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30.03.2026 à 06:00

La stratégie iranienne, moyens limités, impact maximum

Akram Zaoui

Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain. Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis (…)

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Texte intégral (2172 mots)

Acculé, le régime iranien livre à des adversaires mieux dotés une guerre géoéconomique épousant une logique du « rendement maximal ». Celle-ci consiste à infliger, avec des ressources restreintes, un maximum de dégâts économiques. Pour Téhéran, l'enjeu de cette approche n'est autre que sa survie en tant qu'État souverain.

Piégée depuis sa fondation aux marges de l'économie politique internationale, la République islamique porte pourtant son combat actuel contre Israël et les États-Unis sur le terrain de la géoéconomie, autrement dit à la confluence des sphères de la géopolitique et de l'économie.

Cette option est d'autant plus surprenante si l'on tient compte de deux données. La première est que ce sont deux pays cumulant des nœuds géoéconomiques1 de premier plan et profondément interconnectés qui lui livrent depuis le 28 février 2026 une guerre existentielle. La seconde est que la position de l'Iran aux marges de la mondialisation s'explique par la mobilisation à son encontre d'un instrument géoéconomique par excellence – celui des sanctions.

Or, en arsenalisant la géographie économique de son environnement immédiat, l'Iran a procédé à un renversement : porter la guerre qu'on lui fait sur son territoire – et dont l'enjeu est sa survie en tant qu'État souverain2 – au cœur de l'économie internationale, et au sein du système politique et du tissu socioéconomique états-unien.

Faire de nécessité vertu

C'est peu dire que le rapport de force économique et technologique, qui informe la capacité à financer et mener la guerre, est défavorable à l'Iran. Face à l'échelle et à l'interconnexion des complexes militaro-industriels, écosystèmes d'innovation et marchés de capitaux des États-Unis et d'Israël, l'Iran fait figure de périphérie.

Même en faisant abstraction des États-Unis3, Israël constituerait sur les plans économique et technologique un adversaire supérieur à la République islamique. En 2024, le produit intérieur brut (PIB) israélien était ainsi près de 14 % supérieur à celui de l'Iran, alors que la population iranienne est plus de neuf fois plus élevée.

Cette situation est en partie le résultat d'une articulation réussie d'Israël à trois grands pôles de l'économie politique états-unienne – politique, financier et technologique –, à savoir Washington, New York, et la Silicon Valley. C'est à Washington que se décide le soutien militaro-financier à Israël, premier pays récipiendaire de l'aide états-unienne – 300 milliards de dollars (260 milliards d'euros) en termes réels4 depuis sa fondation en 1948, et 21,7 milliards de dollars (19 milliards d'euros) entre octobre 2023 et octobre 2025. À New York, Israël est le troisième pays étranger le plus représenté à l'indice boursier Nasdaq, intense en valeurs technologiques. Quant à la Silicon Valley, elle est le siège d'entreprises technologiques ayant réalisé des investissements conséquents en Israël. En 2025, les seules entreprises israéliennes de cybersécurité Wiz et CyberArk ont été acquises pour une enveloppe de 57 milliards de dollars (50 milliards d'euros)5.

À l'inverse, par une idéologie glorifiant l'autosuffisance et du fait des sanctions qui lui sont imposées, l'Iran se trouve largement isolé des flux commerciaux, financiers et technologiques internationaux. Cette situation a dégradé le potentiel de croissance, d'innovation et donc de défense de l'Iran. Elle a poussé le pays à développer des programmes d'armement appuyés sur des capacités de recherche-développement domestiques et des chaînes d'approvisionnement alambiquées, à l'efficacité réduite. Or ces programmes ont eux-mêmes souffert d'un contexte économique déprimé par une mauvaise gestion économique dont les résultats délétères ont été amplifiés par le choc macro-économique des sanctions. Ainsi, le PIB iranien s'est contracté de plus du tiers entre 2012 et 2024.

En faisant de nécessité vertu, l'Iran décide de mener une « guerre pauvre ». Un des emblèmes de cette stratégie est le modèle de drone Shahed 136, production de son industrie de la défense, dont le coût unitaire est estimé entre 20 et 50 000 dollars (entre 17 et 43 000 euros). Son interception peut quant à elle coûter plusieurs millions de dollars. L'usage de drones navals ou celui, possible, de mines flottantes pour bloquer le détroit d'Ormuz, où transitent près de 20 % de la consommation mondiale de pétrole et 19 % du commerce de gaz naturel liquéfié, s'inscrirait dans la même logique de rendement maximal.

La centralité du détroit d'Ormuz

Porter la guerre dans les monarchies du Golfe, dont le PIB cumulé équivaut à près de cinq fois celui de l'Iran, pousse la même logique à de nouveaux degrés.

L'extension du conflit à leur territoire implique, pour les États du Golfe, trois niveaux de dommages : les dégâts matériels directement subis, les pertes de revenus d'exportations de biens et services et les coûts futurs – par exemple, en matière d'investissements directs étrangers non-réalisés ou de primes d'assurance renchéries – liés à la dégradation de la réputation de ces pays comme environnements sûrs et propices aux affaires.

Si les dommages et pertes à date se chiffrent déjà à plusieurs dizaines de milliards de dollars, la banque Goldman Sachs a estimé qu'un prolongement de la guerre pendant deux mois pourrait entraîner des contractions du PIB pouvant atteindre 14 % du PIB pour le Koweït et le Qatar, plus dépendants du détroit d'Ormuz pour leurs exportations. Au-delà, les efforts de diversification des économies de la sous-région pourraient se trouver menacés, mettant en péril la prospérité des six monarchies dans l'ère de l'après-pétrole.

Cependant, les actifs des fonds souverains et fonds de pension publics des pays du Golfe, dont le montant dépasse les 6 000 milliards de dollars (5 200 milliards d'euros), devrait leur permettre de faire face à la crise et à l'incertitude à venir. Aussi, c'est l'insertion profonde des monarchies du Golfe dans la mondialisation, et la centralité du détroit d'Ormuz pour leurs exportations et le marché mondial de l'énergie, qui constituent l'enjeu principal de la guerre géoéconomique de l'Iran.

Au-delà de secteurs comme la logistique, le tourisme et les transports aérien et maritime, ce sont les désordres introduits dans le marché international de l'énergie – l'Agence internationale de l'énergie ayant décrit les perturbations actuelles comme le plus grand choc qu'ait connu le secteur dans l'histoire – qui ont logé la crise au cœur de la mondialisation. Plusieurs conséquences sont possibles. La première concerne une dégradation du pouvoir d'achat des consommateurs, notamment aux États-Unis, du fait d'une poussée inflationniste portée par la hausse des prix des carburants et autres dérivés des hydrocarbures (engrais, plastiques, autres produits chimiques). La deuxième verrait la crise se propager à la production, notamment en perturbant les chaînes d'approvisionnement industrielles, y compris dans des secteurs de pointe et pour des produits à haute intensité technologique, comme les semi-conducteurs. La troisième verrait la contamination s'étendre au secteur financier, la perspective d'une augmentation des taux directeurs par les banques centrales pour répondre à l'inflation déprimant le crédit, renchérissant les emprunts publics et pesant sur les cours boursiers.

Un pari coûteux et risqué

Par la guerre géoéconomique, l'Iran espère activer une série de forces de rappel pour freiner le président américain Donald Trump. Les consommateurs-électeurs, en cette année d'élections de mi-mandat aux États-Unis, les marchés financiers, les grands acteurs industriels – notamment dans le secteur de l'intelligence artificielle, gourmand en énergie – et des alliés européens et dans une moindre mesure, asiatiques seraient soudés dans leur mécontentement. Au-delà, l'Iran souhaite dissuader durablement les États-Unis de la tentation d'un changement de régime, provoquer une désolidarisation entre Washington et Tel-Aviv et forcer une négociation devant conduire au respect de sa souveraineté, à une acceptation de sa place dans la région et à une levée des sanctions économiques.

Mais cette stratégie n'est pas sans coûts. Elle nuit durablement aux relations entre l'Iran et ses voisins du Golfe. Elle pourrait aussi convaincre d'autres pays de se joindre à une coalition contre la République islamique pour mettre un terme à la prise en otage de l'économie internationale dont elle se rendrait coupable. Elle est également susceptible d'entraîner une pression supplémentaire sur les pays en voie de développement se relevant à peine des chocs économiques induits par la pandémie et la guerre en Ukraine, isolant l'Iran jusque dans le Sud global. Mais, acculé par une guerre existentielle, sans doute, ces coûts sont-ils apparus comme relatifs – et inévitables – à Téhéran.


1La notion de nœud géoéconomique décrit des espaces concentrant des infrastructures stratégiques pour l'accumulation et la projection de puissance, tels l'énergie, la finance, l'industrie, la technologie et le transport.

2Comme le rappelle le politiste étatsuno-iranien Vali Nasr dans une interview avec Bloomberg publiée le 13 mars 2026, la guerre actuelle n'est pas seulement existentielle pour le régime, mais aussi pour l'Iran. Donald Trump a ainsi déclaré que la carte de l'Iran pourrait changer. Et le soutien à des éléments séparatistes au sein des minorités a toujours été envisagé par Israël comme un moyen de déstabilisation. Voir «  Why Iran Isn't Breaking : Vali Nasr on the Uprising That Isn't Coming  », The Mishal Husain Show, podcast de Bloomberg, visible sur Youtube.

3Le PIB états-unien est supérieur de plus de 60 fois à celui de l'Iran, qui est inférieur à celui du Minnesota.

4NDLR. C'est-à-dire, en prenant en compte l'inflation.

5NDLR. Wiz a été racheté par Google pour 32 milliards de dollars (près de 28 milliards d'euros) en mars 2025, et CyberArk a été acquise par Palo Alto Networks pour 25 milliards de dollars (21 milliards d'euros) en juillet 2025.

25.03.2026 à 06:00

Le Yémen, un atout en réserve pour l'Iran

Afrah Nasser

La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit. Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, (…)

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La guerre déclenchée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le 28 février s'est étendue à toute la région. Un seul front est resté calme, celui du Yémen. Les houthistes qui contrôlent Sanaa se sont pour l'instant tenus à l'écart tout en soutenant verbalement Téhéran. Une hésitation qui tient autant à des facteurs internes au Yémen qu'aux calculs de la République islamique à ce stade du conflit.

Le 26 mars 2015, alors que l'Arabie saoudite démarrait son intervention militaire au Yémen, Adel Al-Jubeir, ambassadeur saoudien à Washington, assignait un double objectif à la coalition militaire dirigée par le royaume : rétablir le gouvernement yéménite internationalement reconnu, et mettre fin à l'emprise des houthistes sur Sanaa, débutée en septembre 2014. Onze ans plus tard, le gouvernement yéménite n'a toujours pas été rétabli et les houthistes tiennent la capitale. La guerre perdure, non sous la forme d'un affrontement spectaculaire d'armées en mouvement, mais comme une impasse, un conflit qui refuse de se résoudre et qui continue d'affecter les moyens de subsistance des civils yéménites.

Le Yémen se trouve dans un entre-deux précaire que les diplomates qualifient volontiers de situation de « ni guerre ni paix ». Les grandes offensives qui ont autrefois structuré le conflit se sont pour l'essentiel interrompues depuis la trêve de 2022 qui, bien que n'ayant pas été renouvelée, perdure. Les bombardements saoudiens, qui incarnaient visuellement le conflit, ont en grande partie cessé depuis quatre ans. Pourtant, aucune paix véritable ne s'est matérialisée.

Le pays s'est au contraire installé dans une fragmentation durable. Les houthistes contrôlent Sanaa et l'essentiel du nord-ouest du territoire, administrant un espace conquis au fil des années. Ailleurs, un ensemble de forces alignées sur le gouvernement reconnu internationalement et sur l'Arabie saoudite domine en théorie les régions du sud et de l'est.

Fragmentation du camp anti-houthiste

Pendant une grande partie de la dernière décennie, les forces opposées aux houthistes ont passé moins de temps et d'énergie à lutter contre leurs ennemis qu'à se diviser, et parfois même se battre entre elles. La fragmentation était profonde, accentuée par les priorités divergentes de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis. Pour l'essentiel, Riyad visait un État yéménite unifié sous l'autorité du gouvernement reconnu, tandis qu'Abou Dhabi semblait privilégier un Yémen fragmenté, notamment avec un sud semi-autonome, voire indépendant. Chacune des deux puissances régionales a ainsi investi dans ses propres réseaux d'alliés.

Abou Dhabi a soutenu plusieurs acteurs, dont le Conseil de transition du Sud (CTS), formation sécessionniste dirigée par Aïdarous Al-Zoubaïdi qu'elle a contribué à créer en 2017, les forces de la Ceinture de sécurité à Aden, les Brigades des Géants d'Abdulrahman Al-Mahrami, les forces de Tareq Saleh, neveu de l'ancien président Ali Abdallah Saleh, ainsi que les unités d'élite hadramies et shabwanies. Riyad, pour sa part, s'est appuyée sur des personnalités liées au parti Islah, dont Sultan Al-Arada, gouverneur de Marib, et Abdallah Al-Alimi Bawazir, ancien chef du bureau présidentiel.

Carte du Yémen montrant les forces en présence et les régions en décembre 2025.

Ces logiques ont donc fragmenté le camp anti-houthiste et détourné le conflit de sa logique initiale. Les structures de commandement se superposaient ou entraient en concurrence, le soutien militaire arrivait de manière inégale et les loyautés politiques demeuraient fragmentées.

Les formations soutenues par les Émirats arabes unis opéraient selon des ordres extérieurs aux institutions étatiques. À l'inverse, les forces soutenues par l'Arabie saoudite demeuraient formellement rattachées aux ministères de la défense et de l'intérieur, en lien notamment avec des réseaux affiliés à Islah. En pratique toutefois, ces structures pro-saoudiennes coexistaient sans réelle intégration, répondant à des parrains et à des agendas politiques variés.

À maintes reprises, ces fractures ont affaibli les tentatives de pression sur les positions houthistes, transformant ce qui aurait pu être des campagnes coordonnées en une succession d'échecs. Ainsi, en 2019, les affrontements entre forces gouvernementales et unités du CTS à Aden ont conduit ces dernières à s'emparer de la capitale intérimaire. En 2020, l'effondrement de l'offensive gouvernementale dans la province d'Al-Jawf, suivi d'une avancée houthiste vers Marib et Shabwah, a mis en lumière l'absence de commandement coordonné.

Évolution et réorganisation des différentes forces

Au début de l'année 2026, toutefois, le paysage intérieur a commencé à évoluer significativement. L'engagement militaire des Émirats arabes unis au Yémen a pris fin après l'échec de leur stratégie visant à étendre le contrôle du CTS vers l'est. L'Arabie saoudite s'y est opposée, consolidant son influence puis remodelant le mouvement sudiste à son avantage.

Ces évolutions ont ouvert la voie à une possible réorganisation des forces yéménites opposées aux houthistes. Cette dynamique s'est notamment traduite par l'annonce de la nomination d'un nouveau gouvernement en février 2026. Toutefois, pléthorique comme il est et incapable d'intervenir pleinement dans l'ensemble des zones hors du contrôle houthiste, celui-ci demeure bien fragile.

Des efforts existent désormais — encore hésitants et inégaux — pour regrouper les différentes formations militaires sous une forme de commandement unifié. Parallèlement, l'Arabie saoudite a renforcé son rôle direct dans la supervision de zones stratégiques clés, notamment Aden et certaines portions de la côte occidentale. Les partisans du CTS restent néanmoins actifs, capables d'organiser des manifestations importantes en soutien à Aïdarous Al-Zoubaïdi, exilé depuis janvier 2026.

L'approche de Riyad porte désormais la marque d'une puissance ayant appris, lentement et à grands frais, les limites de l'usage de la force au Yémen. Pourtant, rien n'est vraiment réglé sur le terrain. Dans le nord, les dirigeants houthistes conservent le pouvoir sur la majorité de la population totale du Yémen. Leur stratégie militaire agressive en mer Rouge au cours des deux dernières années et demie montre qu'ils ne constituent pas une nuisance passagère, mais un enjeu stratégique durable que Riyad et le reste du monde ne peuvent vraiment ignorer.

Depuis novembre 2023, les forces houthistes ont ciblé les routes maritimes commerciales, s'attaquant d'abord à des navires liés à Israël avant d'étendre leurs frappes à des bâtiments associés à des dizaines de pays, souvent sans discrimination. En octobre 2024, elles avaient mené plus de 190 attaques en mer, contraignant plus de 2 000 navires à contourner la zone, perturbant ainsi le commerce mondial. Des dizaines de missiles et drones avaient aussi été envoyés en Israël.

Avant cette phase de projection de la violence, les flux de missiles et de drones houthistes envoyés vers des positions en Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis jusqu'en 2022 avaient déjà mis en lumière la vulnérabilité des monarchies du Golfe. La stratégie militaire des houthistes, appuyée sur des transferts de technologie iraniens, a préfiguré la situation actuelle qui, avec les attaques iraniennes et la fermeture du détroit d'Ormuz, a mis au jour les failles béantes du dispositif sécuritaire régional.

Aéroports, infrastructures pétrolières et même, potentiellement, La Mecque demeurent donc à portée d'attaque des houthistes. Pour les Saoudiens, il paraît donc nécessaire de trouver un terrain d'entente avec eux. Pour l'heure, les diplomates et militaires à Riyad semblent moins enclins à lancer une nouvelle offensive qu'à consolider ses positions : unifier leurs partenaires yéménites et renforcer les lignes déjà tenues hors des zones houthistes.

Dès lors, le terrain yéménite demeure, pour l'instant, relativement calme comparé à d'autres foyers de tension au Proche-Orient. Les lignes de front tiennent. La guerre se suspend sans s'achever, tandis que l'économie et la situation humanitaire, malgré leur dureté manifeste, révèlent une certaine capacité d'adaptation de la société.

Face à la guerre contre l'Iran, les hésitations des houthistes

Mais le calme apparent est fragilisé par la guerre lancée le 28 février par les États-Unis et Israël contre l'Iran. Le conflit yéménite pourrait bien, une nouvelle fois, déborder de ses frontières. Les houthistes, interviendront-ils pour soutenir leur principal allié, l'Iran, comme ils l'ont fait en appui à Gaza, ou choisiront-ils la retenue ? S'ils le décident, la mer Rouge pourrait alors redevenir leur théâtre d'action.

À la mi-mars 2026, les appels publics de la nouvelle direction iranienne à fermer le détroit de Bab El-Mandeb ont reçu des réponses ambiguës de la part des dirigeants militaires houthistes. Depuis une décennie, leurs opérations au-delà des frontières semblent certes s'articuler avec les calculs stratégiques de Téhéran. Mais la relation entre les houthistes et l'Iran ne relève pas d'une hiérarchie stricte de type mandataire (« proxy »), mais plutôt d'un réseau souple d'acteurs alliés, unis par une idéologie commune, des intérêts partagés et des mécanismes de coordination régionale.

Cette configuration s'exprime dans le discours offensif des houthistes, qui insiste sur une forme de disponibilité à soutenir Téhéran. Ils multiplient les déclarations et mobilisent des foules importantes, comme lors de la manifestation du 7 mars à Sanaa dénonçant « l'agression américano-sioniste ». Pourtant, ils n'ont pas franchi le seuil d'un engagement total. Leur posture révèle une forme d'ambiguïté stratégique liée à un calcul géopolitique autant qu'interne. Les houthistes ont en effet beaucoup à perdre de la fin d'un statu-quo qui leur est favorable.

Le détroit de Bab El-Mandeb représente pour eux un levier considérable. Une perturbation, même limitée, peut affecter les flux commerciaux et énergétiques mondiaux. Mais toute escalade comporte des risques. Une campagne prolongée contre des cibles israéliennes ou étatsuniennes entraînerait très probablement une riposte d'une ampleur inédite. Les pertes subies par les houthistes — notamment la mort de membres de leur cabinet lors d'une frappe israélienne sur Sanaa en août 2025 — illustrent le coût potentiel d'une telle escalade.

Une partie du calcul se joue aussi à Téhéran. Après l'affaiblissement de plusieurs de ses partenaires régionaux, l'Iran pourrait être peu enclin à compromettre un acteur à la fois solide et stratégiquement utile. Les houthistes occupent en effet une position singulière : résilients, situés à proximité de routes maritimes vitales et capables, s'ils le décidaient, d'exercer une pression bien au-delà du Yémen. Cet atout pourrait bien être mobilisé plus tard, ultime carte gardée en réserve par l'Iran et ses rares alliés.

03.02.2026 à 06:00

France. Rima Hassan, nouvelle sorcière

Martine Bulard

Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ? Rima Hassan (…)

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Hier appréciée des médias, la députée européenne Rima Hassan en est désormais exclue. Le président du Conseil représentatif des juifs de France (CRIF) l'accuse sur Radio J d'être « un danger », tandis que des ministres et des élus du Rassemblement national réclament la déchéance de sa nationalité. Le tout à la veille des élections municipales de mars 2026 où son parti, La France insoumise, est particulièrement dans le viseur de la sphère médiatique. Pourquoi tant de haine ?

Rima Hassan cumule nombre de handicaps. Jeune, elle est vilipendée par les seniors qui occupent les principaux médias ; femme, elle est détestée par les machistes de tous poils ; racisée, elle est soupçonnée de communautarisme ; Palestinienne, elle est considérée comme porte-parole du Hamas ; musulmane, elle est inévitablement terroriste ; juriste, elle manipule le droit ; LFIste, elle est assurément antisémite.

Ces a priori discriminatoires, jetés ensemble dans le chaudron de la haine, façonnent un portrait de Rima Hassan, repris sur les réseaux sociaux, sur les chaînes de télévision en continu, et même en tags sur les murs de certains quartiers.

Longtemps, la députée européenne a incarné le modèle de l'immigrée qui a réussi. Conjuguant élégance, parole facile et réflexion intellectuelle affirmée, la jeune femme séduit. Les médias l'invitent. Elle fait partie d'une série d'organismes en raison de son expertise sur le droit international et les immigrés, dont le Conseil global pour la diversité et l'inclusion, instance consultative du groupe L'Oréal, temple de la beauté, qu'elle rejoint en 2023.

Tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes tant que la fameuse « Diversité » (avec une capitale chez L'Oréal) reste tranquille et consensuelle. Mais les attaques de groupes palestiniens, dont le Hamas, le 7 octobre 2023 changent la donne.

De la diva à la paria

Palestinienne, Rima Hassan ne peut se taire devant le traitement unilatéral qui est fait de cette action conduite principalement par le Hamas — qui se traduit par la mort de 1 219 Israéliens et l'enlèvement de 251 otages —, et qui occulte les exactions et le nettoyage ethnique des Palestiniens depuis 75 ans. Elle s'exprime le jour même de l'attaque, écrivant sur son compte X qu'il est « moralement inacceptable de se réjouir de la mort de civils ». En juriste, elle précise : « Ce qu'a fait le Hamas tombe sous le coup de la loi internationale, en crimes de guerre, crimes contre l'humanité. » Elle reprend même à son compte le mantra du moment : « Le Hamas est une organisation terroriste. » Elle le répétera plusieurs fois tout au long de l'année qui suit l'attaque. Mais cela ne suffit pas.

Les médias qui l'appréciaient hier la rejettent avec violence. Le tout dans un climat généralisé d'interdiction de manifester toute solidarité avec Gaza : le gouvernement érige le soutien à la Palestine en manifestation d'antisémitisme. Les autorités et leurs porte-voix médiatiques exigent que l'on « transforme notre empathie naturelle à l'égard des victimes israéliennes en un soutien à l'État d'Israël », dénonce Rima Hassan. C'en est trop : de diva, elle devient paria.

Rima Hassan est née le 28 avril 1992 dans le camp de réfugiés palestinien de Neirab, près d'Alep, en Syrie, où les familles de son père et de sa mère se sont installées, après avoir été chassées de leurs villages lors de la création d'Israël en 1948 et de la Nakba (la « catastrophe » de l'exil forcé). Sa mère, institutrice, finira par quitter mari et camp pour atterrir à Niort, dans les Deux-Sèvres, comme femme de ménage. Il lui faudra plusieurs années pour obtenir l'autorisation de ramener auprès d'elle ses deux filles — dont Rima, 10 ans — et ses quatre fils. Nous sommes en 2001.

Huit ans plus tard, Rima Hassan obtient la nationalité française. À 18 ans, elle n'est plus apatride, comme le sont les Palestiniens réfugiés. Après avoir décroché un master de droit international et organisations internationales à l'université Panthéon-Sorbonne en 2016, elle entame une thèse sur « le droit applicable dans les camps de réfugiés », tout en travaillant à l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Puis elle occupe, jusqu'en 2023, le poste de rapporteuse à la Cour nationale du droit d'asile (CNDA)1. En 2019, lasse de ne pas trouver d'informations fiables sur les réfugiés, elle crée l'Observatoire des camps de réfugiés, fondé sur un réseau de bénévoles chargé de collecter des informations, mais, aussi, d'enquêter, de cartographier et d'informer sur les camps de réfugiés à travers le monde. De la mobilisation civile à l'engagement politique, il n'y a qu'un pas, franchi dans le sillage des attaques du Hamas et de la riposte démesurée d'Israël.

Insultes et menaces de mort

En vue des élections au Parlement européen le 9 juin 2024, elle accepte de figurer sur la liste conduite par Manon Aubry (La France insoumise, LFI), afin de « faire entendre une voix palestinienne » à Bruxelles, explique-t-elle. Un an et demi plus tard, elle regrette de n'avoir pu obtenir les sanctions nécessaires contre Israël et notamment la suspension de l'accord d'association, conformément au droit international. Mais elle a réussi, avec d'autres, à faire du génocide en cours à Gaza un sujet central. « Qu'elle soit admirée ou critiquée, Hassan est devenue la voix d'une génération déterminée à confronter l'Europe à la politique de Gaza, et elle ne semble pas près de baisser le ton », affirme Politico2, le journal en ligne, conservateur, fondé à Washington, qui l'a classée parmi les 28 personnalités les plus influentes de l'Union européenne (UE).

Mais ce choix de la députation européenne sur une liste LFI — le parti, à la différence des Verts, lui a proposé d'être candidate en position éligible — a un coût. Finis les portraits plutôt sympathiques dans Libération ou Le Monde — lequel devient très actif dans la chasse à cette nouvelle sorcière (lire l'encadré ci-dessous).

Elle est vilipendée pour oser parler d'apartheid et dénoncer la « politique génocidaire » du premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou. Pourtant, au même moment, en janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) conclut explicitement à « un risque de génocide contre les Palestiniens à Gaza ». Une réalité aujourd'hui reconnue par plusieurs instances de l'Organisation des Nations unies (ONU), des historiens israéliens, des organisations non gouvernementales et nombre de juristes…

Dès l'annonce de son engagement électoral, son nom, l'adresse de son domicile et son numéro de téléphone sont diffusés sur les réseaux sociaux. Elle est menacée de viol ou d'assassinat, même dans la rue. Elle doit changer de lieu de résidence. La campagne est si violente que plus de cinq cents élus et personnalités politiques nationales et européennes publient une « Tribune en soutien à Rima Hassan » pointant que « ce que l'on veut faire taire, c'est la Palestine et toutes les voix qui la défendent » (Médiapart, 2 février 2024).

L'initiative est sans effet. Dans son livre sur Les Nouveaux Antisémites, Nora Bussigny, chroniqueuse pour Le Point, Marianne, ou la revue controversée Écran de veille, aurait débusqué la preuve irréfutable de son antisémitisme : quand elle était adolescente, son compte Facebook contenait, accolé à son nom, un double 8, symbole souvent utilisé par les néonazis. La fine limière aurait aussi pu conclure que Hassan était cornaquée par Pékin, les 8 y étant synonymes de chance et d'abondance… Ces chiffres sont plus prosaïquement ajoutés par l'algorithme lors de la création d'un compte Facebook…

La fabrique à polémiques

Les « affaires » montées de toutes pièces se succèdent. La chaîne Youtube Le Crayon extrait d'une interview de Rima Hassan un passage lui faisant dire que « les actes du Hamas [du 7 octobre] sont légitimes ». L'intervention intégrale démontrerait la supercherie, ses propos sur le Hamas ne portant pas sur le 7 octobre. La chaîne refuse de la diffuser.

La jeune militante tente l'exégèse. En vain. Comme le dit avec sa finesse habituelle l'avocat franco-israélien Gilles-William Goldnadel sur CNews le 30 avril 2024 : « Elle a peut-être dit autre chose lors de l'émission Le Crayon, il n'en demeure pas moins que pour Rima Hassan, l'action du Hamas est légitime. » Autrement dit : même si elle ne l'a pas dit, elle pourrait le dire et de toute façon elle le pense. Aussi incroyable que cela puisse paraître, cette croyance est aussi celle de ministres et de dirigeants politiques.

Anticipant les propos qu'elle pourrait tenir, la direction de l'université Paris-Dauphine, celle de Sciences-Po et l'université de Strasbourg annulent les conférences qu'elle devait animer, prévues respectivement les 6 mai, 22 et 28 novembre 2024, invoquant un « risque de trouble à l'ordre public ». Chaque fois, la censure reçoit le soutien de la ministre de l'enseignement supérieur Sylvie Retailleau puis de son successeur Patrick Hetzel ainsi que du ministre de l'intérieur Bruno Retailleau.

Dans le même temps, Rima Hassan, visée par plusieurs plaintes, va être entendue deux fois par la police dans le cadre d'enquêtes pour « apologie du terrorisme », en avril 2024 puis en avril 2025, où elle est interrogée pendant plus de onze heures d'affilée. L'une des plaintes, formée par le Bureau national de vigilance contre l'antisémitisme (BNVCA), concerne un tweet adressé aux étudiantes et étudiants de Sciences-Po, les invitant « au soulèvement ». Un autre dépôt de plainte, pour « menaces », est relatif à un échange sur X avec l'eurodéputé des Républicains François-Xavier Bellamy, Hassan dénonçant la proximité de son groupe avec « le régime génocidaire israélien ». En revanche, silence radio sur le fait que, quelques jours plus tôt, le même Bellamy avait publiquement accusé la députée d'être « antisémite », l'empêchant d'occuper l'une des quatre vice-présidences de la commission des droits de l'homme du Parlement européen.

Une autre plainte contre Rima Hassan concerne une citation du psychiatre décolonialiste français Franz Fanon. Une autre, le célèbre poème « Carte d'identité » (1964) du poète palestinien Mahmoud Darwich :

Mais… si jamais on m'affame
Je mange la chair de mon spoliateur
Prends garde… prends garde
À ma faim
Et à ma colère !

La liste est longue et les prétextes aux accusations, divers…

La criminalisation du soutien à la Palestine

Les actions en justice se multiplient, leurs cibles aussi, alors que l'offensive israélienne s'intensifie, donnant corps à une forme de criminalisation du soutien à la Palestine.

L'Union juive française pour la paix (UJFP), le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA), la présidente d'Europalestine Olivia Zémor, le secrétaire général de la CGT du Nord Jean Paul Delescaut, l'islamologue François Burgat, ou les députées Mathilde Panot et Danièle Obono en feront les frais…

Il est impossible d'obtenir de données précises sur les plaintes, mais le nombre de jugements prononcés pour « apologie du terrorisme » explose : 131 jugements rendus entre janvier et octobre 2023 ; 452, entre octobre 2023 et novembre 20243.

Ces « abus », selon l'expression de l'ex-juge d'instruction du pôle antiterrorisme Marc Trévédic, relèvent d'une stratégie soigneusement orchestrée. La démultiplication de ces procédures vise à étouffer toute voix critique de la politique d'Israël. Plus elles sont nombreuses, plus les chances d'en voir aboutir augmentent. Elles servent également de prétextes pour interdire conférences ou meetings de qui en fait l'objet.

La grande majorité des dénonciations en justice proviennent d'une poignée d'organisations : l'Union des étudiants juifs de France (UEJF), le CRIF, l'Observatoire des juifs de France, l'Organisation juive européenne (OJE), la Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme (Licra), quelques personnalités plus ou moins liées à Elnet France et l'inévitable députée de la macronie, représentant les Français de l'étranger dont ceux d'Israël, Caroline Yadan4 — celle-là même qui manœuvre pour faire adopter par l'Assemblée nationale une loi criminalisant toute critique de la politique israélienne, avec la complicité de socialistes comme François Hollande et Jérôme Guedj5. « C'est grâce à notre signalement que Rima Hassan a été convoquée [par la police] pour “apologie de terrorisme” », se vantait-elle sur Facebook, le 21 novembre 2025.

Ces vigies portent toutes, sans complexe, la parole d'Israël en France. En décembre 2024, Médiapart va révéler, avec les « Israel Files »6, sur la base d'e-mails internes du ministère israélien de la justice, les moyens déployés par le pouvoir israélien « pour mener une guerre juridique contre celles et ceux qui combattent les crimes israéliens devant la justice », en France et en Europe, en s'appuyant sur la « participation active du CRIF », notamment contre les militants du mouvement Boycott, désinvestissement et sanctions (BDS).

Curieusement, les médias français, qui ne se privent pas de pointer des ingérences russes ou chinoises, ne reprennent pas ces révélations. Le Parlement européen non plus. Le président de la commission spéciale sur l'ingérence étrangère dans l'ensemble des processus démocratiques de l'Union européenne, Raphaël Glucksmann, n'a, lui non plus, rien vu…

Le grand dénigrement

Bien sûr, les propositions de Rima Hassan se discutent, comme celle d'un État binational, qui n'est d'ailleurs pas la position officielle de LFI. Mais cela relève du débat politique. Certaines de ses formulations ne sont pas très heureuses : elle traite de « raclure » Gérard Larcher, président du Sénat, compare défavorablement le ministre français de l'intérieur à son homologue tunisien, soulignant que le premier veut la priver de sa nationalité quand le second « assure [sa] protection lors de [ses] déplacements » à Tunis — les prisonniers politiques tunisiens apprécieront…

La jeune députée n'évite pas toujours le piège des réseaux sociaux, qui poussent aux ripostes immédiates et aux formules chocs. Il est vrai qu'à l'exception de quelques radios et télés alternatives, elle est boycottée par la presse. Y compris quand elle fait partie des rares Français embarquant en juin 2025 sur l'une des flottilles internationales contre le blocus de Gaza, en l'occurrence le Madleen.

La plupart des radios et télévisions publiques commencent par ignorer l'événement, quand, en juin 2025, Causeur ou Marianne, des journaux à la ligne réactionnaire et relais de la politique israélienne, ironisent. Alors qu'Israël arraisonne le bateau dans les eaux internationales et arrête les militants, au lieu de s'inquiéter de cet acte de piraterie, le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot fustige, à l'Assemblée nationale le 11 juin 2025, la « vacuité d'une opération de com » et en particulier les « gesticulations de Mme Hassan ». Même son de cloche de la part du secrétaire national du Parti communiste français, Fabien Roussel : « Nous ne sommes pas là pour faire du buzz, notre action fait moins de bruit qu'une flottille qui part pour Gaza avec quelques kilos de pâtes et de farine et qui n'y arriveront jamais » (24 juin 2025).

L'humoriste Sophia Aram parlera trois mois plus tard sur France Inter de « deux kilos de pâté végan, un pack de Palestine Coca, et trois boîtes de protection périodiques », portés par des « militants islamistes ++ ». Rima Hassan était alors à bord de la flottille Global Sumud qui a reçu de nombreux soutiens… à l'étranger — dont ceux des gouvernements espagnol et colombien.

Une nouvelle génération d'acteurs politiques

La légitimité de Rima Hassan, en tant que Palestinienne et « enfant de la Nakba », à porter la lutte pour le droit au retour des Palestiniens est aussi ce qui lui vaut une telle charge de la part des relais pro-israéliens. Quand, sur le plateau de C ce soir, l'émission de débat de France 5, le 30 janvier 2023, elle assure avec émotion : « Ici, chacun d'entre vous peut se rendre dans le village de ses grands-parents, au nom de quoi devrais-je en être privée ? », personne ne peut lui porter la contradiction.

Issue de la société civile et de l'immigration, la députée européenne représente une nouvelle génération d'acteurs politiques. Elle a rejoint les rangs de LFI forte de sa liberté de parole et de son expertise de juriste internationale. Cela en fait la cible de la quasi-totalité des partis politiques. Au premier rang de l'offensive se trouvent Emmanuel Macron et ses troupes, qui, après avoir fait imploser la droite, espéraient constituer un « extrême centre » (avec une partie des Républicains et une partie du Parti socialiste) lors de la dissolution de l'Assemblée nationale en juin 2024. La promotion du Nouveau Front populaire par LFI a fait capoter le projet. Depuis, chacun de ses militants doit être déconsidéré.

Pas moins de six ministres ont dénoncé Rima Hassan, l'accusant, au choix, d'apologie du terrorisme, d'incitation à la violence et d'antisémitisme. Ils se sont retrouvés aux côtés de dirigeants et élus socialistes tels Jérôme Guedj, ou des Républicains tels Gérald Darmanin. Elle sert d'épouvantail pour que le cordon sanitaire électoral qui, hier, empêchait l'arrivée de l'extrême droite au pouvoir frappe désormais LFI. Il s'agit de « faire barrage à LFI », commente le 10 juin 2024 la présentatrice de Radio J Eva Soto. Ce que résume parfaitement Le Point : « Jean-Marie Le Pen est revenu, il s'appelle Rima Hassan. »

Noël Buffet, ministre délégué à l'intérieur, et Patrick Mignot, ministre des relations au Parlement, sont allés jusqu'à réclamer, en mars 2025, sa déchéance de nationalité — ce qui est illégal, Rima Hassan ne bénéficiant pas d'une autre nationalité —, avec l'approbation de Bruno Retailleau. La déchéance est également exigée par Marion Maréchal, Jean-Philippe Tanguy puis Marine Le Pen. Il faut imaginer la violence symbolique que cela représente pour une jeune femme hier apatride. Aujourd'hui encore, Rima Hassan n'arrive pas à contenir son émotion quand elle en parle.

Mais que l'on ne s'y trompe pas. Cette cabale contre elle et LFI révèle un mal plus profond : la gangrène de l'islamophobie gagne progressivement la société. L'éditorialiste Nathalie Saint-Cricq peut assurer tranquillement sur France Info, le 3 décembre 2025, que des dirigeants LFI manient « l'antisémitisme pour séduire les électeurs musulmans » des banlieues qui, par essence, seraient antisémites. Quelques jours plus tard, Alain Minc, conseiller des puissants et théoricien de « la mondialisation heureuse », reprend l'accusation.

Comme le résume fort bien l'auteur étatsunien de romans graphiques Art Spiegelman dans un entretien croisé avec son alter ego Joe Sacco dans Libération, le 20 décembre : « L'antisémitisme est désormais un nom de code pour désigner toute sympathie envers les Palestiniens. » En France, il est devenu bien commode pour légitimer le racisme antimusulman et discréditer toute voix de gauche.

« Le Monde » dans ses œuvres

Avant d'être élue sur la liste La France insoumise aux élections européennes 2024, Rima Hassan était traitée dans le journal Le Monde comme une personnalité émergente dans le paysage français. Ses prises de position sur la Palestine et Israël étaient connues, comme en témoigne son portrait dressé dans M, le magazine du Monde7. Un an après, celui dessiné sur une pleine page du quotidien par Christophe Ayad et Abel Mestre8 ressemble plutôt à un réquisitoire tout en sous-entendus.

Dès le chapeau, les adjectifs donnent le ton : ses positions sont « radicales », ses réparties sont « cinglantes » et son usage des réseaux sociaux est « agressif ». Les deux portraitistes évoquent ensuite la déchéance de nationalité réclamée à son encontre par deux ministres du gouvernement Bayrou, mais aussi par Marion Maréchal et l'imam Hassen Chalghoumi : « Au lieu de se faire oublier, elle a répliqué », commentent-ils. Une accusée qui se défend !

Et quand elle est refoulée à son arrivée à Tel-Aviv, le 24 février 2025, dans le cadre d'une visite d'élus du Parlement européen en Israël et en Cisjordanie, ce n'est pas Israël qui doit rendre des comptes, mais l'élue : son « voyage tenait plus de la provocation que du projet mûrement préparé ». Quant à la contestation du narratif de Tel-Aviv, à laquelle l'eurodéputée procède sans relâche, ils assurent que « Rima Hassan accordera toujours plus de crédit à la version du Hamas qu'à celle de l'armée israélienne. Mais [qu']elle est aussi une élue française et semble parfois l'oublier »

Le soupçon est permanent, qu'il porte sur l'existence de son mémoire de master ou sur son voyage en Syrie en janvier 2024, présenté comme « troublant », car, d'après les fins limiers, « il fallait alors de bonnes connexions avec le régime Assad pour pouvoir s'y rendre en tant que française ». Rima Hassan, agente secrète syrienne ou fille d'un père collaborateur ? « Elle n'a jamais pris position contre le régime d'Al-Assad », pointe l'article. La jeune femme y entreprenait un voyage de deuil : après la mort de sa mère, revoir son père dans son pays de naissance ; « un voyage personnel, intime, familial », d'après ses mots, ce qui, d'ordinaire, se respecte.

Bienveillants, les deux portraitistes finissent par s'inquiéter pour cette jeune femme. « Se rend-elle compte, écrivent les deux sachants, qu'elle est tout ce qu'exècre le Hamas : une femme, indépendante, de gauche, fumeuse et sans voile, décidée à mener sa vie privée à sa façon ? » Menteuse, palestinienne, pro-syrienne sur les bords, antisémite cachée, Rima Hassan est en plus complètement idiote. Merci de la démonstration.


1La Cour nationale du droit d'asile est une juridiction administrative qui examine les recours des demandeurs du droit d'asile contre les décisions de l'Ofpra.

2«  The most powerful people in Europe, 28 Class of 2026  », politico.eu

3Camille Polloni, «  Apologie du terrorisme : des condamnations à la hausse depuis le 7-Octobre  », Médiapart, 11 octobre 2025.

4Caroline Yadan est élue de la 8e circonscription des Français de l'étranger qui comprend les 145 883 Français inscrits sur les listes consulaires dont 65 137 en Israël, 33 698 en Italie et 23 855 en Palestine, le reste étant réparti en Chypre, Grèce, Vatican, Turquie, Malte et Saint-Marin.

5La proposition de loi «  visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme  » signée par 120 députés (parmi les élus Renaissance, Les Républicains, Rassemblement national et quelques socialistes) n'a pu passer en procédure accélérée le 26 janvier 2026, mais pourrait être représentée prochainement.

6Médiapart, 12-14 décembre 2024.

7Benjamin Barthe, «  Rima Hassan, la Palestine chevillée au cœur  », M, le magazine du Monde, 14 janvier 2024.

8«  Rima Hassan, eurodéputée LFI, trois identités et une obsession : la Palestine  », Le Monde, 14 mars 2025.

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