16.03.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Vendredi 13 mars 2026.
En ce moment je reçois beaucoup d'appels d'amis, surtout de Gaza, qui me disent : « Comment on peut remercier l'Espagne ? Toi qui connais des journalistes et des diplomates, tu peux leur transmettre nos félicitations ? »
Les Gazaouis qui ont entre 20 et 25 ans, qui n'ont vécu que des guerres et des massacres, n'ont jamais pu quitter Gaza. Pourtant, l'Espagne est très présente pour eux. Ils s'en sentent proches à travers le foot et les séries télé. Ici, comme dans une grande partie du monde arabe, les amateurs de football se divisent entre les deux grands clubs espagnols, le Barça (le FC Barcelone) ou le Real (le Real Madrid) : chacun a ses supporters. Ils suivent avec ferveur les matches sur Internet, ou se rassemblent dans les rares cafés qui restent, quand c'est encore possible. Quant aux séries, les jeunes de Gaza ont été accros à La Casa de Papel, cette production espagnole mondialement célèbre qui raconte les aventures d'une bande de braqueurs audacieux.
Pour eux, avant la classe politique, le soutien de l'Espagne est d'abord incarné par les acteurs et les sportifs. « Pep » Guardiola, ancien joueur du Barça devenu au Royaume-Uni entraîneur de Manchester City, est devenu un héros à Gaza depuis qu'il dénonce les massacres à Gaza dans des réunions publiques ou des concerts, parfois un keffieh sur les épaules. Pareil pour des acteurs de La Casa de papel, qui sont passés du statut de star à celui de héros quand ils ont pris la parole pour défendre la Palestine. Il y a eu Pedro Alonso, que les Gazaouis connaissent sous le nom de Berlin, son pseudo dans la série (tous les personnages se sont donnés des noms de villes). Il avait entre autres participé à l'initiative Voix de Gaza, pour laquelle il a lu, en juin 2024, un extrait de mon Journal de bord de Gaza, écrit quand j'étais déplacé à Rafah, et traduit en espagnol.
Vous n'imaginez pas à quel point les Gazaouis ont été touchés. Alba Flores, autre star de La Casa de papel, que les Gazaouis connaissent sous son nom de guerre « Nairobi », nous a aussi émus quand elle est apparue avec un pin's marqué « Free Palestine » à la cérémonie des Goya le 28 février 2026, qui est la cérémonie la plus importante du cinéma espagnol. En 2024, elle avait aussi dénoncé les morts à Gaza, toujours à la soirée des Goya, et conclu son discours sur scène en disant « Paix pour la Palestine ». Cette année, après avoir reçu un nouveau prix, elle a conclu en disant : « Vive la Palestine libre ! » D'autres acteurs espagnols ont fait de même, comme Javier Bardem ou Penélope Cruz.
Et puis il y a eu les dirigeants politiques. Le premier ministre Pedro Sánchez est devenu très populaire ici depuis qu'il a prononcé clairement le mot « génocide ». Tous les Gazaouis savent que Sánchez a approuvé les manifestations contre la participation de l'équipe d'Israël dans le tour cycliste d'Espagne, car c'était une « mobilisation pour une cause juste ». Ils ont appris avec joie la suppression d'un contrat d'achat d'armes à Israël, et dernièrement l'annonce de la fin des fonctions de l'ambassadrice d'Espagne à Tel-Aviv, ainsi que le refus de Madrid de laisser les États-Unis utiliser ses deux bases dans le sud de l'Espagne, héritées d'un accord signé sous Franco, pour leur guerre avec Israël contre l'Iran. Sans oublier le soutien à la Cour pénale internationale qui a lancé un mandat d'arrêt contre Nétanyahou, ni les 150 millions d'euros d'aide humanitaire aux Palestiniens pour 2026.
Les habitants de Gaza ont également découvert que les Espagnols avaient un roi et non un président, quand Felipe VI a dénoncé, en septembre 2025, à la télévision publique, « la souffrance indicible de centaines de milliers d'innocents et la totale dévastation de Gaza ». Ils suivent les manifestations régulières de la population.
Cette alliance d'artistes, de citoyens et de dirigeants en notre faveur touche profondément les Palestiniens. Ici, tout le monde est étonné et fier de cette voix venue d'Europe qui dit les choses clairement, qui soutient le droit international. Une grande différence avec d'autres pays où les acteurs qui parlent de Gaza sont boycottés par le milieu du cinéma, comme Blanche Gardin en France, et où les journalistes qui parlent de la souffrance des Palestiniens sont accusés d'antisémitisme. Il y a ceux qui ont peur, et ceux qui n'ont pas peur, comme les Espagnols. Il y a ceux qui veulent voir de leurs propres yeux, et ceux dont les yeux sont aveuglés.
Je répète ce proverbe palestinien : on ne peut pas cacher le soleil avec un tamis. C'est pareil pour la justice. La justice est claire, elle brille. C'est tellement fort qu'on ne peut pas la cacher avec les mensonges des médias, des diplomates ou des politiciens, ni avec la propagande qui falsifie l'histoire et qui inverse les rôles entre le bourreau et la victime. C'est pour cela que les Palestiniens saluent le peuple espagnol, ses artistes, ses sportifs, ses politiques, qui n'ont pas peur des menaces de Donald Trump, ni d'être accusés d'antisémitisme.
Merci à l'Espagne du fond du cœur. Je le dis au nom de tous ces amis qui m'ont demandé faire passer ce message : ¡gracia a todos !
16.03.2026 à 06:00
Marmar Kabir
Depuis le début de la guerre contre l'Iran le 28 février 2026, les bombardements étatsuniens et israéliens sont souvent présentés comme visant principalement des installations militaires. En réalité, les bombes ont rapidement atteint des zones urbaines densément peuplées. À Téhéran comme dans d'autres villes du pays, la guerre s'inscrit désormais dans la vie quotidienne. À quoi ressemble la guerre en Iran ? À en croire un large pan du traitement journalistique en France, les victimes (…)
- Magazine / Iran, Israël, États-Unis, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Depuis le début de la guerre contre l'Iran le 28 février 2026, les bombardements étatsuniens et israéliens sont souvent présentés comme visant principalement des installations militaires. En réalité, les bombes ont rapidement atteint des zones urbaines densément peuplées. À Téhéran comme dans d'autres villes du pays, la guerre s'inscrit désormais dans la vie quotidienne.
À quoi ressemble la guerre en Iran ? À en croire un large pan du traitement journalistique en France, les victimes appartiennent principalement au commandement militaire du régime. Les images des victimes civiles et des destructions dans les villes iraniennes sont rarement montrées.
Dès les premiers jours de la guerre, les autorités iraniennes ont fortement restreint l'accès à Internet et imposé un contrôle strict de la circulation des images. Les réseaux sociaux sont difficiles d'accès et plusieurs services sont bloqués, ce qui limite la diffusion d'informations depuis l'intérieur du pays. Certains habitants ne parviennent à se connecter que quelques minutes, à un coût élevé. Cette situation n'est toutefois pas inédite : lors du soulèvement de janvier 2026, des restrictions similaires avaient déjà été imposées sans que cela empêche un suivi médiatique du pays.
Pourtant, le bilan humain ne cesse de s'alourdir. Au 9 mars 2026, l'organisation de défense des droits humains HRANA (Human Rights Activists in Iran, basée aux États-Unis) estime que les bombardements étatsuniens et israéliens ont fait au moins 1 708 morts, dont 1 205 civils, parmi lesquels 194 enfants. Selon les services d'urgence iraniens cités par l'agence officielle ISNA, 15 300 personnes ont également été blessées.
La frappe la plus meurtrière s'est produite le 28 février dans la ville de Minab, dans la province d'Hormozgan, dans le sud de l'Iran. Une bombe a frappé l'école primaire de filles Shajareh Tayyebeh pendant les cours. Le bâtiment s'est effondré sur les salles de classe où se trouvaient encore les élèves. Selon les autorités iraniennes, le bilan est estimé entre 165 et 180 morts, majoritairement des écolières âgées de 7 à 12 ans, et environ 95 blessés. Une vidéo diffusée par l'agence iranienne Mehr et authentifiée par le New York Times montre un missile de croisière Tomahawk frappant une base navale située près d'une école à Minab. Selon une enquête d'Al Jazeera, l'établissement était clairement identifié comme une institution civile et séparé d'un complexe militaire voisin depuis plus de dix ans1.

Les témoignages indiquent que l'école aurait été ciblée une seconde fois, alors que les secours étaient déjà sur place après la première frappe : « Lorsque la première bombe a frappé l'école, un enseignant et le directeur ont déplacé un groupe d'élèves dans la salle de prière pour les protéger », raconte un secouriste du Croissant-Rouge, citant les récits de survivants. « Le directeur a appelé les parents pour leur dire de venir chercher leurs enfants, mais une deuxième bombe a également frappé ce secteur. Seul un petit nombre de ceux qui s'étaient réfugiés à l'abri ont survécu. »2
Dans la capitale, plusieurs quartiers ont été touchés. Téhéran compte près de 10 millions d'habitants, et plus de 15 millions si l'on inclut l'ensemble de son agglomération, soit environ 3 millions de plus que l'ensemble de l'Île-de-France. Dans un tissu urbain aussi dense, installations militaires, infrastructures civiles et quartiers résidentiels se trouvent souvent à proximité les uns des autres, exposant directement les populations aux bombardements. La situation est similaire dans d'autres grandes villes iraniennes où de nombreux monuments historiques se situent également au cœur des centres urbains.

Le 4 mars, l'aéroport de Mehrabad, à Téhéran, a été touché. Le lendemain, la salle de 12 000 places du complexe sportif Azadi a été détruite par un missile qui a également endommagé les bâtiments environnants. Dans le secteur central, place Ferdowsi, des immeubles d'habitation et des commerces ont été endommagés par les explosions, tandis que l'hôpital Gandhi a subi de lourds dégâts après une déflagration à proximité. La présence policière s'est renforcée et de nombreux habitants, souvent parmi les plus aisés, ont quitté la capitale pour rejoindre d'autres villes, notamment sur les rives de la mer Caspienne, dans l'espoir d'échapper aux bombardements.

Dans les quartiers populaires de Robat Karim, au sud-ouest de la Téhéran, Fouad, un Afghan de 30 ans, raconte que sa maison a tremblé lorsque des bombardements ont visé une base militaire voisine. Ses murs ont vibré et des carreaux se sont brisés, comme lors d'un tremblement de terre. Revenu d'Europe pour régler des affaires familiales, il se retrouve désormais coincé dans le pays. Il explique ces événements à son frère, installé à Paris, et confie hésiter entre tenter de repartir par la Turquie ou l'Arménie et rester auprès de sa famille qui n'a pas les moyens de fuir. Dans l'ouest du pays, à Marivan, Sana, une étudiante de 24 ans, a confié à sa cousine installée à Paris que sa famille avait quitté la ville pour se réfugier dans un village voisin. Elle lui a dit ignorer combien de temps la guerre durera et combien de temps il faudra pour reconstruire les infrastructures détruites.
Les bombes ont également atteint des zones historiques. Le 28 février 2026 à Téhéran, des bombardements ont touché la place Arg, où se trouve l'ancien bâtiment de la radio iranienne, dans le périmètre du palais du Golestan, un complexe royal dont les principales constructions remontent à la dynastie kadjare au XIXᵉ siècle. Inscrit depuis 2013 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, le palais constitue l'un des ensembles architecturaux les plus importants du centre historique de Téhéran. L'onde de choc a endommagé plusieurs parties de l'édifice, brisant des vitres traditionnelles et abîmant des portes et structures en bois. Des dégâts ont également été signalés dans le Talar-e Ayeneh (salle des miroirs). Certaines structures du grand Bazar voisin ont aussi été fissurées. Ce vaste marché couvert, dont les origines remontent à l'époque safavide (1501-1736) et dont certaines parties datent des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, reste l'un des lieux centraux de la vie économique et sociale de la capitale.
À Ispahan, ancienne capitale de la dynastie safavide, ville d'environ deux millions d'habitants et riche d'un important patrimoine historique, les inquiétudes concernent aussi les monuments. La ville abrite notamment le palais de Chehel Sotoun, pavillon safavide du XVIIᵉ siècle situé dans un jardin persan inscrit depuis 2011 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Célèbre pour ses fresques représentant cérémonies et batailles de l'époque, le monument a été endommagé par des bombardements le 9 mars. Pour de nombreux Iraniens s'exprimant sur les réseaux sociaux, les dégâts infligés à ce site emblématique nourrissent la crainte que les attaques israélo-étatsuniennes ne visent pas seulement des infrastructures militaires, mais aussi la civilisation iranienne elle-même.
Le 3 mars, sur l'île de Qeshm, dans le golfe arabo-persique, une installation de dessalement a été endommagée, perturbant l'accès à l'eau potable pour une partie de la population. Le 6 mars, une usine pharmaceutique située au sud-ouest de la capitale a subi d'important dégâts, soulevant des inquiétudes quant à l'approvisionnement en médicaments dans un pays déjà durement touché par les sanctions internationales.
Dans la nuit du 7 au 8 mars, une frappe contre une raffinerie de pétrole à Téhéran a provoqué un vaste incendie. Un épais nuage de fumée noire était visible depuis de nombreux quartiers de la ville. Des habitants ont raconté avoir été réveillés par la déflagration et avoir aperçu les flammes à des kilomètres de distance. « La fumée couvre toute la ville. J'ai du mal à respirer et mes yeux brûlent, » a témoigné une habitante auprès du Guardian3. L'incendie a suscité de fortes inquiétudes quant à la pollution de l'air et à ses effets sur la santé. À Téhéran, Parmin, chercheuse, s'inquiète particulièrement de ces conséquences et évoque des risques sanitaires durables pour la population.

La guerre frappe aussi les conditions de vie déjà fragiles d'une grande partie de la population. Dans de nombreuses villes iraniennes, des milliers de personnes vivent d'emplois précaires ou de travail journalier. Les bombardements et la paralysie de l'économie locale privent soudain ces travailleurs de revenus. Ghazal, une étudiante iranienne arrivée à Paris après la guerre de douze jours en juin 2025, raconte les répercussions d'une bombe qui a frappé une station de police située près de l'immeuble où vit sa famille : « Mon père tient un magasin d'alimentation générale au rez-de-chaussée de notre immeuble. La bombe est tombée sur la station de police juste à côté. Les murs de l'appartement et du magasin ont été brisés. » Sa nièce de sept ans a été blessée lors de l'explosion. La famille a dû quitter l'immeuble et se réfugier chez des proches dans un autre quartier, abandonnant à la fois leur logement et le commerce qui constituait leur principale source de revenus.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 3,2 millions d'Iraniens pourraient avoir été temporairement déplacés à l'intérieur du pays depuis le début de la guerre, soit entre 600 000 et 1 million de familles contraintes de quitter leur domicile4. Dans un message écrit sous les bombardements sur son compte Instagram, Mohammed Maljou, économiste et universitaire à Téhéran, affirme : « Les bombes ne distinguent pas “gouvernement” et “population”. Présenter la guerre comme un moyen de libération revient à masquer la réalité de la destruction. »

La situation des prisonniers politiques suscite également de fortes inquiétudes. Lors de la guerre de juin 2025, la prison d'Evin avait déjà été exposée aux bombardements. Cette fois-ci, l'établissement n'a pas été frappé, mais les familles des détenus restent inquiètes et disent avoir des difficultés à obtenir des nouvelles de leurs proches.
Pour la société iranienne, les conséquences pourraient dépasser les destructions immédiates. Les acquis obtenus par la société civile au prix de mobilisations difficiles risquent de reculer, tandis que la logique de guerre peut servir de justification à un durcissement sécuritaire et à une intensification de la répression. Un mécanisme déjà observé après la guerre de douze jours lorsque les autorités avaient invoqué le contexte de guerre pour renforcer la surveillance et les arrestations.
1« Al Jazeera investigation : Iran girls' school targeting likely ‘deliberate' », Al Jazeera, 3 mars 2026.
2« Exclusive : Iranian girls killed by ‘double-tap' strikes on Minab school », Middle East Eye, 4 mars 2026.
3Deepa Parent, « ‘Dark, like our future' : Iranians describe scenes of catastrophe after Tehran's oil depots bombed », The Guardian, 8 mars 2026.
4Ayaki Ito, « UNHCR : Up to 3.2 million Iranians temporarily displaced in Iran as conflict intensifies » (rapport), 12 mars 2026.
13.03.2026 à 06:00
Sophie Boutière-Damahi
En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés. « Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de (…)
- Magazine / France, Partis politiques, Élections locales, Laïcité, Socialisme, Gaza 2023-2025
En campagne pour les élections municipales, dont le premier tour a lieu le 15 mars, le maire sortant Michaël Delafosse, socialiste, manipule les habituels leviers électoralistes que sont la laïcité, la Palestine et l'islamophobie. Une stratégie source de dissensions dans la gauche locale, et qui pourrait creuser davantage le déficit de confiance de ses administrés.
« Nous, socialistes, continuons à refuser le terme d'islamophobie », affirme Michaël Delafosse, le maire socialiste de Montpellier, dans une tribune ainsi titrée publiée dans Marianne en juillet 2025. Réunissant quatorze signataires dans les rangs du Parti socialiste (PS), parmi lesquels la présidente de la Région Occitanie Carole Delga et le député Jérôme Guedj, cette tribune est symptomatique des petites manœuvres qui font les grands clivages, particulièrement dans un contexte de campagne électorale. Au centre de son viseur, la création d'un organe institutionnel interne au parti, un « secrétariat national à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et l'islamophobie », dont le dernier élément de l'intitulé mérite, d'après les signataires, dénonciation.
« Ce terme d'islamophobie, nous l'avons […] collectivement refusé, débattu, et écarté » car il est « ambigu, politisé, et souvent détourné pour remettre en cause les fondements mêmes de notre pacte républicain », est-il déclaré dans le texte. Une affirmation dans la ligne du Printemps républicain, qui entend lutter de façon égale contre l'extrême droite et l'islamisme, comme s'il s'agissait de deux forces politiques identiquement représentées au niveau national.
En mobilisant une vision restrictive de la laïcité au risque de légitimer un discours islamophobe et en maintenant son soutien à l'État d'Israël jusqu'à l'intenable, la mairie socialiste de la commune la plus grande et la plus peuplée de l'Hérault n'en finit pas de rester la même. C'est une position inscrite dans l'histoire postcoloniale, qui n'est pas sans répercussions locales.
Dans la capitale de l'Hérault comme ailleurs en France, les mobilisations en soutien à la Palestine depuis octobre 2023 sont l'objet de restrictions, voire d'obstructions, par les autorités préfectorales, parfois relayées ou justifiées par des responsables politiques locaux, au motif de risques de trouble à l'ordre public.
L'un des acteurs du mouvement de solidarité avec la Palestine, la section Hérault de Boycott, Désinvestissement, Sanctions (BDS), qui organise un rassemblement hebdomadaire place de la Comédie en soutien au peuple palestinien, en a fait les frais. En avril 2025, Michaël Delafosse porte plainte contre BDS-34 pour « injures publiques, outrance et diffamation » en raison d'une banderole sur laquelle on pouvait lire « Israël = génocide, Delafosse complice », avec les « s » d'Israël et du nom du maire stylisés de manière à rappeler le symbole nazi. Le 9 février 2026, José-Luis Moraguès, président de BDS-Hérault, relaxé en première instance, est condamné en appel pour diffamation contre le sénateur PS Hussein Bourgi, Carole Delga et le président du conseil départemental Kléber Mesquida au sujet d'une banderole similaire y associant leur nom.
Mais à Montpellier, l'univocité politique du maire Michaël Delafosse sur la question palestinienne est ancienne. Les refus de salle municipale visant à abriter une conférence sur la question palestinienne sont légion. En septembre 2023, l'Union juive française pour la paix (UJFP) et une trentaine d'organisations locales avaient dénoncé le refus de la mairie de mettre une salle municipale à la disposition d'un collectif d'associations organisateur, dont l'Association France-Palestine de l'Hérault, pour une conférence‑débat sur les violations des droits humains par Israël.
L'Hôtel de ville est le siège d'un soutien affiché à la politique d'Israël depuis Georges Frêche, maire PS de 1977 à 2004. Figure forte et controversée de la politique locale, il fut l'un des premiers membres du Parti socialiste lors de sa fondation en 1969, après avoir appartenu à la Section française de l'Internationale ouvrière (SFIO).
En 1962, les rapatriés d'Algérie sont plus de 65 000 à s'installer dans le département, dont une grande partie à Montpellier même. Une fois élu à la tête de la ville, Georges Frêche séduit nombre d'entre eux tentés par un discours encore habité des rancunes du règlement de la guerre. Comme à Marseille, ce dernier sert une idéologie arabophobe et antimusulmane, alors que des épisodes de violence raciste à l'égard des travailleurs immigrés, allant jusqu'au meurtre de ressortissants algériens, se multiplient dans le sud de la France dans les années 19701.
Ce discours légitime alors les actions de l'État d'Israël, notamment dans la foulée de la guerre israélo-arabe de 1973 qui provoque une montée du racisme antiarabe en France. Certains élus socialistes, comme le maire de Marseille Gaston Defferre, accompagnent un mouvement de soutien à Israël. Le maire montpelliérain Georges Frêche s'en fait un fervent défenseur, et le restera jusqu'au terme de son dernier mandat. Il ira jusqu'à qualifier Montpellier de « poste avancé de Tsahal » lors de l'ouverture du festival Montpellier Danse en 2006, en référence à la participation d'artistes israéliens.
En janvier 2007 les propos racistes de Georges Frêche, coutumier des dérapages – contre les musulmans, contre les harkis –, lui coûtent son exclusion du Parti socialiste. Cette fois, il visait la proportion de joueurs noirs dans l'équipe de France de football. L'édile est alors encore président du conseil régional de Languedoc-Roussillon, président de la communauté d'agglomération de Montpellier et membre du conseil municipal de Montpellier.
C'est l'héritage avec lequel Michaël Delafosse doit composer. Sans rompre avec les positions pro-israéliennes de son plus mémorable prédécesseur, l'édile se tient aujourd'hui à distance du mouvement en solidarité avec la Palestine et reste silencieux sur le génocide à Gaza. Une position devenue inaudible pour une partie de l'opinion publique.
La scission idéologique au sein de la gauche locale s'est cristallisée dans la stratégie électorale déployée par la majorité municipale lors des législatives en 2022. Michaël Delafosse avait alors tourné le dos à l'union de la gauche. En refusant de s'associer à la Nouvelle Union populaire écologique et sociale (Nupes) conclue entre La France insoumise, Europe Écologie-Les Verts, le Parti communiste et le Parti socialiste, il semait les germes de la division.
Dans la foulée de son élection en 2020, Michaël Delafosse met en place une obligation, inédite en France, faite aux associations de signer une charte de la laïcité. Celle-ci conditionne le versement des subventions municipales. Cette mesure suscite une importante controverse. Le président de la section montpelliéraine de la Ligue des droits de l'homme, Christian Payard, s'étonne de la pertinence de ce texte : « La loi de 1905 [concernant la séparation des Églises et de l'État, fondatrice de la laïcité] suffit amplement. C'est quand même un chantage à l'argent et ça, c'est inadmissible […] On sent une volonté de cibler la population musulmane d'une manière générale. On n'est plus du tout dans la laïcité. »
Sur les 776 associations subventionnées par la ville recensées à Montpellier, environ 470 ont signé la charte de la laïcité lors de sa mise en place, les autres s'y refusant ou n'en ayant pas fait la demande. Certaines organisations, comme la section locale de la Ligue des droits de l'homme, ont ainsi renoncé à leur subvention annuelle pour protester contre le dispositif.
Un épisode qui a durablement marqué la politique locale, en témoignait encore, le 15 février, le discours de la tête de liste La France insoumise (LFI) et députée Nathalie Oziol lors d'un meeting : « Nous voulons en finir avec le dévoiement et l'instrumentalisation de la laïcité. Nous supprimerons la charte de la laïcité. »
Delafosse a compté parmi les responsables socialistes soutenant l'interdiction de l'abaya à l'école décidée par le gouvernement d'Élisabeth Borne et le ministre de l'éducation Gabriel Attal. Une position cohérente de l'édile montpelliérain : tout au long de sa campagne pour les municipales en 2020, il avait affirmé qu'en tant que maire il veillerait à ce qu'« il n'y [ait] pas de burkini dans les piscines municipales ». En tête de la liste d'union de la gauche (Parti radical de gauche, PS, PCF), Delafosse s'était également opposé à la présence de Samira Yakhlef (PCF) au motif qu'elle portait le voile. Il l'a exprimé si fortement que la candidate s'est retirée de la liste, ce qui suscitera des tensions au sein du front de gauche local, plusieurs candidats communistes lui emboîtant le pas en signe de protestation.
À quelques mois des élections municipales, les divisions au sein de la gauche locale se précisent face aux positions du maire. Marqueur symbolique des liens entre la capitale de l'Hérault et Israël, le jumelage entre Montpellier et la ville israélienne de Tibériade depuis 1983 est remis en question, notamment par LFI et les Écologistes. Élue municipale d'opposition du mouvement citoyen Nous sommes Montpellier, Alenka Doulain est une figure du groupe Montpellier Union populaire écologique et sociale (MUPES), un rassemblement de forces de gauche et écologistes critiques de la majorité socialiste. En juin 2025, Doulain porte au conseil municipal une demande de suspension du jumelage, jugeant le lien « politiquement et moralement intenable » dans le contexte de la guerre génocidaire menée par Israël sur la bande de Gaza. Mais la proposition se heurte à l'opposition de la majorité municipale.
Des divisions sont aussi de plus en plus observées chez Les Écologistes, dont le groupe faisait encore partie de la majorité municipale jusqu'à la rupture en 2024. Les Verts dénoncent alors un manque d'écoute de la majorité et de volontarisme politique sur la question écologique. Leurs prises de position sur la politique internationale continueront de les distinguer du camp socialiste.
Le 22 septembre 2025, à l'occasion de la reconnaissance de l'État de Palestine par la France, le député écologiste de l'Hérault Jean-Louis Roumégas et le collectif « Printemps montpelliérain »2 qu'il dirige décident de hisser le drapeau palestinien sur la place de l'Hôtel de Ville en dépit de l'opposition du maire. « Face à ce coup d'éclat sur le parvis de la mairie, Michaël Delafosse et sa majorité apparaissent en retrait. Leur refus de hisser le drapeau palestinien illustre une ligne jugée plus clientéliste que courageuse. » C'est en ces termes que Les Écologistes montpelliérains commentent l'événement dans leur communiqué. Lancés dans la campagne municipale, les Écologistes sont par ailleurs en proie à leurs propres divisions internes : Julia Mignacca, ancienne présidente du conseil fédéral, vient en effet de quitter ses rangs pour rejoindre la liste de La France insoumise.
Alors que la gauche locale a maille à partir avec la question palestinienne et l'ancrage de la municipalité socialiste dans une conception excluante de la laïcité, reste à voir quelle part du terrain idéologique le Parti socialiste parviendra à conserver localement à l'avenir. Pendant ce temps, La France insoumise, qui s'affirme comme la principale force politique mobilisée contre l'islamophobie et pour le soutien de la cause palestinienne, continue de sérieusement menacer l'assise électorale que Michaël Delafosse avait réussi à s'assurer avant d'entamer son premier mandat. Face à lui, la liste « Faire mieux pour Montpellier » menée par Nathalie Oziol, qui a siphonné une partie des militants écologistes du « Printemps montpelliérain », apparaît comme la principale concurrente.