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03.08.2022 à 08:15

Gombrowicz, par Georges Sebbag

Gombrowicz (1904-1969) n’est pas un inconnu et la lecture de Ferdydurke en particulier laisse probablement, bon an, mal an, nombre de nouveaux lecteurs aussi impressionnés qu’ont pu l’être ceux des années soixante.  La difficulté est alors de mettre des mots sur cette forte impression, pour comprendre ce que l’on peut en faire, et aussi d’entrer dans ses autres romans, qui restent plus difficiles d’accès que ses journaux (le journal destiné à la revue Kultura de Paris et son journal intime) ou encore que son théâtre. L’essai que Georges Sebbag vient de lui consacrer devrait faciliter ce parcours à tous ceux qui voudront aller plus loin dans l’œuvre du grand écrivain, dont il propose des clefs d’interprétation, basées sur une longue familiarité avec l’œuvre, et des recensions détaillées offrant des points d’appui pour une lecture autrement enrichissante.   Nonfiction : Vous venez de faire paraître un essai sur Gombrowicz, qui rassemble des textes, pour certains très anciens, que vous avez complétés de chapitres plus récents. On y trouve des recensions souvent très précises de ses romans et des éclairages sur les procédés d’écriture ou les thèmes qui caractérisent son œuvre. Pourriez-vous dire un mot pour commencer des conditions dans lesquelles vous avez été amené à vous intéresser à cette œuvre et à y revenir à plusieurs reprises  ? Georges Sebbag  : Tout cela remonte à 1962. J’avais été enthousiasmé par Ferdydurke paru en Pologne en 1937 (le livre a été publié en français en 1958). J’avais été séduit par la liberté de ton de son premier roman à la construction hasardeuse et avec cette idée saugrenue d’un homme de trente ans qu’on ramène sur les bancs de l’école. En mars 1966, dans la revue Critique , j’ai recensé, sous le titre « Gombrowicz ou la mise en relation », ses quatre ouvrages traduits alors en français 1 . Durant l’été de 1967, j’ai pu avoir un entretien avec lui, qui sera publié l’année suivante, ainsi qu’un compte rendu de son roman Cosmos , dans la revue surréaliste L’Archibras . Depuis, je n’ai cessé de m’y référer. J’avais même tenté une adaptation filmique de Ferdydurke , dont il ne demeure que quelques rushes. Gombrowicz fait partie de mes quatre ou cinq auteurs ou penseurs préférés, à l’égal d’un Nietzsche ou d’un André Breton (que j’ai par ailleurs bien connu, au sein du groupe surréaliste, à la fin de sa vie).   Vous donnez dans cet essai à cet ensemble de textes un cadre plus général en désignant finalement Gombrowicz comme un voyant ou un « mentaliste ». Pourriez-vous expliquer ce que vous entendez par là ? On doit à Édouard Claparède (1873-1940) l’invention du terme de mentalisation . Pour le psychologue genevois, elle est ce processus qui intègre un fait psychique élémentaire à la vie consciente, permettant de comprendre l’état mental qui sous-tend un comportement manifeste. Claparède se demande comment des phénomènes automatiques ou spontanés au départ se mentalisent . Un mentaliste est un voyant. Il peut résoudre, comme dans la fameuse série télévisée américaine The Mentalist , les crimes les plus affreux, les affaires les plus embrouillées. Dans son roman-feuilleton Les Envoûtés (1939), Gombrowicz a eu recours à un voyant. Il a fait montre lui-même d’extra-lucidité tout au long de sa vie et de ses écrits. Dès Ferdydurke , il indiqua comment les adultes cuculisaient les jeunes, leur fabriquaient une gueule ou les violaient par les oreilles. Il remplaça la lutte des classes par la lutte des âges, en définissant le «  XXe siècle (comme) ce siècle où les âges se mêlent  ».  Deux décisions de Gombrowicz, car elles ont eu des répercussions à très long terme, sont à mettre sur le compte de sa « voyance » : son embarquement le 1 er août 1939 sur le Chrobry pour le voyage inaugural de la liaison avec l’Argentine (il demeurera à Buenos Aires 23 ans) et, à l’été de 1964, sa proposition à la jeune Rita Labrosse, qu’il venait de rencontrer à l’abbaye de Royaumont, de partir avec lui dans le Midi (Rita publiera notamment deux forts volumes : Gombrowicz en Argentine 1939-1963 et Gombrowicz en Europe 1963-1969  ; elle s’occupe encore de son œuvre, en particulier des nombreuses traductions).   Le recul, montrez-vous dans le livre, permet d’évaluer, plus de cinquante ans après sa mort, l’importance de certaines de ses intuitions fortes. Exprimer un point de vue personnel sur le monde, qui soit à la fois universel et concret, ce par quoi il définit le travail de l’art, montrer comment le moi se forme au contact des autres, et en particulier au contact des autres âges, comment celui-ci varie (et comment ses doublures permettent d’en saisir les variations), porter attention à la pantomime des corps et de parties de ceux-ci, ou encore refuser de trancher en faveur de tel ou tel bord et donc de conclure dans ses livres sont autant d’intuitions auxquelles il a donné une forme frappante, et qui continuent de soulever des questions très actuelles. Quelles questions en particulier ? Pourriez-vous en donner des exemples ?  Le moi irréductible de Witold, qui se dédouble et varie, se traduit à présent par un individualisme rampant agrémenté de tatouages et de masques. Mais est-ce à dire qu’on ait affaire à des égos solides pouvant se regarder doublement dans la glace ? Peut-être pas. Y compris parmi les artistes, ce serait pour la plupart, des suivistes, des conformistes du non-conformisme. L’opposition entre les Verts et les Mûrs, a connu, à mon sens, un véritable tournant. Dans mon essai Le Gâtisme volontaire (2000), j’ai montré que la carte maîtresse de l'âge adulte, qui auparavant symbolisait la responsabilité individuelle, l'activité professionnelle et le lien familial, était devenue un concept douteux au regard des deux autres âges, la vieillesse et la jeunesse, qui non seulement ont gagné en puissance mais ont pris un malin plaisir à échanger leurs habits et leurs insignes, puisque selon la nouvelle configuration temporelle il s'agit surtout de blanchir la jeunesse et de verdir la vieillesse, l’âge adulte étant réduit à la portion congrue… Gombrowicz, qui a rendu plus lumineuse l’idée d' interhumanité , a franchi un nouveau pas en affirmant que l’ horizon humain de l’individu n’était autre que celui de la quantité humaine de son époque : «  Je suis un homme – certes. Mais un parmi bien d’autres. Combien ?  » Le chiffre de l’humanité est une donnée éminente, qui bouleverse l’histoire des individus. En 1958, l’horizon humain de Gombrowicz était de 2 milliards 500 millions et le nôtre, aujourd’hui, de 8 milliards. Comment, pour un individu, faire face au grand nombre ? Pour Gombrowicz, l’esprit de contradiction était la santé même. Il pouvait ainsi tenir tête aussi bien aux communistes polonais qu’aux catholiques polonais, les deux forces antagonistes de l’époque. C’est parce qu’il puisait dans son moi, qu’il se refusait souvent à trancher. Nous sommes tellement enclins à nous laisser porter ou bercer par les courants dominants.   Finalement, quelle appréciation un observateur tel que vous porte-t-il sur la réception de l’œuvre de Gombrowicz en France, sa discussion et/ou sa continuation, sur, disons, les vingt dernières années ? L’œuvre de Gombrowicz est à la portée d’un public assez large, notamment avec les éditions en livres de poche. Jean-Pierre Salgas lui a consacré deux beaux essais. Rita Gombrowicz continue de faire traduire les inédits. L’effet de surprise des années soixante s’est plus ou moins estompé, mais j’ai comme l’intuition que Ferdydurke transformera les futurs lecteurs en fervents ferdydurkistes. Notes : 1 - Ferdydurke , La Pornographie et ses deux pièces de théâtre Yvonne, princesse de Bourgogne et Le Mariage

06.07.2022 à 17:00

Hellfest 2022 : canicule, fin du monde et death metal

Il fait chaud durant ce premier week-end du Hellefst 2022. Très chaud… Frôlant la barre des 40°C le premier jour, le mercure la franchit allégrement le deuxième (avant de redevenir plus clément le troisième jour). Cela a pour effet de calmer tout le monde, la plupart des festivaliers, confits dans leur propre moiteur, préférant mesurer leurs mouvements afin d’entrer le moins possible en contact avec d’autres corps que le leur — un vrai enjeu, étant donné la surpopulation qui, autant que le feu du soleil, accable le site. Cette chaleur a néanmoins des vertus, comme celle de composer un cadre sensoriel idéal pour certains morceaux interprétés sur scène, qui font directement allusion au réchauffement climatique, en tant que fin de partie sifflée pour le modèle de civilisation capitaliste, voire en tant qu’annonciateur d’une possible fin du monde — les musiques metal ayant, depuis le début des années 2000, largement intégré le thème du réchauffement à leur arsenal eschatologique. Ainsi, au Hellfest 2022, les paroles des chansons engagées évoquent le dérèglement climatique, la musique l’exprime par sa texture abrasive et la température ambiante le concrétise. Bref, on y fait l’expérience esthétique totale du cataclysme en cours. C’est très puissant. Une conséquence intéressante est qu’on peut boire plusieurs litres d’eau dans la journée et la sentir presque instantanément absorbée par l’air chaud autour de notre corps, sans jamais avoir besoin de l’éliminer par d’autres voies. Cette expérience, on la vit en général lorsqu’on voyage dans les zones les plus torrides et/ou tropicales de la planète, mais elle est plus rare sous nos latitudes plus tempérées. Mais étant donné qu’à l’horizon 2050 Paris aura le climat de Séville, et Séville celui du Dasht-e-Lut iranien (et le Dasht-e-Lut celui de Vénus ?), autant commencer à s’acclimater. Pour en profiter, une première difficulté se présente à nous le vendredi en début d’après-midi, puisque nous essuyons les plâtres des nouveaux parkings mis en place par le festival pour mettre fin au stationnement anarchique dans les rues de Clisson et sur les bords de la départementale. Qui dit parking dit embouteillage pour l’accès de l’ensemble des festivaliers lors du jour 1, au moins pour tous ceux qui, comme nous, arrivent du Nord (apparemment, c’était plus simple depuis le Sud). Une fois la voiture stationnée, on renonce à la longue file d’attente en plein soleil qui permet de monter dans des navettes bondées, préférant opter pour une jolie petite randonnée à pied à travers les vignes, direction le gros son dont on entend les basses résonner au loin. C’était peut-être celles du concert de Cadaver , cet intrigant groupe de death metal norvégien, par lequel nous avions prévu de démarrer notre reportage. Nous ne pourrons donc pas vérifier si ce groupe joue bien sur scène avec la contrebasse qu’on entend sur les albums. Vendredi 17 juin On débarque sur site juste après le début du concert de Seth sur la scène Temple. Le groupe est à l’heure, ce qui s’explique aisément puisque, venant de Bordeaux, il a pu se garer sur le parking Sud, lui. Seth, c’est du black metal lyrique, assez accessible, majoritairement midtempo, à la fois agressif et atmosphérique, avec des touches mélodiques et symphoniques. Le groupe fait honneur à son premier album culte, Les Blessures de l’âme de 1998, dont plusieurs morceaux sont joués durant le live , notamment « Hymne au vampire » et « À la mémoire de nos frères », et au dernier LP en date, La Morsure du Christ , sorti en 2021. Malgré sa longévité, le groupe est resté assez adolescent dans l’esprit, comme en témoignent les quelques éléments de scénographie à base de liturgie de messe noire avec une comédienne sur scène jouant la vierge sacrifiée, que notre sens critique d’adulte accueille avec une petite moue dubitative, car la musique de Seth nous semble bien assez évocatrice et colorée en elle-même pour se passer de ces incursions dans le grand guignol. Malgré cette réserve, Seth recueille une belle ovation de la part d’un public massif pour un concert de black. On parcourt ensuite 50 mètres sur la gauche pour se retrouver devant la scène adjacente, l’Altar, face au jeune groupe états-unien Gatecreeper . Ce dernier décide de nous coller d’entrée une grosse mandale avec « Sweltering Madness », un des morceaux les plus lents de leur répertoire death-doom. De bon augure pour les 40 minutes suivantes d’un live carré et puissant, à la fois écrasant et dynamique, en un mot : obituaresque. Retour 50 mètres sur notre droite pour enchaîner avec le post-black à l’inspiration lovecraftienne de The Great Old Ones . Cela démarre laborieusement, avec un son faiblard, un chant peu discernable et surtout un trio de guitares mal mixé. Heureusement les choses s’arrangent au fur et à mesure des morceaux (en nombre réduit, car le répertoire des Bordelais est composé de pièces franchissant allègrement les 8 minutes), et le live prend de l’ampleur jusqu’à l’exécution attendue et impeccable du morceau « Antartica », avec sa fameuse ligne mélodique aigüe venant se superposer aux riffs principaux, qui fait souffler un petit souffle glacé appréciable sous un chapiteau bondé au milieu d’un après-midi de canicule. Et on repart pour une longueur de piscine (olympique) sur notre gauche pour assister, sur la scène Altar, au live des Suédois de Necrophobic . Ce groupe historique de black-death, à la carrière de trente ans et à la discographie impeccable, nous gratifie d’un réjouissant enchaînement de tubes, porté par son charismatique chanteur-aboyeur (Anders Strokirk), un de ces frontmen dont l’existence entière semble prendre sens sur les planches. Ça groove comme du rock, c’est froid comme du black, ça dépote comme du death, bref on prend un plaisir maximal, notamment sur l’enchaînement infernal de « Devil’s Spawn Attack » et « Tsar Bomba » aux deux tiers du concert. Puisqu’on a évoqué la piscine, le moment est venu pour nous de nous ressourcer dans celle de l’espace presse, qui devait être plutôt un bassin décoratif dans l’esprit de ses concepteurs, mais que les conditions climatiques extrêmes reconvertissent en spa fraîcheur dans l’esprit des porteurs de badges bleus et verts. Cela permet de reprendre des forces avant de traverser le site (et l’affluence pathogène des fans d’Offspring qui jouait sur la Main Stage 1) pour assister, sous un soleil un peu moins haut mais toujours dardant, au concert du groupe de metal progressif états-unien Mastodon , venu sur la Main Stage 2 pour défendre son très acclamé dernier album Hushed & Grim . La chaleur encore écrasante, la sonorisation imparfaite et dépendante des courants d’air, et l’interminable transhumance du troupeau des fans d’Offspring qui quittent la scène voisine, tout cela fait qu’on peine à rentrer dans le live de ce groupe pourtant devenu une référence incontournable de la scène metal, mais dont on a beaucoup mieux apprécié, dans le passé, les précédents passages sous des scènes plus petites et abritées, la complexité des morceaux de Mastodon nécessitant selon nous un contexte d’écoute plus immersif que celui d’une grande scène découverte au milieu de « touristes de festival » indifférents. C’est dans ce type de contexte plus intime et concerné, sous le chapiteau de la Valley, que l’on goûte le live stoner-thrash de High On Fire . Toute la discographie du groupe états-unien a été passée en revue, avec une grosse intensité continue, les riffs rapides, tranchants et terriblement groovy du riff machine body Matt Pike nous ont régalé comme rarement. Place désormais, sur la Temple, au concert intense et planant des Irlandais de Primordial , venus évoquer devant nous certains grands cataclysmes (comme la famine dans leur pays au XIX e siècle avec « The Coffin Ship », ou notre actuel déclin civilisationnel précipité par la course en avant du néolibéralisme mondialisé avec « Empire Falls ») au moyen d’un black-folk midtempo sombre et lyrique, qui fait un triomphe auprès d’un public connaisseur et conquis. On reprend alors nos transactions latérales sur 50 mètres pour revenir sous l’Altar accueillir un groupe de référence du melodeath, At The Gates . Conscients que l’album Slaughter of the Soul de 1995 figure dans l’horizon d’attente de nombreux spectateurs, les Suédois en jouent un florilège consistant (avec notamment le titre éponyme, « Nausea » et « Blinded by Fear »). Les tubes de 3-4 minutes s’enchaînent ainsi sans discontinuer devant un public acquis à ces hymnes de colère et de résistance. Le tempo ralentit ensuite sur la scène de la Valley avec les Anglais d' Electric Wizard , groupe précurseur et grandement influent à l'intérieur de ce mouvement stoner-doom qui innerve les musiques actuelles depuis au moins une trentaine d’années. Riffs saturés en format mur de guitares, basse bourdonnante et dissonante, appuis de batterie marqués, chant qui quitte les rives de l’épopée pour aborder celles du psychédélisme : comme toutes les grandes formations, Electric Wizard a un son à lui, inimitable et immédiatement identifiable. Sur scène, visuellement, le groupe cultive le style shoegaze et se préoccupe peu de scénographie, si l'on excepte les quelques étranges films ésotériques projetés en arrière-plan des musiciens. Mais cela se révèle parfaitement accordé à l'ambiance et au thème des morceaux, à la puissance des harmoniques et à la complexité des (longues) compositions. Cette très riche journée de concerts s’achève en beauté par ce que l’Alex d’ Orange Mécanique appellerait un festival d’ultra-violence : le concert des Norvégiens de Mayhem sur la Temple. C’est du black metal, mais pas le black lyrique et contemplatif de leur chef d’œuvre De Mysteris Dom Sathanas (dont seul l’incontournable « Freezing Moon » est joué durant le live ). Le groupe met plutôt en avant la part de son répertoire postérieure à l’an 2000, habitée par un furieux esprit avant-gardiste, à la fois incisif et déstructuré. La basse grésillante est mortelle, et le show, très complet, passe par plusieurs ambiances marquantes, entre le liturgisme de « Freezing Moon » et la dimension noise de « Deathcrush » introduit par un son de boîte à rythme qui retourne l’esprit. La violence qui se dégage de cette prestation intense est assez terminale, et si elle ponctue par une note culminante cette journée du vendredi, elle ne se révèle pas la meilleure préparation au sommeil nocturne. Tant pis pour le premier concert initialement prévu samedi, celui du side project du guitariste de Behemoth, Me & That Man, que nous sacrifions sur l’autel de la récupération. Samedi 18 juin On démarre donc le samedi sous le chapiteau de la Valley devant le concert du jeune power trio Vintage Caravan , qui fait honneur à sa réputation de groupe de scène dans des conditions dantesques de chaleur et d’humidité. Leur musique en mode revival des années 1970 ne nous semble certes pas relever d’une grande urgence existentielle, mais elle fait passer un bon moment rock’n’roll à un public léthargique, en état de liquéfaction avancée, et il faut à cet égard saluer le professionnalisme des Islandais, encore moins habitués que nous à ces températures (comme ils le soulignent eux-mêmes avec humour). Un petit tour à la « piscine » de l’espace presse, qui à force d’accueillir des corps massifs et velus depuis deux jours, ressemble désormais un peu à une mare aux cochons, et on retourne sous le chapiteau-sauna de la Valley pour accueillir le quatuor instrumental post-hardcore Pelican . Comme à l’habitude, la musique des États-Uniens prend toute son envergure sur scène, où l’on peut détailler à loisir l’enchevêtrement des parties de guitares, de basse et de batterie. Le grand moment de leur live , c’est l’exécution intense de « Drought », un morceau de leur premier album de 2004 Australasia , avec ses breaks massifs et ses irrésistibles changements de tempo. Autre formation qui met à l’honneur son premier album culte, en l’occurrence le Doomsday for the Deceiver de 1986 : les revenants du thrash états-unien Flotsam & Jetsam , qui se produisent sur la scène Altar. La basse mixée en avant (le bassiste trône d’ailleurs au centre de la scène) donne un aspect très groovy aux compositions de ce groupe historique, oscillant entre la technicité du thrash et les thématiques et attitudes du hard rock, qui fait passer un agréable moment à une audience hélas assez clairsemée.     La configuration n’est pas la même pour un autre groupe de thrash historique : Sepultura . On attendait beaucoup le concert des Brésiliens, pour leurs hymnes du début des années 1990 passés à la postérité, mais aussi parce qu’ils venaient défendre un dernier album audacieux et rentre-dedans qui témoigne de leur vitalité créative : Quadra . Hélas, on ne pourra en dire davantage : ayant commis l’erreur de nous être attardés un peu trop longuement au bar, on ne pourra jamais plus revenir sous le chapiteau de la scène Altar, la densité humaine étant trop importante pour songer y pénétrer. L’erreur de jauge manifeste pourra rappeler aux habitués du Hellfest celle qui eut lieu pour le concert de Body Count sur la Warzone en 2016. Même après avoir renoncé et bifurqué, remonter le bloc humain qui se masse à l’entrée du chapiteau nous prend un certain temps, durant lequel on médite sur les dégâts que ferait un mouvement de foule intempestif à l’intérieur de cette affluence problématique. On s’en extirpe enfin et on prend le large en direction de la Main Stage 2 pour le concert de Deep Purple . Telle l’eau de notre corps en ces temps de canicule, la déception d’avoir manqué Sepultura s’évapore rapidement, devant le très beau live de ce groupe de légende, un des quasi-fondateurs, il y a plus de 50 ans, de ce rock « durci » qui a enfanté ensuite une grande part des groupes qui peuplent le Hellfest. Le concert débute par « Highway Star », et fait comme d’habitude la part belle aux titres de l’album-culte Machine Head de… 1972. Alors que la nuit tombe, on retrouve avec émotion les compositions ambitieuses, blues et progressives, de « Space Truckin’ », « Lazy », « Pictures of Home », et bien sûr l’énorme classique « Smoke on the Water ». La moyenne d’âge sur scène a beau être de 70 ans (et encore, le nouveau guitariste n’était pas né lors de la composition de la plupart des morceaux qu’il interprète avec brio), le feeling est là, profond et intense, dans des conditions idéales, avec un son qui claque, à la fraîcheur bienvenue de la tombée de la nuit. La scénographie, avec l’écran géant reproduisant en gros plan les gestes des musiciens, permet de profiter pleinement des talents d’instrumentistes des membres de cette inoxydable formation britannique, qui rehausse grandement l’impression que l’on garde de ce qui était jusqu’alors, sur le plan musical, un petit samedi. Même dynamique pour l’autre 50% de notre binôme de chroniqueurs, qui termine cette courte journée avec la création de Mono & Jo Quail Quartet sur la Temple. La formation japonaise de post-rock a fait chavirer la Valley avec ses longs morceaux instrumentaux, évolutifs et parfaitement appuyés par les quatre instruments à cordes du Jo Quail Quartet. Un des grands moments de ce concert fut le morceau Exit In Darkness , chanté par une musicienne du Quartet qui n'est autre que A.A. Williams, laquelle se produira dans sa formation éponyme lors de l'acte II de Hellfest 2022. Dimanche 20 juin Le programme de la journée du dimanche est autrement copieux, et ça commence très fort avec Inter Arma sur la scène de la Valley. Le groupe états-unien, porté sur l’expérimentation, compose des paysages sonores riches et diversifiés, avec des éléments doom, death et black, lourds et progressifs, et même des passages aériens et lyriques, tout en bends de guitare à la David Gilmour de Pink Floyd. Les chansons évoquent la déréliction des systèmes politiques occidentaux et la dévastation planétaire dont nous sommes les témoins, et le concert se révèle, comme nous en avions fait le pari, un des grands moments de ce Hellfest 2022. Un moment d’autant plus précieux qu’il fut bref, le groupe arrêtant son set plus de dix minutes en avance sur l’horaire, pour une raison inconnue de nous. Cela nous laisse tout le temps de rejoindre le chapiteau voisin de la Temple pour le live des Nantais de Regarde Les Hommes Tomber , qui n’ont pas dû parcourir une grande distance géographique pour venir jouer à Clisson, et cela se ressent à l’énergie et à l’intensité de leur concert de post-black en forme de mur du son évolutif, qui emporte tout sur son passage, y compris l’adhésion d’un public massif. Une petite pause et l’on revient devant la même scène pour y voir se produire Gaahls Wyrd , le nouveau groupe de Gaahl, le chanteur de Gorgoroth, une des figures les plus emblématiques de la scène black metal. Moins intransigeante que celle du groupe sus cité, la musique de Gaahls Wyrd est d’une grande variété en termes de rythme et d’atmosphère : on passe d’un black puriste et véloce à du rock gothique inspiré (la très belle « Carving The Voices »), avec des structures midetmpo progressives et des passages tendant vers le doom. Gaahl, le chanteur, exploite son potentiel dans tous les registres, depuis le growl jusqu’aux pics aigus en passant par le chant clair liturgique, tout en marchant de long en large sur la scène avec son imposant charisme, sans aucune interaction particulière avec le public qu’il quitte précipitamment sans un regard à la fin du set. Parfaite conclusion pour un concert sombre et lyrique qui aura pu toucher même les auditeurs peu familiers de black metal. Jusque-là, ce dimanche est d’un niveau incroyable, et cela ne va toujours pas baisser avec, d’un côté, le concert du groupe hardcore américain Life Of Agony , bizarrement programmé sous la Valley (dont la setlist fait la part belle aux morceaux de l’album culte de 1993 River Runs Red ) et, de l’autre, les Dying Fetus sur la scène Altar. Depuis le nom de leur groupe jusqu’à la texture de leur musique, qui, pour le profane, prend les atours d’une masse sonore fangeuse, à la densité extrême, sans cesse martelée de blast beats, de riffs ultra-techniques et de breaks assassins, c’est peu dire que les Dying Fetus ne cherchent pas à se rendre aimables au plus grand nombre. Et c’est vrai qu’on atteint là un stade impressionnant en termes de radicalité dans le brutal death metal. Le « chant » (si on peut utiliser ce terme) est bicéphale, partagé entre le bassiste qui growle et le guitariste qui grunte. Ce sont par ailleurs deux instrumentistes d’exception, épaulés par un batteur qui n’a rien à leur envier. Ensemble ils dégagent une folle impression de rapidité et de technicité, et c’est de leur précision extrême, avant tout, que jaillit la violence de leur concert.     On en sort un peu étourdi, avec l’impression d’avoir eu la tête dans un étau, et on passe sur la scène Temple voisine pour un nouveau concert de death, celui de Misery Index . Dans un style un peu plus aéré, les résidents du Maryland, qui ont fait 18h de vol pour rallier Clisson, soutiennent pleinement la comparaison avec leurs illustres compatriotes. Ils présentent un death metal racé, tirant sur le grind, bouillonnant, plein de relief et de surprises, avec des paroles rageuses dénonçant la violence du capitalisme. Portée par un batteur hors-norme (Adam Jarvis), des guitares débridées et un duo de hurleurs inspiré, leur musique se veut, jusque dans sa structure et sa texture, l’expression d’un grand gâchis, une ode aux vies broyées par ce système économique. C’est une musique qui dit la vérité de nos conditions, l’impuissance politique et l’absurdité d’un monde allant à sa destruction. Elle provoque un enthousiasme légitime, et même un circle pit quasi-permanent dans une fosse hors de contrôle, parfait contraste au moment de l’exécution des morceaux du dernier album intitulé… Complete Control . Plus tard sur la même scène, on pensait assister à une redite du live du Roadburn, mais finalement les Français d’ Alcest n'ont pas joué l’album Ecailles de lune en intégralité, mais un set plus éclectique et terriblement poétique qui a ravi un public conquis d'avance. La scénographie et le jeu de lumière, aux ambiances très claires, ont parfaitement appuyé le post-black de Neige et ses acolytes, pour nous offrir une expérience intime, lumineuse et joyeuse, à contre-courant des trips sombres, froids et misanthropes que propose habituellement la scène black metal.     Et tandis qu’on apprend, dépités, que les électeurs français, bien aidés par des macronistes en mode « plutôt Hitler que le Front Populaire », ont propulsé à l’Assemblée 90 députés d’extrême-droite, on achève un exceptionnel week-end de death metal avec nos compatriotes de Gojira , le plus grand groupe français à l’international, qui clôture pour nous ce premier week-end de festival sur la Grande Scène avec un live très pyrotechnique. C’est un peu surprenant au début, surtout pour nous qui les avons vu évoluer dans des salles de 300 places dans les années 2000, mais on ne boude pas notre plaisir d’entendre des classiques comme « Love » ou « Backbone » devant cette scénographie magnifique. Si les musiciens se gardent bien d’évoquer la situation politique préoccupante du pays, celle du monde tient la première place à travers leur musique tellurique et panthéiste teintée de cosmologie, engagée politiquement du côté de l’écologie. Portée par son batteur monstrueux (Mario Duplantier) qui donne tout en ce jour où il fête son anniversaire, la formation bordelaise fait honneur à sa réputation de machine de guerre sur scène, avec des compositions variées (celles du dernier album, notamment) et taillées pour le live (breaks saisissants, refrains fédérateurs). Les Gojira ont beau être, comme quiconque rencontre le succès à une telle échelle, assez discutés au sein de la sphère metal, leur musique ambitieuse, personnelle et ouverte à toutes sortes d’influences, constitue une véritable proposition de renouvellement au sein d’un genre qui peut donner parfois, en cette décennie 2020, l’impression d’être arrivé un peu au bout de son histoire. C’est peut-être la queue de la comète du metal que nous contemplons désormais dans les Hellfest, mais tant qu’elle est aussi belle que ce qu’on a vu lors de ce premier week-end, on est certain qu’on aura encore souvent envie de revenir s’y ressourcer. Car elle constitue un support idéal pour méditer sur le temps qui passe et pour éprouver, comme un phénomène esthétique puissant et signifiant, l’accélération de la destruction du monde que nous avons connu.   A lire également sur Nonfiction : Hellfest 2022 : les groupes à ne pas manquer Hellfest 2019 : sous le signe du doom metal Hellfest 2018 : Metal Music Videos Hellfest 2017 : Jour 3 sous l'haleine chaude du diable Live report au Hellfest 2016  

02.07.2022 à 09:00

Emmanuel Chaussade : des mots pour penser et panser ses maux

Inscrire sa voix dans la tradition du récit d’analyse De Marie Cardinal ( Les Mots pour le dire , 1976) à Gérard Haddad ( Le Jour où Lacan m’a adopté , 2002), en passant évidemment par Georges Perec (« Les lieux d’une ruse », 1977, où il évoque sa psychanalyse avec J.-B. Pontalis) et Pierre Rey ( Une saison chez Lacan , 1989), les rapports entre la littérature et le travail analytique sont nombreux et féconds. Emmanuel Chaussade s’inscrit d’emblée dans cette tradition, mais en faisant entendre une voix singulière. On retrouve ainsi, dès l’ incipit de son nouveau livre, ce style tout en phrases courtes, nominales, syncopées, aux verbes à l’infinitif plutôt que conjugués, qui produisait déjà le phrasé très original et bouleversant de son premier roman : « Tous les lundis, neuf heures. Tous les mercredis, quinze heures. Depuis neuf, non, depuis dix ans. Le même rituel. L’attente dans l’entrée jaune aux peintures esquissées. Aux meubles abandonnés. Aux meubles déglingués. Deux fois par semaine, “Allez-y, j’arrive ! ” À chaque début de séance, “Alooooors ? Racontez-moi !” Deux fois par semaine, chaque séance pareillement comptée, dix minutes chrono, pas une de plus. Hors du temps, hors du monde. » On ne peut s’empêcher de faire le lien entre le style de l’auteur et la durée des séances où chaque mot compte, mais aussi chaque silence et chaque interruption. Mais cette écriture trouve peut-être aussi son origine dans une vie fracassée par une famille maltraitante, notamment par un grand-oncle et parrain qui abusa du narrateur alors qu’il était enfant, sans que sa mère, pourtant témoin de la scène, n’intervienne pour le protéger. Sourire au milieu du fracas Jeune victime d’hommes plus âgés au moment où il prend conscience de sa différence homosexuelle, le narrateur sourit sous les coups de son père, mais sans désarmer personne. Tous ses rêves se heurtent aux refus de ses parents, ces « malfaiteurs », à ce milieu provincial et petit-bourgeois où il se sent inadapté. Sans le bac et sans argent, il s’enfuit à Paris pour étudier aux Beaux-Arts, dont il sort premier. Lisant une annonce, il va montrer ses dessins de mode à un grand couturier qui l’encourage et il entre dans ce milieu, auquel il consacre de très belles pages au vocabulaire riche, fascinant, sensuel, qui mettent en évidence sa grande créativité, toute manuelle avant d’être littéraire. Il s’agit également d’une éducation sentimentale où les amants font des promesses qu’ils ne tiennent pas, et où les grandes amours s’effondrent, laissant la place à l’accumulation des expériences sexuelles sans illusion et d’une tristesse folle dans ce milieu dit « gay ». Échapper au « cancer du moi » Le narrateur mène une carrière fulgurante dans l’univers de la mode, guetté par le « cancer du moi » que peuvent provoquer la réussite et la toute-puissance. Les mots le délivrent de son histoire si pesante et si mortifère. Son analyste lui sauve la vie, avec son intelligence, ses formules qui font mouche, ses convictions : « Y a deux mecs qui ont dit des trucs, Freud et Lacan. Les autres ont répété. À mercredi. » C’est ainsi que l’analysé conquiert sa liberté et abandonne « la peur de l’abandon ». Le livre prend une dimension politique quand le lecteur découvre que cette psy s’appelle Elsa Cayat, et qu’elle a été tuée le 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo , où elle tenait une chronique. Dédié à sa mémoire, le roman défend la liberté à tous les niveaux, dans la vie intime comme publique, et le droit de vivre avec ses différences. « Assassinée pour des images, pas pour des mots », l’analyste a laissé en partage à son patient l’obligation de vivre libre, de vivre : « Il n’a pas passé quinze ans auprès d’elle pour les laisser gagner. Non, ce n’est pas eux qui vont contrôler sa vie. Ce n’est pas eux qui vont lui faire peur. Ils ne gagneront pas. Elle n’aurait pas voulu. Elle qui ne renonçait jamais. Ils ont perdu, les ignorants, les haineux, les frustrés, les névrosés. Elle est bien vivante dans son cœur. Ils ont perdu. Ne plus se résigner, ne plus avoir peur, ne plus se taire. Dire. » Malgré sa dureté, et la maltraitance qui en forme en quelque sorte le cœur, ce roman est celui d’une renaissance et de la conquête d’une liberté sans laquelle la vie n’aurait pas de saveur ni de valeur. Il dépasse le règlement de comptes et ouvre l’écriture pour soi vers l’autre, dans une prose brûlante et âpre qui dit aussi l’urgence de vivre et d’aimer.