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17.05.2022 à 18:03

Ma kiné, Arendt et moi 🦶

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✚ La ministre et le genre ✚ Aider à mourir ? ✚ “Le plus beau métier du monde”, prof ?
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Bonjour,

Ce n’est pas sans un certain plaisir que j’ai retrouvé, hier soir, la compagnie de ma kinésithérapeute. Elle s’était déjà occupée de mes problèmes de sciatique l’an passé, et voilà que suite à une entorse carabinée que je me suis faite la semaine dernière à la cheville, elle va prendre en charge la rééducation de mon pied. Si ces séances, en dépit des efforts qu’elles me demandent, me réjouissent, c’est que ma kiné, en plus d’être très efficace dans son métier, est un esprit vif et curieux, une grande lectrice aussi, qui me parle avec beaucoup d’enthousiasme des derniers romans qu’elle a lus, du dernier essai stimulant de Vinciane Despret sur les oiseaux, des dernières séries qu’elle a découvertes sur Netflix, comme Unbelievable… sans manquer de me livrer ses opinions, et ses doutes sur l’attitude de ses patients face au Covid ou sur l’état d’esprit de ses jeunes enfants, happés par les écrans.

Hier, alors qu’elle me massait délicatement le pied tout en me remerciant pour la découverte de la romancière américaine Laura Kasischke, que je lui avais recommandée il y a un an et qu’elle avait lue et adorée depuis, je me disais intérieurement, en l’écoutant : “Dans le fond, ma kiné est une intello.” De retour chez moi, livrant cette réflexion anodine à ma femme, celle-ci me demande : “Tu me dis souvent de telle ou telle personne que tu as rencontrée qu’elle est, ou qu’elle n’est pas, ‘intello’. Sans acrimonie pour ceux qui ne le sont pas, c’est une étiquette ou une catégorie qui te sert à caractériser les êtres. Mais c’est quoi exactement, un ou une intello, pour toi ?”

J’étais un peu démuni pour répondre. D’abord, je n’accorde pas beaucoup de crédit à la distinction convenue entre intellectuel et manuel : il me semble que les activités et les métiers dit “manuels”, qui sont en contact permanent avec la matière et avec sa résistance, tendent à procurer à ceux qui s’y adonnent avec sérieux, une intelligence supérieure aux activités exclusivement cérébrales, où l’on ne rencontre que la résistance de son propre esprit. Et j’ai aussi une très grande admiration pour les autodidactes, qui ont appris par eux-mêmes ce qu’ils savent et n’en tirent pas de l’orgueil, comme souvent les surdiplômés, mais cultivent, au contraire, ce qu’Orwell appelait la “décence ordinaire” des gens du commun. Aussi, quand je dis de quelqu’un que c’est un “intello”, ce n’est pas par référence à la caste des intellectuels professionnels. Non, un tel caractère, pour moi, c’est – à l’instar de ma kiné – quelqu’un avec qui j’entretiens une conversation incessante moins centrée sur les petits tracas et humeurs de la vie quotidienne que sur nos enthousiasmes esthétiques et politiques. Plus précisément, c’est quelqu’un qui est capable d’emporter la passion du débat politique dans ses jugements esthétiques et qui est capable d’insuffler une sorte d’enthousiasme esthétique dans nos querelles politiques. À quoi tient cet art très singulier ?

Dans ses derniers textes posthumes, Hannah Arendt, qui nourrissait une méfiance vis-à-vis des intellectuels professionnels en raison du comportement affligeant de bon nombre d’entre eux face à la montée du nazisme, essaie de penser ce qui lie nos jugements esthétiques et politiques. S’inspirant de la théorie du jugement de goût d’Emmanuel Kant, elle trouve la réponse dans l’idée d’un “sens commun” esthétique. Quand je livre mon enthousiasme pour un roman ou une série, je prononce un jugement singulier et j’en appelle en même temps aux autres pour qu’ils partagent (ou pas) mon jugement, sans qu’aucun critère ultime ne puisse nous départager si nous sommes en désaccord. La seule maxime de cette faculté de juger est de “penser en se mettant à la place de tout autre être humain”. Pour Arendt, en ajoutant cette maxime à celle de la non-contradiction et de l’accord avec soi-même, Kant aurait accompli “le plus grand pas en philosophie politique depuis Socrate. Voilà ce que je retrouve chez tous ceux que je qualifie d’intellos plutôt que d’intellectuels – et que je retrouve chez ma kiné. J’ose même crois que c’est en conjuguant subtilement cet art-là avec sa compétence thérapeutique qu’elle va me permettre de faire “de plus grands pas”… avec ma cheville !

 

Est-ce un pas important ? L’accession d’Élisabeth Borne à Matignon, première femme à occuper le poste de Premier ministre depuis Édith Cresson en 1992, est-elle un vrai progrès ? Oui, le jour où son genre ne sera plus un sujet, répond l’essayiste Sonia Feertchak, qui nous livre ici son point de vue.

Bonne lecture,


À lire aujourd’hui sur
LE FIL DE PHILOMAG.COM
 

Le sexe des Premiers ministres

➤ Hier après-midi, Élisabeth Borne a été nommée Première ministre. Son genre a-t-il une importance ? “La femme sera l’égale de l’homme le jour où à un poste important, on désignera une femme incompétente”, affirmait l’écrivain Françoise Giroud. Dans ses pas, l’essayiste Sonia Feertchak se demande pourquoi, en politique, à la différence des hommes, on voit d’abord le corps des femmes.

Peut-il y avoir une nécessité à aider à mourir ?

➤ C’est une décision juridique importante qui est passée inaperçue. Au nom de “l’état de nécessité”, le tribunal d’Angers a relaxé un vétérinaire qui avait prescrit une dose létale de médicaments à un ami gravement malade pour que celui-ci mette fin à ses jours. Charles Perragin analyse la cohérence juridique et philosophique de cette décision.

Professeur est-il (encore) “le plus beau métier du monde” ?

➤ Le mot de Charles Péguy sur “le plus beau métier du monde, après le métier de parent”, est bien connu. Ce que l’on sait moins, c’est que par là, l’écrivain invitait les enseignants à se focaliser sur le savoir, et à ne pas chercher à prendre en charge l’instruction morale ou spirituelle de leurs jeunes élèves. À l’heure où le nombre d’inscrits au concours de professeur subit une baisse dramatique, Frédéric Manzini revient sur le sens précis de cette formule. Et sur l’actualité de son avertissement.

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16.05.2022 à 18:18

L’amère Baltique 🇫🇮🇸🇪

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✚ “Bifurquer” de l’agroalimentaire ? ✚ Chef ? Non merci ! ✚ La fin des histoires d’amour…
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Bonjour,

En observant une carte de l’Europe, hier soir, j’ai soudain compris en quoi l’adhésion probable de la Finlande et de la Suède à l’Otan avait de quoi exaspérer Vladimir Poutine. Du Danemark, qui la ferme à l’ouest, la mer Baltique étale ses 365 000 kilomètres carrés entre l’Allemagne, la Pologne et les pays baltes au sud, la Suède et la Finlande la tenant en tenaille au nord. Ah, et puis à l’est, tout au fond du golfe de Finlande, il y aussi la Russie, avec Saint-Pétersbourg – la ville natale de Poutine. Quand la Finlande, avec ses 1 300 kilomètres de frontière avec la Russie, et la Suède, deux pays bien armés et entraînés, rejoindront l’Alliance atlantique, la mer Baltique ne sera rien de plus, pour l’Otan, qu’une mare aux canards.

Quand on sait la passion que le même Vladimir Vladimirovitch voue à l’histoire, on imagine encore mieux sa fureur. La Suède et la Finlande ne sont pas n’importe quels riverains pour l’Empire russe. C’est en menant une longue guerre à la première, de 1700 à 1721, que Pierre le Grand modernisa à marche forcée la vieille Russie patriarcale et paysanne, sur les recommandations de son conseiller Leibniz. Or Poutine adore Pierre le Grand. Et les Russes connaissent par cœur les vers de Pouchkine sur Saint-Pétersbourg : “D’ici, nous menacerons le Suédois. Ici, une ville sera bâtie qui enragera notre hautain voisin. Ici, la nature nous commande de tailler une fenêtre sur l’Europe.” Quant à la Finlande, agressée par l’armée soviétique en 1939, elle a tenu tête à son voisin et lui a fait subir des pertes phénoménales. L’adhésion à l’Otan de la vieille rivale suédoise et des farouches Finlandais est une torture pour le président russe.

On peut alors se demander si c’est une bonne idée de mettre de l’huile sur le feu en plein conflit. Nous avons discuté ferme ce matin à la rédaction de Philosophie magazine. Deux choses semblent incontestables. Tout d’abord, Vladimir Poutine aboutit au résultat inverse de celui qu’il annonçait chercher à atteindre en attaquant l’Ukraine : empêcher l’Otan de se rapprocher des frontières de la Russie – même si aucune adhésion prochaine de l’Ukraine n’était à l’ordre du jour. Il va maintenant se retrouver avec deux rivaux de plus dans une Alliance redynamisée comme jamais. Objectivement, ce processus isole et affaiblit la Russie. D’un autre côté, cet événement apporte de l’eau au moulin de Poutine, qui ne cesse de dénoncer une Alliance géographiquement de plus en plus proche de la Russie. C’est évidemment spécieux, puisque les candidatures finlandaises ne précèdent pas, mais suivent la terrible invasion russe de l’Ukraine. Or quand on connaît le talent rhétorique des dirigeants russes, qui intervertissent volontiers les agresseurs et les agressés, l’avant et l’après, on peut être certain que Vladimir Poutine justifiera ses prochaines actions guerrières en disant : “Je vous avais bien dit que l’Otan cherchait à nous encercler.”

Faut-il donc admettre dans l’Otan, alors que Poutine brandit régulièrement la menace nucléaire, les deux pays nordiques ? À mon avis, oui. D’abord parce que leurs habitants le réclament instamment, craignant d’être les prochains sur la liste de cibles du Kremlin. Je pense qu’à leur place, nous demanderions la même chose, c’est-à-dire la protection d’une alliance de démocraties bien armées. N’oublions pas que ce n’est pas l’Otan qui s’étend, mais des États souverains qui cherchent à la rejoindre. Ensuite parce qu’à force d’avoir peur de “narguer l’ours russe” en aidant les peuples qui se sentent menacés ou sont attaqués par lui, nous finirons par plier devant ses exactions – comme nous l’avons fait en Géorgie en 2008, en Syrie en 2013 et en Ukraine en 2014. Vladimir Poutine, homme formé à l’époque soviétique, ne recule que devant la force.

Dans tous les cas, que nous soyons pour ou contre cette adhésion, il est garanti que Vladimir Poutine va s’en servir pour son discours. Montaigne remarquait déjà, dans son “art de conférer” (Essais, III, 8), que si le plus intéressant, dans une discussion, était “d’être repris” et de modifier son opinion en écoutant autrui, “il est malaisé d’y attirer les hommes de [son] temps”, tant toute discussion est teintée d’orgueil. Aucune raison de désespérer, continue Schopenhauer dans son Art d’avoir toujours raison (1864) : ce comportement est “la base même de la nature humaine”. Notre “vanité innée […] ne souffre pas que notre position soit fausse et celle de l’adversaire correcte”. Il suffit, ajoute le philosophe, d’un peu de mauvaise foi. Le plaisir d’avoir raison l’emporte sur toute autre considération.

Bref, Vladimir Poutine, qui soliloque au lieu de dialoguer, qui ose affirmer que le président ukrainien est un nazi et que ce sont les soldats ukrainiens qui ont détruit Marioupol, va continuer de profiter de toute occasion pour expliquer à qui veut l’entendre que son pays est la victime de la malfaisance occidentale. Qu’il le fasse donc, mais autant que ses voisins soient protégés de ses prochaines “guerres préventives”.

 

On entend néanmoins parfois des discours sincères. C’est le cas de celui des étudiants d’AgroParisTech, qui refusent de servir d’alibi vert aux grandes entreprises de l’industrie agroalimentaire et choisissent de “bifurquer”. Nous l’analysons pour vous.


À lire aujourd’hui sur
LE FIL DE PHILOMAG.COM
 

“Nous avons décidé de bifurquer, de chercher d’autres voies”

➤ Lors de la soirée de remise des diplômes du grand institut d’agronomie AgroParisTech, huit étudiants ont fait part, devant une audience médusée, de leur volonté de rompre avec le destin tout tracé qui les attendait dans l’industrie agroalimentaire. Un appel à rompre avec le système, qui a fait le buzz sur la toile. C’est qu’il résonne avec ce que le philosophe Karl Jaspers appelait la prise de conscience de “l’exigence absolue”.

Pourquoi d’aucuns ne veulent surtout pas devenir chef

➤ Alors qu’Emmanuel Macron semble avoir quelque peu peiné à trouver son Premier ministre, comment comprendre le refus de certains d’exercer le pouvoir ? Quatre philosophes nous expliquent pourquoi on peut ne pas vouloir monter trop haut dans la hiérarchie…

Une relation amoureuse peut-elle (bien) finir ?

➤ Nous avons tendance à qualifier une relation qui se termine de “ratée” – et à entretenir en conséquence de mauvais rapports avec nos ex-partenaires. Pour Quill R. Kukla, professeur de philosophie à l’université de Georgetown, aux États-Unis, il est temps de prendre soin de la conclusion de nos histoires d’amour, en assumant leur finitude intrinsèque. Une proposition à méditer.

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14.05.2022 à 09:44

Notre nouveau hors-série en kiosque : Vivre et penser comme un arbre 🌳

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Avec Florence Burgat, Emanuele Coccia, Vinciane Despret, Francis Hallé, Baptiste Morizot, Jacques Tassin, Joëlle Zask… ✚ CAHIER CULTURE
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Notre nouveau hors-série :
Vivre et penser comme un arbre

Et pourtant, ils pensent ! Mémoire, apprentissage, anticipation, décision, reconnaissance, communication… Dans tous les domaines, les plantes en général et les arbres en particulier témoignent d’étonnantes capacités. Au point de les rapprocher de nous ?

C’est tout l’enjeu de ce hors-série que de présenter les grandes avancées du « tournant végétal », dont Baptiste Morizot, Emanuele Coccia, Vinciane Despret, et avant eux Francis Hallé – tous présents dans ce numéro – sont les éclaireurssans ignorer l’altérité radicale des plantes.

Une invitation à réviser nos catégories de pensée, qui s’ouvre sur une découverte de la dernière forêt primaire d’Europe et se poursuit avec une exploration des manières, spécifiques aux végétaux, d'être au monde.

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