06.05.2026 à 06:00
Sarah Ahnou
Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption. Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit (…)
- Lu, vu, entendu / Égypte, Travail, Cinéma
Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption.
Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit proposer par la direction d'occuper son poste. Ce mode de compensation amiable et cynique, qui met l'entreprise à l'abri d'éventuelles poursuites et assure la continuité des revenus à la famille endeuillée, c'est l'« entente ».
Mohamed Rashad, fils d'Alexandrie, a injecté beaucoup de lui dans cette histoire tirée de faits réels. Dans la relation entre les deux frères, il transpose la sienne à son père. Dans le quartier défavorisé de Naga, où évoluent les protagonistes, il voit celui de son enfance, dont il atténue la dureté à l'écran. « Ma mère m'interdisait de sortir, mon quartier était très dangereux, beaucoup plus que dans le film. J'ai passé mon enfance gavé de télévision, de cinéma égyptien et arabe », décrit-il dans un sourire, au cours de l'entretien qu'il accorde à Orient XXI. Quant à l'usine, à l'image comme dans sa vie, elle est bien plus qu'un décor : un personnage. Ogresque.
« Je ne veux pas aller à l'école, je veux travailler à l'usine ! », s'époumone le fougueux petit Maro, 12 ans, sous les coups de taloche du grand, qui finit par céder.
Le jeune garçon, qui d'abord parle peu et observe beaucoup, va se fondre dans les pas de cet aîné ombrageux, revenu de la « montagne », lieu dont on sait peu, si ce n'est que s'y font oublier ceux qui en ont besoin. Dans la cacophonie des émotions qui l'habitent, le cadet va projeter sur ce frère reparu l'image paternelle, et beaucoup d'attentes. Hossam aussi en nourrit : que Maro se forge un avenir.


En acceptant le marché proposé par le directeur de la manufacture, Hossam doit passer de la mauvaise réputation à la respectabilité d'un chargé de famille, et résister au pouvoir de l'assignation. De son côté, à mesure qu'il évolue dans l'usine, en charge de menues tâches de manœuvre au service des ouvriers, le petit Maro affûte son regard sur son nouveau milieu. Les vexations accumulées, le poids de la soumission vont nourrir en lui une révolte de même qu'un sentiment grandissant : venger son père.
Alors que Hossam le reprend après qu'il a tenu la dragée haute à un ouvrier, il finit par déverser sa colère, du haut de son enfance, sur ce grand frère qu'il voit diminuer à mesure que sa propre conscience sociale grandit.
Impitoyable usine, qui salit les mains et les âmes.
Filmées en plans rapprochés, les machines en action, ces monstres de métal et turbines hurlants, emplissent l'écran. Mohamed Rashad a voulu l'usine centrale ; les machines, omnipotentes. Il raconte que quand, enfant, il rendait visite à son père, repasseur industriel, sur son lieu de travail, les machines l'impressionnaient beaucoup et le terrifiaient. Il les craignait autant qu'il les admirait.
« Il fallait qu'on sente l'usine, qu'on sente les machines », enchaîne Étienne de Ricaud, à la tête de Caractères Productions, coproducteur français du film1, associé à l'écriture du scénario dans lequel, dès le départ, l'usine est traitée comme un personnage à part entière. Un travail pointu sur le son, opéré par le concepteur sonore Mohamed Salah, finit de lui donner corps. Avec ses bruits qui saturent l'espace et couvrent les voix, c'est le lieu où se mêlent le réel et la mythologie.

L'équipe a mis près d'une année pour repérer l'usine dans laquelle tourner le film. Elle devait être en activité, explique Étienne de Ricaud. La dangerosité des machines, dédiées à la production de feuilles métalliques, est réelle. L'inexpérience des acteurs qui les manipule, aussi. Lorsque Adham Chokry, qui incarne Hossam, se fait expliquer à l'écran le maniement d'une machine, c'est par un véritable ouvrier spécialisé. Quand celle-ci ne lui répond pas, la tension monte : la crainte de l'échec autant que celle de l'accident. Avec les scènes de travail tournées en condition réelle, le cinéaste offre une immersion dans le tissu industriel d'Alexandrie, aux colosses de fer estampillés « Made in USSR ».


Le spectateur frémit pour ces ouvriers sans équipement spécialisé. Nulle visière pour protéger ses yeux de l'avalanche d'étincelles qui jaillit d'une découpe, nul gant renforcé quand la lame de la scie circulaire frôle les doigts. Leur dextérité et la connaissance intime des mécanismes sont les seules protections des hommes au travail. Cet endroit, nécessaire à la vie, est tout autant un lieu de mort. « La machine est aussi celle, oppressive, du capitalisme », souffle Mohamed Rashad.
Dans Little Eagles (« Les petits aigles »), premier film documentaire sorti en 2016, Mohamed Rashad entreprenait une plongée dans le passé de son père mutique, pour analyser leurs rapports distants.
Dans L'Entente, le cinéaste continue d'analyser cette relation filiale, cette fois incarnée par des acteurs – non professionnels. Adham Chokry (Hossam) et Zeyad Islam (qui joue l'impétueux Maro) constituent une composante essentielle au cinéma direct que Mohamed Rashad revendique. Dans un scénario économe en dialogues, la gestuelle et l'expressivité d'Adham et Zyad composent un langage dans le registre brut de l'intuition et de l'émotion.
« C'est l'idée du film qui impose son genre, fiction ou documentaire, explique le cinéaste. Mais les deux sont en réalité poreux et se nourrissent l'un l'autre. » Lui se sent libre de puiser à leur source pour servir son histoire.
La nuit venue, Hossam grimpe au-dessus de la ville aux rais de lumière jaune entremêlés, sur le toit-terrasse d'un immeuble. L'un des quelques espaces de sociabilité, avec l'habitacle d'une voiture bonne pour la casse, où se retrouver entre amis, y faire tourner le joint. Ces moments suspendus, où les histoires s'échangent à voix basse pendant qu'au bas les hommes se fracassent, sont l'occasion de délivrer à l'écran des images rares.
Il y a un peu des frères Dardenne, l'une des influences de Mohamed Rashad, dans ce cinéma du réel. La subtilité de la trame psychologique dans laquelle évoluent les personnages est servie par une photographie aux teintes froides, comme recouverte d'un filtre de poussière lorsqu'elle épouse les paysages extérieurs. C'est au chef-opérateur Mahmoud Lotfi qu'est revenue la prouesse de donner corps à cette « image dure, sévère, qui permet d'être en accord avec le sujet », que voulait Mohamed Rashad. Quand la poussière des ruelles non goudronnées volette à l'écran au passage d'une voiture, l'image qui la porte en charrie presque l'odeur et le grain, et immerge le spectateur dans ses volutes.

Mahmoud Lotfi magnifie, pour L'Entente, une esthétique de l'épure. Parfait écrin pour accueillir la profondeur des relations qui se tissent et en souligner la douceur, sans atténuer le fracas du désordre intérieur et de l'injustice sociale, la complexité des relations intrafamiliales qui fait claquer les portes et voler les gifles, et la violence des rapports de classe dans le milieu ouvrier où Hossam « craint de n'être finalement qu'une pièce du rouage », explicite le cinéaste.
« Je ne veux pas que mes films soient distrayants. Je les veux en prise avec la réalité. Je veux qu'on la sente », affirme Mohamed Rashad. Ce choix radical a semé d'embûches la commercialisation du film et fait de L'Entente, dont la recherche de distributeur a pris cinq ans, un petit miracle de création, une pépite cinématographique. Et de Mohamed Rashad une figure émergente d'un cinéma égyptien que l'on aimerait moins confidentiel sur nos écrans.
1Avec Hala Lotfy, productrice égyptienne, via Hassala Films, et Kesmat El-Sayed, via Seera Films, société de production allemande.
06.05.2026 à 06:00
Jean Stern
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images. C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Bande de Gaza, Cinéma, Gaza 2023-2025
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images.
C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une terre de mort et de désespoir, se trouve à quelques pas du paisible village de Nir Oz. Ce fief un peu oublié des utopies israéliennes d'inventer un autre mode de vie est le théâtre de Collapse de la réalisatrice Anat Even, qui arrive en salles ce mercredi 6 mai. C'est aussi, après Holding Liat de Brandon Kramer, sorti en France en avril 2026, le deuxième film à lever le voile sur Nir Oz, un des kibboutzim qui borde Gaza et a été anéanti par les attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Ici, de nombreuses personnes sont mortes ou ont été enlevées, près d'une centaine, soit le quart des habitants.
Brandon Kramer exposait avec Holding Liat le combat d'une famille de Nir Oz pour récupérer ses otages à l'automne 2023, entre Washington et Tel-Aviv. Anat Even raconte avec Collapse, qu'on peut traduire par « effondrement », son retour après le 7 octobre 2023 dans ce kibboutz où elle a grandi. Elle tente d'y décrire la guerre et mène un dialogue tortueux avec Ariel Cypel, le producteur du film qui vit en France.
Collapse a été pour les deux amis le moyen d'éviter leur propre effondrement face à la guerre. « Je me demandais, par exemple, comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l'issue, et, surtout, que l'on ne voit pas. On l'entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible », explique la réalisatrice. En écho, Ariel Cypel pose la question qu'Anat Even ne règle pas : comment parler de Gaza sans images ? Et qu'on peut compléter par d'autres interrogations : comment montrer une guerre à distance, raconter un conflit dont on ne voit ni victimes ni bourreaux, puisque tous les visages des soldats israéliens sont floutés ? Ce floutage était, explique la réalisatrice, la condition pour pouvoir les filmer. Mais ce dispositif crée une distance qui confine à l'abstraction.
Il y a des images de Gaza pourtant dans le film, lointaines, brumeuses, en particulier celle du village de Khouzaa, juste en face de Nir Oz, à deux ou trois kilomètres. Entre les deux communes, des champs et une frontière n'empêchaient pas les gens de se parler, voire de s'entraider. Au fur et à mesure du film, on voit le village palestinien rétrécir puis disparaître sous l'intensité et la constance des bombardements israéliens. On approche de près ces gigantesques bulldozers blindés D9 partir en manœuvre de l'autre côté d'une ligne jaune tracée sous la pression des services de Trump qui n'a pour but que de préparer l'annexion du territoire palestinien, en attendant pire encore. Les D9, fierté monstrueuse de l'armée, y avancent pour achever de transformer cette zone autrefois habitée et cultivée en no man's land.
Cette disparition ne peut échapper à la réalisatrice, surtout quand le premier ministre Benyamin Nétanyahou et son épouse viennent enfin, plus de deux ans après le 7 octobre, visiter un kibboutz pratiquement abandonné, hormis les soldats israéliens qui s'en servent comme base. Le premier ministre acte de visu la disparition du bourg palestinien. Anat Even va littéralement tourner autour, livrant un paysage sinistré, avec un sens du cadre qui bouleverse le spectateur : tout est flou, et pourtant rien n'est caché. Les soldats qui exécutent des ordres absurdes, dont on ne comprend pas d'emblée la logique. Les habitants des kibboutzim qui n'ont pas réglé les comptes de leurs illusions, et n'ont plus que du chagrin à rabâcher. Des suprémacistes qui viennent sur place préparer de futures razzias coloniales et lancent des mots d'ordre qui font frémir. Mais la disparition reste dans les brumes, faute d'être montrée.
Dans le flou qui caractérise ce film, les sons finissent par accrocher. Le dialogue à distance entre la réalisatrice et Ariel Cypel, plein de reproches et de colère, quelques notes de musique composée par Eli Shargo, d'une intensité remarquable, le grondement incessant des bombardements, le roulement des engins blindés. Mais aussi le chant des oiseaux et les aboiements des chiens.
Dans cette région très agricole, les animaux sont nombreux et défient la guerre et les hommes. Dans une séquence étonnante, une experte va décrypter les chants des oiseaux. Dans une autre, on se confronte aux chiens errants, dont nul ne sait d'où ils viennent avec cette frontière hermétique ouverte par la guerre. Ont-ils fui Gaza et des maitres ou des maitresses palestiniennes tués, déplacées, ne pouvaient plus les nourrir ? Ont-ils été abandonnés aux portes de la guerre par des Israéliennes peu scrupuleuxses ? Peu importe, cette région est désormais la leur, et leurs langages ne cachent pas leurs inquiétudes. Ce ne sont pas des paroles, mais ils permettent de comprendre bien des choses, y compris les silences d'Anat Even. Les Israéliennes de gauche, venues du monde des kibboutz avec une part d'utopie certes discutable, mais ancrée dans une idéologie pacifiste, ont le cœur gros.
Dans Holding Liat de Brandon Kramer, qui a pour cadre le même kibboutz, on découvre au sein de la famille de Liat Beinin Atzili, qui a été retenue en otage à Gaza et y a perdu son mari, les fractures béantes sur le sionisme et l'avenir d'Israël. Anat Even semble ne plus y croire mais n'arrive pas à le dire. Elle ne cherche pas des excuses à Israël mais le flou la dépasse. Ariel Cypel s'emporte contre son amie, veut tout arrêter. Car il s'agit pour lui de répondre à une question simple. Comment rester citoyenne d'un pays qui ne ressemble plus aux rêves de vos parents, et encore moins aux vôtres ? Comment rompre avec une société dont plus aucune des règles ne convient à ce que vous êtes ?
Anat Even a de l'empathie pour ces gens qui l'ont vu grandir et sont morts le 7 octobre. Son témoignage est intéressant pour ce qu'il révèle des divergences de plus en plus en grandes entre Juifs d'Israël et la diaspora qu'incarne dans ce film Ariel Cypel. Anat Even lui dit que cette guerre « n'a aucun sens ». Hélas, tout prouve le contraire.
05.05.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat. Lundi 4 mai 2026 J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, France, Diplomatie, Témoignage , Colonialisme , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat.
Lundi 4 mai 2026
J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les Gazaouis.
J'ai souffert d'une douleur à l'œil dont on n'a pu identifier la cause. Même si j'ai réussi à trouver un ophtalmo, il n'avait pas les appareils nécessaires pour pouvoir effectuer l'examen. J'ai eu aussi une crise de goutte très douloureuse qui m'a cloué au lit pendant une bonne semaine. Cette affection peut paraître paradoxale dans un territoire soumis à la malnutrition, mais elle n'est pas seulement liée à une nourriture trop riche. Elle est aussi provoquée par la surconsommation de légumes secs comme les lentilles. Et les lentilles, pour moi comme pour les autres habitants de Gaza, c'est notre plat quotidien…
Pendant cette période d'inaction, j'ai passé le temps en regardant l'actualité sur mon téléphone portable, grâce aux quelques connexions qui fonctionnent encore. J'ai vu une vidéo qui m'a causé un choc dont je ne me remets toujours pas. J'ai entendu le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, citer le 9 avril devant le Sénat une formule connue de Golda Meir, première ministre israélienne de 1969 à 1974 : « Nous pouvons pardonner aux Arabes d'avoir tué nos enfants. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs enfants. » Pour le ministre des affaires étrangères, cette phrase absurde illustre « l'éthique humaniste et universaliste d'Israël » !
J'étais si choqué que j'ai bondi hors de mon lit, malgré la douleur. Je croyais avoir mal compris. J'ai cherché l'intégralité de la vidéo, je l'ai visionnée plusieurs fois pour vérifier si cette partie du discours n'avait pas été coupée de son contexte. J'ai eu les larmes aux yeux de désespoir quand j'ai compris que Barrot, appuyant chaque syllabe pour montrer sa conviction, opposait « l'humanisme » de Golda Meir à la récente loi israélienne imposant la peine de mort pour les seuls Palestiniens. Si on suit le ministre, les Israéliens n'ont pas le droit de pendre des gens, mais ils peuvent tuer des enfants. Parce qu'ils y sont obligés. J'ai dit à Sabah, ma femme : « Tu crois qu'en restant à Gaza, nous obligeons les Israéliens à tuer nos enfants ? » Elle m'a regardé avec des yeux ronds. Je lui ai expliqué ce qu'il en était, mais elle ne voulait toujours pas croire qu'un ministre français ait pu dire ça.
J'ai donc décidé d'envoyer une lettre ouverte à Jean-Noël Barrot.
Monsieur le ministre,
Vous êtes la voix de la France. Et nous, les Palestiniens, nous ne comprenons pas que la France nous insulte. Comprenez-vous même ce que signifiait cette citation ? Comprenez-vous qu'elle résume l'esprit colonial en quelques mots ?
Golda Meir disait à la face du monde que les véritables victimes des massacres commis depuis 1948 n'étaient pas les morts, y compris les enfants morts, mais ceux qui les avaient tués. Elle justifiait ainsi l'occupation et la colonisation. Selon elle, « les Arabes » – puisqu'elle niait l'existence d'un peuple palestinien – devaient accepter d'être colonisés, ainsi on n'aurait pas besoin de les tuer, ainsi que leurs enfants.
En exhumant ces mots vieux de plus de cinquante ans, vous justifiez l'occupation d'aujourd'hui. Elle ne cesse de s'étendre, en Cisjordanie, à Gaza et dans une partie du Liban et de la Syrie. Vous validez les massacres qui continuent sans relâche. Et vous nous dites que nous devons être des victimes gentilles, des animaux dociles, des moutons qu'on a le droit d'enfermer derrière des murs. Et si on bouge, il est normal de tuer nos enfants. Les tueurs représentent une humanité supérieure, à laquelle nous n'avons pas accès : ils sont capables de nous « pardonner d'avoir tué leurs enfants » et ils sont tristes d'avoir à tuer les nôtres.
À ma connaissance, le président de la République n'a pas réagi à vos propos, ce qui vaut validation. Apparemment, pour le chef de l'État, toute parole en soutien d'Israël est autorisée, même la plus extrême. Quel contraste avec la réaction d'un ancien président français aux propos de son premier ministre, qui étaient loin d'atteindre le degré d'absurdité des vôtres. En 1999, je m'en souviens très bien, Jacques Chirac avait sévèrement recadré son premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin, qui lors d'une visite en Israël et en Palestine, avait traité le Hezbollah de « terroriste », s'opposant ainsi frontalement à un accord auquel la France participait1. Le lendemain, à l'université de Birzeit à Ramallah, Jospin avait dû s'enfuir piteusement sous le caillassage des étudiants. Dès son retour à Paris, il s'était vu sommé d'appeler le président avant le lendemain matin, pour se faire passer un savon.
Jacques Chirac n'avait pas supporté cette scène humiliante pour la diplomatie française. Aujourd'hui, Emmanuel Macron ne s'émeut pas que vous tourniez celle-ci publiquement en ridicule, en reprenant les slogans les plus éculés de la propagande sioniste. Mais votre prestation devant le Sénat n'était pas seulement risible. Vous avez normalisé le narratif israélien, qui prétend que son armée ne fait que se « défendre » en agressant la Palestine, le Liban, la Syrie et l'Iran. Les victimes, disent les Israéliens, c'est nous. Tout le monde veut nous tuer, donc nous avons le droit de tuer tout le monde en Cisjordanie, à Gaza et partout ailleurs. Enfants compris.
Puisque vous êtes amateur de citations de Golda Meir, vous connaissez certainement la suite de la phrase dont vous vous êtes fait l'écho : « Nous n'aurons pas la paix avec les Arabes, nous l'aurons que lorsqu'ils aimeront leurs enfants plus qu'ils ne nous détestent. »
Je vais vous faire une révélation : nous aimons nos enfants. Nous protégeons nos enfants avec nos mains nues, nous avons peur pour nos enfants, mais l'occupation les prive même de ce qui devrait être le plus simple et élémentaire : une enfance normale. Vous n'avez pas vu ce qu'il s'est passé pendant le génocide à Gaza ? Combien d'enfants sont morts déchiquetés par les bombes, enfouis dans les bombardements de maisons qui abritaient des familles entières, souvent uniquement des femmes et des enfants ? Savez-vous que depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d'octobre 2025 plus de cent enfants ont été tués par Israël dans la bande de Gaza ? Vous pensez que nous, les Palestiniens, nous avons « obligé » l'armée israélienne à les assassiner ? Vous pensez que les colons qui, en 2015, ont brûlé vif avec ses parents le petit Ali Dawabcheh – un bébé de 18 mois – à Douma, en Cisjordanie, ont été « obligés » d'incendier leur maison ? Vous pensez que les Palestiniens ont « obligé » l'armée israélienne à cribler de balles à Gaza en janvier 2024 la petite Hind Rajab, 6 ans, qui avait appelé à l'aide pendant trois heures, coincée dans une voiture au milieu des cadavres de sa famille ? Vous pensez que le 21 avril 2026, les habitants d'Al-Moughaïr, en Cisjordanie ont « obligé » un réserviste de l'armée israélienne à abattre d'une balle dans la tête Hamdi Al-Nassan, 14 ans, devant son école ? Savez-vous qu'il y a 350 mineurs dans les prisons israéliennes, selon les organisations de défense des prisonniers ?
Nos enfants ne trouvent pas à manger parce qu'il y a un blocus à Gaza. Nos enfants sont nés dans des tentes parce que les Israéliens nous ont déplacés plusieurs fois, et détruit nos maisons. Nos enfants naissent et grandissent dans la souffrance. Ils doivent souvent passer des barrages humiliants pour aller à l'école. Ils n'ont pas d'avenir parce qu'en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, il leur sera interdit de construire une maison. Et à Gaza, il n'y en a plus, des maisons. En Cisjordanie, les enfants sont tabassés et parfois assassinés par des milices de colons fanatiques protégées par l'armée. Nos enfants sont des fleurs. Des fleurs fragiles qui poussent dans une terre arrosée de larmes et de souvenirs. On essaye de les protéger comme on peut, à mains nues face aux chars, aux avions de chasse, aux bombes, aux drones, aux snipers et aux colons armés jusqu'aux dents. C'est l'occupation qui arrache nos fleurs une par une pour s'approprier tout le jardin.
Monsieur le ministre,
Nous ne pouvons pas protéger nos enfants. Les Israéliens les tuent. Pas parce qu'on les y oblige, comme votre absence totale de réflexion vous le fait croire. Mais parce qu'ils savent que ces enfants, s'ils les laissent grandir, deviendront des défenseurs de la Palestine. Renseignez-vous sur le nombre de mineurs tués par Israël depuis 1948 jusqu'à nos jours, en Palestine, au Liban. Et comprenez enfin que ces meurtres découlent d'une vision coloniale. Trois semaines plus tard, je suis encore effondré par vos paroles. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment vous avez pu entraîner la diplomatie française dans ce désastre. Pour nous, Palestiniens, la France était une représentante éminente du respect du droit international et des valeurs humaines. C'est ce que j'ai appris quand j'étudiais en France : la vie humaine est centrale. Apparemment, tout cela, c'est fini. À Gaza, beaucoup de gens sont au courant. Votre vidéo circule sur les réseaux sociaux. Mes amis, qui savent que je connais bien la France, au point de me voir parfois comme le représentant de votre pays à Gaza, ne cessent de me demander : « Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Comment la France peut-elle dire des choses pareilles ? »
Vous, Monsieur le ministre, comme le monde entier d'ailleurs, vous pouvez savoir ce qu'il se passe en Palestine. Les images circulent en boucle sur les réseaux sociaux. Chacun peut voir la colonisation de ses propres yeux, mais apparemment, il y a des gens qui n'ont pas les yeux propres. Chacun peut entendre de ses propres oreilles les appels à l'annexion des dirigeants israéliens, mais apparemment il y a des gens qui n'ont pas les oreilles propres.
Monsieur le ministre, vous pouvez encore, dans votre pays, écouter les témoignages des Français qui se sont défendus pendant la dernière guerre. Et qui n'ont obligé personne à tuer des enfants français. Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu'est une occupation. C'est la pire des choses. L'occupation n'a pas besoin de justification, n'a pas besoin de prétexte. L'occupation, ça veut dire les massacres, les crimes, les tueries, et tuer les enfants avant les adultes pour empêcher l'avenir.
Je ne sais pas si vous avez des enfants. J'ai deux fils. J'essaie de les protéger contre les massacres israéliens depuis leur premier jour. Ils ont de la chance, ils sont parmi les survivants de ce génocide. Ils sont toujours vivants, mais on ne sait jamais.
L'occupation engendre la résistance. La résistance militaire est légitime. Vous le savez bien, et vous l'avez démontré récemment. Quand je vous ai entendu, le 20 avril, annoncer l'appui de la France à un tribunal international, j'ai cru un instant que vous parliez de Gaza. Ce tribunal, disiez-vous, devrait juger « les massacres, les déportations d'enfants, les attaques sur les civils, le meurtre de journalistes et tous les crimes de guerre, mais aussi la planification et la mise en œuvre de cette guerre d'agression coloniale, injustifiable et injustifiée ». Ah non, vous parliez de la Russie.
Votre humanité a une couleur, le blanc, et une géographie, l'Europe.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
1NDLR. « L'arrangement » d'avril 1996 avait été conclu entre Israël et le Liban pour mettre un terme à l'offensive israélienne « Raisins de la colère », au cours de laquelle un bombardement israélien sur une base de l'ONU avait tué 118 civils. Négocié par les États-Unis et la France, l'accord précisait que les deux parties s'abstiendraient de viser des civils, autorisant de facto le Hezbollah à frapper des cibles militaires, ce que certains politiques ont qualifié de « terrorisme ». Un comité de surveillance avait été établi, constitué de la France, des États-Unis, de la Syrie ainsi que d'Israël et du Liban.