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 Terrestres
Revue des livres, des idées et des écologies. CC BY-SA 4.0

Publié le 24.03.2020 à 16:22

Il n’y aura pas de retour à la normale

Gideon Lichfield

Temps de lecture : 9 minutes

Nos vies reprendront-elles leur cours habituel après le confinement ? Rien n’est moins sûr. Le vote précipité à l’Assemblée nationale, le 21 mars, d’une « loi d’urgence » donnant au gouvernement le droit de légiférer par ordonnances pour restreindre les libertés publiques et pour modifier le droit du travail en imposant aux salariés une semaine de congé et la prise de RTT pendant la durée du confinement pose question. Le souvenir de l’état urgence terroriste ne doit pas être perdu. Décrété après les attentats de 2015 et présenté comme provisoire, il n’a en fait jamais été aboli. L’essentiel de ses dispositions, passées dans le droit commun en novembre 2017, sont devenues notre nouvelle normalité. En ira-t-il de même pour les expériences qu’autorise l’état d’urgence sanitaire ?

Dans cet article, Gideon Lichfield s’appuie sur les modélisations de l’évolution de la pandémie réalisées par l’équipe des épidémiologistes de l’Imperial College de Londres, paru le 16 mars, et reprises par le Comité scientifique qui conseille Macron. Le pronostic qu’en tire l’auteur est clair : l’épidémie ne disparaîtra pas au bout de 2 ou de 6 mois. Nos vies confinées et contrôlées non plus. Nous entrons dans le temps du délitement : il faut nous préparer à un cycle long alternant périodes de privation de libertés, lors des résurgences du virus, et moments d’assouplissement de ces restrictions en périodes de décrue. Lichfield pronostique que le nouvel impératif de sécurité sanitaire va doucement envahir nos vies et les conduire vers plus de surveillance, de contrôle social et surtout d’inégalités.

Sans adhérer à toutes les conclusions de cette analyse prospective, il a semblé intéressant et important à la rédaction de Terrestres de verser cette pièce au débat sur le bouleversement en cours.


Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Maxime Chédin

Pour stopper le coronavirus, il va nous falloir changer radicalement presque tout ce que nous faisons : notre façon de travailler, de faire du sport, de voir les gens, de faire les courses, d’assurer notre santé, d’éduquer nos enfants, de prendre soin des membres de notre famille.

On aimerait tous que les choses reviennent rapidement à la normale. Mais ce que la plupart d’entre nous n’ont probablement pas encore compris – ça ne tardera pas – c’est qu’il n’y aura en fait pas de retour à la normale après quelques semaines ou quelques mois. Un certain nombre de choses ne redeviendront jamais normales.

Il est maintenant largement admis (même en Grande-Bretagne) que l’objectif de chaque pays doit être d’« aplatir la courbe » de l’épidémie de Coronavirus. Autrement dit, imposer une distanciation sociale pour ralentir la propagation du virus et faire en sorte que le nombre de personnes malades en même temps ne provoque pas l’effondrement du système de santé, comme cela risque d’arriver en Italie en ce moment. Cela signifie que la pandémie doit être « étalée », à un niveau d’intensité faible, jusqu’à ce qu’un nombre suffisant de personnes aient eu le Covid-19, pour que la majeure partie de la population soit immunisée (en supposant que l’immunité dure des années, ce que nous ne savons pas), ou pour qu’un vaccin puisse être diffusé.

Combien de temps cela prendrait-il, et jusqu’où les restrictions des interactions sociales doivent-elles aller ? Hier [16 mars, ndt], le président Donald Trump, annonçant de nouvelles interdictions, telles que la limitation à 10 personnes des rassemblements, a déclaré qu’« avec plusieurs semaines d’actions ciblées, nous pourrons reprendre le contrôle et inverser rapidement la courbe ». En Chine, le confinement qui dure depuis six semaines commence à s’atténuer, à présent que les nouveaux cas de contamination se font rares.

Mais ça ne s’arrêtera pas là. Tant que quelqu’un dans le monde sera porteur du virus, les poussées épidémiques peuvent se reproduire et continueront de se produire si des contrôles stricts ne sont pas instaurés pour les contenir. Dans un rapport publié hier [16 mars], une équipe de chercheurs de l’Imperial College de Londres a proposé un moyen d’y parvenir : instaurer des mesures de distanciation sociale plus fortes chaque fois que les admissions dans les unités de soins intensifs (USI) commencent à monter en flèche, et les assouplir lorsque le nombre d’admissions retombe. Voici à quoi cela ressemblerait :

La ligne orange correspond aux admissions en soins intensifs [ICU, Intensive Care Units. NDT]. Chaque fois qu’elles dépassent un certain seuil – par exemple 100 nouveaux cas par semaine – le pays fermerait toutes les écoles et la plupart des universités et adopterait une politique de distanciation sociale. En dessous de 50, ces mesures seraient levées, mais les personnes présentant des symptômes ou dont des membres de la famille présentent des symptômes seraient confinées chez elles.

Qu’entend-on par « distanciation sociale » ? Les chercheurs la définissent ainsi : « Tous les ménages réduisent de 75% les contacts en dehors du foyer, de l’école ou du lieu de travail ». Cela ne veut pas dire que vous pouvez sortir avec vos amis une fois par semaine au lieu de quatre fois. Cela signifie que chacun fait tout ce qu’il peut pour minimiser les contacts sociaux et que, dans l’ensemble, le nombre de contacts diminue de 75%.

Si on suit ce modèle, concluent les chercheurs, la distanciation sociale et les fermetures d’écoles devraient être en vigueur environ deux tiers du temps – deux mois de confinement alternant en moyenne avec un mois de reprise – jusqu’à ce qu’un vaccin soit disponible, ce qui prendrait au moins 18 mois (si tant est qu’il fonctionne). Ils notent que les résultats sont « qualitativement similaires pour les États-Unis ».

Dix-huit mois ?! Il doit sûrement y avoir d’autres solutions, direz-vous. Pourquoi ne pas simplement augmenter le nombre de lits en soins intensifs et traiter plus de personnes en même temps, par exemple ?

Eh bien, dans le modèle proposé, cela ne résout pas le problème. Sans l’instauration d’une distanciation sociale de l’ensemble de la population, les chercheurs ont constaté que même la meilleure stratégie d’atténuation, de temporisation (mitigation) – c’est-à-dire l’isolement ou la mise en quarantaine des malades, des personnes âgées et de celles qui ont été exposées, ainsi que la fermeture des écoles – produirait encore une augmentation du nombre de personnes gravement malades huit fois supérieure à ce que le système américain ou britannique peut supporter. (C’est la courbe bleue la plus basse du graphique ci-dessous ; la ligne rouge plate représente le nombre actuel de lits disponibles en réanimation ou soins intensifs). Même en réquisitionnant l’industrie pour qu’elle produise en série des respirateurs artificiels et tous les autres équipements nécessaires, il manquera encore beaucoup d’infirmières et de médecins pour prendre soin de tout le monde.

Pourquoi alors ne pas imposer un confinement drastique pour une période longue mais unique, de cinq mois environ ? Ça ne marche pas : dès que les interdictions sont levées, la pandémie éclate à nouveau, mais cette fois-ci, c’est l’hiver, la pire période pour les systèmes de santé surchargés.

Pourquoi ne pas se diriger alors vers une résolution plus brutale, à savoir relever considérablement le seuil du nombre d’admissions en soins intensifs à partir duquel on enclenche les mesures de confinement ou de distanciation sociale fortes, en acceptant que beaucoup plus de patients meurent ? Il s’avère que cela ne fait guère de différence. Même dans le scénario le moins restrictif de l’Imperial College, nous sommes enfermés plus de la moitié du temps.

En fait, il ne s’agit pas d’une perturbation temporaire. C’est le début d’un mode de vie qui sera complètement différent.

Vivre dans un état de pandémie

À court terme, cette situation nouvelle sera extrêmement préjudiciable aux entreprises et activités qui dépendent de la réunion de personnes en grand nombre : restaurants, cafés, bars, boîtes de nuit, salles de sport, hôtels, théâtres, cinémas, galeries d’art, centres commerciaux, foires artisanales, musées, musiciens et autres artistes, salles de sport et équipes sportives, lieux et producteurs de conférences, compagnies de croisière, compagnies aériennes, transports publics, écoles privées, garderies d’enfants. Sans parler du stress des parents obligés de scolariser leurs enfants à la maison, les personnes qui essaient de s’occuper de parents âgés sans les exposer au virus, et toute personne qui n’a pas d’économies ou d’épargne pour faire face à la baisse de ses revenus.

Certaines activités pourront bien sûr en partie s’adapter : les salles de fitness pourraient vendre du matériel à domicile et des sessions de formation en ligne, par exemple. Nous assisterons à une explosion de nouveaux services dans ce que l’on a déjà appelé « l’économie close » (shut-in economy). On peut aussi espérer que certaines habitudes se mettent à changer : moins de voyages polluants, des chaînes d’approvisionnement plus locales, plus de marche, plus de vélo.

Mais en réalité, le bouleversement sera, pour de très nombreuses entreprises et formes de subsistance, impossible à absorber. Le mode de vie confiné n’est tout simplement pas viable sur de si longues périodes.

Comment pourrons-nous donc vivre dans ce nouveau monde ? On peut espérer qu’une partie de la réponse consistera à développer de meilleurs systèmes de santé, avec un système d’intervention sanitaire capable d’agir rapidement pour identifier et contenir les épidémies avant qu’elles ne commencent à se propager, et d’augmenter très rapidement la production d’équipements médicaux, de kits de test et de médicaments quand nécessaire. Il sera trop tard pour arrêter le Covid-19, mais ces mesures aideront à faire face aux futures pandémies.

À court terme, nous bricolerons peut-être des compromis inconfortables qui nous permettront de conserver un semblant de vie sociale. Peut-être que les cinémas retireront la moitié de leurs sièges, que les réunions se tiendront dans des salles plus grandes avec des chaises espacées, et que les salles de sport exigeront que vous réserviez des séances d’entraînement à l’avance pour éviter toute fréquentation trop importante.

Mais en fin de compte, je prédis autre chose. C’est que nous allons rétablir notre capacité de socialiser, mais en toute « sécurité », c’est-à-dire en développant des moyens plus sophistiqués pour identifier les personnes qui sont à risque, et celles qui ne le sont pas, et en discriminant – légalement – celles qui le sont.

Nous pouvons en voir les signes avant-coureurs dans les mesures que certains pays prennent aujourd’hui. Israël commence à utiliser les données de localisation des téléphones portables avec lesquelles ses services de renseignement traquent les terroristes pour retrouver les personnes qui ont été en contact avec des porteurs connus du virus. Singapour procède à une recherche exhaustive des contacts et publie des données détaillées sur chaque cas connu, exceptée pour l’instant l’identification des personnes par leur nom.

Nous ne savons pas exactement à quoi ressemble cet avenir proche, bien sûr. Mais on peut imaginer un monde dans lequel, pour prendre un avion, il faudra être inscrit à un service qui trace vos déplacements via votre téléphone. Sans savoir où vous êtes allé, la compagnie aérienne recevrait une alerte si vous étiez à proximité de personnes infectées connues ou de points chauds de la maladie. Les mêmes exigences s’appliqueraient à l’entrée des grandes salles de spectacles, des bâtiments gouvernementaux ou des centres de transport public. Il y aurait des scanners de température partout, et votre entreprise pourrait exiger que vous portiez un moniteur qui surveille votre température ou d’autres signaux sanitaires du même type. Si les boîtes de nuit demandent déjà une preuve de majorité, elles pourraient à l’avenir exiger des preuves d’immunité virale – une carte d’identité ou une sorte de vérification numérique via votre téléphone, montrant que vous avez déjà récupéré ou été vacciné contre les dernières souches de virus.

Et nous nous adapterons à ces mesures. Nous les accepterons, comme nous avons accepté les contrôles de sécurité de plus en plus stricts dans les aéroports après les attaques terroristes. La surveillance intrusive de nos vies sera considérée comme un prix acceptable à payer pour jouir en sécurité de la liberté d’être avec d’autres personnes (saines).

Mais comme toujours, le coût réel de cette surveillance sera supporté par les plus pauvres et les plus fragiles. Les personnes qui ont moins accès aux soins de santé ou qui vivent dans des zones plus exposées aux maladies seront désormais aussi plus fréquemment exclues des lieux et des possibilités ouverts aux autres. Les travailleurs de l’industrie du spectacle – des chauffeurs aux plombiers en passant par les professeurs de yoga indépendants – verront leur emploi devenir plus précaire encore. Les immigrés, les réfugiés, les sans-papiers et les anciens détenus seront confrontés à un autre obstacle pour s’intégrer dans la société.

En outre, à moins que ne s’imposent des règles démocratiques strictes sur la manière dont le risque de maladie ou de contagion d’une personne est évalué, les gouvernements ou les entreprises pourraient choisir des critères très divers : vous pourriez être considéré à haut risque si vous gagnez moins de 50 000 dollars par an, si vous faites partie d’une famille de plus de six personnes et si vous vivez dans certaines régions du pays, par exemple. Cela crée des possibilités de biais algorithmiques et de discrimination cachée, comme cela s’est produit l’année dernière avec un algorithme utilisé par des assurances de santé américaines, et qui s’est avéré favoriser – par inadvertance – les Blancs.

Le monde a changé à de nombreuses reprises. Il change à nouveau. Nous devrons tous nous adapter à une nouvelle façon de vivre, de travailler et de nouer des relations. Mais comme en tout changement, certains auront plus à perdre que d’autres, et ce sont ceux qui ont déjà beaucoup trop perdu. Le mieux que nous puissions espérer, c’est que la profondeur de cette crise forcera enfin les pays – les États-Unis en particulier – à corriger les inégalités sociales béantes qui expliquent l’immense vulnérabilité de larges pans de leur population.

Gideon Lichfield, « We’re not going back to normal », MIT Technological Review, 17 mars 2020.

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Publié le 21.03.2020 à 08:00

Retournons la « stratégie du choc » en déferlante de solidarité!

Collectif

Temps de lecture : 7 minutes

Depuis une semaine la France est entrée dans une nouvelle réalité vertigineuse. Le Covid-19 n’est plus une « petite grippe », selon nos gouvernants, mais la « pire crise sanitaire depuis un siècle ». Un choc intime qui nous fait trembler pour nos proches et toutes les personnes particulièrement fragiles. Une secousse géopolitique qui fait s’effondrer la mondialisation néolibérale comme un château de cartes. 2019 avait été une année d’incendies ravageurs en Australie, Amazonie et ailleurs, et d’immenses soulèvements populaires. 2020 a d’ores et déjà les traits d’une paralysie totale, une crise systémique majeure.

Cette pandémie achève de rendre irrespirable la vie dans un système politique et économique délirant, néfaste, mais surtout inutile au moment où un immense besoin de soin se fait sentir. Après être resté attentiste pendant un mois et demi, Emmanuel Macron a promis, pour ne pas perdre la face, que « l’État paiera […] quoi qu’il en coûte ». La « mobilisation générale » est décrétée. « Nous sommes en guerre », paraît-il, contre un « ennemi invisible ».

Face à cette rhétorique militariste, nous affirmons une autre logique. À « l’union nationale » nous préférons l’entraide générale. À la guerre, nous opposons le soin, de nos proches jusqu’aux peuples du monde entier et au vivant. En France, comme dans les autres pays, nous allons tenir ensemble pour faire face à l’épidémie. Nous allons transformer l’isolement imposé en immense élan d’auto-organisation et de solidarité collective.

Avec nos voisin.e.s, nos ami.e.s, nos familles, nos proches, nos collègues ; dans nos immeubles, nos rues, nos quartiers, nos villes et nos villages ; notamment en utilisant les réseaux sociaux, nous allons construire l’entraide à la base. Pour aider les plus fragiles qui ne peuvent pas sortir à obtenir de la nourriture. Pour garder les enfants de celles et ceux qui doivent continuer de travailler. Pour partager des informations vérifiées sur la situation. Pour se donner des nouvelles et se réconforter dans cette situation déchirante. Pour soutenir les plus précaires dans leurs luttes pour vivre. Pour faire face à une crise économique, bancaire et financière qui s’annonce dévastatrice malgré les annonces faussement rassurantes des banques centrales. En restant chez nous pour le moment, mais dans la rue dès que possible.

Face à l’ampleur du bouleversement, même Emmanuel Macron appelle à « innover dans la solidarité ». Mais nous ne sommes pas dupes du fameux « en même temps » : l’entraide que nous construisons n’est pas l’auxiliaire d’un État néolibéral défaillant. Elle ne sera pas le cheval de Troie d’une future « stratégie du choc » à base de télétravail, de « volontariat citoyen » dans des services publics détruits, et de poursuite dans la destruction des acquis sociaux au nom de « l’état d’urgence sanitaire ».

Notre solidarité est celle du peuple, de ceux d’en bas, qui se serrent les coudes pour survivre et pour vivre dignement. Elle n’a rien à voir avec celle des élites mondiales – facilement dépistées, elles -, qui se retranchent dans leurs palais dorés, protégés et désinfectés pendant que les soignant-e-s sont « au front » sans moyens et fabriquent leurs propres masques de protection en prenant tous les risques.

Pendant que les travailleurs sociaux et les institutrices gardent leurs enfants, sans consigne officielle pour se protéger, s’exposant à une contamination. Pendant que les plus précaires, les sans logis, sans papiers, sans réseaux sociaux, les intérimaires sans chômage partiel, les « indépendants » contraints au travail en danger ou sans activité, seront encore plus frappé.e.s par la crise. Pendant que les personnes âgées dans les EHPAD, les personnes handicapé-e-s à mobilité réduite, les personnes internées en hôpital psychiatrique se voient encore plus privés de liens sociaux. Pendant que les « déjà confiné.e.s », les migrant.e.s enfermé.e.s en centres de rétentions et les prisonnier-e-s voient leur situation encore aggravée. Pendant que les habitant.e.s des quartiers populaires et les personnes racisé.e.s sont parmi les premier.e.s visé.e.s par la répression liée au confinement.

Jamais l’alternative n’a été si claire, le scandale si palpable : nous jouons notre vie pendant qu’eux gèrent l’économie.

L’entraide que nous allons construire s’inscrit dans le sillage du soulèvement des peuples partout dans le monde au cours des derniers mois, du Chili au Liban, de l’Algérie au Soudan. Cette vague a répandu sur la planète la nécessité de mettre nos corps en jeu. Le Covid-19 rend indispensable, pour l’heure, leur confinement. Mais révoltées ou confinés, nous mourrons d’un système qui recherche le profit et l’efficacité et pas le soin, le pouvoir et la compétition et pas l’entraide.

Cette épidémie ravageuse n’est pas une simple réalité biologique. Elle est amplifiée par les politiques néolibérales, la destruction méthodique de l’hôpital et de l’ensemble des services publics. Si ce virus tue autant, c’est aussi parce qu’il n’y a plus assez de soignant.e.s et de lits, pas assez de respirateurs ou parce que l’hôpital tend à devenir une entreprise à flux tendu. Et si nous applaudissons chaque soir à 20h les soignant.e.s, c’est aussi pour contenir notre colère contre les gouvernants qui savaient que la tempête arrivait depuis deux mois sans rien faire.

Nous appelons donc à renforcer la solidarité et l’auto-organisation pour faire face à la pandémie et la crise systémique, partout où c’est possible, sous toutes les formes imaginables, tout en respectant la nécessité absolue du confinement pour freiner la propagation. Plus particulièrement, nous appelons à rejoindre le réseau de solidarité auto-organisé #COVID-ENTRAIDE FRANCE (https://covid-entraide.fr/) qui se constitue dans des dizaines de lieux depuis une dizaine de jours. Nous invitons à créer des groupes d’entraides locaux en ligne et sur le terrain, de notre hameau à notre village, de notre immeuble à notre ville. Nous appelons à recenser les centaines d’initiatives qui se créent à travers une cartographie collaborative (https://covidentraide.gogocarto.fr).

Ne restons pas sidéré.e.s face à cette situation qui nous bouleverse, nous enrage et nous fait trembler. Lorsque la pandémie sera finie, d’autres crises viendront. Entre temps, il y aura des responsables à aller chercher, des comptes à rendre, des plaies à réparer et un monde à construire. À nous de faire en sorte que l’onde de choc mondiale du Covid-19 soit la « crise » de trop et marque un coup d’arrêt au régime actuel d’exploitation et de destruction des conditions d’existence sur Terre. Il n’y aura pas de « sortie de crise » sans un bouleversement majeur de l’organisation sociale et économique actuelle.

Il y aura un avant et un après. Nous sommes pour l’instant confiné-e-s, mais nous nous organisons. Et, pour sûr, nous reprendrons les rues, les jardins, les outils de travail, les moyens de communication et les assemblées, ensemble.

La stratégie du choc doit s’inverser. Cette fois-ci le choc ne servira pas à affermir le contrôle, le pouvoir central, les inégalités et le néolibéralisme, mais à renforcer l’entraide et l’auto-organisation. À les inscrire dans le marbre.

INFOS :

LIEN VERS LA PÉTITION (pour signer) : https://covid-entraide.fr/signe-la-petition-pour-lentraide/

Signature pour les associations et organisations : merci d’envoyer votre signature à entraidepandemie@riseup.net (en précisant l’organisation dans l’objet du mail)

PREMIER.E.S SIGNATAIRES :

Corinne Morel-Darleux, autrice, élue régionale et militante éco-socialiste

Pablo Servigne, chercheur in-terre-dépendant

Éric Beynel, co-délégué général de Solidaires

Cécile Gondard-Lalanne, co-déléguée générale de Solidaires

Hugo Huon, pour le Collectif Inter-Urgences

Karim Khelfaoui, médecin généraliste à Marseille

Adrien Parrot, anesthésiste-réanimateur et informaticien

Matthieu Bellahsen, psychiatre et praticien hospitalier

Sarah Kilani, médecin anesthésiste-réanimateur

Benoit Blaes, président du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes (SNJMG)

Sayaka Oguchi, médecin généraliste, trésorière du SNJMG
Emmanuelle Lebhar, interne en médecine générale, chargée de mission au SNJMG

Julien Aron, médecin néphrologue, chargé de mission au SNJMG

Vladimir Adrien, interne de l’AP-HP

Jonas Pochard, anesthésiste réanimateur

Amaury Delarge, réanimateur

Françoise Brun, infirmière

Catherine Fayet infirmière

Benjamin Royer, psychologue clinicien 

Franck Prouhet, médecin généraliste

Claire Bourgogne, médecin généraliste

Marcy Pondi, anesthésiste-réanimatrice

Joachim Müllner, médecin psychiatre 
Amina Ben Salah, médedecin doctorante en Neurosciences

Sabrina Ali Benali, médecin à Paris
Ben Omrane Choukri, médecin à Paris

Stéphane Lerivray, infirmier anesthésiste

Michel Robin, infirmier

Marie Llorens, infirmière urgences

Mathilde Martinot, psychiatre en hôpital public

Dominique Seydoux, médecin retraité

Aurélien Barrau, astrophysicien

Annick Coupé, secrétaire générale d’Attac

Aurélie Trouvé, porte parole d’Attac

Raphaël Pradeau, porte parole d’Attac

Maximes Combes, porte parole d’Attac

Nicolas Girod, porte-parole de la Confédération Paysanne

Jean-Baptiste Eyraud, porte-parole du Droit au Logement

Khaled Gaiji, président des Amis de la Terre France

Cyril Dion, réalisateur

Geneviève Azam, essayiste

Thomas Coutrot, économiste

Benoît Teste, secrétaire général de la FSU

Annie Déan, porte-parole du MAN

Jean-François Pellissier, porte-parole d’Ensemble!

Josep Rafanell i Orra, psychologue et écrivain

Patrick Farbiaz, cofondateur du collectif Pour une Ecologie Populaire et Sociale (PEPS)

Virginie Maris, philosophe

Christophe Bonneuil, historien

Leslie Kaplan, écrivaine

Mathilde Larrère, historienne

Dominique Méda, sociologue

Céline Pessis, historienne

Baptiste Monsaingeon, sociologue

Ludivine Bantigny, historienne

Johan Badour, éditeur

Cervaux non Disponibles

Vincent Verzat, Partager c’est Sympa

Victor Vauquois, Partager c’est Sympa

Miguel Benasayag, philosophe

François Cusset, philosophe

Dominique Bourg, philosophe

Jean Gadrey, économiste

Samuel Hayat, politologue

Isabelle Cambourakis, éditrice

Jean-Marie Harribey, économiste

Audrey Vernon, comédienne

Xavier Ricard Lanata, essayiste et haut-fonctionnaire

Yves Cochet, président de l’institut Momentum

Pierre Khalfa, économiste, Fondation Copernic

Catherine Zambon, autrice

Serge Quadruppani, écrivain

Nathalie Quintane, écrivain

Sezin Topçu, sociologue

Alain Damasio, écrivain

Jérôme Baschet, historien

Bernard Friot, sociologue

Stéphane Lavignotte, théologien

Elise Lowy, cofondatrice de PEPS

“L’1consolable”, rappeur

Kolin Kobayashi, journaliste in-terre-dépendant

Jean-Jacques Delfour, philosophe

Gauthier Chapelle, chercheur in-Terre-dépendant et co-auteur

Paul Ariès, politologue,

Dénètem Touam Bona, écrivain-artiste

Vincent de Gaulejac, président du réseau international de sociologie clinique

François Jarrige, enseignant-chercheur en histoire

Arnaud Muyssen, médecin à Lille

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Publié le 21.03.2020 à 02:23

Appel du COVID-19 aux terrestres bipèdes

COVID 19

Temps de lecture : 5 minutes

Méfiez-vous des chefs autoproclamés qui me fabriquent comme ennemi !

Faites taire, cher.e.s humain.e.s, vos ridicules appels à la guerre. Nous autres, virus, nés il y a plus de 3 milliards d’années sommes des piliers du continuum de la vie sur Terre. Sans nous, vous n’auriez jamais vu le jour. 8% de l’ADN humain est d’origine virale et une partie code pour des protéines qui vous sont essentielles et vous constituent comme humains (pour le fonctionnement du placenta notamment). Nous sommes vos ancêtres, au même titre que les pierres, les algues ou les singes.

Mais surtout, cessez de dire que c’est moi seul qui vous tue. Vous ne mourez pas simplement de mon action sur vos tissus, mais de l’absence de soin de vos semblables. 

  • Si vous n’aviez pas changé une planète luxuriante et infiniment diverse en un vaste désert pour la monoculture du Même et du Plus, je n’aurais pu m’élancer à la conquête planétaire de vos gorges. 

  • Si vous n’aviez pas laissé une minorité s’accaparer une part croissante de la richesse de la planète, pas laissé vos dirigeants casser les services publics, vous auriez assez de lits, d’infirmières et de respirateurs pour survivre aux atteintes que je pratique dans vos poumons (entre 1998 et 2016, le nombre de lits en soin intensif pour 1000 personnes est passé de 5,4 à 2,7 en Italie, de 4,3 à 3 en France, de 7 à 6 en Allemagne). 

  • Si vous ne laissiez pas vos médicaments et vos masques être fabriqués par des travailleuses surexploitées à l’autre bout du monde, et si vos territoires étaient autosuffisants en aliments sains, vous seriez aujourd’hui mieux préparés.

  • Si vous ne stockiez vos vieux dans des mouroirs et vos valides dans des concentrations de béton, vous n’en seriez pas là. 

  • Si vous n’aviez rendu vos territoires si vides, si traversables à grande vitesse, croyez bien que je ne me déplacerais pas à la vitesse d’un aéronef. 

Cessez donc de me blâmer, de m’accuser. Tout cela est infantile. Loin d’être votre ennemi, je ne suis qu’une alerte de plus sur une planète que vous avez vous-mêmes déréglée. Dans votre « Anthropocène », je n’ai de puissance que celle démultipliée par votre folie de la mise en “système”, en “économie” et en “valeur” du monde. Méfiez-vous des chefs qui vous envoient par dizaines de millions vous entasser dans les bureaux de vote le dimanche puis qui le lundi soir vous administrent une leçon paternaliste de civisme sanitaire en me désignant comme ennemi de la nation. Pensez par vous-mêmes, soyez solidaires.

Je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence

Je vous propose une conversion du regard. 8,8 millions de personnes meurent chaque année par la pollution de l’air dans le monde : il se pourrait donc bien que, par l’arrêt des machines industrielles, j’évite cette année plusieurs millions de décès ! Voyez donc en moi votre sonneur d’alerte plutôt que votre fossoyeur. Je suis venu mettre à l’arrêt la machine dont vous ne trouviez pas le frein d’urgence. J’ai suspendu le fonctionnement dont vous étiez les otages pour donner à voir l’ineptie de votre organisation sociale et de votre modèle économique. « Déléguer notre alimentation, notre protection, notre capacité à soigner notre cadre de vie à d’autres était une folie (…) Il n’y pas de limite budgétaire, la santé n’a pas de prix » : voyez comme vos gouvernants reconnaissent soudain leur politique comme nuisible ! Vous n’êtes pour eux que supports de la reproduction de leur système : ils sont pires qu’un virus.

Sans moi, combien de temps vous aurait-on encore fait passer pour nécessaires toutes ces choses dont on décrète soudain la suspension ? La consommation, la mondialisation, la plupart des activités salariées, les concours, le trafic aérien, les limites budgétaires, les élections, les salles de fitness, les spectacles de masse… : tout cela était donc « non essentiel », sans nécessité ! Soyez debout dans l’épreuve de vérité des semaines prochaines : vous allez enfin habiter votre propre vie, sans les mille échappatoires qui, bon an mal an, font tenir l’intenable. Vous allez désormais vivre avec vos proches. Vous allez habiter chez vous. Vous allez cesser de toujours courir, de travailler plus pour gagner plus ou moins. Vous haïrez peut-être votre mari. Vos enfants vous taperont sur les nerfs.  Mais avant le COVID, vos vies étaient souvent plus vides, vous n’étiez guère présent.e.s au monde. Il n’était plus vivable qu’à la condition de fuir sans cesse. Il fallait s’étourdir de mouvement, d’achats, de distractions et d’une sociabilité ivre, qui n’était que le revers de vos solitudes angoissée. Tout était tellement efficace que rien n’avait plus de sens. Remerciez-moi pour tout cela, et bienvenue sur terre !

Rien ne dit que le non-monde d’avant reviendra : pensez par vous-mêmes et choisissez la vie

Grâce à moi, pour un temps indéfini, vous ne travaillerez plus autant, vos enfants n’iront pas à l’école. Ce qui s’ouvre devant vous, ce n’est pas un espace délimité de vacances, c’est une immense béance, riche de bien des possibles. Je vous désœuvre. Rien ne dit que le non-monde d’avant reviendra. Toute cette absurdité rentable (pour qui?) va peut-être cesser. A force de n’être pas payé, quoi de plus naturel que de ne plus payer son loyer ? Pourquoi verserait-il encore ses traites à la banque, celui qui ne peut de toute façon plus travailler ? N’est-il pas suicidaire, à la fin, de vivre là où l’on ne peut même pas cultiver un jardin ? Je vous place au pied de la bifurcation :  la vie ou l’économie. A vous de choisir !

L’enjeu est historique. Soit les gouvernants vous imposent leur état d’exception, soit vous inventez ensemble le vôtre. Soit vous vous bornez à suivre les consignes d’en haut, soit vous vous rendez disponibles aux vérités qui se font jour. Soit vous employez le temps que je vous donne pour imaginer et construire le monde d’après à partir des leçons de l’effondrement en cours, soit celui-ci s’aggravera. Le désastre cesse quand cesse l’économie capitaliste. L’économie est le ravage.

Face à moi, ne cédez ni à la panique ni au déni. Encore moins aux hystéries biopolitiques orchestrées sur grand écran par “le chef de la nation”. Les semaines qui viennent vont être déprimantes, terribles, cruelles. Celles et ceux qui veulent prendre soin de la vie devront se faire des habitudes nouvelles, et qui leur seront propres. M’éviter sera l’occasion de cette réinvention, de ce nouvel art des distances dans la solidarité. Chacun saluera comme il/elle voudra. Ne faites pas cela « pour le pays » ni pour obéir au gouvernement, faites cela par amour de la vie. Prenez soin de vos ami.e.s et voisin.e.s, de vos amours et de votre jardin. Repensez avec eux, souverainement, une forme juste de la vie. Faites des clusters de vie bonne, étendez-les, et je ne pourrai rien contre vous. Ceci est un appel non au retour massif de la discipline, mais de l’attention et de l’entraide

Quelle autre moyen me restait-il pour vous rappeler la puissance qui est en vous?

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Publié le 10.03.2020 à 13:02

De la convivialité

Thierry Paquot

Temps de lecture : 20 minutes

Le mot de « convivialité » est à la mode. On l’associe à un comportement bienveillant, à des relations apaisées, sympathiques ou cordiales. L’adjectif « convivial » qualifie aussi bien un pot de départ à la retraite, qu’une action culturelle, un mobilier urbain, un réseau social, une voiture… Le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1869) de Pierre Larousse le définissait de la manière suivante : « Goût des réunions joyeuses et des festins », L’origine du mot serait la francisation de l’anglais conviviality, « goût des réunions ». Introduit en France par Anthelme Brillat-Savarin, puis tombé en désuétude dès la fin du XIXe siècle, il renaît avec la parution en 1973 d’un essai d’Ivan Illich (1926-2002) qui porte ce titre. Le Larousse en cinq volumes (1997) propose cette présentation : « (angl. Conviviality). 1. Capacité d’une société à favoriser la tolérance et les échanges réciproques des personnes et des groupes qui la composent. 2.Facilité d’emploi d’un système informatique. » Illich serait-il en accord avec cette définition, lui qui attribuait à ce terme une autre dimension, liée à l’autonomie de chacun ? Il est vrai que depuis les années 1970, la société a profondément changé. La convivialité ne serait-elle qu’un élément correctif à l’égard d’un fonctionnement social trop inhumain ? De la première énonciation de ce qu’est la convivialité – il y a presque cinquante ans – et à présent, il convient d’en réajuster le sens et d’en circonscrire les conditions de son déploiement.

De Brillat-Savarin au « convivialisme »

            Les dictionnaires mentionnent toujours une phrase ou deux d’Anthelme Brillat-Savarin (1755-1826) pour illustrer le terme de « convivialité ». Magistrat puis député et maire, il est l’auteur de la Physiologie du goût ou Méditations de gastronomie transcendante, ouvrage théorique, historique et à l’ordre du jour, dédié aux gastronomes parisiens, par un professeur, membres de plusieurs sociétés savantes, publié anonymement en 1825 un an avant sa mort. La convivialité est d’abord un état d’esprit, une façon d’être avec autrui qui efface les différences socio-économiques et rassemble aimablement des individus en une même communauté quasi égalitaire. Elle n’homogénéise pas mais pacifie et socialise. C’est ce sens que l’on retrouvera plus tard dans les travaux menés par Alain Montandon et ses co-auteurs, par exemple Convivialité et politesse (1993), Les espaces de civilité (1995) ou encore le Dictionnaire raisonné de la politesse et du savoir-vivre du Moyen-Âge à nos jours (1995).  

Ivan Illich ambitionne d’écrire un « épilogue de l’âge industriel », pour cela il s’attache à étudier les « outils » (par ce terme, il désigne ce qui conditionne la production industrielle de biens et de services et non pas seulement un tournevis ou un escabeau) et la manière dont ils sont utilisés et ce faisant interviennent ou pas dans le degré d’autonomie de chacun ou à l’inverse de sa dépendance… Dans La Convivialité il écrit : « Lorsqu’une activité outillée dépasse un seuil défini par l’échelle ad hoc, elle se retourne d’abord contre sa fin, puis menace de destruction le corps social tout entier. » (Oeuvres complètes [O.C], t 1, Paris, Fayard, 2001, p.454) Il convient de trouver la taille au-delà de laquelle un outil, une institution, se retourne contre celui qui le manie, l’utilise. Il poursuit : « On déterminera les seuils de nocivité des outils, lorsqu’ils se retournent contre leur fin ou qu’ils menacent l’homme ; on limitera le pouvoir de l’outil. On inventera les formes et le rythmes d’un mode de production postindustriel et d’un nouveau monde social. » (O.C.1, p.455) « J’appelle conviviale, précise-t-il, une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil. » (O.C.1, p.456) 

On le voit, avec Ivan Illich, la convivialité a une portée philosophique qui dépasse la simple courtoisie, ce qui est convivial n’est pas un rapport entre humains mais l’outil et le système écologico-social qui le propose. Ainsi la convivialité qualifie-t-elle une nouvelle société où règne l’austérité au sens de Thomas d’Aquin, c’est-à-dire entendue comme « une vertu qui n’exclut pas tous les plaisirs, mais seulement ceux qui dégradent une situation personnelle. » (O.C.1, p.457) Ainsi le mot « convivialité » et l’adjectif « convivial » si répandus de nos jours, y compris dans la publicité, ne correspondent plus du tout à l’usage qu’en faisait Ivan Illich. Ils ont perdu leurs dimensions politique et éthique. Pourquoi ?  

D’une part, parce que « Nos rêves sont standardisés, notre imaginaire industrialisé, notre fantaisie programmée » liste Ivan Illich (O.C.1, p.475). Et d’autres part, parce que « La désaccoutumance de la croissance sera douloureuse. Elle sera douloureuse pour la génération de transition, et surtout pour les plus intoxiqués de ses membres. » (O.C.1., p.549). La radicalité du changement qu’exige la société conviviale effraie certainement de nombreuses personnes attirées par une alternative « douce », se contentant d’une ambiance « bon enfant » et hésitant à rompre définitivement avec le monde enchanté de la marchandise. Il y a donc deux convivialités, l’une qui se veut « sympathique » et l’autre, plus exigeante, qui réclame un « art de vivre » caractérisé par la survie, l’équité et l’autonomie créatrice (O.C.1, p.473), trois attitudes qui réunies dépassent largement ce que chacune promet. Là, le « monopole radical » (l’école pour apprendre, l’hôpital pour se soigner, les transports publics pour se déplacer…) et les « professions mutilantes »1Ivan Illich explique en 1977 dans l’article « Disabling professions » (p.11-39), d’une brochure intitulée également Disabling Professions, par Ivan Illich, Irving Zola, John McKnight, Jonathan Caplan et Harley Shaiken, Londres, Marion Boyards Publishers, ce qu’il entend par « professions mutilantes », il s’agit des « experts » qui s’imposent à nous sans que nous puissions les récuser, comme l’enseignant, le médecin, l’éducateur de rue, l’assistante sociales, etc. On lira, « Le rôle des professions », par Sajay Samuel (Esprit, aout-septembre 2010, p.185-192) qui explique comment ces professions mutilantes existent encore à « l’âge des systèmes », non seulement elles se sont imposées comme incontournables en vendant leurs services, cautionnés par l’État, mais disposent d’un monopole incontesté dans un domaine particulier (santé, éducation, etc.). Ivan Illich n’accuse pas tout enseignant, par exemple, d’exercer une « profession mutilante » volontairement, mais de fait, malgré lui. s’effacent, laissant la place à l’auto-organisation décentralisée de petits groupes.

Après la publication de l’essai d’Ivan Illich, le mot continue son chemin. En 1979, trois jeunes membres du mouvement des Radicaux de gauche publient “La révolution conviviale”2Cf. La révolution conviviale, par Thierry Jeantet, Michel Porta et Jean-René Siegfried, Paris, éditions entente, 1979 , sans mentionner une seule fois le nom d’Illich. Ils décrivent ce que serait une entreprise, une ville, une région, un droit, la démocratie et l’écologie, revus et corrigés par la convivialité. Ils s’inspirent de nombreuses mesures « novatrices » mises en place à La Rochelle, sous la mandature de Michel Crépeau maire de 1971 à 1999, pour élaborer un programme en trois temps : « conquérir le quotidien, imaginer une économie qualitative et choisir le bonheur ». Régionalisme, autogestion, écologie, temps choisi, droit « dépollué », toutes les idées de la « deuxième gauche » sont réunies (il manque curieusement la parité femme/homme) afin de rendre applicable ce qui ne s’appelle pas encore « convivialisme ».

Ce terme surgit sous la plume d’Alain Caillé (fondateur et animateur du MAUSS, « Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales ») en 2013 lorsqu’il rédige le premier jet du Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance3Cf. Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2013 et Second Manifeste convivialiste. Pour un monde post-néo-libéral, Paris, Actes Sud, 2020. qui sera complété par une quarantaine de personnalités, parmi lesquelles, Claude Alphandéry, Geneviève Azam, Jean-Baptiste de Foucauld, Susan George, Jean-Claude Guillebaud, Hervé Kempf, Jean-Louis Laville, Patrick Viveret… Ce document liste les « menaces » et les « promesses » présentes, pose quatre questions (morale, politique, écologique, économique) en y ajoutant de manière facultative une cinquième (religieuse ou spirituelle), avant de fonder le convivialisme : « nom donné à tout ce qui dans les doctrines existantes, laïques ou religieuses, concourt à la recherche des principes permettant aux êtres humains à la fois de rivaliser et de coopérer, dans la pleine conscience de la finitude des ressources naturelles et dans le souci partagé du soin du monde. » Les signataires ne se réclament nullement d’Illich et confèrent au convivialisme, terme dérivé de « convivialité », un autre sens avec d’autres perspectives. 

Un Second Manifeste convivialiste. Pour un monde post-néolibéral, mis au point par Alain Caillé et ses ami-e-s du Club des convivialistes est publié en 2020 chez Actes Sud. Il, se veut plus international dans ses soutiens, il est cosigné par les co-auteurs du premier auxquels s’ajoutent Bruno Latour, Barbara Cassin, Chantal Mouffe, Jean-Claude Michéa, Edgar Morin, Jean Ziegler… On peut y lire cette définition du convivialisme, qui s’inspire de la précédente : « nom donné à tout ce qui dans les doctrines et sagesses, existantes ou passées, laïques ou religieuses, concourt à la recherche des principes permettant aux êtres humains à la fois de rivaliser sans se massacrer pour mieux coopérer, et de nous faire progresser en humanité dans la pleine conscience de la finitude des ressources naturelles et dans le souci partagé du soin du monde. »

Indépendamment du convivialisme, une anthropologue américaine, Lisa Peattie (1924-2018, petite-fille du sociologue américain Robert Park), qui a aussi bien travaillé dans et sur les bidonvilles vénézueliens que sur la participation des habitants lors d’opérations d’urbanisme aux États-Unis, oppose à la « planification urbaine » axée sur la défense de la communauté (sa stabilité, sa localisation, ses règles, ses leaders, etc.), la convivialité qui valorise un « mode d’être ensemble », plutôt festif et désintéressé, sans faire pour autant « communauté »4 Cf. « Convivial cities », par Lisa Peattie, dans Cities for Citizens, sous la direction de Mike Douglass et John Friedmann, Chichester, John Wiley & Sons, 1998, pp.347-353, traduction française dans topophile, revue numérique, 13/11/2019. Elle écrit joliment que la communauté répond au besoin de « racines » et la convivialité à celui de « fleurs ». L’architecte Silvia Grüning-Iribarren analyse la place de l’urbanisation et de la ville dans l’œuvre d’Ivan Illich et suggère des pistes pour créer une cité conviviale5Cf. Silvia Grüning Iribarren, « Ivan Illich (1926-2002) : la ville conviviale », thèse soutenue le 26 avril 2013 à l’IUP, sous la direction de Thierry Paquot, publiée en 2018 aux éditions Le Bord de L’eau . De leurs côtés des écodesigners s’évertuent à introduire la dimension conviviale à leurs créations d’un design, à la fois écologique, social et esthétique6 Cf. Design écosocial. Convivialités, pratiques situées et nouveaux communs, sous la direction de Ludovik Duhem et Kenneth Rabin. .

Un riche parcours

La pensée d’Illich procède d’un parcours existentiel riche et mouvementé7 Cf. Introduction à Ivan Illich, par Thierry Paquot, collection « Repères », La Découverte, 2012 et également, The Powerless Church and Other Selected Writings, 1955-1985, par Ivan Illich, textes rassemblés par Valentine Borremans et Sajay Samuel, Préface de Giorgio Agamben, University Park, The Pennsylvania State University Press, 2018, on y trouve certains articles de Peter Canon. . Né à Vienne, il passe une partie de son enfance en France, puis la fin de son adolescence à Florence, il étudie l’histoire à Salzburg, la cristallographie à Florence et la théologie et la philosophie à Rome. Ordonné prêtre, il souhaite poursuivre ses études postdoctorales à Princeton. Aux États-Unis, il décide d’officier dans une paroisse portoricaine de New York où il est nommé en 1951. En 1956 il devient vice-recteur de l’université catholique de Porto-Rico et commence à analyser à la fois le système scolaire et l’Église catholique (une véritable entreprise « multinationale » qui emploie plus d’un million de collaborateurs et collaboratrices…). Il publie divers articles critiques de l’institution ecclésiastique, dont certains sont signés du pseudonyme de Peter Canon, ce qui l’obligent en 1960 à quitter son poste. 

Il s’installe à Cuernavaca (Mexique) et fonde en 1961 le Centro de investigaciones cultural (CIC) et en 1966 le Centro Intercultural de Documentacion (CIDOC), les deux fonctionnant parallèlement. De lieu de formation de « coopérants », « missionnaires » et autres « volontaires de la paix » américains envoyés en Amérique du sud pour contrer le marxisme et le castrisme, le CIDOC devient une école de langue et un laboratoire de la critique du « développement » produisant d’innombrables études remarquablement documentées sur les changements qui affectent les sociétés traditionnelles et les américanisent. C’est là que mijote ce qu’il rassemblera plus tard sous la commune appellation de « pamphlets » : Libérer l’avenir (1971), Une société sans école (1971, le titre anglais est Deschooling Society), La Convivialité (1973), Énergie et équité (1975) et Némésis médicale (1976). En 1976, il décide, avec l’accord de celles et ceux qui y travaillent, de le fermer afin d’éviter son institutionnalisation teintée d’académisme « alternatif ».

À travers l’analyse des services (école, transport, santé, entreprise, énergie…), Ivan Illich formule, avec Jean-Pierre Dupuy, la loi de la contre-productivité. Que dit-elle ? Passé un certain seuil, ces services ne satisfont plus leurs buts : l’école désapprend, les transports ralentissent et congestionnent les déplacements, l’hôpital rend malade, etc. Il faut donc rompre avec eux et les « inverser », d’où la déscolarisation de la société, la dénonciation des professions « mutilantes » (enseignant, travailleurs sociaux, médecins…) et le « ré-outillage » de toutes les activités humaines… Ces ouvrages sont traduits en plusieurs langues et se vendent très bien, plusieurs centaines de milliers d’exemplaires, selon les langues. Particulièrement sollicité, Ivan Illich donne des conférences partout dans le monde, ce qui lui permet de cultiver un incroyable plurilinguisme. Il rencontre d’autres savants, militants et activistes et constitue ainsi un réseau de correspondant-e-s, qu’il ne cesse de mobiliser et d’étendre. Avec un groupe de travail à Cuernavaca, il construit une bibliographie autour d’un sujet, rédige des notes de lecture, élabore une conférence, qui deviendra un article, qui s’enrichira pour faire un livre, qui en deviendra un autre lorsqu’il est traduit, etc. Cette méthode repose sur l’échange, le travail d’équipe, l’écriture collective, autant dire qu’elle s’avère conviviale ! Le texte final résulte toujours de sa seule écriture, il prend soin néanmoins de remercier celles et ceux qui ont participé à l’ouvrage en question. Écriture fluide, vive, sans aucun jargon qui vise la plus grande clarté d’exposition.

Portrait d’Ivan Illich. Source : wikimedia.

« Inverser les institutions »

En 1971 Ivan Illich commence à travailler sur ce qui deviendra un an plus tard Tools for Conviviality dont un long extrait est publié dans Esprit en mars 1972, « Inverser les institutions », suivi de remarques et d’appréciations critiques. Il annonce d’emblée qu’il a choisi le terme de « convivialité » en opposition à celui de « productivité ». « Je veux dire par là, précise-t-il, des rapports autonomes et créateurs entre les personnes d’une part et des rapports entre les personnes et leur environnement d’autre part. Ceci s’oppose à la réponse conditionnée et efficace des personnes aux exigences de leur entourage et de leur cadre de vie. Je considère que la convivialité, c’est la liberté individuelle réalisée dans une interdépendance mutuelle et personnelle, et ayant, comme telle, une valeur éthique intrinsèque. Je crois que sans convivialité la vie perd son sens et les hommes dépérissent. »

Il s’en suit une dénonciation du « progrès technique » pour lui-même au nom de l’accroissement de la production de biens et services destinés à satisfaire des « besoins » créés de toute pièce par une économie dont l’idéologie est celle de la croissance, entendue comme un bienfait. Or, celle-ci saccage d’innombrables ressources non renouvelables, détruit des paysages, pollue l’air, les mers et le sol, dévalorise des savoir-faire et des fabrications vernaculaires, impose des « professions mutilantes » aux langages codés, emprisonne chacun dans des dépendances technologiques et institutionnelles dont il ne peut s’échapper, etc. La victoire de cette société productiviste s’accomplit avec l’addiction de tous les consommateurs de déléguer à des « institutions » (école, hôpital, transports, promoteur, etc.), en les rémunérant, ce qu’auparavant ils maîtrisaient, avec leurs moyens et à leur rythme, leur formation, habitation, santé, déplacement…

Ivan Illich dénonce également celles et ceux qui, sans récuser la productivité, en appellent à des droits des consommateurs, qui à ses yeux, sont des droits à détruire l’environnement et surtout à s’autodétruire. Ainsi réserve-t-il quelques « piques » au Club de Rome, qui cette année-là en 1972 publie son rapport Halte à la croissance, à Ralph Nader (né en 1934), un avocat de la cause des consommateurs et à Richard Buckminster Fuller (1895-1983), architecte et selon lui, « ingénieux technosophe ». « Ma proposition d’une politique nouvelle, conclut-il, fixant une limite supérieure à la consommation n’est pas un simple néo-luddisme. Je ne propose pas la diminution des outils de la vie en nombre et en quantité. Ce que je propose c’est une dévaluation radicale du rôle de ce que les outils et leur production doivent jouer dans la société et la vie sociale de l’individu. »

À en juger par les réactions globalement négatives publiées dans ce numéro d’Esprit, la réception de la notion de convivialité suscite des résistances parmi les « progressistes ». Par exemple, Yves Goussault, spécialiste du Tiers-Monde, ne comprend pas pourquoi Illich renvoie dos à dos « les société capitalistes et marxistes », alors que l’Union soviétique ou la Chine « font de l’éducation réformée une arme (…) contre les mécanismes de ‘reproduction sociale’ » et qu’il entend par « convivialité » un passé qui ignore « les réalisations en cours » et craint qu’il ne conduise à une « dépolitisation ». Jean-William Lapierre, sociologue à l’université de Nice, n’ose imaginer une ville dont les maisons seraient construites par les habitants (que des Sam’suffit !), trouve qu’Illich idéalise les relations de voisinage, ne croit pas que chacun puisse autolimiter ses besoins, reproche à l’auteur d’ignorer les classes sociales, les ethnies, les castes, les groupes sociaux, qu’inverser les institutions est un projet politique quelque peu naïf, véritable apologie du self-service et du do it yourself. Ivan Illich répond à ces critiques dans La Convivialité où il écrit afin de clarifier sa pensée : « Je crois qu’il faut inverser radicalement les institutions industrielles, reconstruire la société de fond en comble. Pour être efficient et satisfaire les besoins humains qu’il détermine aussi, un nouveau système de production doit retrouver la dimension personnelle et communautaire. » (0.C.1, p.470)

Un an plus tard, Esprit consacre son numéro de juillet-août à « Avancer avec Illich ». Retooling society rédigé en 1972, publié dans une version développée en 1973 Tools for conviviality, sortira en automne en français dans une traduction complétée sous le titre, La Convivialité. Cette fois les articles sont plutôt favorables, seule Martha Reed Herbert (alors étudiante new-yorkaise) regrette que l’inégalité entre les sexes ne figure que dans une note de bas de page. Serait-ce une telle réaction qui entraînera Ivan Illich à rédiger Le genre vernaculaire, ouvrage majeur, dans lequel, il récuse précisément l’égalité entre les sexes et souhaite la reconnaissance pleine et entière des différences genrées ?

De l’âge des outils…

Les thèses convivialistes d’Illich ne sont pas discutées mais ridiculisées dans le premier dossier d’Esprit et complétées dans le second. Ivan Illich participe activement à la traduction française qui devient plus riche que l’édition américaine. Avec La Convivialité Ivan Illich démontre que « les deux tiers de l’humanité peuvent éviter de traverser l’âge industriel s’ils choisissent dès à présent un mode de production fondé sur un équilibre postindustriel – celui-là même auquel les nations sur-industrialisées vont être acculées par la menace du chaos. » Afin d’échapper au contrôle de la « mégamachine » et de la « technobureaucratie » qui la conforte, il convient, pensait-il alors, de faire éclore une société conviviale. Celle-ci est « une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité, et non au service d’un corps de spécialistes. Conviviale est la société où l’homme contrôle l’outil » (je souligne). Pour Illich, l’outil est aussi bien un marteau que la main qui l’emploie, une seringue que le dispensaire où un médecin l’utilise, une craie que l’école dans laquelle les tableaux des classes ne cessent de la solliciter, etc. Il distingue « l’outil maniable » (dont l’énergie métabolique résulte de son utilisateur) de « l’outil manipulable » (qui use d‘une énergie extérieure). Seul « l’outil convivial » s’avère « conducteur de sens, traducteur d’intentionnalité ». 

Il décrit et analyse tour à tour la nouvelle conception du travail et la déprofessionnalisation qui l’accompagne, les conditions d’équilibre qui réclament la fin du monopole de certaines institutions, le refus de la polarisation et de nouvelles modalités d’usure des biens fabriqués pour ne plus saccager la nature et mettre en péril les fragiles écosystèmes, etc. Il esquisse des pistes philosophiques, plus que pragmatiques, pour sortir du « tout croissance » et prévient : « La désaccoutumance de la croissance sera douloureuse. »

En 1977, Illich publie Le chômage créateur qu’il présente comme une « postface » à La Convivialité ayant trois objectifs : « 1. Décrire le caractère d’une société hyperproductrice de marchandises dans laquelle c’est précisément l’abondance des produits hétéronomes qui paralyse la création autonome de valeur d’usage ; 2. montrer que les professions jouent un rôle occulte dans ce type de société en modelant les besoins ; 3. Dénoncer certaines illusions et proposer quelques stratégies pour mettre des bornes au pouvoir des professionnels qui perpétuent la sujétion à l’égard des produits qu’ils normalisent. » (O.C.2, p.27) Il revient sur la « métamorphose des besoins » dans une « civilisation de la marchandise » à l’aide des « professions mutilantes » qui contrôlent une « pauvreté modernisée » et milite pour une « austérité conviviale ».

… à l’âge des systèmes.

Interrogeant Ivan Illich sur La Convivialité, David Caley8Journaliste canadien, il enregistre à plusieurs reprises Ivan Illich en 1988 et 1992, ces conversations sont diffusées en 1992. obtient en 1988, la réponse suivante : « À cette époque-là, j’utilisais encore des mots tels que ‘dans la société’. Je ne les utiliserais plus aujourd’hui. Les concepts que j’ai forgés alors sont difficiles à saisir aujourd’hui. La plupart des certitudes sur lesquelles les gens se reposaient en 1973 se sont envolées. (…) Vous me posez des questions sur un homme qui n’existe plus. (…) Mais ces textes sont morts, ce sont des écrits d’un autre temps.  » (p.161) Illich ne les renie pas pour autant, il ne veut pas les actualiser car il a d’autres chantiers. En 1992, il ajoute : « En 1971, quand j’ai commencé à écrire La Convivialité et à parler de seuils multidimensionnels au-delà desquels l’humain s’efforce de devenir destructeur du mode de vie, je me suis effondré. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais dans cet état que l’on appelle ‘dépression’. Je ne crois pas que j’aurais continué à écrire si j’avais tenu un fils de ma propre chair dans mes bras. (…) Je pense qu’il est indispensable, pour pouvoir penser et réfléchir, pour avoir des idées claires et précises et les exprimer avec des mots significatifs et sensuels, de savoir que nous n’avons pas de futur. »  (p.347)

Cette conscience de l’impossibilité d’orienter le cours des choses, du fait de la toute-puissance du « système technique », explique l’absence de « mesures politiques » que beaucoup de nombreux de ses lecteurs attendaient. L’ampleur de ce qu’il découvre le désole : l’être humain n’aurait-il plus d’autonomie ? Serait-il condamné à obéir volontairement à des institutions qui le dépossédent de toute initiative émancipatrice ? Il admet ne pas rejoindre « ceux qui dansent la danse de la pluie », ces écologistes qui croient en « la responsabilité », tel Hans Jonas, qu’Ivan Illich traite d’« illusionniste ».

La question « Que faire ? », lui semble déplacée : « Nous sommes foncièrement impuissants et nous ne discutons que parce que nous essayons de trouver des moyens de renforcer nos amitiés naissantes avec des personnes qui pourraient, avec nous, comprendre leur propre impuissance et l’impuissance collective. » L’ascèse, l’amitié sont à cultiver, de même que « célébrer le présent et […] le célébrer de la manière la plus humble qui soit, parce qu’il est beau et non parce qu’il est utile pour sauver le monde, pourrait créer la table du repas qui symbolise l’opposition à cette danse macabre de l’écologie, la table du repas où l’on célèbre le fait d’être vivant en opposition à celui d’être ‘en vie’. »

Illich n’abandonne pas l’horizon de la convivialité mais, dans Le genre vernaculaire (1983) puis dans Du lisible au visible. Sur l’art de la lecture de Hugues de Saint-Victor (1991), il confie qu’il n’avait pas imaginé à quel point la société allait changer si vite au point de rendre caduque son analyse. C’est dans de nouveaux entretiens en 1997 et 1999 qu’Ivan Illich confirme à David Caley le passage à l’échelle mondiale de « l’âge des outils » à « l’âge des systèmes » vers 19809 Cf. La Corruption du meilleur engendre le pire. Le testament d’Ivan Illich, par David Cayley, traduit de l’américain par Daniel de Bruycker et Jean Robert, Arles, Actes Sud, 2007. . Or, ses premiers écrits étaient antérieurs à ce passage. Ils décrivaient des situations technologiques nées principalement en Occident à partir du XIIe siècle. Après avoir examiné les « outils » (entendus comme des « moyens » pour des « fins » précises) et découvert que certains devenaient « contre-productifs » passés un certain seuil, Illich avait étudié leurs effets matériels, puis, plus tardivement leurs effets symboliques, jusqu’au moment où il comprit que les « outils » étaient dépossédés de leur intention humaine par leur entrée dans un système qui de fait les subordonnait à une autre logique. 

« Cet ordinateur sur la table, explique Illich à Cayley, n’est pas un instrument. Il lui manque pour cela une caractéristique fondamentale, déjà connue au XIIe siècle et qui réside dans la ‘distalité’ entre l’utilisateur et l’outil. Un marteau, je peux le prendre ou le laisser. Le prendre ne me transforme pas en marteau. Le marteau reste un instrument de la personne, pas du système. Dans un système, l’utilisateur, le conducteur ou opérateur, logiquement, c’est-à-dire en vertu de la logique du système, devient partie du système. (…) Je suggère avec insistance qu’à un certain moment de notre âge adulte nous avons laissé derrière nous l’époque durant laquelle l’instrument dominait la perception de soi-même et du monde ainsi que les explications philosophiques du soi, du monde et du langage. » (p.272). 

De tels propos peuvent paraître naïfs, ils ne prennent pas en compte la complexité de la division sociale du travail, l’état des innovations technologiques, la cohabitation des outils et des systèmes techniques, etc. ? Néanmoins, ils expriment bien le désarroi dans lequel se trouve alors Ivan Illich qui n’imaginait pas vivre ce moment au cours duquel les systèmes techniques viendraient submerger l’univers des « outils » (institutions comprises) et entraver toutes possibilités d’autonomie. En effet, les systèmes techniques, qui semblent œuvrer pour eux-mêmes, ne laissent guère de marge de manœuvre à celles et ceux qui veulent s’en émanciper en les détournant, les contrôlant, en inverser les buts…

Et après ? Que devient la convivialité à l’ère des systèmes techniques ?

Ces deux âges cohabitent tant bien que mal, le premier s’efface progressivement tandis que le second devient hégémonique, le submerge et le marginalise. Aussi, à « l’âge des systèmes » la revendication d’une convivialité active ne suffit pas pour redonner à chaque individu l’autonomie à laquelle il aspire. Avec l’hégémonie de « l’âge des systèmes », la convivialité n’est plus la clef de voûte de l’édifice illichien, qui se construit dorénavant avec la charité, l’amitié, l’ascétisme et d’autres valeurs existentielles difficiles à fédérer en une quelconque organisation politique10Cf. Ivan Illich, l’alchimiste des possibles, sous la direction de Martin Fortier et Thierry Paquot, Paris, Lemieux éditeur, 2016, en particulier : « Charité, amour et don dans l’oeuvre d’Ivan Illich », par Simon Ravenscroft, « Les limites de la sécularisation : Illich chrétien », par Étienne Verne et « Se réjouir de l’exquis présent de la vie, Illich et Paul Goodman », par Renaud Garcia et Ivan Illich pour une ascèse volontaire et conviviale, par Thierry Paquot, collection : « Les précurseurs de la décroissance », Paris, Le Passager Clandestin, 2019, nouvelle édition, 2020.. Ivan Illich n’a jamais imaginé une révolution sociale et culturelle – portée par quelles forces sociales ? – qui libérerait les gens de la domination techno-capitaliste. En cela il est à mille lieux du marxisme et du tiers-mondisme qui misaient sur la conquête du pouvoir pour réformer l’État, redistribuer les terres, nationaliser l’appareil de production et redistribuer la richesse en assurant à chacun, emploi, logement, éducation, santé… 

C’est du reste ce hiatus entre ses analyses – ô combien pertinentes et radicales – et une action politique qui l’a tenu éloigné des syndicats et des partis de gauche, ceux-ci espéraient qu’il leur indiquerait le chemin d’une émancipation collective. Or, Ivan Illich n’a jamais élaboré un programme politique s’appuyant sur la critique qu’il faisait des institutions. Ce qu’il met derrière le vocable de « convivialité » représente sa proposition, non pas politique, mais existentielle, de se comporter avec autrui et aussi d’humaniser toutes les institutions et outils qui se préoccupent des humains. Il ne classe pas ce terme dans les « mots toxiques » qu’il liste régulièrement, au contraire, il est certainement convaincu qu’il s’agit là d’un moindre mal et qu’il convient d’en user sans pour autant croire qu’avec un peu plus de convivialité il y aurait un peu moins de désespérance… 

Ses derniers travaux n’ignorent aucunement l’ordinateur et ce qu’on appelle depuis, le numérique, mais il ne s’enthousiasme guère pour les réseaux sociaux et la big data qui ne libèrent pas chacun des contraintes imposées par l’âge des systèmes. La convivialité qu’on associe souvent à son nom mérite alors un réexamen afin de bien comprendre en quoi sa qualité émancipatrice se trouve amoindrie par tout ce qui dorénavant la contrecarre ». Une autre convivialité se trouve à penser et surtout à vivre, elle emprunte le chemin de l’amitié…On peut regretter une telle approche individuelle de la lutte contre le système technique, mais Ivan Illich, ne se sentait pas de poids pour le combattre. Il ne voyait que des actions modestes, clairsemées, sporadiques, effectuées par des petits groupes, qui en un lieu circonscrit, inscriraient leurs pas dans leurs biographies, c’est la définition qu’il donne de l’art d’habiter. Ces tentatives d’autogestion, de décentralisation, de coopération, dans tous les domaines de la vie quotidienne de chacune et chacun, leur permettront d’échapper à la tyrannie des systèmes techniques, à l’appauvrissement de leur monde en leur procurant la satisfaction de vivre convivialement à quelques-uns. Pendant ce temps, les énormes systèmes techniques démesurés tomberont en panne, dysfonctionneront, les modes de vie qu’ils ont conditionnés ne satisferont personne et seront contestés, des guerres pour l’obtention de ressources non renouvelables feront d’irréparables dégâts, des pandémies seront impossibles à endiguer et des famines naîtront de la raréfaction de l’eau, de la surpopulation, de la déforestation et des canicules, etc. Ivan Illich ne parlait pas de collapsologie ou d’effondrement, mais était persuadé que l’humanité devra prochainement affronter des « temps difficiles », que seule une convivialité renouvelée pourra, en partie, contrecarrer. Personnellement, je crois, qu’à défaut de lutter efficacement contre le dérèglement climatique, l’accroissement des inégalités, l’addiction consumériste, la sixième extinction, etc., la convivialité s’avère une pratique sociale à l’échelle des alternatives envisageables pour expérimenter une autre manière de vivre ensemble, humains et non-humains sur cette petite Terre…

Notes   [ + ]

1. Ivan Illich explique en 1977 dans l’article « Disabling professions » (p.11-39), d’une brochure intitulée également Disabling Professions, par Ivan Illich, Irving Zola, John McKnight, Jonathan Caplan et Harley Shaiken, Londres, Marion Boyards Publishers, ce qu’il entend par « professions mutilantes », il s’agit des « experts » qui s’imposent à nous sans que nous puissions les récuser, comme l’enseignant, le médecin, l’éducateur de rue, l’assistante sociales, etc. On lira, « Le rôle des professions », par Sajay Samuel (Esprit, aout-septembre 2010, p.185-192) qui explique comment ces professions mutilantes existent encore à « l’âge des systèmes », non seulement elles se sont imposées comme incontournables en vendant leurs services, cautionnés par l’État, mais disposent d’un monopole incontesté dans un domaine particulier (santé, éducation, etc.). Ivan Illich n’accuse pas tout enseignant, par exemple, d’exercer une « profession mutilante » volontairement, mais de fait, malgré lui.
2. Cf. La révolution conviviale, par Thierry Jeantet, Michel Porta et Jean-René Siegfried, Paris, éditions entente, 1979
3. Cf. Manifeste convivialiste. Déclaration d’interdépendance, Lormont, Le Bord de l’Eau, 2013 et Second Manifeste convivialiste. Pour un monde post-néo-libéral, Paris, Actes Sud, 2020.
4. Cf. « Convivial cities », par Lisa Peattie, dans Cities for Citizens, sous la direction de Mike Douglass et John Friedmann, Chichester, John Wiley & Sons, 1998, pp.347-353, traduction française dans topophile, revue numérique, 13/11/2019
5. Cf. Silvia Grüning Iribarren, « Ivan Illich (1926-2002) : la ville conviviale », thèse soutenue le 26 avril 2013 à l’IUP, sous la direction de Thierry Paquot, publiée en 2018 aux éditions Le Bord de L’eau
6. Cf. Design écosocial. Convivialités, pratiques situées et nouveaux communs, sous la direction de Ludovik Duhem et Kenneth Rabin.
7. Cf. Introduction à Ivan Illich, par Thierry Paquot, collection « Repères », La Découverte, 2012 et également, The Powerless Church and Other Selected Writings, 1955-1985, par Ivan Illich, textes rassemblés par Valentine Borremans et Sajay Samuel, Préface de Giorgio Agamben, University Park, The Pennsylvania State University Press, 2018, on y trouve certains articles de Peter Canon.
8. Journaliste canadien, il enregistre à plusieurs reprises Ivan Illich en 1988 et 1992, ces conversations sont diffusées en 1992.
9. Cf. La Corruption du meilleur engendre le pire. Le testament d’Ivan Illich, par David Cayley, traduit de l’américain par Daniel de Bruycker et Jean Robert, Arles, Actes Sud, 2007.
10. Cf. Ivan Illich, l’alchimiste des possibles, sous la direction de Martin Fortier et Thierry Paquot, Paris, Lemieux éditeur, 2016, en particulier : « Charité, amour et don dans l’oeuvre d’Ivan Illich », par Simon Ravenscroft, « Les limites de la sécularisation : Illich chrétien », par Étienne Verne et « Se réjouir de l’exquis présent de la vie, Illich et Paul Goodman », par Renaud Garcia et Ivan Illich pour une ascèse volontaire et conviviale, par Thierry Paquot, collection : « Les précurseurs de la décroissance », Paris, Le Passager Clandestin, 2019, nouvelle édition, 2020.

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Publié le 10.03.2020 à 12:55

Les Jeux Olympiques dans un monde qui se réchauffe

Natsuko Sasaki

Temps de lecture : 18 minutes

L’été dernier, à un an des Jeux Olympiques d’été de Tokyo, les médias japonais et internationaux ont relayé des inquiétudes concernant la chaleur torride de Tokyo. Pendant le mois d’août, plusieurs test-events ont eu lieu dans la région tokyoïte et ont prouvé qu’il fait trop chaud pendant cette période pour n’importe quelle compétition sportive. « Des nageurs d’eau libre « en surchauffe », selon le mot du champion olympique tunisien Oussama Mellouli. Une dizaine de participants au Mondiaux junior d’aviron, ainsi que des spectateurs, victimes de malaise. » Entre temps, au cours de la semaine du 29 juillet au 4 août 2019, la chaleur a fait 57 morts au Japon.

Il fait chaud et humide au Japon en été à cause de l’anticyclone du Pacifique Nord. Déjà au XIVe siècle,  Yoshida Kenko, auteur et moine japonais écrit :

Dans la façon de construire une maison, il faut surtout penser à l’été. En hiver, on vit n’importe où. Mais à la saison chaude une mauvaise demeure est chose intenable1 Urabe Kenkô, Les Heures Oisives, traduit par Charles Grosbois, Tomiko Yoshida, 1968, Gallimard, p.74.     .

La chaleur de l’été japonais ne date donc pas d’hier. Mais après la modernisation, des villes japonaises ont commencé à subir des îlots de chaleur urbains (ICU) très sérieux. C’est d’ailleurs pour cette raison que, lorsque Tokyo a été élue pour la XVIIIe édition des Jeux Olympiques de 1964, le Comité international olympique (CIO) a choisi le mois d’octobre2L’édition suivante, les Jeux Olympiques d’été de 1968 à     Mexico a eu lieu en octobre aussi..

Par la suite, le phénomène des ICU s’est aggravé, notamment à cause de la banalisation de la climatisation (début des années 1980, 50% des foyers japonais étaient déjà équipés de la climatisation). Lorsque le CIO a choisi Tokyo, en septembre 2013, pour organiser des Jeux Olympiques d’été 2020, chacun savait qu’il ferait extrêmement chaud à Tokyo durant l’été.

Or le CIO insiste pour que les Jeux Olympiques aient lieu entre le 15 juillet et le 31 août, et la date retenue pour 2020 est du 24 juillet au 9 août. En effet, il s’agit d’éviter la compétition avec les sports professionnels très populaires, (National Football League et Major League Baseball aux USA et le football en Europe) donc d’augmenter le prix des droits de diffusion pour rendre l’opération plus rentable pour le CIO3Malcolm Foster, “Why the Summer Olympics are held in July,     August despite heat”, Reuters, July 26, 2018.    https://www.reuters.com/article/us-olympics-2020-heat-explainer/why-the-summer-olympics-are-held-in-july-august-despite-heat-idUSKBN1KG17H. Cette contrainte n’existait pas dans les années 1960  (où le nombre des récepteurs de télévision était assez limité4 Isabelle Gaillard, « De l’étrange lucarne à la     télévision : Histoire d’une banalisation (1949-1984) »,     Vingtième Siècle. Revue d’histoire     2006/3 (no 91), pages 9 à 23.     https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-3-page-9.htm#). 

Pour être juste avec les organisateurs des JO, il faut préciser que lorsque les JO ont été attribués à Tokyo en 2013, le monde n’était pas aussi chaud que maintenant. En 2013, si certains Japonais étaient choqués par l’attribution d’un tel méga-événement à la capitale de leur pays, c’était plutôt parce que ce dernier était encore traumatisé par la catastrophe nucléaire qui avait eu lieu deux ans avant. Parmi les millions de victimes de la pollution radioactive, beaucoup ont compris que le but de l’organisation des JO était précisément de minimiser cette catastrophe. Nombre d’articles et d’ouvrages critiques contre les JO de Tokyo ont mis en avant Fukushima, ainsi que les problèmes habituels liés aux JO comme l’explosion du budget, la corruption, le nationalisme et la gentrification. Un livre intitulé « 反東京オリンピック宣言 (The Anti-Olympic Manifesto: Against Tokyo 2020 Olympics and Paralympic) », écrit par un collectif et paru en 2016, commence avec un rappel de l’indignation largement partagée face à la déclaration mensongère du premier ministre, Shinzo Abe, devant les membres du CIO : « Certains peuvent avoir des inquiétudes au sujet de Fukushima, mais permettez-moi de vous assurer que la situation est sous contrôle. Cela n’a jamais causé et ne causera jamais de dommages à Tokyo. » Sabu Kohso, un écrivain-militant japonais basé à New York, se rappelle ainsi :

Il était  prévisible que le premier ministre du Japon mentirait sur le « contrôle de la catastrophe ». Mais la reconnaissance de la candidature de Tokyo par une organisation telle que le CIO, représentant la société internationale, avait une signification cruciale : le CIO a accepté que l’avenir des êtres humains est celui des irradiés5 高祖岩三郎「オリンピック–かくもおぞましきスペクタクル」、『インパクション』2014年4月号 .

Des mesures pour le moins surprenantes

Dans un pays ravagé par une catastrophe nucléaire, le réchauffement climatique et l’enfer caniculaire n’étaient pas une préoccupation majeure. Une des preuves de cet air du temps, c’est le projet du village olympique, dont le coût de la construction estimé était à 105 milliards de yen (882 millions d’euros) dans le dossier de candidature. Ce village n’est pas temporaire, mais il a vocation à être transformé en logements après les Jeux. Pourtant, il sera construit sur le front de mer dans le district de Harumi, de l’arrondissement du Chuo, comme si le niveau de la mer ne monterait jamais. Comme si les typhons ne deviendraient pas plus intenses avec des océans plus chauds. Cinq ans plus tard, durant l’été 2018, le Japon connaîtra l’inondation et la fermeture de l’un des aéroports plus importants du pays, l’aéroport du Kansai, lui aussi situé aussi une île artificielle.

Village olympique des JO 2020

Au Japon en 2013, peu de gens imaginaient qu’il ferait plus chaud si vite, à tel point que l’organisation d’événements sportifs en deviendrait, littéralement, mortelle. Un membre de Han Gorin No kai (反五輪の会), collectif contre les JO 2020, rappelle que les médias japonais ont commencé à parler largement du risque lié à la canicule pendant les JO à partir de l’année 20186 Dans un échange avec l’auteure, le 18 août 2019 , la quatrième année la plus chaude jamais enregistrée dans le monde. En juillet 2017, le Comité d’organisation des Jeux Olympiques et Paralympiques de Tokyo 2020 a créé « le comité d’examen des mesures contre la chaleur (暑さ対策検討委員会)» composé des membre du comité d’organisation, des experts et des fonctionnaires du Gouvernement Métropolitain de Tokyo et de l’État japonais. Il existe désormais une catégorie spécifique qui n’a pas été incluse au budget initial7S’inscrivant dans la tendance de la plupart des JO, le budget pour les JO 2020 a quadruplé, s’élevant désormais à 25 milliards d’euros et pouvant encore augmenter davantage. Bien des choses participent à cette augmentation. Pour les JO 2020, le budget du transport pour le comité d’organisation a augmenté de 10 milliards de yens (840 millions d’euros)(OCOG and Other Entities Budget ,     https://tokyo2020.org/en/games/budgets/) ; pour la cérémonie d’ouverture, l’augmentation est de 4 milliards de yens (34 millions d’euros.), voir : 前田大輔「五輪開閉会式、39億円増額     演出を概算したら予算超過」、『朝日新聞』2019年2月15日) : elle s’appelle kokusho taisaku, c’est-à-dire des « mesures contre la chaleur extrême ». 

Des mesures proposées sont souvent très surprenantes. En été 2018, la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike a annoncé le plan d’« uchimizu », pratique traditionnelle consistant à asperger d’eau les rues à la main. Non seulement l’efficacité d’une telle mesure semble très limitée, mais des experts signalent que cela pourrait même être contreproductif selon les températures, endroits et heures. Un an plus tard, cette même Koike a dévoilé le prototype des chapeaux-parasols dont l’avant-gardisme a épaté tout le monde. L’idée derrière ce gadget, c’est de proposer des parasols aux hommes qui n’osent pas en utiliser dans l’espace public, en raison de leur connotation féminine.

Des mesures proposées sont souvent très surprenantes. En été 2018, la gouverneure de Tokyo, Yuriko Koike a annoncé le plan d’« uchimizu », pratique traditionnelle consistant à asperger d’eau les rues à la main. Non seulement l’efficacité d’une telle mesure semble très limitée, mais des experts signalent que cela pourrait même être contreproductif selon les températures, endroits et heures. Un an plus tard, cette même Koike a dévoilé le prototype des chapeaux-parasols dont l’avant-gardisme a épaté tout le monde. L’idée derrière ce gadget, c’est de proposer des parasols aux hommes qui n’osent pas en utiliser dans l’espace public, en raison de leur connotation féminine.

Prototype du chapeau-parasol présenté par la gouverneure de Tokyo.

Si le Gouvernement Métropolitain de Tokyo impressionne beaucoup de gens par ces idées novatrices, le comité d’organisation n’est pas pour autant en reste. Il propose d’implanter des asagao (Ipomoea nil : morning glory en anglais), fleur japonaise d’été très appréciée, autour des sites des épreuves. Un tel choix n’est pas motivé par une photosynthèse ou une énergie de vaporisation exceptionnelle, mais plutôt par l’effet attendu purement visuel et psychologique. Un dispositif de « neige artificielle » a également été mis à l’épreuve. Pourra-t-il rafraîchir les spectateurs ? Raté. Non seulement la température environnante n’a pas changé mais aussi il y a eu des conséquences « inattendues » : « en quelques minutes, les spectateurs étaient trempés et le sol glissant »8 Philippe Mesmer, « La chaleur, casse-tête des organisateurs des Jeux olympiques de Tokyo », Le Monde, 14 septembre 2019. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/09/14/la-chaleur-casse-tete-des-organisateurs-des-jeux-olympiques-de-tokyo_5510360_3242.html

Les Jeux et le réchauffement climatique

Parallèlement à ces mesures cocasses, les organisateurs des JO 2020 ont également tenté des mesures plus réalistes. Dès 2018, ils ont envisagé de décaler les heures des épreuves pour éviter le plein soleil de la journée. Cela n’est pas idéal pour attirer le plus grand nombre de téléspectateurs européens et américains, mais la santé des athlètes et du public reste considérée comme plus importante que les droits de diffusion audiovisuels. Le problème, c’est que toutes les éditions des JO ne peuvent pas fonctionner sans les bénévoles, qui se comptent, pour 2020, à plus de 110 0009 Pour en connaître plus sur le bénévolat, voir :     https://tokyo2020.org/en/special/volunteer/. Or, si une compétition commence avant les premiers trains du matin, beaucoup de bénévoles n’auront tout simplement pas les moyens d’arriver au site.

En outre, éviter le soleil pose des problèmes de luminosité pour filmer et diffuser les images au monde entier. Ceci concerne notamment le marathon pour lequel les médias internationaux utilisent des hélicoptères. C’est une des raisons pour lesquelles le CIO n’a pas souhaité faire débuter le marathon à 3h du matin comme la gouverneure de Tokyo l’avait proposé. Le CIO a plutôt décidé, sans l’accord de cette gouverneure, de délocaliser le marathon et la marche à Sapporo, la cinquième ville japonaise en nombre d’habitant, située à 800 km au Nord de Tokyo.

Cette décision a été prise suite au fiasco des Championnats du monde d’athlétisme 2019 lors desquels 40% des concurrentes du marathon féminin n’avaient pas terminé la course à cause de la chaleur et de l’humidité. Vu les conditions météorologiques de Tokyo en août et des doutes sur l’efficacité des mesures anti-chaleur prévues, le CIO a pensé qu’il faut faire quelque chose mais sans changer la saison de compétition. Heureusement pour le CIO, le Japon est un archipel de 3 300 kilomètres de long : il y a donc une option de délocaliser au nord du pays.

Cette décision unilatérale10Il faut préciser qu’il y a un contexte local. Yuriko Koike n’appartient pas au parti libérale-démocrate, qui gouverne le pays depuis 1955 jusqu’à aujourd’hui, sauf deux brèves périodes (1993-1994 et 2009-2012). Le président du comité d’organisation, Yoshiro Mori, et la ministre chargée des Jeux Olympiques, Seiko Hashimoto, tous deux du parti libérale-démocrate, auraient pu négocier avec le CIO sans Koike. du CIO a montré que sa puissance éclipse celle des élus locaux. Ils sont nombreux à croire  que le CIO est une organisation internationale. C’est faux. Le CIO est une organisation non-gouvernementale de droit suisse. La Charte olympique n’est pas un document international mais un accord de droit privé suisse. La source de son pouvoir, c’est – uniquement – l’argent. C’est cette puissance financière qui permet au CIO de conclure un « contrat ville hôte » unilatéral dont le droit applicable est le droit suisse11 Contrat ville hôte – principes, Jeux de la XXXIIIe Olympiade en 2024, VII DIVERS, 51. Droit applicable et arbitrage .  C’est grâce à ce contrat unilatéral, que le CIO a pu humilier la gouverneure de la ville hôte, faire une négociation secrète avec quelques intéressés, et prendre une pareille décision sans consulter les habitants de Tokyo et de Sapporo.

Humiliée, Yuriko Koike a résisté jusqu’aux dernier moment, mais elle a finalement consenti : « La décision finale est inacceptable, mais le CIO a le pouvoir sur la situation »12Philippe Mesmer, « JO 2020 : Tokyo consent au transfert des épreuves de fond à Sapporo », Le Monde, 1 novembre 2019. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/11/01/jo-2020-tokyo-consent-au-transfert-des-epreuves-de-fond-a-sapporo_6017670_3242.html. Elle a été tellement humiliée qu’elle n’a pas pu s’empêcher de pester contre le CIO pendant une conférence de presse post-négociation :

Il est difficile d’organiser les Jeux Olympiques en juillet et en août. En octobre, il y a le risque de typhon. Il faut une discussion sur la manière d’organiser les Jeux Olympiques en tenant compte du réchauffement de la planète, du changement climatique. (…) (Avec le climat actuel), la situation pourrait être difficile partout dans l’hémisphère Nord13 「変更決まり小池氏「北半球どこでも過酷」議論求める」、日刊スポーツ、2019年11月1日。https://www.nikkansports.com/general/nikkan/news/201911010000418.html.

Pour une fois, Koike a raison. Les lecteurs se souviendront sans doute qu’il faisait très chaud, plus de 40°C, en France durant l’été 2019. Pendant cette canicule, le ministère des Solidarités et de la Santé a recommandé d’éviter les efforts physiques. En outre, tout comme Tokyo de 2013 ne ressemble pas à Tokyo de 2019, le Paris de 2024 pourrait devenir beaucoup plus chaud que le Paris de 2019. Naoki Inose, gouverneur de Tokyo lors de l’attribution des Jeux en 2013, a été obligé de se défendre après cette décision de délocaliser le marathon et la marche à Sapporo. Le dossier de candidature, réalisé sous sa responsabilité, affirmait : « climat idéal (…) avec des températures douces et de nombreux jours ensoleillés ». C’était un mensonge. Mais il n’a pas complètement tort quand il dit qu’il fait plus chaud maintenant qu’en 2013.

Il faut ajouter à cela qu’il n’y a aucun signe de ralentissement du réchauffement climatique et que peu de choses sont entreprises pour le ralentir. D’où vient cette question si évidente et pourtant rarement posée : toutes ces mesures surréalistes  que Tokyo prévoit contre la chaleur, ne préfigurent-elles pas l’avenir du  comité local d’organisation des jeux olympiques (COJO) en France ?

Jeux olympiques de Tokyo, 1964. Source : Wikimedia

Il y a une solution simple et efficace pour éviter un tel avenir. C’est de tenir les Jeux Olympiques en automne, comme c’était le cas dans les années soixante. Jusqu’à présent, le CIO n’acceptait pas cette idée pour les raisons médiatiques déjà évoquées. Mais leur attitude pourrait changer après le fiasco des JO 2020. Il est en effet possible que le CIO et le COJO décalent la période des JO 2024.

Le CIO sait très bien qu’il est en crise. Il sait très bien qu’il ne peut pas se permettre tout ce qu’il veut comme à l’époque de Juan Antonio Samaranch [président du CIO de 1980 à 2001, NDLR]. Ces dernières années, il y a de moins en moins de villes souhaitant organiser ces Jeux extrêmement coûteux. Quand une ville organise le référendum sur la tenue des JO, la réponse est presque toujours négative, hormis les deux exceptions du XXIe siècle que sont Vancouver et Oslo14 Natsuko Sasaki, « Des villes qui refusent les Jeux olympiques » dans Frédéric Viale (dir.) Paris JO 2024 : miracle ou mirage ?, 2018, Libre et Solidaire . Avec l’opinion publique peu favorable, certaines villes ont annulé la candidature sans tenir le référendum. Ceci est le cas de Boston, Rome et Budapest, pour ne citer que des anciennes villes candidates pour les JO 2024. Si le pouvoir public des cinq villes hôtes pour les éditions à venir (Tokyo, Beijing, Paris, Milano-Cortina, Los Angeles) a pu décider d’organiser ces Jeux tranquillement, c’est parce qu’il n’a pas organisé consultation citoyenne.

Dans ce rapport de force peu favorable au CIO, s’il y a des morts pendant les JO 2020 à cause de l’inefficacité des mesures contre la chaleur, il se sentirait, naturellement, obligé de faire quelque chose. Il ne pourra pas imposer de continuer les « JO d’été » en basse saison des sports professionnels. Il y a même une étude scientifique qui s’interroge sérieusement sur la possibilité de continuer les JO d’été et elle tire la conclusion que « d’ici 2085, toutes les villes qui étaient ou sont en lice pour les JO d’été de 2020 ou 2024, comme Istanbul, Madrid, Rome, Paris, Budapest, ne seront plus aptes à accueillir les JO »15Charlotte Anfray, « La plupart des villes seront trop chaudes     pour les JO de 2085 », Paris Match, le 27 septembre     2016.     https://www.parismatch.com/Actu/Environnement/La-plupart-des-villes-seront-trop-chaudes-pour-les-JO-de-2085-1076977.

Par conséquent, une question s’impose. Si le CIO abandonne les JO d’été et commence les « JO d’automne » ou les « JO de printemps », peut-on continuer ces méga-événements sportifs comme si rien n’était ? 

Les Jeux Olympiques comme green washing-machine

Les organisateurs des JO 2024, notamment la mairie de Paris, promeuvent cet événement comme un accélérateur de la transition écologique. Grâce aux JO, la qualité de l’eau de la Seine serait améliorée pour accueillir les épreuves de triathlon et de nage libre. Grâce aux JO, une « voie olympique » serait réservée aux sportifs et aux délégations sur le périphérique parisien durant les jeux et serait conservée par la suite. « Elle pourrait alors être utilisée par les transports en commun, les véhicules propres et ceux comptant plusieurs passagers »16Denis Cosnard , « Des emplois et de l’eau pure : les     promesses d’Anne Hidalgo pour les Jeux olympiques », Le     Monde, le 25 juin 2019.     https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/25/des-emplois-et-de-l-eau-pure-les-promesses-d-anne-hidalgo-pour-les-jeux-olympiques_5481354_823448.html

Grâce aux JO, il y aura le Village olympique avec ses forêts urbaines et toitures plantées, qui sera ensuite transformé en « l’un des premiers quartiers bas carbone de France, une préfiguration des futurs standards de la ville à l’heure de l’urgence écologique »17Grégoire Allix, « JO 2024 : les premières images du futur village olympique en Seine-Saint-Denis », Le Monde, le 22 novembre. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/11/22/jo-2024-les-premieres-images-du-futur-village-olympique-en-seine-saint-denis_6020131_3242.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter. Au passage, il faut souligner que pour construire cet éco-quartier, la Société de livraison des ouvrages olympiques (SOLIDEO) doit chasser des habitants actuels, notamment des travailleurs migrants du Foyer ADEF de Saint-Ouen. Si les organisateurs sont admettent qu’il y aura quelques impacts négatifs, ils continuent d’assurer que les JO 2024 seront « les Jeux les plus verts de l’histoire », avec pour objectif une diminution de 55 % des émissions de gaz à effet de serre par rapport aux JO de Londres de 2012, qui étaient, à l’époque, « greenest olympics ever ».

En réalité, toutes les éditions des JO se sont targuées d’être les Jeux les plus verts de l’histoire, depuis que le CIO a établi, en 1999, « Agenda 21 du mouvement olympique : le sport pour le développement durable ». Selon Jules Boykoff, ancien olympien (football, JO 1992 de Barcelone) converti en politologue et critique acharné contre les JO, ce nouveau langage environnementaliste a été introduit pour compenser le désastre fiscal causé par les JO18 Jules Boykoff, “Has London 2012 been greenwashed?”, The     Guardian, 22 April 2012.     https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/apr/22/has-london-2012-been-greenwashed.

Cependant, jusqu’à présent, le greenwashing des JO était naïf et transparent, à tel point que l’on éprouve une réticence pour utiliser ce mot. Shell International a soutenu la publication de l’Agenda 21, BP était le sustainability partner des JO 2012 de Londres, Dow Chemical est devenu le partenaire carbone officiel du CIO en 2017.

Cependant, c’est avec les JO 2024, qui tentent de refuser Total parmi les sponsors, que le greenwashing des JO se raffine. Par le passé, les JO ont favorisé le greenwashing des pires pollueurs qui soient. Désormais, dans un climat qui leur est peu favorable, les JO ont besoin de se greenwasher. Pour cela, ils ne peuvent pas se permettre de s’allier, et ainsi de l’aider, un pollueur tel que Total.

Il va sans dire que la solution la plus « verte » pour que les JO ne polluent plus, c’est leur disparition. Avec la fin des JO, plusieurs centaines de milliers de personnes sont affranchies d’un voyage en avion. Avec la fin des JO, fini la neige artificielle, soit pour continuer les JO d’hiver dans un monde qui n’est pas assez froid, soit pour rafraîchir la foule qui est exposée à la chaleur mortelle de l’été. 

Il faut ajouter que les JO 2024 entraînent, directement et indirectement, quelques projets fatalement écocides. Une partie du parc Georges-Valbon, « classé Natura 2000, c’est-à-dire en espace naturel identifié par l’Union européenne »19 Jacques Boutault, « L’horreur écologique », dans Frédéric Viale (dir.) Paris JO  2024 : miracle ou mirage ?,     2018, Libre et Solidaire. , sera réquisitionnée pour construire quelques sites d’épreuves et le « village média » dont la nécessité est remise en cause par le CIO20« Jeux olympiques 2024 : le comité d’organisation planche     avec l’Etat », Le Parisien, le 14 mars 2018.     http://www.leparisien.fr/sports/JO/paris-2024/jeux-olympiques-2024-le-comite-d-organisation-planche-avec-l-etat-14-03-2018-7607094.php. Il faudra artificialiser un vaste terrain du quartier de la Chapelle pour construire Arena II, une salle de 7 500 places  d’une surface de 20 000 m2.  Il faudra envoyer des tonnes de sables au Champs de Mars, dont 25 % des espaces verts seront rendus inaccessibles aux Parisiens en 2024, pour accueillir des épreuves du beach-volley. Des projets aussi inutiles que la ligne 17 du Grand Paris Express et la tour Triangle21Sibylle Vincendon, « La Tour triangle, équipement olympique ? », Libération, le 25 février 2019. https://www.liberation.fr/france/2019/02/25/la-tour-triangle-equipement-olympique_1711408 n’auraient pas pu être possibles sans les JO. L’aménagement du système d’échangeurs de Pleyel (A86) et de porte de Paris (A1) est conçu pour fluidifier la circulation de la « famille olympique », notamment entre le Stade de France et le Village Olympique, au détriment de la santé et le cadre de vie des habitants. 

« Parmi les gros soucis que pose ce projet dans sa version actuelle soumise à cette enquête publique, il y a la prise en étau entre deux tronçons de boulevards (6 voies d’un côté et 4 voies de l’autre), d’un groupe scolaire de 700 enfants qui fréquentent les deux écoles qui le constituent : une école maternelle et une école élémentaire »22 https://www.fcpe-saint-denis.org/2019/06/02/reagissez-contre-les-pollutions-a-venir-autour-de-chez-vous-la-zac-pleyel-et-le-systeme-dechangeur-de-pleyel-et-de-porte-de-paris/ . Pour approvisionner tous ces travaux (entre autres), le cimentier Calcia est sur le point d’anéantir 100 hectares de terres agricoles dans le parc naturel régional du Vexin. Enfin, loin de la capitale, il y a aussi ce projet aberrant de surf park à Saint-Père-en-Retz (44) : les promoteurs veulent créer des vagues artificielles à 10 km du littoral en espérant que le site permettra aux surfeurs de s’entraîner dans l’optique des JO de 202423Pour en savoir plus : http://terres-communes.zici.fr/.

Au total, les émissions de gaz à effet de serre anticipées pour les JO 2024, dont les organisateurs se gargarisent, s’élèvent à 1.56 Mt CO224Aurélie Delmas, « Paris 2024 : Jeux verts ou greenwashing     ? », Libération, le 14 septembre 2017.     https://www.liberation.fr/france/2017/09/14/paris-2024-jeux-verts-ou-greenwashing_1596104. C’est la moitié de celle des Londres 2012, mais le montant est par ailleurs supérieur à l’émission annuelle de pays comme le Mozambique, les Fidji, le Laos ou le Niger.

On peut donc raisonnablement arriver à cette conclusion : les JO n’ont pas leur place dans un monde qui se réchauffe.

En finir avec les JO

Les JO sont devenus de plus en plus impopulaires. Les raisons n’en sont d’ailleurs pas forcément écologiques ou climatiques. Le coût colossal, les déplacements des populations les plus démunies et le renforcement de la sécurité ont suffi à mobiliser le peuple un peu partout dans le monde. La victoire, c’est-à-dire le retrait de candidature, a été remportée dans de nombreux endroits. Quand le peuple n’a pas été victorieux, des opposants déterminés sont apparu comme cela s’est révélé au grand jour lors de la situation insurrectionnelle à la veille des JO 2016 de Rio de Janeiro.

Un des plus grands enjeux de la lutte contre le réchauffement climatique sera de trouver un équilibre entre les principes de la démocratie et de la liberté individuelle.. 

Cependant les JO ne fonctionnent pas selon les principes de la démocratie. Le contrat de la ville hôte ainsi que la « loi olympique » établissent des mesures non-démocratiques. Avant la spéculation immobilière et la gentrification de Saint-Denis et Saint-Ouen, Pékin a déplacé plus d’un million d’habitants pour ses JO 2008. A Londres, les habitants de Clays Lane, la plus grande coopérative d’habitation du pays, ont été chassés pour les JO 2012. A Rio de Janeiro, les habitants de la favela nommée « Vila Autodromo » ont eu beau dessiner un contre-projet des JO 2016 et décrocher le prestigieux prix Urban Age Award, ils ont été impitoyablement expulsés. A Tokyo, les habitants d’un complexe de logements sociaux à Kasumigaoka, construit il y a un demi-siècle pour accueillir des populations déplacées pour les JO de 1964, ont dû quitter à nouveau leur habitat parce que les organisateurs ont décidé de construire le nouveau stade olympique national dans leur quartier.

La disparition des JO suppose de très faibles sacrifices. Seuls quelques lobbies sportifs subiront des dégâts conséquents. Il faut donc se demander : si nous ne sommes même pas capables d’en finir avec un tel projet inutile, comment peut-on réaliser des mesures climatiques plus ambitieuses et complexes ?

« NOlympics Anywhere »

Il faut en finir avec les JO. Par le passé, des luttes anti-olympiques se sont achevées une fois le retrait de candidature obtenu ou lorsque les Jeux eux-même touchaient à leur fin. Jules Boykoff a écrit dans un de ses livres : « il n’y a pas de mouvement […] anti-olympique établi, transnational et durable, notamment parce que les villes hôtes ont une date d’expiration, la fin des Jeux25 Jules Boykoff, Activism and the Olympics, 2014, Rutgers University Press, p. 39.     . » Et ces opposants étaient contre la tenue des JO dans leur propre ville : le caractère NIMBY de l’anti-olympisme historique est indéniable.

Mais cette situation est en train de changer en ce moment même. Les opposants de quatre villes (Pyeongchang, Tokyo, Paris et Los Angeles) ont créé le premier réseau anti-olympique transnational en été 2019 à Tokyo et ils ont rédigé une déclaration commune intitulée « NOlympics Anywhere ». Ces gens s’opposent aux JO dans leur ville et toutes les autres, et ils exigent « la fin du Comité international olympique ».

Un des caractères importants de l’anti-olympisme est que des luttes émergent uniquement dans les pays hôtes. Ces luttes sont plus ou moins isolées et ne peuvent pas trouver des alliés dans les pays qui ne sont pas concernés. Cependant, en 2020, on compte quatre pays démocratiques parmi les futurs hôtes : le Japon, la France, l’Italie et les Etats-Unis. C’est une grande chance pour établir une campagne anti-olympique « transnationale et durable » et les opposants l’ont bien compris.

Il y a un moyen concret pour que la dissolution du CIO soit obtenue. Si une des éditions est annulée, le CIO ne pourrait pas se remettre d’un tel préjudice avec l’air du temps actuel. Si l’échéance semble trop courte pour Tokyo, il est encore temps pour Paris, Milan-Cortina et Los Angeles. Lorsque Denver, ville nommée pour les JO d’hiver de 1976, s’est finalement retirée, c’était quatre ans avant la tenue des Jeux. Voici ce qui s’est passé :

Après que le CIO a attribué des Jeux Olympiques à Denver, les activistes se sont rassemblés contre l’organisation des Jeux par crainte de la dégradation écologique qui pourrait en résulter. Des groups comme Protect Our Mountain Environment et le Rocky Mountain Centre on Environment ont envoyé des lettres aux fonctionnaires du CIO pour leur demander de déplacer les Jeux de Denver. Un groupe d’organisations s’est mis au travail sous l’égide du groupe de citoyens Citizens for Colorado’s Future, relançant une campagne de pétition et demandant un référendum sur un emprunt obligataire de 5 millions de dollars pour financer les Jeux. Ils ont gagné le vote du public en novembre 1972 avec 60 % du décompte final, fermant le robinet d’argent potentiel. En réduisant le mécanisme de financement, les militants du Colorado ont repoussé les Jeux d’hiver de 1976. Cela a fait Denver la première ville à rejeter les Jeux après qu’ils lui soient accordés par le CIO26 Boykoff, Ibid.     p. 21

Comme le « cas Denver » le montre, l’annulation des JO est juridiquement faisable. Il y a une stipulation concernant le « remboursement complet ou partiel en cas d’annulation totale ou partielle des Jeux » dans le contrat ville hôte des JO 202427Contrat ville hôte – principes, Jeux de la XXXIIIe Olympiade en 2024, II CONTRIBUTION DU CIO AU SUCCÈS DES JEUX, 9. Contribution liée aux revenus de diffusion.. Cette somme s’élève à 1.2 milliards d’euros. Ce qui n’est pas si énorme par rapport au budget prévu, qui ne comprend pas les dérapages inévitables, des JO 2024 qui s’élève à 6.6 milliards d’euros.

Ne serait-ce que pour cette raison, ne serait-il pas temps d’en finir avec les JO une fois pour toutes ?

Notes   [ + ]

1. Urabe Kenkô, Les Heures Oisives, traduit par Charles Grosbois, Tomiko Yoshida, 1968, Gallimard, p.74.    
2. L’édition suivante, les Jeux Olympiques d’été de 1968 à     Mexico a eu lieu en octobre aussi.
3. Malcolm Foster, “Why the Summer Olympics are held in July,     August despite heat”, Reuters, July 26, 2018.    https://www.reuters.com/article/us-olympics-2020-heat-explainer/why-the-summer-olympics-are-held-in-july-august-despite-heat-idUSKBN1KG17H
4. Isabelle Gaillard, « De l’étrange lucarne à la     télévision : Histoire d’une banalisation (1949-1984) »,     Vingtième Siècle. Revue d’histoire     2006/3 (no 91), pages 9 à 23.     https://www.cairn.info/revue-vingtieme-siecle-revue-d-histoire-2006-3-page-9.htm#
5. 高祖岩三郎「オリンピック–かくもおぞましきスペクタクル」、『インパクション』2014年4月号
6. Dans un échange avec l’auteure, le 18 août 2019
7. S’inscrivant dans la tendance de la plupart des JO, le budget pour les JO 2020 a quadruplé, s’élevant désormais à 25 milliards d’euros et pouvant encore augmenter davantage. Bien des choses participent à cette augmentation. Pour les JO 2020, le budget du transport pour le comité d’organisation a augmenté de 10 milliards de yens (840 millions d’euros)(OCOG and Other Entities Budget ,     https://tokyo2020.org/en/games/budgets/) ; pour la cérémonie d’ouverture, l’augmentation est de 4 milliards de yens (34 millions d’euros.), voir : 前田大輔「五輪開閉会式、39億円増額     演出を概算したら予算超過」、『朝日新聞』2019年2月15日
8. Philippe Mesmer, « La chaleur, casse-tête des organisateurs des Jeux olympiques de Tokyo », Le Monde, 14 septembre 2019. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/09/14/la-chaleur-casse-tete-des-organisateurs-des-jeux-olympiques-de-tokyo_5510360_3242.html
9. Pour en connaître plus sur le bénévolat, voir :     https://tokyo2020.org/en/special/volunteer/
10. Il faut préciser qu’il y a un contexte local. Yuriko Koike n’appartient pas au parti libérale-démocrate, qui gouverne le pays depuis 1955 jusqu’à aujourd’hui, sauf deux brèves périodes (1993-1994 et 2009-2012). Le président du comité d’organisation, Yoshiro Mori, et la ministre chargée des Jeux Olympiques, Seiko Hashimoto, tous deux du parti libérale-démocrate, auraient pu négocier avec le CIO sans Koike.
11. Contrat ville hôte – principes, Jeux de la XXXIIIe Olympiade en 2024, VII DIVERS, 51. Droit applicable et arbitrage
12. Philippe Mesmer, « JO 2020 : Tokyo consent au transfert des épreuves de fond à Sapporo », Le Monde, 1 novembre 2019. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/11/01/jo-2020-tokyo-consent-au-transfert-des-epreuves-de-fond-a-sapporo_6017670_3242.html
13. 「変更決まり小池氏「北半球どこでも過酷」議論求める」、日刊スポーツ、2019年11月1日。https://www.nikkansports.com/general/nikkan/news/201911010000418.html
14. Natsuko Sasaki, « Des villes qui refusent les Jeux olympiques » dans Frédéric Viale (dir.) Paris JO 2024 : miracle ou mirage ?, 2018, Libre et Solidaire
15. Charlotte Anfray, « La plupart des villes seront trop chaudes     pour les JO de 2085 », Paris Match, le 27 septembre     2016.     https://www.parismatch.com/Actu/Environnement/La-plupart-des-villes-seront-trop-chaudes-pour-les-JO-de-2085-1076977
16. Denis Cosnard , « Des emplois et de l’eau pure : les     promesses d’Anne Hidalgo pour les Jeux olympiques », Le     Monde, le 25 juin 2019.     https://www.lemonde.fr/politique/article/2019/06/25/des-emplois-et-de-l-eau-pure-les-promesses-d-anne-hidalgo-pour-les-jeux-olympiques_5481354_823448.html
17. Grégoire Allix, « JO 2024 : les premières images du futur village olympique en Seine-Saint-Denis », Le Monde, le 22 novembre. https://www.lemonde.fr/sport/article/2019/11/22/jo-2024-les-premieres-images-du-futur-village-olympique-en-seine-saint-denis_6020131_3242.html?utm_campaign=Lehuit&utm_medium=Social&utm_source=Twitter
18. Jules Boykoff, “Has London 2012 been greenwashed?”, The     Guardian, 22 April 2012.     https://www.theguardian.com/commentisfree/2012/apr/22/has-london-2012-been-greenwashed
19. Jacques Boutault, « L’horreur écologique », dans Frédéric Viale (dir.) Paris JO  2024 : miracle ou mirage ?,     2018, Libre et Solidaire.
20. « Jeux olympiques 2024 : le comité d’organisation planche     avec l’Etat », Le Parisien, le 14 mars 2018.     http://www.leparisien.fr/sports/JO/paris-2024/jeux-olympiques-2024-le-comite-d-organisation-planche-avec-l-etat-14-03-2018-7607094.php
21. Sibylle Vincendon, « La Tour triangle, équipement olympique ? », Libération, le 25 février 2019. https://www.liberation.fr/france/2019/02/25/la-tour-triangle-equipement-olympique_1711408
22. https://www.fcpe-saint-denis.org/2019/06/02/reagissez-contre-les-pollutions-a-venir-autour-de-chez-vous-la-zac-pleyel-et-le-systeme-dechangeur-de-pleyel-et-de-porte-de-paris/
23. Pour en savoir plus : http://terres-communes.zici.fr/
24. Aurélie Delmas, « Paris 2024 : Jeux verts ou greenwashing     ? », Libération, le 14 septembre 2017.     https://www.liberation.fr/france/2017/09/14/paris-2024-jeux-verts-ou-greenwashing_1596104
25. Jules Boykoff, Activism and the Olympics, 2014, Rutgers University Press, p. 39.    
26. Boykoff, Ibid.     p. 21
27. Contrat ville hôte – principes, Jeux de la XXXIIIe Olympiade en 2024, II CONTRIBUTION DU CIO AU SUCCÈS DES JEUX, 9. Contribution liée aux revenus de diffusion.

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Publié le 10.03.2020 à 12:51

Réimaginer la terre avec les peuples autochtones

Barbara Glowczewski

Temps de lecture : 15 minutes

« A l’heure du plus grand défi de l’Humanité, qui est la crise climatique causée par l’industrialisation du monde sous domination de la vision capitaliste, nous les Peuples Premiers, nous invitons le monde à revoir et reconsidérer sa relation avec ce que les occidentaux appellent la Nature. Nous en dépendons complètement et pourtant nous restons continuellement sourds à ses cris de douleurs. Chacun doit agir à son échelle, et la Guyane, en tant que pays amazonien à son rôle à jouer. La France, en tant que 5ème puissance mondiale doit assumer ses responsabilités et arrêter son hypocrisie1 https://radioka.makan-dev.com/le-vice-president-du-grand-conseil-coutumier-a-annonce-son-depart . » Cette déclaration fut prononcée le 12 décembre 2020 par Yanuwana Christophe Pierre, réalisateur kali’na, président fondateur de la JAG (Jeunesse Autochtone de Guyane) qui s’est mobilisée avec succès contre le projet de la Montagne d’or, consortium de multinationales, russe et canadienne.  Les peuples autochtones, habitants des forêts, savanes ou désert, soignaient la terre avant l’imposition de normes industrielles et administratives qui interdisent, par exemple en France, d’habiter l’endroit où l’on travaille, que ce soit une parcelle agricole ou un atelier d’artiste en ville. Le parc national en Amazonie Guyanaise a autorisé le maintien de villages indiens mais leurs droits de chasse et de pêche, leurs pratiques ancestrales pour faire pousser leurs nourritures et construire leurs villages, sont menacés tant par la normalisation des lois que par les orpailleurs clandestins qui polluent les rivières et la forêt en menaçant la survie de tous les habitants humains et non humains.

Face aux pollutions, incendies, et autres catastrophes qui traversent la planète, il est urgent de comparer les espaces et interactions locales, régionales, nationales et internationales de peuples colonisés, discriminés, criminalisés, réduits au silence, et de plus en plus souvent tués quand leurs activistes s’opposent aux industries et politiques qui détruisent leur milieuEchelles de gouvernance et droits des peuples autochtones rassemble les travaux d’une douzaine de chercheurs réunis par un programme européen initié par Irène Bellier, directrice du LAIOS, qui a co-dirigé ce 7e livre avec Jennifer Hays, professeur associée d’anthropologie sociale à l’Université arctique de Norvège (UiT)2 https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=collection&no=838; version anglaise : https://www.taylorfrancis.com/books/e/9781315671888 ; le projet ERC-Sogip, Scales of Gouvernance: the UN, the States and Indigenous Peoples; Self-Determination at the Time of Globalization (www.sogip.ehess. fr) (2010-2015) a permis de financer 10 postdoctorats et d’organiser de nombreuses rencontres avec des activistes autochtones.. L’introduction rappelle que dans les 46 articles de la Déclaration sur les droits des peuples autochtones ratifiée à l’ONU en 2007, qui sert de référent dans la gouvernance mondiale (climat, durabilité, etc.) et les négociations locales des acteurs concernés,  l’autochtonie n’a à dessein pas de définition substantielle.

Le terme « autochtone » que l’ONU a préféré à « indigène » pour traduire l’anglais Indigenous ou l’espagnol indigenas, est utilisé comme une « catégorie politique relationnelle » définie par les relations que des groupes humains minorisés par la colonisation et les régimes actuels entretiennent avec d’autres groupes sociaux et avec les institutions de pouvoir. En ce sens, l’autochtonie concerne 5% de la population mondiale, soient 5000 cultures qui protègent 80% de la biodiversité dans 90 pays. Les auteurs constatent une « dévalorisation générale et la marginalisation structurelle des peuples autochtones partout dans le monde, y compris dans les pays dotés d’une législation spécifiquement consacrée aux droits des peuples autochtones » (14) Laurent Lacroix, sociologue, analyse ainsi les contradictions à l’épreuve de l’état plurinational de Bolivie, où suite à l’affirmation de ses origines amérindiennes, le président Evo Moralès avait incorporé la Déclaration de 2007 dans la constitution. Au Chili, les Mapuche, résistants de la première heure, ont le droit de former des « communautés » et des « associations » sur les 5% du territoire qui leur reste, mais comme le montrent Leslie Cloud, juriste et Fabien Le Bonniec, anthropologue professeur à l’université catholique de Temuco, ils sont aussi délégitimés et criminalisés dans leurs revendications contre les propriétaires privés, les multinationales et le gouvernement par des dispositifs juridiques les soupçonnant de « terrorisme ».

Selon la Déclaration de l’ONU, les peuples autochtones ont « le droit à l’autodétermination » (article 3), « le droit d’être autonomes et de s’administrer eux-mêmes pour tout ce qui touche à leurs affaires intérieures et locales » (article 4), « le droit de maintenir et de renforcer leurs institutions politiques, juridiques, économiques, sociales et culturelles, tout en conservant le droit, si tel est leur choix de participer pleinement à la vie politique, sociale et culturelle de l’Etat. » (article 5) ; les peuples autochtones « ne peuvent être enlevés de forces à leur terres ou territoires »  (article 10) et ils « ont le droit d’établir et de contrôler leurs propres systèmes et établissement scolaires dans leurs langues » (article 14) ; plusieurs articles listent la responsabilité des Etats pour que de tels droits, soient respectés, facilités, y compris financièrement par des réparations3 Pour télécharger la déclaration : https://www.un.org/development/desa/indigenous-peoples-fr/drip.html .

C’est l’initiative du rassemblement de 60 nations amérindiennes de 16 pays soutenues par le sous-comité des ONG sur la discrimination raciale et la décolonisation, qui inaugura en 1977 la sensibilisation de l’ONU aux questions des peuples autochtones. Ils obtinrent la mise en place en 1982 d’un Groupe de travail pour réfléchir à des normes de protection de leurs terres, langues, cultures en tant que peuples minorisés, spoliés et exploités. Les Aborigènes d’Australie et les Maori de Nouvelle Zélande ont rejoint le groupe de travail dès sa création, les Amérindiens de Guyane, dix ans plus tard, sous l’impulsion d’Alexis Tiouka, frère de Félix Tiouka, Kali’na célèbre dès 1984 pour son adresse au gouvernement français demandant la reconnaissance des peuples amérindiens et leur souveraineté sur leur territoire ainsi que des droits culturels4 Tiouka, Félix, 1985. « Adresse au gouvernement et au peuple français », Ethnies 1-2, 7-10 : discours filmé en 1984, 23’ : https://www.youtube.com/watch?v=ByN51j__xYA . Les Kanaks ont aussi porté leurs luttes à l’ONU et les Polynésiens à la Cour Pénale Internationale pour dénoncer les essais nucléaires de la France comme crime contre l’humanité 

Irène Bellier observe les forums politiques à l’ONU depuis 2001, et analyse ici la manière dont opèrent le Mécanisme d’experts sur les droits des peuples autochtones (MEDPA) créé en 2008 et rattaché au CDH de Genève avec 1000 à 1500 délégués autochtones qui se réunissent aussi chaque année depuis 2001 à l’Instance permanente sur les questions autochtones qui se tient à New York. Elle montre les complexes négociations et l’engagement continu de certains activistes autochtones, d’ONG militantes et de chercheur.e.s pour inciter à la fois les Etats à « réaliser » les droits de la Déclaration et l’ONU à faire pression sur eux. L’ONU finance certains délégués5 quelque 10 % sont subventionnés par le Fonds volontaire pour les peuples autochtones.   et des bourses de formation de jeunes de plus en plus impliqués dans les questions environnementales au nom même de la reconnaissance de leurs cultures respectives. A la demande des représentants autochtones le mouvement est réparti non en cinq continents mais en sept régions « socioculturelles » : Afrique, Amérique du Nord, Amérique du Sud- Centre-et-Caraïbes, Arctique, Asie, Océanie, Europe centrale et orientale-Asie centrale-Transcaucasie-Fédération de Russie (hors Arctique). 

L’organisation internationale du travail (OIT) comprend aussi une convention 169 relative aux peuples indigènes et tribaux (1989) que la France refuse de signer, du fait de l’affirmation de la liberté de gestion de leurs terres par les peuples concernés : « Les gouvernements doivent prendre les mesures appropriées, y compris au moyen d’accords internationaux, pour faciliter les contacts et la coopération entre les peuples indigènes et tribaux à travers les frontières, y compris dans les domaines économique, social, culturel, spirituel et de l’environnement. »6 Ratifiée par 20 pays sur 183 ; https://www.ilo.org/dyn/normlex/fr/f?p=NORMLEXPUB:12100:0::NO::P12100_ILO_CODE:C169; La France refuse de signer la 169. 17 pays sont toujours liés par la C107 de 1957 (qui avait été ratifiée par 27 pays) sur « les populations aborigènes et tribales »: Angola, Bangladesh, Belgique, Cuba, République dominicaine, Égypte, Ghana, Guinée Bissau, Haïti, Inde, Iran, Malawi, Pakistan, Panama, Salvador, Syrie, et Tunisie. .

Depuis son indépendance de l’Afrique du Sud en 1990, la Namibie s’est engagée dans un processus de reconnaissance de la diversité culturelle, potentiellement favorable aux droits autochtones. Jennifer Hays, qui y a été consultante pour l’OIT, rappelle qu’en Afrique, le terme « autochtone » ne concerne pas tous les peuples mais seulement les descendants de « peuples premiers » de chasseurs cueilleurs, tels les San chassés du désert du désert du Kalahari (résident aussi au Botswana, en Afrique du Sud, Angola, Zimbabwe et en Zambie), et de pasteurs-éleveurs de petite échelle,  tels les Nama et Damara, et les Himba qui vivent aujourd’hui de l’élevage, tous très marginalisés en Namibie7 Selon Crawhall « le concept de peuple premier, autochtone ou aborigène, est profondément enraciné en Afrique » [2011 : 6]. Selon Hays (70) : « En Afrique australe, aujourd’hui, les groupes ethniques dominants sont de langues bantoues. Ils descendent d’éleveurs-agriculteurs qui ont migré vers le sud du continent et de part en part de cette région entre 300 et 800 avant J.-C.. « La perte des terres chez les San, historiquement et jusqu’à aujourd’hui, est due à la perception qu’ils « n’utilisent pas la terre » parce qu’ils ne pratiquent ni le pastoralisme intensif ni l’agriculture – leurs stratégies de subsistance de faible impact font en sorte que la terre apparaisse disponible pour le pâturage ou toute autre utilisation intensive. Cette perception les rend vulnérables à l’invasion des propriétaires de bétail, qui les exploitent, les considérant comme des personnes inférieures et une main-d’œuvre bon marché. » (63)

Des chercheurs travaillent à changer de telles perceptions en valorisant les savoirs locaux tant sur place qu’au niveau national. En dernière instance la lutte est politique du local au transnational. Au Kenya, le modèle de conservation a mené aux expulsions des Sengwer de la forêt d’Embobut : il est déconstruit par Justin Kenrick, conseiller en politiques du Programme des Peuples de la Forêt. La plupart des Etats asiatiques refusent aussi le concept de peuples autochtones et en reste à la notion de « minorités ethniques » qui ne reconnaît pas les droits collectifs, laissant le champ libre à la destruction de leurs territoires au nom de divers intérêts commerciaux et extractivistes. Il reste la force performative des interventions à l’ONU dont Neal Keating, professeur d’anthropologie au College de Brockport (New York) montre les enjeux à partir de son expérience de « facilitateur »  des délégations autochtones du Cambodge et de leur diaspora au Vietnam: « J’ai travaillé avec des militants kuy, tampuan et bunong pour rédiger les brouillons de déclarations et dénoncer les problèmes liés à différentes causes : la déforestation de l’une des dernières grandes forêts du Cambodge, Prey Lang ; un mégaprojet d’extraction et de transformation du minerai de fer sur des terres principalement kuy ; un deuxième projet de barrage hydroélectrique sur le bas Sesan. Ces militants dénonçaient également les plans gouvernementaux visant à privatiser rapidement les terres collectives autochtones et à distribuer des titres de propriété. » (117)

Le rôle de l’ONU au Mexique est examiné par Verónica González-González, sociologue travaillant pour l’inclusion des connaissances autochtones sur le climat dans les politiques d’adaptation au changement climatique.  Elle analyse notamment l’agence PNUD qui, depuis les années 1990, a encouragé la création d’« organisations faitières » et de « leaders d’impact » dans ces ONG pour interargir entre les niveaux locaux, nationaux et internationaux. La Loi indigène de 2001 devait favoriser la reconnaissance des droits y compris à l’autodétermination des peuples autochtones mais ce processus est entravé par la lourdeur d’une nouvelle bureaucratie mexicaine, au point que des organismes onusiens implantés localement ne connaissent pas les droits existants tant au niveau international que national. Un défi majeur « concerne les problèmes critiques rencontrés par les peuples autochtones dans la mise en œuvre de leurs projets politiques et d’autonomie, certains de ces problèmes étant liés à des acteurs non étatiques, notamment les réseaux de criminalité transnationaux et les entreprises multinationales.

Ces problèmes impliquent, de plus en plus, des acteurs et des dynamiques qui ne peuvent être efficacement traités par la nature intergouvernementale de l’ONU » (112). En témoigne les luttes des zapatistes qui, rappelle Jérôme Baschet à l’occasion du 25e anniversaire du soulèvement armé, « ont déployé leurs propres instances de gouvernement et de justice, leur propre système de santé et d’éducation, ainsi que leurs propres pratiques productives fondées sur la possession collective des terres et le développement de nouvelles formes de travaux collectifs permettant de soutenir matériellement l’organisation de l’autonomie. »8 https://lundi.am/Amere-celebration-Jerome-Baschet Pour contrer le développementalisme du gouvernement allié aux multinationales, certains zapatistes ont aussi tenté de s’approprier des stratégies et outils électoraux tout en appelant à d’autres alliances transnationales.

Yanuwana Christophe Pierre

Si la France a signé la Déclaration sur les Droits des peuples autochtones en même temps que les autres Etats en 2007, elle refuse toujours au nom de la « République indivisible » de reconnaître certains principes d’autodétermination et de souveraineté des peuples qu’elle a colonisés sur des terres devenues françaises sous différents statuts : la Nouvelle-Calédonie est un pays d’outre-mer, les archipels de Polynésie sont un territoire d’outre-mer, mais la Guyane colonisée en 1626,  est depuis 1946 un département d’outre-mer où les Amérindiens ne sont plus que 3% de la population. Les entretiens et archives de Stéphanie Guyon, maître de conférence en sciences politiques (Université de Picardie) montrent très bien le rôle des chercheurs dans les politiques indigénistes et à l’égard de luttes impliquant aussi les Businengué, Noirs marrons descendants d’esclaves enfuis de la Guyane hollandaise, face aux créoles majoritaires, populations importées pour une grande part réticentes à la reconnaissance de droits autochtones.

Lorsque le gouvernement décida de supprimer le territoire de l’Inini couvrant la forêt qui avait été créé en 1930 comme autonome du littoral,  Robert Jaulin, jeune ethnologue chargé d’une mission en 1962 se prononça contre. Comme lui, le préfet Robert Vignon qualifia d’ethnocide la nouvelle politique d’assimilation des Indiens et devint un virulent critique de l’action de l’État en Guyane. Mais le territoire de l’Inini perdit son autonomie en 1969 et la « francisation » continua avec des effets destructurants, comme la substitution par la Caisse d’allocation familiale de la filiation patrilinéaire au système de filiation matrilinéaire des Noirs-marrons et des Amérindiens. Dans les années 1980, une nouvelle génération d’anthropologues, tels Pierre et Françoise Grenand, soutient la reconnaissance de la propriété collective des terres et l’inaliénabilité de droits culturels demandées par les Amérindiens qui créent leurs organisations revendiquant une « souveraineté » sur leur territoire de leurs droits culturels9 Les Grenand ont fondé l’école du village reculé de Trois-Sauts chez les Wayampi : 2005, « Trente ans de luttes amérindiennes », Ethnies, vol. 18, no 31-32, 132-163 ; d’autres ethnologues sont membres d’ONG de soutien aux autochtones tel Eric Navet au CSIA-Nitassinan, créé en 1978. .

Les femmes autochtones s’affirment dans ce processus : «  En 2001 est par exemple créée l’association Villages de Guyane, qui regroupe des chefs coutumiers dont un certain nombre de femmes cheffes qui n’ont jamais été présent.e.s dans les instances dirigeantes de la Foag. Les principales animatrices de Villages de Guyane affichent un changement de stratégie politique au regard de celle de la Foag, puisque, sans récuser complètement l’intérêt du travail international, elles entendent inverser l’échelle du travail en privilégiant les villages. » (169) L’engagement des femmes sur le terrain et à toutes les échelles des luttes et des prises de parole en public, se retrouve chez tous les peuples autochtones où elles sont souvent à l’initiative ou au front de luttes contre l’extractivisme des mines mais aussi de diverses questions de justice sociale et de santé, comme en témoignait récemment Kadi Eléonore Johannes, Présidente du Collectif des Premières Nations de Guyane, porte-parole aussi du collectif Or de Question qui s’est battu contre le projet d’orpaillage industriel de la Montagne d’Or10 14 novembre 2019, séminaire d’Irène Bellier à l’EHESS qui s’appuie sur le réseau thématique international « Justice et peuples autochtones » : https://justip.hypotheses.org/session-1-right-of-indigenous-peoples-and-mining-projects-the-cases-of-the-montagne-dor-in-french-guyana-and-belo-sun-in-brazil-course-seminar-at-ehess-paris .  

Le mouvement social de 2017 a permis des accords avec l’Etat dont la création du Grand Conseil coutumier et la promesse de restitution de 400 000 ha de terre aux Amérindiens de Guyane. Mais les discussions s’enlisent alors que les communautés souffrent de l’orpaillage clandestin et de suicide des jeunes, forcés de s’exiler en ville pour le collège et le lycée, malgré la demande depuis des années d’établissements scolaires dans leurs villages.  Le vice-président de la JAG Yanuwana Christophe Pierre, réalisateur et militant, vient ainsi de démissionner du Conseil coutumier pour se concentrer sur les luttes de terrain en précisant : « la base du combat autochtone c’est la terre, pas le foncier, je dis bien la terre, c’est à dire du noyau de la planète jusqu’aux étoiles. C’est le dossier le plus complexe à bien des niveaux, car déjà les différentes communautés ne sont pas au même niveau d’information sur les ZDUC, les concessions, les cessions et ce qu’on à tendance à appeler “ les 400 000 ha”. Ensuite, il y a l’hostilité et l’incompréhension des élus guyanais alors que notre revendication territoriale est une démarche de réparation morale d’un crime colonial, qui est la spoliation de nos terres ancestrales par la colonisation »11  https://radioka.makan-dev.com/le-vice-president-du-grand-conseil-coutumier-a-annonce-son-depart; sur la Guyane voir aussi les numéros spéciaux de Z et Politis, et https://www.journaldeleconomie.fr/Montagne-d-Or-une-prolongation-de-l-exploitation-qui-OR-iffie-le-gouvernement_a7991.html .

L’Australie, fut colonisée plus récemment, en 1788, mais sur la même fiction juridique que la Guyane, celle de la notion latine de Terra nullius « terre (n’appartenant à) de personne » qui justifia son acquisition par les Britanniques sans traité ou paiement et empêcha la reconnaissance de lois aborigènes précoloniales. C’est un insulaire indigène du détroit de Torres, Eddie Mabo, jardinier à l’université James Cook dans les années 80, qui eut l’idée avec l’aide d’un ami historien, Henry Reynolds, de remettre en question cette notion.  Au terme de douze ans de procédure contre l’Etat, la décision Mabo 1992 consacra, après sa mort, l’illégitimité de la notion de Terra nullius pour l’Australie. L’année suivante la loi dite du Native Title Act 1993 reconnût le principe de l’existence de titres fonciers précoloniaux, mais à condition que soit établi « un système national pour reconnaître et protéger de tels titres indigènes qui puissent co-exister avec le système national de gestion des terres ». Un tribunal spécial fut ainsi créé qui depuis trente ans n’en finit pas d’examiner les revendications territoriales de centaines de groupes aborigènes.

Ce système les oblige, site par site, à prouver la continuité culturelle et physique d’occupation des terres revendiquées, ce qui est souvent difficile vu qu’ils ont été déportés, sédentarisés de force parfois ailleurs que sur leurs terres anciennes et empêchés de pratiquer leur langues et rituels, sans parler de la survie économique par la chasse et la collecte itinérante. Il en va de même pour  beaucoup d’enfants nés de métissages, par viol ou amour, qui furent retirés à leurs parents pour être élevés dans des institutions, ce qu’on appelle les Générations volées, phénomène qui dura de 1905 aux années 1970, soit un enfant sur 5. Cette histoire fut cachée jusqu’à ce que les Aborigènes eux-mêmes demandent une Commission Royale sur la question qui se solda par des années d’enquête accompagnées de retrouvailles déchirantes et même de révélations d’ancestralité aborigène chez des hommes et des femmes qui ne le savaient pas. Les Aborigènes ont aussi joué de ce recours à la Couronne dont dépend l’Australie, pour une Commission Royale sur les morts en garde-vue.

Martin Préaud, anthropologue, attaché territorial en Seine-St-Denis, connaît bien le terrain du Kimberley depuis sa thèse sur un conseil régional y fédérant une vingtaine de peuples du nord-ouest australien (KALAC)12 Voir sa performance sur la manière dont le gouvernement pratique le colonialisme aujourd’hui : https://journals.openedition.org/anthrovision/2283 . Avec l’exemple de cette région où des conflits fonciers entre les familles aborigènes ont été envenimés dans les années 2010 par le projet de gaz offshore de Woodside, il montre ici la perversité du système de droits autochtones mis en place par des lois australiennes au terme de longues années incessantes de luttes aborigènes pour la reconnaissance de droits civiques (obtenus en 1969) et surtout de droits territoriaux pour la restitution de terres spoliées réclamés par le mouvement des Lands-Right initié par les activistes aborigènes ruraux et urbains dans les années 1970. Préaud analyse la logique d’élimination au sein du droit (post)colonial actuel d’une certaine auto-détermination aborigène qui avait été expérimentée par des centaines de communautés jusqu’aux années 1990. Si le Native Title Tribunal pour l’examen des revendications foncières a reconnu sur le papier 20% du continent comme relevant d’intérêts aborigènes (titres de propriété ou baux emphyotéotiques), en fait des centaines de procédures interminables suscitent des conflits d’intérêts entre Aborigènes et la remise en question permanente des acquis au nom d’intérêts miniers.

A ce jour des projets de milliers de puits de gaz de schiste par fracturation hydraulique menacent la Rivière Fitzroy, alors que l’exploitation d’uranium ou encore la mégamine de charbon Adani qui doit approvisionner l’Inde sont une autre menace de sécheresse sur des réservoirs d’eau souterrains interconnectés en réseau sur de grandes surfaces du continent. Il y a aussi l’attribution de licences privées sur l’eau à de nombreux politiques qui a déjà asséché bien des cours d’eau du Bassin de la rivière Darling. Les diverses politiques, sous prétexte de défense des droits et de compensation des Aborigènes, deviennent de plus en plus des outils de développement forcé et de répression qui les criminalisent et nient leur affirmation de souveraineté pour vivre différemment en fonction de leur Loi ancestrale et spirituelle qui protège la terre. Toutefois les récents incendies en Australie ont remis en question le climatoscepticisme gouvernemental et le détournement commercial de l’eau en éclairant sous un jour favorable les savoirs aborigènes concernant leur gestion ancestrale des incendies et en ouvrant un nouvel espace de négociation avec l’Etat qui s’est engagé à donner plus de place aux initiatives aborigènes13 https://reporterre.net/Australie-les-savoir-faire-aborigenes-une-solution-contre-les-megafeux; https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/au-fil-de-loceanie-23-laustralie-icone-de-lanthropocene; .

Au Canada, la communauté Salish de la côte, selon Brian Thom, professeur d’anthropologie à l’université de Victoria, qui a accompagné plusieurs revendications territoriales, compte sur la communauté internationale et le Tribunal interaméricain pour trouver une solution qui contraindrait l’Etat dans son refus de procéder à la démarcation de terres autochtones. D’autres partenariats engagent directement les autochtones avec des universitaires, tel Charles R. Menzies, anthropologue, membre de la nation Gitxaała, qui travaille avec Caroline F. Butler, anthropologue chargée de la coordination du programme de pêche de cette nation canadienne. Chaque enquête de ce livre enchevêtre des éléments historiques, sociaux, anthropologiques, juridiques et politiques, démontrant la nécessité de traiter les questions autochtones de manière transdisciplinaire, tout en prenant en compte les savoirs, pratiques et stratégies locales à la fois hérités et recréés dans des relations mouvantes avec d’autres interlocuteurs.

Partout, les relations engagées par les acteurs autochtones, entre voisins aux intérêts conflictuels, avec les différentes bureaucraties régionales propres à chaque Etat et lors de négociations sur la scène internationale, sont soumises à diverses pressions économiques globales et privées, notamment du secteur minier et des finances, et aussi des mafias. Comme le démontre L’écologie décoloniale de Malcom Ferdinand les divers empires coloniaux et Etats postcoloniaux continuent de produire de nouvelles formes de colonisation. Echelles de Gouvernance et droits des peuples autochtones présentent un échantillon des agencements de la multiplicité des territoires en lutte, inspirants pour penser l’avenir de la planète14 Ce que l’anthropologue Arturo Escobar appelle le « pluriversel » : https://www.terrestres.org/2018/11/15/le-pluriversel-a-lombre-de-luniversel/ . C’est pourquoi il est urgent de s’allier avec les hommes et les femmes autochtones engagés dans une démarche critique de la destruction de leurs milieux qui appellent à valoriser leur héritage ancestral pour réinventer des formes alternatives de rapport au milieu. A la fois singulières et communes dans leurs réponses à l’impact destructeur de la globalisation capitaliste, les initiatives autochtones nous invitent à stimuler notre imagination collective pour habiter cette terre autrement.

Notes   [ + ]

1. https://radioka.makan-dev.com/le-vice-president-du-grand-conseil-coutumier-a-annonce-son-depart
2. https://www.editions-harmattan.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=collection&no=838; version anglaise : https://www.taylorfrancis.com/books/e/9781315671888 ; le projet ERC-Sogip, Scales of Gouvernance: the UN, the States and Indigenous Peoples; Self-Determination at the Time of Globalization (www.sogip.ehess. fr) (2010-2015) a permis de financer 10 postdoctorats et d’organiser de nombreuses rencontres avec des activistes autochtones.
3. Pour télécharger la déclaration : https://www.un.org/development/desa/indigenous-peoples-fr/drip.html
4. Tiouka, Félix, 1985. « Adresse au gouvernement et au peuple français », Ethnies 1-2, 7-10 : discours filmé en 1984, 23’ : https://www.youtube.com/watch?v=ByN51j__xYA
5. quelque 10 % sont subventionnés par le Fonds volontaire pour les peuples autochtones.
6. Ratifiée par 20 pays sur 183 ; https://www.ilo.org/dyn/normlex/fr/f?p=NORMLEXPUB:12100:0::NO::P12100_ILO_CODE:C169; La France refuse de signer la 169. 17 pays sont toujours liés par la C107 de 1957 (qui avait été ratifiée par 27 pays) sur « les populations aborigènes et tribales »: Angola, Bangladesh, Belgique, Cuba, République dominicaine, Égypte, Ghana, Guinée Bissau, Haïti, Inde, Iran, Malawi, Pakistan, Panama, Salvador, Syrie, et Tunisie.
7. Selon Crawhall « le concept de peuple premier, autochtone ou aborigène, est profondément enraciné en Afrique » [2011 : 6]. Selon Hays (70) : « En Afrique australe, aujourd’hui, les groupes ethniques dominants sont de langues bantoues. Ils descendent d’éleveurs-agriculteurs qui ont migré vers le sud du continent et de part en part de cette région entre 300 et 800 avant J.-C.
8. https://lundi.am/Amere-celebration-Jerome-Baschet
9. Les Grenand ont fondé l’école du village reculé de Trois-Sauts chez les Wayampi : 2005, « Trente ans de luttes amérindiennes », Ethnies, vol. 18, no 31-32, 132-163 ; d’autres ethnologues sont membres d’ONG de soutien aux autochtones tel Eric Navet au CSIA-Nitassinan, créé en 1978.
10. 14 novembre 2019, séminaire d’Irène Bellier à l’EHESS qui s’appuie sur le réseau thématique international « Justice et peuples autochtones » : https://justip.hypotheses.org/session-1-right-of-indigenous-peoples-and-mining-projects-the-cases-of-the-montagne-dor-in-french-guyana-and-belo-sun-in-brazil-course-seminar-at-ehess-paris
11.  https://radioka.makan-dev.com/le-vice-president-du-grand-conseil-coutumier-a-annonce-son-depart; sur la Guyane voir aussi les numéros spéciaux de Z et Politis, et https://www.journaldeleconomie.fr/Montagne-d-Or-une-prolongation-de-l-exploitation-qui-OR-iffie-le-gouvernement_a7991.html
12. Voir sa performance sur la manière dont le gouvernement pratique le colonialisme aujourd’hui : https://journals.openedition.org/anthrovision/2283
13. https://reporterre.net/Australie-les-savoir-faire-aborigenes-une-solution-contre-les-megafeux; https://www.franceculture.fr/emissions/cultures-monde/au-fil-de-loceanie-23-laustralie-icone-de-lanthropocene;
14. Ce que l’anthropologue Arturo Escobar appelle le « pluriversel » : https://www.terrestres.org/2018/11/15/le-pluriversel-a-lombre-de-luniversel/

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