de la foule est devenue de plus en plus conflictuelle. Quelques manifestant·e·s ont tagué des murs, braqué des lasers et lancé des bouteilles d’eau sur les panneaux de verre qui séparaient les manifestant·e·s des agents fédéraux. Anticipant les affrontements, beaucoup de gens ont enfilé des équipements de protection comme des masques respiratoires et des casques.

« Nique l’administration ».

Vers 19 heures, le bruit assourdissant de l’explosion d’une grenade a retenti. Des nuages de gaz lacrymogène ont envahi la place et se sont répandus dans les rues environnantes. La foule a reculer sans paniquer. Certain·e·s manifestant·e·s ont renvoyé les grenades vers la ligne d’agents fédéraux qui avançait ; d’autres ont éteint les gaz lacrymogènes avec de l’eau. Comme la veillée avait été organisée par l’Association des infirmières et infirmiers de l’Oregon, de nombreuses et nombreux participant·e·s savaient comment réagir face à ces produits chimiques nocifs. Iels scandaient : « nous n’avons pas peur ».

En infériorité numérique, les agents fédéraux se sont repliés à l’intérieur du bâtiment, tandis que des centaines de personnes avançaient vers eux. Les affrontements entre les manifestant·e·s et les agents fédéraux se sont poursuivis pendant plusieurs heures.

Les policiers d’Eugene ne sont arrivés qu’à 20 heures. Ils sont arrivés en camion, équipés de tenues anti-émeutes, pilotant des drones au-dessus de leurs têtes. Cependant, ils n’ont pas engagé le combat contre les manifestant·e·s. La police locale a hésité à soutenir ouvertement l’ICE, maintenant une certaine distance avec eux dans leurs opérations. Cela lui a permis de blanchir sa réputation, se présentant comme « la moins pire » des institutions chargées de faire appliquer la loi opérant dans la ville, malgré la terreur quotidienne qu’elle inflige elle aussi à Eugene, en particulier après de la population sans-abri.

Au cours des jours qui ont suivi, même les libéraux ont eu du mal à dénoncer les manifestant·e·s les plus radicales et radicaux. Le maire d’Eugene, Kaarin Knudson, a dénoncé l’ICE tout en exprimant son « inquiétude » pour la sécurité de la communauté, comme si les agents de l’ICE n’avaient pas déjà enlevé des membres de la communauté avant ces événements. Ne manquant jamais une occasion de canaliser l’énergie populaire vers les institutions, le maire a également annoncé que la ville – et par conséquent sa police – élaborait une stratégie commune pour faire face à ces situations à l’avenir et que l’EPD (le département de la police d’Eugene) serait d’avantage impliqué dans le maintien de l’ordre lors des manifestations.

Les gaz lacrymogènes ont le pouvoir de raviver les liens entre ancien·ne·s ami·e·s et réseaux, tout comme la pluie active les spores qui donnent naissance à la mousse de couleur vert néon qui fait la renommée du Pacific Northwest, la région du nord-ouest des États-Unis. Il était inévitable que la violence étatique finisse par ramener les gens dans les rues. Il était inévitable que les autorités municipales libérales ne parviennent pas à apaiser la colère de la population, car elles n’avaient aucun moyen de pression réel sur le gouvernement fédéral. Il était inévitable que l’organisation, l’agitation et la préparation concertées portent leurs fruits une fois que la paix sociale n’était plus possible.

Eugene Punks United, un groupe de jeunes radicales et radicaux connu localement pour avoir organisé des grèves scolaires, a annoncé une manifestation le 30 janvier à 14h, prévue pour coïncider avec la « grève générale » qui avait lieu ce jour-là dans les « Villes Jumelles ». Plusieurs autres événements étaient annoncés pour cette journée, mais la manifestation a attiré un groupe bruyant et bien préparé qui espérait « affronter la vermine nazie », selon les termes de l’appel à l’action.

Des participant·e·s entreprenant·e·s dans la foule ont tagué des slogans sur le bâtiment fédéral. D’autres ont brisé des vitres. En réponse, les agents fédéraux, en infériorité numérique, ont tiré des grenades assourdissantes et des gaz lacrymogènes sur la foule. Cette fois-ci, la police d’Eugene est venue à leur secours. Les autorités ont déclaré que la manifestation était maintenant considérée comme une émeute et une bataille rangée s’est ensuivie. Pendant près de quatre heures, les policiers et les manifestant·e·s ont échangé des salves de grenades lacrymogènes, de grenades assourdissantes, de bouteilles, de feux d’artifice et d’autres projectiles. La dernière salve de grenades lacrymogènes a été tirée après minuit.

Tout comme les pillages et les incendies qui ont suivi la mort de George Floyd, l’émeute au bâtiment fédéral représente un bond en avant dans l’histoire récente des luttes à Eugene. Elle pourrait marquer un tournant dans la forme que prennent les manifestations contre l’ICE. Cependant, elle n’a pas reçu le même soutien massif que les affrontements du 27 janvier. L’opinion publique est divisée sur la question de savoir si les choses sont allées « trop loin », bien que le débat soit moins intense que la réaction négative qui a suivi les pillages du 29 mai 2020. Certain·e·s citent des vidéos virales montrant des agents fédéraux brisant les fenêtres du bâtiment pour étayer des théories du complot selon lesquelles ils auraient brisé leurs propres fenêtres. Mais en réalité, les fenêtres étaient déjà brisées à ce moment-là – un fait dont les manifestant·e·s peuvent être fier·ère·s – et les agents ne faisaient que repousser les débris afin de tirer des gaz lacrymogènes sur les manifestant·e·s.

La réaction de l’État et des autorités locales aux événements du 30 janvier a été rapide. Les deux sénateurs de l’Oregon ainsi que la gouverneure Tina Kotek ont tenu une conférence de presse avec le maire d’Eugene le lendemain matin. Iels ont cherché à établir une distinction entre les « bons manifestants » et les « mauvais manifestants » exhortant la population à « ne pas mordre à l’hameçon » et menaçant de sanctions celles et ceux qui se livraient à des destructions de biens ou à des violences contre la police. Iels ont imploré les manifestant·e·s de ne pas donner au gouvernement fédéral une raison de cibler Eugene comme il l’a fait à Minneapolis, affirmant qu’Eugene ne pourrait pas faire face à l’arrivée de milliers d’agents de l’ICE.

Il est important de dire que le gouvernement fédéral n’est pas intervenu à Minneapolis parce que les manifestant·e·s « lui ont donné une raison » : Trump a envoyé des milliers d’agents de l’ICE et de la police des frontières parce qu’une personnalité d’extrême droite présente sur les réseaux sociaux a publié un message viral alléguant que des fraudes avaient lieu dans le système d’aide sociale de Minneapolis, sans compter que Trump en voulait aussi personnellement à Minneapolis depuis le soulèvement de George Floyd. Si tout le monde, partout, résiste farouchement aux agents fédéraux, ceux-ci seront trop dispersés et disposeront de trop peu de soutien pour pouvoir continuer à attaquer d’autres villes comme ils ont attaqué les « Villes Jumelles ». En revanche, si les gens font ce que les politiciens susmentionnés leur recommandent et se limitent à des protestations symboliques impuissantes, l’ICE serra en mesure d’attaquer une ville après l’autre, pour finalement atteindre Eugene et d’innombrables autres villes.

Outre la réaction des autorités fédérales, Donald Trump a qualifié les manifestantes et manifestants de « folles/fous, d’agitatrices/agitateurs et d’insurrectionnalistes » [sic], menaçant de déployer des troupes pour réprimer les manifestations. Cependant, il s’est fait tellement d’ennemis à travers le pays que nous ne devrions pas prendre ces menaces au pied de la lettre.

Depuis ce samedi, les manifestations se poursuivent devant le bâtiment fédéral, qui reste barricadé. Elles sont moins importantes qu’à la fin du mois de janvier, mais d’autres occasions se présenteront bientôt. Selon des témoignages et des rumeurs qui circulent, des agents du FBI ont été aperçus en train de demander aux commerces situés à proximité du bâtiment fédéral de leur fournir des images vidéo et ils ont tenté d’interroger au moins deux membres de la communauté.

Malgré leurs menaces, nous devons rester concentré·e·s sur notre objectif. Nous avons une chance de contribuer à mettre fin une fois pour toutes au cauchemar américain en dispersant leurs forces, ce qui créera des opportunités ailleurs. Chaque agent de l’ICE déployé pour défendre le bâtiment fédéral est un agent de moins dans les rues pour terroriser et enlever des gens. Plus ils utilisent la force, plus tout le monde les considérera comme une armée d’occupation illégitime. Plus nous leur résisterons, plus les avertissements des politiciens locaux et les menaces des fonctionnaires fédéraux sonneront creux.

Nous espérons que la vague de contestation contre le gouvernement fédéral qui déferle actuellement sur le pays marque le début d’un mouvement capable, à terme, de démanteler l’État policier techno-féodal que Donald Trump, Stephen Miller, Peter Thiel, Elon Musk, Sam Altman et d’autres tentent de mettre en place. Leur défaite nous permettra d’obtenir une victoire plus profonde et plus décisive contre l’État et la propriété privée.

Quoi qu’il arrive, nous ne pouvons pas et ne laisserons pas leur monde prendre forme. Si notre mouvement doit être forgé dans le creuset de l’occupation fédérale, qu’il en soit ainsi. La victoire appartient à celles et ceux qui se battent pour une cause juste. À de nombreuses autres nuits d’action à Eugene. Que le portail s’ouvre à nouveau, que nous puissions le franchir une fois pour toutes.

Tout notre amour à nos combattant·e·s !

Rest in power, Keith Porter Jr., Renee Good, Alex Pretti et tant d’autres.

13.02.2026 à 23:57

La route vers Prairieland : La répression contre les militant·e·s anti-ICE au Texas reflète une tendance à l’intensification de la répression

CrimethInc. Ex-Workers Collective

La répression contre les militant·e·s anti-ICE au Texas reflète une tendance à l'intensification de la répression dans tout le pays.
Texte intégral (7029 mots)

Le 4 juillet, une douzaine de personnes ont participé à une manifestation au centre de rétention de Prairieland, un établissement où sont incarcéré·e·s des immigrant·e·s faisant l’objet d’une procédure d’expulsion. Lorsque la police est intervenue, des coups de feu ont été tirés et un officier aurait été blessé. Aujourd’hui, dix-neuf personnes, dont certaines n’auraient apparemment ni participé à la manifestation ni mis les pieds à proximité du centre de rétention de Prairieland, sont accusées « d’avoir fourni un soutien matériel au terrorisme », ainsi que d’émeute, de port d’explosifs et d’armes à feu, de tentative de meurtre sur un employé fédéral et d’autres chefs d’accusation. Dix-huit d’entre elles sont toujours en prison.

Les procureurs ont cherché à monter de toutes pièces une affaire criminelle impliquant non seulement les participant·e·s à la manifestation, mais aussi toutes les personnes qu’ils pouvaient trouver pour les prendre pour cible, inculpant les compagnes et compagnons des personnes arrêtées et même un membre d’un comité de soutien. Étant donné que la diffusion de mensonges éhontés est une pratique courante de l’administration Trump et de ses partisans, il est probable qu’au moins certaines des allégations diffusées par les autorités fédérales et les médias de droite au sujet des accusé·e·s de Prairieland n’aient aucun fondement factuel.

Cette affaire vise à créer un précédent afin de criminaliser la protestation et d’intimider les personnes qui s’organisent en solidarité avec les immigrant·e·s et les accusé·e·s. Le 17 février, la sélection du jury débutera pour un procès impliquant neuf des accusé·e·s.

Nous allons ici examiner quels sont les enjeux de cette affaire pour le reste du pays.

Une banderole lors d’une action de soutien.


Répression et résistance

Lors des intenses manifestations qui ont suivi le meurtre de George Floyd en mai 2020, la police a arrêté des milliers de personnes. Des centaines de milliers d’autres ont réagi en faisant des dons pour payer les cautions. À la fin de l’été, le Minneapolis Freedom Fund avait récolté près de 40 millions de dollars. D’autres groupes de solidarité ont récolté des millions de dollars supplémentaires.

Dans le même temps, des veillées nocturnes ont vu le jour devant les prisons, où des sympathisant·e·s offraient aux personnes arrêtées une accolade, une cigarette ou un moyen de locomotion pour rentrer chez elles. Les manifestations se sont propagées à travers tout le pays, tandis que la stratégie répressive de l’État s’effondrait dans une improvisation maladroite. Les greffiers ont égaré des dossiers, les retards se sont accumulés, les tribunaux ont classé des milliers d’affaires sans suite. L’État a battu en retraite.

Au cours de la dernière décennie, les mouvements populaires ont démontré qu’il était possible de perturber les structures de pouvoir bien établies, qu’il s’agisse des services de police, des services d’immigration ou des administrations universitaires. Les institutions qui n’ont aucune raison de craindre pour leur contrôle n’ont pas besoin d’accuser les militant·e·s de terrorisme, de complot ou de racket. Tout comme le gouvernement étatsunien recourt à des guerres illégales, à des frappes aériennes et à des enlèvements pour préserver sa domination mondiale, les forces de l’ordre ont de plus en plus souvent recours à des moyens scandaleux, voire criminels, pour réprimer les mouvements de contestation nationaux. Si cela est effrayant, cela indique également l’efficacité de ces mouvements. Le désespoir du gouvernement est une conséquence de la résistance populaire. Les luttes de millions de personnes ont le potentiel d’apporter un véritable changement.

Quand on regarde les dernières décennies, on voit partout la même histoire : des communautés qui se défendent contre les attaques de l’État.

Mais il y a également une autre tendance.

Que se passe-t-il quand les gens ne s’opposent pas à la répression ? Pour connaître la réponse, il suffit tout simplement de se pencher sur une affaire judiciaire en cours contre dix-neuf personnes dans le nord du Texas. Elles font l’objet de poursuites à l’échelle fédérale et étatique pour leur implication présumée dans une manifestation qui s’est déroulée le 4 juillet 2025 devant le centre de rétention Prairieland à Alvarado, au Texas. Dans le silence qui entoure cette affaire, les autorités fédérales tentent d’en faire toujours plus, cherchant à profiter de cette passivité pour créer de dangereux nouveaux précédents.

Cette affaire représente une intensification stratégique de la campagne menée depuis des décennies pour étendre la répression étatique, criminaliser la dissidence et préparer le terrain pour lancer une attaque totale contre les mouvements populaires.

Pour soutenir les accusé·e·s de Prairieland qui refusent de coopérer, commence ici. Pour soutenir les insurgé·e·s de 2020 qui se sont révolté·e·s à la suite de la mort de George Floyd et qui sont toujours emprisonné·e·s, commence ici.

La manif bruyante

Le 20 janvier, premier jour de son second mandat, Donald Trump a signé plusieurs décrets visant à terroriser les immigrant·e·s. Ces décrets ont confié au ministère de la Défense la responsabilité de la stratégie frontalière étatsunienne tout en restreignant les voies légales pour que les individus puissent avoir accès à leur statut de résident·e·s. Le gouvernement a désigné plusieurs trafiquants de drogue étrangers comme étant des « organisations terroristes étrangères » et a fortement réduit le nombre de migrant·e·s autorisé·e·s à entrer sur son territoire.

Depuis un an, les services de Sécurité intérieure, les douanes et la police des frontières, ainsi que d’autres agences fédérales, traquent les citoyen·ne·s américain·e·s dans les villes en étant cagoulés, et kidnappent des personnes au hasard. Ils se sont associés aux autorités locales et à des agents pour mener des raids sur des lieux de travail, dans des églises, des établissements scolaires, des cliniques, des fermes et des hôpitaux. Ils ont mené des actions publiques d’intimidation et de violence, brisant des vitres de voitures, arrachant des enfants à leurs parents, arrêtant des bus scolaires. Alors que les autorités chargées de l’immigration agissent depuis longtemps de cette manière aux frontières, la nouvelle stratégie consiste à terroriser publiquement les immigrant·e·s dans tout le pays, incitant un certain nombre de personnes à « s’auto-expulser » – un euphémisme officiel pour désigner le fait de fuir le pays par peur. Les autorités ont également entrepris de criminaliser toute personne qui soutient ces communautés en difficulté.

Le 4 juillet 2025, la police d’Alvarado, au Texas, a arrêté neuf personnes à proximité du centre de rétention de Prairieland. Selon une plainte pénale déposée le 7 juillet, l’agent spécial du Federal Bureau of Investigation (FBI) Clark Wiethorn a affirmé qu’une douzaine de manifestant·e·s s’étaient rassemblée·e·s à l’extérieur du centre, tirant des feux d’artifice et vandalisant des véhicules. Wiethorn a déclaré que lorsque la police est arrivée sur place, « 1 à 2 » tireurs ont tiré des dizaines de coups de feu sur les forces de l’ordre, touchant un officier au cou. Il a par la suite révisé cette affirmation pour déclarer finalement qu’un seul tireur avait tiré un nombre beaucoup plus faible de coups de feu, avec un total de 11 douilles retrouvée dans la zone en question. Les autorités ont également précisé par la suite que la « blessure » de l’agent n’était pas mortelle. Ce dernier a quitté l’hôpital quelques heures plus tard. Le tribunal n’a pas encore rendu public les dossiers médicaux de cette prétendue visite.

Par la suite, la police a perquisitionné neuf domiciles liés aux personnes arrêtées et lancé une chasse à l’homme pour retrouver l’un·e des accusé·e·s. Le 10 juillet, les autorités ont arrêté Benjamin Song, l’accusant d’avoir tiré avec un AR-15 sur les forces de l’ordre. D’autres perquisitions ont suivi. Elles ont visé au moins 20 domiciles en lien avec la manifestation.

Le 22 septembre 2025, Donald Trump a signé un décret intitulé « Designating Antifa as a Domestic Terrorist Organization » (« Désigner les antifas comme étant une organisation terroriste nationale »). Techniquement, une telle désignation n’existe pas dans la législation étatsunienne. À la suite de ce décret, des agents fédéraux ont frappé aux portes, perquisitionnés des domiciles et lancé des enquêtes de type « dragnet » (actions et mesures coordonnées mises en place pour récupérer des informations et appréhender des suspects à plusieurs endroits) visant des personnes dans tout le pays. Le mémorandum présidentiel national 7 (NSPM-7), publié le 25 septembre, ordonne aux forces de l’ordre de « démanteler et éradiquer les réseaux, entités et organisations encourageant la violence organisée, l’intimidation violente, les complots contre les droits et autres efforts visant à perturber le fonctionnement d’une société démocratique. »

Le gouvernement a invoqué à plusieurs reprises l’affaire de Prairieland pour justifier cette répression plus large. Les autorités ont fait valoir que les événements entourant la manifestation à Alvarado représentaient une menace existentielle pour les États-Unis. Elles entendent utiliser l’affaire de Prairieland pour criminaliser davantage les mouvements de protestation à travers le pays.

L’intérieur du centre de rétention de Prairieland.

Les conséquences de la révolte liée à la mort de George Floyd

Pour comprendre comment l’affaire de Prairieland a pu se produire, il faut se pencher sur les années qui l’ont précédée afin de voir comment la répression a évolué après le soulèvement lié à la mort de George Floyd.

Le gouvernement a tenté sans succès de réprimer la révolte de 2020 par la force pure et simple. Par la suite, il a cherché à s’attaquer un par un aux groupes démographiques qui avaient participé à la rébellion. Au cours des six années qui ont suivi ce soulèvement, les autorités fédérales, étatiques et municipales ont cherché à écraser les adolescent·e·s et les jeunes racisé·e·s, les anarchistes, les fonds collectifs pour payer des cautions, les manifestant·e·s anti-guerre, les immigrant·e·s, les « antifascistes » et les non-conformistes de genre par divers moyens. Pour comprendre le contexte de la répression au Texas, nous devons examiner cette tendance.

La répression de la scène automobile

L’État teste ses outils sur des groupes marginalisés, puis les étend partout où il le peut.

Une sous-culture automobile chez les jeunes, axée sur les courses sauvages et les prises de contrôle des rues, s’est répandue dans tout le pays au cours des années précédant 2020. Les participant·e·s à cette sous-culture, principalement des jeunes hommes noirs et latino-américains, se sont régulièrement affronté·e·s avec la police qui interférait avec leurs événements collaboratifs et non monétisés.

Pendant les émeutes de 2020 liées à la mort de George Floyd, cette sous-culture a joué à plusieurs reprises un rôle essentiel dans l’organisation des manifestations. Les participant·e·s ont bloqué des routes, coordonné des caravanes à grande échelle et permis des déplacements rapides dans les zones métropolitaines, propageant les troubles bien au-delà des centres-villes. À mesure que les manifestations faiblissaient, des millions de personnes se sont mobilisées pour défendre les « manifestant·e·s », mais peu ont pris la défense des « drag racers » (les pilotes), même lorsque ces deux groupes se recoupaient.

Le fait de ne pas avoir défendu cette scène a eu de graves conséquences.

Au cours des cinq dernières années, les services de police à travers le pays ont mis en place des unités spécialisées dans la « course automobile illégale ». La répression de ces rassemblements de rue a entraîné l’incarcération de milliers de jeunes individus, dont beaucoup ont joué un rôle dans les manifestations de 2020, sans provoquer de réaction publique négative. Grâce à cette approche, l’État a réussi à mettre en place un modèle de surveillance et de criminalisation de masse sous le couvert de la sécurité routière et de l’ordre public. Puis en 2025, les lecteurs automatiques de plaques d’immatriculation ont permi de suivre les immigrant·e·s et les personnes souhaitant avorter. Ce qui avait commencé comme une répression des courses de rue est devenue une véritable infrastructure permettant de surveiller tout le monde.

Graffiti qui aurait été laissé lors de la manifestation au centre de Prairieland le 4 juillet 2025.

Cibler les mouvements de protestation

Depuis 2020, tous les grands mouvements de protestation aux États-Unis ont été confrontés à la brutalité policière et à des poursuites judiciaires politiquement motivées. De nouvelles formes de harcèlement, d’intimidation et de poursuites judiciaires suggèrent que le gouvernement à l’intention de réprimer toute forme significative de dissidence.

Défendons la forêt, stoppons Cop City

Entre 2021 et 2024, les autorités ont cherché à réprimer un mouvement populaire d’action directe qui s’opposait à l’implantation d’un centre de militarisation de la police à Atlanta, en Géorgie. Alors que des manifestant·e·s courageuses et courageux luttaient contre la construction de « Cop City », la police a fait des descentes dans des maisons, réprimé un référendum local, divulgué les coordonnées des signataires sur le site Internet du gouvernement, accusé des dizaines de manifestant·e·s de « terrorisme intérieur » et inculpé des organisatrices et organisateurs de collecte de fonds pour payer les cautions ainsi que 58 autres personnes arrêtées pour racket. La police d’Atlanta a également tué un manifestant, Manuel Esteban « Tortuguita » Paez Teran.

Depuis des années, les autorités fédérales cherchent à créer une base juridique pour utiliser ce type d’accusations contre les mouvements de protestation. En raison du soutien massif et des efforts de solidarité du mouvement, ainsi que de l’incompétence des autorités locales d’Atlanta, cette stratégie n’a pas porté ses fruits à l’échelle étatique. Malgré les accusations criminelles portées contre plus de 100 personnes et les accusations en lien avec les lois RICO portées contre 61 d’entre elles, le gouvernement n’a réussi à convaincre aucune personne de collaborer avec la police contre les autres accusé·e·s.

Cependant, toute cette violence et ces intimidations ont entravé la résistance au projet. C’était là l’objectif principal des autorités : utiliser la violence policière, le harcèlement judiciaire et les poursuites punitives pour réprimer un puissant mouvement social.

Les campements de solidarité avec Gaza

Au printemps 2024, des manifestations ont éclaté à travers les États-Unis contre l’invasion de Gaza soutenue par le gouvernement étatsunien, au cours de laquelle l’armée israélienne a systématiquement procédé au génocide des Palestiniens. Des étudiant·e·s et des membres de la communauté ont établi un campement de protestation à l’université Columbia. Des foules de personnes se sont rassemblées et ont tenté d’établir des campements de protestation similaires sur les campus à travers le pays. En réponse, la police a attaqué à plusieurs reprises les étudiant·e·s impliqué·e·s dans les campements de solidarité avec Gaza, utilisant des gaz lacrymogènes, des balles de poivre, des grenades assourdissantes, des tasers et d’autres formes de violence.

Plus tard cet automne-là, les gouvernements étatsunien et canadien ont désigné le Réseau de solidarité avec les prisonniers palestiniens Samidoun comme une « organisation terroriste » en raison de ses liens présumés avec le Front populaire de libération de la Palestine. Le gouvernement étatsunien a accusé le sponsor financier de Samidoun, l’Alliance for Global Justice, de diriger une « organisation caritative fictive ». Cela faisait écho à certains des termes utilisés pour décrire le Network for Stronger Communities, le sponsor à but non lucratif de l’Atlanta Solidarity Fund, la cible des lois RICO dans l’affaire Cop City.

Lorsque leur objectif principal est de terroriser la population, les autorités testent les limites de leur pouvoir en s’attaquant aux cibles les plus visibles.

Les manifestations anti-ICE

Au cours de l’été 2025, une révolte contre les violences perpétrées par les agents de la police des frontières et des services de l’immigration et des douanes (ICE) a éclaté dans la ville de Los Angeles. Pendant les mois qui ont précédé cet événement, des groupes communautaires mexicains, salvadoriens et d’autres origines avaient développé leurs capacités à coordonner et à mobiliser les gens par le biais de débrayages, de marches, de séances d’information et de grèves limitées, comme la « Journée sans immigrant·e·s » de février. Les travailleuses et travailleurs agricoles d’Amérique latine se sont engagé·e·s dans une sorte de grève tournante, laissant l’agriculture industrielle avec des équipes de travail réduites au strict minimum, car beaucoup d’entre elleux étaient resté·e·s chez elleux ou avaient limité leur temps de présence dans les champs par peur d’être détenu·e·s ou arrêté·e·s. Cela a fait grimper le coût des produits alimentaires, sapant la côte de popularité de Trump.

Le 13 juin, alors que les émeutes et les affrontements se propageaient à travers le pays, les autorités fédérales ont arrêté Alejandro Theodoro Orellana pour avoir prétendument distribué des masques de protection aux manifestant·e·s. Les procureurs l’ont accusé de « complot en vue de commettre des troubles à l’ordre public », mais un tribunal a par la suite abandonné les poursuites.

Alors que les manifestations nationales s’essoufflaient, le gouvernement fédéral a déployé la Garde nationale, la Sécurité intérieure et les Marines américains à Los Angeles, Chicago, Washington, Memphis et à La Nouvelle-Orléans. En juillet 2025, ces expériences de répression avaient préparé le terrain pour l’affaire de Prairieland.

Le centre de rétention de Prairieland.

Lire la tendance

L’affaire de Prairieland est la dernière tentative en date visant à stabiliser un système ébranlé par de puissants mouvements populaires. Il s’agit d’une tentative visant à normaliser le traitement des infrastructures de protestation comme du terrorisme afin de reprendre le contrôle en terrorisant les accusé·e·s au moyen de poursuites punitives et en les isolant au moyen de détentions préventives et de campagnes médiatiques alarmistes, dans l’espoir d’établir de nouveaux précédents juridiques en matière de répression.

Les autorités tentent toujours de repousser les limites de ce qu’elles sont en capacité de faire. Lorsqu’elles ne parviennent pas à criminaliser un mouvement social, elles essaient à nouveau ailleurs. Même lorsqu’elles ne parviennent pas à établir les précédents juridiques qu’elles souhaitent, elles tirent profit de la manière dont leurs efforts perturbent les mouvements sociaux et effraient les manifestant·e·s potentiel·le·s.

Depuis des années, les efforts déployés par le gouvernement étatsunien pour réprimer les troubles ont régulièrement pris pour cible les anarchistes. Les tactiques et stratégies employées par ces dernières et derniers sont généralement efficaces, contagieuses et faciles à reproduire. Elles constituent donc un sérieux défi pour ceux qui cherchent à consolider leur pouvoir sur notre société.

Au cours de leurs opérations répressives, les autorités fédérales ont piégé des militant·e·s, perquisitionné des domiciles et propagé des théories du complot. Elles ont menti aux juges, aux médias et au grand public. Elles ont exercé une violence aveugle contre les manifestant·e·s et les défenseuses et défenseurs de diverses causes sociales. Chaque fois que cela était possible, elles ont cherché à établir des précédents juridiques qui leur donneraient davantage de poids à l’avenir. En 2017, par exemple, les procureurs de Washington, DC ont engagé une action en justice visant à faire considérer le simple fait de porter du noir lors d’une manifestation comme un acte de conspiration. Cette action a échoué. Lors des manifestations de 2020, les procureurs ont fait valoir que le simple fait d’être dans la rue était en soi une indication d’intention criminelle. Dans l’ensemble, cela a également échoué. Les procureurs de Géorgie ont tenté de faire valoir que le fait de participer à des manifestations contre Cop City, de faire des dons pour payer des cautions et de collecter des fonds en général constituait un acte de racket. Cette affaire a peu de chance d’aboutir, mais elle marque une intensification considérable de la répression.

Mais le gouvernement ne perd pas toujours.

Le 25 janvier, Brian DiPippa a commencé à purger une peine de 60 mois de prison pour avoir prétendument lancé un fumigène lors d’une manifestation contre des orateurs transphobes sur un campus universitaire de Pittsburgh. Casey Goonan, un anarchiste de la région de la baie de San Francisco, vient de commencer à purger une peine de 20 ans pour avoir incendié une voiture de police à l’université de Berkeley en représailles aux attaques policières contre les campements de solidarité avec Gaza.

Si tous ces cas font partie d’une seule et même tendance, s’ils peuvent être considérés dans un cadre général unique, alors seule une réponse ambitieuse et collective peut apporter une solution efficace.

Images de feux d’artifice qui auraient été tirés au centre de rétention de Prairieland pendant la manifestation du 4 juillet 2025.

La vision à long terme

« Partout dans le monde, les États et leurs forces de police choisissent parmi le même éventail de tactiques pour atteindre les mêmes objectifs. Les choix spécifiques qu’ils font varient en fonction de leur contexte, mais les outils à leur disposition et les objectifs fondamentaux sont les mêmes. »

Une vision globale de la répression

Le maintien des hiérarchies et des inégalités a toujours nécessité la répression. Dans les sociétés capitalistes, où les inégalités sont criantes, la « criminalité » et les moyens de survie criminalisés sont devenus une partie importante de la vie quotidienne. Ces formes criminalisées de subsistance sont à leur tour utilisées par le gouvernement pour justifier des attaques généralisées contre les communautés en difficulté. Les mouvements sociaux qui s’opposent à ce type d’injustice sont particulièrement visés par la répression.

Si l’on examine la répression dans d’autres régions du monde au cours des années qui ont précédé l’affaire de Prairieland, on constate que des tendances similaires se sont développées à l’échelle mondiale.

En Russie, dans l’affaire Network de 2017, la police secrète russe a kidnappé des militant·e·s, placé des armes dans leurs voitures et les a torturé·e·s à l’électricité afin de les forcer à signer de faux aveux reconnaissant leur participation à un réseau terroriste fictif. Ces tactiques policières sont depuis devenues la procédure standard en Russie. En France, la répression du mouvement des Soulèvements de la Terre en 2023 montre comment les États en viennent à qualifier des mouvements entiers de « terroristes » lorsque la répression violente ne parvient pas à les dissoudre. De même, le gouvernement britannique a arrêté près de 2 700 personnes pour avoir brandi des pancartes déclarant leur soutien à Palestine Action, un réseau d’action directe qui s’oppose au soutien britannique aux forces de défense israéliennes. Le fait qu’un·e juge ait par la suite jugé cette interdiction d’illégale ne fait que souligner à quel point les formes contemporaines de répression repoussent les limites du système juridique existant.

Les tactiques déployées contre les accusée·e·s de Prairieland reflètent donc une tendance mondiale à la répression étatique visant les mouvements sociaux, souvent par des moyens qui étendent ou violent les lois déjà existantes. L’exemple russe montre les horreurs qui nous attendent si nous continuons dans cette voie.

Tou·te·s celles et ceux qui s’intéressent au changement social devraient suivre de près l’affaire de Prairieland. Les procureurs ont l’intention d’utiliser cette affaire pour criminaliser les manifestations devant les prisons, le fait de porter des vêtements noirs et d’utiliser des feux d’artifice lors de manifestations, le fait de retirer des personnes arrété·e·s des fils de discussion, le transport de tracts et de brochures anarchistes et le refus de dénoncer des coaccusé·e·s. S’ils parviennent à leurs fins, cette affaire pourrait créer des précédents qui auront un impact sur les manifestant·e·s pendant de nombreuses années.

À ce jour, sept accusé·e·s de Prairieland ont été contraint·e·s, sous la menace, de signer des accords de plaidoyer avec les procureurs. À des degrés divers, ces plaidoyers impliquent d’autres personnes dans des crimes. Les accusé·e·s ont été soumis·es à des mois d’isolement, à des transferts soudains, à des cautions punitives élevées fixées à 5 millions de dollars en moyenne, à des refus de pouvoir obtenir des médicaments, à un accès restreint à leurs avocats et à des intimidations. Plusieurs accusé·e·s ont déclaré avoir été soumis·es quotidiennement à des fouilles à nu répétées. Comme dans les affaires de torture en Russie, la pratique consistant à contraindre les accusé·e·s à signer des accords de coopération vise à saper les mouvements sociaux et la possibilité même de solidarité.

Une banderole lors d’un événement de soutien.


Ce qui nous attend

Partout dans le pays, les autorités fédérales et les autorités étatiques fidèles à Donald Trump testent des stratégies visant à réprimer la dissidence, tandis que les autorités étatiques démocrates cherchent des moyens de collaborer au maintien de cet « ordre » sans provoquer leurs électrices et électeurs. Au Texas, la police, les agents fédéraux et les juges expérimentent des méthodes qu’ils espèrent utiliser pour écraser tou·te·s celles et ceux qui aspirent à un changement social. Tout comme des dizaines de personnes ont été inculpées sur la base d’accusations sans fondement dans le cadre de la répression du mouvement Stop Cop City, les accusé·e·s dans l’affaire de Prairieland font l’objet de poursuites punitives, sont détenu·e·s sans caution, isolé·e·s de leurs avocats et du public, et terrorisé·e·s pour qu’iels signent des aveux de culpabilité.

Les meurtres de Renee Good et d’Alex Pretti nous montre ce qui nous attend au bout de cette route. Dans ces exécutions publiques extrajudiciaires, les pouvoirs législatif et judiciaire n’ont aucun rôle à jouer : le pouvoir exécutif choisit la cible, appuie sur la gâchette, puis déclare que les victimes étaient coupables de terrorisme. L’urgence et la détermination avec lesquelles les manifestant·e·s à travers les États-Unis ont réagi à ces meurtres devraient également servir d’exemple pour notre réaction à l’affaire de Prairieland.

À l’approche du procès, nous devons placer cette affaire au centre de l’attention publique en tant que préoccupation fondamentale de la résistance actuelle contre l’ICE. Pour inverser la tendance répressive, nous devrons soutenir tou·te·s les accusé·e·s qui refusent de coopérer.

Trump a l’intention d’utiliser toutes les forces à sa disposition pour conserver le pouvoir à tout prix : police, juges, tribunaux, agences fédérales et médias. Si son contrôle est menacé, il accusera tout le monde de terrorisme, car c’est un moyen de donner à son gouvernement un pourvoir illimité. En battant l’ICE dans les rues et en ralliant tou·te·s celles et ceux qui agissent pour résister à la montée de l’autoritarisme, nous pouvons rediriger l’indignation contre ceux qui terrorisent réellement les communautés à travers le pays et dans le monde entier : les politiciens, les riches et les mercenaires armés dont ils dépendent.


Annexe : une chronologie de l’affaire de Prairieland

Le 4 juillet : Neuf personnes sont arrêtées, dont Nathan Baumann, Megan Morris, Joy Gibson, Zachary Evetts, Seth Sikes, Ines Soto, Elizabeth Soto, Savanna Batten et Maricela Rueda.

Le 5 juillet : Perquisition au domicile de Megan Morris ; Autumn Hill est arrêtée.

Tout au long du mois de juillet : Le FBI mène des perquisitions au domicile d’activistes, de leurs familles, de leurs ami·e·s et chez d’autres personnes.

Le 6 juillet : Des (Daniel Estrada Sanchez) est arrêté alors qu’il transportait des zines de son domicile à Garland vers Denton, au Texas. Les agents ont perquisitionné la maison de Des et l’appartement à Denton, au Texas. Aucune arrestation n’a été effectuée à Denton.

Le 8 juillet : Perquisition au domicile de Thomas. Les autorités interrogent Thomas, qui coopère. Selon la plainte pénale datée du 14 juillet : « Thomas a déclaré que le 5 juillet, le lendemain de la fusillade, il n’avait pas quitté la résidence de Churchill Way avant 20h, heure à laquelle il était parti rejoindre trois personnes à l’hôtel Days Inn de Cleburne, au Texas. Thomas a admis par la suite qu’iels s’étaient rencontrées pour discuter de la fusillade et faire sortir Song de la zone du centre de rétention de Prairieland, ce que Thomas a fait en allant chercher Song et en le ramenant à la résidence de Churchill Way. »

Zines saisis lors de la répression des accusé·e·s de Prairieland.

Le 10 juillet : John Phillip Thomas a été arrêté et détenu pour trafic d’êtres humains avec une caution d’un montant de 5 millions de dollars. Il a immédiatement fourni de nombreuses informations aux forces de l’ordre, ce qui a conduit à plusieurs autres arrestations.

Le 13 juillet : Lynette Sharp a été arrêtée et placée en détention provisoire avec une caution de 2,5 millions de dollars. Elle est accusée d’entrave à la justice dans une affaire de terrorisme.

Le 15 juillet : Dario Sanchez est arrêté. Benjamin Song est arrêté.

Le 16 juillet : Les ami·e·s et les familles des accusé·e·s rapportent que des agents ont fait irruption chez elleux, ont lancé des grenades assourdissantes, causé d’importants dégâts et arrêté sans motif leurs conjoint·e·s, les membres de leur famille et leurs colocataires. Dans un cas, des agents fédéraux ont plaqué au sol l’enfant d’un·e accusé·e et lui ont mis un sac sur la tête avant de l’arrêter et de l’emmener en prison. « J’étais terrifié·e, je ne comprenais pas ce qui se passait », a déclaré plus tard la personne arrêtée. Au cours de cet interrogatoire, les agents ont proposé à cette personne des pots-de-vin en échange d’informations, ce qu’elle a bien sûr refusé. La police a également tenté de la faire chanter en lui proposant de « faire disparaître le mandat d’arrêt » si elle coopérait avec l’enquête des forces de l’ordre.

Le 18 juillet : À ce jour, 15 personnes ont été arrêtées en lien avec la manifestation bruyante du 4 juillet, chacune faisant l’objet d’accusations combinées au niveau fédéral et au niveau étatique.

Le 7 août : Susan Kent est arrêtée et accusée « d’avoir participé à une activité criminelle organisée » et « d’avoir entravé la justice dans une affaire de terrorisme ».

Le 20 août : Dario est libéré sous caution, conformément à l’accord conclu avec le procureur général.

Le 28 août : Dario est à nouveau arrêté. Le procureur général a décidé d’ajouter d’autres chefs d’accusation et d’augmenter le montant de la caution afin de le contraindre à se rendre et à comparaître à une nouvelle audience. Dario est inculpé pour entrave à la justice dans une affaire de terrorisme et falsification de preuves matérielles.

Le 2 septembre : Dario est libéré.

Le 22 septembre : Dario a été arrêté une nouvelle fois pour « violation de sa liberté conditionnelle ». Les autorités ont affirmé que Dario avait effectué des recherches sur Google concernant des engins explosifs. Plus tard, les avocats ont révélé que c’était l’agent de probation de Dario qui avait effectué ces recherches.

Le 23 septembre : Rebecca Morgan et Lynette Sharp figurent parmi la liste des personnes détenues par les autorités fédérales.

Le 24 septembre : Dario est de nouveau libéré.

Courant septembre : Les autorités perquisitionnent le domicile d’Inès et Liz, confisquant des imprimantes et du matériel servant à la fabrication de livres.

Les 22 et 23 septembre : Comparution fédérale de 14 accusé·e·s.

Le 1er octobre : L’État du Texas inculpe 14 prévenu·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État, ajoutant un chef d’accusation supplémentaire pour « participation à une activité criminelle organisée » pour les 14 prévenu·e·s. Deux prévenu·e·s ne font l’objet d’aucune inculpation au niveau étatique à la date du 11 octobre. Au total, 15 prévenu·e·s ont été inculpé·e·s pour des chefs d’accusation relevant de la juridiction de l’État ; au moins 13 personnes devront faire face à des poursuites simultanées au niveau fédéral et au niveau étatique et auront donc besoin d’une représentation juridique sur les deux fronts.

Le 15 octobre : Premières inculpations fédérales. Autumn Hill et Zachary Evetts sont inculpés par un grand jury fédéral pour trois chefs d’accusation de tentative de meurtre sur des agents et des employés des États-Unis, trois chefs d’accusation pour avoir tiré avec une arme à feu lors d’un crime violent et un chef d’accusation pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.

Le 21 octobre : Jannette Goering est arrêtée.

Le 28 octobre : Seth Sikes, 22 ans, originaire de Kennedale, est inculpé pour avoir fourni un soutien matériel à des terroristes.

Le 6 novembre : Joy Gibson, Lynette Sharp, Nathan Baumann, Seth Sikes et John Thomas signent des accords de plaidoyer fédéraux pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes » avant leur mise en accusation.

Le 13 novembre : Autumn Hill, Zachary Evetts, Meagan Morris, Ines Soto, Liz Soto, Savanna Batten, Maricela Rueda et Daniel Sanchez Estrada sont toutes et tous poursuivi·e·s au niveau fédéral dans le cadre de la même affaire. Tou·te·s les accusé·e·s, à l’exception de Sanchez Estrada, sont poursuivi·e·s pour émeute, soutien matériel au terrorisme, utilisation d’explosifs, tentative de meurtre et utilisation d’une arme mortelle. Sanchez Estrada est poursuivi pour « dissimulation frauduleuse d’un document » et « complot en vue de dissimuler un document ».

Le 24 novembre : Susan Kent est placée en détention fédérale. Rebecca Morgan et Susan Kent ont plaidé coupable devant la cour fédérale de Fort Worth pour un chef d’accusation de « soutien matériel à des terroristes », un crime grave. Elles encourent jusqu’à 15 ans de prison et seront condamnées en mars. Kent a plaidé non coupable des accusations portées par l’État pour « participation à une activité criminelle organisée » et « entrave à la justice dans une affaire de terrorisme », deux crimes graves de premier degré. Son procès est prévu pour mars.

Le 25 novembre : Des est libéré du centre de détention de l’ICE.

Le 4 décembre : Des se rend aux autorités fédérales.

Le 5 janvier : Lucy Fowlkes est arrêtée lors d’une opération conjointe du FBI et de la police de Weatherford. Elle est accusée de deux chefs d’accusation pour « entrave à une enquête antiterroriste » pour avoir refusé de faire une déposition aux shérifs du comté de Johnson.

Le 9 février : Tou·te·s les accusé·e·s sont transféré·e·s à la prison du comté de Tarrant, où iels sont placé·e·s à l’isolement. Les autorités confisquent tous leurs effets personnels avant le procès, y compris leurs notes préparatoires pour le procès.


La véritable « prairieland ».

09.02.2026 à 01:56

La révolution au Rojava en péril, la lutte pour une vie libre continue : Une déclaration d’internationalistes américain·e·s, chinois·es et russes

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Une déclaration d'anarchistes américain·e·s, chinois·es et russes sur la signification de l'offensive du gouvernement syrien contre le Rojava.
Texte intégral (3450 mots)

Avec le soutien du gouvernement turc et l’aval des gouvernements étatsunien et européens, l’armée syrienne encercle les communautés autonomes du Rojava, cherchant à les intégrer de force à l’État syrien. Les Forces démocratiques syriennes (FDS) du Rojava ont signé un traité de paix acceptant cette intégration, mais l’issue reste incertaine.

À la fin de l’année 2024, les forces insurgées soutenues par la Turquie sont entrées dans Damas, renversant ainsi le régime de Bachar al-Assad. Leur chef, Ahmed al-Sharaa, connu sous le nom de guerre Abu Mohammad al-Julani, est devenu président de la Syrie. Au cours de l’année suivante, le nouveau gouvernement syrien s’est efforcé de s’attirer les faveurs des puissances impériales du monde entier, y compris du régime de Donald Trump, afin de consolider son pouvoir sur le pays.

Le 6 janvier 2026, le gouvernement de transition syrien a lancé une offensive en coordination avec les forces paramilitaires djihadistes contre le quartier kurde de Sheikh Maqsood dans la ville d’Alep. Les FDS se sont retirées le 10 janvier, emmenant avec elles un grand nombre de réfugié·e·s déplacé·e·s.

Trois jours plus tard, le gouvernement syrien a attaqué l’ensemble du Rojava. Le 18 janvier, le président syrien Ahmed al-Sharaa a annoncé un accord de cessez-le-feu avec les FDS, mais les combats ont immédiatement repris. Le Rojava était menacé d’une guerre d’extermination totale, avec notamment la possibilité d’une nouvelle invasion de l’armée turque. Le 20 janvier, les FDS ont accepté le cessez-le-feu stipulant que la région serait subordonnée au gouvernement syrien de Damas et que les FDS seraient intégrées à l’armée syrienne. Hier, ce cessez-le-feu a été prolongé, mais à l’heure actuelle, certaines parties du Rojava restent assiégées.

Bien que les partisans de l’État affirment qu’un gouvernement fort et centralisé est nécessaire pour prévenir le « chaos » et les violences ethniques, nous pouvons constater qu’en Syrie, c’est tout le contraire qui se produit : ceux qui cherchent à centraliser le pouvoir étatique entre leurs mains utilisent les violences ethniques comme moyen d’y parvenir. Ce n’est pas la première fois dans l’histoire qu’une tentative d’unification d’un pays sous un gouvernement centralisé coïncide avec une campagne de nettoyage ethnique.

Nous présentons ici une déclaration d’anarchistes américain·e·s, chinois·es et russes qui se sont battu·e·s pour défendre le Rojava expliquant ce que ces derniers développements signifient pour l’avenir. Pour plus d’informations sur l’histoire de ce conflit, tu peux commencer ici. Tu peux suivre les mises à jour des anarchistes présent·e·s au Rojava ici.

Carte de la région au 26 janvier 2026, après le cessez-le-feu.


En 2012, alors que le régime de Bachar al-Assad commençait à perdre le contrôle du pays au début de la révolution syrienne, les groupes kurdes qui s’organisaient clandestinement depuis des décennies ont saisi l’occasion pour combler le vide politique, étendant leurs structures autonomes afin de défendre leur peuple. Au cours des années qui ont suivi, la révolution au Rojava est devenue une force multiethnique composée, entre autres, de communautés arabes, kurdes, syriaques, assyriennes, arméniennes, yézidies et turkmènes. Au fil des combats, la force combinée de ces communautés au sein des Forces démocratiques syriennes (FDS) a permis de libérer une grande partie du territoire des mains de l’État islamique d’Irak et de Syrie (EI/Daesh) et d’autres factions fondamentalistes, apportant une sécurité, une stabilité et une autonomie relatives, conformément aux principes du confédéralisme démocratique proposés par le mouvement de libération kurde et son leader emprisonné Abdullah Öcalan.

L’administration autonome du Rojava a démontré qu’il existe une alternative au règne des dynasties autocratiques et des théocraties brutales au Moyen-Orient. Pourtant, la révolution a de nombreux ennemis, dont le plus important est l’État turc colonialiste dirigé par le néo-ottoman Recep Tayyip Erdoğan. Afin de saper l’autodétermination kurde, l’État turc soutient depuis longtemps des groupes fondamentalistes en Syrie, hébergeant Hayat Tahrir al-Cham (HTS), affilié à Al-Qaïda, cultivant une force fantoche au sein de l’Armée nationale syrienne (ANS) et facilitant les flux d’argent, de personnel et d’armes vers l’État islamique (EI/Daesh).

Cependant, la Turquie n’est pas la seule puissance géopolitique à avoir cherché à établir son hégémonie dans le nord-est de la Syrie. La France a colonisé la Syrie au début du XXème siècle ; le Royaume-Uni a joué un rôle important en divisant la population du Kurdistan en quatre nations. Plus tard, à partir des années 1990, le gouvernement des États-Unis a mené pendant une génération entière des guerres dans l’Irak voisin, déstabilisant considérablement toute la région et contribuant à la montée en puissance de groupes fondamentalistes sunnites tels qu’Al-Qaïda. L’État russe a soutenu le régime d’Assad sur les plans militaire, économique et politique ; Vladimir Poutine a été le principal garant de son existence face au soulèvement populaire qui a donné lieu à la révolution syrienne. En collaboration avec ses homologues à Washington, DC, Poutine établit actuellement des liens militaires et économiques avec le nouveau régime syrien, l’aidant ainsi à consolider son maintien à la tête du pouvoir. La famille de Donald Trump entretient des relations commerciales étroites avec la Qatar et les intérêts stratégiques de son administration coïncident largement avec ceux de l’axe géopolitique sunnite mondial impliquant le gouvernement turc et les États du Golfe, surtout en ce qui concerne l’Iran.

À bien des égards, les mouvements fondamentalistes tels qu’Al-Qaïda et Daesh sont une conséquence de l’instabilité que diverses puissances étrangères ont infligée à l’ensemble de la région. Malgré leur rhétorique sur la « guerre contre le terrorisme », ces empires ont semé la guerre, la terreur et d’énormes souffrances sur ces terres.

Clique sur l’image pour télécharger le poster.

Pris dans la lutte pour la domination sur la région entre les puissances concurrentes étatsuniennes, russes, turques, israéliennes et iraniennes, le projet révolutionnaire autonome du Rojava n’a jamais eu d’avenir dans les plans d’aucun empire ou État-nation.

En 2018 et 2019, l’armée turque et son mandataire syrien, l’ANS, ont occupé les territoires d’Afrin et de Serekaniye, purgeant immédiatement ces zones de leur population kurde autochtone. Suite à l’effondrement rapide du régime d’Assad en 2024, le gouvernement de transition syrien (STG) dirigé par le HTS cherche désormais à imposer sa bannière du nationalisme arabe sunnite et du sectarisme sur tous les territoires de la Syrie. La nouvelle armée syrienne a avancé avec brutalité, dans le but de détruire les acquis les plus importants de la révolution au Rojava : la libération des femmes et la coexistence relativement pacifique et l’autonomie de tous les groupes ethniques. Il existe des centaines de vidéos et de photos qui témoignent des crimes commis par les soldats du gouvernement de transition lors de leur avancée en 2025 et 2026. En janvier 2026, beaucoup d’entre eux se sont filmés en train de mutiler les corps de combattantes et de couper leurs tresses pour en faire des trophées.

La plupart des territoires que la révolution avait libérés du contrôle de Daesh sont aujourd’hui retombés entre les mains des fascistes théocratiques : Manbij, Tabqa, Raqqa, Deir ez-Zor, Shaddadi. En tant qu’internationalistes, nous avons participé à la libération d’une grande partie de ces territoires, en combattant aux côtés de nos ami·e·s arabes et kurdes. Beaucoup de nos camarades ont sacrifié leur vie pour la révolution dans ces régions. Il est douloureux de voir ces acquis réduits à néant.

Les gouvernements occidentaux ont donné le feu vert à Damas pour soumettre le Rojava à la menace d’une guerre d’extermination. Ils sont tout aussi responsable de la situation que la Turquie et le STG. Oui, la coalition militaire occidentale a joué un rôle dans la lutte contre Daesh ; son soutien a été déterminant dans la défense de Kobané en 2014 et la libération de Raqqa en 2017. Cela rend leur trahison envers les FDS d’autant plus instructive : ils sont prêts à utiliser le peuple kurde comme chair à canon, mais ils préféreraient voir un nettoyage ethnique au Rojava plutôt qu’une expérience multiethnique et égalitaire qui échappe au contrôle des États-nations.

Les chefs de ces gouvernements se sont empressés de serrer la main d’Abu Mohammad al-Julani après l’arrivée du HTS à Damas, qui l’a propulsé au pouvoir. Alors que ces gouvernements déclarent vouloir collaborer avec le nouveau gouvernement syrien pour lutter contre Daesh, les partisans et sympathisants de l’EI sont présents dans les rangs du STG, arborant leurs drapeaux.

Les promesses d’Abu Mohammad al-Julani de protéger les minorités se sont révélées mensongères. Tout d’abord, les forces d’Abu Mohammad al-Julani se sont rendues à l’ouest pour massacrer les Alaouites. Ensuite, elles se sont dirigées vers le sud pour décimer les Druzes. Puis, avec la bénédiction des gouvernements turc, étatsunien, français et israélien, elles ont poussé vers l’est pour attaquer les Kurdes et les autres communautés qui osent défendre le projet commun d’une société multiethnique et multiconfessionnelle.

Pour empêcher le gouvernement syrien de fabriquer le récit selon lequel les Kurdes occuperaient des terres arabes et feraient la guerre au peuple arabe, les FDS se sont retirées dans les zones à majorité kurde, où elles ont réussi à stopper l’avancée des forces gouvernementales. Grâce à une résistance farouche, elles ont réussi à bloquer le plan initial visant à anéantir physiquement le Rojava, forçant Damas à revenir à la table des négociations. Mais le cessez-le-feu actuel est fragile, les mesures visant à intégrer le Rojava dans l’État syrien sont vagues, et il reste à voir dans quelle mesure le gouvernement syrien honorera ses promesses.

L’armée syrienne n’a toujours pas levé le siège de Kobané. Des centaines de milliers de personnes déplacées ne peuvent toujours pas rentrer chez elles.

En tant qu’internationalistes, nous condamnons les gouvernements étatsunien, russe et européens. Cette trahison n’est que la dernière d’une longue liste des crimes contre l’humanité. Il est clair pour nous que tous les États-nations fonctionnent sans éthique ni moralité. La machine étatique n’a aucune humanité et les personnes qui dirigent ce système ont également perdu la leur. L’extraction du pétrole et des ressources, les routes commerciales, les sphères d’influence et l’hégémonie politique et militaire sont le langage et les principes de l’empire. Selon la logique impériale, cette dernière trahison envers le peuple kurde par le gouvernement étatsunien ne constitue qu’un simple changement de politique, peu importe le nombre de victimes qu’elle fera.

Alors que les forces ennemies assiègent Kobané et jettent à nouveau leur dévolu sur Heseke, Til Temir et Qamişlo, nous restons déterminé·e·s à défendre la révolution. Seul le temps nous dira si le cessez-le-feu actuel tiendra. Chaque fois que les FDS ont rejeté les conditions inacceptables que Damas cherche à leur imposer, les forces du STG en profitent pour lancer une campagne de terreur contre la population tout en rejetant la responsabilité sur les FDS. Pourtant, davantage de représentation symbolique des Kurdes et des autres communautés au sein du gouvernement syrien et de la société en général ne résoudra rien. Tant que l’islam fondamentaliste, la violence sectaire et la politique de centralisation continueront de guider le régime d’Abu Mohammad al-Julani, il n’y aura pas de paix durable en Syrie.

Cette crise a mis en lumière les principaux objectifs du mouvement au Rojava : défendre les personnes qui y vivent, résoudre les conflits par des moyens politiques plutôt que militaires, permettre aux gens de s’organiser comme iels l’entendent. Toutes ces valeurs restent intactes, même si les FDS et l’administration autonome du Rojava ont été contraintes d’accepter un traité de paix aux conditions défavorables.

En réponse à cet accord, certaines personnes en dehors du Rojava présentent la révolution comme vaincue, tandis que d’autres d’entre nous restent sur leurs positions défensives autour du Rojava, les fusils à la main, toujours prêt·e·s à empêcher l’ennemi d’avancer. Les révolutions ne sont pas vaincues par des décisions imposées d’en haut ; elles sont déterminées par ce que les gens ordinaires décident de faire, même dans les conditions les plus défavorables. Quoi qu’il arrive, nous continuerons à nous battre pour cette révolution, aux côtés de celle-ci et en son sein. Il s’agit d’un revers, mais ce n’est pas la fin de l’histoire.

Tant que nous serons en mesure de nous organiser avec les personnes qui nous entourent, d’offrir un espace aux camarades internationalistes, de poursuivre l’éducation et la formation collectives, de faire avancer la cause d’une société autonome coexistant dans la diversité et exerçant la liberté des femmes, nous continuerons à faire tout cela. L’accord avec Damas peut nous obliger à mener ces activités différemment, mais il ne nous arrêtera pas. Il ne sera pas facile de mettre fin à ce qui a commencé ici.

Nous appelons toutes et tous les anarchistes, socialistes, antifascistes et internationalistes à rester engagé·e·s dans la défense de la révolution au Rojava et des communautés qui en font partie, quelle que soit l’issue des négociations entre les responsables des FDS et le gouvernement syrien.

La préservation du pouvoir et de l’autonomie des peuples dans des contrées lointaines commence avant tout chez toi, en particulier dans les pays qui sont des acteurs puissants de la politique internationale. Nous avons humblement tiré les leçons de la révolution au Rojava : de ses formes d’organisation, de son esprit révolutionnaire, de la disposition des participant·e·s à se sacrifier et de leur courage face à des ennemis puissants. Nous comprenons que nos armes et nos corps seuls ne peuvent rivaliser avec les machines de guerres de l’empire et des États-nations modernes. Pour contrer un tel ennemi, il faudra une guerre populaire révolutionnaire mondiale.

Sans des changements fondamentaux dans l’ordre international, le Rojava et toutes les révolutions sociales et les mouvements de libération seront toujours à la merci des grandes puissances. Elles tireront profit de nos expériences quand cela leur conviendra, puis nous abandonneront et nous écraseront lorsque nous ne leur serons plus utiles. La seule façon de neutraliser cette menace est de s’engager dans la coopération et l’organisation internationalistes, en unissant nos luttes à l’échelle mondiale. Aujourd’hui, la défense du Rojava est un front et un point central de ces efforts.

Pour apporter une aide concrète et immédiate, tu peux faire un don à des projets tels que Heyva Sor, Riseup4Rojava et Tekoşîna Anarşîst, et sensibiliser le public à la situation critique que connait le Rojava via les réseaux sociaux, des communiqués de presse, la distribution de zines et de livres, et la projection de films.

Dans le cadre d’une stratégie organisationnelle à plus long terme, nous pouvons relier la lutte kurde à d’autres fronts engagés dans des luttes parallèles. Aux États-Unis, la violence raciste perpétrée par l’ICE pour faire avancer la kleptocratie de Trump reflète la stratégie d’Abu Mohammad al-Julani, qui a attribué des postes gouvernementaux et militaires aux djihadistes qui commettent des massacres afin d’intégrer par la force les communautés minoritaires dans une « Syrie unifiée ». En plus de diffuser des informations et des récits, nous devons également relier les besoins concrets des gens aux idées politiques sur la manière dont nous pouvons y répondre ensemble, en créant des réseaux et des groupes de soutien mutuel capables de mettre en relation des personnes d’horizons différents. Enfin, même si la politique électorale ne sera jamais un vecteur de changement fondamental, il est possible, dans certains endroits, de faire pression sur les politiciens pour qu’ils ne se rendent pas complices du nettoyage ethnique qui a lieu au Rojava ou ailleurs.

Nous écrivons en tant qu’internationalistes anarchistes issu·e·s des trois empires les plus puissants de notre époque : les États-Unis, la Russie et la Chine. Sur une planète qui se précipite vers une catastrophe écologique et une troisième guerre mondiale, nous cherchons à transcender les lignes de fracture géopolitiques et les dichotomies politiques répressives afin de nous unir dans la lutte contre nos oppresseurs. Si nous voulons instaurer un nouveau système mondial fondé sur l’autonomie, la justice et la pluralité sociale, le système actuel des États-nations, de l’exploitation économique et du patriarcat doit être démantelé. On nous parle de guerres entre empires, mais partout où nous regardons, nous ne voyons que des guerres de toutes formes et de toutes sortes contre les peuples. La chute des empires doit donc venir de l’intérieur, du peuple, grâce à notre initiative auto-organisée.

Avec nos salutations révolutionnaires et notre respect.

Les habitant·e·s du Rojava ont célébré le Newroz.


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