
21.06.2026 à 11:57
Iouri Izotov
Des documents montrent que Fedorova percevait encore un salaire de RT, chaîne interdite dans l’Union européenne, au moins jusqu’en août 2024.
<p>Cet article Lumière sur Xenia Fedorova a été publié par desk russie.</p>
Plus Xenia Fedorova, née Bortchik, occupe l’espace public français, plus les zones d’ombre de son parcours suscitent des interrogations. Jeune journaliste d’investigation russe, Iouri Izotov, a pris soin de recueillir diverses données qui éclairent quelques zones d’ombre dans son passé.
Dans son livre Bannie, l’ancienne patronne de RT France expose un récit soigneusement maîtrisé de sa trajectoire. Son parcours professionnel, notamment avant son engagement au sein du groupe RT, est entouré d’un flou remarquable.
Desk Russie a donc entrepris d’examiner les données publiques, les archives d’entreprises et plusieurs bases de données russes ayant fait l’objet de fuites au cours des dernières années.
Selon des données issues de la fuite d’une base administrative russe recensant les emplois et les revenus déclarés, Xenia Fedorova a continué à figurer dans les effectifs de l’organisation non commerciale autonome de droit russe TV-Novosti, la maison mère de RT, jusqu’au 31 août 2024, soit plus de deux ans et demi après l’interdiction des médias RT dans l’Union européenne.
Selon Le Monde, des discussions concernant son arrivée dans l’écosystème Bolloré auraient été engagées dès l’été 2023. Si tel est le cas, Xenia Fedorova négociait son repositionnement dans le paysage médiatique français alors qu’elle était toujours salariée de la structure centrale du groupe RT.
Les mêmes données permettent d’identifier plusieurs versements effectués par TV-Novosti à Xenia Fedorova entre juillet 2023 et juillet 2024. Sur cette seule période, les rémunérations connues atteignent environ 24,5 millions de roubles. Certains mois, plusieurs millions de roubles auraient été versés en une seule fois.

Les données consultées par Desk Russie révèlent que RT a employé bien d’autres membres de l’entourage familial de Xenia Fedorova : son frère Maxime Bortchik (né en 1975), sa sœur Ioulia Bortchik (née en 1986), sa sœur par alliance Elizaveta Demianova (née en 1990), ainsi que l’ancien mari de cette dernière, Andreï Demianov, ont également occupé des fonctions au sein du groupe.
Elizaveta Demianova occupait une position particulièrement importante puisqu’elle dirigeait encore, jusqu’en octobre 2024, le service de diffusion francophone de RT. Selon les données consultées par Desk Russie, elle a continué à percevoir des rémunérations de la maison mère du groupe jusqu’en novembre 2024.
Elizaveta Demianova semble aujourd’hui elle aussi établie en France. En juillet 2025, elle s’est enregistrée à Paris comme entrepreneuse individuelle spécialisée dans la production de films institutionnels, publicitaires et d’entreprise.
Les liens de la famille de Xenia Fedorova avec les structures de l’État russe ne se limitent pas au groupe RT. Son frère Igor Bortchik (né en 1967) a travaillé jusqu’en 2024 pour le réseau russe des communications spéciales (Spetzsviaz), organisme chargé notamment du transport sécurisé de documents sensibles, de cargaisons stratégiques, de fonds et d’autres biens pour les administrations publiques et les grandes entreprises d’État.

L’ancien mari de Xenia Fedorova, Andreï Fedorov, a quant à lui travaillé jusqu’en 2023 pour Inpredkadry, une structure de services relevant de l’administration diplomatique russe. Auparavant, il a exercé dans plusieurs chaînes de télévision russes, notamment NTV, la VGTRK et TVS. Dans les années 2010, il a également figuré parmi les collaborateurs du bureau moscovite de la Télévision centrale de Chine (CCTV).
L’examen des archives d’entreprises fait également apparaître plusieurs connexions avec des personnalités issues de l’appareil administratif russe. La mère de Xenia Fedorova, Natalia Bortchik, journaliste à l’époque soviétique puis femme d’affaires, a notamment développé plusieurs activités commerciales avec Olga Leonova, ancienne haute responsable du ministère russe des Finances. Entre 1997 et 2002, cette dernière dirigeait au ministère l’administration chargée des relations avec les organisations publiques et institutionnelles avant de poursuivre sa carrière dans les services de communication du groupe PhosAgro puis de l’aéroport Cheremetievo.
Olga Leonova est la conjointe d’Alexandre Velitchenkov, lui aussi cadre dirigeant de PhosAgro, ancien collaborateur de structures de recherche relevant du ministère soviétique de la Défense et de l’industrie de défense, puis chroniqueur économique à Rossiïskaïa Gazeta, où il travaillait probablement à la même époque que Natalia Bortchik. Sur ses blogs et dans ses interventions publiques, Velitchenkov participe activement à la diffusion de la propagande anti-ukrainienne.
Un autre détail du parcours de Xenia Fedorova, passé sous silence dans Bannie, mérite d’être relevé. Bien avant son arrivée à RT, au début des années 2000, son frère Maxime et elle ont travaillé pour la filiale russe du groupe danois Maersk, l’un des géants mondiaux du transport maritime.
Cette étape professionnelle intrigue à plus d’un titre. D’une part, les secteurs du transport maritime et de la logistique ont joué un rôle majeur dans la constitution des élites économiques russes de l’après‑URSS, en particulier à Saint‑Pétersbourg, où l’économie portuaire a servi de laboratoire à la fusion entre cadres issus du KGB, milieux d’affaires et organisations criminelles. D’autre part, ce secteur n’était pas non plus étranger à Vincent Bolloré avant son expansion dans les médias. Cette convergence biographique ouvre une piste qui mériterait d’être explorée par nos confrères spécialisés dans les enquêtes économiques.
Enfin, les archives d’entreprises montrent qu’à la fin des années 2000, Xenia Fedorova elle-même a participé à la création de plusieurs sociétés commerciales en Russie. Dans l’une d’entre elles figurait comme associée Zinaïda Pavlova, épouse ou proche parente de Nikolaï Pavlov, ancien haut responsable de la mairie de Moscou sous Iouri Loujkov et ancien directeur du département municipal du logement et des services publics.
À en croire Intelligence Online, les services français n’auraient pas pu « documenter de façon indiscutable ses liens avec le sommet du pouvoir russe ». Notre modeste enquête montre pourtant que les éléments permettant d’éclairer l’environnement professionnel, familial et relationnel de Xenia Fedorova ne manquent pas. On peut donc raisonnablement espérer que les autorités françaises disposent de moyens un peu plus importants que les nôtres.
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21.06.2026 à 11:57
Thorniké Gordadze
Comment Nikol Pachinian a remporté une élection que Moscou cherchait ouvertement à lui faire perdre
<p>Cet article Victoire de Pachinian : la Russie confrontée à Bakou et Erevan simultanément a été publié par desk russie.</p>
Le politologue franco-géorgien décortique ici les orientations et le style de Nikol Pachinian – son ouverture envers son peuple, sa détermination de conduire l’Arménie vers un destin européen, sa capacité de combattre certains mythes nationaux au nom d’une approche plus pragmatique –, qui lui ont permis de gagner une élection que Moscou lui disputait ouvertement.
Avant ma dernière visite à Erevan, alors que la campagne électorale battait son plein, un vieil ami arménien m’avait prévenu : « Chaque chauffeur de taxi arménien est à la fois analyste géopolitique, stratège militaire, économiste et chef de file de l’opposition. » Pourtant, même cela ne m’avait pas préparé à la réaction du tout premier chauffeur qui est venu me chercher à l’aéroport de Zvartnots pour me conduire au centre-ville. Lorsque je lui ai demandé comment se déroulait la campagne, il m’a répondu : « Tu sais, toute mère arménienne a deux craintes : la guerre, et que Nikol Pachinian se mette à nouveau en direct sur Facebook. »
C’était sans doute la meilleure introduction possible au style singulier de la campagne de Pachinian. Huit ans après son arrivée au pouvoir à la suite de la « révolution de velours » de 2018, il mène toujours sa campagne moins comme un dirigeant post-soviétique conventionnel que comme un militant de l’opposition en perpétuel mouvement, bien qu’il soit désormais entouré de plus de gardes du corps qu’à l’époque. Il parcourt inlassablement le pays, organisant d’interminables réunions avec les électeurs dans les villes et les villages, discutant avec les gens sur les marchés et dans les cafés, diffusant sans cesse en direct depuis un bus tout en dégustant des spécialités locales avec son entourage, souvent accompagné de son proche allié Alen Simonian, le président du Parlement, avec lequel il a même fondé un groupe de rock appelé Vartchaband (c’est un jeu de mots, Vartchapert signifiant « Premier ministre » en arménien).
Pachinian semble sincèrement croire que la politique exige toujours cette proximité physique avec les citoyens ordinaires, celle qui l’a porté au pouvoir en 2018, lorsqu’il a traversé l’Arménie à pied, sac au dos, encouragé par un mouvement de protestation. Il s’adresse pratiquement à tout le monde. Bon nombre de ces rencontres ne sont manifestement pas mises en scène : les gens l’interrompent, le contredisent, l’insultent, lui crient parfois dessus, et il leur répond souvent sur le même ton. Les échanges peuvent devenir vifs, chaotiques, voire théâtraux. Son épouse le quitte en pleine campagne électorale, puis revient. Tout ce spectacle peut paraître épuisant, dramatique, désordonné, mais aussi étrangement authentique.
C’est ce qui fait de Pachinian une figure si atypique dans l’espace post-soviétique, en particulier au sein d’une société caucasienne conservatrice. Rares sont les dirigeants ayant gouverné pendant huit ans qui continuent à s’exposer aussi directement, aussi constamment et de manière aussi imprévisible face aux citoyens ordinaires. Rares sont les dirigeants qui osent s’attaquer simultanément à tant de piliers sacrés de leur société, à des institutions et des récits occupant une place si prépondérante dans le panthéon de l’identité nationale, tels que l’Église apostolique arménienne, la mythologie tragico-héroïque de l’histoire arménienne et la croyance profondément enracinée selon laquelle la Russie est le garant ultime de la sécurité de l’Arménie.
J’ai connu personnellement le troisième président de la Géorgie, Mikheil Saakashvili, un homme qui ne manque certainement pas d’audace, de charisme, de courage politique ni de sophistication intellectuelle, formé dans certaines des universités occidentales les plus prestigieuses au monde. Or même lui n’est jamais allé aussi loin pour remettre ouvertement en cause les mythes fondateurs et les piliers émotionnels de l’idéologie nationale. Et ce, malgré le fait que Saakachvili ait transformé l’appareil d’État de manière bien plus radicale et combattu la corruption avec une intensité qu’aucun dirigeant post-soviétique n’a jamais égalée.
On peut détester Pachinian avec véhémence, être en désaccord avec ses politiques ou le tenir pour responsable des traumatismes nationaux. Mais il est difficile de prétendre qu’il n’essaie pas d’impliquer tout le monde, ou qu’il ne croit pas sincèrement en ce qu’il dit.
Les élections législatives de juin 2026, largement remportées par le parti de Pachinian, se sont déroulées dans une Arménie profondément transformée par sa défaite lors de la guerre de 2020 et la perte définitive du Haut-Karabakh en 2023. Ces événements ont ébranlé des certitudes de longue date et redessiné le paysage politique et émotionnel du pays.
La question centrale des élections arméniennes portait sur la destinée stratégique du pays, ce qui s’apparentait presque à un choix culturel et civilisationnel. L’Arménie devait-elle poursuivre son ouverture fragile vers l’Occident, s’engager sur la voie de la normalisation avec la Turquie et rechercher la paix avec l’Azerbaïdjan ? Ou devait-elle se replier une nouvelle fois dans la logique de sécurité familière centrée sur la Russie ?
La première voie est liée à une vision ambitieuse, mais aussi controversée, promue par Pachinian sous le slogan de la « Vraie Arménie », un projet qui équivaut à un véritable changement de paradigme dans la pensée politique arménienne. Mais les opposants au Premier ministre affirment souvent que s’ils luttent contre Pachinian, ce dernier se bat contre la réalité. Ils visent sans aucun doute sa tentative ambitieuse de redéfinir l’ensemble de l’imaginaire national arménien. C’est une vision qui repose sur la modernisation, l’occidentalisation et une rupture délibérée avec ce qu’il considère comme les illusions romantiques du passé.
Il soutient que l’Arménie doit enfin se réconcilier avec le territoire qu’elle contrôle effectivement, soit environ 30 000 kilomètres carrés, plutôt que de rester prisonnière des fantasmes émotionnels et géopolitiques d’une « Grande Arménie », qui, selon lui, a historiquement renforcé la dépendance du pays vis-à-vis de la Russie et l’a isolé des principales voies de transit régionales et des transformations économiques. L’opposition qualifie cela de « folie » ou de « trahison », selon les points de vue.
Depuis son indépendance, qui a coïncidé avec une guerre contre l’Azerbaïdjan voisin, l’Arménie n’a jamais véritablement eu le choix sur le plan géopolitique. Vivre dans l’ombre de la Russie n’était pas un choix, mais la seule option viable. Cependant, pour la première fois dans l’histoire moderne de l’Arménie, une alternative semble désormais envisageable, et la population a été appelée à faire un véritable choix stratégique sur l’avenir du pays.

Paradoxalement, Pachinian a été davantage contesté en Arménie qu’à l’étranger. Pourtant, même là-bas, il semblait bien plus confiant qu’en 2021, avant les dernières élections législatives, au lendemain d’une défaite militaire traumatisante et de tentatives infructueuses de le chasser du pouvoir. On pourrait imaginer que cette résilience provient principalement de sa promesse ambitieuse de transformer radicalement l’Arménie : la moderniser, l’européaniser, la rendre plus ouverte, plus civique plutôt qu’ethniquement nationaliste, plus tournée vers l’avenir et moins prisonnière du deuil et de la mythologie des catastrophes passées. Mais les idéaux seuls ne suffisent manifestement pas.
Nous vivons dans un monde où des oligarques sans scrupules, des prédateurs corrompus issus des ruines de l’Union soviétique, des serviteurs impériaux de Poutine et de puissantes machines de propagande dominent une grande partie de la vie politique. Dans un tel monde, les politiciens les plus cyniques s’enveloppent constamment de mots sacrés tels que « patrie », « foi », « famille » et « tradition », tout en les vidant de tout sens. Dans cette partie du monde, les élections se remportent rarement grâce à des idées brillantes ou à de nobles valeurs.
C’est peut-être désagréable à admettre, mais les ressources administratives, la promesse de paix et l’espoir d’une stabilité matérielle restent des armes électorales puissantes en Arménie. Et Pachinian le comprend parfaitement. La réalité est que les programmes politiques, voire les visions politiques, ne suffisent pas à endiguer le virus de la désinformation et les diverses techniques sophistiquées d’ingérence électorale soutenues par la Russie. Et, comme pour les vrais virus et les épidémies, la réponse la plus efficace repose souvent sur des mesures administratives. Il est difficile d’imaginer ce qui se serait passé en Moldavie en 2024 si Maia Sandu et le Parti de l’action et de la solidarité (PAS) n’avaient pas été au pouvoir et n’avaient pas contrôlé les leviers de l’État. On observe l’inverse en Géorgie, sous contrôle russe. Le défi consiste toutefois à résister à la tentation de restreindre les libertés publiques dans cette lutte, et c’est là une ligne très difficile à tenir, face aux exigences des Européens.
Le parti de Pachinian, Contrat civil, s’est présenté aux élections de juin fort de son contrôle encore effectif de l’appareil d’État, mais aussi avec l’angoisse d’un gouvernement qui sent parfois le sol se dérober sous ses pieds, comme cela semble être le cas dans le centre d’Erevan. Le jour du scrutin, comme dans tant d’anciennes républiques soviétiques, la politique n’est pas seulement façonnée par les idées ou les discours, mais aussi par la manière dont le pouvoir utilise les ressources de l’État. En Arménie, ce vieux mécanisme reste bien vivant. Il est sans doute moins étouffant qu’en Russie, au Bélarus ou en Azerbaïdjan, et moins absolu qu’en Géorgie lors des élections de 2024, mais il reste néanmoins plus visible qu’en Moldavie ou en Ukraine d’avant-guerre.
Pachinian gouverne autant par le béton que par la rhétorique. À l’approche des élections, les routes ont été construites plus rapidement, les hôpitaux rénovés et les gazoducs ont été prolongés jusqu’au cœur de villages oubliés. Les prestations sociales ont également augmenté, touchant une part toujours plus importante de la population. Au cours de son second mandat, les dépenses sociales ont augmenté, passant de 7 à 9 % du PIB, tandis que le nombre de bénéficiaires a considérablement augmenté.
Cette présence de l’État se fait le plus fortement ressentir loin d’Erevan, dans les villes et villages de province les plus pauvres, où chaque route nouvellement asphaltée, chaque raccordement au gaz, chaque prestation sociale supplémentaire revêt une signification profondément politique. Là-bas, le pouvoir n’apparaît pas comme une abstraction idéologique. Il se manifeste sous la forme d’un chantier, d’un salaire, d’une allocation mensuelle ou d’un médecin enfin disponible.
Pourtant, ce serait une grave erreur de croire que la position dominante de Contrat civil repose uniquement sur les ressources administratives et la loyauté de l’appareil d’État. Au cœur du projet politique de Nikol Pachinian se trouve un autre argument remarquablement puissant : la paix en Arménie n’est plus une abstraction, mais quelque chose que les gens ordinaires peuvent physiquement ressentir dans leur vie quotidienne. Depuis deux ans, pas un seul coup de feu n’a été tiré du côté azerbaïdjanais de la frontière, conférant au silence une immense valeur politique dans une société marquée par des décennies de guerre. Pachinian a ainsi réussi à se présenter comme le « candidat de la paix », tout en affirmant que la normalisation des relations avec la Turquie et l’Azerbaïdjan, la diversification des relations au-delà de la Russie, ainsi que des projets tels que « Crossroads for Peace » peuvent transformer l’Arménie en un État plus connecté, moderne et économiquement dynamique, plutôt qu’en un État perpétuellement isolé et dépendant.
Comme indiqué plus haut, le soutien, ou simplement l’attitude bienveillante, de la plupart des partenaires internationaux a joué en faveur de Contrat civil.
Les États-Unis, notamment à travers le soutien symbolique exprimé lors de la visite du vice-président J. D. Vance, et plus encore l’Union européenne, ont tous deux investi dans le renforcement de la résilience de l’Arménie face à la pression russe et dans le soutien de son orientation progressive vers l’Europe.
À Erevan, ce soutien ne se perçoit pas seulement à travers les communiqués diplomatiques, mais aussi à travers le sentiment croissant que l’Arménie n’est plus tout à fait seule. Le lancement de négociations sur la libéralisation des visas avec l’UE, les programmes d’aide européens, notamment la mise en place d’un groupe de travail soutenu par l’UE pour lutter contre la désinformation et les ingérences étrangères malveillantes dans le processus électoral, renforcent l’image d’un pays lentement entraîné dans une orbite géopolitique différente.
La décision d’organiser à la fois le sommet de la Communauté politique européenne et le sommet UE-Arménie à Erevan en mai 2026 revêtait une importance bien au-delà du protocole diplomatique. Pour l’Arménie, il s’agissait de bien plus qu’une série de réunions de haut niveau ; c’était un repositionnement symbolique du pays sur la carte politique de l’Europe. Quelques années à peine auparavant, l’idée que des dizaines de dirigeants européens se réunissent à Erevan pour discuter de l’avenir du continent aurait semblé improbable, voire surréaliste.
Pour Pachinian, ces sommets ont constitué une puissante validation de la ligne stratégique qu’il poursuit depuis l’effondrement de l’ancien ordre sécuritaire dans le Caucase du Sud. Les images de présidents et de Premiers ministres européens arpentant Erevan, évoquant le partenariat, la connectivité, la résilience, la libéralisation des visas, les investissements et les réformes démocratiques, ont apporté à la politique arménienne ce dont elle a rarement bénéficié depuis l’indépendance : le sentiment que le pays n’était plus seul. Ce symbole revêtait une importance considérable. Dans la culture politique post-soviétique, la légitimité nationale est inséparable de la reconnaissance internationale.

Tout aussi important, ces rencontres se sont accompagnées de promesses concrètes et de gestes politiques visibles – discussions sur la libéralisation des visas avec l’Union européenne, programmes de soutien financier, projets d’infrastructures et de connectivité, aide face aux menaces hybrides –, ainsi que d’engagements plus larges en faveur de la résilience économique et de la modernisation institutionnelle de l’Arménie. Une déclaration commune sur le partenariat stratégique a été signée avec la France. Dans une société épuisée par la guerre, l’insécurité et des décennies de dépendance, ces promesses d’ouverture et de développement ont un poids électoral immense.
Pour de nombreux Arméniens ordinaires, l’Europe n’est pas avant tout une abstraction idéologique. Elle incarne la mobilité, la stabilité, des institutions qui fonctionnent, des opportunités éducatives pour leurs enfants, une protection contre un nouvel isolement et l’espoir d’un avenir plus prévisible. Le fait que l’Arménie ait accueilli un sommet européen majeur a donc renforcé l’un des principaux arguments politiques de Pachinian : que sa stratégie de normalisation, de diversification et d’intégration progressive avec l’Occident est un processus réel et tangible déjà en cours.
De manière plus indirecte, la Turquie et l’Azerbaïdjan renforcent eux aussi, paradoxalement, la position de Nikol Pachinian. L’attitude prudemment bienveillante d’Ankara et de Bakou à l’approche des élections arméniennes de 2026 reflétait une préférence régionale plus large pour la stabilité et la prévisibilité. Des rumeurs continuent de circuler concernant une ouverture partielle de la frontière turco-arménienne et la normalisation progressive des relations commerciales. Pour la première fois depuis des décennies, les exportations turques peuvent officiellement entrer directement en Arménie plutôt que via la Géorgie, ce qui réduit les coûts et facilite les liens économiques. Nombreux sont ceux, tant à Erevan qu’à Ankara, qui estiment que la Turquie progresserait beaucoup plus rapidement vers la normalisation sans la prudence de l’Azerbaïdjan, Bakou craignant de perdre son influence dans de futures négociations de paix.
Le potentiel de la normalisation turco-arménienne, qu’il soit économique, politique, voire stratégique, est largement considéré comme considérable. De nombreux Arméniens perçoivent bien moins d’obstacles psychologiques à la normalisation des relations avec les Turcs qu’avec les Azerbaïdjanais, chez qui le traumatisme de la guerre reste encore vif. Même si un traité de paix avec l’Azerbaïdjan voyait finalement le jour, il resterait probablement une paix prudente entre les gouvernements, bien avant de se transformer en réconciliation entre les sociétés. Néanmoins, après plus de trois décennies de conflit, l’Arménie et l’Azerbaïdjan sont entrés dans une phase sans précédent de dialogue direct axé sur les transports, les voies de transit et la connectivité régionale, considérant la Russie moins comme un garant de la stabilité que comme une source d’instabilité en soi.
Cette convergence est visible tant sur le plan symbolique que concret. Le fait que deux puissants oligarques liés à Moscou, des personnalités que le Kremlin espérait autrefois utiliser comme instruments principaux de son influence régionale, se soient retrouvés emprisonnés presque simultanément, l’un en Arménie (Samuel Karapetyan) et l’autre en Azerbaïdjan (Ruben Vardanian, ancien ministre d’État du Haut-Karabakh), revêt une profonde signification politique. Dans les deux cas, le message est clair : l’ingérence russe dans les affaires intérieures et régionales n’est plus la bienvenue.
Pour la première fois depuis l’effondrement de l’Union soviétique, la Russie se retrouve désormais en confrontation simultanée avec Bakou et Erevan, à travers les tensions liées à l’incident de l’avion d’AZAL, les pressions exercées sur la diaspora azerbaïdjanaise et les tentatives de déstabilisation du gouvernement de Nikol Pachinian. Au lieu de préserver son influence dans le Caucase du Sud, Moscou s’aliène de plus en plus les deux capitales. La volonté affichée par l’Azerbaïdjan de fournir du gaz à l’Arménie malgré la pression économique exercée par la Russie a été particulièrement frappante. L’Azerbaïdjan a également commencé à servir de corridor de transit pour les marchandises arméniennes en provenance d’Asie centrale, une évolution presque inimaginable il y a encore quelques années.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
Lire la version originale
<p>Cet article Victoire de Pachinian : la Russie confrontée à Bakou et Erevan simultanément a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:56
Antoine Laurent
Se rendre à Sloviansk et à Kramatorsk nécessite une longue préparation et l’appui de volontaires ukrainiens et étrangers.
<p>Cet article Un voyage dans le Donbass, ou l’histoire d’un reportage à venir a été publié par desk russie.</p>
Notre correspondant en Ukraine nous livre un incroyable reportage. Pour enquêter sur l’oblast de Donetsk, il faut se rendre à Sloviansk et à Kramatorsk. Aujourd’hui, un tel voyage, si l’on veut minimiser les risques, requiert une sérieuse préparation. C’est cette logistique laborieuse, chronophage, coûteuse et périlleuse, ainsi que ses impressions de voyage que l’auteur nous propose de découvrir. Pour des raisons de sécurité, signale-t-il, certains détails ont été modifiés.
Sloviansk, Kramatorsk… À mesure que l’armée russe progresse dans l’oblast de Donetsk, ces deux villes sont de plus en plus incontournables pour qui cherche à comprendre l’actualité de cette partie de l’Ukraine. Des communes contrôlées par Kyïv, dans l’oblast, il y en a d’autres ; mais moins centrales ou dans lesquelles, parce qu’elles se trouvent plus près du front, pullulent les drones FPV. Dans les deux villes, cependant, la situation n’a de cesse de se dégrader. Abordons les choses avec scepticisme. Je connais les lieux, j’y ai passé des semaines et des semaines ; raisons pour lesquelles il est plus prudent de douter de soi-même. Avoir là-bas ses habitudes, son marché ou son stand de shawarma favori, c’est précisément ce qui pourrait me conduire à un sentiment de sécurité trompeur. Avant de partir, autant poser des questions naïves, y compris sur des sujets que je suis censé maîtriser ; et tant pis si je passe pour un touriste.
Qui donc contacter pour obtenir un aperçu sérieux de la situation ? Et si j’écrivais tout d’abord à Andrzej, ce volontaire polonais que vous avez eu, je l’espère, le plaisir de rencontrer dans un précédent reportage ? C’est bientôt chose faite. Premier élément du dossier : notre ami m’indique qu’il a récemment plié bagages, las des bombardements incessants et face à l’augmentation continue du nombre de drones FPV parvenant à atteindre Kramatorsk, où il vivait avec sa compagne. Cependant, il est de retour pour quelques jours, afin de terminer son déménagement. « C’est chaud, c’est vraiment très chaud », résume-t-il, avant de préciser que son détecteur de drones1, sans lequel il ne se déplace plus depuis des mois, est parvenu à intercepter le signal d’un drone d’observation survolant Kramatorsk. Ami, ennemi ? Le détecteur ne fait pas la différence. Quoi qu’il en soit, la vue aérienne de la ville s’est affichée en toute netteté sur l’écran de l’instrument.
Ioulia, l’interprète qui se joindra à moi, contacte quant à elle un policier que nous prévoyons d’interviewer. La réponse qu’elle reçoit est éloquente. « Évitez absolument le centre-ville et la vieille ville de Kramatorsk, ainsi que la périphérie de Sloviansk… » Tous ces lieux sont à portée des drones FPV russes ; et les quartiers de Kramatorsk mentionnés sont régulièrement bombardés. La semaine qui précède notre arrivée, les pilotes russes ont largué trois bombes de plusieurs centaines de kilogrammes sur le centre, tuant six personnes, en blessant 13, comme le rappelait l’agence Ukrinform. Pensée pour les commerçants que j’ai interviewés l’hiver dernier… Qui sait ce qu’ils sont devenus, et dans quel état se trouvent leurs établissements. À force d’appels et de textos, la situation se dessine progressivement.

Il faut à présent vérifier qu’un itinéraire sûr permet de se rendre sur place. En décembre, c’était encore le cas ; mais les choses changent vite. Pour ce faire, quoi de mieux que de contacter un militaire ? Germanophone, bien organisé, l’homme auquel on m’a conseillé de m’adresser transmet ma question à son commandant. Au bout de quelques jours, je reçois une vidéo explicative. Un homme dont je ne verrai jamais le visage commente un écran d’ordinateur, sur lequel s’affiche une carte et l’itinéraire qui permet de se rendre à Sloviansk et Kramatorsk sans trop s’exposer aux drones russes. « Sur cette route, il faudrait qu’il roule très vite [afin de minimiser le risque d’être pris pour cible, NDLR]. » L’homme, qui s’exprime dans un anglais teinté d’un fort accent ukrainien, zoome sur un carrefour. « Et ici, il faudrait qu’il tourne à gauche. Il y aura un panneau qui indique “Attention, FPV !!”. » Prometteur.
L’homme indique ensuite les routes à éviter absolument, et achève son explication en indiquant, sans trop s’y attarder, qu’il existe un autre itinéraire. « C’est plus long mais c’est plus sûr. » Je reconnais l’ordre de priorité des militaires : la vitesse de déplacement au détriment, parfois, de la sécurité. Nous suivrons le deuxième itinéraire – non sans avoir vérifié la fiabilité des conseils reçus auprès d’autres personnes. Les militaires, habitués à des niveaux de risques incommensurables, ont parfois tendance à considérer comme sans danger des situations qui, chez d’autres, susciteraient une crise d’angoisse avant la fin de leur simple description. Douter, douter, toujours douter.
Passons à présent à l’épineuse question du transport. Il est toujours possible de se rendre et de se déplacer sur place par les transports en commun ou en taxi ; mais, si la situation se dégrade brusquement, si l’un de nous est blessé, il est préférable de pouvoir quitter les lieux sans attendre. En outre, les chauffeurs locaux, pour qui la notion de risque s’est normalisée, empruntent parfois des itinéraires extrêmement dangereux. Il y a quelques semaines, un journaliste de ma connaissance s’est ainsi retrouvé dans un bus empruntant l’axe principal qui relie Kramatorsk à Sloviansk ; une route que des militaires y compris m’ont décrite comme une « kill zone » et que plus personne de sensé n’emprunte depuis un an au moins. Mieux vaut rester maître de ses mouvements, en dépit du coût que représente un aller-retour en voiture depuis Kyïv, c’est-à-dire, dans mon cas, un trajet de près de 1 500 km.
Aucune agence n’acceptera de vous louer un véhicule pour vous rendre dans l’oblast de Donetsk mais, fort heureusement, il m’est possible de compter sur un ami britannique. À entendre cet homme, fils d’une cantatrice qui vécut à Nice et d’un pilote de la Royal Air Force, une excursion à une quinzaine de kilomètres des positions russes ne serait autre qu’une promenade de santé. Le flegme de cet excellent sujet de Sa Majesté, vous l’aurez compris, est en tout point conforme aux traditions d’une Albion que nous nous garderons de qualifier. Aussi se propose-t-il de nous prêter sa voiture. « Êtes-vous familiers avec la malédiction qui frappe mes véhicules ? » feint-il d’interroger, au moment de me remettre les clefs. Je le suis, mais Ioulia, préoccupée, répond par la négative. « Étonnamment, ils ont une certaine tendance à brûler – avec tout ce qui se trouve à l’intérieur », lui indique notre interlocuteur, avant d’entamer l’énumération des voitures qu’il a un jour mises à disposition de volontaires ou de militaires et qui ont fini pulvérisées par l’armée russe. Sans doute son éducation l’empêche-t-elle de nous mettre en garde formellement ; mais le message passe : nous resterons sur nos gardes.
Évolution de la situation, itinéraire à suivre, véhicule… Lentement, chaque question, chaque besoin trouve une réponse. Je récupère enfin les gilets pare-balles, casques et trousses de secours que l’antenne de Kyïv de l’ONG française Reporters sans frontières (RSF) met gratuitement à disposition des journalistes. Premier réflexe : arracher l’écusson « Presse » qui se trouve sur les gilets. Depuis 2022, des dizaines de journalistes, ukrainiens comme étrangers, ont été victimes d’attaques russes, comme le rappelait RSF en avril : pas question d’attirer l’attention. D’ailleurs, plusieurs personnes nous recommandent vivement de laisser les équipements de protection au vestiaire. Le conseil a de quoi surprendre. Il est pourtant simple à expliquer : pour un pilote de drone russe, en règle générale, nous explique-t-on, un véhicule militaire constitue une cible de plus grande valeur qu’un combattant, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un véhicule civil, qui constitue lui-même une meilleure cible qu’un civil. Habitude oblige, les termes de crime de guerre ne sont pas même évoqués.
Concernant l’autre menace principale, nous explique-t-on, c’est-à-dire les bombes planantes larguées par avion, elles pèsent au minimum 250 kg et un gilet pare-balles ne sera pas d’une grande aide. En somme, mieux vaut pouvoir sprinter et donc ne pas s’encombrer de ce lourd matériel. C’est avec ces charmants conseils en tête que nous inspectons les trousses de secours fournies par RSF. Le matériel est de bonne qualité. Il nous faudra cependant nous munir de cinq garrots supplémentaires, car la trousse n’en compte qu’un, sur les cinq ou six nécessaires pour être réellement paré à une situation d’urgence : un par membre et un ou deux de secours, en cas de matériel défectueux. Ces derniers préparatifs achevés, nous voici prêts à quitter Kyïv.

Nous passerons d’abord une nuit à Dnipro, où nous rejoignons un volontaire américain qui accepte de nous prêter un détecteur de drones. Encore un geste de solidarité bienvenu, car le prix de cet indispensable matériel s’élève à environ 650 euros. Un doctorant espagnol, rencontré il y a trois ans à Sloviansk et qui souhaite réaliser quelques entretiens à Dnipro, nous rejoint pour le voyage. Musique, nids de poules, autoroute jamais terminée qui expose ses plaques de béton nues sans bitume ni marquage, discussions sur le rôle de la société civile en Ukraine et son évolution… Les heures passent et l’on parvient à destination avant le couvre-feu. Le lendemain, les volontaires de l’association qui nous accueillent nous offrent une visite de leur base, située dans un lieu plutôt original : un complexe industriel désaffecté.
« Ce qui est pas mal ici, commente l’un d’eux, amusé, c’est qu’on a l’impression que ça a déjà été bombardé. » C’est sans doute l’un des seuls avantages, poursuit-il, car « les véhicules sont trop visibles » et notre interlocuteur craint d’être ciblé par l’armée russe ; sans parler des seringues qui jonchent certains emplacements de la cour. Autant de raisons qui pousseront les volontaires à déménager leur base à la fin du mois de mai. La visite s’achève. Il est temps de se rendre à la gare, où nous retrouvons Jozsef, reporter hongrois qui couvre l’actualité ukrainienne pour le compte du journal Átlátszó et qui prend part au voyage.
Le temps d’un repas, nous effectuons un point sur la situation. Nous passerons trois nuits à Sloviansk. Afin de réduire notre exposition aux frappes de tous types, nous limiterons nos déplacements sur place au strict minimum : nous ferons nos courses pour quatre jours sur la route – eau potable y compris – et nous nous assurerons d’avoir, à l’arrivée, suffisamment de gazole pour repartir, car les stations-services sont des cibles de choix. En outre, nous tenterons de nous déplacer à pied dans la mesure du possible. C’est enfin le départ. Rapidement, l’asphalte vaguement entretenu de la ville laisse place à des routes défoncées sur lesquelles nous évoluons parfois à moins de 20 km/h. La pluie se met à tomber, créant par endroit d’immenses flaques boueuses dans lesquelles il faut s’engager avec précaution. On n’en distingue pas le fond ; et la profondeur des nids de poule dépasse parfois les 25 cm.
Les heures passent. Avec la fatigue, la concentration s’émousse. À plusieurs reprises, je pile de justesse pour éviter l’incident. Crissement de pneus. Imperturbable, Jozsef, assis sur la banquette arrière, travaille sur son ordinateur. À la question de savoir s’il a déjà pratiqué ce genre de routes lors de ses nombreux voyages en Afrique, notre camarade répond dans un rire : « Oui… mais elles étaient en meilleur état ! » Sur notre gauche, les véhicules des militaires nous dépassent à vive allure, maculant de boue vitres et pare-brise. La conversation dévie sur l’actualité des Balkans occidentaux, que Jozsef couvre depuis plusieurs décennies.
Nous voici enfin dans une bourgade qui précède Sloviansk. Un dernier arrêt, un café, une dernière vérification d’itinéraire. Devant un café-épicerie, sous la protection des filets anti-drones qui, déjà, couvrent la route, trois hommes fument une cigarette, cannette de bière à la main, échangeant vaguement quelques mots. En remontant dans la voiture, je pense une fois de plus qu’il aurait été préférable de ne pas disposer d’un 4×4, pourtant si pratique au vu de l’état des routes. L’armée ukrainienne et son million d’hommes, peu ou prou, ne dispose pas des moyens suffisants pour s’équiper uniquement en véhicules militaires ; d’autant que le front, comme me l’a indiqué un jour un militaire, « dévore les véhicules ». Les soldats se déplacent donc souvent dans des voitures civiles, parfois repeintes en vert, parfois non, avec, bien entendu, une préférence pour les 4×4. Bref…
Nouveau départ. Nous allumons le détecteur de drones et nous nous gardons cette fois de boucler nos ceintures de sécurité. Si l’image de notre véhicule s’affiche à l’écran du détecteur, c’est que nous sommes visés. Deux secondes de plus pour sauter du véhicule peuvent faire la différence. Silence. Chacun tend l’oreille. Sur cette route de campagne, le trafic est dense. « Biiiip ! » Le détecteur a intercepté une fréquence. Ioulia, qui tient l’instrument entre ses mains, nous montre l’écran : de la neige, comme sur les vieilles télévisions cathodiques. Un drone, certes, mais qui vole loin de nous : son signal radio est trop faible pour que le détecteur ne puisse retransmettre l’image de ses optiques. « Dans cette région, c’est souvent des drones ukrainiens : les pilotes volent aussi pour s’entraîner », nous a indiqué le volontaire américain. Espérons.
Un blindé se profile, couvert de grillage métallique et de chaînes, destinés à offrir une protection supplémentaire contre les drones. Il progresse lentement, dans un vrombissement sourd ponctué de claquements métalliques. Je garde mes distances. Remarquant ma présence, le conducteur a l’urbanité de se décaler pour me laisser passer. De tous côtés, les filets anti-drones protègent la route jusqu’aux abords de Sloviansk. Nous repensons aux indications du policier, et ouvrons les fenêtres pour entendre ce qui se passe à l’extérieur. Contre les drones guidés par fibre optique, le détecteur est inutile.
Enfin, nous arrivons à bon port. Le temps de garer la voiture sous le couvert d’un arbre, dans le sens du départ, et le propriétaire de l’appartement que nous louons, vêtu en nuances de gris et de vert, arrive pour nous remettre les clefs. Le sol de la cour est jonché de débris de verre, certaines fenêtres sont obstruées de planches et les lilas en fleur embaument l’air. À l’intérieur, les rideaux de chaque fenêtre ont été soigneusement tirés. À voir l’état de propreté général, ustensiles de cuisine y compris, on devine que la saison n’est pas des plus touristiques. Ne nous plaignons pas néanmoins : le logement est situé au rez-de-chaussée et les communs donnent accès à un sous-sol, où l’on pourra se replier si le quartier est bombardé. La dizaine de bouteilles d’eau de grande contenance qui se trouvent entreposées sur le sol humide et crasseux nous laisse comprendre que ce genre de scénario n’est pas uniquement théorique.
En ouvrant un tiroir, je découvre un lot de vieilles cartes postales coloriées, dont les titres et légendes sont écrites en russe et en français. « Biiip ! » Le détecteur de drones, que l’on a omis d’éteindre – mais pas de recharger – me tire de ma rêverie contemplative. À nouveau, aucune image. Sur les groupes Telegram destinés à prévenir les habitants des attaques, les notifications défilent : drone d’observation, drone de type Shahed, FPV, bombes planantes… La liste est longue et le rythme de publication soutenu. Autour de nous, pourtant, c’est le silence total. Parfait, car il est grand temps d’aller dormir. La route a été longue et chacun s’endort d’un sommeil de plomb. Vers 6 heures du matin, une série d’explosions me tire de mon sommeil : les bombes russes démolissent des immeubles, effacent des vies. Le bruit est lointain, le sommeil nécessaire. Je me rendors sans tarder. C’est finalement le son lancinant d’une débroussailleuse qui me tirera du lit quelques heures plus tard. D’une manière ou d’une autre, même à Sloviansk, il faut bien s’occuper des plates-bandes.

Les journées, radieuses et bien remplies, défilent rapidement. Le soir, les intrigues du roman d’Alessandro Barbero Les Yeux de Venise emportent mon esprit à travers le dominio da mar (les territoires marins) de la Sérénissime et les sandjaks de l’empire ottoman ; une apaisante évasion, après des interviews éprouvantes et les alertes que nous envoie le détecteur de drones, cinq à dix fois par jour, tandis que nous filons à vive allure vers nos lieux de rendez-vous. Une fois seulement, une vue aérienne de Sloviansk se dessine à l’écran, pendant une fraction de seconde. Le jour précédant notre départ, Ioulia et moi-même décidons de profiter du banc installé sous une petite pergola couverte de vigne vierge qui se trouve à deux pas de la porte de notre immeuble.
La discussion sur les interviews de la journée s’engage. Moins de deux minutes plus tard, un son strident se fait entendre. Échange de regards interloqués. « FPV !!!! » Nous nous ruons vers le hall d’entrée. Le détecteur n’a pas sonné. Aurions-nous, dans un état d’hyper-vigilance, mal interprété une rumeur quelconque ? Peu après, un habitant signale sur un groupe de discussion qu’un drone FPV russe, guidé par fibre optique, s’est écrasé contre une fenêtre du quartier. Après le repas, un moustique pénètre dans la cuisine. « Mini-FPV ! » plaisante-t-on, dans une joviale redescente d’adrénaline.
Vient enfin le jour du départ, avec ses frustrations. Par manque de temps, j’ai renoncé à photographier certains sites, qui n’existeront peut-être bientôt plus. Des images défilent dans ma tête : le bas-relief massif à la gloire des ouvriers qui figure sur l’un des panneaux indicateurs d’une usine de NKMZ, autrefois fleuron industriel de Kramatorsk ; une vue depuis un pont ; une usine bombardée à la sortie de Sloviansk… et sur le retour, cette vision marquante, que je ne pourrai là encore que vous décrire. Au premier plan, dans les herbes hautes d’une vaste prairie, une femme âgée, foulard sur les cheveux, assise sur un tabouret, est occupée à traire une vache à la main. Derrière elle, son mari, coiffé de sa casquette, s’appuie d’une main sur l’animal. Plus loin, une pelleteuse travaille à la construction d’une gigantesque ligne de fortifications : tranchées anti-char à demi remplies d’une eau noire, talus, boudins de fil de fer barbelés… Quel cliché… Mais nous avons déjà tardé et Jozsef a un train à prendre pour Budapest. Il doit être rentré lundi pour travailler sur un documentaire consacré à l’histoire d’un jeune Hongrois tombé sur le front après avoir rejoint l’armée ukrainienne.

Ce que j’ai vu, les témoignages que nous avons recueillis m’ont impressionné. Sloviansk, Kramatorsk… Avant de m’y rendre pour réaliser des interviews, j’y ai été volontaire ; et j’y ai fait tant de rencontres, y compris celles de Jozsef, de Ioulia et d’Andrzej. Au printemps 2023, lors de ma première visite, les deux villes semblaient imprenables. Jamais, pensait-on, l’armée russe, alors enferrée à Bakhmout, ne pourrait s’en approcher. Un grand nombre de volontaires y travaillaient. Les deux villes n’avaient sans doute pas été aussi internationales depuis longtemps. Sans doute aussi n’y avait-on jamais autant parlé l’anglais. Depuis, Platonivka, Dronivka, Serebryanka, Sviato-Pokrovske… toutes ces communes où nous nous rendions ont été prises, c’est-à-dire probablement entièrement rasées… Qu’est-il advenu de leurs habitants, que nous ravitaillions en biens de première nécessité, ceux qui ne voulaient pas être évacués et dont l’espoir ou l’indifférence nous faisait fulminer ? Et que doivent ressentir ceux qui ont passé leur vie dans cette région ?
Un ralentissement me ramène à la réalité. Les ouvriers qui travaillent d’arrache-pied à réparer les routes secondaires, devenues vitales pour accéder aux deux villes, ont embourbé un camion-benne qui entrave la moitié de la chaussée. Cigarette aux lèvres ou derrière l’oreille, en short de sport et claquettes, les chauffeurs s’activent mollement sous le grand soleil. Sourire. J’aimerais voir le visage d’un inspecteur du travail face à de telles tenues de chantier. Les véhicules militaires s’amassent les uns derrière les autres. Vu du ciel, quelle belle cible…
<p>Cet article Un voyage dans le Donbass, ou l’histoire d’un reportage à venir a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:56
Desk Russie
Nous publions le discours de notre autrice, récompensée pour La Guerre totale de Vladimir Poutine, ainsi que pour l’ensemble de son œuvre.
<p>Cet article Françoise Thom, lauréate du Prix spécial du Jury du Livre de Géopolitique 2026 a été publié par desk russie.</p>
Le 17 juin à l’Hôtel Dassault à Paris, le jury du Livre de Géopolitique, présidé par le Ministre Jean-Yves Le Drian, a décerné le Prix spécial du jury à Françoise Thom pour son ouvrage La Guerre totale de Vladimir Poutine, publié aux éditions À l’Est de Brest-Litovsk, ainsi que pour l’ensemble de son œuvre. Le Prix du Livre de Géopolitique a été attribué à Céline Marangé pour son ouvrage La guerre d’Europe a commencé, paru aux éditions Les Arènes. Dans son discours, Jean-Yves Le Drian a souligné la lucidité intellectuelle de Françoise Thom et salué son combat contre le régime de Poutine. Nous reproduisons ici le discours que notre autrice a prononcé lors de cette cérémonie prestigieuse, en présence notamment d’Alice Rufo, Ministre déléguée auprès de la ministre des Armées et des Anciens combattants, et de plusieurs personnalités politiques et intellectuelles.
Mesdames et Messieurs les Ministres, Mesdames et Messieurs les députés, Mesdames et Messieurs les membres du jury,
Je vous remercie de l’honneur que vous me faites en accordant le Prix spécial du Livre de Géopolitique 2026 à mon dernier ouvrage La guerre totale de Vladimir Poutine, publié par les éditions À l’Est de Brest-Litovsk, qui rassemble, sous une forme réorganisée par thématiques et revue, une partie de mes articles parus dans Desk Russie à partir de 2021. Je tiens aussi à exprimer ma gratitude à Galia Ackerman qui m’a encouragée et soutenue durant toutes ces années et à toute l’équipe de Desk Russie et de l’AEBL, dressée tel un David intrépide contre le Goliath de la poutinophilie française.
Ce livre a failli ne jamais voir le jour. En 2019, arrivée à l’âge de la retraite, j’étais fermement décidée à abandonner la Russie, à revenir à mes amours de jeunesse, l’antiquité grecque et latine, et à consacrer mes dernières années à un ouvrage faisant revivre des textes nobles. Mais je fus kidnappée par l’actualité : le contraste entre l’évidente préparation à la guerre de la Russie, les constants appels à la haine à la télévision russe, les menaces qui s’y déversaient quotidiennement non seulement contre l’Ukraine, mais aussi contre l’Occident, et l’ignorance béate dans laquelle se complaisaient les Occidentaux me forcèrent à retourner dans les tranchées. Je décidai de soumettre mes lecteurs à un traitement de cheval, en traduisant de longues citations empruntées aux médias russes et aux propagandistes de choc du régime poutinien, afin qu’ils se fassent une idée de l’ambiance toxique qui régnait dans les cercles dirigeants du Kremlin. Ce danger croissant de l’agression russe contre l’Ukraine et contre l’Europe m’a poussée à écrire pour Desk Russie, depuis sa création en 2021. Ce sont mes analyses et mes avertissements qui ont servi de matière au livre que vous venez d’honorer par le prix.
Une interrogation fondamentale sous-tend la plupart des textes qui constituent ce livre. Comment comprendre les deux tendances apparemment contradictoires qui marquent la trajectoire du régime poutinien au cours de ce quart de siècle, une fuite toujours plus précipitée vers l’archaïsme et la primitivisation de l’État, et la prodigieuse aptitude à s’emparer des progrès technologiques, notamment dans le domaine de la communication, pour les instrumentaliser au profit des objectifs du pouvoir politique ? Ces deux tendances n’allaient-elles pas entrer en conflit ?
La guerre contre l’Ukraine fait éclater ce contraste au grand jour. Politiquement, le régime de Poutine se comporte de plus en plus comme une principauté du XVe siècle. Le prince substitue l’expansion territoriale au développement, il enrôle des condottieri, locaux et étrangers, il récompense ceux qui le servent en leur attribuant des terres ou des monopoles dans les provinces conquises. En revanche, dans le domaine militaire, dans celui de la propagande et de la guerre hybride, il se montre fort capable d’assimiler des innovations. Constatant le rôle sans précédent de la propagande dans le système poutinien, j’en viens à ma deuxième interrogation fondamentale : comment l’obsession du leader national a-t-elle pu se communiquer à tout un peuple, le convaincre de tout sacrifier, son honneur, sa prospérité, ses libertés ordinaires, les agréments de l’existence, les vies d’êtres chers, les générations futures, pour s’associer à un projet génocidaire proclamé quotidiennement à la télévision ? Et comment un tel leader a-t-il pu trouver tant d’admirateurs et de complices, voire d’imitateurs, à l’étranger ?
En toile de fond, il y a aussi ma curiosité d’historienne. Formée par mes études de lettres classiques, je suis persuadée comme les anciens Grecs que le péché de démesure, l’hybris, se paye tôt ou tard. Comme un roman policier, mon livre est traversé par un suspense : quelles formes va prendre la Némésis pour châtier le tyran ? Le philosophe russe Piotr Tchaadaïev écrivait en 1830 : « Nous n’avons vécu, nous ne vivons que pour servir de quelque grande leçon aux lointaines postérités qui en auront l’intelligence. » C’est à ce vœu de Tchaadaïev que je me suis efforcée de répondre, en espérant que les Russes sauront un jour s’instruire par leur histoire au lieu d’y puiser des justifications de l’agression.
<p>Cet article Françoise Thom, lauréate du Prix spécial du Jury du Livre de Géopolitique 2026 a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:55
Sergueï Medvedev
Ayant commencé la guerre par la conquête de territoires, la Russie finira par les perdre – non seulement ceux qu’elle a occupés en 2014 et 2022, mais aussi ceux qu’elle s’était appropriés au cours des siècles précédents.
<p>Cet article Les drones contre l’empire a été publié par desk russie.</p>
Pour le philosophe politique russe exilé, les dernières attaques ukrainiennes dans la profondeur de la Russie marquent non seulement un tournant dans la guerre russo-ukrainienne, mais annoncent l’éclatement prochain de la Russie elle-même : son immense territoire passe d’un avantage stratégique à un handicap potentiellement fatal.
Le 3 juin, sous le slogan « Un dialogue pragmatique – la voie vers un avenir stable », le Forum économique international s’est ouvert à Saint-Pétersbourg. Tôt dans la matinée du même jour, l’avenir a fait son apparition dans la ville sous la forme de drones ukrainiens. Des dizaines de drones, ayant survolé sans encombre plus d’un millier de kilomètres depuis la frontière ukrainienne et franchi le bouclier de défense aérienne « impénétrable » de la capitale du Nord, ont attaqué des infrastructures dans les districts de Kronstadt, Kirovski et Krasnosselski. À Kronstadt, les drones ont touché la corvette Boïky (porteuse d’armes à missiles guidés, qui accompagnait encore récemment les pétroliers de la « flotte fantôme » russe à travers la Manche) et, dans la zone du Grand Port, le terminal pétrolier de Saint-Pétersbourg, le plus grand complexe de transbordement de pétrole du nord-ouest de la Fédération de Russie.
Malgré l’interdiction de publier des vidéos de ces frappes dans les médias, les réseaux sociaux regorgent d’images spectaculaires de terminaux en feu, accompagnées des jurons admiratifs des observateurs : la bande-son des vidéos montrant les drones ukrainiens survolant les villes russes est un sujet à part : les commentateurs, surtout les hommes, s’extasient comme si les frappes ne les visaient pas eux, mais un décor de cinéma – on peut sans doute parler ici d’une forme grave d’infantilisme. Une fumée noire envahit le ciel, et sur ce fond, les symboles architecturaux blancs du nouveau Saint-Pétersbourg ressortent particulièrement bien : le Lakhta Center de Gazprom et les viaducs ajourés du périphérique de Saint-Pétersbourg ; la vieille cathédrale Saint-Isaac, encadrée par des nuages noirs et éclairée par les lueurs de l’incendie, n’est pas mal non plus.
Les vidéos mises en ligne par les unités de défense aérienne depuis les toits environnants suscitent un enthousiasme particulier : les jeunes soldats apprécient visiblement ce qui se passe, ils posent devant les terminaux en feu. Le spectacle des drones ukrainiens a irrémédiablement gâché la fête préférée de Poutine et principal événement mondain de l’année. Des blagues ont déjà commencé à circuler au sujet d’un décret de Volodymyr Zelensky, similaire à celui du 8 mai, autorisant la tenue du forum aux dates et lieux indiqués, à condition que toutes les discussions soient traduites simultanément en ukrainien. Mais trêve de plaisanteries : en 2026, les drones ukrainiens ne se contentent pas de changer le cours de la guerre, ils réécrivent le scénario de la politique russe.
De la même manière, les drones bouleversent aujourd’hui les projets de vacances des Russes : toute la côte de la mer Noire subit les conséquences des attaques de drones – des « pluies de pétrole », aux marées noires et aux plages fermées à Tuapse et Anapa, jusqu’à la « pénurie d’essence » en Crimée, où les Forces armées ukrainiennes, selon le ministre ukrainien de la Défense Mikhaïl Fedorov, ont entamé une campagne d’ « isolement logistique ».
Des drones américains de nouvelle génération, dotés de systèmes de vision artificielle et d’intelligence artificielle, ont commencé à attaquer les camions-citernes et autres véhicules de transport de marchandises approvisionnant la péninsule annexée, transformant la route P-280 « Novorossia » en « route de la mort ». Les accotements de la route sont jonchés de dizaines de carcasses de camions calcinés, les chauffeurs refusent d’effectuer des trajets même pour un tarif triplé, et les rares camions-citernes kamikazes qui parviennent à pénétrer en Crimée sont accueillis par des applaudissements et des « hourra ».
Il est pratiquement impossible de se procurer de l’essence en Crimée, les bons d’essence imprimés (calculés à raison de 20 litres par jour) sont devenus des bouts de papier inutiles, et des files d’attente de plusieurs kilomètres se sont formées devant les quelques stations-service encore ouvertes. En substance, l’un des principaux acquis symboliques de la Russie dans cette guerre – le corridor terrestre vers la Crimée – est réduit à néant. Et il ne s’agit pas seulement de la population de la péninsule et des milliers de vacanciers bloqués là-bas, mais aussi de l’approvisionnement des groupements de troupes russes « Dniepr » et « Vostok » stationnés dans les régions de Kherson et de Zaporijjia. Ils comptaient 150 000 hommes au plus fort de la soi-disant « offensive estivale » des forces armées russes, qui s’essouffle à peine commencée.
Une fois de plus, la Crimée se transforme en forteresse assiégée, rappelant les 350 jours de Sébastopol pendant la guerre de Crimée (1854-1855) et les 250 jours pendant la Seconde Guerre mondiale (1941-1942). Cette fois-ci, la péninsule est assiégée par la mer (les forces principales de la flotte de la mer Noire ont été retirées à Novorossiïsk, et les restes de celle-ci sont enfermés dans la baie de Sébastopol), par la terre et par les airs. Et en effet, la Crimée est « l’île de la malchance » de la Russie, le point sensible de l’Empire, un territoire que, sur les trois mille ans de son histoire écrite, la Russie n’a possédé que pendant 171 ans (1783-1954), tout en le défendant et en le perdant sans cesse. Et rien ne laisse présager qu’elle parviendra à la conserver cette fois-ci : la désoccupation de la Crimée n’est qu’une question de temps.
Au final, au cours du dernier mois, les drones ukrainiens ont réduit à néant les trois principales réalisations symboliques de la Russie de Poutine : le défilé de la Victoire du 9 mai, qui s’est transformé en un « défilé de la défaite » timoré et bâclé, le projet chéri de Poutine – le Forum économique de Saint-Pétersbourg – et la « route de la vie » vers la Crimée annexée. Et avec l’augmentation de la fréquence et de la portée des frappes ukrainiennes sur la Russie – l’ensemble du territoire européen et l’Oural sont désormais menacés –, cela soulève la question fondamentale de la viabilité stratégique du pays dans ses frontières actuelles. Pendant des siècles, conformément aux théories militaires et géopolitiques classiques, on considérait que l’étendue territoriale et la profondeur stratégique d’un pays (associées à un climat rigoureux, à l’impraticabilité et au sous-développement du territoire, à l’absence de routes, d’infrastructures, etc.) constituaient la meilleure garantie de l’invulnérabilité d’une puissance, comme l’a confirmé le sort des armées de Napoléon et d’Hitler.
Mais dans cette nouvelle ère technologique des drones, des armes autonomes, des communications par satellite et de l’intelligence artificielle, la distance s’amenuise, l’espace devient transparent, perméable et vulnérable – et plus l’espace est vaste, plus sa vulnérabilité est grande. L’immense corps territorial de la Russie, dont l’extension a pris cinq cents ans et au nom duquel d’innombrables sacrifices ont été consentis, n’est plus un avantage mais une faiblesse : il est pratiquement impossible de le couvrir et de le protéger. L’infrastructure pétrolière et gazière, dispersée à travers le pays, s’avère sans défense, tout comme les longues lignes de communication, y compris le fil ténu du Transsibérien avec ses centaines de ponts, qui longe la frontière chinoise2. Les entreprises dispersées du complexe militaro-industriel, héritage du système soviétique de division du travail, les dépôts militaires et aérodromes isolés (héritage de la confrontation avec le monde extérieur), tout cela est pratiquement impossible à couvrir et à protéger contre des drones discrets, silencieux et omniprésents. De plus, même les zones particulièrement surveillées, comme Moscou et Saint-Pétersbourg, cessent d’être invulnérables, comme l’ont montré les dernières attaques ukrainiennes.
Ajoutons à cela les difficultés logistiques croissantes des enclaves : pour se rendre à Kaliningrad, il faut désormais suivre une trajectoire complexe, en passant par les eaux neutres de la mer Baltique, tandis que la Crimée annexée est tout simplement menacée d’isolement.
Il en résulte un pays accablé par un territoire excédentaire, déficitaire et sans défense, qu’il n’est pas en mesure d’emporter avec lui dans le XXIe siècle : tout comme les dinosaures, avec leurs corps gigantesques, leurs dents acérées et leur peau impénétrable (ainsi que leur petit cerveau) se sont révélés non compétitifs dans la nouvelle ère géologique et ont été condamnés à l’extinction. À l’instar d’un animal préhistorique, la Russie ne survivra pas jusqu’à la fin du siècle actuel avec son corps territorial lourd et peu maniable – et la guerre ne fait qu’accélérer ce processus de décolonisation et de perte de contrôle sur l’espace.
Ayant commencé la guerre par la conquête de territoires, la Russie finira par les perdre – non seulement ceux qu’elle a occupés en 2014 et 2022, mais aussi ceux qu’elle s’était appropriés au cours des siècles précédents. Et en ce sens, la matinée du premier jour du Forum de Saint-Pétersbourg a véritablement donné une image de l’avenir de la Russie : une fumée noire et les reflets sanglants d’un incendie.
Traduit du russe par Desk Russie
Lire la version originale
<p>Cet article Les drones contre l’empire a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:55
Desk Russie
Cessons de confondre la liberté d'expression avec le soi-disant droit d'une propagandiste pilotée par une capitale étrangère à retourner nos médias contre notre démocratie.
<p>Cet article Notre élection présidentielle n’est pas un théâtre d’opérations a été publié par desk russie.</p>
Cette tribune collective complète le dossier de Desk Russie que signent Iouri Izotov et Vincent Laloy sur Xenia Fedorova. Les signataires font une distinction entre la liberté d’expression et le prétendu droit d’une propagandiste pilotée par une capitale étrangère à retourner notre opinion publique contre notre démocratie.
La campagne présidentielle qui s’ouvre en France est le moment-clé où, pour délibérer de son avenir, la démocratie se rassemble. C’est précisément l’instant que choisit une puissance étrangère pour s’y glisser. La Russie ne s’en cache plus. Sa propagandiste en chef, Margarita Simonian, proclamait récemment « combattre l’ensemble de l’Europe ». Ce combat ne se déroule pas seulement dans les tranchées du Donbass : il se livre sur les plateaux de télévision, dans les journaux, dans la fabrique de l’opinion.
Il a désormais un visage. Lorsqu’Édouard Philippe et Bruno Retailleau, deux candidats à la magistrature suprême, se rendent à Kyïv pour réaffirmer le soutien de la France à l’Ukraine, une voix leur répond depuis une chaîne parisienne que ce déplacement est malvenu, qu’il vaudrait mieux « dialoguer avec la Russie », tandis que celle-ci assassine chaque jour des civils ukrainiens. Critiquer le voyage à Kyïv de candidats à l’élection présidentielle, c’est viser la diplomatie française dans ce qu’elle a de plus déterminant – l’affirmation de nos alliances – au moment même où la nation s’apprête à choisir celui qui la conduira. Cette voix est celle de Xenia Fedorova, ancienne présidente de RT France. Qu’une porte-parole des intérêts du Kremlin entreprenne d’infléchir notre diplomatie en pesant sur le débat électoral : voilà l’ingérence, non plus soupçonnée, mais à l’œuvre, à visage découvert.
Comme chacun de nous, Mme Fedorova peut avoir des opinions. Mais elle n’est pas une simple citoyenne. Elle est l’instrument d’un appareil. Elle a dirigé l’information de RT France, un organe que l’Union européenne a interdit – justice à l’appui – comme vecteur de désinformation contrôlé par l’État russe. Reconvertie dans des médias à forte audience à la tête d’une société de « conseil », elle y poursuit la même fonction comme « chroniqueuse » sur CNews. La « défense » de Mme Fedorova par Arnaud Lagardère, pour Europe 1, et Gerald-Brice Viret, directeur général de Canal +, dans LeJournal du Dimanche (autre acquisition du groupe Bolloré) invoque à grands cris la liberté d’expression. Or le scandale ne vient pas des convictions de Xenia Fedorova : c’est qu’elle puisse asséner ses contre-vérités sans jamais rencontrer la moindre contradiction, sur des antennes qui ont renoncé au pluralisme pour ouvrir leur micro avec complaisance à tous les porte-parole du Kremlin. Le paradoxe est saisissant : une chaîne, CNews, obnubilée par les « dangers venus de l’étranger » se montre pourtant d’une docilité sans égale face au discours d’une puissance nucléaire, non seulement hostile à nos intérêts, mais qui ne cesse de nous menacer. L’ironie prêterait à sourire si l’échéance – l’élection présidentielle – ne la rendait inquiétante.
Dans l’expression de son « point de vue », Mme Fedorova ne cesse de franchir les lignes de l’ignoble. Dans une chronique récente, elle s’emploie à nier l’enlèvement d’enfants ukrainiens par la Russie – crime contre l’humanité qui fonde le mandat d’arrêt délivré contre Vladimir Poutine par la Cour pénale internationale en 2023. Mettre en doute la déportation d’enfants n’est pas une opinion parmi d’autres : c’est non seulement épouser la défense d’un accusé devant la justice internationale, mais nier la matérialité avérée des faits. Le ministre des Affaires étrangères ne s’y est pas trompé, qui l’a qualifiée de « propagandiste patentée, relais de la désinformation du Kremlin ». Interrogée naguère en public, lors du Salon du livre 2025, sur ces déportations d’enfants ukrainiens, elle avait préféré se taire.
Mesurons le danger. À quelques mois de la présidentielle, la « libre opinion » de la chroniqueuse, adossée à la puissance de frappe de l’ensemble des médias du groupe Bolloré et mise au service de Moscou, n’est plus seulement une opinion nuisible : c’est un risque pour nos institutions, nos intérêts et notre diplomatie. Des antennes à très large audience offrent chaque semaine une caisse de résonance française à la désinformation d’un État agresseur au cœur de notre vie démocratique.
Or une démocratie n’est pas désarmée. Elle dispose d’instruments – les sanctions individuelles de l’Union européenne, le droit des étrangers, le registre des influences étrangères institué en 2024 – qui ne jugent pas des idées, mais des fonctions. Nous demandons trois choses. D’abord, que l’Arcom contrôle l’honnêteté de l’information et le pluralisme sur des chaînes du groupe Bolloré qui ouvrent leurs antennes à la propagande d’un gouvernement hostile. Ensuite, que le gouvernement saisisse les autorités européennes en vue de sanctions individuelles, comme il l’a déjà fait avec succès. Enfin, et surtout, que le droit au séjour de Mme Fedorova soit réexaminé : le droit français permet d’éloigner l’étranger dont la présence porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État, et l’on ne saurait conférer un titre de séjour sur notre sol à qui met sa fonction au service de la guerre cognitive d’une puissance hostile.
Cessons de confondre la liberté d’expression avec le soi-disant droit d’une propagandiste pilotée par une capitale étrangère à retourner nos médias contre notre démocratie, notre diplomatie et nos institutions. Ne nommons pas tolérance ce qui n’est que renoncement, n’acceptons pas que l’élection présidentielle devienne un théâtre d’opérations hostiles. C’est une question de sécurité nationale.
L’année qui vient dira si la France a pris conscience de la guerre cognitive et informationnelle que mène contre elle le Kremlin.
Galia Ackerman, historienne, rédactrice en chef de Desk Russie
Cyril Amoursky, journaliste, chroniqueur et correspondant de guerre indépendant
Julien Bayou, avocat au Barreau de Paris
Alexandre Melnik, professeur de géopolitique à ICN Business School, ancien diplomate russe
Florent Murer, président de Kalyna
Pierre Raiman, historien, vice-président de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Sylvie Rollet, professeure émérite des universités, présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Nicolas Tenzer, analyste des questions internationales, auteur notamment de Notre Guerre. Le crime et l’oubli
<p>Cet article Notre élection présidentielle n’est pas un théâtre d’opérations a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:55
Vincent Laloy
Son discours anti-occidental et anti-français trouve un large écho dans la sphère complotiste.
<p>Cet article Xenia Fedorova, la porte-voix inconditionnelle de Moscou a été publié par desk russie.</p>
Le personnage de Xenia Fedorova, la propagandiste russe, a une influence considérable au sein de l’empire médiatique de Bolloré et sur Bolloré lui-même. Son discours anti-occidental et anti-français trouve un large écho dans la sphère complotiste. Il est temps que Fedorova cesse de pérorer et de vaticiner dans nos médias !
Imaginons une journaliste française installée à Moscou, portant la « bonne parole », pour autant qu’elle ait pu trouver un média où s’exprimer, et condamnant la guerre de Poutine contre l’Ukraine. Il y a longtemps qu’elle aurait fait l’objet d’une expulsion voire d’une arrestation suivie d’un emprisonnement. Et Xenia Fedorova, depuis Paris, ose avancer que dans son pays d’accueil, la liberté d’expression est menacée, voire constamment bafouée. Pas comme en Russie !
Alors à la tête de Russia Today, elle prétendait : « Nous ne sommes pas la voix de Moscou », (voir l’excellent ouvrage de Maxime Audinet, Russia Today (RT), publié en 2021, auteur d’ailleurs attaqué par la chaîne RT, qui a été déboutée par la justice). Et l’inféodée à Moscou d’insister, le 3 mars 2022 via le site Riposte laïque, son constant soutien à RT : « Un acte de censure pur et simple qui viole l’État de droit et va à l’encontre même des principes de la liberté d’expression », rejointe par les Onfray, Bercoff et Asselineau.
Yann Barte, en précurseur dans Franc-tireur (26 février 2025, 20 mai 2026), Simon Blin dans Libération (5 mars 2025), Isabelle Mandraud dans Le Monde (26 mars 2025), Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach dans ce dernier quotidien (29 mai 2026), Anne-Sophie Mercier dans Le Canard enchaîné (10 juin 2026) se sont attardés sur cet agent patenté de la Russie. Assourdissant silence de L’Humanité, toujours et encore aligné sur Moscou, sauf pour condamner le 2 mars 2022 l’interdiction de RT, de même que le SNJ-CGT, dénonçant « un acte de censure3 ».
Riposte laïque continue d’approuver Fedorova, déplorant que soit « salie la Russie, notre amie, les Russes, nos amis » (2 juin 2026). Jacques Guillemain, tel un agent permanent de Moscou, qu’il soutient de façon systématique, la défend sur trois pages (7 juin) ; selon ce subtil penseur, il n’y a plus de liberté d’expression en France ni en Europe, qui prennent le chemin de la Corée du Nord ! Tout ce qu’écrit ou dit Fedorova, qui vit un « enfer » (sic), est « vrai », « l’Allemagne est davantage une menace que la Russie », le rapt des enfants est une invention, « jamais la Russie, depuis la dissolution du pacte de Varsovie, n’a manifesté la moindre intention belliqueuse », « nous voilà revenus aux pires heures du terrorisme intellectuel, avec mensonges, insultes, menaces, procès d’intention et chasse aux sorcières au menu, […] dignes d’un régime totalitaire ».Ledit site publie aussi la prose, sur cinq pages, d’un séide absolu de Poutine – qu’il propose presque de canoniser de son vivant –, un certain Marc Rousset, lequel soutient le 11 juin, sans la moindre réserve, la Fedorova bien sûr, mais aussi les Xavier Moreau et Jacques Baud, dont les liens avec Moscou ne sont plus à démontrer.
Si tout a été écrit concernant Fedorova, reprenons, dans l’ordre chronologique de 2025, ses élucubrations tirées essentiellement du JDNews, sauf indication contraire :
Desk Russie, le 13 avril 2025, s’était à juste titre fait l’interprète de plusieurs associations s’indignant de sa participation au Festival du livre – où elle présentait son mensonger Bannie –, qu’elle a été contrainte de quitter malgré la présence de son imposant garde du corps, sous la pression pacifique des manifestants. Des édifiantes pages sur son parcours, Maxime Audinet retient que « son livre et ses interventions dans les médias soutiennent l’agression impérialiste et génocidaire contre l’Ukraine. Ils ne relèvent pas du journalisme mais de la propagande de guerre. Il n’y a pas de symétrie entre les sanctions européennes et la censure par les autorités russes : la Russie censure l’opposition à la guerre tandis que l’Europe sanctionne les médias russes parce qu’ils soutiennent l’agression d’un État souverain et mettent en péril l’ordre et la sécurité publics de l’Union européenne4. »
Le JDD du 20 juillet 2025 lui attribue une pleine page sur de prétendues menaces de remilitarisation de l’Allemagne : « Ce dangereux réveil, conclut Fedorova, pourrait dégénérer en un conflit bien plus vaste que quiconque ne le souhaite. » Ainsi, la menace russe est à n’en pas douter un fantasme de l’Europe libre. N’était-ce pas l’inventeur du poutinisme, Vladislav Sourkov, qui annonçait sans hésiter peu auparavant : « Nous nous étendrons dans toutes les directions, aussi loin que Dieu le voudra et que nous en aurons la force » ? ; dès 2021, il se réjouissait que « la projection du chaos à l’extérieur [soit] la seule manière pour la Russie de mettre fin au désordre interne5 ».
À propos de l’Église orthodoxe affiliée au patriarcat de Moscou en Ukraine, auxiliaire du pouvoir russe, elle s’indigne qu’on puisse la « persécuter6 » (JDNews, 19 novembre 2025).
Et comment ne pas évoquer Charles De Gaulle, dont elle considère que la France lui est infidèle : « Une France gaullienne serait aujourd’hui naturellement une puissance médiatrice. Elle ne suivrait pas Washington par réflexe et ne s’alignerait pas automatiquement sur Bruxelles, elle cultiverait le dialogue avec toutes les grandes puissances, y compris la Russie. » (3 décembre) Nostalgie de la complaisance du défunt général pour l’Union soviétique, qui a été magistralement explorée par Jean-François Revel dans le chapitre « De l’inventeur de la détente » dans son ouvrage, Comment les démocraties finissent (Grasset, 1983).
Une fois de plus, Fedorova revient sur ses obsessions, à savoir que « la liberté [en France est] sous surveillance » (10 décembre), estimant que « le discours politique reste obsédé par la Russie, présentée comme la principale menace existentielle » (17 décembre). Il est condamnable, se lamente-t-elle à la veille de Noël, « d’utiliser les avoirs gelés […]. Présentée comme une nécessité, cette décision établit un précédent politique dangereux. »

Persiste et signe en 2026
L’année 2026 débute avec les mêmes idées fixes, à savoir que l’élargissement de l’OTAN constitue pour Moscou non « un processus neutre mais un défi direct à son environnement sécuritaire » (7 janvier), feignant d’ignorer que l’OTAN est une alliance défensive et non offensive.
S’agissant de l’envoi éventuel de soldats français en Ukraine – pur effet d’annonce –, Fedorova s’en formalise : « Loin de stabiliser l’Europe, un déploiement militaire français en Ukraine après un cessez-le-feu risquerait de prolonger le conflit » (14 janvier). Et de raconter que « depuis des années, l’Ukraine a été poussée [par l’Europe] à la confrontation plutôt que vers le compromis. […] [L’Europe] se retrouve aujourd’hui confrontée aux conséquences d’avoir encouragé la guerre tout en oubliant comment construire la paix » (28 janvier). Et de reprendre le récitatif mensonger de la Russie au sujet de prétendues promesses de l’OTAN de ne pas s’élargir (18 février)[5]Cf. Jean-Sylvestre Mongrenier, « L’OTAN et la Russie : la légende moscovite de la trahison », Desk Russie, 25 février 2022 ; prétendue trahison, reprise par le tandem Mélenchon-Le Pen et, bien sûr, Le Monde diplomatique..
S’est-elle jamais interrogée sur la responsabilité de Moscou ? Pas une fois. Ce sont les « agresseurs occidentaux » qui ont provoqué la guerre : « En rompant avec Moscou, en s’engageant dans l’escalade des sanctions et en se coupant des ressources énergétiques russes dans le sillage de Washington, [l’Europe] s’est enfermée dans une logique dont elle mesure aujourd’hui le coût ». Et de s’en prendre, avec un acharnement renouvelé, à l’Allemagne. « L’UE, conclut-elle, prétend chercher sa sécurité. Mais une sécurité fondée sur la peur, sur la confrontation permanente avec la Russie et sur le réveil militaire de l’Allemagne risque de produire exactement l’inverse de la stabilité promise » (25 mars).
Elle s’indigne que « l’espace médiatique français déroule un tapis rouge quasi permanent aux responsables ukrainiens, aux porte-voix de Kiev, aux experts alignés sur la même ligne de lecture, ainsi qu’aux récits politiques présentés comme moralement indiscutables » (1er avril). Et de rejoindre un traître ukrainien, réfugié à Moscou, pour qui « l’Europe glisse vers une grande guerre qu’elle perdra » (22 avril).
Sous le titre « L’Europe finance la guerre, pas la paix », Fedorova écrit aussi que « l’Europe organise la poursuite du conflit » (29 avril). Là encore, elle est approuvée par Guillemain (Riposte laïque, 4 mai). Et bien sûr, notre Fedorova de justifier les milliers d’enfants volés à l’Ukraine, arrachés à leur famille afin de les convertir de force au poutinisme (6 mai). Cette donneuse de leçons ne voit qu’un seul État corrompu sur terre, l’Ukraine, d’aucune façon les oligarques russes milliardaires, obligés de Poutine (12 mai). Elle va jusqu’à se demander si l’Europe, « inquiétante et sponsor de guerre », veut vraiment la paix (10 juin).
Les Vincent Hervouet, Onfray et autres Philippe de Villiers ne paraissent pas gênés de diffuser leur prose hebdomadaire7 aux côtés de cette pseudo-journaliste, laquelle serait détestable sur le plan humain : elle a écarté de CNews l’intègre Céline Pina et le général Bruno Clermont qui, il est vrai, ne sont pas des agents de Moscou8.
Pourquoi les titulaires de l’Intérieur n’ont pris aucune mesure visant à son éloignement ? On préfère la qualification de « propagandiste patentée du Kremlin » qu’en a donnée leur collègue des Affaires étrangères. N’est-ce pas le chef de l’État qui, en 2017, rétorqua sèchement à Fedorova : « Quand des organes de presse répandent des contre-vérités infamantes, ce ne sont plus des journalistes, ce sont des organes d’influence9. »
Le JDNews du 10 juin accorde sa couverture aux séides connus de Poutine, les Villiers, Guaino, Luc Ferry et Dupont-Aignan , qui accusent tous, sur six pages, l’OTAN et l’Europe d’être à l’origine du conflit russo-ukrainien, sans jamais condamner Moscou. Évidemment, le Guillemain de service s’enthousiasme de leurs prises de position, prenant, comme toujours, fait et cause pour l’agresseur (Riposte laïque, 15 juin).
Ajoutons, même si cela s’écarte du sujet, que Renaud Girard, si bienveillant avec la Russie, dans le dernier numéro d’Omerta – autre organe de propagande russe – se lamente, à l’instar de Riposte laïque le 21 décembre 2025, que Jacques Baud soit frappé de sanctions par l’Union européenne : rappelons que ce complotiste avéré, fidèle de la défunte Russia Today, est complètement inféodé à Moscou, sans parler de sa bienveillance pour le terrorisme (dénoncée, pour être juste, par Riposte laïque du 4 septembre 2024). Régis Le Sommier, l’un des fondateurs d’Omerta, ayant travaillé pour RT, lui accorde une pleine page d’interview dans Le Journal du dimanche du 15 juin 2025 à propos de son livre Guerres secrètes en Ukraine.
À lire également :
Iouri Izotov. Lumière sur Xenia Fedorova (enquête)
Notre élection présidentielle n’est pas un théâtre d’opérations (tribune)
<p>Cet article Xenia Fedorova, la porte-voix inconditionnelle de Moscou a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:54
Konstantin Akincha
L’invitation faite à la Russie s’inscrit dans une transformation plus profonde de la Biennale sous l’influence de son président, issu de la mouvance post-fasciste italienne.
<p>Cet article Géopolitique tactique à la Biennale de Venise a été publié par desk russie.</p>
L’historien de l’art ukrainien décrit les conséquences de la politique culturelle du gouvernement Meloni et des agissements du président de la Biennale de Venise, Pietrangelo Buttafuoco, proche de Giorgia Meloni. Faut-il s’étonner qu’il soutienne, malgré de multiples protestations, la participation de la Russie à la Biennale ?
La crise de la Biennale de Venise en 2026 était, d’une part, le résultat de la politique culturelle menée par le gouvernement de la Première ministre Giorgia Meloni et, d’autre part, la conséquence des agissements de Pietrangelo Buttafuoco, que ce gouvernement avait nommé président de la Biennale.
Meloni, devenue Première ministre en 2022, vient du milieu politique post-fasciste italien. Sa victoire a d’abord alarmé de nombreux observateurs européens, qui craignaient qu’un gouvernement ancré dans les traditions de la droite italienne ne remette en cause l’orientation démocratique et européenne du pays. Pourtant, Meloni a affiché son soutien à l’OTAN et à l’Ukraine et a adopté une approche critique mais globalement constructive à l’égard de l’Union européenne. La transformation fut si frappante que les commentateurs ont inventé le terme de « melonisation », exprimant ainsi l’espoir que d’autres partis d’extrême droite européens puissent évoluer en conservateurs pragmatiques.
L’image d’une « Meloni Lite » présentée à l’intention de l’opinion internationale ne se reflète toutefois pas nécessairement dans les affaires intérieures. Sur le plan national, le gouvernement s’est lancé avec enthousiasme dans un Kulturkampf aux proportions quasi trumpiennes, en particulier dans la sphère culturelle. La relève a commencé en 2022 avec la nomination d’Alessandro Giuli – aujourd’hui ministre italien de la Culture – à la présidence du MAXXI, le Musée national des arts du XXIe siècle de Rome. En 2024, Pietrangelo Buttafuoco est devenu président de la Biennale de Venise, tandis que Renata Cristina Mazzantini a été nommée directrice de la Galleria Nazionale d’Arte Moderna e Contemporanea.
La nouvelle politique culturelle s’était déjà manifestée avant même ces nominations. En novembre 2023, la Galleria Nazionale a accueilli l’exposition Tolkien. Uomo, Professore, Autore (Tolkien : l’homme, le professeur, l’auteur), dont le vernissage a été honoré de la présence de Meloni elle-même. Tolkien occupait depuis longtemps une place particulière dans l’imaginaire de la droite italienne. Jeune militante, Meloni avait participé aux Campi Hobbit, inspirés de Tolkien, organisés par la section jeunesse du Movimento Sociale Italiano, où la Terre du Milieu servait de référence culturelle à toute une génération de militants post-fascistes.

D’autres expositions ont suivi. Il Tempo del Futurismo (L’époque du futurisme) et I giovani e i maestri : la Quadriennale del 1935 (Les jeunes et les maîtres : la Quadriennale de 1935) ont revisité des moments-clés de l’histoire artistique de l’Italie fasciste. Les critiques ont perçu ces projets comme une tentative de célébrer les réalisations artistiques tout en minimisant le débat sur le régime sous lequel elles avaient vu le jour.

Pietrangelo Buttafuoco, nommé président de la Biennale en 2024, est né en Sicile en 1963. À l’instar de Meloni, il a mûri politiquement au sein du milieu néofasciste du Movimento Sociale Italiano. Toutefois sa nomination s’est révélée bien moins prévisible que beaucoup ne l’avaient imaginé.
Habitué aux gestes théâtraux, Buttafuoco s’est converti à l’islam chiite en 2015, a adopté le nom de Giafar al-Siqilli ( « Ja’far le Sicilien »). Il se décrit comme un Sarrasin attaché aux anciennes traditions méditerranéennes de la Sicile. Écrivain prolifique – on pourrait même dire compulsif –, il a publié des romans, des essais, des pamphlets et des préfaces à divers ouvrages historiques, accusés par les critiques d’édulcorer ou de romancer le fascisme.
Parmi ses romans les plus connus figure Le uova del drago (Les œufs du dragon, 2005), qui suit les aventures d’Eughenia Lenbach, une agente nazie prétendument envoyée par Hitler en Sicile pour organiser la résistance contre l’occupation alliée – un scénario relevant davantage du domaine de la fantaisie politique que de la réalité historique. Les critiques italiens proches de l’auteur l’ont surnommé « l’Iliade des vaincus ». Un autre roman, I cinque funerali della signora Göring (Les cinq funérailles de Mme Göring, 2014), transforme Hermann Göring et son épouse Carin en figures romantiques tragiques à travers un brouillard de métaphores grandiloquentes et d’un symbolisme chargé.

Buttafuoco aime se présenter comme l’héritier de Curzio Malaparte, et même de Leonardo Sciascia. La comparaison avec Sciascia tient difficilement la route ; l’affinité avec Malaparte est nettement plus convaincante. À l’instar de Malaparte, il fait preuve d’un goût pour la création de mythes, la provocation et une attitude plutôt désinvolte envers l’exactitude des faits.
Bon nombre des opinions exprimées par Buttafuoco sont assez typiques du milieu post-fasciste dont il est issu. Il a affirmé à maintes reprises que le fascisme, tel qu’il est communément compris aujourd’hui, est en grande partie une construction de la gauche, inventée et perpétuée pour entretenir une guerre civile politique et culturelle permanente.
Ses opinions sur les femmes sont tout aussi révélatrices. En 2009, il a publié Fìmmini. Ammirarle, decifrarle, sedurle (Les femmes. Les admirer, les déchiffrer, les séduire), une célébration de la féminité vue à travers un prisme résolument traditionaliste et centré sur l’homme. L’ouvrage propose des observations telles que : « La femme aux belles jambes, à l’élégance, aux bras fins, aux yeux magnifiques et au talon imposant est la machine la plus aboutie de l’Esprit et ne souhaite pas être comprise, mais plutôt saisie. » De tels propos mettraient probablement fin à la carrière publique de nombreux intellectuels dans l’Europe ou l’Amérique du Nord contemporaines.

Pourtant, cet intellectuel de droite « provocateur », nommé à l’un des postes culturels les plus prestigieux d’Italie, ne s’est pas contenté de tenter d’introduire un programme conservateur à la Biennale de Venise. À l’instar d’Erostrate, il a plutôt mis le feu à l’institution. Sa tentative de réintégrer la Russie, l’Iran et Israël dans le cadre de la Biennale a déclenché une crise politique majeure pour le gouvernement Meloni et a exposé les conséquences de ses politiques culturelles au regard de la communauté internationale.
Le refrain selon lequel la Russie pourrait revenir à Venise quand bon lui semblerait – lancé pour la première fois par Mikhaïl Chvydkoï, puis repris par les médias d’État russes et certains intellectuels se qualifiant eux-mêmes de libéraux – ne correspondait pas tout à fait à la réalité. Si la Biennale n’a peut-être pas le pouvoir d’expulser définitivement des pays des Giardini, la participation n’est pas automatique. Les pavillons nationaux dépendent de l’accréditation, de la logistique, du dédouanement, du transport, des visas, des assurances, de la sécurité et de la coopération de la Biennale avec l’administration. Cela est particulièrement vrai dans le cas de la Russie, dont les institutions d’État et de nombreuses personnes associées font l’objet de sanctions internationales. La participation d’une délégation russe officielle nécessitait donc la coopération active des dirigeants de la Biennale.
La question était de savoir si la Biennale, qui s’était engagée en 2022 à ne pas collaborer avec des représentants de l’État russe, était prête, en 2026, à faciliter leur retour alors que la guerre contre l’Ukraine se poursuivait. Chvydkoï lui-même a révélé l’étendue de cette coopération, soulignant que la Biennale était « prête à rechercher un compromis » pour garantir l’ouverture du pavillon. Les statuts de la Biennale n’obligeaient pas Buttafuoco à faciliter l’obtention des visas et la logistique pour les représentants russes, pas plus qu’ils ne l’obligeaient à proposer à Israël, dont le pavillon était fermé pour rénovation, un espace alternatif à l’Arsenale.
Pourtant, même avec le soutien de Buttafuoco, les organisateurs russes n’ont réussi à maintenir le pavillon ouvert que pendant les quatre jours d’avant-première. Ce n’était guère un hasard. L’objectif n’était pas de présenter un projet artistique sérieux, mais d’organiser une manifestation politique sous le slogan « La culture russe ne peut pas être annulée ».

Le pavillon lui-même ne contenait pratiquement aucune œuvre d’art. À la place, les visiteurs ont découvert ce qu’un journaliste a décrit comme « des bouquets bizarres qui auraient parfaitement trouvé leur place au mariage d’un oligarque ou dans le hall d’un hôtel quatre étoiles à Antalya ». Le programme consistait en grande partie en des performances musicales allant des chansons folkloriques russes à des DJ brésiliens.
La provocation a atteint son but : les médias d’État russes ont obtenu les images dont ils avaient besoin. Ksenia Sobtchak, associée de longue date à l’écosystème médiatique du Kremlin, a documenté les manifestations anti-russes, tandis que Maria Zakharova, porte-parole du ministère russe des Affaires étrangères, a qualifié les manifestants d’ « orques déchaînés », transposant ainsi le langage de la propagande de guerre dans une exposition artistique internationale.
Pour Moscou, le contenu artistique du pavillon était secondaire. La véritable exposition, c’était l’existence même du pavillon. Après quatre ans de guerre, de sanctions, d’isolement diplomatique et de boycotts culturels, le Kremlin recherchait une seule image : le drapeau russe flottant à nouveau au-dessus des Giardini.

Il semble que l’Iran occupe une place particulière dans l’imaginaire de Buttafuoco. Peu après l’ouverture de la Biennale, il a donné à Venise une conférence publique intitulée Trois chapitres du martyre, ou Dionysos, Jésus et Hossein, réactualisant la célèbre juxtaposition de Dionysos et du Christ par Nietzsche en y ajoutant un troisième personnage : le petit-fils du prophète Mahomet.
L’Iran s’était retiré de la Biennale de Venise après la révolution islamique et n’y est revenu qu’en 2003, sous la présidence de Mohammad Khatami. Malgré des décennies de sanctions, de crises diplomatiques et d’accusations répétées de violations des droits de l’homme, sa participation a rarement suscité de véritables appels à son exclusion. Une exception s’est produite en 2024, lorsque le groupe italien Woman Life Freedom Italy (WLFI) a exigé que l’Iran soit exclu de la Biennale en raison de la répression exercée par le régime à l’encontre des femmes, à la suite du décès de Mahsa Amini.
Dans ce contexte, l’inclusion de l’Iran dans la vision géopolitique de la Biennale de Buttafuoco n’avait rien de surprenant. Placée entre la Russie et Israël, la République islamique bénéficiait d’un certain camouflage politique. L’Iran figurait donc en bonne et due forme sur la liste officielle des participants.
À la veille de l’inauguration, cependant, la Biennale a annoncé que l’Iran ne participerait pas. De manière inattendue, le 12 mai, Aydin Mahdizadeh Tehrani, commissaire du pavillon iranien et directeur général des arts visuels au ministère de la Culture et de l’Orientation islamique, a publiquement démenti que l’Iran se soit retiré. Selon lui, l’Iran avait simplement « demandé un délai supplémentaire » et insistait toujours pour que le pavillon ouvre ses portes.
Les intentions de l’Iran restent donc incertaines. Si le pavillon iranien finit par suivre le modèle russe et n’ouvre que brièvement avant la fin de la Biennale, la symétrie symbolique envisagée par Buttafuoco sera enfin complète.

Ironiquement, une exposition d’art désuète fondée en 1895 a mis en lumière une question que beaucoup d’entre nous se posent depuis quelques années : la protection des droits humains et la poursuite des crimes contre l’humanité ont-elles encore de l’importance dans le monde multipolaire qui se dessine actuellement ?
La crise de la Biennale de Venise s’est déroulée dans un contexte d’érosion progressive de l’ordre international d’après-guerre. Si les questions morales comptent encore pour l’Europe – même si elles semblent avoir moins d’importance aux États-Unis d’aujourd’hui –, alors il faut agir. Si la Biennale ne parvient pas à se redresser d’elle-même, l’Union européenne pourrait lui venir en aide. Une mesure évidente consisterait à inscrire le ministère de la Culture de la Fédération de Russie, une institution qui a violé pratiquement toutes les normes imaginables du droit culturel international, sur la liste des sanctions de l’UE. Des mesures similaires pourraient être envisagées pour d’autres institutions étatiques qui abusent systématiquement de la culture comme instrument de répression, de propagande ou d’agression.
En fin de compte, cependant, la question dépasse largement le cadre de la Biennale de Venise. La véritable question est de savoir si cela nous importe encore.
<p>Cet article Géopolitique tactique à la Biennale de Venise a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:53
Konstantin Akincha
À la Biennale de Venise, les artistes ukrainiens explorent la mémoire, la résilience et les réalités du quotidien en temps de guerre.
<p>Cet article Art géopoétique : l’Ukraine a encore de la joie a été publié par desk russie.</p>
Le critique d’art ukrainien décrit et analyse la contribution ukrainienne à la Biennale de Venise cette année. Il s’agit de plusieurs expositions qui participent à la réflexion sur la mémoire, la résilience et les réalités de la vie quotidienne en temps de guerre. Nombre d’œuvres expriment la tristesse et en même temps la joie d’exister…
En réaction aux vives protestations politiques qui ont entouré la 61e Biennale de Venise, Antonio Spadaro, prêtre jésuite italien et intellectuel catholique, a proposé un nouveau terme pour décrire un paysage culturel façonné par la géopolitique comme jamais auparavant : la « géopoétique ». La définition ironique du père Spadaro pourrait servir de résumé concis à bon nombre des événements qui se sont déroulés à Venise cette année.
Les débats intenses autour du pavillon russe dans les Giardini et les manifestations contre la participation de la Fédération de Russie ont souvent détourné l’attention de la contribution ukrainienne à la 61e Exposition internationale d’art. Pourtant, cette année, l’Ukraine est présente non seulement dans son pavillon à l’Arsenal, mais occupe également une place très en vue dans les Giardini mêmes, à proximité immédiate – et politiquement chargée – du pavillon russe.
Le projet s’articule autour d’Origami Deer, une sculpture de Janna Kadyrova qui est devenue l’une des œuvres d’art les plus visibles de la Biennale de Venise 2026 et le point central de la présentation nationale de l’Ukraine, Security Guarantees.
La sculpture avait été initialement créée en 2019 en tant qu’œuvre d’art publique permanente pour le parc Ioubileïny de Pokrovsk, une ville de la région ukrainienne de Donetsk. L’œuvre de Kadyrova pouvait être interprétée comme une référence ironique aux cerfs en plâtre qui proliféraient dans les parcs soviétiques au cours des années 1950 et 1960. L’emplacement d’origine de la sculpture ajoutait une autre dimension symbolique. Avant l’arrivée du cerf de Kadyrova, le socle en béton avait servi de support à un chasseur-bombardier Sukhoi Su-7 désaffecté, un avion supersonique soviétique capable de transporter des armes nucléaires tactiques. Ces avions militaires retirés du service faisaient souvent office de monuments publics à travers l’Union soviétique, presque aussi fréquemment que les cerfs en plâtre qui ornaient des parcs.
La juxtaposition était saisissante. Un symbole de la puissance militaire et de l’ère nucléaire avait été remplacé par un animal d’apparence fragile, moulé dans le béton. Pourtant, la sculpture allait plus tard acquérir une signification entièrement nouvelle. En août 2024, alors que les forces russes s’approchaient de Pokrovsk, le cerf fut évacué de la ville, partageant le sort des collections muséales retirées de la zone de guerre et des 3,7 millions d’Ukrainiens qui avaient été contraints d’abandonner leurs foyers et de devenir des personnes déplacées à l’intérieur de leur propre pays. Le cerf « déplacé à l’intérieur de son propre pays », devenu peu à peu un symbole des dangers de la guerre, a entrepris un périple qui l’a conduit à Kyïv, Ivano-Frankivsk, Varsovie, Vienne, Prague, Berlin, Bruxelles et Paris avant d’arriver à Venise. En chemin, il est devenu un rappel poignant des conséquences humaines et culturelles de la guerre menée par la Russie contre l’Ukraine.

À Venise, le cerf a acquis une nouvelle dimension symbolique. Suspendu à une grue et exposé bien en vue près de l’entrée du site de la Biennale, il est une métaphore visuelle de l’incertitude, de la vulnérabilité et de la nature précaire des engagements internationaux. Le titre du projet ukrainien, Security Guarantees, fait directement référence au Mémorandum de Budapest de 1994, en vertu duquel l’Ukraine avait renoncé au troisième plus grand arsenal nucléaire du monde en échange de garanties de sécurité de la part de la Russie, des États-Unis et du Royaume-Uni.
L’œuvre de Kadyrova s’est transformée en commentaire teinté d’une ironie amère sur le caractère creux de ces « assurances », que de nombreux Ukrainiens considéraient comme de véritables garanties de sécurité et qui ont finalement été violées par la Fédération de Russie. Une autre association d’idées vient inévitablement à l’esprit. Depuis le début de l’invasion à grande échelle de la Russie, les discussions sur de futures « garanties de sécurité » pour l’Ukraine sont devenues un thème récurrent de la diplomatie internationale. Les États-Unis ont promis à plusieurs reprises d’aider à mettre en place un cadre de garanties dans le futur accord de paix avec la Russie.
Au moment de l’ouverture de la Biennale, cependant, ces garanties ne semblaient pas plus proches qu’un an auparavant. Au contraire, sur fond de nouvelles crises internationales et du déclenchement d’un conflit avec l’Iran, les promesses et les formules en discussion lors des négociations avec l’administration Trump apparaissent souvent encore moins tangibles que les « assurances » offertes à l’Ukraine en 1994. Le cerf suspendu est ainsi devenu non seulement le rappel d’un accord passé qui a échoué, mais aussi un monument à l’incertitude qui entoure les arrangements de sécurité de l’avenir.
Comme à l’accoutumée, l’art ukrainien contemporain a bénéficié de la présence parallèle du Pinchuk Art Centre, dont l’exposition Still Joy – From Ukraine into the World a été sélectionnée comme événement collatéral officiel de la Biennale. L’exposition a été classée par The New York Times parmi les six meilleures expositions de la 61e Exposition internationale d’art. Organisée par Björn Geldhof et Oleksandra Pogrebnyak, cette exposition internationale proposait une combinaison inattendue d’œuvres explorant à la fois la joie et la tristesse, la résilience et la perte. Le thème de la joie a été confié en grande partie, mais pas exclusivement, aux participants internationaux.
Les artistes ukrainiens, cependant, n’ont pu guère échapper à la réalité de la guerre dans laquelle ils continuent de vivre. Parmi les œuvres les plus marquantes de l’exposition figure le dessin monumental de Nikita Kadan, After All, représentant ce que l’artiste décrit comme une « rave silencieuse » : des corps nus entrelacés flottant au-dessus d’un paysage urbain composé d’immeubles en ruines. Cette rave silencieuse ressemble moins à une célébration qu’à un mémorial dédié aux victimes de la guerre, une version ukrainienne contemporaine de la Totentanz médiévale (la Danse de la Mort). Le symbolisme chargé de l’œuvre de Kadan évoque inévitablement l’art symboliste de l’Europe du début du XXe siècle, et la Sécession viennoise, où les corps humains apparaissaient souvent suspendus entre la vie et la mort, la mémoire et l’oubli.

L’une des révélations de la présentation ukrainienne à Venise a été l’œuvre de Yarema Malachtchouk et Roman Khimeï, qui ont commencé leur carrière artistique en 2016. Malachtchouk et Khimeï créent des installations vidéo multicanal complexes qui allient observation documentaire et imagerie soigneusement mise en scène. Les deux œuvres présentées lors de l’exposition au Pinchuk Art Centre explorent la coexistence fragile de la joie et de la tristesse.
Leur installation vidéo Dedicated to the Youth of the World III est également consacrée à une rave, mais pas silencieuse pour autant. Pour ce projet, les artistes ont recréé l’atmosphère d’une rave initialement filmée à Kyïv en 2019, en la remettant en scène en septembre 2023 dans des circonstances radicalement différentes. L’idée même d’une rave en temps de guerre reflète ce que les artistes décrivent comme une « nouvelle réalité » – un mode de vie sous une menace constante que personne n’aurait pu imaginer en 2019. Dans leur œuvre, la danse devient à la fois un acte de résistance et une affirmation de la normalité, une tentative de préserver l’expérience de la communauté au sein d’une société transformée par la guerre.

Une autre installation vidéo présentée dans l’exposition, The Open World, raconte l’histoire d’un garçon ukrainien, réfugié en Pologne, qui pilote à distance son chien robot, resté dans son village natal, ce qui lui permet de renouer avec la maison de son enfance. La douce ironie de l’œuvre est saisissante. Les technologies étroitement associées aux drones et aux systèmes robotiques, utilisées quotidiennement sur le front ukrainien comme instruments de destruction, sont transformées par les artistes en moyens de maintenir le lien humain. Il en résulte une œuvre imprégnée d’un humour à la fois doux et amer, provoquant une sorte de rire sombre, suspendu entre amusement et chagrin.

Cependant, les œuvres de Malachtchouk et Khimeï ne sont pas exposées uniquement dans le cadre de Still Joy. Les artistes ont également présenté une installation multi-écrans à Canicula, l’exposition organisée par la Fondazione In Between Art Film. Leur œuvre, Wishful Thinking, imagine le repentir de soldats russes plusieurs années après la fin de la guerre en Ukraine. Les rôles des soldats sont interprétés par des acteurs ukrainiens âgés, issus du théâtre et du cinéma.
Riche en références à l’histoire de l’art, de Mantegna à Holbein, cette installation vidéo à l’ironie amère est en même temps profondément troublante. Alors que les acteurs, incarnant des soldats dans un futur imaginaire, confessent des crimes bien trop réels, le spectateur est consterné par la brutalité indicible de ces actes. En même temps, on se rend peu à peu compte que les auteurs de tels crimes ne reconnaîtront très probablement jamais leur culpabilité, et encore moins ne l’avoueront publiquement. L’œuvre tire une grande partie de sa force émotionnelle de cette tension entre un futur imaginaire de repentir et la réalité bien plus probable de son absence.

Le titre de la Biennale de Venise de 2026, proposé par sa défunte commissaire Koyo Kouoh, est In Minor Keys. Dans sa déclaration curatoriale, elle écrivait : « En refusant le spectacle de l’horreur, l’heure est venue d’écouter les tonalités mineures. » Malheureusement, les artistes ukrainiens ne peuvent échapper au spectacle de l’horreur que leur impose l’agression russe. Pourtant, leur réponse à celle-ci résonne souvent dans des tonalités mineures élégiaques, et parfois dans celles de la perte et du deuil.
Cette expérience a été résumée de manière poignante dans l’œuvre d’Alevtina Kakhidze, Joy, présentée dans le cadre de l’exposition Still Joy – From Ukraine into the World.

Conçue comme une parodie de salon de tatouage, l’installation propose aux visiteurs une série d’images invitant à la réflexion sur la mémoire, la persévérance et les réalités de la vie quotidienne en temps de guerre. L’un des dessins inclus dans le projet porte cette inscription sans détour : « Je suis en vie en Ukraine, mais c’est par hasard. »
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Art géopoétique : l’Ukraine a encore de la joie a été publié par desk russie.</p>
21.06.2026 à 11:53
Jade McGlynn
La Russie développe désormais une réécriture du dictionnaire des sociétés démocratiques. Comment contrer ce pouvoir de nuisance ?
<p>Cet article La théorie du dictionnaire a été publié par desk russie.</p>
Depuis des décennies, les chercheurs russes travaillent sur le « contrôle réflexif », à savoir l’art d’amener un adversaire à prendre la décision que vous souhaitez. Selon la chercheuse britannique, la Russie développe désormais une réécriture du dictionnaire des sociétés démocratiques, afin de le discréditer en le faisant paraître contradictoire, épuisé ou corrompu. Comment contrer ce pouvoir de nuisance sur nos sociétés ?
Ma thèse de doctorat portait sur la co-construction de l’identité russe post-soviétique au cours du troisième mandat présidentiel de Poutine ; il s’agissait moins d’une étude de la propagande que d’une analyse des raisons pour lesquelles celle-ci trouvait un écho, tant du côté de l’offre que de la demande. Pourquoi donc certains récits trouvent-ils un écho ? À quels besoins répondent-ils ? Quelle infrastructure interprétative leur a permis de paraître authentiques plutôt qu’imposés ?
Depuis 2022, il est difficile d’échapper à l’attrait de la question inverse : si l’on comprenait comment le vocabulaire du Kremlin s’est construit et pourquoi il fonctionne, pourrait-on utiliser cette même compréhension pour le contrer ? Cette question a suscité peu d’intérêt en Occident, parfois pour des raisons idéologiques, mais le plus souvent simplement parce que le domaine s’est concentré de manière écrasante sur la défense. Comment se protéger de la désinformation russe ? Comment l’identifier, la qualifier, la contrer ?
Je pense que nous nous trompons même dans cette lutte défensive. Et je voudrais essayer d’expliquer pourquoi, tout en précisant que les opérations d’information russes à destination de l’Occident ne relèvent pas principalement de mon domaine. Mon travail s’est concentré sur la propagande intérieure russe et, ces dernières années, sur les écosystèmes d’information dans les territoires ukrainiens occupés. Ce qui suit est une première tentative d’appliquer un cadre développé dans ce contexte à un problème que j’ai observé de l’extérieur.
J’ai développé ce cadre sous le nom provisoire de « théorie du dictionnaire ». Il part d’un postulat simple et loin d’être original : les attaques informationnelles de la Russie ne portent pas principalement sur le contenu de ce qui est communiqué, mais sur le cadre de référence à travers lequel tout contenu est interprété. Les définitions, connotations et règles narratives partagées qui déterminent ce que signifie la réalité.
Depuis plus d’une décennie, les gouvernements occidentaux, les plateformes technologiques et les think tanks mènent une guerre contre la désinformation russe. Ils ont mis en place des unités de vérification des faits, formé les citoyens aux médias, fait pression sur les entreprises de réseaux sociaux pour qu’elles suppriment les contenus mensongers et surveillé les comptes liés au Kremlin, tout en cartographiant les fermes à trolls.
Rien de tout cela n’a été néfaste, mais rien n’a vraiment résolu le problème, car nous nous battons à l’arrière-garde et ignorons le véritable champ de bataille. Nous nous sommes concentrés sur les mots mensongers que la Russie introduit, tandis que la Russie s’emploie à réécrire le dictionnaire.
Quand on ne sait pas ce que signifie un mot, on le cherche dans un dictionnaire. On se fie à ce qu’il nous dit. La Russie veut réécrire ce dictionnaire, pour que quand on cherche « invasion », on lise « libération », quand on cherche « souveraineté », on lise « le droit de défendre sa civilisation contre la destruction occidentale », et quand on cherche « nazi », on lise « quiconque résiste à la puissance russe ». Il s’agit de mensonges, mais aussi de quelque chose de bien plus vaste, de bien plus étendu que le simple fait de mentir. En fin de compte, on vous donne des définitions, et les définitions passent souvent pour des faits.
Mais un dictionnaire ne suffit pas à lui seul à construire une version de la réalité. Il faut aussi la grammaire, c’est-à-dire les règles qui régissent la manière dont les mots s’assemblent pour former un sens. La grammaire vous dit qui agit et qui subit l’action. Qui peut être une victime et qui ne le peut pas. Qu’est-ce qui cause quoi. Qu’est-ce qui est naturel et qu’est-ce qui est aberrant. Les attaques informationnelles russes ne consistent donc pas seulement à réécrire des définitions isolées, mais aussi à réécrire les règles qui déterminent comment ces définitions s’assemblent pour former une image du monde.
C’est pourquoi nos contre-mesures échouent. Ceux qui s’efforcent d’identifier la désinformation russe et de la qualifier de fausse utilisent pour cela leur propre dictionnaire et leur propre grammaire, leurs propres catégories de vérité et de mensonge, leurs propres cadres narratifs pour déterminer ce qui est légitime et ce qui relève de la propagande. Ils vérifient les propos de la Russie à l’aune de leurs définitions et les jugent erronés.
Mais la Russie ne cherche pas à gagner un débat en utilisant nos définitions. Elle tente de remplacer nos mots. Pendant que nous nous employons à démontrer que certaines affirmations russes ne satisfont pas à nos critères, la Russie réécrit discrètement ces critères. C’est comme corriger les fautes de frappe dans une strophe absurde : on peut le faire avec aisance et minutie, mais en passant complètement à côté du sujet.
La Russie conçoit l’information comme un environnement, plutôt que comme un produit qui serait vrai ou faux. Je pense que la conception russe est supérieure à la nôtre. Ainsi, dans l’approche russe, ce ne sont pas les mensonges qui sont l’élément principal, mais la modification du dictionnaire. C’est ainsi que l’on modifie le fonds commun de significations, de connotations et de règles narratives à travers lesquelles nous interprétons tout ce que nous lisons, voyons et entendons. Une fois le dictionnaire modifié, une information vraie produit de fausses conclusions. C’est l’esprit de la cible qui fait le travail. On ne peut pas « vérifier les faits » d’un dictionnaire.
Nous pouvons transposer cela à ce qui se passe lorsque l’information pénètre dans votre esprit.
Tout d’abord, la perception. Quelque chose se produit. Votre grand-père meurt sous vos yeux. C’est un fait. Vous l’enregistrez. La Russie opère parfois à ce niveau, notamment en semant le doute quant à la réalité même des événements, ou quant à la fiabilité de ce dont on a été directement témoin. Le vol MH17. Boutcha. La maternité à Marioupol. C’est réel, et c’est important. Mais c’est aussi la partie la plus fragile de l’opération et celle que nos défenses existantes gèrent le mieux. Le déni pur et simple nécessite un entretien constant et a tendance à échouer lorsque les preuves s’accumulent. Le travail le plus important et le plus durable se fait sur ce qui vient après la perception.
Deuxièmement, la catégorisation, effectuée instantanément, automatiquement, sans réfléchir. S’agit-il d’une menace ou d’une opportunité ? Cette personne est-elle un ami ou un ennemi ? Cet événement relève-t-il de la justice ou de l’agression ? La mort de votre grand-père est-elle suspecte ou attendue ? Une tragédie ou un soulagement ? Vous ne décidez pas consciemment. Vous utilisez des catégories que vous possédez déjà, construites au fil des années d’expérience, de culture, d’éducation et des histoires qu’on vous a racontées sur le fonctionnement du monde.
Troisièmement, le récit. Les faits isolés sont instables. L’esprit veut une histoire, quelque chose qui explique d’où vient cet événement, ce qu’il signifie et ce qui va suivre. Vous vous tournez vers l’histoire la plus proche qui donne un sens à ce que vous avez vu.
Quatrièmement, le jugement moral. Bon ou mauvais. Mérité ou scandaleux. Ça vaut la peine de se battre ou mieux vaut ignorer. Cela découle automatiquement de la catégorie et du récit.
Ton grand-père meurt. C’est un fait ; tu l’as perçu, enregistré, la mort n’est pas contestée. Mais comment est-il mort, pourquoi, que signifie sa mort, quel est le sens de la mort en soi ? Tout cela dépend des couches d’interprétation qui s’ensuivent. En matière de culture, de valeurs, de religion, les récits que votre communauté raconte sur la souffrance et la perte, et sur qui en est responsable. La Russie n’a pas besoin de vous dire que votre grand-père est toujours en vie. Elle a besoin de contrôler ce que signifie sa mort.
La Russie n’agit pas principalement sur les faits que vous recevez. Elle agit sur les catégories et les règles narratives, le dictionnaire et la grammaire à travers lesquels tous les faits sont traités. Si elle peut les façonner, elle n’a pas besoin de vous mentir. Elle vous fournit des informations réelles (quoique peut-être partielles), puis votre propre esprit – utilisant une structure d’interprétation corrompue – parvient à la conclusion que la Russie souhaite, ou du moins à une conclusion favorable aux intérêts du Kremlin.
Ce n’est pas nouveau. Ce que je décris n’est ni une découverte inédite, ni une improvisation. Il s’agit d’une doctrine dont l’histoire remonte à plusieurs décennies.
Le mathématicien et psychologue soviétique Vladimir Lefebvre a établi les fondements de ce qui allait devenir le « contrôle réflexif » entre 1963 et 1967. En termes simples, le contrôle réflexif est l’art d’amener un adversaire à prendre la décision que vous souhaitez, en utilisant ses propres facultés rationnelles. Vous ne passez pas outre son raisonnement. Vous façonnez les données d’entrée de son raisonnement (c’est-à-dire les prémisses, les catégories, les récits disponibles) de sorte que sa propre cognition produise le résultat que vous préférez. L’opération la plus puissante est invisible pour sa cible, car elle agit à travers son propre esprit plutôt que contre lui. Le modèle mathématique formel de Lefebvre a suscité des critiques. Pour commencer, il supposait des acteurs rationnels et exigeait une connaissance approfondie de l’adversaire. Pendant des années, le concept était trop peu orthodoxe pour être nommé ouvertement dans les publications militaires soviétiques, les officiers l’évoquaient de manière détournée en utilisant des expressions telles que « contrôle de l’ennemi ». Il n’a été officiellement adopté par l’armée soviétique qu’à la fin des années 1970. Mais l’intuition sous-jacente a survécu à la critique du modèle et a survécu à l’Union soviétique elle-même. La doctrine russe contemporaine de l’information repose manifestement sur le même principe : façonnez les données d’entrée, et l’esprit de la cible produira le résultat que vous souhaitez.
La tradition soviétique des mesures actives partageait la même logique sous-jacente, bien qu’elle se soit développée davantage par la pratique que par la théorie. Elle distinguait explicitement la désinformation (faux messages tactiques à des fins spécifiques) de l’opération stratégique plus profonde : façonner la corrélation idéologique des forces, l’environnement conceptuel dans lequel s’inscrivent toutes les informations. Les faux documents et les informations diffusées à dessein étaient presque secondaires. Le véritable travail consistait à cultiver ce qui semblait naturel, inévitable et relevant du bon sens auprès des publics étrangers, en travaillant sur leur vocabulaire depuis l’extérieur, au fil du temps.
Comme l’ont documenté Jānis Bērziņš et d’autres analystes contemporains de la doctrine militaire russe, la confrontation informationnelle occupe une place centrale dans la réflexion russe sur la guerre moderne ; il existe un fil conducteur (confus) qui va de la théorisation de Vladimir Sliptchenko sur la guerre de sixième génération et la guerre sans contact, jusqu’à la doctrine actuelle. L’objectif est de façonner la manière dont la réalité est perçue et interprétée, et à travers cela, de façonner les actions qui semblent possibles, légitimes ou nécessaires.
Nataliya Bugayova et Kateryna Stepanenko, de l’Institute for the Study of War, le disent sans détour : la cible ultime de la guerre cognitive russe n’est pas la croyance, mais la volonté. La Russie n’a pas besoin que vous la croyiez. Elle a besoin que vous doutiez de vous-même, que vous doutiez de vos institutions, que vous doutiez de la possibilité ou de l’intérêt d’agir. Une fois la volonté affaiblie, la capacité physique devient sans importance. L’Occident peut dépenser dix fois plus que la Russie et rester paralysé.
Mais en analysant cela à la lumière de mes recherches sur l’espace informationnel intérieur russe, je soupçonne que la paralysie n’est pas l’état final souhaité par la Russie, mais peut-être plutôt la condition préalable à quelque chose de plus ambitieux. On ne peut pas installer un nouveau dictionnaire dans un espace qui en possède déjà un qui fonctionne. Il faut d’abord discréditer le dictionnaire existant, en le faisant paraître contradictoire, épuisé ou corrompu. Une fois que le vocabulaire commun de la démocratie libérale semble creux, l’espace s’ouvre à des alternatives. Pas nécessairement le dictionnaire russe dans son intégralité, mais des parties de dictionnaire plus favorables aux intérêts russes, plus sceptiques à l’égard des institutions occidentales, plus enclins à considérer la souveraineté comme un atout majeur, plus disposés à voir la puissance occidentale comme le principal agresseur dans le monde.
L’opération nationale menée par Sourkov illustre à quoi ressemble ce processus de déblayage avant que l’alternative ne soit proposée. Sa gestion de l’espace politique russe dans les années 2000 ne consistait pas principalement en de la propagande ; il s’agissait d’une confusion ontologique orchestrée. En finançant et en sapant simultanément toutes les tendances politiques, en faisant de l’ironie et du cynisme le registre dominant de la vie publique, en veillant à ce qu’aucune réalité commune stable ne puisse se former, il a garanti que le Kremlin resterait la seule source de cohérence disponible. La paralysie n’était pas tant l’état final qu’une opération de nettoyage qui a fait du Kremlin le seul dictionnaire fiable, le seul acteur doté d’une grammaire suffisamment cohérente pour être adoptée en bloc.
Selon mon interprétation, la Russie applique la même approche dans plusieurs contextes simultanément, mais à des stades d’avancement très différents et avec des degrés de liberté très variés. La méthode est la même : discréditer ou épuiser le dictionnaire existant, créer les conditions dans lesquelles une alternative semble nécessaire, et promouvoir dans cet espace des dictionnaires plus favorables aux intérêts du Kremlin. Ce qui diffère, c’est la part du travail déjà accomplie et la liberté d’action dont dispose la Russie.
Au niveau national, l’opération consiste en un travail de maintenance. Le régime de Poutine contrôle la formation du vocabulaire depuis des décennies, par le biais des programmes scolaires, de la culture commémorative, des médias d’État et de l’architecture de la mémoire publique. Le vocabulaire n’a pas besoin d’être installé. Il doit être maintenu en bon état, renforcé par des moments de crise périodiques, comme les guerres, les sanctions occidentales ou les attentats terroristes, qui lui donnent le sentiment d’être validé par les événements. L’opération est remarquablement discrète, ou pourrait l’être, si le Kremlin n’était pas aussi paranoïaque. Il n’est pas nécessaire de mentir constamment à une population dont l’infrastructure interprétative produit de manière fiable les conclusions que l’on souhaite.
En Europe, l’opération est différente. La Russie ne peut pas contrôler la formation du dictionnaire ici. Elle n’essaie généralement pas. Ce qu’elle tente de faire à la place, c’est de corrompre le dictionnaire commun existant juste assez pour qu’il cesse de fonctionner. Les cibles principales sont les mots fondamentaux du vocabulaire de la démocratie libérale : souveraineté, légitimité, liberté, ordre fondé sur des règles. Non pas pour les remplacer par des alternatives russes, mais pour les faire paraître vides de sens, contestés et hypocrites. Pour susciter non pas la croyance en la Russie, mais l’incrédulité envers notre cadre commun. L’objectif est la paralysie, là encore non pas comme état final mais comme opération de nettoyage. Une population dont le vocabulaire commun a été suffisamment dégradé ne peut organiser une résistance cohérente. C’est dans ces conditions que des cadres alternatifs commencent à paraître cohérents et attrayants.
Ailleurs, dans les pays du Sud, dans les États postcoloniaux qui gardent un souvenir tenace des interventions occidentales, ou parmi les communautés sympathisantes en Occident, l’opération est encore différente. Ici, la Russie propose un dictionnaire alternatif véritablement compétitif : la souveraineté comme valeur suprême, la multipolarité comme libération, l’Occident (ou les élites) comme exploiteurs ou agresseurs. Cela trouve un véritable écho non pas parce que la Russie a créé la vulnérabilité, mais parce que c’est le comportement occidental qui l’a fait. La Russie travaille avec une matière première qu’elle n’a pas fabriquée et les populations qu’elle cible possèdent souvent déjà des grammaires et des significations qui s’alignent partiellement sur les siennes.
La Russie n’a pas inventé les fractures qu’elle exploite dans les sociétés occidentales. La méfiance envers les institutions, les griefs économiques, les dislocations culturelles sont tous réels, et ils ont été produits par les conditions occidentales, les choix occidentaux, les échecs occidentaux.
Cela importe pour deux raisons. Premièrement, cela signifie que nous ne pouvons pas attribuer chaque perturbation du dictionnaire à la Russie. Le faire est analytiquement erroné et politiquement contre-productif ; cela fait de chaque grief social une action ennemie et de chaque critique interne un atout du Kremlin.
Deuxièmement, et c’est plus important encore : cela signifie que les sociétés occidentales ont un rôle à jouer ici. Les conditions qui rendent les populations vulnérables à la corruption du vocabulaire relèvent en grande partie de notre pouvoir d’action. Si la confiance institutionnelle est le système immunitaire, alors la reconstruire relève autant d’une politique de défense que d’une politique sociale. C’est précisément ce qu’a soutenu Jānis Bērziņš : s’attaquer aux conditions sociales qui ouvrent la voie aux opérations d’information russes n’est pas une option facultative, mais une exigence stratégique.
La Russie n’est pas non plus le seul acteur à produire des dictionnaires alternatifs. Partout en Europe et en Amérique du Nord, les mouvements d’extrême droite nationaux ont développé de manière indépendante des cadres d’interprétation qui convergent largement avec le vocabulaire privilégié par la Russie : antilibéral, souverainiste, angoissé face à la civilisation. La Russie n’a pas créé ces mouvements, mais là où leur vocabulaire recoupe le sien, l’amplification suffit. Aucune installation n’est nécessaire et l’opération peut fonctionner tant sur la convergence que sur la coordination.
Cela signifie que le paradigme de la désinformation n’apporte aucune réponse à une grande partie du problème réel. Là où il n’y a pas d’empreintes russes, il n’y a pas d’opération russe à contrer. Mais la corruption du vocabulaire se poursuit malgré tout.
Tout ce qui précède décrit une opération lente. La corruption du vocabulaire, historiquement, est une entreprise qui mobilise d’importantes ressources. Façonner l’infrastructure interprétative d’une société prend des décennies. L’appareil des mesures actives soviétiques était gigantesque, il mobilisait des milliers d’officiers sur des décennies de travail patient, précisément parce que ce travail est difficile et lent.
L’intelligence artificielle a mis fin à cette contrainte. Les contenus qui s’appuient sur ce dictionnaire et cette grammaire métaphoriques, ou qui introduisent et normalisent des connotations, des cadres narratifs et des structures catégorielles particuliers, peuvent désormais être produits à l’échelle industrielle simultanément à travers les langues, les plateformes et les communautés.
Peut-être que le problème plus profond ne réside pas tant dans le volume que dans l’impact de ce volume sur les conditions dans lesquelles les dictionnaires partagés sont entretenus et corrigés. Les dictionnaires ne sont pas figés. Ils font l’objet de négociations continues au sein des communautés, à travers le journalisme, la conversation, la production culturelle et le débat public. Lorsqu’un événement se produit, nous discutons de sa signification, et à travers cette discussion, le sens commun est soit confirmé, soit ajusté, voire de nouveaux néologismes peuvent émerger. C’est ainsi que fonctionnent les communautés interprétatives saines.
Le contenu généré par l’IA à grande échelle introduit un vocabulaire corrompu et dégrade le processus d’interprétation lui-même. Lorsque l’environnement informationnel est suffisamment pollué – et c’est précisément ce à quoi s’emploient des opérations russes comme le réseau Pravda –, ou lorsque le volume seul submerge la capacité de traitement, lorsque les voix synthétiques et authentiques deviennent indiscernables, lorsque la densité même des interprétations concurrentes rend impossible la négociation d’un sens partagé, les communautés perdent la capacité de maintenir et de corriger leurs dictionnaires par le biais de processus sociaux normaux. Notre vocabulaire commun se fragmente. Le correcteur orthographique cesse de fonctionner, non pas parce que le dictionnaire a été modifié, mais parce qu’il ne peut plus du tout être mis à jour. Et les gens commenceront à rechercher et à co-créer leurs propres dictionnaires, avec des connotations proposées par des outils d’inspiration russe, voire carrément russes.
C’est l’opération de nettoyage que la Russie a toujours dû mener lentement et à grands frais. L’IA le fait automatiquement, en continu et à moindre coût.
Nous entrons dans une période où le rythme de la corruption des dictionnaires dépassera toute contre-mesure opérant au niveau du contenu. La vérification des faits, la modération des plateformes, les programmes d’éducation aux médias étaient déjà insuffisants auparavant. Face à la pollution des dictionnaires accélérée par l’IA, ils risquent fort de devenir pratiquement inutiles. Ce n’est pas qu’ils soient mauvais, mais ils opèrent au mauvais niveau, trop lentement, sur une surface trop restreinte.
On ne peut pas lutter contre la corruption des dictionnaires en travaillant sur le contenu. Il faut agir au même niveau que l’attaque, c’est-à-dire sur l’infrastructure interprétative elle-même. Ce cadre contient sa propre contre-stratégie, même si les détails sont complexes.
Cela signifie investir dans les conditions permettant de maintenir des dictionnaires partagés sains. Pas seulement l’éducation aux médias (la capacité à identifier les fausses affirmations), mais quelque chose de plus difficile : la culture de ce que l’on pourrait appeler la conscience du cadre, la capacité à remarquer que l’on interprète plutôt que de simplement percevoir. Les communautés dotées d’une forte conscience du cadre ne deviendront pas immunisées contre la corruption du dictionnaire, mais elles pourraient y devenir plus résilientes.
Cela signifie prendre au sérieux les conditions internes (inégalités, défaillances institutionnelles, déplacement culturel) qui poussent les populations à rechercher des dictionnaires alternatifs. Ce ne sont pas des problèmes secondaires, distincts de la sécurité.
Et, ce qui est peut-être le plus controversé, je pense que cela signifie développer ce que j’appellerai par euphémisme des « opérations de contre-dictionnaire » : non pas une correction des faits, mais un travail actif sur le vocabulaire partagé de nos propres pays et d’autres pays, y compris la Russie. Comprendre quels mots ont été corrompus avec le plus de succès. Mettre en place des interventions qui agissent au niveau de la connotation et du cadre narratif, et non au niveau des affirmations et des contre-affirmations. Voilà à quoi ressemblerait une véritable communication stratégique si elle était conçue pour la menace réelle plutôt que pour la menace que nous trouvons plus facile à contrer.
La forme que cela prendra dans la pratique est encore en cours d’élaboration. Dans mes propres travaux (non publiés) sur l’espace informationnel russe, j’ai utilisé le concept de « paysage mythique », il désigne l’architecture distinctive des mythes, des griefs historiques et des cadres narratifs à travers lesquels divers publics russes interprètent la réalité. J’ai testé une méthodologie fondée sur un principe simple : les messages destinés à atteindre les publics russes doivent d’abord maîtriser le vocabulaire et la grammaire russes utilisés pour interpréter le monde. Non pas pour approuver cette grammaire, mais pour parler à partir de celle-ci. Les messages qui arrivent dans une grammaire étrangère sont bloqués à la porte, via un phénomène que les psychologues appellent la « réactance psychologique », cette résistance automatique déclenchée lorsqu’un message semble étranger ou menaçant pour le cadre interprétatif de l’individu. Les messages qui maîtrisent la grammaire existante parviennent à passer. Une fois à l’intérieur, ils peuvent accomplir ce que les contre-messages formulés de l’extérieur ne peuvent pas faire. Il n’est pas nécessaire de remplacer le vocabulaire d’un seul coup. On peut y travailler de l’intérieur.
Enfin, nous devons faire un bilan lucide de l’IA. Ne pas la voir principalement comme un outil de désinformation (cette vision est trop étroite), mais comme un accélérateur de la dégradation structurelle des conditions épistémiques partagées, de la réalité partagée elle-même. La question politique n’est pas seulement de savoir comment étiqueter le contenu généré par l’IA, mais comment préserver les processus sociaux grâce auxquels les communautés maintiennent un sens partagé dans un environnement synthétique de grande ampleur. Nous n’avons pas encore de réponse sérieuse à cette question.
C’est grâce à George Orwell que j’ai appris le russe par moi-même à l’âge de douze ans, et je retourne donc à ses essais et à ses romans dans l’espoir qu’il m’aidera à me sortir de ce pétrin (l’étude de la Russie). En réfléchissant à ses écrits sur l’Union soviétique, sur le langage, sur la propagande, et surtout à 1984, j’ai compris que ce dont il parle, ce n’est pas en premier lieu des mensonges. C’est de la destruction du langage. La réduction systématique du vocabulaire jusqu’à ce que certaines pensées deviennent littéralement impensables. La novlangue supprime les mots dont vous auriez besoin pour croire autre chose.
L’opération menée par la Russie n’est pas de la novlangue, certainement pas en Occident. On peut soutenir qu’elle l’est déjà en Russie mais, en Occident, elle ne réduit pas le dictionnaire, elle le corrompt simplement par la culture sélective de certaines connotations, de certains cadres narratifs, de certaines catégories et des émotions qui y sont attachées. Le dictionnaire semble toujours complet, le correcteur orthographique fonctionne toujours. Tout semble correct.
C’est pourquoi nous avons du mal à dire précisément ce qui se passe, même si nous voyons qu’il s’agit de quelque chose de plus grave que de la simple désinformation. C’est pourquoi nous ne trouvons pas les mots justes. Et pourquoi, tant que nous ne commencerons pas à travailler sur le dictionnaire plutôt que sur les mots, nous continuerons à tâtonner dans le noir tandis que de plus en plus de membres de notre propre camp rejoignent l’ennemi.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
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Légende :
Graffiti à Kharkiv par Hamlet. « La réalité me rappelle un film que je n’ai pas vu »
<p>Cet article La théorie du dictionnaire a été publié par desk russie.</p>