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01.07.2022 à 13:16

Sur les (aimables) leçons des pétrocrates menaçant la cohésion du monde

La rédaction de Terrestres

Coup de tonnerre médiatique : les trois dirigeants de Total, EDF et Engie en appellent à la sobriété et à la chasse au gaspillage. Ils osent même recycler une formule chère aux acteurs luttant de longue date pour une décroissance énergétique : « la meilleure énergie reste celle que nous ne consommons pas ». Assiste-t-on au suicide du capitalisme fossile ? À rebours de l’accueil médiatique, Terrestres propose une lecture dissonante.

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Texte intégral (4651 mots)
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Dans une tribune récemment parue au Journal du Dimanche1Voir « Le prix de l’énergie menace notre cohésion » https://www.lejdd.fr/Societe/tribune-nous-devons-collectivement-agir-sur-la-demande-en-energie-4119737, trois figures centrales du monde de l’industrie et de l’énergie nous invitent à économiser les ressources et proposent une « sobriété d’exception » pour sauvegarder la « cohésion sociale » et « accompagner la transition durable ». Une ingénieure centralienne qui a passé plusieurs décennies à développer les forages pétroliers aux quatre coins du monde ; un polytechnicien qui a œuvré dans l’industrie de l’armement et les télécommunications avant de prendre la tête d’EDF ; un troisième individu multi-casquette, toujours polytechnicien, devenu le grand patron de Total. Voici donc le trio qui vient nous faire la leçon et nous proposer ses solutions pour sortir de l’impasse.

On imagine ces trois personnages se coordonner entre deux vols en jet privé pour rédiger cette tribune d’anthologie. On imagine surtout les armées de communicant·es pesant et soupesant chaque mot – ce qui explique peut-être le vide du contenu. Dans ce type de texte, typique de la communication d’entreprise, les mots deviennent abstraits et hors-sol : ils ne renvoient à rien dans le monde réel, seulement à de la propagande qu’il convient de déconstruire.

Ces trois-là nous invitent donc à une « prise de conscience » et à des actions collectives et individuelles afin de réduire nos dépendances énergétiques, diminuer les émissions de CO2 tout en préservant le pouvoir d’achat. Ils affirment que chaque geste compte, sans jamais préciser quels types de gestes ils ont engagé de leur côté. A Alors même que ce sont eux et leurs prédécesseurs qui ont construit le monde monstrueusement énergivore dans lequel nous vivons, ils prétendent offrir une solution pour en sortir. Rappelons simplement qu’entre 1820 et 2000, la consommation mondiale d’énergie a été multipliée au moins par 252www.energyhistory.org. Encore est-ce une moyenne qui cache d’énormes disparités sans cesse plus criantes : en 2015, un nord-américain consomme 282 gigajoules par an, contre 4,5 pour un habitant du Malawi. Mais ces inégalités se retrouvent également à l’intérieur des sociétés riches : dans les années 2010, les foyers les plus aisés consomment plus de trois fois plus d’énergie – sans même parler des émissions de gaz à effet de serre – que les plus pauvres, pour lesquelles la facture est bien plus élevée relativement aux revenus3Jean-Pierre Lévy, Nadine Roudil, Amélie Flamand et al., « Les déterminants de la consommation énergétique domestique », Flux, 2014/2 (N° 96), p. 40-54.

Crédit : https://ieep.eu/news/more-than-half-of-all-co2-emissions-since-1751-emitted-in-the-last-30-years

Pire, depuis la Convention de Rio de 1992, un des “réveils écologiques” censé amorcer une bifurcation, les émissions de gaz à effet de serre ont explosé. Sur les trente dernières années, l’accélération n’a pas d’équivalent : tout ce qui a été émis depuis cette date représente la moitié de l’ensemble du CO2 émis depuis 17514http://www.globalcarbonatlas.org/en/CO2-emissions. Autrement dit, l’essentiel de ce qui a été brûlé l’a été en connaissance de cause après Rio et les promesses politiques de sobriété. Les industries du pétrole, charbon et gaz ont continué à forer en toute connaissance de cause. Rappelons qu’en 1992, à l’approche du sommet de Rio, Jean-Philippe Caruette, le Directeur de l’environnement de Total, alimente le doute dans le magazine d’entreprise de Total, aujourd’hui appelé Énergies5voir https://www.terrestres.org/2021/10/26/total-face-au-rechauffement-climatique-1968-2021/ :

Certes, il existe une relation entre la température et la teneur en gaz carbonique de l’atmosphère, mais cette relation n’autorise pas une extrapolation conduisant à des scénarios plus ou moins catastrophiques sur le réchauffement climatique de la planète à cent ans et ses conséquences sur le niveau des mers et la climatologie. Et surtout, il n’existe aucune certitude sur l’impact des activités humaines, parmi lesquelles la combustion d’énergies fossiles.

Certains verront peut-être comme une bonne nouvelle le fait que des dirigeants si haut placés dans le capitalisme fossile prennent ce type de position publique. Nous y voyons au contraire un cynisme insupportable, une impasse politique, et surtout l’une des raisons de la paralysie globale dans laquelle nous sommes plongés.

Que ces individus – qui devraient d’abord démissionner en reconnaissant humblement leurs responsabilités dans les catastrophes en cours – se permettent de continuer à donner des leçons au peuple, d’asséner leurs fausses solutions à base d’investissements massifs et de toujours plus de libéralisation du marché de l’énergie, tout cela nous plonge dans un mélange de stupeur, de rage et de lassitude.

Depuis 50 ans, les mêmes apories se répètent sans cesse. Dans les années 1970, à l’époque des premières alertes environnementales globales et des chocs pétroliers, les appels aux économies d’énergie étaient déjà omniprésents. Les grands patrons et les élites modernisatrices d’alors appelaient déjà le peuple à se serrer la ceinture tout en encourageant le consumérisme débridé6https://www.terrestres.org/2020/09/30/relire-lutopie-ou-la-mort/, ils promettaient des technologies propres pour le début du XXIe siècle grâce aux progrès de l’efficacité et à l’innovation7On trouve par exemple dans la la revue “Pétrole progrès” publié par les pétroliers, un article qui annonce la voiture propre pour l’an 2000 pour contrer les alertes du club de Rome et autres débats énergétiques de l’époque : « Vers l’automobile non polluante », Pétrole-Progrès, printemps 1971, n° 94-95, p. 7. Plus généralement, Philippe Bihouix, Le Bonheur était pour demain. Les rêveries d’un ingénieur solitaire, Seuil, 2019.. C’est pourtant bien l’inverse qui s’est produit : les consommations n’ont cessé de croître et les modes de vie de devenir plus énergivores, sous notamment l’impulsion des multinationales du pétrole et du gaz, aidées par les États modernisateurs. Il y a fort à craindre qu’il se passe la même chose une fois la guerre en Ukraine terminée : les grands patrons feront tout pour relancer la croissance des consommations et donc de leurs profits.

L’un des drames de notre temps est le brouillage incessant des messages et des lignes de clivage qui nous laisse impuissant·es, le flou qui entoure les enjeux, noyés dans la communication. Nous ne voulons pas de leurs fausses promesses et de leurs solutions, parce que nous ne croyons pas que des innovations technologiques associées à des « investissements massifs dans l’efficacité » puissent résoudre quoi que ce soit.

La petite musique de la responsabilité et de la sobriété énergétique individuelles est indécente tant qu’elle demeure indifférenciée. De nombreux·ses français·es souffrent du froid en hiver par manque de moyens. Ils et elles savent déjà, bien mieux que messieurs Pouyanné et consorts, ce qu’est la « sobriété énergétique ». Tout comme les inscrit·es à l’aide alimentaire, dont le nombre ne cesse d’augmenter depuis deux ans (entre 4 et 7 millions de personnes ont eu recours à l’aide alimentaire en 20208https://solidarites-sante.gouv.fr/archives/archives-presse/archives-communiques-de-presse/article/cocolupa-le-comite-national-de-coordination-de-la-lutte-contre-la-precarite ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/6466177/IP_1907.pdf). Et que dire des millions de personnes contraintes d’utiliser leur véhicule pour aller travailler parce que trente ans de spéculation immobilière et de promotion du tourisme ont rendu les centres des grandes villes inaccessibles pour beaucoup ? Doit-on modérer notre consommation d’essence en nous mettant volontairement au chômage ?

Crédit : David Jouary, https://pleinledos.org/

Les Gilets jaunes manquent au débat public semble-t-il. Les plus riches – particuliers et entreprises – disposent au contraire d’une grande latitude pour accroître leur sobriété, que ce soit en diminuant les dividendes versés aux actionnaires, en renonçant à des aides publiques dont l’économie réelle n’a jamais vu la couleur, ou en stoppant l’augmentation vertigineuse des fortunes privées ces dernières années. Ne laissons pas cette opération cynique d’enfumage et d’inversion des responsabilités prospérer, au risque de voir s’installer, d’abord dans les médias dominants puis dans la bouche du gouvernement, la ritournelle du « rationnement de tous pour l’intérêt commun ». Puisque les responsabilités et les fortunes sont inégales, le rationnement doit l’être aussi.

La sobriété est une nécessité et une urgence. Mais elle n’a rien à voir avec la réorientation des investissements des grands énergéticiens, ni avec les appels paternalistes de grands patrons voraces. Elle implique d’autres modes de vie, d’autres infrastructures, que Total, Engie ou EDF ne voudront jamais nous aider à inventer. Elle nécessite des ruptures profondes avec nos subjectivités façonnées par deux siècles d’industrialisation débridée, comme avec les modèles économiques dominants, libéraux et croissancistes, qui ne cessent d’accélérer la course à l’abîme en multipliant les promesses de prospérité et de pouvoir d’achat tout en réprimant les alternatives concrètes. C’est l’horizon même du « pouvoir d’achat » qu’il faut interroger : face à l’effondrement du vivant, aux changements climatiques, aux inégalités criantes, l’ensemble du paradigme moderne doit être revu. Mieux vaut chercher le bien vivre et le pouvoir vivre pour toutes et pour tous, associés à des formes d’organisation collective harmonieuses entre les humains et les autres qu’humains, en commençant par limiter le pouvoir de détruire des plus riches et des possédants.

Loin d’être le signe rassurant d’une prise de conscience récente, le souci de freiner la dépendance aux combustibles fossiles n’a cessé d’accompagner l’expansion des sociétés industrielles. Mais hier comme aujourd’hui, elle se heurte à de multiples freins qui entravent toute action : l’inertie politique et l’influence des lobbys, les divisions de la communauté internationale, le poids des imaginaires, la confiance excessive dans l’inventivité humaine censée résoudre le problème, ou encore la dépendance aux choix techniques du passé. Tout cela doit nous rappeler à quel point il est coûteux et difficile de modifier un système technique aussi ancien, complexe et dense.

Après avoir vampirisé les sols et saturé les esprits de marchandises, au nom de la triade extraction-production-consumation, une partie de l’élite économique en appelle à la sobriété. Que craignent-ils au juste ?

Lorsque des dealers annoncent qu’ils ont une rupture de stock sur leurs produits phares, on peut s’attendre à une réaction imprévisible de clients rendu complètement addictifs. Le client, c’est chacun de nous, façonné par mille dispositifs et infrastructures qui nous tiennent en dépendance d’une mégamachine écocidaire. La formule pudique de la tribune évoquant une « menace [sur] notre cohésion sociale » mérite d’être traduite : ce que craignent puissants et gouvernants, c’est une révolte sociale d’ampleur devenant incontrôlable. Ce n’est pas tant le CO2 qui les effraye – ils ont largement participé à l’organisation du déni climatique depuis 50 ans –, mais la relance d’une mobilisation populaire dont les Gilets Jaunes ont ouvert la voie.

Hasard des calendriers : au moment où la quantité de gaz russe acheminée par pipeline diminue et fragilise les approvisionnements, la gendarmerie a commencé à recevoir une partie des 90 véhicules blindés de maintien de l’ordre. Commandé à l’automne 2020, dans le sillage des émeutes de 2016, le « Centaure » est « dédié aux crises de haute intensité »9https://twitter.com/Gendarmerie/status/1536319311228321794?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1536319311228321794%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Finfodujour.fr%2Fsociete%2F58492-les-nouveaux-blindes-des-forces-de-lordre. Nous y sommes. L’impasse écologique de plus en plus manifeste et l’organisation capitaliste de la pénurie ne peuvent que produire des situations infernales. À l’énergie fossile déclinante, l’énergie politique subversive, intermittente mais infiniment renouvelable, offre le seul point d’appui réaliste.



Au lieu de ces tribunes floues et indécentes, qui se contentent de répéter des éléments de langage complètement hors-sol, nous avons besoin d’expériences et d’utopies concrètes, pour nous émanciper des imaginaires de la puissance et retrouver des formes de vie plus simples et attentives au monde. Et surtout, nous n’avons plus besoin de grands patrons modernisateurs pour nous indiquer le sens de l’histoire.


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1 Voir « Le prix de l’énergie menace notre cohésion » https://www.lejdd.fr/Societe/tribune-nous-devons-collectivement-agir-sur-la-demande-en-energie-4119737
2 www.energyhistory.org
3 Jean-Pierre Lévy, Nadine Roudil, Amélie Flamand et al., « Les déterminants de la consommation énergétique domestique », Flux, 2014/2 (N° 96), p. 40-54
4 http://www.globalcarbonatlas.org/en/CO2-emissions
5 voir https://www.terrestres.org/2021/10/26/total-face-au-rechauffement-climatique-1968-2021/
6 https://www.terrestres.org/2020/09/30/relire-lutopie-ou-la-mort/
7 On trouve par exemple dans la la revue “Pétrole progrès” publié par les pétroliers, un article qui annonce la voiture propre pour l’an 2000 pour contrer les alertes du club de Rome et autres débats énergétiques de l’époque : « Vers l’automobile non polluante », Pétrole-Progrès, printemps 1971, n° 94-95, p. 7. Plus généralement, Philippe Bihouix, Le Bonheur était pour demain. Les rêveries d’un ingénieur solitaire, Seuil, 2019.
8 https://solidarites-sante.gouv.fr/archives/archives-presse/archives-communiques-de-presse/article/cocolupa-le-comite-national-de-coordination-de-la-lutte-contre-la-precarite ; https://www.insee.fr/fr/statistiques/fichier/6466177/IP_1907.pdf
9 https://twitter.com/Gendarmerie/status/1536319311228321794?ref_src=twsrc%5Etfw%7Ctwcamp%5Etweetembed%7Ctwterm%5E1536319311228321794%7Ctwgr%5E%7Ctwcon%5Es1_&ref_url=https%3A%2F%2Finfodujour.fr%2Fsociete%2F58492-les-nouveaux-blindes-des-forces-de-lordre

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30.06.2022 à 10:00

Pour que la dignité devienne une habitude

Omar Felipe Giraldo

Événement politique capital en Colombie, l'élection récente d'une gauche alliée aux luttes féministes et anti-extractivistes a suscité de l'espoir à travers le monde. Avec le philosophe colombien Omar Felipe Giraldo, nous revenons sur cette victoire et sur les défis qu’elle devra affronter.

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Texte intégral (4530 mots)
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Le 19 juin dernier, au moment où la France élisait sa nouvelle assemblée, un séisme politique secouait l’Amérique Latine. Non seulement la Colombie élisait pour la première fois en 200 ans d’histoire républicaine un président de gauche, mais celui-ci sera accompagné dans l’exercice du pouvoir par Francia Marquez, une militante afro-colombienne et féministe qui a fait ses preuves en politique dans la lutte contre l’extraction minière. En proposant de mettre un terme à l’exploitation du pétrole sur son territoire et en plaçant la défense de la vie au cœur de son programme, Gustavo Petro a également suscité l’enthousiasme des milieux écologistes.

Entretien réalisé pour la revue Terrestres par Pierre Madelin.


Qui sont Gustavo Petro et Francia Marquez et qu’est-ce qui les a conduit à s’unir pour remporter l’élection présidentielle en Colombie ?

Ce sont deux personnalités issues de la base. Francia Marquez est une femme afro-colombienne qui a travaillé dans les mines artisanales et comme employée de maison, qui s’est battue pour défendre une rivière et qui a été contrainte par la violence à quitter son village. Elle a été lauréate du prix Goldman (équivalent du prix Nobel de l’environnement) pour sa lutte contre l’exploitation minière illégale. Quant à Gustavo Petro, c’est un ancien guérillero du Mouvement du 19 avril qui s’est fait connaître en dénonçant les liens entretenus par le gouvernement d’Álvaro Uribe avec des groupes paramilitaires, une affaire qui a conduit à l’incarcération de soixante sénateurs et autres membres du congrès. Maire de Bogotá, il a sans doute été le plus important leader social de ces dernières décennies.

L’alliance de ces deux personnalités est née lorsque Francia Márquez a accepté l’invitation de Petro à organiser une consultation pour choisir le candidat du Pacto Histórico (une coalition de secteurs de gauche et de centre-gauche créée pour les élections législatives et présidentielles). Lors de ces élections, Francia, à la surprise générale, est arrivée en troisième position, devant les politiciens de l’establishment, ce qui a obligé Petro à lui proposer le poste de vice-présidente en cas de victoire. Dans un premier temps, il avait cherché des alliances avec le centre-droit, car il estimait qu’il ne pourrait pas gagner en s’appuyant exclusivement sur sa base. Mais ne parvenant pas à conclure d’accords, et sous la pression de son mouvement et de l’opinion publique, il a proposé à Francia de devenir candidate à la vice-présidence.

D’après moi, cette proposition a marqué un tournant dans la campagne, car sa base électorale, convaincue qu’il allait passer une alliance déplaisante avec les politiciens traditionnels du parti libéral, commençait à se décourager. C’est à ce moment que Francia est arrivée, insufflant à cette campagne l’énergie qui lui manquait. Des centaines de milliers de jeunes se sont engagés dans un travail de terrain dans tout le pays, en démentant les mensonges, en parlant avec les gens et en les informant, en convainquant les indécis. Cet engagement a permis à ce duo de remporter une victoire historique, car c’est la première fois en 200 ans d’histoire républicaine du pays que la gauche accède à la présidence, qui plus est avec un taux de participation inédit.

Francia Márquez. Source : Wikimedia.

Quel a été l’itinéraire politique de Francia Marquez et que représente son accession à la vice-présidence dans un pays comme la Colombie ?

Francia Marquez est issue des mouvements sociaux, elle a consacré sa vie à défendre l’environnement et les droits humains. Jusqu’à présent, son parcours politique n’a pas été institutionnel ; il s’est entièrement inscrit dans le cadre de luttes territoriales contre l’extractivisme, la guerre et le racisme structurel. Sa vice-présidence représente beaucoup de choses, car on n’avait jamais pensé qu’une femme afro-colombienne, issue des classes les plus opprimées de la société, de la Colombie profonde, et féministe qui plus est, puisse occuper un tel poste. Il faut garder à l’esprit qu’en Colombie, les élites n’ont jamais cédé le pouvoir politique, qu’elles ont toujours gouverné. Schématiquement, l’on pourrait dire que toute l’histoire politique de notre pays se résume à l’alternance entre deux partis : le parti conservateur et le parti libéral, tous deux de droite. Bien qu’elles portent des noms différents, ce sont en réalité ces différentes factions des élites qui, jusqu’à ce triomphe électoral, ont été à la tête du pays pendant deux siècles.

Cela explique, dans une certaine mesure, pourquoi la Colombie est embourbée depuis 50 ans dans une guerre chronique qui a fait environ 500 000 morts1https://www.comisiondelaverdad.co/?fbclid=IwAR3xIQM-004Hc6u03BcoPERbqgLdCmd5Mqj609AnrnklEgEt7O64-JdQlZk. Si nous observions une minute de silence pour chaque mort de notre conflit, nous garderions le silence pendant 17 ans. Pour donner une idée de notre histoire politique, il suffit de rappeler que dans les années 1980 et 1990, un parti de gauche, l’Union Patriotique, a été littéralement décimé, plus de 5000 de ses membres ayant été tués les uns après les autres par des agents de l’État, des paramilitaires ou des narcotrafiquants. Et pendant les deux premières décennies de ce siècle, le pouvoir politique a été monopolisé par le mouvement fasciste d’Alvaro Uribe Au cours de sa présidence, 6402 jeunes innocents kidnappés et déguisés en guérilleros ont été assassinés pour gonfler les chiffres de sa politique de guerre totale contre l’insurrection : c’est ce que l’on a appelé le scandale des « faux positifs »2https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_des_faux_positifs. Ce sont ces forces politiques qui ont perdu le pouvoir aujourd’hui. D’où l’importance de ce triomphe.

Tu es philosophe de l’environnement et Francia Marquez a sollicité ton soutien pendant sa campagne. Dans quelle mesure as-tu pu y contribuer ?

Ma contribution a été marginale. Je l’ai contactée fin 2020, lorsqu’elle a émis l’idée « folle » de devenir présidente du pays. Je vivais alors au Chiapas, l’épicentre du mouvement zapatiste, et cela l’intéressait beaucoup. Elle voulait notamment en savoir davantage sur le processus engagé quelques années auparavant par Marichuy, une femme indigène qui a été la porte-parole du Conseil indigène de gouvernement au cours de la dernière campagne présidentielle mexicaine3https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/12/09/marichuy-la-voix-des-indiens-au-mexique_5227154_3222.html. Marichuy était pour Francia un repère important, dans la mesure où elle était elle aussi une femme racisée issue des secteurs populaires et qu’elle s’était aventurée dans une entreprise similaire à la sienne. Nous avons donc essayé de traduire et de transposer au contexte colombien le principe zapatiste du Mandar Obedeciendo (Gouverner en Obéissant). Avec son équipe de Soy porque Somos (Je suis parce que nous sommes), nous avons élaboré une proposition appelée mandatos populares (mandats populaires), dont le but est de construire un gouvernement national qui s’appuierait sur des assemblées populaires dans les territoires ruraux et les quartiers urbains. J’ai également contribué à l’élaboration de son programme en matière d’agro-écologie.

Quelle est l’importance de l’écologie politique et de la défense de la vie et des territoires dans le programme des candidats ?

Ce qui singularise la proposition politique du président Gustavo Petro, c’est qu’il est sans doute le premier écologiste progressiste de la région. Son pari est de construire un projet politique centré sur la vie. Le slogan de sa campagne était d’ailleurs : « Colombie, puissance mondiale de la vie ». L’idée centrale est de sortir le pays d’une économie extractiviste fondée sur le charbon ou le pétrole, d’amorcer une transition énergétique et de miser sur une nouvelle économie territorialisée et décentralisée. Même si je pense qu’il y a encore beaucoup de confusion au sujet des énergies renouvelables et que son discours promeut le capitalisme vert, qu’il peut donc être très dangereux, je crois que c’est au moins la première fois qu’un gouvernement envisage sérieusement d’arrêter l’exploration pétrolière pour se diriger vers une économie moins énergivore.

Graffiti à Getsemaní, Carthagène, Colombie. Source : Wikimedia.

Lorsque je t’ai rencontré, tu faisais plutôt le pari de l’autonomie, d’une auto-organisation politique par le bas, à distance de l’État. Comment se fait-il que, des années plus tard, tu aies accepté de soutenir une campagne électorale axée sur la conquête du pouvoir d’État ?

Je continue de penser que la politique la plus importante, celle qui compte le plus, est faite par les gens à petite échelle, dans des processus singuliers d’auto-organisation, tandis que les politiques menées par le système politique institutionnel sont de plus en plus conservatrices, qu’elle ont de moins en moins de marge de manœuvre, que les inerties dont elles témoignent sont de plus en plus puissantes, et qu’elle ne sont finalement pas en capacité de mettre un terme au désordre civilisationnel dans lequel nous nous enfonçons. Les politiques les plus intéressantes ne sont pas étatistes, elles ne croient pas à l’homme providentiel, et elles essaient au contraire de résoudre les problèmes auxquels elles sont confrontées par elles-mêmes, à travers l’autogestion et le communalisme.

Pour autant, je ne pense pas qu’il soit possible d’ignorer ce qui se passe dans la sphère de la politique institutionnelle, car tous les gouvernements ne se ressemblent pas. La montée du néofascisme ces dernières années l’a clairement montré. Tout projet d’émancipation peut être anéanti en un clin d’œil par des bombardements, ou par la répression militaire ou paramilitaire. La Colombie, par exemple, est le pays qui compte le plus grand nombre de leaders sociaux assassinés dans le monde4https://reporterre.net/En-Colombie-sur-la-trace-des-leaders-sociaux-assassines. Il est presque impossible de construire l’autonomie dans un tel contexte.

Je crois qu’en politique, il n’existe pas de solution totalement cohérente, et qu’il est d’une certaine manière indispensable de mener des luttes sur plusieurs fronts. Tant que l’État existe, il est nécessaire de lutter pour l’hégémonie à l’intérieur même de ses différents appareils, et ce afin d’ouvrir certaines brèches. Dans certains domaines, notamment en matière d’accès au foncier, l’État est une entité à laquelle nous ne pouvons pas renoncer. Je persiste néanmoins à penser qu’il est nécessaire de savoir prendre ses distances, en continuant notamment à critiquer la bureaucratie étatique. Et je ne pense pas que la conquête du Léviathan étatique doive être le principal objectif de nos luttes politiques. Mais il serait tout aussi naïf d’abandonner entièrement l’espace institutionnel aux élites, comme cela a été le cas pendant deux siècles en Colombie.

Quel rôle ont joué les mouvements sociaux et le cycle insurrectionnel colombien de 2019-2021 dans cette victoire ? Comment éviter de les trahir ou de les domestiquer dans l’exercice du pouvoir ?

En 2019 et 2020, une explosion sociale sans précédent a eu lieu en Colombie. Des centaines de milliers de jeunes sont sortis pour marcher, motivés par leur lassitude face aux politiques impopulaires du gouvernement d’Iván Duque et du régime uribiste. Pendant deux mois, les jeunes sont descendus dans la rue, ont chanté, fait de l’art, organisé des assemblées, défilé avec des banderoles et dansé. Cette manifestation pacifique a été infiltrée par la police pour légitimer l’usage de la force. Jamais auparavant il n’y avait eu une répression comme celle que nous avons connue l’année dernière : 5800 cas de violences policières, dont 80 homicides, des abus sexuels, des tirs dans les yeux, des disparitions forcées, etc. Pour moi, c’est grâce à ces jeunes qui ont été à l’origine de l’explosion sociale la plus inspirante de ces dernières années que la présidence a été gagnée. Comme au Chili, ce sont eux qui ont fait campagne, de porte à porte, volontairement.

Mais ne soyons pas naïfs. Il est inévitable que certains d’entre eux, et notamment les plus anticapitalistes, se sentent trahis. Car Petro, ne l’oublions pas, n’a cessé de répéter au cours de sa campagne qu’il souhaitait développer le capitalisme. En outre, il ne faut pas perdre de vue qu’après des années de transformations structurelles néolibérales et avec l’émergence d’organisations supranationales (grandes entreprises, institutions économiques, militaires ou politiques, conglomérats médiatiques), les États-nations ont perdu une bonne partie de leur capacité à transformer radicalement les structures économiques, à redistribuer les richesses et à changer le modèle politique bourgeois. Il y a quelques dizaines d’années encore, l’État-nation était le support privilégié des conquêtes sociales. Aujourd’hui, il n’est plus qu’une sordide caricature de ce qu’il fut, et peut donc difficilement être considéré comme un point d’appui pour les mouvements anticapitalistes.

Ajoutons que cette présidence va être confrontée à la crise alimentaire, à la crise énergétique que l’Europe connaît déjà, à la crise économique mondiale – en raison notamment de l’invasion de l’Ukraine – mais aussi aux échecs structurels du capitalisme mondialisé. Les élites et les médias fidèles à l’establishment, c’est-à-dire presque tous en Colombie, accuseront Petro et provoqueront de nouvelles révoltes. Or aucun gouvernement n’a le pouvoir de remédier à une crise structurelle du capitalisme. Pour autant, il est préférable que cette crise soit gérée par un gouvernement populaire que par une droite insensible. 

Peinture murale à Popayán, en Colombie. Source : Wikimedia.

Dans un pays aussi inégalitaire et violent que la Colombie, avec une histoire aussi douloureuse, quels seront les principaux défis de la nouvelle présidence, et quelles forces adverses, qu’elles soient sociales, politiques ou géopolitiques, rencontrera-t-elle sur son chemin ?

Petro a gagné la présidence dans un climat de grande adversité. Il a gagné malgré l’immense guerre sale que la quasi-totalité des médias a menée contre lui. Et c’est dans ce climat adverse qu’il devra gouverner. A chaque fois qu’il essaiera d’opérer un changement, il sera confronté à des structures juridico-politiques construites pour maintenir les privilèges des élites, et il devra qui plus est composer avec une société profondément imprégnée par les imaginaires néo-libéraux. Il sera également confronté à la violence et à la menace permanente de groupes paramilitaires qui ne manqueront pas de semer la terreur dans les territoires où il tentera d’opérer des transformations remettant en cause les grands propriétaires terriens.

Son principal défi sera de répondre aux immenses attentes qu’il a suscitées dans les secteurs populaires. Une fois au pouvoir, il se rendra compte des immenses contraintes qui pèseront sur lui. L’on peut d’ores et déjà parier qu’il devra passer des accords programmatiques et jeter des ponts avec les oligarchies nationales pour pouvoir gouverner le pays, ce qui l’obligera à domestiquer son programme et à le recentrer. La realpolitik finira par s’imposer à lui malgré ses promesses de campagne, comme cela s’est produit avec tous les gouvernements progressistes d’Amérique latine.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire récente de l’Amérique latine qu’une force politique arrive au pouvoir en prétendant lutter contre l’extractivisme et défendre la “Terre Mère” (on pense notamment au cas de la Bolivie d’Evo Morales). Cependant, malgré d’indéniables avancées sociales, ces forces n’ont pas été en mesure de contenir la dynamique écocide du capitalisme. Y a-t-il une raison de croire que le gouvernement de Petro et Marquez aura plus de succès à cet égard ? Ne courons-nous pas le risque d’une nouvelle désillusion comme celle qui semble déjà toucher le Chili de Boric ?

Soyons modérés dans nos attentes. Nous avons vu que les régimes progressistes comme ceux qui ont pris le pouvoir en Amérique latine ces dernières années n’ont pas pu aller à l’encontre de la reproduction du capital. Petro lui-même le reconnaît ouvertement. Qu’est-ce que cela signifie ? Tout simplement qu’il ne sera probablement pas en mesure de s’opposer efficacement à la croissance économique, à la propriété privée ou aux investissements en capital. Certaines réglementations seront peut-être imposées, par exemple l’interdiction du fracking ou la suspension des permis d’exploration pétrolière. En revanche, je pense qu’il sera très difficile d’aller à l’encontre des intérêts de l’agrobusiness, de l’élevage extensif de bétail, de l’exploitation minière à grande échelle. Je crains également que le gouvernement de Petro ne mise trop sur les énergies éolienne et photovoltaïque, notamment sous leurs formes les plus centralisées et entrepreneuriales, et que cela ne finisse par créer des problèmes similaires à ceux auxquels sont confrontés les populations sous d’autres latitudes partout où ces mégaprojets ont vu le jour, par exemple au Mexique, dans l’isthme de Tehuantepec5https://reporterre.net/Le-sale-business-des-eoliennes-d-EDF-au-Mexique.

Malgré toutes ces précautions, je crois que nous serons dans une meilleure situation par rapport aux gouvernements précédents, et je suis convaincu que ce triomphe n’est ni celui de Petro ni celui de Márquez, mais celui des secteurs populaires mobilisés qui rêvent d’inventer un avenir plus digne pour leurs peuples, dans l’espoir qu’un jour, comme le dit Francia, la dignité devienne une habitude.

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2 https://fr.wikipedia.org/wiki/Scandale_des_faux_positifs
3 https://www.lemonde.fr/ameriques/article/2017/12/09/marichuy-la-voix-des-indiens-au-mexique_5227154_3222.html
4 https://reporterre.net/En-Colombie-sur-la-trace-des-leaders-sociaux-assassines
5 https://reporterre.net/Le-sale-business-des-eoliennes-d-EDF-au-Mexique

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29.06.2022 à 10:00

L’héritage de la Dialectique de la raison chez les écoféministes

Jean-Baptiste Vuillerod

Comment articuler les luttes féministes, antiracistes, de classes, antispécistes et écologistes ? Parmi différents chemins possibles, Jean Baptiste Vuillerod propose d'éclairer le corpus écoféministe à partir de la Théorie critique allemande élaborée au milieu du XXe siècle. Cette rencontre entre deux traditions de pensée offre des prises pour comprendre et critiquer la domination de la nature.

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Texte intégral (10700 mots)
Temps de lecture : 18 minutes

Certaines écoféministes ont reconnu dans La Dialectique de la raison d’Adorno et de Horkheimer quelques prémisses de ce qu’elles ont cherché à dire. L’article important d’Ynestra King, « The Ecology of Feminism and the Feminism of Ecology »1Ynestra King, « The Ecology of Feminism and the Feminism of Ecology », dans Judith Plant (dir.) Healing the Wounds. The Promise of Ecofeminism, Philadelphie, New Society Publisher, 1989 p. 18., a pour épigraphe une citation de la note sur « L’homme et l’animal » issue de La Dialectique de la raison. Dans son anthologie intitulée Ecology, Carolyn Merchant donne une place à un texte issu de cet ouvrage2Carolyn Merchant (dir.), Ecology, New York, Humanity Book, 2008, p. 59-65., mais surtout, dans son livre Earthcare, elle y fait directement référence pour développer son propos3Carolyn Merchant, Earthcare. Women and Environment, New York, Routledge, 1996, p. 52.. Même chose chez Val Plumwood dans son livre Feminism and the Mastery of Nature4Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature (1993), Londres-New York, Routledge, 2003, p. 24. ou chez Ariel Salleh dans Ecofeminism as Politics5Ariel Salleh, Ecofeminism as Politics. Nature, Marx and the Postmodern (1997), Londres, Zed Books, 2017, p. 89., qui font des références plus discrètes, mais importantes, à Adorno et Horkheimer.

Je souhaite ici mettre en évidence quelques idées directrices qui ont pu pousser ces autrices écoféministes à se référer à Adorno et Horkheimer pour théoriser leur critique de la société. Car si l’écoféminisme, comme y insiste Émilie Hache, est avant tout un mouvement pratique pluriel qui trouve sa source dans les mobilisations de femmes pour l’environnement autour des années 1980, aussi bien dans les pays du Nord que dans les pays du Sud6Émilie Hache « Introduction », dans Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Paris, Cambourakis, 2016, p. 14-15., il n’en reste pas moins que les femmes investies dans ces mouvements ont parfois cherché à théoriser leur pratique en se référant à la tradition philosophique. Par ailleurs, à côté des militantes historiques (je pense par exemple à Vandana Shiva, Starhawk ou bien Ynestra King), il y a aussi dans l’écoféminisme un courant davantage tourné vers la théorisation qui revendique une discussion approfondie avec la philosophie (qu’on pense à Val Plumwood ou à Karen Warren).

Par-delà cette différence entre un courant plus militant de l’écoféminisme, et un autre que l’on pourrait dire plus universitaire, je cherche ici à éclairer ce que certaines écoféministes ont pu se réapproprier de la Dialectique de la raison d’Adorno et de Horkheimer. Il s’agit de mettre en évidence un héritage intellectuel de l’École de Francfort dans ce courant théorique et pratique qui connaît aujourd’hui un regain d’intérêt, en particulier en France7Outre l’anthologie d’Émilie Hache précédemment citée, on peut penser aux livres de Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, 2021, et de Jeanne Burgart Goutal, Être écoféministe. Théories et pratiques, Paris, L’Échappée, 2020.. Je souhaite aussi mettre l’accent sur quelques idées fortes qui, indépendamment des références explicites, tissent un pont entre les philosophes de Francfort et des pensées qui s’inscrivent dans l’écoféminisme. L’enjeu n’est pas pour moi de réduire la singularité des discours écoféministes, ni d’affirmer que tout ce que les écoféministes ont dit se trouverait déjà, en réalité, chez Adorno et Horkheimer. Il s’agit bien plutôt, à l’aune de l’écoféminisme, de mettre en lumière l’intérêt de la première génération de l’École de Francfort pour la critique de la domination de la nature – un intérêt d’autant plus surprenant que le thème a ensuite été abandonné par les générations ultérieures de la Théorie critique francfortoise (Jürgen Habermas, Axel Honneth). Pour cela, je me concentrerai sur quatre thèmes : le lien entre la domination des femmes et la domination de la nature, la distinction entre naturalisme et naturalisation, une théorie de l’histoire et de la société, et enfin un horizon utopique de réconciliation avec la nature.

Domination des femmes et domination de la nature

La citation de La Dialectique de la raison mise en exergue de l’article de King mentionne explicitement le lien entre la domination des femmes et la domination de la nature : « [La femme] devient le symbole de la fonction biologique de la nature dont l’oppression est le titre de gloire de cette civilisation. Pendant des millénaires, les hommes ont rêvé de dominer la nature, de transformer le cosmos en un immense territoire de chasse. C’est là-dessus que se concentraient les idées des hommes dans une société faite par les hommes. C’est ce que signifiait pour eux la raison dont ils étaient très fiers8Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison (1944), tr. fr. É. Kaufholz, Paris, Gallimard, 2011, p. 271.. » Comme les écoféministes, Adorno et Horkheimer font le constat d’une domination conjointe des femmes et de la nature dans l’histoire. Ils soulignent que les sociétés humaines, par le savoir et la technique, sont parvenues à maîtriser leur environnement naturel, et expliquent comment cette domination de la nature extérieure s’est renversée dans l’histoire en domination sur les êtres humains eux-mêmes. C’est là la grande thèse de la première partie de la Dialectique de la raison, « Le concept d’Aufklärung », dont Merchant rapporte un extrait dans son anthologie Ecology.

Si, parmi les êtres humains, le groupe des femmes a particulièrement fait l’objet de la domination, la raison en est que les femmes ont été assimilées à la nature. Adorno et Horkheimer soulignent ainsi que l’un des arguments idéologiques les plus importants pour justifier la domination patriarcale a été la proximité historiquement construite des femmes avec le monde naturel. Les sociétés humaines s’étant fondées sur la domination de la nature extérieure, c’est l’assimilation exclusive de certains groupes humains à la nature (notamment le groupe des femmes) qui a permis de justifier dans l’histoire leur subordination. Sous prétexte de leur rôle dans la procréation et la reproduction de la vie au sein de l’espèce humaine, les femmes ont été considérées comme plus proches de la nature que les hommes, lesquels se sont arrogés le monopole de la raison et de la culture. Cette proximité avec la nature a fait que la domination sur la nature extérieure pouvait se prolonger en domination sur les êtres qui, dans le monde humain, étaient considérés comme les représentants de la nature, c’est-à-dire les femmes.

Ce constat fait par Adorno et Horkheimer se retrouve chez de nombreuses autrices écoféministes. Selon Karen Warren, la domination patriarcale s’est fondée sur le fait que « les femmes sont identifiées à la nature et avec le règne de ce qui est physique ; les hommes sont identifiés à ce qui est “humain” et au règne de ce qui est spirituel9Karen J. Warren, « Le pouvoir et la promesse de l’écoféminisme », Multitudes, 2009/1, n° 36, p. 174. ». La hiérarchisation de la bipartition entre règne naturel et monde humain, entre nature et culture ou nature et esprit, a donné lieu à la légitimation idéologique de la domination masculine. On trouve le même type de raisonnement chez Val Plumwood, laquelle considère que « la raison, dans la tradition occidentale, a été construite comme le domaine privilégié du maître, qui a conçu la nature comme une femme ou une altérité subordonnée, comprenant et représentant la sphère de la matérialité, de la subsistance et du féminin avec lequel le maître a rompu et qu’il a construit comme quelque chose qui lui est inférieur10Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 3. ». Bien qu’ils aient moins approfondi ces aspects que les écoféministes, Adorno et Horkheimer avaient déjà discerné dans notre culture l’affirmation proprement masculine d’une rationalité qui n’est parvenue à se poser et à s’imposer qu’à travers la dévaluation conjointe de la nature et des femmes.

Val Plumwood en 1987

Naturalisme et naturalisation

Le constat de la domination conjointe des femmes et de la nature est en réalité commun à tous les courants du féminisme. Colette Guillaumin, dans son texte « Pratique du pouvoir et idée de Nature »11Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature » (1978), dans Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Éditions iXe, 2016, p. 13-78., décrit dans une perspective similaire la naturalisation idéologique de la domination patriarcale, et l’on pourrait trouver des développements similaires dans le féminisme queer de Judith Butler12Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe » (1993), tr. fr. C. Nordmann, Paris, Amsterdam, 2018. ou dans le féminisme cyborg de Donna Haraway13Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes (1984), éd. L. Allard, D. Gardey et N. Magnan, Paris, Exils, 2007.. Ce qui fait la spécificité de certaines écoféministes, c’est leur refus de réduire la référence à la nature à son instrumentalisation idéologique. En ce sens, les autrices écoféministes nous aident à distinguer de manière salutaire la naturalisation idéologique d’une position ontologique légitime que l’on peut qualifier de naturaliste.

Je crois que c’est très exactement cette distinction que l’on retrouve à l’œuvre, à titre implicite certes, chez Adorno et Horkheimer14Andrew Biro propose à l’inverse une lecture antinaturaliste d’Adorno et de Horkheimer dans Denaturalizing Ecological Politics. Alienation from Nature from Rousseau to the Frankfurt School and Beyond, Toronto, University of Toronto Press, 2005.. Il y a en effet dans La Dialectique de la raison une forme de naturalisme que l’on peut résumer en trois propositions : 1° la nature existe, 2° les êtres humains appartiennent à la nature et les sociétés humaines émergent à partir de la nature, 3° le propre de certaines sociétés humaines – en particulier les sociétés occidentales et a fortiori les sociétés modernes capitalistes – est de s’être retournées contre la nature dont elles provenaient, de façon à dominer les naturalités humaines et non humaines15Jean-Baptiste Vuillerod, Theodor W. Adorno : La domination de la nature, Paris, Amsterdam, 2021.. Les deux premières propositions ne sont pas rigoureusement démontrées chez les philosophes francfortois, mais elles constituent en quelque sorte le présupposé de la troisième proposition qui, elle, est au cœur de La Dialectique de la raison.

Cet ouvrage remonte de manière plus ou moins mythique aux origines de la civilisation occidentale et montre comment l’émergence de la raison humaine et de l’organisation sociale a entraîné la domination de la nature extérieure et des êtres humains eux-mêmes. Ce qu’Adorno et Horkheimer nomment l’Aufklärung n’est pas propre aux Lumières et à la modernité, il s’agit d’un phénomène originaire qui lie la rationalité à l’exercice d’un pouvoir sur les choses et sur les êtres humains. L’Aufklärung désigne toute forme de savoir qui rompt avec les anciennes formes de superstition héritées de la peur que ressentent les êtres humains face à une nature mystérieuse, et qui opère cette rupture en se rendant maître et possesseur de la nature : « l’entendement qui triomphe de la superstition doit dominer la nature démystifiée. Le savoir, qui est un pouvoir, ne connaît de limites ni dans l’esclavage auquel la créature est réduite, ni dans la complaisance à l’égard des maîtres de ce monde. […] Les hommes veulent apprendre de la nature comment l’utiliser, afin de la dominer plus complètement, elle et les hommes16Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 22.. » Si cette tendance à la domination de la nature par le savoir et la technique remonte certes aux origines de la civilisation occidentale selon Adorno et Horkheimer, il n’en reste pas moins qu’elle trouve son apogée dans les sociétés capitalistes modernes, lesquelles intensifient la maîtrise technique et scientifique de la nature de manière exponentielle en vue de la recherche illimitée du profit.

L’essentiel, ici, est de voir que dans ce long processus de domination de la nature qui remonte loin dans la civilisation occidentale et qui trouve son apogée dans l’organisation capitaliste du monde moderne, les êtres humains en sont arrivés progressivement à se retourner contre la nature dont ils provenaient et à en oublier complètement leur origine naturelle. « En vertu de son implacable cohérence, le penser, dont le mécanisme coercitif reflète et perpétue la nature, se reflète également lui-même comme nature oublieuse d’elle-même, comme mécanisme coercitif. Il est vrai que la faculté de représentation n’est qu’un instrument. Par le fonctionnement de leur intellect, les hommes se distancient de la nature pour la placer pour ainsi dire devant, afin de voir comment ils la domineront17Ibid., p. 54.. » D’après Adorno et Horkheimer, la mise à distance de la nature rendue possible par l’intelligence humaine et les possibilités de l’action technique sur le monde nous ont conduits à oublier notre naturalité et à adopter par rapport à la nature une position de surplomb qui autorise sa maîtrise et sa subordination à la volonté humaine.

Il y a chez certaines autrices écoféministes une perspective similaire dans la manière dont elles lisent l’histoire de l’Occident comme un oubli progressif de l’appartenance à la nature qui autorise la domination de celle-ci18Pour une lecture qui insiste sur les différences entre l’écriture écoféministe de l’histoire et la conception de l’histoire chez Adorno et Horkheimer, voir Paul Guillibert, « L’histoire écoféministe et la critique de la raison instrumentale », dans Katia Genel, Jean-Baptiste Vuillerod et Lucie Wezel (dir.), Retour vers la nature ? Questions féministes, Lormont, Bord de l’eau, 2020, p. 77-95.. Ainsi, si la position de certaines écoféministes peut être qualifiée de naturaliste, c’est dans un sens proche de celui que l’on peut attribuer à Adorno et Horkheimer : la reconnaissance que la nature existe, que l’être humain en est issu, et qu’il faut combattre la manière dont, dans notre histoire, il s’est rapporté à la nature dont il provient sur le mode de la domination. Ce que Starhawk appelle « l’éthique de l’immanence », c’est précisément le sentiment d’appartenance à la communauté naturelle des humains et des non-humains, alors même que toute notre culture est fondée sur « la mise à distance19Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 46. » qui, historiquement, a entraîné la domination et la destruction de la nature sous toutes ses formes. De même, Vandana Shiva parle de la « Mère Nature20Vandana Shiva, Vandana Shiva, « Étreindre les arbres », dans Émilie Hache (dir.), Reclaim. Recueil de textes écoféministes, op. cit., p. 184. » qui comprend l’ensemble des êtres naturels, humains et non-humains ; elle dénonce dans le même temps « la rupture au sein de la nature et entre l’homme et la nature21Ibid., p. 187. », une rupture qu’elle attribue en particulier à la modernité occidentale dont le nom de Descartes sert en quelque sorte, chez elle, d’emblème métonymique. On a là une problématique similaire à celle de La Dialectique de la raison.

Une théorie de l’histoire et de la société

L’un des grands mérites des écoféministes est d’être parvenu à proposer une théorie synthétique des dominations. Les écoféministes placent au cœur de leur propos la domination sur les natures non humaines et font de la question écologique la problématique fondamentale de notre temps. Mais, en même temps, elles expliquent le lien entre la destruction des environnements et la domination patriarcale en soulignant que ce sont les femmes qui, au Nord comme au Sud, sont les premières touchées par les pollutions de l’eau, de l’air et des sols, par les déforestations et par la multiplication des phénomènes climatiques extrêmes (ouragans, méga-feux, tsunamis, etc.).

Cette mise au premier plan de la précarité des femmes à travers le monde conduit les autrices écoféministes à prendre en compte les formes de consubstantialité et d’intersectionnalité entre les différentes dominations : ce sont en effet les femmes racisées et précarisées qui, sur toute la planète, souffrent le plus des désastres environnementaux. L’écoféminisme parvient ainsi à élaborer une théorie de la domination qui pense ensemble les dominations de classe, de sexe et de race, en même temps que la domination sur les natures non humaines. Val Plumwood indique ainsi que l’écoféminisme « a combattu les quatre formes d’exploitation comprises dans la race, la classe, le genre et la nature22Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 1. », et Ariel Salleh souligne qu’ « aucune autre perspective politique – le libéralisme, le socialisme, le féminisme, l’environnementalisme – ne parvient à intégrer ce qu’intègre l’écoféminisme23Ariel Salleh, « Foreword », dans Maria Mies, Vandana Shiva, Ecofeminism (1993), Londres-New York, Zed Books, 2014, p. xii. ».

Cette théorie synthétique des dominations qui structure l’organisation de nos sociétés trouve son prolongement dans des analyses historiques24Jean-Baptiste Vuillerod, « L’Anthropocène est un Androcène : trois perspectives écoféministes », Nouvelles Questions Féministes, 2021/2, vol. 40, p. 18-34.. Par exemple, Maria Mies repart de la rupture qu’a représenté la période néolithique pour appréhender du point de vue du mode de production les transformations qui ont mené à la domination des femmes et de la nature25Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale. Women in the International Division of Labour (1986), Londres, Zed Books, 2014.. Alors que les femmes, au paléolithique et aux débuts du néolithique, avaient un rôle central dans l’organisation sociale, Mies explique que le développement de l’agriculture et du pastoralisme a permis aux hommes de prendre la main sur la production et de réduire les femmes à des procréatrices, voire parfois à des esclaves. Les formes modernes du capitalisme patriarcal seraient les héritières lointaines de cette violence primordiale faite aux femmes depuis le milieu de l’époque néolithique. De manière complémentaire, bien que dans une tout autre perspective, on trouve une reconstruction historique de grande portée chez Val Plumwood, qui retrace le mouvement historique davantage du point de vue de l’histoire des idées et qui s’intéresse aux aspects plus conceptuels et philosophiques de la domination des femmes et de la nature. Dans Feminism and the Mastery of Nature, elle montre comment, de Platon à Descartes, la pensée dualiste s’est imposée jusqu’à produire in fine les formes mortifères de destruction écologique et de patriarcat à l’époque contemporaine. Les écoféministes envisagent donc différentes modalités de l’écriture de l’histoire, mais leur analyse de la société s’appuie sur la nécessité de resituer notre organisation sociale dans une perspective historique.

Les mêmes gestes se retrouvent dans La Dialectique de la raison. Ce n’est pas seulement la domination masculine qui est discutée dans la théorie sociale d’Adorno et de Horkheimer, mais également toutes les formes de domination sur les natures humaines et non humaines. Dans la note sur « L’homme et l’animal », ils écrivent : « Durant les guerres, en temps de paix, dans l’arène et à l’abattoir, de la mort lente de l’éléphant vaincu par les hordes humaines primitives dans leur premier assaut planifié jusqu’à l’exploitation systématique du monde animal, les créatures privées de raison ont eu à subir la raison26Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 268-269.. » Adorno et Horkheimer ne nient aucunement les différences historiques entre les différentes formes de domination sur les animaux, mais ils insistent sur une tendance de l’histoire qui, bien que prenant des formes différentes en fonction des contextes, des sociétés et des époques, aboutit à la dévalorisation, à la destruction et à l’exploitation des êtres naturels. La rationalité dominatrice s’est imposée dans nos sociétés à toutes les « créatures privées de raison », c’est-à-dire aux animaux, mais aussi aux femmes ainsi qu’à tous les groupes humains considérés comme relevant davantage de la nature que de la culture. La note sur « L’importance du corps » montre ainsi comment ce principe s’étend également à la domination raciale et à l’exploitation des classes laborieuses : « La division du travail qui fit une distinction entre la jouissance d’un côté et le travail de l’autre, a condamné la force brute. […] Le sort que connurent les esclaves de l’antiquité fut celui de toutes les victimes jusqu’aux populations modernes colonisées : il fallait qu’ils passent pour les plus médiocres. Il y avait deux races dans la nature, la race supérieure et la race inférieure27Ibid., p. 250-251.. » Comme l’écoféminisme, la théorie critique de la domination de la nature prend ainsi en compte l’ensemble des formes de domination, aussi bien sur les êtres humains que sur les êtres non humains. Exploitation du travail, sexisme, racisme et spécisme sont par conséquent pensés ensemble par Adorno et Horkheimer depuis le prisme de la domination de la nature.

Carolyn Merchant a remarqué avec raison que cette théorie de la société permettait à La Dialectique de la raison de développer une nouvelle philosophie de l’histoire : une philosophie de l’histoire en quelque sorte inversée par rapport aux schémas classiques, parce qu’elle vise à comprendre la progression de la domination de la nature dans l’histoire et non le progrès de la liberté. « L’identification du modernisme comme un problème plutôt que comme un progrès était formulée en toute acuité par Max Horkheimer et Theodor Adorno dès les phrases d’ouverture de la Dialectique de la raison, en 1944. […] Ils y critiquent à la fois la conception de la domination de la nature chez Francis Bacon et l’optimisme de Karl Marx et de Friedrich Engels, qui considéraient que le contrôle sur la nature mènerait au progrès. Ils blâmèrent la réduction de la nature à de simples nombres par la science mécanique et le capitalisme. […] L’environnementalisme et le féminisme inversent le scénario du récit de la rédemption, voyant l’histoire comme un lent déclin et non comme un mouvement progressif qui ferait croître des roses dans le désert28Carolyn Merchant, Earthcare. Women and Environment, op. cit., p. 52.. »

La note sur « La critique de la philosophie de l’histoire », dans La Dialectique de la raison, exprime parfaitement la reprise critique du projet d’une histoire universelle, qui continue à penser la possibilité de dégager un sens et une totalisation de l’histoire du monde, mais qui en inverse le sens par rapport aux grands récits progressistes : « Une construction philosophique de l’histoire universelle devrait montrer comment, en dépit de tous les détours et de toutes les résistances, la domination cohérente de la nature s’impose de plus en plus nettement et intègre toute intériorité29Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 239.. » La théorie synthétique des dominations s’articule ici à une reconstruction philosophique de l’histoire qui chercherait à analyser comment la domination sur la nature s’est imposée depuis les sociétés anciennes jusqu’à la société capitaliste moderne et contemporaine, laquelle constitue en quelque sorte le résultat paroxystique et particulièrement destructeur d’une tendance historique et culturelle de long cours. Cette volonté de penser la domination de la nature à l’aune d’une nouvelle écriture de l’histoire qui prendrait aussi bien en compte les aspects culturels que les aspects économiques à différentes périodes de l’histoire, afin de repenser de manière nouvelle la totalité historique, me semble commune à la Théorie critique francfortoise et à l’écoféminisme.

Michelle Kingdom, Leaving no relics, 2017

L’horizon utopique d’une réconciliation avec la nature

J’en arrive pour finir à l’horizon éthique et politique qui oriente la critique de la domination de la nature dans la société et dans l’histoire. Cet horizon, il est possible de le penser sous le sceau de l’utopie, si par ce terme on entend, avec Adorno et Horkheimer, « la critique de l’existant30Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Le Laboratoire de la Dialectique de la raison. Discussions, notes et fragments inédits, tr. fr. J. Christ et K. Genel, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2013, p 108. Sur l’utopie chez Adorno, voir mon article : « L’utopie écologique ? Réflexions croisées sur Theodor W. Adorno, Ernst Bloch et Hans Jonas », Écologie & Politique, 2021/2, n° 63, p. 171-189. » et non un idéal inaccessible. Mettre fin à la domination de la nature sous toutes ses formes constitue un horizon utopique au sens où il s’agit par là de rompre frontalement avec nos sociétés historiques telles qu’elles se sont développées jusqu’à maintenant, et cela afin de promouvoir en même temps une nouvelle organisation sociale plus respectueuse des naturalités humaines et non humaines. L’utopie des philosophes de Francfort consiste donc à valoriser une « réconciliation avec la nature31Theodor W. Adorno, « Le progrès » (1962), dans Modèles critiques, tr. fr. M. Jimenez et É. Kaufholz, Paris, Payot, 2003, p. 183. » pour briser le cours catastrophique de l’histoire du monde.

Concrètement, cette réconciliation avec la nature renvoie à de nouvelles formes de socialisation de la nature. Dans la Dialectique négative, les concepts de « primat de l’objet » et de « non-identité » indiquent la possibilité d’une connaissance et d’une pratique en rupture avec la domination de la nature32Theodor W. Adorno, Dialectique négative (1966), tr. fr. Collège de Philosophie, Paris, Payot, 2003.. Dans sa Théorie esthétique, Adorno envisage notamment la possibilité d’une technique absolument nouvelle qui ne violenterait pas la nature33Theodor W. Adorno, Théorie esthétique, tr. fr. M. Jimenez, Paris, Klincksieck, 2011, p. 104.. Il est vrai qu’il ne dit rien de la manière dont, concrètement, de nouvelles inventions techniques pourraient entretenir un rapport de non-domination à l’égard de la nature. Pour autant, les utopies techniques que vise Adorno ne sont pas à comprendre comme de lointaines chimères qu’il serait impossible de faire advenir à l’intérieur du monde existant. Je crois qu’il faut davantage les comprendre comme des « utopies réelles », au sens d’Erik Olin Wright34Erik Olin Wright, Utopies réelles [2020], Paris, La Découverte, 2020. : des utopies concrètes qui constituent à l’intérieur de nos sociétés des interstices, des brèches en rupture avec l’ordre des choses. Pour donner un exemple parlant, on peut penser aujourd’hui aux inventions techniques développées par l’Atelier paysan. Dans cette coopérative paysanne située en Rhône-Alpes, la revendication de « l’autonomie technique35L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, Paris, Seuil, 2021, p. 16. » des paysans lutte non seulement contre l’endettement systémique dont ils sont victimes en raison des impératifs technologiques de l’agriculture intensive et industrielle, mais elle a également pour finalité le développement de nouvelles machines techniques capables de travailler la terre de manière moins destructrice, moins appauvrissante. Alors que les machines lourdes et puissantes de la grande industrie agricole épuisent les sols et mettent en danger leur durabilité, les machines inventées par l’Atelier Paysan sont plus respectueuses de la terre et plus adaptées aux terrains singuliers que les paysans cultivent36Voir le site de l’Atelier Paysan [URL : https://www.latelierpaysan.org/].. Les noms originaux donnés à ces machines ( « cultibutte », « vibroplanche »…37Fabrice Clerc, François Jarrige, « L’Atelier Paysan ou les Low-Tech au service de la souveraineté technologique des paysans », La Pensée écologique, 2020/1, n° 5, p. 3.) témoignent de cette inventivité technique qui prend le contre-pied d’une technologie dominatrice de la nature. Il me semble que c’est précisément ce type de technique qui, dans le vocabulaire d’Adorno, relève de l’utopie.

La réconciliation avec la nature est également défendue par les écoféministes sur tous les plans de l’existence, aussi bien éthique que politique, dans le domaine des techniques comme dans le domaine des savoirs. Val Plumwood promeut par exemple une éthique environnementale fondée sur ce qu’elle nomme les « relations spéciales de soin et d’empathie38Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 187. » envers les êtres naturels dont on fait l’expérience au quotidien. Une idée très proche se retrouve dans l’ « éthique du partenariat39C. Merchant, Earthcare. Women and Environment, op. cit., p. 216. » (partnership ethics) de Carolyn Merchant, laquelle repose sur une « interdépendance mutuelle et vivante40Ibid. » des communautés humaines et non humaines. Ces éthiques écoféministes sont le point de départ d’une transformation profonde de notre culture qui doit viser à un plus grand respect de la nature dans tous les domaines du monde social.

S’agit-il ici aussi, dans l’écoféminisme, d’une « utopie » ? Lorsque Starhawk mobilise la Déesse pour agir en faveur d’un « changement de paradigme » et de « conscience41Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 39. », je crois qu’il s’agit bien d’une rupture avec la manière dont nos sociétés se sont développées historiquement, et que cela rejoint le sens francfortois de l’utopie. Le malaise, la suspicion que l’on peut ressentir face au culte de la Déesse, face à la valorisation de la magie et de la sorcellerie chez certaines écoféministes, sont les signes de la nécessité d’un bouleversement profond de l’ensemble de nos manières d’agir et de penser dans nos relations interhumaines et avec les non-humains. Ce sont les signes de la nécessité d’une rupture avec la domination de la nature. Si par utopie on n’entend pas quelque spéculation sur des châteaux en Espagne, mais cette volonté de rupture, alors on peut considérer que l’écoféminisme est, lui aussi, un utopisme. Concrètement, pour Starhawk, cela passe par la défense de la « permaculture », par une éthique de « l’observation » attentive des êtres de la nature environnante, ainsi que par un engagement militant sur le terrain des luttes sociales et environnementales42Starhawk, Quel monde voulons-nous ? (2002), tr. fr. I. Stengers, Paris, Cambourakis, 2019, p. 54.. C’est dire que la Déesse représente moins un idéal lointain qu’une manière de vivre au quotidien avec les autres, qu’ils soient humains ou non-humains.

Par conséquent, cet utopisme ne nous projette pas uniquement vers l’avenir dans la société réconciliée. Il s’inscrit en réalité déjà au cœur des luttes écologiques et féministes du temps présent et dessine un « communisme interspécifique43Léna Balaud, Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements terrestres, Paris, Seuil, 2021, p. 380. » ou un « communisme du vivant44Paul Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Paris, Amsterdam, 2021. », dans lequel les mouvements de résistance contre l’ordre existant révèlent des associations inédites entre humains et non-humains. Cette idée n’était à l’évidence pas formulée telle quelle chez Adorno et Horkheimer, mais ceux-ci parlaient d’un « sujet collectif45Theodor W. Adorno, « Le progrès » (1962), dans Modèles critiques, tr. fr. M. Jimenez et É. Kaufholz, Paris, Paryot, 2003, p. 178. » politique capable de faire advenir un véritable progrès contre la domination de la nature. C’était là une intuition qui portait assurément en germe les nouvelles formes d’association entre humains et non-humains que nous recherchons aujourd’hui. C’était là aussi une préfiguration encore obscure de ce que Starhawk nomme « la communauté46Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 153. » : une collaboration éthique et politique, non seulement des humains entre eux, mais aussi des humains et des non-humains, dans le but de résister à ce qui est et de dessiner, dans les espaces interstitiels du présent, de nouvelles formes de vie.

Illstration principale : broderie en cours de Michelle Kingdom, 2021

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Notes[+]

Notes
1 Ynestra King, « The Ecology of Feminism and the Feminism of Ecology », dans Judith Plant (dir.) Healing the Wounds. The Promise of Ecofeminism, Philadelphie, New Society Publisher, 1989 p. 18.
2 Carolyn Merchant (dir.), Ecology, New York, Humanity Book, 2008, p. 59-65.
3 Carolyn Merchant, Earthcare. Women and Environment, New York, Routledge, 1996, p. 52.
4 Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature (1993), Londres-New York, Routledge, 2003, p. 24.
5 Ariel Salleh, Ecofeminism as Politics. Nature, Marx and the Postmodern (1997), Londres, Zed Books, 2017, p. 89.
6 Émilie Hache « Introduction », dans Reclaim. Recueil de textes écoféministes, Paris, Cambourakis, 2016, p. 14-15.
7 Outre l’anthologie d’Émilie Hache précédemment citée, on peut penser aux livres de Geneviève Pruvost, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, Paris, La Découverte, 2021, et de Jeanne Burgart Goutal, Être écoféministe. Théories et pratiques, Paris, L’Échappée, 2020.
8 Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison (1944), tr. fr. É. Kaufholz, Paris, Gallimard, 2011, p. 271.
9 Karen J. Warren, « Le pouvoir et la promesse de l’écoféminisme », Multitudes, 2009/1, n° 36, p. 174.
10 Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 3.
11 Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature » (1978), dans Sexe, race et pratique du pouvoir. L’idée de nature, Paris, Éditions iXe, 2016, p. 13-78.
12 Judith Butler, Ces corps qui comptent. De la matérialité et des limites discursives du « sexe » (1993), tr. fr. C. Nordmann, Paris, Amsterdam, 2018.
13 Donna Haraway, Manifeste cyborg et autres essais. Sciences, fictions, féminismes (1984), éd. L. Allard, D. Gardey et N. Magnan, Paris, Exils, 2007.
14 Andrew Biro propose à l’inverse une lecture antinaturaliste d’Adorno et de Horkheimer dans Denaturalizing Ecological Politics. Alienation from Nature from Rousseau to the Frankfurt School and Beyond, Toronto, University of Toronto Press, 2005.
15 Jean-Baptiste Vuillerod, Theodor W. Adorno : La domination de la nature, Paris, Amsterdam, 2021.
16 Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 22.
17 Ibid., p. 54.
18 Pour une lecture qui insiste sur les différences entre l’écriture écoféministe de l’histoire et la conception de l’histoire chez Adorno et Horkheimer, voir Paul Guillibert, « L’histoire écoféministe et la critique de la raison instrumentale », dans Katia Genel, Jean-Baptiste Vuillerod et Lucie Wezel (dir.), Retour vers la nature ? Questions féministes, Lormont, Bord de l’eau, 2020, p. 77-95.
19 Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 46.
20 Vandana Shiva, Vandana Shiva, « Étreindre les arbres », dans Émilie Hache (dir.), Reclaim. Recueil de textes écoféministes, op. cit., p. 184.
21 Ibid., p. 187.
22 Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 1.
23 Ariel Salleh, « Foreword », dans Maria Mies, Vandana Shiva, Ecofeminism (1993), Londres-New York, Zed Books, 2014, p. xii.
24 Jean-Baptiste Vuillerod, « L’Anthropocène est un Androcène : trois perspectives écoféministes », Nouvelles Questions Féministes, 2021/2, vol. 40, p. 18-34.
25 Maria Mies, Patriarchy and Accumulation on a World Scale. Women in the International Division of Labour (1986), Londres, Zed Books, 2014.
26 Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 268-269.
27 Ibid., p. 250-251.
28 Carolyn Merchant, Earthcare. Women and Environment, op. cit., p. 52.
29 Theodor W. Adorno, Max Horkheimer, La dialectique de la raison, op. cit., p. 239.
30 Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, Le Laboratoire de la Dialectique de la raison. Discussions, notes et fragments inédits, tr. fr. J. Christ et K. Genel, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2013, p 108. Sur l’utopie chez Adorno, voir mon article : « L’utopie écologique ? Réflexions croisées sur Theodor W. Adorno, Ernst Bloch et Hans Jonas », Écologie & Politique, 2021/2, n° 63, p. 171-189.
31 Theodor W. Adorno, « Le progrès » (1962), dans Modèles critiques, tr. fr. M. Jimenez et É. Kaufholz, Paris, Payot, 2003, p. 183.
32 Theodor W. Adorno, Dialectique négative (1966), tr. fr. Collège de Philosophie, Paris, Payot, 2003.
33 Theodor W. Adorno, Théorie esthétique, tr. fr. M. Jimenez, Paris, Klincksieck, 2011, p. 104.
34 Erik Olin Wright, Utopies réelles [2020], Paris, La Découverte, 2020.
35 L’Atelier Paysan, Reprendre la terre aux machines, Paris, Seuil, 2021, p. 16.
36 Voir le site de l’Atelier Paysan [URL : https://www.latelierpaysan.org/].
37 Fabrice Clerc, François Jarrige, « L’Atelier Paysan ou les Low-Tech au service de la souveraineté technologique des paysans », La Pensée écologique, 2020/1, n° 5, p. 3.
38 Val Plumwood, Feminism and the Mastery of Nature, op. cit., p. 187.
39 C. Merchant, Earthcare. Women and Environment, op. cit., p. 216.
40 Ibid.
41 Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 39.
42 Starhawk, Quel monde voulons-nous ? (2002), tr. fr. I. Stengers, Paris, Cambourakis, 2019, p. 54.
43 Léna Balaud, Antoine Chopot, Nous ne sommes pas seuls. Politique des soulèvements terrestres, Paris, Seuil, 2021, p. 380.
44 Paul Guillibert, Terre et capital. Pour un communisme du vivant, Paris, Amsterdam, 2021.
45 Theodor W. Adorno, « Le progrès » (1962), dans Modèles critiques, tr. fr. M. Jimenez et É. Kaufholz, Paris, Paryot, 2003, p. 178.
46 Starhawk, Rêver l’obscur. Femmes, magie et politique, op. cit., p. 153.

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