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11.05.2026 à 06:00

Israël. La drug-nation blanchit la guerre

Jean Stern

Depuis le 7 octobre 2023, des drogues sont administrées à des milliers de militaires au retour de Gaza. Du cannabis au LSD en passant par l'ecstasy, tout est bon pour traiter les troubles post-traumatiques, que les Israéliens, qui se complaisent dans le rôle de victimes, ont baptisés « blessures morales ». Enquête. De notre envoyé spécial à Tel-Aviv. Le groupe pop-rock Hatikva 6 compte 150 chanteurs venus de 16 brigades différentes et menés par Òmri Glickman, un quadragénaire barbu et (…)

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Depuis le 7 octobre 2023, des drogues sont administrées à des milliers de militaires au retour de Gaza. Du cannabis au LSD en passant par l'ecstasy, tout est bon pour traiter les troubles post-traumatiques, que les Israéliens, qui se complaisent dans le rôle de victimes, ont baptisés « blessures morales ». Enquête.

De notre envoyé spécial à Tel-Aviv.

Le groupe pop-rock Hatikva 6 compte 150 chanteurs venus de 16 brigades différentes et menés par Òmri Glickman, un quadragénaire barbu et colossal. Le clip de sa chanson « Himnon ha'lokhem » est financé par l'armée israélienne. Cet hymne du combattant a comme refrain, répété quatre fois, les paroles suivantes :

« Alors qui est fou ?
C'est moi qui suis fou. »

Filmée à l'école de formation des officiers, la troupe en treillis danse joyeusement sur des images de destruction à Gaza.

Cette folie meurtrière, Israël la traite avec des drogues. Après trois ans de guerre, la drug-nation, repliée sur elle-même, est inquiète et peureuse. Au centre de Tel-Aviv, les odeurs d'herbe embaument les terrasses. La ville, morose par rapport à ses habitudes trépidantes d'avant 2023, se laisse aller à la défonce, récréative ou médicale, car la plupart des fumeurs s'adonnent au cannabis sur ordonnance1. Ils et elles sont souvent d'ex-militaires revenus de Gaza.

Israël aime à se considérer comme le laboratoire de l'Occident. Des médecins appointés par l'armée mettent au point des traitements à base de drogue pour soigner les troubles de stress post-traumatique (TSPT) des milliers d'appelés et de réservistes ayant servi à Gaza. Enfin, le mot « soigner » n'est pas tout à fait exact. L'administration de substances a plutôt pour but de faire oublier une guerre dont seuls des journalistes palestiniens ont pu témoigner. Parmi eux, à ce jour, 262 ont été massacrés par des bidasses israéliens. Hachich, herbe, métamphétamines, champignons hallucinogènes : sur 500 000 militaires ayant servi à Gaza, environ 40 000 sont ainsi « soignés ».

Le « Patient 1 »

Avant cela, le seul pays qui a drogué massivement ses soldats — mais aussi sa population — dans une situation de guerre a été l'Allemagne de Hitler, à partir de 1939. La pervitine, une métamphétamine euphorisante particulièrement addictive, va contribuer, écrit l'essayiste allemand Norman Ohler, à mettre « le pays en surchauffe ». Soldats, étudiants, ouvriers, conducteurs de train et même médecins s'y adonnent sans réserve. « La pervitine est à l'unisson avec l'Allemagne nazie », explique Norman Ohler, et va permettre « la vague d'autoguérison nationale » du peuple allemand.

Les nazis, bien qu'ils pensent que la drogue est une invention des médecins juifs2, la laissent circuler largement, au moins jusqu'en 1941. Des millions de personnes en consomment. Hitler lui-même se fait shooter tous les jours par son médecin personnel, qui l'a malicieusement baptisé « Patient 1 ». Aujourd'hui appelée crystal meth, la pervitine continue de se produire et de se vendre sous le manteau, les fans de la série Breaking Bad3 en témoignent.

Pour Ruchama Marton, psychothérapeute et psychiatre israélienne, fondatrice de Médecins pour les droits humains (Physicians for Human Rights, PHR) qui lutte contre l'occupation des territoires palestiniens et défend le droit à la santé, « le cannabis ne guérit rien du tout. Il t'accompagne. Si tu es de bonne humeur, il va accentuer cet état, mais si tu es déprimé, tu le seras encore plus ». Ian Hamel, médecin généraliste à Tel-Aviv, considère que « traiter avec des drogues des gens qui ont connu l'effroi à Gaza, ou qui ont honte de ce qu'ils ont fait, c'est de la courte vue. Quid des effets secondaires, des accoutumances ? » Le docteur Michael Zeitoun s'inquiète lui aussi du long terme : « Les destructions, les morts, Israël avait appris à les gérer avec les attentats dans les années 1990. Il a fallu depuis Gaza passer la vitesse supérieure. La drogue est arrivée à point nommé. Mais on manque de recul. »

Ce n'est pas la première fois que la psychiatrie moderne expérimente des drogues comme outil thérapeutique, mais c'est la première fois qu'elle le fait dans une situation de guerre. « Longtemps le syndrome post-traumatique a été considéré par les psychiatres militaires comme une forme d'hystérie, rappelle Ruchama Marton.


La psychiatrie regardait l'hystérie comme une maladie féminine, et les soldats dits hystériques étaient méprisés. Quel était le mode de soins ? Des bains de glace, des chocs électriques. La cruauté psychiatrique ne les a pas guéris, car rien en dehors de la mort ne pouvait effacer ce qu'ils avaient vu. D'ailleurs on finissait souvent par les renvoyer sur le champ de bataille pour qu'ils se fassent tuer.

Des consignes imprécises

Pour les Israéliens qui continuent de livrer bataille sur plusieurs fronts, la guerre menée à Gaza a basculé en une gigantesque postcure. Dina, une sous-officier de 34 ans au débit rageur, a servi fin 2023-début 2024 dans la logistique. « J'ai vu des opératrices de drones qui cachaient avec des couvertures les écrans de contrôle et choisissaient ainsi ce qu'elles pouvaient voir », s'épargnant par exemple les destructions de maisons. « Alors quand tu reviens de Gaza, poursuit Dina, il y a un décalage entre ce que tu ressens et la façon dont tu es accueilli. On te parle d'héroïsme alors que tu sais que tu as fait des choses immondes. Dans les bases, les jeunes fument beaucoup de hachich, alors après… »

Dina a canalisé sa colère sans drogue ni médicaments, contrairement à de nombreux amis réservistes. Son engagement militant aux côtés des familles des otages et des refuzniks4 lui a servi de thérapie.

Tuli Flint a lui aussi servi en Cisjordanie et à Gaza pendant de longues années. Il appartient désormais aux Combatants for Peace (Combattants pour la paix), une organisation non gouvernementale (ONG) créée en 2005, composé d'anciens militaires israéliens et de résistants palestiniens. Docteur en criminologie, ancien officier et psychiatre militaire, ce bel homme reçoit dans un sous-sol au décor orientalisant tout près de la sinistre place Rabin. Son regard est bienveillant, mais il porte un treillis, comme si le médecin de « gauche » n'avait pas tout à fait rompu avec le costume de guerre :


Beaucoup de gens veulent des résultats immédiats, concrets, ciblés pour “reseter” [effacer] les traumas, qui sont des événements qui vont au-delà de vos capacités de tolérance. Au début de la guerre, le traumatisme était plus facile à traiter. Mais quand elle s'est intensifiée, et les controverses avec, cela a été plus compliqué. Il y a eu les manifs, les polémiques sur les otages. Les soldats sont retournés à la guerre avec moins de convictions. Ils ont vu la trahison de l'idéal, ils se sont sentis seuls face au danger.

Le traumatisme des soldats vient aussi, selon lui, du fait qu'ils ont du mal à faire la différence entre la guerre et le crime de guerre. Il est surprenant de constater à travers plusieurs témoignages que les consignes aux soldats étaient souvent vagues, imprécises, comme si l'armée ne voulait pas trop se mouiller sur le terrain. Livrés à eux-mêmes, les soldats ont commis des horreurs. « Pour ces post-traumas-là, il n'y a pas de guérison, poursuit le docteur Flint. Il n'y a pas de solution magique, même si certaines drogues comme la MDMA peuvent calmer. On peut aussi dire que le cannabis médical a sauvé la vie de gens en TSPT et en a stabilisé beaucoup, mais qu'il en a bousillé encore plus. Le cannabis calme mais ne traite pas. »

Non sans lucidité, le docteur Flint conclut que « ce ne sont pas les TSPT qu'il faut traiter mais plutôt la colonisation et l'apartheid ».

Un pays d'addictions

Les chiffres donnent le vertige. De façon générale, Israël est un pays d'addictions. En 2017, 27 % de la population de 18-65 ans avait fumé au moins une fois de l'herbe ou du hachich dans l'année précédente, ce qui est alors un record mondial. Selon des données du projet Medspad5, 14,8 % des garçons israéliens de 15-17 ans ont fumé au moins une fois du cannabis, contre 4,3 % des garçons égyptiens. Pour les métamphétamines, type MDMA ((3,4-méthylènedioxy-N-méthylamphétamine), 3,5 % des garçons israéliens ont en consommé au moins une fois, autant que les Algériens. Et selon un rapport officiel israélien, 54 % des appelés ont déjà fumé du cannabis ou du cannabis de synthèse, très répandu au Proche-Orient, avant d'aller à l'armée.

Les addictions ont fortement progressé depuis le 7 octobre 2023 : + 180 % pour les somnifères et surtout + 70 %, dans l'ensemble de la population, pour les opioïdes délivrés sur ordonnance, selon les chiffres collectés par Natal, acronyme de Victimes de traumatismes liés au contexte national, une association spécialisée dans le traitement des troubles post-traumatiques. Ce phénomène inquiète beaucoup en Israël, qui était déjà en 2020 au premier rang de la consommation mondiale d'opioïdes, type fentanyl, note dans un autre rapport le docteur Nadav Davidovitch6.

Le pays compte 10 millions d'habitants, dont 500 000 réservistes. Le professeur Shaul Lev-Ran, fondateur du centre israélien des addictions, estime qu'entre 30 % et 50 % des Israéliens sont sous l'emprise d'une substance addictive, contre un sur sept avant l'automne 2023.

Israël autorise par ailleurs le cannabis thérapeutique depuis presque vingt ans, et a assoupli les règles de son usage en avril 2024, dans la foulée de la guerre à Gaza, car la pression des médecins et de leur patientèle était forte. Cent trente-cinq mille Israéliens fument en avril 2026 du cannabis délivré sur ordonnance par leur médecin. Au moins 8 000 ex-militaires en ont bénéficié en 2024, 3 500 supplémentaires en 2025 et le rythme n'est pas près de s'interrompre, puisque l'armée anticipe 5 000 à 8 000 soldats à traiter en 2026.

Le département de réadaptation du ministère de la défense reçoit environ 1 500 demandes de reconnaissance de troubles post-traumatiques chaque mois, indique le Times of Israël7. Le même département parle de 78 000 blessés depuis octobre 2023, pour une bonne partie en « trouble psychologique ». Cité par l'Agence France-Presse (AFP), le professeur Shaul Lev-Ran estime à 25 % l'augmentation de la consommation de « médicaments sur ordonnance, de drogues illégales et d'alcool » depuis trois ans.

Le prix du silence

Le problème est humain, mais aussi économique : l'association Natal, qui travaille sur les TSPT depuis trente ans, estime le coût global des traumatismes liés à la guerre à Gaza à 500 milliards de shekels sur les cinq prochaines années, soit environ 145 milliards d'euros en 2026. C'est à peu près l'équivalent du budget de la santé mentale en France. Selon une étude de l'assurance maladie, le coût global des troubles psychiques en France, pays sept fois plus peuplé, est estimé à 24,7 milliards d'euros par an.

En Israël, dont l'hypercapitalisme est depuis une vingtaine d'années le moteur, les soldats victimes de troubles post-traumatiques négocient des indemnités pour compenser leur perte de revenus, car beaucoup sont incapables de reprendre un travail régulier. Attribuées par des commissions spécialisées qui comptent des civils et des militaires, ces indemnités vont leur permettre de maintenir la tête hors de l'eau. Pas question de voir, comme aux États-Unis, des soldats devenus fous livrés à la rue après les guerres du Viêtnam ou d'Irak. Les images de ces vétérans abandonnés avec leurs caddies pleins jusqu'à la gueule ont hanté l'Amérique. Des films immenses comme Voyage au bout de l'enfer (1978) de Michael Cimino racontent la douleur du retour au monde ordinaire.

En Israël, rien de tel, ni livre ni film, et l'on a vu ce qu'il en était de la musique. Il ne faudrait pas que certains se mettent à déblatérer sur ce pilier de l'identité nationale qu'est l'armée et racontent les crimes commis à Gaza. Le silence a un prix. Des commissions fixent celui de la « blessure morale », terme couramment utilisé pour parler des TSPT, pendant que d'autres prescrivent des drogues pour la faire oublier. Pour l'instant, cela fonctionne. L'armée israélienne, si bavarde d'ordinaire, est quasi muette sur le sujet.

Cependant la question de l'indemnisation des soldats traumatisés devient de plus en plus sensible. Si son coût est jugé important par le gouvernement, les familles de « post-traumas » sont mécontentes des sommes allouées. Outre une vie de famille bousillée, la guerre les met sur la paille. Sans un mot pour les Palestiniens, mais ce n'est pas la seule à les oublier puisque personne ou presque ne parle d'eux en Israël, la femme d'un réserviste revenu traumatisé de Gaza envisage de fonder une association des familles pour obtenir de meilleures compensations. On reste songeur devant ce front secondaire.

Un trauma national

Les cannabis modernes, élaborés en laboratoire et génétiquement modifiés, sont surpuissants par leurs effets. Prescrits en Israël, ils sont exportés du Canada et des États-Unis. Pour les médecins israéliens, ils valent mieux que les cannabinoïdes illégaux de synthèse, comme le Nice Guy et le Dosa. Ces drogues simples à produire sont notamment fabriquées dans des labos à Constantine, en Algérie, selon un rapport de l'Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, et importées via la Jordanie8

À ces drogues peu chères, mais très addictives et particulièrement dangereuses pour la santé, de nombreux médecins préfèrent des produits tout aussi addictifs, mais dont ils pensent contrôler l'usage plutôt que de laisser des milliers de jeunes perdre les pédales, voire pire. Parmi les anciens appelés et réservistes de Gaza, on compte 22 suicides en 2025 (60 depuis octobre 2023) pour 279 tentatives entre 2024 et 2025.

Pour faire face à ce flot de troubles post-traumatiques, le ministère israélien de la santé a ouvert 14 nouvelles cliniques de traumatologie dans les hôpitaux psychiatriques depuis le 7 octobre 2023. Et les autorités s'appuient en outre sur des associations comme Natal. « Les traumas étaient un tabou dans la société israélienne, explique à Orient XXI Ifat Morad, la porte-parole de l'association. Notre objectif est de les soigner, de permettre le retour à la vie. Nous proposons tout cela sous un même parapluie. »

Cette association à but non lucratif présente dans tout le pays se définit comme « apolitique » et compte parmi ses 140 salariés et ses 1 100 thérapeutes « des Juifs, des Arabes et des Druzes ». Elle propose des traitements, y compris à base de drogues, et s'occupe aussi de réintégration sociale. « Il y a beaucoup d'addictions aux opioïdes, à l'alcool, aux drogues de synthèse parmi les post-traumas, complète sa collègue psychiatre Liat Barnea. Pour les traitements, on est sur un mode intégratif. La drogue peut en faire partie au même titre que d'autres médicaments. »

Aux termes de « blessures morales », Liat Barnea préfère ceux de « traumatisme national ». « C'est bien plus large que la guerre, c'est le fait de vivre ici, explique la psychiatre. La société est déprimée et elle a perdu confiance dans le gouvernement et en elle-même. Le traumatisme national vient de ce sentiment de confiance trahie. C'est pour Israël une question vitale, car il risque de provoquer un effondrement du pays. »

Chez Natal, chaque militaire est suivi par plusieurs personnes aussi bien sur le plan thérapeutique que sur le plan social. Le service social dirigé par Shaked Arieli a grossi à toute vitesse : 5 salariés il y a trois ans, 45 aujourd'hui. « Il n'y a pas de place pour les toxicomanes en entreprise, alors que le retour au travail est en soi un but thérapeutique », explique-t-elle.

« On les aide, mais on les exclut »

À l'hôpital psychiatrique Merhavim, on accompagne les soldats revenus de Gaza avec des drogues puissantes. Cet ensemble de baraquements ripolinés parsème un parc vallonné dans la grande banlieue de Tel-Aviv, non loin de Beer Yaakov. L'institution close de grillages est cernée d'immeubles d'habitation d'une dizaine d'étages récents et chics. Nouveaux habitants, nouvelle gare, nouvelles rues : tout change dans ce coin d'Israël autrefois rural et arabe. Les baraquements formaient une caserne britannique du temps du mandat. « Pas mal d'hôpitaux psychiatriques sont installés dans d'anciens bâtiments militaires anglais ou jordaniens », explique le docteur Eran Harel, qui dirige l'hôpital de jour.

Ce jeune sexagénaire aux lignes fermes et au regard franc nous reçoit dans la salle où, avec deux collègues, il administre à des patients volontaires, choisis en concertation avec l'armée, du LSD (Lyserg Säure Diethylamid, acide lysergique diéthylamide), de la MDMA, dont le nom courant anglais est ecstasy, et de la psilocybine, un dérivé de champignons hallucinogènes. Il conduit deux protocoles dont chacun compte 30 patients, qui vont suivre 18 séances. Pour lui, ces expérimentations sont prometteuses. « On cherche à comprendre comment des substances chimiquement différentes comme la MDMA ou le LSD vont agir sur le cerveau. Dans le cadre de TSPT liés à un événement, le traitement va chercher à changer la perception de ce que les soldats ont senti, vu, compris », explique le médecin.

Pour sa part, Eran Harel ne croit pas non plus à l'utilité du cannabis pour traiter les traumas


Pour 90 % des traumatisés de Gaza, il s'agit de faire face à la question suivante : quel est ton degré d'innocence politique ? Avec dans ce pays un entraînement idéologique par l'éducation, les valeurs, la discipline militaire, le traumatisme individuel est un défi au sens politique du terme.

Annette Feld, psychanalyste à Tel-Aviv, le rejoint dans cette analyse : « La drogue marque une forme de faiblesse : on les aide, mais on les exclut. Car la drogue ne répond pas à la question : de quoi sont-ils malades ? » De leur pays, gravement. Et si cela ne se dit pas, cela ne se soigne pas non plus.

La culpabilité doit rester à Gaza

Une femme, Hofit X., que nous rencontrons à la terrasse peu fréquentée d'une pâtisserie de Tel-Aviv, en témoigne. Elle se plaint que « l'armée [lui] a pris son mari ». Ben, 42 ans en 2023, réserviste, est revenu traumatisé et a suivi un traitement au cannabis. « Ma famille semble normale et vous ne verrez pas ce qui nous arrive. Mais quand il est revenu de Gaza, c'était un autre homme. Il ne pouvait plus se concentrer, il n'arrivait plus à se lever, il était dans une bulle et a commencé à fumer. » Ben, qui s'est porté volontaire dès le début de la guerre, n'était pas en première ligne. « Il est entré dans Gaza de nuit, dans des convois de logistique, avec le sentiment d'être vulnérable, sans indications claires des endroits où aller. Son sentiment de culpabilité, dit-il, vient du fait qu'il a peut-être blessé des enfants. »

Bien que peu loquace sur le sujet, la presse israélienne a évoqué plusieurs histoires de culpabilité de ce type. Le docteur Yossi Levi-Belz raconte ainsi au quotidien Haaretz que, pendant son service dans la réserve, il a « rencontré des gens dont le travail consistait à marquer les maisons à bombarder » :


Durant les premières semaines, sous le choc [des attaques du Hamas en octobre 2023] et avec ce sentiment de “plus jamais ça”, ils agissaient sans trop réfléchir. Plus tard, certains sont venus me voir et m'ont dit : “J'ai donné l'ordre de détruire des centaines de maisons. Des milliers de personnes ont été blessées à cause de moi.” À l'époque, ils pensaient que c'était nécessaire. Mais une fois la poussière retombée, ils ont compris : je suis responsable de la mort de milliers de personnes. C'est là que la rupture survient – et elle est profonde.

Pour sa part, Ben n'embrasse plus ses trois enfants âgés de 8, 12 et 15 ans depuis son retour de Gaza. Il était complètement dépendant, mais a presque réussi à se sevrer avec l'aide de son psychiatre. Il a depuis compris que « son mal ne se soigne pas », complète Ofit, son épouse.

La culpabilité a nourri le travail d'Ido Roth, thérapeute et lui-même grand consommateur de cannabis pendant des années. Selon lui, « le cannabis permet de faire face à l'anxiété et à la colère, mais surtout à la culpabilité ». En traitant la culpabilité des soldats en trouble post-trauma, on évite que leurs sentiments ne se propagent, estime ce thérapeute. La culpabilité doit rester à Gaza, car si elle venait à se diffuser, l'équilibre même de la société israélienne serait en péril :


Personne n'est détaché de sa famille et de son environnement, de ce que l'on appelle l'“atmosphère sociale”. J'ai fait ou j'ai vu des choses qu'il ne fallait pas, disent les personnes atteintes de TSPT. Mais devant ce public que représente Israël, je ne peux pas le dire, car il pense que j'ai eu raison. Il y a là une vraie dichotomie.

La guerre et ses conséquences traumatiques majeures pour les soldats comme pour l'ensemble de la population ont mis à mal ce que le professeur Levi-Belz, un psychologue qui a lui aussi été réserviste à Gaza, appelle l'« éthique israélienne ». La blessure morale a l'effet d'un coup de canif dans une tradition guerrière, un genre d'accroc à faire disparaître dans la fumée du hachich.

Effet d'aubaine

La psychiatre Ruchama Marton conteste depuis des décennies cette rhétorique guerrière des Israéliens légitimée par le fait qu'ils s'estiment victimes des Palestiniens : « On invente des fables. On cherche à effacer les taches, même indélébiles. Rien n'effaçant vraiment les crimes, il faut augmenter les doses. La blessure morale, c'est un très bon business, et finalement le capitalisme gagne. 0n finira par donner de la drogue à tout le monde. »

La victimisation, c'est aussi ce qui permet aux Israéliens de s'exonérer de leur culpabilité, estime la psychanalyste Annette Feld :


De la guerre, on montre ce qui a été fait, mais pas ce que nous faisons. Les traumatismes actuels deviennent pathogènes par effet d'accumulation. Il y a eu les pogroms, il y a eu la Shoah et maintenant cette guerre. Une forme de continuité dans la victimisation s'est installée. Le soldat qui a servi à Gaza va bénéficier de l'empathie et de la compassion et sera ainsi libéré de toute explication sur ce à quoi il a participé. Pas de subjectivité, pas de questions, pas de responsabilité : la drogue va effacer toutes les traces de la guerre et d'une certaine manière parachever la destruction de Gaza.

« Ils souffrent d'abord de l'aveuglement, complète la psychothérapeute Manal Abou Lak, Palestinienne de l'intérieur, qui travaille au dispensaire de Ramleh, non loin de Tel-Aviv. La société juive cultive la peur, la peur des Arabes. Ce qui est important, c'est que les Palestiniens soient effacés. Comme Palestinienne dans une équipe juive, je ne peux pas parler de ce qui se passe à Gaza, cela ne les intéresse pas. Je n'existe pas, donc mon traumatisme n'existe pas. »

On la rencontre au dernier jour de notre enquête, et on s'aperçoit que Manal est la première à nous parler des gens de Gaza. « Les soignants effacent le génocide, commente-t-elle avec amertume et colère. Je connais le cas d'un soldat qui s'est suicidé parce qu'il ne voulait pas retourner à Gaza ; personne ne s'est demandé pourquoi. Un autre soldat souffre d'un TSPT pour avoir, dit-il, tué quelqu'un par erreur. Il est traité alors qu'il devrait être jugé. »

Et effectivement, si Israël préfère oublier ses crimes dans des nuages de fumée, le pays promeut un modèle thérapeutique. Les États-Unis, l'Australie et la Suisse mènent des expérimentations du même type. Le président états-unien Donald Trump a autorisé, le 18 avril 2026, l'administration de psychostimulants aux propriétés psychédéliques, dont l'ibogaïne, aux anciens soldats présentant des troubles de stress post-traumatiques. En France, rapporte la journaliste Dominique Nora dans Voyage dans les médecines psychédéliques (Grasset, 2025), des protocoles à base de psilocybine, un dérivé des champignons hallucinogènes, sont menés à Nîmes et à Paris, à une petite échelle.

Natal voit un effet d'aubaine dans l'avance d'Israël sur l'usage des drogues pour traiter les TSPT des soldats. Nourri de ses trente ans d'expérience mêlant drogue, médicaments, suivi psychiatrique et réinsertion, l'association élabore un modèle de traitement qu'elle exporte via des formations en Allemagne et en Ukraine. « En Allemagne, explique la docteure Yifat Reuveni, nous avons organisé une formation pour les enseignants de la région d'Essen, afin de les aider à gérer le stress des enfants face à l'immigration, et à l'arrivée d'autres enfants dans les classes… »

Il ne faut pas oublier l'hymne du Betar, ce mouvement sioniste d'extrême droite dont le Likoud de Benyamin Nétanyahou est l'héritier, explique Annette Feld, avec son impeccable lucidité dans ce pays ravagé par les idéologies mortifères :

« Dans le sang et la sueur
Se lèvera pour nous une race
Fière, généreuse et cruelle. »

À lire

L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue de Norman Ohler, La Découverte, 2016.

Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

Voyage dans les médecines psychédéliques de Dominique Nora, Grasset, 2025.

Les Drogues et la guerre, de l'Antiquité à nos jours de Łukasz Kamieński, Nouveau Monde, 2017.

Stupéfiant Moyen-Orient, Une histoire de drogue, de pouvoir et de société de Jean-Pierre Filiu, éd. du Seuil, 2023.

LSD, La Nuit dont je ne suis jamais sorti de Christophe Tison, Goutte d'or, 2024.


1Dans la pratique, le cannabis médical est autorisé en Israël depuis 2007 et ses règles d'administration ont été assouplies, d'abord en 2019, et plus encore en mars 2024, pour faire face à l'afflux de demandes.

2Dans L'Extase totale, Le IIIe Reich, les Allemands et la drogue, La Découverte, 2016, Norman Ohler raconte le succès de la pervitine pendant la Seconde guerre mondiale, encouragée par les nazis.

3Créée par Vince Gilligan, cette série culte raconte sur cinq saisons (2009-2013) la façon dont Walter White, un professeur de chimie du Nouveau-Mexique atteint d'un cancer, se lance avec un ancien élève dans la production de métamphétamines.

4Objecteurs de conscience israéliens refusant de servir l'armée israélienne. Lire Nous refusons, Dire non à l'armée en Israël, du photographe Martin Barzilai, Libertalia/Orient XXI, 2025.

5Le «  projet méditerranéen d'enquête en milieu scolaire sur l'alcool et les autres drogues  », financé par le Conseil de l'Europe, a été lancé à Rabat en 2003.

6Nadav Davidovitch, Yannai Kranzler, and Oren Miron, «  Are We Nearing an Opioid Epidemic in Israel  ?  », Rapport du Taub Center for Social Policy Studies, mars 2023.

7Sue Surkes, «  En Israël, des organisations comblent le vide laissé par un système de santé mentale débordé  », Times of Israël, 11 mars 2026.

8«  Vue d'ensemble des marchés des drogues dans les pays de la Politique européenne de voisinage-Sud  », Observatoire européen des drogues et des toxicomanies, 2022.

08.05.2026 à 06:00

Algérie. « Le Cas Bugeaud », une histoire de violence coloniale

Rouchdi Berrahma

Dans son dernier ouvrage, l'historienne Colette Zytnicki revient sur le rôle central joué par le maréchal Thomas-Robert Bugeaud dans la conquête de l'Algérie entre 1841 et 1847. Partisan d'une guerre totale, il met en œuvre une politique de domination fondée sur la dépossession foncière et la répression, dont les traces marquent encore les mémoires françaises et algériennes. En Algérie, le maréchal Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849) demeure largement perçu comme l'un des plus brutaux (…)

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Texte intégral (1435 mots)

Dans son dernier ouvrage, l'historienne Colette Zytnicki revient sur le rôle central joué par le maréchal Thomas-Robert Bugeaud dans la conquête de l'Algérie entre 1841 et 1847. Partisan d'une guerre totale, il met en œuvre une politique de domination fondée sur la dépossession foncière et la répression, dont les traces marquent encore les mémoires françaises et algériennes.

En Algérie, le maréchal Thomas-Robert Bugeaud (1784-1849) demeure largement perçu comme l'un des plus brutaux artisans de la conquête coloniale et comme une figure associée aux violences et aux « enfumades »1. En France, son nom continue de susciter débats et controverses : héros militaire pour certains, symbole d'une domination impitoyable pour d'autres. C'est précisément cette fracture mémorielle entre les deux rives de la Méditerranée que l'historienne Colette Zytnicki analyse dans Le Cas Bugeaud. Les violences de la conquête coloniale en Algérie.

Si l'historienne a choisi de se pencher à nouveau sur une figure déjà très présente dans l'historiographie, c'est d'abord en raison d'une singularité politique : Bugeaud est resté gouverneur général de l'Algérie de 1841 à 1847, bien plus longtemps que ses prédécesseurs. Cette longévité interroge : « Pourquoi une telle durée au pouvoir ? Cela supposait de ne pas se limiter à son action en Algérie, mais de s'intéresser aussi à ses rapports avec le pouvoir politique en France », explique-t-elle.

Bugeaud n'est pas seulement un homme de terrain. Il est un acteur central du régime de Louis-Philippe, capable de composer avec la presse, le Parlement et les équilibres politiques métropolitains. Sa carrière algérienne ne peut être dissociée de son rôle en France, notamment celui d'homme d'ordre marqué par la répression sanglante de la rue Transnonain le 14 avril 18342.

Faire la guerre d'abord, coloniser ensuite

Dans le récit officiel français, Bugeaud fut longtemps présenté comme l'homme qui aurait « pacifié » l'Algérie. Une pacification qui, dans les faits, signifiait la mise en œuvre d'une guerre totale. Gouverneur général, il reçoit une mission sans ambiguïté : vaincre militairement avant toute installation coloniale durable.

La reddition de l'émir Abd El-Kader en 1847, célébrée à Paris comme un triomphe national, fut vécue en Algérie comme l'aboutissement d'une guerre asymétrique. Pour les populations locales, cette victoire signifiait l'écrasement d'une résistance politique et sociale, obtenue par des méthodes qui visaient non seulement les combattants, mais l'ensemble de la société et ses structures. Zytnicki le rappelle : cette guerre est menée en pleine conscience.

Bugeaud et ses officiers savaient ce qu'ils faisaient. Ils pouvaient parfois avoir des scrupules, des remords, mais ils justifiaient toujours leurs méthodes par la nécessité de combattre l'influence d'Abd El-Kader et la résistance algérienne.

Dans la mémoire algérienne, le nom de Bugeaud est indissociable des razzias, des déplacements forcés, de la destruction systématique de villages et de la confiscation des terres. L'objectif n'est pas seulement de vaincre, mais de briser. En détruisant les moyens de subsistance, en frappant les civils, en imposant des représailles collectives, l'armée coloniale cherche à rendre toute résistance impossible. Cette violence transforme des habitants en sujets dominés, privés de leurs terres, de leurs repères et de leur autonomie. Ce que l'on dit moins, souligne l'historienne, c'est que la conquête passe aussi par la soumission des élites locales : « Il n'y a pas de conquête sans ralliement d'une partie des élites aux conquérants. La confiscation de leur pouvoir et leur mise au service de l'ordre colonial sont un élément central du système. »

Une méthode de gouvernement

Chez Bugeaud, la violence n'est ni accidentelle ni marginale. Elle est pensée, assumée et justifiée. Si Zytnicki se montre prudente sur le terme de « théorisation », elle insiste sur une évidence : la violence est conçue comme un instrument politique. « Il ne s'agit pas d'une dérive. La guerre totale, incluant les populations civiles, est perçue comme le seul moyen de vaincre la résistance. » Bugeaud voit dans l'armée un outil global : défense extérieure, répression intérieure, mais aussi instrument de colonisation agricole. Son projet repose sur l'installation de soldats-colons dans des villages créés à partir des années 1840, vision qui entre d'ailleurs en conflit avec celle des colons civils et du gouvernement.

L'ouvrage démontre également que les méthodes expérimentées en Algérie ont ensuite irrigué la répression des révoltes sociales en métropole, révélant une continuité profonde entre guerre coloniale et maintien de l'ordre intérieur.

En France, sa figure de « héros colonial » connaît son apogée sous la Troisième République et le régime de Vichy, au moment où l'Empire est exalté. En Algérie, le débaptême immédiat de la place Bugeaud à Alger après l'indépendance, renommée place de l'Émir Abd El-Kader, ne fut pas un simple geste symbolique. Il signifiait le refus de célébrer un homme associé aux massacres et à la spoliation. « La mémoire n'a pas suivi la même trajectoire des deux côtés de la Méditerranée », souligne l'historienne.

Revenir sur Bugeaud, ce n'est pas juger le passé avec les yeux du présent. C'est reconnaître que la conquête de l'Algérie s'est faite contre un peuple, et non sur un territoire vide. C'est nommer la violence là où elle fut longtemps dissimulée derrière le vocabulaire de la « pacification ». L'ouvrage met ainsi en lumière un passé colonial qui continue d'interroger le présent. Car, pour Colette Zytnicki, l'enjeu est clair : « Relire les sources, relire les débats, confronter les mémoires, c'est tenter de trouver une voie lucide et apaisée entre la France et l'Algérie, qui ont en commun ce passé. »


1NDLR. Technique meurtrière consistant à asphyxier par un feu allumé à l'entrée des grottes les populations civiles qui s'y sont réfugiées.

2NDLR. Massacre de civils effectué dans un immeuble de la rue Transnonain (actuelle rue Beaubourg) par des troupes du roi Louis-Philippe lors d'un mouvement populaire à Paris. Douze personnes trouvent la mort. Une lithographie d'Honoré Daumier, qui représente le massacre, va faire de cet évènement un exemple de la répression sous la Monarchie de Juillet.

07.05.2026 à 06:00

Semer la ruine. L'effacement comme stratégie israélienne

Ziad Majed

En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir. Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et (…)

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Texte intégral (1632 mots)

En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.

Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.

Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.

Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.

Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.

Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.

Une stratégie sur le temps long

La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.

Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.

À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.

Le crime administratif

La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.

L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.

Entre l'absence et le témoignage

Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.

Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.

C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.

Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.

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