06.10.2026 à 06:00
Laurent Bonnefoy
La dimension confessionnelle du conflit yéménite est souvent caricaturée, dès lors qu'elle est intégrée dans les enjeux régionaux de rivalité entre l'Arabie saoudite sunnite et l'Iran chiite. Si elle est une composante indéniable de la confrontation entre les houthistes et leurs ennemis, elle a été inégalement activée au fil des combats. Elle semble néanmoins faire son retour, au moment où la violence remonte d'un cran. Le mouvement houthiste est indissociable d'un processus de renouveau (…)
- Magazine / Iran, Yémen, Salafisme, Golfe Arabo-Persique , Arabie saoudite, Zaydisme , Houthistes, Chiisme, Bab El-Mandeb
La dimension confessionnelle du conflit yéménite est souvent caricaturée, dès lors qu'elle est intégrée dans les enjeux régionaux de rivalité entre l'Arabie saoudite sunnite et l'Iran chiite. Si elle est une composante indéniable de la confrontation entre les houthistes et leurs ennemis, elle a été inégalement activée au fil des combats. Elle semble néanmoins faire son retour, au moment où la violence remonte d'un cran.
Le mouvement houthiste est indissociable d'un processus de renouveau de l'identité religieuse zaydite. Spécifique aujourd'hui au Yémen, elle a émergé dans les premiers siècles de l'islam dans l'Irak actuel, dans le sillage de la révolte des partisans d'Ali Ibn Abi Taleb, cousin et gendre du prophète Mohammed, qui donneront naissance aux diverses branches du chiisme. Elle s'est ensuite déployée à la fin du IXe siècle dans le sud-ouest de la péninsule arabique. Dans les montagnes du Yémen, les zaydites ont exercé une tutelle politique et religieuse à travers le régime de l'imamat qui perdure depuis un millénaire. Devenu une forme de monarchie héréditaire au début du XXe siècle, celui-ci est déposé en 1962 avec l'avènement du régime républicain contre lequel l'Arabie saoudite s'engage.
Dès lors, le zaydisme, auquel on estime qu'environ 40 % des Yéménites se rattachent formellement, a perdu de sa signification politique et religieuse. Bien que les élites républicaines soient majoritairement d'origine zaydite, elles n'attachent généralement pas d'importance particulière à cette identité. Elles contribuent, tel le président Ali Abdallah Saleh, à développer une forme d'identité musulmane générique qui prétend effacer les distinctions avec la majorité sunnite1.
Ce processus, ancré historiquement et appuyé sur un mouvement ancien de réforme interne au zaydisme, est contesté à partir des années 1990 par une nouvelle génération politique qui n'a pas connu l'imamat et plaide, impressionnée par les succès de la nouvelle République islamique d'Iran, pour une réinvention du zaydisme. Cette jeunesse se sent en outre frustrée par sa marginalisation économique, symbolique et politique, ainsi que par le développement, encouragé par l'État, du salafisme dans son environnement. Parmi les tenants de cette option identitaire encore très minoritaire, Hussein Al-Houthi, député et fils d'une figure religieuse, descendant du prophète Mohammed, occupe une place centrale. Il organise des activités religieuses et éducatives valorisant le zaydisme. Il prononce des conférences qui, notamment, contestent l'ordre international dominé par les États-Unis.
L'émergence politique du mouvement houthiste se fait par ailleurs dans le contexte de la guerre d'Irak consécutive à l'invasion états-unienne de 2003 qui alimente les tensions entre sunnites et chiites à l'échelle du Moyen-Orient. Ce cadre a immédiatement donné à ce groupe une coloration confessionnelle. Il a pu être sans difficulté renvoyé à une identité chiite pro-iranienne qui n'était alors pourtant pas évidente tant les houthistes s'inscrivaient dans une histoire yéménite singulière.
Pour légitimer son offensive armée contre les houthistes lancée en juin 2004 à Saada, le pouvoir yéménite a en particulier souligné leur collusion avec l'Iran et ses alliés. Il les a accusés par exemple d'avoir adopté le drapeau jaune du Hezbollah libanais, mouvement chiite, pour remplacer le drapeau national. Le décès de Hussein Al-Houthi en septembre 2004 ne met pas fin au conflit. Son père puis son demi-frère, Abdelmalik, prennent sa suite.
Quelques années plus tard, en 2009, et alors que les guerres de Saada se poursuivent, le gouvernement yéménite décide de débaptiser la rue de Téhéran à Sanaa pour punir les Iraniens de leur soutien aux houthistes. Elle est renommée du nom de Neda Agha-Soltan, égérie et martyr du Mouvement vert2 contestant le résultat de l'élection présidentielle en République islamique. Parallèlement, le gouvernement yéménite instrumentalise les courants islamistes sunnites pour développer un discours religieux de stigmatisation du zaydisme, les intégrant parfois dans les forces armées qui affrontent les houthistes dans le nord du pays.
Le Printemps yéménite de 2011-2012 voit les opposants au pouvoir d'Ali Abdallah Saleh s'unir. La mobilisation révolutionnaire qui aboutit à la chute de l'autocrate qui était au pouvoir depuis 1978 est marquée par une occultation de la question confessionnelle. Les accusations de collusion avec l'Iran et de défense d'un chiisme qui serait exogène disparaissent largement. Les houthistes, malgré leurs atavismes et leur démarche ouvertement critique du nouveau gouvernement, s'intègrent dans la transition politique. Ils participent, par exemple, bon gré mal gré, à la grande conférence de dialogue national.
Passée cette parenthèse révolutionnaire, fin 2013 marque une rupture. D'une part, l'ancien président Ali Abdallah Saleh accepte de s'allier d'abord secrètement avec ses anciens ennemis houthistes. Il met alors à mal le processus de transition et se venge de ses anciens alliés qui l'ont trahi lors du « Printemps yéménite ». Il offre aux houthistes des moyens militaires et financiers et leur permet de préparer leur prise de pouvoir à Sanaa. D'autre part, les houthistes s'opposent aux salafistes dans une confrontation locale autour de Saada (nord-ouest). Ceux-ci, défaits, déploient leur discours ouvertement confessionnel qui lie les houthistes à l'Iran et à l'« hérésie » chiite. Ces salafistes sont disposés, eux aussi, à chercher à se venger. Le principal leader salafiste, Yahya Al-Hajouri, prend la fuite en Arabie saoudite où il plaide pour une offensive contre ses ennemis zaydites.
Au cours de l'été 2014, la prise de pouvoir par le mouvement houthiste se fait aussi aux dépens des Frères musulmans qui avaient appuyé la transition politique. Les positions de ces derniers dans l'armée sont fragilisées et plusieurs de leurs places fortes sont capturées dans et autour de Sanaa. Cette phase laisse donc les islamistes sunnites en position de martyrs, humiliés par les houthistes et disposés à adopter une lecture confessionnalisée de la confrontation avec ceux-ci.
Lorsqu'elle lance l'opération « Tempête décisive » en mars 2015 contre les houthistes, l'Arabie saoudite prétend avant tout rétablir le gouvernement légitime. Elle développe un récit qui fait la part belle au droit international et au respect de l'esprit du régime républicain yéménite. Il est toutefois évident que le pouvoir saoudien active des leviers confessionnels contre les houthistes. Les autorités religieuses saoudiennes sont mobilisées pour lier les houthistes à la stratégie religieuse de l'Iran, un projet chiite de subversion qui s'inscrit dans un conflit millénaire. Les salafistes et les Frères musulmans, malgré leurs rivalités, sont à la pointe de la lutte contre l'emprise territoriale houthiste. Ce sont leurs bataillons qui obtiennent, au cours de l'été 2015, la libération d'Aden. Autour de Taëz (sud-ouest), autre front, le contingent salafiste emmené par Abou Al-Abbas, par exemple, s'inscrit directement dans l'effort de guerre de la coalition. La guerre au Yémen possède alors une indéniable dimension confessionnelle.
Alors que l'on aurait pu s'attendre à une accentuation de cet enjeu religieux, selon une logique mortifère éprouvée en Irak une décennie auparavant, la guerre a un effet inverse. La part religieuse, quand bien même elle demeure, devient comme taboue et les référents identitaires se transforment. Les houthistes veillent, en interne et dans leurs discours, à se présenter comme représentant l'ensemble des sensibilités religieuses. Ils cooptent des salafistes notamment. Certes, leurs politiques sont souvent particulièrement ambivalentes et sont à même de générer des tensions entre acteurs religieux, notamment pour ce qui concerne le contrôle des mosquées et le contenu des programmes scolaires. Il demeure que le rejet formel des discours de confessionnalisation par les houthistes, couplé à l'attachement de la population à une forme d'islam générique, tempère la dimension religieuse du conflit. L'attachement des houthistes à la défense des Palestiniens les inscrit aussi dans un cadre panarabe. En 2024 et 2025, les attaques du groupe yéménite en mer Rouge contre les navires commerciaux liés à Israël, puis les bombardements états-uniens et israéliens subis permettent aux houthistes de transcender les catégories religieuses.
Il en va de même côté saoudien. Dès 2018, la volonté des dirigeants du royaume de s'extraire du bourbier yéménite s'affirme progressivement. Elle aboutit en 2022 avec la mise en œuvre d'un cessez-le-feu qui perdure, de facto, jusqu'à l'été 2026. Parallèlement, les acteurs religieux et donc leur discours apte à nourrir une logique confessionnelle contre les houthistes ont été marginalisés, voire effacés, dans l'espace public saoudien.
Depuis l'été 2026, et dans le contexte de la guerre déclenchée en Iran, s'opère un retour en force de la lecture religieuse du conflit yéménite. Les salafistes continuent à occuper une place prépondérante dans l'effort de guerre mené sur le terrain. Leurs leaders sont intégrés dans les instances militaires et leur discours de stigmatisation du zaydisme dans son ensemble, sans être explicite, demeure latent. De manière plutôt habile, la communication des houthistes s'est attachée à lier sa nouvelle offensive vers Bab El-Mandeb au blocus saoudien et donc à la déconnecter de la guerre en Iran ou de toute logique confessionnelle de défense du chiisme.
Acculé et devenu victime des houthistes depuis la relance de la guerre et l'annonce du blocus houthiste sur les ports saoudiens, le royaume veille de plus en plus à offrir une légitimité religieuse à sa politique. L'annonce d'une attaque de drone autour de La Mecque le 15 septembre 2026 a relancé les discours de nature confessionnelle. Les houthistes ont nié en être responsables et ont immédiatement organisé à Sanaa une grande manifestation de défense de la Mecque contre la famille Al-Saoud afin de prouver leur attachement à la ville sainte.
Le nouveau mufti saoudien, Saleh Al-Fawzan, arrivé à ce poste prestigieux fin 2025 a alors rédigé un texte condamnant les houthistes en des termes directs, les liant au diable et faisant de la lutte contre leur emprise un devoir validé par Dieu. Sa nomination, forcément approuvée par le régent Mohammed Ben Salmane, avait eu un caractère quelque peu inattendu. En effet, la logique d'effacement et de pression exercée sur les religieux depuis 2015 laissait envisager un profil plus institutionnel et falot, donc inapte à développer un discours singulier un tant soit peu autonome du pouvoir. Al-Fawzan, sans être un personnage critique, possède une audience et a connu une trajectoire marquée par des positions critiques, notamment vis-à-vis des Frères musulmans et des chiites. En avril 2026, six mois après sa nomination, ses archives en ligne dont des milliers de fatwa prononcées au fil des décennies ont été effacées d'internet afin de faire disparaitre les traces de ses positions passées.
Le texte de Saleh Al-Fawzan sur les houthistes illustre un changement côté saoudien, confirmé par certaines interventions de membres de la famille royale sur les réseaux sociaux. Ce basculement a été indirectement critiqué par un autre mufti, celui du sultanat d'Oman, Ahmed Al-Khalili, qui a de longue date loué la politique houthiste en soutien des Palestiniens et a plaidé en faveur de l'unité des musulmans. Visant implicitement Al-Fawzan, il a déclaré que la priorité devait être de protéger et libérer la Palestine, et non de se diviser.
Pour éteindre le feu confessionnel, d'autres figures du champ médiatique saoudien tentent de faire œuvre de pédagogie. Sur la chaîne saoudienne Al-Khalijiyya, l'influent journaliste Abdallah Al-Mudayfir a interrogé le 27 septembre 2026 Mohammed Azzan, ancien compagnon de route des houthistes, dans une émission opportunément intitulée, « Tout zaydite est-il un houthiste ? ». À l'évidence, la réponse attendue se veut encore surtout négative.
Les acteurs du champ religieux, face aux décideurs politiques, princes, rois ou sultans, ou aux influenceurs, ne pèsent plus très lourd dans la péninsule Arabique. D'autres enjeux sont à l'œuvre dans la légitimation des politiques mises en œuvre, à commencer par la sécurité et l'économie. Il demeure que la confessionnalisation dans les discours n'est jamais le signe avant-coureur de la concorde. Une fois enclenchée, la mécanique de polarisation des identités religieuses est difficile à stopper.
1Laurent Bonnefoy, « Les identités religieuses contemporaines au Yémen : convergence, résistances et instrumentalisations », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 2008.
2Le Mouvement vert commence le 13 juin 2009. Les manifestants accusent Mahmoud Ahmadinejad de fraude électorale. Les manifestations ont lieu à Téhéran et dans d'autres grandes villes. Il se termine en décembre 2010.
05.10.2026 à 06:00
Maël Galisson
Le 24 novembre 2021, trente-et-une personnes exilées périssaient dans la Manche. Le procès de leurs passeurs s'est achevé le 30 septembre 2026. Pour les proches des disparus, c'est un début d'apaisement, mais il subsiste toujours des questions sans réponse, notamment sur la responsabilité des autorités françaises dans ce drame. Le 8 septembre 2026, au tribunal de Paris. Zana Mamand Mohammed est à la barre. Soudain, au milieu de son audition, il s'éloigne et se dirige vers les bancs des (…)
- Magazine / France, Exilés, Royaume-Uni, Justice, Politique migratoire
Le 24 novembre 2021, trente-et-une personnes exilées périssaient dans la Manche. Le procès de leurs passeurs s'est achevé le 30 septembre 2026. Pour les proches des disparus, c'est un début d'apaisement, mais il subsiste toujours des questions sans réponse, notamment sur la responsabilité des autorités françaises dans ce drame.
Le 8 septembre 2026, au tribunal de Paris. Zana Mamand Mohammed est à la barre. Soudain, au milieu de son audition, il s'éloigne et se dirige vers les bancs des parties civiles. Il se saisit d'une série de portraits imprimés en grand format cartonné. Il revient vers la présidente et ses assesseurs et brandit les images dans leur direction. Apparaissent alors les visages de son frère, Twana Mamand Mohammed, et d'autres victimes du naufrage du 24 novembre 2021 — le plus meurtrier, à ce jour, dans la Manche. Vingt-sept personnes avaient péri et quatre sont toujours portées disparues — dont Twana.
Zana se tourne ensuite vers les bancs des prévenus — quatorze hommes, présumés passeurs, responsables de l'organisation de cette tentative de traversée vers le Royaume-Uni. Il glisse les portraits des naufragés sous leurs yeux et déclare :
Depuis cinq ans, nous attendons que la justice passe. Les proches des victimes présents à cette audience ont tous perdu un membre de leur famille. Ces personnes avaient un projet, rêvaient d'un avenir meilleur. Ils ont vu leur fils, leur fille ou leur frère partir en exil, on leur a ramené un corps sans vie.
C'est le premier jour d'un procès qui a duré trois semaines.


Les prévenus, originaires pour la plupart d'Afghanistan et d'Irak, sont poursuivis pour « homicides involontaires », « blessures involontaires », « aide au séjour irrégulier en bande organisée » et « participation à une association de malfaiteurs ».
La nuit du 24 novembre 2021, quelques heures après le départ, une embarcation, dans laquelle avaient pris place 33 personnes exilées, la plupart originaires du Kurdistan irakien, mais aussi d'Afghanistan, d'Éthiopie, de Somalie, d'Égypte et du Vietnam, s'est trouvée en difficulté. Malgré des appels de détresse répétés au centre régional opérationnel de surveillance et de sauvetage maritimes (Cross) Gris-Nez (Pas-de-Calais) pendant plusieurs heures, aucune opération de secours n'a été déclenchée, a révélé une enquête du Monde1.
Le Cross est même allé jusqu'à dissuader un tanker — un navire commercial — de secourir les personnes en train de se noyer. L'intervention des sauveteurs ne sera lancée finalement que douze heures plus tard, après qu'un navire de pêche français a vu plusieurs corps sans vie flottants en mer, à proximité des restes d'un zodiac dégonflé.
« Les cris, lorsque le bateau a basculé et que des gens sont tombés à l'eau, étaient assourdissants. Je n'ai jamais rien entendu d'aussi désespéré », a témoigné Issa Omar, l'un des deux seuls rescapés, au cours de l'enquête publique sur le naufrage menée par les autorités britanniques en 2025. Partie civile au procès qui vient de se clôturer, le Somalien de 33 ans n'est toutefois pas venu assister aux audiences. Il a adressé un message au tribunal lu par son avocat, Me Matthieu Chirez : « J'aurais aimé me présenter devant le juge, mais je n'ai pas trouvé la force. Depuis le naufrage, j'ai l'impression qu'une partie de moi-même a disparu au fond des vagues. »
Contacté par téléphone par Orient XXI, alors qu'il est rentré au Kurdistan, Zana Mamand Mohammed explique :
Au cours des cinq années de procédure, nous, proches de victimes, sommes passés par différentes étapes : le désespoir, l'attente de savoir ce qu'il va se passer, la lassitude. La tenue de ce procès peut enfin nous aider à nous soulager de tout ce qu'on a vécu.
Policier de profession, ce Kurde de 37 ans, originaire de Souleimaniye, en Irak, est peu à peu devenu, au fil de l'instruction, le représentant d'une partie des familles des victimes :
Contrairement à d'autres parents endeuillés, j'avais conscience que le temps de la justice est long, parfois très long et désespérant, et j'avais aussi ce rôle de les rassurer et de leur dire de ne pas perdre espoir.
« Je regrette cependant que le tribunal n'ait pas relié les deux dossiers, car c'est en réalité une seule et unique affaire », déplore Zana, faisant référence au second volet de l'enquête judiciaire dans lequel sept militaires, cinq membres du Cross Gris-Nez et deux marins du patrouilleur Le Flamant, sont mis en examen pour pour « non-assistance à personne en danger ». Initialement, les deux volets ne constituaient qu'une seule et même affaire, mais, au fil de l'instruction, ils ont été disjoints. « Ce volet est manquant, ajoute le trentenaire, or, c'est celui de la responsabilité des autorités, qui est, selon moi, aussi grande que celle des passeurs. »
L'enquête concernant cette dimension de l'affaire, qui n'est toujours pas close, a été marquée par plusieurs tentatives de déstabilisations. Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, journalistes du Monde, ont ainsi révélé comment les enquêteurs ont subi des pressions venant de la hiérarchie de l'armée2 et comment cette même hiérarchie a informé les militaires mis en cause de leurs futures mises en examen3, déclenchant alors une enquête pour violation du secret de l'instruction, classée toutefois sans suite en mars 2026. « Les autorités françaises chercheraient-elles à camoufler certaines choses ? », s'interroge Zana.
« Ce que nous attendons de ce procès, c'est de savoir ce que sont devenus nos disparus », indique pour sa part Mustafa Mina Nabi, joint par Orient XXI. Avec Twana, son fils Zanyar fait partie des quatre personnes toujours portées disparues depuis le naufrage. « Contrairement aux autres familles de victimes, nous sommes toujours dans l'attente d'informations à propos de Zanyar : une nouvelle qui nous assurerait qu'il soit vivant ou bien le contraire. Jusqu'à maintenant, les autorités françaises et britanniques n'ont apporté aucun élément à ce sujet », se désole le militaire, membre des peshmerga, les forces armées kurdes.
Parmi les victimes du naufrage figurent également le cousin de Zanyar, Mohammed Qadar Abdullahi, âgé de 21 ans, et un ami proche, Rezhwan Yassin Hassan, 19 ans, originaire de Qadr Awa, au nord de Souleimaniye. « Leurs corps ont été rapatriés et ils ont été enterrés dans le cimetière de notre village, se souvient Mustafa. Pendant la cérémonie, qui a duré trois jours, les habitants me demandaient : "Eux, on les a enterrés, mais qu'en est-il pour ton fils ?" C'est une douleur permanente. »

« Le corps de Twana n'a jamais été retrouvé. C'est comme s'il manquait un chapitre permettant de clore son histoire », reconnaît de son côté Zana. Si le fonctionnaire de police a fini par admettre la situation, c'est plus compliqué pour le reste de la famille, notamment sa mère : « Dès qu'elle apprend par les médias qu'un naufrage similaire a eu lieu quelque part, cela ravive la douleur. » Il ajoute : « Nous avons besoin d'une tombe sur laquelle nous recueillir, cela nous soulagerait et signifierait la fin de l'histoire. »
Les prénoms de Twana et Zanyar sont venus s'ajouter à la liste des exilés disparus en tentant de rejoindre le Royaume-Uni. Selon un décompte de Mediapart4 au moins 46 personnes ont disparu à cette frontière entre 2020 et 2024, la majorité au cours de tentatives de traversées de la Manche, dans l'indifférence des autorités. Leurs corps n'ont jamais été retrouvés, laissant des proches, au pays ou en Europe, désemparés face au silence des autorités et plongés dans un douloureux et compliqué travail de deuil.
Avant de réussir à atteindre la frontière franco-britannique à l'automne 2021, Zanyar avait tenté à deux reprises de rallier l'Europe. En 2018, alors âgé de seulement 17 ans, il parvient à entrer sur le territoire bulgare, mais est interpellé, détenu et battu par la police locale, avant d'être expulsé en Irak. Lors de sa deuxième tentative à l'été 2021, il est stoppé par les forces de l'ordre turques et de nouveau renvoyé au Kurdistan. La troisième fois, un passeur lui permet de rejoindre l'Italie par bateau à partir des côtes turques, puis d'atteindre le nord de la France mi-octobre 2021. Son itinéraire prend dramatiquement fin au milieu de la Manche.

« Là où nous vivons, c'est l'instabilité permanente, observe Mustafa. Il n'y a pas d'espoir pour la jeunesse dans nos régions, alors ces jeunes cherchent une vie meilleure ailleurs. » De la dictature de Saddam Hussein aux milices djihadistes, en passant par l'invasion de l'Irak par l'armée états-unienne en 2003, le peshmerga considère vivre depuis des années « sous occupation ». Il ajoute : « Et désormais, nous nous retrouvons en plein milieu de la trajectoire des missiles tirés par les États-Unis et l'Iran. » Plusieurs bases états-uniennes présentes sur le territoire du Kurdistan ont ainsi été prises pour cible par l'armée iranienne ces derniers mois ; elles ont été évacuées le 30 septembre.
« Si les pays européens permettaient à nos jeunes d'obtenir des visas, d'aller travailler puis de revenir sain et sauf, sans difficulté, notre famille ne serait pas aussi bouleversée qu'elle l'est aujourd'hui », poursuit Mustafa. Il a d'ailleurs lui-même fait l'expérience d'un refus de visa en 2024, alors qu'il était pourtant convoqué par la juge d'instruction dans le cadre de la procédure. Le ministère de l'intérieur considérait que sa demande comportait « un risque de détournement de l'objet du visa à des fins migratoires5 ».
Entre les multiples sous-traitants6 et les documents d'identité à traduire, Mustafa indique à Orient XXI avoir déboursé au total « entre 600 et 700 euros » pour cette demande de visa qui n'a donc pas abouti. Trois autres familles de victimes étaient dans la même situation. Seul Zana a eu l'opportunité de se rendre au rendez-vous avec la magistrate. Quant au procès actuel, les autorités françaises ont délivré des visas pour neuf représentants de familles qui ont pu participer au début du procès. La durée d'autorisation de séjour n'était toutefois que « d'une dizaine de jours », précise Mustafa qui n'a assisté qu'aux deux premiers jours du procès, alors que le calendrier des audiences s'est étendu sur plusieurs semaines.
Au terme du procès, six prévenus, quatre Irakiens et deux Afghans, ont été reconnus coupables d'homicides involontaires et condamnés à des peines allant de six à dix ans de prison. Parmi les huit autres hommes qui étaient jugés, l'un a été relaxé, et des peines allant de six mois de prison avec sursis à quatre ans d'emprisonnement ont été prononcées par le tribunal correctionnel de Paris, majoritairement pour aide au séjour irrégulier en bande organisée. « Cette décision est un soulagement pour l'ensemble des parties civiles car elle vient confirmer la responsabilité pénale de passeurs », a réagi pour sa part Me Matthieu Chirez, avocat de 112 parties civiles (sur 120), dont celles de Zana et Mustafa. « Ce n'est toutefois qu'une première étape », a ajouté l'avocat, faisant référence au second volet de l'affaire. Zana l'assure : « Nous nous mobiliserons s'il le faut, mais nous ferons tout notre possible pour que le procès de ce second volet ait lieu. » Au nom des disparus de ce naufrage.
1Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual. « Mort de 27 migrants dans la Manche : les enquêteurs évoquent la “non-assistance à personne en danger” » , Le Monde, 22 novembre 2022.
2Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche en 2021 : les juges d'instruction dénoncent les “tentatives d'intimidation et de représailles” de la hiérarchie militaire sur les enquêteurs », Le Monde, le 7 juin 2024.
3Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche en 2021 : comment la marine nationale a tenté d'interférer dans l'enquête judiciaire », Le Monde, 11 octobre 2023.
4Maïa Courtois, Simon Mauvieux et Maël Galisson, « À Calais, 46 exilés disparus sans laisser de traces depuis 2020 », Mediapart, 6 juin 2026.
5Abdelhak El Idrissi et Julia Pascual, « Naufrage de migrants dans la Manche : l'administration refuse d'octroyer des visas à des familles de victimes convoquées par la justice », Le Monde, 15 mars 2024.
6Michael Pauron, « Visas : les ratés de la sous-traitance à des sociétés privées », Mediapart, 2 novembre 2019.
02.10.2026 à 14:00
Agenda culturel Festival Aflam - Cinémas des mondes arabes, du 10 au 18 octobre, Marseille et en région Sud Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les (…)
- Archives
Que peut le cinéma dans un monde arabe bouleversé par les guerres d'effacement et régi par la loi du plus fort, au mépris des règles du droit international et des populations ? Permettre de rassembler, de rompre l'isolement, de créer la rencontre entre cinéastes et publics, et ainsi d'offrir l'espace où reprendre les fils, revisiter l'histoire et les histoires, et réparer les mémoires et les images.
C'est le sens de cette édition du festival, qui s'inscrit dans la Saison Méditerranée 2026. Aflam participe à la dynamique lancée en mai dernier, en contribuant aux circulations d'œuvres, de récits et d'imaginaires. Le festival 2026 sera aussi l'occasion de célébrer les cinq ans du cycle « Vive archives », programmation annuelle d'Aflam qui met cet héritage cinématographique à l'honneur depuis 2021. L'édition 2026 interrogera plus particulièrement les questions de mémoire, la sauvegarde des archives et la transmission des histoires collectives à travers le cinéma.
Festival Aflam
Du 10 au 18 octobre
Marseille et en région Sud
Informations et programmation
Amal Abdenour
Dans le labyrinthe de l'oreille coquillage
Les cahiers Enseigne des Oudins, 4 rue Martel, 75010
Bilingue français-anglais
197 pages
20 euros.
Amal Abdenour (1931-2020) est une artiste d'origine palestinienne, formée aux Beaux-Arts de Zamalek au Caire puis aux Beaux-Arts de Paris. Elle s'impose en 1969 comme l'une des précurseures de l'art corporel en France. De ses créations et installations éphémères, il ne reste aujourd'hui que des archives, témoignages de son dynamisme et de son énergie, aussi bien dans sa vie militante que dans son art.
Une de ses œuvres illustre cette lettre.
95 000 : c'est le nombre estimé de femmes qui auraient participé au génocide des Tutsis du Rwanda (un million de victimes entre mai et juillet 1994).
Dans Comme des hommes, femmes politiques génocidaires au Rwanda, l'historienne Juliette Bour retrace la trajectoire de quinze femmes dirigeantes politiques, toutes condamnées pour leur participation au génocide. Une plongée dans le Rwanda pré-génocide qui permet de comprendre les mécanismes qui les ont menées à ces violences extrêmes.
Une émission animée par Michael Pauron, rédacteur en chef d'Afrique XXI
« “L'Éthiopie pourrait connaître une famine aussi dramatique qu'en 1984” », Michael Pauron, Mehdi Labzaé, 2 octobre 2026.
Pour Mehdi Labzaé, chercheur au CNRS, la reprise de la guerre dans le nord du pays, couplée à la sécheresse et aux blocus du gouvernement fédéral, pourrait entraîner une situation humanitaire désastreuse. Pour Afrique XXI, il décrypte cette nouvelle crise, qui a déjà fait des centaines de morts et des dizaines de milliers de déplacés.