18.02.2026 à 06:00
Sophie Bessis, Dominique Eddé
Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à (…)
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Le 11 février 2026, Jean-Noël Barrot a réclamé la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés pour des propos qu'elle n'a jamais tenus. Le ministre a repris à son compte une accusation fabriquée par la députée macroniste Caroline Yadan sur la base d'une vidéo tronquée. L'historienne Sophie Bessis et l'essayiste Dominique Eddé dénoncent une politique étrangère française sans boussole, qui choisit de s'en prendre à Francesca Albanese tandis qu'elle se tait sur la guerre génocidaire menée contre Gaza et sur les violations quotidiennes du cessez-le-feu au Liban.
De Kaboul, où les filles sont interdites d'école et les femmes vêtues de prisons ambulantes, jusqu'à l'île d'Epstein, paradis pour pédocriminels, où des célébrités en tous genres ont abusé et avili, une décennie après l'autre, des fillettes et des femmes importées de tous les coins du monde, il n'est plus une parcelle de la planète qui ne soit envahie par la boue. La « révolution » iranienne qui, en 1979, se revendiquait entre autres du combat contre l'arrogance occidentale, promettant à son peuple de le restaurer dans ses droits, a battu des records dans l'écrasement de sa population et la négation de ces droits eux-mêmes.
Partout, la figure de la tenaille est à son comble. L'ennemi du dedans et celui du dehors en activent chacun un manche, confisquent des milliards de destins au prétexte d'en décider. Gangrenés l'un et l'autre par le règne du mensonge et de la voracité, l'Occident et l'Orient ne dialoguent plus désormais qu'à travers la logique obscène du plus fort, du plus riche, du plus offrant. Alors qu'au Soudan les Émirats arabes unis poursuivent leur aide multiforme à une entreprise génocidaire, l'armée israélienne achève la sienne en Palestine, brisant les dernières poches de vie à Gaza et annexant la Cisjordanie. Que proposent, que font pendant ce temps les gouvernants des pays qui se réclament encore de la démocratie face à ce raz-de-marée ? Que fait la France ?
S'agissant d'Israël et de la Palestine, sa politique étrangère est devenue illisible. Elle n'a plus de colonne vertébrale. Après avoir soutenu l'extension aux Palestiniens de Pause, le programme d'accueil en urgence des scientifiques et artistes en exil créé en 2017 à l'initiative du Collège de France, elle décide brusquement, à l'été 2025, de le bloquer, au prétexte du tweet antisémite d'une Gazaouie qui ne figurait même pas parmi les lauréats. Alors qu'elle a reconnu il y a quelques mois l'État palestinien, La France réclame aujourd'hui, par la voix de son ministre des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, la démission – rien que cela - de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese.
Pourquoi ? Parce que Caroline Yadan, députée des Français de l'étranger et avocate passionnée de l'extrême droite israélienne, ne supporte pas que les Palestiniens, si mal défendus par leurs représentants politiques, le soient si bien par une voix étrangère et libre. C'est assez logique. On peut la comprendre. Mais pourquoi a-t-il suffi que Caroline Yadan déforme les propos de Francesca Albanese, selon la méthode éhontée d'un Donald Trump ou d'un Benyamin Nétanyahou - pour que Jean-Noël Barrot lui emboîte le pas ? C'est la même qui a qualifié la reconnaissance de l'État de Palestine par le président Macron de « faute politique, morale, et historique ». La même qui a déposé à l'Assemblée nationale une proposition de loi qui, au prétexte de lutter contre l'antisémitisme, entend avaliser la loi israélienne de 2018 désignant Israël comme « L'État-nation du peuple juif » et de lui seul. Toute personne contestant ce fait - nous en sommes - pourrait être poursuivie en justice si cette loi était adoptée. Cent vingt personnalités françaises ont cosigné cette proposition. Parmi elles, l'ex-chef de l'État François Hollande, dont nous attendons de savoir s'il souhaite également la démission de Francesca Albanese. Les tentatives de clarification avancées par le Quai d'Orsay n'ont rien changé quant au fond. La France, par la voix de son ministre, persiste à réclamer la tête de Francesca Albanese1.
On peut ne pas adhérer à telle ou telle formulation des propos de cette dernière, mais de quel droit les défigure-t-on ? Elle a reconnu avoir manqué de réflexe en ne se retirant pas d'une réunion à laquelle assistait, sans qu'elle en soit prévenue, l'un des dirigeants du Hamas Khaled Mechaal. Qu'est-ce que cette erreur, de surcroît reconnue, face à l'incroyable complaisance d'une majorité d'États européens envers le gouvernement israélien ? Rappelons au passage que la France, co-garante du cessez-le-feu au Liban, ne dit pas un mot contre les violations quasi quotidiennes dont il est l'objet. Tandis que nous assistons, dans une indifférence à peu près générale, à l'application de la phase terminale d'un plan d'effacement des Palestiniens de leur terre, la France ne trouve-t-elle rien de mieux à faire que de s'en prendre à une femme insurgée contre cette infamie ? Rien de mieux que d'entraîner l'Allemagne et l'Autriche dans son sillage ?
Bien des esprits réduits au silence, épouvantés par l'impunité dont jouit la politique israélienne, se sont sentis entendus et compris par Francesca Albanese comme par le secrétaire général de l'ONU António Guterres. Faut-il que les derniers recoins onusiens de courage soient interdits à l'heure où Nétanyahou et Trump liquident l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) et où le second ambitionne de mettre fin à l'existence même des Nations unies ? Ce sont ces voix, au même titre que les très nombreuses voix dissidentes parmi les juifs de par le monde, qui permettent à la raison de tenir encore tête à la folie générale. Ils ne se comptent pas, heureusement, ceux qui rament contre le règne actuel de l'inconcevable, contre une dégradation planétaire de la santé mentale. Faut-il leur porter secours ou les sommer de disparaître ?
Exiger la démission de Francesca Albanese revient à vouloir sanctionner la pensée critique et ses droits. C'est en outre fouler aux pieds le legs inestimable de la pensée juive moderne. Car qui de Franz Kafka à Hannah Arendt, Erich Auerbach, Walter Benjamin, Canetti, Freud ou Einstein, aurait avalisé une telle réclamation ? L'entériner, c'est déposséder les sans-voix du peu de recours qui leur reste. C'est favoriser la haine au prétexte de la combattre. C'est confier le train de l'avenir à des rails qui vont dans le mur. Nous attendions mieux de la diplomatie française.
1NDLR. Le porte-parole du Quai d'Orsay, Pascal Confavreux, a reconnu, le 12 février 2026, que la phrase « Israël, ennemi commun de l'humanité » n'avait jamais été prononcée par Francesca Albanese, mais a maintenu la demande de démission, justifiée selon lui par son « absence de neutralité » et son « attitude militante ».
17.02.2026 à 06:00
Sarah Martin
Présenté comme un espace pacifié et ouvert au tourisme, le Sud-Sinaï est aussi une région sous le contrôle sécuritaire permanent de l'État égyptien, où l'accès à la terre et la mobilité sont vecteurs d'inégalités. Les récits de vie de Bédouins donnent à voir comment le développement touristique fabrique une citoyenneté à plusieurs vitesses. En fin d'après-midi, à quelques kilomètres de Dahab, en bordure du golfe d'Aqaba, un campement « bédouin » accueille des touristes venus chercher le (…)
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Présenté comme un espace pacifié et ouvert au tourisme, le Sud-Sinaï est aussi une région sous le contrôle sécuritaire permanent de l'État égyptien, où l'accès à la terre et la mobilité sont vecteurs d'inégalités. Les récits de vie de Bédouins donnent à voir comment le développement touristique fabrique une citoyenneté à plusieurs vitesses.
En fin d'après-midi, à quelques kilomètres de Dahab, en bordure du golfe d'Aqaba, un campement « bédouin » accueille des touristes venus chercher le silence du désert et une promesse d'authenticité. Il s'agit d'un camp touristique fixe, intégré aux circuits de la côte sud du Sinaï : les visiteurs y passent quelques heures ou une nuit, pour un dîner sous les étoiles, tandis que des Bédouins y travaillent comme cuisiniers, guides ou hôtes. Les tapis sont disposés à même le sable, le thé est servi avec cérémonie dans de petits verres, et le programme annonce un dîner traditionnel sous les étoiles. Autour du feu, un homme en galabeya, vêtement traditionnel égyptien, raconte la vie dans le désert, pendant que les visiteurs prennent des photos. L'expérience est soigneusement mise en scène : ici, le Sinaï se donne à voir comme un espace hors du temps, détaché des réalités politiques qui l'entourent.
Rien ne laisse deviner que la terre sur laquelle ce camp est installé fait l'objet de tensions anciennes, principalement liées au foncier et au contrôle de l'espace. Rien n'indique non plus que ceux qui incarnent cette « authenticité » vivent, pour la plupart, sur des terrains qu'ils ne possèdent pas légalement, ni que leurs déplacements, leur travail et parfois leurs paroles sont étroitement surveillés, dans une région considérée comme stratégiquement sensible par l'État égyptien.

Le Sud-Sinaï apparaît ainsi comme un espace largement ouvert aux visiteurs et aux investissements touristiques, mais profondément encadré pour les populations qui y vivent. Là où le tourisme promet un désert accessible et pacifié, le quotidien des habitants reste traversé par des rapports de pouvoir durables, structurés par l'accès à la terre, aux ressources et à la mobilité.
Péninsule charnière entre l'Afrique et l'Asie, le Sinaï occupe une place singulière dans l'imaginaire et la politique de l'État égyptien. Longtemps perçu par le pouvoir central comme un territoire périphérique, faiblement intégré et politiquement sensible, le Sinaï a été successivement militarisé, administré de manière exceptionnelle, puis partiellement reconverti en vitrine touristique, notamment dans sa partie méridionale. Dahab, Nuweiba ou Charm El-Cheikh incarnent cette transformation avec leurs plages, stations balnéaires, sites de plongée et désert « vierge ».


Depuis trois ans, l'Égypte arrive en tête des destinations touristiques africaines en nombre de visiteurs internationaux, devant le Maroc et la Tunisie. Cette transformation n'est toutefois pas le signe d'une normalisation politique. Le développement touristique s'est superposé à un dispositif sécuritaire dense, hérité des conflits régionaux, de la restitution du Sinaï par Israël en 1982, du soulèvement des tribus en 2011 et, plus récemment, de la lutte contre les groupes armés dans le Nord-Sinaï.
Si le Sud est moins exposé à la violence armée, il reste intégré à un régime d'exception durable, où la présence de l'État est constante, souvent invisible, mais toujours structurante. Le gouvernorat du Sud-Sinaï compte environ 120 000 habitants, dont une part importante fait partie de tribus bédouines historiquement implantées dans la région. Ces populations entretiennent une relation ambivalente à l'État, à la fois nécessaire, lointain et souvent perçu comme un acteur extérieur.
Dans le Sud-Sinaï, les routes offrent un poste un poste d'observation éloquent : ponctuées de checkpoints, il s'y exerce une circulation à double vitesse.
Entre les grandes villes côtières de Charm El-Cheikh, Dahab, Nuweiba et Taba et les zones désertiques, les points de contrôle sont omniprésents. Ils rythment les déplacements, imposent des arrêts répétés et rappellent que la mobilité n'est jamais totalement acquise.

« On est comme en prison. On ne peut aller nulle part sans que l'État le sache. Il nous surveille comme des animaux au zoo », raconte Khaled, chauffeur indépendant, sur la route reliant Nuweiba, sur le golfe d'Aqaba, à l'arrière-pays. À un checkpoint circulent sans s'arrêter les touristes étrangers et les Égyptiens dont la plaque est immatriculée au Caire. Lui est sommé de se garer sur le bas-côté. Les soldats lui demandent ses papiers et égrainent les questions usuelles sur son lieu de départ et sa destination. Le contrôle s'éternise. « Ils ne demandent pas les papiers à tout le monde. Juste à ceux qui ressemblent à des Bédouins. »
La scène est banale. Elle se répète sur les routes du Sud-Sinaï. Dans cet espace, la liberté de circulation à géométrie variable laisse apparaître une frontière entre ceux qui traversent le territoire et ceux dont la présence y est continuellement mise à l'épreuve.

Le contraste est frappant. D'un côté, un discours officiel qui présente le Sud-Sinaï comme un espace sûr, accueillant et pacifié, destiné aux investisseurs et aux touristes internationaux. De l'autre, un quotidien marqué par les checkpoints, la surveillance administrative… et une tension sur le foncier.
Au Sud-Sinaï, la question de la terre précède celle du tourisme, comme le souligne Ahmad, un habitant de Dahab. Pour une grande partie des familles bédouines, l'habitat repose sur des formes d'occupation anciennes – transmission familiale, usage collectif, reconnaissance tribale – qui n'ont jamais été traduites en titres de propriété formels par l'État égyptien.
« Mon père est né ici, mon grand-père est né ici et moi aussi. On a tous grandi dans cette maison. Mais sur le papier, cette terre n'existe pas pour nous », raconte un homme rencontré dans une zone en périphérie de la ville de Dahab. La maison est là, en dur, reliée à l'électricité, parfois à l'eau. Mais juridiquement, elle n'est rien. Cette situation n'est pas marginale. Selon les travaux de la géographe Leïla Vignal1 et les rapports d'organisations indépendantes comme l'International Crisis Group2, une large majorité des familles bédouines du Sud-Sinaï occupe des terres sans titres de propriété officiels, en raison de la non-reconnaissance par l'État des formes d'appropriation tribale et collective.

Ce décalage entre usage et droit n'a longtemps posé que peu de problèmes. « Avant, personne ne nous demandait de papiers. On habitait, c'est tout », explique Aïcha, habitante d'un village bédouin près de Nuweiba, à 70 kilomètres au nord de Dahab, sur la même ligne de côte. L'administration était lointaine, parfois absente. Le désert offrait une forme de continuité entre les modes de vie bédouins et l'espace.
L'émergence des projets touristiques il y a moins d'une douzaine d'années a changé la donne. « Avant que les touristes arrivent, l'État ne s'intéressait pas à l'endroit où on habitait », observe un habitant de Charm El-Cheikh. Avec la construction des routes et des complexes hôteliers sont apparus des agents municipaux, qui viennent mesurer les parcelles et exiger des permis ou des titres de propriété. Des maisons tolérées depuis des décennies sont alors déclarées irrégulières. L'espace, longtemps organisé selon des usages locaux, entre progressivement dans le champ du contrôle administratif.
Dans ce nouveau cadre, l'absence de titre devient une faille. « Ils disent que ce n'est pas à nous parce qu'on n'a pas de titre, résume Fatma, mère d'une famille de cinq enfants, sans colère mais avec lassitude. Avant, on habitait ici. Maintenant, on “occupe”. On est comme les réfugiés, mais chez nous. » D'autres expriment leur colère sans détour. « Les Égyptiens volent nos terres pour faire des hôtels de luxe ! », lance un vieil homme, conscient du rapport inégal qui se joue face aux investisseurs.
Ce glissement lexical d'habitant à occupant n'est pas anodin. Il ouvre la voie à des expulsions dites « légales », à des restrictions d'usage, voire à la confiscation pure et simple des terrains au profit de projets touristiques ou d'aménagements publics.
En Égypte, les terres désertiques relèvent juridiquement du domaine public de l'État – avec la loi no 143 de 1981 sur les terres désertiques. Elle permet à l'État d'attribuer des concessions sans procédure de consultation locale formalisée. Aucune donnée publique ne précise la proportion exacte des terres réaffectées au développement touristique dans le Sud-Sinaï, mais les habitants décrivent une progression continue des zones placées sous contrôle administratif.
Dans ce cadre, le développement touristique s'appuie notamment sur l'octroi de vastes concessions à de grands groupes égyptiens tels que le promoteur immobilier Orascom Development ou l'entreprise de tourisme Travco Group, tandis que les chaînes internationales interviennent le plus souvent via des contrats de gestion. Pour les habitants, ces acteurs restent lointains. Ce qu'ils perçoivent en revanche, ce sont les effets concrets de cette reconfiguration : la présence de plus en plus visible d'agents municipaux chargés du foncier, des constructions déclarées illégales, des règles appliquées là où, jusque-là, prévalaient des usages locaux.
« Le tourisme nous a donné du travail, oui, témoigne Ayyoub, employé dans le camp dit « bédouin » à Blue Lagoon, situé entre Dahab et Nuweiba. Il y travaille comme cuisinier et taxi occasionnel, au gré des saisons touristiques. « Mais il nous a volé notre liberté. Est-ce qu'on est vraiment dans une meilleure situation aujourd'hui ? » Pour lui, comme pour d'autres, le travail ne signifie ni stabilité ni autonomie.

Pour ces travailleurs bédouins dans les camps, les restaurants ou comme chauffeurs, le revenu mensuel se situe généralement entre 6 000 et 10 000 livres égyptiennes (entre 110 et 180 euros), parfois davantage en haute saison, souvent beaucoup moins lorsque l'activité ralentit. Ces revenus restent proches du salaire moyen national, mais ces emplois s'exercent dans un cadre informel, donc hors contrat de travail, cotisations ni protection sociale. Ayyoub peut ainsi travailler plusieurs semaines d'affilée, puis se retrouver sans activité du jour au lendemain. Les postes les plus stables et les mieux payés – direction, gestion – sont occupés par des Égyptiens venus d'autres régions, notamment du Caire.
À cette précarité s'ajoute un autre effet du développement touristique : l'augmentation rapide du coût de la vie. Les prix élevés des services touristiques conduisent à l'augmentation corollaire du montant des loyers, des prix du foncier mais aussi des produits du quotidien pour les habitants de la région.
Comme d'autres habitants de Dahab, Gomaa constate que le tourisme redimensionne la place qui lui est laissée dans sa propre ville. En effet, à l'intégration économique s'ajoute une autre forme de contrainte : celle de l'identité.
« Ils veulent que je sois bédouin pour les photos », explique Youssef, un jeune homme travaillant ponctuellement dans un camp touristique. Dans cette industrie, l'« authenticité bédouine » est une valeur marchande. Elle se décline en dîners traditionnels, spectacles folklorisés et récits du désert.
Cette mise en scène est largement encadrée par les gestionnaires des camps et le personnel, qui façonnent une image du « Bédouin » conforme aux attentes du marché. « Une fois, mon ami est venu en jean : ils l'ont renvoyé parce qu'il ne faisait pas assez bédouin », raconte Youssef.
Cette dissociation entre l'identité et la performance nourrit un sentiment d'injustice profond. « Je ne suis pas égyptien. Je suis bédouin », affirme Ahmad. D'autres formulent le paradoxe plus frontalement : « Le gouvernement nous considère comme égyptiens quand on doit faire le service militaire ou payer. Pas quand on revendique nos droits. »

Dans le Sud-Sinaï, la citoyenneté ne se vit pas comme un statut acquis, mais comme une expérience incertaine, soumise à des filtres administratifs et sécuritaires. Elle dépend des lieux, des interlocuteurs, des situations. « On nous voit comme une menace à surveiller, pas comme des citoyens », résume Aïcha. Dans une région classée stratégique, marquée par des décennies de militarisation et par l'insurrection dans le Nord-Sinaï, l'appartenance tribale est souvent associée, dans les pratiques de contrôle, à un soupçon sécuritaire.
Face à cette situation, la confrontation directe est rare. Trop risquée. Beaucoup préfèrent composer. À défaut de recours formels, les stratégies sont discrètes : arrangements avec les autorités locales, contournements administratifs, prudence dans la parole publique, parfois même un effacement volontaire, comme le dit sans le dire un homme rencontré près de Dahab : « Maintenant, je n'attends plus rien du gouvernement. Je vis ma vie et j'essaie d'éviter d'avoir affaire à lui. »
(Tous les prénoms ont été modifiés.)
28.02.2025 à 06:00
Rami Abou Jamous , Pierre Prier, Leïla Shahid
Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France. Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Palestine, Bande de Gaza, Médias, Génocide, Témoignage , Les livres d'Orient XXI , Gaza 2023-2025
Depuis février 2024, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien, décrit les ravages de la guerre génocidaire contre la population gazaouie sur Orient XXI. Pour ce travail exceptionnel, il a obtenu, en octobre 2024, le prix Bayeux des correspondants de guerre dans la catégorie presse écrite, ainsi que le prix Ouest-France.
Depuis le 29 novembre 2024, ses articles sont aussi rassemblés dans un livre publié aux éditions Libertalia, dans la collection Orient XXI. Une réimpression, augmentée de plusieurs articles, est disponible depuis février 2025.
Nous vous proposons de lire des extraits de la préface et de la présentation écrites par Leïla Shahid (1949 - 2026) et Pierre Prier.
Orient XXI cherchait pour porter la voix de Gaza un professionnel indépendant qui puisse travailler dans des circonstances aussi dramatiques, et qui rende compte par l'écriture. Rami est tout cela. Il raconte avec rigueur les guerres internes entre le Hamas et les clans mafieux, analyse les projets israéliens, trouve en permanence des sujets qui rendent compte du lent étouffement de toute une société, dans la terreur des bombardements. Cela va des ravages causés par la pénurie de cigarettes à la destruction systématique du cadastre, aux descriptions cliniques de la faim qui tord le ventre des enfants, aux drones armés qui rôdent comme des oiseaux de proie. Rami décrypte la stratégie israélienne pour rendre invivable la bande de Gaza, de l'arme de la famine à l'interdiction de tout produit d'hygiène, moyens d'un nettoyage ethnique à l'issue duquel les 2,3 millions d'habitants seront chassés d'une façon ou d'une autre.

Ce génocide, mot prononcé sans hésitation, Rami l'illustre en outre en racontant sa propre histoire et celle de sa famille, son épouse Sabah, leur fils Walid, âgé de 3 ans, et les trois fils de Sabah, Moaz, Sajid et Anas, nés d'un premier mariage. Après le 7 Octobre, ils entament un itinéraire sans but qui les conduit dans des « cages », selon sa propre expression, de plus en plus exiguës : expulsés sous les balles de leur appartement de la ville de Gaza en même temps que des dizaines de milliers de Gazaouis, ils trouvent refuge dans une seule pièce à Rafah, la ville frontière avec l'Égypte, au sud, qu'ils doivent quitter en catastrophe sous la menace des chars israéliens pour planter une tente à Deir El-Balah, dans le centre de la bande, sur le terrain appartenant à un ami. Leur espace se rétrécit encore avec l'arrivée de nouveaux déplacés.
Rami Abou Jamous décrit sans détour la « non-vie » qui est devenue la sienne, où le mot « humiliation » revient comme un leitmotiv. L'humiliation de ne pouvoir acheter du poulet à un enfant qui a faim, l'humiliation de vivre sous une tente avec les mouches et les serpents, l'humiliation de vivre de plus en plus en haillons, avec un seul pantalon qui se déchire. Il est à la fois l'observateur et le sujet. Il fait partie de la catastrophe, et il a décidé qu'il ne pouvait plus la décrire de l'extérieur, comme si elle ne lui arrivait pas à lui aussi. Avec l'obsession de garder malgré tout la dignité, vertu enseignée par son père. Même si pour cela Rami a dû, comme il le dit, « sacrifier sa vie privée ». Le prix à payer est élevé quand on appartient à une société conservatrice qui place très haut la pudeur et le respect de l'intimité familiale. Rami Abou Jamous a choisi de faire entrer ses lecteurs français dans cette intimité, des conversations avec sa femme aux détails les plus crus de leur vie de déplacés.

Quand la famille atteint la dernière étape de son exil à l'intérieur de la bande de Gaza, la tente plantée sur le sable, Rami annonce aux enfants : « Ce n'est pas une tente, c'est notre villa, on va faire un jardin, on a nos propres toilettes, notre propre cuisine, on va faire des barbecues avec du bois, ce sera comme des vacances au bord de la mer. » Les enfants le croient, pour un moment peut-être.
Au-delà du témoignage, la langue de Rami Abou Jamous ajoute un chapitre à l'histoire de la littérature de l'anéantissement, auprès de Primo Levi ou d'Imre Kertész.
Cette guerre, c'est comme vivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans une tornade qui tourne et qui tourne…Nous sommes tous dans cette espèce de mixeur. De temps en temps, quelqu'un est éjecté du mixeur parce qu'il est mort. Mais nous, on reste là, dans le mixeur. Il nous mixe dans la misère et dans la peur, dans l'inquiétude, dans le danger, dans les bombardements, les massacres et les boucheries. Et dans le mixeur nous n'arrivons même pas à exprimer notre tristesse, pour saluer les morts comme ils le méritent.

Pour son style, pour son travail, Rami Abou Jamous, journaliste palestinien de 46 ans, a remporté trois récompenses au prix Bayeux des correspondants de guerre le 12 octobre 2024. Deux de ces trophées, le prix de la presse écrite et le prix du quotidien Ouest-France, couronnent son « Journal de bord de Gaza » publié sur Orient XXI plusieurs fois par semaine depuis février 2024. L'équipe du média en ligne a voulu rassembler dans un livre l'essentiel de ces chroniques du désastre. En les distinguant, les jurys du prix Bayeux ont affirmé clairement que l'on pouvait être palestinien et journaliste. Je n'en avais jamais douté.
Lorsque j'ai découvert, il y a plusieurs mois, les chroniques de Rami dans Orient XXI, j'ai tout de suite pensé que c'était exactement ce qui manquait dans le paysage médiatique français qui couvre la tragédie de Gaza : une chronique qui restitue aux Palestiniens leur identité, leur humanité, leurs souffrances et leurs cauchemars, mais aussi leurs rêves et leur attachement à la vie.
Depuis plus d'un an que dure ce processus génocidaire, que Rami appelle judicieusement « un Gazacide », on a l'impression à la lecture de la plupart des articles ou en observant les débats télévisés qu'il faut choisir son camp, avec les uns, contre les autres. Comme si l'on était incapable de penser ensemble la réalité terrible que vivent les Palestiniens, les Israéliens et aujourd'hui les Libanais.
L'interdiction d'entrer de tout journaliste pour couvrir la guerre à Gaza ajoute à ce sentiment d'abstraction, de fiction, comme si l'on se trouvait face à un film de science-fiction, une dystopie où des immeubles entiers s'écrasent comme des châteaux de cartes. Les gouvernements du monde américain, européen et arabe n'ont toujours pas réussi à imposer un cessez-le-feu ou des sanctions contre Israël. La diplomatie internationale ou le Conseil de sécurité des Nations unies ont perdu toute crédibilité aux yeux des sociétés civiles, qui assistent impuissantes à l'anéantissement d'une société entière, où tout est détruit : maisons, hôpitaux, écoles, infrastructures d'eau et d'électricité. Et le nombre de victimes – plus de 43 000 morts à l'heure où j'écris ces lignes – qui augmente chaque jour dans l'indifférence fait presque partie de la routine.
Rami a pris l'initiative de montrer qui sont ces victimes palestiniennes qu'on appelle trop souvent des « terroristes », comme si les 2,3 millions d'habitants de Gaza, femmes et enfants inclus, étaient tous affiliés au Hamas et comme s'ils étaient responsables des choix faits par ce mouvement.
Pour moi, Rami a inventé une nouvelle forme de journalisme de guerre qui restitue l'humanité, l'universalité de la souffrance dans les situations de guerre et d'occupation. Son récit est personnel, sensible, teinté d'empathie pour toutes les victimes, mais jamais idéologique. Il est avant tout humain, proche de la réalité quotidienne pour mieux la transmettre au lecteur. Il ne comporte ni haine ni appel à la vengeance, mais le souci de montrer qui sont les Palestiniens si longtemps occultés ; comme si les reconnaître en tant qu'habitants de la Palestine historique depuis des siècles était une manière de nier la réalité horrible de la Shoah. C'est une accusation terrible, injustifiable et mensongère, surtout après la reconnaissance en 1988 par l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) de l'État d'Israël dans les frontières de 1967.
Rony Brauman, fondateur et président d'honneur de Médecins sans frontières, organisation dont les membres font un travail remarquable en Palestine, payant souvent de leurs vies leur engagement, a très justement déclaré :
Les articles et photos que Rami Abou Jamous envoie sont indispensables non seulement pour la population française, mais aussi pour le peuple israélien auquel il n'est pas donné de voir les images de l'écrasement de la bande de Gaza et l'étendue de sa destruction.
Ces propos réintroduisent le droit de toutes les victimes de tous bords d'être des victimes, sans exclusivité, ni en Palestine ni en Israël, ni en Ukraine ni en Russie, encore moins au Soudan dont la guerre civile est très partiellement couverte par la presse ; comme si dans le Sud global, Afrique subsaharienne incluse, on tuait par nature ou par culture ; comme si nous n'étions pas, en Europe, concernés par tout cela, parce que nous serions « civilisés » comme l'a déclaré Nétanyahou.
Rami a mérité ces prix décernés par le jury de Bayeux et de Ouest-France. Il avait déjà le « prix » de ses milliers de lecteurs français, lui qui a longtemps travaillé comme « fixeur » pour les journalistes occidentaux qui débarquaient à Gaza sans rien connaître de son passé ou de son présent. Très vite, il décide avec son ami et partenaire Bilal Jadallah de fonder Gaza Press, un bureau assurant des contacts locaux pour les journalistes étrangers. Bilal Jadallah a été tué le 19 novembre 2023, comme plus de 130 journalistes palestiniens recensés par Reporters sans frontières depuis le 7 octobre 2023.
Car les autorités militaires israéliennes ciblent les médias et les journalistes, souvent abattus par des drones et que l'intelligence artificielle désigne comme cibles. La non-dénonciation de ces crimes de guerre et de ces crimes contre l'humanité de la part des gouvernements du monde, qui se sont totalement pliés à l'interdiction totale de l'entrée de tout journaliste étranger à Gaza, est scandaleuse. Elle constitue un précédent très grave pour le droit de la presse et pour le droit à l'information, inscrits dans la Déclaration universelle des droits de l'homme ainsi que dans le droit international.
Le prix Bayeux pour les correspondants de guerre sauve l'honneur en reconnaissant le travail courageux et exemplaire de ces journalistes palestiniens qui continuent à informer, analyser et montrer aux sociétés civiles et aux peuples du monde qu'ils n'ont pas cessé, depuis plus d'un an, et souvent depuis cinquante-sept ans, de dénoncer les violations du droit dans les territoires palestiniens occupés.
C'est de là que viendra un jour la construction de la paix bâtie sur le droit et la coexistence.
Merci Abou Walid.
