LePartisan.info À propos Podcasts Fil web Écologie Blogs Revues MÉDIAS
Hors Série
 
Entretiens filmés avec des personnalités artistiques ou intellectuelless

▸ Les 10 dernières parutions

09.04.2026 à 11:45

K. Theweleit : la possibilité d’une vie non fasciste

Quentin DUBOIS

Quentin Dubois : Tu as mené ce travail d’édition avec Christophe Lucchese, à qui l’on doit les différentes traductions en français de Klaus Theweleit . La possibilité d’une vie non fasciste rassemble plusieurs textes inédits en français, ainsi qu’un entretien que vous avez réalisé pour ce livre. Sur quels critères théoriques, politiques ou contextuels s’est opérée cette sélection ? S’agissait-il […]
Texte intégral (10501 mots)

Quentin Dubois : Tu as mené ce travail d’édition avec Christophe Lucchese, à qui l’on doit les différentes traductions en français de Klaus Theweleit1La possibilité d’une vie non fasciste rassemble plusieurs textes inédits en français, ainsi qu’un entretien que vous avez réalisé pour ce livre. Sur quels critères théoriques, politiques ou contextuels s’est opérée cette sélection ? S’agissait-il de rendre accessible une pensée encore peu reçue dans l’espace francophone, de faire résonner Theweleit avec une conjoncture contemporaine, marquée par le retour de formes autoritaires, guerrières et fascisantes ? 

Déborah V. Brosteaux : Ce qui me semble essentiel pour nous aujourd’hui, c’est que Klaus Theweleit interroge le fascisme dans une perspective d’héritier, en tant qu’il hérite de sa violence. Il appartient à la première génération de l’après-guerre allemand, née pendant la Deuxième Guerre mondiale ou juste après. La Nouvelle Gauche ouest-allemande des années 1970, dans laquelle il s’inscrit pleinement, ce sont eux pour une grande part : les enfants des nazis, et plus largement de celles et ceux qui ont laissé́ le nazisme s’installer. Autrement dit, une génération elle-même non compromise dans les crimes du nazisme, mais qui grandit avec le sentiment croissant que cette époque n’est pas entièrement révolue, qu’elle se prolonge d’une certaine manière dans le présent de l’après-guerre. 

Klaus Theweleit est d’abord connu pour son livre Fantasmâlgories, traduit par Christophe Lucchese et édité par L’Arche en 2016. Le livre paraît en 1977, au sein d’une séquence particulièrement intense : 1977, c’est l’année de « l’automne allemand », où s’enchaînent le détournement du vol Lufthansa 181 par des membres du FPLP, qui exigent la libération de militants de la Fraction armée rouge détenus à la prison de Stannheim ; la mort des figures de proue de la première génération de la RAF dans leurs cellules de cette même prison ; l’enlèvement et l’exécution par la RAF de l’industriel et ancien membre de la SS Hanns Martin Schleyer… C’est une période de réflexions intenses sur les recompositions micropolitiques du fascisme, sur l’articulation avec les luttes anti-impérialistes, pour les mouvements étudiants, pour le cinéma allemand… qu’on pense par exemple à Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder, qui tourne beaucoup autour de la réorganisation de la haine raciale vis-à-vis des travailleurs immigrés, les Gastarbeiter

Brigitte Mira et El Hedi ben Salem dans Tous les autres s’appellent Ali de Rainer Werner Fassbinder (1974)

Dans Fantasmâlgories, Theweleit essaye de recomposer une histoire de l’émergence des désirs fascistes en Allemagne, après la Première Guerre mondiale. C’est un livre qui prend au sérieux la part de désir dans le fascisme, l’idée que si les fascismes suscitent de l’adhésion, c’est parce qu’ils rencontrent et brassent des désirs, et plus précisément une certaine histoire du désir. Sa position d’héritier, qui se demande comment cette histoire est passée dans sa génération, comment elle subsiste, comment elle revient2, est une position depuis laquelle il ne peut se permettre de faire l’analyse du fascisme de l’extérieur, où on regarde quelque chose qui ne nous appartient pas et qu’on est en mesure de dénoncer depuis une position d’extériorité. Son rapport aux désirs fascistes, c’est donc l’inverse d’une posture d’innocence, mais sur un mode qui vise évidemment à produire de la différence (il ne s’agit pas de dire qu’on est « tous fachos »). 

Membres de la Fraction armée rouge

La possibilité d’une vie non fasciste est un recueil de textes, écrits entre les années 1970 à aujourd’hui, qui interrogent précisément cela. Nous voulions donner accès aux expérimentations théoriques de Theweleit, en tant qu’elles sont directement liées à des expérimentations politiques et vitales. Aujourd’hui, face aux succès des extrêmes-droites et à la fascisation qui s’accélère, il y a un effort croissant dans certaines scènes de gauche pour comprendre de l’intérieur ce qu’il se passe socialement dans ces adhésions, quelles en sont les logiques, les dynamiques affectives, les rationalités à l’œuvre.

Cet effort va avec la prise de conscience qu’en se contentant de dénoncer l’irrationalité et la bêtise, on ne va pas très loin, en plus de se camper dans des postures élitistes- éclairées politiquement problématiques. La position d’héritier va dans ce sens, tout en déplaçant encore un peu le problème. Il ne s’agit évidemment pas de s’identifier au fascisme ou aux gens qui adhèrent à l’extrême droite. Par contre, il s’agit de commencer par acter le fait qu’on hérite d’une histoire commune, qu’on a cette histoire en commun. Ça me rappelle la phrase de Starhawk, que la philosophe Isabelle Stengers reprend beaucoup : « La fumée des bûchers est encore dans nos narines. » C’est ça le registre de l’héritage : on respire tous cet environnement malsain, il participe de ce que nous sommes. C’est dans les manières d’y répondre, d’inventer des manières d’en répondre, qu’on produit de la différence. C’est là je pense aussi la démarche de Theweleit. 

Enfin, j’ajouterais que ce livre était aussi, tout simplement, porté par l’envie de faire connaître les écrits de Theweleit dans l’espace francophone, un projet que Christophe porte depuis plus de 10 ans. Pour me référer ici aux analyses de ce dernier : il y a toute une histoire de la réception de Theweleit en Allemagne et aux États-Unis, tandis qu’en France, ça a été un long rendez-vous manqué (Foucault avait suggéré sa traduction chez Stock, le projet avait été lancé, mais ensuite avorté). Theweleit a évolué en dehors des institutions universitaires et de leurs cadres de reconnaissance, c’est un auteur de livres-fleuves de plus de 1000 pages chacun, très expérimentaux, des sortes de romans théoriques hors catégories éditoriales, et tout cela fait de la traduction et de la réception un véritable défi3. En parallèle de ces écrits très conséquents, il y avait de nombreux textes courts, au croisement de la chronique, de l’essai théorique et de l’autobiographie, qui nous sont apparus comme une belle entrée dans la singularité de son écriture, et une introduction plus directement maniable à sa pratique de la pensée. 

Q.D. : Vous avez décidé de titrer ce recueil à partir d’une phrase fameuse de Michel Foucault dans sa préface à la traduction américaine de l’Anti-Œdipe de 1977 qu’il décrit comme une « introduction à la vie non fasciste ». Vous marquez par là, bien sûr, la dette à l’égard des pensées de la nouvelle gauche (allemande et française) et de mai 68, et de leur interrogation quant à la répression des désirs. Mais il y a davantage que cette dette : que signifie cette décision pour vous en 2025 ? Puisqu’il ne s’agit pas ici d’une théorie générale sur le fascisme, mais d’une enquête sur des pratiques de transformation antifascistes (ou non fascistes), comment faut-il entendre cette « vie non fasciste » : comme horizon éthique, comme expérimentation située, ou comme lutte permanente contre la reproduction de la violence ? 

DB : Il y a d’abord un lien théorique objectif, qui vaut la peine d’être situé. Theweleit découvre l‘Anti-Œdipe, qui paraît en 1972 en France et va être traduit en allemand en 1974, alors qu’il est déjà en plein dans le chantier de Fantasmâlgories. C’est une réception à chaud, et qui joue un rôle décisif dans le livre. Ce qu’il reprend à Deleuze et Guattari, c’est la critique d’une certaine réception politique de Freud (pour le dire trop vite, celle de l’École de Francfort), qui associe les affects dans le fascisme à de « l’irrationnel », qui pose un diagnostic selon lequel, le problème des affects du fascisme, c’est qu’ils produisent un regard inadéquat à la réalité. Et le regard adéquat à la réalité, c’est le regard de la gauche tel qu’eux la conçoivent, celui de la bonne position politique.

Tout le propos de Theweleit va être de dire : il faut mesurer le fascisme à sa réalité, il faut mesurer les désirs que le fascisme active comme producteurs de réalité, et pas comme production d’illusion. Il reprend à L’Anti-Œdipe le concept « d’agencement désirant » (un concept qui vise à dire : le désir n’est pas ce qui va d’un sujet vers un objet, mais ce qui relie entre elles des multiplicités, et donne lieu à de multiples manières de faire corps, de composer des groupes, de faire territoire…). Une des grandes forces du livre, c’est de mener cette analyse politique des désirs à partir de documents précis : les écrits de membres des milices Freikorps, premier noyau dur du fascisme allemand après la Première Guerre mondiale, des écrits qui révèlent tout un univers collectif de passions et de fantasmes meurtriers, d’exaltation de la virilité, de la conquête et de l’anéantissement. 

On retrouve là une revendication théorique et politique qui structure tout le travail de Theweleit : les mythes et les fictions, les régimes d’images et de fantasmes entrent pleinement dans l’histoire, et ce jusqu’au niveau le plus intime de la construction de nos corporéités. Cette influence des concepts et des questions de Deleuze et Guattari va perdurer dans la suite de son travail, notamment dans l’essai Masse & Série que nous avons inclus dans le recueil. Ce texte s’ancre quant à lui dans la fin du XXe siècle, Theweleit l’écrit après la chute du mur et se demande ce que peut vouloir dire former des collectivités émancipatrices dans cette nouvelle époque, à un moment où cette question entre dans une crise assez profonde. 

Le titre fait également allusion à la préface de Foucault pour une autre raison. Pour le dire un peu rétrospectivement, ce livre a pu parfois désemparer les lecteurs, lorsque ceux-ci s’attendaient à une analyse claire de ce qu’est le fascisme et des manières de le contrer. Une sorte de manuel. C’est intéressant de prendre acte de cette attente d’une théorie qui permettrait d’expliquer efficacement, et qui jouerait le rôle de guide pour la pensée et l’action. Il n’y a pas lieu de le regretter, car c’est le signe que les milieux militants s’organisent. Mais ça permet de marquer le contraste avec ce que fait Theweleit. Pour ce dernier, résister à ce type d’attentes est un enjeu politique quasiment vital. Pour lui, expérimenter sur un mode non fasciste ne peut justement pas prendre la forme d’une pensée qui se présenterait comme guide. Toute son écriture est animée par le refus d’une telle « fonction guide ». 

Plus largement, il y a chez Theweleit un refus marqué d’une théorie, et aussi d’un langage, qui viendrait jouer le rôle de systématiser le réel. Et ça, c’était justement le propos de Foucault dans son introduction à l’Anti-Œdipe : ne voyez surtout pas ce livre comme la nouvelle théorie qui permettra de tout expliquer d’un seul coup, avec des grands concepts. C’est une précision importante de Foucault, car il peut en effet y avoir cette tentation, de prendre les concepts de Deleuze et de Guattari, et de les plaquer partout en pilote automatique. Or, nous dit Foucault, « L’Anti-Œdipe n’est pas un Hegel clinquant ». Ce qu’ils amènent, ce n’est pas un nouveau système ni même une nouvelle théorie, mais un art, un art de la pensée, tout comme on parle d’art érotique ou d’art politique, qui pose la question non pas du « pourquoi » mais du « comment » : « comment ça fonctionne ? » Ou encore : « que s’est-il passé ? ». Guattari a beaucoup insisté sur l’importance d’un usage des mots et des concepts qui opèrent non pas en fonction des coordonnées d’un système, mais à partir des besoins de la situation au sein de laquelle ils interviennent4

Le langage de Theweleit est celui de l’expérimentation. Il développe des techniques permanentes pour contrer toute tentation systématique. Il ne fait jamais la leçon : il ne fait qu’expérimenter, transmettre, et maintenir l’ouverture de la reprise. 

Q.D. : Cette démarche est inséparable d’une réflexion sur les rapports du fascisme au langage. Dans À propos d’exil, l’un des textes du recueil, le déploiement de plusieurs formes d’exils qui constitueront sa génération (des exilés du nazisme comme Freud, Adorno, Arendt, Brecht, …) est une manière pour Theweleit de s’extraire ou de se déterritorialiser sans cesse d’une langue de l’authenticité (qu’Adorno nomme le jargon), qui est celle de Heidegger. Peut-on comprendre cette production permanente de l’exil comme une stratégie de déprise face à l’enracinement, la fixation identitaire et les mythes de l’origine

D.B. : Pour Theweleit, la langue est un lieu par où peuvent passer tant des dévastations politiques terribles, que de puissantes recompositions politiques et intimes. Dans Fantasmâlgories, il compare le fonctionnement de la langue des auteurs corps-francs à celui d’un projecteur qui, à l’inverse d’un appareil photographique rendu ultra-sensible au réel via la lumière qu’il capte, plante sur les vivants ses faisceaux lumineux. Le langage fasciste est un langage qui dévitalise et qui consume. Benjamin déjà parlait des auteurs de la Révolution conservatrice en comparant leur style aux paysages dévastés de la Première Guerre mondiale5 : des langages de la dévastation qui dévorent l’expérience et tout ce qui la compose, ou encore, qui fonctionnent comme une mécanique, que l’on peut analyser en termes de rythme, dont les rouages pivotent autour d’un principe-nation, point central autour duquel tout va venir se structurer et se totaliser. 

Dans l’entretien que Christophe et moi avons mené avec Klaus Theweleit, nous essayons d’interroger la portée de ces analyses pour le contemporain. Comme le dit Christophe, ce qui est actuel, ce n’est pas seulement le contenu de l’analyse, mais la manière dont Theweleit nous invite à porter attention aux « parlers » du fascisme : il y a là quelque chose à investiguer à travers les « corpus » flous de la fachosphère, où passent des circulations affectives qu’on ne peut se contenter d’analyser en termes de clôture idéologique. 

Ce que je trouve très beau, c’est que Theweleit, par son attention aux devenirs singuliers de la langue, ne bascule absolument pas dans le cosmopolitisme abstrait qui s’est largement imposé en Allemagne (de l’Ouest d’abord, et puis post-89) comme la soi-disant réponse à l’enracinement nazi. Un cosmopolitisme abstrait qui, comme on le sait, s’arrange généralement très bien de l’organisation concrète de la violence raciale, et qui sous couvert d’universel, est en fait incapable de composer avec les différences réelles de perspectives et avec les conflits historiques qu’elles portent (c’est flagrant notamment dans la relation aux communautés issues de l’immigration post-coloniale)6.

Dans « Langue et violence au pays dénommé étranger », l’un des textes du recueil, Theweleit retrace les exils linguistiques multiples traversés à l’intérieur de la langue allemande : l’exil concret de l’est vers l’ouest durant son enfance pendant la guerre, avec tout un bégaiement des dialectes ; la nécessité ensuite de s’exiler linguistiquement d’une langue allemande au sein de laquelle le nazisme s’est trop profondément logé (rappelons-nous Klemperer)7 ; la découverte de la langue des intellectuels exilés qui ont dû fuir les persécutions…. Il se demande ce que veut dire habiter une langue, quand celle-ci n’a plus rien d’un « foyer d’origine ». Theweleit parle d’un salutaire devenir barbare de la langue allemande, un devenir étranger à elle-même, qui a rendu possible de l’habiter à nouveau, d’en faire un parler propre, de manière non fasciste. 

Victor Klemperer en 1954 (photo : Erich Höhne, Deutsche Fotothek)

Ici encore, je ne peux que m’en référer au travail de Christophe, qui réfléchit beaucoup à cette inventivité langagière chez Theweleit, à son foisonnement patchy aux antipodes des langages académiques qui standardisent et épurent. Comme le dit Christophe, l’écriture de Theweleit est faite d’image et de son, ce qui infléchit le travail de traduction de manière à ne pas seulement prendre en compte le signifié/le concept, et d’aller plus vers le flow, le sound, l’effet ou l’affect, ce qui change de fond en comble l’exercice de la pensée/de penser (Theweleit affirme d’ailleurs préférer la collection des Columbia Records à tous les rayonnages des éditions scientifiques de Suhrkamp)8

Défi de traduction, ensuite, par l’enchâssement des styles et le montage de textes (commentaire, citations fleuves, théorie, vie personnelle) mais aussi d’images, et parfois même de musique (les paroles qui truffent le texte et sont parfois une clé de compréhension à plusieurs niveaux, comme les paroles de Fever de Peggy Lee dans Pocahontas, que Christophe a traduit récemment)9

Peggy Lee, chanteuse américaine (1920-2002)

Q.D. : On a abordé le caractère expérimental de la Nouvelle Gauche et l’importance de repenser le concept de transformation à l’aune d’un critère expérimental, impliquant une redéfinition de la pratique. Mais ne peut-on pas situer aussi la singularité de la pensée de Theweleit dans son point de départ : il aborde la violence et sa répétition historique à partir d’une théorie de la culture, plutôt que de les rabattre sur l’économie seule ou la politique institutionnelle. Ce qui l’intéresse, c’est la manière dont des agencements de techniques, de médias et de mots d’ordre produisent des subjectivités collectives au sein desquelles la violence se constitue et se reproduit. À la source de la violence fasciste, c’est toute une configuration culturelle – faite de dispositifs, de rythmes, de sons et de récits – que l’explication par l’idéologie ne peut pas rendre. 

Un trait commun aux pensées de 68 – si l’on entend par là que Mai 68 ne se réduit pas à une date mais désigne un événement révolutionnaire demeuré ouvert que le néolibéralisme cherche définitivement à fermer – est la centralité accordée à l’expérimentation de formes de vie. Les micropolitiques de la transformation sur lesquelles tu insistes à partir d’une position antifasciste, passent par une réactivation de telles expérimentations de nouvelles formes de vie (non fasciste). C’est le site corporel d’où est possible la rupture du cycle de la violence. Comment Theweleit pense-t-il cette transformation corporelle ? En quoi cette attention au corps permet-elle de désactiver la reproduction de la violence ? Le travail de Theweleit, depuis la parution en 1977 de Fantasmâlgories en allemand, s’ancre dans l’espace de l’après-guerre allemand. À partir des écrits des corps-francs, saturés de fantasmes sanglants et d’images de durcissement du corps collectif face à des menaces qui viendraient comme les dissoudre, il enquête sur ce qui constitue le noyau du fascisme allemand. C’est ce corps de la Nation allemande et une certaine phobie du contact et du mélange, à partir de son enquête passionnelle, qui permet à Theweleit de comprendre le présent. Comment vient s’articuler chez Theweleit cette idée du présent et du passé par les notions de corps et d’affect ? Ainsi que la puissance de résistance dans le présent depuis ce site corporel ?

D.B. : Au sein de la Nouvelle Gauche allemande, il y a cette conviction que le fascisme n’est pas révolu, qu’il se poursuit, non pas directement sous la forme d’institutions structurées de manière fasciste, mais parce que les psychés des gens, leurs manières d’être dans le monde et d’être aux autres, leurs fantasmes raciaux et militaristes, leurs passions petites-bourgeoises de l’ordre, leurs violences intimes, tout cela n’a pas été fondamentalement transformé. Theweleit parle d’un « saut théorique décisif », qui consiste à « affirmer qu’un certain type de terreur concentrationnaire a en principe quelque chose à voir, dans certaines situations, avec le comportement de mon père à la table du déjeuner. »10. Les grands thèmes de 68, ceux de l’éducation des enfants, l’apport des mouvements féministes, l’anti-impérialisme, la politisation du désir (pas seulement érotique ou sexuel, mais les relations entre les corps, les relations intimes au passé et à l’avenir, les différentes formes de collectivités affectives et ce qui les relie etc.), tout cela se connecte à la réflexion sur le fascisme.

C’est cela que La possibilité d’une vie non fasciste explore, par ses traversées intimes dans les années 1940, 1950, 1960, 1970… Comment cette transformation a-t-elle été possible ? Par quoi est-elle passée ? Quels nouveaux langages ont dû s’inventer ? Comment la démarcation avec la génération des parents a-t-elle été possible ? Theweleit revient par exemple sur le rôle vital qu’a joué le blues afro-américain, arrivé à ses oreilles via les radios de l’occupation américaine ; ainsi que la découverte des auteurs juifs de l’exil, en particulier les auteurs dits « freudo-marxistes » de l’École de Francfort (Wilhelm Reich, Herbert Marcuse), pour lesquels fascisme est lié à l’histoire de la répression du désir, ou plutôt dans le désir (où le désir se met à désirer sa propre répression, ne parvient plus à s’affirmer sans réprimer etc.). C’est d’ailleurs passionnant de voir comment les théories elles-mêmes sont entrées dans la fabrique de nouvelles formes de sensibilités.

Pour Theweleit, le corps est une archive, nos corps sont façonnés par des histoires qui ne sont pas les nôtres, et que nous incorporons, que nous faisons nôtres, souvent sans tout à fait le savoir.  Ses écrits théorico-littéraires cherchent à mettre au travail ces corps-archives, à les rendre capables de lire leurs propres histoires et à les entrainer dans d’autres devenirs. Il y a un mot qui me paraît bien nommer le mode de transformation corporelle qui intéresse Theweleit et qu’il expérimente aussi dans ses écrits : c’est le terme de recâblage. C’est-à-dire, avant tout, ne pas prétendre pouvoir se déplacer vers un lieu tout autre comme si on pouvait simplement sortir de là où on est pour se projeter sur une autre scène désirante. Ce qui produit de la transformation chez Theweleit, ce sont des recâblages avec d’autres mémoires, langages, histoires : « pas de dégermanisation sans l’aide d’autrui ». 

Q.D. : Theweleit affirme également que les transformations apparues dans les sociétés occidentales dans les années 1960 et 1970 n’ont été possibles et durables qu’en l’absence de guerre. Pourtant ces périodes (années 60 et 70) sont loin d’être des périodes d’absence de guerres, elles se font dans les colonies, elles s’y durcissent : « A un moment donné, je me suis rendu compte de notre chance post-1967 : tous les changements advenus dans la sexualité, dans le développement d’un comportement égalitaire, dans le droit des femmes, dans la lutte contre les hiérarchies politiques, dans l’écologie, dans la musique, dans les vêtements, dans les modes de vie et de travail, des changements d’une grande stabilité, pour la plupart encore en cours, n’ont pu être réalisés et maintenus qu’en l’absence de guerre. » (p. 37). Comment dès lors comprendre cette thèse, lui qui n’ignore pas l’importance de la politisation anti-impérialiste des campus étudiants dans la formation de cette nouvelle sensibilité ? L’« absence de guerre » désigne-t-elle ici une absence située, propre aux métropoles occidentales, rendue possible par l’exportation de la violence vers les colonies ? Ou de leur « mise à distance » pour reprendre un geste que tu analyses dans ton livre, Les désirs guerriers de la modernité ?11 

D.B. : Dans un passage que Klaus Theweleit connaît bien, Walter Benjamin écrivait, après la Première Guerre mondiale, que le vainqueur a le privilège de s’approprier la guerre, tandis que le vaincu – l’Allemagne – en est dépossédé, doit apprendre à vivre sans elle, à se séparer de tout ce qu’il avait investi dans la guerre. Benjamin ajoute qu’il faut mesurer l’ampleur de ce que cette perte implique, en particulier suite à une guerre totale dont la prétention avait été de capter toute l’énergie, matérielle et spirituelle, de la nation12. Pour Benjamin, apprendre à se réinventer à partir d’une telle perte est une occasion politique immense. Ce diagnostic, bien sûr, gagne encore une autre résonance après la Deuxième Guerre mondiale, et je crois que c’est exactement cette possibilité que Theweleit aperçoit : pas uniquement le fait de ne plus avoir à vivre la guerre, mais plutôt le fait de ne plus avoir à être mobilisé pour elle. Le revirement vers un militarisme assumé et enjoué de l’Allemagne d’aujourd’hui montre à quel point cette possibilité restait précaire. 

Le rapport au militarisme et à la démilitarisation est capital chez Theweleit, car sa porte d’entrée pour comprendre la construction des désirs fascistes, ce sont les processus de formation corporelle de ceux qu’il appelle les « hommes soldats » : comment les institutions militaires sont-elles parvenues à former les corps des hommes blancs pendant des générations et des générations, ainsi que le rapport aux autres corps masculins, aux corps féminins et aux corps non blancs ? Theweleit s’emparait dans Fantasmâlgories d’un matériau littéraire saisissant au sujet de ce façonnement, par exemple Les cadets d’Ernst von Salomon, qui décrit longuement à la première personne la démolition de soi et puis la réinvention de soi à travers le « Drill » prussien, ces méthodes d’entraînement basées sur la répétition acharnée des gestes afin d’assurer l’exécution sans hésitation des ordres.

Ernst Von Salomon (source : Lebendiges museum online)

Dès lors, ce qu’il note, c’est une rupture (partielle) dans la formation corporelle des hommes allemands. Il a certainement raison de signaler cet événement et d’honorer la chance qui s’est ouverte à ce moment-là pour sa génération. Mais ensuite oui, il faut absolument compléter, et c’est vrai qu’il y a un angle mort dans le passage que tu cites. Les manières d’être en guerre se reconfigurent en Europe après la Deuxième Guerre mondiale, tout en s’inscrivant en continuité avec l’histoire des violences coloniales : on parvient à exercer la violence guerrière (militairement, géopolitiquement, économiquement, culturellement…) tout en maintenant les effets de cette violence à distance (« ça se passe ailleurs », « ça ne nous concerne pas »). Le fascisme se réinvente aussi par et dans cette distance. Tout cela, c’étaient déjà des enjeux centraux pour la Nouvelle Gauche allemande. Cette question de l’organisation guerrière de la distance, tant sur le plan technique que sensible, est par exemple explorée de fond en comble par le cinéaste allemand Harun Farocki.

Q.D. : C’est l’occasion de rappeler que, pour les Nouvelles Gauches (américaine, allemande, etc.), la critique ne s’énonce pas seulement depuis le site du désir, mais aussi à partir d’un renouveau des luttes anti-impérialistes, au premier rang desquelles celle contre la guerre du Vietnam, qui mobilise alors massivement les étudiant·es sur les campus

D.B. : Complètement. Voire en certains points, les deux sont liés. C’est ce que suggère Marcuse quand il dit que les recompositions désirantes à l’époque du Vietnam étaient aussi des manières de résister à la « mobilisation de l’intériorité de l’homme et de sa structure pulsionnelle » dans la guerre impérialiste. Quand Theweleit, dans La possibilité d’une vie non fasciste, revient sur ses affinités avec les mouvements anti-impérialistes ouest-allemands des années 1960-1970, il n’hésite pas à affirmer que ce soutien aux peuples colonisés se faisait aussi pour leur propre compte. Aujourd’hui, on dira : « Ce n’est pas nous qui libérons la Palestine, c’est la Palestine qui nous libère. » Theweleit lui aussi assume un désir de transformation de soi au sein de l’anti-impérialisme allemand : on est en train de se libérer nous-mêmes, c’est-à-dire de se dégermaniser par la possibilité de se connecter avec ces luttes qui combattent cette violence qui nous a façonnés et dont nous essayons de nous défaire. On retrouve la lutte avec l’héritage de la violence par les processus de recâblage que j’ai déjà évoqués.

J’en profite pour revenir à l’idée que ce qui importe politiquement, c’est la manière de répondre d’un héritage commun, d’une histoire commune qui nous a façonnés, sans posture de surplomb possible. La question est toujours : dans quels devenirs ces réponses nous entraînent-elles ? C’est intéressant, par exemple, de suivre les devenirs tout à fait contraires, au départ de ce même héritage allemand, à travers ce qu’on peut appeler le « tiers-mondisme de droite ». Je pense à quelqu’un comme Henning Eichberg, l’un des fondateurs de la Nouvelle Droite (Neue Rechte) allemande13. Eichberg est un parfait contemporain de Theweleit, ils naissent tous les deux en 1942, tous deux au sein de familles germanophones de l’Est, dans des territoires récupérés par les Soviétiques (Prusse orientale et Silésie), et ont connu l’exil dans les premières années de leur vie. Sa vie intellectuelle et militante prend elle aussi forme dans les milieux étudiants (la Nouvelle Droite allemande s’organise également autour de revues étudiantes indépendantes). En 1967, il commence à s’intéresser à la Nouvelle Gauche, et à affirmer que les intellectuels de droite ne peuvent pas en rester à un simple rejet du mouvement étudiant, qu’il faut au contraire proposer et mener une contre-révolte de droite, capter les désirs révolutionnaires, et les ramener dans le giron de la Nation. 

Au fur et à mesure, Eichberg commence à s’intéresser aux luttes anti-coloniales de libération nationale. Il relie très fortement la perception qu’il en a à sa perception du contexte allemand de l’après-guerre : la « nation divisée », l’occupation militaire alliée d’un côté et soviétique de l’autre ; l’aliénation en RFA par la colonisation culturelle des USA ; la conviction que le devoir de porter la honte de la Shoah dépossède les Allemands de leur fierté nationale… L’affect dominant est celui de la dépossession, de la nation perdue et aliénée. Eichberg s’intéresse aux mouvements nationaux des Suds parce qu’il y voit un exemple à suivre pour la reconquête d’un sens national et d’une authenticité culturelle allemande14. Tandis que pour Theweleit, la solidarité avec les peuples en lutte contre les impérialismes occidentaux participe au contraire à un processus de « dégermanisation de sa propre chair ». Bref, la question anti-impérialiste se branche, en Allemagne, à la question de la construction ou de la réinvention de soi, donc aux transformations intérieures qu’elles déclenchent. Et les luttes et conflits politiques se jouent à ce niveau également.

Q.D. : Nous avons parlé du titre, mais nous avons laissé de côté le sous-titre : Chroniques d’une Allemagne hantée. C’est à partir de ce point que tu vas revenir sur les positions de Theweleit quant à Israël : la participation et la responsabilité de l’histoire allemande dans la colonisation israélienne d’une part, et la participation économique et politique dans le génocide actuel. On trouve la formule étonnante de Theweleit dans son texte hommage à Adorno (ou hélas peu étonnante compte tenu du contexte allemand) d’un retrait ou d’une non-participation en tant qu’Allemand à l’opposition contre Israël. On ne peut pas qualifier cela d’un impensé puisque Theweleit le pense, mais sous la forme d’une résistance à le penser complètement, dans ses effets. Cela semble presque paradoxal avec le vœu de Theweleit, et son projet adornien, d’une débarbarisation du monde, celui de « réduire la violence du monde ». Theweleit ne reste-t-il pas prisonnier d’un exceptionnalisme qui tend à rendre impossible le soutien actif à la lutte palestinienne ? Est-ce que le refus de la critique ne vient pas ici produire un accroissement de la violence ? On a presque l’impression que ce fameux exil – une sorte de désidentification de la barbarie – se retourne ici en déresponsabilisation (exil prenant alors le sens triste d’un détachement des responsabilités).

D.B. : Oui je le pense aussi. Concernant la Palestine, je ne peux pas cheminer avec Theweleit (nous nous en expliquons dans l’entretien). Par contre, ses positions m’éclairent un peu sur la condition affective de l’Allemagne, sur l’extrême difficulté de la critique d’Israël, et les conséquences qu’on lui connaît aujourd’hui15 : l’Allemagne comme deuxième pays le plus complice (après les USA) du génocide des Palestiniens. Cet effondrement du travail de mémoire allemand.

On ne peut pas déceler chez Theweleit l’étrange « désir d’État » qui joue également un rôle très puissant dans le soutien allemand à Israël, ce principe de Staatsräson selon lequel l’État allemand serait justifié à travers l’État d’Israël. Theweleit est pris dans un effroi et une paralysie réelle, caractéristique d’une génération qui s’est retrouvée face à la difficulté de devoir composer, dans sa compréhension des répercussions de la Shoah et de la responsabilité allemande, avec la violence du projet colonial israélien et de la Nakba. Cette paralysie est symptomatique d’une certaine construction de la mémoire du génocide en Allemagne, et en Europe plus largement, qui a bloqué les possibilités d’articulation à d’autres mémoires16, et en particulier à celles des Palestiniens.

Dans sa version « officielle », la mémoire de la Shoah s’est construite en coupant les possibilités de connecter cette mémoire à une série d’autres formes d’expériences du génocide, de violences et de dépossessions extrêmes. Je me base ici sur les travaux d’Aurélia Kalisky, qui travaille sur la généalogie du concept de génocide et sur les pratiques de comparaison dans la construction des mémoires. Elle montre comment Rafael Lemkin, qui forge le terme de « génocide » en 1944, a eu besoin, pour pouvoir construire son concept, de mettre en relation le génocide des juifs avec d’autres expériences : celles des Polonais et des Tchèques sous l’occupation nazie, celle du génocide des Arméniens en 1915, etc. C’est dire qu’une mémoire ne peut se construire que dans la comparaison et la mise en relation avec d’autres mémoires. On trouve de telles tentatives d’articulation des mémoires, juives et palestiniennes, chez Edward Saïd et Judith Butler, qui mènent à partir de là une critique radicale du colonialisme israélien. En Allemagne, cette capacité à mettre en lien a été empêchée à plein d’égards, comme désactivée de toutes parts. 

Aurélia Kalisky (source : centre Käte Hamburger)

Cette histoire allemande est loin d’être uniforme et close. Il faut rappeler qu’à partir de 1967 et au cours des années 1970, suite à la guerre des 6 jours et à l’arrivée en Allemagne de nombreux exilés palestiniens, la Palestine a été l’un des points focaux des mouvements anti-impérialistes allemands. L’historien Joseph Ben Prestel, qui a travaillé sur des archives de la diaspora palestinienne en Allemagne, montre comment les exilés palestiniens, parmi lesquels de nombreux étudiants et militants, sont parvenus à faire le travail de traduction de leur lutte pour la libération à l’adresse des Allemands. Ils ont réussi à mettre en avant le lien profond entre leur lutte et les autres mouvements de libération anti-coloniaux, à construire des réseaux internationaux allant des Black Panthers au FLN, à rendre leur lutte présente dans les revues militantes et les slogans de l’époque, à organiser des visites dans des camps palestiniens, par exemple avec des militants du SDS (mouvement étudiant) en 1969 ou de la RAF en 197017, etc. 

Ces solidarités étaient déjà, tout comme aujourd’hui, un lieu de clivage entre les « Anti-imp » et les « Anti-Deutsch ». Theweleit, que je sache, ne s’est jamais dit anti-deutsch, mais on voit comment il est l’héritier de ces clivages-là. 

Q.D. : A la lecture de La possibilité d’une vie non fasciste, j’ai pensé à de nombreuses reprises au film Le ruban blanc de Haneke qui travaille lui aussi sur le cycle de la violence en Allemagne et, dans son cas, comment l’impossibilité de le rompre mena inévitablement au nazisme (la violence institutionnelle et celle des parents bigots sécrètent la violence des enfants, préparent les subjectivités à la guerre – c’est en 1913 – et après au nazisme dans une sorte de transmission inéluctable. Des critiques, bêtes et méchants, disent parfois que Haneke serait une sorte de pseudo-Bergman mais c’est là ne pas voir son geste de recodage de la genèse de la violence collective à partir de ce qui hante cette génération des années 60 et 70. C’est d’autant plus frappant quand on regarde le sous-titre du film (« une histoire allemande d’enfants »), que Haneke n’a pas traduit pour renvoyer les spectateurs allemands à leur propre histoire. Il fait étrangement écho à celui que vous avez choisi, Chroniques d’une Allemagne hantée.

D.B. : Génération hantée oui, et le premier lieu de cette hantise, c’est le foyer. C’est à cet endroit-là que Haneke va travailler dans Le ruban blanc pour saisir, pas seulement le nazisme, mais aussi disons le « fascisme » entendu en ce sens plus large qui comprend aussi les revenances, ce qui reste, ce qui précède etc. Et en effet, on retrouve Theweleit. Comme il le raconte, sa politisation coïncide avec le fait de remettre au travail, en arrivant à l’âge adulte, l’expérience d’avoir grandi dans un foyer allemand de l’après-1945, qu’il décrit comme un microcosme imprégné par des passions de l’ordre, et une sorte d’hygiénisme contre tout mode d’existence autre. Bref des micro-fascismes toujours présents, voire en train de se réinventer. C’est à partir de là qu’émerge toute la question « Qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qui nous a été transmis ? ». C’est cela qu’implique le foyer.

Cela me fait aussi penser à un autre film que m’a fait découvrir Olivier Voirol, de 1980, Deutschland, bleiche Mutter (Allemagne, mère blafarde) d’Helma Sanders-Brahms, toujours de cette même génération née dans la guerre. Le film fonctionne en deux temps : d’abord le temps de la guerre, avec son père qui part au front, dans la Wehrmacht, avec l’expérience de l’exil sur fond d’une famille qui n’est pas nazie chevronnée, mais qui est néanmoins prise dans toutes les petites compromissions, avec les voisins juifs déportés dont on va tout de même récupérer les affaires. Tout le climat génocidaire présent dans l’intimité. La première partie est celle de la guerre, de la lutte pour la survie, de l’exil qui est une mise en mouvement permanente et puis vient, enfin, le moment où on espère pouvoir laisser la guerre derrière soi. Mais ensuite vient la deuxième partie, celle de l’après-guerre, et là c’est une re-fermeture, un étouffement terrible qui est mis en scène dans le film. Elle permet d’interroger ce basculement dans « l’après », avec le fascisme qui est en train de repasser et de se retransformer. Pour Theweleit, c’est donc de là qu’il faut repartir pour inventer les possibilités d’une vie non fasciste. 

Pour prolonger


  1. Textes de Theweleit traduits par Christophe Lucchese : Fantasmâlgories, Freud & la pop, Le Rire des bourreaux, Pocahontas au pays des merveilles. ↩
  2. Sur ce caractère revenant, voir Alberto Toscano, Fascisme tardif, traduit de l’anglais par Antoine Savona, Paris, La Tempête, 2025. ↩
  3. Déborah Brosteaux se réfère ici à ses échanges avec Christophe Lucchese, ainsi qu’à son article « Modalités de réception et transferts culturels, le cas des Männerphantasien de Klaus Theweleit », in Revue d’histoire culturelle XVIIIe-XXIe siècles, 8 | 2024 [en ligne]. ↩
  4. Voir par exemple Félix Guattari, « Petites et grandes machines à inventer la vie », Les Années d’hiver 1980-1985, Paris, Les Prairies ordinaires, 2009, p. 165-179. ↩
  5. Walter Benjamin, « Théories du fascisme allemand » ↩
  6. Déborah Brosteaux : « J’utilise ce terme car, bien que les Gastarbeiter n’arrivaient pas d’anciennes colonies allemandes (à la différence des travailleurs émigrés en France), les logiques migratoires elles-mêmes correspondent très bien aux logiques post-coloniales. » ↩
  7. Victor Klemperer, LTI, la langue du IIIème Reich [1947], traduit de l’allemand par Elisabeth Guillot, Paris, Pocket, 2003. ↩
  8. Klaus Theweleit, Friendly Fire. Deadline Texte, Basel, Stroemfeld, 2005, p. 12 – la référence est de Christophe. ↩
  9. Klaus Theweleit, Pocahontas au pays des merveilles, traduit de l’allemand par Christophe Lucchese, Paris, L’Arche, 2024. ↩
  10. Entretien avec Martin Lengwiler, « Die “Männerphantasien” von Klaus Theweleit : von einer klassischen Studie und ihrer Aktualität », in Traverse : Zeitschrift für Geschichte [En ligne], 5 | 1998, p. 147 (Déborah traduit) – cité dans la préface de Déborah Brosteaux (« Hantise et métamorphose ») à La Possibilité d’une vie non fasciste, P.13. ↩
  11. Voir notre émission La guerre, cet obscur objet du désir ↩
  12. Walter Benjamin, « Théories du fascisme allemand », in Œuvres II, traduit de l’allemand par Pierre Rusch, Rainer Rochlitz et Maurice de Gandillac, Paris, Gallimard, p. 204-205. ↩
  13. Eichberg s’installe ensuite au Danemark et y rejoint le parti social-démocrate Socialistisk Folkeparti. Mais c’est une autre histoire. ↩
  14.   Déborah Broteaux se base ici sur ses recherches en cours (non publiée pour l’instant). ↩
  15. Voir aussi Déborah V. Brosteaux, « “Plus jamais ça” – Autour des actualités d’un cri », in Permanence Critique. Revue de l’Arc [en ligne], octobre 2023. ↩
  16. Voir notamment l’article d’Aurélia Kalisky et Jérôme Heurtaux, « La lutte contre l’antisémitisme ne doit pas porter atteinte aux libertés d’expression et académique », AOC, le 12/01/2026 [en ligne] ↩
  17. Voir J. Ben Prestel, « Diaspora Moment : Writing Global History Through Palestinian-West German Ties », in American Historical Review, 127, n°3, 2022, p. 1190–1221 [en ligne]. ↩

30.03.2026 à 13:53

Mélenchon au second tour : les chances de la victoire

Manuel CERVERA-MARZAL

En m’appuyant sur les données électorales, sur la recherche sociologique et sur plusieurs précédents historiques, je me propose de montrer qu’un retournement de situation n’a rien d’impossible. Fluidité maximale des comportements électoraux, regain probable de participation, avantage comparatif de Mélenchon dans le débat télévisé, exposition des contradictions économiques et géopolitiques du RN, réflexe patriotique, reports […]
Texte intégral (12662 mots)

En m’appuyant sur les données électorales, sur la recherche sociologique et sur plusieurs précédents historiques, je me propose de montrer qu’un retournement de situation n’a rien d’impossible. Fluidité maximale des comportements électoraux, regain probable de participation, avantage comparatif de Mélenchon dans le débat télévisé, exposition des contradictions économiques et géopolitiques du RN, réflexe patriotique, reports de voix venus du centre et remobilisation des abstentionnistes en moyenne plus proches de la gauche que de l’extrême droite : autant de leviers susceptibles de rebattre les cartes entre les deux tours.

Admettons que Mélenchon accède au second tour de l’élection présidentielle – comme s’y résout désormais la majorité des commentateurs de la vie politique, y compris les plus fervents détracteurs de LFI. Comment pourrait-il combler un retard substantiel face au candidat du Rassemblement national ? L’estimation la plus plausible – comme je l’ai montré dans mon précédent article – est un premier tour dans lequel Jordan Bardella se situerait entre 30 et 35 % des suffrages exprimés, tandis que Mélenchon terminerait plutôt entre 20 et 25 % (les autres candidat·es termineront derrière, avec 1% à 10% des voix). L’écart initial entre JLM et le RN serait donc d’environ 10 points – peut-être 5 (hypothèse basse) ou 15 (hypothèse haute). « Un tel retard est impossible à combler ». Voilà ce qu’assènent avec aplomb les éditocrates et les instituts de sondage. Ceux-là même qui se plantent à chaque élection.

L’incertitude à son comble

Le premier point qu’il faut rappeler est banal mais primordial : l’intervalle séparant les deux tours d’une présidentielle constitue une des séquences les plus instables et les plus ouvertes de la vie politique. Le résultat du premier tour n’annonce jamais mécaniquement celui du second. Ces deux moments obéissent à des logiques différentes. Au premier tour, les électeurs choisissent généralement le candidat qui correspond le mieux à leurs préférences politiques. Au second, beaucoup arbitrent entre deux options imparfaites. Cette modification des critères du choix électoral a été abondamment étudiée par les politistes. Elle explique pourquoi des recompositions surprenantes peuvent se produire en peu de temps.

L’histoire de la Vème République fournit plusieurs exemples de tels basculements1, dont les élections législatives de 2024 ont offert une nouvelle et récente illustration. Alors que le RN était annoncé en capacité de conquérir une majorité absolue à l’Assemblée nationale, la dynamique de l’entre-deux-tours a profondément modifié la situation. La multiplication des désistements, la constitution d’un front républicain et la remobilisation d’une partie de l’électorat ont empêché cette issue. La coalition de gauche arrivée en tête a obtenu environ 180 sièges, devançant le camp présidentiel et reléguant le RN à un niveau bien inférieur aux projections initiales. Ainsi, face à la perspective imminente d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, des mécanismes de mobilisation rapide – tant dans les états-majors des partis que dans les électorats de plus en plus poreux – peuvent se mettre en place. Et la gauche, lorsqu’elle parvient à surmonter et trancher certaines divisions, est capable de transformer un rapport de forces défavorable.

Cet exemple illustre un phénomène ancien et connu des chercheurs : la participation électorale varie fortement selon la perception de l’enjeu. Lorsque l’enjeu paraît exceptionnel – par exemple lorsqu’un candidat d’extrême droite peut accéder au pouvoir – ou lorsque le match s’annonce serré à la veille du scrutin – comme le duel Sarkozy-Royal de 2007 – des catégories sociales habituellement abstentionnistes se (re)mobilisent. La base électorale du second tour s’élargit, et les voix du premier tour qui s’étaient portées sur des candidat·es éliminé·es se redistribuent.

En 2027, la modification du rapport de forces entre les deux tours peut atteindre des proportions jamais atteintes auparavant, car l’abstention n’a jamais été aussi haute. Mais – c’est une précision décisive – l’abstention record qui affecte notre pays est une abstention intermittente et non systématique. Autrement dit, la plupart des abstentionnistes sont des gens qui généralement ne vont pas voter, mais qui se rendent quand même, occasionnellement, au bureau de vote. Dit encore autrement, la tectonique des plaques électorales n’a jamais atteint un tel niveau d’incertitude. Ceux qui se disent certains que Mélenchon va perdre sont certainement des gens qui veulent qu’il perde.

Le rôle crucial des derniers jours de campagne

Cette incertitude n’est pas propre à la France. Elle caractérise désormais la plupart des démocraties occidentales, où l’augmentation régulière de l’abstention rend les résultats électoraux de moins en moins prévisibles. Dans de nombreux pays européens et nord-américains, la participation électorale n’est plus une habitude civique mais un comportement erratique. Les électeurs se mobilisent ou se démobilisent en fonction des circonstances politiques, du degré de polarisation de la campagne et de la crédibilité des alternatives proposées. Cette volatilité rend les prédictions de plus en plus fragiles.

Les surprises se sont multipliées au cours de la dernière décennie. En 2016, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a pris de court la totalité des observateurs, des instituts de sondage et des médias. La même année, le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne a débouché sur une victoire du Brexit que peu d’analystes avaient anticipée. Dans ces deux cas, la mobilisation tardive d’électeurs qui participaient peu aux scrutins a fait voler en éclats les différents pronostics.

Mais l’incertitude électorale ne produit pas seulement des surprises bénéficiant aux droites extrêmes. Elle peut également déboucher sur des victoires inattendues de la gauche. L’exemple grec de 2015 est emblématique : la victoire de Syriza, menée par Alexis Tsipras, a constitué une rupture majeure dans un système politique longtemps dominé par les partis traditionnels. Dans un contexte de crise économique et de défiance envers les élites partisanes, la dernière ligne droite a permis à une formation de gauche radicale d’accéder au pouvoir alors qu’aucun observateur ne l’envisageait quelques mois auparavant. Des phénomènes comparables ont eu lieu en Amérique latine2.

Ces exemples montrent que, dans les démocraties contemporaines, les équilibres électoraux sont plus instables que jamais. La combinaison d’une abstention élevée, d’une volatilité partisane accrue et d’une polarisation politique forte rend les comportements électoraux particulièrement sensibles aux dynamiques de campagne. Dans ce contexte, les prédictions qui paraissent les plus solides peuvent être contrecarrées en peu de temps. L’entre-deux-tours d’une élection présidentielle a toujours été un des moments les plus imprévisibles de la vie politique française. Quinze jours suffisent pour renverser un rapport de forces.

Mais cette période très courte ne se résume pas à une simple redistribution mécanique des voix du premier tour. Elle comporte aussi un certain nombre d’événements très suivis (débats, interviews, meetings) qui influencent directement les perceptions des électeur·ices. Parmi ces moments décisifs, le débat télévisé de l’entre-deux-tours occupe une place particulière.

Le débat télévisé, moment de vérité

Depuis la confrontation entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand en 1974, le débat de l’entre-deux-tours constitue l’un des moments télévisés les plus suivis par les Français (avec les finales des coupes du monde de football). Son audience atteint presque 20 millions de téléspectateurs. Dans un paysage médiatique fragmenté, il s’agit de l’un des rares moments où une grande partie du corps électoral observe simultanément les deux finalistes dans un format long et comparatif.

Les travaux de science politique montrent que ces débats modifient rarement les préférences idéologiques des électeur·ices. En revanche, ils influencent les perceptions de compétence, de crédibilité et de stature présidentielle3. Autrement dit, ils agissent moins sur les convictions que sur l’évaluation des qualités personnelles des candidats : maîtrise des dossiers, capacité d’argumentation, sang-froid, autorité.

A plusieurs reprises, une formule bien trouvée ou une prestation particulièrement convaincante a modifié la dynamique d’une campagne. Le cas le plus connu est celui du débat de 1974 entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Lorsque ce dernier accuse son adversaire d’incarner « le pouvoir de l’argent », Giscard lui rétorque : « Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. » Cette formule, passée à la postérité, marque les esprits et installe l’image d’un Giscard plus moderne et plus à l’aise que son adversaire4. Dans cette perspective, la confrontation directe entre Jean-Luc Mélenchon et un candidat du Rassemblement national pourrait jouer un rôle décisif.

Depuis une quinzaine d’années, Mélenchon s’est imposé comme l’un des débatteurs les plus redoutables du pays. Cette réputation ne repose pas seulement sur des impressions subjectives : elle correspond à des effets mesurables. Lors de la campagne présidentielle de 2017, les enquêtes d’opinion réalisées immédiatement après les grands débats télévisés ont montré que Mélenchon était systématiquement considéré comme le candidat ayant réalisé la meilleure performance. Les sondages instantanés réalisés par Elabe ou Harris Interactive le plaçaient en tête lors de la totalité des confrontations. Dans les jours qui ont suivi ces débats, ses intentions de vote se sont nettement accrues, avec des progressions de l’ordre de trois à cinq points.

Le phénomène s’est reproduit en 2022. À l’issue des deux grands débats télévisés du premier tour, les baromètres d’opinion ont montré que Mélenchon était perçu comme le candidat le plus convaincant sur les questions économiques et sociales. Dans les semaines précédant le scrutin, sa campagne a connu une accélération spectaculaire : il est passé d’un niveau d’intentions de vote situé autour de 12-13% à plus de 22% le jour de l’élection, terminant à quelques centaines de milliers de voix du second tour.

Cette capacité à tirer profit des confrontations télévisées tient aux compétences tribuniciennes de Mélenchon. Ancien sénateur, ancien ministre et parlementaire de longue date, il a passé plusieurs décennies dans des arènes politiques où l’argumentation orale constitue une compétence centrale. Il possède une grande maîtrise des dossiers techniques, une capacité à structurer rapidement des argumentaires complexes et une aisance rhétorique qui devient particulièrement visible dans les formats longs.

L’épisode du débat organisé en septembre 2021 entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour illustre cet avantage. Diffusée sur BFMTV, cette confrontation avait été largement commentée dans les jours suivants. Un sondage Elabe réalisé auprès des téléspectateurs indiquait que 56% d’entre eux jugeaient Mélenchon plus convaincant, contre 34% pour Zemmour. Même parmi les électeurs de droite interrogés, l’écart était moins net que prévu, signe que la prestation du leader insoumis avait impressionné au-delà de son propre camp. À l’inverse, les deux dirigeants du Rassemblement national rencontrent souvent des difficultés dans ce type d’exercice.

La faiblesse du RN lors des face-à-face

L’exemple le plus flagrant reste le débat présidentiel de 2017 entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La prestation de la candidate du Front national avait été jugée médiocre par une large partie de l’opinion. Dans un sondage Elabe, 63% des téléspectateurs estimaient que Macron avait été le plus convaincant, contre seulement 34% pour Marine Le Pen. Même parmi les électeurs frontistes, une fraction significative reconnaissait que leur candidate n’avait pas dominé. Ce débat a renforcé les doutes d’une partie de l’électorat sur la capacité de Marine Le Pen à exercer la fonction présidentielle.

La candidate d’extrême droite a cherché à corriger cette image lors du débat de 2022. Sa prestation fut jugée plus maîtrisée que celle de 2017. Mais les enquêtes réalisées à l’issue de la confrontation indiquaient malgré tout que Macron apparaissait plus convaincant pour une majorité de téléspectateurs. Un sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé le soir du débat montrait par exemple que 59% des Français·es estimaient que Macron avait été meilleur, contre 39% pour Marine Le Pen.

Jordan Bardella, pour sa part, n’a jamais encore participé à un débat présidentiel. Ses compétences médiatiques sont associées à des formats courts – interviews brèves, séquences virales sur les réseaux sociaux, interventions calibrées pour les chaînes d’information en continu. Ce type de communication privilégie la répétition de messages simples et la force des slogans. Or un débat présidentiel de l’entre-deux-tours fonctionne selon une logique différente. Il impose aux candidats de répondre longuement à des questions précises sur des dossiers institutionnels, économiques ou diplomatiques. Les approximations ou les contradictions peuvent être exploitées par l’adversaire, généralement plus pugnace que les journalistes.

Dans un tel cadre, les différences d’expérience politique et de maîtrise argumentative ressortent de manière plus nette. Un candidat comme Mélenchon, qui en sera à sa quatrième campagne présidentielle, possède une aisance particulière dans cet exercice. À l’inverse, un dirigeant politique dont la carrière s’est construite dans l’univers de la communication et des réseaux sociaux peut se trouver davantage exposé.

Dans un duel entre Mélenchon et Bardella – ou entre Mélenchon et Marine Le Pen si celle-ci devait finalement être la candidate du RN – la confrontation télévisée constituerait donc un moment déterminant. Si Mélenchon parvenait à reproduire les performances observées lors des débats de 2017 et de 2022, l’effet pourrait être significatif.

En outre, le débat télévisé ne constitue pas seulement une épreuve de style ou de maîtrise technique. Il a aussi pour effet de contraindre les candidats à préciser leurs propositions et à assumer, en temps réel, les implications concrètes de leur programme. Dans un format long, face à un adversaire aguerri, plus exigeant que les journalistes qui interrogent complaisamment le RN au quotidien, les zones d’ombre, les ambiguïtés et les contradictions deviennent plus difficiles à dissimuler.

Faire éclater au grand jour les contradictions économiques de l’extrême droite

Depuis le début des années 2010, le parti de Marine Le Pen s’efforce de construire une image « sociale » destinée à séduire les classes populaires. Le RN tient un discours protecteur, parfois même redistributif, tout en défendant, dans la pratique, des politiques favorables aux intérêts du capital. Si cette contradiction n’est pas nouvelle à l’extrême droite5, elle tend depuis quelques années à s’aiguiser : sous la pression d’Eric Zemmour, les prises de position économiques du RN témoignent d’un déplacement progressif vers un libéralisme assumé. Jordan Bardella revendique explicitement une ligne de « soutien aux entreprises », multiplie les signaux en direction du patronat, fustige les « assistés » et insiste sur la nécessité de réduire les « contraintes » pesant sur l’activité économique. Dans le même temps, le parti entretient l’image d’un défenseur du pouvoir d’achat et des services publics. Ce double discours vise à rassurer les classes dirigeantes sans perdre l’électorat populaire qui constitue l’un de ses principaux réservoirs de voix.

Or, lorsqu’on examine de près les propositions programmatiques et surtout les pratiques parlementaires du RN, cette façade sociale se révèle parfaitement illusoire. À l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, les élus du RN ont voté de manière récurrente contre des mesures favorables aux salariés ou à la redistribution – qu’il s’agisse de l’augmentation du SMIC, du renforcement des protections sociales ou de certaines régulations économiques. Dans le même temps, ils ont soutenu ou laissé passer des dispositifs favorables aux grandes entreprises, notamment en matière fiscale ou réglementaire. Ce décalage entre le discours et les actes est bien documenté, mais il reste aujourd’hui peu visible dans l’espace public, où les logiques du champ médiatique privilégient les déclarations générales plutôt que l’analyse détaillée des politiques mises en œuvre.

Le programme économique du RN comporte par ailleurs des contradictions internes difficilement soutenables. Le parti promet à la fois une baisse des impôts, une augmentation du pouvoir d’achat, le maintien des services publics et une réduction de la dette publique, sans préciser les arbitrages nécessaires pour concilier ces objectifs. Certaines mesures, comme les exonérations de cotisations sociales ou les baisses de TVA, bénéficient davantage aux entreprises ou aux ménages les plus aisés, tout en affaiblissant les ressources de l’État social. D’autres propositions, comme la « priorité nationale » dans l’accès aux prestations sociales, soulèvent des difficultés juridiques majeures au regard du droit constitutionnel et du droit européen, ce qui rend leur mise en œuvre incertaine.

Ces incohérences programmatiques constituent un point de vulnérabilité majeur dans une campagne de second tour. Tant que la compétition électorale se déroule dans un cadre fragmenté, avec de nombreux candidats et une attention médiatique dispersée et complaisante, ces contradictions peuvent rester invisibles. Mais lorsque la campagne se concentre sur deux finalistes, aussi éloignés que Mélenchon et le RN, et que chaque proposition est soumise à un examen plus rigoureux, l’opacité se dissipe. Les journalistes, les économistes, les adversaires politiques et les électeur·ices sont alors incités à interroger, plus que jamais, la faisabilité et la désirabilité des deux programmes.

Dans un duel entre Mélenchon et le candidat du RN, les différences de préparation, de sérieux et de crédibilité se révéleraient criantes. D’une part, Mélenchon a fait de la cohérence programmatique, du chiffrage budgétaire et de la précision des propositions économiques un élément central de sa stratégie. D’autre part, il a déjà montré, dans de nombreux débats, sa capacité à mettre en lumière les contradictions de ses adversaires sur ces questions. Dans un contexte où l’attention médiatique serait maximale, il est probable qu’il chercherait à démontrer, exemples à l’appui, que le RN ne constitue pas une alternative réelle pour les classes populaires.

Plus largement, l’entre-deux-tours est le moment où se cristallisent des coalitions sociales sous-jacentes aux projets politiques. Un programme économique n’est pas seulement un ensemble de mesures techniques : il reflète aussi les intérêts sociaux qu’il privilégie. Dans le cas du RN, le décalage entre un discours orienté vers les « oubliés » et des propositions indexées sur les attentes du patronat pourrait apparaître de manière plus nette qu’au premier tour.

Cette clarification tardive constitue un des effets classiques des campagnes de second tour. Lorsque l’alternative politique se réduit à deux options, et que ces deux options sont – pour une fois – véritablement antagoniques, les électeurs sont conduits à examiner plus attentivement les conséquences concrètes des choix qui s’offrent à eux. Dans ce contexte, les contradictions qui pouvaient être tolérées ou ignorées par le passé acquièrent une importance inédite.

Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si le programme économique du RN comporte des incohérences – celles-ci sont largement établies – mais de comprendre que ces incohérences pourraient, dans l’entre-deux-tours, devenir visibles pour beaucoup plus de monde, et notamment pour une fraction de l’électorat hésitant à voter pour le RN. C’est précisément cette montée en visibilité, amplifiée par la confrontation directe et par le travail des acteurs politiques et médiatiques hostiles au fascisme, qui pourrait fragiliser la position du candidat d’extrême droite.

Mais les contradictions du RN ne se limitent pas au terrain économique. Elles traversent également un autre registre, désormais décisif dans une élection présidentielle : celui de la politique étrangère et de l’indépendance nationale. Là encore, le décalage entre le discours affiché et la réalité des pratiques du RN pourrait apparaître avec une netteté accrue au cours de l’entre-deux-tours, et amoindrir la crédibilité du candidat d’extrême droite auprès de segments significatifs de l’électorat.

L’ombre de Poutine

Depuis plusieurs années, les macronistes, Raphaël Glucksmann et la gauche sociale-libérale cherchent à disqualifier Jean-Luc Mélenchon en le présentant comme complaisant à l’égard de Vladimir Poutine. Cette accusation a peut-être une efficacité polémique, mais elle se heurte à un problème de proportion. Car, si l’on examine les faits, la dépendance du RN à l’égard de la Russie est d’une autre nature : elle est factuelle. Le parti a contracté en 2014 un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la First Czech-Russian Bank ; après la disparition de cette banque, la créance a été reprise par la société russe Aviazapchast, et le RN n’a soldé définitivement cet héritage qu’en 2023. Cette séquence a été suffisamment lourde pour qu’un rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères qualifie le RN de « courroie de transmission » de la Russie en France. À cela s’ajoute le fait qu’en 2025 une nouvelle enquête judiciaire a visé le siège du RN au sujet de possibles irrégularités de financement, notamment autour de prêts illégaux ou fictifs. Autrement dit, lorsqu’on passe de l’invective au dossier, ce n’est pas Mélenchon mais le RN qui dépend matériellement, politiquement et idéologiquement de puissances étrangères hostiles.

Cette dépendance russe du RN ne relève d’ailleurs pas d’un vieux contentieux financier. Elle s’inscrit dans un écosystème plus large de réseaux d’influence déployés par le Kremlin en Europe. De nombreuses enquêtes journalistiques et judiciaires ont documenté l’activité de structures russes finançant des plateformes, des appuis juridiques et des opérations d’influence dans des dizaines de pays européens, avec l’objectif de diffuser des récits favorables à Moscou et de soutenir des relais idéologiques compatibles avec ses intérêts. Il ne s’agit donc pas seulement d’un prêt ancien, que les dirigeants du RN aimeraient présenter comme une parenthèse refermée, mais d’un environnement politique plus large dans lequel la Russie a, depuis des années, investi des ressources pour armer idéologiquement des droites radicales européennes. Dans un entre-deux-tours présidentiel, où la question de l’indépendance nationale retrouverait une centralité maximale, cette histoire reviendrait comme la preuve tangible qu’entre les deux candidats, l’un a pu tenir des positions discutables sur la Russie, mais l’autre représente le seul camp dont les liens matériels, institutionnels et doctrinaux avec l’univers poutinien ont été établis de manière répétée et documentée.

Le trumpisme fédère ses adversaires et divise ses soutiens

Surtout, la difficulté géopolitique du RN ne se limite plus à la Russie ; elle s’étend désormais aux États-Unis de Donald Trump. C’est ici que la situation de Jordan Bardella est franchement périlleuse. Le Grand Continent a publié des données particulièrement éclairantes sur la structuration d’un nouveau clivage géopolitique6 : en France, entre 85% et 95% des électeurs de LFI, des Ecologistes, du PS et de Renaissance considèrent Donald Trump comme un « ennemi de l’Europe », sans divergence de fond entre ces électorats. Plus encore, 94% des électeurs LFI, 92% des électeurs écologistes, 90% des électeurs socialistes et 83% des électeurs de Renaissance décrivent désormais la politique extérieure des États-Unis en termes de « recolonisation et prédation des ressources mondiales ». Ce point est décisif : sur la géopolitique trumpienne, il existe aujourd’hui un continuum d’hostilité allant de la gauche radicale jusqu’au centre macroniste. Le clivage ne passe donc plus entre Mélenchon et la macronie, mais entre un bloc très large – insoumis, socialistes, écologistes, centristes – et des droites travaillées par l’ambivalence ou la fascination trumpiste.

C’est précisément là que Bardella se trouve en grande difficulté. Le RN est profondément divisé à propos de Trump : 25% des électeurs du RN considèrent Trump comme un ennemi de l’Europe, 20% comme un ami, tandis que la moitié refusent de trancher. Sur la qualification de la politique étrangère américaine, 45% des électeurs RN jugent qu’elle relève d’une défense légitime des intérêts états-uniens, quand 40% la perçoivent comme prédatrice. Sur la question du Groenland, 62% des électeurs RN estiment certes qu’une intervention militaire états-unienne constituerait un acte de guerre contre l’Europe, mais cela signifie aussi qu’une fraction notable reste plus hésitante que l’ensemble des électorats progressistes et modérés. En d’autres termes, comme l’écrit Jean-Yves Dormagen, « le trumpisme fédère puissamment ses opposants tout en fragmentant durablement ceux qu’il prétend rassembler ». Jordan Bardella a maintes fois exprimé son admiration pour Donald Trump, dans un pays où le rejet de Trump est un critère électoral qui gagne en importance pour tout le monde, à gauche, au centre et à droite – sauf que la gauche et le centre sont d’accord sur ce sujet, alors que la droite est fracturée.

En février 2025, Jordan Bardella avait prévu de prendre la parole à la conférence conservatrice CPAC à Washington, haut lieu du trumpisme international ; il a finalement annulé sa participation après le geste de Elon Musk interprété comme un salut nazi. Ce déplacement outre-Atlantique s’inscrivait dans une tentative de Bardella de renforcer ses liens avec Donald Trump et avec les réseaux de la droite radicale états-unienne. Quelques semaines plus tard, lors de la condamnation de Marine Le Pen, plusieurs dirigeants nationalistes étrangers – Viktor Orbán, Matteo Salvini, Jair Bolsonaro, Donald Trump – se sont publiquement portés à son secours. Là encore, le problème pour le RN n’est pas seulement l’existence de ces soutiens, mais leur nature : ce sont toujours les mêmes figures du néofascisme international, c’est-à-dire des dirigeants ou ex-dirigeants qui symbolisent, aux yeux d’une partie croissante de l’opinion française, l’affaiblissement de l’État de droit, la brutalisation du débat public et la subordination de la politique à des logiques de clan.

Face à cela, Mélenchon se pose comme un non aligné, défenseur de l’indépendance de la France. Le point important n’est pas de dire que ses positions géopolitiques coïncideraient avec celles du centre ; elles restent distinctes, parfois très distinctes. Mais il existe désormais une zone de recouvrement objective entre la gauche mélenchoniste, la diplomatie macronienne et une partie de la tradition gaulliste sur un point essentiel : le refus que la France se laisse dicter sa conduite par Washington ou par Moscou. Le débat du 20 janvier 2026 entre Jean-Noël Barrot et Jean-Luc Mélenchon, sur France 2, l’a montré de manière éclatante : dans un contexte où l’administration Trump multipliait les gestes agressifs, le langage de l’autonomie stratégique et du refus de l’ingérence s’est imposé comme un terrain de convergence entre la diplomatie gouvernementale et la stratégie insoumise. Quand le ministre des affaires étrangères explique que la France assume de dire « non » aux Etats-Unis sur certaines propositions et que Mélenchon, de son côté, défend une ligne de souveraineté non alignée, c’est toute la scène politique qui se déplace : ce n’est plus Mélenchon qui paraît marginal, c’est le RN qui est piégé par sa proximité idéologique avec le camp trumpiste.

Un rapprochement LFI / macronie au nom de la patrie

Dans une campagne d’entre-deux-tours, cette recomposition comptera amplement. Les électeurs macronistes et sociaux-libéraux ne voteront jamais pour Mélenchon par adhésion ; mais la géopolitique les poussera davantage vers Mélenchon que vers Bardella. Dans l’espace allant de LFI à Renaissance, l’hostilité à Trump est quasi unanime, et la capacité à s’opposer à ses ingérences devient, pour plus d’un électeur sur deux, un critère déterminant du vote. Au second tour, les électeurs atlantistes et européistes devront arbitrer entre un candidat qu’ils jugent excessif, ambigu, russophile, mais avec lequel ils partagent une forme de patriotisme, et un candidat dont le camp politique est objectivement lié, par son histoire, par son idéologie et par ses réseaux, aux deux pôles majeurs de déstabilisation de l’Europe que sont aujourd’hui le trumpisme et le poutinisme. Dans ce cadre, beaucoup préféreront l’autonomie à l’inféodation.

C’est pourquoi il est vraisemblable que les gaullistes sincères, les souverainistes de tous bords, les juristes d’État, certains diplomates, des hauts gradés militaires, et plus largement une partie de la droite patriote au sens classique du terme, seront beaucoup plus réceptifs à Mélenchon qu’à Bardella dans un tel duel. Il serait exagéré d’anticiper des ralliements massifs et homogènes ; mais il est parfaitement plausible d’imaginer que des figures comme Dominique de Villepin, Jacques Toubon et Xavier Bertrand regarderaient moins le programme économique de Mélenchon que la question fondamentale de l’indépendance nationale. Entre un candidat dont la doctrine est celle de la souveraineté populaire, de la non-subordination et du refus des blocs, et un autre dont le parti a été financé par une banque russo-tchèque, et politiquement aimanté par les réseaux trumpistes, le choix d’un gaulliste ne devrait pas être difficile. Il ne s’agirait pas, pour ces électeurs ou ces personnalités, de devenir mélenchonistes ; il s’agirait de préférer, dans un moment de vérité, un patriote de gauche à une droite nationale en paroles mais objectivement soumise aux intérêts de puissances rivales. En ce sens, la géopolitique est un des terrains où Bardella sera le plus nettement dominé. Non parce que Mélenchon y fera l’unanimité (les désaccords sur la Russie, les ouïghours, le génocide à Gaza ne vont pas s’évaporer), mais parce que le RN y concentrera toutes ses contradictions.

Le RN revendique un monopole sur les thèmes du patriotisme et de la souveraineté, en les rabattant sur une définition identitaire de la nation, associée à des positions restrictives en matière d’immigration et à une vision hostile à l’intégration européenne. Pourtant, dans l’histoire politique française, le patriotisme n’a jamais été l’apanage de la droite, et encore moins de l’extrême droite. Il a été porté, à des moments décisifs, par des traditions politiques très diverses, y compris par la gauche républicaine et le mouvement ouvrier. De la Révolution française aux combats antifascistes, en passant par certaines séquences du communisme français, la défense de la patrie a souvent été pensée comme indissociable de la souveraineté populaire et de l’égalité civique.

Mélenchon et le récit national

C’est dans cette filiation que s’inscrit le patriotisme de Jean-Luc Mélenchon. À rebours des conceptions ethniques ou culturalistes de la nation, celui-ci repose sur une définition à la fois civique et plébéienne : la nation comme communauté de citoyennes et de citoyens unis par un contrat, par des droits égaux et par une volonté commune, mais aussi par une condition sociale partagée, faite de souffrance, de labeur et de dignité. Dans cette perspective, la république n’est pas un slogan raciste visant à exclure les musulmans et les supposés « communautaristes », mais un principe actif, qui prolonge l’élan révolutionnaire et fonde l’unité d’une communauté de destins. Mélenchon a également mobilisé, ces dernières années, la notion de « créolisation », empruntée à Édouard Glissant, puis celle de « nouvelle France », pour penser une nation vivante, traversée par des héritages multiples, un brassage des origines, un renouvellement générationnel, mais unifiée par un projet politique commun.

Ce patriotisme mélenchonien inscrit la gauche dans une continuité historique longue, attentive à la construction de l’État et à la trajectoire nationale. Les références récurrentes de Mélenchon à des figures de l’histoire de France, y compris à certains rois bâtisseurs, témoignent de cette volonté de ne pas abandonner le récit national à la droite. Il s’agit de réaffirmer que la nation française est le produit d’une histoire politique, faite de conflits, de ruptures et de refondations, et qu’elle ne saurait être confisquée par une lecture identitaire ou une nostalgie coloniale.

Dans la campagne de second tour, Mélenchon exploitera pleinement ce ressort patriotique. En articulant une conception plébéienne et créolisée de la nation à une tradition civique et républicaine, Mélenchon parlera au-delà de son camp. Car son patriotisme (de gauche) entre en résonance avec d’autres traditions politiques françaises, notamment celle du gaullisme et de droite républicaine, antifasciste, attachée à l’indépendance nationale, à la primauté de l’État et à la capacité de la France à décider par elle-même dans un monde multipolaire. Autrement dit, il existe un terrain de rencontre entre des électeurs de gauche, des centristes et une partie de la droite.

Dans ce cadre, Mélenchon apparaitra, non comme un candidat consensuel, mais comme un candidat rassembleur, capable d’incarner une certaine idée de la France, suffisamment flottante pour que chacun y mettre ce qui lui plait et l’investisse à sa façon. À l’inverse, l’inexpérience de Jordan Bardella et les liens du RN à des réseaux étrangers – qu’ils soient russes ou trumpistes – feront douter les électeurs attachés au patriotisme.

Mélenchon moins populaire… mais plus présidentiable que Bardella

La question de la crédibilité gouvernementale constitue également un facteur déterminant. Dans une campagne de second tour, les électeur·ices sont amenés à se demander non seulement quel programme iels préfèrent, mais aussi quel candidat leur paraît capable d’exercer le pouvoir. Cette dimension de « compétence perçue » a été largement étudiée. Les électeurs peuvent accepter de voter pour un candidat dont ils ne partagent pas les positions s’ils estiment qu’il possède les qualités nécessaires pour gouverner7. Dans un duel Mélenchon-Bardella, la comparaison penche en faveur du premier. Elle renvoie à des écarts objectivables en termes d’expérience, mais aussi de crédibilité et de stature présidentielle. Jean-Luc Mélenchon dispose de plus de quarante années de vie politique, marquées par des responsabilités parlementaires et ministérielles. À l’inverse, l’expérience de Bardella reste limitée à des fonctions partisanes et à un mandat européen.

Ces différences se traduisent dans les représentations que les Français·es se font de ces deux candidats. Les enquêtes d’opinion montrent que Bardella bénéficie aujourd’hui d’une forte popularité – il est crédité de 39% d’adhésion dans le dernier baromètre Odoxa, ce qui en fait l’une des personnalités politiques les mieux placées. Mais cette popularité doit être relativisée : elle correspond à des indicateurs d’image (sympathie, visibilité, notoriété) et non à des jugements de compétence gouvernementale ou de stature présidentielle, qui structurent le vote au second tour.

À cet égard, les données disponibles suggèrent un contraste favorable à Mélenchon. Bardella est une figure politique perçue comme encore inachevée. Parmi ses sympathisants, sa candidature présidentielle reste considérée comme « prématurée ». Il n’est pas jugé pleinement préparé à exercer le pouvoir. Autrement dit, sa popularité coexiste avec un doute sur sa capacité à incarner la magistrature suprême.

À l’inverse, Mélenchon souffre d’un rejet élevé dans certains segments de l’opinion – le baromètre Odoxa le place parmi les personnalités les plus clivantes (66% de rejet) – mais cette donnée doit être interprétée avec précaution : comme l’a montré la science politique, les figures les plus centrales du jeu électoral sont aussi les plus polarisantes. Surtout, ce rejet coexiste avec une reconnaissance de ses compétences politiques, de sa maîtrise des dossiers et de sa capacité à exercer le pouvoir.

En réalité, les indicateurs disponibles invitent à distinguer deux dimensions : la popularité et la présidentiabilité. Bardella domine aujourd’hui sur la première, mais reste fragile sur la seconde. Mélenchon, à l’inverse, est une figure plus clivante mais dont la capacité à gouverner est solidement installée dans l’opinion publique. Dans un scrutin de second tour, où les électeurs arbitrent moins en fonction de leurs préférences idéologiques que de leur évaluation de la crédibilité des candidats, ce second critère devient décisif.

Sur l’impopularité de Mélenchon

L’argument de l’impopularité mérite donc d’être relativisé, d’autant que l’histoire récente des gauches européennes et latino-américaines offre plusieurs exemples de candidats sulfureux et minoritaires qui ont pourtant réussi à conquérir le pouvoir.

Le cas de Pedro Sánchez est particulièrement éclairant. En 2016, après deux défaites électorales successives, il est contraint de démissionner de la direction du PSOE (le parti socialiste espagnol), lâché par son propre parti. Un an plus tard, il revient à sa tête contre l’appareil, dans une position fragile, sans majorité et avec une image fortement dégradée dans l’opinion. En 2018, il n’est ni favori des sondages ni soutenu par une dynamique populaire. Il parvient pourtant, contre toute attente, à accéder au pouvoir en renversant le premier ministre conservateur Mariano Rajoy par une motion de censure, avant de consolider sa position électorale dans les années suivantes. Ainsi, pas plus loin qu’au sud des Pyrénées, un leader de gauche isolé et impopulaire peut soudain se révéler comme la seule alternative crédible et agréger autour de lui une coalition majoritaire.

Le cas grec va dans le même sens. Alexis Tsipras, à la tête de Syriza, dirige en 2015 une toute jeune coalition, perçue comme radicale et peu crédible par une grande partie des élites européennes mais surtout des électeurs grecs. Pourtant, dans un contexte de crise aiguë et de rejet des partis traditionnels, il transforme cette position minoritaire en dynamique majoritaire et à accède au pouvoir.

Dans un contexte britannique défavorable, marqué par l’hégémonie social-libérale et la montée de la xénophobie, Jeremy Corbyn offre un autre exemple instructif. Celui qui fut longtemps un des responsables politiques les plus impopulaires du pays – y compris au sein de son propre parti –, est donné largement perdant avant les élections législatives de 2017. Pourtant, au cours de la campagne, il fait remonter spectaculairement le score du Labour, qui atteint 40% des voix, soit une progression de près de 10 points par rapport à l’élection précédente. Sans remporter le pouvoir, il démontre qu’une figure jugée « trop clivante » et accusée d’« antisémitisme » peut, en quelques semaines, démentir tous les pronostics.

Enfin, le cas de Lula au Brésil rappelle l’importance du temps long. Avant son élection en 2002, Lula a connu plusieurs défaites présidentielles et a longtemps été jugé trop radical pour gouverner. Sa victoire – 61,3% des voix au second tour – n’est pas le produit d’une grande popularité personnelle mais – ce qui est différent – d’un processus de légitimation politique, combinant enracinement social, crédibilité programmatique et coalition de forces variées.

Ces différents exemples délivrent une même leçon : la popularité n’est ni une condition préalable à la victoire, ni une donnée stable. Elle peut vite se modifier, sous l’effet d’une campagne, d’une crise ou d’une recomposition du champ politique. Dans cette perspective, la situation de Mélenchon n’est pas atypique. Comme Tsipras, Corbyn ou Sánchez à leur époque, il est une figure clivante, rejetée par la majorité de l’opinion, mais solidement ancrée dans un bloc électoral significatif – près de 22 % des voix en 2022 – et reconnue pour ses compétences.

Plutôt Hitler que le (nouveau) Front Populaire

L’issue finale dépendra, pour une large part, de l’attitude adoptée par les électeurs du centre. Privés de candidat au second tour, les électeurs de la macronie se retrouveront dans une configuration de vote par défaut : ils devront arbitrer entre l’abstention, le vote blanc, le vote pour le RN ou le vote pour Mélenchon. Comme toujours dans ce type de situation, il n’y aura pas une réponse uniforme, mais une pluralité de comportements, socialement différenciés.

Une première fraction de cet électorat, ainsi que certaines figures de la macronie, sont d’ores et déjà engagées dans un processus de droitisation avancée. Pour ces acteurs, le mystère est faible. Des personnalités comme Gérald Darmanin, Rachida Dati ou Raphaël Enthoven ont multiplié, ces dernières années, les prises de position qui les rapprochent objectivement de l’extrême droite. Enthoven, intellectuel organique de la macronie, a explicitement déclaré qu’il préférerait Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, reprenant à son compte une vieille matrice réactionnaire – « plutôt Hitler que le Front populaire » – qui a historiquement structuré les ralliements fascisants face à la gauche. Aux yeux de Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur de Macron, l’Etat de droit n’est « ni intangible ni sacré ».

Ce basculement concerne aussi un part significative du grand patronat. Bernard Arnault, qui avait activement soutenu Emmanuel Macron en 2017, incarne cette évolution d’une partie du capitalisme français vers des positions compatibles avec l’extrême droite. Comme l’ont montré Marlène Benquet et Théo Bourgeron en 20218, il serait erroné d’y voir une simple dérive idéologique ou une « trahison » des élites libérales : ce sont des intérêts économiques bien identifiés qui sont à l’œuvre. Leur enquête met en évidence le rôle décisif d’une fraction spécifique du capital – les segments les plus agressifs et financiarisés du patronat (hedge funds, capital-investissement, finance spéculative) – dans le soutien à des projets politiques autoritaires, de Trump à Bolsonaro.

Ces fractions du capital cherchent à s’affranchir des contraintes réglementaires et institutionnelles héritées de la période néolibérale pour imposer un régime de dérégulation plus brutal, quitte à s’appuyer sur des forces politiques autoritaires. Dans un contexte de recomposition internationale marqué par la montée du trumpisme, une partie des grandes fortunes françaises pourrait ainsi être tentée de soutenir un candidat comme Bardella, perçu comme un vecteur possible de cette « seconde financiarisation ».

Ce raidissement droitier s’observe plus largement dans l’électorat macroniste. Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, dans la Nouvelle cartographie électorale de la France (2026)9, montrent que cet électorat a connu un déplacement significatif vers la droite entre 2017 et 2022 : alors que 38% des électeurs de Macron se situaient à gauche en 2017, ils ne sont plus que 19% cinq ans plus tard, tandis que la part de ceux se positionnant à droite est passée de 27% à 45%. Ce changement morphologique de l’électorat macroniste signifie qu’une partie de ses soutiens actuels est issue de la droite traditionnelle, voire de ses segments les plus conservateurs.

C’est dans cette fraction que se recrutent les électeurs les plus susceptibles de basculer vers le RN au second tour. Sociologiquement, on y retrouve une partie des catégories aisées, des espaces urbains favorisés – typiquement les quartiers bourgeois de l’ouest parisien – où la droitisation des comportements électoraux est documentée depuis plusieurs années. Une partie de ces électeurs a déjà effectué ce déplacement lors des scrutins récents, en passant de Macron à Zemmour. Pour eux, le vote Bardella apparaîtra comme une continuité logique. Mais cette dynamique ne doit pas masquer l’existence d’un second pôle, tout aussi structurant, au sein de la macronie.

L’autre macronie

Car une autre partie de l’électorat centriste fera le choix inverse. Elle se reportera sur Mélenchon, non par adhésion programmatique mais par rejet des implications politiques, institutionnelles et culturelles d’une victoire de l’extrême droite. Ce segment correspond à ce que l’on peut appeler la bourgeoisie libérale au sens politique et culturel du terme : favorable à l’économie de marché, hostile au programme économique de la gauche, mais attachée aux libertés publiques, à l’État de droit et à la lutte contre les discriminations. C’est dans ce bloc que l’on trouve des figures comme Gabriel Attal, Clément Beaune ou Élisabeth Borne – et, dans une certaine mesure, François Bayrou, qui avait déjà appelé à voter pour Ségolène Royal contre Nicolas Sarkozy en 2007.

Pour cet électorat, le choix de Mélenchon sera guidé par des valeurs comme par des intérêts. Il ne s’agira pas de soutenir un programme, mais d’éviter un basculement jugé dangereux pour eux. Les pays dirigés par les alliés du RN – Viktor Orbán en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil, Donald Trump aux États-Unis – fournissent un avant-goût de la menace : remise en cause de l’indépendance de la justice, pressions sur les médias, attaques contre les minorités, restriction des droits civiques. Ces exemples pèsent dans les arbitrages électoraux des classes moyennes et supérieures libérales.

Ce positionnement concerne également une partie des dirigeants économiques. Certains grands patrons ou hauts dirigeants – comme Mathieu Pigasse, Olivier Legrain ou Michel-Édouard Leclerc – pourraient appeler à voter pour Mélenchon, en assortissant leur soutien de réserves, mais en considérant qu’il constitue une option plus compatible avec la stabilité institutionnelle et la prévisibilité économique qu’un pouvoir d’extrême droite.

Le champ journalistique devrait suivre une logique comparable. Franc-Tireur et Marianne achèveront leur mue droitière et appelleront, avec des circonvolutions, à faire gagner le RN. En revanche, des titres allant de L’Express au Monde ont toujours refusé de mettre sur un même plan les candidatures de gauche et d’extrême droite. Leurs éditoriaux appelleront, explicitement ou implicitement, à faire barrage au RN. Là encore, les raisons sont indissociablement idéologiques et matérielles : les journalistes savent qu’ils peuvent continuer à exercer leur activité sous un gouvernement de gauche, tandis que la liberté de la presse est directement attaquée par les régimes d’extrême droite.

Vers qui se reporteront les voix du centre ?

En résumé, la question est donc la suivante : quelle fraction de l’électorat centriste sera la plus nombreuse ? Celle qui basculera vers le RN, ou celle qui se reportera sur Mélenchon ? Les données disponibles apportent des éléments de réponse. Les élections législatives de 2024 ont constitué, de ce point de vue, un laboratoire grandeur nature. Dans les 147 duels opposant la gauche (NFP) à l’extrême droite, les électeurs issus de la coalition présidentielle ont majoritairement fait barrage au RN. Le NFP a ainsi remporté les deux tiers des duels. Le barrage a globalement fonctionné.

Les statistiques de Vonderscher et Souidi, issues d’une enquête sur 70 000 bureaux de vote, montrent que, dans ces configurations, le candidat de gauche progresse entre les deux tours (+11 points), ce qui implique nécessairement des transferts en provenance des électorats centristes et de droite modérée. Certes, ce report est incomplet – le NFP ne capte qu’une partie de son « vivier » potentiel – mais l’essentiel est ailleurs : l’extrême droite ne bénéficie pas massivement de ces voix.

Les analyses post-électorales convergent sur ce point : les reports de voix du « front républicain » ont joué, dans l’ensemble, davantage en faveur de la gauche que du RN. Selon l’enquête Ipsos pour Franceinfo du 8 juillet 2024, environ 50% des électeurs macronistes ont voté pour le candidat de gauche dans les duels face au RN, contre seulement 17% qui ont choisi l’extrême droite. Dans les duels LFI – RN, 43% des macronistes ont voté insoumis, 19% RN, et 38% se sont abstenus ou ont voté blanc.

Ce résultat est encourageant pour 2027. Il montre que, malgré la mise en équivalence des « extrêmes » par Emmanuel Macron, ses électeurs sont plus disposés à un front républicain qu’à un ralliement à l’extrême droite. Même dans un contexte de forte droitisation du paysage politico-médiatique, le RN continue à inquiéter et rebuter une partie conséquente des électeuri·ices centristes.

Donner des gages (et des ministères) pour rassembler

À ces données structurelles s’ajoute enfin un facteur stratégique : la capacité de Mélenchon à organiser politiquement ce report de voix. Contrairement à la représentation d’un candidat isolé ou sectaire, Mélenchon a déjà démontré, à deux reprises, sa capacité à construire des coalitions larges. Aux législatives de 2022 comme de 2024, alors qu’il pouvait faire cavalier seul, il a joué un rôle moteur dans la formation d’alliances électorales unifiant l’ensemble de la gauche. Cette capacité à agréger des forces politiques constitue un atout majeur dans une configuration de second tour.

Il est probable qu’entre les deux tours, Mélenchon adopte une posture rassembleuse. Cela passera par l’annonce d’un gouvernement pluriel, intégrant les différentes composantes de la gauche, mais aussi certaines figures du centre droit, comme Villepin ou Toubon. Une telle stratégie permettrait de rassurer l’électorat macroniste, en signalant que l’exercice du pouvoir ne serait pas monopolisé par un seul courant politique ni par un seul homme.

Ce type de configuration a des précédents historiques. Dans les systèmes présidentiels, les candidats de second tour cherchent systématiquement à élargir leur base en envoyant des signaux à des électorats qui ne leur sont pas naturellement acquis. Dans le cas présent, Mélenchon cherchera à assouplir son image sans renier son programme, en multipliant des gestes concrets à destination du centre gauche et du centre.

Il annoncera peut-être aussi que certaines mesures clivantes feront l’objet de conférences de consensus ou de consultations citoyennes, notamment sur les questions européennes ou internationales. Enfin, en mettant en avant une pratique du pouvoir moins verticale – par exemple en s’engageant sur un rôle renforcé du Parlement et sur des mécanismes de contrôle citoyen, comme le propose sa VIème République – il cherchera à rassurer un électorat inquiet du fonctionnement césariste de la France insoumise. Autant de signaux qui, sans altérer la cohérence de son projet, peuvent rendre crédible, aux yeux d’électeurs hésitants, l’hypothèse d’un vote de second tour en sa faveur.

Au total, tout indique que le centre ne se répartira pas symétriquement entre les deux candidats. Une fraction non négligeable basculera vers le RN, en particulier dans les segments les plus droitisés et les plus aisés de la macronie. Mais une autre fraction – la plus large – se reportera sur Mélenchon, tandis qu’une troisième choisira l’abstention ou le vote blanc.

Cette asymétrie tient à plusieurs facteurs : la persistance d’un réflexe de barrage à l’extrême droite, observé empiriquement en 2024 ; l’attachement d’une partie du centre aux libertés publiques et à l’État de droit ; la fibre patriotique ; et la capacité de Mélenchon à construire une offre politique élargie, à donner des gages d’ouverture et à envoyer des signaux de rassemblement.

Mais même si la majeure partie de l’électorat centriste se reporte sur Mélenchon, cela ne suffira pas forcément à combler son retard du premier tour sur le RN et à lui assurer la victoire finale. Le second levier se situe ailleurs, dans un espace électoral plus vaste et plus volatil : celui de l’abstention. Car la question de l’entre-deux-tours n’est pas seulement celle des reports de voix entre électorats déjà mobilisés. Elle est aussi celle des électeur·ices qui, au premier tour, seront restés chez elleux et que la singularité du second tour pourrait ramener dans les bureaux de vote.

Le sursaut de participation, clé du scrutin

Un second tour opposant, pour la première fois sous la Vème République, une gauche de gauche à l’extrême droite créerait un niveau de conflictualité que nous n’avons jamais connu. Jusqu’ici, les seconds tours présidentiels ont opposé deux variantes politiques compatibles avec le capitalisme. En 2027, la configuration sera tout autre : les électeurs se trouveront placés devant un choix net, inédit, sans médiation, entre deux projets de société irrémédiablement antagonistes. Ce type de polarisation accroît la participation, parce qu’il rend le vote plus décisif qu’à l’accoutumée.

Rappelons que l’abstention est inégalement répartie socialement. Elle est particulièrement forte chez les jeunes et dans les classes populaires. Or ces catégories sociologiques sont aussi celles dont les préférences politiques apparaissent, en moyenne, plus favorables à des politiques redistributives et égalitaires. Les abstentionnistes ne constituent pas un bloc idéologiquement homogène, et les enquêtes quantitatives invitent à se défaire de l’idée d’un « trésor caché » naturellement acquis à la gauche. Les données du CEVIPOF montrent ainsi qu’il n’existe pas de corrélation statistique significative entre propension à s’abstenir et adhésion aux valeurs de gauche : la part d’individus situés à gauche est quasiment identique chez les votants réguliers et chez les abstentionnistes. En revanche, ces mêmes travaux confirment la forte structuration sociale de l’abstention. Celle-ci demeure plus élevée parmi les jeunes, les catégories populaires et les plus précaires.

Or ces groupes sociaux sont aussi ceux qui expriment, en moyenne, des préférences plus favorables à la redistribution économique et à l’égalité sociale. L’abstention tend ainsi à biaiser la représentation politique en faveur des électorats les plus âgés et les plus intégrés, souvent plus conservateurs, tandis que les segments les plus ouverts ou les plus égalitaristes participent moins. Dans ces conditions, l’enjeu pour la gauche est de remobiliser des groupes sociaux qui lui sont structurellement proches.

Autrement dit, un second tour polarisé pourrait ramener aux urnes une partie des électeur·ices qui s’en tiennent habituellement éloignés. Et ce regain de mobilisation a de fortes chances de profiter à Mélenchon.

Les abstentionnistes comme principal réservoir de la gauche

Les données dont on dispose sur l’abstention sont riches d’enseignements. Le sociologue Tristan Haute, dans un article de 202410, montre que, parmi les personnes situées « aux marges de la gauche » (les personnes qui ne votent pas à gauche mais qui se sentent de gauche, qui partagent les valeurs de la gauche et/ou qui ont voté à gauche dans le passé), le groupe le plus important est celui des abstentionnistes intermittents. Parmi les personnes situées aux marges de la gauche, 50% n’ont pas voté aux législatives de 2024, contre 18% ayant voté Ensemble et 8% seulement ayant voté RN. La hiérarchie des réservoirs est donc claire : la principale réserve de voix de la gauche ne se trouve ni au centre (les « macronistes de gauche ») ni à l’extrême droite (les « fachés pas fachos »), mais chez les abstentionnistes, qui lui sont déjà relativement proches.

Cette proximité se vérifie dans les attitudes. Les marges abstentionnistes de la gauche – telles que définies ci-dessus – sont proches des électeurs du Nouveau Front populaire sur plusieurs enjeux décisifs. 86,2% d’entre eux sont favorables à une augmentation générale des salaires, quasiment autant que les électeurs Nouveau Front Populaire (86,5%). 65,1% estiment que les considérations écologiques doivent primer sur la croissance économique. 59,5% sont favorables au changement d’état civil pour les personnes trans. 67,7% soutiennent la reconnaissance de l’État palestinien. Seuls 28,1% considèrent qu’il y a « trop d’immigrés » en France, très loin des 85,9% observés chez les électeurs RN situés aux marges de la gauche. Aux marges de la gauche, il existe des millions de non inscrits et d’abstentionnistes qui sont économiquement redistributifs, écologiquement conscientisés et culturellement plus ouverts que la moyenne des Français·es.

Les abstentionnistes constituent donc bien, statistiquement parlant, le principal – même si pas le seul – réservoir de voix favorables à Mélenchon.

Le plafond de verre du RN

À l’inverse, le RN semble avoir déjà largement entamé, au cours des vingt dernières années, son principal gisement de progression. Son ascension s’est construite par deux mécanismes : d’un côté, la captation progressive d’électeurs issus de la droite traditionnelle ; de l’autre, l’agrégation d’une partie d’anciens abstentionnistes animés par des affects nationalistes, racistes ou anti-immigrés. Cela ne signifie pas que le RN n’ait plus aucune marge de progression, mais que la partie la plus accessible de ses réserves a déjà été intégrée à son socle. Autrement dit, le RN peut certes consolider et fidéliser son bloc, mais difficilement l’élargir. Il ne dispose pas, parmi les 10 à 12 millions de Français·es qui s’abstiennent au premier tour de la présidentielle, d’une réserve comparable à celle de la gauche.

On peut reformuler la chose plus brutalement. Le RN a déjà fait l’essentiel de son travail d’extension. Il a absorbé une grande partie des droites classiques, fidélisé son électorat populaire, et normalisé sa présence dans des catégories qui, naguère, lui tournaient le dos. La gauche, à l’inverse, souffre toujours d’une sous-mobilisation électorale massive des groupes sociaux qui partagent pourtant ses idées et ses valeurs. C’est ce hiatus qui fait du second tour un moment potentiellement favorable à Mélenchon : si la participation remonte fortement, il existe de bonnes raisons de penser que cette remontée profitera davantage au candidat insoumis qu’au candidat du RN.

C’est d’ailleurs le pari stratégique formulé par Manuel Bompard lorsqu’il évoque la conquête d’un « quatrième bloc »11. Le coordinateur de LFI distingue deux pistes d’élargissement pour la gauche : d’une part les abstentionnistes, d’autre part la fraction la plus « sociale » de l’électorat RN dans les territoires ruraux. Mais il souligne aussi que la première piste est la plus décisive et, en pratique, la plus structurante. Il a pris acte de l’échec de la stratégie visant à séduire les « fâchés pas fachos »12. Autrement dit, la priorité n’est pas d’adoucir le discours de gauche pour séduire les électeurs populaires travaillés par des affects racistes ; elle est de remobiliser un bloc abstentionniste, précarisé, qui partage déjà les valeurs et aspirations de la gauche.

Cette orientation a une conséquence directe pour l’entre-deux-tours. Mélenchon ne cherchera pas seulement à rassurer le centre et à visibiliser les contradictions économiques et géopolitiques du RN. Il fera tout, aussi, pour donner à ce second tour la forme d’un rendez-vous pour celles et ceux qui ne votent pas d’ordinaire : jeunes des quartiers populaires, salariés précaires, intérimaires, citoyens désabusés que la politique dégoûte mais qui peuvent revenir aux urnes quand ils ont le sentiment qu’un choix historique se présente. Cela passera par le langage de la rupture, par l’appel à la dignité, par la défense des services publics, par la dénonciation de la violence raciste et de l’arbitraire policier, mais aussi par l’idée qu’« enfin », cette fois, le bulletin permettra un « vrai choix ».

La dernière clé du second tour est probablement là. Le centre comptera, bien sûr. Le débat télévisé comptera. Les contradictions du RN compteront. Mais si l’élection devient ce qu’elle peut devenir – un moment de confrontation historique, un duel sans précédent entre extrême droite et gauche de rupture – alors la baisse de l’abstention sera l’enjeu principal des quinze jours. Et tout, dans les enquêtes sur les non-votants, indique que cette remobilisation bénéficiera à Mélenchon.

Ce n’est pas une certitude. C’est une probabilité sociologiquement fondée. Et c’est peut-être la clé de tout le scénario : la victoire de Mélenchon au second tour ne supposerait pas d’arracher massivement des électeurs au RN ni de convertir les macronistes à l’anticapitalisme, mais de faire vibrer la fibre patriotique de la droite républicaine, de rappeler à la bourgeoisie libérale que ses intérêts seront moins malmenés par Mélenchon que par le RN, et de faire revenir aux urnes celleux qui, jusqu’ici, n’y allaient plus – alors même qu’iels sont déjà, par leur condition sociale, leurs attentes économiques et leurs aspirations politiques, proches du programme L’avenir en commun.


Trois émissions à (re)voir sur notre site :


  1. En 1974, Valéry Giscard d’Estaing l’emporte au second tour face à François Mitterrand, alors qu’au soir du premier tour Giscard accusait un retard de 11 points. En 1981, scénario inverse : Mitterrand devance finalement Giscard alors que ce dernier était arrivé en tête lors du premier tour. En 1995, Jacques Chirac bat Lionel Jospin de cinq points, alors qu’il en avait trois de moins au premier tour. A chaque fois, l’entre-deux-tours a modifié le rapport de forces. En 2002, époque où les élites médiatiques n’avaient pas encore normalisé l’extrême droite et où personne ne croyait réellement en ses chances de conquérir l’Elysée, trois millions et demi d’électeurs supplémentaires se mobilisent entre les deux tours pour faire barrage à Jean-Marie Le Pen. ↩
  2. Au Chili, en 2021, Gabriel Boric a remporté l’élection présidentielle face au candidat d’extrême droite José Antonio Kast après avoir réussi à élargir son électorat entre les deux tours. Son nombre d’électeurs a presque triplé. Au Brésil, en 2022, Luiz Inácio Lula da Silva est parvenu à battre Jair Bolsonaro alors que ce dernier était initialement en position de force dans les enquêtes d’opinion. Dans ces différentes situations, l’issue du scrutin s’est jouée dans les derniers jours de campagne, à mesure que se formait une coalition électorale que personne n’avaient imaginé. ↩
  3. Lewis-Beck, Michael S., William G. Jacoby, Helmut Norpoth, et Herbert F. Weisberg. 2008. The American Voter Revisited. Ann Arbor : University of Michigan Press. ↩
  4. Aux États-Unis, plusieurs débats présidentiels ont également produit ce type d’effet. En 1984, Ronald Reagan désamorce les critiques sur son âge en répondant avec humour à une question sur sa capacité à gouverner : « Je ne ferai pas de l’âge un enjeu de cette campagne. Je ne tirerai pas profit, à des fins politiques, de la jeunesse et de l’inexpérience de mon adversaire. » La formule provoque les rires de la salle et renverse une dynamique qui commençait à devenir défavorable au président sortant. ↩
  5. Déjà, dans les années 1930, Daniel Guérin montrait que les mouvements fascistes combinaient une rhétorique sociale avec un alignement effectif sur les intérêts du grand capital. Cf. Guérin, Daniel. [1936] 2025. Fascisme et grand capital. Paris : Libertalia. ↩
  6. Cf. Dormagen, Jean-Yves. 2026. « Le nouveau clivage géopolitique ». Le Grand Continent. ↩
  7. Cf. Le Bart, Christian. 2025. Présidentiable ? Rennes : Presses universitaires de Rennes. ↩
  8. Cf. Benquet, Marlène, et Théo Bourgeron. 2021. La finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme. Paris : Raisons d’agir. ↩
  9. Souidi, Youssef, et Thomas Vonderscher. 2026. Nouvelle cartographie électorale de la France. Paris : Textuel. ↩
  10. Haute, Tristan. 2024. « Élargir les bases socio-électorales de la gauche : nécessités, difficultés et incertitudes ». Contretemps. ↩
  11. Cf. Bompard, Manuel. 2023. « Cagé, Piketty : à la conquête du 4e bloc ? ». Blog de Manuel Bompard. ↩
  12. Stratégie que j’avais fortement critiquée dans un article paru dans AOC en 2021 : « Mélenchon et l’appel du pied aux « fachés pas fachos ». AOC. ↩

26.03.2026 à 09:39

Immigrer en France pour tomber malade

Marine CALEB

« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et […]
Texte intégral (4235 mots)

« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et de la fin du mois sacré du ramadan le week-end dernier.

Elle est assise au milieu de son appartement de 18 mètres carrés. Depuis leur arrivée il y a sept ans, ses trois enfants, son mari et elle vivent « écrasés » dans le même petit logement du troisième arrondissement de Marseille. Un véritable « choc » pour Rim, qui raconte qu’elle vivait dans une grande maison à Kasserine, en Tunisie, avant d’émigrer. Au-delà du logement, la famille a dû faire face aux nombreux défis de l’immigration en France : la galère des titres de séjour, le coût de la vie, l’impossibilité de travailler sans papiers… Et les problèmes de santé.

« Le stress a provoqué des saignements [menstruels] quotidiens pendant plusieurs mois », confie-t-elle. Rim se fait alors diagnostiquer une endométriose et elle enchaîne les analyses et les soins, peu concluants. « Je n’avais rien dans l’utérus, ni kyste ni fibrome… Les médecins n’ont pas réussi à déterminer l’origine et on m’a dit que c’était le stress qui l’a déclenché », explique-t-elle. Elle a donc dû subir une hystérectomie, qui a mis un terme à ses saignements, mais sa santé a continué à se dégrader.

Clinique de l’angoisse

Aujourd’hui, sept ans après son arrivée avec son mari et ses trois enfants, Rim n’a toujours pas de papiers. Elle dépend toujours de l’Aide médicale d’État (AME) pour se soigner, un système qui la soutient énormément. Mais le stress est quotidien et la précarité pesante, pour elle, comme pour sa famille. Alors qu’il est encore au travail, elle raconte que son mari est « toujours soucieux et très stressé ». « Il pense tout le temps à tout, et il est souvent nerveux ou fâché, à cause du loyer, de toutes les factures ou de notre fils, qui est en prépa à Lyon qui ne s’en sort pas tout seul », poursuit la mère de famille.

Rim Charfi, son mari et ses trois enfants vivent dans l’appartement à gauche, une pièce de 18 mètres carrés, depuis sept ans. Malgré l’étroitesse du lieu, la mère de famille se sent chanceuse d’avoir un propriétaire compréhensif et un logement salubre.
(photo : Marine Caleb) 

Sans oublier les contrôles par la police qui se sont intensifiés ces dernières années, jusqu’à atteindre leur apogée en juin 2025, avec le déploiement de 4 000 agents dans toute la France1 pour interpeller les personnes sans titre de séjour valide. « On regarde les informations et quand on voit qu’il va y avoir des contrôles, mon mari ne sort pas de la maison. Pour le travail, c’est son collègue qui vient le chercher en voiture et l’amène sur le lieu », poursuit Rim.

Dans l’espace public, comme le documentent de nombreuses données et études2, ce sont surtout les hommes identifiés comme noirs ou arabes qui sont discriminés et surcontrôlés. « Le délit de faciès est plus important numériquement pour eux et ils subissent un rejet très violent : ils seront de toute façon considérés comme a priori terroristes, potentiels violeurs, etc. », explique la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, autrice du livre Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme, et qui a participé à déposer une proposition de résolution pour faire reconnaître les traumatismes psychiques liés au vécu raciste en février 2026.

Des maladies de la précarité

Pour la chercheuse associée à l’Institut Convergence Migrations Caroline Izambert, des témoignages comme celui de Rim Charfi sont « complètement cohérents avec ce que nous apprend la littérature épidémiologique sur l’évolution de l’état de santé des personnes immigrées en France ». « Il se dégrade au fil du temps après l’arrivée, et les premières années sont les plus délétères », explique la docteure de l’EHESS.  Les premiers facteurs de dégradation sont les conditions de travail et le logement ; la précarité administrative vient ensuite.

La chercheuse précise qu’il y a notamment un biais genré très fort : « Pour les hommes, durant ces premières années, le travail informel a de forts impacts sur leur santé. Pour les femmes, les six premières années sont celles de tous les dangers : les facteurs qui impactent le plus la santé sont la précarisation liée à la maternité, puis l’exposition à des violences3 ».

Le fait de ne pas avoir un statut migratoire régulier est aussi un fort facteur aggravant. « Le système d’accès aux aides sociales est structuré autour de la régularité du séjour. Donc, si on est en situation irrégulière, ça vous barre la route », poursuit Caroline Izambert, qui a notamment travaillé sur l’accès à la protection sociale et à la santé des personnes étrangères en France. Elle explique que l’on assiste à une surreprésentation de certaines pathologies, comme le VIH, la tuberculose ou la drépanocytose4 pour les Afrodescendants. Si ces maladies sont perçues comme des pathologies d’importation, elles sont surtout des « maladies de précarité », selon la chercheuse.

À plus long terme, on retrouve des maladies chroniques : « [elles] sont liées au travail, au logement, à l’alimentation et à la possibilité de se déplacer », précise la chercheuse. Un logement exigu ou insalubre, une situation d’itinérance, un travail informel difficile où l’on peut être exploité du fait de son statut ou de ses origines, ou encore une offre alimentaire de moins bonne qualité, sont autant d’éléments qui impactent la vie quotidienne, le bien-être et la santé.

Après une chute de l’échelle menant à la mezzanine de son petit logement, Rim Charfi raconte avoir souffert pendant huit mois de sa fracture trimalléolaire de la cheville mal opérée. « La plaie ne voulait pas guérir et personne à l’hôpital ne voyait rien. Alors que la plaie coulait ! Je ne dormais pas », se souvient-elle. C’est sa médecin traitant qui a finalement décelé, des mois plus tard, une infection à staphylocoque contractée durant l’opération. Une errance médicale et des souffrances qui auraient pu être évitées si ses conditions de vie étaient différentes

Stress chronique

Logement, précarité administrative, alimentation, conditions de travail, discriminations comptent parmi les facteurs qui peuvent engendrer du stress chronique. Et il peut se manifester par du surmenage, de l’anxiété, des insomnies ou des maux de ventre. Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ce sont les mêmes symptômes que ceux d’une personne ayant subi les violences sexistes et sexuelles ou du harcèlement scolaire. « En revanche, [la souffrance] n’est pas exprimée. Et comme dans tout secret de famille, lorsqu’il y a un non-dit, cela aggrave la situation », souligne la psychiatre.

Au-delà des conditions de vie, les personnes exilées doivent aussi faire face au mal-être dû à l’exil, au sentiment de rejet ressenti en France, mais aussi à la question coloniale pour les ressortissants de pays anciennement colonisés. Autant d’enjeux dont la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve peut témoigner d’après les récits de ses patients. Pour elle, la question identitaire prend une place démesurée dans l’espace public, et cela a une influence majeure sur les personnes dites issues de l’immigration. « La République française brandit des valeurs qu’elle applique de manière bancale. Cela crée une détestation de soi et une aliénation par rapport à celui qui se positionne comme son dominant. Chaque fois que l’on touche à l’intégrité humaine en tant qu’ancien colonisé, c’est tout un château de cartes narratif qui tombe sur le plan psychique et fait se sentir réellement inférieur », explique-t-elle.

Tout ce mécanisme engendre ainsi un sentiment de dévalorisation, une hypervigilance, une méfiance permanente, de la dépression, de l’anxiété, des envies suicidaires, une consommation pour oublier, un stress permanent qui entraîne un vieillissement précoce du système nerveux central, etc.

Du soin de l’exil au soin de l’exclusion

Ces pathologies, le Comede les soigne tous les jours dans ses cinq centres de soins depuis 1979. Ayant accompagné près 200 000 personnes de 180 nationalités au fil des années, le Comité pour la santé des exilé.e.s a pu observer les évolutions en matière de santé des personnes migrantes et étrangères en France. Pour Arnaud Veïsse, médecin et directeur général de l’association, si ces questions de santé sont d’actualité, elles ne sont pas nouvelles et sont la conséquence de réformes de plus en plus restrictives. « Le Comede a été créé pour régler les problèmes de santé liés à l’exil et aux persécutions subies dans le pays d’origine, mais à l’époque, les personnes demandant l’asile avaient droit à la Sécurité sociale sans délai. Au fil des années, on a vu arriver des problèmes de santé liés à l’exclusion », explique-t-il.

Ces dernières décennies, des mesures de plus en plus strictes ont été mises en place en matière d’immigration. À commencer par la circulaire de septembre 1991, qui a retiré la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile. En 1993, la loi Pasqua introduit l’obligation d’avoir un titre de séjour pour bénéficier de l’assurance maladie et, en 1998, les personnes sans papiers sont exclues de la couverture médicale « universelle » nouvellement créée, et reléguées sur l’AME résiduelle.

Plus récemment, en 2019, un délai de trois mois de carence5 a été imposé pour ouvrir les droits à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile, tandis que les personnes demandant l’AME pour la première fois doivent le plus souvent attendre six mois pour les soins non urgents. Cette aide, qui a été essentielle pour Rim Charfi comme pour tant d’autres, a encore connu de nouvelles réformes durant la dernière année6, réduisant toujours l’accès aux soins.

Pour Arnaud Veïsse, ce sont autant de changements qui aggravent la précarité quotidienne de ces populations. « La précarisation s’allonge. Il y a 40 ans, cela prenait un an pour se stabiliser. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans. Et les conséquences sont quotidiennes sur l’état de santé, tandis que les besoins augmentent et l’accès aux soins recule. »

Ces dix dernières années, les activités du Comede ont augmenté, de même que le nombre de bénéficiaires. Seulement, « depuis 2025, on voit une baisse importante du soutien public. Beaucoup d’associations ont été touchées. On a donc dû réduire nos capacités d’accueil et de suivi, mais aussi trouver des financeurs privés et plus de bénévoles », déplore le directeur.  

Une sécurité sociale universelle

Pour le médecin, la situation entraîne un fort problème de suivi médical, et peut amener vers des pathologies plus graves. 33% des personnes évaluées par un centre du Comede présentent un risque grave lié au retard de soins : soit un risque de mort prématurée, de handicap, de complications graves, évitables si les soins avaient été commencés dans les deux ou trois mois. Comme auraient été évités des soins plus lourds pour la personne malade, mais aussi plus coûteux pour la santé publique.

« Pour nous, les objectifs de santé rejoignent les objectifs économiques. On ne compte plus les études qui montrent combien il est rentable (à la fois sur le plan économique et sur celui de la santé publique) de soigner les gens plus tôt et de faire de la prévention plutôt que de les exclure des soins et de les soigner plus tard », affirme Arnaud Veïsse. Il estime que l’on pourrait simplement reprendre ce qui a été mis en place pour les réfugiés ukrainiens qui ont fui la guerre avec la Russie : accorder la Sécurité sociale sans délai. « Il faudrait faire ce qui aurait dû être fait en 1998 : si une personne remplit les critères pour l’AME, elle peut aussi avoir droit à la Sécurité sociale ! », plaide le médecin.

De son côté, malgré un portrait sombre, Caroline Izambert insiste pour mettre en avant les avancées positives sur la santé des personnes immigrées. « La recherche augmente sur ce sujet et il y a de plus en plus d’interventions pour former les jeunes professionnels. La sensibilité augmente sur ces questions », se réjouit-elle. En janvier 2024, des chercheurs montpelliérains ont publié une étude sur la racialisation dans le soin7. Pour une même douleur thoracique, il a été observé qu’elle avait 50% plus de chance d’être perçue comme un symptôme grave chez un homme blanc que chez une femme noire. « Cette étude a été faite en France, cela prouve que cela évolue, c’est encourageant ! », poursuit la chercheuse.

Espérer la régularisation

À Marseille, le maire socialiste tout juste réélu, Benoit Payan, promet l’ouverture de centres de santé non lucratifs de proximité, mais aussi une meilleure prise en charge à la fois de la santé mentale des Marseillais et de la santé des plus vulnérables. Questionnés à ce sujet, ses services de communication n’ont pas donné de précisions sur ces projets.

En dépit de mesures sociales, le maire prévoit de renforcer encore le volet sécuritaire de la ville en doublant les effectifs de police et le nombre de caméras. Début 20258, la ville avait justement intensifié les interpellations et les contrôles, avec la coordination de l’État, dans le cadre d’un « Plan tranquillité ». De quoi renforcer la peur déjà quotidienne des personnes sans-papiers. D’autant que la Préfecture de la ville voit ses délais de traitement des titres de séjours constamment s’allonger, comme le révèle une enquête de Marsactu9.

Rim Charfi espère pouvoir déposer sa demande de régularisation cet été, après sept ans de résidence comme le permet la loi, mais rien ne garantit son acceptation. Et, ce, malgré sa forte intégration à Marseille. « Mon mari me dit toujours que j’ai l’air d’être le maire de Marseille, car je connais tout ! », rit-elle. Après avoir milité avec un collectif d’habitants pendant 18 mois pour octroyer un tarif réduit aux bénéficiaires de l’AME dans les transports en commun, elle est désormais la responsable de l’antenne de la Belle de mai du Secours populaire. « On a des piles et des piles de papiers pour faire cette demande. On verra bien, j’espère que cela va marcher », soupire-t-elle.

Pour aller plus loin :

Voir notre article Médecine : sur la capacité vitale des noirs


  1. https://www.lemonde.fr/societe/article/2025/06/19/operation-nationale-contre-les-sans-papiers-bruno-retailleau-prone-la-tolerance-zero_6614668_3224.html ↩
  2. https://www.gisti.org/spip.php?article4790 ↩
  3. C’est ce que révèle l’étude Parcours, sous la direction d’Annabel Desgrées du Loû et de France Lert, analysant les parcours de vie et de santé chez les migrants d’origine d’Afrique subsaharienne vivant en Île-de-France. https://www.ceped.org/parcours/ ↩
  4. La drépanocytose est une maladie génétique héréditaire touchant les globules rouges (ou hématies) ↩
  5. https://www.info-droits-etrangers.org/30-decembre-2019-delai-de-carence-de-trois-mois-louverture-droits-a-lassurance-maladie-demandeurs-dasile-majeurs/ ↩
  6. https://www.infomigrants.net/fr/post/69740/france–deux-nouveaux-decrets-reforment-lame-une-offensive-contre-lacces-aux-soins-denonce-medecins-du-monde ↩
  7. https://www.chu-montpellier.fr/fileadmin/medias/Publications/Presse/2023/CP—discriminations-service-d-urgences.pdf ↩
  8. https://mesinfos.fr/13000-marseille/vaste-operation-de-controles-contre-l-immigration-clandestine-dans-les-bouches-du-rhone-219905.html ↩
  9. https://marsactu.fr/titres-de-sejour-en-retard-comment-la-prefecture-fabrique-des-sans-papiers-a-la-chaine/ ↩

23.03.2026 à 18:57

Municipales 2026 : l’élan et la poisse

Pascal LEVOYER

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis,  Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, […]
Texte intégral (5198 mots)

Les élections municipales des 15 et 22 mars 2026 ont produit deux résultats simultanés que la presse a soigneusement découplés. D’un côté, LFI s’est imposée dans une dizaine de villes (Saint-Denis,  Roubaix, Vénissieux, Creil, Tampon,…) et a été décisive à Lyon, Nantes, Grenoble. De l’autre, le PS a perdu plusieurs de ses fiefs historiques (Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg), tandis que les Écologistes voyaient partir Poitiers, Strasbourg, Besançon et Bordeaux, soit la quasi-totalité de la « vague verte » de 2020 en une seule mandature. 

Ces deux résultats sont liés par une même structure, et par un même mot lancé comme une arme et revenu comme un aveu. La viscosité d’un parti qui, faute de bloc social et de ligne politique, survit en absorbant et en disqualifiant ce qu’il ne peut plus représenter. La poisse, autrement dit ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, ce qui adhère aux mains de celui qui croit s’en servir. Depuis plusieurs années, une fraction significative de la gauche officielle s’est acharnée à rendre LFI illégitime, moralement suspecte, politiquement infréquentable : résolution du bureau national du PS qualifiant les propos de Mélenchon d’« antisémites », tweets insinuants, tribunes solennelles, campagnes locales bâties sur le rejet de Mélenchon plus que sur un programme. Les résultats révèlent que cette opération n’était pas une stratégie de reconstruction, mais un mécanisme de défense d’appareil, aussi inefficace électoralement qu’irresponsable politiquement.

L’insistance électorale

Les résultats sont un fait simple et têtu. LFI a percé, résisté, persisté. Des centaines de milliers d’électeurs populaires ont continué de voter pour une force que l’on s’était employé à disqualifier avec une intensité rarement atteinte dans l’histoire récente de la gauche française.

Ces votes ne valent pas seulement comme données électorales. Les millions de voix données à Mélenchon en 2017 puis en 2022 ne sont pas effaçables, parce qu’elles ne sont pas de simples préférences. Ce sont des actes d’existence par lesquels des sujets politiques se constituent comme tels, refusent d’être invisibles, exigent d’être comptés. Ce que les manifestants contre la réforme des retraites scandaient (« On est là, même si Macron ne le veut pas, nous on est là ! ») n’était pas un slogan mais une déclaration politique, ontologique. Spinoza avait un nom pour cette puissance, le conatus, non pas l’obstination mécanique d’une chose qui résiste à la pression extérieure, mais une variation d’intensité qui pulse et s’amplifie selon les compositions qu’elle opère avec d’autres singularités.

Personnes venues en masse assister au meeting de Jean-Luc Mélenchon à Perpignan, le 1er mars dernier (source : LFI)

La participation au second tour s’est établie autour de 56 % au niveau national, ce qui signifie que près d’un électeur inscrit sur deux n’a pas voté. Cette abstention massive n’est pas un accident ni une indifférence. Elle exprime une crise profonde de la représentation politique. L’abstentionniste n’opte pas pour la paresse ou l’ignorance. Il refuse d’accepter que les seuls possibles soient ceux qu’on lui assigne. Dégager un hors-champ politique, laisser surgir la possibilité d’un autre monde, c’est précisément ce que LFI cherche à réactiver dans les franges de l’électorat populaire que les appareils traditionnels ont cessé de voir.

Le pays vote majoritairement à droite mais sa population pense de plus en plus à gauche, comme l’a montré avec rigueur Vincent Tiberj1. L’attachement à l’égalité, à la redistribution, à la protection sociale progresse génération après génération. Les jeunes et les classes populaires s’éloignent du vote sans décrocher de la politique, se mobilisant dans les cortèges, les ronds-points, les mouvements sociaux, même lorsqu’ils boudent des élections perçues comme déconnectées de leurs préoccupations. Ce que LFI cherche à faire avec l’idée de « Nouvelle France » est de rendre électoralement active une majorité sociologique qui existe déjà dans les valeurs et les attentes, mais que la distorsion de l’abstention différenciée maintient invisible.

C’est pourquoi la politique d’annulation vise moins l’importance de LFI (qu’on peut toujours recalculer) que la dignité de l’existence politique qu’elle incarne. Un électorat populaire que l’on somme de se désister, on en tient compte comme variable d’ajustement, comme réservoir de voix utiles à mobiliser au service d’un projet qui n’est pas le sien. Mais cet électorat compte d’une tout autre façon, dans les actes d’existence répétés, les mobilisations incarnées, la fierté d’une présence politique enfin nommée. Rancière nous a appris que le politique réside dans ce compte des incomptés, dans l’irruption de ceux dont l’existence déborde ce que le calcul institutionnel est capable d’enregistrer. Ce que le PS ne peut ni comprendre ni tolérer, c’est qu’une existence politique n’attend de personne la permission d’exister.

Les résultats du 22 mars donnent à cette persistance un contenu géographique précis. Saint-Denis, Roubaix, Vaulx-en-Velin, Saint-Fons, Creil, La Courneuve, Tampon…sont autant de territoires où la mobilisation de l’électorat populaire a produit des victoires que personne dans l’espace médiatique dominant ne qualifiera de « percée historique », bien qu’elles le soient. À Toulouse, les 48 % du second tour, pour une première campagne municipale nationale de LFI, sont aussitôt rabattus sur l’idée de « plafond de verre ». Mais ce terme dit moins une limite réelle qu’un travail de cadrage, consistant à faire passer pour des succès des positions fragilisées, et à reléguer au rang d’échecs des percées pourtant inédites.

David Guiraud élu à la mairie de Roubaix (source : LFI)

La carte du visqueux

Ce que les résultats du second tour ont rendu visible, ce n’est pas une ligne politique du PS face à LFI, mais l’absence de toute ligne. Et cette absence n’est pas un accident. Elle est la forme même de ce qu’il convient d’appeler la viscosité du PS.

La carte parle d’elle-même. À Toulouse, accord avec LFI. À Strasbourg, alliance avec la droite. À Paris, désistement de LFI exigé au nom du vote utile. À Marseille, refus de toute fusion avec LFI dans des conditions sociologiques et politiques si exceptionnelles qu’elles ne valent que pour Marseille, mais aussitôt brandies comme doctrine universalisable. Cette géographie n’est pas contradictoire. Elle est cohérente d’une cohérence plus profonde que celle des principes affichés : dans chaque cas, la position du PS est déterminée non par un calcul stratégique national ni par une conviction idéologique, mais par les intérêts de position de ses appareils locaux. Ce qui est constant, c’est l’absence de principe autre que la survie de l’appareil.

L’injonction au vote utile dit plus qu’elle ne croit dire. Subordonner l’expression du vote à l’efficacité, c’est opérer une substitution silencieuse mais décisive, transformant le citoyen en stratège plutôt qu’en sujet politique. La minorité cesse alors d’être une composante légitime du corps politique pour devenir un simple résidu à résorber. L’électeur LFI sommé de voter utile est traité exactement comme l’abstentionniste que l’on admoneste : renvoyé à son insuffisance par un appareil qui détient seul le monopole du sérieux politique

Lyon radicalise le paradoxe. Sans les voix insoumises, le maire écologiste Grégory Doucet, et avec lui le reste de la gauche, perdent. Pourtant quand Belouassa-Cherifi, candidate LFI, dit « c’est grâce à nous », cette vérité arithmétique est reçue comme une indécence. Mais c’est la députée socialiste Sandrine Runel qui dit l’essentiel, sans le vouloir. En admettant que « la marque de la non-alliance a fortement porté à Paris et Marseille »2, elle révèle que la géographie incohérente des accords PS a désorienté l’électorat socialiste lui-même, incapable de comprendre pourquoi s’allier avec LFI était légitime à Lyon et scandaleux ailleurs. La viscosité ne produit pas seulement de la confusion chez l’adversaire. Elle égare ses propres électeurs.

Marseille permet enfin de nommer ce que la carte dissimulait. La rupture avec LFI n’y a pas seulement une logique électorale locale, elle a une fonction. Dans le 4e arrondissement, à forte communauté juive, les élus Payan présentent cette rupture comme un « soulagement » pour leurs électeurs. Un stratège LR, observant la manœuvre, en « savoure » le « bon coup »3. L’accusation d’antisémitisme ne fonctionne pas ici comme jugement moral : elle fonctionne comme signal de captation d’un segment communautaire. Non la morale, mais le calcul. C’est la disqualification convertie en monnaie locale, et c’est, à plus grande échelle, ce que toute la stratégie d’annulation a produit : non une position éthique, mais un instrument de positionnement dans la compétition intra-gauche.

Ce procédé a pourtant un coût que ses utilisateurs refusent de calculer. L’accusation d’antisémitisme n’est pas une ressource inépuisable. Mobilisée comme instrument de disqualification répétée, elle se vide de sa charge morale et fragilise la lutte contre l’antisémitisme réel — celui que porte historiquement l’extrême droite. C’est le mécanisme bien connu de celui qui crie au loup. À force d’avoir été lancée sans prédateur réel, l’alarme n’alarme plus. Catastrophe morale à retardement, produite non par malveillance ou simple bêtise, mais par la logique d’un appareil qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification. 

Le visqueux comme mode d’annulation

C’est ici qu’un épisode apparemment anecdotique de la campagne prend tout son sens. Le 13 mars, la sénatrice PS Laurence Rossignol tweetait (« Visqueux… un des adjectifs préférés de LF Céline »), après que Mélenchon eut qualifié l’ex-maire socialiste de Saint-Denis de « petit bourgeois visqueux ». Mélenchon emploie un mot qu’utilisait Céline, donc Mélenchon est… quoi exactement ? Antisémite ? Fasciste ? La phrase ne le dit pas. Elle insinue. Elle dépose une atmosphère. C’est le procédé du relent, non l’accusation franche qui s’expose à la réfutation, mais la suggestion qui s’insinue et qui, précisément parce qu’elle ne dit rien d’explicite, ne peut être ni saisie ni contestée.

Pourtant visqueux appartient bien davantage à Sartre qu’à Céline. Dans L’Être et le Néant, le visqueux n’est pas une injure mais une catégorie ontologique, un sens possible de l’être. Ni solide ni liquide, le visqueux simule la malléabilité, paraît céder, s’adapter, accueillir. « Le visqueux est docile », écrit Sartre, mais « au moment même où je crois le posséder, voilà que, par un curieux renversement, c’est lui qui me possède ». « Sa mollesse fait ventouse »4. Il n’affronte pas, ne résiste pas frontalement. Il aspire, et cette aspiration silencieuse tend à absorber ce qui entre en contact avec lui, à le faire glisser vers l’inertie, à transformer ce qui cherchait à se constituer comme force en quelque chose de divisé, de progressivement vidé de son désir politique.

Jean-Paul Sartre (source : National Portrait Gallery, London)

Car qu’est-ce que le visqueux, politiquement, sinon un pouvoir qui ne se présente jamais comme tel ? C’est un régime du pouvoir qui commande non au nom d’une décision ou d’un désir, mais au nom de la « compétence », de la « responsabilité », de la « légitimité », tout ce lexique de la raison raisonnable qui constitue la viscosité propre d’une certaine gauche, celle qui se veut être « la gauche du réel » (sic). Non pas « je veux », non pas « je nomme », mais « je connais les contraintes », « je suis sérieux », « je suis crédible » — autant d’affirmations de neutralité qui se trahissent elles-mêmes par leur forme : énoncées à la première personne, elles laissent voir, dans l’acte même d’énonciation, la position subjective qu’elles prétendaient avoir dépassée. Ce régime, comme le visqueux sartrien, n’affronte pas (il incorpore), ne tranche pas (il enveloppe), ne décide pas (il gère). Et il dissimule ce qui le commande, l’intérêt derrière la raison, le projet de bloc derrière la neutralité de la compétence, la défense d’une position dominante derrière l’invocation de la responsabilité.

Ce faisant, il ne produit pas des sujets politiques constitués. Il les défait. La compétence leur dit qu’ils simplifient. La responsabilité leur dit qu’ils s’emballent. La crédibilité leur dit qu’ils effrayent. Le réalisme leur dit qu’ils rêvent. Et peu à peu, à force d’être renvoyées à leur propre insuffisance par un appareil qui détient le monopole du sérieux, ces forces cessent de nommer ce qu’elles voulaient, de désigner ce qu’elles voyaient, de décider ce qu’elles cherchaient. Elles n’ont pas été vaincues. Elles ont été engluées. C’est cela la ventouse, non pas l’adversaire qu’on affronte et contre lequel on se constitue, mais la surface molle contre laquelle tout effort s’amortit et toute décision se noie. « Le visqueux sucré est l’idéal du visqueux », prévenait Sartre. La lisière du calme raisonnable, de la retenue responsable, de la politique sans éclats, c’est précisément cette lisière qui fait du PS un obstacle structurel à toute recomposition de la gauche. Non qu’il y résiste. Le visqueux ne résiste jamais. Il aspire, enveloppe et neutralise les élans sans jamais y participer.

Nécessité structurelle

Gardons-nous cependant de céder à un dualisme trop net. Le PS n’est pas un principe mort contre lequel s’agiterait la vie politique. Ce qui persiste en lui n’est pas rien. C’est une histoire réelle, des mobilisations effectives, des conquêtes sociales concrètes, une tradition dans laquelle des millions de personnes ont reconnu quelque chose de leur expérience collective. Ce qui est tragique dans le PS n’est pas qu’il serait mauvais depuis l’origine, ou traître depuis toujours, mais qu’une force qui fut réelle s’est progressivement pétrifiée, que ses formes organisationnelles ont survécu à la dissolution de ce qui leur donnait sens.

Bruno Amable et Stefano Palombarini l’énoncent avec rigueur5. Un bloc social n’est pas un agrégat de groupes partageant les mêmes intérêts objectifs, mais une alliance que la stratégie agrège. Or le PS n’a pas seulement perdu une base. Il a successivement tenté deux blocs sans en consolider aucun. D’abord le bloc de gauche traditionnel, abandonné avec le tournant néolibéral des années 1980. En compensation, le PS a cru se constituer un second bloc autour des classes moyennes supérieures diplômées. Mais ce bloc ne lui appartenait pas. Il s’agrégeait autour d’une stratégie de transition néolibérale que Macron (sorti des rangs mêmes du gouvernement socialiste dont il fut le ministre de l’économie) allait incarner de façon plus directe, plus assumée. En 2017, Macron n’a pas capté un bloc PS constitué. Il en a révélé la nature profonde. Ce bloc n’avait jamais appartenu au PS, mais à une stratégie dont le PS n’était qu’un opérateur provisoire et substituable.

Un appareil sans bloc (une organisation qui n’est plus l’expression organique d’aucun groupe social déterminé mais qui continue de fonctionner par la seule force de son inertie institutionnelle), voilà précisément ce qui produit la viscosité comme nécessité structurelle. Non par accident moral, non par malveillance, mais parce que le PS est devenu une forme sans contenu, contrainte de survivre en absorbant ce qu’elle ne peut plus représenter. Cette survie est entretenue par un écosystème médiatique qui en a besoin, comme l’a montré à Toulouse le rôle de La Dépêche du Midi, empressée de publier des sondages hostiles à la fusion PS-LFI.

Le bilan d’EELV est symétrique et tout aussi révélateur. Les Écologistes ont cru pouvoir occuper le rôle de « trait d’union » de la gauche, position structurellement ingrate qui les a conduits à subir les défections de tous les camps sans bénéficier de la fidélité d’aucun. Parler d’« écolo-bashing » n’est pas faux, mais cela ne dit pas pourquoi un parti qui prétend animer la gauche finit par être abandonné de toutes parts. La réponse tient à la viscosité elle-même. Un espace occupé par un appareil sans bloc ne peut être animé, il peut seulement être absorbé.

La défaite de Toulouse illustre cela dans toute sa brutalité. Carole Delga, présidente de région socialiste, refuse d’appeler à voter pour Piquemal. Ce n’est pas une trahison individuelle mais la démonstration que l’appareil PS, quand il est contraint de choisir entre la solidarité de gauche et la survie de son bloc local choisit invariablement l’appareil. « Carole Delga a une responsabilité dans cette défaite », dit le député Christophe Bex. Et pendant que le PS s’épuise dans la guerre interne à la gauche, il perd Brest, Clermont-Ferrand, Tulle, Cherbourg, des bastions historiques que personne n’a défendus, parce que l’appareil avait d’autres batailles à mener.

Le PS ne peut ni se dissoudre (les intérêts de ses notables y résistent), ni se transformer (il n’a plus de base sociale à transformer), ni s’allier authentiquement avec LFI (cela supposerait de reconnaître que le bloc populaire dont LFI est désormais le représentant organique ne sera plus jamais le sien). Ses dirigeants ne défendent donc plus une stratégie politique au sens propre. Ils défendent un capital accumulé, des titres, des réseaux, des légitimités, des positions dans un champ dont LFI entend précisément transformer les règles. La violence symbolique exercée contre LFI est la forme que prend, dans l’espace du discours légitime, la résistance d’une noblesse d’État qui perçoit confusément mais sûrement que sa reproduction comme groupe dominant est en jeu. L’errance de la carte des accords n’est pas la marque d’un pragmatisme souple. C’est la signature d’un appareil qui ne peut plus produire de ligne parce qu’il n’a plus de base à partir de laquelle en produire une.

La poisse

Le cas Marseille, précisément parce qu’il est une victoire, reste le lieu où la logique apparaît dans toute sa nudité. Gagner sans LFI et présenter immédiatement cette victoire comme une preuve que l’on peut universellement se passer d’elle, c’est exhiber la structure même de la viscosité. Non l’échec qui contraint à reconnaître la nécessité de l’allié, mais le succès qui permet de continuer à le nier. Que cette non-alliance ait été localement rationnelle dans des conditions sociologiques exceptionnelles ne change rien à sa conversion en argument moral universel.

Mais la logique de la lettre volée, que Lacan lit dans Poe, commande ici plus que la rhétorique. Dans le conte, la lettre n’est pas cachée. Elle est déposée en évidence, là où personne ne la cherche, et c’est précisément cette visibilité qui la dérobe au regard. Ce que Lacan en tire, c’est que la lettre arrive toujours à destination, non parce qu’elle atteint son destinataire apparent, mais parce que sa circulation révèle la vérité structurelle de chaque position qu’elle traverse. Chaque détenteur croit la maîtriser et s’en servir comme d’une arme. C’est elle qui le définit et qui expose, à son insu, ce qu’il est.

L’accusation d’antisémitisme a circulé exactement de cette façon. Signal électoral à Marseille, relent insinué par Rossignol, campagne de bout en bout chez Moudenc, résolution solennelle du bureau national du PS : à chaque étape, elle était tenue par quelqu’un qui croyait la diriger contre LFI, en disposer comme d’un instrument. Mais la lettre, en circulant, ne reste pas au service de celui qui l’envoie. Elle produit la vérité de qui la détient. Et ce qu’elle a produit, au terme de sa circulation, c’est la visibilité d’un appareil sans projet autre que sa propre survie, d’une noblesse d’État défendant son capital symbolique sous couvert de vigilance morale, d’une forme politique qui n’a plus d’autre ressource que la disqualification de ce qu’elle ne peut plus représenter.

Il reste à nommer l’ironie finale dans toute sa saveur. En convoquant le mot « visqueux », Rossignol voulait qu’il colle à l’adversaire. Il lui est revenu dessus, et ce retour n’est pas accidentel. Car le procédé du relent a une propriété que ses utilisateurs oublient toujours dans leur empressement à contaminer. Il adhère aux mains de celui qui le manipule autant qu’à ceux qu’il vise. On croit souiller l’autre – on se souille soi-même. La « poisse », c’est précisément cela, ce qui colle sans raison visible, ce dont on ne peut se défaire, une présence qui n’a plus assez de consistance pour être un projet et trop d’inertie institutionnelle pour disparaître.

Si le mot est revenu à son point d’émission, ce n’est pas par ironie du sort. C’est qu’il désigne, plus adéquatement que son usage polémique ne le voulait, la structure même de ce qui l’a produit. Le visqueux ne pouvait décrire que lui-même. Voilà ce qu’est le PS pour la gauche française, non pas parce qu’il serait malveillant, mais parce qu’appareil sans bloc, caste administrative défendant son capital contre la dévaluation, forme historique de la vie politique devenue incapable de se renouveler, il adhère par sa mollesse qui fait ventouse à tout ce qui tente de se constituer à gauche, pèse sur chaque recomposition possible, et finit toujours, invariablement, par préférer une ville perdue à la droite à une gauche qui ne lui appartient plus.

Sartre ne parlait pas de Céline. Il parlait de la revanche de l’institution sur la liberté. Du poids que les morts exercent sur les vivants.

Rossignol voulait dire Mélenchon. Elle a dit le PS.


  1. Vincent Tiberj, La droitisation française. Mythes et réalités, Paris, PUF, 2024.  ↩
  2. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/23/municipales-a-lyon-l-immense-soulagement-de-la-gauche-apres-la-courte-victoire-de-gregory-doucet_6673847_823448.html ↩
  3. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/03/22/municipales-a-marseille-le-maire-sortant-benoit-payan-bat-largement-l-extreme-droite-sans-les-voix-de-lfi_6673829_823448.html ↩
  4. Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, « Tel », éd. corrigée, 1943, p. 670. ↩
  5. Bruno Amable et Stefano Palombarini, Blocs sociaux, conflits et domination. Pour une économie politique néoréaliste, Raison d’agir, 2024 ↩

19.03.2026 à 17:06

Pour une typologie politique du rire

Louis BARCHON

Rire de droite : oppression partout, excuses nulle part Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust ou les vidéos de Minute Papillon, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le […]
Texte intégral (9035 mots)

Rire de droite : oppression partout, excuses nulle part

Au sein de la droite, l’humour est, de manière générale, un moyen de justifier le monde tel qu’il est : que ce soit le cynisme d’un Gaspard Proust1 ou les vidéos de Minute Papillon2, il s’agit de rire jaune d’un monde en déshérence qui aurait perdu le sens du sacré. Cet humour de droite, relevant d’une posture de « vieux con », mêle jugement moral et aigreur pour dénoncer la médiocrité du monde moderne, qu’incarneraient la démocratie, le libéralisme culturel, et les mouvements sociaux. Cette nostalgie réactionnaire à la sauce Houellebecq n’est pas nouvelle : pendant la Révolution française, la presse britannique multipliait les caricatures pour dénoncer ce qu’elle voyait comme un monde qui n’a plus de valeurs.

L’extrême droite va encore plus loin : elle ne se contente pas d’exprimer son mépris pour un monde qu’elle considère contraire à ce qu’elle défend, mais se bat pour pouvoir dire ce qu’elle veut, où elle veut, sans crainte de représailles3. Se vivant comme des rebelles4 qui pourraient rire de tout, ces trolls ont développé leur propre contre-culture, se retrouvant sur les mêmes forums et comptes humoristiques5. Si l’extrême droite ne s’embarrasse pas de limites quant au fait de s’amuser de toutes les horreurs possibles et imaginables, il n’est pas vrai pourtant qu’elle rit de tout : pas à une contradiction près, la droite défend en effet la liberté d’expression pour critiquer ce qu’elle hait… mais aussi le retour du respect des traditions, que ce soit l’autorité du père ou la nation. Se moquer du catholicisme, du pays, de l’armée, de la police, des hommes blancs et de certaines figures tutélaires, n’est pas bienvenu6 : il n’y avait ainsi pas grand monde à droite pour s’amuser de la mort de Quentin Deranque.

Si tu ne ris pas, je ris… Si je ris, prends garde à toi !

En fait, la droite rit surtout de ce qu’elle méprise : la gauche, les femmes, la communauté LGBTQIA+, les étrangers, les minorités raciales, les gens du voyage, les handicapés, les musulmans7, et les juifs. Pour cela, l’image mentale que la droite se fait de ces groupes suffit bien souvent, à elle seule, à la faire rire : pour la droite, le gitan ne vient jamais sans sa roulotte, le juif sans son obsession de l’argent, et le musulman sans son vol à la sauvette.

On pourrait au fond dire que, même quand la droite rigole, elle ne rit pas vraiment : l’humour est en fait surtout une arme. Chez les militants, l’humour sert à échapper à la censure, et permet de déplacer la fenêtre d’Overton en lançant des ballons d’essai. On teste une blague, on regarde qui rigole, et si on provoque trop d’indignation, on pourra toujours dire : « c’était juste pour rire ». Face, je me dédouane de toute responsabilité, pile, je présente la gauche comme incapable de s’amuser8. À ce titre, l’humour noir, qui permet à la gauche de dénoncer ce qu’elle met en humour, n’est, pour la droite, qu’une exagération de ce qu’elle pense vraiment. Lorsqu’un humoriste de droite se moque des homosexuels, ce n’est pas pour critiquer l’homophobie, mais bien pour signifier, auprès d’un auditoire déjà conquis, que ces gens ne sont pas dignes de respect : on rit toujours aux dépens d’autrui.

C’est d’ailleurs à cela que doit finalement servir l’humour : discipliner le corps social en visant continuellement les mêmes individus, afin de les stigmatiser. Ce harcèlement s’incarne particulièrement à travers la fonction paradoxale de l’insulte au sein de la droite, qui consiste principalement à associer sa cible à une catégorie de la population qu’elle juge, par elle-même, risible – les juifs, les femmes, les homosexuels. On se moque de l’autre pour souder le groupe, et on s’assure en même temps qu’il soit à jamais rejeté, et restera à sa place. On comprend ainsi comment, à l’adolescence, la focalisation des insultes sur l’homosexualité et les femmes structure très tôt un imaginaire masculiniste : on empêche ainsi toute expression d’un caractère efféminé dans le groupe, et on oblige à se conformer à la norme virile, au risque sinon de s’exposer au rejet et à la violence physique. Savoir de qui je rigole, comment j’en rigole, pourquoi j’en rigole : c’est toujours une disposition, consciente ou inconsciente, qui dit quelque chose de ce qu’on pense de la société. De ce fait, qui ne rira pas avec les autres s’exposera au risque d’être assimilé à la figure honnie. C’est l’inverse du centre, qui cherche, quant à lui, à faire rire en pensant ne critiquer personne.

Rire centriste : l’art de ne froisser personne

Depuis les changements opérés à l’antenne de France Inter en septembre 2025, une petite musique semble monter parmi le public : « les humoristes de la Matinale ne sont plus drôles »… Face à la chute de l’audimat, des mesures ont d’ailleurs été prises pour essayer de rectifier le tir, sans pour autant réussir à retrouver la formule gagnante incarnée par Guillaume Meurice. Serait-il devenu si difficile de faire rire les gens en 2026 ?

France Inter est en fait confrontée à une contradiction insoluble pour l’humour centriste : comment faire rire sans égratigner personne ? Pour jouer au bouffon du roi, l’humoriste centriste sait qu’il faut surtout éviter de se faire licencier. Il a bien compris que Guillaume Meurice est allé trop loin avec son « nazi sans prépuce ». Il prend donc bien soin d’éviter toute blague qui parle de Gaza. Il sait aussi qu’il faut faire rire le roi, c’est-à-dire, la bourgeoisie macroniste. Pour cela, il faut que ses blagues respectent quatre principes :

  • Le culte de l’harmonie, qui suppose le compromis au détriment du clivage.
  • Un rapport obsessionnel à la réputation, qui amène à vouloir en toute circonstance se respectabiliser.
  • La culture du bon élève, c’est-à-dire la recherche de l’approbation des autorités instituées en respectant des attendus normés.
  • La poursuite de la raison, comprise souvent comme un bon sens qui s’opposerait à « l’irrationalité de la foule »9.

Lorsqu’un centriste fait de l’humour, ou qu’un humoriste cherche à faire rire des centristes, il faut donc : que sa blague évite de cliver, qu’elle ne fâche personne, qu’elle réponde aux attentes du public, et qu’elle véhicule les bonnes valeurs morales de la bourgeoisie libérale. Or, depuis #metoo, le consensus bourgeois en matière d’humour a été rattrapé par la réalité des rapports de genre. On peut apprécier le bon mot, le trait d’esprit, la petite remarque qui vient gratter en dîner mondain – mais quand le « politiquement correct » du féminisme vient empêcher de « rire de tout », comme à la belle époque de « l’esprit Canal », la bourgeoisie libérale, surtout blanche et masculine, est bien désœuvrée. Heureusement, il lui reste les dîners entre potes, les safe spaces de jeunes blancs qu’a offerts la ligue du LOL10, ou les humoristes de droite, pour assouvir leur plaisir coupable : une bonne dose d’humour oppressif… Quitte à glisser, pourquoi pas, un bulletin Bardella.

Sans aller jusque-là, il reste, pour l’humoriste centriste, une recette miracle pour mettre tout le monde d’accord : piquer ceux d’en bas et caresser ceux d’en haut, pour garantir l’ordre et le statu quo. Exit donc les blagues sur les violences policières, et bienvenue aux chroniques sur les trottinettes électriques11.

Est-ce que cet humour, moral chez Sofia Aram, inoffensif chez Lisa Delmoitiez, se réduit pour autant au centre macroniste ? Avec son émission « À l’air libre », Mediapart cultive en effet comme France Inter un sens du sérieux ponctué d’intermèdes humoristiques, qui rencontre les mêmes limites : maintenir sa réputation en faisant de l’humour sans cliver, et en respectant les normes morales d’un public où sont surreprésentés les CSP+, urbains, diplômés du supérieur, travaillant dans le tertiaire. Évoluant dans des espaces sociaux où le discours et les pratiques de consommation sont l’alpha et l’omega de la politique, les jugements moraux y prennent une place prépondérante, notamment sur les réseaux sociaux, où il s’agit souvent d’attribuer les bons ou les mauvais points en fonction d’une vision très idéaliste du monde. On adore un jour une personnalité, puis on la boycotte après qu’elle nous a déçue, on se met à moins aimer ses proches pour des mots maladroits12 ou des consommations jugées « problématiques »13. Cette méfiance généralisée s’explique aussi par la crainte, sincère, du public d’être associé auprès de ses proches à des prises de position « polémiques » : il faut donc absolument éviter qu’une suspicion d’immoralité pèse sur un média, car sinon, il faudra s’en séparer, faute de quoi sa réputation se retrouve entachée, par contamination.

Fort de son air professoral, le centre-gauche ne manque jamais de rappeler à son entourage que telle ou telle personne ne doit plus être suivie car elle aurait dit/fait quelque chose de condamnable, pour l’éternité. Plutôt que de valoriser une perspective matérialiste, qui accepte l’imperfection du monde et valorise l’action collective pour changer les structures de domination, on individualise les problèmes et on cherche à mettre à l’écart ce qui viendrait entacher notre pureté morale. Résultat : chez France Inter, on tire à boulets rouges sur tout ce qui ressemble de près ou de loin à LFI, et chez Mediapart, on s’excuse par avance de défendre des positions proches de la France Insoumise, en énumérant par le menu les excès de Jean-Luc Mélenchon qu’on ne cautionne pas : on sait en effet que les procès d’intention peuvent aller vite au sein de la gauche brahmane14. Il y a cependant un bastion où le centre-gauche s’autorise à rigoler : celui des premiers concernés qui parlent de leur situation. Quand il s’agit de personnes racisées ou queers, l’humour trash – sur le patriarcat, les violences policières, le colonialisme ou les inégalités sociales – redevient permis. De manière très étonnante, le centre-gauche autorise donc des gens plus à gauche que lui à le divertir. Trop soucieux de son image, il vit ainsi, par procuration, un humour radical qu’il se refuse lui-même de pratiquer.

Rire de gauche : ni Dieu, ni maître… ni rien, désormais ?

Dès la Révolution française, la presse satirique de gauche, incarnée par exemple par le Père Duchesne, se délecte de la critique des puissants et de la défense du peuple, contre une presse conservatrice qui multiple les caricatures sur la révolution. Irrévérencieuse et parfois choquante, la gauche a fait de l’humour un vecteur privilégié pour dénoncer les injustices et défendre ses idéaux. Au XIXe siècle, ce style pamphlétaire se retrouve aussi bien dans les écrits philosophiques de Marx que dans les romans de Jules Vallès, les caricatures d’Honoré Daumier ou encore la peinture de Gustave Courbet. Au XXe siècle, elle accompagne encore toutes les luttes sociales. Pour la première moitié du XXe siècle, on peut penser à l’humour acerbe d’Emma Goldman, figure majeure de l’anarchisme aux États-Unis, aux pièces de Bertolt Brecht, ou encore aux numéros du Canard Enchaîné. Pour la seconde moitié du XXe siècle, on pourrait citer la chanson française, de Georges Brassens à Renaud, les humoristes Coluche/Desproges/Bedos15, ou encore la BD post-soixante-huitarde, de Hara Kiri à Charlie Hebdo (première époque) en passant par Siné Hebdo.

Pourquoi, au XXIe siècle, est-il alors devenu si difficile à la gauche d’exister sur le plan de l’humour ? Le cas des Guignols de l’info se propose ici comme un cas d’école. Émission de Canal+ diffusée de 1988 à 2018, Les Guignols de l’info représentait la quintessence de l’humour satirique populaire, avec ses portraits au vitriol de la classe politique française et sa dénonciation sans ambiguïté de l’impérialisme américain. Or, Les Guignols de l’info ont souffert de plein fouet du rachat par Bolloré en 2015, signe de la droitisation du paysage médiatique. À cette censure politique qui a eu raison de l’émission, il faut ajouter la difficulté, pour l’humour de gauche, de s’adapter aux évolutions de la population. Face à un public de plus en plus conscient du sexisme, du racisme et du validisme de la société, force est de constater que la vieille gauche satirique ne s’est pas beaucoup remise en question, se murant parfois dans un humour de boomer16, où le style « vieux con » de la droite s’accompagne d’un mépris à peine dissimulé pour une jeunesse de gauche qu’elle peine à comprendre, et qu’elle accuse, sans se l’avouer, d’être la cause de sa faillite. Enfin, l’inertie croissante de la société française rend difficile l’émergence, hors du champ du stand-up ou de la vidéo en ligne, de figures de l’humour à gauche. Résultat : l’humour de gauche aujourd’hui semble se résumer aux humoristes évincés ou démissionnaires de France Inter (Nicole Ferroni, Pierre-Emmanuel Barré, Guillaume Meurice, Aymeric Lompret), aux humoristes racisés (Waly Dia, Merwane Benlazar, Akim Omiri), et à quelques figures du stand-up reconnues pour leurs prises de position politiques (Audrey Vernon, Blanche Gardin).

Le champ d’expression de la gauche semble donc s’être rétréci à un secteur professionnel qui bénéficie d’une part, d’un public venu chercher de l’humour qui se montre indulgent quant à ce qui est dit, et d’autre part, d’une industrie qui repose sur le fait de faire rire, autant, si ce n’est avant, de parler de politique. On peut élargir la focale jusqu’à cet autre champ d’expression de la gauche : celui des vidéastes en ligne, en particulier ceux qui font de la vulgarisation. Ainsi d’Usul ou de Modiie, qui sur Blast font un travail entre la recherche et le journalisme, des streamers de la Zawa Prod, ou encore de Manon Bril, qui se produit sur scène depuis 2025. Enfin, on peut citer des médias comme Urbania, Climax ou Frustration qui intègrent l’humour à leur critique de gauche. Dans les trois cas cependant, la très forte concurrence rend difficile pour de nouvelles personnalités d’émerger, et les espaces où ces paroles s’expriment ne permettent pas de toucher au-delà d’un cercle assez réduit de sympathisants de gauche diplômés du supérieur. Sur le plan de l’humour comme de la politique, la gauche doit donc réussir à parler aux classes populaires.

L’humour de gauche doit aussi être un humour populaire

Il faudrait d’abord que la gauche sorte d’une posture morale bourgeoise, visant à prescrire les bons ou mauvais comportements. Cette manière professorale et paternaliste d’aborder la politique est contraire à l’aspiration émancipatrice de nombreuses personnes des classes populaires qui ont vécu l’école puis l’entreprise comme des expériences d’infantilisation et de discipline bourgeoise – ce qu’elles sont ; or la gauche éduquée, qui en a bénéficié, a du mal à l’admettre, et à faire la différence entre des expressions rebelles, polémiques, impertinentes, voire de mauvais goût, qui peuvent aussi être l’expression de sensibilités populaires qui choquent la bourgeoisie, et des formules ou comportements réactionnaires qui sont inacceptables. Ainsi, si le terme « connard » a des origines sexistes, personne dans les classes populaires ne l’utilise désormais avec cette connotation-là ; inversement, le terme « pédé » est très fortement associé aux insultes homophobes qui, au sein des classes populaires comme bourgeoises, ne souffrent d’aucune ambiguïté. Dans la continuité de la perspective marxiste de Juliette Farjat sur le langage17, il faut donc davantage s’intéresser, en matière d’humour, aux pratiques langagières qu’à l’étymologie des mots, au vocabulaire ou à la grammaire.

Ensuite, il faudrait que la gauche puisse s’adosser, comme le théorisait Gramsci, à des figures d’intellectuels organiques, c’est-à-dire des individus issus de la classe sociale à laquelle ils s’adressent. De ce fait, favoriser la diversité des parcours de figures de gauche employant l’humour facilitera l’identification et la popularisation du discours humoristique de gauche dans différentes sphères de la société.

Enfin, il faudrait renouer avec la créativité qui a caractérisé la gauche dans sa capacité à dénoncer avec l’humour toutes les formes d’oppression, pour qu’elle puisse s’adapter aux changements de la société. Cela doit passer par l’expression d’une radicalité qui ne peut pas être limitée, dans la forme ou le fond, par la recherche d’une forme de respectabilité. Il y faut une certaine ouverture d’esprit et une acceptation de la diversité qui passe, d’une part, par la confiance accordée à des formes d’expression de gauche qui ne sont pas les siennes, et d’autre part, par la capacité à faire soi-même preuve de recul par rapport à ses propres travers – plus facile à dire qu’à faire.

Les avis très négatifs qu’un film comme Sans filtre18 a reçus de la part des Cahiers du cinéma, La Septième Obsession, Libération ou encore Mediapart, me semblent illustrer ces difficultés – et la prégnance de la mentalité centre-gauche dans la critique cinéphile. Le film a ainsi été accusé d’être grossier, populiste, relevant d’un marxisme au rabais, décrit comme un pamphlet misogyne et même, réactionnaire ! La preuve : les bonnes critiques qu’il a au contraire reçues des Échos, du Parisien, du Figaro ou du Point. Or, ce film est avant tout une attaque en règle contre la bourgeoisie : pointant du doigt les insuffisances du féminisme libéral, se moquant avec méchanceté des incohérences de la bourgeoisie culturelle, dénonçant la violence des rapports de classe, le film est une satire, sans filtre justement, qui se rend accessible parce qu’il ne recherche pas la nuance à tout prix qui sied tant au goût libéral. Il s’autorise à être méchant envers les élites d’une manière qui peut apparaître démagogique par une bourgeoisie qui s’y reconnait un peu, mais qui est tout à fait jouissive pour des classes populaires qui identifient bien là tous les traits de ce qu’elles détestent : le paternalisme, l’hypocrisie, la médiocrité, la superficialité. Sans peur du mauvais goût, le film n’en propose pas moins une lecture à plusieurs niveaux, qui me semble beaucoup plus fine qu’une série comme White Lotus, qui, elle, a beaucoup plu à la critique de la bourgeoisie culturelle – peut-être parce qu’elle n’y est pas représentée ?

Ces œuvres qui assument la conflictualité de classe éclairent la voie pour un art de gauche qui renouerait avec un humour radical : on pourrait citer aussi le film Parasite19, dont la dimension écomarxiste est souvent occultée par la critique bourgeoise ; mais aussi le triptyque À couteaux tirés / Glass Onion / Wake Up Dead Man20, portrait sans cesse réactualisé de la bourgeoisie états-unienne, ou encore la série Severance21, qui raconte l’absurdité du monde du travail.

Bonus états-unien : « left can’t mème » ?

Les trois blocs sociaux qui structurent cette analyse ont été depuis dix ans le champ de bataille de la politique états-unienne en ligne. Avec l’explosion, sur les réseaux sociaux, des contenus humoristiques à visée politique, l’humour a été un levier majeur pour attirer des électeurs et discréditer le camp d’en face. On peut l’illustrer par le souvenir de l’expression « Left can’t meme », utilisée par la galaxie trumpiste en 2016 pour soutenir que la gauche ne savait pas faire des mèmes22 : à l’ère de la bien-pensance, du wokisme, il n’y aurait que la droite qui sache rigoler. Derrière cette notion de « left », les trumpistes faisaient référence, en particulier, au concept de « libs », les liberals qui désignent aux États-Unis un centre qui parle principalement de « questions de société23 » et qui est vu comme moralisateur24.

Ma génération décidera du futur
Ta génération ne sait même pas décider s’ils sont un garçon ou une fille

Et, de fait, on ne peut pas dire que la campagne d’Hillary Clinton ait brillé par un humour décapant et provocateur (« edgy » comme on dit dans l’argot d’internet). Obsédé par la recherche de respectabilité, le centre pratique volontiers la langue de bois et se drape dans un sérieux qui le rendrait « objectif » et « neutre » : à l’inverse donc d’un Donald Trump, dont le style spontané et outrancier détonnait franchement avec celui, calculé, pour ne pas dire artificiel, de Kamala Harris. L’humour de ce centrisme états-unien est assez bien représenté par les blagues inoffensives ou consensuelles, qui sentent bon le showbiz, du Tonight Show de Jimmy Fallon.

Dans un pays où la gauche a été très sévèrement réprimée, en particulier pendant les deux périodes de « Peur rouge » que sont les années 1917-192025 puis 1947-195726, il n’est pas anodin que la droite considère que la « gauche » serait représentée par le centre, qu’incarne l’establishment démocrate. Or, la gauche, aux États-Unis comme ailleurs, a toujours su manier la satire pour dénoncer les traditions, la religion et le capitalisme. Rien que parmi les soutiens déclarés à Bernie Sanders, on trouve des personnalités aussi variées que le documentariste Michael Moore, les présentateurs Trevor Noah et Jon Stewart, l’influenceur Hasan Piker, le journaliste Nathan Robinson, le philosophe Slavoj Žižek et le réalisateur Adam McKay. Leur point commun ? Tous, à leur niveau, utilisent l’humour pour promouvoir leurs idées.

En la matière, Zohran Mamdani, maire fraîchement élu de New York, a révélé tout au long de sa campagne son sens inimitable de la répartie et de l’autodérision. En plus de le rendre sympathique et de déstabiliser ses adversaires, son humour lui permet d’accroître son audience et d’encourager les gens à s’engager politiquement. Signe des temps : aujourd’hui, plus personne ne dit « left can’t meme », et la figure du « chud », caricature du républicain frustré qui vit seul chez sa mère, devient de plus en plus populaire dans les représentations humoristiques en ligne27. La gauche états-unienne a toujours utilisé l’humour pour rendre son discours accessible et en même temps susciter l’indignation contre les élites politiques et économiques : en 2025, face au deuxième mandat de Trump, la gauche est ainsi apparue pour une part croissante de la population comme le camp qui défie le pouvoir par le rire, ne serait-ce que parce que Trump poursuit sans vergogne tous ceux qui continuent à se moquer de lui.

L’humour n’est donc évidemment pas neutre : il est éminemment politique. Plutôt que de rechercher l’approbation du centre, et de sa machine médiatique à créer de la respectabilité, il faut que la gauche assume sa dimension conflictuelle, y compris par l’humour, contre la bourgeoisie et les oppresseurs de tous bords. Le riche homme blanc occidental, qui pouvait rire impunément « de tout » – entendre : des noirs, des arabes, des juifs, des femmes et des handicapés – doit composer aujourd’hui avec les critiques que les minorités, longtemps mises à l’écart de l’espace public, peuvent lui adresser. S’il souhaite donc rire de tout, qu’il commence par lui-même : lorsqu’on parlera des privilèges qu’il tire d’une société patriarcale, capitaliste et impérialiste… il en rira peut-être ; mais comme Donald Trump : jaune.

Pour prolonger


  1. Si ses prises de position politiques, sa soirée avec Valeurs actuelles ou encore sa chronique sur Europe 1 période Bolloré ne suffisent pas à attester sa position à droite de l’échiquier politique, on peut se référer à sa chronique sur Europe 1 « Sonia Mabrouk pas là ? C’est parce qu’elle a interviewé Bompard hier c’est ça ? », le 13 février 2024 ↩
  2. Par exemple sur YouTube la vidéo #38 La grève (… synaptique!!), 14 novembre 2012 ↩
  3. Y compris sans crainte d’être critiqué, ce qui pourtant revient à nier la liberté d’expression des gens qui pensent différemment, comme le montre bien Thomas Hochmann dans « On ne peut plus rien dire… ». Liberté d’expression : le grand détournement (Anamosa, 2025). ↩
  4. Comme l’analyse Pablo Stefanoni dans La rébellion est-elle pensée à droite ? (La Découverte, 2022). ↩
  5. La chercheuse Marion Jacquet-Vaillant a ainsi montré, à travers sa cartographie de l’extrême droite sur X, la place des comptes humoristiques comme carrefour entre les différentes mouvances de l’extrême droite. Sur ce sujet, voir l’émission d’Au Poste « Extrême droite : la fabrique des followers » (16 décembre 2025). ↩
  6. Il faut évoquer ici l’exception notable du courant libertarien, qui se targue, à travers un humour « amoral » et sans limites, d’être le seul à vraiment défendre la liberté absolue. ↩
  7. On ne peut manquer de voir comment, de manière troublante, après les attentats et la disparition des personnalités de gauche à Charlie Hebdo (Cabu, Charb, Tignous…), ce journal s’est droitisé, au point de ne s’attaquer désormais qu’aux cibles de l’extrême droite, épargnant par là même le vieil homme blanc occidental auquel ressemble de plus en plus sa rédaction. ↩
  8. Cet usage politique de l’humour a été analysé par Pierre Plottu et Maxime Macé dans Pop fascisme. Comment l’extrême droite a gagné la bataille culturelle sur internet (éditions divergences, 2024). ↩
  9. On remarquera que ces quatre dispositions se manifestent dans la volonté répétée du PS ou de la CFDT de se faire bien voir par la presse et les partis pro-patronaux, plutôt que de rejoindre la stratégie « irresponsable » et « clivante » de la France Insoumise et de la CGT, qui n’ont pas peur de parler de lutte des classes. Cela me semble symptomatique d’une morale « chrétienne-démocrate » hostile au marxisme. ↩
  10. Groupe Facebook qui, de 2010 à 2019, a rassemblé plusieurs personnalités du monde de l’information, plutôt affiliées à des médias centristes. Sous couvert d’être un groupe à caractère « humoristique », il a été accusé d’être à l’origine de plusieurs campagnes de cyberharcèlement, en particulier à caractère sexiste. ↩
  11. Quand on écoute France Inter, on se demande parfois si les chroniqueurs ont conscience que le monde se ne résume pas aux métropoles françaises, et singulièrement à Paris. L’entre-soi cultivé à l’antenne et l’importance des blagues classistes et dénigrant la campagne laissent supposer le contraire. ↩
  12. On peut supposer que l’absence d’écriture inclusive dans cet article aura généré chez certain·es (sauf ici) un certain embarras moral. ↩
  13. On pensera à la sévérité avec laquelle la bourgeoisie de gauche juge les classes populaires pour leur consommation de Nutella, à base d’huile de palme, tandis qu’elle se contente d’une honte rentrée quand il s’agit de dénoncer les voyages en avion. ↩
  14. Concept développé par Thomas Piketty dans son ouvrage Capital et idéologie (Seuil, 2019), qui renvoie au glissement, depuis les années 2000, de la gauche vers une classe d’éduqués du supérieur, et aux professions associées, au détriment d’une gauche des classes populaires, qui se mure dans l’abstention. Voir l’article (en accès libre) du Grand Continent paru en 2018 ↩
  15. Que la droite aime tant mobiliser pour dire que la liberté d’expression est révolue, oubliant sciemment de rappeler l’opinion politique de ces humoristes. ↩
  16. Une fois la gênance passée, la lecture de vieux numéros de Fluide glacial n’échappe pas à la formule rituelle : ça a mal vieilli. ↩
  17. Dans Le langage de la vie réelle. Pour une philosophie critique des pratiques langagières (éditions sociales, 2024). ↩
  18. Triangle of sadness, film de Ruben Östlund sorti en 2022. ↩
  19. Bong Joon-ho, 2019. ↩
  20. Ryan Johnson : respectivement 2019, 2022, 2025. ↩
  21. Sortie en 2022, toujours en cours. ↩
  22. Les mèmes sont des figures (phrases, vidéos, images…) reprises et diffusées de manière virale sur internet, le plus souvent à des fins humoristiques. ↩
  23. Pour se distinguer d’une gauche marxiste qu’ils voient comme un épouvantail, le centre adore parler de « sociétal », c’est-à-dire de luttes dont il retire tout enjeu social pour n’en garder que la dimension identitaire, soluble dans le capitalisme. À croire que dans le féminisme, l’antiracisme et l’antivalidisme, les enjeux sociaux ne seraient pas intrinsèquement liés aux enjeux culturels… ↩
  24. Il est cependant frappant que de nombreux mèmes de la droite reposent principalement sur la dénonciation d’une décadence morale des États-Unis que représenterait la propagation d’une « idéologie woke ». ↩
  25. Très forte répression des mouvements anti-guerre, puis de l’extrême gauche, pour son soutien à la révolution bolchevique. ↩
  26. Début de la guerre froide et période du maccarthysme, du nom du sénateur américain qui a encouragé la chasse des communistes, réels ou supposés, au sein des institutions américaines. ↩
  27. C’est ce qu’Adam Aleksic, un linguiste américain spécialisé dans l’analyse du langage sur internet, a observé depuis novembre 2025. ↩

17.03.2026 à 14:45

Le capitalisme fossile contre le droit des peuples – Entretien avec Emma Fourreau

Vivian PETIT

De quelle façon interprétez-vous les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ? Plusieurs interprétations sont fréquemment mentionnées, qu’il s’agisse des questions sécuritaires et de se protéger face à la Russie, de l’extraction de pétrole, de l’accès aux terres rares, du contrôle des routes maritimes dans un contexte de fonte de la banquise, etc. Il […]
Texte intégral (6385 mots)

De quelle façon interprétez-vous les menaces d’annexion du Groenland par les États-Unis ? Plusieurs interprétations sont fréquemment mentionnées, qu’il s’agisse des questions sécuritaires et de se protéger face à la Russie, de l’extraction de pétrole, de l’accès aux terres rares, du contrôle des routes maritimes dans un contexte de fonte de la banquise, etc.

Il faut d’abord rappeler que l’intérêt de Donald Trump envers le Groenland ne date pas de ces derniers mois. Depuis plusieurs années, il prononce des discours et propos véhéments qui laissent entendre sa volonté impérialiste de s’emparer du Groenland. Officiellement, selon Donald Trump, il s’agit de raisons de sécurité nationale pour les États-Unis. Le Groenland occupe une position stratégique dans le Grand Nord, en termes de défense mais aussi de commerce. Mais on sait aussi que ce sont surtout les ressources naturelles minières qu’on trouve au Groenland qui l’intéressent. Il y a plusieurs raisons à la démarche néo-coloniale de Donald Trump mais à mon sens l’accès aux ressources est la principale. Il y a de l’or, du pétrole, du gaz, de l’uranium, du graphite. C’est une terre extrêmement riche en ressources minières, qui suscite toutes les convoitises dans un contexte de compétition à l’échelle internationale, notamment avec la Chine, pour s’emparer de ces ressources et pour les exploiter. On sait aussi que l’exploitation de ces ressources est favorisée par la fonte progressive des glaces, qui ouvre également de nouvelles routes commerciales. Ça fait donc un moment que l’Arctique est soumise à l’appétit des impérialistes, mais les menaces se sont dramatiquement intensifiées.

Donald Trump affirmait encore récemment que la situation serait réglée d’ici quelques mois et qu’il n’excluait pas l’usage de la force militaire pour s’emparer du Groenland. De manière générale, on constate un recours grandissant à la force et à la coercition, au mépris du droit international, pour s’emparer des ressources.

Au-delà de la question du Groenland, la politique états-unienne est coloniale et impérialiste. On le voit avec la situation au Venezuela, où ce qui intéresse Trump n’est évidemment pas la démocratie mais le pétrole, comme lui et son administration l’ont d’ailleurs volontiers admis.

Il s’agit de faire primer la perpétuation du capitalisme fossile sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Pour nous, ce principe, le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, vaut pour le Groenland, une terre colonisée par le Danemark aujourd’hui engagée dans un processus et une volonté de décolonisation. Une écrasante majorité des Groenlandais s’est prononcée pour l’indépendance et récemment contre l’adhésion aux États-Unis. 85 % des Groenlandais ne souhaitent pas devenir des citoyens étasuniens.

Pensez-vous que la politique menée par Donald Trump caractérise une rupture voire une différence de nature entre la politique impérialiste qu’il mène et celle de ses prédécesseurs ? Ou la rupture se situe-t-elle essentiellement dans le ton et l’attitude vis-à-vis des médias ?

Effectivement, Trump se situe dans une continuité de l’impérialisme états-unien. Ce qui choque, c’est que cet interventionnisme est aujourd’hui pleinement assumé et verbalisé de manière grossière.  Trump tient des propos brutaux et outranciers, mais sa politique s’inscrit dans une visée stratégique : le renforcement de l’hyperpuissance étasunienne face à la Chine et la défense des intérêts du capitalisme fossile.

Comment est-ce qu’on peut expliquer une telle agressivité et sa volonté d’humilier le Danemark, alors même qu’on considère parfois cet État comme la principale puissance pro-américaine au sein de l’Union européenne ? C’est par exemple à partir du Danemark que les Européens sont espionnés par la NSA… Si l’on regarde le nombre de leurs bases militaires sur le territoire danois, il semblerait aussi que les États-Unis n’aient pas besoin de proférer de telles menaces pour avoir accès aux ressources.

On voit que Trump ne veut même plus s’embarrasser de la nécessité d’entretenir de bonnes relations avec l’Europe. Donald Trump méprise les Européens, il les considère comme lâches, faibles et incapables de s’opposer, précisément parce que les Européens sont gratuitement à sa botte. C’est la fin pour les Danois, et pour les Européens en général, de l’illusion selon laquelle nous serions des partenaires respectés par les États-Unis. Nous sommes très faibles sur la scène diplomatique, parce que nous avons choisi de l’être, nous nous sommes délibérément alignés sur une politique atlantiste sans jamais engager de rapport de force avec Donald Trump. S’il se permet de s’en prendre ainsi au Groenland, c’est parce qu’on a laissé faire sur tous les autres sujets. Je pense notamment au génocide en Palestine, avec les États-Unis qui sont les principaux alliés d’Israël. Les États européens n’ont rien dit à propos du génocide en Palestine, ils n’ont adopté aucune sanction, ni contre Israël ni contre les États-Unis. Quand les États-Unis ont kidnappé Maduro et son épouse, les réactions ont été soit inexistantes, soit très faibles. Et c’est précisément ce refus de condamner, de tenir tête et d’engager de rapport de force en usant d’instruments notamment économiques qui fait que cette politique impérialiste arrive à nos portes.

Que pensez-vous des analyses d’Emmanuel Todd qui, comme beaucoup, considère les États-Unis comme un Empire déclinant, ce qui expliquerait la mise en scène d’une agressivité dont ils n’ont pas besoin pour obtenir ce qu’ils souhaitent de leurs alliés, ou des batailles qu’ils sont sûrs de gagner face à des adversaires faibles ?

C’est possible. En tout cas, on constate effectivement que la volonté première n’est pas de négocier, parce que les entreprises américaines pourraient très facilement obtenir des permis d’exploitation pour avoir accès aux terres rares. Je ne pense pas que le Danemark aurait résisté. Il y a eu une volonté de s’emparer du territoire sans s’embarrasser de diplomatie, en considérant qu’il n’y aurait aucune opposition concrète de la part des Européens. C’est donc à nous de démontrer que Donald Trump se trompe sur ce point-là. Même si c’est hypocrite de réagir quand ça touche le Groenland et de ne rien dire quand ça affecte les autres pays – et ça va continuer de toucher d’autres pays, que ce soit au Moyen-Orient, en Amérique latine, etc.

D’ailleurs, comment interprétez-vous l’envoi de troupes danoises et européennes au Groenland ? Est-ce un acte contre les menaces américaines, ou une présence contre la Russie, qui convient à Trump et serait presque ce qu’il cherchait à obtenir ?

C’est toute l’hypocrisie de l’Union européenne. Il est fou de voir que lorsque des textes sur l’Arctique sont votés au Parlement européen, on désigne systématiquement les Russes et les Chinois comme menaces, mais on se garde de mentionner les États-Unis, alors que ce sont tout de même eux qui verbalisent le plus leur intérêt et leur agressivité envers le Groenland. Quand j’étais rapportrice en juillet 2025 d’une résolution sur l’accord de pêche entre l’Union européenne et le Groenland, j’avais proposé des amendements pour condamner l’impérialisme états-unien et les déclarations de Trump. Ces amendements ont été massivement rejetés par le Parlement européen. Il y a donc une omerta à propos des États-Unis de manière générale. C’est la même chose dans l’envoi de soldats au Groenland, qui est est justifié officiellement par l’inquiétude vis-à-vis de la Chine et de la Russie. Il n’est pas énoncé clairement que ce déploiement répond aux menaces de Trump et des États- Unis.

Mais est-ce que c’est vraiment envisagé comme une réponse aux menaces de Trump ? Lorsque Trump ironise auprès des journalistes à bord de son avion, en affirmant que le Danemark serait uniquement capable d’envoyer un chien et un traîneau au Groenland, il est-lui même ambigu dans ses propos : on ne sait pas s’il appuie sur le fait que le Danemark ne pourrait pas résister aux États-Unis, ou s’il y justifie la présence militaire américaine contre la Chine et la Russie en affirmant que la participation européenne à cette politique sécuritaire est insuffisante. La défense européenne est parfois présentée comme liée à une quête d’indépendance vis-à-vis des États-Unis, mais en réalité elle répond souvent à leurs exigences. C’est la même chose à propos de l’Ukraine, il est probable que le fait de voir les Européens prendre le relais du soutien militaire contre la Russie convienne tout à fait aux États-Unis.

Les balbutiements d’une défense européenne ont toujours été pensés comme un alignement sur les États-Unis, y compris lorsqu’on parle de l’achat d’armes, qui n’est même pas conditionné au fait que les armes soient produites en Europe par des entreprises européennes. Puisque la défense européenne pourrait reposer sur l’acquisition d’armes états-uniennes et alimenter leur complexe militaro-industriel, on comprend tout de suite qu’il ne s’agit pas de définir une politique indépendante des États-Unis, mais bien de prolonger notre alignement atlantiste. Si les Européens souhaitaient réellement être indépendants sur la scène internationale et en matière de défense, il y aurait des conditions très strictes et claires, qui n’existent pas aujourd’hui.

Et concrètement, quelles mesures européennes défendez-vous face aux États-Unis ?

La première chose à faire est de geler la ratification de l’accord commercial entre les États-Unis et l’Union européenne en signifiant qu’on ne ratifiera pas cet accord tant que Trump continuera de bafouer le droit international et la souveraineté des peuples dans le monde, au Groenland, mais pas seulement… Il existe aussi un instrument anti-coercition au niveau de l’Union européenne, qui permettrait de mettre en place des restrictions vis-à-vis du commerce, des investissements, des financements. Il faut engager le seul rapport de force que Trump comprend, c’est-à-dire sur le terrain économique.

Trump n’a évidemment rien à faire des condamnations morales, et d’une manière générale les relations internationales ne se situent pas au niveau de la morale. Il faut donc taper au portefeuille si l’on veut engager un rapport de force. Quand Trump veut lancer une guerre commerciale contre la France ou l’Union européenne, il ne faut pas trembler et se donner les moyens de ne pas céder face au chantage économique. C’est surtout une question de courage, puisqu’on parle tout de même de l’Union européenne, qui est le principal pôle commercial mondial.

Évidemment tout ça pose au niveau européen la question de savoir comment on bâtit son indépendance vis-à-vis des États-Unis. Il y a l’indépendance sur la scène internationale, et l’on tient au non-alignement, mais aussi la question de la relocalisation de la production en France et dans l’Union européenne pour que les sanctions états-uniennes nous impactent le moins possible. Il faut être capable de consommer ce qu’on produit sur le sol européen. C’est aussi pour cela que la France insoumise a proposé un plan avec des mesures à mettre en place dans le contexte d’une possible guerre commerciale, structuré autour du protectionnisme solidaire et de la bifurcation écologique qui, seuls, permettront de sortir de l’affrontement économique généralisé et de garantir notre souveraineté industrielle, alimentaire ou encore numérique.

Au sein du Parlement européen, les clivages sur ces questions vous semblent uniquement politiques ou aussi nationaux ?

De manière générale, on voit une tendance à ne condamner que certains pays du monde. Il n’y a jamais de résolutions contre les États-Unis, contre Israël, contre les Émirats arabes unis. On voit bien que tout un tas de pays n’est pas concerné par les résolutions d’urgence sur les droits humains alors que ce sont des pays qui présentent des cas flagrants de violation de ces droits. La majorité qui s’oppose aux sanctions contre ces pays est tellement claire qu’on voit qu’il s’agit plutôt d’un clivage politique. Quand on propose une résolution pour condamner Israël, il n’y a très souvent que le groupe The Left qui la soutient. L’alignement atlantiste concerne la droite mais aussi la gauche en dehors de notre groupe, The Left.

Vous n’observez pour l’instant pas de fractures au sein des groupes politiques en fonction des intérêts des différents capitalismes nationaux ?

On verra peut-être un micro-sursaut européen, ce sera à suivre dans l’étude des prochains textes. Mais ce n’est pas le cas à l’heure actuelle. C’est surtout politique, par exemple mon amendement pour condamner l’impérialisme de Trump au Groenland n’a pas été voté par les Verts.

Que pensez-vous de la proposition de Jean-Luc Mélenchon de faire voter au Parlement européen la reconnaissance du Groenland comme territoire européen ?

Il s’agit surtout de savoir comment on réagit concrètement à l’agressivité de Trump. On parle d’un processus à long terme, mais la question est aussi de savoir quels instruments nous mettons en place dès maintenant pour empêcher une annexion, par la force ou non, de Trump sur le Groenland. Ensuite, il faut rappeler notre attachement à la primauté du droit à l’autodétermination des peuples. C’est aux Groenlandais de décider pour leur territoire. Et l’on voit bien dans les récentes déclarations que les Groenlandais se sentent plus proches de l’Europe que des États-Unis. Alors si c’est une volonté des Groenlandais de passer de territoire associé à territoire européen, que cette volonté soit entendue et soutenue politiquement. Mais c’est évidemment aux Groenlandais en premier lieu de décider.

Ce ne sont pas eux qui décideront en premier lieu si c’est d’abord le Parlement européen qui vote cela…

C’est pour cela que je dis qu’il faut que ce soit d’abord une volonté exprimée par les Groenlandais, et certaines expressions semblent déjà se diriger en ce sens. Lors des manifestations anti-Trump, beaucoup de Groenlandais·es ont affirmé se sentir plus proches des Européens, y compris du Danemark, que des États-Unis.

Vous participez au Conseil Nordique et au Conseil de l’Arctique en tant que représentante de l’Union Européenne. Quel est votre rôle au sein de ces conseils ?

Je n’ai pas de rôle actif au sein du Conseil de l’Arctique et du Conseil Nordique, je fais partie d’une délégation du Parlement européen qui travaille avec des pays européens qui ne font pas partie de l’UE.. Il y a parmi ces pays la Norvège et l’Islande.

C’est donc au sein de cette délégation que j’effectue  des déplacements en Arctique. Ces réunions permettent de parler de la protection des écosystèmes arctiques, mais évidemment aussi des enjeux géopolitiques. Je représente donc l’Union européenne dans ce cadre, c’est surtout un rôle d’écoute. Nous intervenons si l’on nous demande de le faire, mais nous ne sommes pas officiellement membres de ces instances. J’étais par exemple en Norvège pour représenter l’Union européenne au sein de la réunion des parlementaires de l’Arctique, qui réunissait à la fois des représentants des peuples autochtones mais aussi des représentants des différents pays arctiques, exceptée la Russie, puisqu’il y a une rupture des relations, ce qui est un problème d’un point de vue scientifique. Au niveau de la coopération scientifique on a besoin des données du côté russe, puisque cela représente une grande partie de l’Arctique.

La coopération scientifique entre États est rarement une question neutre. Il existe parfois une porosité entre la géologie et la physique d’une part et la prospection d’autre part, comme entre nombre de « sciences appliquées » et la recherche militaire…

Oui, mais n’oublions pas que nous sommes guidés par l’impératif de lutter contre le dérèglement climatique, et nous avons pour cela besoin de rassembler les données disponibles par-delà les lignes de fracture géopolitiques. Ce n’est pas moi qui le dis, mais les scientifiques qui travaillent en Arctique, qui déplorent le manque de données depuis qu’ils ne coopèrent plus avec des chercheurs russes. C’est tout de même un enjeu important qui est soulevé par ces scientifiques, qui sont des scientifiques d‘origine samie ou du nord de l’Europe, qui ne sont absolument pas pro-russes, et avec qui on ne discute d’ailleurs pas de cela, mais de leur travail sur le réchauffement climatique et de la nécessité d’avoir accès aux informations. En ce qui concerne le peuple sami, le dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, il y a aussi un problème lié au fait que les 4 000 Samis qui sont en Russie n’ont plus de contact avec les Samis norvégiens, finlandais et suédois. Ça pose un problème pour les Samis qui avaient des liens forts avec les Samis russes et qui maintenant n’en ont plus beaucoup.

La responsabilité n’est pas seulement européenne. Il y a aussi une politique coloniale interne à la Fédération de Russie, un contrôle des peuples autochtones et l’obligation légale d’être étiqueté comme « agent étranger » pour une organisation qui reçoit un financement extérieur. Cette loi a beaucoup touché les peuples autochtones qui avaient noué des relations à l’extérieur du territoire russe.

Oui, c’est multifactoriel et lié aux tensions globales dans la région.

Pour en revenir au Conseil de l’Arctique, que pensez-vous de la critique qui est souvent faite, le décrivant comme une instance fermée à laquelle il faudrait opposer une gouvernance plus large au nom du bien commun ? L’argument, invoqué notamment par certains États qui souhaitent avoir voix au chapitre, étant que les enjeux écologiques à cet endroit du monde, comme les tensions militaires qui s’y développent, ont des répercussions sur la planète entière.

Je peux comprendre la volonté de rester entre pays de l’Arctique. Il faut à chaque fois voir au nom de quoi et dans quel but est proposé l’élargissement. Par exemple, il a été proposé au Parlement européen d’inclure l’Ukraine dans le Conseil de l’Arctique. Je n’en comprends pas la pertinence. Étant donné qu’il s’agit d’une région du monde extrêmement sensible je comprends la frilosité des membres du Conseil de l’Arctique vis-à-vis d’un élargissement qui n’aurait pas toujours un sens, sachant que les enjeux sont extrêmement forts et que la plupart des acteurs ne s’en soucient absolument pas. La majorité des acteurs ne se soucie pas du respect des droits des peuples autochtones et de l’environnement arctique alors qu’on parle d’une région du monde qui se réchauffe quatre fois plus vite que le reste du globe, et qui est soumise à des appétits capitalistes et industriels extrêmement forts. Je pense au deep sea mining, l’exploitation minière des fonds marins, et à la politique extractiviste de manière générale. Alors, je peux comprendre la méfiance par rapport à la multiplication des acteurs, qui ne sont pas là pour protéger l’Arctique ou pour proposer un traité international à l’image de ce qui est appliqué en Antarctique.

Vous parliez tout à l’heure des accords de pêche entre l’Union européenne et le Groenland. Pourquoi considérez-vous qu’il faut les défendre ?

De manière générale je suis opposée aux accords de pêche entre l’Union européenne et d’autres régions du monde, parce que ce sont souvent des accords néo-coloniaux qui visent à piller les ressources d’autres pays. C’est notamment le cas en Afrique de l’Ouest, où l’on envoie des navires pour rafler les petits poissons pélagiques dans le but d’en faire de la farine animale ou de nourrir les animaux d’élevage ou domestiques, alors que ces petits poissons pélagiques sont un maillon essentiel dans l’économie locale, avec une consommation humaine. Je vote donc systématiquement contre tous ces accords de pêche, qui sont des accords de libre-échange néocoloniaux. En revanche, en ce qui concerne l’accord de pêche et le Groenland, avant de me positionner j’ai évidement auditionné tout un ensemble d’organisations au Groenland, notamment l’association des pêcheurs et des chasseurs au Groenland, qui sont favorables à cet accord de pêche. Alors, je n’ai pas de raison de m’y opposer, si les Groenlandais y sont favorables, puisque ce n’est pas un accord en défaveur du Groenland. C’est un accord équitable, qui encourage par ailleurs la recherche scientifique pour protéger les espèces de poisson. Je considère que les points positifs sont nombreux bien que j’aie aussi souligné les points négatifs dans mon rapport, comme la surexploitation de certaines populations de poisson.

On parle beaucoup à gauche, et à juste titre, des volontés impérialistes et de la politique anti-écologique des États-Unis. N’est-ce pas passer un peu vite sur l’extractivisme et l’impérialisme des États européens ?

Absolument. L’Union européenne se lance aussi dans une politique extractiviste. Le Critical Raw Materials Act est entré en vigueur en mai 2024 et dessine la stratégie européenne pour s’approvisionner en matières premières critiques, et ainsi concurrencer la Chine. Je soutiens évidemment la volonté d’être indépendant en matière énergétique, mais le problème est que l’Union européenne a dressé une liste de sites miniers stratégiques, et on retrouve dans cette liste des mines implantées en territoire sami. C’est là que cela devient problématique, et qu’on entre dans le colonialisme vert, parce qu’au nom de la transition énergétique on va saccager des environnements locaux et voler des terres au dernier peuple autochtone reconnu d’Europe, alors qu’on parle des Sami, qui respectent l’environnement, qui vivent en harmonie avec les écosystèmes.

Ce n’est pas à eux de payer le prix de la transition énergétique et des conséquences du dérèglement climatique, qui n’est pas de leur fait mais de celui des Occidentaux. Je suis donc allée participer à la grande mobilisation à Repparfjord contre un projet de mine de cuivre, que l’Union européenne soutient alors même qu’il prévoit le rejet des déchets de la mine dans le fjord, ce qui est interdit dans l’UE. On ne peut pas rejeter des déchets miniers dans les fjords au sein de l’Union européenne, mais on va financer cela en Norvège, c’est totalement hypocrite. Ce projet relève de l’écocide et prévoit de saccager les terres alentour alors qu’il s’agit d’une zone de pâturage pour les rennes des Samis. Je considère qu’on ne peut pas prendre des décisions à la place des Samis et qu’il faut les consulter, et en l’occurrence le message est très clair. Ils ne veulent pas de ce projet minier et il existe d’autres sites, en dehors des terres samies, qui pourraient être exploités. On ne devrait pas toucher aux terres samies si le peuple autochtone n’est pas d’accord.

Cette décision relève d’une politique de plus en plus extractiviste. Pourtant, l’impératif est de voir comment on peut recycler mais aussi réduire drastiquement les besoins. On ne peut pas continuer à ce rythme, ni aller vers une intensification de la politique extractive. C’est parce que le chemin que prend l’Union européenne est l’inverse de ce qu’il faudrait faire que je soutiens les mobilisations des Samis, qui concernent les mines mais aussi certains projets éoliens qui, comme par hasard, sont à chaque fois installés en territoire sami.

Il est évident que toute question peut être instrumentalisée, que ce soit dans le cadre du projet d’une mine « verte » sur les terres samies, ou des tentatives d’instrumentalisation des représentants des peuples autochtones à des fins géopolitiques, à commencer par l’Union européenne qui organise des conférences à ce sujet pour concurrencer le Conseil de l’Arctique et mieux défendre ses propres intérêts économiques. Quelle est votre réflexion sur les manières dont on peut articuler les questions écologiques à la lutte contre le colonialisme et l’impérialisme ?

Ce sont des articulations qui existent et qui sont fortes dans les mobilisations. Par exemple, le blocage de la mine de Nussir en Norvège était le fruit d’une alliance entre les peuples autochtones, notamment des jeunes, des pêcheurs et des éleveurs de rennes samis, mais aussi des organisations écologistes de Norvège. La jonction se fait très facilement, avec des mots d’ordre communs, justement en dénonçant le colonialisme vert, ce qui permet d’articuler anticolonialisme et écologie.

Cela dit, effectivement, l’Union européenne peut, comme vous le disiez, instrumentaliser les Samis. Mais c’est très visible. Je me suis par exemple rendue à un événement organisé par la Commission européenne dans le nord de la Finlande, dont l’intitulé prétendait inclure les peuples autochtones. Mais en se rendant sur place on comprend qu’il ne s’agit que d’une façade. Quand un jeune sami a pris la parole pour dénoncer le projet de mine à Reppajford, la représentante de la Commission européenne a aussitôt pris le micro en disant « je ne peux pas vous laisser dire ça ». Il ne s’agissait pas d’entrer dans le débat, mais de censurer la personne en disant qu’elle mentait. Évidemment la personne ne mentait pas, mais la censure contre la voix des Samis était immédiate. On voit bien qu’au-delà de ce qui est proclamé, l’Union européenne n’intègre pas la parole des Samis dans le processus de décision. C’est aussi sur cela qu’on travaille, savoir comment on peut faire entendre la voix des Samis, mais aussi qu’elle soit impliquée dans le processus de décision au sein de l’Union européenne, puisque évidemment de nombreux projets européens les concernent. Ils doivent donc avoir un rôle décisionnaire. Ce n’est pas le cas aujourd’hui mais on y travaille.

Vous aviez à juste titre soutenu Paul Watson, militant écologiste fondateur de Sea Shepherd, lorsqu’il était incarcéré par le Danemark au Groenland et menacé d’extradition vers le Japon en raison des actions qu’il y avait menées contre la chasse à la baleine. Le Danemark a heureusement refusé la demande d’extradition et il a été libéré après cinq mois de détention. Maintenant qu’il est de nouveau libre de s’exprimer, ses déclarations suscitent fréquemment des polémiques : il y a quelques mois, des militants se sont notamment opposés à son invitation à la Fête de l’humanité, lui reprochant ses déclarations passées contre l’immigration, la surnatalité supposée des immigrés et son attribution de l’écocide au « virus humain ». Quel regard portez-vous sur cette polémique et les critiques envers Paul Watson, considéré par certains comme l’incarnation d’une écologie misanthrope, voire raciste ?

Comme vous l’avez souligné, il y a là deux enjeux très différents qui méritent d’être distingués. D’une part, on trouve derrière l’incarcération de Paul Watson la question centrale de la criminalisation du militantisme environnemental dans le monde. Exiger la libération de Paul Watson était une manière de défendre et de revendiquer la protection des activistes écologistes, dont on voit qu’ils sont les cibles prioritaires de nombreux gouvernements et des élites économiques, au point parfois d’être assassinés pour leurs engagements. Il s’agissait donc de dire qu’on ne peut pas jeter quelqu’un en prison parce qu’il défend les baleines.

D’autre part, il est évident que nous nous opposons à certaines anciennes déclarations comme à des propos récents tenus par Paul Watson, et que nous réaffirmons notre attachement à une écologie indissociable des luttes antiracistes, anti-impérialistes, décoloniales. Quand Paul Watson déclare par exemple qu’il se fiche de savoir si les écologistes sont de gauche ou de droite, c’est évidemment une vision que je ne partage pas : il faut inscrire la lutte écologique dans une perspective intersectionnelle, car on sait que les dynamiques d’oppression s’alimentent les unes les autres et qu’on ne peut scinder les combats. Les premières victimes du dérèglement climatique sont bien sûr les plus précaires, mais d’autant plus lorsque ce sont des femmes ou des personnes racisées. La lutte environnementale est une lutte antiraciste, c’est une faute politique et morale de prétendre le contraire.

Connaissant votre engagement à ce sujet, je m’en voudrais de terminer cet entretien sans vous demander de dire quelques mots de la Palestine, dont la bande de Gaza est encore occupée à 60% par Israël, qui viole quotidiennement le cessez-le-feu. Parallèlement la politique israélienne d’annexion de la Cisjordanie s’intensifie. Une pétition, signée par 400 000 personnes à ce jour, revendique la remise en cause de l’accord d’association entre l’Union européenne et Israël. Comment évaluez-vous les chances de voir cette revendication aboutir, et enfin des sanctions prises contre Israël ?

Il faut atteindre un million de signatures pour que cette question soit adressée à la Commission européenne, qui a l’obligation de répondre. Elle peut répondre négativement, mais si c’est le cas elle doit motiver cette réponse et ce sera évidemment extrêmement difficile pour l’Union européenne de balayer d’un revers de main un sujet qui a été soulevé par plus d’un million de personnes. Le nombre de signatures est pour le moment conséquent, si l’on prend en compte le fait que la pétition a été publiée il y a quelques semaines. Ça montre un intérêt des citoyen·ne·s dans la condamnation de la politique génocidaire israélienne. Évidemment l’Union européenne est complice du génocide en cours et l’une des manières de cesser cette complicité est de rompre cet accord d’association avec Israël, qui fait aujourd’hui d’Israël le premier partenaire commercial de l’Union européenne, ce qui est une honte absolue. C’est évidemment un des leviers concrets que chacun et chacune peut utiliser pour lutter contre le génocide, de signer et partager cette initiative citoyenne européenne.

Est-ce que, près de deux ans après le début de votre mandat, votre conception quant aux capacités d’agir au sein des institutions a évolué ? Rima Hassan a par exemple parfois exprimé en entretien qu’elle croyait de moins en moins aux possibilités de changer les choses à l’intérieur du Parlement et des institutions de l’Union européenne, et qu’elle portait essentiellement ses espoirs sur les mobilisations populaires.

On voit bien les limites de l’institution et la complicité. Le fait que des députées européennes embarquent sur une flottille pour aller briser un blocus illégal montre bien les limites du Parlement européen. Si l’on considérait que l’Union européenne remplit son rôle aujourd’hui, on n’engagerait pas notre intégrité physique sur des petits bateaux de pêche et sur des voiliers avec des citoyens qui sont évidemment pacifiques et non-armés face à une armée génocidaire. Or, on voit bien que lorsqu’on demande des débats, des résolutions, des condamnations, y compris économiques, et des actions d’isolement d’Israël, on est toujours face à une fin de non-recevoir. On n’a aucun problème à condamner la Russie, et à juste titre, mais on est incapable d’appliquer le même régime de sanctions à Israël. Il est évident que la complicité européenne avec Israël est très forte, et qu’on le retrouve dans les votes au Parlement européen et dans notre incapacité à sanctionner Israël et les États-Unis. On est face à une grande lâcheté européenne. On avait commencé à envisager de prendre quelques micro-sanctions envers Israël, et dès que le pseudo cessez-le-feu a été annoncé, l’Union européenne a aussitôt décidé qu’on ne les appliquerait pas.  Pourtant, depuis que ce prétendu cessez-le-feu a été annoncé, ce sont des centaines de personnes qui sont assassinées à Gaza et des bombardements qui ne cessent pas. On continuera à mener la bataille parlementaire mais il faut aussi être sur le terrain, soutenir d’autres types d’actions, parce qu’on voit bien que les peuples sont beaucoup plus efficaces dans la condamnation d’Israël que les États complices.

Je vous ai plusieurs fois entendue parler de la nécessité de mettre en lumière les propos choquants de l’extrême droite, et vue mener des actions contre des réunions ouvertement xénophobes ou anti-avortement au Parlement européen. Est-ce encore efficace de visibiliser les aspects les plus choquants du programme de l’extrême droite en espérant l’affaiblir ? Elle est aujourd’hui relativement banalisée, en même temps qu’une partie de ce courant assume de plus en plus sa radicalité…

Effectivement, avec trois groupes d’extrême droite au Parlement européen, elle y est extrêmement visible. Ils sont totalement décomplexés, ils s’assument et mènent sans problème au sein du Parlement européen leurs conférences racistes, transphobes, misogynes. Si le groupe The Left ne protestait pas contre leurs événements ça passerait comme une lettre à la poste, alors qu’ils parlent explicitement de « remigration », la « remigration » n’étant rien d’autre que la déportation de millions de gens hors de l’Europe. Sans nos actions, ces propos seraient totalement banalisés. Le fait de les afficher permet de rediaboliser un minimum ce qu’ils font et aussi de montrer, y compris en France, ce que peut faire l’extrême droite lorsqu’elle est décomplexée, puisqu’on est au Parlement européen dans un stade de fascisation supérieur à la France. Ce qui menace la France en 2027, c’est ce qui se dit très tranquillement dans l’ensemble du Parlement européen. En tant que députés de la France insoumise, nous devons aussi jouer le rôle de vigie face à l’extrême droite et donc dénoncer leurs votes, dénoncer leurs projets politiques racistes, misogynes, transphobes. On n’a pas le rapport de force en termes de votes au sein du Parlement européen, parce qu’effectivement le groupe de la gauche radicale est bien plus petit que les trois groupes d’extrême droite, mais nous avons la possibilité de faire du bruit, de dénoncer et de rendre publiques les actions. Je pense qu’on réussit plutôt bien cela, et qu’il est important de disposer de personnes qui peuvent dénoncer au sein-même des institutions ce qu’il s’y passe.

12.03.2026 à 17:40

Marguerite Duras, femme politique

Vivian PETIT

Qu’est-ce qui t’a convaincu d’aborder le parcours de Marguerite Duras sous un angle politique, et le choix de ce titre étonnant voire légèrement provocateur ? Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. […]
Texte intégral (5542 mots)

Qu’est-ce qui t’a convaincu d’aborder le parcours de Marguerite Duras sous un angle politique, et le choix de ce titre étonnant voire légèrement provocateur ?

Effectivement, ce titre est un peu provocateur, dans la mesure où Marguerite Duras ne s’est jamais portée candidate à une élection et n’a jamais envisagé la politique comme une carrière. D’un autre côté, il est peut-être plus sérieux qu’il n’en a l’air, puisqu’il résume l’ambition de l’essai : retracer le parcours politique de la femme de lettres et voir, dans son engagement, ce qui peut être considéré comme des lignes directrices.

Quelle a été ta méthode pour écrire cette biographie politique de Duras ? Tu t’es uniquement appuyé sur ses publications et celles à son sujet ou tu as aussi mené d’autres recherches, par exemple en recueillant des témoignages ?

Je vois ce livre comme une tentative d’épuisement du sujet. J’ai voulu mêler à la fois son œuvre et toute la littérature critique qu’elle a engendrée. Évidemment, beaucoup de livres ont déjà été écrits, à commencer par la très impressionnante biographie de Jean Vallier. Mais je ne voulais pas me laisser enfermer par le corpus existant. Je crois qu’il est sain, même quand on travaille sur des superstars de la littérature comme Marguerite Duras, de retourner aux archives.

En menant une étude de la presse d’époque, j’ai trouvé de nombreux matériaux nouveaux, notamment sur sa mère, qui dirigeait une école en Cochinchine. Ma plus belle trouvaille reste le tout premier texte publié par Duras, en 1939 — elle a alors 25 ans — : un entretien qu’elle réalise avec Nam Phương, la toute dernière impératrice d’Annam (actuel Viêt Nam). C’est un texte magnifique sur la forme et très intéressant sur le fond, puisqu’il préfigure l’essai qu’elle publie chez Gallimard l’année suivante, en défense de l’Empire français.

Duras était dans sa jeunesse l’un des rouages de l’administration coloniale en Cochinchine. Peux-tu mentionner les différentes étapes de son évolution qui l’ont conduite à devenir ensuite une opposante au colonialisme notamment lors de la lutte d’indépendance des Algériens ?

Nuançons un peu. Son rôle dans l’administration coloniale est celui d’une chargée de communication. Elle y entre sans doute grâce au souvenir que son père a laissé comme administrateur colonial, sa connaissance de la situation locale ayant évidemment aussi joué. Elle est attachée au cabinet du ministre — d’abord Marius Moutet, l’un des ministres socialistes du Front Populaire qui tente de faire appliquer le programme d’union de la gauche. On la charge d’organiser un grand événement de propagande autour de la banane française. Après la dislocation du Front Populaire, les rênes du ministère passent aux mains de Georges Mandel, figure du radicalisme et ancien collaborateur de Clemenceau. Avec l’un comme avec l’autre, elle s’investit peu dans son travail, n’y voyant qu’un moyen de gagner sa vie. C’est par le communisme qu’elle devient anticolonialiste : la prise de conscience née en 1944 se mue en une vision du monde dans laquelle le colonialisme n’a plus sa place.

Marius Moutet, ministre des Colonies de 1936 à 1938

De son expérience personnelle de l’Indochine française, elle garde néanmoins ancrée en elle la condition misérable des prolétaires blancs dans le rouage de la colonisation. En ce sens, son personnage de La Mère dans Un barrage contre le Pacifique peut d’ailleurs être comparé à celui de Lord Jim dans La Folie Almayer de Conrad.

Quelles étaient les lectures de la jeunesse Duras, ses influences ?

La jeune Duras a des goûts très éclectiques ! Contrairement à ce qu’elle ne cessera de répéter une fois adulte, sa mère lisait beaucoup et lui a transmis le goût de la lecture, notamment à travers des auteurs classiques comme Michelet et Renan, mais aussi des écrivains tels que Loti ou Gide. Comme toutes les jeunes filles de son âge, elle n’a pas pu échapper aux lectures scolaires obligatoires, de Victor Hugo à Racine, ni aux romans de collège, parfois un peu mièvres, de Delly. Au‑delà du monde des livres, l’enfance de Duras est marquée par une grande liberté et de nombreuses rencontres. Paradoxalement, le déclassement subi par sa mère au sein de la colonie lui profite en lui permettant de vivre une existence moins rangée.

Tu évoques le « cheminement de Marguerite Duras du monde de la collaboration à celui de la Résistance ». Tu peux nous en dire plus ?

Il y a un paradoxe intéressant dans le rapport qu’entretient Marguerite Duras à la politique : elle ne s’intéresse vraiment à la chose publique qu’en s’éloignant des lieux de pouvoir. Je m’explique : alors qu’elle est collaboratrice au ministère des Colonies, elle voit se liquéfier le Front populaire et, avec cet espoir brisé, se désagréger la Troisième République, sans que cela ne l’affecte réellement. De la même façon, pendant l’Occupation, alors qu’elle est responsable d’une commission pour le papier d’édition, elle ne considère cette fonction que comme un travail alimentaire. Ce n’est qu’en 1944, lorsque son mari, Robert Antelme, est déporté à Buchenwald pour faits de résistance, qu’elle se mobilise, quitte son emploi et se passionne pour la politique.

Une anecdote racontée par Dionys Mascolo illustre cette entrée dans le monde de la Résistance : il se souvient du jour où, avec un ami de François Mitterrand et Mitterrand lui-même, ils se sont retrouvés rue Saint-Benoît. C’est l’odeur des cigarettes que Mitterrand fumait, ramenées de son récent séjour à Londres, qui lui a fait comprendre qu’ils venaient d’entrer dans le monde des réseaux de résistance anglais. Cette passion pour la politique, née du bouleversement de la guerre, ne la quittera plus jusqu’à sa mort en 1996.

Dans La Douleur, elle raconte avoir torturé un collaborateur. Tu écris à la suite de son biographe Jean Vallier que c’est une pure affabulation. Tu aurais une interprétation de ce qui a motivé cette invention ?

De son premier roman Les Impudents (publié en 1943) à Écrire (publié en 1993) Duras n’a jamais cessé de se raconter, de revisiter les moments les plus romanesques de sa vie. L’occupation et la libération de la France n’échappent pas à cette logique. La première version de son texte La Douleur figure sous la forme d’un journal intime. Il est consultable à l’IMEC. Le texte, revu, est publié tardivement, en 1985. Cette scène de torture avec Ter le milicien (« Celle qui torture le donneur, c’est moi. De même celle qui a envie de faire l’amour avec Ter le milicien, moi ») permet, à mon sens, tout à la fois d’introduire un tableau spectaculaire qui mêle, selon la formule de Barrès le sang de la volupté et de la mort, mais aussi d’accentuer son rôle dans la Résistance à un moment ou la France s’intéresse de plus en plus la période de l’occupation et à la responsabilité des uns et des autres.

J’ai appris dans ton livre que Duras s’était toute sa vie indignée de l’exécution de Brasillach pour collaboration. S’opposer aux exécutions est une chose, par contre ses propos chez Pivot où elle affirmait que les écrivains collabos « n’auraient jamais fait de mal à une mouche » m’ont laissé pantois. On connaît l’importance de la propagande et le poids des dénonciations sous l’Occupation… Quel est ton regard sur cette déclaration ?

Eh bien, c’est du Duras. Elle est capable d’une gymnastique intellectuelle parfois surprenante, faite de déplacements et de paradoxes assumés. Surtout, elle ne supporte pas la culture de l’effacement, cette tendance à gommer les contradictions ou les zones d’ombre au nom d’un récit plus confortable.

Cette phrase est également intéressante parce qu’elle confère à la littérature un pouvoir presque rassurant, comme si l’écriture pouvait servir de garantie morale ou symbolique. Comme le fait remarquer Roland Barthes à propos des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle : « la littérature est chez nous tant une valeur invétérée, qu’il y a l’idée qu’aucune lésion ne peut venir d’un homme qui se soucie d’écrire bien le français ». Autrement dit, l’acte d’écrire et la maîtrise du style tendent à produire une forme d’indulgence. Ainsi, le Robert Brasillach collaborationniste est-il en partie lissé par le Brasillach homme de lettres. De la même façon que, dans L’Amant, Ramon Fernandez est en quelque sorte policé par l’amateur de Balzac. La littérature agit alors comme un filtre : elle atténue et recompose.

Quand elle rejoint le PCF après-guerre, Duras se veut une militante de base, recrutant de nouveaux membres, distribuant les tracts, sollicitant son entourage pour les souscriptions. Est-ce qu’il y a d’autres exemples d’intellectuels ou d’artistes membres du PCF  qui ont préféré ce rôle à celui d’intellectuel du parti ?

Sa conception du militantisme est tout à fait atypique. Je fais la distinction entre les intellectuels du parti, qui organisent les revues, structurent les étudiants et participent, lors des congrès, à la définition du projet communiste pour la France, et les intellectuels dans le parti, qui sont au fond des sympathisants ayant sauté le pas de l’adhésion, apportant un certain prestige, offrant occasionnellement une œuvre d’art au parti ou prenant la parole à un meeting, mais ne s’investissant pas dans l’organisation du parti. L’exemple le plus frappant est sans doute Pablo Picasso.

Duras entretient un rapport tout autre : elle s’implique comme militante de base, participe à toutes les actions, tente de convaincre sa concierge d’adhérer au parti et est même élue secrétaire de cellule. Cependant, elle refuse de participer à la vie intellectuelle du parti et de mettre son art au service de la cause. Elle cache parfois — sans doute pour éviter les sollicitations — qu’elle est une auteure publiée. En ce sens, son engagement se distingue profondément de celui des autres intellectuels de la même époque. Je ne connais aucun équivalent en France.

Tu reviens longuement sur son exclusion du PCF. Malgré les divers prétextes ou les insinuations sur ses mœurs et sa fréquentation des boîtes de nuit, cette exclusion s’explique essentiellement par sa défense de la liberté de création et son refus d’un art officiel défini par la doxa stalinienne, c’est bien cela ?

Tout à fait ! Le motif invoqué pour justifier par la fédération de Paris du PCF dans le cadre de l’exclusion de Marguerite Duras et de ses amis (Mascolo, Antelme, Morin etc) est sans cesse changeant : on lui reproche d’abord d’avoir publiquement diffamé des cadres du Parti, puis on lui reproche ses fréquentations titistes (comprendre ici une amitié avec Vittorini), puis poussant plus loin dans l’ignominie, on lui reproche finalement d’être une nymphomane vivant avec deux hommes et fréquentant des boîtes de nuit. On imagine assez bien l’exaltation que pouvait ressentir l’obscure secrétaire de section du sixième arrondissement de Paris en diligentant cette enquête contre des jeunes gens brillants ; les basses jouissances de Fouquier-Tinville1.

Quel a été, plus tard, le rapport de Duras au stalinisme et aux différents régimes du bloc de l’Est ?

Malgré son exclusion du parti — c’est l’une des thèses de mon essai — Duras reste relativement proche de l’organisation communiste jusqu’au milieu des années 1960. En quittant le parti, elle promet d’ailleurs de ne rien faire qui puisse nuire au collectif.

Elle continue ainsi de se mobiliser ponctuellement pour certaines causes, par exemple en soutenant Julius Rosenberg et Ethel Rosenberg, communistes condamnés à mort aux États‑Unis.

Ethel et Julius Rosenberg, militants communistes new yorkais,
arrêtés pour espionnage au profit de l’URSS et exécutés sur la chaise électrique en 1953

Cela ne l’empêche pas, parallèlement, de porter un regard de plus en plus lucide sur la réalité des persécutions au sein des démocraties populaires. Son communisme, empreint de fraternité et attaché aux droits de l’homme, devient progressivement incompatible avec celui imposé par Moscou.

Tu insistes sur l’opposition radicale à de Gaulle dès l’après guerre puis évidemment en 68, ainsi que sur le vocabulaire employé pour le qualifier, qui tranche avec sa quasi-sanctification actuelle dans le roman national…

Duras ne mâche pas ses mots ! Dans le journal intime qu’elle tient dans l’après-Libération, elle écrit : « La différence entre de Gaulle et Hitler, c’est que de Gaulle croit en la transsubstantiation. Il parle droit au cœur des catholiques. Hitler croit dans la force venue d’en haut. De Gaulle croit à la force venue d’En Haut. Voilà ce qu’on a au pouvoir. Aucune différence, sinon dans la nature du mythe de base. Outre-Rhin, l’Arianisme. Ici, le Bon Dieu. »

La comparaison est violente, mais elle reflète le climat de l’époque. Contrairement à l’image d’Épinal que nous en avons aujourd’hui, la Libération n’a pas été suivie d’une longue période de concorde nationale. La France reste à genoux économiquement — les tickets de rationnement perdurent jusqu’en 1949 — et l’union sacrée de la Résistance se fissure rapidement. La Guerre froide divise le pays. La virulence de Duras est celle des communistes français, confrontés à l’hostilité croissante des gaullistes et des radicaux. Le climat est tel qu’en 1952, le ministre de l’Intérieur fait arrêter Jacques Duclos, responsable du PCF en l’absence de Thorez, sous prétexte qu’il préparait un coup d’État. La preuve ? Un revolver et deux pigeons morts retrouvés dans sa voiture…

En 1970, Duras participe à l’occupation des locaux du CNPF, l’ancêtre du MEDEF. L’action est organisée par un groupe nommé Vive la Révolution, dont tu précises qu’il est alors dirigé par Roland Castro et Guy Hocquenghem. Hocquenghem est à la fois l’un des premiers homosexuels sinon le premier à avoir effectué son coming out dans la presse française (en 1972), l’un des théoriciens précurseurs des pensées queer et un romancier. Est-ce que Duras et lui échangeaient ? On comprend par ailleurs à te lire que même si Duras est appréciée par de nombreux homosexuels, elle ne semblait pas particulièrement ouverte à ces questions…

Tous deux font partie de la mouvance gauchiste des années 1965-1975. Leurs chemins ont sans doute dû se croiser — Marguerite Duras affectionnait la compagnie de jeunes intellectuels brillants. Pourtant, leur engagement politique s’inscrit dans des logiques opposées. Guy Hocquenghem ne cesse de créer des collectifs, des groupuscules, des fronts de lutte. Duras, elle, cultive plutôt une posture d’électron libre et refuse toute discipline militante.

C’est tardivement que la question homosexuelle entre dans l’œuvre durassienne, après 1980 et sa rencontre avec Yann Andréa, jeune écrivain homosexuel qui deviendra son compagnon jusqu’à la fin de sa vie. Si Duras peut paraître, à certains moments, un peu homophobe — on pense notamment ici à La Maladie de la mort —, elle est aussi capable de se mobiliser pour la communauté et n’hésite pas à participer au magazine Gai Pied ou à soutenir Julien Cendres, un jeune auteur censuré pour une prose jugée trop crûment gay.

Duras figurera ensuite parmi les soutiens de François Mitterrand. Lorsque l’État français sabotera un navire de Greenpeace, tuant un membre de l’équipage, elle en profitera même pour attaquer l’ONG en lui reprochant de ne pas faire de différence dans son discours entre les dictatures et les démocraties. Ça semble assez consternant… Une démocratie libérale peut garantir quelques libertés et quelques droits à ses citoyens tout en détruisant la planète, en surexploitant les ressources comme les habitants des pays du tiers-monde et en mettant en place des dictateurs dans ce qu’elle considère être son pré-carré. Elle ne semblait d’ailleurs pas particulièrement intéressée par la cause écologique, déclarant que « ça ne sert à rien » et invoquant la «fatalité»…

Son rapport à l’écologie est celui d’une femme née en 1914 : il se limite à la préservation de la nature et à la lutte contre l’énergie nucléaire. L’affaire Greenpeace mêle deux grandes passions de Duras — son amitié pour François Mitterrand et sa haine de la Russie soviétique. Elle en veut beaucoup à l’association de s’en prendre à la France plutôt que d’aller provoquer Gorbatchev. Pour elle, l’écologie reste une question secondaire : on ne peut pas se préoccuper de la planète si l’on ne se préoccupe pas d’abord du concert des nations.

Le Rainbow Warrior, navire amiral de l’organisation écologiste Greenpeace saboté
par les services secrets français sous la présidence de François Mitterrand en 1985 en Nouvelle-Zélande

Mais ce qui transpire également de son texte, c’est une certaine mauvaise foi — car elle fait parfois preuve d’une mauvaise foi manifeste dans le soutien qu’elle apporte à Mitterrand. Je crois qu’à la longue, cela a fini par lui peser, et dans un de ces retournements dont elle seule a le secret, elle finit par voter communiste en 1993, comme pour remettre Mitterrand dans le droit chemin.

Quel était le pouvoir de Duras, autant symbolique que matériel, dans le milieu des lettres à la fin de sa vie ?

Son Goncourt en 1984 pour L’Amant est une consécration, avec lui elle passe un cap symbolique et devient une personnalité grand public. Elle est parodiée et imitée, les critiques se déchirent sur son cas et chacune de ses apparitions publiques fait déplacer les foules. Mais elle a 70 ans. Pour en arriver là, elle a dû faire face à des traversées de déserts. C’est sans doute l’une des rares femmes de sa génération à avoir décidé de vivre entièrement de sa plume après la libération. Pour y arriver, elle a dû enchaîner les articles journalistiques, les reportages, elle s’est improvisée intervieweuse de télévision et a tenté (sans succès) de monter une maison d’édition.

Bref, elle est passée, avant la gloire tardive, par toutes les fourches caudines de la vie littéraire. Mais quel éclatant succès s’est-elle réservé pour ses deux dernières décennies ! Ce n’est pas pour rien que François Mitterrand, arrivé à l’Élysée, tient tant à s’afficher à ses côtés. Pour accéder à la gloire, Duras a méticuleusement construit un personnage — et c’est peut-être là son œuvre la plus accomplie. Car chez elle, la vie et l’écriture ne forment qu’un seul et même geste : sa voix rauque, son phrasé singulier, ses cols roulés et lunettes noires, ses engagements médiatiques et politiques, tout participait d’une même mise en scène de soi, cohérente et totalisante, qui a fini par rendre indémêlables la femme et la légende.

Marguerite Duras vivait à Neauphle-le-Château en même temps que l’ayatollah Khomeini. On sait s’ils se sont déjà rencontrés ou croisés ?

La coïncidence, pour une petite ville paisible de 2000 habitants est assez incroyable et l’on se surprend à rêver d’une rencontre impromptue à la boulangerie ou au bureau de tabac. Mais il n’en est rien ! Si Khomeini recevait ses fidèles sous les pommiers de Neauphle, il vivait en fait à quelques centaines de mètres de là, à Jouars-Pontchartrain. La présence de Khomeini était une nuisance pour les habitants des deux communes à cause des autobus d’adorateurs, de la police, des curieux et des journalistes.

Mais les deux célébrités ne se sont jamais rencontrées. Une contre-vérité colportée par les médias bolloréens voudrait que les intellectuels de gauche français aient massivement soutenu la création de la république islamique d’Iran. Il n’en est rien. Pour Duras moins que pour les autres puisque l’auteure de Moderato Cantabile s’est même rendue en Iran en 1969 à l’invitation du dernier Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, pour constater les résultats de la révolution blanche. Expérience qu’elle a d’ailleurs moyennement appréciée. Je ne pense pas que Marguerite Duras ait eu envie de rencontrer son voisin l’ayatollah ou qu’elle ait cherché à le faire. Elle était athée, matérialiste et exécrait tout ce qui pouvait se rapprocher du culte de la personnalité.

Annie Ernaux figure en tête des remerciements en fin d’ouvrage. Quel a été son apport à ton processus de recherche et d’écriture ?

Je tenais à remercier chaleureusement Annie Ernaux, qui a répondu à plusieurs de mes questions sur la manière dont les lecteurs de sa génération ont reçu l’œuvre de Marguerite Duras et sur le modèle qu’elle pouvait représenter pour de jeunes écrivains. Son témoignage m’a aidé à mieux comprendre l’influence concrète de Duras et à situer mon travail dans une perspective plus vivante de réception de son œuvre.

Et s’il fallait conclure ?

Il faudrait dire qu’aujourd’hui elle est victime de lectures politiques assez paresseuses :  avec d’un côté une certaine droite qui ne veut voir en elle que le parangon d’une modernité honnie et de l’autre une certaine gauche qui, dans un grand malentendu, préfère mettre en avant son genre plutôt que son œuvre, l’enfermant dans un rôle de pionnière féminine qu’elle n’a jamais revendiqué, lui refusant du même coup une complexité et une ambivalence qu’elle n’a pourtant cessé de revendiquer.


  1. Accusateur public central pendant la première partie de la Révolution française et la Terreur, il demande l’exécution de nombreux prévenus, y compris de personnes célèbres, comme Marie-AntoinetteDanton et Robespierre, et fait condamner plus de deux mille d’entre eux à la guillotine. Après la fin de la Terreur, avec le 10 thermidor, il est arrêté, puis jugé par le Tribunal révolutionnaire comme un des grands responsables des exactions et des injustices qui ont marqué la période de la Terreur. ↩

10 / 10
  GÉNÉRALISTES
Le Canard Enchaîné
La Croix
Le Figaro
France 24
France-Culture
FTVI
HuffPost
L'Humanité
LCP / Senat
Le Media
La Tribune
Time France
 
  EUROPE ‧ RUSSIE
Courrier Europe Ctrale
Desk-Russie
Euractiv
Euronews
Toute l'Europe
 
  Afrique ‧ Asie ‧ Proche-Orient
Haaretz
Info Asie
Inkyfada
Jeune Afrique
Kurdistan au féminin
L'Orient - Le Jour
Orient XXI
Rojava I.C
 
  INTERNATIONAL
Courrier International
Equaltimes
Global Voices
Infomigrants
I.R.I.S
The New-York Times
 
  OSINT ‧ INVESTIGATION
OFF Investigation
OpenFacto°
Bellingcat
Disclose
G.I.J
I.C.I.J
 
  OPINION
Au Poste
Cause Commune
CrimethInc.
Hors-Serie
L'Insoumission
Là-bas si j'y suis
Les Jours
LVSL
Politis
Quartier Général
Rapports de force
Reflets
Reseau Bastille
StreetPress
 
  OBSERVATOIRES
Armements
Acrimed
Catastrophes naturelles
Conspis
Culture
Curation IA
Extrême-droite
Human Rights Watch
Inégalités
Information
Justice fiscale
Liberté de création
Multinationales
Situationnisme
Sondages
Street-Médics
Routes de la Soie
🌓