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15.05.2026 à 06:00

Gaza. La caravane maghrébine « Soumoud » à l'épreuve des frontières

Chaker Jahmi

Le 24 avril 2026, la flottille « Global Sumud » a quitté Barcelone pour tenter, encore une fois, de briser le blocus imposé par Israël à Gaza. Quelques jours plus tard, 176 de ses membres étaient arrêtés après l'interception illégale d'une vingtaine de bateaux par la marine israélienne au large de la Crète. Mais la mer n'est pas la seule route tentée. En juin 2025, un convoi humanitaire terrestre était parti de Tunis vers le poste-frontière de Rafah avec le même objectif avant d'être (…)

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Texte intégral (3644 mots)

Le 24 avril 2026, la flottille « Global Sumud » a quitté Barcelone pour tenter, encore une fois, de briser le blocus imposé par Israël à Gaza. Quelques jours plus tard, 176 de ses membres étaient arrêtés après l'interception illégale d'une vingtaine de bateaux par la marine israélienne au large de la Crète. Mais la mer n'est pas la seule route tentée. En juin 2025, un convoi humanitaire terrestre était parti de Tunis vers le poste-frontière de Rafah avec le même objectif avant d'être contraint de faire demi-tour en Libye. Retour sur une caravane qui, malgré tout, aura fait tomber des murs.

9 juin 2025. L'avenue Mohammed V, une des principales artères de Tunis, est en ébullition. La rue, habituellement animée par la cadence accélérée des pas des travailleurs et des employés et le vrombissement des voitures, se prépare à un événement de taille. La caravane « Soumoud » — composée d'environ 1 500 personnes et 20 bus — s'apprête à démarrer de Tunis vers le passage de Rafah, entre l'Égypte et Gaza occupée et assiégée, afin de briser le blocus imposé par Israël.

Devant les bus alignés le long du trottoir, des drapeaux palestiniens flottent. Des valises, des banderoles, des gilets et des appareils photo de journalistes s'entassent pêle-mêle. Les participants au convoi humanitaire sont une mosaïque sociale, qui fait fi des divisions idéologiques et politiques : on croise des syndicalistes avec leurs casquettes et leurs chasubles, des médecins et des personnels médicaux, des étudiants, des avocats, des travailleurs, des retraités et des jeunes des deux sexes.

De l'autre côté des bus, des groupes se forment pour un dernier au revoir avant le départ du convoi. Une longue étreinte, des mères qui dissimulent leur inquiétude légitime derrière des mots et des prières, des amis qui prennent des photos furtives, avant que le cortège ne se mette en branle, et des enfants qui agitent leurs petites mains, sans comprendre tout à fait ce que signifie un blocus, mais qui sont conscients de la gravité de l'instant.

Une cause transfrontalière

Lorsque le convoi quitte la périphérie de Tunis et s'engage sur les routes du pays, l'équipée prend une autre dimension. De la capitale à Sousse, puis à Sfax et aux villes du Sud, les bus traversent des gouvernorats et reçoivent partout le même accueil en liesse qui tranche avec les discours régionalistes qui refont surface chaque fois que le pays est confronté à des crises sociales et économiques. Certaines voitures accompagnent le convoi sur plusieurs kilomètres, d'autres se contentent d'attendre au bord de la route, hissant des drapeaux ou filmant avec leurs téléphones pour immortaliser l'instant.

Des dizaines de membres des groupes ultras1 tunisiens se joignent au cortège. Ces jeunes, qui ont toujours soutenu la cause depuis les tribunes des stades à travers des Tifos artistiques, mettent en veille leurs rivalités pour participer ensemble à la caravane.

« Ce voyage n'est pas seulement un trajet à parcourir, c'est un test de notre capacité à dépasser nos anciennes divergences et à découvrir que la solidarité ne connaît pas de frontières, et que l'amour de la justice nous unit malgré tout ce qui nous a séparés auparavant », explique un de ces jeunes ultras.

Dans l'Ouest libyen, la solidarité efface les divisions

À quelques encablures du poste-frontière de Ras Jedir, au sud-est de la Tunisie, la route laisse progressivement apparaitre la ville de Ben Guerdane. Celle-ci est cernée de points de contrôle de la police et de l'armée qui nous rappellent l'attaque ratée de l'organisation de l'État islamique (OEI) il y a dix ans2

Au poste frontalier de Ras Jedir, le convoi entre dans un espace régi par les procédures et les dispositions réglementaires. Le passage est globalement calme, même s'il prend plusieurs heures en raison du grand nombre de participants et de la diversité des moyens de transport (voitures, bus et camions d'accompagnement). Les formalités sont réglées selon les procédures d'usage, sans complications supplémentaires ni retards injustifiés.

11 juin 2025, Libye – L
11 juin 2025, Libye – L'accueil populaire de la caravane s'est poursuivi après le passage de la frontière tunisienne et l'entrée dans les villes de l'ouest de la Libye, afin d'apporter un soutien matériel et moral aux participantes et participants.
Page de la caravane «  Soumoud  »

Devant la lenteur de la progression entre les deux postes-frontière tunisien et libyen, les participants échangent à voix basse, comme s'ils évitaient de réveiller des soupçons dans une marche vers l'inconnu. Sur les visages se lit l'appréhension de ce qui les attend au-delà de cette frontière, dans un pays où la majorité des participants se rendent pour la première fois. Ils ont dans leur mémoire collective des images de tensions, de luttes fratricides et des affrontements que le voisin a connu ces dernières années. La peur est perceptible dans le timbre des voix et dans les questions récurrentes sur l'itinéraire, les villes traversées et la situation sécuritaire. Des participants essayent de se montrer rassurants et de calmer les appréhensions. La volonté de poursuivre le voyage malgré l'incertitude qui l'entoure demeure toutefois inébranlable.

Le convoi traverse la frontière libyenne, dans un moment de communion et d'euphorie. L'ouest de la Libye l'accueille les bras grands ouverts. En traversant les villes libyennes, Abdelhamid, un jeune Libyen originaire de la région de Misrata (nord-ouest), qui a décidé de se joindre à la caravane et de poursuivre le voyage avec elle, nous interpelle : « Regardez ! Ces villes qui étaient déchirées par des conflits se mettent aujourd'hui d'accord pour soutenir la cause et accueillir leurs hôtes. » Ces mots résument bien la situation et confirment que la caravane ne traverse pas seulement un territoire géographique, mais aussi un espace symbolique où la solidarité avec la Palestine transcende tous les clivages.

Un seul peuple séparé par des frontières

Vendredi 13 juin 2025. Le convoi arrive aux portes de la ville de Syrte. La ville marque l'entrée en Cyrénaïque, région contrôlée par l'Armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, qui contrôle l'Est et le Sud du pays. Les bus s'arrêtent à un point de contrôle impromptu, mis en place par les forces de l'Est de la Libye. Il n'y a pas d'infrastructures administratives ni d'aire de repos, comme celles que les voyageurs ont l'habitude de croiser aux frontières, aux entrées des villes ou aux points de contrôle. C'est un poste frontalier aussi virtuel que complexe, délimitant la fracture du pays. Les participants prennent alors conscience que les frontières peuvent également être celles créées par des schismes politiques et la course au pouvoir.

Après avoir constaté l'impossibilité d'avancer vers Syrte, et face au refus des autorités locales de laisser passer le convoi dans l'est de la Libye vers la frontière égyptienne, les participants installent un campement en plein air, au bord de la route, dans un petit périmètre encerclé par les forces de l'est de la Libye avec des barrières, pour empêcher toute personne d'entrer ou de sortir librement. Le choix du lieu semble avoir été bien étudié : il s'agit d'une région désertique, coupée de tous les réseaux téléphoniques et d'Internet. Aucune des tentatives de transmission en direct ou de publication sur les réseaux sociaux n'aboutit. Comme si le monde s'était tout d'un coup éclipsé derrière des murs invisibles. Comble du paradoxe, le convoi, dont le but était de briser le siège, se retrouve lui-même assiégé.

13 juin 2025 – Campement improvisé pour la caravane après l
13 juin 2025 – Campement improvisé pour la caravane après l'arrêt de son périple aux abords de la ville de Syrte.
© Nawaat – Yassine Gaidi

Sous un soleil de plomb, la fatigue – physique et morale – commence à se lire sur les visages des participants. Les rares informations qui nous parviennent font état de l'impossibilité pour les autorités de l'est de la Libye d'autoriser le passage des bus pour des raisons de sécurité « stratégique », dit-on. Au même moment, de vastes campagnes de soutien sont lancées sur les réseaux sociaux, et des pressions sont exercées sur les autorités libyennes et égyptiennes pour faciliter le passage du convoi et ne pas l'intercepter. À partir de là, un slogan s'impose : le point d'arrêt de la caravane est « le début des frontières réelles de l'occupation israélienne ».

L'esprit collectif qui s'est développé entre les participants au camp a eu raison des différences d'âge, de nationalités et d'idéologie, chacun partageant une partie de son énergie ou de sa nourriture. Les participants venus de Tunisie, d'Algérie, de Libye, de Mauritanie, et même certains Palestiniens résidant en Libye qui accompagnent la caravane, s'assoient ensemble par terre pour échanger et se réconforter mutuellement. Ils se consolent avec l'idée que la caravane leur a permis, malgré tout, de tester leur capacité à briser la barrière de la peur, et à aplanir leurs divergences politiques, sociales et même culturelles. Dans les discussions et les réunions, l'appel à la cohésion et à éviter tout discours ou comportement susceptible de diviser les gens et de rompre l'union est sans cesse réitéré.

La tension avec les forces armées du Maréchal Khalifa Haftar qui ont encerclé les lieux monte d'un cran. Elles agressent et arrêtent plusieurs participants. Quant à la délégation qui représentait la caravane pour négocier la poursuite du voyage, elle se retrouve menacée puis violentée à son tour. Une fois que toutes les personnes arrêtées sont libérées et en bonne santé, la caravane décide de rebrousser chemin. Le dépit sur les visages des participants libyens en particulier résume toute la situation. Ils ne s'imaginaient sans doute pas que les rivalités politiques entre l'Est et l'Ouest pouvaient en arriver là.

Juin 2025, Tunis – Rassemblement de soutien à la caravane de la résistance « prête à briser les frontières », comme le mentionne la banderole.
Juin 2025, Tunis – Rassemblement de soutien à la caravane de la résistance «  prête à briser les frontières  », comme le mentionne la banderole.
© Nawaat

Si la caravane a pris le chemin du retour, les esprits ne cèdent pas au défaitisme ni au désespoir. Au contraire, ils réfléchissent aux prochaines étapes, à des caravanes ou à des flottilles qui n'auraient plus à affronter des frontières terrestres. Sur le chemin du retour, l'accueil populaire aux entrées des villes est triomphal. Par ce geste, les partisans de la cause veulent sans doute signifier à ceux qui ont entravé le périple de la caravane qu'elle avait atteint son principal objectif : celui de rassembler les peuples libres du monde entier autour de la Palestine et de Gaza, grâce à la multiplication des initiatives similaires, par voie terrestre, aérienne ou maritime.

Les revers de la caravane après ce qu'elle a subi à l'entrée de Syrte ainsi que le renvoi par l'Égypte3 des militants venus par voie aérienne pour se rendre au poste-frontière de Rafah ont conféré à ce mouvement une dimension plus grande. Ils l'ont rendu plus résilient et plus déterminé, tout en lui permettant d'acquérir une expérience unique sur le terrain en matière d'organisation, de gestion de crise et de réactivité en cas d'urgence.

19 juin 2025, Tunis. Accueil populaire du convoi « Soumoud » à son retour à la capitale.
19 juin 2025, Tunis. Accueil populaire du convoi «  Soumoud  » à son retour à la capitale.
© Nawaat – Malek Ben Dekhil

1NDLR. Dans le football, les ultras sont un groupe de supporters rassemblés au sein d'une tribune. Ils font vivre le stade pendant les rencontres avec leurs chants et leurs encouragements, et leurs animations visuelles comme les tifos.

2NDLR. Le 7 mars 2016, des combattants de l'OEI venus de Libye lancent l'assaut contre la ville de Ben Guerdane. Ils ont été mis en déroute par les forces de sécurité tunisiennes.

3NDLR. Allié au clan Haftar depuis 2014 et la guerre contre les groupes islamistes en Libye, le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi continue d'apporter un important soutien politique et militaire à Benghazi.

15.05.2026 à 06:00

« Il n'y a pas de cessez-le-feu à Gaza »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il rappelle que, même si la majeure partie des médias occidentaux ne couvrent plus ce qui se passe à Gaza, le génocide continue. Mercredi 13 mai 2026. Mes amis étrangers me demandent souvent : « Comment vit-on à Gaza après sept mois de cessez-le-feu ? » D'abord, il faut préciser qu'il n'y a pas de cessez-le-feu. C'est juste qu'il y a de moins en moins de couverture de ce qui se passe à Gaza, de moins en moins de (…)

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Texte intégral (2341 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il rappelle que, même si la majeure partie des médias occidentaux ne couvrent plus ce qui se passe à Gaza, le génocide continue.

Mercredi 13 mai 2026.

Mes amis étrangers me demandent souvent : « Comment vit-on à Gaza après sept mois de cessez-le-feu ? »

D'abord, il faut préciser qu'il n'y a pas de cessez-le-feu. C'est juste qu'il y a de moins en moins de couverture de ce qui se passe à Gaza, de moins en moins de couverture de notre vie ici. C'est ce qui fait que la majorité des gens croit que la guerre est terminée et que les Gazaouis ont repris une vie « normale ». Certes, les bombardements ont diminué. Mais ils restent quotidiens. Tous les jours, des hommes, des femmes et des enfants sont tués. Ce que nous sommes en train de vivre, c'est comme un cancer qui se répand doucement dans le corps du malade, et qui aboutit à sa mort. Ces derniers temps, Israël cible particulièrement les policiers, afin de susciter le chaos sécuritaire à Gaza. Cela n'arrête pas. Presque chaque jour, un commissariat, un 4X4, un poste de contrôle est visé.

Le prétendu cessez-le-feu était accompagné d'un « plan de paix » qui installait entre autres un « comité national d'administration » de la bande de Gaza, composé de quinze technocrates palestiniens. On ne les a jamais vus ici, et personne ne sait ce qu'ils font. Quant à la « ligne jaune », elle ne cesse d'avancer. Elle crée une enclave dans l'enclave. Elle isole la zone est de la zone ouest, coupant en deux la bande de Gaza dans le sens de la longueur. Les Gazaouis sont entassés dans la partie Ouest, qui longe la mer et qui couvre environ 40 % de la surface originelle. Derrière cette ligne, les Israéliens ont tout détruit, rasé les vergers, dynamité les maisons.

De « la ligne jaune » à « la ligne orange »

Cette ligne est délimitée physiquement par des plots en béton de couleur jaune. Or, ces blocs bougent. On découvre régulièrement qu'ils ont un peu avancé vers la mer, rétrécissant un peu plus notre espace. Il y a trois jours, les blocs jaunes sont arrivés à la rue Salaheddine, la grande artère qui va du nord au sud, et qui est donc en passe de devenir une nouvelle frontière. Mais ce n'est pas tout. Il y a une autre ligne, virtuelle celle-là, la « ligne orange ». Elle va encore plus loin à l'ouest que la ligne jaune. Les Israéliens l'ont communiquée aux ONG qui sont restées à Gaza. Si elles veulent la franchir, elles doivent se « coordonner » avec l'armée. Le but est de réduire leurs mouvements au maximum.

L'aide humanitaire est par ailleurs extrêmement réduite. D'après l'accord de « cessez-le-feu », 600 camions devaient entrer chaque jour. C'est loin d'être le cas. Depuis le début de la guerre avec l'Iran surtout, leur nombre a été réduit. Aujourd'hui, seulement 200 camions entrent chaque jour, parfois 150. La moitié d'entre eux transporte de l'aide humanitaire. L'autre moitié, c'est l'importation du secteur privé. Des commerçants palestiniens qui achètent des denrées à des commerçants israéliens. Les prix sont trop élevés pour la grande majorité des Gazaouis. Les Israéliens sont en train de nous tuer, et en même temps de s'enrichir.

Mais il y a un aspect encore plus pervers : la plus grande partie de ces importations sont des produits non essentiels, comme du ketchup ou du Nutella, du chocolat ou des sodas. En revanche, les camions ne contiennent rien de ce qui est nécessaire à la vie, car toutes ces choses sont interdites par Israël : la nourriture saine, les draps, les couvertures, les tentes, les bâches en plastique, et même les clous. On ne trouve plus un seul clou à Gaza. Parce que c'est interdit. Comme tout ce qui permet de se déplacer : l'essence, le fuel, les pneus. On n'a plus les moyens de les réparer. On voit encore quelques voitures, qui marchent souvent à l'huile végétale après bricolage du moteur. Elles ont d'ailleurs du mal à circuler dans des rues qui disparaissent sous les gravats. Des gens essaient de fabriquer de l'essence en brûlant tout ce qu'ils peuvent trouver comme plastique, dans des sortes d'ateliers qui dégagent une fumée toxique.

Les malades du cancer meurent lentement, dans de grandes souffrances

Sont interdites aussi les couches pour les enfants en bas âge. Elles deviennent très rares, et très chères. Je n'en trouve plus pour mon fils Ramzi, qui a quatorze mois. Tout ce qui touche à la santé est également interdit : les médicaments et le matériel médical. Il n'y a qu'un seul scanner dans toute la bande de Gaza. Les malades du cancer n'ont plus accès à leur traitement. Ils sont en train de mourir lentement, souvent dans de grandes souffrances.

Des dizaines de milliers de malades auraient besoin d'être traitées à l'étranger. Selon l'accord du cessez-le-feu, cent cinquante patients devaient pouvoir entrer et sortir par le terminal de Rafah chaque jour, qui donne accès à l'Égypte. Aujourd'hui, on en est plutôt à 50 mouvements, parfois 80, rarement 120. Avec à chaque fois des retards et des difficultés dues aux Israéliens, qui mettent beaucoup de temps à valider les listes de noms envoyées par les Égyptiens.

Dans ces conditions effroyables, ce qui reste des 2,3 millions de personnes est entassé, les uns sur les autres, dans moins de la moitié de la bande de Gaza. Ils tentent de survivre. Si leur maison ou leur commerce se situe du bon côté de la « ligne jaune », ils commencent à déblayer tout autour. Ils veulent continuer à vivre, reconstruire leur boutique qui a été bombardée, essayer de rendre habitable leur maison à moitié effondrée, qui peut s'effondrer encore plus sous un orage ou une forte pluie.

Ni école, ni ordinateur, ni électricité

La survie, c'est d'abord de trouver de l'eau. Je ne parle même pas d'eau potable, juste d'eau « douce », non salée, parce que les filtres et les produits indispensables aux stations d'épuration sont eux aussi interdits depuis début du génocide. La recherche de cette eau est l'une des activités principales des Gazaouis. Tous les matins, on voit des personnes âgées et des enfants faire la queue avec des jerrycans devant les camions-citernes des ONG internationales, qui sont de plus en plus rares, car les ONG sont de moins en moins présentes. Celles qui ont refusé de communiquer aux Israéliens la liste de leurs employés sont bannies.

Des jeunes du quartier font la queue pour moi. Un travail fatiguant, il faut parfois faire une dizaine de kilomètres pour apporter les jerrycans. Pareil pour la nourriture. Difficile pour les familles de cuisiner quand le gaz et le bois se font rares, et quand de toute façon, on n'a pas grand-chose à mettre dans la marmite. Beaucoup de gens subsistent grâce aux tekiya, les cuisines communautaires financées par quelques donateurs, et qui distribuent principalement des lentilles ou du riz.

La majorité des enfants ne va pas à l'école. Il y a quelques initiatives à droite et à gauche, on peut trouver dans les camps de fortune des tentes où des élèves sont assis sur des chaises en plastique cassées, ou des pierres en guise de sièges. Des universités tentent de reprendre les cours, souvent en ligne, car la plupart de leurs bâtiments sont complètement ou partiellement détruits. Elles ne font payer que 20 % des frais d'inscription aux étudiants, repoussant à plus tard le versement du reste. La majorité des étudiants n'ont toutefois pas de connexion, alors ils se retrouvent dans des cafés Internet bricolés ou dans de ce qu'on appelle « l'Internet de quartier », où quelqu'un vend une connexion internet à l'heure.

Mais pour suivre les cours, il faut un ordinateur ou un smartphone. Or, ça aussi, c'est interdit. Il y en a de moins en moins. Il y a quelque temps, des commerçants en faisaient entrer en corrompant des militaires israéliens, mais il semble que ce trafic ait cessé. Et pour recharger les ordinateurs et les téléphones, il faut de l'électricité. Les quatre lignes qui alimentaient la bande de Gaza, trois israéliennes et une égyptienne, sont interrompues depuis le début de la guerre, et l'armée israélienne a détruit la centrale électrique de Gaza. On s'est rabattus sur les panneaux solaires, mais il n'en entre plus de nouveaux depuis longtemps, car ils sont, vous l'aurez deviné… interdits. Là aussi, il y a eu un moment un trafic grâce à la corruption, mais c'est terminé. Ceux qui en disposent encore vendent de l'électricité, et on voit tous les matins des queues devant leur petit business, pour charger les ordinateurs, les téléphones ou les lampes torches. Il y a aussi les groupes électrogènes installés par des particuliers dans chaque quartier, mais le prix est prohibitif : le kilowatt est passé de 4 à 35 shekels, soit 10,30 euros.

La vie malgré tout

L'argent liquide est de plus en plus absent, mais la technologie, au milieu de ce chaos, prend le relais. On peut désormais payer par carte bancaire ou avec son téléphone dans plusieurs petits supermarchés. On peut même payer les moyens de transport de fortune avec un système qui fonctionne sans connexion. Mais 90 % de la population est au chômage, les gens essaient de faire des petits travaux, des petits boulots, de se faire marchands ambulants. Certains reçoivent de l'argent de parents à l'étranger.

Mais à Gaza, c'est la vie malgré tout. On reconstruit des salles de fêtes pour les mariages qui continuent à être célébrés. Souvent, après la fête, les nouveaux mariés vont dormir chez un oncle ou une tante dont la maison est encore debout. Sinon, sous la tente, ou sous une bâche en plastique…

On arrive à survivre, mais petit à petit, les Israéliens resserrent le nœud coulant qui nous étrangle, en dehors des caméras et des yeux du monde. Ils rapprochent la ligne jaune de la mer. Ils réduisent chaque jour l'aide humanitaire. Ils font de notre existence un enfer pour atteindre leur véritable objectif : nous déporter. Quand ils nous voient tenter de renaître comme des Phénix, quand ils voient les jeunes tenter de continuer à étudier par tous les moyens et dans les pires conditions, cela les rend fous. Mais nous n'abandonnons pas. Nous nous adaptons, ce qui n'est pas forcément une bonne chose. Car s'adapter, c'est s'habituer. Mais que pouvons-nous faire d'autre ?

La même chose qui se passe en Cisjordanie. Les Israéliens sont en train de chasser les gens des camps de réfugiés. Ils découpent le territoire en petits morceaux, en installant sans cesse de nouvelles colonies. Les attaques des colons sont quotidiennes. Dans un silence médiatique et politique quasi-total, à quelques exceptions près. Malgré tout cela, nous gardons notre volonté de rester en vie, de libérer notre Palestine, et de conquérir notre indépendance.

Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

14.05.2026 à 06:00

Détroit d'Ormuz. Une chance à saisir pour l'Algérie

Paul Audinet

Alors que la fermeture du détroit d'Ormuz désorganise les flux énergétiques mondiaux, l'Algérie apparaît comme l'un des rares bénéficiaires indirects de la crise. Grâce à sa position méditerranéenne, à ses infrastructures tournées vers l'Europe et à la remontée des prix, Alger encaisse une prime qui tombe à point nommé pour ses finances publiques fragilisées. Reste à savoir si cette aubaine sera, pour une fois, mise à profit. Depuis le 2 mars 2026, la fermeture du détroit d'Ormuz perturbe (…)

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Alors que la fermeture du détroit d'Ormuz désorganise les flux énergétiques mondiaux, l'Algérie apparaît comme l'un des rares bénéficiaires indirects de la crise. Grâce à sa position méditerranéenne, à ses infrastructures tournées vers l'Europe et à la remontée des prix, Alger encaisse une prime qui tombe à point nommé pour ses finances publiques fragilisées. Reste à savoir si cette aubaine sera, pour une fois, mise à profit.

Depuis le 2 mars 2026, la fermeture du détroit d'Ormuz perturbe l'un des principaux corridors énergétiques mondiaux, par lequel transitent près de 20 % des flux internationaux de pétrole et de gaz naturel liquéfié. Les producteurs du Golfe voient leurs exportations entravées. L'Algérie, elle, expédie ses volumes depuis la Méditerranée occidentale, loin de la zone de crise.

Cet avantage géographique se traduit immédiatement sur le plan commercial. Au sud d'une Europe soucieuse de sécuriser ses approvisionnements, l'Algérie dispose d'un accès direct à ses marchés. L'Union européenne reste de loin son principal débouché gazier et absorbe une large part de son pétrole brut. Surtout, deux gazoducs relient directement le pays au continent : le Transmed vers l'Italie via la Tunisie, et le Medgaz vers l'Espagne, dont la capacité a été relevée ces dernières années. Le gaz algérien atteint ainsi ses clients sans dépendre des routes maritimes sous tension. Le gazoduc Maghreb-Europe, qui transitait par le Maroc, demeure suspendu depuis 2021 après la rupture diplomatique entre Alger et Rabat.

Des finances publiques en quête d'oxygène

Alors que fin 2025, les équilibres financiers du pays s'étaient nettement dégradés, la nouvelle donne arrive à point. L'Algérie est l'une des économies les plus dépendantes au monde de ses exportations d'hydrocarbures : celles-ci représentent en moyenne plus de 90 % de ses recettes en devises et 60 % de ses recettes budgétaires totales. Lorsque les prix reculent, c'est toute la mécanique de l'État qui se contracte.

En 2025, les recettes d'exportation du secteur ont diminué, tandis que le déficit budgétaire dépassait 10 % du PIB selon le Fonds monétaire international (FMI). Le Fonds de régulation des recettes, l'épargne pétrolière accumulée lors des cycles haussiers précédents, est désormais épuisé. Les réserves de change ont, elles aussi, fortement reculé, à environ 55 milliards de dollars (46 milliards d'euros) à l'été 2025, soit moins du tiers de leur niveau de 2013. Dans le même temps, les banques publiques, principal relais du financement intérieur, sont déjà très sollicitées par les besoins du Trésor. Le budget 2026 avait alors été construit sur une hypothèse prudente de baril à 60 dollars (51 euros).

Cette hypothèse a rapidement volé en éclats. Si le Sahara Blend — brut de référence algérien apprécié des raffineurs européens pour sa faible teneur en soufre — valait encore moins de 70 dollars (60 euros) en janvier, il dépassait 100 dollars (85 euros) en moyenne en mars, selon l'Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP), soit son plus haut niveau depuis le choc énergétique de 2022. Début mai, malgré l'annonce d'un cessez-le-feu qui reste fragile sur le terrain, les prix oscillent dans une fourchette de 95 à 110 dollars (de 81 à 94 euros).

Pour Alger, l'effet est immédiat : hausse des recettes d'exportation, amélioration de la balance courante, respiration budgétaire. La remontée du pétrole soutient aussi les revenus gaziers, dans un marché européen redevenu hypersensible au risque d'approvisionnement.

Un fournisseur incontournable

Plusieurs capitales européennes n'ont pas tardé à réagir. Le 25 mars, la présidente du Conseil italien Giorgia Meloni s'est rendue à Alger. Le lendemain, le ministre espagnol des affaires étrangères José Manuel Albares lui a emboîté le pas.

L'Italie et l'Espagne reçoivent chacune près de 30 % de leurs importations gazières d'Algérie et cherchent à accroître leurs achats. Rome approfondit la coopération entre Ente nazionale idrocarburi (ENI) et la Sonatrach, notamment dans l'offshore et les hydrocarbures non conventionnels. Madrid mise sur une hausse supplémentaire des livraisons via le Medgaz. Dans une Europe encore marquée par le choc gazier de 20221, l'Algérie redevient un fournisseur stratégique de proximité. Le Fonds monétaire internationl (FMI) a par ailleurs relevé ses prévisions de croissance pour 2026, citant le pays parmi les gagnants économiques du conflit.

La crise pourrait aussi améliorer l'attractivité du pays auprès des investisseurs. Le 19 avril, Alger a lancé son deuxième appel d'offres international en deux ans, l'« Algeria Bid Round 2026 », portant sur sept périmètres d'exploration sahariens. Le calendrier ne doit rien au conflit : il répond à une nécessité ancienne. Les grands gisements historiques, Hassi Messaoud pour le pétrole et Hassi R'Mel pour le gaz, mis en production au tournant des années 1960, arrivent à maturité et exigent de nouveaux relais.

Mais la flambée des cours change le contexte. Des prix élevés améliorent la rentabilité potentielle des projets et rendent le risque algérien plus acceptable pour les majors. Encore faudra-t-il convertir l'essai. Les campagnes précédentes ont souvent suscité un intérêt inférieur aux attentes, freinées par les lourdeurs administratives, l'instabilité réglementaire perçue et une concurrence internationale soutenue pour les capitaux énergétiques.

Répit budgétaire, équation inchangée

Mais ce regain de fortune peut n'être qu'un répit. L'histoire récente invite à la prudence. Les deux derniers grands cycles haussiers — 2002-2008, puis 2022-2023 — ont permis à l'Algérie de reconstituer ses marges budgétaires sans engager de transformation économique durable.

Le pays demeure pris dans un piège de la rente : les recettes des hydrocarbures financent subventions, transferts sociaux et dépense publique, ce qui amortit les tensions économiques et sociales à court terme, mais réduit l'incitation à diversifier l'appareil productif, élargir la base fiscale et améliorer l'environnement des affaires. Lorsque les cours sont élevés, l'urgence du changement s'atténue ; lorsqu'ils se replient, les moyens d'agir se restreignent.

D'autres fragilités persistent. La consommation intérieure de gaz progresse rapidement et rogne les volumes exportables. Les exportations hors hydrocarbures demeurent marginales. L'économie informelle reste dominante, de l'ordre de 45 % du PIB. Enfin, la tentation du financement monétaire des déficits n'a pas disparu, avec les risques classiques : inflation plus élevée et pression sur le dinar.

Si le détroit d'Ormuz rouvrait durablement, les prix finiraient par se normaliser. L'Algérie conserverait alors les mêmes défis qu'avant la crise : dépendance pétro-gazière, marges budgétaires limitées, diversification inachevée. La crise au Moyen-Orient offre à Alger un répit budgétaire et une visibilité inespérée. Elle ne change rien à l'équation de fond.


1NDLR. La crise gazière dans le monde a débuté en 2021 à la suite de la forte reprise économique après la récession liée à la pandémie de Covid-19, et a été amplifiée par l'invasion de l'Ukraine par la Russie fin février 2022.

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