09.03.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)
- Dossiers et séries / Liban, Iran, Israël, États-Unis, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025, Guerre Iran - Israel - États-Unis (2026)
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
Jeudi 5 mars 2026.
Le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l'Iran n'a pas été une surprise. Benyamin Nétanyahou en parlait depuis longtemps. Les déclarations de Donald Trump et le déploiement d'une force navale américaine laissaient peu de place au doute. On voyait bien que les négociations en cours n'étaient qu'un leurre.
D'habitude, je n'aime pas trop parler de politique. Mais j'ai été frappé par la couverture médiatique de cette guerre. Comme c'est l'usage depuis la première attaque de juin 2025, les médias mainstream justifient l'agression en disant que c'est contre « le régime des mollahs ». Si on émet la moindre critique, on « défend le régime des mollahs ». N'est-il pas légitime de bombarder ce régime dont la description semble devenue synonyme de « terroriste » ?
« Mollah » est un terme religieux. Chez les chiites, il désigne un membre du clergé, un savant en théologie. En Iran, ce sont en effet les religieux qui sont censés diriger le pays, selon la doctrine de la « gouvernance des clercs ». Mais il y a d'autres acteurs importants comme les Gardiens de la révolution, les pasdaran. Le monde semble choqué par cette référence religieuse, alors qu'il ne voit pas d'inconvénient à ce que le pouvoir israélien se présente lui aussi comme basé sur la religion, en se déclarant « l'État des juifs ». L'Iran, lui, n'a pas été créé par l'occupation d'un autre pays. Ne parlons pas des États-Unis où le président organise des prières dans son bureau, devant les caméras, pour donner une légitimité religieuse à la guerre qu'il mène contre l'Iran.
Celui-ci exerce bien sûr son influence dans la région, on peut ne pas l'approuver. Il est même intervenu militairement en Syrie. Mais les pays occidentaux sont mal placés pour critiquer cela, eux qui ont colonisé une grande partie du monde et qui continuent leurs interventions militaires où bon leur semble. Et qui soutiennent Israël qui bombarde le Liban, la Syrie, l'Irak, l'Iran et la Palestine, Gaza.
Ils parlent de démocratie, Israël étant « la seule de la région ». La démocratie, cela veut-il dire qu'il y a régulièrement des élections ? Il y en a en Iran, et en Israël. Mais en Israël, tout le monde n'a pas les mêmes droits. C'est un système d'apartheid. Les Palestiniens citoyens d'Israël subissent de nombreuses discriminations. Les résidents palestiniens de Jérusalem aussi, qu'Israël est en train d'expulser graduellement. Quant aux habitants de la Cisjordanie et ceux de Gaza, ils ont juste le droit d'être tués ou chassés de leur terre.
Pourtant, les téléspectateurs et les lecteurs d'une grande partie de la presse sont heureux d'apprendre que les États-Unis défendent un État occupant contre un État religieux. Tout État ou mouvement qui intègre une dimension islamique dans sa politique est déclaré « islamiste ». En revanche, personne ne songe à qualifier Netanyahou de « judaïste ». Alors que c'est lui qui considère ouvertement la guerre d'Israël comme une guerre religieuse. Pour lui, l'agression de l'Iran est un nouvel épisode de la Bible. Dernière référence en date : L'Iran d'aujourd'hui, c'est « Haman ». Symbole de l'antisémitisme, ce ministre du roi perse Assuérus aurait fomenté un complot pour tuer tous les juifs du royaume. Mais selon le Livre d'Esther, cette épouse juive du roi Assuérus aurait persuadé le souverain d'empêcher le massacre. Et Haman aurait été pendu, ainsi que ses dix fils, par les juifs. Nétanyahou a dressé ce parallèle millénaire au cours de la fête de pourim, qui célèbre cette victoire.
Donc l'Iran c'est Haman, mais c'est aussi, toujours selon le premier ministre israélien, Amalek, c'est-à-dire les Amalécites, tribu mythique mentionnée elle aussi dans la Bible, qui recommande aux juifs de la détruire entièrement, femmes, enfants et cheptel compris. Amalek est multiforme : Nétanyahou l'avait déjà utilisé pour décrire les Palestiniens de Gaza. Une façon de dire que tout est permis contre ceux qui seraient l'incarnation de ces ennemis existentiels du peuple juif.
Le vocabulaire religieux est aussi utilisé pour nommer les opérations militaires. La guerre de juin contre l'Iran s'appelant ainsi « Le lion se lève », traduction d'un verset biblique. Et cela ne choquait personne. Le problème c'est que ces mots ne sont pas seulement destinés à la consommation locale. Ils veulent dire que la règle, ce n'est plus la loi internationale, mais l'interprétation d'un livre sacré.
Cette référence est aussi convoquée pour décrire les ambitions stratégiques du gouvernement Nétanyahou. Alors qu'il veut interdire l'expression palestinienne « de la mer au Jourdain », qui pourtant figure dans la charte de son parti, le Likoud, Nétanyahou a évoqué l'idée du Grand Israël, projet historique des sionistes de droite, qui pourrait englober une grande partie des territoires des États de la région, de l'Égypte à l'Irak, en passant par la Syrie et le Liban. L'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Hucckabee, a approuvé, déclarant dans une interview récente que « ce serait bien si Israël prenait tout », en parlant des terres situées « entre le Nil et l'Euphrate ». Huckabee est un ancien pasteur évangélique qui se définit comme un « croyant biblique ».
Aujourd'hui la guerre de conquête israélienne se mène au nom de la religion. Mais ce qui choque en Occident, ce sont « les mollahs ».
Quand il s'exprime en anglais, Nétanyahou, comme Trump, préfère parler de liberté. Ils veulent « libérer les Iraniens » d'un régime dictatorial. Un pays qui colonise un peuple et son principal soutien affirment vouloir en libérer un autre de son propre gouvernement, en bombardant jusqu'à ses écoles. Plus de 150 élèves ont été tuées dans une école de filles le 28 février 2026.
L'Occident s'accommode pourtant très bien de régimes arabes dictatoriaux tant qu'il peut faire des affaires avec eux. Le véritable objectif des Israéliens dans cette guerre c'est d'affaiblir l'Iran, peut-être en manipulant les divisions ethniques du pays, comme les Américains l'ont fait avec succès en Irak en manipulant les différences confessionnelles. Une étape vers le rêve du Grand Israël. Quand on dit « Israël a le droit de se défendre », on entend « Israël a le droit de s'étendre ».
Mais si on continue à laisser faire Israël et à valider son discours religieux, en traitant les critiques de sa politique « d'antisémites », les conséquences ne se limiteront pas à la région. Ce qu'il se passe chez nous, au Proche-Orient se retournera contre l'Occident. Le plus fort est en train d'imposer sa loi, sous le silence du monde entier. Mais ce silence va lui coûter très cher.
09.03.2026 à 06:00
Mathieu Rigouste, Sarah Benichou, Simon Mauvieux
À l'heure du réarmement tous azimuts en Europe et en France, l'industrie militaire israélienne s'impose comme un partenaire privilégié grâce à un intermédiaire de choix : Elnet. Ce lobby mobilise son réseau d'élus et de décideurs pour rapprocher les États européens des industriels israéliens. Et la guerre génocidaire menée à Gaza devient un argument de vente. « La commission de la défense du Bundestag s'est rendue [en Israël en 2022] où lui a été présenté le système Arrow 3 et a fait part (…)
- Magazine / Israël, France, Union européenne (UE), Allemagne, Défense, Enquête, Coopération militaire, Vente d'armes, Lobby
À l'heure du réarmement tous azimuts en Europe et en France, l'industrie militaire israélienne s'impose comme un partenaire privilégié grâce à un intermédiaire de choix : Elnet. Ce lobby mobilise son réseau d'élus et de décideurs pour rapprocher les États européens des industriels israéliens. Et la guerre génocidaire menée à Gaza devient un argument de vente.
« La commission de la défense du Bundestag s'est rendue [en Israël en 2022] où lui a été présenté le système Arrow 3 et a fait part de l'intérêt de l'Allemagne pour son acquisition », fanfaronnait le directeur exécutif d'Elnet Israël dans la newsletter de son organisation en août 2023. Fier d'annoncer un « tournant dans les relations entre l'Europe et Israël », Emmanuel Navon revendiquait le rôle déterminant d'Elnet dans la conclusion du « plus gros contrat de défense dans l'histoire d'Israël ».
Quelques semaines plus tard, l'Allemagne annonçait officiellement avoir signé un contrat avec Israel Aerospace Industries (IAI) afin de se doter, pour 3,5 milliards de dollars (3 milliards d'euros), du système antimissile développé dans le sillon du « Dôme de fer », le système de défense aérienne israélien. En décembre 2025, le président-directeur général d'IAI, Boaz Levy, se réjouissait d'avoir pu prouver aux Allemands l'efficacité de son système de défense grâce à la guerre génocidaire menée à Gaza : « Ils l'ont signé environ une semaine avant le 7 octobre [2023]. À l'époque, ils savaient déjà qu'ils choisissaient le meilleur système du monde ; aujourd'hui, ils le savent avec certitude parce qu'il a fait ses preuves sur le champ de bataille en Israël », a-t-il déclaré au média israélien CTech le 4 décembre 2025. Selon l'agence de presse économique Bloomberg, l'Allemagne lorgne déjà sur le prochain système de défense d'IAI, Arrow 4, toujours en développement en Israël1.
Fondé à Bruxelles en 2007, Elnet, le réseau d'influence favorable aux intérêts d'Israël, s'est fait connaître pour son entregent politique au sein des parlements d'Europe, voire de certains exécutifs en France ou en Allemagne. Implantée aussi en Italie, au Royaume-Uni, en Pologne et auprès des institutions européennes et de l'Organisation du traité de l'Atlantique Nord (OTAN) à Bruxelles, l'organisation non gouvernementale (ONG) encourage un soutien inconditionnel aux politiques coloniales et génocidaires de l'État sioniste en Palestine.
Si son travail de plaidoyer politique est de plus en plus documenté, notamment auprès de députés ou de sénateurs2, Elnet assure aussi la promotion des industries militaires et sécuritaires israéliennes.
Des exposés sécuritaires sur Gaza jusqu'aux poignées de mains dans les salons feutrés des parlements d'Europe, la stratégie d'influence d'Elnet ne repose pas sur d'obscures manipulations par une puissance de l'ombre. Elle témoigne d'une vision partagée et assumée de l'économie politique occidentale. Contactés, les branches française, allemande, européenne et israélienne d'Elnet n'ont pas répondu aux questions d'Orient XXI.
Une ancienne responsable d'Elnet France, sous couvert d'anonymat, se souvient qu'après avoir été recrutée, au début des années 2010, elle se voit rapidement chargée du « dialogue stratégique », une mission officieuse mais centrale d'Elnet consistant à organiser des rencontres entre des décideurs politiques et militaires français et israéliens. Dès cette époque, l'ONG multiplie les contacts avec de hauts cadres militaires français.
Le général français Christophe Gomart, ancien patron du renseignement militaire (2013-2017) et élu pour Les Républicains au Parlement européen, participe en octobre 2024 à un séjour en Israël organisé par Elnet ; il était notamment accompagné de Manuel Valls, alors ministre des outre-mer, et de Benjamin Haddad, ministre délégué chargé de l'Europe. À son retour, le général rencontre dans le cadre de son activité parlementaire la multinationale missilière européenne MBDA. Cette entreprise, détenue à 37,5 % par Airbus, avait annoncé en 2023 la conclusion d'un accord avec IAI pour fournir l'Allemagne en missiles intercepteurs Arrow 3. Des missiles largués par Israël en 2023 et 2024 sur des écoles et des camps de réfugiés à Gaza étaient équipés d'ailerons produits par MBDA, selon une enquête du Guardian, de Disclose et de Follow the money publiée le 17 juillet 2025. Au Parlement européen, Christophe Gomart est à la fois membre de la délégation pour les relations avec Israël et vice-président de la commission sécurité et défense. Contacté par Orient XXI, il n'a pas répondu à nos questions.
Les séjours organisés en Israël par Elnet permettent de valoriser les technologies militaires et sécuritaires israéliennes, certifiées « combat proven » (« éprouvées au combat ») sur les Palestiniens, et servent à renforcer les liens avec des ministres « sensibilisés » aux intérêts d'Israël. Parmi les personnalités politiques qui y ont pris part ces trois dernières années figurent Aurore Bergé, actuellement chargée de l'égalité entre les femmes et les hommes et de la lutte contre les discriminations, Annie Genevard, à l'agriculture, ou Françoise Gatel, à la ruralité, la présidente de l'Assemblée nationale Yaël Braun-Pivet ou la secrétaire du groupe d'amitié France-Israël et députée de la 8e circonscription des Français de l'étranger Caroline Yadan, ainsi que de nombreux députés macronistes ou des Républicains.
Pour favoriser les intérêts israéliens, Elnet ne convie pas que des personnalités politiques en Israël. Certaines délégations sont spécialement destinées aux « experts militaires », en particulier d'anciens généraux et colonels des armées européennes ainsi que des membres des ministères de la défense de pays de l'Union européenne (UE). Dans une vidéo promotionnelle de l'ONG publiée le 30 mars 2025, son directeur exécutif adjoint, Yossi Abravanel, explique qu'envoyer des experts militaires en Israël est « une nouvelle façon de défendre Israël [et] d'influencer ces personnes en Europe ». « Son efficacité a désormais été prouvée et nous continuerons à le faire », conclut-il en commentant l'impact de la première délégation militaire envoyée par Elnet en Israël en 2024.
L'une de ces « délégations défense » organisées en Israël en septembre 2024, a réuni de hauts responsables de la défense et des stratèges militaires, des journalistes et des « conseillers » du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France, du Canada, de l'Australie et de la Roumanie. On y trouvait notamment le général Bernard de Courrèges d'Ustou, chef du cabinet militaire auprès du premier ministre entre 2010 et 2014 – soit de François Fillon, Jean-Marc Ayrault puis Manuel Valls. De hauts cadres de l'OTAN, comme le général Sir John Chalmers McColl ou l'ancien commandant des forces britanniques en Afghanistan, le colonel Richard Kemp, étaient aussi du voyage.
Invités à visiter la base militaire de Nahal Oz, le poste-frontière de Kerem Shalom – à l'entrée de Gaza –, les participants ont rencontré des représentants de l'armée israélienne, de même que, dans un second temps, Benjamin Nétanyahou, le ministre de la défense d'alors, Yoav Gallant, le directeur des affaires politiques militaires Dror Shalom ou le président de la commission des affaires étrangères et de la défense Yuli Edelstein3.
Au cours de ces séjours, les visiteurs assistent à une série de démonstrations opérationnelles in situ et de présentations technologiques. Une délégation « Joint Military Experts », organisée du 23 au 27 février 2025, a réuni vingt-sept hauts responsables de la défense – stratèges militaires, anciens généraux et experts en sécurité et conseillers – en provenance de France, du Royaume-Uni, d'Allemagne, d'Italie, de République tchèque, de Lituanie, d'Estonie et des États-Unis.
Le compte-rendu d'Elnet indique que la délégation s'est vu exposer des « briefings de sécurité » par de hauts officiers de l'armée israélienne, avant la visite d'un poste d'observation surplombant Gaza, « où un nouvel exposé de sécurité leur a été présenté par des forces de Tsahal en poste dans la région », puis du poste-frontière d'Erez. Les délégués se sont rendus à la base aérienne de Hatzerim, où ils ont été accueillis par son commandant, le général Amichaï Levin, avant d'assister à « une présentation de l'un des avions de combat les plus sophistiqués de l'armée de l'air israélienne », écrit Elnet. L'objectif ? « Mieux comprendre » la gestion militaire israélienne de ce qu'Elnet – reprenant le discours gouvernemental israélien – qualifie de « menaces sur plusieurs fronts orchestrées par l'Iran ».
La délégation des « experts militaires conjoints » a multiplié les rencontres avec les responsables militaro-politiques israéliens de haut rang, comme le chef du département stratégique de l'armée israélienne, le général Eliezer Toledano, ou le général Elad Goren, responsable des « efforts humanitaires et civils » du Coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires (Cogat), l'organisme militaire israélien chargé d'administrer les affaires civiles à Gaza et dans les autres territoires occupés. Ses membres ont également eu droit à des « briefings » du commandant du bureau politico-militaire du ministère de la défense, le général Dror Shalom, et d'un responsable militaire chargé de la « recherche et du développement en matière de défense », le général Daniel Gold.
Autre volet de ce séjour, la sécurité intérieure. Visitant une base de la police des frontières israélienne, la délégation a été accueillie par le porte-parole de la police nationale israélienne, le superintendant Micky Rosenfeld, et le commandant de Yamas4, l'unité des forces spéciales infiltrées de la police. Là encore, Elnet souligne la fonction promotionnelle de l'excursion : « Ils ont pu découvrir les méthodes d'infiltration de cette unité d'élite, notamment l'utilisation de véhicules spéciaux et buggies camouflés, les techniques de tir de précision en milieu urbain et l'emploi de drones. »
Personnels experts, matériel et méthodes, toutes les « technologies de défense avancées d'Israël » sont ainsi valorisées aux yeux des participants qui complètent leur immersion dans cette démonstration militaire et sécuritaire grandeur nature par une visite de navires de guerre : « une perspective directe sur les moyens de pointe employés pour sécuriser le pays », résume Elnet.
Membres de cette délégation, le général Roland Gilles, ancien directeur de la gendarmerie française et ancien ambassadeur de France à Sarajevo, a en retour publié, dans Le Tarn libre, un article élogieux à l'égard de l'armée israélienne, alors que le contrôleur général des armées françaises, Daniel Hervouët, lui aussi du voyage, partage régulièrement son admiration pour Nétanyahou et les interventions d'Elnet sur Linkedin. En juillet 2025, il s'est réjoui que « l'industrie de défense israélienne remporte un énorme marché en Europe », grâce à la vente à la Roumanie de systèmes antiaériens de la société Rafael5 – celle qui développe le « Dôme de fer » d'Israël. Contactés par Orient XXI, ni Roland Gilles ni Daniel Hervouët n'ont répondu à nos questions.
Pour remporter des marchés en Europe (voir encadré), les entreprises et institutions israéliennes peuvent compter sur un large réseau bâti par Elnet, depuis Bruxelles, au fil du temps : douze déclinaisons du « Forum de dialogue stratégique » (FDS), qui consiste en l'organisation de réunions suivies avec des « experts », des conseillers politiques, de hauts cadres militaires en exercice ou à la retraite, des chercheurs, des diplomates, des journalistes ou encore des élus.
Ces forums – le plus mondain étant la « Elnet's International Policy Conference » (EIPC), dont cinq éditions se sont tenues à Paris entre 2018 et 2025 – réunissent des centaines de participants, dont des dizaines de décideurs politiques, journalistes, militaires et spécialistes en défense et sécurité d'Europe, d'Israël, des États-Unis et des pays arabes.
Dans la foulée de la signature des accords d'Abraham en 2020, Elnet a créé l' « Europe-Middle East Forum », où sont invités des représentants des Émirats arabes unis, du Soudan et du Maroc, pays signataires de ces accords de coopération et de normalisation avec Israël.
Chez Elnet, les frontières entre les champs politique, économique et militaire sont aussi fines qu'en Israël : le FDS a été présidé par le général israélien à la retraite Amos Yadlin jusqu'en janvier 2025 et se trouve désormais chapeauté par Zohar Palti, ancien directeur du bureau politico-militaire du ministère israélien de la défense et de la division antiterroriste du Mossad.
Le nouveau directeur exécutif d'Elnet Europe (ELN), Róbert Ondrejcsák, nommé en mars 2025, connaît lui aussi de très près les sphères militaro-sécuritaires. Ancien ambassadeur de Slovaquie au Royaume-Uni de 2020 à 2025, il a surtout occupé à deux reprises le poste de secrétaire d'État au ministère de la défense slovaque entre 2010 et 2020. Il a aussi dirigé plusieurs structures spécialisées en sécurité et défense, comme le think tank slovaque Centre for European and North Atlantic Affairs (Cenaa), et le Stratpol, un institut de politique stratégique qu'il a fondé en 2016 et qui a piloté des projets de réformes politiques dans le domaine de la sécurité, notamment en Ukraine et en Géorgie.
Un peu plus d'un an après l'invasion à grande échelle de l'Ukraine par la Russie, Elnet lance la troisième International Policy Conference (EIPC) à Paris du 8 au 10 mai 2023, sous le thème : « Normalisation au Moyen-Orient et guerre en Ukraine ». Parmi les participants : de hauts cadres chargés des affaires militaires de l'OTAN et d'anciens chefs des services du renseignement militaire israélien, l'Aman. Une conférence sur la guerre en Ukraine et une table ronde intitulée « Les nouveaux défis de la sécurité européenne : Israël comme partenaire clé » sont animées par l'ancien général israélien Amos Yadlin, alors président du FDS. Dans son compte-rendu publié à la suite de la conférence, Elnet salue en particulier le fait que les pays européens aient « pris des mesures importantes pour augmenter leurs budgets et investir dans la modernisation de leurs systèmes », en précisant qu'« Israël, avec ses technologies de pointe, est un partenaire de choix pour des collaborations qui répondent aux besoins stratégiques européens ».
Pour mettre en scène l'efficacité de son influence auprès de grands décideurs, l'organisation cite le secrétaire général adjoint de l'OTAN pour le renseignement et la sécurité, David M. Cattler, vantant les mérites d'une collaboration fructueuse dans la défense, « domaine clé dans lequel Israël est leader et peut apporter une contribution importante aux autres États ».
En 2023, Elnet a organisé la première réunion du FDS Roumanie-Israël. Ouverte par l'ambassadeur d'Israël en Roumanie, celle-ci a permis à une délégation d'Elnet de rencontrer de hauts responsables des ministères roumains des affaires étrangères et de la défense ainsi que des députés roumains conviés par Pavel Popescu, qui participait, un an plus tôt, à un voyage en Israël avec Elnet, alors qu'il présidait la commission de défense, de l'ordre public et de la sécurité nationale au Parlement roumain. Selon le compte-rendu de ce FDS rédigé par Elnet, la rencontre, jugée « très importante », aurait « porté sur les opportunités de partenariat entre la Roumanie et Israël dans les domaines de la défense, de la technologie et du tourisme ». Deux ans plus tard, la Roumanie achetait des missiles antiaériens à Rafael pour plus de 2 milliards d'euros.
En Allemagne, ce même mélange des genres politique, économique et militaire prévaut. Le « conseil consultatif » de la branche allemande d'Elnet intègre d'anciennes députées et ministres fédérales, comme Karin Prien de l'Union chrétienne-démocrate d'Allemagne (CDU, droite chrétienne), ministre fédérale de l'éducation, de la famille, des seniors, des femmes et de la jeunesse ; Kerstin Müller, ancienne présidente du groupe parlementaire des Verts au Bundestag ; et Brigitte Zypries (Parti social-démocrate, SPD), ancienne ministre allemande de la justice et des affaires économiques. La structure a aussi recruté le général Wolf-Jürgen Stahl, président de l'Académie fédérale de politique de sécurité allemande (BAKS). Elnet travaille, d'ailleurs, directement avec la BAKS via le « Forum stratégique Allemagne-Israël ».
Le 10 juillet 2025, Elnet a officialisé un nouveau partenariat avec l'Allemagne : l'Initiative de sécurité et de défense (ISD). Ce programme est soutenu par des entreprises israéliennes comme le mastodonte de l'industrie militaire israélienne Elbit Systems ou IAI, mais aussi par le fabricant allemand de mines et de lance-roquettes Dynamite Nobel Defence, ou encore l'entreprise aéronautique Lufthansa Technik. Concrètement, ce réseau permet aux armées et aux entreprises des deux pays d'échanger sur leur savoir-faire et d'accorder « la dynamique d'innovation d'Israël » et « la performance industrielle de l'Allemagne ».
En février 2025, Elbit Systems avait vendu une technologie de « lancement précis et universel (PULS) » pour 55 millions d'euros au groupe industriel de défense européen KNDS et à la firme allemande Diehl Defence. Puis, en octobre 2025, l'entreprise israélienne Rafael signait un contrat de 2,3 milliards de dollars (1,9 milliards d'euros) avec l'Allemagne pour des missiles antichars Spike.
Dans la foulée de la livraison en Allemagne du système de défense Arrow 3, le directeur exécutif d'Elnet Allemagne, Carsten Ovens, avait déjà plaidé pour la création d'un centre technologique germano-israélien en matière de défense, « articulé entre l'armée allemande et les organismes d'acquisition, ainsi qu'avec les start-up et les industries des deux nations ». Le travail de lobbyisme d'Elnet s'est poursuivi jusqu'aux couloirs du Parlement allemand. Le 5 décembre 2025, Elnet a organisé un petit déjeuner au Bundestag, durant lequel l'ancien chef de l'armée de l'air israélienne, Amikam Norkin, a défendu devant des députés la nécessité de créer le « centre technologique de défense germano-israélien ».
Du côté de la France, le FDS France-Israël a pour « partenaires » plusieurs directions et services du ministère de la défense, donnant même naissance à des « mini-dialogues stratégiques France-Israël » sur la « situation en Syrie » au moins jusqu'en 2020.
En 2021, Elnet France chaperonne la visite d'une délégation israélienne d'experts, de militaires, d'anciens et de futurs ministres – dont Yoav Gallant, actuellement sous mandat d'arrêt de la Cour pénale internationale pour crime de guerre et crimes contre l'humanité commis à Gaza – au salon parisien Milipol sur « la sécurité intérieure des États ».
« Pour nous, l'objectif est toujours de pouvoir créer des rapprochements entre Israël et les pays européens, de pouvoir envisager des partenariats dans le domaine de la sécurité », expliquait le responsable de cette délégation le 24 octobre 2021, Benjamin Touati, dans une interview au média francophone israélien Qualita. Ces « rapprochements » ne se font pourtant pas dans le cadre du salon : conduits par Elnet, les Israéliens ont passé moins de temps à Milipol que dans les couloirs du Sénat, du Quai d'Orsay ou du ministère des armées – un après-midi sur trois jours de séjour, laissant suffisamment de temps aux délégués pour dîner avec le général Christophe Abad, gouverneur militaire de Paris, et rencontrer de nombreux chercheurs, « experts » et conseillers politiques, et même le ministre de l'intérieur, Gérald Darmanin. Orient XXI a contacté Gérald Darmanin et Christophe Abad ; aucun des deux ne nous a répondu.
Les « dialogues stratégiques » peuvent aussi se décliner au niveau local. Entre 2015 et 2019, à Jérusalem, Tel-Aviv ou Nice, Elnet a réuni annuellement des experts, des politiques et de grandes entreprises françaises et israéliennes du secteur de la cybersécurité dans des « conférences » baptisées « Smart and safe city », grâce au soutien financier de l'État israélien et des partenariats conclus avec la ville de Nice.
En 2017, le fondateur et président-directeur général de l'entreprise israélienne Reporty Homeland Security (rebaptisée Carbyne en 2018), Amir Elichai, figure parmi les participants de la conférence organisée à Nice les 22 et 23 mars 2017 – au programme, quatre thèmes : terrorisme, cybersécurité, radicalisation et révolution digitale. Un an plus tard, Nice expérimentait une interface, issue de cette entreprise, permettant aux habitants de dénoncer des « incivilités » depuis leur smartphone. L'année suivante, des Niçois étaient surveillés par le logiciel de reconnaissance faciale de l'entreprise Any Vision, utilisé depuis la fin des années 2010 par l'armée israélienne sur les Palestiniens en Cisjordanie. Ces partenariats s'inscrivent dans « une vision commune sur la lutte implacable à mener contre le terrorisme au niveau international », expliquait sur X le président de la métropole Nice Côte d'Azur Christian Estrosi après s'être entretenu avec Benjamin Nétanyahou lors d'un voyage en Israël organisé par Elnet en décembre 2016. Le cabinet de Christian Estrosi n'a pas répondu aux questions d'Orient XXI.
Selon le député français Aurélien Saintoul (La France insoumise, LFI), Elnet cherche à produire un « halo de sympathie » favorisant les intérêts israéliens. Arnaud Saint-Martin, un autre député (LFI) membre de la commission défense, décrit les décideurs publics comme étant « lourdement exposés au lobbying » et par ailleurs « très prévenants vis-à-vis de ces lobbys ». Sur ce type de marchés, de tels rapprochements peuvent favoriser l'obtention d'informations décisives pour remporter des contrats, comme le pointe le journaliste Jean Stern dans une série d'enquêtes sur l'influence d'Elnet publiée dans Orient XXI.
Alimentant la synergie des fables impérialistes de la « guerre des civilisations » et de la « guerre contre le terrorisme », Elnet réussit ce tour de force de mêler soft et hard power : gagner des soutiens idéologiques à la cause d'Israël, en invoquant des menaces permanentes et existentielles… combattues au moyen d'une technologie militaro-sécuritaire et d'armement de pointe proposés à la vente.
Les ventes de technologies militaires israéliennes en plein essor en Europe
Israël exporte des armes et des technologies militaires vers de nombreux États européens – notamment la France, l'Allemagne, la Finlande, la Slovaquie, les Pays-Bas, le Danemark, la Roumanie, la Grèce, Chypre, l'Italie, la République tchèque, la Pologne, l'Espagne, la Lituanie ou encore le Royaume-Uni.
En France, le programme « Scorpion », lancé en 2014 pour renouveler les véhicules de l'armée de terre, associe des industriels français et l'israélien Elbit Systems. Cette année-là, l'entreprise israélienne a aussi obtenu un contrat pour fournir un système infrarouge antimissile destiné aux Airbus vendus à l'armée allemande. À partir de 2017, elle a également équipé de viseurs Targo II des avions Rafale de l'entreprise française Dassault destinés au Qatar et à l'Inde. Le constructeur israélien de robots de combats Roboteam a, quant à lui, fourni quatre robots « Probot » pour l'opération Barkhane au Mali en 2021.
En parallèle, les technologies israéliennes irriguent la sécurité intérieure. Rien qu'en France, entre 2012 et 2024, la police et la gendarmerie, mais aussi près de deux cents municipalités ont acquis des technologies israéliennes de surveillance.
L'externalisation du contrôle des frontières européennes profite également à l'industrie israélienne. L'agence Frontex a recours à des drones développés par Elbit et IAI pour des missions de surveillance en Méditerranée. Ces deux entreprises figurent dans plusieurs projets de recherche européens, comme Oparus (architecture de drones pour la surveillance des frontières), Idetect4all (détection d' » intrus » autour d'infrastructures critiques) ou ResponDrone (plateforme multi-drones), auxquels s'est récemment ajouté UnderSec, consacré à la « sécurisation d'infrastructures maritimes », impliquant notamment Rafael et le ministère israélien de la défense.
Entre 1996 et 2021, Israël a bénéficié d'un financement de 2,5 milliards d'euros de fonds européens pour près de 5 000 projets européens dédiés à la recherche et à l'innovation car, dans ce domaine comme dans d'autres, l'État colonial bénéficie d'un statut de quasi-membre de l'UE. Ses entreprises peuvent profiter de programmes européens de financements, comme le grand projet de « sécurisation » des gazoducs européens impliquant Elbit Systems. Depuis 2021, parmi les 921 projets du programme « Horizon Europe »6, 231 sont portés par des sociétés israéliennes, comme Elbit, IAI ou Rafael, des universités, des instituts de recherche ainsi que des ministères israéliens, dont celui de la défense, financés à hauteur de plus d'un milliard d'euros par l'UE.
« Israël a battu un record historique en matière d'exportations dans le domaine de la défense », a déclaré le ministre de la défense israélien, Israël Katz, en juin 2025. En effet, depuis deux ans, l'accélération du processus génocidaire a largement bénéficié aux industries militaro-sécuritaires israéliennes, dont les exportations ont augmenté de 13 %7. Le Vieux Continent constitue désormais le principal client des vendeurs d'armes et de technologies militaires israéliens, remplaçant les dictatures d'Amérique latine et l'Afrique du Sud qui tenaient cette place jusqu'à la fin des années 1980.
1« Israel to Close $4.2 Billion Missile Defense Deal With Germany », Bloomberg, 3 décembre 2025.
2Sarah Benichou, Simon Mauvieux et Mathieu Rigouste, « Le Sénat abrite un colloque financé par Israël », Mediapart, 9 novembre 2025.
3NDLR. Le Likoud a limogé Yuli Edelstein de son poste en juillet 2025 après qu'il eut voté en faveur d'un projet de loi opposé aux partis ultra-orthodoxes sur la question de la conscription.
4NDLR. Yamas, parfois écrit Yamam, est une unité spéciale de la police israélienne, rattachée aux gardes-frontières (Magav), mais directement soumise au Shin Bet, le service de sécurité intérieure israélien.
5NDLR. Acronyme hébraïque de « Autorité pour le développement de l'armement », Rafael est l'autorité israélienne pour le développement d'armes et de technologie militaire.
6Maxime Vaudano, « EU-Israel Scientific Collaborations Face Criticism Over Potential Military Use », Le Monde, 31 mai 2025.
7Hagai Amit, « Europe Discusses Boycotting Israel While Rushing to Buy More Israeli Weapons », Haaretz, 5 juin 2025.
06.03.2026 à 06:00
Elie Kosseifi
Depuis la signature du cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah n'a pas réagi aux agressions israéliennes quotidiennes. Son retour aux opérations à l'aune de la guerre contre l'Iran soulève des questions sur sa stratégie. De son côté, en appelant à l'évacuation de larges portions du Sud-Liban et à celle de la banlieue sud de Beyrouth, Israël ne cache plus ses desseins coloniaux au Liban. Le lundi 2 mars à l'aube, et contre toute attente, le Hezbollah a lancé une salve de missiles et (…)
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Depuis la signature du cessez-le-feu de novembre 2024, le Hezbollah n'a pas réagi aux agressions israéliennes quotidiennes. Son retour aux opérations à l'aune de la guerre contre l'Iran soulève des questions sur sa stratégie. De son côté, en appelant à l'évacuation de larges portions du Sud-Liban et à celle de la banlieue sud de Beyrouth, Israël ne cache plus ses desseins coloniaux au Liban.
Le lundi 2 mars à l'aube, et contre toute attente, le Hezbollah a lancé une salve de missiles et une nuée de drones vers Israël, alors que le Liban peine toujours à se remettre des répercussions du conflit de l'automne 2024.
Ces tirs ont suscité une vive colère au Liban, y compris au sein de la base du Hezbollah. Les bombardements israéliens qui ont suivi ont provoqué un mouvement de fuite des populations des villages du Sud et de la banlieue sud de Beyrouth, dans la nuit et aux premières lueurs de l'aube. Le bilan s'élevait, au jeudi 5 mars, à 77 morts et 527 blessés. Au milieu des déplacements, les interrogations angoissées et indignées quant au choix du moment et à l'efficacité de l'opération du Parti de Dieu se faisaient entendre.
Pour beaucoup, l'initiative aurait eu du sens en riposte aux agressions israéliennes continues depuis un an et demi, malgré un cessez-le-feu signé par Israël sous l'égide des États-Unis et de la France, et aux assassinats des cadres du Hezbollah. Mais pas à l'assassinat du Guide suprême iranien Ali Khamenei, survenu au premier jour de l'offensive contre l'Iran. Depuis, Israël ne cesse de bombarder le pays. Dans le Sud-Liban, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth – bastions du Hezbollah –, les habitants craignent de payer encore une fois un lourd tribut.
D'autant que les infrastructures civiles sont fragiles, et qu'aucun plan gouvernemental – si tant est qu'il en existe – n'est en mesure d'accueillir les dizaines de milliers de déplacés. Ces derniers éprouvent des difficultés à trouver refuge dans les zones connues pour leur hostilité politique au Hezbollah. Les habitants craignent que des dirigeants du parti se trouvent parmi les déplacés et exposent ainsi leurs quartiers à des bombardements israéliens. Dans certaines régions, les conseils municipaux ont commencé à demander aux habitants de signaler tout nouvel arrivant afin de vérifier son identité, ce qui soulève, déjà, de vives tensions.
Israël applique ici une vieille stratégie qui consiste à jouer sur les fragilités sociales pour diviser la population. Cela fait craindre que la situation dégénère, notamment suite à l'ordre d'évacuation donné, le 5 mars 2026, aux habitants de la banlieue sud de Beyrouth, qui, selon le ministre israélien des finances Betzalel Smotrich, « ressemblera à Khan Younès », dans la bande de Gaza. Une campagne de bombardements israéliens intense aggravera les destructions, les déplacements de population et la crise humanitaire actuelle.
Le 4 mars 2026, Israël a intimé aux habitants du Sud-Liban de se déplacer au nord du fleuve Litani.
Dans les heures qui ont suivi les tirs de missiles et la contre-offensive israélienne, des spéculations ont émergé quant à de possibles divisions au sein du Hezbollah. Des informations faisaient également état de l'assassinat de responsables du parti, dont le chef du bloc parlementaire Mohammed Raad — elles ont depuis été démenties. Des médias ont rapporté qu'une de ses factions, agissant sur ordre direct des Gardiens de la révolution iraniens, avait pris l'initiative de ces tirs sans décision centrale de la direction.
Des journalistes et militants proches du parti ont quant à eux appelé à attendre une déclaration officielle du Hezbollah, reflétant des soupçons de l'implication d'un tiers, comme lorsque des factions palestiniennes au Liban lancent des attaques similaires contre Israël. Ces doutes peuvent également refléter un manque de confiance envers la direction actuelle, comparée à celle du charismatique Hassan Nasrallah. L'assassinat du secrétaire général en septembre 2024 a laissé un vide immense, non seulement au sein du parti, mais aussi sur la scène politique libanaise et régionale.
Le Hezbollah a finalement revendiqué l'opération. Il l'a présentée comme un acte de « vengeance » pour Khamenei et de « défense du Liban et de son peuple », en riposte aux agressions israéliennes continues depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Malgré ce communiqué, le scepticisme médiatique persistait, la déclaration n'ayant pas été diffusée par les canaux officiels habituels du parti ni par son service de presse, mais seulement par le canal de « communication militaire » sur la messagerie Telegram. Il a fallu que l'information soit relayée par des personnalités proches du parti, confirmant ainsi qu'elle représentait l'ensemble du parti.
Cette situation survient alors que la situation socio-économique du Liban demeure extrêmement fragile et ne peut supporter une nouvelle guerre dévastatrice. En outre, les tensions sociopolitiques, alimentées par la question du désarmement du Hezbollah, sont persistantes. De son côté, le gouvernement a décidé lundi 2 mars, avec l'appui de deux ministres proches du président du Parlement, Nabih Berri, chef de l'autre parti chiite Amal, et allié du Hezbollah, d'interdire les activités sécuritaires et militaires du Parti de Dieu. De profondes divisions menaceraient ainsi l'establishment politique chiite. Des informations, divulguées par l'entourage de Berri, laissent entendre que ce dernier avait reçu du Hezbollah la promesse de ne pas s'engager dans une nouvelle confrontation avec Israël. Des divergences ne sont donc pas à exclure cette fois-ci entre les deux groupes, ce qui est loin d'être anodin dans le paysage politique chiite libanais, même si des affrontements les ont déjà opposés, notamment durant la guerre des camps en 19851.
Plusieurs voix dans les milieux politiques et médiatiques – à l'instar du quotidien L'Orient le jour2 – ont qualifié la décision du Hezbollah de « suicide politique », tandis que l'organisation a continué de lancer des roquettes et des drones vers Israël, et à revendiquer ces attaques dans des communiqués successifs. Si cette décision reflète une intention préméditée de s'engager dans un conflit ouvert, il faut également l'inscrire dans le contexte de la confrontation régionale plus large qui se déroule depuis l'attaque menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran le samedi 28 février 2026, et la complexité des enjeux à l'œuvre dans la région.
Environ deux semaines avant son assassinat, le Guide suprême iranien, Ali Khamenei, avait menacé d'étendre la guerre à un niveau régional en cas d'attaque étatsunienne et israélienne contre son pays. La décision du Hezbollah de participer à la guerre en cours intervient à un moment où Téhéran semble déterminé à accroître le coût de la guerre pour ses adversaires et à la généraliser à ses voisins. Cela apparaît avec ses attaques contre les bases étatsuniennes dans le Golfe et l'élargissement des cibles aux installations civiles et énergétiques de l'Arabie saoudite et du Qatar. Or, le jour de l'entrée en ligne du Hezbollah, les responsables militaires israéliens ont rapporté avoir observé un changement significatif dans le schéma des attaques de missiles iraniens au cours des dernières vingt-quatre heures, indiquant que Téhéran était passé d'attaques limitées à des opérations plus complexes et coordonnées.
L'opération du Hezbollah coïncide également avec l'annonce, tôt lundi matin, par une faction irakienne pro-iranienne répondant au nom de « Saraya Awliya' al-Dam » (« Brigades des gardiens du sang ») d'une attaque de drone visant la base militaire étatsunienne Victoria de l'aéroport international de Bagdad. L'on peut déduire par là une décision de Téhéran d'impliquer ses alliés régionaux dans la confrontation ouverte avec Israël et les États-Unis. De plus, le Hezbollah, en tant que parti idéologique, ne peut que réagir à l'assassinat du Guide suprême Ali Khamenei, figure emblématique de l'idéologie dont il se réclame.
Sur le plan national, cette séquence peut représenter une occasion pour le Hezbollah de sortir de l'impasse épuisante dans laquelle il se trouve depuis des mois, subissant des frappes israéliennes incessantes sans réagir. La confrontation actuelle restaure ainsi son poids moral et politique, puisqu'il répond enfin à la promesse de ne pas rester passif face aux attaques israéliennes. Elle pourrait également lui offrir l'opportunité de remporter des victoires territoriales face à Israël, notamment si ce dernier décide d'étendre son incursion terrestre au Liban, comme semblent le suggérer les déclarations de ses responsables, en particulier du ministre de la défense Israël Katz, et l'ordre d'évacuation du Sud-Liban en deçà du fleuve Litani. Dans ce cas de figure, le Hezbollah mènera des combats et des opérations militaires et sécuritaires contre les soldats israéliens et les positions avancées d'Israël au Sud-Liban, où ce dernier compte déjà cinq bases militaires et construit un mur qui a absorbé 4 000 mètres carrés de nouvelles terres libanaises en 2025.
Par conséquent, même si le parti subit de nouveaux revers et que ses principaux dirigeants se font de nouveau assassiner, cela représente pour lui un coût accepté pour continuer à exister et éviter d'être complètement submergé par les répercussions de la défaite ou du revers militaire subi lors de la dernière guerre, et consolidé par l'accord de cessez-le-feu. Pour le parti, chaque jour qui passe sans qu'Israël assassine un de ses dirigeants clés, en particulier son nouveau secrétaire général, Naïm Qassem – qui figure, selon Israël Katz, sur la « liste des personnes à abattre » –, est un jour où il marque un point contre Israël dans la confrontation actuelle, d'autant plus que le parti est plus efficace dans des affrontements terrestres et peut infliger des pertes plus importantes à l'ennemi. Qassem a déclaré le 4 mars au soir que « le choix du parti est l'affrontement jusqu'au bout ».
Ce choix aura certainement un coût élevé pour les partisans du Hezbollah dans leurs villages, leurs foyers et leurs lieux de déplacement forcé, ainsi qu'en vies humaines, ce qui pourrait entraîner un déclin relatif du soutien populaire au Hezbollah. Mais ce dernier, fort de l'expérience de la guerre contre Gaza, parie sans doute que ses partisans, même initialement hésitants ou réticents à ses choix, le rejoindront rapidement à mesure que la confrontation s'intensifiera, ce qui semble déjà le cas.
Si cette séquence a commencé avec le lancement de missiles du Hezbollah, l'opération des bipeurs en septembre 2024 tout comme l'avancée territoriale israélienne démontrent que les opérations d'Israël contre le Liban sont planifiées de longue date, et qu'annexer le Sud-Liban est un objectif que Tel-Aviv poursuit depuis 1978. Le parti de Dieu peut par ailleurs apparaître comme la dernière ligne de défense d'une communauté chiite qui se sent menacée dans son existence.
La confrontation entre le Hezbollah et Israël pourrait se prolonger au-delà de la résolution du conflit entre les États-Unis et Israël d'une part, et l'Iran d'autre part. Israël a déjà évoqué la possibilité de séparer les deux fronts dans le cadre de ses efforts pour « démanteler le Hezbollah ». Plus la confrontation durera, plus elle connaîtra de changements imprévus pour les deux camps. La projection militaire et populaire du Hezbollah ne se limite pas au court terme.