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08.07.2024 à 14:37

Points forts et défis du journalisme d’investigation en Amérique latine : « Nous faisons chauffer nos moteurs »

Andrea Arzaba , Ana Beatriz Assam,

Du Mexique au Brésil, du Costa Rica au Chili, en passant par le Pérou, toute cette semaine, GIJN met un coup de projecteur sur le journalisme d'investigation en Amérique latine. À travers des focus sur des enquêtes phare de la région, des interviews de journalistes d'investigation de cette zone ou encore les retours de quelques uns des 25 membres de GIJN actifs dans la région, plongez dans un panorama complet sur le journalisme d'investigation latino-américain, ses spécificités, ses points forts, ses défis et ses perspectives d'avenir.
Texte intégral (4576 mots)

Du Mexique au Brésil, du Costa Rica au Chili, en passant par le Pérou, toute cette semaine, GIJN met un coup de projecteur sur le journalisme d’investigation en Amérique latine. À travers des focus sur des enquêtes phare de la région, des interviews de journalistes d’investigation de cette zone ou encore les retours de quelques uns des 25 membres de GIJN actifs dans la région, plongez dans un panorama complet sur le journalisme d’investigation latino-américain, ses spécificités, ses points forts, ses défis et ses perspectives d’avenir.

Le travail d’investigation n’a jamais été facile en Amérique latine. Qu’il s’agisse de réaliser des enquêtes sous des régimes autoritaires, de faire face à des risques de sécurité importants dans une région confrontée au défi supplémentaire de l’impunité, ou encore d’effectuer des reportages dans un contexte de difficultés financières persistantes et de faire face aux réactions négatives qui accompagnent la dénonciation d’actes de corruption, les conditions auxquelles sont confrontés les journalistes d’investigation dans cette region du monde sont depuis longtemps éprouvantes.

Pour (re)voir le webinaire GIJN du 9 juillet 2024 : « Comment l’Amérique latine se connecte à votre enquête – Enquêter sur la portée mondiale de la région en matière d’argent illicite, d’exploitation minière illégale, de trafic de drogue et de destruction de l’environnement » :

Au Pérou, par exemple, Gustavo Gorriti, l’un des plus grands journalistes d’investigation du pays, lutte contre une campagne d’intimidation qui, selon lui, a été lancée en représailles aux enquêtes incessantes menées par son journal sur l’affaire de corruption Odebrecht. Au Guatemala, José Rubén Zamora, journaliste et rédacteur en chef d’El Periódico, a passé près de deux ans enfermé dans une cellule pour des accusations que les groupes de défense de la liberté de la presse estiment motivées par des considérations politiques. À la fin de l’année dernière, la journaliste brésilienne Schirlei Alves a été condamnée à un an de prison et à verser plus de 80 000 dollars pour diffamation après avoir publié un rapport sur l’humiliation subie par une femme au cours d’un procès pour viol. Au Venezuela et au Nicaragua, les médias indépendants sont confrontés à la censure et de nombreux reporters travaillent en exil. Le Mexique est l’un des pays les plus meurtriers pour les journalistes, avec de nombreux meurtres ou disparitions chaque année.

Mais en dépit de cette myriade de défis, les journalistes de la région font entendre leur voix depuis des décennies et font la lumière sur des questions cruciales, grâce à des projets d’investigation qui font ce que les journalistes d’ici font le mieux : révéler « les terribles vérités cachées par le pouvoir économique et politique », comme le dit Camilo Amaya, directeur exécutif de l’association colombienne « Consejo de Redacción ».

Voici quelques exemples des projets dynamiques et diversifiés qui ont été produits récemment : L’enquête de Quinto Elemento Lab sur la façon dont la crise des personnes disparues au Mexique remet en question les récits officiels ; l’approche innovante du journalisme d’investigation d’El Surtidor au Paraguay, qui a permis à l’équipe d’exposer l’impact de la crise climatique sur la santé des travailleurs ; un documentaire Armando.info co-produit avec PBS Frontline sur un scandale de corruption qui touche à la fois le Venezuela et les États-Unis ; une enquête menée par Repórter Brasil sur la chaîne d’approvisionnement qui relie l’élevage de bétail à la déforestation en Amazonie brésilienne et qui a valu au secrétaire exécutif de l’organe, Marcel Gomes, le prix Goldman ; et le travail du Centre latino-américain de journalisme d’investigation (CLIP) sur le projet Digital Mercenaries, qui met en lumière le monde obscur des consultants politiques et leur rôle dans les campagnes de désinformation.

Lors de la COLPIN, la conférence latino-américaine sur le journalisme d’investigation, trois enquêtes ont reçu le prix Javier Valdez : une analyse médico-légale de la violence des forces de l’ordre au Pérou par IDL-Reporteros, une enquête sur la manière dont les gangs ont infiltré les prisons vénézuéliennes par Runrun.es et Connectas, et une enquête sur la mort d’enfants indigènes Yanomami au Brésil par Sumaúma.

L’analyse médico-légale d’IDL-Reporteros sur les violences commises par les forces de sécurité au Pérou a été l’une des trois enquêtes récompensées par le prix Javier Valdez au COLPIN en 2023. Image: Capture d’écran, YouTube / IDL-Reporteros

De tels projets révèlent la capacité d’adaptation et le courage des journalistes de toute la région. Pour célébrer ces réalisations, nous avons créé la semaine « Focus sur l’Amérique latine » à GIJN, la première d’une série en cours de coups de projecteurs sur différentes régions du monde, dans laquelle tout notre contenu pendant une semaine détaillera comment les journalistes d’une région spécifique enquêtent avec les défis qui sont les leurs.

GIJN compte plus de 25 membres actifs dans la région, du Mexique au Brésil, du Costa Rica au Chili. Nous les avons interrogées sur ce qui définit le journalisme d’investigation latino-américain, sur ses points forts et sur ses perspectives d’avenir.

En quoi le journalisme d’investigation en Amérique latine est-il unique ? 

Les rédacteurs en chef et les journalistes nous ont dit que le journalisme d’investigation en Amérique latine est motivé par un engagement en faveur de la vérité, de la responsabilité et de la poursuite de la justice, mais que la collaboration est également au cœur du travail.

Pour Armando.info – dont certains journalistes ont été contraints de quitter le Venezuela, mais continuent de réaliser des enquêtes exil – les éléments qui définissent le journalisme d’investigation sur le continent sont, selon les termes du codirecteur Ewald Scharfenberg, « le courage, la bravoure et la persévérance ».

Teresa Mioli, de la LatAm Journalism Review du Knight Center for Journalism in the Americas, explique que les défis auxquels sont confrontés les journalistes de la région ont donné au journalisme d’investigation latino-américain ses caractéristiques distinctives.

« Là où il y a de la corruption et des abus, les journalistes d’investigation latino-américains ont réagi », souligne Teresa Mioli. « Lorsque des publications ont été reprises par le gouvernement, que des sites web ont été bloqués dans certains pays, que des journalistes ont été tués ou attaqués ou que le journalisme a été réprimé d’une manière ou d’une autre, des voix indépendantes ont répondu dans la région par le journalisme d’investigation pour découvrir qui essayait de les faire taire et d’empêcher la vérité de sortir. De cette manière, la répression a en fait renforcé les pratiques d’investigation ».

Elle cite en exemple le projet Miroslava au Mexique ou le programme Tim Lopes d’Abraji au Brésil, qui ont tous deux « émergé en réponse à l’assassinat de collègues ».

Jazmín Acuña, du journal paraguayen El Surtidor, abonde dans le même sens : « J’ai vu le meilleur journalisme d’investigation se développer malgré le siège du pouvoir politique dans des contextes de capture des médias et de concentration du pouvoir économique ; des journalistes et des médias qui voient des opérations d’influence à leur encontre et qui répondent par un journalisme plus abondant et de meilleure qualité ; des rédactions qui ont déménagé mais qui, depuis l’exil, continuent à raconter les histoires que d’autres préféreraient garder cachées ; et des collaborations radicales entre des médias de tout le continent… dans lesquelles nous dénonçons le crime organisé, les paradis fiscaux, les désinformateurs et les mercenaires qui cherchent à corrompre nos démocraties déjà fragiles. »

Certains de nos membres se sont tournés vers le passé pour expliquer comment l’histoire a façonné les types de journalisme qui ont émergé sur le continent, ainsi que les mécanismes d’adaptation des reporters qui s’entraînent dans certains environnements.

Alejandra Xanic, du Quinto Elemento Lab, basé au Mexique, a déclaré que la bataille même pour pouvoir raconter l’histoire aide les journalistes d’investigation à renforcer leur détermination, leur conférant une certaine « obstination » à mener des enquêtes même lorsque tout semble aller à l’encontre de leur but.

« Pendant longtemps, nous avons travaillé sans disposer de ce qui, dans de nombreuses autres régions, était considéré comme une évidence : l’accès à l’information publique et aux entités mettant à disposition d’énormes collections de données et de documents. Nous savions comment travailler sans accès aux dossiers judiciaires, aux informations législatives transparentes, aux informations sur les entreprises. Pendant des décennies, rien n’était disponible », explique Alejandra Xanic.

D’autres ont souligné que les turbulences politiques qu’ont traversées de nombreux pays ont été un élément déterminant et ont façonné l’attitude des journalistes d’aujourd’hui.

« La mémoire des dictatures sur le continent, comme l’horreur du plan Condor, et les conflits armés en Colombie et en Amérique centrale au siècle dernier, qui ont coûté la vie à des milliers de personnes, ont donné un caractère distinctif au journalisme d’investigation en Amérique latine », explique Jazmín Acuña d’El Surtidor. « Les journalistes latino-américains savent qu’aujourd’hui nous pouvons raconter une histoire, mais nous ne tenons jamais pour acquis que nous nous réveillerons avec cette liberté.

Cette histoire continue d’alimenter le travail d’investigation aujourd’hui. Au Brésil, à l’occasion du 60e anniversaire du coup d’État militaire, des médias tels que Agência Pública ont passé au crible cette période dans une série d’enquêtes, en mettant l’accent sur les entreprises et les organisations accusées d’être des « complices » de la dictature.

Agência Pública a réalisé une série d’enquêtes à l’occasion du 60e anniversaire du coup d’État militaire au Brésil. Image: Capture d’écran, Agência Pública

Collaborer avec des partenaires – et au-delà des frontières

Le journalisme collaboratif semble s’être imposé relativement facilement en Amérique latine, où il a été utilisé comme un outil pour élargir les enquêtes, établir des liens et s’attaquer à des problèmes tels que la corruption, qui ne se limitent pas à un seul pays. Les grandes enquêtes collaboratives dans des affaires comme Lava Jato ou Operation Car Wash – qui a exploré un réseau tentaculaire de corruption centré sur des entreprises brésiliennes – ont franchi plusieurs frontières. L’année dernière, NarcoFiles a été l’un des plus grands projets de collaboration transfrontalière.

« Nous nous sommes rendu compte que les questions transnationales ne pouvaient pas être couvertes par des journalistes isolés ou par des médias nationaux, et les alliances étaient donc une réponse naturelle pour élargir notre champ d’action », explique Jose Luis Peñarredonda de la CLIP.

Selon Alejandra Xanic, les journalistes de la région savent comment collaborer : « Le manque de ressources a fait que cela s’est fait très naturellement, en particulier entre les médias locaux, les organisations à but non lucratif et les petits médias numériques indépendants.

Au Brésil, une équipe internationale impliquant plus de 50 journalistes de 10 pays a été montée pour enquêter sur les relations entre le gouvernement local et les individus soupçonnés d’avoir assassiné le journaliste britannique Dom Phillips et l’activiste indigène Bruno Pereira dans la région amazonienne en 2022. « Nous avons fait une enquête en Amazonie, sur les lieux du crime, et nous avons fait entendre la voix des peuples indigènes qui subissent l’oppression que Dom et Bruno dénoncent », explique Tatiana Farah, responsable de la communication de l’organisation brésilienne Abraji.

Au Mexique, l’équipe de Periodistas de a Pie est reconnaissante pour « l’héritage de journalistes exceptionnels qui savaient comment construire un savoir collaboratif ». Au Pérou, Adriana León, de l’Instituto Prensa y Sociedad (IPYS), estime que les rencontres internationales telles que COLPIN, la conférence sur le journalisme d’investigation destinée aux reporters d’Amérique latine, favorisent la collaboration entre les journalistes de différents pays.

« Lors de conférences, de webinaires et de petits rassemblements, les journalistes de la région ont souligné l’importance d’une collaboration qui traverse les frontières et les océans », ajoute Teresa Mioli. « Les grands sujets d’enquête en Amérique latine – corruption gouvernementale, crimes financiers, destruction de l’environnement – ne sont pas l’apanage d’un seul pays ou d’une seule région. »

Principales préoccupations : Attaques juridiques, sécurité et difficultés financières

Les défis auxquels sont confrontés les médias de la région sont nombreux, mais beaucoup de nos membres ont tiré la sonnette d’alarme sur les mêmes risques : plusieurs ont mentionné la viabilité financière et le harcèlement judiciaire.

Au Consejo de Redacción de Colombie, l’équipe a également souligné les menaces et la violence générales auxquelles de nombreux journalistes de la région doivent régulièrement faire face dans le cadre de leur travail. Les collègues du Mexique soulignent la menace que représente l’expansion du crime organisé.

« Le journalisme d’investigation en Amérique latine est risqué », déclare Adriana León de l’IPYS. « Les attaques contre les journalistes – menaces, meurtres, harcèlement judiciaire, entre autres – sont l’un des principaux problèmes auxquels la presse est confrontée dans la région.

Les procès intentés par les détenteurs du pouvoir restent un problème récurrent.

« Le journalisme d’investigation a besoin de temps, de ressources et du soutien des dirigeants des médias pour se développer pleinement. Si l’un de ces éléments fait défaut, les journalistes ne peuvent pas faire leur travail correctement », explique Jazmín Acuña d’El Surtidor. Le deuxième défi est l’instrumentalisation de la justice et de la loi pour persécuter et réduire au silence les journalistes, ce que l’on appelle en anglais le « lawfare ». Les détenteurs du pouvoir qui font l’objet d’une surveillance de la part des journalistes montent des dossiers pour diffamation, calomnie et autres affaires juridiques sans fondement solide, dans le but de censurer et de punir ».

Enfin, les équipes du CLIP et de Connectas soulignent un thème qui apparaît dans l’un de nos articles de cette semaine : la régression de la capacité des journalistes à accéder à l’information dans de nombreux pays. « Un autre défi auquel sont confrontés les journalistes d’investigation est de surmonter l’opacité qui règne dans la majorité des pays d’Amérique latine », explique Carlos Huertas, directeur de Connectas. « Nous constatons une tendance générale à la fermeture de l’accès aux sources d’information, en particulier aux sources officielles, ce qui rend très difficile la recherche d’articles révélant des problèmes structurels.

Quelle sera la prochaine étape du journalisme d’investigation dans la région ?

Selon les organisations de la région, les projets d’enquête transnationaux se multiplieront à l’avenir. Cette réaction est naturelle dans une région où la corruption gouvernementale, les crimes financiers et la destruction de l’environnement dépassent les frontières et nécessitent un effort collectif.

Scharfenberg d’Armando.info envisage « une collaboration plus profonde et plus régulière dans les projets d’enquête transnationaux », tandis que Mioli de LatAm Journalism Review voit une voie dans laquelle il y a encore « plus de collaboration entre collègues des Amériques, mais aussi avec des collègues d’Asie, d’Europe, d’Afrique ».

Chez Periodistas de a Pie, l’équipe entrevoit un avenir où les histoires locales ont un impact régional significatif – et où l’engagement intense du public et la collaboration permettent aux publications d’avoir une « connexion plus intense » avec le public.

D’autres s’attendent également à ce que le journalisme d’investigation en Amérique latine continue d’innover en utilisant de nouvelles plateformes et de nouveaux récits pour mieux se connecter avec les audiences, s’engager plus efficacement avec les lecteurs et favoriser une connexion plus profonde avec le public.

« Nous pensons que le journalisme d’investigation doit trouver sa place dans le nouvel environnement médiatique », déclare Amaya au Consejo de Redacción. « Il doit également trouver des moyens de s’engager dans des entreprises transnationales plus collaboratives alors que des dangers imminents menacent toute la région en termes d’environnement, de flux internationaux d’argent douteux et de propagation de la désinformation et de la mésinformation.

En ce qui concerne la technologie et la formation, Adriana León, de l’IPYS, s’attend à une plus grande professionnalisation qui permettra aux journalistes de continuer à enquêter sur ce que les grandes puissances veulent cacher. Peñarredonda, de CLIP, prévoit que la technologie et les outils d’IA marqueront une nouvelle ère de journalisme d’investigation à la pointe de la technologie, qui aidera les journalistes à demander des comptes aux entités puissantes.

« Les journalistes d’investigation utilisent et développent de plus en plus la technologie et les outils d’IA pour améliorer leur productivité, tirer parti de nouvelles sources d’information et faire leur travail en toute sécurité », explique-t-il. « À mesure que la technologie devient une force de plus en plus influente dans nos sociétés, nous évoluerons dans notre compréhension de son fonctionnement, de son interaction avec d’autres pouvoirs, et de ce que nous pouvons – et devons – faire pour que ses créateurs, ses vendeurs et ses colporteurs soient tenus de rendre des comptes. »

Certains espèrent que le meilleur reste à venir. Alejandra Xanic, du Mexique, déclare que les reporters de la région « ont encore beaucoup à enquêter ensemble. Nous n’en sommes qu’au stade de l’échauffement. Jazmín Acuña, d’El Surtidor, abonde dans le même sens : « Je ne sais pas où cela va nous mener, mais j’ai hâte de voir ce que cela va nous apporter.


Andrea ArzabaAndrea Arzaba est la journaliste en charge de l’édition espagnole de GIJN. Elle a couvert l’Amérique latine et les communautés hispaniques des États-Unis. Elle est titulaire d’une maîtrise en études latino-américaines de l’université de Georgetown, est membre de l’International Women’s Media Foundation ainsi que du programme pour jeunes journalistes de Transparency International.

Ana Beatriz Assam est la responsable de l’édition portugaise de GIJN et une journaliste brésilienne. Elle a travaillé comme reporter indépendant pour le journal O Estado de São Paulo, couvrant principalement des sujets relatifs au journalisme de données. Elle travaille également pour l’Association brésilienne de journalisme d’investigation (Abraji) en tant que coordinatrice adjointe des cours de journalisme.

Article traduit par Alcyone Wemaere (avec Deepl)

21.06.2024 à 18:46

Guide pour enquêter sur les sujets liés au handicap – Version courte

Emyle Watkins

Les personnes handicapées constituent le plus grand groupe minoritaire intersectionnel, selon les Nations unies, et pratiquement tous les sujets d'enquête ont un angle lié au handicap.
Texte intégral (5569 mots)

Note de la rédaction : La version complète (en anglais) du guide de GIJN, rédigé par Emyle Watkins, est parue en mars 2023. Cette version abrégée a été éditée par Nikolia Apostolou en janvier 2024.

Les 1,3 milliards de personnes handicapées forment la plus importante minorité au monde, selon les Nations Unies, et n’importe qui peut à tout moment rejoindre cette communauté, quelle que soit sa nationalité ou son statut socio-économique. On ajoutera que tous les handicaps ne sont pas visibles.

Tout sujet d’enquête peut potentiellement avoir un angle lié au handicap.

Section 1 — Définition

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) fournit peut-être la définition la plus exhaustive : « Le handicap résulte de l’interaction entre les personnes atteintes d’un problème de santé, qu’il s’agisse d’une paralysie cérébrale, du syndrome de Down ou encore d’une dépression, avec des facteurs personnels et environnementaux, y compris des attitudes négatives, des transports et des bâtiments publics inaccessibles, et un soutien social limité ».

Le Centre des Etats-Unis pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) relèvent trois dimensions du handicap :

  1. Altération de la structure ou de la fonction corporelle d’une personne, ou encore de son fonctionnement mental ; notamment par la perte d’un membre, de vision ou de mémoire.
  2. Réduction des capacités d’activité indépendante, telles que la difficulté à voir, à entendre, à marcher ou à résoudre des problèmes.
  3. Restrictions de participation aux activités quotidiennes, dont le travail, les activités sociales et récréatives et l’obtention de soins de santé et de services de prévention.

Les Nations Unies proposent également une liste des lois relatives aux personnes handicapées par pays.

Les pays qui ont signé la Convention des Nations Unies relative aux droits des personnes handicapées (CNUDPH) reconnaissent que « la notion de handicap évolue et que le handicap résulte de l’interaction entre des personnes présentant des incapacités et les barrières comportementales et environnementales qui font obstacle à leur pleine et effective participation à la société sur la base de l’égalité avec les autres ».

Selon le CDC, il existe de nombreux types de handicap, dont ceux qui affectent :

  • La vision
  • Les mouvements
  • La pensée
  • La mémoire
  • L’apprentissage
  • La communication
  • L’audition
  • La santé mentale
  • Les relations sociales

En outre, le CDC note que les handicaps peuvent être associés à des problèmes de développement qui surviennent à mesure que les enfants grandissent (par exemple, le trouble du spectre de l’autisme et le trouble du déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité, ou TDAH). D’autres handicaps peuvent être liés à un accident ou à une blessure (par exemple, une lésion cérébrale traumatique ou une lésion de la moelle épinière), à une maladie chronique (par exemple, le diabète), comme ils peuvent être progressifs (par exemple, la dystrophie musculaire), liés à l’âge (comme la perte de mobilité ou la vision et la perte auditive), statiques (par exemple, la perte de membres) ou de nature dynamique (certaines formes de sclérose en plaques). L’autisme, le TDAH et la dyslexie sont également des exemples de neurodivergence, où les différences dans le cerveau affectent la façon dont les gens pensent et traitent l’information. Une neurodivergence n’est pas, par définition, un handicap, mais elle peut être associée à un handicap.

Pour d’autres définitions et modèles de handicap, lire la version longue de ce guide (en anglais).

Section 2 — Les aspects à investiguer

  • Désinstitutionalisation : Le fait de sortir les personnes handicapées des institutions, des hôpitaux et des établissements vers des logements communautaires plus petits ou des situations de vie indépendantes comme des appartements individuels.
  • Logements accessibles, à prix abordable : Les personnes handicapées trouvent-elles un logement abordable dont la conception répond aux besoins propres à leur handicap ?
  • Accès aux transports : Le principal moyen de transport dans une région donnée est-il accessible aux personnes handicapées ?
  • Accès à l’emploi : Quels obstacles empêchent les personnes handicapées qui sont capables de travailler d’accéder à l’emploi ?
  • Accès à l’éducation : Les étudiants handicapés peuvent-ils accéder à une éducation adéquate ?
  • Handicaps invisibles : Tous les handicaps ne sont pas visibles. De nombreuses personnes atteintes de maladies chroniques, telles que l’asthme, le diabète, le cancer et les maladies auto-immunes (arthrite rhumatoïde, lupus, etc.) se définissent comme handicapées. Les problèmes de santé mentale sont souvent aussi considérés comme des handicaps invisibles.
  • Le validisme et la discrimination : Le validisme est la discrimination à laquelle sont confrontées les personnes handicapées, de la même manière que le racisme vise les personnes de couleur et le sexisme décrit la discrimination fondée sur le sexe.
  • Infrastructure : Les infrastructures disponibles sont-elles à la hauteur des attentes des personnes handicapées ?
  • Soins de santé : Les personnes handicapées peuvent-elles accéder à des soins de santé à un prix abordable ?
  • Chaînes d’approvisionnement : Comment les chaînes d’approvisionnement et les problèmes industriels affectent-ils l’accès des personnes handicapées à l’équipement et aux traitements médicaux dont elles ont besoin ?
  • Traitements controversés : Certains traitements médicaux peuvent faire l’objet de controverses dans les communautés qu’ils prétendent servir, surtout si les gens sont obligés de les subir.
  • Abus et négligence : Quelles sont les conditions de vie dans les institutions où séjournent les personnes handicapées ? Comment opèrent les aides et autres travailleurs dont le travail consiste à les aider ? Le meurtre de personnes handicapées par leur parent, leur conjoint ou leur soignant constitue un autre problème majeur.
  • « Crip Tax » : Ce terme familier en anglais signifie “impôt d’invalidité”, il exprime la notion que la vie coûte plus cher aux personnes handicapées.
  • Stérilisation forcée : Des dizaines de pays dans le monde, y compris de nombreux pays européens et états des Etats-Unis, autorisent toujours la stérilisation forcée des personnes handicapées.

Section 3 – Trouver des sources et données

  • Les personnes handicapées, y compris celles qui ne parlent pas mais disposent d’autres moyens de communication
  • Les défenseurs
  • Les réseaux sociaux
  • Les personnes handicapées et neurodivergentes qui sont des experts dans les domaines concernés par votre enquête
  • Les organisations qui défendent et prennent soin des personnes handicapées, mais vérifier avant toute chose si elles emploient des personnes handicapées dans des postes à responsabilité

Trouver des données

  • Lorsque vous recherchez des données, rappelez-vous que pendant des années, le handicap n’a pas été pris au sérieux en tant que domaine scientifique et que les personnes handicapées n’ont pas toujours eu des droits civils ; dans de nombreux pays, elles n’en ont toujours pas.
  • Gardez toujours un esprit critique à l’égard des données que vous trouvez. Tout d’abord, examinez la définition du handicap dans le pays ou le programme concerné, celle-ci pouvant varier.
  • Des données historiques peuvent manquer car de nombreux pays n’ont pas conservé de données sur les personnes handicapées.
  • Consultez des personnes handicapées au sujet des données.
  • Recherchez les bases de données mises en place par des organisations et des organismes de bienfaisance qui représentent ou servent les populations auxquelles vous vous intéressez.
  • Consultez des études scientifiques.
  • Vous devrez peut-être également créer votre propre base de données ou trouver des rapports pertinents sur lesquels appuyer vos recherches.
  • Le handicap apparait parfois dans les ensembles de données statistiques et les enquêtes sous la rubrique « santé », « démographie » ou « identité ».
  • Si vous ne trouvez pas de données pertinentes sur une catégorie de personnes handicapées, ciblez vos recherches sur des groupes plus spécifiques au sein de cette catégorie. Par exemple, si vous enquêtez sur les personnes immunodéprimées dans votre pays, mais que vous ne pouvez pas trouver une statistique générale sur le nombre de personnes immunodéprimées, essayez plutôt de rechercher des données plus spécifiques, concernant notamment le cancer, les maladies auto-immunes, les greffes et le VIH/sida.
  • La base de données nationale, par exemple celle du ministère concerné, est généralement un bon point de départ. Certains pays incluent les personnes handicapées dans les enquêtes ou les recensements à l’échelle nationale. Voici un article qui pointe des problèmes avec les données concernant les personnes handicapées dans le recensement indien.
  • Pour plus d’informations sur la meilleure manière de couvrir le Covid long en tant que handicap, lisez ce guide de Body Politic, écrit par la journaliste indépendante Fiona Lowenstein.
  • Utilisez les lois donnant accès aux documents administratifs ou le droit à l’information pour obtenir des données lorsque les responsables ne les remettent pas librement. GIJN a un guide complet sur l’utilisation de ces lois d’accès dans le monde entier. Lorsque les services gouvernementaux refusent de se conformer au droit en vigueur, envisagez de faire appel à des avocats qui pourront engager des démarches juridiques. Certains avocats pourront offrir leur service gratuitement à ce sujet.
  • Examinez les dépenses du pays et le budget dédié aux personnes handicapées.

Les bases de données internationales

Il s’agit d’une liste non exhaustive. Certains pays peuvent ne pas recueillir ou fournir d’informations pour ces bases de données.

Les organisations internationales dédiées aux personnes handicapées

Remarque : Il existe de nombreux groupes, réseaux ou organisations faîtières pour les communautés de personnes handicapées, dont beaucoup ne sont pas inclus ici. La liste ci-dessous est loin d’être exhaustive.

Image : Capture d’écran, Forum africain sur les personnes handicapées

Les organisations internationales dédiés à des handicaps en particulier

Autres ressources internationales

Le rapport de l’UNICEF sur les enfants handicapés estime qu’un enfant sur dix dans le monde a un handicap. Image : Capture d’écran, UNICEF

D’autres ressources utiles

Section 4 — Langage et entretien

Le National Center on Disability and Journalism (NCDJ), aux Etats-Unis, propose un guide de style complet sur le handicap. A destination des journalistes, il peut aider à éclairer le langage et le ton à employer et vous donner une idée des mots à éviter. Il est disponible en anglais, espagnol, roumain et italien.

Assurez-vous d’être prudent sur ces points :

  • Précision. Demandez aux personnes handicapées que vous interviewez quel vocabulaire privilégier. Préfèrent-elles mettre en avant leur individualité ou leur appartenance à un groupe ? C’est la différence entre dire « personne ayant un handicap » et « personne handicapée ».
  • Quand annoncer le handicap de quelqu’un : seulement lorsque cela est pertinent dans un article.
  • N’utilisez pas d’euphémismes : « besoins spéciaux », « personne en situation d’invalidité », « personne à mobilité réduite ». Ces euphémismes peuvent varier en fonction de la langue, de la culture et de la religion. En Inde, les personnes handicapées sont parfois appelées « divyang », ce qui signifie « celle dont une partie du corps est divin » en hindi.
  • Soyez prudent avec certains mots qui associent le handicap à une expérience négative : « souffre de », « défaut », « limitation », « déficience », « prisonnier d’un fauteuil roulant ».

Comment interviewer

Offrir différentes options d’entretien aux personnes handicapées. Certaines personnes préfèrent la communication virtuelle ou la communication téléphonique, soit en raison d’obstacles pour accéder à leur communauté, soit en raison de leur santé mentale ou encore de précautions à prendre pour éviter de contracter une maladie infectieuse. Certaines personnes ont besoin de se préparer, en particulier les personnes ayant de l’anxiété, de la fatigue, un syndrome dysexécutif ou encore des troubles du traitement sensoriel, qui pourraient alors avoir du mal à répondre spontanément. Certaines personnes pourraient avoir besoin de vous voir, soit en personne soit en ligne, afin de lire sur vos lèvres, ou bien utiliser un interprète. Cette liste n’est pas exhaustive.

Section 5 — Études de cas

Carte d’invalidité au Burkina Faso : le sésame de la désillusion (Burkina Faso) 2021. Une plongée inédite dans le programme de cartes d’invalidité de ce pays d’Afrique de l’Ouest révèle les problèmes liés non seulement à l’obtention de la carte, mais aussi à la carte elle-même. Les personnes handicapées attestent des obstacles à l’obtention de la carte, y compris le coût d’évaluations coûteuses pour répondre aux exigences. Les titulaires de cette carte en dénoncent également les “avantages illusoires”.

Comment la police de Delhi a bâclé une enquête sur le viol d’une enfant handicapée (Inde) 2022. Le site d’enquête Newslaundry a réalisé une enquête en deux volets sur le viol d’une enfant de 11 ans ayant de graves troubles cognitifs. Le site a documenté de nombreuses lacunes de la part des forces de l’ordre. La police n’a pas suivi la procédure de traitement des cas de victimes handicapées et a sauté les mesures nécessaires lui permettant de fournir des preuves.

Le décès d’un homme atteint du Covid-19 réveille les pires craintes de nombreuses personnes handicapées (États-Unis) 2020. Joseph Shapiro, journaliste au sein de la rédaction de NPR, s’est penché sur le cas d’un homme quadriplégique de 46 ans qui a été transféré en unité de soins palliatifs alors qu’il était traité pour le Covid-19 et qui est finalement décédé. Sa femme pense qu’on lui a peut-être refusé un traitement qui aurait pu lui sauver la vie en raison de son handicap, et plusieurs groupes craignent que ses droits aient été violés. Cette enquête raconte comment, pendant la pandémie de Covid, de nombreuses préoccupations ont surgi concernant le rationnement des soins de santé et l’expression de préjugés médicaux envers les personnes handicapées.

Handicaps et personnes handicapées (Équateur) 2020. En Équateur, 3 000 cartes d’invalidité, qui donnent accès à certains avantages, y compris des allégements fiscaux sur les importations de véhicules et une retraite anticipée, ont été délivrées illégalement. Le journaliste Fernando Villavicencio Valencia a enquêté sur un médecin et des membres de sa famille, qui ont obtenu des cartes et utilisé les avantages pour importer des véhicules.

Quand le handicap est “à vendre” (France) 2022. Une enquête de six ans sur ces établissements qui font travailler des personnes en situation de handicap, s’éloignant de plus en plus de leur mission médico-sociale en vantant le rendement hors norme de cette main d’œuvre à bas prix. Le journaliste Thibault Petit a examiné les bas salaires et les conditions de travail déplorables de quelque 120 000 personnes handicapées. Il a constaté qu’ils reçoivent la moitié du salaire minimum ainsi que des cotisations de retraite plus faibles.

Pour plus d’études de cas, veuillez consulter la version longue de ce guide.


Emyle Watkins est une journaliste d’investigation primée basée à New York. Depuis 2021, Emyle assure la couverture de la communauté des personnes handicapées pour WBFO, la station NPR de Buffalo. La passion d’Emyle pour la couverture du handicap vient de son expérience personnelle en tant que personne handicapée et neurodivergente. Les reportages d’Emyle ont été publiés par NPR et The Pittsburgh Post-Gazette, et sont apparus dans des fils d’actualité de la BBC World News.

 

 

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