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15.02.2026 à 14:12

De l’histoire comme idole, avec Arthur Koestler

Olga Medvedkova

Avec le retour des temps sombres du mensonge totalitaire et de l’histoire remodelée, le grand roman de Koestler, Le Zéro et l’infini, retrouve une actualité brûlante.

<p>Cet article De l’histoire comme idole, avec Arthur Koestler a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (5352 mots)

La réécriture de l’histoire prend une importance capitale en Russie, mais aussi dans l’Amérique de Trump. Pour nous aider à réfléchir sur ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui, l’historienne se tourne vers le grand roman d’Arthur Koestler sur les procès staliniens, Le Zéro et l’infini. Avec le retour des temps sombres du mensonge totalitaire et  des histoires remodelées, ce texte trouve une actualité renouvelée.

Aujourd’hui, la réécriture de l’histoire vient de tous bords – de tous les champs, de tous les camps. Elle se fait au nom d’idées et de valeurs opposées. Ces nouvelles histoires sont hautement politisées et se proclament chacune la seule vraie, à imposer d’urgence : les résultats de la réécriture, de ces multiples remodelages, doivent s’incarner dans le réel, le changer, autrement le monde sera perdu. Le manuel d’histoire devient un mode d’action. L’histoire réécrite prétend pouvoir redessiner les contours des communautés, défaire les frontières, modifier la vie des gens. Le passé influe impérieusement sur le présent : l’histoire prédit, se rend responsable du futur. Il ne s’agit plus de la réaction politique classique : avant c’était mieux, revenons à cet avant mythique, à la grandeur américaine, au bonheur soviétique, à la candeur catholique, à la spiritualité orthodoxe… Non, aujourd’hui l’histoire se place à l’avant-garde, se proclame responsable de l’avenir de la planète, du partage de cette dernière entre les peuples, ou plutôt entre les tyrans. Poutine donne des leçons d’histoire à Trump. Ce dernier donne des leçons d’histoire à tout le monde. L’historien professionnel, celui qui cherche à rétablir et à comprendre le passé en s’appuyant sur les sources et sur leur critique croisée, ne sait plus que faire, ni que penser. Souvent cet historien sérieux est presque honteux d’être historien. Que doit-il faire aujourd’hui ? Comment répondre à ce besoin d’un autre passé pour un autre avenir, que le monde lui signale ? Doit-il cesser d’être historien ? Doit-il à tout prix, au prix de faire disparaître sa discipline, se joindre aux idéologues ? De quoi, de qui, l’histoire est-elle responsable au juste ? Peut-on encore imaginer une Grande Histoire, en garder ne serait-ce que quelques bases, quelque credo réduit à l’essentiel ? Ou doit-on déclarer l’Histoire morte (en tout cas provisoirement) et inventer à sa place quelque chose de nouveau : une pensée, une forme narrative complètement différente ? Une sensibilité tout autre doit-elle naître, celle régie par un principe semblable à celui des droits de l’homme, aussi bien de l’homme vivant que de l’homme mort ?

Une lecture nous aiderait peut-être à penser ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui. Il s’agit d’un roman. Son titre allemand est Sonnenfinsternis (« éclipse solaire »). En anglais, langue de sa première parution, son titre est proche : Darkness at noon. Mais en français, de manière assez éloignée, il s’appelle Le Zéro et l’infini, évoquant  une pensée de Pascal, très connue en français, mais reflétant peu (et même de travers) les idées du roman. Ce titre est comme un reflet dans le miroir déformant de l’Être et le Néant de Sartre, dont l’auteur de notre roman est également à l’opposé. L’histoire de ce roman est aussi violente et tragique, rocambolesque et absurde, que la vie de son génial auteur Arthur Koestler. Ce dernier naquit à Budapest en 1905 (nous avons fêté le 120e anniversaire de sa naissance l’année dernière) ; il mourra à Londres en 1983. Entre ces deux dates, sa vie est si dense, si chargée d’événements et d’engagements, d’amitiés et de haines, de prise de positions puis de leur abandon, elle est traversée par un sentiment si puissant de liberté, du désir de comprendre et d’agir, que nous avons l’impression d’avoir affaire à plusieurs vies condensées en une seule, ou même de lire l’histoire de toute une génération. Impossible de la résumer. Il l’a racontée lui-même, cette vie, à sa manière, sous forme de plusieurs ouvrages autobiographiques30, en y donnant un sens, comme le font les autobiographies hors normes. Quant à ses biographies écrites par d’autres, celle de Michael Scammell parue en 2010, par exemple, ne compte pas moins de 700 pages et tente de démêler le vrai du faux, mais souvent en vain : l’homme y échappe31. En la lisant, on a le sentiment de se perdre. Heureusement que la prose de Koestler est là, ce roman en particulier : négligé pendant longtemps, il revient aujourd’hui – comme on a tendance à le dire – « plus actuel que jamais », sans doute parce que la catastrophe qu’il y décrit nous menace de nouveau, mais pas seulement.

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Ce roman, qu’on compare, et très justement, au 1984 d’Orwell32 et que je comparerais aussi volontiers auProcès de Kafka et à L’Invitation au supplice de Nabokov, est écrit en 1939-1940, par un jeune homme âgé de 34 ans qui vit en France. Il écrit ce livre en langue allemande et le manuscrit de cette première version est aussitôt perdu. Heureusement, en même temps qu’il le rédige, ce texte si proche des événements qu’il décrit et en même temps si lucide et même prophétique, est traduit en anglais par la compagne de Koestler, une sculptrice britannique polyglotte, Daphne Hardy (elle figure sous la lettre G. dans les récits autobiographiques de Koestler). L’idée du titre anglais lui appartient et traduit bien le titre allemand. Dans le chaos de l’Occupation, de l’arrestation et de l’internement de Koestler dans un camps du Vernet en Ariège par la police française (il arrive à s’en échapper par miracle et rejoint l’Angleterre, au bout d’un long périple par l’Afrique et le Portugal), Hardy parvient à sauver cette traduction et la publie à Londres au début de l’année 1941. La traduction française paraîtra en 1945, faite d’après cette traduction anglaise par Jérôme Jenatton aux éditions Calmann-Lévy. Dès cette parution, Koestler devient la cible de la gauche française, qui, non sans savoir que ce que le livre narre est vrai, le traite de pro-américain. En dénonçant le stalinisme, explique son ami Sartre, Koestler alimente la cause impérialiste. On parle alors à Paris du grand danger de la « koestlérisation » de la gauche, c’est-à-dire de son anti-soviétisation : péché capital. On tend à démontrer qu’à l’opposé du communisme, il n’y a que l’impérialisme, en sautant allègrement par-dessus le socialisme, comme si ce dernier courant de la pensée et de l’action politique n’était rien d’autre que la préfiguration du communisme.

La première édition en allemand du roman de Koestler paraît à Londres l’année suivante, en 1946, traduite également de l’anglais. Ce n’est finalement qu’en 2015 que Mathias Wessel, doctorant à l’université de Cassel, découvre à la bibliothèque centrale de Zurich le manuscrit original allemand de ce roman bouleversant, et le publie en 2018. L’année suivante, une nouvelle traduction anglaise, faite à partir de cet original allemand retrouvé, voit le jour, préfacée par Michel Scammell. Pour fêter le 120e anniversaire de Koestler, une nouvelle traduction d’après le manuscrit en allemand est publiée par Calmann-Lévy, mais elle conserve le premier titre.

Mais laissons de côté ces détails et penchons-nous ne serait-ce que brièvement sur la figure d’Arthur Koestler. Qui est-il, ce jeune homme, cet écrivain, qui rédige en 1939-1940 son Sonnenfinsternis ou Le Zéro et l’infini (continuons par commodité à l’appeler ainsi en français), une brillante, terrible et sinistre mise en accusation du communisme, non seulement de son « application » soviétique plus ou moins réussie, mais de son idée même, de son fondement, de toute son idéologie, reprise malheureusement par la gauche occidentale ? De quel droit dénonce-t-il le communisme de cette façon radicale et définitive, comme une erreur de méthode ? Au nom de quoi, de qui, parle-t-il ?

La réponse à cette question paraît pourtant claire : Arthur Koestler parle de plein droit et d’expérience. Né dans l’Empire austro-hongrois, dans une famille juive aisée et cultivée, Koestler est un enfant précoce, surdoué ; il fait ses études d’ingénieur à l’Université de Vienne, puis rejoint le mouvement sioniste et devient secrétaire de Vladimir Jabotinsky. Il part en 1926 pour la Palestine mais, un an plus tard, il est de retour à Berlin où il obtient un poste de journaliste dans le groupe prestigieux Ullstein Verlag. C’est en tant que correspondant pour plusieurs journaux germanophones qu’il retourne à Jérusalem et produit quantité d’articles qui éclairent la vie réelle de la communauté juive en Palestine. À partir de 1929, Koestler est à Paris, puis il est à nouveau à Berlin, où il poursuit ses activités de journaliste et où, en 1931, il devient membre du parti communiste allemand. En 1932, Koestler part pour l’URSS. Il voyage en Asie centrale et en Ukraine, où il est témoin de la famine, dont il ne comprend pas le caractère provoqué et imposé délibérément, employé comme moyen de colonisation, de répression et de punition politique. En 1933, Koestler quitte l’URSS non pas pour Berlin, mais pour Paris, et rejoint le courant antifasciste du Komintern. En 1936 et en 1937, il est correspondant de guerre en Espagne, où il découvre et dénonce l’action des fascistes italiens et des nazis allemands aux côtés du général Franco ; il est arrêté, emprisonné à Séville, condamné à mort et finalement échangé contre la femme d’un pilote franquiste détenu par les Républicains. De retour à Paris, il œuvre toujours comme journaliste, et commence à rédiger son premier roman, Spartacus. Cette fiction historique doit servir d’ouverture à la trilogie dont Le Zéro et l’infini sera la suite et la Croisade sans croix la fin. En 1938, suite aux procès staliniens, Koestler rompt avec le parti communiste. L’homme qui, en 1939-1940, écrit donc le roman en question, a été d’abord un communiste très engagé dans la propagande. Puis, après avoir vécu et travaillé en URSS, après avoir observé de près la vie politique et le climat moral en Allemagne, en Palestine, en Espagne, en France, il cesse brusquement, volontairement, de l’être. Il a par ailleurs (tout comme son personnage) été emprisonné et condamné à mort. C’est donc en tant qu’ex-communiste convaincu et en tant que condamné à mort qui y a échappé, et qu’il rédige – répétons-le – d’expérience son chef-d’œuvre consacré à l’un des procès politiques connus sous le nom des procès de Moscou, qui initient la Terreur stalinienne.

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Arthur Koestler à Tel-Aviv en 1949. Photo : Benno Rothenberg / National Library of Israel, CC BY 4.0

Son personnage principal s’appelle Nicolas Salmanovitch Roubachof. Ce nom est un sémiophore : Nicolas/Nikolaï est un prénom russe parmi les plus courants ; le nom de famille Roubachof provient de roubachka – la chemise, et fait allusion au dicton : roubachka-paren, littéralement un gars-chemise, ce qui veut dire un homme simple, ouvert, sans façon. Mais son patronyme indique des origines orientales, voire juives, et laisse penser que son nom de famille est un pseudonyme, comme ceux de beaucoup de bolcheviks. Roubachof est, en effet, une synthèse de plusieurs victimes des premiers procès staliniens, explique Koestler en exergue de son roman. Son prototype principal est Nikolaï Boukharine (1888-1938), bolchevik de la première heure, membre du Politburo du parti communiste, accusé d’hérésie « de droite » et de complot contre le pouvoir soviétique. Condamné à mort lors du troisième procès de Moscou, il est fusillé en 1938. Koestler l’a-t-il rencontré personnellement ? Ce n’est pas impossible. Mais c’est sur l’expérience vécue par Koestler lui-même en prison que se fonde la terrible véracité de ce personnage, communiste convaincu, qui attend en prison son verdict, et dont le lecteur suit les réflexions et les émotions.

Tout comme Boukharine, mais aussi comme Koestler lui-même, Roubachof est un homme éduqué, intelligent, fin, engagé, désirant servir la cause du peuple, mais qui s’est trompé de chemin et qui continue, même après son échec, à se leurrer. Il va aller jusqu’au bout de son aveuglement et en paiera le prix. Je ne dévoilerai pas ici l’intrigue du livre, ne pouvant qu’inviter nos lecteurs à lire ou à relire aujourd’hui ce roman qui, comme tous les grands textes, ceux en particulier d’Orwell, de Kafka et de Nabokov, ne se lit pas seulement, mais se vit, s’expérimente, à chaque fois différemment.

Aujourd’hui, avec le retour des temps sombres, des ambitions autoritaires, voire totalitaires, qui ne se cachent plus, ce texte sonne comme un avertissement. Il redevient urgent de considérer le destin de ce Roubachof face à la machine de la répression, à la conception et à la construction de laquelle il a activement participé.  De manière plus générale, l’homme, ce « je », cette « fiction grammaticale » : qui est-il face à la multitude, face au collectif ? Et qu’est-ce que c’est, sa vie – si courte, à peine remarquable –, face à l’Histoire ?

Mais avant de laisser notre lecteur plonger dans ce roman, quelques observations encore quant à ce Roubachof, personnage si singulier, si étrangement puissant, qui a peu d’équivalents dans l’histoire littéraire, car il est à la fois bourreau et victime, et puis à nouveau bourreau. Suite au pacte germano-soviétique signé en août 1939, Roubachof est envoyé en Allemagne pour éliminer les antifascistes qui n’ont pas obéi à la nouvelle orientation, pro-nazie cette fois-ci, de Moscou. Il le fait, sans sourciller. Il dénonce les insoumis aux nazis, puis il est arrêté lui-même par la Gestapo, torturé, rendu infirme et finalement échangé par Moscou contre un espion allemand. Il revient dans son pays en héros pour être arrêté aussitôt et torturé par les siens. Perspicace, raffiné, Roubachof perçoit ces mystérieuses, ces morbides symétries entre les bourreaux d’hier et les victimes d’aujourd’hui. Mais il a contre le doute un argument de taille, lisse comme un œuf, poli comme un miroir : le Parti n’a jamais tort. Toi et moi, nous pouvons nous tromper, argumente-t-il, mais jamais le Parti. Le Parti, ne se lasse-t-il pas de répéter, est plus grand qu’un seul « je » et que mille autres « je ». Le Parti, ce n’est même pas « nous », car « je-tu-il-nous » vivent leur petite histoire ; mais le Parti c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. Or l’Histoire ne connaît ni sentiments, ni doutes, ni hésitations. C’est un train à grande vitesse. Il faut l’accepter tout en tentant de sauter dans ce train, de se placer dans le sens de l’Histoire. Pour cela, il faut savoir où va le train. Il faut prendre la direction de l’Histoire. Il faut la prédire, scientifiquement.

Dans le contexte soviétique, cette idée de l’histoire comme science quasi exacte dérive, bien entendu, de Marx, et à travers Marx, de Hegel. Quand ce dernier s’aventure à bâtir une philosophie de l’histoire, il interroge tout naturellement la présence de la Raison dans l’histoire (c’est le sens même de l’entreprise philosophique). Or la Raison chez Hegel est un concept complexe, fondement et principe du bien absolu, c’est un dérivé de l’Esprit divin. Concevoir la philosophie de l’histoire signifie pour Hegel isoler l’incarnation de la Raison dans l’Histoire. La suite des événements du passé sont ainsi rationalisés, il reçoivent un Sens, ce qui a comme résultat une forme d’optimisme méthodologique, structurel, permettant un progressisme (s’il y a une Raison, principe du bien, dans le passé, il devra y en avoir dans le futur). Nous abrégeons bien sûr, tout en la simplifiant, l’incroyable richesse de la pensée historique hégélienne, richesse si souvent réduite à son contraire. Ainsi, en lisant l’idéaliste Hegel, le matérialiste Marx veut garder la Raison dans l’histoire, mais remplace l’Esprit par la cause du prolétariat. Puis Lénine, dans son sillage, remplace la cause prolétarienne par la dictature du Parti bolchévique, seul pouvoir qui représente les intérêts du prolétariat. Sous Staline, d’une hypothèse philosophique, l’Histoire avec un H majuscule se transforme en raison d’être du pouvoir tout court. Sous l’apparence d’un discours logique, l’Histoire légitime les actes d’une dictature qui gouverne par la terreur.

Dans une dictature de type communiste, l’argument de la raison historique est une tautologie, un circulus vitiosus : puisque ce qui arrive arrive (puisque physiquement c’est un fait), seul ce qui arrive peut arriver. Et c’est là que se produit un glissement logique : ce qui peut arriver doit arriver. Ce qui arrive est donc historiquement inévitable. C’est la preuve matérielle (dans un système de pensée matérialiste) du fait que l’Histoire a toujours raison. Hier bourreau, maintenant victime, Roubachof accepte chacun de ses rôles, quitte à redevenir demain bourreau, ce qui advient en effet au moment même de son martyre. L’Histoire, incarnée par le Parti via son numéro 1 (le nom de Staline dans le roman), le veut ainsi. Et même si ce numéro 1 a tort, même s’il est en train de jeter dans la crasse et le sang l’idéal grandiose de l’Avenir glorieux fondé sur l’égalité, l’Histoire a quand même raison : inhumaine, sans scrupules, elle accepte le crime et bâtit son palais de glace par-dessus la boue et le sang. Dans la tête de Roubachof qui est prêt à tout à condition que cela ait l’air logique, raisonnable (quitte à tourner en rond), l’Histoire devient in fine une sorte de superstition athée. La vérification par l’Histoire est un argument imbattable : arrivant ce qui arrive, cela devait donc arriver. L’intellectuel Roubachof n’est pas dérouté par cette platitude. Peu importe la taille du désastre orchestré en toute conscience par le numéro 1, l’Histoire arrangera cela, puisque tout événement, tout accident est l’enfant de l’Histoire. Oui, l’Histoire devient l’idole que Roubachof encense. Elle explique tout, elle console, elle promet. On lui doit pour cela des sacrifices.

Dans la tête de Roubachof, l’Histoire est plus forte que tout le reste, que l’idée même du communisme qu’il perçoit maintenant comme un songe de jeunesse : autrefois, il rêvait de pouvoir offrir une vie digne à tout le monde, mais cela n’a pas eu lieu, parce que cela n’a pas dû arriver. L’Histoire est plus forte que tout ; elle est plus puissante que la vie. Dès que, parfois, par mégarde, Roubachof quitte l’argument de l’Histoire, dès qu’il pense en homme seul, dès qu’il raisonne en mode « je-tu », il est vite perdu, il a mal aux dents, comme si cette douleur le ramenait à sa petitesse et à sa finitude, à son humble humanité qu’il redoute et qu’il refuse d’accepter. Il recourt aussitôt à l’Histoire, et sa douleur disparaît. L’Histoire le projette dans un passé-futur immatériel qui ignore le présent et par-là le rend insensible, inexistant, à la fois immortel et comme déjà mort. Les morts n’ont pas mal, même pas aux dents. Telle est l’efficacité prodigieuse de l’Histoire guérisseuse, de l’Histoire assassine.

D’où Koestler tire-t-il cette compréhension du rapport de l’homme à l’histoire sous la dictature communiste ? A-t-il lu l’ouvrage fondamental du prototype de Roubachof, Nikolaï Boukharine, La Théorie du matérialisme historique, paru en première édition en 1921, puis largement augmenté en 192833 ? Ce livre, important sur plusieurs plans, se présente comme un essai de vulgarisation de la sociologie marxiste, destiné aux étudiants. Or, de la théorie du matérialisme historique (qui rejoignait, dans l’ensemble de l’idéologie soviétique, celle du matérialisme dialectique déjà existant) Boukharine n’a pas été seulement vulgarisateur mais aussi et surtout créateur. Dans ce travail, il s’est appuyé sur le manuscrit d’un ouvrage inachevé d’Engels, connu sous le titre Dialectique de la nature34. Datant des années 1873-1882, ce texte d’Engels était alors de grande actualité en URSS35. Matérialiste convaincu et évolutionniste plus que dialecticien, Engels pose sa méthode philosophique comme le reflet fidèle, le modèle même du fonctionnement de la nature : c’est, selon lui, l’unique méthode de pensée qui offre « le tableau véritablement scientifique du monde ». Cette méthode doit de ce fait servir de fondement au progrès de la science et participer à la transformation du monde par cette dernière. Seule l’action fondée sur le modèle matérialiste et évolutionniste peut être considérée comme scientifique : elle devient par-là « juste » et « historiquement inévitable ». Elle indique le sens dans lequel l’histoire se dirige, aussi bien l’histoire naturelle que l’histoire sociale.

Dans son manuel, Boukharine reprend cet évolutionnisme matérialiste d’Engels, en le calquant sur la société : c’est ainsi qu’il crée sa dialectique historique. Dans le chapitre « Déterminisme et indéterminisme (nécessité et liberté de la volonté) », il professe la seule méthode historique qui est juste : le déterminisme. L’indéterminisme, explique-t-il, est une théorie religieuse : tout dans la nature est clairement déterminé, y compris l’homme qui fait pleinement partie de la nature. L’homme ne possède aucun « esprit », aucun libre arbitre : « Le dogme du libre arbitre nous mène tout droit à la religion qui n’explique rien, là où il n’y a pas de savoir, mais seulement la foi aveugle en la diablerie, le mystère surnaturel et la bêtise36. » Le libre arbitre est un sentiment subjectif, derrière lequel se cachent des causes physiologiques. « La volonté humaine n’est pas libre, elle est déterminée par tout un tas de raisons. » Les sentiments et la volonté de l’homme dépendent de son organisme physique complexe qui subit des effets naturels. Cela explique aussi bien le désir de se gratter derrière l’oreille que l’amour ou l’exploit héroïque. « L’homme tombe amoureux quand son organisme est prêt. » Certes, parfois, ces causes cachées ne sont pas immédiatement perceptibles, mais elles sont quand même toujours présentes. Le fait que la chose n’est pas perçue aujourd’hui ne signifie pas qu’elle ne sera pas expliquée un jour.

Les phénomènes sociaux résultent de volontés multiples (toutes matérielles). Quant au hasard (Boukharine cite en exemple l’homme écrasé par une voiture dans la rue), c’est une illusion qui apparaît quand de deux causes, nous n’en connaissons qu’une. Le hasard n’existe pas. Tout événement historique est nécessairement déterminé par des causes matérielles. Il faut chasser des sciences humaines et sociales la notion de la volonté personnelle et du hasard et y introduire définitivement la seule notion juste, celle de la nécessité historique inévitable. Il s’ensuit que la prédiction scientifique en histoire est parfaitement possible. Cette prédiction concerne la société entière et non pas l’individu qui en tant que tel ne joue aucun rôle dans l’Histoire.

Tout comme Boukharine, Roubachof pense en intellectuel qu’il est. Il se croit fin logicien, robuste dialecticien, matérialiste, darwiniste. Mais, nous explique Koestler, qui n’est pas scientifique pour rien, le mariage de la Raison dans l’histoire hégélienne et du matérialisme est une chimère. L’argument historico-dialectique permet, se rassure Roubachof, de se mettre au-dessus du populaire, du banal, de la superstition, de la vie humaine individuelle, mais par ce même fait, il est prisonnier du déterminisme matérialiste, il se trouve en dessous de l’humain. Cet intellectuel fait triste figure. Impuissant, il pense être « savant », mais vénère l’Histoire comme une force occulte. L’idolâtrie de l’Histoire le rend aveugle et sourd, inhumain. Sonnenfinsternis, « l’éclipse solaire » – cette nuit en plein jour –, c’est la bêtise de l’intelligence qui se trompe de méthode, et le démontrer ainsi était bien plus incisif que toutes les critiques du communisme faites par ailleurs. L’argument de l’Histoire rend Roubachof ridicule et le ridicule, même s’il ne tue pas, se pardonne rarement et difficilement. C’est ce que les intellectuels français, Sartre en premier lieu, n’avaleront jamais. Et c’est pour cela peut-être que le titre original allemand de son roman génial, « l’éclipse solaire », ne remplacera pas de sitôt en langue française – même dans la nouvelle traduction d’après le manuscrit allemand, parue en 202237 – son titre dit justement « historique ».

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15.02.2026 à 14:12

La Russie, dernier empire de la steppe

Guillaume Sancey

La plus grande inversion russe consiste à dénoncer l’impérialisme occidental tout en perpétuant, au XXIe siècle, un empire continental hérité du modèle mongol.

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Texte intégral (5464 mots)

L’héritière de la Horde d’or sous vernis orthodoxe

Pour expliquer les caractéristiques principales et les agissements de l’État russe actuel, l’auteur plonge dans l’histoire médiévale, et notamment l’époque de la domination mongole. Il considère que le modèle étatique de la Russie d’aujourd’hui est un héritage fonctionnel de la Horde d’or. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.

Depuis le début des années 2010, le Kremlin a remis au centre de sa communication un récit de continuité historique présentant la Russie comme l’héritière naturelle de la Rus’ de Kyïv et comme une composante organique de l’Europe chrétienne. Vladimir Poutine mobilise régulièrement ce récit, en ancrant la légitimité politique russe dans une « Russie historique » antérieure aux États modernes, associée au baptême de Vladimir en 988, à l’orthodoxie comme socle civilisationnel, et à l’idée d’une unité spirituelle et politique qui ne peut être brisée que de l’extérieur. Ce récit n’est pas un simple discours mémoriel. Il fonctionne comme une ressource de légitimation38, utilisée pour soutenir des prétentions de continuité territoriale, contester la souveraineté ukrainienne et revendiquer une autorité civilisationnelle au nom d’une Europe chrétienne que le Kremlin affirme protéger.

Or cette filiation proclamée masque une discontinuité structurelle majeure. Dans le discours, la Russie se place sous les signes de Kyïv et de Byzance. Dans ses formes de pouvoir, son organisation administrative, sa logique de commandement, sa conception du territoire et de la population, elle renvoie à une autre généalogie. L’examen des structures profondes de l’État russe met au jour des continuités institutionnelles et organisationnelles plus étroites avec l’ordre politique façonné par la domination mongole qu’avec celui de la Rus’ de Kyïv39. La thèse défendue ici est que la Russie s’est constituée non comme la continuation naturelle de Kyïv, mais comme l’héritière fonctionnelle de la Horde d’or, au point de pouvoir être décrite comme le dernier empire de la steppe encore en activité au XXIe siècle, recouvert d’un vernis orthodoxe et européen destiné à rendre sa forme acceptable.

Cette analyse ne postule aucune « essence » culturelle russe ni aucun déterminisme anthropologique. Elle s’attache aux trajectoires institutionnelles, aux matrices organisationnelles et aux héritages structurels observables dans la longue durée. L’héritage mongol y est traité comme un facteur structurant majeur, mais non exclusif. Il doit être articulé à d’autres dimensions explicatives, notamment les emprunts symboliques au modèle byzantin dans la sacralisation du pouvoir, certaines influences européennes dans les phases de modernisation, et les dynamiques générales de centralisation propres aux États modernes. L’objectif est de proposer un modèle interprétatif hiérarchisé, non une explication totalisante, afin d’éclairer l’écart entre le récit chrétien et européen revendiqué par le Kremlin et la réalité structurelle de l’État russe.

La naissance d’un empire : quand Moscou choisit le Khan

Pour comprendre cette métamorphose, il faut remonter au traumatisme fondateur : le sac de Kyïv par les Mongols en 1240. Avant cette catastrophe, la Rus’ de Kyïv représentait un système politique différent de ce que deviendra la Moscovie. Les principautés russes vivaient sous un régime relativement décentralisé, avec des vetché40, des guildes marchandes puissantes, et un pouvoir diffus fondé sur les lignées princières des Riourikides. Kyïv était un carrefour commercial prospère, ouvert sur Constantinople et l’Europe, où coexistaient Slaves, Finno-ougriens et Varègues.

Certaines nuances s’imposent toutefois. La Rus’ kyïvienne connaissait elle aussi des formes de pouvoir princier concentré, et les vetché ne fonctionnaient pas partout avec la même intensité. Par ailleurs, des éléments de continuité institutionnelle subsistèrent entre la Rus’ et la Moscovie, notamment la persistance des lignées riourikides et de certaines structures ecclésiastiques. La rupture fut donc réelle mais non absolue.

Novgorod mérite ici une attention particulière, car elle représente non pas une anomalie marginale mais une forme politique alternative, durable et historiquement attestée. Pendant plus de trois siècles, du XIIe au XVe siècle, la République de Novgorod développa un système institutionnel distinct, articulant un vetché doté de pouvoirs effectifs (élection et révocation des princes, décisions de guerre et de paix, contrôle fiscal), des élites marchandes organisées en corporations puissantes (kontsy41), et une autonomie urbaine garantie par des chartes. Le prince y était un magistrat contractuel, non un souverain absolu : il ne pouvait ni posséder de terres sur le territoire novgorodien, ni juger seul, ni lever d’impôts sans l’assentiment de l’assemblée[5]42. Ce modèle, sans constituer une démocratie au sens moderne tant l’oligarchie boyarde y pesait lourd, démontrait la viabilité d’une organisation politique décentralisée, fondée sur la négociation institutionnelle plutôt que sur la verticalité autocratique. Novgorod prospéra dans ce cadre, devenant l’une des plus grandes cités d’Europe et un nœud commercial majeur de la Hanse.

La destruction mongole balaya néanmoins une grande partie de ce monde. Ce qui émergea des cendres ne fut pas une renaissance kyïvienne. Moscou, principauté périphérique et secondaire, s’éleva non pas en résistant aux conquérants, mais en devenant leur collaboratrice la plus efficace. Les princes moscovites se firent collecteurs d’impôts pour le Khanat, relais administratifs zélés d’un pouvoir étranger. En échange de leur servilité, ils reçurent la yarlyk43, le sceau d’investiture mongol qui légitimait leur autorité sur les autres principautés russes. Moscou ne conquit pas son rang : elle l’obtint par la soumission.

Pendant plus de deux siècles, cette cohabitation transforma en profondeur les structures russes. Le tribut mongol devint la base de la fiscalité. Le système postal du yam44, permettant communication et contrôle rapides sur de vastes distances, fut adopté tel quel. La centralisation administrative, moins développée dans la Rus’ kyïvienne, s’imposa progressivement comme norme. Les vetché disparurent dans la plupart des principautés. Les solidarités horizontales qui caractérisaient une partie de la société kyïvienne (guildes, communes urbaines, fraternités religieuses) furent majoritairement affaiblies au profit d’une relation directe entre l’individu et le souverain.

Dans les deux siècles qui virent s’effondrer lentement l’empire mongol, la Moscovie s’étendit méthodiquement, absorbant les dépouilles de ses anciens maîtres. Tver, principauté rivale, fut lentement intégrée au cours du XIVe siècle. Mais c’est la conquête de Novgorod par Ivan III en 1478 qui constitue le point de bifurcation décisif de la trajectoire politique russe.

L’écrasement de Novgorod ne fut pas une simple annexion territoriale : ce fut un acte délibéré de clôture institutionnelle, l’élimination méthodique d’une voie politique alternative. Ivan III ne se contenta pas de soumettre la cité ; il en démantela systématiquement les structures. Le vetché fut aboli, ses archives dispersées ou détruites. La cloche qui convoquait l’assemblée, symbole matériel de l’autonomie municipale, fut décrochée et emportée à Moscou comme trophée, geste politique signifiant que le droit de délibérer collectivement n’existait plus. Les familles de boyards furent massivement déportées vers l’intérieur moscovite et remplacées par des serviteurs du grand-prince. Les chartes garantissant les libertés urbaines furent annulées. En quelques années, trois siècles d’expérience institutionnelle furent effacés.

L’importance analytique de cet événement est considérable : il démontre que la verticalité autocratique qui caractérisera la Russie moscovite puis impériale n’était pas une fatalité historique. Une autre forme d’organisation politique avait existé, avait fonctionné durablement, et avait prospéré dans le même espace culturel et religieux. La trajectoire moscovite s’imposa non par évidence ou nécessité, mais par la force et par la suppression délibérée de l’alternative. Cette élimination constitue l’un des actes fondateurs de l’autocratie russe.45

À l’ouest, le Grand-Duché de Lituanie et le Royaume de Pologne résistèrent, formant une barrière que la Moscovie ne parviendrait à franchir que bien plus tard. Mais à l’est, rien n’arrêta l’expansion : le Khanat de Kazan fut conquis en 1552, celui d’Astrakhan en 1556. Moscou héritait ainsi des territoires de la Horde d’or en se substituant à elle. Seul le Khanat de Crimée, au sud, demeura insoumis, et rappela cruellement aux tsars leur vulnérabilité en saccageant Moscou elle-même en 1571. Cette humiliation ne fit que renforcer l’obsession sécuritaire qui allait structurer la politique russe pour les siècles à venir.

À la croisée de l’ordre byzantin, qui la structure spirituellement, et de l’ordre mongol, qui la contraint militairement et fiscalement, la Moscovie se développe ainsi dans l’ombre de deux empires en déclin qu’elle n’affronte pas, mais dont elle exploite le lent effondrement. Elle capte le capital symbolique de Byzance, recycle les techniques de pouvoir issues de la domination mongole, et se constitue en empire par opportunisme de décomposition, non par succession légitime. Dans le même temps, à l’ouest, la résistance durable du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie bloque toute réunification autour de Kyïv, détourne son axe d’expansion et consomme la rupture définitive avec les racines de la Rus’, désormais intégrées à un autre espace politique et mémoriel.

Le corps mongol sous le costume byzantin

Lorsque Moscou acheva de s’émanciper de la tutelle directe de la Horde, non par une glorieuse libération, mais par l’effondrement progressif du Khanat, elle n’abandonna pas pour autant l’héritage mongol. Elle le perpétua en l’habillant d’oripeaux byzantins. La chute de Constantinople en 1453 offrit une opportunité providentielle : le moine Philothée formula en 1510 la théorie de la « Troisième Rome », présentant Moscou comme l’héritière légitime de l’Empire romain d’Orient46. L’aigle bicéphale fut adopté, les insignes impériaux empruntés, la titulature byzantine imitée.

Mais sous ce vernis prestigieux, la structure du pouvoir conserva des caractéristiques mongoles substantielles. Ivan III puis Ivan IV « le Terrible » institutionnalisèrent une autocratie qui tendait à reproduire le système Khan – baskaks – population47 : une verticalité prononcée où l’autorité émane du souverain et redescend sans partage. Le système pomestié48 fit de la terre une récompense conditionnelle au service militaire, selon un principe qui rappelle les attributions territoriales mongoles où la terre appartenait au Khan et n’était que concédée temporairement. Pierre le Grand perfectionna ce système avec sa Table des Rangs en 1722 : quatorze échelons rigides où le statut dépend exclusivement du service rendu à l’État.

Il convient toutefois de reconnaître que ces évolutions intégraient également des influences européennes. La Table des Rangs s’inspirait des modèles prussiens et suédois ; la bureaucratisation de l’État russe au XVIIIe siècle procédait aussi d’une dynamique de rationalisation administrative commune à l’Europe moderne. L’héritage mongol et l’influence européenne se superposent ainsi sans s’exclure, produisant une configuration politique spécifique plutôt qu’une simple reproduction du modèle de la Horde.

L’Église orthodoxe elle-même fut progressivement absorbée dans cet appareil. La prétendue « symphonie » entre pouvoir spirituel et temporel masquait une subordination croissante. En 1721, Pierre abolit purement et simplement le Patriarcat pour créer un Saint-Synode contrôlé par l’État. L’orthodoxie devint instrument géopolitique, bras spirituel de l’influence impériale, une fonction qu’elle retrouve aujourd’hui sous le Patriarcat de Moscou. Cette instrumentalisation du religieux relève toutefois d’une logique qui n’est pas exclusivement mongole ; le césaropapisme byzantin et les Églises d’État européennes offraient des précédents comparables.

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Image tirée de la série La Horde d’or, produite en Russie en 2018 // Pervy kanal

L’empire continental : coloniser sans traverser les mers

La Russie présente une particularité qui la distingue des empires coloniaux occidentaux : son expansion s’est faite par contiguïté terrestre, non par projection maritime. Cette différence formelle a longtemps masqué une réalité : la Russie pratique ce que certains historiens qualifient de colonialisme continental ou interne49, dont les mécanismes (exploitation des ressources, hiérarchies ethniques, déportations de populations, russification) présentent des similitudes significatives avec ceux des empires européens, tout en s’inscrivant dans des configurations territoriales et administratives distinctes.

Les déportations massives constituent l’une des pratiques les plus révélatrices de cet héritage structurel. Le sürgün50 était une technique mongole par excellence. Les tsars puis les soviétiques la perpétuèrent avec une constance remarquable : Tatars de Crimée en 1944, Tchétchènes la même année, Allemands de la Volga, peuples du Caucase51. Des millions de personnes furent arrachées à leurs terres ancestrales et dispersées aux quatre coins de l’empire. La Rus’ de Kyïv, où l’expansion se faisait principalement par le commerce et l’évangélisation, ne connaissait pas de pratiques comparables, même si des formes de violence et de domination y existaient également.

Le « fédéralisme » russe contemporain tend à perpétuer cette logique sous des formes modernisées. La « verticale du pouvoir » (terme explicitement revendiqué par Vladimir Poutine) peut être lue comme une restauration partielle du système mongol des baskaks : les gouverneurs régionaux sont nommés par le centre, révocables à merci, sans légitimité locale autonome. Les républiques dites « autonomes » reproduisent structurellement le modèle des ulus52 mongols : territoires vassaux avec une autonomie de façade sous la tutelle effective du centre.

La guerre comme raison d’être

La doctrine militaire russe porte elle aussi l’empreinte de cet héritage steppique. Le « rouleau compresseur », cette capacité à submerger l’adversaire par la masse humaine en acceptant des pertes considérables, s’inscrit dans une tradition qui diffère sensiblement de celle de la Rus’ kyïvienne. Les droujiny53 de la Rus’ étaient de petites troupes d’élite, des compagnons du prince valorisant le courage individuel. L’armée russe, dans sa trajectoire historique, a fonctionné sur un modèle qui rappelle davantage les levées massives mongoles sur les territoires vassaux, où l’homme constitue une ressource au service de l’État.

Plus révélatrice encore est la conception russe du territoire. Pour les Mongols, l’espace n’était pas sacré mais tactique : une ressource à exploiter, une zone tampon à étendre. La Russie a hérité, au moins partiellement, de cette vision. Son discours de l’encerclement permanent justifie une expansion présentée comme défensive : chaque nouvelle annexion crée le besoin d’une nouvelle zone de sécurité, dans une spirale qui tend à se perpétuer. La tactique de la terre brûlée (ce retrait stratégique dans l’immensité pour épuiser l’envahisseur, utilisée contre Napoléon puis contre Hitler) illustre ce rapport instrumental au territoire : on ne le sanctuarise pas systématiquement, on l’instrumentalise.

L’absence de déclarations de guerre formelles constitue un autre marqueur significatif. La diplomatie du Khanat reposait fréquemment sur les promesses non tenues et les faits accomplis. Le vranio54 russe, ce mensonge institutionnalisé que tout le monde sait faux mais que personne ne conteste, peut être analysé comme un héritier de cette pratique. De la Transnistrie en 1992 à l’annexion de la Crimée en 2014, du conflit géorgien à la seconde guerre de Tchétchénie, et jusqu’à l’ « opération militaire spéciale » de 2022, le vocabulaire euphémistique masque systématiquement l’agression : jamais de guerre déclarée, jamais d’invasion reconnue, toujours une « protection des populations » ou une « réunification ».

L’inversion accusatoire : l’arme ultime

La culture politique russe a développé un mécanisme de domination d’une redoutable efficacité : l’inversion accusatoire. Le principe est simple mais dévastateur : accuser la victime d’exercer précisément la violence qu’elle subit. L’Ukraine envahie est accusée de « russophobie ». L’Ukraine bombardée est qualifiée de « nazie » pour justifier l’agression. Les minorités qui résistent à l’assimilation forcée sont dénoncées comme « séparatistes ». Les dissidents deviennent « agents de l’étranger » ou « traîtres ».

Cette capacité à maintenir simultanément des discours contradictoires, qu’Orwell appelait la « doublepensée », trouve sans doute une partie de sa racine dans la nécessité de survie sous domination mongole : dire publiquement ce qu’exige le Khan tout en pensant autrement. Le soviétisme perfectionna cette technique. La Russie contemporaine l’a portée à un degré d’achèvement remarquable : « nous ne sommes pas en guerre » coexiste avec « la victoire dans la guerre patriotique », et la contradiction passe largement inaperçue.

Pendant que le Kremlin accuse l’Ukraine de « génocide culturel » envers les russophones, il ferme systématiquement les écoles en tatare, en bachkir, en ukrainien sur son propre territoire. Les langues minoritaires sont réprimées, le russe imposé comme langue unique de l’administration. Le mythe du « Monde russe » (Rousski Mir) présente cet impérialisme linguistique comme une « protection » culturelle, justifiant l’ingérence par la « défense » des russophones. L’agresseur se mue en victime, l’invasion devient libération.

Points de bascule et limites du modèle interprétatif

Cette lecture ne prétend pas enfermer la trajectoire russe dans une mécanique immuable. Elle repose sur l’identification de continuités structurelles observables, non sur l’idée d’une fatalité historique. D’autres évolutions, si elles se produisaient de manière durable et vérifiable, obligeraient à reconsidérer ou à hiérarchiser autrement les facteurs ici mis en avant.

Ainsi, une transformation politique profonde de la Russie, marquée par une décentralisation effective du pouvoir, une autonomie réelle des entités fédérées et une alternance politique stabilisée, indiquerait que la matrice institutionnelle héritée de la période mongole ne constitue pas un cadre structurant dominant. Les échecs passés des tentatives de démocratisation, en 1905, 1917 ou 1991, ne suffisent pas à clore définitivement cette possibilité.

De même, si l’historiographie devait établir de manière convaincante que les structures administratives, fiscales et militaires de la Moscovie procèdent majoritairement de continuités pré-mongoles ou d’emprunts européens, et que l’impact de la domination de la Horde d’or a été secondaire ou marginal, l’argument central développé ici perdrait une part essentielle de sa portée explicative.

Enfin, une rupture tangible avec les pratiques impériales constituerait un signal décisif. L’abandon des politiques de russification forcée, la reconnaissance pleine et effective de la souveraineté des anciens espaces impériaux, et la fin des interventions militaires dans l’« étranger proche » traduiraient une transformation du rapport russe au territoire et à la domination incompatible avec le schéma steppique décrit dans ce texte.

Ce cadre d’analyse vise à rendre intelligibles des continuités historiques et institutionnelles, non à figer l’histoire. Il décrit un état structurel, non une destination nécessaire.

Conclusion : le dernier empire

La plus grande inversion accusatoire russe est peut-être celle-ci : avoir accusé l’Occident d’impérialisme tout en perpétuant, seule au XXIe siècle, un empire continental intégral fonctionnant selon des principes politiques qui s’inscrivent dans une continuité observable avec le XIIIe siècle mongol. De la yarlyk au décret présidentiel, du tribut au Khanat aux impôts fédéraux, des baskaks aux gouverneurs nommés, des déportations aux « remodelages démographiques », la structure tend à demeurer identique sous des terminologies changeantes.

Le « terroir tellurique » vanté par Alexandre Douguine et les néo-eurasistes n’est pas la terre-mère sacrée qu’ils prétendent : c’est, selon cette lecture, le champ de conquête mongol, la zone d’exploitation coloniale où le territoire n’est jamais enracinement mais toujours instrument tactique. La Russie demeure ainsi le dernier empire colonial continental en activité, ayant simplement remplacé dans son discours officiel la conquête par la « protection », la subjugation par la « fraternité historique », l’annexion par la « réunification », l’agression par l’ « opération spéciale ».

Voilà pourquoi toute tentative de démocratisation, en 1905, puis en 1917, et encore en 1991, a été perçue par le pouvoir russe comme une menace existentielle. Ce n’est pas un régime qu’elle attaque, mais une structure impériale vieille de huit siècles qui ne connaît majoritairement que la verticalité. La « verticale du pouvoir » n’est pas une simple politique de Poutine : elle s’inscrit dans la restauration de la forme d’État dominante que la Russie a connue depuis la chute de Kyïv. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.

La Russie n’est pas l’héritière de Kyïv. Elle est, selon cette lecture, le dernier empire de la steppe. Mais l’histoire n’est pas close, et les trajectoires peuvent bifurquer.

<p>Cet article La Russie, dernier empire de la steppe a été publié par desk russie.</p>

15.02.2026 à 14:12

Sur l’épilogue du traité New START 

Jean-Sylvestre Mongrenier

L’expiration du dernier traité russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques révèle les limites du rapprochement bilatéral.

<p>Cet article Sur l’épilogue du traité New START  a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1425 mots)

Le 5 février 2026, à minuit, le traité New START a expiré. Signé en 2010, prorogé en 2021, ce traité était le dernier accord russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques à demeurer en vigueur. Malgré l’évocation d’un futur dialogue militaire bilatéral de haut niveau, le fait est significatif. Il illustre les limites du rapprochement russo-américain.

Signé à Prague, le 8 avril 2010, le traité New START (Strategic Arms Reduction Treaty) porte sur les armes nucléaires stratégiques russes et américaines (armes d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres). Il remplace le traité START (expiré en 2009) et le traité SORT (valide jusqu’en 2012). Selon les termes du traité, le nombre de lanceurs stratégiques déployés de part et d’autre sera limité à 700 et celui des têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs sera limité à 1 550. Le traité New START est signé un an après le discours prononcé par le président américain Barack Obama à Prague, le 5 avril 2009, sur la perspective d’un « monde sans armes nucléaires ». Il donne également une traduction concrète à la difficile amélioration des relations entre Russes et Américains (le sinistre « reset », après l’invasion russe de la Géorgie).

Le traité New START vient peu avant la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (1968), organisée au printemps 2010. Ainsi les États-Unis et la Russie peuvent-ils dire qu’ils respectent l’article VI dudit traité, consacré au désarmement nucléaire. Par ailleurs, le traité permet à la Russie d’arguer de la parité nucléaire pour se poser en égale des États-Unis. Le 5 février 2026, ce traité est arrivé à expiration sans qu’un successeur n’ait été négocié. Pour la première fois depuis les années 1970, au cours desquelles les traités SALT 1 et 2 avaient été signés, les États-Unis et la Russie ne sont plus liés par des accords contraignants.

Les discussions précédemment proposées par Vladimir Poutine à Donald Trump, dans la perspective d’un accord général russo-américain (aux dépens de l’Ukraine et des alliés européens des États-Unis), n’ont pas été suivies d’effets. L’expiration du traité New START marque donc la fin de l’Arms control ( « maîtrise des armements ») : la Russie n’en respectait pas les termes (voir les « nouvelles armes » de Poutine, hypersoniques et autres, vantées par la propagande russe) ; les États-Unis n’entendent plus accepter des contraintes unilatérales et voudraient élargir d’éventuelles négociations à la Chine populaire ; celle-ci développe son arsenal nucléaire stratégique, pour se porter à des niveaux comparables aux deux premiers, et elle ne veut pas négocier.

Ainsi les officiels américains dénoncent-ils la position de Pékin. Lors de la séance plénière de la Conférence sur le désarmement consacrée au thème « Post-TNP », à Genève, le 6 février 2026, le sous-secrétaire d’État chargé du contrôle des armements et de la sécurité internationale, Thomas DiNanno, expliquait : « Aujourd’hui, les États-Unis sont confrontés à des menaces provenant de plusieurs puissances nucléaires […]. En bref, un traité bilatéral avec une seule puissance nucléaire est tout simplement inapproprié en 2026 et pour l’avenir. » Il ajoutait des accusations contre Pékin : « Je peux révéler que le gouvernement américain sait que la Chine a mené des essais nucléaires, y compris des préparatifs pour des essais d’une puissance estimée à plusieurs centaines de tonnes. » « [L’armée chinoise] a cherché à dissimuler ces essais en brouillant les explosions nucléaires, car elle reconnaissait que ces essais violaient les engagements pris en matière d’interdiction des essais. La Chine a utilisé le “découplage”, une méthode visant à réduire l’efficacité de la surveillance sismique, afin de cacher ses activités au reste du monde. »

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Réunion consacrée au traité New START dans la Roosevelt Room de la Maison-Blanche, le 18 novembre 2010 // Pete Souza, photo officielle de la Maison-Blanche

Pour sa part, la Russie pose ses conditions à un hypothétique nouveau traité d’encadrement des arsenaux nucléaires : « La Russie, par principe, serait impliquée dans un tel processus si le Royaume-Uni et la France, alliés militaires des États-Unis au sein de l’OTAN, […] y participaient également », déclare le même jour l’ambassadeur russe à l’ONU, Guennadi Gatilov. Autre condition posée par Moscou : le retrait du projet de bouclier spatial « Dôme d’or », destiné à protéger la totalité du territoire américain (il induit une arsenalisation sans précédent de l’espace). Sergueï Lavrov, dont une récente diatribe fait douter des perspectives d’un axe Trump-Poutine, peut bien affirmer : « Nous privilégions le dialogue et nous verrons si les États-Unis sont également prêts à s’engager dans cette voie », l’affaire semble fort mal engagée.

En effet, tant qu’elle n’aura pas été défaite en Ukraine et ruinée par ses entreprises guerrières, la Russie poutinienne continuera à dilapider ses ressources dans le développement de nouvelles armes stratégiques destinées non pas à la seule dissuasion mais à l’intimidation des États-Unis, de l’Europe et de l’ « Occident collectif », que le Kremlin s’efforce de désunir. On sait par ailleurs que des proches du pouvoir russe recommandent l’encouragement de la prolifération nucléaire dans le monde, une question particulièrement sensible au Moyen-Orient (voir la nucléarisation de l’Iran et ses conséquences régionales). Aussi affaiblie paraisse-t-elle sur le plan économique, la Russie peut s’adosser à la Chine populaire qui poursuit ses propres objectifs dans l’ordre nucléaire (1 500 têtes nucléaires en 2030, avec des options anti-forces). 

À l’heure où les doctrinaires d’une nouvelle révolution américaine, phénomène susceptible de déborder Donald Trump, arguent de la « multipolarité » du monde pour ouvrir un « dialogue » avec les ennemis de l’Occident, tout en stigmatisant les alliés historiques des États-Unis, il serait bon que les personnes responsables outre-Atlantique réalisent combien les causes profondes de l’hostilité russe demeurent, avec leurs conséquences sur le plan nucléaire. En vérité, une politique de « Beggar thy neighbor55 » sur le plan géostratégique, depuis l’Europe jusqu’en Asie-Pacifique, amplifierait le chaos, avec d’inévitables chocs en retour pour les États-Unis. La seule considération de l’Iran et du théâtre moyen-oriental devrait convaincre ces derniers qu’il n’est pas possible de choisir en toute liberté ses amis et ses ennemis : le monde est travaillé par des forces profondes hostiles à l’Occident.

<p>Cet article Sur l’épilogue du traité New START  a été publié par desk russie.</p>

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