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27.03.2026 à 06:00

Un nouveau Moyen-Orient, plus instable, plus fragmenté

Hicham Alaoui

Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation. La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, (…)

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Texte intégral (2678 mots)

Coincés entre la volonté hégémonique israélienne et le radicalisme iranien, abandonnés par des États-Unis de plus en plus irresponsables, les États du Golfe voient ce nouvel ordre régional comme une source de menaces et de déstabilisation.

La guerre en Iran marque une rupture majeure dans l'ordre régional au Moyen-Orient. Depuis deux décennies, la stabilité géopolitique dans le Golfe et dans une grande partie du monde arabe reposait sur un équilibre précaire. D'un côté on trouvait l'Iran, considérablement renforcé par la guerre de 2003 contre l'Irak, et son « Axe de la résistance », regroupant divers alliés tels que le Hezbollah et le régime syrien de Bachar Al-Assad. De l'autre se dressait un bloc conservateur composé principalement d'États arabes cherchant à contenir les ambitions régionales de l'Iran et à maintenir le statu quo avec le soutien des États-Unis. Aucune des deux parties ne prônait la démocratie, mais aucune ne cherchait non plus à anéantir l'autre. Elles s'accommodaient d'une guerre froide régionale, tendue mais gérable.

Cette époque est révolue. L'opération états-unienne « Fureur épique » déclenchée le 28 février 2026 contre l'Iran engendre un paysage plus chaotique, fait de souverainetés fragmentées et d'alliances fracturées, qui va consumer la région pour les années à venir. La guerre elle-même a suscité des critiques justifiées en raison de sa nature illégale, de ses objectifs nébuleux et de l'agression flagrante de la part des États-Unis et d'Israël ; ainsi que des représailles aveugles et injustifiées de l'armée iranienne contre une grande partie des États du Golfe, sans oublier les restrictions sur le détroit d'Ormuz, qui ont plongé les marchés mondiaux du pétrole et du gaz dans la tourmente.

L'heure de la « Pax israelica »

Lorsque ce conflit prendra fin, le nouveau Moyen-Orient devra faire face à plusieurs transformations effarantes. Tout d'abord, la région vit désormais à l'heure de la « Pax Israelica », l'État d'Israël étant devenu l'acteur militaire le plus puissant grâce à ses atouts technologiques et au soutien inconditionnel des États-Unis. Israël a fait preuve de l'aptitude de pénétration de ses services de renseignement, de sa capacité d'intervention loin de son territoire et sur plusieurs fronts simultanément. Désormais ce petit pays méditerranéen domine de manière coercitive tous les autres États du Moyen-Orient, à l'exception de la Turquie. Surtout, la guerre contre l'Iran a neutralisé la République islamique en tant que contrepoids.

L'arc du militarisme israélien s'étend désormais sur une grande partie de la zone. Depuis le début de la guerre de Gaza en octobre 2023, Israël a mené des opérations offensives en Palestine, au Yémen, en Syrie, au Liban et en Iran. Grâce aux accords d'Abraham de 2020 avec le Maroc, le Soudan, Bahreïn et les Émirats arabes unis, moins d'États arabes considèrent encore Israël comme un adversaire. Ainsi, pour la première fois depuis sa création, il ne sera pas confronté au contrepoids significatif d'un acteur étatique. Un succès incontestable pour Tel-Aviv qui, avec le traité de paix signé avec l'Égypte, avait déjà neutralisé le plus puissant pays arabe en 1979. Si des acteurs non étatiques comme le Hezbollah, le Hamas et le mouvement houthiste ne disparaîtront pas, aucun pays de la région ne peut désormais contrer de manière crédible la vision expansionniste du gouvernement de droite israélien. La seule limitation à sa puissance sera celle que traceront les États-Unis.

Les relations israélo-arabes en subiront de lourdes conséquences. Alors qu'auparavant, les États arabes étaient courtisés et incités à normaliser avec Tel-Aviv, ils seront désormais victimes d'intimidations et de menaces. Le bombardement sans précédent du Qatar par Israël en septembre 20251 a ouvert une nouvelle ère. Cette attaque a mis en évidence la vulnérabilité des émirats du Golfe non seulement face à l'Iran, mais aussi face à la prédation israélienne et à la complaisance états-unienne. La menace de Téhéran écartée, Israël a désormais le pouvoir d'intimider et de contraindre les États du Golfe.

Se profile ainsi une occasion unique pour le prince héritier saoudien Mohammed Ben Salman (MBS), qui a jusqu'à présent repoussé les pressions intenses des États-Unis pour signer un accord de normalisation avec Israël. S'il continue à résister, il pourrait alors asseoir sa légitimité non seulement auprès des citoyens saoudiens, mais aussi d'un public panarabe plus vaste. Plus encore que la Vision 2030 et les mégaprojets du royaume, ce choix pourrait faire de son pays un acteur régional majeur et légitimer l'accession au trône de MBS. Mais sera-t-il capable de tracer une telle voie indépendante et audacieuse tout en préservant son pouvoir ?

En second lieu, la guerre contre l'Iran a mis à mal la réputation de l'Occident et surtout des États-Unis. Les États du Golfe perçoivent le conflit comme une aventure étatsuno-israélienne dénuée de sens, à laquelle ils n'ont pas donné leur consentement, mais dont ils doivent payer le prix fort en matière de représailles, de dégâts aux infrastructures et d'instabilité économique. Ni leurs investissements massifs aux États-Unis, ni leurs achats colossaux d'armes n'ont empêché qu'ils soient sacrifiés par Washington sur l'autel de calculs stratégiques supérieurs et de l'alliance avec Israël. Ce qui aboutit au paradoxe suivant : à l'ère de la « Pax Israelica », la seule doctrine nationale de sécurité susceptible de garantir la souveraineté des royaumes du Golfe sera l'accès aux armes nucléaires, même si cela va à l'encontre des intérêts états-uniens.

Les États-Unis, pyromanes mais pas pompiers

Pour les États-Unis, il s'agit d'un renversement radical de leur position après la guerre du Golfe de 1990-1991, lorsqu'ils exerçaient une hégémonie unipolaire sur cette région stratégique à la fois pour ses richesses pétrolières et gazières et comme route de commerce de ces produits vitaux pour l'économie mondiale. C'est au cours des années 1990 que Washington a inauguré ses plus grandes bases militaires dans les pays du Golfe, promettant de renforcer leur stabilité et leur sécurité en échange de la reconnaissance de leur primauté stratégique. Les États-Unis se sont positionnés alors comme un pompier — une puissance capable de contenir les crises régionales et les menaces telles que celles d'un Irak belliqueux ou d'un Iran expansionniste.

Désormais, ils sont perçus comme des pyromanes. Ils ont déclenché une guerre et provoqué une destruction qui, paradoxalement, a plongé leurs alliés du Golfe dans l'insécurité et l'instabilité même qu'ils pensaient pouvoir éviter en s'alliant à Washington. À l'avenir, les dirigeants du Golfe se montreront bien plus sceptiques face aux garanties de sécurité et aux promesses diplomatiques de la Maison Blanche. Ils continueront de se tourner vers l'Orient, vers la Chine en premier lieu, pour y trouver des opportunités commerciales et d'investissement. Si la République islamique ne représente plus une menace significative pour les royaumes arabes, ils n'ont plus de raison de considérer les États-Unis comme leur seul protecteur.

Troisièmement, à moins d'un revirement soudain sur le terrain, le conflit iranien a abouti exactement au contraire de ce qu'envisageaient ses architectes israéliens et états-uniens. S'il a affaibli les capacités extérieures de la République islamique, la guerre a rendu le régime encore plus extrémiste et oppressif. Les bombardements n'ont pas déclenché de soulèvement de masse, bien qu'ils aient décapité la direction du régime et détruit une grande partie de son infrastructure de missiles balistiques. La République islamique résiste parce qu'elle est davantage un réseau qu'une hiérarchie, une combinaison d'engagements idéologiques et de décentralisation organisationnelle.

Les attaques étatsuno-israéliennes ont éliminé une tension interne majeure de ce système politique. Il n'y a plus de division entre réformistes, partisans de la modération, et conservateurs intransigeants : désormais, tous sont intransigeants, car le régime lutte pour sa survie face à des ennemis mortels. De plus, la guerre a marqué le début de la succession politique et la montée de nouveaux dirigeants, tels que l'ayatollah Mojtaba Khamenei, qui n'ont aucune raison de négocier ou d'envisager des réformes. Le régime reconfiguré réprimera encore plus durement les manifestations populaires, tout en continuant à défier l'Occident.

Un cauchemar asymétrique

« Fureur épique » a également élevé les Gardiens de la révolution islamique au rang de véritable pilier institutionnel tant du régime que de l'État. Ils ont orchestré la campagne de riposte de l'Iran, y compris ses attaques de drones et de missiles les plus destructrices contre des cibles civiles et les infrastructures énergétiques des royaumes du Golfe. Comme les États-Unis et Israël refusent d'envahir l'Iran en raison de leur aversion pour une guerre au sol avec les pertes humaines qu'elle entraînerait pour l'armée états-unienne, les Gardiens et le régime savent qu'ils n'ont pas grand-chose à perdre en continuant d'infliger un châtiment maximal aux États-Unis, à Israël et à leurs alliés arabes en restreignant le passage du détroit d'Ormuz et en intensifiant leur campagne de représailles. Loin de résoudre le problème iranien, le conflit actuel l'a au contraire radicalisé, le transformant en un cauchemar asymétrique.

Quatrièmement, la guerre contre l'Iran a anéanti toute illusion selon laquelle les États-Unis et Israël pourraient être les garants de la paix ailleurs dans la région, en particulier à Gaza. Aucun de ces deux États n'a plus la moindre crédibilité en tant qu'artisans de la paix et garants de la stabilité. Bien que la bande de Gaza reste soumise au « plan de paix » états-unien, les futurs accords en matière de gouvernance et de sécurité seront vides de sens. Les gouvernements de la région les considèrent comme une couverture à la prolongation de l'occupation israélienne qu'ils seront poussés à avaliser.

Après Gaza, Israël se tourne déjà vers la Cisjordanie et accélère son projet colonial visant à annexer le territoire et à déplacer sa population, afin de liquider définitivement le rêve d'un État palestinien. Cela pose un défi majeur aux partenaires d'Israël dans le cadre des accords d'Abraham. Si les traités de normalisation de 2020 existent toujours sur le papier, dans la pratique, ces États arabes sont confrontés au fossé grandissant entre les discours sur la paix et la réalité sur le terrain. Leurs sociétés ne se laisseront peut-être plus facilement séduire par la promesse d'un développement et d'une prospérité liés à un accroissement des échanges commerciaux, technologiques et touristiques avec Israël. Elles considéreront plutôt les liens avec Israël comme un marché de dupes conclu avec un État voyou indigne de confiance.

Enfin, la guerre contre l'Iran ne parviendra pas à unir le monde arabe. Malgré la solidarité temporaire qui s'est manifestée parmi les royaumes du Golfe face aux représailles iraniennes, les divisions géopolitiques persisteront. La coalition contre-révolutionnaire arabe qui s'était imposée après les « printemps arabes » de 2011-2012, sous l'égide de certains royaumes du Golfe, a commencé à se fissurer il y a plusieurs années. Bien que ce bloc contre-révolutionnaire ait réussi à faire dérailler la vague de protestations révolutionnaires, il n'a pas réussi à répondre aux revendications populaires en faveur de la démocratie par un modèle viable de modernité autocratique susceptible de satisfaire les populations.

Un nouveau bloc régional face à l'axe Israël-Émirats arabes unis

Ainsi, les Émirats arabes unis et l'Arabie saoudite ont commencé à diverger dangereusement dans leur vision stratégique. Les Émirats arabes unis ont adopté une stratégie corrosive visant à atomiser les autres pays de la région par des interventions militaires et des ingérences politiques, tandis que l'Arabie saoudite cherchait à tempérer cet aventurisme et à reconsidérer ses choix. Ces puissances moyennes du Golfe se sont déjà engagées dans des guerres par procuration sur les champs de bataille du Yémen et du Soudan, sans même parler de la Libye. Dans un ordre régional d'après-guerre où l'Iran n'est plus en mesure de les unir, un nouveau factionnalisme géopolitique prévaudra. Les Émirats arabes unis pourraient bien renforcer encore leurs liens avec Israël, pour contrebalancer une nouvelle coalition entre l'Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar, qui s'efforce de maintenir une certaine cohérence de l'ordre régional.

En conclusion, la guerre contre l'Iran va bouleverser le Moyen-Orient et transformer son paysage géopolitique en une réalité qui était inimaginable il y a à peine dix ans. Pris entre la domination israélienne et le radicalisme iranien, et face à l'irresponsabilité croissante de la puissance hégémonique que sont les États-Unis, qui expose une grande partie du monde arabe à l'insécurité, les Arabes perçoivent ce nouvel ordre régional comme saturé de risques et de dangers. Un rappel brutal, une fois de plus, que ni les interventions étrangères ni les guerres sans fin n'ont jamais apaisé la région.


1Le 9 septembre 2025, Israël a bombardé un bâtiment à Doha où se tenait une réunion des négociateurs pour un cessez-le-feu à Gaza. Six personnes ont été tuées.

25.03.2026 à 06:00

Le Yémen, un atout en réserve pour l'Iran

Afrah Nasser

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit. Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, (…)

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La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.

Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.

Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.

Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.

Fragmentation du camp anti-houthiste

Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.

Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.

Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.

À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.

Évolution et réorganisation des différentes forces

Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.

Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.

Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.

L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.

Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.

Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.

Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.

Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.

Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes

Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.

À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.

Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.

Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.

Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.

03.02.2026 à 06:00

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Martine Bulard

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)

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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ?

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).

L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :

Mais… si jamais on m'affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère !

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.

Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).

L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d'acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »

Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.

Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

« Le Monde » dans ses œuvres

Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »

Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.

2«  The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026  », politico.eu

3Camille Polloni, «  Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre  », Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi «  visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme  » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, «  Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur  », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8«  Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine  », Le Monde, 14 mars 2025.

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