07.05.2026 à 06:00
Ziad Majed
En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir. Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et (…)
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En Palestine — en particulier à Gaza — comme dans le Sud-Liban, la ruine excède largement le registre du dommage matériel. Elle constitue une politique israélienne à part entière qui ordonne l'espace, altère le temps et frappe les vivants à travers leurs lieux de vie. En pulvérisant les maisons, les bibliothèques, les archives, les photographies et les actes de propriété, cette stratégie s'attaque également au souvenir.
Comment inscrire la guerre dans la durée, au-delà du bombardement et au-delà du « cessez-le-feu » ? En adoptant une politique de la ruine, Israël transforme le paysage détruit en institution de la punition, et en une démonstration de puissance et d'impunité.
Dans le cas de Gaza, cette politique de la ruine participe d'une entreprise génocidaire. Elle accompagne l'écrasement des corps, la destruction des conditions d'existence, l'anéantissement des infrastructures vitales, la dispersion forcée de la population et la désorganisation de la vie collective. Les immeubles, les hôpitaux, les écoles, les lieux de culte, les universités, les marchés, les cimetières, les routes et les administrations ont été pris dans une même logique d'effacement. La ruine y vise le monde social dans sa totalité : le lieu où l'on naît, où l'on apprend, où l'on soigne, où l'on enterre, où l'on transmet, où l'on prouve son nom, sa maison, sa filiation, son droit à demeurer.
Dans le Sud-Liban, la ruine répond à une autre configuration. Elle s'inscrit surtout dans une stratégie de déplacement forcé, de vidage territorial, de fabrication d'une profondeur inhabitable, d'une zone occupée et urbicidée. Les villages frontaliers, les maisons dynamitées et les terres agricoles endommagées et brûlées au phosphore blanc composent une géographie de l'empêchement et de la brutalité.
Ces deux situations appellent ainsi une distinction. À Gaza, la ruine fait corps avec l'intention israélienne génocidaire, visant une société comme telle, afin de compromettre son avenir biologique et politique. Dans le Sud-Liban, elle fonctionne comme instrument facilitant l'occupation israélienne et forçant le déplacement des populations libanaises et rendant impossible tout retour.
Mais, dans les deux cas, elle frappe bien davantage que le bâti. Elle vise la continuité. Elle cherche à rendre le lieu étranger à ceux qui l'ont habité, à briser la confiance dans le retour.
La ruine possède une puissance temporelle singulière. La destruction se produit en un instant ; ses effets se prolongent sur des décennies. Un immeuble effondré devient aussitôt une perte d'abri, puis une perte de voisinage, puis une perte des preuves mêmes d'une vie. Un quartier détruit emporte avec lui les usages ordinaires : la porte ouverte d'un voisin, le balcon où l'on écoutait Oum Kalthoum le soir, le chemin de l'école, la boutique du coin, les odeurs de cuisine, les murs contre lesquels rebondissaient les ballons des petits footballeurs, et tous ces gestes sans importance apparente pour saluer une personne ou éviter de croiser une autre qui formaient pourtant l'épaisseur d'une existence. La ruine atteint cette trame invisible : elle détruit ce que les plans de reconstruction sauront difficilement restituer.
Les maisons, dans ce contexte, sont une affaire politique. Elles deviennent le centre de ce qu'est l'attaque contre l'existence sociale. Lorsqu'elles s'effondrent, elles entraînent dans leur chute des archives intimes. Les survivants récupèrent parfois une clef, un tissu, un jouet, une lettre, un cadre brisé, un bijou hérité, une casserole tordue ou un sous-vêtement porté pour une nuit d'amour. Ces fragments portent la charge d'un monde disparu. Ils deviennent des preuves affectives arrachées à la poussière.
À Gaza, cette poussière prend une dimension vertigineuse. Elle entre dans les poumons, couvre la peau, s'infiltre dans la nourriture, enveloppe les gestes des survivants. Elle devient l'atmosphère même de l'après-destruction. Le déblayage aura ainsi une dimension funéraire. Il faudra ouvrir les masses de béton, extraire les restes de plus de dix mille corps déchiquetés et noyés dans la poussière, les enterrer et, un jour, les nommer.
La destruction des archives et des preuves de propriété ajoute une dimension décisive à la politique israélienne de la ruine en Palestine. Les titres fonciers, les actes notariés, les certificats de naissance, les contrats de mariage, les diplômes, les dossiers municipaux, les plans cadastraux, les registres des habitants et les documents administratifs forment la charpente juridique d'une société. Les piller ou les incendier fabrique un chaos destiné à durer. Une famille qui perd sa maison doit ensuite prouver que cette maison lui appartenait. Un héritier doit démontrer une filiation dont les papiers ont brûlé. Un quartier rasé devient un espace disputé, exposé aux falsifications, aux spéculations et aux reconstructions autoritaires.
L'attaque contre l'archive complète l'attaque contre la pierre. La ruine visible détruit le lieu tandis que la ruine administrative trouble le droit au lieu. Le survivant se trouve placé devant une double disparition : celle de la maison et celle des documents qui attestent son existence sociale. Ainsi se prépare l'après-guerre comme champ d'incertitude. La violence génocidaire se transforme en procédure interminable. Et ladite « reconstruction » porte alors une ambiguïté et des craintes profondes.
Une génération palestinienne entière vivra avec cette expérience. Les enfants de Rafah, de Khan Younès ou de Jabaliya apprendront les noms des lieux à partir de ce qui a disparu. Ils entendront parler d'une école rasée, d'un quartier pulvérisé, d'un marché qui existait, d'une maison dont il ne reste qu'une photographie. Leur mémoire se formera dans un dialogue constant avec les absences. Certains auront grandi sous les tentes, dans des abris collectifs, chez des proches, ou dans des centres d'accueil. Leur rapport au monde sera marqué par cette familiarité avec l'effondrement, avec la fragilité d'un béton qui semblait pourtant solide.
Mais le mot « ruine » peut aussi porter une signification élargie. Il peut désigner ce qui manque autour du reste. Une ruine peut garder malgré tout une trace de ce que la violence voulait totalement effacer. Elle peut devenir un document et un témoignage, tant que certains des anciens habitants ont survécu au génocide ou sont de retour.
C'est pourquoi, à Gaza, la vie continuera, non pas parce que la destruction aurait échoué à dévaster, mais parce qu'aucune société ne se réduit à ce que l'on détruit d'elle. Des enfants naîtront encore, des classes improvisées verront le jour, des voix continueront à chanter et à raconter l'histoire de la terre. Cette continuité ne doit pas être confondue avec une consolation. Elle ne répare pas l'irréparable. Elle ne transforme pas la souffrance en promesse. Elle dit seulement que la vie, même mutilée, persiste là où la politique israélienne de la ruine voulait imposer le néant.
Dans le Sud-Liban aussi, la vie reprendra un jour dans les villages rasés et désertés. Les habitants reviendront, bien que leur retour ne soit ni paisible ni assuré. Il ne marquera que le commencement d'une nouvelle lutte : celle qui consistera à empêcher que les vidéos de dynamitage publiées impunément par le fugitif de la Cour pénale internationale, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou, aient le dernier mot et dictent l'avenir.
06.05.2026 à 06:00
Jean Stern
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images. C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Bande de Gaza, Cinéma, Gaza 2023-2025
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images.
C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une terre de mort et de désespoir, se trouve à quelques pas du paisible village de Nir Oz. Ce fief un peu oublié des utopies israéliennes d'inventer un autre mode de vie est le théâtre de Collapse de la réalisatrice Anat Even, qui arrive en salles ce mercredi 6 mai. C'est aussi, après Holding Liat de Brandon Kramer, sorti en France en avril 2026, le deuxième film à lever le voile sur Nir Oz, un des kibboutzim qui borde Gaza et a été anéanti par les attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Ici, de nombreuses personnes sont mortes ou ont été enlevées, près d'une centaine, soit le quart des habitants.
Brandon Kramer exposait avec Holding Liat le combat d'une famille de Nir Oz pour récupérer ses otages à l'automne 2023, entre Washington et Tel-Aviv. Anat Even raconte avec Collapse, qu'on peut traduire par « effondrement », son retour après le 7 octobre 2023 dans ce kibboutz où elle a grandi. Elle tente d'y décrire la guerre et mène un dialogue tortueux avec Ariel Cypel, le producteur du film qui vit en France.
Collapse a été pour les deux amis le moyen d'éviter leur propre effondrement face à la guerre. « Je me demandais, par exemple, comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l'issue, et, surtout, que l'on ne voit pas. On l'entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible », explique la réalisatrice. En écho, Ariel Cypel pose la question qu'Anat Even ne règle pas : comment parler de Gaza sans images ? Et qu'on peut compléter par d'autres interrogations : comment montrer une guerre à distance, raconter un conflit dont on ne voit ni victimes ni bourreaux, puisque tous les visages des soldats israéliens sont floutés ? Ce floutage était, explique la réalisatrice, la condition pour pouvoir les filmer. Mais ce dispositif crée une distance qui confine à l'abstraction.
Il y a des images de Gaza pourtant dans le film, lointaines, brumeuses, en particulier celle du village de Khouzaa, juste en face de Nir Oz, à deux ou trois kilomètres. Entre les deux communes, des champs et une frontière n'empêchaient pas les gens de se parler, voire de s'entraider. Au fur et à mesure du film, on voit le village palestinien rétrécir puis disparaître sous l'intensité et la constance des bombardements israéliens. On approche de près ces gigantesques bulldozers blindés D9 partir en manœuvre de l'autre côté d'une ligne jaune tracée sous la pression des services de Trump qui n'a pour but que de préparer l'annexion du territoire palestinien, en attendant pire encore. Les D9, fierté monstrueuse de l'armée, y avancent pour achever de transformer cette zone autrefois habitée et cultivée en no man's land.
Cette disparition ne peut échapper à la réalisatrice, surtout quand le premier ministre Benyamin Nétanyahou et son épouse viennent enfin, plus de deux ans après le 7 octobre, visiter un kibboutz pratiquement abandonné, hormis les soldats israéliens qui s'en servent comme base. Le premier ministre acte de visu la disparition du bourg palestinien. Anat Even va littéralement tourner autour, livrant un paysage sinistré, avec un sens du cadre qui bouleverse le spectateur : tout est flou, et pourtant rien n'est caché. Les soldats qui exécutent des ordres absurdes, dont on ne comprend pas d'emblée la logique. Les habitants des kibboutzim qui n'ont pas réglé les comptes de leurs illusions, et n'ont plus que du chagrin à rabâcher. Des suprémacistes qui viennent sur place préparer de futures razzias coloniales et lancent des mots d'ordre qui font frémir. Mais la disparition reste dans les brumes, faute d'être montrée.
Dans le flou qui caractérise ce film, les sons finissent par accrocher. Le dialogue à distance entre la réalisatrice et Ariel Cypel, plein de reproches et de colère, quelques notes de musique composée par Eli Shargo, d'une intensité remarquable, le grondement incessant des bombardements, le roulement des engins blindés. Mais aussi le chant des oiseaux et les aboiements des chiens.
Dans cette région très agricole, les animaux sont nombreux et défient la guerre et les hommes. Dans une séquence étonnante, une experte va décrypter les chants des oiseaux. Dans une autre, on se confronte aux chiens errants, dont nul ne sait d'où ils viennent avec cette frontière hermétique ouverte par la guerre. Ont-ils fui Gaza et des maitres ou des maitresses palestiniennes tués, déplacées, ne pouvaient plus les nourrir ? Ont-ils été abandonnés aux portes de la guerre par des Israéliennes peu scrupuleuxses ? Peu importe, cette région est désormais la leur, et leurs langages ne cachent pas leurs inquiétudes. Ce ne sont pas des paroles, mais ils permettent de comprendre bien des choses, y compris les silences d'Anat Even. Les Israéliennes de gauche, venues du monde des kibboutz avec une part d'utopie certes discutable, mais ancrée dans une idéologie pacifiste, ont le cœur gros.
Dans Holding Liat de Brandon Kramer, qui a pour cadre le même kibboutz, on découvre au sein de la famille de Liat Beinin Atzili, qui a été retenue en otage à Gaza et y a perdu son mari, les fractures béantes sur le sionisme et l'avenir d'Israël. Anat Even semble ne plus y croire mais n'arrive pas à le dire. Elle ne cherche pas des excuses à Israël mais le flou la dépasse. Ariel Cypel s'emporte contre son amie, veut tout arrêter. Car il s'agit pour lui de répondre à une question simple. Comment rester citoyenne d'un pays qui ne ressemble plus aux rêves de vos parents, et encore moins aux vôtres ? Comment rompre avec une société dont plus aucune des règles ne convient à ce que vous êtes ?
Anat Even a de l'empathie pour ces gens qui l'ont vu grandir et sont morts le 7 octobre. Son témoignage est intéressant pour ce qu'il révèle des divergences de plus en plus en grandes entre Juifs d'Israël et la diaspora qu'incarne dans ce film Ariel Cypel. Anat Even lui dit que cette guerre « n'a aucun sens ». Hélas, tout prouve le contraire.
05.05.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat. Lundi 4 mai 2026 J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, France, Diplomatie, Témoignage , Colonialisme , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat.
Lundi 4 mai 2026
J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les Gazaouis.
J'ai souffert d'une douleur à l'œil dont on n'a pu identifier la cause. Même si j'ai réussi à trouver un ophtalmo, il n'avait pas les appareils nécessaires pour pouvoir effectuer l'examen. J'ai eu aussi une crise de goutte très douloureuse qui m'a cloué au lit pendant une bonne semaine. Cette affection peut paraître paradoxale dans un territoire soumis à la malnutrition, mais elle n'est pas seulement liée à une nourriture trop riche. Elle est aussi provoquée par la surconsommation de légumes secs comme les lentilles. Et les lentilles, pour moi comme pour les autres habitants de Gaza, c'est notre plat quotidien…
Pendant cette période d'inaction, j'ai passé le temps en regardant l'actualité sur mon téléphone portable, grâce aux quelques connexions qui fonctionnent encore. J'ai vu une vidéo qui m'a causé un choc dont je ne me remets toujours pas. J'ai entendu le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, citer le 9 avril devant le Sénat une formule connue de Golda Meir, première ministre israélienne de 1969 à 1974 : « Nous pouvons pardonner aux Arabes d'avoir tué nos enfants. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs enfants. » Pour le ministre des affaires étrangères, cette phrase absurde illustre « l'éthique humaniste et universaliste d'Israël » !
J'étais si choqué que j'ai bondi hors de mon lit, malgré la douleur. Je croyais avoir mal compris. J'ai cherché l'intégralité de la vidéo, je l'ai visionnée plusieurs fois pour vérifier si cette partie du discours n'avait pas été coupée de son contexte. J'ai eu les larmes aux yeux de désespoir quand j'ai compris que Barrot, appuyant chaque syllabe pour montrer sa conviction, opposait « l'humanisme » de Golda Meir à la récente loi israélienne imposant la peine de mort pour les seuls Palestiniens. Si on suit le ministre, les Israéliens n'ont pas le droit de pendre des gens, mais ils peuvent tuer des enfants. Parce qu'ils y sont obligés. J'ai dit à Sabah, ma femme : « Tu crois qu'en restant à Gaza, nous obligeons les Israéliens à tuer nos enfants ? » Elle m'a regardé avec des yeux ronds. Je lui ai expliqué ce qu'il en était, mais elle ne voulait toujours pas croire qu'un ministre français ait pu dire ça.
J'ai donc décidé d'envoyer une lettre ouverte à Jean-Noël Barrot.
Monsieur le ministre,
Vous êtes la voix de la France. Et nous, les Palestiniens, nous ne comprenons pas que la France nous insulte. Comprenez-vous même ce que signifiait cette citation ? Comprenez-vous qu'elle résume l'esprit colonial en quelques mots ?
Golda Meir disait à la face du monde que les véritables victimes des massacres commis depuis 1948 n'étaient pas les morts, y compris les enfants morts, mais ceux qui les avaient tués. Elle justifiait ainsi l'occupation et la colonisation. Selon elle, « les Arabes » – puisqu'elle niait l'existence d'un peuple palestinien – devaient accepter d'être colonisés, ainsi on n'aurait pas besoin de les tuer, ainsi que leurs enfants.
En exhumant ces mots vieux de plus de cinquante ans, vous justifiez l'occupation d'aujourd'hui. Elle ne cesse de s'étendre, en Cisjordanie, à Gaza et dans une partie du Liban et de la Syrie. Vous validez les massacres qui continuent sans relâche. Et vous nous dites que nous devons être des victimes gentilles, des animaux dociles, des moutons qu'on a le droit d'enfermer derrière des murs. Et si on bouge, il est normal de tuer nos enfants. Les tueurs représentent une humanité supérieure, à laquelle nous n'avons pas accès : ils sont capables de nous « pardonner d'avoir tué leurs enfants » et ils sont tristes d'avoir à tuer les nôtres.
À ma connaissance, le président de la République n'a pas réagi à vos propos, ce qui vaut validation. Apparemment, pour le chef de l'État, toute parole en soutien d'Israël est autorisée, même la plus extrême. Quel contraste avec la réaction d'un ancien président français aux propos de son premier ministre, qui étaient loin d'atteindre le degré d'absurdité des vôtres. En 1999, je m'en souviens très bien, Jacques Chirac avait sévèrement recadré son premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin, qui lors d'une visite en Israël et en Palestine, avait traité le Hezbollah de « terroriste », s'opposant ainsi frontalement à un accord auquel la France participait1. Le lendemain, à l'université de Birzeit à Ramallah, Jospin avait dû s'enfuir piteusement sous le caillassage des étudiants. Dès son retour à Paris, il s'était vu sommé d'appeler le président avant le lendemain matin, pour se faire passer un savon.
Jacques Chirac n'avait pas supporté cette scène humiliante pour la diplomatie française. Aujourd'hui, Emmanuel Macron ne s'émeut pas que vous tourniez celle-ci publiquement en ridicule, en reprenant les slogans les plus éculés de la propagande sioniste. Mais votre prestation devant le Sénat n'était pas seulement risible. Vous avez normalisé le narratif israélien, qui prétend que son armée ne fait que se « défendre » en agressant la Palestine, le Liban, la Syrie et l'Iran. Les victimes, disent les Israéliens, c'est nous. Tout le monde veut nous tuer, donc nous avons le droit de tuer tout le monde en Cisjordanie, à Gaza et partout ailleurs. Enfants compris.
Puisque vous êtes amateur de citations de Golda Meir, vous connaissez certainement la suite de la phrase dont vous vous êtes fait l'écho : « Nous n'aurons pas la paix avec les Arabes, nous l'aurons que lorsqu'ils aimeront leurs enfants plus qu'ils ne nous détestent. »
Je vais vous faire une révélation : nous aimons nos enfants. Nous protégeons nos enfants avec nos mains nues, nous avons peur pour nos enfants, mais l'occupation les prive même de ce qui devrait être le plus simple et élémentaire : une enfance normale. Vous n'avez pas vu ce qu'il s'est passé pendant le génocide à Gaza ? Combien d'enfants sont morts déchiquetés par les bombes, enfouis dans les bombardements de maisons qui abritaient des familles entières, souvent uniquement des femmes et des enfants ? Savez-vous que depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d'octobre 2025 plus de cent enfants ont été tués par Israël dans la bande de Gaza ? Vous pensez que nous, les Palestiniens, nous avons « obligé » l'armée israélienne à les assassiner ? Vous pensez que les colons qui, en 2015, ont brûlé vif avec ses parents le petit Ali Dawabcheh – un bébé de 18 mois – à Douma, en Cisjordanie, ont été « obligés » d'incendier leur maison ? Vous pensez que les Palestiniens ont « obligé » l'armée israélienne à cribler de balles à Gaza en janvier 2024 la petite Hind Rajab, 6 ans, qui avait appelé à l'aide pendant trois heures, coincée dans une voiture au milieu des cadavres de sa famille ? Vous pensez que le 21 avril 2026, les habitants d'Al-Moughaïr, en Cisjordanie ont « obligé » un réserviste de l'armée israélienne à abattre d'une balle dans la tête Hamdi Al-Nassan, 14 ans, devant son école ? Savez-vous qu'il y a 350 mineurs dans les prisons israéliennes, selon les organisations de défense des prisonniers ?
Nos enfants ne trouvent pas à manger parce qu'il y a un blocus à Gaza. Nos enfants sont nés dans des tentes parce que les Israéliens nous ont déplacés plusieurs fois, et détruit nos maisons. Nos enfants naissent et grandissent dans la souffrance. Ils doivent souvent passer des barrages humiliants pour aller à l'école. Ils n'ont pas d'avenir parce qu'en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, il leur sera interdit de construire une maison. Et à Gaza, il n'y en a plus, des maisons. En Cisjordanie, les enfants sont tabassés et parfois assassinés par des milices de colons fanatiques protégées par l'armée. Nos enfants sont des fleurs. Des fleurs fragiles qui poussent dans une terre arrosée de larmes et de souvenirs. On essaye de les protéger comme on peut, à mains nues face aux chars, aux avions de chasse, aux bombes, aux drones, aux snipers et aux colons armés jusqu'aux dents. C'est l'occupation qui arrache nos fleurs une par une pour s'approprier tout le jardin.
Monsieur le ministre,
Nous ne pouvons pas protéger nos enfants. Les Israéliens les tuent. Pas parce qu'on les y oblige, comme votre absence totale de réflexion vous le fait croire. Mais parce qu'ils savent que ces enfants, s'ils les laissent grandir, deviendront des défenseurs de la Palestine. Renseignez-vous sur le nombre de mineurs tués par Israël depuis 1948 jusqu'à nos jours, en Palestine, au Liban. Et comprenez enfin que ces meurtres découlent d'une vision coloniale. Trois semaines plus tard, je suis encore effondré par vos paroles. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment vous avez pu entraîner la diplomatie française dans ce désastre. Pour nous, Palestiniens, la France était une représentante éminente du respect du droit international et des valeurs humaines. C'est ce que j'ai appris quand j'étudiais en France : la vie humaine est centrale. Apparemment, tout cela, c'est fini. À Gaza, beaucoup de gens sont au courant. Votre vidéo circule sur les réseaux sociaux. Mes amis, qui savent que je connais bien la France, au point de me voir parfois comme le représentant de votre pays à Gaza, ne cessent de me demander : « Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Comment la France peut-elle dire des choses pareilles ? »
Vous, Monsieur le ministre, comme le monde entier d'ailleurs, vous pouvez savoir ce qu'il se passe en Palestine. Les images circulent en boucle sur les réseaux sociaux. Chacun peut voir la colonisation de ses propres yeux, mais apparemment, il y a des gens qui n'ont pas les yeux propres. Chacun peut entendre de ses propres oreilles les appels à l'annexion des dirigeants israéliens, mais apparemment il y a des gens qui n'ont pas les oreilles propres.
Monsieur le ministre, vous pouvez encore, dans votre pays, écouter les témoignages des Français qui se sont défendus pendant la dernière guerre. Et qui n'ont obligé personne à tuer des enfants français. Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu'est une occupation. C'est la pire des choses. L'occupation n'a pas besoin de justification, n'a pas besoin de prétexte. L'occupation, ça veut dire les massacres, les crimes, les tueries, et tuer les enfants avant les adultes pour empêcher l'avenir.
Je ne sais pas si vous avez des enfants. J'ai deux fils. J'essaie de les protéger contre les massacres israéliens depuis leur premier jour. Ils ont de la chance, ils sont parmi les survivants de ce génocide. Ils sont toujours vivants, mais on ne sait jamais.
L'occupation engendre la résistance. La résistance militaire est légitime. Vous le savez bien, et vous l'avez démontré récemment. Quand je vous ai entendu, le 20 avril, annoncer l'appui de la France à un tribunal international, j'ai cru un instant que vous parliez de Gaza. Ce tribunal, disiez-vous, devrait juger « les massacres, les déportations d'enfants, les attaques sur les civils, le meurtre de journalistes et tous les crimes de guerre, mais aussi la planification et la mise en œuvre de cette guerre d'agression coloniale, injustifiable et injustifiée ». Ah non, vous parliez de la Russie.
Votre humanité a une couleur, le blanc, et une géographie, l'Europe.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
1NDLR. « L'arrangement » d'avril 1996 avait été conclu entre Israël et le Liban pour mettre un terme à l'offensive israélienne « Raisins de la colère », au cours de laquelle un bombardement israélien sur une base de l'ONU avait tué 118 civils. Négocié par les États-Unis et la France, l'accord précisait que les deux parties s'abstiendraient de viser des civils, autorisant de facto le Hezbollah à frapper des cibles militaires, ce que certains politiques ont qualifié de « terrorisme ». Un comité de surveillance avait été établi, constitué de la France, des États-Unis, de la Syrie ainsi que d'Israël et du Liban.