11.04.2026 à 07:42
Meriem Laribi
Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France. « C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan (…)
- Lu, vu, entendu / Liban, Palestine, France, Médias, Justice, Documentaire, Cinéma
Le réalisateur Pierre Carles sort un film sur l'histoire du militant communiste libanais Georges Ibrahim Abdallah, incarcéré pendant plus de quarante ans en France. En salle le 8 avril, le documentaire est un rappel nécessaire de la longue lutte de celui qui a été, jusqu'en juillet 2025, le plus vieux prisonnier politique de France.
« C'est la première fois que des gens venus de l'extérieur entrent dans ma cellule. » Le film s'ouvre sur les 9 mètres carrés du vieux Georges : Rima Hassan est venue lui rendre visite, ce 14 février 2025. Ils se donnent l'accolade, bouleversés.
Avec des allers-retours spatio-temporels entre le centre pénitentiaire de Lannemezan, dans le sud-ouest de la France, le Liban, objet des invasions israéliennes de 1978 et de 1982 et la vague d'attentats qui a secoué la France dans les années 1980, Pierre Carles retisse l'histoire de celui qui a été raconté plus qu'il n'a parlé.
Le documentaire plonge ensuite dans les méandres du traitement médiatico-politique de l'affaire dans les années 1980, quand le nom d'Abdallah défrayait régulièrement la chronique. Pierre Carles, documentariste critique des médias, met à nu la fabrique médiatique du mensonge et interroge de nombreux acteurs de premier plan de l'époque.
C'est qu'il fallait avoir quelque chose à dire aux Français sidérés par les attentats de Paris, en particulier celui de la rue de Rennes en 1986 (qui fit 7 morts et 55 blessés), dans le quartier de Montparnasse. À cette date, Georges Abdallah est déjà derrière les barreaux depuis deux ans pour détention de faux passeport. Il paie pour l'assassinat de deux diplomates – un Israélien et un Américain –, commis et revendiqué par la Fraction armée révolutionnaire libanaise (FARL) dont il est membre. Sa célèbre phrase prononcée devant les juges résumera sa défense :
Si le peuple ne m'a pas confié l'honneur de participer à ces actions anti-impérialistes que vous m'attribuez, au moins j'ai l'honneur d'en être accusé par votre cour et de défendre leur légitimité face à la criminelle légitimité des bourreaux.
Quant aux attentats aveugles qui massacrent des civils à Paris, Georges Abdallah et les FARL y sont étrangers. On accuse alors son « clan » pour éviter d'ouvrir le sujet de l'Iran, vraisemblablement derrière les attaques, après que la France a livré des avions Super-Étendards à Saddam Hussein durant la guerre Iran-Irak (1980-1988).
Cette guerre lointaine dans laquelle le gouvernement français a plongé le pays en soutenant l'une des parties trouvait un prolongement à Paris. C'était difficile à expliquer et à assumer. Les coupables étaient tout trouvés : les FARL, qui réclamaient la libération de Georges Ibrahim, et le « clan Abdallah », petite formule médiatique née sous la plume d'Edwy Plenel1.
La tentation est grande de dénoncer des boucs émissaires, relayant sans recul la parole des services de police. Parmi les images d'archives collectées par Pierre Carles, il y a cette conférence de presse de fortune organisée par les deux frères de Georges Ibrahim dans leur salon pour nier toute implication.
Puis vient ce long tunnel de quatre décennies de détention dans les « oubliettes de la République », et l'obstination de ceux qui se sont mobilisés sans relâche pour sa libération. Des militants infatigables brandissent son portrait à la moindre manifestation. Ils se déplacent chaque année devant la prison de Lannemezan, où il était devenu le plus ancien prisonnier politique de France, pour réclamer sa libération. C'était sans compter les ingérences états-uniennes et leurs pressions sur la France qui ont eu raison des multiples demandes.
Entendu dans le film :
Robert Pandraud, ministre délégué à la sécurité (1986-1988)
Les figures politiques que Pierre Carles fait défiler dans son film ne sortent pas grandies : Manuel Valls n'a « pas eu le sentiment » de subir de pression ; Éric Dupont-Moretti brandit l'obligation de réserve que lui impose son statut de ministre ; et Laurent Fabius plaide un « Alzheimer précoce » : il ne se souvient même pas du nom d'Abdallah ! Coincé par l'une des assistantes de Pierre Carles lors d'un Salon du livre, François Hollande admet quant à lui que les e-mails d'Hillary Clinton et les diverses pressions des États-Unis, ont « joué » dans les refus répétés de libération de Georges Abdallah.
Libéré à l'âge de 74 ans et expulsé vers son pays, le Liban, le 25 juillet 2025, Abdallah continue de faire l'objet d'un acharnement français, contre sa personne mais aussi, sans doute, contre tout ce qu'il représente. Début mars 2026, à peine élue à la tête de Grenay, dans le Pas-de-Calais (nord de la France), la maire Rassemblement national (RN) Daisy Duveau a fait retirer une plaque qui consacrait le militant citoyen d'honneur de la ville. Un mois plus tard, la Cour de cassation annule la libération conditionnelle de Georges Abdallah, arguant qu'elle « ne peut être accordée tant que le condamné n'a pas été placé sous le régime de la semi-liberté, du placement à l'extérieur ou du placement sous surveillance électronique pendant une période d'au moins un an ». Une décision purement formelle, l'homme ayant été libéré et s'étant réinstallé, depuis la fin juillet, dans son village d'origine de Kobayat, dans le nord du Liban.
« Seul le cinéma indépendant peut aborder un sujet tabou comme celui-ci : l'injustice commise à l'égard d'un militant internationaliste, ex-membre d'un groupe armé communiste, accusé à tort de “terrorisme”, comme ce fut le cas pour Missak et Mélinée Manouchian que l'on célèbre aujourd'hui », rappelle Pierre Carles. Le documentariste notera que « aucun média n'a fait de mea culpa » concernant Georges Ibrahim Abdallah.
Projections-débat
11 avril, Luminor, Paris, en présence Saïd Bouamama, auteur du livre « L'affaire Georges Ibrahim Abdallah », en partenariat avec Tsedek ! et le Parti révolutionnaire communistes.
11 avril, Théatre Romain-Rolland, Villejuif, en présence de Pierre Carles.
12 avril, L'Écran des droits, Reflets Médicis, Paris, en présence de Pierre Carles et Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Abdallah.
13 avril, Espace St Michel, Paris, en présence de Jean-Louis Chalanset, avocat de Georges Ibrahim Abdallah, séance organisée avec les Amis du Monde diplomatique.
14 avril, Espace St Michel, Paris, en présence des représentants du Syndicat des avocats de France.
14 avril, L'Astrolabe, Figeac, en présence de Pierre Carles.
23 avril, Le Concorde, Nantes, en présence de Pierre Carles.
25 avril, Le Manivel, Redon, en présence de Pierre Carles.
28 avril, Grand Rio, Lannemezan, en présence de Pierre Carles et du comité de soutien Tarbes 65.
29 avril, Utopie-L'écran livradais, Sainte-Livrade, en présence de Pierre Carles.
16 mai, Festival Doc-Cévennes, Lasalle.
1Georges Marion et Edwy Plenel, « Georges Abdallah et ses frères », Le Monde, 21 novembre 1986.
10.04.2026 à 06:00
Baudouin Loos
Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI. Baudouin (…)
- Magazine / Israël, Entretien, Histoire, Sionisme, Cinéma
Basée entre Paris et Berlin, Tamara Erde tourne des films depuis une quinzaine d'années. Ses grands thèmes sont les questions sociales et politiques liées à l'éducation, aux conflits et à l'histoire. Avant cela, elle vivait en Israël, où elle a effectué ses classes dans le renseignement militaire. Ses films sont donc aussi ceux de son cheminement. De passage à Bruxelles à l'invitation de l'Université libre, la réalisatrice quadragénaire a bien voulu se raconter pour Orient XXI.
Baudouin Loos : Dans quel milieu êtes-vous née ?
Tamara Erde : Je suis née en 1982 à Tel-Aviv, où j'ai aussi grandi. Mes grands-parents étaient arrivés dans les années 1930 et mon grand-père était d'ailleurs le photographe officiel du mouvement sioniste, du temps de David Ben Gourion. J'ai fait un film à ce sujet il y a quelques années [Looking for Zion, dont il sera question plus bas, NDLR.].
Dans les années 1980, ma mère était employée au Parti travailliste. La famille appartenait bien au centre gauche sioniste. J'ai fait partie du mouvement de jeunesse de ce parti. Mon premier point de bascule politique s'est produit quand le Premier ministre Yitzhak Rabin a été assassiné, le 4 novembre 1995, un événement qui m'a marquée politiquement.
Quelques années plus tard, j'ai commencé mon service militaire. À l'époque, les femmes ne pouvaient pas faire partie des unités combattantes et, comme beaucoup de jeunes Israéliennes, j'aspirais à y entrer. Je me suis retrouvée dans les renseignements, d'abord au Mossad [services secrets extérieurs, NDLR], ce qui m'avait déçue puisque j'aspirais à un rôle de combattante en uniforme.
À force d'insister, ils m'ont laissée suivre la formation pour devenir officier, mais ensuite, ils m'ont placée à l'AMAN, acronyme d'Agaf Ha-Modi'in, les services de renseignement militaires. C'était au début des années 2000, en pleine seconde intifada. Plusieurs événements spécifiques ont changé ma façon de voir. Comme quand l'armée sacrifiait sciemment la vie de civils palestiniens pour arrêter ou éliminer une personne recherchée. Ces choses ont entamé mes convictions.
J'ai commencé à lire, à rencontrer des gens, à me rendre en Palestine même si c'était interdit aux Israéliens. Assez pour me rendre compte de ce que j'ignorais, qu'on ne m'avait jamais enseigné. Internet existait déjà, l'information était là, mais je ne savais pas, on était maintenu dans une sorte de prisme imposé. C'est ce qui m'a donné l'envie de faire ce film, This is my land, sorti en 2014, car j'ai compris le rôle important de l'éducation scolaire dans la construction d'une personnalité.
B. L. : Entre-temps, vous aviez quitté Israël…
T. E. : J'ai d'abord étudié à l'École des beaux-arts de Bezalel, à Jérusalem, puis j'ai voyagé et, enfin, je me suis installée en France en 2011. Mon père, que je n'ai pas connu – il est décédé alors que j'avais 1 an – était français, et j'ai pu faire la connaissance de ma famille française. Je n'ai plus été résidente en Israël depuis lors, mais j'y suis retournée souvent, notamment pour tourner plusieurs films.
B. L. : Votre documentaire This is my land, en 2014, vous fait connaître…
T. E. : L'idée de base était de voir comment on enseigne l'histoire du conflit aux enfants, des deux côtés, israélien et palestinien. Comment étaient expliqués l'enchaînement des événements historiques, la création d'Israël, la Nakba… Ce qui m'intéressait surtout, c'était de documenter comment les professeurs des deux côtés interprètent l'histoire par rapport aux programmes officiels du ministère de l'éducation, par rapport aux manuels scolaires, et cela dans un contexte de guerre permanente. Voir aussi comment les enfants réagissaient, si cela les inclinait à poser des questions, ou pas. Ce n'est donc pas un film sur l'histoire, mais sur la transmission de cette histoire, à travers un système scolaire qui est, en tout cas côté israélien, assez éclaté puisqu'on trouve l'enseignement laïc, l'enseignement religieux ultraorthodoxe, également l'enseignement de la minorité arabe israélienne.
B. L. : Parleriez-vous de propagande pour qualifier l'enseignement de l'histoire en Israël ?
T. E. : Il y avait un programme officiel assez rigide, déjà à l'époque du film, et cela a encore empiré. Il y a des choses qu'on dit et des choses qu'on ne dit pas. Une chercheuse israélienne, Nurit Peled-Elhanan, philologue, a documenté la façon dont les Palestiniens sont montrés dans les livres scolaires, la conception de qui est l'« Autre », l'occultation de la Nakba. Toute la création d'Israël est enseignée du seul point de vue officiel israélien, et l'apport de ce qu'on a appelé les « nouveaux historiens israéliens », qui ont remis en cause le récit historique, est absent des programmes. L'image de l'« Autre », l'Arabe, le Palestinien est absente ou abstraite dans le meilleur cas ; diabolisée, le reste du temps.
Il y a eu une certaine ouverture, mais aujourd'hui on assiste à un retour en arrière même si les responsables pédagogiques prétendent, de manière ridicule, qu'ils ne font pas de politique. Je montre aussi le poids de cette histoire, les jours de commémoration, par exemple, ou les visites dans les camps de concentration en Pologne, etc. Tout cela est orchestré de manière à la fois factuelle, mais aussi émotionnelle. C'est très réfléchi, subtil, même.
B. L. : Peut-on dire que le message enseigné aux enfants, c'est que le peuple juif a été victime et que maintenant tout a changé ?
T. E. : Non, je crois que le message enseigné est que nous restons encore et toujours les victimes. Les attaques du Hamas le 7 octobre 2023 sont venues renforcer ce message d'une manière puissante. Puisque nous sommes victimes, nous avons toujours un besoin impérieux de nous défendre et donc d'attaquer, ce qui est la meilleure défense.
B. L. : Vous êtes allée à la fois à la rencontre des Palestiniens en Israël et des Palestiniens en territoires occupés.
T. E. : Oui, avec des questions différentes selon leurs problématiques particulières. En Israël, un enseignant palestinien doit tenir compte du programme officiel, validé par le baccalauréat israélien, synonyme d'intégration ; en regard de l'histoire vécue des gens, ce n'est pas évident. Les écoles palestiniennes rencontrent d'autres problématiques : comment arriver à donner de l'espoir aux enfants, à leur donner foi en eux-mêmes, alors qu'ils vivent une situation d'opprimés ; comment éviter de tomber dans la haine du colon, voire dans l'antisémitisme ; comment séparer les notions de juifs, Israéliens, colons, séparer le politique du religieux, etc. Des notions complexes à expliquer.
B. L. : Dans une interview donnée avant le 7 octobre, vous avez estimé qu'en Israël l'enseignement était enfermé dans un cercle de peurs et de victimisation, mais que cela pouvait encore changer.
T. E. : Oui, mais depuis lors le changement ne va pas du tout dans le bon sens. Les choses sont devenues plus extrêmes encore. Il faut savoir que, depuis toujours, l'un des rôles de l'Éducation en Israël est de former les futurs soldats, puisque le service militaire est obligatoire à 18 ans [sauf pour les Palestiniens israéliens, NDLR]. Il s'agit de former des jeunes afin qu'ils ne posent pas de questions, ne doutent pas des ordres donnés… On l'a vu à Gaza depuis deux ans… Cela dit, dans le monde, je ne crois pas qu'il existe beaucoup de systèmes éducatifs où le doute et le questionnement sont valorisés…
B. L. : Dans votre filmographie, il y a quelques longs métrages qui ont pour cadre Israël et la Palestine, dont les documentaires Né à Deir Yassin (2016) réalisé avec Neta Shoshani, et Looking for Zion (Par nos yeux) en 2018)…
T. E. : Le premier concerne le massacre de Deir Yassin du 9 avril 1948, important dans la Nakba. Un événement qui eut lieu dans un village tout près de Jérusalem, qui a eu de grandes répercussions et qui est resté dans la mémoire collective comme un traumatisme majeur d'un côté et comme un grand tabou en Israël. Des photos prises pendant le massacre sont conservées dans la partie classée secret-défense des archives de l'armée. Nous en avons demandé la déclassification, mais avons été déboutés par la Cour suprême d'Israël, au motif que ce serait possible quand il n'y aurait plus de menaces contre l'État. Mais on a pu interviewer des gens encore vivants qui avaient participé au massacre. C'étaient des combattants des milices extrémistes Etzel1 et Lehi2 qui avaient été à l'œuvre, la Haganah, force juive officielle, n'intervenant qu'après coup, pour nettoyer l'endroit. Chose intéressante : David Ben Gourion, premier Premier ministre israélien, décida, deux ans après les faits, de fonder un hôpital psychiatrique à l'endroit où subsistaient encore les anciennes maisons des villageois tués.
B. L. : Et le second film, Looking for Zion ?
T. E. : J'avais décidé de revenir sur ce qu'avait produit mon grand-père, qui a été le photographe officiel du mouvement sioniste de 1934 jusqu'aux années 1970. Il était très engagé dans le sionisme et le mouvement des kibboutzim. L'idée était de revenir sur ces images avec mon regard critique. Je suis allée dans plusieurs endroits où il avait travaillé, comme à Kissoufim, un kibboutz situé à l'orée de Gaza, ou à Jérusalem. Je projetais ses photos dans des lieux là-bas et je recueillais les réactions des habitants. C'était par moment drôle, mais aussi parfois très dur, car on mesurait l'écart énorme entre les rêves de mon grand-père, la naïveté de sa vision romantique de l'époque, et la réalité quarante ans plus tard, la perte des idéaux socialistes, la laïcité en déclin…
Dans la génération de mon grand-père, les divers mouvements sionistes de gauche ont mis de côté pas mal de contradictions de façon à garder leurs rêves d'égalité intacts. Par exemple, ils occultaient l'existence même des Palestiniens alors que les kibboutzim avaient été construits sur des villages palestiniens rasés. Il y avait également cette volonté de créer un État laïc, mais non sans se référer à la Bible pour justifier le mouvement de « retour » en Israël. Maintenant, le rôle de la religion est devenu incontournable.
B. L. : Qu'avez-vous pensé des attentats du Hamas le 7 octobre 2023 ?
T. E. : J'étais enceinte à ce moment-là et j'ai tenté de me protéger, de garder un peu de distance. Mais j'ai été choquée que les médias puissent insinuer que l'histoire avait commencé ce jour-là. C'est pourquoi je prépare un film de quatre-vingt-dix minutes pour la RTBF, la radio-télévision belge, et Arte sur l'histoire de Gaza jusqu'au 7 octobre, avec beaucoup d'archives, pour tenter de comprendre comment on en est arrivé là. Quant à la réaction militaire israélienne, elle ne m'a pas vraiment surprise. Tous les éléments étaient en place depuis de longues années : l'intensification de la colonisation, les gains de l'extrême droite, le discrédit de la gauche désormais marginalisée, la disparition des valeurs morales dès que la sécurité entre en jeu. Ce qui m'a surprise, c'est plutôt la lenteur de la réaction internationale et la lâcheté de l'Europe.
Filmographie choisie
Jericho | 30 min, 2011, fiction
Une réalisatrice israélienne se rend en Europe pour rencontrer l'acteur palestinien qui doit jouer dans son prochain film. Le conducteur qui la prend en stop lui raconte un voyage entrepris vingt ans plus tôt pour un concert à Vienne, où il avait transporté Marguerite Duras, Pina Bausch et Nadir, un jeune violoniste palestinien.

This is my land | 93 min, 2014, documentaire
En suivant plusieurs professeurs au cours d'une année scolaire, la réalisatrice questionne la façon dont les systèmes éducatifs palestinien et israélien enseignent l'histoire de leur nation.

Pour nos yeux (Looking for Zion) | 95 min, 2018, documentaire
Une plongée dans les archives d'Ephraïm Erde, photographe sioniste officiel dans les années 1930, confrontées au propre cheminement de la réalisatrice, sa petite-fille.

Cœurs bombardés (Bombed hearts) | 80 min, 2021, documentaire
Le film suit le parcours vers la guérison de patients souffrant de traumatismes, en thérapie, dans un hôpital public de Seine-Saint-Denis, et dans leur vie quotidienne.

Moonlight Jerusalem | 80 min, 2021, documentaire
Jérusalem, observé depuis la hauteur d'un toit, l'obscurité de la nuit et le point de vue décalé des enfants, s'offre sous un jour différent.

After the Evil | documentaire, en cours de postproduction
Le portrait de Gitta Sereny, journaliste et historienne austro-britannique. Elle a 24 ans quand elle assiste au procès de Nuremberg, en 1945. Elle y rencontre Albert Speer, ministre du IIIe Reich et ami intime de Hitler, qui la fascine et sur qui elle écrira. Sereny a passé sa vie à essayer de comprendre les mécanismes du mal et le rôle des émotions dans son déploiement.

1Acronyme lexicalisé d'Irgoun Zvaï Leoumi, organisation paramilitaire sioniste et révisionniste fondée en 1931. Après la déclaration de la création de l'État d'Israël en 1948, l'Irgoun se dissout et fonde le parti Herout (« Liberté »), dont émanera le Likoud. La plupart des membres de l'ex-milice sont intégrés dans l'armée régulière.
2Également connu sous le nom de « Stern Gang », donné par les Britanniques, « groupe Stern ». Groupe paramilitaire sioniste actif entre 1940 et 1948.
07.04.2026 à 06:00
Sarra Grira
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà (…)
- Magazine / France, Racisme, Liberté d'expression, Cour pénale internationale (CPI), Islamophobie, Antisémitisme, Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF), Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH)
Pour donner de la légitimité à une proposition de loi visant avant tout à empêcher la critique d'Israël et la dénonciation du génocide à Gaza, la députée Caroline Yadan s'appuie, entre autres, sur les chiffres de l'antisémitisme. Mais l'identité et la méthodologie des organisations qui en sont à l'origine montrent une instrumentalisation de cette réalité en faveur d'un positionnement pro-israélien. Une pétition contre cette proposition de loi sur le site de l'Assemblée nationale a déjà rassemblé près de 700 000 signatures.
En dépit de son intitulé, la proposition de loi « visant à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme », dite « Yadan », n'a rien à voir avec la lutte contre l'antisémitisme. Ses objectifs sont le renforcement de la législation – déjà contestable – sur l'apologie du terrorisme (article 1) et l'empêchement de la critique de l'État d'Israël (article 2).
L'examen de la loi à l'Assemblée nationale alors que le Parlement israélien vient d'adopter une législation qui institue la peine de mort réservée aux Palestiniens ne fait qu'ajouter à la gravité de cette initiative, dans un contexte d'impunité persistante pour Israël. Cette proposition enregistrée depuis novembre 2024 est portée par Caroline Yadan, députée de la huitième circonscription des Français établis hors de France (comprenant notamment Israël, la Palestine et Jérusalem), qui a quitté le parti Renaissance, tout en lui restant « apparentée », pour protester contre la décision du président Emmanuel Macron de reconnaître l'État de Palestine.
Afin de donner à la loi la légitimité que revendique son intitulé, la proposition s'appuie, dans l'exposé de ses motifs, sur les chiffres des actes antisémites et de la place qu'ils représentent par rapport à l'ensemble des faits antireligieux en France.
Si l'explosion de l'antisémitisme dans le pays ne fait pas de doute, la manière dont ces chiffres sont présentés dénote une double volonté : amalgamer antisémitisme et critique de l'État d'Israël d'une part, et établir une hiérarchie entre l'antisémitisme et les autres formes de racisme de l'autre, en contradiction avec les recommandations de la Commission nationale consultative des droits de l'homme (CNCDH).
Si l'on veut s'en tenir aux données les plus précises, celles émanant des condamnations judiciaires, on ne trouve pas en France de chiffres sur l'antisémitisme. La raison est simple : le Code pénal ne fait pas la distinction entre les différentes formes de racisme. Séparer les condamnations pour antisémitisme nécessiterait une étude au cas par cas des dossiers judiciaires, ce qui n'a jamais été fait.
Les chiffres relayés par le ministère de l'intérieur et repris par la CNCDH dans son rapport annuel sont une somme de remontées de terrain, via la Direction nationale du renseignement territorial (DNRT), qui, selon sa présentation officielle sur le site du ministère, « assure un suivi quotidien des faits qui lui sont rapportés par ses relais et partenaires locaux ». La CNCDH ne les considère pas comme des données scientifiques mais les cite et les prend en compte, car ils témoignent d'une tendance.
Concernant l'antisémitisme, la DNRT s'appuie principalement sur le maillage territorial opéré par une association : le Service de protection de la communauté juive (SPCJ). Se présentant comme une « organisation apolitique », celle-ci travaille en étroite collaboration avec le CRIF, le Conseil représentatif des institutions juives de France, dont elle est une émanation1. Dans la rubrique « Contributions » du rapport annuel de la CNCDH, c'est en effet le CRIF – et avec lui le Service de protection de la communauté juive – qui est cité parmi les partenaires de la société civile.
Dans les chiffres de l'année 2025, disponible sur son site officiel, le SPCJ recense 1 320 actes antisémites. Il présente sa méthodologie en ces termes :
Sont comptabilisés uniquement les faits ayant donné lieu à une plainte, une main courante ou une saisie du parquet, ainsi que ceux constatés officiellement (flagrance/constatation par un officier de police judiciaire ou une personne habilitée).
Il est important ici de souligner que les plaintes et les saisies du parquet ne donnent pas forcément lieu à des condamnations ou même des poursuites.
Quels sont les actes qui sont qualifiés d'antisémites par le SPCJ ou qui incitent à agresser verbalement ou physiquement des juifs ?
Une partie du compte-rendu est consacrée à ce que ses auteurs appellent la « rhétorique anti-israélienne » présentée comme « un catalyseur toujours central des actes antisémites ».
Près d'un tiers des propos antisémites relevés (388/1 320) « comportent des références explicites à la Palestine : Gaza, “libération de la Palestine”, “Intifada”, accusations de “génocide”, slogans importés des manifestations et de la rhétorique anti-israélienne radicalisée ». Si l'on met de côté les « 45 [qui] comportent également une apologie du djihadisme et 74, une apologie du nazisme, illustrant un durcissement et une radicalisation des registres mobilisés », aucune explication n'est donnée sur le lien entre ces slogans propalestiniens et l'expression de l'antisémitisme. À moins de vouloir considérer que l'expression d'une solidarité avec la Palestine et les Palestiniens relève de facto de l'antisémitisme.
Le même biais était déjà à l'œuvre dans le rapport du SPCJ portant sur l'année 2024, où on lit qu'« au moins 43 actes antisémites par mois évoquent la Palestine ». Là aussi, que veut dire « évoquer la Palestine » ? Et en quoi est-ce antisémite ? Ces formulations interrogent d'autant plus que le même rapport évoque le contexte qui favorise l'augmentation des actes antisémites en ces termes :
Cette atmosphère résulte en grande partie de l'hyperactivisme de quelques centaines de militants radicaux anti-israéliens (blocages d'écoles et d'universités, opérations de boycott, actions et manifestations contre des événements organisés par des organisations juives, inscriptions et graffitis anti-israéliens, apologie du terrorisme palestinien et légitimation des actes du Hamas).
Sont ainsi mis sur un pied d'égalité l'apologie des actes du Hamas, des « graffitis anti-israéliens » (aurait-on idée d'associer à de l'islamophobie des propos hostiles à l'Arabie saoudite ?) et les opérations de boycott, criminalisées par la circulaire de l'ancienne garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie en février 2010, mais dont la Cour européenne des droits de l'homme a reconnu la légalité en juin 2020.
En juillet 2025, nous avons interrogé Magali Lafourcade, secrétaire générale de la CNCDH, sur l'interprétation que pouvait faire le SPCJ de slogans comme « Free Palestine » (Liberté pour la Palestine) ou « From the river to the sea, Palestine will be free » (Une Palestine libre, de la rivière à la mer). Elle nous avait alors recommandé de consulter la partie « Contributions » du rapport de la commission. Or celle-ci ne donnait pas plus d'éléments.
En revanche, sur la page « Définition de l'antisémitisme » du site du SPCJ, il apparaît que l'association adopte in extenso celle de l'Alliance internationale pour la mémoire de l'Holocauste (IHRA), critiquée notamment par Irène Khan, rapporteuse spéciale des Nations unies sur la promotion et la protection du droit à la liberté d'opinion et d'expression. À l'image de la proposition de loi dite « Yadan » qui la cite dans son exposé des motifs, cette définition permet, par les exemples qui y sont présentés, d'associer la critique de l'État d'Israël à une forme d'antisémitisme. Kenneth Stern, juriste américain et principal rédacteur du texte a lui-même regretté l'utilisation de certains exemples pour attaquer les critiques d'Israël2.
Même son de cloche du côté du CRIF, dont les dirigeants considèrent que parler de génocide à Gaza est antisémite. Ainsi lit-on, par exemple, sur le site de l'organisation, en date du 26 mars 2025 :
Le président du Crif a dénoncé une évolution du discours antisémite, notamment à travers l'accusation de « génocide » portée contre Israël. Il a comparé cette rhétorique à « une actualisation de l'accusation de peuple déicide », autrefois mobilisée contre les Juifs. « Dans les deux cas, il y a un fondement mythologique, c'est-à-dire mensonger. Les Juifs n'ont pas tué Jésus, l'État d'Israël n'a pas commis de génocide, quelle que soit, évidemment, la situation tragique des populations civiles à Gaza », a-t-il déclaré.
La même logique est à l'œuvre dans les chiffres du SPCJ sur l'année 2025, où le mot « génocide » est systématiquement traité entre guillemets : « En recyclant des accusations mensongères et extrêmes (“génocide”, “criminels”, “nazis”), cette rhétorique construit une image déshumanisée des Juifs et ouvre la voie au passage à l'acte, qu'il soit verbal ou physique. »
Pourtant, plusieurs organisations de droit international, dont Human Rights Watch et Amnesty International, ont conclu qu'il y avait bel et bien génocide à Gaza. Le 26 janvier 2024, c'est la Cour internationale de justice qui affirme, dans une ordonnance, l'existence d'un risque plausible de génocide à Gaza. Et la Cour pénale internationale, reconnue par la France, a inculpé deux dirigeants juifs israéliens – le premier ministre Benyamin Nétanyahou et l'ancien ministre de la défense Yoav Gallant – de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité. Toutes ces organisations tombent-elles donc sous l'accusation d'antisémitisme ?
Par ailleurs, lors des incidents qui ont émaillé la marche féministe du 8 mars 2024, c'est le service d'ordre du SPCJ qui assurait la protection du collectif pro-israélien Nous vivrons. Cette association, qui bénéficie du soutien public de Caroline Yadan3, fait partie des signataires de la tribune du Point en soutien au projet de loi de la députée4.
Les positions éminemment politiques que révèlent les propos du SPCJ et du CRIF, et la définition pour le moins large de ce qu'ils considèrent l'un et l'autre comme antisémite, interrogent sur la place qui est accordée dans ces rapports et dans leurs chiffres à cette « rhétorique anti-israélienne ».
Autre point repris dans l'exposé des motifs de la proposition de loi dite « Yadan » : l'antisémitisme serait le fait antireligieux le plus important en France. Le compte-rendu des chiffres du SPCJ nous le confirme :
La lecture des faits antireligieux met en évidence une réalité structurante : l'antisémitisme occupe une place centrale. En 2025, les actes antisémites représentent 53 % de l'ensemble des faits antireligieux, alors même que la population juive en France constitue une minorité numériquement très faible (moins de 1 %).
Problème : pour établir un classement, il faut des éléments de comparaison. Or ceux-ci font défaut. Car selon le dernier rapport de la CNCDH, s'agissant des faits antimusulmans, « aucune instance nationale n'a présenté de données depuis 2021 », c'est-à-dire depuis la dissolution, en 2020, du Collectif contre l'islamophobie en France (CCIF). Outre la logique de concurrence victimaire que l'assertion du SPCJ – reprise par Caroline Yadan – établit, c'est plutôt l'explosion de l'islamophobie qui alarme la défenseure des droits Claire Hédon. Cette dernière note dans son rapport intitulé « Les discriminations fondées sur la religion – Constats et analyses du Défenseur des droits » publié le 4 décembre 2025 :
La hausse des discriminations ayant un motif religieux semble s'observer quelle que soit la religion. Elles restent toutefois nettement plus souvent rapportées par les personnes qui déclarent être de religion musulmane ou être considérées comme telles (34 % d'entre elles) que par les personnes se déclarant d'une autre religion (19 %), incluant la religion juive ou encore le bouddhisme, ou celles de religion chrétienne (4 % seulement déclarent avoir été discriminés en raison de cette religion).
L'on s'étonne enfin à la lecture du rapport du SPCJ de l'absence d'une quelconque référence à la montée de l'extrême droite, s'agissant de l'explosion des chiffres de l'antisémitisme. Pourtant, en 2024, le Rassemblement national (RN) a porté un nombre record de députés à l'Assemblée nationale (119), à l'issue d'élections législatives qui ont révélé l'antisémitisme de nombre de ses candidats, que le parti a dû remplacer à la hâte. Pour la CNCDH, c'est bien dans son électorat que l'antisémitisme reste largement présent. Comme l'a souligné Magali Lafourcade dans l'entretien qu'elle nous a accordé : « Les échelles d'aversion aux juifs sont très élevées parmi les gens qui votent RN et Reconquête. L'antisémitisme est situé à l'extrême droite, et ce, de manière très stable. »
L'antisémitisme n'est pas seulement une réalité indéniable dans la société française : c'est aussi un sujet bien trop grave pour qu'il soit ainsi instrumentalisé au gré des desseins politiques. Ceux-ci révèlent une volonté d'associer la critique légitime de l'État d'Israël – depuis le nettoyage ethnique qui a accompagné sa création jusqu'à la guerre génocidaire qu'il continue à livrer aux Palestiniens de Gaza – à une forme d'antisémitisme.
Ces desseins montrent aussi un désir non seulement de séparation, mais de hiérarchisation entre les différentes formes de racisme, faisant de l'antisémitisme une sorte de matrice pour penser les racismes, dans la droite ligne de ce que prône la ministre Aurore Bergé notamment à travers les Assises de lutte contre l'antisémitisme, ainsi que la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme, l'antisémitisme et la haine anti-LGBT (Dilcrah). Pourtant, la CNCDH ne cesse de le rappeler : le racisme n'est pas « sectaire » ; ceux qui l'assument vouent généralement une haine à l'encontre de toutes les minorités, qu'elles soient raciales, politiques ou sexuelles.
1Le 3 octobre 1980, une bombe éclate devant la synagogue du 24, rue Copernic, à Paris, faisant 4 morts et 46 blessés. En réaction, le CRIF et le Fonds social juif unifié fondent le Service de protection de la communauté juive pour organiser la protection des juifs de France, notamment au moyen de stratégies d'autodéfense dans les quartiers où sont établis des lieux de culte.
2Valentine Faure, « Kenneth Stern, juriste américain : « Notre définition de l'antisémitisme n'a pas été conçue comme un outil de régulation de l'expression » », Le Monde, 21 mai 2024.
3« Manifestation avec le collectif Nous Vivrons », site officiel de Caroline Yadan, le 27 mars 2025.
4« Intellectuels et politiques se mobilisent pour la loi contre l'antisémitisme », Le Point, 31 mars 2026.