Revues

En kiosque le premier vendredi du mois.
▸ les 10 dernières parutions

29.07.2022 à 11:46

« Not all men »

Yzé Voluptée

Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Elle est à la fois escort, camgirl, réalisatrice et performeuse porno-féministe. Elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d'Yzé n'est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d'autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu'un choix politique. Quand j'ai débuté dans le métier, je refusais tout ce qui avait plus de 55 ans. Beaucoup de mes (...)

- CQFD n°210 (juin 2022)
Texte intégral (1514 mots)

Yzé Voluptée est travailleuse du sexe. Elle est à la fois escort, camgirl, réalisatrice et performeuse porno-féministe. Elle chronique dans ces colonnes son quotidien, ses réflexions et ses coups de gueule. La réalité d'Yzé n'est pas celle des personnes exploitées par les réseaux de traite ou contraintes par d'autres à se prostituer. Son activité est pour elle autant un moyen de subsistance qu'un choix politique.

Illustration de Nijelle Botainne

Quand j'ai débuté dans le métier, je refusais tout ce qui avait plus de 55 ans. Beaucoup de mes collègues avaient pourtant l'air de trouver ça rassurant : les vieux, ça fait moins peur. On peut les imaginer frêles, lents, cardiaques et impuissants.

Moi, je me souviendrai toute ma vie de ma première tentative d'escorting, dans un bar à hôtesses, du haut de mes 18 piges. Je revois encore ce type dans le miroir, sa main sur ma cuisse, me murmurer à l'oreille : « Hum… Tu pourrais être ma fille. » J'ai prétexté un besoin pressant, je suis allée vomir dans les toilettes, et suis partie sans même demander ma misérable paie de la soirée. Exit le travail du sexe (TDS) pendant dix ans.

***

Quand j'ai remis le pied à l'étrier, j'avais une décennie de féminisme vénère derrière moi : je me sentais solide, déterminé·e1, et prêt·e à affronter la masculinité2 sous toutes ses formes. Avec la pratique, j'ai constaté que peu m'importait l'esthétique, ou presque. Mais les tempes grisonnantes de certains clients me donnaient toujours la nausée, quand ça ne me mettait tout simplement pas dans une colère noire qu'il m'aura fallu du temps à décortiquer.

Certes, la vieillesse des corps me terrifie. Moi qui jouis du privilège de jouer dans la catégorie des « beaux », je savoure pour quelques années encore celui de faire partie des jeunes. Mais la quarantaine approche. Un jour pas si lointain, je connaîtrai à mon tour le rejet, le dégoût, la solitude et la misère sexuelle qui sont le lot d'une grande partie des femmes dans notre société tétanisée par la mort.

Et justement, ça, aux hommes, je ne le leur pardonne pas. Les vieilles putes, ils n'en veulent pas. Le patriarche veut se vautrer dans nos chairs fraîches jusqu'à sa dernière goutte de sperme. Même grabataire, il continue de régner sur le monde en distribuant les bons points.

Les vieux prolos suscitent au moins chez moi une certaine solidarité de classe qui transcende ma misandrie, avec leurs poumons fatigués et leurs pieds diabétiques. Les riches retraités débordants d'entrain et de vitalité me font grincer des dents. À ceux-là, je ne donne que le strict minimum, et je ne leur fais pas l'honneur d'être de mes habitués.

***

Mais elle a bon dos, la guerre des classes. Mon féminisme matérialiste n'explique pas tout. Il y a derrière ma colère viscérale un malaise bien plus profond. Client ou pas, l'œil concupiscent d'un « homme mûr » sur mon entrejambe me ramène à la violence brute du tabou ultime. On dit qu'un môme sur cinq – une fille sur cinq, plus précisément, et un garçon sur treize –, subit des violences sexuelles durant l'enfance3. Je n'ai plus 12 ans mais je me souviens de tous ces mecs qui se laissaient faussement berner par mon franc-parler et mes seins lourds d'ado complexée. À certains j'ai donné de bon cœur, là où d'autres se sont servis sans mesurer ce qu'ils m'ont pris. Il a fallu qu'un jour l'un d'entre eux me dise : « Non, je ne peux pas coucher avec toi, tu as l'âge d'être ma petite sœur », pour que je réalise que quelque chose ne tournait pas rond. Fallait-il être aveugle pour me croire quand j'annonçais 17 ans ? Fallait-il vouloir me baiser à tout prix pour se laisser convaincre par mon petit numéro de séduction ? J'ai vite compris que le seul jeu qu'on me laisserait jouer, c'était celui de la bonne meuf.

***

Aucun n'était fou. Aucun ne m'a mis un flingue contre la tempe. Chacun a pris ce qui lui revenait de droit sans se poser de questions. Peut-on vraiment parler de consentement, quand on ne mesure ni l'inégalité des rapports de pouvoir, ni la possibilité de dire non, ni les conséquences à long terme ? Je ne me suis jamais débattue. Je suis même allée les chercher, plus d'une fois. Ça marchait. Ça me donnait une place. Je me sentais exister. Et ainsi, être désirée est devenu une des colonnes vertébrales de mes schémas affectifs.

C'est étrange, parce qu'aucun de ces hommes-là n'était vieux. Ils avaient tout au plus la trentaine. Mais dans ma tête d'enfant, des liens terribles se sont tissés. J'ai fini par intégrer que tous les hommes, quel que soit leur âge, pouvaient me sexualiser. Que je n'étais à l'abri nulle part, pas même dans les bras de mon père, ou de mon grand-père. Aucun d'eux n'a jamais eu le moindre geste sexualisé envers moi. Mais ils étaient des hommes.

Yzé Voluptée

***

Précédentes "Putain de chroniques" :
#1 : « Je ne suis pas la pute que vous croyez »
#2 : « Sale pute ! »
#3 : « Hommage à nos clandestinités »
#4 : Thérapute
#5 : Pornoscopie
#6 : Si même les féministes
#7 : Aimer une putain


1 NDLR : Yzé Voluptée ne se considère pas comme une femme cisgenre. Il / elle se genre tantôt au féminin, tantôt au masculin.

2 Je parle ici de la masculinité cisgenre et hétérosexuelle, à savoir celle des hommes qui se reconnaissent dans le genre qu'on leur a attribué à la naissance.

3 Lire à ce sujet le « Rapport de situation 2014 sur la prévention de la violence dans le monde » de l'Organisation mondiale de la santé.

29.07.2022 à 11:45

« La patiente se lamente : “J'ai faim, j'ai faim” »

Cécile Kiefer

Les personnes en souffrance psychique n'ont pas été épargnées par la Seconde Guerre mondiale. En France, entre 1940 et 1944, le gouvernement de Vichy a littéralement laissé crever de faim 45 000 « aliéné·es », dans l'indifférence générale. Le documentaire La Faim des fous (2018), de Franck Seuret, lève le voile sur cet épisode honteux de l'histoire, permettant à certains descendants de briser le silence. Un seul lieu échappe à cette hécatombe : à l'asile de Saint-Alban, en Lozère, on ne meurt pas de faim. On y (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (2054 mots)

Les personnes en souffrance psychique n'ont pas été épargnées par la Seconde Guerre mondiale. En France, entre 1940 et 1944, le gouvernement de Vichy a littéralement laissé crever de faim 45 000 « aliéné·es », dans l'indifférence générale. Le documentaire La Faim des fous (2018), de Franck Seuret, lève le voile sur cet épisode honteux de l'histoire, permettant à certains descendants de briser le silence. Un seul lieu échappe à cette hécatombe : à l'asile de Saint-Alban, en Lozère, on ne meurt pas de faim. On y invente même une autre façon de faire de la psychiatrie, que documente Les Heures heureuses (2019), de la réalisatrice Martine Deyres.

Illustration de Baptiste Alchourroun

Sous l'Occupation, partout en France, la crise alimentaire fait rage. Pour ne rien arranger, Pétain et son gouvernement inféodé à l'occupant nazi pillent des terres, réquisitionnent certains troupeaux, affamant de fait la population. En 1940 est mise en place une carte de rationnement qui garantit 1 200 à 1 800 calories par jour et par personne au lieu des 2 400 recommandées pour tenir le coup. Les malades mentaux, enfermés entre les quatre murs de l'asile, ne peuvent compléter cette maigre ration avec des aliments trouvés sur le marché noir. Résultat : on y crève de faim et le taux de mortalité s'affole. En 1942, au plus fort de la guerre, il atteint 25 % voire 38 % dans certains hôpitaux contre 6 % à 9 % en temps normal. « À l'époque, quand on rentrait à l'asile, on savait qu'on en sortirait plus », rappelle Coty Clin, directrice du musée d'histoire de la psychiatrie de Clermont (Oise), dans le documentaire La Faim des fous de Franck Seuret1. Devant cette hécatombe, des psychiatres réclament dès 1941 des compléments alimentaires. Mais Vichy refuse d'octroyer ce supplément et continue d'affamer ces patients jugés sans intérêt. En octobre 1942, le gouvernement cède. La courbe de mortalité s'inverse.

« Des morts-vivants »

« À travers le dossier de ma grand-mère, il y aura le dossier de toutes ces personnes qui n'auraient jamais dû mourir », estime Isabelle Gautier, figure centrale du film. Sa grand-mère, Hélène Guerrier est morte de cachexie2 à l'hôpital de Clermont en juin 1942, trois ans après son internement. Placée en famille d'accueil dès son plus jeune âge, elle devient la domestique de grands bourgeois. Quand la guerre éclate, elle prend la route de l'exil, seule avec ses quatre enfants sur les bras. Traumatisée, elle se fait interner par sa fille – la mère d'Isabelle Gautier. « Une chape de plomb énorme pesait sur cet épisode de la vie de famille », explique Isabelle qui décide de mener l'enquête pour comprendre la trajectoire de sa grand-mère. On la suit, épluchant son dossier dans les archives de l'asile de Clermont : « Toujours énervée à la distribution de pain. Réclame une part plus grande. Se lamente :“J'ai faim, j'ai faim”. » Les comptes rendus font froid dans le dos.

Certains des patients ne pesaient plus que 35 kilos. « Ils n'étaient plus que l'ombre d'eux-mêmes », déplore Coty Clin, présentant une des rares photos de l'époque, prise en 1945. Rassemblés dans un pavillon de l'hôpital, une dizaine de malades, à la maigreur morbide, le regard absent, rappellent de façon saisissante les portraits des prisonniers des camps de concentration. « Ces gens étaient des morts-vivants. Dans l'hôpital, tout le monde avait honte », explique Françoise Beaudoin, fille du médecin-chef de l'hôpital de Maréville (Meurthe-et-Moselle), âgée de 6 ans à l'époque. Émue aux larmes, elle raconte qu'un patient, aussi jardinier de la structure, lui a un jour montré sa ration quotidienne. En guise de repas : « un croûton nauséabond à la betterave, rempli d'un magma visqueux ».

L'historienne Isabelle von Bueltzingsloewen, auteure de L'Hécatombe des fous3, rappelle par ailleurs que les idées eugénistes sont largement répandues en Occident dans l'entre-deux-guerres. Dès la fin du XIXe siècle, aux USA certains États ont mis en place la stérilisation des populations marginales (fous, Noirs, miséreux…). Sous le nazisme, les mêmes théories aboutiront à l'extermination de plus de 300 000 malades mentaux. Concernant le sort réservé à ces malades en France, le psychiatre Max Lafont parle d'extermination douce4 : une indifférence, un abandon, une privation absolue qui ont causé la mort d'environ 45 000 personnes.

Mais au même moment, à l'asile de Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère), la réalité est tout autre...

Opposer l'humanité à la barbarie

« Ici, on n'attachait pas les malades », introduit Martine Deyres, la réalisatrice du documentaire Les Heures heureuses5, en pleine discussion avec d'anciens infirmiers de l'hôpital psychiatrique de Saint-Alban. Dans cet asile s'est inventé une nouvelle forme de soin qui a préservé les malades de la faim durant la Seconde Guerre mondiale. Patients, résistants, poètes et philosophes en exil s'y côtoient et fondent, sous l'impulsion du psychiatre catalan François Tosquelles (1912-1994), les bases de ce qu'on appellera la psychothérapie institutionnelle. On découvre sur les bobines tournées par le personnel et retrouvées par la réalisatrice, le quotidien de cet hôpital hors norme.

En 1940, l'hôpital de Saint-Alban compte 540 malades sous la direction du médecin Paul Balvet. Héritier d'une tradition occitane de psychothérapie moderne, Balvet extrait Tosquelles du camp de Septfonds (Tarn-et-Garonne), où il est retenu après avoir fui l'Espagne franquiste6 et dans lequel il a entamé un travail psychiatrique avec les autres prisonniers. Balvet l'invite à travailler à Saint-Alban.

Parmi les méthodes révolutionnaires expérimentées par Tosquelles à Saint-Alban figure l'ergothérapie : le soin par la mise en place d'activités afin de préserver l'autonomie des personnes. « Tous partaient le matin dans les ateliers pour travailler, faire des activités, rappelle un infirmier. Ceux qui ne pouvaient pas sortir des pavillons faisaient le ménage. » Pour survivre à la guerre et à la crise alimentaire, il est alors vital d'abattre les murs de l'asile et de construire des liens avec le village : « Ici, on n'utilise pas les malades pour faire la guerre mais pour participer au marché noir », explique Tosquelles. Les infirmiers accompagnent les patients en forêt pour chercher des champignons quand d'autres partent en quête d'œufs, de lait et de viande à la ferme. Les malades sont aussi amenés à servir le repas aux juifs et aux militants qui trouvent refuge à Saint-Alban. « Soignés et soignants font œuvre thérapeutique en bossant ensemble. Sous l'Occupation, utiliser le travail thérapeutique en faisant travailler la terre est à la fois une résistance à la famine et une invention », rappelle Lucien Bonnafé qui prendra la direction de l'hôpital en janvier 1943.

Durant ces années de guerre, l'hôpital voit aussi naître un club des malades, un bar-bibliothèque et une école professionnelle d'infirmiers en psychiatrie. On y monte également le journal Trait d'union, instrument de la vie collective et passerelle entre les patients des différents pavillons, mais aussi entre soignants et patients. On organise des veillées chaque semaine, ainsi que des fêtes votives délirantes, ouvertes sur le village. Et on fomente la révolution de la psychiatrie, le soir, au sein de la Société du Gévaudan où médecins et soignants repensent l'aliénation sociale et l'aliénation mentale. C'est ici qu'ils posent les bases de ce qui deviendra la psychothérapie institutionnelle afin de soigner l'hôpital et réinventer la psychiatrie. À Saint-Alban, il n'y a alors plus de distinction entre le soin et la vie.

À l'heure où la psychiatrie s'effondre, où le recours à la contention et à l'isolement se généralisent et où l'accès aux soins devient de plus en plus inégalitaire, il est important de rappeler qu'à une époque pas si lointaine, dans des circonstances autrement plus dramatiques, on a envisagé le soin d'une façon plus humaine et révolutionnaire. Et tandis qu'on marginalise sans cesse davantage les plus fragiles et les moins productifs, il devient urgent d'y opposer le puissant leitmotiv de Lucien Bonnafé : « Singularité  ! Solidarité  ! »

Cécile Kiefer

1 Visible gratuitement sur Internet, notamment sur YouTube

2 Affaiblissement de l'organisme provoqué par une dénutrition très importante.

3 Sous-titré La Famine dans les hôpitaux psychiatriques sous l'Occupation, Flammarion, coll. « Champs Histoire », 2009.

4 L'Extermination douce, Le Bord de l'eau, 2000.

5 Sorti en avril dernier et encore visible dans quelques cinémas.

6 Tosquelles était notamment membre du Poum (Parti ouvrier d'unification marxiste), le parti communiste antistalinien.

29.07.2022 à 11:45

La voix d'un prolétaire colonisé

Laurent Perez

En pleine guerre d'Algérie, Ahmed, ouvrier algérien rebelle, « raconte sa vie » dans la revue marxiste Socialisme ou barbarie. Les éditions Niet ! rééditent son témoignage, qui remet en perspective la dimension socio-économique de la lutte indépendantiste. Soixante ans après l'indépendance de l'Algérie, son histoire est aplatie à l'intérieur de la grande épopée mondiale de la décolonisation. D'une multiplicité de destins n'émergent globalement que deux prismes de lecture : d'un côté, le colonisateur européen qui (...)

- CQFD n°211 (juillet-août 2022)
Texte intégral (1160 mots)

En pleine guerre d'Algérie, Ahmed, ouvrier algérien rebelle, « raconte sa vie » dans la revue marxiste Socialisme ou barbarie. Les éditions Niet ! rééditent son témoignage, qui remet en perspective la dimension socio-économique de la lutte indépendantiste.

Soixante ans après l'indépendance de l'Algérie, son histoire est aplatie à l'intérieur de la grande épopée mondiale de la décolonisation. D'une multiplicité de destins n'émergent globalement que deux prismes de lecture : d'un côté, le colonisateur européen qui s'empare de territoires, opprime les populations et exploite cyniquement les ressources ; de l'autre, des peuples qui paient de leur sang le prix de la liberté. À l'intérieur de ce schéma, la société algérienne est plus complexe : aucune autre colonie n'a été aussi « intégrée » à sa métropole, tandis que sur place les Européens représentent plus de 10 % de la population. Publié en 1959-60 dans la revue marxiste antistalinienne Socialisme ou barbarie sous le titre « Un Algérien raconte sa vie », réédité en mai chez Niet ! sous la forme d'un petit livre sous-titré « Tribulations d'un prolétaire à la veille de l'indépendance », le témoignage d'Ahmed redonne chair à la condition des dominés de l'Algérie coloniale.

Les origines d'Ahmed ne sont pas les plus confortables, mais lui fournissent un sacré poste d'observation. Son père meurt quand il est bébé et sa mère doit retourner dans sa famille, issue de la bourgeoisie locale, qui la maltraite. Alors que ses cousins, la raie sur le côté, vont à l'école, Ahmed, on l'y envoie à peine : ce grand écart social est le tissu qui fait les révolutionnaires. Tout gosse, il en chie, est envoyé trimer chez des artisans qui le roulent et lui mettent sur la gueule ; presque aussi vite, il se rebiffe. À 13 ou 14 ans, il arrête sa main au moment où elle va foutre un grand coup de marteau sur la nuque de son patron. Plus aguerri, il sabote méthodiquement la production chez ses employeurs véreux. Cet instinct de révolte, on ne sait jamais exactement d'où il vient, mais il confère au témoignage d'Ahmed son côté explosif, affûté, transversal.

Racisme à la papa

L'Algérie de sa jeunesse, dans les années 1930-1940 – et qui survit surtout, dans l'imaginaire collectif, par les récits des pieds-noirs, aux premiers rangs desquels Albert Camus – est un monde contrasté. Ahmed rapporte des récits écœurants de petits cireurs escroqués par des Européens, de minots qui fraudent le tramway et dont un Français s'amuse à balancer le béret sur les rails… Celui qui râle finit en garde à vue, c'est la routine, même à 11 ans. Mais le racisme n'est pas seul en jeu. Au bal, les « Arabes corrompus », les riches qui collaborent avec le colonisateur, tirent leur épingle du jeu. La différence ethno-religieuse est le faux nez de la domination sociale. Une « donnée cruciale du système colonial », explique la postface, est « sa capacité à s'appuyer sur (ou à reconfigurer) des modes de domination qui lui préexistent ».

En 1945, las de la passivité de ses camarades exploités dans des boulots subalternes, Ahmed débarque en France. Le tableau n'est pas joli-joli. Bien avant la guerre d'Algérie, le racisme est partout. Ahmed, dont « [la] physionomie ne montre pas qu'[il est] algérien », a ses entrées dans tous les bars : ce qu'il y entend, c'est un racisme à la papa, ouvert, injurieux, gratuit, méchant, systématique. Quand, avec sa femme (française) et leur bébé, il veut prendre l'avion pour le bled, on le fait attendre toute la journée qu'il y ait assez d'Arabes pour remplir un vol.

Luttes sociales & luttes nationales

Ahmed traverse les combats politiques comme sa vie de travailleur : le regard aiguisé, saisissant tout de suite les failles, empoignant toutes les opportunités. Encore en Algérie, il est proche du Parti communiste, le seul à s'agiter en défense des prolétaires. Mais les militants européens, ultra majoritaires, se foutent pas mal de ce que subissent les Arabes. La lutte nationaliste, c'est le constat quotidien de l'injustice qui l'y conduit. S'il sympathise, c'est, là encore, de l'extérieur. La répression sanglante des manifestations de mai 1945 – le « massacre de Sétif », avec ses 15 000 à 30 000 morts – lui inspire cette réflexion : « La plus belle connerie qu'ils ont faite, c'est d'oublier que malgré cette population qu'ils avaient massacrée, il y avait encore les enfants. » Des témoins innocents des exactions, qui grandiront dans le souvenir et la haine.

Pour Socialisme ou barbarie, le témoignage d'Ahmed permet de mettre en perspective luttes sociales et luttes nationales. Côté français, des ouvriers « nationalisés » par le Parti communiste, shootés à la haine du boche. Côté algérien, dit la postface, « une communauté dont les antagonismes en gestation excèdent les énoncés unificateurs imposés par le FLN » – l'arnaque aura duré jusqu'au Hirak. De part et d'autre de la Méditerranée, les constructions nationales balaient artificiellement la réalité de la conflictualité sociale. Reste à le faire comprendre à ceux qui commémorent ces jours-ci le souvenir de l'Algérie coloniale – de ses injustices et de ses crimes.

Laurent Perez