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12.02.2026 à 06:00

Maroc. Les inondations après la sécheresse, une catastrophe chasse l'autre

Omar Kabbadj

Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025. Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du (…)

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Texte intégral (2109 mots)

Dans le nord du Maroc, des précipitations exceptionnelles ont provoqué une crue soudaine du oued Loukkos, forçant 113 000 personnes à quitter la ville de Ksar El Kébir. Une catastrophe naturelle qui rappelle la vulnérabilité du Maroc face aux aléas climatiques, alors que 37 personnes ont péri à Safi dans des conditions similaires en décembre 2025.

Une ville « pieds dans l'eau ». On pourrait difficilement mieux décrire Ksar El Kébir, commune urbaine de 126 000 habitants du nord-ouest du Maroc, après les pluies exceptionnelles qui se sont abattues sur le royaume ces dernières semaines. L'oued Loukkos ne jouxte plus la ville, il la noie dans sa crue. Résultat : 113 000 personnes ont été contraintes de quitter Ksar El Kébir, selon un bilan rendu public par la chaîne de télévision publique 2M le 7 février.

Mohammed Rachid Yahia, président de la section de l'Association marocaine des droits humains (AMDH) à Ksar El Kébir, affirme :


Des autocars ont été mobilisés par les autorités pour évacuer rapidement les sinistrés, mais une fois arrivés à Tanger, Tétouan ou ailleurs, ils étaient lâchés dans la nature. Il a fallu que les gens haussent le ton pour qu'il y ait une vraie prise en charge.

Face à l'ampleur de la catastrophe, les Marocains ont fait preuve d'une solidarité touchante. Sur Facebook, des internautes basés à Tanger ou à Tétouan ont ouvert leurs domiciles aux personnes déplacées. « Les opérateurs économiques de la région ont également joué un rôle important : à Martil et Cabo Negro, un homme d'affaires a ouvert les portes de son complexe hôtelier pour y abriter les personnes qui se sont retrouvées sans toit, sans alternative. Il a mis à leur disposition une centaine de chambres », ajoute notre interlocuteur, regrettant tout de même que beaucoup aient essayé de profiter de la situation, en augmentant les tarifs des loyers. « Ce n'est pas comme si les gens étaient en vacances, c'est désolant », commente-t-il.

Mais au-delà des discours dithyrambiques envers les efforts de l'État, le constat demeure amer. Les premiers campements qui ont été établis à Larache, au nord-ouest de Ksar El Kébir, pour accueillir les sinistrés ont été détruits par la pluie et le vent avant leur arrivée. « Heureusement, sinon, on aurait assisté à une catastrophe », pointe le militant à Orient XXI. Il poursuit :


Le problème, c'est le manque d'informations. Les agents de la force publique venaient frapper à la porte des gens au milieu de la nuit pour leur signifier de quitter les lieux immédiatement. Mais pour aller où ? Pendant combien de temps ? Comment ? Il est normal que les gens refusent dans un premier temps.

Un retour de l'eau « dans des conditions extrêmes »

Le professeur Mohammed-Saïd Karrouk, professeur en climatologie à l'université Hassan II de Casablanca, explique qu'il s'agit d'une rupture momentanée de la sécheresse qui a duré sept ans, manifestée par un retour brutal et intense des précipitations. « Les Marocains ne sont pas habitués à cela, et les infrastructures existantes sont insuffisantes », souligne-t-il. Selon lui, il faudrait revenir aux règles qui régissaient auparavant le climat marocain, où la sécheresse est la règle principale. Historiquement, précise le climatologue, cette sécheresse est toujours suivie d'un retour de l'eau mais, « cette fois-ci, il s'est déroulé dans des conditions extrêmes ». Schématiquement, le Maroc s'est retrouvé pris en étau entre des masses d'air tropicales plus humides que la normale et des masses d'air extrêmement froides venues du pôle.

La catastrophe pouvait-elle être évitée ? Difficile d'y répondre. Le scientifique rappelle toutefois que dans la région concernée, le barrage oued Makhazine affichait un taux de remplissage de 77 % en septembre 2025, bien avant l'arrivée massive des pluies. Plus loin, au barrage Al Wahda, le plus grand du pays, le niveau atteignait environ 45 %. « Pour que ces barrages puissent fonctionner correctement dans leur mission de protection contre les inondations, il faut qu'ils aient la capacité de recevoir rapidement des quantités d'eau importantes », explique Mohammed-Saïd Karrouk. Or, le barrage oued Makhazine ne disposait pas de la marge suffisante. Le retour brutal des précipitations en janvier a surpris les autorités et les a mises en difficulté. Les infrastructures se sont retrouvées en surcapacité, d'où la nécessité d'ouvrir les vannes pour déverser le surplus dans le fleuve, ce qui augmente le risque de crue. « Les autorités ont fait ce qu'elles ont pu pour réguler le débit des barrages, reconnaît le scientifique, mais ce n'était pas suffisant pour éviter la situation actuelle ».

Un phénomène connu de la région

Loin d'être un phénomène exceptionnel, les inondations ont toujours rythmé la vie dans le bassin du Loukkos. Comme le rappelle l'historien Samir Ait Oumghar : « Depuis des siècles, l'oued est à la fois une source de vie et une menace récurrente pour les activités humaines. Le fleuve traverse une vaste plaine légèrement inclinée, une caractéristique qui augmente considérablement le risque d'inondation. »1

Les Romains, dès l'Antiquité, sont conscients des dangers posés par les crues de l'oued Loukkos. Quand ils fondent Lixus, l'une des cités urbaines les plus anciennes du royaume, ils choisissent un terrain surélevé, à 80 mètres au-dessus du niveau de la mer, lui offrant donc une protection naturelle. D'après Samir Ait Oumghar, les crues hivernales du fleuve sont si importantes « que la colline apparaît comme une île vue de la mer ».

Ksar El Kébir a été construite sur les ruines d'une autre cité romaine, Oppidum Novum, situées sur le lit de l'oued et qui, toujours d'après l'historien, a disparu en raison des crues récurrentes du fleuve Loukkos. Depuis toujours, Ksar El Kébir a été le théâtre d'inondations spectaculaires : les archives historiques et les analyses paléohydrologiques identifient au moins 24 inondations majeures entre 1500 et 1871. Plus récemment, les archives disponibles témoignent de 12 épisodes d'inondation entre 1936 et 1951. À l'indépendance du royaume, en 1956, d'autres épisodes graves marquent l'histoire de la région, poussant enfin les autorités à ériger le barrage oued Makhazine, à quelques kilomètres de la ville.

Mohammed-Saïd Karrouk rappelle que la région du Gharb (ouest) a toujours été un marécage, avant les protectorats français et espagnols, au début du siècle dernier. Si les aménagements ont permis de changer la fonction du sol, sa topographie ne peut pas être changée. « La construction des barrages a permis de contenir ces phénomènes afin de protéger la population locale. Mais force est de constater que ces infrastructures ne peuvent plus assumer cette fonction », signale le scientifique.

Ce constat a probablement contraint l'exécutif à reconsidérer sa gestion des barrages, en adoptant, le 4 février, un nouveau décret sur la classification et la sécurité des barrages. Le texte prévoit, pour chaque barrage classifié, un plan d'urgence avec des scénarios de riposte en cas d'événements critiques, des mesures d'alerte et d'évacuation, des mesures de coordination avec les autorités locales et les services de secours, ainsi que des cartographies détaillées des zones à risque en aval, incluant le recensement des habitations et infrastructures menacées.

La difficile question du bilan matériel

Mi-décembre 2025, des crues inattendues ont ravagé la médina de Safi, ville côtière située à 300 kilomètres au sud de Rabat. En une seule nuit, 37 personnes ont perdu la vie. À Ksar El Kébir, de telles pertes humaines ont pu être évitées. Mais dans les alentours, la catastrophe climatique a bel et bien emporté des vies. Trois femmes — une mère et ses deux filles — ont été retrouvées mortes mercredi 4 février dans une bourgade de la province de Larache, lorsque leur maison s'est écroulée en raison d'un glissement de terrain causé par les pluies diluviennes.

Il est difficile de connaître pour le moment les conséquences matérielles des inondations dans la ville de Ksar El Kébir. En revanche, il est certain que les agriculteurs de la région en sont les premières victimes. « Dans près de 800 douars [villages] de la région, les gens ont dû quitter leurs terres, laissant derrière eux leurs vaches, leurs moutons et leurs chèvres », se désole Mohammed Rachid Yahia. À quelques mois de l'Aïd el-Adha (ou Aïd el-Kébir, « fête du sacrifice »), période durant laquelle de nombreux éleveurs comptent sur la vente des bêtes destinées au rituel du sacrifice pour gagner de l'argent, la situation s'apparenterait à une véritable hécatombe économique. Avec 16 milliards de dirhams (1,4 milliard d'euros) générés en 2023, l'Aïd représente une manne financière incontournable pour le secteur.

Pour l'instant, il n'y a aucun moyen de savoir quand les Ksiris pourront regagner leurs domiciles. Les autorités poursuivent le déversement progressif des barrages oued Makhazine et Al Wahda, ce qui exclut toute baisse immédiate du niveau de l'oued Loukkos et, par extension, de sa crue.

Si l'opinion publique salue les efforts de l'armée et des secouristes, elle ne cache pas sa colère vis-à-vis des responsables gouvernementaux. Des ministres ont refusé de répondre aux demandes des députés des groupes d'opposition souhaitant discuter de la situation dramatique des habitants des villes du nord. Au Parlement, un député du parti de l'opposition Mouvement populaire (droite conservatrice) a accusé les ministres « de fuir la confrontation ». Dans un communiqué daté du 3 février, le Parti du progrès et du socialisme a pointé du doigt « le mépris » du gouvernement envers les partis politiques.


1Latifa Babas, «  Oued Loukkos : Un risque d'inondation ancré dans l'histoire  », Yabiladi, 4 février 2026.

28.11.2025 à 06:00

Palestine. La boussole de Francesca Albanese

Martine Bulard

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte (…)

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Texte intégral (2140 mots)

Rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, Francesca Albanese souligne, dans son dernier ouvrage Quand le monde dort. Récits voix et blessures de Palestine, le fossé entre les principes du droit international et la « réalité brutale » des rapports de force sur le terrain. Une réalité aussi explorée dans le documentaire de Christophe Cotteret, Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, qui sera diffusé sur Arte le 9 décembre 2025.

Actualisation Par la voix de Jean-Noël Barrot, ministre des affaires étrangères, la France a réclamé, le 11 février 2026, la démission de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires palestiniens, Francesca Albanese, qui aurait déclaré qu'Israël est « l'ennemi commun de l'humanité », lors d'un forum à Doha. Le ministre reprend l'accusation d'une quarantaine de députés macronistes, bien connus pour leurs positions pro-Netanyahou, dont l'inévitable Caroline Yadan. L'ennui est que Francesca Albanese n'a jamais prononcé cette phrase. Il suffit de regarder la vidéo mise en ligne (sur X) pour le vérifier.

Depuis son premier rapport en 2023, elle fait l'objet d'un harcèlement du gouvernement israélien et de Donald Trump. Une fois de plus, le gouvernement français leur emboite le pas.

Quand le monde dort devant l'élimination du peuple palestinien et l'écrasement de Gaza, rien ne doit être négligé pour le secouer, l'obliger à regarder la réalité en face. Francesca Albanese, rapporteuse spéciale des Nations unies sur les droits humains dans les territoires palestiniens occupés, s'est fixé cet objectif, et elle n'en démord pas. Déjà, dans le cadre de sa mission onusienne, elle a publié quatre rapports aux titres fort explicites : « L'Anatomie d'un génocide » (juillet 2023), « L'effacement colonial par le génocide » (octobre 2024), « L'Occupation sans fin, génocide et profits » (juillet 2025) — car, oui, des entreprises, y compris françaises, s'enrichissent du sang des Palestiniens —, « Le génocide à Gaza, un crime collectif » (octobre 2025)1.

Indignée, la rapporteuse spéciale l'est assurément. Pourtant elle ne se départit jamais de sa boussole : le droit international. Non pas un droit désincarné, froid et mécanique. Mais un droit au service des personnes afin de ne jamais perdre de vue l'humanité de chacun et de tous. Un droit qu'elle martèle et qu'elle confronte aux agressions proprement inimaginables, des plus insidieuses aux plus spectaculairement violentes, contre les Palestiniens au quotidien.

Comme en témoigne son dernier livre, Francesca Albanese possède ce talent rare de savoir conjuguer souvenirs personnels et paroles fortes de Palestiniens en lutte pour leur survie ou d'Israéliens en rupture avec la folie meurtrière de leur pays. Sans oublier les retours historiques pour contextualiser les faits et les rappels constants du droit international. Elle arrive ainsi à saisir les plus infimes détails qui révèlent des blessures profondes — celle de ses interlocuteurs mais aussi, toutes proportions gardées, les siennes.

La rapporteuse ne cherche d'ailleurs pas à les cacher. Dans l'introduction, elle trace les grandes lignes de son parcours. Née dans une petite ville montagneuse du sud de l'Italie, rien ne la destinait à devenir une vigie des droits humains des Palestiniens, une lanceuse d'alerte sur le génocide en cours à Gaza. C'est le résultat de ses rencontres, de ses choix, de ses expériences, et singulièrement celle de juriste auprès de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA), en 2010. Quelles que soient ses bifurcations professionnelles, la Palestine ne sortira jamais de son horizon.

Les récits s'entrelacent

On le constate à travers cet ouvrage divisé en dix chapitres. Chacun d'entre eux prend le titre d'un personnage remarquable rencontré en Palestine occupée, dont les « récits s'entrelacent avec la vie et les visages de beaucoup d'autres », comme elle l'écrit. Elle prolonge ces histoires personnelles en abordant les grandes questions existentielles (et polémiques) : l'apartheid ; la confusion savamment entretenue entre antisémitisme et critique du pouvoir israélien ; le génocide ; et même le droit humanitaire qui peut aussi faciliter la banalisation de la colonisation…

Ainsi « Hind », titre du premier chapitre, rend compte de l'assassinat de cette fillette de six ans, de sa famille, de l'équipe du Croissant rouge venue lui porter secours2, mais aussi des témoignages de dizaines de vies d'enfants aux paroles bouleversantes que Francesca Albanese a pris le temps d'écouter, encore et encore : « Ils deviennent des adultes dans des corps d'enfants, déjà accablés par les soucis, les peurs, les responsabilités qui ne devraient pas être les leurs. » Elle pointe également les enfants israéliens, biberonnés à la haine des « Arabes », comme ils disent. Un mot générique pour effacer celui de « Palestiniens », ainsi que le souligne George, un ingénieur palestinien, qui donne à voir ce que signifie de vivre dans Jérusalem occupée.

On pourrait aussi citer Abu Hassan et « les conséquences de l'occupation » ; le professeur italo-israélien Alon et l'antisémitisme ; Ingrid et les moult exemples « des subtilités de la normalisation » de l'apartheid au nom de l'humanitaire ; le chirurgien Ghassan et les images insoutenables des patients qu'il recueille ; Gabor et la nécessité de « préserver la mémoire d'un peuple »… Le dixième portrait est consacré à Max, son mari. Vivant à New York, ce dernier prend soin de leurs deux enfants quand Albanese doit voyager. Il assure financièrement la vie de la famille si besoin — car, comme rapporteuse spéciale, elle ne reçoit aucun salaire.

Quand on referme le livre, on songe à ce vers de René Char, « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », celle qui brûle le plus. Francesca Albanese a cette lucidité qui blesse : « Le génocide de Gaza fait désormais partie de notre histoire collective, une tache indélébile qui pèsera sur l'humanité et pour laquelle nos petits-enfants demanderont des comptes ». Elle a aussi un espoir : la prise de conscience des peuples qui, seuls, peuvent soulever des montagnes.

Voilà pourquoi les défenseurs du sionisme et de la colonisation d'Israël en ont fait leur ennemie. Certains la discréditent plus ou moins subtilement, tel l'animateur de la matinale de France Culture, Guillaume Erner, qui, le 18 novembre 2025, lui dénie la qualité de rapporteuse spéciale de l'ONU pour l'habiller en « voix pro-palestinienne »3.

D'autres vont encore plus loin. Ainsi le président des États-Unis, Donald Trump, l'a inscrite sur la liste noire des terroristes, la privant de tous les services d'entreprises étatsuniennes ou de sociétés ayant des liens avec ces dernières, à commencer par les cartes bancaires. Elle est en bonne compagnie, aux côtés du procureur de la Cour internationale de justice Karim Kahn, et de trois autres juges dont le français Nicolas Guillou4, tous abandonnés par les autorités françaises et européennes. C'est aussi cela participer à l'asservissement du peuple palestinien.

Rencontre filmée avec Francesca Albanese et Agnès Callamard

DISUNITED NATIONS Débat avec Francesca Albanese, Agnès Callamard, Christophe Cotteret, Johann Soufi.

Francesca Albanese, était au Forum des images, le 17 novembre 2025, à l'occasion de la présentation du documentaire Disunited Nations — Proche-Orient : l'ONU dans la tourmente, réalisé par Christophe Cotteret [voir encadré orange].

La projection était suivie d'un débat avec la rapporteuse spéciale des Nations unies, Agnès Callamard, secrétaire générale d'Amnesty International, Christophe Cotteret et Johann Soufi, avocat spécialisé en droit pénal international. Modération par Sarra Grira, rédactrice en chef d'Orient XXI.


1Chaque rapport est publié en plusieurs langues sur le site de l'Organisation des Nations unies (ONU)

2Voir le film de Kaouther Ben Hania, La voix de Hind Rajab, 1h52mn, sortie en salle le 26 novembre 2025.

3L'interview, très partiale, a suscité beaucoup de protestations. Lire notamment Pauline Bock, «  Erner face à Albanese : retour sur une interview ”radicale”  », Arrêt sur image, 22 novembre 2025.

4Stéphanie Maupas, «  La vie de Nicolas Guillou, juge français de la CPI sous sanctions des États-Unis : “Vous êtes interdit bancaire sur une bonne partie de la planète”  », Le Monde, 19 novembre 2025.

08.02.2021 à 04:00

Le printemps israélien d'Aurore Bergé, députée en chef

Jean Stern

Aurore Bergé, devenue le 20 juillet 2023 la nouvelle ministre des solidarités et des familles, affiche un soutien constant à la cause israélienne, et préside à l'Assemblée nationale le groupe d'amitié France-Israël. L'ambitieuse députée des Yvelines est également une proche du courant ultra-laïc du Printemps républicain, qui compte parmi ses partisans d'autres éminents pro-israéliens. Étoile montante de la nouvelle droite en devenir face à une Macronie en déliquescence, Aurore Bergé est (…)

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Aurore Bergé, devenue le 20 juillet 2023 la nouvelle ministre des solidarités et des familles, affiche un soutien constant à la cause israélienne, et préside à l'Assemblée nationale le groupe d'amitié France-Israël. L'ambitieuse députée des Yvelines est également une proche du courant ultra-laïc du Printemps républicain, qui compte parmi ses partisans d'autres éminents pro-israéliens.

Étoile montante de la nouvelle droite en devenir face à une Macronie en déliquescence, Aurore Bergé est aussi présidente du groupe d'amitié France-Israël à l'Assemblée nationale depuis mai 2019. Elle est aux premières loges des nouveaux fans d'Israël. « Israël est notre première ligne de front contre le terrorisme », aime dire la députée La République en Marche (LREM) des Yvelines. « La France sera toujours aux côtés d'Israël et de sa sécurité », ajoute-t-elle en général. Mais cette grande habituée des plateaux télé est également proche du Printemps républicain comme, d'ailleurs, de nombreux pro-israéliens. Sur son autre sujet de prédilection : la laïcité, fondement même du Printemps républicain, Aurore Bergé embraye au quart de tour.

Ce courant, le Printemps républicain — qui n'a jamais parlé d'Israël ou de la Palestine et n'a pas l'intention de le faire « actuellement », selon la réponse écrite de son équipe à ma demande d'entretien — envisage de se transformer en parti pour les prochaines échéances électorales nationales en 2022. Ce qui satisfait le lobby pro-israélien. « On a beaucoup d'amis dans le Printemps républicain », se réjouit Arie Bensemhoun, directeur d'Elnet en France. « Ce n'est pas que le Printemps républicain soit représenté à l'Assemblée. Il ne l'est pas, commente un député. Mais il est dans toutes les têtes ». À commencer par celle d'Aurore Bergé qui adhère à une lecture de la laïcité que le sénateur socialiste Rachid Temal, pourtant lui aussi chaud partisan d'Israël et habitué des rencontres d'Elnet ne partage pas. « La laïcité du Printemps républicain n'est pas la laïcité à la française. Le dessein politique derrière, c'est de cibler l'islam », estimait-il dans Regards en octobre 2018. Or, l'essentiel du discours actuel des pro-israéliens consiste à faire passer le combat légitime des Palestiniens en lutte entre la démocratie et « la menace » islamiste. De plus, il y a quelque chose de quasi comique à voir des partisans français d'une laïcité « rigoureuse » se poster en première ligne de la défense d'un pays qui en 2018 a adopté une loi sur « l'État-nation » fondée sur l'identité religieuse…

Lancé après les attentats de 2015, le Printemps républicain défend une vision étroite et donc discutée de la laïcité à la française. Son manifeste veut que la laïcité « redevienne l'affaire de tous et de chacun, qu'elle reprenne toute sa place au cœur de notre contrat civique et social ». « Contre l'assignation identitaire, contre l'alibi des différences prétexte à la différence des droits, il y a la République », poursuit le texte. À sa devise en triptyque « liberté, égalité, fraternité », François Hollande et Manuel Valls avaient un temps songé à ajouter « laïcité », avant d'y renoncer. En reprenant ce flambeau, les animateurs de l'association ont fini par le mettre au centre du débat politique. Ils sont d'ailleurs d'anciens proches de Manuel Valls, comme l'universitaire Laurent Bouvet, le préfet Gilles Clavreul, ex-délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l'antisémitisme, ou l'ancien élu municipal d'Avignon Amine El-Khatmi, qui préside le mouvement depuis 2016. Ils se manifestent essentiellement sur Twitter, où Laurent Bouvet, Gilles Clavreul et Amine El-Khatmi disposent respectivement de 25 000, 23 000 et 36 000 abonnés. Rien de renversant, mais assez pour faire du bruit. Aurore Bergé fait d'ailleurs mieux, avec 62 000 abonnés.

S'il a été soutenu dès le départ par des personnalités phares de l'islamophobie militante comme Élisabeth Badinter, Brice Couturier, Philippe Val ou Marcel Gauchet, de nombreuses personnalités sont devenus des compagnons de route du mouvement en reprenant l'essentiel de son argumentaire, comme Jean-Michel Blanquer, le ministre de l'éducation, (qui a d'ailleurs fait entrer Laurent Bouvet à un « comité Théodule » sur la laïcité), Marlène Schiappa, la ministre de la citoyenneté, ou des personnalités historiques de la gauche socialiste comme Jean-Pierre Chevènement et Bernard Cazeneuze. Plusieurs de ses proches sont aussi des figures du soutien à Israël. « Caroline Fourest par exemple est très pro-israélienne. C'est une pièce essentielle du Printemps républicain, elle ne s'exprime que rarement sur le sujet, mais dézingue à tout va ceux qui en parlent », dit un observateur éminent de la scène publique qui se dit frappé par le fait que « les amis d'Israël utilisent la laïcité pour mettre les musulmans sur la défensive ».

Le même interlocuteur doute d'ailleurs de son importance. « Le Printemps républicain c'est un tigre de papier. Il a l'importance que les médias veulent bien lui donner. Il n'a ni militants ni actions de terrain. C'est une coquille vide qui n'existe que médiatiquement », estime-t-il. D'autres parlent même de « flop » : « C'est du vent, y'a rien, y'a pas de militants, pas de débats, c'est une baudruche », explique un ancien socialiste, qui rappelle qu'Olivier Faure à la tête du Parti socialiste (PS) et quelques autres ont pris leurs distances. Même pour l'un des signataires de son manifeste, pro-israélien assumé, « c'est un épiphénomène, c'est encore un courant désincarné dans l'opinion. Et ce n'est pas vraiment la question de la religion qui est regardée en Israël ». Un ancien ministre a un avis plus tranché. « Sur Israël, le Printemps républicain, c'est le PS plus l'annexion ». Symbole de cette ligne : Manuel Valls qui a soutenu le plan Trump, « une occasion pour l'Europe et la diplomatie de changer de discours. Il faut avancer vers la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël », déclare-t-il en juin 2020 à I24News, la chaine pro-israélienne de Patrick Drahi.

Mais Valls a-t-il un avenir sur la scène politique française ? Beaucoup en doutent, y compris parmi ses amis. Certains plus moqueurs se souviennent qu'à l'occasion de la « journée de la terre » en 2008, il « plantait un olivier pour la Palestine à Évry », ville dont il est alors député-maire, et dénonçait un « mur honteux », « une fracture qui ne guérit pas », réclamant « la création d'un État viable et concret pour les Palestiniens ». Selon un communiqué de l'Association France-Palestine Solidarité (AFPS) de l'époque, il avait mis en cause « la politique américaine qui caricature les conflits au nom de la confrontation des civilisations ». Pas mieux. « On n'a jamais demandé à Manuel Valls pourquoi il avait changé d'avis », ironise un de ses anciens amis socialistes.

En revanche, Aurore Bergé n'a jamais été pro-palestinienne, et elle est moins « grillée » politiquement que l'ancien premier ministre. Elle s'en est même pris, en septembre 2020, via une question au gouvernement, au financement de la Plateforme des ONG pour la Palestine, dont font partie l'AFPS, la Ligue des droits de l'homme, le Comité catholique contre la Faim et pour le Développement (CCFD-Terre solidaire), et le Secours catholique, trente-neuf associations au total. Bergé accusait la Plateforme d'avoir fait campagne pour dissuader un certain nombre de parlementaires de voter la « résolution Maillard »1, et donc indirectement, de ne pas s'opposer à l'antisémitisme. Aurore Bergé gagnait avec cette question le titre d'étoile montante du lobby.

À 34 ans, élue d'une banlieue chic des Yvelines, elle a soutenu François Fillon, puis Nicolas Sarkozy, puis Alain Juppé, puis Emmanuel Macron, et ne s'arrêtera pas là. Après avoir approuvé la proposition de loi du député Les Républicains (LR) très à droite Éric Ciotti visant à interdire le port du voile aux mères accompagnatrices dans le cadre des sorties scolaires, elle a déposé avec son collègue de la Creuse Jean-Baptiste Moreau un amendement à l'actuel projet de loi sur le séparatisme pour « interdire le port de tout signe religieux ostensible par les mineurs dans l'espace public ». Cet amendement, jugé hors sujet par le président de la République a été retoqué par la commission spéciale du Parlement, mais Aurore Bergé s'est dit « fière de l'avoir porté ». Tout comme elle est fière de défendre sans relâche Israël : « C'est un pays que j'aime, c'est un pays ami, allié de la France, c'est un pays que j'ai envie que la France découvre ou redécouvre, parce qu'on entend beaucoup de choses sur Israël, mais quand on y vient, quand on voit ce qu'il se passe, on a une autre perception », dit-elle ainsi à Jérusalem en juillet 2018.

Aurore Bergé prend en mai 2019 la présidence du groupe d'amitié France-Israël, succédant à Élise Fajgeles, suppléante de Benjamin Griveaux et qui doit rendre son tablier quand ce dernier fait son retour à l'Assemblée. Elise Fajgeles était elle aussi proche du Printemps républicain, elle est depuis chargée de mission à la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah), dirigée jusqu'à début janvier 2021 par le préfet Frédéric Potier, lui aussi défenseur d'une laïcité intransigeante et qui a milité en faveur de la résolution Maillard.

« Il y a une stratégie du lobby de cibler des personnalités un peu prometteuses : Aurore Bergé est une belle prise, elle croit à son avenir politique, elle est proche du Printemps républicain, dont elle retweette régulièrement les principaux porte-parole, elle vient de la droite comme Darmanin mais est bien introduite dans les arcanes de la Macronie, explique un de ses collègues parlementaires. De plus elle est assez populaire à l'Assemblée : pour la présidence du groupe il y a quelque mois, elle a obtenu 81 voix contre 97 pour Castaner » sur 279 députés inscrits au groupe. « La stratégie d'influence va tenter d'abord de repérer des talents en devenir, les pro-israéliens ont eu la main plus heureuse avec la tonique Aurore Bergé qu'avec le terne Sylvain Maillard. Même clivante, elle fait le job, et plait au public », complète un confrère journaliste.

« Sur Israël, c'est que de la banalité ce qu'elle raconte. Mais elle n'est plus sur la ligne traditionnelle de la France. Elle est un peu comme le nouvel ambassadeur de France à Tel-Aviv Éric Danon, "ailleurs" », note une de ses collègues parlementaires La République en marche (LREM), qui avait signé en juillet 2020 l'appel des 1080 parlementaires européens contre l'annexion, avec d'autres députés du parti majoritaire comme Anne Genetet, Joël Giraud, Caroline Janvier, Yannick Kerlogot, Jacques Maire, Jean-Baptiste Moreau (lui aussi proche du Printemps républicain) ou Gwendal Rouillard.

Aurore Bergé n'est pas seule à vouloir faire la synthèse entre le Printemps républicain et la défense d'Israël dans le camp de la droite. De grands élus comme Xavier Bertrand, président de la région Hauts-de-France, ou Valérie Pécresse, présidente de la région Île-de-France ont tous deux fait récemment allégeance au Printemps républicain, et l'éloge du « modèle israélien » en matière de sécurité. L'une comme l'autre envisage de se présenter à la présidentielle en 2022, et font d'ores et déjà campagne pour leur réélection en juin prochain. L'enjeu n'est donc pas mince. « Israël qui, depuis longtemps, combat le terrorisme c'est une démocratie ou une dictature ? », a questionné Xavier Bertrand sur CNews le 1er novembre 2020, tandis que Pécresse enchainait dans Le Figaro du 2 novembre : les Israéliens « ont développé, grâce à l'intelligence artificielle, des logiciels de repérage des comportements suspects. Sur ce point-là, ils sont très en avance. On peut apprendre d'Israël sur ces technologies de sécurité et de prévention des attentats ». Autant de déclarations dont le lobby fait son miel. Hervé Morin, le président de la région Normandie expliquait déjà il y a quatre ans qu'il fallait « "israéliser" notre sécurité ». C'est en bonne voie, par exemple à Nice, où des « formateurs » israéliens ont conseillé la police municipale de Christian Estrosi.

Et côté « gauche », une autre candidate potentielle à la présidence, Anne Hildago, elle aussi très pro-israélienne sans s'être jamais déclarée proche du Printemps républicain « a un côté républicain sincère, elle est très anti-communautariste sauf avec les juifs. Mais elle ne peut pas avoir un positionnement tranché pour une raison simple : elle gouverne avec une alliance de forces politiques différentes » dont le Parti communiste (PCF) et les Verts, explique l'un de ses adjoints. Cependant sa précédente majorité comptait deux élues cofondatrices du Printemps républicain, la maire du 20e arrondissement de Paris, Frédérique Calandra, et Catherine Vieu-Charrier, rare personnalité du PCF à se rallier à ce mouvement. Adjointe au maire chargée de la mémoire, l'élue a été à l'origine de la création d'une place de Jérusalem dans le 17e arrondissement. Elle a été inaugurée en juin 2019 en présence du maire de Jérusalem, Moshe Leon, un proche de Nétanyahou, ce qui causa un certain embarras chez ses camarades communistes, mais n'a pas dérangé Hidalgo. Mais si « beaucoup d'élus socialistes pouvaient se dire un moment plus ou moins proches du Printemps républicain sur la laïcité, ils ont très vite mal supporté l'obsession islamophobe et l'hystérisation du débat. Pour quelqu'un comme Emmanuel Grégoire, l'actuel premier adjoint de la maire, tout ça c'est too much », dit une adjointe Europe Écologie Les Verts (EELV). « Avec Frédérique Calandra, qui était à fond dans le Printemps républicain, ils ont fait des dégâts, ils ont radicalisé pas mal de gens, ajoute la communiste Raphaëlle Primet, conseillère de Paris et elle aussi élue du 20e arrondissement. Maintenant, je le les trouve moins virulents, moins présents ».

Le Printemps républicain se voyant un grand rôle à l'avenir, comment les choses infuseront-elles ? Déjà, aux prochaines élections régionales en Île-de-France, prévues en juin 2021, deux candidates proches des idées du Printemps républicain devraient s'affronter : la présidente sortante Valérie Pécresse et Audrey Pulvar, nouvelle adjointe d'Anne Hidalgo qui a mis l'accent sur la « laïcité » en présentant sa candidature le 26 janvier 2021. On souhaite bien du plaisir à Clémentine Autain, qui représentera la France insoumise (FI) et le PCF aux régionales.

Aurore Bergé se réserve pour la suite. Si un véritable tournant de la France se produit dans les prochains mois sur la question Israël-Palestine, c'est-à-dire un renoncement de plus, nul doute qu'elle saura le défendre, en loyal porte-étendard du lobby.


1NDLR. Cette résolution portant sur la définition de l'antisémitisme a finalement été adoptée à l'Assemblée nationale le 3 décembre 2019 par 154 voix pour, 72 contre et 42 abstentions.

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