09.04.2026 à 11:45
Quentin DUBOIS
Déborah V. Brosteaux : Ce qui me semble essentiel pour nous aujourd’hui, c’est que Klaus Theweleit interroge le fascisme dans une perspective d’héritier, en tant qu’il hérite de sa violence. Il appartient à la première génération de l’après-guerre allemand, née pendant la Deuxième Guerre mondiale ou juste après. La Nouvelle Gauche ouest-allemande des années 1970, dans laquelle il s’inscrit pleinement, ce sont eux pour une grande part : les enfants des nazis, et plus largement de celles et ceux qui ont laissé́ le nazisme s’installer. Autrement dit, une génération elle-même non compromise dans les crimes du nazisme, mais qui grandit avec le sentiment croissant que cette époque n’est pas entièrement révolue, qu’elle se prolonge d’une certaine manière dans le présent de l’après-guerre.

Klaus Theweleit est d’abord connu pour son livre Fantasmâlgories, traduit par Christophe Lucchese et édité par L’Arche en 2016. Le livre paraît en 1977, au sein d’une séquence particulièrement intense : 1977, c’est l’année de « l’automne allemand », où s’enchaînent le détournement du vol Lufthansa 181 par des membres du FPLP, qui exigent la libération de militants de la Fraction armée rouge détenus à la prison de Stannheim ; la mort des figures de proue de la première génération de la RAF dans leurs cellules de cette même prison ; l’enlèvement et l’exécution par la RAF de l’industriel et ancien membre de la SS Hanns Martin Schleyer… C’est une période de réflexions intenses sur les recompositions micropolitiques du fascisme, sur l’articulation avec les luttes anti-impérialistes, pour les mouvements étudiants, pour le cinéma allemand… qu’on pense par exemple à Tous les autres s’appellent Ali de Fassbinder, qui tourne beaucoup autour de la réorganisation de la haine raciale vis-à-vis des travailleurs immigrés, les Gastarbeiter.

Dans Fantasmâlgories, Theweleit essaye de recomposer une histoire de l’émergence des désirs fascistes en Allemagne, après la Première Guerre mondiale. C’est un livre qui prend au sérieux la part de désir dans le fascisme, l’idée que si les fascismes suscitent de l’adhésion, c’est parce qu’ils rencontrent et brassent des désirs, et plus précisément une certaine histoire du désir. Sa position d’héritier, qui se demande comment cette histoire est passée dans sa génération, comment elle subsiste, comment elle revient2, est une position depuis laquelle il ne peut se permettre de faire l’analyse du fascisme de l’extérieur, où on regarde quelque chose qui ne nous appartient pas et qu’on est en mesure de dénoncer depuis une position d’extériorité. Son rapport aux désirs fascistes, c’est donc l’inverse d’une posture d’innocence, mais sur un mode qui vise évidemment à produire de la différence (il ne s’agit pas de dire qu’on est « tous fachos »).

La possibilité d’une vie non fasciste est un recueil de textes, écrits entre les années 1970 à aujourd’hui, qui interrogent précisément cela. Nous voulions donner accès aux expérimentations théoriques de Theweleit, en tant qu’elles sont directement liées à des expérimentations politiques et vitales. Aujourd’hui, face aux succès des extrêmes-droites et à la fascisation qui s’accélère, il y a un effort croissant dans certaines scènes de gauche pour comprendre de l’intérieur ce qu’il se passe socialement dans ces adhésions, quelles en sont les logiques, les dynamiques affectives, les rationalités à l’œuvre.
Cet effort va avec la prise de conscience qu’en se contentant de dénoncer l’irrationalité et la bêtise, on ne va pas très loin, en plus de se camper dans des postures élitistes- éclairées politiquement problématiques. La position d’héritier va dans ce sens, tout en déplaçant encore un peu le problème. Il ne s’agit évidemment pas de s’identifier au fascisme ou aux gens qui adhèrent à l’extrême droite. Par contre, il s’agit de commencer par acter le fait qu’on hérite d’une histoire commune, qu’on a cette histoire en commun. Ça me rappelle la phrase de Starhawk, que la philosophe Isabelle Stengers reprend beaucoup : « La fumée des bûchers est encore dans nos narines. » C’est ça le registre de l’héritage : on respire tous cet environnement malsain, il participe de ce que nous sommes. C’est dans les manières d’y répondre, d’inventer des manières d’en répondre, qu’on produit de la différence. C’est là je pense aussi la démarche de Theweleit.

Enfin, j’ajouterais que ce livre était aussi, tout simplement, porté par l’envie de faire connaître les écrits de Theweleit dans l’espace francophone, un projet que Christophe porte depuis plus de 10 ans. Pour me référer ici aux analyses de ce dernier : il y a toute une histoire de la réception de Theweleit en Allemagne et aux États-Unis, tandis qu’en France, ça a été un long rendez-vous manqué (Foucault avait suggéré sa traduction chez Stock, le projet avait été lancé, mais ensuite avorté). Theweleit a évolué en dehors des institutions universitaires et de leurs cadres de reconnaissance, c’est un auteur de livres-fleuves de plus de 1000 pages chacun, très expérimentaux, des sortes de romans théoriques hors catégories éditoriales, et tout cela fait de la traduction et de la réception un véritable défi3. En parallèle de ces écrits très conséquents, il y avait de nombreux textes courts, au croisement de la chronique, de l’essai théorique et de l’autobiographie, qui nous sont apparus comme une belle entrée dans la singularité de son écriture, et une introduction plus directement maniable à sa pratique de la pensée.
DB : Il y a d’abord un lien théorique objectif, qui vaut la peine d’être situé. Theweleit découvre l‘Anti-Œdipe, qui paraît en 1972 en France et va être traduit en allemand en 1974, alors qu’il est déjà en plein dans le chantier de Fantasmâlgories. C’est une réception à chaud, et qui joue un rôle décisif dans le livre. Ce qu’il reprend à Deleuze et Guattari, c’est la critique d’une certaine réception politique de Freud (pour le dire trop vite, celle de l’École de Francfort), qui associe les affects dans le fascisme à de « l’irrationnel », qui pose un diagnostic selon lequel, le problème des affects du fascisme, c’est qu’ils produisent un regard inadéquat à la réalité. Et le regard adéquat à la réalité, c’est le regard de la gauche tel qu’eux la conçoivent, celui de la bonne position politique.
Tout le propos de Theweleit va être de dire : il faut mesurer le fascisme à sa réalité, il faut mesurer les désirs que le fascisme active comme producteurs de réalité, et pas comme production d’illusion. Il reprend à L’Anti-Œdipe le concept « d’agencement désirant » (un concept qui vise à dire : le désir n’est pas ce qui va d’un sujet vers un objet, mais ce qui relie entre elles des multiplicités, et donne lieu à de multiples manières de faire corps, de composer des groupes, de faire territoire…). Une des grandes forces du livre, c’est de mener cette analyse politique des désirs à partir de documents précis : les écrits de membres des milices Freikorps, premier noyau dur du fascisme allemand après la Première Guerre mondiale, des écrits qui révèlent tout un univers collectif de passions et de fantasmes meurtriers, d’exaltation de la virilité, de la conquête et de l’anéantissement.

On retrouve là une revendication théorique et politique qui structure tout le travail de Theweleit : les mythes et les fictions, les régimes d’images et de fantasmes entrent pleinement dans l’histoire, et ce jusqu’au niveau le plus intime de la construction de nos corporéités. Cette influence des concepts et des questions de Deleuze et Guattari va perdurer dans la suite de son travail, notamment dans l’essai Masse & Série que nous avons inclus dans le recueil. Ce texte s’ancre quant à lui dans la fin du XXe siècle, Theweleit l’écrit après la chute du mur et se demande ce que peut vouloir dire former des collectivités émancipatrices dans cette nouvelle époque, à un moment où cette question entre dans une crise assez profonde.
Le titre fait également allusion à la préface de Foucault pour une autre raison. Pour le dire un peu rétrospectivement, ce livre a pu parfois désemparer les lecteurs, lorsque ceux-ci s’attendaient à une analyse claire de ce qu’est le fascisme et des manières de le contrer. Une sorte de manuel. C’est intéressant de prendre acte de cette attente d’une théorie qui permettrait d’expliquer efficacement, et qui jouerait le rôle de guide pour la pensée et l’action. Il n’y a pas lieu de le regretter, car c’est le signe que les milieux militants s’organisent. Mais ça permet de marquer le contraste avec ce que fait Theweleit. Pour ce dernier, résister à ce type d’attentes est un enjeu politique quasiment vital. Pour lui, expérimenter sur un mode non fasciste ne peut justement pas prendre la forme d’une pensée qui se présenterait comme guide. Toute son écriture est animée par le refus d’une telle « fonction guide ».
Plus largement, il y a chez Theweleit un refus marqué d’une théorie, et aussi d’un langage, qui viendrait jouer le rôle de systématiser le réel. Et ça, c’était justement le propos de Foucault dans son introduction à l’Anti-Œdipe : ne voyez surtout pas ce livre comme la nouvelle théorie qui permettra de tout expliquer d’un seul coup, avec des grands concepts. C’est une précision importante de Foucault, car il peut en effet y avoir cette tentation, de prendre les concepts de Deleuze et de Guattari, et de les plaquer partout en pilote automatique. Or, nous dit Foucault, « L’Anti-Œdipe n’est pas un Hegel clinquant ». Ce qu’ils amènent, ce n’est pas un nouveau système ni même une nouvelle théorie, mais un art, un art de la pensée, tout comme on parle d’art érotique ou d’art politique, qui pose la question non pas du « pourquoi » mais du « comment » : « comment ça fonctionne ? » Ou encore : « que s’est-il passé ? ». Guattari a beaucoup insisté sur l’importance d’un usage des mots et des concepts qui opèrent non pas en fonction des coordonnées d’un système, mais à partir des besoins de la situation au sein de laquelle ils interviennent4.
Le langage de Theweleit est celui de l’expérimentation. Il développe des techniques permanentes pour contrer toute tentation systématique. Il ne fait jamais la leçon : il ne fait qu’expérimenter, transmettre, et maintenir l’ouverture de la reprise.
D.B. : Pour Theweleit, la langue est un lieu par où peuvent passer tant des dévastations politiques terribles, que de puissantes recompositions politiques et intimes. Dans Fantasmâlgories, il compare le fonctionnement de la langue des auteurs corps-francs à celui d’un projecteur qui, à l’inverse d’un appareil photographique rendu ultra-sensible au réel via la lumière qu’il capte, plante sur les vivants ses faisceaux lumineux. Le langage fasciste est un langage qui dévitalise et qui consume. Benjamin déjà parlait des auteurs de la Révolution conservatrice en comparant leur style aux paysages dévastés de la Première Guerre mondiale5 : des langages de la dévastation qui dévorent l’expérience et tout ce qui la compose, ou encore, qui fonctionnent comme une mécanique, que l’on peut analyser en termes de rythme, dont les rouages pivotent autour d’un principe-nation, point central autour duquel tout va venir se structurer et se totaliser.
Dans l’entretien que Christophe et moi avons mené avec Klaus Theweleit, nous essayons d’interroger la portée de ces analyses pour le contemporain. Comme le dit Christophe, ce qui est actuel, ce n’est pas seulement le contenu de l’analyse, mais la manière dont Theweleit nous invite à porter attention aux « parlers » du fascisme : il y a là quelque chose à investiguer à travers les « corpus » flous de la fachosphère, où passent des circulations affectives qu’on ne peut se contenter d’analyser en termes de clôture idéologique.
Ce que je trouve très beau, c’est que Theweleit, par son attention aux devenirs singuliers de la langue, ne bascule absolument pas dans le cosmopolitisme abstrait qui s’est largement imposé en Allemagne (de l’Ouest d’abord, et puis post-89) comme la soi-disant réponse à l’enracinement nazi. Un cosmopolitisme abstrait qui, comme on le sait, s’arrange généralement très bien de l’organisation concrète de la violence raciale, et qui sous couvert d’universel, est en fait incapable de composer avec les différences réelles de perspectives et avec les conflits historiques qu’elles portent (c’est flagrant notamment dans la relation aux communautés issues de l’immigration post-coloniale)6.
Dans « Langue et violence au pays dénommé étranger », l’un des textes du recueil, Theweleit retrace les exils linguistiques multiples traversés à l’intérieur de la langue allemande : l’exil concret de l’est vers l’ouest durant son enfance pendant la guerre, avec tout un bégaiement des dialectes ; la nécessité ensuite de s’exiler linguistiquement d’une langue allemande au sein de laquelle le nazisme s’est trop profondément logé (rappelons-nous Klemperer)7 ; la découverte de la langue des intellectuels exilés qui ont dû fuir les persécutions…. Il se demande ce que veut dire habiter une langue, quand celle-ci n’a plus rien d’un « foyer d’origine ». Theweleit parle d’un salutaire devenir barbare de la langue allemande, un devenir étranger à elle-même, qui a rendu possible de l’habiter à nouveau, d’en faire un parler propre, de manière non fasciste.

Ici encore, je ne peux que m’en référer au travail de Christophe, qui réfléchit beaucoup à cette inventivité langagière chez Theweleit, à son foisonnement patchy aux antipodes des langages académiques qui standardisent et épurent. Comme le dit Christophe, l’écriture de Theweleit est faite d’image et de son, ce qui infléchit le travail de traduction de manière à ne pas seulement prendre en compte le signifié/le concept, et d’aller plus vers le flow, le sound, l’effet ou l’affect, ce qui change de fond en comble l’exercice de la pensée/de penser (Theweleit affirme d’ailleurs préférer la collection des Columbia Records à tous les rayonnages des éditions scientifiques de Suhrkamp)8.
Défi de traduction, ensuite, par l’enchâssement des styles et le montage de textes (commentaire, citations fleuves, théorie, vie personnelle) mais aussi d’images, et parfois même de musique (les paroles qui truffent le texte et sont parfois une clé de compréhension à plusieurs niveaux, comme les paroles de Fever de Peggy Lee dans Pocahontas, que Christophe a traduit récemment)9.

D.B. : Au sein de la Nouvelle Gauche allemande, il y a cette conviction que le fascisme n’est pas révolu, qu’il se poursuit, non pas directement sous la forme d’institutions structurées de manière fasciste, mais parce que les psychés des gens, leurs manières d’être dans le monde et d’être aux autres, leurs fantasmes raciaux et militaristes, leurs passions petites-bourgeoises de l’ordre, leurs violences intimes, tout cela n’a pas été fondamentalement transformé. Theweleit parle d’un « saut théorique décisif », qui consiste à « affirmer qu’un certain type de terreur concentrationnaire a en principe quelque chose à voir, dans certaines situations, avec le comportement de mon père à la table du déjeuner. »10. Les grands thèmes de 68, ceux de l’éducation des enfants, l’apport des mouvements féministes, l’anti-impérialisme, la politisation du désir (pas seulement érotique ou sexuel, mais les relations entre les corps, les relations intimes au passé et à l’avenir, les différentes formes de collectivités affectives et ce qui les relie etc.), tout cela se connecte à la réflexion sur le fascisme.
C’est cela que La possibilité d’une vie non fasciste explore, par ses traversées intimes dans les années 1940, 1950, 1960, 1970… Comment cette transformation a-t-elle été possible ? Par quoi est-elle passée ? Quels nouveaux langages ont dû s’inventer ? Comment la démarcation avec la génération des parents a-t-elle été possible ? Theweleit revient par exemple sur le rôle vital qu’a joué le blues afro-américain, arrivé à ses oreilles via les radios de l’occupation américaine ; ainsi que la découverte des auteurs juifs de l’exil, en particulier les auteurs dits « freudo-marxistes » de l’École de Francfort (Wilhelm Reich, Herbert Marcuse), pour lesquels fascisme est lié à l’histoire de la répression du désir, ou plutôt dans le désir (où le désir se met à désirer sa propre répression, ne parvient plus à s’affirmer sans réprimer etc.). C’est d’ailleurs passionnant de voir comment les théories elles-mêmes sont entrées dans la fabrique de nouvelles formes de sensibilités.

Pour Theweleit, le corps est une archive, nos corps sont façonnés par des histoires qui ne sont pas les nôtres, et que nous incorporons, que nous faisons nôtres, souvent sans tout à fait le savoir. Ses écrits théorico-littéraires cherchent à mettre au travail ces corps-archives, à les rendre capables de lire leurs propres histoires et à les entrainer dans d’autres devenirs. Il y a un mot qui me paraît bien nommer le mode de transformation corporelle qui intéresse Theweleit et qu’il expérimente aussi dans ses écrits : c’est le terme de recâblage. C’est-à-dire, avant tout, ne pas prétendre pouvoir se déplacer vers un lieu tout autre comme si on pouvait simplement sortir de là où on est pour se projeter sur une autre scène désirante. Ce qui produit de la transformation chez Theweleit, ce sont des recâblages avec d’autres mémoires, langages, histoires : « pas de dégermanisation sans l’aide d’autrui ».
D.B. : Dans un passage que Klaus Theweleit connaît bien, Walter Benjamin écrivait, après la Première Guerre mondiale, que le vainqueur a le privilège de s’approprier la guerre, tandis que le vaincu – l’Allemagne – en est dépossédé, doit apprendre à vivre sans elle, à se séparer de tout ce qu’il avait investi dans la guerre. Benjamin ajoute qu’il faut mesurer l’ampleur de ce que cette perte implique, en particulier suite à une guerre totale dont la prétention avait été de capter toute l’énergie, matérielle et spirituelle, de la nation12. Pour Benjamin, apprendre à se réinventer à partir d’une telle perte est une occasion politique immense. Ce diagnostic, bien sûr, gagne encore une autre résonance après la Deuxième Guerre mondiale, et je crois que c’est exactement cette possibilité que Theweleit aperçoit : pas uniquement le fait de ne plus avoir à vivre la guerre, mais plutôt le fait de ne plus avoir à être mobilisé pour elle. Le revirement vers un militarisme assumé et enjoué de l’Allemagne d’aujourd’hui montre à quel point cette possibilité restait précaire.
Le rapport au militarisme et à la démilitarisation est capital chez Theweleit, car sa porte d’entrée pour comprendre la construction des désirs fascistes, ce sont les processus de formation corporelle de ceux qu’il appelle les « hommes soldats » : comment les institutions militaires sont-elles parvenues à former les corps des hommes blancs pendant des générations et des générations, ainsi que le rapport aux autres corps masculins, aux corps féminins et aux corps non blancs ? Theweleit s’emparait dans Fantasmâlgories d’un matériau littéraire saisissant au sujet de ce façonnement, par exemple Les cadets d’Ernst von Salomon, qui décrit longuement à la première personne la démolition de soi et puis la réinvention de soi à travers le « Drill » prussien, ces méthodes d’entraînement basées sur la répétition acharnée des gestes afin d’assurer l’exécution sans hésitation des ordres.

Dès lors, ce qu’il note, c’est une rupture (partielle) dans la formation corporelle des hommes allemands. Il a certainement raison de signaler cet événement et d’honorer la chance qui s’est ouverte à ce moment-là pour sa génération. Mais ensuite oui, il faut absolument compléter, et c’est vrai qu’il y a un angle mort dans le passage que tu cites. Les manières d’être en guerre se reconfigurent en Europe après la Deuxième Guerre mondiale, tout en s’inscrivant en continuité avec l’histoire des violences coloniales : on parvient à exercer la violence guerrière (militairement, géopolitiquement, économiquement, culturellement…) tout en maintenant les effets de cette violence à distance (« ça se passe ailleurs », « ça ne nous concerne pas »). Le fascisme se réinvente aussi par et dans cette distance. Tout cela, c’étaient déjà des enjeux centraux pour la Nouvelle Gauche allemande. Cette question de l’organisation guerrière de la distance, tant sur le plan technique que sensible, est par exemple explorée de fond en comble par le cinéaste allemand Harun Farocki.
D.B. : Complètement. Voire en certains points, les deux sont liés. C’est ce que suggère Marcuse quand il dit que les recompositions désirantes à l’époque du Vietnam étaient aussi des manières de résister à la « mobilisation de l’intériorité de l’homme et de sa structure pulsionnelle » dans la guerre impérialiste. Quand Theweleit, dans La possibilité d’une vie non fasciste, revient sur ses affinités avec les mouvements anti-impérialistes ouest-allemands des années 1960-1970, il n’hésite pas à affirmer que ce soutien aux peuples colonisés se faisait aussi pour leur propre compte. Aujourd’hui, on dira : « Ce n’est pas nous qui libérons la Palestine, c’est la Palestine qui nous libère. » Theweleit lui aussi assume un désir de transformation de soi au sein de l’anti-impérialisme allemand : on est en train de se libérer nous-mêmes, c’est-à-dire de se dégermaniser par la possibilité de se connecter avec ces luttes qui combattent cette violence qui nous a façonnés et dont nous essayons de nous défaire. On retrouve la lutte avec l’héritage de la violence par les processus de recâblage que j’ai déjà évoqués.
J’en profite pour revenir à l’idée que ce qui importe politiquement, c’est la manière de répondre d’un héritage commun, d’une histoire commune qui nous a façonnés, sans posture de surplomb possible. La question est toujours : dans quels devenirs ces réponses nous entraînent-elles ? C’est intéressant, par exemple, de suivre les devenirs tout à fait contraires, au départ de ce même héritage allemand, à travers ce qu’on peut appeler le « tiers-mondisme de droite ». Je pense à quelqu’un comme Henning Eichberg, l’un des fondateurs de la Nouvelle Droite (Neue Rechte) allemande13. Eichberg est un parfait contemporain de Theweleit, ils naissent tous les deux en 1942, tous deux au sein de familles germanophones de l’Est, dans des territoires récupérés par les Soviétiques (Prusse orientale et Silésie), et ont connu l’exil dans les premières années de leur vie. Sa vie intellectuelle et militante prend elle aussi forme dans les milieux étudiants (la Nouvelle Droite allemande s’organise également autour de revues étudiantes indépendantes). En 1967, il commence à s’intéresser à la Nouvelle Gauche, et à affirmer que les intellectuels de droite ne peuvent pas en rester à un simple rejet du mouvement étudiant, qu’il faut au contraire proposer et mener une contre-révolte de droite, capter les désirs révolutionnaires, et les ramener dans le giron de la Nation.
Au fur et à mesure, Eichberg commence à s’intéresser aux luttes anti-coloniales de libération nationale. Il relie très fortement la perception qu’il en a à sa perception du contexte allemand de l’après-guerre : la « nation divisée », l’occupation militaire alliée d’un côté et soviétique de l’autre ; l’aliénation en RFA par la colonisation culturelle des USA ; la conviction que le devoir de porter la honte de la Shoah dépossède les Allemands de leur fierté nationale… L’affect dominant est celui de la dépossession, de la nation perdue et aliénée. Eichberg s’intéresse aux mouvements nationaux des Suds parce qu’il y voit un exemple à suivre pour la reconquête d’un sens national et d’une authenticité culturelle allemande14. Tandis que pour Theweleit, la solidarité avec les peuples en lutte contre les impérialismes occidentaux participe au contraire à un processus de « dégermanisation de sa propre chair ». Bref, la question anti-impérialiste se branche, en Allemagne, à la question de la construction ou de la réinvention de soi, donc aux transformations intérieures qu’elles déclenchent. Et les luttes et conflits politiques se jouent à ce niveau également.
D.B. : Oui je le pense aussi. Concernant la Palestine, je ne peux pas cheminer avec Theweleit (nous nous en expliquons dans l’entretien). Par contre, ses positions m’éclairent un peu sur la condition affective de l’Allemagne, sur l’extrême difficulté de la critique d’Israël, et les conséquences qu’on lui connaît aujourd’hui15 : l’Allemagne comme deuxième pays le plus complice (après les USA) du génocide des Palestiniens. Cet effondrement du travail de mémoire allemand.
On ne peut pas déceler chez Theweleit l’étrange « désir d’État » qui joue également un rôle très puissant dans le soutien allemand à Israël, ce principe de Staatsräson selon lequel l’État allemand serait justifié à travers l’État d’Israël. Theweleit est pris dans un effroi et une paralysie réelle, caractéristique d’une génération qui s’est retrouvée face à la difficulté de devoir composer, dans sa compréhension des répercussions de la Shoah et de la responsabilité allemande, avec la violence du projet colonial israélien et de la Nakba. Cette paralysie est symptomatique d’une certaine construction de la mémoire du génocide en Allemagne, et en Europe plus largement, qui a bloqué les possibilités d’articulation à d’autres mémoires16, et en particulier à celles des Palestiniens.
Dans sa version « officielle », la mémoire de la Shoah s’est construite en coupant les possibilités de connecter cette mémoire à une série d’autres formes d’expériences du génocide, de violences et de dépossessions extrêmes. Je me base ici sur les travaux d’Aurélia Kalisky, qui travaille sur la généalogie du concept de génocide et sur les pratiques de comparaison dans la construction des mémoires. Elle montre comment Rafael Lemkin, qui forge le terme de « génocide » en 1944, a eu besoin, pour pouvoir construire son concept, de mettre en relation le génocide des juifs avec d’autres expériences : celles des Polonais et des Tchèques sous l’occupation nazie, celle du génocide des Arméniens en 1915, etc. C’est dire qu’une mémoire ne peut se construire que dans la comparaison et la mise en relation avec d’autres mémoires. On trouve de telles tentatives d’articulation des mémoires, juives et palestiniennes, chez Edward Saïd et Judith Butler, qui mènent à partir de là une critique radicale du colonialisme israélien. En Allemagne, cette capacité à mettre en lien a été empêchée à plein d’égards, comme désactivée de toutes parts.

Cette histoire allemande est loin d’être uniforme et close. Il faut rappeler qu’à partir de 1967 et au cours des années 1970, suite à la guerre des 6 jours et à l’arrivée en Allemagne de nombreux exilés palestiniens, la Palestine a été l’un des points focaux des mouvements anti-impérialistes allemands. L’historien Joseph Ben Prestel, qui a travaillé sur des archives de la diaspora palestinienne en Allemagne, montre comment les exilés palestiniens, parmi lesquels de nombreux étudiants et militants, sont parvenus à faire le travail de traduction de leur lutte pour la libération à l’adresse des Allemands. Ils ont réussi à mettre en avant le lien profond entre leur lutte et les autres mouvements de libération anti-coloniaux, à construire des réseaux internationaux allant des Black Panthers au FLN, à rendre leur lutte présente dans les revues militantes et les slogans de l’époque, à organiser des visites dans des camps palestiniens, par exemple avec des militants du SDS (mouvement étudiant) en 1969 ou de la RAF en 197017, etc.
Ces solidarités étaient déjà, tout comme aujourd’hui, un lieu de clivage entre les « Anti-imp » et les « Anti-Deutsch ». Theweleit, que je sache, ne s’est jamais dit anti-deutsch, mais on voit comment il est l’héritier de ces clivages-là.
D.B. : Génération hantée oui, et le premier lieu de cette hantise, c’est le foyer. C’est à cet endroit-là que Haneke va travailler dans Le ruban blanc pour saisir, pas seulement le nazisme, mais aussi disons le « fascisme » entendu en ce sens plus large qui comprend aussi les revenances, ce qui reste, ce qui précède etc. Et en effet, on retrouve Theweleit. Comme il le raconte, sa politisation coïncide avec le fait de remettre au travail, en arrivant à l’âge adulte, l’expérience d’avoir grandi dans un foyer allemand de l’après-1945, qu’il décrit comme un microcosme imprégné par des passions de l’ordre, et une sorte d’hygiénisme contre tout mode d’existence autre. Bref des micro-fascismes toujours présents, voire en train de se réinventer. C’est à partir de là qu’émerge toute la question « Qu’est-ce qu’il reste ? Qu’est-ce qui nous a été transmis ? ». C’est cela qu’implique le foyer.

Cela me fait aussi penser à un autre film que m’a fait découvrir Olivier Voirol, de 1980, Deutschland, bleiche Mutter (Allemagne, mère blafarde) d’Helma Sanders-Brahms, toujours de cette même génération née dans la guerre. Le film fonctionne en deux temps : d’abord le temps de la guerre, avec son père qui part au front, dans la Wehrmacht, avec l’expérience de l’exil sur fond d’une famille qui n’est pas nazie chevronnée, mais qui est néanmoins prise dans toutes les petites compromissions, avec les voisins juifs déportés dont on va tout de même récupérer les affaires. Tout le climat génocidaire présent dans l’intimité. La première partie est celle de la guerre, de la lutte pour la survie, de l’exil qui est une mise en mouvement permanente et puis vient, enfin, le moment où on espère pouvoir laisser la guerre derrière soi. Mais ensuite vient la deuxième partie, celle de l’après-guerre, et là c’est une re-fermeture, un étouffement terrible qui est mis en scène dans le film. Elle permet d’interroger ce basculement dans « l’après », avec le fascisme qui est en train de repasser et de se retransformer. Pour Theweleit, c’est donc de là qu’il faut repartir pour inventer les possibilités d’une vie non fasciste.
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︎30.03.2026 à 13:53
Manuel CERVERA-MARZAL
En m’appuyant sur les données électorales, sur la recherche sociologique et sur plusieurs précédents historiques, je me propose de montrer qu’un retournement de situation n’a rien d’impossible. Fluidité maximale des comportements électoraux, regain probable de participation, avantage comparatif de Mélenchon dans le débat télévisé, exposition des contradictions économiques et géopolitiques du RN, réflexe patriotique, reports de voix venus du centre et remobilisation des abstentionnistes en moyenne plus proches de la gauche que de l’extrême droite : autant de leviers susceptibles de rebattre les cartes entre les deux tours.
Admettons que Mélenchon accède au second tour de l’élection présidentielle – comme s’y résout désormais la majorité des commentateurs de la vie politique, y compris les plus fervents détracteurs de LFI. Comment pourrait-il combler un retard substantiel face au candidat du Rassemblement national ? L’estimation la plus plausible – comme je l’ai montré dans mon précédent article – est un premier tour dans lequel Jordan Bardella se situerait entre 30 et 35 % des suffrages exprimés, tandis que Mélenchon terminerait plutôt entre 20 et 25 % (les autres candidat·es termineront derrière, avec 1% à 10% des voix). L’écart initial entre JLM et le RN serait donc d’environ 10 points – peut-être 5 (hypothèse basse) ou 15 (hypothèse haute). « Un tel retard est impossible à combler ». Voilà ce qu’assènent avec aplomb les éditocrates et les instituts de sondage. Ceux-là même qui se plantent à chaque élection.
Le premier point qu’il faut rappeler est banal mais primordial : l’intervalle séparant les deux tours d’une présidentielle constitue une des séquences les plus instables et les plus ouvertes de la vie politique. Le résultat du premier tour n’annonce jamais mécaniquement celui du second. Ces deux moments obéissent à des logiques différentes. Au premier tour, les électeurs choisissent généralement le candidat qui correspond le mieux à leurs préférences politiques. Au second, beaucoup arbitrent entre deux options imparfaites. Cette modification des critères du choix électoral a été abondamment étudiée par les politistes. Elle explique pourquoi des recompositions surprenantes peuvent se produire en peu de temps.
L’histoire de la Vème République fournit plusieurs exemples de tels basculements1, dont les élections législatives de 2024 ont offert une nouvelle et récente illustration. Alors que le RN était annoncé en capacité de conquérir une majorité absolue à l’Assemblée nationale, la dynamique de l’entre-deux-tours a profondément modifié la situation. La multiplication des désistements, la constitution d’un front républicain et la remobilisation d’une partie de l’électorat ont empêché cette issue. La coalition de gauche arrivée en tête a obtenu environ 180 sièges, devançant le camp présidentiel et reléguant le RN à un niveau bien inférieur aux projections initiales. Ainsi, face à la perspective imminente d’une arrivée au pouvoir de l’extrême droite, des mécanismes de mobilisation rapide – tant dans les états-majors des partis que dans les électorats de plus en plus poreux – peuvent se mettre en place. Et la gauche, lorsqu’elle parvient à surmonter et trancher certaines divisions, est capable de transformer un rapport de forces défavorable.
Cet exemple illustre un phénomène ancien et connu des chercheurs : la participation électorale varie fortement selon la perception de l’enjeu. Lorsque l’enjeu paraît exceptionnel – par exemple lorsqu’un candidat d’extrême droite peut accéder au pouvoir – ou lorsque le match s’annonce serré à la veille du scrutin – comme le duel Sarkozy-Royal de 2007 – des catégories sociales habituellement abstentionnistes se (re)mobilisent. La base électorale du second tour s’élargit, et les voix du premier tour qui s’étaient portées sur des candidat·es éliminé·es se redistribuent.
En 2027, la modification du rapport de forces entre les deux tours peut atteindre des proportions jamais atteintes auparavant, car l’abstention n’a jamais été aussi haute. Mais – c’est une précision décisive – l’abstention record qui affecte notre pays est une abstention intermittente et non systématique. Autrement dit, la plupart des abstentionnistes sont des gens qui généralement ne vont pas voter, mais qui se rendent quand même, occasionnellement, au bureau de vote. Dit encore autrement, la tectonique des plaques électorales n’a jamais atteint un tel niveau d’incertitude. Ceux qui se disent certains que Mélenchon va perdre sont certainement des gens qui veulent qu’il perde.
Cette incertitude n’est pas propre à la France. Elle caractérise désormais la plupart des démocraties occidentales, où l’augmentation régulière de l’abstention rend les résultats électoraux de moins en moins prévisibles. Dans de nombreux pays européens et nord-américains, la participation électorale n’est plus une habitude civique mais un comportement erratique. Les électeurs se mobilisent ou se démobilisent en fonction des circonstances politiques, du degré de polarisation de la campagne et de la crédibilité des alternatives proposées. Cette volatilité rend les prédictions de plus en plus fragiles.
Les surprises se sont multipliées au cours de la dernière décennie. En 2016, l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis a pris de court la totalité des observateurs, des instituts de sondage et des médias. La même année, le référendum britannique sur la sortie de l’Union européenne a débouché sur une victoire du Brexit que peu d’analystes avaient anticipée. Dans ces deux cas, la mobilisation tardive d’électeurs qui participaient peu aux scrutins a fait voler en éclats les différents pronostics.
Mais l’incertitude électorale ne produit pas seulement des surprises bénéficiant aux droites extrêmes. Elle peut également déboucher sur des victoires inattendues de la gauche. L’exemple grec de 2015 est emblématique : la victoire de Syriza, menée par Alexis Tsipras, a constitué une rupture majeure dans un système politique longtemps dominé par les partis traditionnels. Dans un contexte de crise économique et de défiance envers les élites partisanes, la dernière ligne droite a permis à une formation de gauche radicale d’accéder au pouvoir alors qu’aucun observateur ne l’envisageait quelques mois auparavant. Des phénomènes comparables ont eu lieu en Amérique latine2.
Ces exemples montrent que, dans les démocraties contemporaines, les équilibres électoraux sont plus instables que jamais. La combinaison d’une abstention élevée, d’une volatilité partisane accrue et d’une polarisation politique forte rend les comportements électoraux particulièrement sensibles aux dynamiques de campagne. Dans ce contexte, les prédictions qui paraissent les plus solides peuvent être contrecarrées en peu de temps. L’entre-deux-tours d’une élection présidentielle a toujours été un des moments les plus imprévisibles de la vie politique française. Quinze jours suffisent pour renverser un rapport de forces.
Mais cette période très courte ne se résume pas à une simple redistribution mécanique des voix du premier tour. Elle comporte aussi un certain nombre d’événements très suivis (débats, interviews, meetings) qui influencent directement les perceptions des électeur·ices. Parmi ces moments décisifs, le débat télévisé de l’entre-deux-tours occupe une place particulière.
Depuis la confrontation entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand en 1974, le débat de l’entre-deux-tours constitue l’un des moments télévisés les plus suivis par les Français (avec les finales des coupes du monde de football). Son audience atteint presque 20 millions de téléspectateurs. Dans un paysage médiatique fragmenté, il s’agit de l’un des rares moments où une grande partie du corps électoral observe simultanément les deux finalistes dans un format long et comparatif.
Les travaux de science politique montrent que ces débats modifient rarement les préférences idéologiques des électeur·ices. En revanche, ils influencent les perceptions de compétence, de crédibilité et de stature présidentielle3. Autrement dit, ils agissent moins sur les convictions que sur l’évaluation des qualités personnelles des candidats : maîtrise des dossiers, capacité d’argumentation, sang-froid, autorité.
A plusieurs reprises, une formule bien trouvée ou une prestation particulièrement convaincante a modifié la dynamique d’une campagne. Le cas le plus connu est celui du débat de 1974 entre Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand. Lorsque ce dernier accuse son adversaire d’incarner « le pouvoir de l’argent », Giscard lui rétorque : « Vous n’avez pas, Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur. » Cette formule, passée à la postérité, marque les esprits et installe l’image d’un Giscard plus moderne et plus à l’aise que son adversaire4. Dans cette perspective, la confrontation directe entre Jean-Luc Mélenchon et un candidat du Rassemblement national pourrait jouer un rôle décisif.
Depuis une quinzaine d’années, Mélenchon s’est imposé comme l’un des débatteurs les plus redoutables du pays. Cette réputation ne repose pas seulement sur des impressions subjectives : elle correspond à des effets mesurables. Lors de la campagne présidentielle de 2017, les enquêtes d’opinion réalisées immédiatement après les grands débats télévisés ont montré que Mélenchon était systématiquement considéré comme le candidat ayant réalisé la meilleure performance. Les sondages instantanés réalisés par Elabe ou Harris Interactive le plaçaient en tête lors de la totalité des confrontations. Dans les jours qui ont suivi ces débats, ses intentions de vote se sont nettement accrues, avec des progressions de l’ordre de trois à cinq points.
Le phénomène s’est reproduit en 2022. À l’issue des deux grands débats télévisés du premier tour, les baromètres d’opinion ont montré que Mélenchon était perçu comme le candidat le plus convaincant sur les questions économiques et sociales. Dans les semaines précédant le scrutin, sa campagne a connu une accélération spectaculaire : il est passé d’un niveau d’intentions de vote situé autour de 12-13% à plus de 22% le jour de l’élection, terminant à quelques centaines de milliers de voix du second tour.
Cette capacité à tirer profit des confrontations télévisées tient aux compétences tribuniciennes de Mélenchon. Ancien sénateur, ancien ministre et parlementaire de longue date, il a passé plusieurs décennies dans des arènes politiques où l’argumentation orale constitue une compétence centrale. Il possède une grande maîtrise des dossiers techniques, une capacité à structurer rapidement des argumentaires complexes et une aisance rhétorique qui devient particulièrement visible dans les formats longs.
L’épisode du débat organisé en septembre 2021 entre Jean-Luc Mélenchon et Éric Zemmour illustre cet avantage. Diffusée sur BFMTV, cette confrontation avait été largement commentée dans les jours suivants. Un sondage Elabe réalisé auprès des téléspectateurs indiquait que 56% d’entre eux jugeaient Mélenchon plus convaincant, contre 34% pour Zemmour. Même parmi les électeurs de droite interrogés, l’écart était moins net que prévu, signe que la prestation du leader insoumis avait impressionné au-delà de son propre camp. À l’inverse, les deux dirigeants du Rassemblement national rencontrent souvent des difficultés dans ce type d’exercice.
L’exemple le plus flagrant reste le débat présidentiel de 2017 entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. La prestation de la candidate du Front national avait été jugée médiocre par une large partie de l’opinion. Dans un sondage Elabe, 63% des téléspectateurs estimaient que Macron avait été le plus convaincant, contre seulement 34% pour Marine Le Pen. Même parmi les électeurs frontistes, une fraction significative reconnaissait que leur candidate n’avait pas dominé. Ce débat a renforcé les doutes d’une partie de l’électorat sur la capacité de Marine Le Pen à exercer la fonction présidentielle.
La candidate d’extrême droite a cherché à corriger cette image lors du débat de 2022. Sa prestation fut jugée plus maîtrisée que celle de 2017. Mais les enquêtes réalisées à l’issue de la confrontation indiquaient malgré tout que Macron apparaissait plus convaincant pour une majorité de téléspectateurs. Un sondage Ipsos-Sopra Steria réalisé le soir du débat montrait par exemple que 59% des Français·es estimaient que Macron avait été meilleur, contre 39% pour Marine Le Pen.
Jordan Bardella, pour sa part, n’a jamais encore participé à un débat présidentiel. Ses compétences médiatiques sont associées à des formats courts – interviews brèves, séquences virales sur les réseaux sociaux, interventions calibrées pour les chaînes d’information en continu. Ce type de communication privilégie la répétition de messages simples et la force des slogans. Or un débat présidentiel de l’entre-deux-tours fonctionne selon une logique différente. Il impose aux candidats de répondre longuement à des questions précises sur des dossiers institutionnels, économiques ou diplomatiques. Les approximations ou les contradictions peuvent être exploitées par l’adversaire, généralement plus pugnace que les journalistes.
Dans un tel cadre, les différences d’expérience politique et de maîtrise argumentative ressortent de manière plus nette. Un candidat comme Mélenchon, qui en sera à sa quatrième campagne présidentielle, possède une aisance particulière dans cet exercice. À l’inverse, un dirigeant politique dont la carrière s’est construite dans l’univers de la communication et des réseaux sociaux peut se trouver davantage exposé.
Dans un duel entre Mélenchon et Bardella – ou entre Mélenchon et Marine Le Pen si celle-ci devait finalement être la candidate du RN – la confrontation télévisée constituerait donc un moment déterminant. Si Mélenchon parvenait à reproduire les performances observées lors des débats de 2017 et de 2022, l’effet pourrait être significatif.
En outre, le débat télévisé ne constitue pas seulement une épreuve de style ou de maîtrise technique. Il a aussi pour effet de contraindre les candidats à préciser leurs propositions et à assumer, en temps réel, les implications concrètes de leur programme. Dans un format long, face à un adversaire aguerri, plus exigeant que les journalistes qui interrogent complaisamment le RN au quotidien, les zones d’ombre, les ambiguïtés et les contradictions deviennent plus difficiles à dissimuler.
Depuis le début des années 2010, le parti de Marine Le Pen s’efforce de construire une image « sociale » destinée à séduire les classes populaires. Le RN tient un discours protecteur, parfois même redistributif, tout en défendant, dans la pratique, des politiques favorables aux intérêts du capital. Si cette contradiction n’est pas nouvelle à l’extrême droite5, elle tend depuis quelques années à s’aiguiser : sous la pression d’Eric Zemmour, les prises de position économiques du RN témoignent d’un déplacement progressif vers un libéralisme assumé. Jordan Bardella revendique explicitement une ligne de « soutien aux entreprises », multiplie les signaux en direction du patronat, fustige les « assistés » et insiste sur la nécessité de réduire les « contraintes » pesant sur l’activité économique. Dans le même temps, le parti entretient l’image d’un défenseur du pouvoir d’achat et des services publics. Ce double discours vise à rassurer les classes dirigeantes sans perdre l’électorat populaire qui constitue l’un de ses principaux réservoirs de voix.
Or, lorsqu’on examine de près les propositions programmatiques et surtout les pratiques parlementaires du RN, cette façade sociale se révèle parfaitement illusoire. À l’Assemblée nationale comme au Parlement européen, les élus du RN ont voté de manière récurrente contre des mesures favorables aux salariés ou à la redistribution – qu’il s’agisse de l’augmentation du SMIC, du renforcement des protections sociales ou de certaines régulations économiques. Dans le même temps, ils ont soutenu ou laissé passer des dispositifs favorables aux grandes entreprises, notamment en matière fiscale ou réglementaire. Ce décalage entre le discours et les actes est bien documenté, mais il reste aujourd’hui peu visible dans l’espace public, où les logiques du champ médiatique privilégient les déclarations générales plutôt que l’analyse détaillée des politiques mises en œuvre.
Le programme économique du RN comporte par ailleurs des contradictions internes difficilement soutenables. Le parti promet à la fois une baisse des impôts, une augmentation du pouvoir d’achat, le maintien des services publics et une réduction de la dette publique, sans préciser les arbitrages nécessaires pour concilier ces objectifs. Certaines mesures, comme les exonérations de cotisations sociales ou les baisses de TVA, bénéficient davantage aux entreprises ou aux ménages les plus aisés, tout en affaiblissant les ressources de l’État social. D’autres propositions, comme la « priorité nationale » dans l’accès aux prestations sociales, soulèvent des difficultés juridiques majeures au regard du droit constitutionnel et du droit européen, ce qui rend leur mise en œuvre incertaine.
Ces incohérences programmatiques constituent un point de vulnérabilité majeur dans une campagne de second tour. Tant que la compétition électorale se déroule dans un cadre fragmenté, avec de nombreux candidats et une attention médiatique dispersée et complaisante, ces contradictions peuvent rester invisibles. Mais lorsque la campagne se concentre sur deux finalistes, aussi éloignés que Mélenchon et le RN, et que chaque proposition est soumise à un examen plus rigoureux, l’opacité se dissipe. Les journalistes, les économistes, les adversaires politiques et les électeur·ices sont alors incités à interroger, plus que jamais, la faisabilité et la désirabilité des deux programmes.
Dans un duel entre Mélenchon et le candidat du RN, les différences de préparation, de sérieux et de crédibilité se révéleraient criantes. D’une part, Mélenchon a fait de la cohérence programmatique, du chiffrage budgétaire et de la précision des propositions économiques un élément central de sa stratégie. D’autre part, il a déjà montré, dans de nombreux débats, sa capacité à mettre en lumière les contradictions de ses adversaires sur ces questions. Dans un contexte où l’attention médiatique serait maximale, il est probable qu’il chercherait à démontrer, exemples à l’appui, que le RN ne constitue pas une alternative réelle pour les classes populaires.
Plus largement, l’entre-deux-tours est le moment où se cristallisent des coalitions sociales sous-jacentes aux projets politiques. Un programme économique n’est pas seulement un ensemble de mesures techniques : il reflète aussi les intérêts sociaux qu’il privilégie. Dans le cas du RN, le décalage entre un discours orienté vers les « oubliés » et des propositions indexées sur les attentes du patronat pourrait apparaître de manière plus nette qu’au premier tour.
Cette clarification tardive constitue un des effets classiques des campagnes de second tour. Lorsque l’alternative politique se réduit à deux options, et que ces deux options sont – pour une fois – véritablement antagoniques, les électeurs sont conduits à examiner plus attentivement les conséquences concrètes des choix qui s’offrent à eux. Dans ce contexte, les contradictions qui pouvaient être tolérées ou ignorées par le passé acquièrent une importance inédite.
Autrement dit, la question n’est pas seulement de savoir si le programme économique du RN comporte des incohérences – celles-ci sont largement établies – mais de comprendre que ces incohérences pourraient, dans l’entre-deux-tours, devenir visibles pour beaucoup plus de monde, et notamment pour une fraction de l’électorat hésitant à voter pour le RN. C’est précisément cette montée en visibilité, amplifiée par la confrontation directe et par le travail des acteurs politiques et médiatiques hostiles au fascisme, qui pourrait fragiliser la position du candidat d’extrême droite.
Mais les contradictions du RN ne se limitent pas au terrain économique. Elles traversent également un autre registre, désormais décisif dans une élection présidentielle : celui de la politique étrangère et de l’indépendance nationale. Là encore, le décalage entre le discours affiché et la réalité des pratiques du RN pourrait apparaître avec une netteté accrue au cours de l’entre-deux-tours, et amoindrir la crédibilité du candidat d’extrême droite auprès de segments significatifs de l’électorat.
Depuis plusieurs années, les macronistes, Raphaël Glucksmann et la gauche sociale-libérale cherchent à disqualifier Jean-Luc Mélenchon en le présentant comme complaisant à l’égard de Vladimir Poutine. Cette accusation a peut-être une efficacité polémique, mais elle se heurte à un problème de proportion. Car, si l’on examine les faits, la dépendance du RN à l’égard de la Russie est d’une autre nature : elle est factuelle. Le parti a contracté en 2014 un prêt de 9,4 millions d’euros auprès de la First Czech-Russian Bank ; après la disparition de cette banque, la créance a été reprise par la société russe Aviazapchast, et le RN n’a soldé définitivement cet héritage qu’en 2023. Cette séquence a été suffisamment lourde pour qu’un rapport de la commission d’enquête parlementaire sur les ingérences étrangères qualifie le RN de « courroie de transmission » de la Russie en France. À cela s’ajoute le fait qu’en 2025 une nouvelle enquête judiciaire a visé le siège du RN au sujet de possibles irrégularités de financement, notamment autour de prêts illégaux ou fictifs. Autrement dit, lorsqu’on passe de l’invective au dossier, ce n’est pas Mélenchon mais le RN qui dépend matériellement, politiquement et idéologiquement de puissances étrangères hostiles.
Cette dépendance russe du RN ne relève d’ailleurs pas d’un vieux contentieux financier. Elle s’inscrit dans un écosystème plus large de réseaux d’influence déployés par le Kremlin en Europe. De nombreuses enquêtes journalistiques et judiciaires ont documenté l’activité de structures russes finançant des plateformes, des appuis juridiques et des opérations d’influence dans des dizaines de pays européens, avec l’objectif de diffuser des récits favorables à Moscou et de soutenir des relais idéologiques compatibles avec ses intérêts. Il ne s’agit donc pas seulement d’un prêt ancien, que les dirigeants du RN aimeraient présenter comme une parenthèse refermée, mais d’un environnement politique plus large dans lequel la Russie a, depuis des années, investi des ressources pour armer idéologiquement des droites radicales européennes. Dans un entre-deux-tours présidentiel, où la question de l’indépendance nationale retrouverait une centralité maximale, cette histoire reviendrait comme la preuve tangible qu’entre les deux candidats, l’un a pu tenir des positions discutables sur la Russie, mais l’autre représente le seul camp dont les liens matériels, institutionnels et doctrinaux avec l’univers poutinien ont été établis de manière répétée et documentée.
Surtout, la difficulté géopolitique du RN ne se limite plus à la Russie ; elle s’étend désormais aux États-Unis de Donald Trump. C’est ici que la situation de Jordan Bardella est franchement périlleuse. Le Grand Continent a publié des données particulièrement éclairantes sur la structuration d’un nouveau clivage géopolitique6 : en France, entre 85% et 95% des électeurs de LFI, des Ecologistes, du PS et de Renaissance considèrent Donald Trump comme un « ennemi de l’Europe », sans divergence de fond entre ces électorats. Plus encore, 94% des électeurs LFI, 92% des électeurs écologistes, 90% des électeurs socialistes et 83% des électeurs de Renaissance décrivent désormais la politique extérieure des États-Unis en termes de « recolonisation et prédation des ressources mondiales ». Ce point est décisif : sur la géopolitique trumpienne, il existe aujourd’hui un continuum d’hostilité allant de la gauche radicale jusqu’au centre macroniste. Le clivage ne passe donc plus entre Mélenchon et la macronie, mais entre un bloc très large – insoumis, socialistes, écologistes, centristes – et des droites travaillées par l’ambivalence ou la fascination trumpiste.
C’est précisément là que Bardella se trouve en grande difficulté. Le RN est profondément divisé à propos de Trump : 25% des électeurs du RN considèrent Trump comme un ennemi de l’Europe, 20% comme un ami, tandis que la moitié refusent de trancher. Sur la qualification de la politique étrangère américaine, 45% des électeurs RN jugent qu’elle relève d’une défense légitime des intérêts états-uniens, quand 40% la perçoivent comme prédatrice. Sur la question du Groenland, 62% des électeurs RN estiment certes qu’une intervention militaire états-unienne constituerait un acte de guerre contre l’Europe, mais cela signifie aussi qu’une fraction notable reste plus hésitante que l’ensemble des électorats progressistes et modérés. En d’autres termes, comme l’écrit Jean-Yves Dormagen, « le trumpisme fédère puissamment ses opposants tout en fragmentant durablement ceux qu’il prétend rassembler ». Jordan Bardella a maintes fois exprimé son admiration pour Donald Trump, dans un pays où le rejet de Trump est un critère électoral qui gagne en importance pour tout le monde, à gauche, au centre et à droite – sauf que la gauche et le centre sont d’accord sur ce sujet, alors que la droite est fracturée.
En février 2025, Jordan Bardella avait prévu de prendre la parole à la conférence conservatrice CPAC à Washington, haut lieu du trumpisme international ; il a finalement annulé sa participation après le geste de Elon Musk interprété comme un salut nazi. Ce déplacement outre-Atlantique s’inscrivait dans une tentative de Bardella de renforcer ses liens avec Donald Trump et avec les réseaux de la droite radicale états-unienne. Quelques semaines plus tard, lors de la condamnation de Marine Le Pen, plusieurs dirigeants nationalistes étrangers – Viktor Orbán, Matteo Salvini, Jair Bolsonaro, Donald Trump – se sont publiquement portés à son secours. Là encore, le problème pour le RN n’est pas seulement l’existence de ces soutiens, mais leur nature : ce sont toujours les mêmes figures du néofascisme international, c’est-à-dire des dirigeants ou ex-dirigeants qui symbolisent, aux yeux d’une partie croissante de l’opinion française, l’affaiblissement de l’État de droit, la brutalisation du débat public et la subordination de la politique à des logiques de clan.
Face à cela, Mélenchon se pose comme un non aligné, défenseur de l’indépendance de la France. Le point important n’est pas de dire que ses positions géopolitiques coïncideraient avec celles du centre ; elles restent distinctes, parfois très distinctes. Mais il existe désormais une zone de recouvrement objective entre la gauche mélenchoniste, la diplomatie macronienne et une partie de la tradition gaulliste sur un point essentiel : le refus que la France se laisse dicter sa conduite par Washington ou par Moscou. Le débat du 20 janvier 2026 entre Jean-Noël Barrot et Jean-Luc Mélenchon, sur France 2, l’a montré de manière éclatante : dans un contexte où l’administration Trump multipliait les gestes agressifs, le langage de l’autonomie stratégique et du refus de l’ingérence s’est imposé comme un terrain de convergence entre la diplomatie gouvernementale et la stratégie insoumise. Quand le ministre des affaires étrangères explique que la France assume de dire « non » aux Etats-Unis sur certaines propositions et que Mélenchon, de son côté, défend une ligne de souveraineté non alignée, c’est toute la scène politique qui se déplace : ce n’est plus Mélenchon qui paraît marginal, c’est le RN qui est piégé par sa proximité idéologique avec le camp trumpiste.
Dans une campagne d’entre-deux-tours, cette recomposition comptera amplement. Les électeurs macronistes et sociaux-libéraux ne voteront jamais pour Mélenchon par adhésion ; mais la géopolitique les poussera davantage vers Mélenchon que vers Bardella. Dans l’espace allant de LFI à Renaissance, l’hostilité à Trump est quasi unanime, et la capacité à s’opposer à ses ingérences devient, pour plus d’un électeur sur deux, un critère déterminant du vote. Au second tour, les électeurs atlantistes et européistes devront arbitrer entre un candidat qu’ils jugent excessif, ambigu, russophile, mais avec lequel ils partagent une forme de patriotisme, et un candidat dont le camp politique est objectivement lié, par son histoire, par son idéologie et par ses réseaux, aux deux pôles majeurs de déstabilisation de l’Europe que sont aujourd’hui le trumpisme et le poutinisme. Dans ce cadre, beaucoup préféreront l’autonomie à l’inféodation.
C’est pourquoi il est vraisemblable que les gaullistes sincères, les souverainistes de tous bords, les juristes d’État, certains diplomates, des hauts gradés militaires, et plus largement une partie de la droite patriote au sens classique du terme, seront beaucoup plus réceptifs à Mélenchon qu’à Bardella dans un tel duel. Il serait exagéré d’anticiper des ralliements massifs et homogènes ; mais il est parfaitement plausible d’imaginer que des figures comme Dominique de Villepin, Jacques Toubon et Xavier Bertrand regarderaient moins le programme économique de Mélenchon que la question fondamentale de l’indépendance nationale. Entre un candidat dont la doctrine est celle de la souveraineté populaire, de la non-subordination et du refus des blocs, et un autre dont le parti a été financé par une banque russo-tchèque, et politiquement aimanté par les réseaux trumpistes, le choix d’un gaulliste ne devrait pas être difficile. Il ne s’agirait pas, pour ces électeurs ou ces personnalités, de devenir mélenchonistes ; il s’agirait de préférer, dans un moment de vérité, un patriote de gauche à une droite nationale en paroles mais objectivement soumise aux intérêts de puissances rivales. En ce sens, la géopolitique est un des terrains où Bardella sera le plus nettement dominé. Non parce que Mélenchon y fera l’unanimité (les désaccords sur la Russie, les ouïghours, le génocide à Gaza ne vont pas s’évaporer), mais parce que le RN y concentrera toutes ses contradictions.
Le RN revendique un monopole sur les thèmes du patriotisme et de la souveraineté, en les rabattant sur une définition identitaire de la nation, associée à des positions restrictives en matière d’immigration et à une vision hostile à l’intégration européenne. Pourtant, dans l’histoire politique française, le patriotisme n’a jamais été l’apanage de la droite, et encore moins de l’extrême droite. Il a été porté, à des moments décisifs, par des traditions politiques très diverses, y compris par la gauche républicaine et le mouvement ouvrier. De la Révolution française aux combats antifascistes, en passant par certaines séquences du communisme français, la défense de la patrie a souvent été pensée comme indissociable de la souveraineté populaire et de l’égalité civique.
C’est dans cette filiation que s’inscrit le patriotisme de Jean-Luc Mélenchon. À rebours des conceptions ethniques ou culturalistes de la nation, celui-ci repose sur une définition à la fois civique et plébéienne : la nation comme communauté de citoyennes et de citoyens unis par un contrat, par des droits égaux et par une volonté commune, mais aussi par une condition sociale partagée, faite de souffrance, de labeur et de dignité. Dans cette perspective, la république n’est pas un slogan raciste visant à exclure les musulmans et les supposés « communautaristes », mais un principe actif, qui prolonge l’élan révolutionnaire et fonde l’unité d’une communauté de destins. Mélenchon a également mobilisé, ces dernières années, la notion de « créolisation », empruntée à Édouard Glissant, puis celle de « nouvelle France », pour penser une nation vivante, traversée par des héritages multiples, un brassage des origines, un renouvellement générationnel, mais unifiée par un projet politique commun.
Ce patriotisme mélenchonien inscrit la gauche dans une continuité historique longue, attentive à la construction de l’État et à la trajectoire nationale. Les références récurrentes de Mélenchon à des figures de l’histoire de France, y compris à certains rois bâtisseurs, témoignent de cette volonté de ne pas abandonner le récit national à la droite. Il s’agit de réaffirmer que la nation française est le produit d’une histoire politique, faite de conflits, de ruptures et de refondations, et qu’elle ne saurait être confisquée par une lecture identitaire ou une nostalgie coloniale.
Dans la campagne de second tour, Mélenchon exploitera pleinement ce ressort patriotique. En articulant une conception plébéienne et créolisée de la nation à une tradition civique et républicaine, Mélenchon parlera au-delà de son camp. Car son patriotisme (de gauche) entre en résonance avec d’autres traditions politiques françaises, notamment celle du gaullisme et de droite républicaine, antifasciste, attachée à l’indépendance nationale, à la primauté de l’État et à la capacité de la France à décider par elle-même dans un monde multipolaire. Autrement dit, il existe un terrain de rencontre entre des électeurs de gauche, des centristes et une partie de la droite.
Dans ce cadre, Mélenchon apparaitra, non comme un candidat consensuel, mais comme un candidat rassembleur, capable d’incarner une certaine idée de la France, suffisamment flottante pour que chacun y mettre ce qui lui plait et l’investisse à sa façon. À l’inverse, l’inexpérience de Jordan Bardella et les liens du RN à des réseaux étrangers – qu’ils soient russes ou trumpistes – feront douter les électeurs attachés au patriotisme.
La question de la crédibilité gouvernementale constitue également un facteur déterminant. Dans une campagne de second tour, les électeur·ices sont amenés à se demander non seulement quel programme iels préfèrent, mais aussi quel candidat leur paraît capable d’exercer le pouvoir. Cette dimension de « compétence perçue » a été largement étudiée. Les électeurs peuvent accepter de voter pour un candidat dont ils ne partagent pas les positions s’ils estiment qu’il possède les qualités nécessaires pour gouverner7. Dans un duel Mélenchon-Bardella, la comparaison penche en faveur du premier. Elle renvoie à des écarts objectivables en termes d’expérience, mais aussi de crédibilité et de stature présidentielle. Jean-Luc Mélenchon dispose de plus de quarante années de vie politique, marquées par des responsabilités parlementaires et ministérielles. À l’inverse, l’expérience de Bardella reste limitée à des fonctions partisanes et à un mandat européen.
Ces différences se traduisent dans les représentations que les Français·es se font de ces deux candidats. Les enquêtes d’opinion montrent que Bardella bénéficie aujourd’hui d’une forte popularité – il est crédité de 39% d’adhésion dans le dernier baromètre Odoxa, ce qui en fait l’une des personnalités politiques les mieux placées. Mais cette popularité doit être relativisée : elle correspond à des indicateurs d’image (sympathie, visibilité, notoriété) et non à des jugements de compétence gouvernementale ou de stature présidentielle, qui structurent le vote au second tour.
À cet égard, les données disponibles suggèrent un contraste favorable à Mélenchon. Bardella est une figure politique perçue comme encore inachevée. Parmi ses sympathisants, sa candidature présidentielle reste considérée comme « prématurée ». Il n’est pas jugé pleinement préparé à exercer le pouvoir. Autrement dit, sa popularité coexiste avec un doute sur sa capacité à incarner la magistrature suprême.
À l’inverse, Mélenchon souffre d’un rejet élevé dans certains segments de l’opinion – le baromètre Odoxa le place parmi les personnalités les plus clivantes (66% de rejet) – mais cette donnée doit être interprétée avec précaution : comme l’a montré la science politique, les figures les plus centrales du jeu électoral sont aussi les plus polarisantes. Surtout, ce rejet coexiste avec une reconnaissance de ses compétences politiques, de sa maîtrise des dossiers et de sa capacité à exercer le pouvoir.
En réalité, les indicateurs disponibles invitent à distinguer deux dimensions : la popularité et la présidentiabilité. Bardella domine aujourd’hui sur la première, mais reste fragile sur la seconde. Mélenchon, à l’inverse, est une figure plus clivante mais dont la capacité à gouverner est solidement installée dans l’opinion publique. Dans un scrutin de second tour, où les électeurs arbitrent moins en fonction de leurs préférences idéologiques que de leur évaluation de la crédibilité des candidats, ce second critère devient décisif.
L’argument de l’impopularité mérite donc d’être relativisé, d’autant que l’histoire récente des gauches européennes et latino-américaines offre plusieurs exemples de candidats sulfureux et minoritaires qui ont pourtant réussi à conquérir le pouvoir.
Le cas de Pedro Sánchez est particulièrement éclairant. En 2016, après deux défaites électorales successives, il est contraint de démissionner de la direction du PSOE (le parti socialiste espagnol), lâché par son propre parti. Un an plus tard, il revient à sa tête contre l’appareil, dans une position fragile, sans majorité et avec une image fortement dégradée dans l’opinion. En 2018, il n’est ni favori des sondages ni soutenu par une dynamique populaire. Il parvient pourtant, contre toute attente, à accéder au pouvoir en renversant le premier ministre conservateur Mariano Rajoy par une motion de censure, avant de consolider sa position électorale dans les années suivantes. Ainsi, pas plus loin qu’au sud des Pyrénées, un leader de gauche isolé et impopulaire peut soudain se révéler comme la seule alternative crédible et agréger autour de lui une coalition majoritaire.
Le cas grec va dans le même sens. Alexis Tsipras, à la tête de Syriza, dirige en 2015 une toute jeune coalition, perçue comme radicale et peu crédible par une grande partie des élites européennes mais surtout des électeurs grecs. Pourtant, dans un contexte de crise aiguë et de rejet des partis traditionnels, il transforme cette position minoritaire en dynamique majoritaire et à accède au pouvoir.
Dans un contexte britannique défavorable, marqué par l’hégémonie social-libérale et la montée de la xénophobie, Jeremy Corbyn offre un autre exemple instructif. Celui qui fut longtemps un des responsables politiques les plus impopulaires du pays – y compris au sein de son propre parti –, est donné largement perdant avant les élections législatives de 2017. Pourtant, au cours de la campagne, il fait remonter spectaculairement le score du Labour, qui atteint 40% des voix, soit une progression de près de 10 points par rapport à l’élection précédente. Sans remporter le pouvoir, il démontre qu’une figure jugée « trop clivante » et accusée d’« antisémitisme » peut, en quelques semaines, démentir tous les pronostics.
Enfin, le cas de Lula au Brésil rappelle l’importance du temps long. Avant son élection en 2002, Lula a connu plusieurs défaites présidentielles et a longtemps été jugé trop radical pour gouverner. Sa victoire – 61,3% des voix au second tour – n’est pas le produit d’une grande popularité personnelle mais – ce qui est différent – d’un processus de légitimation politique, combinant enracinement social, crédibilité programmatique et coalition de forces variées.
Ces différents exemples délivrent une même leçon : la popularité n’est ni une condition préalable à la victoire, ni une donnée stable. Elle peut vite se modifier, sous l’effet d’une campagne, d’une crise ou d’une recomposition du champ politique. Dans cette perspective, la situation de Mélenchon n’est pas atypique. Comme Tsipras, Corbyn ou Sánchez à leur époque, il est une figure clivante, rejetée par la majorité de l’opinion, mais solidement ancrée dans un bloc électoral significatif – près de 22 % des voix en 2022 – et reconnue pour ses compétences.
L’issue finale dépendra, pour une large part, de l’attitude adoptée par les électeurs du centre. Privés de candidat au second tour, les électeurs de la macronie se retrouveront dans une configuration de vote par défaut : ils devront arbitrer entre l’abstention, le vote blanc, le vote pour le RN ou le vote pour Mélenchon. Comme toujours dans ce type de situation, il n’y aura pas une réponse uniforme, mais une pluralité de comportements, socialement différenciés.
Une première fraction de cet électorat, ainsi que certaines figures de la macronie, sont d’ores et déjà engagées dans un processus de droitisation avancée. Pour ces acteurs, le mystère est faible. Des personnalités comme Gérald Darmanin, Rachida Dati ou Raphaël Enthoven ont multiplié, ces dernières années, les prises de position qui les rapprochent objectivement de l’extrême droite. Enthoven, intellectuel organique de la macronie, a explicitement déclaré qu’il préférerait Marine Le Pen à Jean-Luc Mélenchon, reprenant à son compte une vieille matrice réactionnaire – « plutôt Hitler que le Front populaire » – qui a historiquement structuré les ralliements fascisants face à la gauche. Aux yeux de Bruno Retailleau, ministre de l’Intérieur de Macron, l’Etat de droit n’est « ni intangible ni sacré ».
Ce basculement concerne aussi un part significative du grand patronat. Bernard Arnault, qui avait activement soutenu Emmanuel Macron en 2017, incarne cette évolution d’une partie du capitalisme français vers des positions compatibles avec l’extrême droite. Comme l’ont montré Marlène Benquet et Théo Bourgeron en 20218, il serait erroné d’y voir une simple dérive idéologique ou une « trahison » des élites libérales : ce sont des intérêts économiques bien identifiés qui sont à l’œuvre. Leur enquête met en évidence le rôle décisif d’une fraction spécifique du capital – les segments les plus agressifs et financiarisés du patronat (hedge funds, capital-investissement, finance spéculative) – dans le soutien à des projets politiques autoritaires, de Trump à Bolsonaro.
Ces fractions du capital cherchent à s’affranchir des contraintes réglementaires et institutionnelles héritées de la période néolibérale pour imposer un régime de dérégulation plus brutal, quitte à s’appuyer sur des forces politiques autoritaires. Dans un contexte de recomposition internationale marqué par la montée du trumpisme, une partie des grandes fortunes françaises pourrait ainsi être tentée de soutenir un candidat comme Bardella, perçu comme un vecteur possible de cette « seconde financiarisation ».
Ce raidissement droitier s’observe plus largement dans l’électorat macroniste. Youssef Souidi et Thomas Vonderscher, dans la Nouvelle cartographie électorale de la France (2026)9, montrent que cet électorat a connu un déplacement significatif vers la droite entre 2017 et 2022 : alors que 38% des électeurs de Macron se situaient à gauche en 2017, ils ne sont plus que 19% cinq ans plus tard, tandis que la part de ceux se positionnant à droite est passée de 27% à 45%. Ce changement morphologique de l’électorat macroniste signifie qu’une partie de ses soutiens actuels est issue de la droite traditionnelle, voire de ses segments les plus conservateurs.

C’est dans cette fraction que se recrutent les électeurs les plus susceptibles de basculer vers le RN au second tour. Sociologiquement, on y retrouve une partie des catégories aisées, des espaces urbains favorisés – typiquement les quartiers bourgeois de l’ouest parisien – où la droitisation des comportements électoraux est documentée depuis plusieurs années. Une partie de ces électeurs a déjà effectué ce déplacement lors des scrutins récents, en passant de Macron à Zemmour. Pour eux, le vote Bardella apparaîtra comme une continuité logique. Mais cette dynamique ne doit pas masquer l’existence d’un second pôle, tout aussi structurant, au sein de la macronie.
Car une autre partie de l’électorat centriste fera le choix inverse. Elle se reportera sur Mélenchon, non par adhésion programmatique mais par rejet des implications politiques, institutionnelles et culturelles d’une victoire de l’extrême droite. Ce segment correspond à ce que l’on peut appeler la bourgeoisie libérale au sens politique et culturel du terme : favorable à l’économie de marché, hostile au programme économique de la gauche, mais attachée aux libertés publiques, à l’État de droit et à la lutte contre les discriminations. C’est dans ce bloc que l’on trouve des figures comme Gabriel Attal, Clément Beaune ou Élisabeth Borne – et, dans une certaine mesure, François Bayrou, qui avait déjà appelé à voter pour Ségolène Royal contre Nicolas Sarkozy en 2007.
Pour cet électorat, le choix de Mélenchon sera guidé par des valeurs comme par des intérêts. Il ne s’agira pas de soutenir un programme, mais d’éviter un basculement jugé dangereux pour eux. Les pays dirigés par les alliés du RN – Viktor Orbán en Hongrie, Jair Bolsonaro au Brésil, Donald Trump aux États-Unis – fournissent un avant-goût de la menace : remise en cause de l’indépendance de la justice, pressions sur les médias, attaques contre les minorités, restriction des droits civiques. Ces exemples pèsent dans les arbitrages électoraux des classes moyennes et supérieures libérales.
Ce positionnement concerne également une partie des dirigeants économiques. Certains grands patrons ou hauts dirigeants – comme Mathieu Pigasse, Olivier Legrain ou Michel-Édouard Leclerc – pourraient appeler à voter pour Mélenchon, en assortissant leur soutien de réserves, mais en considérant qu’il constitue une option plus compatible avec la stabilité institutionnelle et la prévisibilité économique qu’un pouvoir d’extrême droite.
Le champ journalistique devrait suivre une logique comparable. Franc-Tireur et Marianne achèveront leur mue droitière et appelleront, avec des circonvolutions, à faire gagner le RN. En revanche, des titres allant de L’Express au Monde ont toujours refusé de mettre sur un même plan les candidatures de gauche et d’extrême droite. Leurs éditoriaux appelleront, explicitement ou implicitement, à faire barrage au RN. Là encore, les raisons sont indissociablement idéologiques et matérielles : les journalistes savent qu’ils peuvent continuer à exercer leur activité sous un gouvernement de gauche, tandis que la liberté de la presse est directement attaquée par les régimes d’extrême droite.
En résumé, la question est donc la suivante : quelle fraction de l’électorat centriste sera la plus nombreuse ? Celle qui basculera vers le RN, ou celle qui se reportera sur Mélenchon ? Les données disponibles apportent des éléments de réponse. Les élections législatives de 2024 ont constitué, de ce point de vue, un laboratoire grandeur nature. Dans les 147 duels opposant la gauche (NFP) à l’extrême droite, les électeurs issus de la coalition présidentielle ont majoritairement fait barrage au RN. Le NFP a ainsi remporté les deux tiers des duels. Le barrage a globalement fonctionné.
Les statistiques de Vonderscher et Souidi, issues d’une enquête sur 70 000 bureaux de vote, montrent que, dans ces configurations, le candidat de gauche progresse entre les deux tours (+11 points), ce qui implique nécessairement des transferts en provenance des électorats centristes et de droite modérée. Certes, ce report est incomplet – le NFP ne capte qu’une partie de son « vivier » potentiel – mais l’essentiel est ailleurs : l’extrême droite ne bénéficie pas massivement de ces voix.
Les analyses post-électorales convergent sur ce point : les reports de voix du « front républicain » ont joué, dans l’ensemble, davantage en faveur de la gauche que du RN. Selon l’enquête Ipsos pour Franceinfo du 8 juillet 2024, environ 50% des électeurs macronistes ont voté pour le candidat de gauche dans les duels face au RN, contre seulement 17% qui ont choisi l’extrême droite. Dans les duels LFI – RN, 43% des macronistes ont voté insoumis, 19% RN, et 38% se sont abstenus ou ont voté blanc.
Ce résultat est encourageant pour 2027. Il montre que, malgré la mise en équivalence des « extrêmes » par Emmanuel Macron, ses électeurs sont plus disposés à un front républicain qu’à un ralliement à l’extrême droite. Même dans un contexte de forte droitisation du paysage politico-médiatique, le RN continue à inquiéter et rebuter une partie conséquente des électeuri·ices centristes.
À ces données structurelles s’ajoute enfin un facteur stratégique : la capacité de Mélenchon à organiser politiquement ce report de voix. Contrairement à la représentation d’un candidat isolé ou sectaire, Mélenchon a déjà démontré, à deux reprises, sa capacité à construire des coalitions larges. Aux législatives de 2022 comme de 2024, alors qu’il pouvait faire cavalier seul, il a joué un rôle moteur dans la formation d’alliances électorales unifiant l’ensemble de la gauche. Cette capacité à agréger des forces politiques constitue un atout majeur dans une configuration de second tour.
Il est probable qu’entre les deux tours, Mélenchon adopte une posture rassembleuse. Cela passera par l’annonce d’un gouvernement pluriel, intégrant les différentes composantes de la gauche, mais aussi certaines figures du centre droit, comme Villepin ou Toubon. Une telle stratégie permettrait de rassurer l’électorat macroniste, en signalant que l’exercice du pouvoir ne serait pas monopolisé par un seul courant politique ni par un seul homme.
Ce type de configuration a des précédents historiques. Dans les systèmes présidentiels, les candidats de second tour cherchent systématiquement à élargir leur base en envoyant des signaux à des électorats qui ne leur sont pas naturellement acquis. Dans le cas présent, Mélenchon cherchera à assouplir son image sans renier son programme, en multipliant des gestes concrets à destination du centre gauche et du centre.
Il annoncera peut-être aussi que certaines mesures clivantes feront l’objet de conférences de consensus ou de consultations citoyennes, notamment sur les questions européennes ou internationales. Enfin, en mettant en avant une pratique du pouvoir moins verticale – par exemple en s’engageant sur un rôle renforcé du Parlement et sur des mécanismes de contrôle citoyen, comme le propose sa VIème République – il cherchera à rassurer un électorat inquiet du fonctionnement césariste de la France insoumise. Autant de signaux qui, sans altérer la cohérence de son projet, peuvent rendre crédible, aux yeux d’électeurs hésitants, l’hypothèse d’un vote de second tour en sa faveur.
Au total, tout indique que le centre ne se répartira pas symétriquement entre les deux candidats. Une fraction non négligeable basculera vers le RN, en particulier dans les segments les plus droitisés et les plus aisés de la macronie. Mais une autre fraction – la plus large – se reportera sur Mélenchon, tandis qu’une troisième choisira l’abstention ou le vote blanc.
Cette asymétrie tient à plusieurs facteurs : la persistance d’un réflexe de barrage à l’extrême droite, observé empiriquement en 2024 ; l’attachement d’une partie du centre aux libertés publiques et à l’État de droit ; la fibre patriotique ; et la capacité de Mélenchon à construire une offre politique élargie, à donner des gages d’ouverture et à envoyer des signaux de rassemblement.
Mais même si la majeure partie de l’électorat centriste se reporte sur Mélenchon, cela ne suffira pas forcément à combler son retard du premier tour sur le RN et à lui assurer la victoire finale. Le second levier se situe ailleurs, dans un espace électoral plus vaste et plus volatil : celui de l’abstention. Car la question de l’entre-deux-tours n’est pas seulement celle des reports de voix entre électorats déjà mobilisés. Elle est aussi celle des électeur·ices qui, au premier tour, seront restés chez elleux et que la singularité du second tour pourrait ramener dans les bureaux de vote.
Un second tour opposant, pour la première fois sous la Vème République, une gauche de gauche à l’extrême droite créerait un niveau de conflictualité que nous n’avons jamais connu. Jusqu’ici, les seconds tours présidentiels ont opposé deux variantes politiques compatibles avec le capitalisme. En 2027, la configuration sera tout autre : les électeurs se trouveront placés devant un choix net, inédit, sans médiation, entre deux projets de société irrémédiablement antagonistes. Ce type de polarisation accroît la participation, parce qu’il rend le vote plus décisif qu’à l’accoutumée.
Rappelons que l’abstention est inégalement répartie socialement. Elle est particulièrement forte chez les jeunes et dans les classes populaires. Or ces catégories sociologiques sont aussi celles dont les préférences politiques apparaissent, en moyenne, plus favorables à des politiques redistributives et égalitaires. Les abstentionnistes ne constituent pas un bloc idéologiquement homogène, et les enquêtes quantitatives invitent à se défaire de l’idée d’un « trésor caché » naturellement acquis à la gauche. Les données du CEVIPOF montrent ainsi qu’il n’existe pas de corrélation statistique significative entre propension à s’abstenir et adhésion aux valeurs de gauche : la part d’individus situés à gauche est quasiment identique chez les votants réguliers et chez les abstentionnistes. En revanche, ces mêmes travaux confirment la forte structuration sociale de l’abstention. Celle-ci demeure plus élevée parmi les jeunes, les catégories populaires et les plus précaires.
Or ces groupes sociaux sont aussi ceux qui expriment, en moyenne, des préférences plus favorables à la redistribution économique et à l’égalité sociale. L’abstention tend ainsi à biaiser la représentation politique en faveur des électorats les plus âgés et les plus intégrés, souvent plus conservateurs, tandis que les segments les plus ouverts ou les plus égalitaristes participent moins. Dans ces conditions, l’enjeu pour la gauche est de remobiliser des groupes sociaux qui lui sont structurellement proches.
Autrement dit, un second tour polarisé pourrait ramener aux urnes une partie des électeur·ices qui s’en tiennent habituellement éloignés. Et ce regain de mobilisation a de fortes chances de profiter à Mélenchon.
Les données dont on dispose sur l’abstention sont riches d’enseignements. Le sociologue Tristan Haute, dans un article de 202410, montre que, parmi les personnes situées « aux marges de la gauche » (les personnes qui ne votent pas à gauche mais qui se sentent de gauche, qui partagent les valeurs de la gauche et/ou qui ont voté à gauche dans le passé), le groupe le plus important est celui des abstentionnistes intermittents. Parmi les personnes situées aux marges de la gauche, 50% n’ont pas voté aux législatives de 2024, contre 18% ayant voté Ensemble et 8% seulement ayant voté RN. La hiérarchie des réservoirs est donc claire : la principale réserve de voix de la gauche ne se trouve ni au centre (les « macronistes de gauche ») ni à l’extrême droite (les « fachés pas fachos »), mais chez les abstentionnistes, qui lui sont déjà relativement proches.
Cette proximité se vérifie dans les attitudes. Les marges abstentionnistes de la gauche – telles que définies ci-dessus – sont proches des électeurs du Nouveau Front populaire sur plusieurs enjeux décisifs. 86,2% d’entre eux sont favorables à une augmentation générale des salaires, quasiment autant que les électeurs Nouveau Front Populaire (86,5%). 65,1% estiment que les considérations écologiques doivent primer sur la croissance économique. 59,5% sont favorables au changement d’état civil pour les personnes trans. 67,7% soutiennent la reconnaissance de l’État palestinien. Seuls 28,1% considèrent qu’il y a « trop d’immigrés » en France, très loin des 85,9% observés chez les électeurs RN situés aux marges de la gauche. Aux marges de la gauche, il existe des millions de non inscrits et d’abstentionnistes qui sont économiquement redistributifs, écologiquement conscientisés et culturellement plus ouverts que la moyenne des Français·es.
Les abstentionnistes constituent donc bien, statistiquement parlant, le principal – même si pas le seul – réservoir de voix favorables à Mélenchon.
À l’inverse, le RN semble avoir déjà largement entamé, au cours des vingt dernières années, son principal gisement de progression. Son ascension s’est construite par deux mécanismes : d’un côté, la captation progressive d’électeurs issus de la droite traditionnelle ; de l’autre, l’agrégation d’une partie d’anciens abstentionnistes animés par des affects nationalistes, racistes ou anti-immigrés. Cela ne signifie pas que le RN n’ait plus aucune marge de progression, mais que la partie la plus accessible de ses réserves a déjà été intégrée à son socle. Autrement dit, le RN peut certes consolider et fidéliser son bloc, mais difficilement l’élargir. Il ne dispose pas, parmi les 10 à 12 millions de Français·es qui s’abstiennent au premier tour de la présidentielle, d’une réserve comparable à celle de la gauche.
On peut reformuler la chose plus brutalement. Le RN a déjà fait l’essentiel de son travail d’extension. Il a absorbé une grande partie des droites classiques, fidélisé son électorat populaire, et normalisé sa présence dans des catégories qui, naguère, lui tournaient le dos. La gauche, à l’inverse, souffre toujours d’une sous-mobilisation électorale massive des groupes sociaux qui partagent pourtant ses idées et ses valeurs. C’est ce hiatus qui fait du second tour un moment potentiellement favorable à Mélenchon : si la participation remonte fortement, il existe de bonnes raisons de penser que cette remontée profitera davantage au candidat insoumis qu’au candidat du RN.
C’est d’ailleurs le pari stratégique formulé par Manuel Bompard lorsqu’il évoque la conquête d’un « quatrième bloc »11. Le coordinateur de LFI distingue deux pistes d’élargissement pour la gauche : d’une part les abstentionnistes, d’autre part la fraction la plus « sociale » de l’électorat RN dans les territoires ruraux. Mais il souligne aussi que la première piste est la plus décisive et, en pratique, la plus structurante. Il a pris acte de l’échec de la stratégie visant à séduire les « fâchés pas fachos »12. Autrement dit, la priorité n’est pas d’adoucir le discours de gauche pour séduire les électeurs populaires travaillés par des affects racistes ; elle est de remobiliser un bloc abstentionniste, précarisé, qui partage déjà les valeurs et aspirations de la gauche.
Cette orientation a une conséquence directe pour l’entre-deux-tours. Mélenchon ne cherchera pas seulement à rassurer le centre et à visibiliser les contradictions économiques et géopolitiques du RN. Il fera tout, aussi, pour donner à ce second tour la forme d’un rendez-vous pour celles et ceux qui ne votent pas d’ordinaire : jeunes des quartiers populaires, salariés précaires, intérimaires, citoyens désabusés que la politique dégoûte mais qui peuvent revenir aux urnes quand ils ont le sentiment qu’un choix historique se présente. Cela passera par le langage de la rupture, par l’appel à la dignité, par la défense des services publics, par la dénonciation de la violence raciste et de l’arbitraire policier, mais aussi par l’idée qu’« enfin », cette fois, le bulletin permettra un « vrai choix ».
La dernière clé du second tour est probablement là. Le centre comptera, bien sûr. Le débat télévisé comptera. Les contradictions du RN compteront. Mais si l’élection devient ce qu’elle peut devenir – un moment de confrontation historique, un duel sans précédent entre extrême droite et gauche de rupture – alors la baisse de l’abstention sera l’enjeu principal des quinze jours. Et tout, dans les enquêtes sur les non-votants, indique que cette remobilisation bénéficiera à Mélenchon.
Ce n’est pas une certitude. C’est une probabilité sociologiquement fondée. Et c’est peut-être la clé de tout le scénario : la victoire de Mélenchon au second tour ne supposerait pas d’arracher massivement des électeurs au RN ni de convertir les macronistes à l’anticapitalisme, mais de faire vibrer la fibre patriotique de la droite républicaine, de rappeler à la bourgeoisie libérale que ses intérêts seront moins malmenés par Mélenchon que par le RN, et de faire revenir aux urnes celleux qui, jusqu’ici, n’y allaient plus – alors même qu’iels sont déjà, par leur condition sociale, leurs attentes économiques et leurs aspirations politiques, proches du programme L’avenir en commun.
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︎26.03.2026 à 09:39
Marine CALEB
« Je me demande toujours pourquoi je ne suis pas bien ici. Ma souffrance a commencé dès mon arrivée en France », commence Rim Charfi d’une voix grave et douce. La femme de 48 ans raconte son parcours entre deux bouchées de gâteaux tunisiens. Plusieurs plateaux trônent encore sur la table depuis les célébrations de l’Aïd et de la fin du mois sacré du ramadan le week-end dernier.
Elle est assise au milieu de son appartement de 18 mètres carrés. Depuis leur arrivée il y a sept ans, ses trois enfants, son mari et elle vivent « écrasés » dans le même petit logement du troisième arrondissement de Marseille. Un véritable « choc » pour Rim, qui raconte qu’elle vivait dans une grande maison à Kasserine, en Tunisie, avant d’émigrer. Au-delà du logement, la famille a dû faire face aux nombreux défis de l’immigration en France : la galère des titres de séjour, le coût de la vie, l’impossibilité de travailler sans papiers… Et les problèmes de santé.
« Le stress a provoqué des saignements [menstruels] quotidiens pendant plusieurs mois », confie-t-elle. Rim se fait alors diagnostiquer une endométriose et elle enchaîne les analyses et les soins, peu concluants. « Je n’avais rien dans l’utérus, ni kyste ni fibrome… Les médecins n’ont pas réussi à déterminer l’origine et on m’a dit que c’était le stress qui l’a déclenché », explique-t-elle. Elle a donc dû subir une hystérectomie, qui a mis un terme à ses saignements, mais sa santé a continué à se dégrader.
Aujourd’hui, sept ans après son arrivée avec son mari et ses trois enfants, Rim n’a toujours pas de papiers. Elle dépend toujours de l’Aide médicale d’État (AME) pour se soigner, un système qui la soutient énormément. Mais le stress est quotidien et la précarité pesante, pour elle, comme pour sa famille. Alors qu’il est encore au travail, elle raconte que son mari est « toujours soucieux et très stressé ». « Il pense tout le temps à tout, et il est souvent nerveux ou fâché, à cause du loyer, de toutes les factures ou de notre fils, qui est en prépa à Lyon qui ne s’en sort pas tout seul », poursuit la mère de famille.

Sans oublier les contrôles par la police qui se sont intensifiés ces dernières années, jusqu’à atteindre leur apogée en juin 2025, avec le déploiement de 4 000 agents dans toute la France1 pour interpeller les personnes sans titre de séjour valide. « On regarde les informations et quand on voit qu’il va y avoir des contrôles, mon mari ne sort pas de la maison. Pour le travail, c’est son collègue qui vient le chercher en voiture et l’amène sur le lieu », poursuit Rim.
Dans l’espace public, comme le documentent de nombreuses données et études2, ce sont surtout les hommes identifiés comme noirs ou arabes qui sont discriminés et surcontrôlés. « Le délit de faciès est plus important numériquement pour eux et ils subissent un rejet très violent : ils seront de toute façon considérés comme a priori terroristes, potentiels violeurs, etc. », explique la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve, autrice du livre Debout, tête haute ! Manifeste pour répondre au racisme, et qui a participé à déposer une proposition de résolution pour faire reconnaître les traumatismes psychiques liés au vécu raciste en février 2026.

Pour la chercheuse associée à l’Institut Convergence Migrations Caroline Izambert, des témoignages comme celui de Rim Charfi sont « complètement cohérents avec ce que nous apprend la littérature épidémiologique sur l’évolution de l’état de santé des personnes immigrées en France ». « Il se dégrade au fil du temps après l’arrivée, et les premières années sont les plus délétères », explique la docteure de l’EHESS. Les premiers facteurs de dégradation sont les conditions de travail et le logement ; la précarité administrative vient ensuite.
La chercheuse précise qu’il y a notamment un biais genré très fort : « Pour les hommes, durant ces premières années, le travail informel a de forts impacts sur leur santé. Pour les femmes, les six premières années sont celles de tous les dangers : les facteurs qui impactent le plus la santé sont la précarisation liée à la maternité, puis l’exposition à des violences3 ».
Le fait de ne pas avoir un statut migratoire régulier est aussi un fort facteur aggravant. « Le système d’accès aux aides sociales est structuré autour de la régularité du séjour. Donc, si on est en situation irrégulière, ça vous barre la route », poursuit Caroline Izambert, qui a notamment travaillé sur l’accès à la protection sociale et à la santé des personnes étrangères en France. Elle explique que l’on assiste à une surreprésentation de certaines pathologies, comme le VIH, la tuberculose ou la drépanocytose4 pour les Afrodescendants. Si ces maladies sont perçues comme des pathologies d’importation, elles sont surtout des « maladies de précarité », selon la chercheuse.
À plus long terme, on retrouve des maladies chroniques : « [elles] sont liées au travail, au logement, à l’alimentation et à la possibilité de se déplacer », précise la chercheuse. Un logement exigu ou insalubre, une situation d’itinérance, un travail informel difficile où l’on peut être exploité du fait de son statut ou de ses origines, ou encore une offre alimentaire de moins bonne qualité, sont autant d’éléments qui impactent la vie quotidienne, le bien-être et la santé.

Logement, précarité administrative, alimentation, conditions de travail, discriminations comptent parmi les facteurs qui peuvent engendrer du stress chronique. Et il peut se manifester par du surmenage, de l’anxiété, des insomnies ou des maux de ventre. Pour Fatma Bouvet de la Maisonneuve, ce sont les mêmes symptômes que ceux d’une personne ayant subi les violences sexistes et sexuelles ou du harcèlement scolaire. « En revanche, [la souffrance] n’est pas exprimée. Et comme dans tout secret de famille, lorsqu’il y a un non-dit, cela aggrave la situation », souligne la psychiatre.
Au-delà des conditions de vie, les personnes exilées doivent aussi faire face au mal-être dû à l’exil, au sentiment de rejet ressenti en France, mais aussi à la question coloniale pour les ressortissants de pays anciennement colonisés. Autant d’enjeux dont la psychiatre Fatma Bouvet de la Maisonneuve peut témoigner d’après les récits de ses patients. Pour elle, la question identitaire prend une place démesurée dans l’espace public, et cela a une influence majeure sur les personnes dites issues de l’immigration. « La République française brandit des valeurs qu’elle applique de manière bancale. Cela crée une détestation de soi et une aliénation par rapport à celui qui se positionne comme son dominant. Chaque fois que l’on touche à l’intégrité humaine en tant qu’ancien colonisé, c’est tout un château de cartes narratif qui tombe sur le plan psychique et fait se sentir réellement inférieur », explique-t-elle.
Tout ce mécanisme engendre ainsi un sentiment de dévalorisation, une hypervigilance, une méfiance permanente, de la dépression, de l’anxiété, des envies suicidaires, une consommation pour oublier, un stress permanent qui entraîne un vieillissement précoce du système nerveux central, etc.
Ces pathologies, le Comede les soigne tous les jours dans ses cinq centres de soins depuis 1979. Ayant accompagné près 200 000 personnes de 180 nationalités au fil des années, le Comité pour la santé des exilé.e.s a pu observer les évolutions en matière de santé des personnes migrantes et étrangères en France. Pour Arnaud Veïsse, médecin et directeur général de l’association, si ces questions de santé sont d’actualité, elles ne sont pas nouvelles et sont la conséquence de réformes de plus en plus restrictives. « Le Comede a été créé pour régler les problèmes de santé liés à l’exil et aux persécutions subies dans le pays d’origine, mais à l’époque, les personnes demandant l’asile avaient droit à la Sécurité sociale sans délai. Au fil des années, on a vu arriver des problèmes de santé liés à l’exclusion », explique-t-il.
Ces dernières décennies, des mesures de plus en plus strictes ont été mises en place en matière d’immigration. À commencer par la circulaire de septembre 1991, qui a retiré la possibilité de travailler aux demandeurs d’asile. En 1993, la loi Pasqua introduit l’obligation d’avoir un titre de séjour pour bénéficier de l’assurance maladie et, en 1998, les personnes sans papiers sont exclues de la couverture médicale « universelle » nouvellement créée, et reléguées sur l’AME résiduelle.
Plus récemment, en 2019, un délai de trois mois de carence5 a été imposé pour ouvrir les droits à l’assurance maladie pour les demandeurs d’asile, tandis que les personnes demandant l’AME pour la première fois doivent le plus souvent attendre six mois pour les soins non urgents. Cette aide, qui a été essentielle pour Rim Charfi comme pour tant d’autres, a encore connu de nouvelles réformes durant la dernière année6, réduisant toujours l’accès aux soins.
Pour Arnaud Veïsse, ce sont autant de changements qui aggravent la précarité quotidienne de ces populations. « La précarisation s’allonge. Il y a 40 ans, cela prenait un an pour se stabiliser. Aujourd’hui, il faut entre huit et dix ans. Et les conséquences sont quotidiennes sur l’état de santé, tandis que les besoins augmentent et l’accès aux soins recule. »
Ces dix dernières années, les activités du Comede ont augmenté, de même que le nombre de bénéficiaires. Seulement, « depuis 2025, on voit une baisse importante du soutien public. Beaucoup d’associations ont été touchées. On a donc dû réduire nos capacités d’accueil et de suivi, mais aussi trouver des financeurs privés et plus de bénévoles », déplore le directeur.
Pour le médecin, la situation entraîne un fort problème de suivi médical, et peut amener vers des pathologies plus graves. 33% des personnes évaluées par un centre du Comede présentent un risque grave lié au retard de soins : soit un risque de mort prématurée, de handicap, de complications graves, évitables si les soins avaient été commencés dans les deux ou trois mois. Comme auraient été évités des soins plus lourds pour la personne malade, mais aussi plus coûteux pour la santé publique.
« Pour nous, les objectifs de santé rejoignent les objectifs économiques. On ne compte plus les études qui montrent combien il est rentable (à la fois sur le plan économique et sur celui de la santé publique) de soigner les gens plus tôt et de faire de la prévention plutôt que de les exclure des soins et de les soigner plus tard », affirme Arnaud Veïsse. Il estime que l’on pourrait simplement reprendre ce qui a été mis en place pour les réfugiés ukrainiens qui ont fui la guerre avec la Russie : accorder la Sécurité sociale sans délai. « Il faudrait faire ce qui aurait dû être fait en 1998 : si une personne remplit les critères pour l’AME, elle peut aussi avoir droit à la Sécurité sociale ! », plaide le médecin.
De son côté, malgré un portrait sombre, Caroline Izambert insiste pour mettre en avant les avancées positives sur la santé des personnes immigrées. « La recherche augmente sur ce sujet et il y a de plus en plus d’interventions pour former les jeunes professionnels. La sensibilité augmente sur ces questions », se réjouit-elle. En janvier 2024, des chercheurs montpelliérains ont publié une étude sur la racialisation dans le soin7. Pour une même douleur thoracique, il a été observé qu’elle avait 50% plus de chance d’être perçue comme un symptôme grave chez un homme blanc que chez une femme noire. « Cette étude a été faite en France, cela prouve que cela évolue, c’est encourageant ! », poursuit la chercheuse.
À Marseille, le maire socialiste tout juste réélu, Benoit Payan, promet l’ouverture de centres de santé non lucratifs de proximité, mais aussi une meilleure prise en charge à la fois de la santé mentale des Marseillais et de la santé des plus vulnérables. Questionnés à ce sujet, ses services de communication n’ont pas donné de précisions sur ces projets.
En dépit de mesures sociales, le maire prévoit de renforcer encore le volet sécuritaire de la ville en doublant les effectifs de police et le nombre de caméras. Début 20258, la ville avait justement intensifié les interpellations et les contrôles, avec la coordination de l’État, dans le cadre d’un « Plan tranquillité ». De quoi renforcer la peur déjà quotidienne des personnes sans-papiers. D’autant que la Préfecture de la ville voit ses délais de traitement des titres de séjours constamment s’allonger, comme le révèle une enquête de Marsactu9.
Rim Charfi espère pouvoir déposer sa demande de régularisation cet été, après sept ans de résidence comme le permet la loi, mais rien ne garantit son acceptation. Et, ce, malgré sa forte intégration à Marseille. « Mon mari me dit toujours que j’ai l’air d’être le maire de Marseille, car je connais tout ! », rit-elle. Après avoir milité avec un collectif d’habitants pendant 18 mois pour octroyer un tarif réduit aux bénéficiaires de l’AME dans les transports en commun, elle est désormais la responsable de l’antenne de la Belle de mai du Secours populaire. « On a des piles et des piles de papiers pour faire cette demande. On verra bien, j’espère que cela va marcher », soupire-t-elle.
Voir notre article Médecine : sur la capacité vitale des noirs
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