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[Texte intégral]

Publié le 27.03.2020 à 12:18

L’écoféminisme : qu’est-ce donc ?

27 mars 2020

Texte inédit pour le site de Ballast

Dans les milieux mili­tants et aca­dé­miques fran­çais, l’heure semble à la décou­verte pro­gres­sive de l’écoféminisme. En mani­fes­ta­tion, on ne compte plus les pan­cartes tout à la fois fémi­nistes et éco­lo­gistes. Né aux États-Unis contre l’in­dus­trie nucléaire dans les années 1970 et 80 — et désor­mais por­té en Amérique latine, en Inde ou en Indonésie —, ce mou­ve­ment poli­tique et phi­lo­so­phique hété­ro­clite (cultu­rel, spi­ri­tua­liste, maté­ria­liste, socia­liste, queer ou encore végé­ta­rien) cor­rèle la mise à sac des éco­sys­tèmes par le capi­ta­lisme et l’op­pres­sion sécu­laire des femmes par le patriar­cat. Deux reproches lui sont régu­liè­re­ment adres­sés : l’es­sen­tia­lisme et le mys­ti­cisme. Reproches plus que légi­times pour toute pers­pec­tive socia­liste maté­ria­liste digne de ce nom. Seulement voi­là, l’af­faire est plus com­pli­quée : c’est ce que l’a­ni­ma­trice de la chaîne YouTube Game of Hearth, spé­cia­li­sée en éco­lo­gie poli­tique et en fémi­nisme, entend défendre ici, déplo­rant de concert les récu­pé­ra­tions réac­tion­naires et com­mer­ciales de ce mou­ve­ment. Une invi­ta­tion à la dis­cus­sion.

Sans doute faut-il mobi­li­ser le terme « éco­fé­mi­nisme » au plu­riel. En effet, depuis son appa­ri­tion, son usage est très diver­se­ment reven­di­qué, et ce d’autant plus qu’il semble dif­fi­cile d’en don­ner clai­re­ment l’origine. A‑t-il été for­gé par la fran­çaise Françoise d’Eaubonne en 1974 dans son ouvrage Le Féminisme ou la mort, ou bien, comme le sug­gère Janet Biehl, par l’écoféministe Chiah Heller ? On pour­rait éga­le­ment pen­cher pour plu­sieurs appa­ri­tions simul­ta­nées, liées à un contexte géo­po­li­tique inter­na­tio­nal de grande ten­sion (la guerre froide et la menace d’une guerre nucléaire) et de cri­tique éco­lo­giste en plein essor (dans les pays enri­chis du Nord, une même confi­gu­ra­tion de pen­sée se réa­lise, issue de constats simi­laires, et celles qui se reven­diquent de l’é­co­fé­mi­nisme font le lien entre culture guer­rière, des­truc­tion de l’environnement et sexisme).

« Les racines du déploie­ment des pen­sées et pra­tiques éco­fé­mi­nistes sont à trou­ver en grande par­tie aux États-Unis, dans les pre­mières mani­fes­ta­tions anti­nu­cléaires des années 1970. »

Les racines du déploie­ment des pen­sées et pra­tiques éco­fé­mi­nistes sont à trou­ver en grande par­tie aux États-Unis, dans les pre­mières mani­fes­ta­tions anti­nu­cléaires des années 1970 — qui iront s’intensifiant durant la décen­nie sui­vante. Pendant cette période, des femmes, issues de milieux sociaux divers, se sont ras­sem­blées pour lut­ter contre la culture guer­rière et destructrice qui, selon elles, mena­çait leur vie — et la vie tout court, enten­due comme pos­si­bi­li­té de mener une exis­tence stable dans un envi­ron­ne­ment non-toxique. Chargées par leur rôle social de s’occuper des foyers, et donc de favo­ri­ser la conti­nui­té de la vie, elles étaient éga­le­ment aux pre­mières loges pour en consta­ter la des­truc­tion, mani­fes­ter leur inquié­tude et leur refus de cette situation. L’écoféminisme est donc ini­tia­le­ment un ensemble de luttes poli­tiques dans les­quelles la défi­ni­tion même du « poli­tique » est réin­ven­tée : non plus un jeu de domi­na­tion mais le besoin et le désir, mani­fes­tés avec peur et colère, d’un chan­ge­ment social et cultu­rel radi­cal en faveur de la vie et contre l’exploitation et la guerre. Ce nou­veau « poli­tique » est intrin­sè­que­ment non-violent, non-hié­rar­chique ; il se mène hors des sphères poli­tiques ins­ti­tu­tion­nelles (mais non sans s’adresser à celles-ci) ; col­lec­tif, il prend en charge les notions d’é­mo­tions et, même, de spiritualité.

Des thèses communes, deux points sensibles

C’est au court de ces luttes que s’est pro­gres­si­ve­ment éla­bo­ré un cor­pus de textes divers, mais expri­mant un fond de pen­sée com­mun, que l’on peut résu­mer ain­si : la culture dite « moderne », à ses débuts et au cours de son déve­lop­pe­ment, a fait le geste concep­tuel de sépa­rer et de mettre à dis­tance, une sphère seule­ment humaine d’une autre sphère, celle de la « nature », en déva­luant cette der­nière dans un but de contrôle et d’exploitation. Dans ce même geste de sépa­ra­tion, une par­tie de l’humanité, les femmes, a été repous­sée dans la sphère de la « nature » — par consé­quent, elles ont été exploi­tées de la même manière que les terres, les fleuves, les ani­maux, les plantes, dans un rap­port de sujet à objet, d’actif à pas­sif, d’esprit à matière, etc. La dis­tinc­tion de ces deux grands ordres, « nature » et « culture », disent les éco­fé­mi­nistes, est ce qui a per­mis la culture de guerre et de des­truc­tion qu’elles refusent. Cette sépa­ra­tion, tout à fait arti­fi­cielle, est ce qu’il convient de remettre en cause, de com­battre. Il fau­dra donc reclaim (réhabiliter/se réap­pro­prier) ce qui a été déva­lo­ri­sé après avoir été pla­cé dans la sphère de la « nature », notam­ment le corps (et plus encore celui des femmes), ses émo­tions, le soin qu’on lui accorde, etc.

(Cody William Smith)

À par­tir de ces pré­misses rela­ti­ve­ment larges, les concep­tua­li­sa­tions et les actions peuvent être nom­breuses et variées, elles engendrent plu­sieurs cou­rants éco­fé­mi­nistes connais­sant de fortes divi­sions, accom­pa­gnées d’un rejet de cer­taines théo­ries et de cer­tains modes d’ac­tion. Les deux aspects les plus polé­miques, à la fois en dehors et au sein du grand ensemble de l’écoféminisme, sont la ques­tion de l’essentialisme (l’écoféminisme ten­drait à une concep­tion des femmes comme défi­nies et réduites au rôle que leur don­ne­rait leur corps) et celle des pra­tiques spi­ri­tuelles et reli­gieuses, qui ont accom­pa­gné ses débuts et son déploie­ment. Deux aspects sou­vent mal res­ti­tués et mal com­pris.

Derrière l’essentialisme, la réappropriation du corps

« Les deux aspects les plus polé­miques, à la fois hors et au sein du grand ensemble de l’écoféminisme, sont la ques­tion de l’essentialisme et celle des pra­tiques spi­ri­tuelles. »

La ques­tion de l’essentialisme est à repla­cer dans le contexte géné­ral des théo­ri­sa­tions fémi­nistes. L’écoféminisme naît à une époque où les luttes fémi­nistes sont concen­trées à libé­rer les femmes du car­can domes­tique, de l’aliénation des tâches de repro­duc­tion, et à les faire accé­der au même sta­tut que les hommes : celui de pro­duc­trices. Est alors dénon­cé le lien noué entre femmes et « nature » : asso­cier les femmes et la mater­ni­té, et en faire des êtres « plus proches de la nature » eu égard à leur corps, c’est, pour la plu­part des fémi­nistes, pro­duire un argu­men­taire poli­tique natu­ra­li­sant dont le but est de jus­ti­fier et d’asseoir une divi­sion sexuelle du tra­vail — où les unes tra­vaillent gra­tui­te­ment pour les autres, se char­geant pour eux d’une série de tâches récur­rentes, fas­ti­dieuses et déva­lo­ri­sées car rat­ta­chées aux néces­si­tés du corps vivant (se nour­rir, s’habiller, évo­luer dans un envi­ron­ne­ment propre, s’assurer d’une des­cen­dance en bonne san­té, être soi­gné au quo­ti­dien dans la mala­die…). C’est de cette exploi­ta­tion que le fémi­nisme entend en pre­mier lieu libé­rer les femmes, et une telle libé­ra­tion passe par l’émancipation de la tutelle mas­cu­line, par l’autonomie finan­cière en pre­mier lieu — auto­no­mie qui doit néces­sai­re­ment être accom­pa­gnée du même accom­plis­se­ment de soi dont béné­fi­cient les hommes.

Ainsi, le fémi­nisme des années 1970–80 hérite, aux États-Unis, des thèses por­tées par Betty Friedan dans La Femme mys­ti­fiée. L’autrice et mili­tante y dénonce la pro­pa­gande mas­sive pro­duite au sor­tir de la Seconde Guerre mon­diale à des­ti­na­tion des femmes, afin de leur faire reprendre leur rôle tra­di­tion­nel de mère au foyer — pour mieux, à nou­veau, réser­ver l’emploi sala­rié aux hommes. Cette pro­pa­gande van­tait les mérites de la mater­ni­té, du soin por­té au mari par sa femme, d’un logis bien tenu grâce à l’aide de divers biens de consom­ma­tion. Il n’est donc guère sur­pre­nant que l’écoféminisme, cher­chant à reclaim la sphère de la « nature » et tout ce qui y a été pla­cé, notam­ment ce qui est relève des tâches de repro­duc­tion, ait inquié­té les fémi­nistes dans la lignée de Friedan : elles y ont vu une ten­ta­tive de régres­sion réac­tion­naire venant célé­brer à nou­veaux frais l’association femme-nature. Il n’était pour­tant pas ques­tion de cela pour l’écoféminisme. Il s’a­gis­sait plu­tôt de dire que le geste cri­tique du fémi­nisme n’était pas ache­vé, et devait l’être urgem­ment. En pro­dui­sant une cri­tique de l’enfermement arti­fi­ciel des femmes dans la sphère de la « nature », le fémi­nisme a man­qué, aux yeux de l’é­co­fé­mi­nisme, de cri­ti­quer ce qui était fait à l’ensemble de cette caté­go­rie de « nature » — trop occu­pé à éman­ci­per les femmes de l’aliénation éma­nant de cette clô­ture en les fai­sant pas­ser du côté de la « culture ».

(Cody William Smith)

Reclaim la « nature », c’est éman­ci­per, en même temps que les femmes, l’entièreté de la sphère de la « nature » de l’emprise de la sphère de la « culture », éri­gée maî­tresse et ordon­na­trice. Cela passe par la défense de la thèse selon laquelle les femmes, au même titre que les hommes, font par­tie de la « nature » : pré­tendre le contraire, c’est faire un vœu de mort. Ce qui ne veut pas dire, pour les éco­fé­mi­nistes, que la « nature » dont nous fai­sons par­tie et qui nous consti­tue fait de nous des êtres dont l’existence n’est que néces­si­té et pure réponse à l’injonction déter­mi­niste de la matière. Ce qui ne veut pas dire non plus que nous avons une « nature » devant nous ser­vir de règle abso­lue pour diri­ger nos vies. Cela signi­fie sim­ple­ment que notre liber­té passe par la consi­dé­ra­tion du fait que nous sommes tous et toutes des corps, et qu’il nous est néces­saire d’en prendre soin plu­tôt que d’exiger que d’autres soient à notre ser­vice pour que nous puis­sions l’oublier et nous en consi­dé­rer dispensés. Aimer ces corps, les inves­tir, les célé­brer, quelle qu’en soit la manière : cela par­ti­cipe de manière pri­mor­diale à faire tom­ber la cloi­son construite par la moder­ni­té entre « nature » et « culture », et cela par­ti­cipe à leur éman­ci­pa­tion d’une culture qui les réduit et les déva­lo­rise pour mieux les instrumentaliser.

« Cela passe par la défense de la thèse selon laquelle les femmes, au même titre que les hommes, font par­tie de la nature. »

C’est donc ce qu’ont fait les éco­fé­mi­nistes, tant dans leurs textes théo­riques, leurs récits (de fic­tion ou non) que dans leurs pra­tiques. La diver­si­té des stra­té­gies adop­tées pour se réap­pro­prier le corps est grande : des mani­fes­ta­tions dan­sées et chan­tées au sépa­ra­tisme les­bien, en pas­sant par les théo­ries d’économie fémi­niste visant à pen­ser la socia­li­sa­tion de la mater­ni­té, ou encore la réap­pro­pria­tion des savoirs obs­té­triques et gyné­co­lo­giques, etc. On peut voir là un échec à main­te­nir une uni­té, une ligne direc­trice claire, autant qu’un suc­cès des thèses éco­fé­mi­nistes, inves­ties par une grande varié­té de ten­dances fémi­nistes (maté­ria­lisme, dif­fé­ren­tia­lisme, essen­tia­lisme stra­té­gique, queer…), reflé­tant la diver­si­té des vies des femmes et leur per­met­tant à toutes de s’en­ga­ger dans une même lutte. Cette diver­si­té a prê­té un flanc par­ti­cu­liè­re­ment vul­né­rable à la cri­tique extra-éco­fé­mi­niste, la par­tie cri­ti­quée pas­sant vite pour le tout de l’écoféminisme, rédui­sant dras­ti­que­ment la por­tée de celui-ci.

Derrière la spiritualité, le rituel pour l’action politique

La ques­tion de la spi­ri­tua­li­té est l’autre pan de l’écoféminisme sou­vent men­tion­né pour le dési­gner comme un cou­rant réac­tion­naire, empê­tré dans des archaïsmes inquié­tants. Là encore, c’est la diver­si­té qui pré­vaut : si la spi­ri­tua­li­té, on l’a dit, a été pré­sente dès les pre­mières mani­fes­ta­tions et les pre­miers textes éco­fé­mi­nistes, elle n’a jamais été un impé­ra­tif impo­sé à toutes, pas plus qu’elle n’a été unique ou dog­ma­tique. Athéisme et spi­ri­tua­li­té se sont côtoyés (non sans dis­cus­sions) sans que l’un ou l’une ne prenne le des­sus sur l’autre. De plus, la spi­ri­tua­li­té éco­fé­mi­niste répond à deux exi­gences qui n’ont rien de résur­gences obs­cu­ran­tistes : la conti­nui­té du geste de reclaim men­tion­né plus haut jusque dans l’aspect spi­ri­tuel de la culture, et la recherche col­lec­tive d’une cer­taine dyna­mique de groupe.

(Cody William Smith)

C’est qu’une grande par­tie de l’écoféminisme s’intéresse à relire l’histoire de la moder­ni­té la des­truc­tion, puis l’in­vi­si­bi­li­sa­tion d’une culture pré-exis­tante qui ne serait pas une culture de la domi­na­tion, de l’exploitation de la sphère arti­fi­ciel nature-femme. Cette culture pré-exis­tante com­pre­nait un pan spi­ri­tuel détruit par la reli­gion judéo-chré­tienne patriar­cale, celle-ci accom­pa­gnant dans ses prin­cipes le geste de sépa­ra­tion moderne entre « nature » et « culture », et la déva­lua­tion des femmes au sein de cette sphère de la « nature ». Par consé­quent, le reclaim éco­fé­mi­niste, en ce qu’il est un tra­vail sur la culture moderne en vue de la chan­ger, entend éga­le­ment inves­tir l’aspect spi­ri­tuel de cette culture, qui fait par­tie de son sys­tème de domi­na­tion et d’exploitation. Dans un geste de recréa­tion contem­po­raine, cet inves­tis­se­ment peut notam­ment s’appuyer sur la prise en consi­dé­ra­tion des spi­ri­tua­li­tés non-patriar­cales pas­sées. Il est néces­saire de sou­li­gner que ce geste de reclaim est conscient de ne pas rele­ver d’une exac­ti­tude his­to­rique ou scien­ti­fique — il ne cherche d’ailleurs pas à l’être. En effet, il est un tra­vail de rétros­pec­tion par­tiel lors­qu’il s’ins­pire du pas­sé pour créer des spi­ri­tua­li­tés nou­velles, empruntes les aspi­ra­tions de celles qui les pra­tiquent (le néo­pa­ga­nisme de la Wicca), ou bien qu’il pro­pose une réin­ven­tion éco­fé­mi­niste des reli­gions patriar­cales elles-mêmes (judaïsme, pro­tes­tan­tisme, boud­dhisme…).

« Cette culture pré-exis­tante com­pre­nait un pan spi­ri­tuel détruit par la reli­gion judéo-chré­tienne patriar­cale, celle-ci accom­pa­gnant dans ses prin­cipes le geste de sépa­ra­tion moderne entre nature et culture. »

La spi­ri­tua­li­té la plus répan­due dans l’écoféminisme, et qui y a joué le plus grand rôle, est celle qui réin­vente la reli­gion païenne indoeu­ro­péenne de la Déesse (la Wicca). Sa pra­tique n’implique pas de dogmes, de textes sacrés ou de hié­rar­chie, mais la mise en place de rituels, de manière prag­ma­tique et expé­ri­men­tale. Ces rituels peuvent être indi­vi­duels mais éga­le­ment col­lec­tifs — ce qui nous amène à l’ins­tau­ra­tion de dyna­miques col­lec­tives par des pra­tiques spi­ri­tuelles de créa­tion de rituels. Les mani­fes­ta­tions éco­fé­mi­nistes des années 1980 com­pre­naient une part de ritua­li­sa­tion très impor­tante. On peut pen­ser à la Women’s Pentagon Action du 17 novembre 1980, mani­fes­ta­tion très riche en rituels et en sym­boles : une pro­ces­sion de pou­pées géantes sym­bo­li­sant suc­ces­si­ve­ment le deuil, la colère, l’empo­werment et le défi, accom­pa­gnée de danses, de chants, de cris, de pleurs, du tis­sage d’une grande toile et de sorts jetés pour mau­dire cet endroit où sont prises des déci­sions jugées mor­ti­fères et des­truc­trices. Il s’agissait donc bien d’une action poli­tique, mais insé­pa­rable du rituel qui l’a consti­tuée. Que les par­ti­ci­pantes le conçoivent comme l’expression d’une convic­tion reli­gieuse per­son­nelle ou comme un dis­po­si­tif créé dans le but de se don­ner du pou­voir — le pou­voir de ne pas être para­ly­sées par la peur, le pou­voir de mani­fes­ter contre une culture dont elles ne veulent plus — importe peu : l’essentiel est que le rituel fonc­tionne, comme expres­sion sym­bo­lique d’une reven­di­ca­tion poli­tique et comme mise en action des mani­fes­tantes.

Dans son ouvrage Rêver l’obscur, Starhawk, acti­viste, « sor­cière » et théo­ri­cienne éco­fé­mi­niste néo­païenne, écrit tout autant et d’un seul tenant sur la magie, les rituels reli­gieux célé­brant la Déesse et l’organisation des pra­tiques col­lec­tives à visée poli­tique. Un rituel magique est — pour elle et plus lar­ge­ment pour les éco­fé­mi­nistes qui y par­ti­cipent à l’occasion d’une mani­fes­ta­tion ou d’une action — un rituel qui a pour but d’a­me­ner chaque membre du groupe à trou­ver en elle la force d’agir, et d’agir avec les autres. Il est donc aisé de choi­sir de lais­ser de côté la ques­tion de la croyance en la Déesse pour adhé­rer à l’efficacité poli­tique des rituels, construits à des­sein pour favo­ri­ser l’horizontalité dans les pra­tiques poli­tiques.

(Cody William Smith)

Le tournant académique des années 1990

Si l’écoféminisme des deux pre­mières décen­nies a été majo­ri­tai­re­ment consti­tué d’actions grass­roots (de la base), les années 1990 se sont carac­té­ri­sées par l’entrée de la pen­sée éco­fé­mi­niste à l’université, prin­ci­pa­le­ment aux États-Unis. Une telle muta­tion vers les sphères intel­lec­tuelles a pro­gres­si­ve­ment tiré le mou­ve­ment poli­tique ini­tial vers la res­pec­ta­bi­li­té aca­dé­mique ; ce fai­sant, elle a engen­dré un tra­vail de dis­cri­mi­na­tion accru à l’égard de cer­taines thèses — celles, notam­ment, tenues pour essen­tia­li­santes ou irra­tion­nelles. Ce qui aupa­ra­vant ren­dait sim­ple­ment l’écoféminisme mul­tiple, plu­riel, est deve­nu le ferment d’une divi­sion qui a mené au dis­cré­dit de pans entiers du mou­ve­ment — si ce n’est du mou­ve­ment dans son entiè­re­té.

« Une telle muta­tion vers les sphères intel­lec­tuelles a pro­gres­si­ve­ment tiré le mou­ve­ment poli­tique ini­tial vers la res­pec­ta­bi­li­té aca­dé­mique. »

Ainsi, un cer­tain pan de l’écoféminisme, se dési­gnant lui-même comme « éco­fé­mi­nisme socia­liste », atta­ché à des concep­tions fémi­nistes maté­ria­listes, s’est dis­tin­gué de ce qu’il a lui-même appe­lé l’« éco­fé­mi­nisme cultu­rel ». L’écoféminisme socia­liste s’est auto­pro­cla­mé seul digne d’intérêt : il aurait, lui, une por­tée poli­tique, tan­dis que l’écoféminisme « cultu­rel » relè­ve­rait d’une vaine bataille secon­daire, voire tout à fait impro­duc­tive. En effet, cher­cher à réfor­mer la culture patriar­cale, en inven­ter une autre autour de valeurs non-patriar­cales, c’est, pour l’écoféminisme socia­liste, non seule­ment se dés­in­té­res­ser d’une lutte véri­ta­ble­ment poli­tique (car foca­li­sée sur les struc­tures sociales d’exploitation), mais éga­le­ment tom­ber dans la poé­ti­sa­tion niaise d’un pré­ten­du « fémi­nin » venant ren­for­cer l’assignation des femmes à la vacui­té d’un déco­rum. L’académisation de l’é­co­fé­mi­nisme a eu pour résul­tat de dis­cré­di­ter par­tiel­le­ment le reclaim de la « nature », et sa capa­ci­té à bou­le­ver­ser l’ordre socio­po­li­tique : le « fémi­nin » était de nou­veau déva­lué dans le but de faire accep­ter une par­tie des concep­tions éco­fé­mi­nistes dans l’univers patriar­cal de l’université et de la pro­duc­tion des savoirs. L’intérêt pour le corps et sa reva­lo­ri­sa­tion, la prise en compte de l’importance des émo­tions, les pra­tiques mili­tantes struc­tu­rées par des rituels : tout cela a été reje­té comme ne pou­vant faire par­tie d’un éco­fé­mi­nisme recom­man­dable.

Quelle pensée socialiste ?

L’écoféminisme socia­liste n’en a pas moins pro­duit un cor­pus impor­tant de textes. Des pen­seuses comme Carolyn Merchant, Mary Mellor, Ariel Salleh ou Maria Mies ont contri­bué par leurs tra­vaux à l’établissement d’un dia­logue entre éco­fé­mi­nisme et pen­sées socia­listes, éco­so­cia­listes et marxistes. Tout comme le fémi­nisme mar­xiste de la seconde vague a mené un tra­vail cri­tique de la théo­rie mar­xiste afin d’in­té­grer aux fon­de­ments de celle-ci une ana­lyse de la divi­sion sexuelle du tra­vail, l’écoféminisme socia­liste s’est atta­ché à inter­ro­ger la ques­tion du genre dans l’écologie sociale (non sans dif­fi­cul­té, en témoigne le rejet de tout type d’écoféminisme par Janet Biehl à par­tir de 1991) : « Les tenants de l’écologie sociale se posent la ques­tion de savoir com­ment nous devrions sur­vivre sur la pla­nète, com­ment déve­lop­per des sys­tèmes de pro­duc­tion de nour­ri­ture et d’énergie, une archi­tec­ture et des façons de vivre qui per­met­tront aux êtres humains de satis­faire leurs besoins maté­riels et de vivre en har­mo­nie avec la nature non-humaine […] cette pers­pec­tive a été déve­lop­pée par Murray Bookchin, à qui je dois beau­coup, […] mais si cette ana­lyse est utile, l’écologie sociale demeure incom­plète sans le fémi­nisme. »

(Cody William Smith)

Quoiqu’inspiré par les pen­seurs de l’écologie sociale, l’écoféminisme socia­liste s’en dis­tingue en liant indis­so­cia­ble­ment exploi­ta­tion de la « nature » et exploi­ta­tion des femmes, au pro­fit d’une ana­lyse maté­ria­liste renou­ve­lée. Comme le fémi­nisme maté­ria­liste, l’écoféminisme socia­liste se veut cri­tique de la dis­tinc­tion entre tra­vail de pro­duc­tion (décrit comme « social ») et tra­vail de repro­duc­tion (décrit comme « natu­rel ») : l’enfantement, de même que les tâches domes­tiques, sont des tra­vaux comme les autres, c’est-à-dire des tra­vaux humains car conscients, et donc des acti­vi­tés sociales — acti­vi­tés par ailleurs d’une impor­tance cruciale. Ce fai­sant, il est noté que l’exploitation des femmes, sous cou­vert de la « natu­ra­li­té » des tâches accom­plies par elles, fait par­tie de ce qui rend pos­sible l’accumulation capi­ta­liste. L’invisibilisation géné­rale du tra­vail des femmes à la réa­li­sa­tion des tâches vitales mais déva­luées, pénibles dans leur carac­tère répé­ti­tif, et peu rému­né­rées, est ce qui, pour les éco­fé­mi­nistes socia­listes, a per­mis à un petit nombre d’hommes (et par­fois de femmes, dans les pays occi­den­taux enri­chis d’être libres d’exercer des acti­vi­tés moins néces­saires mais plus valo­ri­sées socia­le­ment et bien mieux rému­né­rées — si ce n’est rému­né­ré tout court. Le carac­tère vital et imma­nent des tâches attri­buées aux femmes et non-recon­nues comme socia­le­ment utiles, le fait qu’elles aient à s’occuper des corps et de leurs besoins régu­liers, qu’elles aient à prendre en charge leurs limi­ta­tions, tout cela serait à com­prendre comme le résul­tat d’une volon­té d’émancipation cachant ses moyens de se réa­li­ser : une liber­té au prix de l’exploitation et de l’aliénation d’autrui, uti­li­sé comme res­source non-pro­duc­tive à dis­po­si­tion par nature. Autrement dit, la liber­té de quelques uns à l’é­gard des contin­gences maté­rielles ne peut exis­ter que si d’autres se chargent dis­crè­te­ment, sous la contrainte, de ces contin­gences.

« L’écoféminisme socia­liste en vient à pro­duire, entre autres choses, une cri­tique du maté­ria­lisme his­to­rique mar­xiste. »

Dès lors, l’écoféminisme socia­liste en vient à pro­duire, entre autres choses, une cri­tique du maté­ria­lisme his­to­rique mar­xiste : « En dépit de l’affirmation pre­mière de Marx à pro­pos de l’importance des rela­tions entre l’humanité et la nature, le maté­ria­lisme his­to­rique mar­xiste s’est déve­lop­pé à par­tir d’une concep­tion des rela­tions éco­no­miques sou­cieuse des rela­tions sociales (de classe, de pro­prié­té), et au dépens des rela­tions phy­siques (bio­lo­giques, éco­lo­giques). » Mary Mellor, cher­cheuse anglaise, est ain­si atta­chée à la pro­duc­tion d’une ana­lyse éco­fé­mi­niste maté­ria­liste où la « maté­ria­li­té » n’est plus seule­ment celle des rela­tions éco­no­miques ou des rela­tions de classe, mais éga­le­ment de l’exploitation de corps (ceux des femmes, ceux des per­sonnes raci­sées ou infé­rio­ri­sées d’une quel­conque manière, bien sûr, mais éga­le­ment ceux des non-humains). Une telle ana­lyse, dit-elle, per­met de mettre en lumière une dimen­sion igno­rée et abu­si­ve­ment réduite au social, du carac­tère maté­riel des vies humaines : les corps sont ce grâce à quoi et à par­tir de quoi peut s’exercer la trans­cen­dance de la liber­té humaine — le libre choix, le gou­ver­ne­ment, etc. Ces corps, limi­tés, sans néces­sai­re­ment déter­mi­ner toute acti­vi­té humaine, ne peuvent être igno­rés dans l’influence qu’ils ont sur les orga­ni­sa­tions sociales.

L’écoféminisme hors de ses racines

Si les ori­gines de l’écoféminisme sont, on l’a dit, majo­ri­tai­re­ment anglo-saxonnes, et plus lar­ge­ment ancrées dans les pays occi­den­taux enri­chis, des luttes sem­blables ont été et sont iden­ti­fiées un peu par­tout dans le monde — là où des femmes entrent en lutte contre une culture patriar­cale guer­rière d’exploitation, et au nom de la pré­ser­va­tion des éco­sys­tèmes, les­quels sont avant tout pour elles un foyer dont elles ont la charge et le soin. Que les femmes menant ces luttes s’approprient ou non le terme « éco­fé­mi­nisme », les éco­fé­mi­nistes reven­di­quées tendent à y recon­naître leur propre geste — moyen­nant la plu­part du temps des pré­cau­tions rigou­reuses et nuancées.

(Cody William Smith)

Par ailleurs, his­to­ri­que­ment luttes de femmes blanches, les luttes éco­fé­mi­nistes n’ignorent pas les luttes de jus­tice envi­ron­ne­men­tale menées simul­ta­né­ment aux leurs aux États-Unis par les femmes de cou­leur pour dénon­cer le racisme envi­ron­ne­men­tal dont elles et leur famille fai­saient les frais, notam­ment lorsque les zones de rejet des déchets toxiques étaient ins­tal­lées à proxi­mi­té de leurs habi­ta­tions. Bien au contraire, les écrits et les mani­fes­ta­tions éco­fé­mi­nistes s’en rap­prochent expli­ci­te­ment et s’y réfèrent. Enfin, une acti­viste comme Starhawk, voya­geant régu­liè­re­ment à tra­vers le monde pour sou­te­nir des luttes poli­tiques éco­lo­gistes (la ZAD de Notre-Dame des Landes en France, les lieux dévas­tées par l’ouragan Katrina…) tend à dis­sé­mi­ner les idées et les pra­tiques éco­fé­mi­nistes, indif­fé­rem­ment de leur contexte d’origine. Loin de se conten­ter d’ex­pri­mer des reven­di­ca­tions limi­tées car situées, loin de ren­voyer exclu­si­ve­ment au por­trait type de l’occidentale blanche de la classe moyenne, l’écoféminisme peut être consi­dé­ré comme un outil cri­tique et pra­tique, maniable dans toutes sortes de situa­tions — à condi­tion de prendre en compte l’importance du chan­ge­ment de contexte qui advient dans le pas­sage d’une lutte à une autre.

Ici et maintenant

« Songeons à la recru­des­cence, sur les blogs et les comptes dédiés au life­style, de la men­tion du fémi­nin sacré, sou­vent asso­cié à l’achat de diverses pierres semi-pré­cieuses et de maté­riel éso­té­rique… »

Aujourd’hui, en France, l’heure semble à la décou­verte pro­gres­sive de l’écoféminisme, tant dans les uni­ver­si­tés que par un public plus large, notam­ment mili­tant. Ses divers cor­pus de textes com­mencent depuis quelques années à être tra­duits en fran­çais ; ces édi­tions s’accompagnent de pré­faces et de post­faces impor­tantes visant à rela­ter l’histoire et la diver­si­té de ce cou­rant de pen­sée. Dans les publi­ca­tions scien­ti­fiques, une place (certes encore réduite) est faite aux cher­cheurs et aux cher­cheuses qui se penchent sur les textes éco­fé­mi­nistes et réha­bi­litent leurs apports per­ti­nents en matière de cri­tiques fémi­nistes et éco­lo­gistes. Sur le ter­rain mili­tant, la décou­verte de l’écoféminisme en est encore à ses bal­bu­tie­ments, et est très peu répan­du. Si un petit nombre de col­lec­tifs com­mencent à inves­tir la radi­ca­li­té des thèses éco­fé­mi­nistes et à lui joindre des pers­pec­tives queer, inter­sec­tion­nelles et déco­lo­niales, il n’en reste pas moins que, de manière géné­rale, l’écoféminisme est de nou­veau per­çu soit comme un dan­ger réac­tion­naire pour les luttes fémi­nistes, soit comme un cou­rant de pen­sée dépo­li­ti­sé seule­ment pré­oc­cu­pé par l’es­thé­ti­sa­tion du quo­ti­dien pri­vé.

Pour cause : entre récu­pé­ra­tions effec­ti­ve­ment réac­tion­naires des réfé­rences au corps et à la « nature » (son­geons en France au déve­lop­pe­ment d’un « fémi­nisme inté­gral » por­té par Marianne Durano et Eugénie Bastié, qui s’exprime entre autres dans la revue Limite) et récu­pé­ra­tions com­mer­ciales dépo­li­ti­santes pro­fi­tant d’une mode de consom­ma­tion tour­nant autour du « natu­rel » et de l’ésotérique (son­geons à la recru­des­cence, sur les blogs et les comptes de réseaux sociaux dédiés au life­style, de la men­tion du « fémi­nin sacré », sou­vent asso­cié à l’achat de diverses pierres semi-pré­cieuses et de maté­riel éso­té­rique, ou encore les cam­pagnes de publi­ci­té pour des biens de consom­ma­tion dits « éco­lo­giques », « bio­lo­giques », « zéro déchet », pre­nant pour cible un public fémi­nin), l’écoféminisme semble avoir bien mau­vaise presse auprès du grand public. Bien qu’initiées par des femmes issues d’une grande diver­si­té sociale, les pen­sées et pra­tiques éco­fé­mi­nistes sont peu appré­hen­dées sous l’angle de la puis­sance de leur por­tée cri­tique et poli­tique. On pour­rait en conclure que l’écoféminisme souffre des mêmes maux que l’écologie poli­tique, le mono­pole de la reven­di­ca­tion de la « nature » en poli­tique étant étant consi­dé­ré de longue date comme l’a­pa­nage de l’ex­trême ndroite, ou bien vidé de sa charge cri­tique par un ver­dis­se­ment de façade des com­mu­ni­ca­tions capi­ta­listes. Mais il convient de noter qu’il souffre éga­le­ment du stig­mate que connaissent les luttes fémi­nistes radi­cales qui, se heur­tant fron­ta­le­ment à un sexisme soli­de­ment enra­ci­né, sont bien vite priées de revoir leurs ambi­tions à la baisse pour éven­tuel­le­ment par­ve­nir à se faire entendre.

L’écoféminisme, lorsqu’on en par­court l’histoire mili­tante et les écrits théo­riques, nous appa­raît donc comme une source impor­tante pour enri­chir non seule­ment les luttes éco­lo­gistes et fémi­nistes mais aus­si l’é­la­bo­ra­tion de théo­ries cri­tiques diverses. La pro­gres­sive décou­verte de ses thèses et de ses actions pas­sées n’est que la pre­mière, longue et patiente, mais néces­saire, étape du che­min à pas­ser vers sa par­ti­ci­pa­tion pleine et entière à la réflexi­vi­té envi­ron­ne­men­tale et indis­tinc­te­ment sociale, qui est éla­bo­rée pour répondre aux enjeux des bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques qui menacent de nom­breux modes de sub­sis­tance.

Photographies de ban­nière et de vignette : Cody William Smith | https://www.codywilliamsmith.com

Publié le 27 mars 2020 dans Écologie, Féminisme

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Publié le 23.03.2020 à 12:59

« Not All Men » : vraiment ? — par Valérie Rey-Robert

23 mars 2020

Texte inédit pour le site de Ballast

Un an après la paru­tion de son pre­mier livre, Une culture du viol à la fran­çaise, Valérie Rey-Robert, ani­ma­trice du blog Crêpe Georgette, sort aux édi­tions Libertalia son second essai : Le Sexisme, une affaire d’hommes. Il s’a­git là d’un « pari », ain­si qu’elle le for­mule : se dire que la vio­lence mas­cu­line n’est pas iné­luc­table. La vio­lence des hommes sur les femmes et des hommes entre eux. Chiffres à l’ap­pui, ils causent en effet davan­tage d’ac­ci­dents mor­tels sur la route, tuent et frappent davan­tage, meurent vio­lem­ment et se sui­cident davan­tage, rem­plissent les pri­sons à plus de 95 %, sont les prin­ci­paux res­pon­sables d’actes ter­ro­ristes et, bien sûr, repré­sentent l’im­mense majo­ri­té des per­sonnes res­pon­sables d’in­frac­tions et de crimes sexuels. Certain que la lutte contre le sexisme ne peut plus être l’af­faire des seules femmes, ce livre s’a­dresse volon­tiers aux hommes, à tous les hommes, et convie à repen­ser la viri­li­té comme sys­tème col­lec­tif. Nous en publions quelques pages, consa­crées au fameux mot d’ordre de défense mas­cu­line, « Not All Men » (« Pas tous les hommes ») : ne le pre­nez pas per­son­nel­le­ment et édu­quez-vous, demande ain­si l’au­trice.

Le 23 mai 2014, Elliot Rodger, après avoir publié une vidéo sur Youtube d’une immense miso­gy­nie, tue six per­sonnes en Californie. À la suite de cette tue­rie, de nom­breuses femmes vont témoi­gner sur les réseaux sociaux à tra­vers le hash­tag #YesAllWomen (« Oui toutes les femmes ») afin de par­ta­ger leur expé­rience de la miso­gy­nie et de mon­trer que cela n’est pas un phé­no­mène iso­lé, mais bien géné­ra­li­sé, qui touche toutes les femmes. Certains hommes vont alors répli­quer à tra­vers le hash­tag #NotAllMen (« Pas tous les hommes ») pour expli­quer qu’ils ne sont pas tous miso­gynes. Ce hash­tag va reve­nir d’une manière extrê­me­ment régu­lière lorsqu’une femme explique avoir vécu une situa­tion miso­gyne ou une agres­sion sexuelle.

Arrêtez. Vraiment. Est-ce que si je dis avoir été vic­time d’un chauf­fard qui a man­qué m’écraser sur un pas­sage pié­ton, tous les conduc­teurs vont se lever en hur­lant #NotAllDrivers ? Est-ce que vous allez vous offus­quer contre les cam­pagnes sur l’alcool au volant alors que vous ne buvez pas ?

« Si votre pre­mière réac­tion lorsqu’une femme parle d’une expé­rience sexiste ou d’une vio­lence sexuelle qu’elle a subie est de pen­ser à vous, vous êtes une par­tie du pro­blème. »

Le #NotAllMen détourne la conver­sa­tion ; il per­met de ne pas s’intéresser aux vio­lences faites aux femmes par les hommes pour s’intéresser à ce que cela fait aux hommes. C’est indé­cent. L’activiste états-unien Ludo Gabriele déclare ain­si : « Ma théo­rie non scien­ti­fique per­son­nelle est que si vous êtes un homme hété­ro­sexuel de plus de 30 ans, vous avez com­mis une erreur dans le pas­sé. Je ne pense pas expli­ci­te­ment au viol ou au har­cè­le­ment sexuel, mais cela peut aus­si inclure des appels sexuels, des blagues sexistes, de la miso­gy­nie ou vous taire face au com­por­te­ment dou­teux d’un autre homme. Je suis conscient de ne prendre aucun risque en émet­tant cette hypo­thèse. »

Il est géné­reux, j’aurais dit « gar­çon de plus de 14 ans ». Oui, l’immense majo­ri­té des hommes ont eu des com­por­te­ments sexistes ; devez-vous en vou­loir aux fémi­nistes de le faire remar­quer ou devez-vous tra­vailler sur vous pour ne plus les repro­duire ? Personne n’a envie de recon­naître avoir eu des com­por­te­ments peu glo­rieux, mais la poli­tique de l’autruche ne consti­tue pas une solu­tion pérenne.

Si votre pre­mière réac­tion lorsqu’une femme parle d’une expé­rience sexiste ou d’une vio­lence sexuelle qu’elle a subie est de pen­ser à vous, vous êtes une par­tie du pro­blème. Quel besoin avez-vous de vous assi­mi­ler à l’agresseur ? Est-ce de vous qu’elle parle ? Avez-vous recon­nu un com­por­te­ment que vous avez éga­le­ment eu ? Ok, en ce cas, réflé­chis­sez sur votre com­por­te­ment et chan­gez. Vous esti­mez n’avoir rien à vous repro­cher ? Alors pour­quoi vous sen­tir atta­qué ? Qu’est-ce qui fait que vous êtes plus soli­daire d’un agres­seur sexuel, d’un homme sexiste que d’une femme qui en a été vic­time ?

(OH MU)

Ce #NotAllMen est dan­ge­reux.

Dangereux, parce qu’il nous fait perdre un sacré temps à expli­quer aux hommes qui le pro­fèrent que non, nous ne pen­sons pas que tous les hommes sont des vio­leurs.Dangereux, parce que pen­dant ce temps-là, nous ne lut­tons pas contre les vio­lences sexuelles.Dangereux, parce qu’au final on com­prend que ce qui choque cer­tains n’est pas le crime qui a été com­mis, un viol par exemple, mais le fait que la vic­time ait sim­ple­ment par­lé.Dangereux, parce que cela détourne du vrai pro­blème que consti­tuent les dis­cri­mi­na­tions faites aux femmes.Dangereux, parce que cela oblige les femmes à poli­cer leur lan­gage pour ne pas éner­ver les hommes et être har­ce­lées en retour.Dangereux, parce que cer­tains hommes donnent l’impression d’être sacré­ment plus soli­daires envers les hommes sexistes qu’envers les femmes vic­times de sexisme. Ce qui fait, évi­dem­ment, qu’on peut s’interroger sur la simple per­ti­nence du #NotAllMen.

« Vous ren­con­trez par­tout des hommes qui vous disent qu’ils ne sont pas comme ça. Aucun homme ne va dire qu’il est sexiste ou viole des femmes. »

Denis Baupin, contre qui plu­sieurs femmes ont por­té plainte, avait posé dans une cam­pagne contre le sexisme. Tariq Ramadan, accu­sé de plu­sieurs viols, se pré­sen­tait comme héraut de la cause des femmes. Vous ren­con­trez par­tout des hommes qui vous disent qu’ils ne sont pas « comme ça ». Aucun homme ne va dire qu’il est sexiste ou viole des femmes.

Une étude états-unienne s’est inté­res­sée à des joueurs de foot amé­ri­cain qui avaient eu des dis­cours anti-viols face à l’équipe qu’ils affron­taient, dont plu­sieurs membres étaient accu­sés de viol. Sans sur­prise aucune, plu­sieurs de ces hommes ont aus­si com­mis des vio­lences sexuelles alors qu’ils pré­ten­daient les dénon­cer en public. Alors, Not All Men, vrai­ment ?

Regardez autour de vous et consi­dé­rez la façon dont les femmes sont objé­ti­sées, hyper­sexua­li­sées, dis­cri­mi­nées et blâ­mées. Observez la façon dont les hommes traitent les femmes. Écoutez la façon dont vos pairs parlent des femmes et des filles. On a par­lé pré­cé­dem­ment de tous les termes visant à moquer les hommes en les fémi­ni­sant. C’est du sexisme ; c’est consi­dé­rer que c’est insul­tant pour un homme d’être vu comme une femme. On a par­lé du nombre de viols com­mis chaque année, des dis­cri­mi­na­tions sala­riales, de la plus grande pau­vre­té des femmes, des pen­sions ali­men­taires non payées, etc.

(OH MU)

Êtes-vous sûr que, jamais, vous n’avez eu un pro­pos sexiste ? Avez-vous réagi à chaque fois qu’un homme a dit quelque chose de sexiste ? Avez-vous pro­tes­té lorsqu’un ban­quier, un ven­deur, un gara­giste s’est adres­sé à vous en igno­rant votre femme alors que vous étiez tous deux concer­nés ? La réponse est non. Et ce n’est pas aux femmes de vous conso­ler d’avoir eu ce genre d’attitudes, puisqu’elles, elles les ont subies. Vous devez chan­ger et ne pas sys­té­ma­ti­que­ment vous sen­tir punis lorsqu’on parle de sexisme. Imaginez-vous réi­fiés dans la rue, pen­sez à ce que cela fait lorsqu’un homme vous prend pour une idiote. Une femme me racon­tait que cela fai­sait deux mois qu’elle ten­tait de faire venir un arti­san dans son maga­sin pour répa­rer un store. Il a suf­fi d’un seul appel de son mari, dont ce n’était abso­lu­ment pas le com­merce, pour que l’artisan arrive. Imaginez ce que cela fait que d’avoir une pré­somp­tion d’incompétence sur à peu près tous les sujets car vous êtes une femme (et encore plus si ce sont des sujets fémi­nistes, car là, en plus, on nous estime inca­pables d’objectivité).

« Éduquez-vous éga­le­ment seuls sans deman­der en per­ma­nence aux fémi­nistes de faire un tra­vail gra­tuit de péda­go­gie. »

De la même façon il faut ces­ser, lorsqu’une femme relate, par exemple, une agres­sion sexuelle, de dire que vous n’avez jamais fait quelque chose de ce genre. Et ? Souhaitez-vous une Légion d’honneur pour cela ? C’est un com­por­te­ment sim­ple­ment nor­mal qui ne néces­site même pas qu’on en parle. Il importe de condam­ner les actes qu’elle rap­porte afin de mon­trer votre soli­da­ri­té et sur­tout de dire aux autres hommes, que vous, un homme, refu­sez ce genre de com­por­te­ment. Mais vous n’avez pas besoin d’en pro­fi­ter pour vous mettre en avant. Lorsque l’acteur Matt Damon déclare après #MeToo qu’il y a une dif­fé­rence entre le fait de tri­po­ter les fesses de quelqu’un, le viol ou la mal­trai­tance sur un enfant, a‑t-il besoin de réin­ven­ter la roue ? Qui a pré­ten­du qu’un viol était à mettre sur le même plan qu’une main aux fesses (qui est une agres­sion sexuelle, pour rap­pel) ? Quel autre effet ont ces paroles que de se pré­sen­ter en Grand Monsieur qui est là pour rame­ner un peu de ratio­na­li­té au milieu de toutes ces femelles hys­té­riques qui vont bien­tôt tous nous cas­trer ? Le même Matt Damon jugea utile de nous expli­quer qu’il connais­sait beau­coup d’hommes qui n’étaient pas des har­ce­leurs. Mais quel scoop, Matt ! Si on reprend l’exemple de la sécu­ri­té rou­tière, peut-on s’attendre à ce que Matt Damon, du haut de sa logique impla­cable, nous explique qu’il connaît plein de bons conduc­teurs ? Cessez de réin­ven­ter l’eau chaude face à des femmes qui maî­trisent leur sujet, tra­vaillent des­sus depuis des années et n’ont pas besoin de votre exper­tise.

Éduquez-vous éga­le­ment seuls sans deman­der en per­ma­nence aux fémi­nistes de faire un tra­vail gra­tuit de péda­go­gie. Les res­sources fémi­nistes abondent sur le Net, des pod­casts, des livres, des maga­zines ou des docu­men­taires. On trouve éga­le­ment des enquêtes en libre accès de l’Ipsos ou de l’Insee sur le par­tage des tâches ména­gères par exemple. Les enquêtes de vic­ti­ma­tion de l’Observatoire natio­nal de la délin­quance et des réponses pénales (ONDRP) vous per­met­tront de savoir exac­te­ment com­bien de femmes subissent des vio­lences et ce que recouvrent ces termes. L’ignorance semble par­fois déli­bé­rée lorsqu’on nous pose la même ques­tion pour la mil­lième fois, alors qu’une simple recherche sur Google per­met­trait d’avoir la réponse en deux clics. C’est aus­si un piège car, en nous for­çant à répé­ter les choses, nous finis­sons légi­ti­me­ment par nous éner­ver, ce qui per­met ensuite de nous délé­gi­ti­mer. Un des articles de mon blog, Crêpe Georgette, qui démontre qu’il y a peu de fausses allé­ga­tions en matière de vio­lence sexuelle, est régu­liè­re­ment par­ta­gé sur les réseaux sociaux. J’ai pris soin de sour­cer toutes mes affir­ma­tions. Je me rends compte qua­si sys­té­ma­ti­que­ment que les sources ne sont jamais consul­tées et que nombre de per­sonnes pré­tendent que je ne démontre rien. La demande de sources est donc par­fois un piège, puisque nous sommes som­mées de prou­ver nos dires et, lorsque nous le fai­sons — ce qui prend du temps —, il y a tou­jours quelqu’un pour affir­mer qu’il n’a pas le temps de lire l’étude, qu’elle n’a pas l’air sérieuse, qu’une seule étude ne prouve rien, que l’organisme qui l’a pro­duite est orien­té, etc. Si vous êtes réel­le­ment inté­res­sé par les dis­cri­mi­na­tions subies par les femmes, il vous appar­tient de ne pas leur deman­der en plus du tra­vail gra­tuit pour vous édu­quer en la matière.

(OH MU)

Il existe une seule manière accep­table de prendre les choses per­son­nel­le­ment, c’est en pen­sant à toutes les femmes que vous connais­sez et que vous aimez qui sont tou­chées par le sexisme et les vio­lences faites aux femmes. C’est en pen­sant aus­si peut-être à vous qui avez été bou­le­ver­sé en voyant votre père frap­per votre mère : vous en avez tiré des trau­ma­tismes durables et il est impor­tant de témoi­gner là-des­sus pour démon­trer qu’un père violent ne peut être un bon père et com­bien les vio­lences faites aux femmes ont des consé­quences sur beau­coup plus de gens qu’on ne le pense. L’animateur et comé­dien Thierry Beccaro a par­lé des vio­lences que lui et sa mère ont subies de la part de son père. C’est un témoi­gnage extrê­me­ment utile parce qu’il per­met de mon­trer que cela peut arri­ver à tout le monde et qu’on en est dura­ble­ment mar­qué, y com­pris à l’âge adulte. On y voit les consé­quences concrètes et réelles de la vio­lence mas­cu­line. Les vio­lences faites aux femmes dans le cadre conju­gal affectent dura­ble­ment leurs enfants. Qu’ils les voient ou non, ils en sont vic­times. Cela ne signi­fie pas qu’ils les repro­dui­ront, bien évi­dem­ment, mais qu’ils peuvent en avoir des trau­ma­tismes qui res­tent encore peu étu­diés à l’heure actuelle.

Illustrations de ban­nière et de vignette : OH MU (https://ohmudefeu.tumblr.com)

Publié le 23 mars 2020 dans Féminisme

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Publié le 20.03.2020 à 08:39

Écologie : socialisme ou barbarie — par Murray Bookchin

20 mars 2020

L’« éco­lo­gie sociale », telle a été sa grande affaire. Étant don­né que « presque tous les pro­blèmes éco­lo­giques sont des pro­blèmes sociaux », Murray Bookchin a, des décen­nies durant, déve­lop­pé l’i­dée que l’é­co­lo­gie était indis­so­ciable d’une poli­tique pleine et entière d’é­man­ci­pa­tion — qu’il a volon­tiers nom­mée « com­mu­niste liber­taire ». S’il a bien sûr dénon­cé la bouf­fon­ne­rie du « capi­ta­lisme vert », Bookchin a éga­le­ment ouvert deux autres fronts : contre une défense de la bio­sphère étroi­te­ment loca­liste, iden­ti­taire et pas­séiste ; contre une approche inté­rieure, mys­tique, éso­té­rique ou néo­païenne du péril éco­lo­gique. De livre en livre, il a ain­si plai­dé pour une éco­lo­gie ration­nelle, ancrée dans les tra­di­tions socia­liste et popu­liste de gauche. En 1989, il débat­tait avec Dave Foreman, cofon­da­teur de l’or­ga­ni­sa­tion éta­su­nienne Earth First! et par­ti­san de l’« éco­lo­gie pro­fonde ». Sous le titre Quelle éco­lo­gie radi­cale ?, les édi­tions Atelier de créa­tion liber­taire viennent de repu­blier leur échange, près de 30 ans après la pre­mière édi­tion, épui­sée ; nous en publions quelques pages.

[I]l est très impor­tant que nous empê­chions le mou­ve­ment éco­lo­giste de dégra­der ce concept [de spi­ri­tua­li­té] en croyance, en une forme vul­gaire de culte ata­vique de la nature peu­plé de dieux, de déesses, et fina­le­ment d’une hié­rar­chie nou­velle de prêtres et de prê­tresses. Les gens qui croient que la solu­tion est de créer une nou­velle « reli­gion verte » ou de ravi­ver les croyances en des dieux, des déesses ou des lutins des bois, dis­si­mulent sous un mys­ti­cisme le besoin de chan­ge­ment social. Cette ten­dance nom­breuse chez les éco­lo­gistes pro­fonds, les éco­fé­mi­nistes et Verts du New Age me pré­oc­cupe.

[…] Il nous faut encore déve­lop­per une pers­pec­tive plei­ne­ment éco­lo­giste. […] La dif­fé­rence la plus insur­mon­table entre l’écologie sociale et la gauche tra­di­tion­nelle est que la gauche tra­di­tion­nelle tient pour éta­bli, consciem­ment ou incons­ciem­ment, que la « domi­na­tion de la nature » est un impé­ra­tif his­to­rique objec­tif. Dans la lignée de Marx, la plu­part des hommes de gauche croient que la « domi­na­tion de l’homme par l’homme » est, ou du moins était, un mal, inévi­table his­to­ri­que­ment, direc­te­ment issu du besoin humain objec­tif de « domi­ner la nature ». Libéraux, sociaux-démo­crates, mar­xistes et même un cer­tain nombre d’anarchistes clas­siques ont adop­té ce point de vue domi­nant de notre civi­li­sa­tion moderne selon lequel le monde natu­rel est « aveugle », « muet », « cruel », « com­pé­ti­tif » et « mes­quin ». Ce qui me choque ici, c’est l’idée selon laquelle l’humanité serait confron­tée à une « alté­ri­té » hos­tile contre laquelle elle devrait oppo­ser ses propres forces de labeur et de ruse avant de pou­voir s’élever au-des­sus du « domaine de la néces­si­té » pour atteindre un nou­veau « domaine de la liber­té ».

« C’est cette approche de la nature qui a per­mis à Marx de décrire le capi­ta­lisme comme une force pro­gres­siste de l’histoire. »

C’est cette approche de la nature qui a per­mis à Marx de décrire le capi­ta­lisme comme une force pro­gres­siste de l’histoire. Pour Marx, le capi­ta­lisme a pous­sé les êtres humains au-delà de la « déi­fi­ca­tion » de la nature et de la satis­fac­tion des besoins dans des limites bien défi­nies. Le capi­ta­lisme, selon beau­coup d’hommes de gauche aujourd’hui, qu’ils y pensent consciem­ment ou non, est la pré-condi­tion his­to­rique à la libé­ra­tion de l’homme. Ne nous mépre­nons pas : Marx, comme la plu­part des théo­ri­ciens sociaux modernes, croyait que la liber­té humaine néces­si­tait que le monde natu­rel devienne « sim­ple­ment un objet pour le genre humain, pure­ment une ques­tion d’utilité » sou­mis aux « exi­gences humaines ».

Ce tableau idéo­lo­gique dres­sé, il n’est pas sur­pre­nant que la plu­part des gens de gauche ne s’intéressent réel­le­ment aux pro­blèmes de pro­tec­tion de l’environnement seule­ment pour des rai­sons pure­ment uti­li­taires. Ces gens de gauche sup­posent que l’intérêt que nous por­tons à la nature repose uni­que­ment sur notre inté­rêt per­son­nel plu­tôt que sur un sen­ti­ment de com­mu­nau­té de vie de manière à la fois unique et dis­tincte. Il y a là une approche gros­siè­re­ment ins­tru­men­tale reflé­tant une alié­na­tion men­tale grave de nos sen­si­bi­li­tés morales. Étant don­né un tel argu­ment, notre rela­tion morale à la nature n’est ni bonne ni mau­vaise, à l’image de l’efficacité avec laquelle nous pillons le monde natu­rel sans en souf­frir d’aucune façon.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Je rejette fon­da­men­ta­le­ment cette idée. L’écologie sociale offre une pers­pec­tive liber­taire de gauche qui ne sous­crit pas à cette notion per­ni­cieuse. Les éco­lo­gistes sociaux appellent, au lieu de cela, à la créa­tion d’une socié­té authen­ti­que­ment éco­lo­gique et au déve­lop­pe­ment d’une sen­si­bi­li­té éco­lo­giste qui res­pecte pro­fon­dé­ment le monde natu­rel et la pous­sée créa­trice de l’évolution natu­relle. Nous ne sommes pas inté­res­sés par la des­truc­tion du monde natu­rel et de l’évolution même si nous pou­vions trou­ver des sub­sti­tuts syn­thé­tiques ou méca­niques « exploi­tables » ou « adé­quats » aux formes de vie et aux rela­tions éco­lo­giques exis­tantes.

« Nous avons beau­coup à apprendre de l’approche anti-hié­rar­chique du fémi­nisme et de l’écologie sociale. »

Les éco­lo­gistes sociaux sou­tiennent, en se basant sur une évi­dence anthro­po­lo­gique digne d’attention, que l’approche moderne de la nature en tant « qu’altérité » hos­tile et mes­quine est his­to­ri­que­ment issue d’une repro­duc­tion des rela­tions sociales hié­rar­chiques faus­sées envers elle. En clair, dans les socié­tés tri­bales orga­niques, non hié­rar­chi­sées, la nature est habi­tuel­le­ment consi­dé­rée comme une source féconde de vie et de bien-être. En effet, elle est per­çue comme un ensemble inté­grant l’humanité. Cela pro­duit une éthique de l’environnement bien dif­fé­rente de celle des socié­tés hié­rar­chi­sées et stra­ti­fiées d’aujourd’hui. Cela explique pour­quoi les éco­lo­gistes sociaux mettent conti­nuel­le­ment l’accent sur le besoin d’harmoniser de nou­veau les rela­tions sociales comme moyen fon­da­men­tal de résoudre la crise éco­lo­gique de manière pro­fonde et durable. C’est un élé­ment essen­tiel dans le réta­blis­se­ment d’une rela­tion éthique de com­plé­men­ta­ri­té avec le monde non humain.

Et soyons bien clairs là-des­sus : nous ne sommes pas sim­ple­ment en train de par­ler de mettre fin à l’exploitation des classes, comme la plu­part des mar­xistes le réclament, aus­si impor­tant que ce soit. Nous sommes en train de par­ler de l’anéantissement de toutes les formes de hié­rar­chie et de domi­na­tion dans toutes les sphères de la vie sociale. Bien sûr, la source immé­diate de la crise éco­lo­gique est le capi­ta­lisme mais à cela les éco­lo­gistes sociaux ajoutent un pro­blème pro­fon­dé­ment enfoui au cœur de notre civi­li­sa­tion : l’existence de hié­rar­chies et men­ta­li­té ou culture hié­rar­chiques pré­cé­dant l’émergence des classes et de l’exploitation éco­no­mique. Les fémi­nistes radi­cales de la pre­mière heure qui ont, dans les années 1970, pour la pre­mière fois, sou­le­vé le pro­blème du patriar­cat l’ont bien com­pris. Nous avons beau­coup à apprendre de l’approche anti-hié­rar­chique du fémi­nisme et de l’écologie sociale. Nous avons besoin de cher­cher dans des sys­tèmes ins­ti­tu­tion­na­li­sés de coer­ci­tion, de com­mande et d’obéissance qui existent aujourd’hui et qui ont pré­cé­dé l’émergence des classes éco­no­miques. La hié­rar­chie n’est pas néces­sai­re­ment moti­vée par l’économie. Nous devons regar­der au-delà des formes éco­no­miques d’exploitation, vers des formes cultu­relles de domi­na­tion exis­tant au sein de la famille, entre géné­ra­tions, sexes, groupes raciaux et eth­niques, dans toutes les ins­ti­tu­tions poli­tiques, éco­no­miques et sociales et, de manière très signi­fi­ca­tive, dans la façon dont nous appré­hen­dons la réa­li­té dans son ensemble, y com­pris la nature et les formes de vie non humaines.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Je crois que la cou­leur du radi­ca­lisme aujourd’hui n’est pas le rouge mais le vert. Je com­prends même, étant don­né l’analphabétisme éco­lo­gique de tant de membres de la gauche conven­tion­nelle, pour­quoi tant de mili­tants verts se consi­dèrent eux-mêmes comme « ni à gauche ni à droite ». Initialement, je vou­lais tra­vailler avec ce slo­gan. Je ne savais pas si nous allions « de l’avant » comme ce slo­gan le sug­gère, mais je vou­lais au moins me diri­ger vers quelque chose de nou­veau, quelque chose d’à peine anti­ci­pé par la gauche conven­tion­nelle. En effet, peu de per­sonnes ont été aus­si intran­si­geantes dans leur cri­tique du « para­digme » socia­liste conven­tion­nel que je l’ai été.

Aujourd’hui par exemple, le mou­ve­ment vert amé­ri­cain ne peut pas se déci­der à dire d’une seule et même voix s’il est oppo­sé au capi­ta­lisme ou non. En effet, cer­tains US Green Committees of Correspondence locaux sont consti­tués de répu­bli­cains modé­rés et de démo­crates libé­raux qui parlent de « mar­chés tota­le­ment libres », de « capi­ta­lisme vert » et de « consu­mé­risme vert » comme moyens suf­fi­sants pour contrô­ler la poli­tique des entre­prises mul­ti­na­tio­nales. Ils parlent d’animer des ate­liers pour direc­teurs de socié­té afin de les encou­ra­ger à adop­ter une éthique des affaires à conso­nance éco­lo­gique. Une approche verte liber­taire de gauche coupe court à cette pen­sée super­fi­cielle, réfor­miste et très naïve.

« Le rejet sans dis­cer­ne­ment des réa­li­sa­tions dues au siècle des Lumières abou­tit inva­ria­ble­ment à jeter le bébé avec l’eau du bain. »

La tra­di­tion radi­cale de gauche est sans équi­voque anti­ca­pi­ta­liste. Les Verts peuvent apprendre d’une approche éco­lo­giste liber­taire que le capi­ta­lisme est fon­da­men­ta­le­ment anti-éco­lo­gique. Tôt ou tard, une éco­no­mie de mar­ché, dont la loi même de vie se struc­ture autour de la com­pé­ti­tion et de l’accumulation, sys­tème basé sur la maxime du « marche ou crève », doit néces­sai­re­ment déchi­rer la pla­nète, tous fac­teurs cultu­rels et moraux mis à part. Ce pro­blème est sys­té­mique, pas sim­ple­ment éthique. Le capi­ta­lisme mul­ti­na­tio­nal des grandes socié­tés est un can­cer de la bio­sphère qui détruit sur cette pla­nète avec rapa­ci­té le tra­vail de siècles d’évolution natu­relle ain­si que les sup­ports de formes de vie com­plexes. Le mou­ve­ment éco­lo­giste n’ira nulle part s’il ne fait pas direc­te­ment face à cela. À son cré­dit, Earth First! a fait mieux que la plu­part des mou­ve­ments éco­lo­gistes en com­pre­nant ce point.

En outre, je crois que l’absence d’une pers­pec­tive verte liber­taire de gauche a ren­du trop d’écologistes et de fémi­nistes cri­tiques du « Siècle des Lumières » déni­grant l’humanisme, le naturalisme, la rai­son, la science et la tech­no­lo­gie. Cela se com­prend sans aucun doute si l’on consi­dère la manière dont ces idéaux humains ont été per­ver­tis par une socié­té can­cé­ri­gène, cen­trée sur le patriar­cat, le racisme, le capi­ta­lisme et la bureau­cra­tie. Le rejet sans dis­cer­ne­ment des réa­li­sa­tions dues au siècle des Lumières abou­tit inva­ria­ble­ment à jeter le bébé avec l’eau du bain.

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Que notre socié­té ait réduit la rai­son à un ratio­na­lisme indus­triel dur, cen­tré sur l’efficacité plu­tôt que sur une intel­lec­tua­li­té mora­le­ment ins­pi­rée, qu’elle uti­lise la science pour quan­ti­fier le monde et divi­ser la pen­sée contre le sen­ti­ment, qu’elle uti­lise la tech­no­lo­gie pour exploi­ter la nature, y com­pris la nature humaine, ne devrait pas ame­ner à nier la valeur des idéaux sous-jacents du siècle des Lumières. Nous avons beau­coup à apprendre de la solide tra­di­tion orga­nis­mique de la phi­lo­so­phie occi­den­tale qui com­mence avec Héraclite et se per­pé­tue à tra­vers la dia­lec­tique qua­si évo­lu­tion­niste d’Aristote, de Diderot et de Hegel. Nous avons beau­coup à apprendre des ana­lyses éco-anar­chistes de Pierre Kropotkine et, vous m’avez bien enten­du, des points de vue éco­no­miques radi­caux éclai­rés de Karl Marx, des approches anti­sexistes, huma­nistes et révo­lu­tion­naires de Louise Michel et d’Emma Goldman, ain­si que des visions com­mu­nau­taires de Paul Goodman , E. A. Gutkind et Lewis Mumford.

« Devons-nous réel­le­ment rem­pla­cer le natu­ra­lisme par les nou­veaux mondes sur­na­tu­rels qui com­mencent à être à la mode ? »

La nou­velle mode anti-Siècle des Lumières qui déclare que ces pen­seurs n’ont pas de rai­son d’être, ou même pire, me choque et m’effraie. Elle peut être tout à fait dan­ge­reuse. Les modes anti­ra­tion­nelle, anti-huma­niste, du sur­na­tu­rel, de l’esprit de clo­cher et de l’atavisme sont des bases effrayantes pour construire une socié­té nou­velle. De telles approches peuvent mener trop faci­le­ment aux extrêmes du fana­tisme poli­tique ou à une pas­si­vi­té sociale. Elles peuvent faci­le­ment deve­nir réac­tion­naires, froides et cruelles.

J’ai vu arri­ver cela dans les années 1930. C’est la rai­son pour laquelle je dis que l’écofascisme est aujourd’hui une vraie pos­si­bi­li­té au sein de notre mou­ve­ment. C’est pour­quoi j’ai cri­ti­qué plu­sieurs des affir­ma­tions misan­thropes qui ont été publiées dans Earth First!, pour­quoi j’ai dénon­cé ces quelques membres d’Earth First! qui se tiennent autour de feux de camp en scan­dant « à bas les êtres humains », et pour­quoi j’ai expri­mé ma conster­na­tion devant le fait que des décla­ra­tions extrêmes sur le Sida, l’immigration et la famine énon­cées par des membres d’Earth First! soient res­tées sans démen­tis par des phi­lo­sophes de l’écologie pro­fonde tels que George Sessions , Bill Devall et Arne Naess . Je suis d’accord avec Dave [Foreman] pour dire que nous devrions res­pec­ter la diver­si­té au sein de notre mou­ve­ment, mais nous ne devrions pas confondre diver­si­té et contra­dic­tion totale. De tels points de vue sont au mieux inutiles et au pire inef­fi­caces, voire très dan­ge­reux.

N’y a‑t-il vrai­ment pas de place dans notre mou­ve­ment pour une éthique huma­niste ? N’y a‑t-il pas de place pour la rai­son ? N’y a‑t-il vrai­ment pas de place pour une tech­no­lo­gie à conso­nance éco­lo­gique qui puisse satis­faire les besoins maté­riels de base avec un mini­mum de dur labeur, lais­sant aux gens le temps et l’énergie pour pra­ti­quer démo­cra­tie directe, vie sociale appro­fon­die, la nature et satis­faire ses goûts cultu­rels ? N’y a‑t-il pas de place pour les sciences natu­relles ? N’y a t‑il pas de place pour une mise en valeur de l’intérêt humain uni­ver­sel ? Est-ce vrai­ment éco­lo­gique de cri­ti­quer ain­si l’humanité ? Devons-nous réel­le­ment rem­pla­cer le natu­ra­lisme par les nou­veaux mondes sur­na­tu­rels qui com­mencent à être à la mode ?

(Tom Hegen | http://tomhegen.de)

Dave a sans doute rai­son lorsqu’il affirme que le fan­tas­tique et le mer­veilleux ont une place capi­tale dans l’esprit humain ration­nel. Cependant, ne per­met­tons pas qu’une célé­bra­tion de ces manières d’appréhender le monde ne dégé­nère en un anti­ra­tio­na­lisme comme cela arrive trop sou­vent ces temps-ci. N’autorisons pas que la célé­bra­tion de la nature comme une fin en soi ne dégé­nère en un anti-huma­nisme misan­thrope. Ne per­met­tons pas qu’une appré­cia­tion des tra­di­tions spi­ri­tuelles des peuples tri­baux ne dégé­nère en une approche réac­tion­naire, sur­na­tu­relle, anti-scien­ti­fique et anti-tech­no­lo­gique, appe­lant à l’anéantissement de la civi­li­sa­tion et à la valo­ri­sa­tion des socié­tés basées sur la cueillette et la chasse comme seule façon légi­time de vivre.

J’appelle tous les mili­tants du mou­ve­ment à défendre le natu­ra­lisme ain­si qu’un huma­nisme éco­lo­giste éten­du. C’est l’une des plus impor­tantes leçons que j’ai apprises de cette tra­di­tion liber­taire dont je viens. Si nous devons créer une socié­té éco­lo­gique libre, nous aurons besoin de rete­nir cette leçon et de nous oppo­ser à cet anti-siècle des Lumières qui a éloi­gné de nous trop de nos alliés poten­tiels.

« L’économie sei­gneu­riale du Moyen Âge accor­dait une grande impor­tance à l’autarcie ou auto­suf­fi­sance ain­si qu’à la spi­ri­tua­li­té. Pourtant, l’oppression fut sou­vent into­lé­rable. »

Nous avons besoin d’associer plei­ne­ment bou­le­ver­se­ments éco­lo­giques et bou­le­ver­se­ments sociaux, de riva­li­ser avec les inté­rêts maté­riels des grandes entre­prises et de la poli­tique (ce que nous devrions plus jus­te­ment nom­mer capi­ta­lisme), d’analyser, d’explorer et d’attaquer la hié­rar­chie en tant que réa­li­té, pas seule­ment en tant que théo­rie, de recon­naître les besoins maté­riels des pauvres et du tiers-monde, de fonc­tion­ner poli­ti­que­ment, non comme un culte reli­gieux, de don­ner aux races humaines et à l’esprit humain ce qui leur est dû dans l’évolution natu­relle plu­tôt que de les consi­dé­rer comme des « can­cers » de la bio­sphère, d’examiner les éco­no­mies aus­si bien que les « âmes », de déve­lop­per une éthique à ten­dance éco­lo­giste plu­tôt que d’aller se perdre dans des que­relles sco­las­tiques sur les « droits » des virus patho­gènes. En effet, à moins que le mou­ve­ment d’écologie radi­cale n’intègre les pré­oc­cu­pa­tions éco­lo­giques aux pré­oc­cu­pa­tions sociales de longue date de la tra­di­tion liber­taire de gauche ain­si que les éco­lo­gistes sociaux ont ten­té de le faire, notre mou­ve­ment sera réqui­si­tion­né, atta­qué ou trans­for­mé en quelque chose de triste et d’opprimant.

[…] Soyons réa­listes, les pro­po­si­tions spé­ci­fiques de décen­tra­li­sa­tion, de petites com­mu­nau­tés, d’aide mutuelle et de com­mu­na­lisme que les phi­lo­sophes de l’écologie pro­fonde comme Sessions et Devall ont emprun­tées aux éco-anar­chistes comme Pierre Kropotkine et moi-même ne sont pas intrin­sè­que­ment éco­lo­gistes ou éman­ci­pa­trices. Un tel résul­tat dépend au fond du contexte social et phi­lo­so­phique dans lequel nous pla­çons de tels pro­grammes. Peu de socié­tés furent plus décen­tra­li­sées que le féo­da­lisme euro­péen qui se struc­tu­rait autour de petites com­mu­nau­tés repo­sant sur une aide mutuelle et sur une uti­li­sa­tion com­mune de la terre. Pourtant, peu de socié­tés furent plus hié­rar­chi­sées et plus oppri­mantes. L’économie sei­gneu­riale du Moyen Âge accor­dait une grande impor­tance à l’autarcie ou « auto­suf­fi­sance » ain­si qu’à la spi­ri­tua­li­té. Pourtant, l’oppression fut sou­vent into­lé­rable, et la grande majo­ri­té des gens qui appar­te­naient à cette socié­té ont vécu dans un assu­jet­tis­se­ment total envers leurs « supé­rieurs » de la noblesse.

Une approche verte pré­cise, créa­trice et réflé­chie, de gauche peut nous aider à évi­ter cette fata­li­té. Elle peut four­nir une struc­ture de base ou un contexte phi­lo­so­phique cohé­rents pou­vant évi­ter l’insensibilité morale, le racisme, le sexisme, la misan­thro­pie, l’autoritarisme et l’inculture qui ont par­fois fait sur­face au sein des cercles de l’écologie pro­fonde. Elle peut aus­si four­nir une alter­na­tive cohé­rente à la négli­gence tra­di­tion­nelle de la gauche vis-à-vis de l’écologie et à son enga­ge­ment pure­ment uti­li­taire plus récent dans l’environnementalisme réfor­miste.

Je suis convain­cu que nous allons avoir besoin de « ver­dir la gauche et de radi­ca­li­ser les Verts » si nous avons l’intention de défendre effi­ca­ce­ment la Terre.

Photographies de ban­nière et de vignette : Tom Hegen | http://tomhegen.de

REBONDS

☰ Lire notre article « Le moment com­mu­na­liste », Elias Boisjean, décembre 2019☰ Lire notre entre­tien avec Daniel Tanuro : « Collapsologie : toutes les dérives idéo­lo­giques sont pos­sibles », juin 2019☰ Lire notre abé­cé­daire de Murray Bookchin, sep­tembre 2018☰ Lire notre entre­tien avec Pierre Charbonnier : « L’écologie, c’est réin­ven­ter l’idée de pro­grès social », sep­tembre 2018☰ Lire notre entre­tien avec Janet Biehl : « Bookchin a été mar­gi­na­li­sé », octobre 2015

Publié le 20 mars 2020 dans Écologie

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Publié le 16.03.2020 à 12:47

Magnolia

16 mars 2020

Texte paru dans le n° 4 de la revue papier Ballast, printemps 2016

États-Unis, fin des années 1960. La ségré­ga­tion vient d’être abo­lie « de jure » mais une femme noire n’en est pas moins agres­sée, en atten­dant son bus, dans la capi­tale du pays. Elle s’en­ga­ge­rait bien­tôt avec son com­pa­gnon au sein du Black Panther Party. Un demi-siècle plus tard, son fils, fouillant dans sa mémoire et inter­ro­geant celle de son entou­rage, écrit ces quelques pages sur sa mère, depuis dis­pa­rue. Et une chan­son de Billie Holiday, racontant ces « étranges fruits » pen­dus aux arbres dans l’o­deur des magno­lias au prin­temps, de se fau­fi­ler entre ses lignes. ☰ Par Oskar Vaughn

Station Greyhound, péri­phé­rie de Washington D.C., 1967.

Le bus avait du retard, tout comme ses règles depuis main­te­nant six semaines. Tout avait l’odeur du magno­lia, et elle détes­tait l’odeur du magno­lia. C’était une femme de cou­leur, une femme du Sud, et elle n’ignorait rien du peu de ten­dresse de ce magno­lia que les habi­tants de son Sud sur­nom­maient « la grande dame du Sud ». Le folk­lore de son enfance était riche en détails colo­rés — des corps de nègres pen­dus au milieu de ces jolies fleurs roses. C’était cet arbre qu’elle visua­li­sait à chaque fois qu’elle écou­tait le mor­ceau popu­laire « Strange fruit ». Son amer­tume était aus­si grande que le spec­tacle de cet arbre au plus fort de sa flo­rai­son. Pour elle, le magno­lia n’était rien d’autre que la méta­phore de l’« hypo­cri­sie blanche »… Mais à cette époque, l’air de Washington D.C. sen­tait encore la gelée et les magno­lias ne fleu­rissent pas si tôt et si loin dans le nord. Il n’y avait même pas une tige en vue. C’était une sorte de cruelle iro­nie qui vou­lait qu’à cha­cune de ses cinq gros­sesses, et uni­que­ment alors, Mama fût si for­te­ment écœu­rée par l’odeur du magno­lia. Elle en flai­rait les indices les plus loin­tains, en détec­tait par­fois là où il ne pou­vait y en avoir, haïs­sant le moindre de ses relents.

Mais ça n’était ce jour-là que sa pre­mière gros­sesse, et l’épaisse couche d’humour noir qui allait lui ser­vir plus tard à lut­ter contre ses nau­sées som­meillait encore. La ségré­ga­tion dans le Sud venait tout juste de prendre fin et une cer­taine agi­ta­tion poli­tique régnait tou­jours. Mama n’était pas d’humeur à avoir affaire à des idiots lorsqu’un groupe, ou une paire (selon qui conte cette his­toire), de mâles blancs d’une ving­taine d’années qui s’ennuyaient vinrent l’aborder.

Les évé­ne­ments de cette soi­rée varient un peu en fonc­tion du nar­ra­teur. Mais toutes les ver­sions s’accordent sur ce point : quelqu’un avait oublié de reti­rer le pan­neau « Gens de cou­leur » de l’une des portes des toi­lettes de cet arrêt de bus — bien que la loi sur l’interdiction de la ségré­ga­tion raciale dans les lieux publics était « effec­tive » depuis 1964. Alors que ces deux gent­le­men se trou­vaient à court de sujet de conver­sa­tion, l’un d’eux déci­da d’élargir leur palette en y incluant Mama et son amie. Il choi­sit d’attirer leur atten­tion sur le pan­neau ter­ni — ce à quoi Mama répon­dit en lui indi­quant le calen­drier, datant de 1967, qui se trou­vait au gui­chet de vente. Le gent­le­man déci­da de sur­en­ché­rir en évo­quant le récent assas­si­nat de Martin Luther King ; Mama l’honora d’une salve digne des ghet­tos de Baltimore Est ; il choi­sit d’y répondre avec la pointe de ses bottes.

Des heures plus tard, Mama cra­chait encore des insultes raciales à tra­vers les quatre dents qui lui man­quaient, au centre com­mu­nau­taire du Black Panther Party de Baltimore Est, rue Eager street, alors qu’un groupe de cama­rades femmes la soi­gnait. En ce qui concerne le fait que Mama dut attendre plu­sieurs heures avant d’obtenir des soins médi­caux, c’est un sujet qui fait débat : selon Madame B, l’une de ses plus vieilles amies, Mama aurait caté­go­ri­que­ment refu­sé d’entrer dans l’ambulance — sur laquelle était écrit « Mieux vaut tard que jamais » — parce que tous les soi­gnants qui s’y trou­vaient étaient blancs. Elle aurait choi­si d’attendre les trois heures que prit mon père pour enfreindre toutes les limi­ta­tions de vitesse de la I‑95 Sud, entre New York et D.C., afin de l’emmener au centre com­mu­nau­taire noir le plus proche.

(Romare Bearden)

Mais Mama avan­çait une tout autre ver­sion ! Elle assu­rait qu’il s’agissait d’une ques­tion légale. L’ambulance (qui, selon elle, aurait tout autant pu être envoyée hors de New York du fait des délais d’attente à l’hôpital) n’était pas arri­vée accom­pa­gnée de la police, seule à même de prendre sa dépo­si­tion pour coups et bles­sures. Elle rap­pe­lait éga­le­ment qu’ils n’avaient pas été très réac­tifs à sa demande expli­cite de dépo­ser une plainte — elle accu­sa d’ailleurs les infir­miers d’avoir traî­né suf­fi­sam­ment pour que le bus en retard ait le temps d’arriver et d’embarquer ses agres­seurs. De plus, elle sou­te­nait que mon père avait déjà appe­lé un col­lègue d’école de Baltimore et qu’elle pré­fé­rait être soi­gnée par « un des siens ». À la ques­tion de savoir com­ment mon père finit cette nuit par avoir le bras cas­sé, le mys­tère sub­siste… Trois jours plus tard, sous les soins de sa mère, Mama fit une fausse couche. Une par­tie de moi soup­çonne qu’elle n’ait jamais vrai­ment fait le deuil de cette perte.

Les parents cherchent sou­vent à pro­té­ger leurs enfants des véri­tés dan­ge­reuses et, en consé­quence, les enfants per­çoivent leurs parents à tra­vers un prisme biai­sé. Trois choses res­tent cer­taines à pro­pos des évé­ne­ments de cette soi­rée : ils creu­sèrent un ravin dans lequel l’activité poli­tique de mes parents allait cou­ler pour le reste de leurs vies ; ils for­gèrent en eux une pro­fonde affi­ni­té avec le Black Panther Party ; chez Mama, s’en­sui­vit une inex­pli­cable obses­sion pour l’hygiène buc­cale.

Baltimore, début des années 1990.

Si Mama était une femme du Sud, grand-mère était le Sud. Elle fron­çait les sour­cils face à tout ce qui venait du nord de Mason Dixon et, bien qu’elle ait vécu à Baltimore durant plus de qua­rante ans, refu­sait de consi­dé­rer cela autre­ment qu’un séjour tem­po­raire. Elle atten­dait avec impa­tience le jour où elle allait retour­ner s’installer dans le « vrai Sud ». Elle était née et avait gran­di dans le Sud pro­fond à l’époque où ce n’était pas une bonne idée pour les filles noires de naître et de gran­dir dans le Sud pro­fond, mais comme elle aimait ce coin ! Bien sûr, nous pen­sions tous qu’elle était folle, assu­ré­ment folle, mais ça, cela fai­sait par­tie des grands moments de nos séjours ! Ça et les heures sans fin que je pas­sais dans le gre­nier, pen­ché sur les vieux albums pho­tos de famille et les vieilles cou­pures de presse pous­sié­reuses. On y voyait grand-mère l’air digne aux côtés de grand-père, qui affi­chait quant à lui quelque air las (ou peut-être était-il trop ivre pour faire un effort ?). Il y avait aus­si tante H avec son pre­mier… ou, non, son troi­sième mari ? Il y avait aus­si oncle D, juste avant qu’il ne tro­quât volon­tiers ce qui res­tait de sa misé­rable vie pour celle, tout aus­si glo­rieuse, qui régnait dans le port de Baltimore. Et il y avait une pho­to de Mama très jeune, assise sur les marches du per­ron d’une jolie mai­son d’un quar­tier de classe moyenne res­pec­table. Lorsque, plus tard, grand-mère m’apprit — d’un ton exa­gé­ré­ment tra­gique — qu’il s’agissait de la même mai­son que celle où nous nous trou­vions, là, à Baltimore Est (elle et le quar­tier avaient mani­fes­te­ment connu des jours meilleurs), je com­pris les rai­sons de son envie, des plus pres­santes, de la quit­ter… Ce n’était pas seule­ment la char­mante pelouse bien entre­te­nue de la pho­to­gra­phie qui man­quait ; il y avait quelque chose de fan­to­ma­tique dans ce cli­ché, comme ce quelque chose dans le sou­rire de Mama qui n’existait plus, quelque chose de vivant et sans nom.

(Romare Bearden)

Brooklyn New York, été 1995.

Ce devait être une forte fièvre. Quarante degrés, au moins, sans quoi Mama n’aurait pas sacri­fié une nuit entière. Quelques degrés de moins et tout aurait pu être pres­crit, du haus­se­ment d’épaules au com­pri­mé de Nyquil — huit années pas­sées à vivre dans les zones rurales sud-saha­riennes avaient désen­si­bi­li­sé ma mère contre les petits caprices occi­den­taux (du type : une forte fièvre). En me réveillant dans le lit de mes parents, trem­pé de sueur, je me suis sou­ve­nu avoir per­du connais­sance dans les esca­liers. La veille… ou peut-être le jour d’avant. Ça sem­blait remon­ter à long­temps. Depuis un coin de l’appartement, Mama chan­ton­nait « House of the rising sun » ; c’était le signe clair qu’elle était pré­oc­cu­pée. On pou­vait pré­ci­sé­ment prendre la tem­pé­ra­ture de son humeur en se fiant — comme à un ther­mo­mètre — aux chan­sons qu’elle se fre­don­nait à elle-même. Nina Simone lorsqu’elle était défiante (face à un mal­heur immi­nent, comme une noti­fi­ca­tion d’expulsion ou n’importe quelle échéance de fac­ture men­tion­nant son nom) ; Billie lorsqu’elle était triste ; Curtis Mayfield lorsque les fac­tures en ques­tion étaient réglées — et ain­si de suite…

Je scru­tais l’obscurité envi­ron­nante en effec­tuant l’inventaire de la vie de mes parents ; je trou­vais du récon­fort dans les bana­li­tés fami­lières de leurs modestes pos­ses­sions et me sen­tis beau­coup mieux. En ten­tant de me lever, je me suis trou­vé trop fra­gile pour ache­ver cette tâche : j’abandonnai. Je suis tom­bé à nou­veau et, dans ma chute, faillis ren­ver­ser un verre d’eau sur la table de nuit. Je suis res­té allon­gé à regar­der fixe­ment ledit verre, sim­ple­ment parce que j’étais trop faible pour faire quoi que ce soit d’autre. Le conte­nu du verre a com­men­cé à appa­raître de la même manière que les molé­cules le fai­saient au micro­scope de Mademoiselle Lawlor durant le cours de bio­lo­gie : il y avait autre chose que de l’eau dans ce verre. Une sorte de fruit. Rose et blanc, comme si quelqu’un avait cro­qué un bon mor­ceau de goyave et avait jeté le reste dans le verre. Mais qui pou­vait se pro­cu­rer de la goyave à Brooklyn ? Plus je m’en appro­chais et plus le monde minia­ture dans le verre d’eau sem­blait sur­réel. C’était d’abord un pam­ple­mousse, puis une créa­ture des mers, avant de finir par res­sem­bler aux quatre dents du haut et à la gen­cive d’une taille adulte. Je fixais impuis­sant cette scène, accu­sant la fièvre de pareille vision psy­ché­dé­lique. J’attendais que la scène change mais l’image avait l’intention de res­ter, morne et com­plète comme un puzzle où l’on voit d’abord l’image assem­blée mais qu’il fau­drait ensuite s’efforcer de cas­ser en dou­zaines de petits mor­ceaux pour le com­prendre. Le sou­ci, c’est que je ne savais guère par où com­men­cer. Ma famille avait la meilleure hygiène buc­cale que le den­ti­frice Arm and Hammer pou­vait per­mettre ; Mama savait impro­vi­ser sur le tas des récits san­glants de villes entières débor­dantes d’ados qui aspi­raient leurs bur­gers mixés à la paille parce qu’ils avaient per­du pré­ma­tu­ré­ment leurs dents — tout ceci du fait de leur pauvre hygiène orale. En 1995, j’avais une den­ti­tion par­faite et je n’avais même jamais enten­du par­ler des bridges den­taires.

Nous avions sou­vent le droit de poser des ques­tions sur l’activisme poli­tique pas­sé de nos parents, mais la plu­part de nos ten­ta­tives pour en savoir plus s’avéraient sans délai réglées par un stoïque « Ça, c’était à l’époque ». Sujet clos. À l’évidence, nous connais­sions des petits suc­cès de temps à autre, mais ils n’avaient que peu d’intérêt. Parfois, un vieil ami de « l’époque » les appe­lait lorsqu’il se trou­vait en ville. Mama pré­pa­rait la meilleure queue de bœuf au cur­ry de ce côté-là du Mississippi et mon père fai­sait une excep­tion, en buvant une bière (ou six). Supposant que nous nous étions cou­chés, leur conver­sa­tion déri­vait vers « l’époque ». « J’ai croi­sé frère A sur la baie le mois der­nier, il était allé rendre visite à frère B. Il est tom­bé pour une his­toire minable, mais ils ont déter­ré un vieux truc de l’époque. Ils l’ont envoyé pour trente ans à per­pet’ en Angola », lan­çait l’invité. « Ouais, frère X me l’a racon­té quand il est pas­sé à la fac », répon­dait mon père. « Pauvre sœur Y ! Et les enfants ? », deman­dait Mama… C’est en écou­tant en cachette mes parents que je décou­vris le pro­gramme de contre-espion­nage COINTELPRO du FBI et appris qu’Emory Douglas était l’auteur des affiches de la cui­sine et de la chambre de mes parents.

(Romare Bearden)

En dehors de ces rares aper­çus, ces années-là étaient soli­de­ment tues et bien gar­dées. À la nais­sance de leur troi­sième enfant, mes parents avaient rom­pu la plu­part des liens avec leur jeu­nesse de vio­lence poli­tique. Tout ce qui res­tait du com­bat, chez Mama, se résu­mait à ses infa­ti­gables col­lectes de dons pour la radio com­mu­nau­taire. Certains des détails les plus ter­ribles de leurs jours au Black Panther Party auraient été bien plus dif­fi­ciles à croire si je n’avais pas, à cer­taines occa­sions, vu la vieille pan­thère au fond de Mama. Un quart de siècle de vie civile et de mater­ni­té ne l’avait pas entiè­re­ment débar­ras­sée de son pen­chant pour le car­nage et rien ne pro­vo­quait en elle plus de rage que la menace de la vio­lence phy­sique mas­cu­line à l’endroit des femmes.

Une nuit d’hiver, Madame B, qui vivait juste au-des­sus de chez nous, vint mar­te­ler à notre porte, hors d’haleine, en pous­sant une femme afri­caine venue des anciennes colo­nies fran­çaises, ter­ro­ri­sée, la veste d’un gar­çon sur les épaules. Tout en la condui­sant vers la cui­sine, Madame B deman­dait : « Où est ton minot ? Il parle fran­çais ? Quelqu’un doit tra­duire tout ça à cette petite ! Cet homme va la tuer ! » Réalisant que per­sonne à la mai­son ne par­lait le fran­çais, Madame B par­tit à la recherche d’un tra­duc­teur dans l’immeuble. À chaque fois qu’elle essayait de cal­mer ses nerfs, Mama se met­tait à repas­ser. La planche avait été sor­tie le jour où ma sœur aînée, A, avait annon­cé qu’elle était enceinte de quatre mois — et c’est aus­si vers cette planche que ma mère s’était diri­gée lorsqu’elle apprit la mort de grand-mère. Cela sem­blait plu­tôt bizarre de se mettre à repas­ser à ce moment pré­cis, mais c’est exac­te­ment ce que Mama fit.

Elle me dit « Va cher­cher les che­mises de ton père sur l’escalier de secours » et elle ins­tal­la la planche et le fer à repas­ser, tout en se met­tant à fre­don­ner « Four Women » de Nina Simone. On com­men­çait à se deman­der où en était la mis­sion de Madame B quand on enten­dit des pas très lourds qui venaient du cou­loir. S’attendant à voir appa­raître Madame B accom­pa­gnée d’un tra­duc­teur fran­co­phone, ma sœur cou­rut à la porte ; quelques secondes plus tard, on enten­dit la voix éner­vée d’un homme qui jurait sur le pas de la porte en ques­tion tout en deman­dant « Où est-elle ? ».

Au son de cette voix, un regard ter­ro­ri­sé appa­rut une nou­velle fois sur le visage de la petite femme afri­caine qui recu­lait en direc­tion de la cui­sine. Un bref coup d’œil sur l’homme et l’on com­pre­nait tout de suite pour­quoi : c’était un géant, dont on per­ce­vait aus­si­tôt le poten­tiel de vio­lence et de dan­ge­ro­si­té. Mais l’aspect le plus effrayant de cette nuit ne rési­dait ni dans la ter­reur des yeux de cette femme, ni dans le sang de ceux de son agres­seur : ce fut la réac­tion de Mama à cette scène qui, aujourd’hui encore, me donne des fris­sons : dans un calme imper­tur­bable, elle sai­sit fer­me­ment le fer brû­lant qu’elle avait en main et se diri­gea silen­cieu­se­ment vers l’homme à la porte…

(Romare Bearden)

J’étais donc res­té immo­bile sur le lit de mes parents durant un long moment, obsé­dé par cet étrange objet flot­tant dans son cocon liquide. Je n’ai pas enten­du Mama entrer dans la chambre mais elle a du attendre là un moment, à en juger par son regard mor­ti­fié. Nos yeux se fixèrent et je lui adres­sai un sou­rire tenace. Puis, dou­ce­ment, sa honte s’est dis­soute et son visage s’est éclai­ré du sou­rire le plus frap­pant qui pût être — révé­lant un large trou dans la ran­gée du des­sus de ses dents. De ce genre de sou­rire ren­for­cé par une étin­celle au coin des yeux, celle qui révèle la malice chez les enfants. Et, l’espace de cet ins­tant, je me suis retrou­vé face à face avec la fille de la pho­to­gra­phie à la pelouse bien entre­te­nue. « Tu veux que je te raconte une his­toire ? », dit-elle en s’asseyant sur le bord du lit…

Quelques années plus tard, Mama envoyait sa plus jeune fille à l’université. Je pas­sais par la vieille mai­son afin de l’aider à ran­ger et à peindre « À louer » sur une pan­carte à fixer à la fenêtre, pour la chambre nou­vel­le­ment vacante — elle avait déci­dé de prendre un loca­taire afin de l’aider à payer les fac­tures. Nous sommes res­tés assis dans cet appar­te­ment vide, à ne rien faire de plus que regar­der la pein­ture sécher. La mai­son était étran­ge­ment calme et silen­cieuse. J’ai sen­ti qu’aucune couche de plâtre ou de pein­ture ne sau­rait recou­vrir les sou­ve­nirs que ces murs por­taient. Mama mar­chait de long en large ; elle res­sem­blait, en tout point, à une vieille pan­thère qui vient tout juste de vider son nid de son der­nier petit… Et, comme si elle lisait dans mes pen­sées, elle s’arrêta net, me regar­da, fit un geste et fina­le­ment mur­mu­ra : « Tu sais le pire ? Cette sata­née odeur de magno­lia me manque ! »

Traduit de l’an­glais par Cihan Gunes.Illustration de ban­nière : Romare Bearden

REBONDS

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Publié le 16 mars 2020 dans Manuscrits

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Publié le 14.03.2020 à 18:23

Nunatak : luttes des montagnes

14 mars 2020

Rubrique RELIER — entretien inédit pour le site de Ballast
Ici, les gla­ciers se retirent ; là, les infra­struc­tures s’é­lèvent tou­jours plus dans les mon­tagnes. Ici, on choi­sit quelle nature pro­té­ger ; là, le tou­risme défend son pré-car­ré. Ici, une val­lée étouffe dans l’air pol­lué ; là, on cherche en alti­tude l’air sain qui nous manque plus bas. Autant qu’ailleurs, la mon­tagne fait face aux lois du pro­fit. Mais, autant qu’ailleurs, on y pense, on y résiste, on y vit. La revue Nunatak a été lan­cée voi­là trois ans : un mot inuit, qui désigne la vie réfu­giée sur les hau­teurs. On la découvre dans un refuge, la feuillette dans la biblio­thèque éphé­mère d’une ZAD ou dans une librai­rie alpine. Liée à son homo­logue ita­lienne du même nom, cette paru­tion semes­trielle trace un che­min sin­gu­lier : ani­mée par une tren­taine de béné­voles, elle aspire à « lut­ter contre le rap­port de consom­ma­tion aux espaces que nous essayons d’habiter ».

Vous consi­dé­rez la mon­tagne de manière méta­pho­rique, comme « tous ces petits espaces où sub­sistent et où s’expérimentent des façons d’exister qui tentent de contre­dire le froid social triom­phant ». Diriez-vous que tout lieu où s’or­ga­nise l’é­man­ci­pa­tion serait mon­ta­gneux ?

C’est de la poé­sie ! Si nous avons uti­li­sé cette méta­phore dans l’édito du numé­ro 0, c’était pour ne pas réduire la mon­tagne à un sens trop strict. Ce texte consti­tuait une décla­ra­tion d’intention au moment de la nais­sance de la revue. Depuis, nous repré­ci­sons sans cesse que Nunatak n’a pas de ligne édi­to­riale figée. La revue est ouverte à toute per­sonne sou­hai­tant y par­ti­ci­per et des per­sonnes y arrivent, d’autres en partent assez régu­liè­re­ment. L’extrait que vous citez, issu de l’édito du numé­ro 0, ne serait sans doute plus for­mu­lé tel quel aujourd’hui — mais il est tou­jours vrai qu’à Nunatak nous ne cher­chons pas à réduire la mon­tagne à un sens strict, défi­ni par une alti­tude don­née, car en effet toutes les mon­tagnes ne se res­semblent pas. D’où l’utilisation de cette méta­phore, qui nous parle encore actuel­le­ment au sein de l’équipe. Nous nous per­met­tons de débor­der d’une défi­ni­tion trop stric­te­ment géo­gra­phique pour aller cher­cher d’autres « mon­tagnes », dans le sens méta­pho­rique que vous citez. Au-delà de la ques­tion des mon­tagnes, Nunatak nous semble être l’une des rares revues poli­tiques n’émanant pas des grands centres urbains. Nous écri­vons depuis un point de vue spé­ci­fique, situé, mais pas plus propre qu’un autre à ani­mer des luttes.

Vous pré­sen­tez votre ana­lyse de la mon­tagne comme « para­doxale » : aus­si liée aux logiques éco­no­miques contem­po­raines qu’un autre milieu, mais pour­tant à même de pro­po­ser des par­ti­cu­la­ri­tés propres à les débor­der. Sur quoi s’ap­puie ce para­doxe ?

« Historiquement, les zones mon­ta­gneuses ont sou­vent mis plus de temps à être nor­ma­li­sées par rap­port au reste du ter­ri­toire. »

Dans l’édito de ce même numé­ro 0, nous écri­vions : « Notre ana­lyse est para­doxale. Partant du constat qu’il n’y a pas d’en dehors, que les oasis ont été absor­bées par le désert, nous recon­nais­sons cepen­dant que cer­tains espaces n’ont pas été tota­le­ment dévas­tés et pré­sentent encore des par­ti­cu­la­ri­tés aux­quelles nous sommes atta­chés. Il y sub­siste en effet des traces qui nous ren­voient à des récits, des his­toires, des pra­tiques et des vécus sin­gu­liers échap­pant en par­tie à l’u­ni­for­mi­sa­tion totale des modes de vie. Ces traces nous laissent entre­voir des contra­dic­tions et des pos­si­bi­li­tés d’ex­plo­rer des tra­jec­toires diver­gentes. C’est sur ces sin­gu­la­ri­tés que nous dési­rons nous attar­der, afin de faire cir­cu­ler des outils et des idées qui nous per­mettent de reprendre le pou­voir sur nos vies. » Historiquement, les zones mon­ta­gneuses ont sou­vent mis plus de temps à être nor­ma­li­sées par rap­port au reste du ter­ri­toire, rat­ta­chées aux centres de déci­sion, du fait notam­ment de reliefs escar­pés, com­pli­qués d’accès, aux res­sources dif­fi­ci­le­ment exploi­tables. Pour autant, nous avons conscience qu’aujourd’hui, de façon géné­rale, ce n’est plus le cas. Nous ne cher­chons pas à dire qu’en mon­tagne, plus qu’ailleurs, les spé­ci­fi­ci­tés du ter­ri­toire per­met­traient de se défaire des logiques éco­no­miques domi­nantes ; en revanche, ces spé­ci­fi­ci­tés nous inté­ressent, nous y sommes atta­chés et vou­lons mettre en évi­dence ce qui, à l’intérieur de celles-ci, nous semble por­teur d’émancipation, de soli­da­ri­té, de résis­tances. Les mon­tagnes ne sont donc pas plus à même de por­ter une lutte qu’un autre espace. Sa ges­tion poli­tique et mar­chande pos­sède des sin­gu­la­ri­tés, c’est pour­quoi les luttes n’y seront pas les mêmes, et n’y seront pas for­cé­ment menées de la même façon. Ce sont pré­ci­sé­ment ces dyna­miques que nous vou­lons ana­ly­ser et ques­tion­ner.

L’anthropologue éta­su­nien James C. Scott, dans son étude sur la « Zomia », cette région d’Asie qui aurait échap­pé pour diverses rai­sons à l’État pen­dant une longue période, a mis en évi­dence le rôle de la mon­tagne comme celui d’un refuge propre à per­mettre les pra­tiques poli­tiques alter­na­tives. Souscrivez-vous à cette approche ?

Établir un lien de cause à effet entre le milieu géo­gra­phique et l’apparition de pra­tiques poli­tiques de résis­tance ou de rup­ture à l’ordre domi­nant nous semble absurde, tant cela sup­po­se­rait l’existence de lois natu­relles immuables. Le « milieu » doit déjà être abor­dé comme quelque chose de rela­tif, car mou­vant ! Il consti­tue pour nous une don­née par­mi d’autres, qui déter­mine à son échelle le déve­lop­pe­ment poli­tique, éco­no­mique, cultu­rel, phi­lo­so­phique des socié­tés qui l’habitent, sans être au cœur de toute expli­ca­tion. Cette ques­tion est très inté­res­sante parce qu’elle appuie à un endroit où les dis­cus­sions autour d’un article, d’une thé­ma­tique de la revue, peuvent être ani­mées… mais elle n’a jamais été for­mu­lée telle quelle. Le débat sera relan­cé aux pro­chaines ren­contres de rédac­tion !

(Paul Landacre)

« Ce n’é­tait pas mieux avant », lan­cez-vous à vos éven­tuels détrac­teurs. C’est un vrai risque, l’é­cueil réac­tion­naire ?

À la lec­ture de la revue, nos réflexions sur le sujet appa­raissent assez clai­re­ment : cri­ti­quer le déve­lop­pe­ment actuel des espaces où nous vivons n’a sur­tout pas pour objec­tif de pré­tendre à un retour à un pas­sé sup­po­sé dési­rable. Le rap­port au tra­vail, la misère éco­no­mique et sociale, les rela­tions de genre : on pour­rait lis­ter lon­gue­ment les élé­ments du pas­sé qui n’étaient pas vrai­ment « mieux », notam­ment dans des zones de mon­tagne rurales. Pour autant, il nous paraît plus inté­res­sant de creu­ser des contra­dic­tions, d’approfondir des sujets, plu­tôt que les lais­ser de côté parce qu’ils prê­te­raient le flanc à une idéa­li­sa­tion du pas­sé, une vision roman­tique. Si l’on veut évi­ter les écueils réac­tion­naires figés sur des ter­ri­toires et leur his­toire, il nous semble néces­saire de s’intéresser autant au pas­sé qu’au pré­sent, aux ques­tions que nous posent des pra­tiques, des réa­li­tés, des évé­ne­ments. Les savoirs bota­niques par exemple : des articles de Nunatak traitent de diverses manières des plantes médi­ci­nales. On peut y voir un inté­rêt en termes d’autonomie, de main­tien de savoirs et savoir-faire. On peut aus­si poser la ques­tion des limites de l’automédication et du pos­sible aban­don de la défense des ser­vices publics de san­té qui peut s’y acco­ler. Saisir cette com­plexi­té per­met de réfu­ter les dis­cours réac­tion­naires, sur la mon­tagne comme sur d’autres sujets.

Ces 50 der­nières années, la mon­tagne s’est cou­verte d’in­fra­struc­tures tou­ris­tiques, après l’a­voir été d’in­fra­struc­tures élec­triques et hydrau­liques. La remise en cause du modèle éco­no­mique des sta­tions de sports d’hi­ver reste peu audible : pour­quoi ?

« Nous sommes pour la pré­ser­va­tion de 100 % du ter­ri­toire, pas pour une mise sous cloche arbi­traire et répres­sive de quelques îlots choi­sis sur une carte par des hauts fonc­tion­naires. »

Les sta­tions se sont déve­lop­pées dans des zones sou­vent peu ren­tables, d’un point de vue capi­ta­liste. Leur essor a appor­té un déve­lop­pe­ment éco­no­mique rapide et toute la ges­tion du ter­ri­toire s’est petit à petit orga­ni­sée autour de cet « or blanc » — à tel point qu’il est aujourd’hui très dif­fi­cile d’imaginer un après. Dans cer­taines régions, c’est la qua­si-tota­li­té des emplois qui est four­nie par les sports d’hiver, que ce soit aux remon­tées méca­niques ou dans l’hôtellerie, la res­tau­ra­tion, le bâti­ment, le com­merce, et même les ser­vices muni­ci­paux. On ne mord pas la main qui nous nour­rit ! Tant que le tra­vail sala­rié sera une condi­tion de sur­vie sociale, toutes les autres consi­dé­ra­tions risquent mal­heu­reu­se­ment d’être relé­guées au second plan… La forte adhé­sion des locaux à ce modèle s’explique aus­si par le fait que l’arrivée du tou­risme hiver­nal ait appor­té un confort de vie moderne auquel ces espaces n’avaient jusqu’alors pas ou peu accès. Sortir d’une condi­tion paysanne a pu être vécu comme un affran­chis­se­ment. L’industrie de la glisse a depuis for­te­ment fait croître la popu­la­tion dans les com­munes concer­nées. On peut aisé­ment ima­gi­ner le nou­vel exode qui aurait lieu si rien ne suc­cède à l’« or blanc ». Ajoutons à cela l’imaginaire sys­té­ma­ti­que­ment posi­tif acco­lé aux sports d’hiver, comme moment de « fun », de décom­pres­sion du tra­vailleur. Cela est d’ailleurs très bien déve­lop­pé par l’Office de l’anti-tourisme dans l’entretien publié dans le numé­ro 5 de Nunatak.

Cette mise en tou­risme s’est accom­pa­gnée d’un mou­ve­ment public de pro­tec­tion des milieux : Parc natio­nal de la Vanoise, du Mercantour, des Écrins, des Pyrénées, des Cévennes… Mais, à vous suivre, il ne répon­drait pas aux néces­si­tés des ter­ri­toires concer­nés.

Nous cri­ti­quons la ges­tion des ter­ri­toires par le zonage : cer­taines zones sont dévo­lues au tou­risme de masse, d’autres à l’industrie, d’autres à la pré­ser­va­tion envi­ron­ne­men­tale. Des val­lées entières, comme celle de la Maurienne [en Savoie, ndlr], sont sacri­fiées pour les besoins des infra­struc­tures (trans­port, indus­trie, éner­gie), quand dans une val­lée voi­sine « pré­ser­vée » ramas­ser une myr­tille est pas­sible d’amende ! Ce sont les mêmes poli­tiques publiques, les mêmes ins­ti­tu­tions, qui décident du sort dif­fé­ren­cié de ces espaces. On ne peut pas nier qu’il y ait une pré­ser­va­tion effec­tive des milieux et des espèces dans les parcs, mais nous met­tons en doute les objec­tifs pre­miers de cette pré­ser­va­tion. Le Parc natio­nal nous appa­raît avant tout comme une marque que l’on appose sur un ter­ri­toire — avec une his­toire vibrante à conser­ver en musée, des pro­duits du ter­roir à figer en appel­la­tions d’origine, un arti­sa­nat typique à vendre en sou­ve­nirs… — pour aug­men­ter son attrac­ti­vi­té tou­ris­tique (mais durable, cette fois-ci !). Cela s’est construit sans aucun lien avec les per­sonnes qui habitent ces ter­ri­toires ou y tra­vaillent, et pour les­quelles la pré­ser­va­tion est plu­tôt syno­nyme de contrôle accru sur les pra­tiques de la montagne. Un ber­ger en zone cen­trale de parc n’a pas les mêmes droits quant aux moyens d’effarouchement pour se défendre du loup que s’il tra­vaillait ailleurs… Nous sommes pour la pré­ser­va­tion de 100 % du ter­ri­toire, pas pour une mise sous cloche arbi­traire et répres­sive de quelques îlots choi­sis sur une carte par des hauts fonc­tion­naires, qui n’ont aucun pro­blème avec le car­nage que peut consti­tuer par exemple la val­lée du Rhône.

(Paul Landacre)

Défendre, en même temps qu’un espace, ses pra­tiques, c’est aus­si se confron­ter à des dilemmes… La chasse, par exemple. Pratique popu­laire pour cer­tains ; mise à mort de mil­lions d’a­ni­maux et déver­se­ment de mil­liers de tonnes de plomb chaque année pour d’autres…

On ne sou­haite pas être dans une démarche binaire. Nous ne défen­dons pas « les pra­tiques de la mon­tagne » comme quelque chose d’immuable qui serait en dan­ger. Nous ne les défen­dons pas tout court, d’ailleurs, puisqu’il serait très com­pli­qué déjà de les défi­nir. La chasse existe en mon­tagne mais n’est en rien spé­ci­fique à ces espaces. C’est un sujet pas­sion­nant néan­moins, et notam­ment parce qu’il est très cli­vant. Nous ne cher­che­rons jamais à savoir s’il s’agit d’une pra­tique ver­tueuse ou à condam­ner, mais nous pour­rions aller essayer de décou­vrir ce qui se cache sous la sur­face appa­rente de ces cli­vages : des conflits d’usage, de légi­ti­mi­té à occu­per des espaces, une coexis­tence faite de ten­sions entre des popu­la­tions ne par­ta­geant pas les mêmes aspi­ra­tions quant aux espaces qu’elles habitent…

Mais tous les par­ti­ci­pants de votre revue sont-ils d’ac­cord sur ce sujet ?

« De fil en aiguille, un groupe s’est for­mé de ce côté des Alpes, mais avec l’en­vie de créer une revue à part entière. »

Probablement pas. La ques­tion du loup, que nous abor­dons dans le numé­ro 5, est assez emblé­ma­tique à cet égard. S’y trouve un article que des lec­teurs ont qua­li­fié de « pro-loup », mais cela n’exclut pas qu’un pro­chain article puisse récla­mer le droit à l’autodéfense pour les berger·es ! Si nous sou­hai­tons abor­der ces sujets, c’est avant tout pour les ques­tion­ner dif­fé­rem­ment de ce qui se fait habi­tuel­le­ment — pro-loup ou anti-loup, pro-chasse ou anti-chasse… Nous don­nons bien évi­dem­ment des élé­ments de réponse, par­fois contra­dic­toires, mais n’attendez de nous aucune conclu­sion défi­ni­tive !

Vous dites qu’­ha­bi­ter en mon­tagne « pour cer­tains c’est un choix, pour d’autres un exil, un refuge, une pri­son ». Pourquoi votre revue a‑t-elle vu le jour ?

Nunatak est la petite sœur de la revue ita­lienne Nunatak, revis­ta di sto­rie, culture, lotte de la mon­ta­gna, qui existe depuis 2006. À l’é­té 2015, les Italiens ont fait une tour­née en France pour pré­sen­ter leur revue, avec le pro­jet de trou­ver des per­sonnes inté­res­sées pour la tra­duire en fran­çais. De fil en aiguille, un groupe s’est for­mé de ce côté des Alpes, mais avec l’en­vie de créer une revue à part entière, qui pour­rait reprendre des tra­duc­tions d’ar­ticles ita­liens mais publie­rait aus­si ses propres articles. S’il y a une filia­tion évi­dente entre la revue fran­çaise et la revue ita­lienne, les deux rédac­tions sont indé­pen­dantes l’une de l’autre. Les réflexions parues d’un côté ou de l’autre de cette sata­née fron­tière rentrent ain­si en réso­nance ou en débat. Si, au départ, l’é­quipe de rédac­tion était située essen­tiel­le­ment dans les Cévennes et les Alpes du Sud, aujourd’­hui il y a aus­si des membres actifs de la revue dans le Béarn, les Vosges, le Bugey, la Creuse, le Pilat, en Ariège ou même à Marseille !

(Paul Landacre)

Pour la réa­li­sa­tion d’un numé­ro, il y a quatre ren­dez-vous impor­tants : deux « week-ends d’é­la­bo­ra­tion » dont le lieu change à chaque fois (les der­niers en Ariège et en Creuse, le pro­chain dans les Vosges) au cours des­quels ont lieu toutes les dis­cus­sions et déci­sions autour des articles pro­po­sés et de l’é­di­to, mais aus­si du fonc­tion­ne­ment, du rou­le­ment des tâches (dif­fu­sion, com­mu­ni­ca­tion, etc.) ; un week-end de mise en page, en plus petit comi­té, où est conçue la maquette du numé­ro une fois tout le conte­nu acté ; une, voire deux semaines d’as­sem­blage dans une impri­me­rie cama­rade à Alès, où nous réa­li­sons pliage, agra­fage, mas­si­co­tage, etc. Ce temps plus infor­mel et super gra­ti­fiant (la revue se fait sous nos yeux !) est aus­si l’oc­ca­sion d’ap­pro­fon­dir les ren­contres et de redis­cu­ter de ques­tions de fond concer­nant le conte­nu et l’or­ga­ni­sa­tion de la revue. On peut aus­si ajou­ter à ces moments des réunions de tra­vail « locales », là où plu­sieurs membres de la revue peuvent se retrou­ver plus faci­le­ment — elles ne sont pas déci­sion­naires mais leurs comptes-ren­dus viennent nour­rir les réflexions et déci­sions prises pen­dant les week-ends.

Comment par­ve­nez-vous à la faire vivre mal­gré la dis­tance géo­gra­phique ?

Elle consti­tue un sacré chal­lenge d’or­ga­ni­sa­tion. Forcément, tout le monde ne peut pas être sys­té­ma­ti­que­ment pré­sent. Mais depuis quatre ans nous consta­tons que l’éner­gie est là, et se renou­velle pour faire vivre la revue — et ce en limi­tant au strict mini­mum les échanges et prises de déci­sions par mail. Cela nous fait éga­le­ment tis­ser, au fur et à mesure de ces dépla­ce­ments et des pré­sen­ta­tions publiques de la revue (plus de 60 depuis la paru­tion du numé­ro 0), un épais réseau de per­sonnes appré­ciant la démarche de la revue, ain­si que de nom­breuses ami­tiés. Alors bon, quand même, le jeu en vaut la chan­delle !

Illustration de ban­nière : Paul Landacre

Cette rubrique don­ne­ra, au fil des mois, la parole à ceux que l’usage nomme, dans le camp de l’émancipation, l’é­di­tion et les médias « indé­pen­dants » ou « alter­na­tifs » : autant de sites, de revues et de mai­sons d’é­di­tion qui nour­rissent la pen­­sée-pra­­tique. Si leurs diver­gences sont à l’évidence nom­breuses, reste un même désir d’endiguer les fameuses « eaux gla­cées du cal­cul égoïste » : par­tons de là.

REBONDS

☰ Lire notre nou­velle : « Que les pierres tombent », Roméo Bondon, jan­vier 2020☰ Lire notre entre­tien avec Corinne Morel Darleux : « Il y a tou­jours un dixième de degré à aller sau­ver », juin 2019☰ Lire notre entre­tien avec Renaud Garcia : « La tech­no­lo­gie est deve­nue l’ob­jet d’un culte », juin 2019☰ Lire notre entre­tien avec Alessandro Pignocchi : « Un contre-pou­voir ancré sur un ter­ri­toire », sep­tembre 2018☰ Lire notre article « Kurdistan ira­kien : les mon­tagnes, seules amies des Kurdes ? », Laurent Perpigna Iban, novembre 2017

Publié le 14 mars 2020 dans Écologie, Relier

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Publié le 05.03.2020 à 17:34

La Commune des communes : le municipalisme à l’épreuve

05 mars 2020

Entretien inédit pour le site de Ballast

Deux mois après le sou­lè­ve­ment des gilets jaunes, une Assemblée des assem­blées voyait le jour à Commercy, petite com­mune de la Meuse : près de 75 délé­ga­tions, venues des quatre coins du pays, s’y retrou­vèrent pour dis­cu­ter d’une pos­sible construc­tion du mou­ve­ment. En jan­vier 2020, Commercy relan­çait la machine, avec cette fois la Commune des com­munes : au pro­gramme ? la mise en place d’un contre-pou­voir com­mu­nal. C’est que les élec­tions muni­ci­pales arrivent à grands pas : les 15 et 22 mars pro­chains, les citoyens fran­çais seront conviés à se rendre aux urnes. Participer à un scru­tin ne fait, bien sûr, pas l’u­na­ni­mi­té ; l’u­ti­li­ser comme outil à des fins muni­ci­pa­listes ou com­mu­na­listes, lar­ge­ment ins­pi­rées par le théo­ri­cien éco­lo­giste Murray Bookchin, voi­là qui peut son­ner tout autre­ment. Nous en dis­cu­tons, concrè­te­ment, avec plu­sieurs des membres de la liste « Vivons et déci­dons ensemble » : sur des bases plus larges que les seuls gilets jaunes, elle entend ain­si don­ner tout le pou­voir de déci­sion aux habi­tants de Commercy — et, qui sait, faire tâche d’huile à échelle natio­nale et inter­na­tio­nale.

Aux pre­miers temps des gilets jaunes, à Commercy, les assem­blées étaient quo­ti­diennes. Nous en avons fait plus d’une cen­taine ! Nous orga­ni­ser ensemble pen­dant des mois autour de notre cabane, sur les ronds-points ou dans les mai­sons du peuple, mettre en place des assem­blées locales fon­dées sur l’ho­ri­zon­ta­li­té, tout ça nous a don­né le goût de la dis­cus­sion et de la déci­sion col­lec­tive. Certains et cer­taines, à Commercy, connais­saient bien la notion de muni­ci­pa­lisme : la pro­po­si­tion était déjà ins­crite dans nos pre­miers tracts mais elle avait été noyée dans la masse des autres reven­di­ca­tions. Un des élé­ments déclen­cheur a été la confron­ta­tion avec la mai­rie, autour de notre « cabane de la soli­da­ri­té ». Nous avions alors expé­ri­men­té le pre­mier RIC [Référendum d’i­ni­tia­tive citoyenne] local, avec près de 600 par­ti­ci­pants (pour envi­ron 3 500 élec­teurs), pour déci­der de sa sau­ve­garde ou non. Le maire, en face, nous a sim­ple­ment rétor­qué que ce n’é­tait « pas aux Commerciens de déci­der ». Cette his­toire nous a don­né du grain à moudre ; elle a contri­bué à entrer dans cette démarche muni­ci­pa­liste.

« Dans le mou­ve­ment des gilets jaunes, quan­ti­té d’éner­gie a été déployée : hélas, sans obte­nir de résul­tats véri­ta­ble­ment durables — du moins pour le moment. Petit à petit, les gens se sont fati­gués. »

Il ne faut pas non plus oublier l’organisation de l’Assemblée des assem­blées, qui a été une expé­ri­men­ta­tion de démo­cra­tie directe — cette fois-ci à plus grande échelle. Une culture com­mune s’est for­gée. Si nous n’a­vions pas fait tout ça, pas sûr que nous serions aujourd’­hui dans cette démarche visant à reprendre le pou­voir poli­tique local. L’idée du muni­ci­pa­lisme est tout sim­ple­ment deve­nue sérieuse, voire la seule alter­na­tive envi­sa­geable. Dans le mou­ve­ment des gilets jaunes, quan­ti­té d’éner­gie a été déployée : hélas, sans obte­nir de résul­tats véri­ta­ble­ment durables — du moins pour le moment. Nous avons été très mobi­li­sés, nous avons orga­ni­sé de nom­breuses assem­blées, des mani­fes­ta­tions, mais, petit à petit, les gens se sont fati­gués. La répres­sion gran­dis­sante des forces de l’ordre, les cam­pagnes de dia­bo­li­sa­tion menées par le gou­ver­ne­ment et par cer­tains médias, les dif­fi­cul­tés réelles à lier vie quo­ti­dienne et mili­tante : autant de pres­sions sociales, fami­liales et pro­fes­sion­nelles qui expliquent cet épui­se­ment. Et puis, à un moment don­né, il faut bien prendre le temps de se poser. Car si nous per­dons cette bataille — ce qui est en par­tie arri­vé —, que nous reste-t-il ? Quels débou­chés à toutes ces éner­gies ?

Les gilets jaunes, et au-delà

Mettre en place la Commune des com­munes pour prendre ce temps, être dans la construc­tion de pro­po­si­tions et non plus se posi­tion­ner en réponse aux attaques. La dif­fé­rence entre l’Assemblée des assem­blées et la Commune des com­mues ? Pour résu­mer, disons que l’Assemblée est un outil au ser­vice du mou­ve­ment des gilets jaunes : il per­met de coopé­rer entre les dif­fé­rents groupes ; la Commune, elle, est une sor­tie « poli­tique » pos­sible, au sens noble du terme, ini­tia­le­ment construite autour du muni­ci­pa­lisme. Elle est un pro­lon­ge­ment de l’expérience de l’Assemblée et du mou­ve­ment des gilets jaunes… tout en étant autre chose ! Le 18 jan­vier 2020, au ren­dez-vous de la Commune des com­munes, il y avait, en plus des com­mu­na­listes de Commercy, quatre ou cinq autres groupes de gilets jaunes. Malgré l’ap­pel lan­cé sur le réseau de com­mu­ni­ca­tion de l’Assemblée, ils ne sont pas arri­vés en masse car la mani­fes­ta­tion natio­nale contre la réforme des retraites à Paris est tom­bée le même jour.

En route vers Commercy (Stéphane Burlot)

Durant ce week-end, tous les types de col­lec­tifs ont été invi­tés : les assem­blées citoyennes locales ins­crites dans une démarche muni­ci­pa­liste, les éco­lo­gistes, les gilets jaunes, les ZADBure ou Notre-Dames-des-Landes. Il y avait éga­le­ment La belle démo­cra­tie, Désobéissance Écolo Paris et Émancipation col­lec­tive, qui œuvre acti­ve­ment à l’é­du­ca­tion popu­laire. Des « citoyen­nistes », aus­si, qui prônent la démo­cra­tie « directe », et d’autres la « par­ti­ci­pa­tive ». Enfin, ceux qui font alliance avec des par­tis poli­tiques. Tous ces gens ont pu appor­ter leurs propres expé­riences. Alors, évi­dem­ment, c’est plus com­pli­qué pour se mettre d’ac­cord quand d’un coté il y a des « citoyen­nistes » et de l’autre des per­sonnes qui tendent plu­tôt vers l’a­nar­chisme ! Ces ren­contres ont cham­bou­lé ce que nous pou­vions pen­ser et pro­je­ter en amont. Notre vision s’est lar­ge­ment élar­gie.

Des lignes, un cap : la démocratie directe

« L’assemblée des habi­tants sera déli­bé­ra­tive et déci­sion­nelle ; la mai­rie, qu’exé­cu­tive. Voilà la dif­fé­rence fon­da­men­tale ! »

Il y a eu deux écoles, deux visions qui se sont « oppo­sées » : ceux qui sou­haitent pas­ser par les élec­tions et ceux qui dési­rent créer une sorte de dou­blure des ins­ti­tu­tions par le biais d’es­paces d’au­to­ges­tion. L’école muni­ci­pa­liste pour les uns, l’é­cole com­mu­na­liste pour les autres — un dis­tin­guo qui s’est affir­mé au fur et à mesure des dis­cus­sions, de manière empi­rique. Murray Bookchin, lui, pro­pose ces deux tac­tiques de façon indifférente. L’enjeu, pour nous, est de réus­sir à ne pas oppo­ser « deux mondes » mais de réus­sir à com­prendre com­ment ils peuvent se nour­rir. La Commune veut ten­ter de fédé­rer et de mutua­li­ser ces ini­tia­tives, ces savoirs, ces connais­sances et ces outils en fai­sant office de pla­te­forme. Il faut que nous réus­sis­sions à les vul­ga­ri­ser pour aider les dif­fé­rents groupes qui sou­haitent se mobi­li­ser et n’ont pas tou­jours les res­sources ni les savoirs pour. Nous ne vou­lons pas réin­ven­ter la poudre : c’est un tra­vail qui a déjà été ini­tié par des col­lec­tifs comme Nos com­munes ou La belle démo­cra­tie. On aurait aimé que Tristan Réchid, qui a beau­coup tra­vaillé avec Saillans [depuis 2014, ce bourg de la Drôme expé­ri­mente un sys­tème de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive et éco­lo­gique, ndlr], puisse ani­mer des ate­liers sur les outils démo­cra­tiques — des com­pé­tences qui nous manque à Commercy. Nous avons essayé d’in­vi­ter ces dif­fé­rents col­lec­tifs pour tra­vailler en col­la­bo­ra­tion avec eux, mais nous n’a­vons pas vrai­ment réus­si : il est vrai que, débar­quant avec nos gros sabots comme si rien n’exis­tait au préa­lable, le mal avait peut-être déjà été fait… C’est un reproche que nous nous fai­sons à nous-mêmes. Réussir à tra­vailler direc­te­ment avec eux sera donc un des enjeux au centre de notre pro­chaine ren­contre, après les muni­ci­pales. Alors oui, il y a l’é­chéance élec­to­rale de mars qui se pré­sente entre­temps, mais l’i­dée de la Commune est éga­le­ment de sor­tir de ce calen­drier et des élec­tions. Car cer­tains vont réus­sir à rem­por­ter leur mai­rie, mais beau­coup vont échouer…

Par contre, atten­tion ! Ici, nous ne pro­po­sons pas la démo­cra­tie « par­ti­ci­pa­tive » ; nous ban­nis­sons ce mot ! Le par­ti­ci­pa­tif, qui existe déjà, prend forme au tra­vers de conseils de quar­tiers qui donnent leur avis. Mais au final, c’est bien le conseil muni­ci­pal qui décide. L’avis de la popu­la­tion n’y est que consul­ta­tif, c’est-à-dire, le plus sou­vent, un ver­nis de démo­cra­tie refai­sant la vitrine… Nous vou­lons mettre en place la démo­cra­tie directe, c’est-à-dire choi­sir, déci­der, voter, échan­ger. L’assemblée des habi­tants sera déli­bé­ra­tive et déci­sion­nelle ; la mai­rie, qu’exé­cu­tive. Voilà la dif­fé­rence fon­da­men­tale ! Nous ne sommes pas si nom­breux en France à vou­loir aller aus­si loin. En consé­quence, nous n’a­vons pas de pro­gramme pré­dé­fi­ni : il devra être éla­bo­ré avec et par les habi­tants. Ils choi­si­ront les sujets qu’ils consi­dé­re­ront comme impor­tants.

Assemblée des assem­blées, Sorcy Saint-Martin, jan­vier 2019 (Stéphane Burlot)

Le pouvoir à l’assemblée

Nous sou­hai­tons mettre en place un sys­tème de garde-fou au sein de nos assem­blées pour qu’au­cun sujet ne passe à la trappe. Imaginons que quel­qu’un ou qu’un groupe ait fait une pro­po­si­tion refu­sée par l’as­sem­blée. Il aura la pos­si­bi­li­té de deman­der un recours et, si 10 % du corps élec­to­ral de la com­mune se ras­semble, l’as­sem­blée sera tenue de réexa­mi­ner cette pro­po­si­tion. Mais il faut dans le même temps qu’il y ait un filtre à même d’écrémer l’en­semble des pro­po­si­tions faites : l’as­sem­blée ne pour­ra pas tout trai­ter ; il ne peut pas y avoir des réunions toutes les semaines. Ça ne fonc­tion­ne­ra pas, les habi­tants s’é­pui­se­raient trop vite. Et si jamais l’as­sem­blée ne se consi­dère pas repré­sen­ta­tive sur un sujet de grande impor­tance, elle pour­ra dili­gen­ter un réfé­ren­dum local pour impli­quer davan­tage les habi­tants. Ou bien sou­mettre chaque vote à l’en­semble de ceux-ci grâce à une appli­ca­tion qui vien­drait com­plé­ter le vote en assem­blée — car nous com­men­çons à étu­dier ce qu’offrent les outils numé­riques. Il y plé­thore d’ap­pli­ca­tions et de pla­te­formes, mais elles ne sont pas for­cé­ment adap­tées à la pra­tique de la démo­cra­tie directe dans une col­lec­ti­vi­té. On reste sou­vent dans l’ordre du consul­ta­tif. On peut donc ima­gi­ner déve­lop­per notre propre appli­ca­tion. En atten­dant, pour que l’as­sem­blée soit repré­sen­ta­tive, et donc valide, nous avons ima­gi­né ins­tau­rer un cer­tain seuil de par­ti­ci­pa­tion, qui serait au moins égal au nombre de per­sonnes du conseil muni­ci­pal, soit 29 per­sonnes dans le cas de Commercy.

« Il existe encore l’i­dée que ça va être insur­mon­table, que les habi­tants ne sont pas légi­times car ils ne sont pas des pro­fes­sion­nels poli­tiques ni des experts. »

Mais ne nous trom­pons pas : le muni­ci­pa­lisme n’est pas une obli­ga­tion de par­ti­ci­pa­tion. Il donne les moyens aux habi­tants de s’im­pli­quer, sui­vant la période, le contexte, les envies, les sujets… S’il y a par­fois peu de per­sonnes mobi­li­sées, ça ne remet pas en cause le pro­ces­sus, pas plus que la rai­son d’être du muni­ci­pa­lisme. Dans ce contexte, la notion même d’op­po­si­tion peut se poser : sous démo­cra­tie directe, peut-on encore par­ler d’op­po­sants ? L’assemblée est cette arène, ce quo­rum où s’a­mé­nage la mise en oppo­si­tion d’i­dées : c’est son prin­cipe même. Dans les faits, nous avons déjà pra­ti­qué cette ges­tion de la parole au cours des diverses assem­blées géné­rales réa­li­sées durant le mou­ve­ment des gilets jaunes. Nous avons appris en mar­chant. Au début, il y avait par­fois de l’agressivité ; petit à petit, nous avons réus­si à lis­ser les choses et les par­ti­ci­pants eux-mêmes étaient deman­deurs de règles pour pou­voir s’en­tendre.

Ceci dit, l’as­sem­blée post-élec­to­rale ne sera pas de même nature que celle des gilets jaunes : ce sera une assem­blée de ges­tion de la com­mune et non une assem­blée de lutte. Il va fal­loir s’oc­cu­per de pro­jets concrets. Les habi­tants devront dis­cu­ter de leur vision de la com­mune, de leur cadre de vie, de l’a­ve­nir de leur ter­ri­toire en ayant véri­ta­ble­ment prise des­sus. Notre seule crainte, c’est que ce ne soit que plus pas­sion­nant ! Certains des listes dites d’op­po­si­tion nous ont déjà fait savoir qu’ils vien­draient par­ti­ci­per à l’as­sem­blée, si nous gagnons les muni­ci­pales. Il est vrai que ce sys­tème n’est pas évident à com­prendre, au départ, car il cham­boule notre repré­sen­ta­tion du poli­tique — mais une fois com­pris, une bonne par­tie de la popu­la­tion se le réap­pro­prie­ra. À Ménil-La-Horgne, à 10 kilo­mètres d’i­ci, il y a une assem­blée citoyenne : nous sommes sûrs de gagner car il n’y a qu’une liste. Les habi­tants sont enthou­siastes, il y a un véri­table engoue­ment. « Est-ce que la forêt sera gérée par l’as­sem­blée ou lais­se­ra-t-on ceci au conseil muni­ci­pal ? » Ils se posent de nom­breuses ques­tions, ils ont com­pris les enjeux. Dans le cadre d’un vil­lage, c’est vrai­ment facile : il n’y a que 200 habi­tants. À Commercy, il existe encore l’i­dée que ça va être insur­mon­table, que les habi­tants ne sont pas légi­times car ils ne sont pas des « pro­fes­sion­nels poli­tiques » ni des « experts ». La ques­tion des ser­vices tech­niques revient sou­vent. Il faut expli­quer, ras­su­rer. D’ailleurs, les pro­fils ins­crits sur la liste sont équi­li­brés : autant de jeunes que de chô­meurs, de tra­vailleurs que des retrai­tés.

Assemblée des assem­blées, Sorcy Saint-Martin, jan­vier 2019 (Cyrille Choupas)

Fédérer les communes

Pour tout ce qui est « ges­tion cou­rante », le conseil muni­ci­pal fonc­tion­ne­ra comme n’im­porte quelle autre mai­rie. Les habi­tants ne se mobi­li­se­ront prin­ci­pa­le­ment que sur les grands sujets : l’au­to­no­mie éner­gé­tique et ali­men­taire, la créa­tion de lieux com­muns… Il y aura bien sûr des sujets qui s’im­po­se­ront de manière des­cen­dantes, par l’in­ter­com­mu­na­li­té. De nom­breuses com­pé­tences lui sont délé­guées, ce qui limite par­fois le pou­voir de la mai­rie. À Commercy, nous ne sommes que 6 500, soit un peu moins d’un quart de l’in­ter­com­mu­na­li­té, soit 14 élu·es sur 80. Nous serons en mino­ri­té. Pour autant, il y a tou­jours pos­si­bi­li­té de faire pres­sion. Il y a envi­ron 50 com­munes qui en font par­tie ; deux ou trois, dont nous-mêmes, sont ins­crites dans une démarche muni­ci­pa­liste.

« Les conseils de quar­tiers existent déjà, mais il fau­drait leur redon­ner un pou­voir et une auto­no­mie, comme au Kurdistan syrien. »

Localement, nous essayons d’entraîner d’autre vil­lages alen­tour, comme Ménil-la-Horgne. On aime­rait for­mer un véri­table contre-pou­voir. On espère pou­voir peser sur l’in­ter­com­mu­na­li­té par cette fédé­ra­tion de com­munes. Si nous sommes élus, nous ferons du « lob­bying » au sein de l’in­ter­com­mu­na­li­té de com­munes : un lob­bying citoyen en faveur de la démo­cra­tie directe. Mais pour faire vivre cet espace démo­cra­tique, il y a une véri­table néces­si­té de for­mer et d’in­for­mer les gens, de faire de l’é­du­ca­tion popu­laire. Beaucoup de per­sonnes ne sont peu ou pas au fait des poli­tiques locales. La ques­tion qui se pose est : quelle culture poli­tique com­mune nous nous for­geons ? Pour réus­sir à mobi­li­ser, nous avons pen­sé à orga­ni­ser plu­sieurs réunions sur le même sujet à dif­fé­rents jours et horaires afin de favo­ri­ser la par­ti­ci­pa­tion du plus grand nombre.

La ques­tion du temps dis­po­nible, notam­ment pour les tra­vailleurs, se pose : dans notre socié­té, c’est de plus en plus com­pli­qué. Les Grecs, pour leur ago­ra, avaient droit à des jours de congés men­suels pour par­ti­ci­per aux assem­blées. Il va nous fal­loir amé­na­ger les choses. La ques­tion de l’é­chelle des com­munes est, elle aus­si, épi­neuse. Il faut relire Bookchin sur ce point. Le contour admi­nis­tra­tif, le décou­page ter­ri­to­riale impo­sé actuel­le­ment peut être revu. Prenons un exemple : la ville de Nancy. Il y a Nancy-centre, qui cor­res­pond à une com­mune de 100 000 habi­tants, et autour il y a des villes comme Laxou, Saint-Max, de plus petites com­munes de 15 ou 20 000 habi­tants. Vue du ciel, c’est une même ville — pour autant, elle est admi­nis­tra­ti­ve­ment décou­pée en six ou sept com­munes. Il est pos­sible de redé­cou­per le ter­ri­toire en de plus petites cir­cons­crip­tions, par exemple à l’é­chelle d’un quar­tier. Ce quar­tier pour­ra fonc­tion­ner comme une com­mune, avec son assem­blée, et des délé­gués seront envoyés à l’é­chelle ter­ri­to­riale supé­rieure. Les conseils de quar­tiers existent déjà, mais il fau­drait leur redon­ner un pou­voir et une auto­no­mie, comme au Kurdistan syrien. Chaque quar­tier, chaque groupe d’ha­bi­tants asso­ciés autour d’intérêts com­muns ou d’un ter­ri­toire com­mun devien­dra une sorte de com­mune. La démo­cra­tie directe est ingé­rable avec un trop grand nombre d’ha­bi­tants ; les réponses à cette ques­tion d’échelle res­tent donc en deve­nir. Tout est à bâtir, à pen­ser.

Manifestation de gilets jaunes, Paris, 2019 (Cyrille Choupas)

Esquisses futures

Il nous faut éga­le­ment réflé­chir à une échelle plus large, autre­ment dit à une confé­dé­ra­tion de com­munes auto­nomes. Nous ado­re­rions que Commercy soit jume­lée à une com­mune du Rojava : réus­sir à jeter les bases d’une confé­dé­ra­tion inter­na­tio­nale en tis­sant ce lien sym­bo­lique, ce serait un bel hom­mage ! Si le muni­ci­pa­lisme et la démo­cra­tie directe arrivent à réa­li­ser une confé­dé­ra­tion, ça veut dire qu’une bonne par­tie de la popu­la­tion adhé­re­ra à cette forme. Ça don­ne­ra une légi­ti­mi­té, du poids. Ça ne sera pas juste une bande d’illu­mi­nés ! Dans une vision encore plus loin­taine — un peu folle d’ailleurs, il faut bien l’a­vouer —, nous pour­rions même ima­gi­ner faire séces­sion de l’État. Quant à votre ques­tion sur la répres­sion éta­tique et la réponse que pro­pose Bookchin en matière d’au­to­dé­fense popu­laire, il est vrai que, si deux grands sys­tèmes viennent un jour à se faire face, ça se joue­ra dans un rap­port de force qui pour­rait deve­nir mili­taire. Pensons à Notre-Dames-des-Landes… Dans ce bras de fer, l’État pos­sède les forces publiques, les forces de l’ordre. Mais, pour le moment, il nous est dif­fi­cile de réflé­chir au rap­port de force mili­taire et à la construc­tion d’une armée popu­laire. Arriver à la pen­sée muni­ci­pa­liste nous a pris un cer­tain temps, déjà, et, prag­ma­ti­que­ment, les tra­vaux sont innom­brables aujourd’­hui. Ce conflit se pose­ra, ou pas, en temps et en heure…

Et si jamais la Commune des com­munes échoue, l’a­ven­ture ne s’arrêtera pas pour autant. Nous conti­nue­rons à orga­ni­ser des assem­blées et nous tâche­rons de mon­ter des pro­jets, à Commercy. L’idée est sem­blable aux ZAD : réus­sir à recréer du com­mun, s’au­to­gé­rer. C’est dans l’air du temps ! L’exemple de Là Qu’on Vive — une asso­cia­tion d’i­ci — a vrai­ment ins­pi­ré une par­tie des gilets jaunes. Il y a là un exemple concret, un déjà-là qui démontre que c’est pos­sible. L’association a rache­té une mai­son : elle est deve­nue un lieu auto­gé­ré qui pro­pose toutes sortes d’ac­ti­vi­tés, de la biblio­thèque par­ta­gée à l’é­pi­ce­rie soli­daire. Il y a l’i­dée d’é­tendre ces ini­tia­tives, par exemple par la créa­tion d’un mai­son inter­gé­né­ra­tion­nelle. Donc créer d’autres lieux col­lec­tifs, retis­ser du lien social, s’ins­crire et réin­ves­tir le ter­ri­toire, acqué­rir des ter­rains et des bâti­ments pour les gérer col­lec­ti­ve­ment par des coopé­ra­tives d’ha­bi­tants, comme le pro­pose le col­lec­tif La Suite du Monde, pré­sent à la Commune des com­munes. Autant de pro­jets qui peuvent se pas­ser du pou­voir muni­ci­pal. Évidemment, ce sera moins facile sans avoir la mai­rie ! Car en la récu­pé­rant, elle et les moyens qui vont avec, ça nous per­met­trait de démul­ti­plier l’im­pact et l’ef­fi­ca­ci­té des actions que nous menons actuel­le­ment, et ouvri­rait bien des pos­sibles…

Photographies de ban­nière et de vignette : Stéphane Burlot

REBONDS

☰ Lire notre article « Le moment com­mu­na­liste ? », Elias Boisjean, décembre 2019☰Lire notre article « Proudhon en gilet jaune », Édouard Jourdain, novembre 2019☰ Lire notre repor­tage « Contre le mal-vivre : quand la Meuse se rebiffe » Djibril Maïga et Elias Boisjean, février 2019☰ Voir notre port­fo­lio « Commercy : le pou­voir au peuple », Stéphane Burlot , jan­vier 2019☰ Lire notre abé­cé­daire de Murray Bookchin, sep­tembre 2018☰ Lire notre article « Le muni­ci­pa­lisme liber­taire : qu’est-ce donc ? », Elias Boisjean, sep­tembre 2018

Publié le 05 mars 2020 dans Lutter

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Publié le 02.03.2020 à 17:00

À l’assaut des murs

02 mars 2020

Texte inédit pour le site de Ballast

Où que l’on aille en France, ou presque, on les croise désor­mais sur notre che­min : des col­lages visant à dénon­cer, en lettres capi­tales, les fémi­ni­cides, les agres­sions sexuelles et sexistes, la domi­na­tion mas­cu­line au quo­ti­dien. Une manière, pour les acti­vistes ano­nymes qui les réa­lisent, de mar­quer l’es­pace public et l’es­prit des pas­sants et des pas­santes — au risque, la nuit tom­bée, de croi­ser les forces de l’ordre. L’une d’entre elles, impli­quée au sein d’un col­lec­tif, raconte ici son expé­rience des col­lages. Sans ambi­tion de géné­ra­li­ser ni de par­ler pour autrui, pré­cise-t-elle. ☰ Par C.M.

Au pied du mur. C’est là qu’on s’est retrouvé·es. Entre le par­vis d’une église et un trans­for­ma­teur élec­trique. Trois mètres d’un muret lisse, gris et pas tout à fait vierge : le sup­port impro­vi­sé de la colère. Il n’en faut pas plus pour poser deux lignes de texte, 34 carac­tères, un demi-seau de colle à papier peint et une giclée de pein­ture rouge. Pas plus pour qu’un sup­port devienne un sou­tien, une béquille. Les chiffres donnent le ver­tige : il faut trou­ver à s’adosser pour encais­ser le choc, pour encais­ser les coups. Ceux qu’on a pris, qu’on pren­dra toutes : les har­cè­le­ments, les insultes, les viols (conju­gaux ou non), la miso­gy­nie, si per­ni­cieuse que les femmes la subissent éga­le­ment de la part des femmes, et par­fois aus­si d’elles-mêmes, les entraves à l’épanouissement per­son­nel fon­dées sur l’identité, le sexe, le genre. Les meurtres. « Des réformes avant qu’on soit mortes » : voi­là ce qu’on — il me semble que c’est un cri com­mun — hurle, minus­cules, au pied du mur, à un monde patriar­cal et sexiste qui accepte, confor­ta­ble­ment ins­tal­lé dans les pri­vi­lèges de la mas­cu­li­ni­té et de la domi­na­tion, que les femmes meurent. Au pied du mur, c’est là que nous res­te­rons tous et toutes tant que nous accep­te­rons que la moi­tié de la socié­té opprime l’autre. Leurs murs sont des som­mets d’injustices : autant s’y retrou­ver et pré­pa­rer l’ascension.

« Les chiffres donnent le ver­tige : il faut trou­ver à s’adosser pour encais­ser le choc, pour encais­ser les coups. Ceux qu’on a pris, qu’on pren­dra toutes. »

On a arpen­té les rues toutes les quatre, men­tons bais­sés, bon­nets enfon­cés, mains dans les poches. Sans se le dire, on ten­tait de pas­ser inaper­çues. On vou­lait pré­tendre qu’on se pro­me­nait non­cha­lam­ment, entre copines, entre sœurs. Rien ne parais­sait pour­tant plus décon­nec­té de l’instant, plus éloi­gné de nos pen­sées vaga­bondes, plus radi­ca­le­ment étran­ger que la pro­me­nade. On errait, on zonait, on rôdait. On guet­tait les murs. On détaillait leur taille, leur tex­ture, leur visi­bi­li­té poten­tielle. Quand on a trou­vé le bon, on s’est jeté·es des­sus, comme sur la cause de notre rage. On est rapides. On reste moins de trois minutes face à lui : la confron­ta­tion est hale­tante, il faut faire vite, elle donne le ver­tige, un rush d’adrénaline. On se regarde à peine, les taches sont bien répar­ties, les gestes sûrs : c’est un mili­tan­tisme qui a quelque chose de méca­nique, une sorte d’injonction à l’efficacité : colle/papier/colle. On recule de trois pas, une pho­to, on déguer­pit. On détale bien plus vite depuis quelques semaines : c’est que les inter­pel­la­tions se mul­ti­plient depuis novembre 2019, que les contrôles d’identité se trans­forment en gardes à vue. Une ving­taine déjà, qui a goû­té à la nuit au com­mis­sa­riat d’ar­ron­dis­se­ment. Je ne peux pas m’empêcher de le rap­pe­ler aux filles, une fois de plus. L’une d’elles, nou­velles par­mi nous, qui l’i­gno­rait, tombe des nues : « Tu veux dire qu’on a plus de chance de pas­ser 24 heures au poste que le connard qui tape sa meuf ? » Oui, c’est exac­te­ment ce que je veux dire.

Face à un mur

Peut-être que s’ils et elles sont sourd·es, ils et elles ne seront pas tout à fait aveugles. Pourront-ils, pour­ront-elles conti­nuer à se satis­faire du silence si nous fai­sons par­ler les mortes ? Nous avons tant à dire aux passant·es. Toutes les luttes s’alimentent d’espoirs. Le nôtre : par­ve­nir à rendre visible, rendre audible, don­ner voix. Coller pour dire : dire les chiffres, poin­ter les nombres, les pro­por­tions, les fré­quences, l’ampleur de la vio­lence. En France, 12 % des femmes de plus de 18 ans ont connu un ou plu­sieurs viols dans leur vie ; ce sont 220 000 femmes par an qui subissent des vio­lences sexuelles ou sexistes ; 149 fémi­ni­cides en 2019, soit une femme toutes les 48 heures. Coller pour inter­pel­ler : marre de l’indifférence, des fausses mesures, des lignes d’écoute, des petits bud­gets, « ras le viol » de cette police méfiante, de cette jus­tice com­plice. Coller parce qu’ils et elles n’au­ront d’autre choix que de lire : leurs yeux pas­se­ront sur le mes­sage, ils et elles l’imprimeront mal­gré eux. Ils et elles nous diront ter­ro­ristes, nazies, cas­tra­trices. Coller, c’est ren­voyer à tous et toutes les consé­quences quo­ti­diennes de mil­liers d’an­nées d’exploitation des femmes par les hommes. C’est aus­si dénon­cer ce qui ne se chiffre pas : les oppres­sions si ordi­naires qu’elles en deviennent invi­sibles et la conver­gence néces­saire pour leur faire face, pour créer les bases d’un fémi­nisme assu­mé, inclu­sif et anti­ra­ciste. Un vent si violent qu’il en effraie plus d’un·e. Après notre pas­sage, le décol­lage en est la preuve sym­bo­lique : il dit bien que certain·es pré­fèrent les murs mutiques, les vio­lences tues et les com­bats invi­sibles.

Emmurées vivantes

Voilà notre res­sen­ti, au sein du groupe. Le pla­fond de verre n’est pas un mythe : invi­sible, lourd, cimen­té depuis des siècles dans le mor­tier de la reli­gion, de la morale sociale et sexuelle, des sté­réo­types, des injonc­tions machistes et des poli­tiques condes­cen­dantes, il pèse tran­quille­ment sur les femmes, indif­fé­rent à leur capi­tal éco­no­mique, social et cultu­rel, à leur orien­ta­tion sexuelle ou à leur iden­ti­té de genre. Il y est indif­fé­rent car il n’en épargne aucune ; mais il pèse à double titre sur cer­taines : femmes trans, les­biennes et bi, raci­sées, pré­caires, han­di­ca­pées, pros­ti­tuées. Les femmes sont par­quées : dans des bou­lots mal payés, dans les cui­sines des foyers, dans des normes socio-éco­no­miques, dans le rôle de repro­duc­trice. Rien ne leur appar­tient. Surtout pas leur corps. Le patriar­cat est une pri­son qui tait son nom, et qui ne dit qu’une chose : il y a ceux qui ont une exis­tence exté­rieure libre et celles qui res­tent à l’intérieur. Rester à l’intérieur, cela signi­fie : res­ter chez soi, ne pas sor­tir le soir ou en avoir peur, se taire, être enfer­mée dans des cli­chés, dans des rap­ports d’au­to­ri­té, subir l’épreuve de force, sup­por­ter les charges men­tales, pen­ser à ses vête­ments — et l’accepter.

« Tout paraît tou­jours à refaire, à recom­men­cer. Nul doute que Sisyphe était une femme. »

Ce soir-là, il est presque 2 heures du matin quand on pose le der­nier col­lage, et je sur­prends une légère angoisse sur le visage fer­mé de l’une d’entre nous : « Il est tard, y a plus de métro », constate-t-elle. Je sais ce que ça veut dire. Ça veut dire je vais devoir ren­trer à pied et je vais faire sem­blant de télé­pho­ner. Une autre, plus tran­quille, plai­sante non sans cynisme : « T’as qu’à prendre un Uber. » On vous rap­pelle à l’occasion cette offre pro­mo­tion­nelle ayant tou­jours cours chez Uber : « Chez Uber un viol = une course offerte ».

Finalement, je la rac­com­pa­gne­rai, avant de filer à vélo. Une fois ren­trée, je vou­drais me fondre inno­cem­ment dans la douce cha­leur de mon chez-moi, poser mon corps vidé dans mon lit, mais ma tête bouillonne tou­jours. Quand je colle, je ne dors pas. Les mes­sages me hantent, même si je les ai faits miens. J’ai pen­sé les slo­gans, je les ai peints, je les ai affi­chés non sans fier­té. J’ai tout fait pour que tous et toutes les voient dès le len­de­main, à l’aube grise, sur le che­min du bou­lot, de l’école, de la fac. Et pour­tant, moi-même, je ne les sup­porte pas. Je colle ces tranches de vie pour qu’elles ne res­tent plus des drames fami­liaux confi­nés dans les foyers, et je me réfu­gie dans le mien, inca­pable de sup­por­ter la vio­lence de leur visi­bi­li­té, constam­ment éprou­vée par leur exis­tence. Coller, ça m’accable par­fois. Ça m’enferme, ça me déses­père. Conquérir l’extérieur en tant que femme me paraît un com­bat sans cesse renou­ve­lé, jamais vrai­ment gagnant, et seule­ment par­tiel­le­ment éman­ci­pa­teur : tout paraît tou­jours à refaire, à recom­men­cer. Nul doute que Sisyphe était une femme.

Cette si dif­fi­cile conquête de l’extérieur, celle de l’en­semble des dominé·es, les oppressé·es et les appartenant·es aux mino­ri­tés silen­cieuses, com­mence indé­nia­ble­ment par celle des murs : l’espace public a cette force sym­bo­lique dont nous vou­lons nous sai­sir, pour dire que nous aus­si, nous sommes là. Là dans la noir­ceur froide d’une nuit, à ten­ter de s’approprier la rue, un seau de colle au bras, là dans les com­bats poli­tiques, là dans la vie éco­no­mique, là comme sujets, pas comme objets, là comme per­sonnes. Coller sur les murs, c’est donc lais­ser une trace, non pas de notre anec­do­tique pas­sage sur terre en tant qu’individus révol­tés, non pas comme une mani­fes­ta­tion de l’ego, mais pour prendre place dans le monde, d’abord comme vic­times, puis comme guer­rières — pour reprendre le terme de Monique Wittig —, enfin comme êtres humains. « Nous sommes tous·tes des guerrier·ères ». Abattre le mur immense des inéga­li­tés et dan­ser sur ses décombres : notre Berlin 1989 à nous.

Face aux expres­sions mul­tiples de la haine, qui enva­hissent l’es­pace urbain, nos slo­gans veulent iden­ti­fier tous·tes nos allié·es : « Pas de fémi­nisme sans les putes » ; « Notre fémi­nisme ne sera jamais raciste » ; « Femmes trans assas­si­nées = fémi­ni­cides ».

Les murs ont des oreilles

« Emmurées, dos au mur, mais aus­si réso­lu­ment face à lui, à son silence indigne. Pas rési­gnées. Animées par l’envie de s’y ras­sem­bler pour y foutre le feu. »

Et ça tombe bien, car il y a tant à leur chu­cho­ter. Bien sou­vent, je colle avec une larme sèche à l’œil, qui me brûle la pom­mette. Je pleure silen­cieu­se­ment les déjà-mortes, les mortes à venir, les vies détruites. Je tue tran­quille­ment, à coups de pein­ture, les vio­leurs, les agres­seurs, les tueurs. Je me dis que je veux creu­ser leur tombe : je colle pour leur dire vous aurez peur aus­si, quand le mur sera tom­bé. Je me confie, je dis tout : mes craintes, mes angoisses, mes colères inex­tin­guibles et la vio­lence que je porte en éten­dard quand je pense à la dou­leur des autres femmes. Et puis je mur­mure : soro­ri­té. On colle pour se recon­naître entre nous, se mon­trer qu’on est là, pour pas­ser nous aus­si, le jour venu, devant ces mes­sages et y lire, der­rière le texte noir, la typo­gra­phie de l’espoir. Emmurées, dos au mur, mais aus­si réso­lu­ment face à lui, à son silence indigne. Pas rési­gnées. Animées par l’envie de s’y ras­sem­bler pour y foutre le feu. Le mur est un obs­tacle, une fron­tière por­teuse de vio­lence sym­bo­lique, un ensemble d’interdits (« Défense d’afficher ») et, par là, un point de conver­gence idéal pour qui veut trans­gres­ser, déso­béir, lut­ter. À l’abri des regards, der­rière les murs invi­sibles construits pour nous conte­nir, nous mur­mu­rons, nous pré­pa­rons la guerre ; et par-devant vos murs, nous affi­chons notre réso­lu­tion : « On ne veut plus comp­ter nos mortes », on ne veut plus tenir la comp­ta­bi­li­té des agres­sées, des vio­lées, des humi­liées, des bou­sillées en tout genre. Cela doit ces­ser, on fera tout pour. Les murs tom­be­ront, et dans leur fra­cas, le patriar­cat.

Toutes les images ont été prises par le col­lec­tif Collages fémi­ni­cides.

Publié le 02 mars 2020 dans Féminisme, Témoignages

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Publié le 28.02.2020 à 18:30

Cartouches (51)

28 février 2020

L’argent des pauvres, l’é­po­pée des gilets jaunes, la joie d’une grève, la condi­tion pay­sanne, un vil­lage d’Estonie, l’autre Turquie, l’hu­main et la tech­nique, un revol­ver, le symp­tôme Trump et les iso­loirs : nos chro­niques du mois de février.

Où va l’argent des pauvres, de Denis Colombi

Le peu d’argent dont dis­posent les pauvres fait l’ob­jet de bien des atten­tions. Tout le monde semble avoir un avis sur la façon dont il serait mal dépen­sé — avec l’i­dée sous-jacente que si les pauvres savaient cor­rec­te­ment gérer leur argent, ils ne le seraient pas. Denis Colombi, socio­logue et ensei­gnant en sciences éco­no­miques et sociales, défait ici les pré­ju­gés et les fan­tasmes en la matière. C’est que les pauvres sont tou­jours sus­pects : soit d’être de « faux » pauvres, pas assez misé­reux, ou bien de « mau­vais » pauvres, inca­pables de four­nir les efforts néces­saires. Et de sus­pects à cou­pables — donc res­pon­sables de leur sort —, il n’est qu’un pas. Or les pauvres sont loin d’être de mau­vais ges­tion­naires ; c’est d’une démarche ration­nelle que découlent leurs dépenses, jus­qu’à celles qui semblent les plus incon­si­dé­rées : « Si l’a­ve­nir sera de toute façon dif­fi­cile, est-il irra­tion­nel de sou­hai­ter pro­fi­ter dans le pré­sent puisque cela ne chan­ge­ra rien, si ce n’est à la marge, aux contraintes futures ? » La pau­vre­té, néan­moins, ne sau­rait « se résu­mer tout à fait à la seule pri­va­tion maté­rielle. Elle est aus­si une expé­rience de la dis­qua­li­fi­ca­tion et de la stig­ma­ti­sa­tion ». Et c’est bien contre cette « double peine » frap­pant les pauvres qu’il s’a­git de lut­ter. Sans oublier que la pau­vre­té s’ins­crit dans un rap­port social : l’ex­ploi­ta­tion de la misère et le béné­fice que cer­tains en tirent n’a rien d’une vue de l’es­prit. En évi­tant l’é­cueil du misé­ra­bi­lisme (où le pauvre est une éter­nelle vic­time impuis­sante), comme celui du popu­lisme (enten­du ici dans son sens socio­lo­gique, à savoir l’é­loge et l’i­déa­li­sa­tion d’une culture popu­laire), l’au­teur nous invite à dépla­cer notre regard sur la pau­vre­té. Car ren­ver­ser l’ordre social exige une bonne com­pré­hen­sion de celui-ci : la socio­lo­gie est pour cela un pré­cieux outil. [M.B.]

Payot, 2020

Plein le dos — 365 gilets jaunes, novembre 2018-octobre 2019

Les humains meurent plus vite que les livres, les­quels passent de main en main au fil du temps. Ce pos­tu­lat, for­mu­lé par l’his­to­rien liber­taire Michel Ragon en épi­graphe, éclaire ce volu­mi­neux ouvrage bilingue : forts d’un tis­su fluo, les gilets jaunes sont sor­tis de l’in­vi­si­bi­li­té et il ne sau­rait être ques­tion de les y replon­ger. Durant un an, le col­lec­tif Plein le dos a ras­sem­blé des mil­liers d’i­mages venues des quatre coins d’un pays qui, enfin, redres­sait la tête. « La mosaïque de gilets des­sine les contours d’un doigt d’hon­neur adres­sé aux puis­sants », explique l’é­di­teur. « Une culture popu­laire, fière et fra­ter­nelle » s’af­fiche à chaque page : traits d’hu­mour, slo­gans, jeux de mots, poé­sie. « Nul doute que la pro­pa­gande d’État ne ces­se­ra de mini­mi­ser l’é­po­pée des Gilets Jaunes », pour­suit l’é­di­teur, dès lors sou­cieux, par l’im­pri­mé, d’en­rayer la méca­nique de l’ou­bli. Ce livre, pré­cise quant à lui le col­lec­tif, s’a­vance contre la calom­nie, les cari­ca­tures et le mépris de classe. De cha­suble en cha­suble, dos à l’ob­jec­tif, on lit le ras-le-bol ordi­naire, le désir de jus­tice sociale et cli­ma­tique, les appels à la grève. Les tra­vailleurs défilent aux côtés des chô­meurs et des retrai­tés ; les numé­ros de dépar­te­ment ponc­tuent les reven­di­ca­tions : c’est d’un lieu concret, vécu, qu’é­merge la colère. Macron se fait incar­na­tion, nom d’un sys­tème. Si le com­bat des gilets jaunes se confi­gure le plus sou­vent autour de signi­fiants flot­tants (« le peuple », « les Français » et les « rien » contre les riches, les cor­rom­pus, les voyous et les Rolex), cer­tains s’emploient à aigui­ser les contours : c’est la « bour­geoi­sie » qu’il s’a­git de cibler dans le cadre de la « lutte des classes ». Ne plus être « esclave », vivre et non plus « sur­vivre » : l’a­ve­nir revient par­tout, en toutes lettres. La vio­lence poli­cière cou­doie les réfé­rences à Mai 68 et 1789 ; le Che, Marx, Gandhi et Gavroche épaulent le com­bat pour le RIC. Un élan colé­rique et joyeux, fou­traque, confus et réso­lu, que cet ouvrage entend por­ter par-delà « l’ac­tu ». Ses béné­fices seront rever­sés aux gilets jaunes vic­times des forces de l’ordre. [J.O.]

Les édi­tions du bout de la ville, 2020

Grèves et joie pure, de Simone Weil

Quatre articles se trouvent là réunis. Tous ont été écrits l’an­née 1936 par la phi­lo­sophe Simone Weil, alors employée d’u­sine. Le Front popu­laire — qui compte en ses rangs la SFIO, le Parti radi­cal et le PC — gagne les élec­tions au mois de mai ; des grèves éclatent aus­si­tôt. Au Havre, d’a­bord. Puis à Toulouse et Courbevoie. Bientôt, ce sont deux mil­lions de gré­vistes que l’on dénombre dans les rues et les lieux de tra­vail de France. L’euphorie est popu­laire ; le patro­nat claque des dents. « Enfin, on res­pire ! », clame Weil. D’ordinaire, on baisse la tête, on ne pipe mot. On compte les pièces, docile ; on ne sait plus bien ce qui, de l’an­goisse ou de la faim, creuse ain­si le ventre. « On est au monde pour obéir et se taire. » Pour comp­ter chaque sou, un à un, si dure­ment conquis. « Jamais on ne se détend. » Il faut pro­duire, voi­là tout. Produire et la bou­cler, pro­duire et encais­ser. « Cela, chaque ouvrier le sait. » Et puis voi­là la grève. Et avec elle les têtes qui se relèvent. L’humanité qui se révèle. « Indépendamment des reven­di­ca­tions, cette grève en elle-même est une joie. » Le froid métal cède place à la fier­té, l’es­cla­vage quo­ti­dien voit son empire sou­dain s’ef­fri­ter. « Pour la pre­mière fois, les ouvriers se sont sen­tis chez eux dans ces usines où jusque-là tout leur rap­pe­lait tout le temps qu’ils étaient chez autrui. » Alors oui, il fau­dra reprendre le tra­vail. Les accords Matignon seront signés en juin entre la CGT et la direc­tion capi­ta­liste. Il n’empêche. Le tra­vailleur a connu ce qu’il n’ou­blie­ra pas ; res­te­ra, un jour, à arra­cher aux puis­sants le contrôle ouvrier du tra­vail. [E.C.]

Libertalia, 2016

Paysans, de Raymond Depardon

Un demi-siècle d’i­mages tient der­rière ce titre que l’on ne sau­rait ima­gi­ner plus sobre. Toutes ont été réa­li­sées dans la val­lée de la Saône, le Massif cen­tral, la Franche-Comté et le Chili. Des textes, suc­cincts le plus sou­vent, com­plètent les pho­to­gra­phies : bribes de conver­sa­tions, sou­ve­nirs auto­bio­gra­phiques. Raymond Depardon a gran­di dans une ferme avant de quit­ter sa famille à l’âge de 16 ans ; il n’é­tait « pas doué par les études » et se prit de pas­sion pour le repor­tage. Les cli­chés, en noir et blanc comme en cou­leur, forment une fresque, celle d’un métier en déclin, d’une condi­tion : un voi­sin maraî­cher sou­rit, un chien noir est rete­nu par une chaîne (et l’on croit entendre son aboie­ment en le regar­dant sur le plat du papier), le Café des amis affiche « ouvert », un arbre sans feuilles griffe un ciel qui se couvre, une ombre étrange va cou­pant la pierre d’un mur, des ser­viettes reposent sur un fil à linge. Un pré­nom­mé Jules, béret sombre sur la tête, raconte qu’il ne pos­sède ni réfri­gé­ra­teur, ni salle de bains, ni télé­vi­seur. « [C]ela ne nous manque pas. » La brume des images ajoute par­fois à la mélan­co­lie des pro­pos. « On est les der­niers ici », confie un pré­nom­mé Marcel. « Après nous, c’est le déluge. » Le tri­cot est sale, une brouette déborde de paille. Sous le trait vert et pai­sible de l’ho­ri­zon, une vache broute : elle ignore, elle, son des­tin. Des regards se perdent dans le vide ; un petit cigare ne fume pas. « On le voit [le pay­san] comme un réac­tion­naire, mais les gens qui m’ac­cueillaient n’é­taient pas tour­nés vers le pas­sé. Ils étaient tristes qu’on les oublie », raconte le pho­to­graphe dans quelque entre­tien. Et le livre de s’a­che­ver sur un sou­rire ridé. [E.B.]

Points, 2009

Les Groseilles de novembre, d’Andrus Kivirähk

Du pre­mier au der­nier jour d’un mois de novembre quel­conque, Andrus Kivirähk s’at­tache à dres­ser les chro­niques d’un vil­lage dans une Estonie médié­vale et fan­tas­tique. Plaines et forêts par­tagent une humi­di­té pois­seuse ; les jour­nées se suivent, le temps empire un peu plus à cha­cune d’entre elles. Les habi­tants pestent mais c’est là le cadet de leurs sou­cis : le pre­mier est de sur­vivre. C’est dans une atmo­sphère de rapine, four­be­ries et petits lar­cins que nous plonge l’au­teur. Les malé­fices sont légion, la peste rôde sous de mul­tiples formes et le diable, ce « Vieux-Païen », n’est jamais loin pour prendre une vie. Animistes récem­ment acquis au chris­tia­nisme, les habi­tants du vil­lage pra­tiquent un syn­cré­tisme inté­res­sé : les kratts, petits êtres faits de bri­coles et d’un pacte avec le Malin, vont de fermes en fermes pour déro­ber ce qui s’y cache — pater nos­ter et ave maria sont invo­qués pour ren­voyer dans leur antre les démons qui en sortent. La mort est chose com­mune, redou­tée bien sûr, mais pas autant que la déchéance. Pour évi­ter l’une et l’autre, cha­cun riva­lise de ruses pour pro­fi­ter de son pro­chain : tirer par­ti des autres est un cre­do com­mun. Dans une langue à la gros­siè­re­té réjouis­sante, Andrus Kivirähk redonne vie à un temps où les croyances ser­vaient à don­ner sens aux aléas quo­ti­diens. En pre­nant mytho­lo­gie et super­sti­tions au pre­mier degré, il délivre l’i­ma­gi­na­tion des affres de la vrai­sem­blance pour lais­ser libre cours à sa créa­ti­vi­té. C’est avec délice que l’on déplore alors la couar­dise ou l’in­tel­li­gence des uns comme la naï­ve­té ou la cupi­di­té des autres. Sans autre ambi­tion que de se jouer des cou­tumes oubliées pour mieux les révé­ler, l’au­teur invite à un émer­veille­ment bouf­fon qui ne peut que séduire. [R.B.]

Éditions Le Tripode, 2019

Parce qu’ils sont armé­niens, de Pinar Selek

La police turque arrête une jeune femme. Nous sommes à l’é­té 1998 et cette der­nière est socio­logue : elle tra­vaille sur le Kurdistan, ce qui jus­ti­fie de la tor­tu­rer. C’est que la Turquie fonde son iden­ti­té natio­nale sur la néga­tion de celle d’au­trui ; cela, Pinar Selek n’en finit pas de le décou­vrir. Et, elle qui n’est pas kurde, pas plus qu’ar­mé­nienne, d’en payer le tri­but. La pro­pa­gande dès l’é­cole, la traque des com­mu­nistes, l’hys­té­rie patrio­tique, l’invisibilité de mino­ri­tés condam­nées à la sur­vie, les murs du cachot, l’o­deur des lettres brû­lées, l’as­sas­si­nat d’un com­pa­gnon : l’au­teure, éga­le­ment fémi­niste, confie au fil des pages les sou­ve­nirs siens. Et tente en par­ti­cu­lier de mettre des mots sur un silence, celui des Arméniens de son pays. Leurs aïeux furent vic­times d’un géno­cide qui n’a pas droit à l’exis­tence — com­ment le dire, alors ? « Si on cher­chait la jus­tice en Turquie, on devait soit s’exi­ler, soit se rési­gner à la pri­son, ou encore mou­rir. Je n’ai pas vou­lu m’en­fuir. Je n’ai pas pu non plus cou­rir au loin. Je fus arrê­tée. » Ce sera l’exil, ensuite, en 2012. Puis l’ob­ten­tion de la natio­na­li­té fran­çaise cinq ans plus tard. À la faveur d’une chan­son de Jean Ferrat, « Ma France », la Turque décou­vri­ra que sa nation n’est pas seule­ment ce mono­lithe d’in­jus­tices et de répres­sion, cette terre « des meur­tris et des cime­tières » : elle est une autre Turquie, celle des oppo­sants et des rétifs, celles des soli­da­ri­tés et des mains ten­dues qui « ne portent pas les mêmes bles­sures », celle qui, contre l’autre, l’im­muable, l’in­tan­gible assas­sine, se trans­forme et trans­for­me­ra ses citoyens pour que toutes et tous puissent, un jour, le deve­nir à éga­li­té. [E.B.]

Liana Levi, 2015

Le Mythe de l’homme der­rière la tech­nique, de José Ortega Y Gasset

Dans cette confé­rence don­née à Darmstadt en 1951, lors d’un col­loque ayant pour thème « L’Homme et l’espace » (le même jour que le célèbre « Bâtir, Habiter, Penser » de Heidegger), le phi­lo­sophe espa­gnol se livre à une impro­vi­sa­tion sur les ori­gines de la tech­nique. C’est de son imper­fec­tion et de son insa­tis­fac­tion ori­gi­nelles que l’Homme tire­rait son impul­sion créa­trice, car « il n’est pas adap­té au monde » et « n’appartient pas au monde ». Il est être d’imagination et de fan­tasmes, à la fois étran­ger au monde, malade et mal­heu­reux ; sa malé­dic­tion réside dans le fait que son ima­gi­na­tion devance tou­jours sa capa­ci­té à modi­fier le monde, si bien que la tech­nique devient « un gigan­tesque appa­reil ortho­pé­dique ». Le plus inté­res­sant dans ce livre n’est tou­te­fois pas la confé­rence en elle-même, mais la rétros­pec­tion rédi­gée un an plus tard par l’auteur. Ortega revient sur ce qui consti­tue à ses yeux le propre de l’architecture, éma­na­tion de l’âme col­lec­tive : « Les édi­fices sont un immense geste social. Le peuple entier se dit en eux. » C’est éga­le­ment l’occasion pour lui de reve­nir sur la confé­rence d’Heidegger : sous l’apparence d’un éloge du phi­lo­sophe alle­mand et de son style d’écriture unique, Ortega pro­pose une thèse radi­ca­le­ment oppo­sée : « la terre est pour l’homme inha­bi­table ». Pour cela, il rec­ti­fie l’enquête éty­mo­lo­gique réa­li­sée par Heidegger du verbe bauen (bâtir) : le sens ori­gi­nel d’un mot ne peut se décou­vrir de manière iso­lée ; il doit se déployer dans la « galaxie » à laquelle il appar­tient. Ainsi rap­pelle-t-il que les verbes bauen et woh­nen (habi­ter) par­tagent la même racine que des termes ren­voyant à l’aspiration et au désir, à l’incertitude et à l’effort. Habiter et bâtir ren­voient, par­tant, à la même insa­tis­fac­tion dont par­lait Ortega dans son « mythe de l’homme der­rière la tech­nique ». [A.C.]

Allia, 2016

Germaine Berton, une anar­chiste passe à l’ac­tion, de Frédéric Lavignette

Voici l’his­toire d’une femme qui, un jour, abat le secré­taire géné­ral de la Ligue d’Action fran­çaise. Elle est ouvrière, syn­di­ca­liste et anar­chiste ; il est ingé­nieur, natio­na­liste et roya­liste. Elle se nomme Germaine Berton ; il s’ap­pelle Marius Plateau. Nous sommes en 1923 et l’a­nar­chiste en ques­tion assas­sine le natio­na­liste en ques­tion en entrant dans les locaux du jour­nal épo­nyme de l’or­ga­ni­sa­tion. Elle vou­lait tuer Daudet, le porte-flingue de la Patrie et l’en­ne­mi de la classe ouvrière, mais il n’est pas là. L’affreux Maurras non plus. Alors elle bran­dit son 6,5 mm et tire par cinq fois sur Plateau. Une « forte tête », dit d’elle l’au­teur, jour­na­liste et auteur d’un ouvrage consa­cré à la bande à Bonnot. On n’en doute pas. Et l’on apprend sans tar­der qu’elle a notam­ment vou­lu ven­ger Jaurès, assas­si­né pour n’a­voir pas vou­lu de cette guerre dont la France se remet à peine : l’homme qui l’a tué lisait L’Action fran­çaise, laquelle accu­sait le socia­liste d’œuvrer pour l’en­ne­mi et d’être le « porte-parole de la tra­hi­son juive ». La jeune femme assu­me­ra son geste, jurant qu’elle n’hé­si­te­rait pas à recom­men­cer. C’est là, pour­suit l’au­teur, « le der­nier acte de pro­pa­gande anar­chiste par le fait ». Après avoir tiré, elle retourne le revol­ver contre elle ; la balle rate le cœur. C’est sous la forme d’ex­traits d’ar­ticles de l’é­poque que se déploie le récit, enchâs­sés dans les para­graphes de l’au­teur au fil de 280 pages touf­fues, illus­trées de pho­to­gra­phies, de des­sins et de cou­pures de presse. La chose pour­rait sem­bler aride mais l’en­semble, dûment sélec­tion­né, cou­pé, arti­cu­lé, ne prive pas le lec­teur d’un fil nar­ra­tif. Aragon salue l’acte ; face au juge, l’ou­vrière raconte l’« immense dégoût » qui la sai­sit à la vue du mili­tant monar­chiste : l’homme « riait de nos misères ». Elle sera acquit­tée et se sui­ci­de­ra deux décen­nies après la mort de Plateau, en pleine Seconde Guerre mon­diale. Sa tombe ? Disparue. [M.L.]

L’Échappée, 2019

Trump, d’Alain Badiou

Que l’Histoire ait pro­duit, à pareil poste, un indi­vi­du à ce point répu­gnant, gro­tesque et obs­cène, la chose n’en fini­ra pas de sur­prendre. Mais le phi­lo­sophe com­mu­niste n’en­tend pas se livrer au concert de moque­ries cou­tu­mières à l’en­droit du pré­sident éta­su­nien : Trump, plus qu’un sym­bole, tient à ses yeux du symp­tôme. L’ouvrage compte trois textes com­mis en l’es­pace de trois ans. Le « maré­chal Trump » appa­raît ain­si comme la dis­pa­ri­tion de la poli­tique : puisque l’al­ter­na­tive, naguère por­tée par l’af­fron­te­ment inter­na­tio­nal entre les régimes libé­raux par­le­men­taires et les régimes dits « socia­listes » , a dis­pa­ru, la poli­tique a dis­pa­ru. Car la poli­tique n’est rien d’autre qu’un « choix fon­da­men­tal », un « véri­table Deux ». Ne reste, aujourd’­hui, que le consen­sus du capi­ta­lisme glo­bal et ses ava­tars de tous bords. En l’ab­sence d’une force extra-par­le­men­taire de masse, laquelle aurait pour nom « com­mu­nisme » et nul­le­ment « gauche » , pour­suit Badiou, le déve­lop­pe­ment du néo­fas­cisme est cer­tain. Que faire, alors ? Mantra léni­niste s’il en est, que le phi­lo­sophe prend en charge plus concrè­te­ment qu’à son habi­tude : créer « quelque chose de neuf ». Entendre un mou­ve­ment orga­ni­sé autour d’une Idée et de quatre piliers : 1) en finir avec la dic­ta­ture de la pro­prié­té pri­vée capi­ta­liste, 2) abo­lir la divi­sion du tra­vail manuel et intel­lec­tuel, 3) pro­mou­voir l’é­ga­li­té uni­ver­selle contre l’i­den­ti­té close, 4) ne pas s’en remettre à l’État comme espace de trans­for­ma­tion. Trump, on l’a com­pris, n’est sous sa plume que l’un des signes de la mala­die capi­ta­liste ; le remède pas­se­ra par la mise en place d’un nou­veau com­mu­nisme. Si Badiou a, ailleurs, fait état du « désastre obs­cur » du sta­li­nisme, son mépris, répé­té ici, de toute approche liber­taire inter­roge tou­te­fois sur le carac­tère réel­le­ment nova­teur de sa pro­po­si­tion — et l’on ne comp­te­ra pas sur les der­nières pages consa­crées à Lénine, Mao et Castro, réso­lu­ment acri­tiques, pour y voir plus clair. [L.T.]

Puf, 2020

Nous n’i­rons plus aux urnes, de Francis Dupuis-Déri

« Si voter pou­vait chan­ger le sys­tème, ça serait illé­gal » ; « vos urnes sont trop petites pour nos rêves ». Francis Dupuis-Déri conclut sa réflexion par des slo­gans enten­dus durant des mani­fes­ta­tions, ou aper­çus sur des pan­cartes. Du pre­mier, on peut rete­nir une idée-fleuve du livre : les élec­tions sont une mise en scène de la vie poli­tique et de la par­ti­ci­pa­tion démo­cra­tique, qui ne doit pas cacher toutes les autres ten­ta­tives de saper le pou­voir popu­laire. L’orchestration de ce moment poli­tique, un week-end tous les quatre ou cinq ans, intense par sa fer­veur, sa média­ti­sa­tion, les réac­tions gal­va­ni­sées qu’il sus­cite, per­met habi­le­ment de cacher les quelque 1 200 à 1 600 autres jours où les citoyen·nes sont exclu·es des pro­ces­sus de gou­ver­ne­ment. Il fau­drait alors accep­ter d’être pas­si­ve­ment installé·es dans l’in­con­for­table posi­tion de celui ou celle qui a déjà don­né son avis, n’a plus le droit de le don­ner, et s’en mord peut-être les doigts. Du second slo­gan, on retient une idée plus posi­tive : la par­ti­ci­pa­tion poli­tique ne sau­rait se voir contrainte dans une telle machi­na­tion ; il appar­tient à tous et toutes de la refu­ser pour s’emparer de nou­velles formes d’exer­cice du pou­voir, sans délé­ga­tion, sans fausse repré­sen­ta­tion. Si nous ne devons plus aller aux urnes, nous pou­vons tou­jours des­cendre dans la rue, reprendre ce que de droit, asseoir notre force poli­tique dans un com­bat effec­tif et effi­cace, c’est-à-dire dans les espaces et les lieux publics, et non dans la tor­peur des iso­loirs. S’abstenir donc, non pas pour abdi­quer son pou­voir à la masse de celles et ceux qui vote­raient — et mal en plus ! — mais pour récu­pé­rer sa capa­ci­té d’ac­tion sur le sys­tème, par l’ex­té­rieur de celui-ci. Francis Dupuis-Déri nous sug­gère ain­si de refu­ser les miettes com­plai­santes que le pou­voir poli­tique dis­tille pour nous ras­sé­ré­ner quant au carac­tère démo­cra­tique et légi­time de son exer­cice. Les élec­tions sont des écrans de fumée qui cache les tant d’autres formes pos­sibles que pour­raient prendre la démo­cra­tie directe, l’au­to­ges­tion, les coopé­ra­tives de tra­vail ou les assem­blées de quar­tier. [C.M.]

Lux, 2019

Photographie : John Collier, 1940

REBONDS

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Publié le 28 février 2020 dans Cartouches

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