13.03.2026 à 06:00
Sophie Boutière-Damahi
En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés. « Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de (…)
- Magazine / France, Partis politiques, Élections locales, Laïcité, Socialisme, Gaza 2023-2025
En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés.
« Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de Montpellier, dans une tribune ainsi titrée publiée dans Marianne en juillet 2025. Réunissant quatorze signataires dans les rangs du Parti socialiste (PS), parmi lesquels la présidente de la Région Occitanie Carole Delga et le député Jérôme Guedj, cette tribune est symptomatique des petites manœuvres qui font les grands clivages, particulièrement dans un contexte de campagne électorale. Au centre de son viseur, la création d'un organe institutionnel interne au parti, un « secrétariat national à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'islamophobie », dont le dernier élément de l'intitulé mérite, d'après les signataires, dénonciation.
« Ce terme d'islamophobie, nous l'avons […] collectivement refusé, débattu, et écarté » car il est « ambigu, politisé, et souvent détourné pour remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte républicain », est-il déclaré dans le texte. Une affirmation dans la ligne du Printemps républicain, qui entend lutter de façon égale contre l'extrême droite et l'islamisme, comme s'il s'agissait de deux forces politiques identiquement représentées au niveau national.
En mobilisant une vision restrictive de la laïcité au risque de légitimer un discours islamophobe et en maintenant son soutien à l'État d'Israël jusqu'à l'intenable, la mairie socialiste de la commune la plus grande et la plus peuplée de l'Hérault n'en finit pas de rester la même. C'est une position inscrite dans l'histoire postcoloniale, qui n'est pas sans répercussions locales.
Dans la capitale de l'Hérault comme ailleurs en France, les mobilisations en soutien à la Palestine depuis octobre 2023 sont l'objet de restrictions, voire d'obstructions, par les autorités préfectorales, parfois relayées ou justifiées par des responsables politiques locaux, au motif de risques de trouble à l'ordre public.
L'un des acteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine, la section Hérault de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui organise un rassemblement hebdomadaire place de la Comédie en soutien au peuple palestinien, en a fait les frais. En avril 2025, Michaël Delafosse porte plainte contre BDS-34 pour « injures publiques, outrance et diffamation » en raison d'une banderole sur laquelle on pouvait lire « Israël = génocide, Delafosse complice », avec les « s » d'Israël et du nom du maire stylisés de manière à rappeler le symbole nazi. Le 9 février 2026, José-Luis Moraguès, président de BDS-Hérault, relaxé en première instance, est condamné en appel pour diffamation contre le sénateur PS Hussein Bourgi, Carole Delga et le président du conseil départemental Kléber Mesquida au sujet d'une banderole similaire y associant leur nom.
Mais à Montpellier, l'univocité politique du maire Michaël Delafosse sur la question palestinienne est ancienne. Les refus de salle municipale visant à abriter une conférence sur la question palestinienne sont légion. En septembre 2023, l'Union juive française pour la paix (UJFP) et une trentaine d'organisations locales avaient dénoncé le refus de la mairie de mettre une salle municipale à la disposition d'un collectif d'associations organisateur, dont l'Association France-Palestine de l'Hérault, pour une conférence‑débat sur les violations des droits humains par Israël.
L'Hôtel de ville est le siège d'un soutien affiché à la politique d'Israël depuis Georges Frêche, maire PS de 1977 à 2004. Figure forte et controversée de la politique locale, il fut l'un des premiers membres du Parti socialiste lors de sa fondation en 1969, après avoir appartenu à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).
En 1962, les rapatriés d'Algérie sont plus de 65 000 à s'installer dans le département, dont une grande partie à Montpellier même. Une fois élu à la tête de la ville, Georges Frêche séduit nombre d'entre eux tentés par un discours encore habité des rancunes du règlement de la guerre. Comme à Marseille, ce dernier sert une idéologie arabophobe et antimusulmane, alors que des épisodes de violence raciste à l'égard des travailleurs immigrés, allant jusqu'au meurtre de ressortissants algériens, se multiplient dans le sud de la France dans les années 19701.
Ce discours légitime alors les actions de l'État d'Israël, notamment dans la foulée de la guerre israélo-arabe de 1973 qui provoque une montée du racisme antiarabe en France. Certains élus socialistes, comme le maire de Marseille Gaston Defferre, accompagnent un mouvement de soutien à Israël. Le maire montpelliérain Georges Frêche s'en fait un fervent défenseur, et le restera jusqu'au terme de son dernier mandat. Il ira jusqu'à qualifier Montpellier de « poste avancé de Tsahal » lors de l'ouverture du festival Montpellier Danse en 2006, en référence à la participation d'artistes israéliens.
En janvier 2007 les propos racistes de Georges Frêche, coutumier des dérapages – contre les musulmans, contre les harkis –, lui coûtent son exclusion du Parti socialiste. Cette fois, il visait la proportion de joueurs noirs dans l'équipe de France de football. L'édile est alors encore président du conseil régional de Languedoc-Roussillon, président de la communauté d'agglomération de Montpellier et membre du conseil municipal de Montpellier.
C'est l'héritage avec lequel Michaël Delafosse doit composer. Sans rompre avec les positions pro-israéliennes de son plus mémorable prédécesseur, l'édile se tient aujourd'hui à distance du mouvement en solidarité avec la Palestine et reste silencieux sur le génocide à Gaza. Une position devenue inaudible pour une partie de l'opinion publique.
La scission idéologique au sein de la gauche locale s'est cristallisée dans la stratégie électorale déployée par la majorité municipale lors des législatives en 2022. Michaël Delafosse avait alors tourné le dos à l'union de la gauche. En refusant de s'associer à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) conclue entre La France insoumise, Europe Écologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste, il semait les germes de la division.
Dans la foulée de son élection en 2020, Michaël Delafosse met en place une obligation, inédite en France, faite aux associations de signer une charte de la laïcité. Celle-ci conditionne le versement des subventions municipales. Cette mesure suscite une importante controverse. Le président de la section montpelliéraine de la Ligue des droits de l'homme, Christian Payard, s'étonne de la pertinence de ce texte : « La loi de 1905 [concernant la séparation des Églises et de l'État, fondatrice de la laïcité] suffit amplement. C'est quand même un chantage à l'argent et ça, c'est inadmissible […] On sent une volonté de cibler la population musulmane d'une manière générale. On n'est plus du tout dans la laïcité. »
Sur les 776 associations subventionnées par la ville recensées à Montpellier, environ 470 ont signé la charte de la laïcité lors de sa mise en place, les autres s'y refusant ou n'en ayant pas fait la demande. Certaines organisations, comme la section locale de la Ligue des droits de l'homme, ont ainsi renoncé à leur subvention annuelle pour protester contre le dispositif.
Un épisode qui a durablement marqué la politique locale, en témoignait encore, le 15 février, le discours de la tête de liste La France insoumise (LFI) et députée Nathalie Oziol lors d'un meeting : « Nous voulons en finir avec le dévoiement et l'instrumentalisation de la laïcité. Nous supprimerons la charte de la laïcité. »
Delafosse a compté parmi les responsables socialistes soutenant l'interdiction de l'abaya à l'école décidée par le gouvernement d'Élisabeth Borne et le ministre de l'éducation Gabriel Attal. Une position cohérente de l'édile montpelliérain : tout au long de sa campagne pour les municipales en 2020, il avait affirmé qu'en tant que maire il veillerait à ce qu'« il n'y [ait] pas de burkini dans les piscines municipales ». En tête de la liste d'union de la gauche (Parti radical de gauche, PS, PCF), Delafosse s'était également opposé à la présence de Samira Yakhlef (PCF) au motif qu'elle portait le voile. Il l'a exprimé si fortement que la candidate s'est retirée de la liste, ce qui suscitera des tensions au sein du front de gauche local, plusieurs candidats communistes lui emboîtant le pas en signe de protestation.
À quelques mois des élections municipales, les divisions au sein de la gauche locale se précisent face aux positions du maire. Marqueur symbolique des liens entre la capitale de l'Hérault et Israël, le jumelage entre Montpellier et la ville israélienne de Tibériade depuis 1983 est remis en question, notamment par LFI et les Écologistes. Élue municipale d'opposition du mouvement citoyen Nous sommes Montpellier, Alenka Doulain est une figure du groupe Montpellier Union populaire écologique et sociale (MUPES), un rassemblement de forces de gauche et écologistes critiques de la majorité socialiste. En juin 2025, Doulain porte au conseil municipal une demande de suspension du jumelage, jugeant le lien « politiquement et moralement intenable » dans le contexte de la guerre génocidaire menée par Israël sur la bande de Gaza. Mais la proposition se heurte à l'opposition de la majorité municipale.
Des divisions sont aussi de plus en plus observées chez Les Écologistes, dont le groupe faisait encore partie de la majorité municipale jusqu'à la rupture en 2024. Les Verts dénoncent alors un manque d'écoute de la majorité et de volontarisme politique sur la question écologique. Leurs prises de position sur la politique internationale continueront de les distinguer du camp socialiste.
Le 22 septembre 2025, à l'occasion de la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le député écologiste de l'Hérault Jean-Louis Roumégas et le collectif « Printemps montpelliérain »2 qu'il dirige décident de hisser le drapeau palestinien sur la place de l'Hôtel de Ville en dépit de l'opposition du maire. « Face à ce coup d'éclat sur le parvis de la mairie, Michaël Delafosse et sa majorité apparaissent en retrait. Leur refus de hisser le drapeau palestinien illustre une ligne jugée plus clientéliste que courageuse. » C'est en ces termes que Les Écologistes montpelliérains commentent l'événement dans leur communiqué. Lancés dans la campagne municipale, les Écologistes sont par ailleurs en proie à leurs propres divisions internes : Julia Mignacca, ancienne présidente du conseil fédéral, vient en effet de quitter ses rangs pour rejoindre la liste de La France insoumise.
Alors que la gauche locale a maille à partir avec la question palestinienne et l'ancrage de la municipalité socialiste dans une conception excluante de la laïcité, reste à voir quelle part du terrain idéologique le Parti socialiste parviendra à conserver localement à l'avenir. Pendant ce temps, La France insoumise, qui s'affirme comme la principale force politique mobilisée contre l'islamophobie et pour le soutien de la cause palestinienne, continue de sérieusement menacer l'assise électorale que Michaël Delafosse avait réussi à s'assurer avant d'entamer son premier mandat. Face à lui, la liste « Faire mieux pour Montpellier » menée par Nathalie Oziol, qui a siphonné une partie des militants écologistes du « Printemps montpelliérain », apparaît comme la principale concurrente.
12.03.2026 à 07:30
Fatiha Dazi-Héni
La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité. La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une (…)
- Magazine / Iran, Israël, Émirats arabes unis (EAU), Oman, Koweït, Qatar, Militarisation, Golfe Arabo-Persique , Guerre d'Irak, Conseil de coopération du Golfe (CCG), Arabie saoudite, États-Unis, Guerre Irak-Iran, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
La stratégie des monarchies du Golfe de lier leur sécurité à la protection occidentale, en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires étatsuniennes, se retourne contre elles à l'aune de l'offensive contre l'Iran. Elle les place en première ligne d'une guerre qu'elles ont tout fait pour éviter. Dans ce contexte, elles pourraient être contraintes de repenser leur modèle de sécurité.
La guerre israélo-étatsunienne engagée contre l'Iran le 28 février 2026 n'a pas constitué une réelle surprise pour les monarchies du Golfe compte tenu de l'armada étatsunienne mobilisée dans la région. Cependant, en dépit des moyens diplomatiques déployés pour l'éviter, les monarchies du Conseil de Coopération du Golfe (CCG), notamment l'Arabie saoudite, Oman et le Qatar, dressent le constat amer de ne pas être entendues par leur allié étatsunien. Cette situation nourrit d'autant plus leur inquiétude qu'elles redoutent désormais de devoir gérer seules, et sur le long terme, les conséquences chaotiques d'un conflit qu'elles subissent. Cette offensive militaire massive a surtout été voulue par Israël, entrainant dans son sillage une administration Trump devenue coutumière d'un double jeu : engager des négociations tout en privilégiant in fine l'option militaire. Ce schéma s'était déjà manifesté lors de la « guerre des douze jours » en juin 2025 et il se répète aujourd'hui.
Cette troisième guerre du Golfe se distingue des deux précédentes. La première a opposé entre 1980 et 1988 l'Irak de Saddam Hussein à l'Iran de l'ayatollah Rouhollah Khomeiny. La seconde a débuté à la suite de l'invasion par l'Irak du Koweït, le 2 août 1990, et s'est terminée entre le 17 janvier et le 27 février 1991 (date de la libération du territoire koweïtien). Cette troisième guerre embrase l'ensemble de la région : de l'Iran à l'Irak et la Jordanie, tout en plaçant au cœur de la confrontation la péninsule arabique – à l'exception notable du Yémen – où les Houthis demeurent pour l'instant en embuscade. Le Proche-Orient est également directement impliqué, avec Israël et le Liban, ce dernier étant de nouveau plongé dans la guerre à la suite des tirs de missiles du Hezbollah visant à venger l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei.
Ce nouveau conflit s'inscrit davantage dans le sillage de la guerre d'Irak déclenchée le 20 mars 2003 par l'administration de George W. Bush, une intervention menée unilatéralement en dehors du cadre légal onusien, à l'image du conflit actuel. Toutefois, les répercussions de cette nouvelle guerre pourraient s'avérer plus profondes, notamment en ce qui concerne la redéfinition de l'architecture de sécurité régionale. Tout indique que l'équilibre stratégique du Golfe et, plus largement, du Proche-Orient, pourrait en sortir profondément transformé.
Les premiers bombardements massifs israélo-étatsuniens en Iran sont intervenus alors même que des négociations se tenaient par le biais de la médiation omanaise. Une percée diplomatique sous l'égide d'Oman était même à portée de main. Un compromis se dessinait autour d'une solution à la question nucléaire iranienne, reposant sur le transfert de l'uranium enrichi vers un pays tiers et sur un plafonnement de son enrichissement à 2 %, contre 3,67 % dans l'accord signé en 2015.
Dans ce contexte, les justifications avancées par le président Donald Trump pour expliquer l'entrée en guerre contre la République islamique ont contribué à accentuer la confusion entourant les objectifs visés. Initialement, l'argument du changement de régime a été évoqué, comme en témoignent les premiers coups menés sous impulsion israélienne. Ceux-ci ont conduit à la décapitation d'une partie du régime iranien, dont son guide suprême, l'ayatollah Ali Khamenei. Une quarantaine de hauts dignitaires militaires et politiques ont également été tués, parmi lesquels le commandant des Gardiens de la Révolution, le chef d'état-major et le ministre de la défense.
Par la suite, Donald Trump est revenu sur cet objectif, affirmant que l'intervention visait plutôt à démanteler le programme balistique iranien et à prévenir une menace nucléaire imminente démentie par l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA). Dans un troisième temps, dans le sillage du premier ministre israélien, le président Trump a évoqué la possibilité d'encourager une offensive terrestre menée par la communauté kurde iranienne réfugiée dans le Kurdistan irakien. Une hypothèse largement jugée irréaliste par les experts militaires, tant en raison des contraintes opérationnelles que de l'incertitude quant à la volonté des Kurdes – ou d'autres minorités iraniennes telles que les Baloutches, les Azéris ou les Arabes du Khouzistan – de s'engager dans une telle aventure.
La stratégie israélienne s'inscrit dans une logique consistant à fragmenter le pays et à affaiblir au maximum l'appareil sécuritaire iranien dans la veine de sa stratégie globale de fragmentation de la région afin de semer le chaos pour mieux imposer sa suprématie militaire.
L'absence de cap stratégique de l'administration Trump suscite une profonde inquiétude parmi les dirigeants du Golfe. Celle-ci s'exprime souvent de manière indirecte, par l'intermédiaire de figures académiques ou d'acteurs influents du monde des affaires. Aux Émirats arabes unis, la lettre ouverte adressée au président Trump par l'homme d'affaires Khalaf Ahmad Al Habtour1, publiée le 5 mars, en constitue une illustration frappante. Dans ce texte, il interroge Washington sur les raisons qui ont conduit à transformer la région en champ de bataille alors même que les États du Golfe avaient mis en garde contre les conséquences chaotiques qu'entrainerait une telle guerre.
Face à l'offensive, l'Iran a rapidement riposté par une série de représailles d'une très forte intensité visant les installations militaires étatsuniennes dans toute la région. Des frappes ont touché des bases situées en Jordanie, en Irak et surtout dans les monarchies membres du Conseil de coopération du Golfe. Les dispositifs de commandement de la Ve flotte étatsunienne stationnée à Manama, au Bahreïn, ont subi des dégâts significatifs. Au Qatar, deux systèmes radar avancés ont été détruits sur la base d'Al-Udeid, qui abrite le commandement central étatsunien pour la région (US CENTCOM). Ces radars jouent un rôle essentiel dans la détection des tirs de missiles et dans l'alerte des systèmes de défense antimissile, notamment les batteries THAAD et Patriot. Les bases installées au Koweït, où l'armée étatsunienne dispose de stocks de matériels prépositionnés à Camp Arfijan qui accueille la composante du commandement Terre du CENTCOM et la base aérienne d'Ali Salem, ont subi de sérieux dommages. Enfin, la base aérienne d'Al-Dhafra à Abou Dhabi a été ciblée ainsi que plusieurs installations étatsuniennes au Kurdistan irakien et en Jordanie, de même que la base Prince Sultan à Al-Kharj, située à la périphérie de Riyad.
Les monarchies du Golfe savaient qu'elles seraient en première ligne en cas de confrontation directe entre l'Iran, les États-Unis et Israël. Les autorités iraniennes les avaient d'ailleurs averties à plusieurs reprises – en dépit de la détente observée depuis que Riyad a renoué ses relations diplomatiques avec Téhéran sous les auspices de Pékin, le 10 mars 2023 – que les nombreuses bases militaires étatsuniennes stationnées sur leur territoire constitueraient des cibles prioritaires en cas d'attaque contre la République islamique.
Toutefois, l'ampleur des frappes iraniennes a provoqué une véritable sidération au sein des populations comme des dirigeants de la région. Les attaques ne se sont pas limitées aux installations militaires, mais ont également visé des infrastructures civiles, notamment aux Émirats arabes unis, qui concentrent de loin le plus grand nombre de frappes. Plusieurs sites emblématiques ont été touchés : des hôtels de luxe, des infrastructures routières et aéroportuaires – notamment l'aéroport international de Dubaï (DXB) et Al Maktoum International Airport – ainsi que des installations portuaires stratégiques. Parmi celles-ci figurent le port de Djebel Ali à Dubaï, l'un des plus importants ports en eaux profondes de la région, Port Zayed, situé non loin de la base interarmées française, et le port Khalifa à Abou Dhabi.
La fédération des EAU est la première cible en termes d'attaques de drones et de missiles balistiques iraniens selon le compte X du chercheur yéménite Ibrahim Jalal qui publie régulièrement le décompte des attaques de l'Iran sur les monarchies du Golfe.
Le 7 mars, le président iranien Massoud Pezeshkian s'est excusé dans un discours diffusé sur la télévision d'État auprès des pays voisins pour les frappes les ayant visés depuis le début de la guerre : « Je m'excuse (…) auprès des pays voisins qui ont été attaqués par l'Iran ». Il a affirmé que l'Iran ne visait ses voisins que quand il avait d'abord été attaqué depuis ces mêmes pays. Cette déclaration n'a pourtant pas empêché le Corps des gardiens de la révolution de poursuivre les frappes, ce qui peut dénoter un excès de zèle de certains gardiens plus radicaux que la direction politique transitoire. Néanmoins, les dirigeants du Golfe ne sont pas dupes de ce double discours, qu'ils qualifient de « diplomatie du sourire » lorsque l'Iran s'engage dans des négociations, et d'interventionniste lorsqu'il s'agit d'activer ses supplétifs régionaux.
La mort du Guide, tué lors des frappes israéliennes dans les premières heures du conflit, a convaincu les autorités iraniennes de venger son « martyr ». Dans cette logique, la République islamique a choisi de concentrer une part importante de ses représailles sur les Émirats arabes unis, avant même Israël.
Pour Téhéran, Abou Dhabi paie le prix de son choix stratégique d'avoir misé sur un rapprochement sécuritaire avec Israël, amorcé dès la signature des accords d'Abraham le 15 septembre 2020. Le rapprochement s'est même intensifié après les attaques du 7 octobre 2023 et la guerre régionale menée par le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou sur plusieurs fronts – Gaza, Cisjordanie, Liban, Syrie, Iran et Yémen. Dans ce contexte, Abou Dhabi a développé une coopération étroite avec Tel-Aviv dans les domaines de la sécurité, du renseignement et du cyber, notamment autour des technologies de pointe. Cette relation s'est également étendue aux secteurs économiques, culturels et touristiques.
Malgré la guerre dévastatrice menée par Israël à Gaza, les échanges commerciaux entre les Émirats arabes unis et Israël ont même continué à croître au cours de l'année 2024. La stratégie iranienne consiste désormais à frapper directement le modèle économique émirati, pilier central de son soft power et de son attractivité internationale. De nombreuses vidéos diffusées sur les réseaux sociaux montrent ainsi des explosions à proximité de sites touristiques emblématiques de Dubaï, ainsi que des bombes visant des infrastructures plus stratégiques.
Au-delà des dégâts économiques déjà significatifs, ces attaques pourraient avoir des conséquences durables sur l'image internationale et sur la conduite politique de la fédération. L'amertume des dirigeants émiratis est d'autant plus vive qu'ils reprochent à l'administration Trump son absence de stratégie claire dans la conduite de la guerre. Mais leur frustration vise également leur partenaire israélien qui a fait circuler depuis le site du journal israélien Yediot Aharonot (Ynet) une fausse information attribuant aux Émirats arabes unis une frappe contre une usine de dessalement en Iran. Une information immédiatement démentie le 8 mars sur X par Ali Al-Nuaïmî, président de la Commission de la défense, de l'intérieur et des affaires étrangères du Conseil national fédéral des EAU.
La fédération des EAU se retrouve ainsi piégée dans l'engrenage d'une guerre subie. Ses alliés étatsunien et israélien n'hésitant pas à compromettre ses efforts de désescalade notamment en laissant circuler des informations suggérant une implication directe des monarchies du Golfe dans des attaques contre des installations stratégiques iraniennes.
Parallèlement, certaines voix à Washington tentent d'encourager ces États à rejoindre plus directement l'offensive israélo-étatsunienne comme l'évoquent les déclarations du sénateur républicain Lindsay Graham sur son compte X2. Ce fervent partisan d'une guerre contre l'Iran a ainsi évoqué la possibilité d'accords de défense renforcés avec les monarchies du Golfe. Ces initiatives produisent toutefois l'effet inverse de celui recherché. Elles renforcent la détermination des dirigeants du Golfe à ne pas être entrainés dans une confrontation directe avec Téhéran. L'Arabie saoudite, en particulier, s'efforce de maintenir ouverts les canaux de communication avec la République islamique.
Les conséquences économiques du conflit se font déjà lourdement sentir pour les monarchies du Golfe. Les bombardements ont endommagé plusieurs hubs logistiques majeurs, notamment les infrastructures portuaires et aéroportuaires d'Abou Dhabi et de Dubaï, ainsi que certaines installations énergétiques stratégiques. La raffinerie de Ras Laffan au Qatar, qui représente à elle seule près de 20 % de la production mondiale de gaz naturel liquéfié (GNL), figure parmi les installations affectées. À cela s'ajoute le blocage partiel du détroit d'Ormuz dans la zone contrôlée par l'Iran, perturbant gravement les flux énergétiques et commerciaux.
Les effets de la guerre dépassent cependant le cadre régional. L'économie mondiale est elle aussi largement impactée. Le prix du baril de pétrole s'est envolé à 115 dollars (99 euros), contre environ 60 dollars (51 euros) quelques jours avant le déclenchement des hostilités. Parallèlement, l'arrêt des exportations de GNL qatari et les perturbations dans l'acheminement de certaines matières critiques – notamment l'aluminium – accentuent les tensions sur les marchés internationaux.
La guerre exerce une pression croissante sur les finances des monarchies du Golfe, au point de pousser certains gouvernements à réexaminer leurs engagements financiers internationaux. Cette évolution pourrait avoir des implications bien au-delà de la région. Les monarchies du Golfe contrôlent certains des fonds souverains les plus puissants au monde et figurent parmi les principaux investisseurs internationaux. Selon un article du Financial times publié le 5 mars, les trois plus importantes économies du Golfe – l'Arabie saoudite, les EAU et le Qatar – ont déjà engagé des discussions sur les contraintes budgétaires que ce conflit fait peser sur leurs équilibres financiers3.
De son côté, Téhéran semble déterminé à prolonger le conflit afin de fragiliser l'administration Trump, dont une partie de la base électorale demeure opposée à cette guerre. Cette dynamique explique la multiplication de déclarations triomphalistes à Washington, alors même que l'administration étatsunienne peine à masquer son embarras face à la posture strictement défensive des États du Golfe. Ces derniers s'efforcent d'éviter toute implication directe dans l'escalade militaire aux côtés d'Israël et des États-Unis, continuant à refuser à Washington l'utilisation de bases situées sur leur territoire pour des opérations offensives. Ce refus est également motivé par le fait que Washington rappelle son personnel dans les ambassades du Golfe et achemine l'essentiel de son aide à la protection d'Israël.
En outre, certaines cibles étatsuniennes soulèvent de fortes inquiétudes dans la région. Le ciblage d'une raffinerie de pétrole à Téhéran – qui a plongé une partie de la capitale dans l'obscurité – ainsi que celui d'une usine de dessalement marque une escalade très dangereuse. Jusqu'à présent, l'Iran avait évité de frapper ce type d'infrastructures vitales. Or, les pays du CCG possèdent environ 400 installations de dessalement et concentrent près de 60 % des capacités mondiales dans ce domaine. Leur dépendance à ces infrastructures est massive : l'eau potable provient du dessalement à hauteur de 90 % aux Émirats arabes unis et au Koweït, 86 % à Oman et environ 70 % en Arabie saoudite.
Concernant Israël, les informations disponibles restent particulièrement limitées. Plusieurs sources circulant sur les réseaux sociaux évoquent pourtant des dégâts considérables, notamment dans la région de Tel-Aviv, où certaines vidéos montrent des explosions touchant des zones portuaires, des quartiers résidentiels et des infrastructures de communication stratégiques. La fébrilité de Tel-Aviv se traduit par le retrait des caméras dans plusieurs villes israéliennes et le fait d'empêcher la diffusion des frappes signalant des victimes et des destructions. Une démarche comparable a également été observée à Dubaï, où les autorités ont dissuadé les nombreux influenceurs de diffuser massivement des images montrant les dégâts subis par la « ville Monde ».
Cette troisième guerre du Golfe, dont la durée reste incertaine, marque d'ores et déjà une rupture majeure dans l'histoire de l'architecture sécuritaire régionale. Depuis plusieurs décennies, celle-ci reposait essentiellement sur la garantie de sécurité étatsunienne accordée aux monarchies de la péninsule Arabique. Or, cette stratégie qui a largement échoué semble d'ores et déjà remise en question par les élites de ces pays.
Les dirigeants du Golfe, qui avaient lié leur sécurité à la protection occidentale en accueillant sur leur sol de nombreuses bases militaires, constatent désormais que ces installations servent prioritairement à soutenir les opérations militaires d'Israël. Cette situation nourrit une inquiétude croissante : celle de voir les stocks de munitions nécessaires à leurs propres systèmes de défense antimissile s'épuiser, alors que les besoins israéliens semblent bénéficier d'une priorité.
Dans ces conditions, le pari israélo-étatsunien consistant à remodeler la région par la seule suprématie militaire apparaît peu susceptible de constituer un socle sur lequel asseoir une sécurité durable, en l'absence d'un véritable agenda politique. L'ambition d'élargir les accords d'Abraham est dorénavant dépassée. Ces accords, censés contribuer à stabiliser la région, n'ont pas permis de réduire les tensions structurelles du Proche-Orient, notamment en l'absence d'une solution politique crédible à la question de l'État palestinien.
Les contours d'une nouvelle architecture régionale pourraient alors progressivement émerger autour d'un équilibre des puissances entre les États les plus résilients de la région. L'Arabie saoudite en constituerait la colonne vertébrale politique, en coordination avec la Turquie et l'Égypte, tandis que le sultanat d'Oman continuerait de jouer un rôle central de médiateur diplomatique. À l'inverse, les petits États du Golfe – y compris le Qatar et les Émirats arabes unis – verraient leur influence diminuer. Ces pays, qui ont longtemps cherché à projeter leur puissance au-delà de leur taille, se heurtent désormais aux limites structurelles des contraintes géostratégiques.
Le Qatar a misé sur une diplomatie de médiation tous azimuts afin d'accroître son influence internationale, tandis que les Émirats arabes unis ont développé une politique extérieure plus interventionniste, notamment en Afrique et au Yémen. La guerre actuelle met cependant en lumière leurs vulnérabilités. À l'image du Koweït après la seconde guerre du Golfe, Doha et Abou Dhabi devront probablement envisager leur sécurité future dans le cadre d'un conseil de coopération du Golfe plus intégré.
Cette coopération régionale devra s'inscrire dans la durée, et non plus seulement en réponse à des crises ponctuelles. Ces États n'auront d'autre choix que de s'insérer davantage dans la dynamique régionale actuellement impulsée par l'Arabie saoudite. Depuis les attaques du 7 octobre 2023, Riyad semble chercher à construire un nouvel équilibre stratégique en coordonnant plus étroitement son action avec la Turquie et l'Égypte, tout en renforçant sa coopération militaire avec le Pakistan afin de contre-balancer la suprématie israélienne essentiellement militaire.
Dans ce contexte, le CCG se retrouve pris entre deux pôles antagonistes : d'un côté, un hégémon militaire israélien renforcé par le soutien étatsunien ; de l'autre, un Iran, dont l'avenir demeure incertain, mais qui conserve la capacité de perturber durablement l'équilibre régional, en particulier si le pays devait sombrer dans une période prolongée d'instabilité. C'est pourquoi les États du Golfe ont tout intérêt à rester à l'écart du conflit déclenché par Israël et les États-Unis. Une fois la guerre terminée, ils savent qu'ils devront gérer seuls les conséquences régionales et l'évolution d'un voisin iranien dont l'avenir demeure profondément flou.
1Fondateur du groupe Al Habtoor, un conglomérat émirati actif dans l'hôtellerie, l'automobile, l'immobilier, l'éducation et l'édition.
2Joseph Gedeon, « Trump ally Lindsey Graham issues threat to Saudi Arabia over Iran war », The Guardian, 9 mars 2026.
3Andrew England, « Gulf states could review overseas investments to ease financial strains caused by Iran war », Financial Times, 5 mars 2026.
11.03.2026 à 06:00
Raja Shehadeh
Pendant plus de quatre siècles, le Proche-Orient ignorait les frontières. En retraçant le voyage de son arrière-grand-oncle au début du XXe siècle, l'écrivain Raja Shehadeh, né à Ramallah, raconte l'histoire d'un morcellement et d'un cloisonnement progressif depuis 1948, en Palestine et dans l'ensemble de la région. Avec la guerre actuelle contre l'Iran et le Liban, l'Occident redessine de nouveau dans le sang les frontières du Proche-Orient. Aucune autre frontière n'a connu autant de (…)
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Pendant plus de quatre siècles, le Proche-Orient ignorait les frontières. En retraçant le voyage de son arrière-grand-oncle au début du XXe siècle, l'écrivain Raja Shehadeh, né à Ramallah, raconte l'histoire d'un morcellement et d'un cloisonnement progressif depuis 1948, en Palestine et dans l'ensemble de la région. Avec la guerre actuelle contre l'Iran et le Liban, l'Occident redessine de nouveau dans le sang les frontières du Proche-Orient.
Aucune autre frontière n'a connu autant de changements ces dernières décennies que celle de la Palestine, où j'ai vécu toute ma vie. J'ai grandi en Cisjordanie. Mon univers s'est élargi au lendemain de la guerre de 1967, lorsque l'occupation israélienne a permis la circulation entre la Cisjordanie et la bande de Gaza. Il s'est rétréci à nouveau lorsqu'Israël a bouclé les territoires palestiniens. Ma terre natale était sous juridiction jordanienne, tandis que la Palestine, patrie de mes parents, s'étendait à l'horizon. Par temps clair, nous pouvions apercevoir, de l'autre côté de la frontière, des lumières que nous supposions être celles de Jaffa, la ville dont ma famille avait été expulsée. Plus tard, lorsque nous avons pu enfin visiter le littoral, nous nous sommes rendu compte qu'il s'agissait en réalité de celles de Tel-Aviv.
Pendant 450 ans, sous le règne des Ottomans et jusqu'à la fin de la première guerre mondiale, il n'y avait pas de frontières. Le littoral oriental de la Méditerranée était sous le contrôle d'un empire multiethnique. Il n'existait pas non plus d'unité administrative appelée Palestine. Haïfa, Acre, Safed et Tibériade faisaient partie du sandjak de Beyrouth – un sandjak étant une subdivision administrative d'un vilayet, ou province. Plus au sud, Jaffa, Gaza et Jérusalem appartenaient au sandjak de Jérusalem, tandis que la région sud-est de la Palestine faisait partie du sandjak de Maan. Tous ces territoires étaient rattachés au vilayet de la Grande Syrie. À l'époque, le Jourdain ne délimitait aucune frontière politique ou administrative.
Au lendemain de la première guerre mondiale, le Proche-Orient fut réorganisé sous l'égide des puissances coloniales victorieuses, la France et le Royaume-Uni. Au lieu d'un empire multiethnique embrassant toute la région, comme cela avait été le cas pendant les quatre siècles et demi précédents, les nouvelles puissances réduisirent la Turquie à son territoire anatolien et créèrent une série de petits États-nations : l'Irak, la Syrie, le Liban, l'Émirat de Jordanie et la Palestine.
En 1922, Londres instaura en Palestine un mandat dit « de classe A », réservé aux « territoires faisant jadis partie de l'Empire ottoman et ayant atteint un stade de développement tel que leur existence en tant que nations indépendantes pouvait être provisoirement reconnue ». Mais cette promesse d'indépendance n'avait été faite qu'à la population juive, qui était minoritaire sur le territoire de la Palestine mandataire, où elle représentait moins de 10 % de la population.
En 1948, Israël fut créé sur environ 75 % du territoire sous mandat britannique. Le reste, à savoir la Cisjordanie et Jérusalem-Est, fut annexé à la Jordanie, tandis que la bande de Gaza passait sous contrôle égyptien. À l'intérieur des frontières du nouvel État, les Juifs ne possédaient que près de 7 % des terres, acquises par voie d'achat. Le reste fut conquis par les armes. Au cours de la guerre de 1948 et dans les années qui suivirent, les sionistes réussirent à expulser la majorité des Palestiniens de ce qui était désormais devenu Israël et à s'emparer de leurs terres. Ma famille était au nombre des personnes spoliées. Israël finit aussi par prendre le contrôle de la plupart des terres des Palestiniens restés à l'intérieur de ses frontières, qui représentaient environ 22 % de la population totale.
Nous sommes partis vivre en Cisjordanie, à Ramallah, où nous étions désormais séparés de ma tante et de mes cousins, restés en Israël. À la radio israélienne, nous pouvions entendre les salutations des membres des familles palestiniennes vivant de l'autre côté de la ligne verte, qu'Israël n'autorisait pas à se réunir avec leurs parents réfugiés dans les pays voisins. Ces messages commençaient toujours par un solennel « Ohdi salami » (« Je transmets mes salutations ») adressé d'une voix fervente à un frère ou un cousin…
Et puis, en 1967, Israël occupa le reste de la Palestine mandataire. L'une des premières mesures prises par les autorités d'occupation fut de procéder à un recensement de la population et de délivrer des cartes d'identité aux habitants. Ces documents se distinguaient par une couleur différente selon que leurs porteurs résidaient à Jérusalem-Est, à Gaza ou en Cisjordanie. Les personnes qui, le jour du recensement, étaient absentes du territoire pour une raison quelconque — voyage, affaires ou études — se virent refuser leur carte de résident et ne purent pas rentrer chez elles. Nombre de familles furent ainsi de nouveau séparées. La Palestine historique comptait désormais une série de communautés distinctes, et les citoyens israéliens n'avaient pas le même statut que les résidents arabes de Gaza, de Jérusalem-Est ou de Cisjordanie. Sur les plaques d'immatriculation des voitures, différentes lettres de l'alphabet hébreu (ultérieurement remplacées par un numéro sous l'Autorité palestinienne) indiquaient la ville d'origine du propriétaire.
Peu après l'occupation, Israël a commencé à installer des colons juifs à Jérusalem-Est, à Gaza et en Cisjordanie. Ces colons conservaient la citoyenneté israélienne, étaient soumis à la législation israélienne et relevaient exclusivement des tribunaux israéliens. Leur sort était totalement distinct de celui de leurs voisins palestiniens, instaurant ainsi un système d'apartheid qui appliquait des lois différentes et octroyait des statuts différents aux habitants d'un même territoire. Les gouvernements israéliens qui se sont succédé depuis lors étaient désormais convaincus qu'ils pouvaient se permettre d'agrandir leur État et de repousser ses lignes de démarcation en absorbant peu à peu les territoires palestiniens occupés. Les colonies, réservées exclusivement aux Juifs israéliens, se sont multipliées, et la ligne verte a fini par s'effacer. L'objectif final était d'annexer la Cisjordanie, de même que l'État israélien avait annexé Jérusalem-Est quelques semaines après le début de l'occupation. Il convient toutefois de souligner qu'à ce jour, Israël n'a toujours pas déclaré officiellement quelles sont ses frontières.
Lorsque vous grandissez sur un territoire, celui-ci devient votre univers. Vous acceptez ses frontières comme l'espace qui délimite toute votre existence. Telle fut mon expérience : ayant grandi à Ramallah, j'avais intériorisé les lignes de séparation de la Cisjordanie. Nous étions coupés de la partie de la Palestine où vivait ma famille, devenue Israël. Je n'avais plus aucun moyen de voir mes cousins. Ce n'est qu'au moment d'écrire mon livre Rift in Time : Travels with my Ottoman Uncle (« Une faille dans le temps : voyages avec mon oncle ottoman », 2010, non traduit), et en suivant le chemin emprunté par mon arrière-grand-oncle pour échapper à la police turque, que l'espace de mon imagination s'est élargi pour englober la possibilité d'un monde différent, semblable à celui qui existait en ce temps-là. En parcourant l'itinéraire de mon oncle fugitif, j'ai pris conscience de la réalité géographique du paysage. Lorsque j'ai atteint la vallée du Jourdain, mes yeux ont pu contempler la magnifique vallée du Grand Rift, cette faille tectonique vieille de millions d'années qui part du nord du Liban et se prolonge jusqu'en Afrique de l'Est à travers la mer Rouge, sans se soucier le moins du monde des frontières éphémères et artificielles qui sillonnent la région.
La famille de cet oncle, les Nassar, était originaire d'un village du Liban appelé Aïn Aanoub. À la fin du XIXe siècle, les Nassar ont quitté leur terroir libanais pour se rendre à Haïfa, aujourd'hui en Israël, sans avoir à franchir aucun poste de douane. Najib, qui était le grand-oncle de ma mère, était rédacteur en chef du journal Al Karmil, qu'il avait fondé après que le sultan ottoman Abdul Hamid II (1876-1909) eut octroyé à ses sujets une constitution abolissant la censure. Mais lorsque la Première guerre mondiale éclata, il s'opposa au choix des autorités de Constantinople de rallier le camp de l'Allemagne. Ayant fait ses études dans des écoles britanniques, il fut alors soupçonné de collaborer avec Londres et dut prendre la fuite.
Cette épopée fit de lui un écrivain, qui, au terme de ses trois années passées en cavale, rédigea un roman autobiographique intitulé Riwayat Muflih Al-Ghassani (« Les histoires de Muflih Al-Ghassani », non traduit)1. Sa lecture m'a fasciné, et j'ai alors décidé de reparcourir son itinéraire en décrivant les transformations du paysage d'hier et d'aujourd'hui. C'est ainsi qu'est né mon propre livre.
Je me suis d'abord rendu en Galilée, où j'ai découvert que de nombreux villages dans lesquels Najib s'était réfugié avaient été détruits. J'ai dû scruter le terrain avec un œil d'archéologue pour en retrouver les traces.
Poursuivi par la police ottomane, Najib avait dû quitter la Galilée et rejoindre la rive est du Jourdain, qu'il put franchir à cheval sans encombre : il n'y avait pas de frontière et on passait à gué. En un rien de temps, il s'est retrouvé sur le territoire de ce qui est aujourd'hui le royaume hachémite de Jordanie, où il s'est caché parmi les tribus bédouines. Trois ans après le début de son périple, il décida finalement de se rendre et fut transporté en train jusqu'à Damas, un trajet qui ne durait pas plus de deux heures.
Au moment de planifier son itinéraire de fuite, Najib n'avait pas à tenir compte des frontières politiques qui bloquent aujourd'hui les déplacements de nombreux Palestiniens. En suivant ses traces, j'ai dû traverser quatre pays différents. La géographie du Proche-Orient est devenue tellement baroque que si un Palestinien de Cisjordanie veut se rendre au nord, à Damas, il doit d'abord voyager vers l'est et traverser quatre pays avant de bifurquer vers sa destination finale ; et cela n'est possible que s'il a la chance d'obtenir les visas et les permis de sortie nécessaires auprès d'autorités souvent peu coopératives, qu'elles soient arabes ou israéliennes.
L'un des principes fondamentaux de l'idéologie sioniste qui a présidé à la création d'Israël était que la terre de Palestine devait être la propriété exclusive et inaliénable du peuple juif. C'est ce passage d'un territoire à structure multiethnique regroupant les adeptes des trois religions abrahamiques à un espace monopolisé par un seul de ces trois monothéismes qui maintient toute la région dans un état de guerre permanent depuis 77 ans.
Ce type de pratique et d'idéologie exclusivistes ne peut être soutenu qu'au prix fort : au lieu de s'intégrer dans la région et de faire la paix avec ses voisins, Israël doit rester constamment sur le pied de guerre, soucieux de préserver ses conquêtes militaires et d'exercer son contrôle sur les Palestiniens, qu'il refuse de laisser rentrer chez eux ou d'indemniser pour leurs pertes.
La création d'Israël au cœur du monde arabe s'est traduite par l'isolement réciproque des États-nations surgis après la Première guerre mondiale. Les lignes ferroviaires qui reliaient autrefois ces pays entre eux, comme le chemin de fer du Hijaz, qui allait de Constantinople à Médine, n'existent plus. En subsistent quelques vestiges sous la forme de sections de voies rouillées, et le désir ardent de leurs habitants, qui veulent pouvoir un jour à nouveau voyager librement dans une région réunifiée. Pour y parvenir, il faudra instaurer une paix juste entre Israël et ses voisins, précédée par la reconnaissance du droit des Palestiniens à l'autodétermination.
En attendant, je continue à habiter un pays mutilé non seulement par les lignes de séparation, mais par les murs et les barrières qui confinent la plupart des villes et des villages palestiniens. Avant de se déplacer en voiture entre les diverses localités de Cisjordanie, il faut écouter les bulletins d'information réguliers diffusés par la radio locale sur l'état des routes de la région. Si on néglige de le faire, on court le risque d'être bloqué devant des postes de contrôle israéliens infranchissables, de se heurter à la fermeture des portails érigés à l'entrée de la plupart des agglomérations, ou encore d'être violemment attaqué par des groupes de colons israéliens.
Au cours des huit dernières décennies, les démarcations n'ont cessé de proliférer sur le territoire de la Palestine historique, empruntant de nouveaux tracés et restreignant davantage les déplacements de ses habitants. Rien ne symbolise mieux cette évolution que le changement des annonces diffusées sur les ondes radiophoniques : les Ohdi salami, les salutations familiales transmises par la radio israélienne, ont été remplacées par les messages déprimants des radios palestiniennes : « La route de Ramallah est fermée », « la route de Naplouse est bloquée par des colons armés », « des soldats bloquent la route entre les villages d'Attarah et de Birzeit », etc., dans une litanie qui ne prend jamais fin.
1NDLR. Muflih Al-Ghassani était le nom de plume de Najib Nassar.