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26.01.2022 à 17:54

Face aux différents visages du darwinisme social, pour une politique sanitaire de gauche en période de pandémie

Flo Flo

Face aux différents visages du darwinisme social, pour une politique sanitaire de gauche en période de pandémie. Préambule Dans une situation sanitaire totalement inédite, de nouvelles idéologies et comportements collectifs mortifères apparaissent et se diffusent sur les réseaux sociaux et ailleurs. En influençant notre lecture du monde et les décisions publiques, ils ont une conséquence concrète et dangereuse sur la vie des gens, et en général des plus fragiles. Nommer et comprendre ces phénomènes émergents est utile pour en combattre les effets néfastes. Face à eux, la pandémie est aussi l’occasion de penser, enfin, une véritable politique sanitaire de gauche. SAISON 1 – Rassurisme et loi de la nature Le rassurisme est cette posture qui considère que le virus n’est pas si grave, et qu’on en ferait déjà assez, voire trop. Il s’accompagne d’une forte capacité à accepter le sacrifice d’une partie de la population. Et il place plus de valeur dans les libertés collectives que dans la protection des personnes fragiles. Dès le début de la pandémie, les partisan.e.s du rassurisme s’opposent à toute mesure barrière. Pour iels, il ne faut surtout pas freiner la vie sociale, ne surtout pas changer nos habitudes. Le confinement d’avant les masques, puis le port du masque, puis la limitation des réunions publiques : tout cela n’est perçu que comme restriction des libertés, ce que c’est, mais sans considération pour les vies que ces mesures ont pu sauver. Pour comprendre le rassurisme, il faut le situer dans les différents courants idéologiques qui le…
Texte intégral (5486 mots)

Face aux différents visages du darwinisme social, pour une politique sanitaire de gauche en période de pandémie.

Préambule

Dans une situation sanitaire totalement inédite, de nouvelles idéologies et comportements collectifs mortifères apparaissent et se diffusent sur les réseaux sociaux et ailleurs. En influençant notre lecture du monde et les décisions publiques, ils ont une conséquence concrète et dangereuse sur la vie des gens, et en général des plus fragiles. Nommer et comprendre ces phénomènes émergents est utile pour en combattre les effets néfastes. Face à eux, la pandémie est aussi l’occasion de penser, enfin, une véritable politique sanitaire de gauche.

SAISON 1 – Rassurisme et loi de la nature

Le rassurisme est cette posture qui considère que le virus n’est pas si grave, et qu’on en ferait déjà assez, voire trop. Il s’accompagne d’une forte capacité à accepter le sacrifice d’une partie de la population. Et il place plus de valeur dans les libertés collectives que dans la protection des personnes fragiles.

Dès le début de la pandémie, les partisan.e.s du rassurisme s’opposent à toute mesure barrière. Pour iels, il ne faut surtout pas freiner la vie sociale, ne surtout pas changer nos habitudes. Le confinement d’avant les masques, puis le port du masque, puis la limitation des réunions publiques : tout cela n’est perçu que comme restriction des libertés, ce que c’est, mais sans considération pour les vies que ces mesures ont pu sauver.

Pour comprendre le rassurisme, il faut le situer dans les différents courants idéologiques qui le composent.

Une partie du courant bien-être naturisme (naturopathie, coach holistiques, …), puissamment représenté dans cette vague rassuriste, nous invite à faire toute confiance dans la nature, dans le système immunitaire, dans l’immunité naturelle. « Le virus c’est la vie » pouvait-on lire chez certain.e.s dès le début de la pandémie. Le mouvement antivax puise beaucoup à cette source.

Certains courants religieux intégristes s’opposent à la régulation sanitaire, stigmatisant l’emprise technologique sur la maîtrise du vivant. Les plus ultras, que l’on retrouve dans le docufiction complotiste Hold Up, stigmatisent le vaccin comme une forme de transhumanisme (allant jusqu’à la fameuse théorie de la 5G).

La philosophie libertarienne, très présente également dans ce mouvement, considère toute forme d’interventionnisme (publique, sanitaire, scientifique) comme illégitime pour contraindre l’individu et réguler la pandémie. A leurs côtés, brandissant le patron de café comme nouvelle figure martyre de la « dictature sanitaire », les tenants d’un capitalisme ultra-libéral placent au-dessus de tout la liberté économique.

Fidèle à son eugénisme et à ses fantasmes de race pure, l’extrême-droite considère que l’humanité ne perd rien à se séparer de ses éléments les plus fragiles. Et face au virus elle affiche son culte de la force et une posture viriliste.

Bien entendu, les gourous de tous poils et leurs théories complotistes n’oublient pas de surfer sur la vague et les murs FB des rassuristes voient fleurir les posts à la gloire d’un ancien de l’Ordre du Temple Solaire, d’un chasseur de chemtrails, d’un vendeur d’extracteur de jus contre le cancer, d’un réanimateur devenu mystique, le tout dans une grande communion avec Terre Mère.

Un Darwinisme Social assumé

Les différents courants de ce rassurisme de la première heure se rejoignent pour prôner une forme de loi (voire de déification) de la nature, et considérer qu’il est normal que les plus fragiles soient sacrifiés.

Les plus modérés d’entre eux considéraient que les personnes à risques devaient se confiner, que c’était un sacrifice social normal. Les moins modérés considéraient que tant pis, c’était un sacrifice physique à consentir. Le fameux « 99,5% de la population survit au virus », qui est d’ailleurs 98,3% (358 M de cas, 5,6 M de morts dans le monde le 25 janvier 2021, – lien), et a l’air de dire que 1,56 % de morts c’est vraiment peu, alors que rapporté à la population française cela représenterait 1,05 M de morts, et 124 M dans le monde.

Dans un cas comme dans l’autre, ces rassuristes passaient sous silence le fait que les personnes fragiles, estimées à 17 M en avril 2020 (lien), n’avaient bien souvent pas elles-mêmes conscience de leur fragilité. Iels passaient complètement sous silence également les séquelles et traumatismes lourds des dizaines de milliers de survivants passés en réanimation (lien). Iels oubliaient les conséquences chroniques respiratoires, neurologiques et cardiaques pour 10 à 40 % des cas de contaminés non hospitalisés qui sont COVID longs, majoritairement en bonne santé avant contamination (lien). Les déterminants sociaux des contaminés et des victimes sont eux aussi ignorés : il semble acceptable pour iels que les travailleurs.euses précaires en première ligne ou que les habitant.e.s des banlieues soient plus exposés et sur-représentés parmi les victimes (lien).

Et derrière ces silences, la loi de la nature érigée en régulation de la société se traduit par une adhésion au principe de la sélection naturelle appliquée aux plus fragiles d’entre nous, malades, vieux, personnes handicapées et populations les plus précaires.

SAISON 2 – Quand le rassurisme change de camp

L’accumulation des données scientifiques, l’expérience sanitaire de la pandémie en France et à l’étranger, puis l’arrivée du vaccin ont progressivement marginalisé les rassuristes. Sauf dans quelques bulles facebookiennes, les remèdes miracles, la pseudo-science, les médecins prophétiques mégalos et leurs disciples réinformateurs sont aujourd’hui nettement ringardisés. Avec 9,93 milliards de doses dans le monde (lien), l’efficacité du vaccin contre les formes graves n’est plus à démontrer, et l’invasion de zombies 5G annoncée n’a pas eu lieu . Les chiffres de 500 000 européens (lien) et de 240 000 américains (lien) sauvés par la vaccination sont évoqués (on regrettera de ne pouvoir citer des chiffres comparables dans les Pays des Suds). La confiance envers la communauté scientifique, après une chute de 20% en 2020 (lien), remonte en flèche en 2021 (lien).

Mais la généralisation du vaccin à partir de l’été 2021 change la donne. Alors même que la communauté scientifique s’accordait pour dire que le vaccin n’était pas efficace pour prévenir la propagation du virus et le maintien de gestes barrières complémentaires restait nécessaire pour freiner la pandémie et l’arrivée de variants (port du masque, ventilation des espaces clos, traçage et isolement des cas contacts, …), les comportements des personnes prudentes jusque-là se sont transformés. A l’invitation de la communication gouvernementale (cf. la campagne vaccinale affichant des embrassades à l’issue du vaccin) et d’une politique d’allègement des mesures avant les élections régionales (lien), puis avec l’instauration du pass sanitaire, la population a massivement renoncé aux gestes de précaution une fois vaccinée.

Avec l’arrivée de la vague omicron, la politique gouvernementale s’affiche désormais ouvertement favorable à la circulation du virus. Il ne s’agit même plus de faire semblant, le protocole sanitaire à l’école est allégé (on ne fermera plus de classe), l’isolement passe de 7 à 5 jours pour les cas positifs vaccinés, les cas contacts vaccinés n’ont plus à s’isoler. Le « quoi qu’il en coûte » est oublié, la priorité est désormais officiellement d’éviter la « désorganisation de la société » (lien). Entendre : « ne plus faire obstacle à l’économie ». Jouant sur l’impatience bien humaine à retrouver une vie normale, Macron et son équipe réhabilitent la primauté du libre marché sur la nécessité de sauver des vies.

Trump, Bolsonaro et Raoult parlaient du Covid comme d’une simple grippette, et le professeur marseillais nous promettait « covid fin de partie » en février 2020 (lien). Olivier Veran, cherchant à justifier la nouvelle stratégie de circulation du virus, en parle désormais comme d’un rhume (lien), et Gabriel Attal appelle à la confiance, en annonçant que l’objectif est désormais de « vivre le plus normalement avec le virus » (lien). Tant pis si delta continue de faire des ravages (350 décès le 4 janvier, courbe d’évolution en plateau) et que omicron, virus le plus contagieux jamais connu (lien), continue de menacer sévèrement les personnes non vaccinées, non vaccinables, et en particulier les jeunes enfants. Peu importe que l’OMS mette en garde sur la dangerosité de ce variant (lien), et que l’hypothèse de la fin de l’épidémie ne soit encore qu’une hypothèse jugée fragile par des épidémiologistes (lien). Le gouvernement axe toute sa communication sur la perspective d’un retour à la normale.

Dès l’entrée en vigueur du pass sanitaire, et encouragé par la politique gouvernementale, un nouveau discours a commencé à se développer de la part des personnes vaccinées. Le virus, selon nombre d’entre elles, n’est plus si grave, il est temps de revivre comme avant et de retrouver nos libertés collectives, puisqu’elles ne craignent plus rien, elles sont vaccinées ! Elles oui, mais les autres ? A l’inverse, une part des non-vaccinés a redoublé de vigilance, pratiqué régulièrement des tests, et respecte les gestes barrières, lorsqu’elle ne choisit pas de s’auto-confiner.

Ainsi, le rassurisme a changé de camp .

Sacrifier les Non-Vaccinés et les immunodéprimés: une nouvelle forme de Darwinisme Social

« Les autres », réduits par facilité à la catégorie « non-vacciné.e.s », ont tout d’abord été culpabilisé.e.s par le gouvernement, puis par une large partie de la population. Considéré.e.s hâtivement comme une population homogène, assimilé.e.s à des antivax, complotistes, et individualistes, la rhétorique gouvernementale les a désigné.e.s collectivement comme nouveaux coupables de la situation et attisé leur stigmatisation auprès de l’opinion. Une partie de la population a ainsi été placée volontairement dans une situation de détresse sociale (lien).

Cette stratégie gouvernementale de désignation des coupables ne s’embarrasse ni de nuances ni d’analyses, et elle décide sciemment d’invisibilier le sort d’une partie de la population vaccinée mais particulièrement exposée aux risques de formes graves malgré le vaccin : les personnes souffrant d’immunodéficience, du fait d’une greffe, d’une maladie chronique, de la prise de médicaments, de l’âge, ou parfois de manière héréditaire sont estimées à 300 000 en France, et elles représentaient fin décembre jusqu’un tiers des admis en réanimation dans certains hôpitaux. La plupart d’entre elles sont auto-confinées depuis bientôt 2 ans.

Après avoir désigné les coupables, la phase suivante a consisté à les placer à l’écart de la société.
Dans sa première version, le pass sanitaire avait été soumis à une condition par le Conseil Constitutionnel: ne pas être une obligation vaccinale déguisée (lien). Le pass vaccinal à venir permettra d’instaurer l’isolement social des personnes non-vaccinées, avec la bénédiction de l’opinion et du conseil constitutionnel. En appui à cette stratégie d’isolement, la communication présidentielle introduit le concept de déchéance de nationalité (« un irresponsable n’est plus un citoyen ») et fixe un objectif prioritaire : « emmerder les non-vaccinés » (lien).

La troisième phase n’est encore qu’une dystopie : celle du tri des non-vaccinés en réanimation (lien), ou encore de la non prise en charge de leurs frais d’hospitalisation (lien), en dérogation totale d’avec le code de la sécurité sociale. Mais déjà, la question est abordée publiquement, dans les médias, par des proches du gouvernement, par des journalistes, par des scientifiques et des soignants. On lance le débat, on teste l’idée et son acceptation est déjà mesurée par des sondages (lien), avant peut-être que n’arrivent des pétitions.

Voilà comment une nouvelle forme de darwinisme social est en train de se déployer aujourd’hui. Elle ne s’inspire plus de la loi de la nature et ne se réclame plus de la liberté. Elle se revendique technophile, du capitalisme, de l’ordre et de la sécurité. Selon d’autres critères, le résultat est assez semblable : on hiérarchise la valeur des vies, et on est prêt au sacrifice d’une partie d’entre nous. Entre capitalisme et eugénisme, la sélection naturelle est décidément promise à un bel avenir politique…

Liberté individuelle VS Responsabilité individuelle: la protection collective oubliée

A ce stade de l’exposé, une objection me sera formulée, répétée à l’envi dans les médias et sur les réseaux sociaux : « Les personnes non-vaccinées ont fait leur choix, elles se sont placées en dehors du cadre de protection de la société, c’est donc à la société de se protéger d’elles ».

En répondant à la liberté individuelle, prônée par les antivax, par un autre concept individualiste, la responsabilité individuelle, cette objection appelle deux critiques : elle surestime la capacité de choix des personnes incriminées, et elle néglige la responsabilité collective dont l’Etat devrait être le garant.

Comment parler d’un choix librement consenti si l’on a un accès réduit à l’offre de soins ?

Les quartiers défavorisés des grandes métropoles sont en tête des territoires les moins vaccinés : les quartiers nord de Marseille (25% d’écart de vaccination avec le 8ème arrondissement), Dugny, Clichy-sous-Bois, Villetaneuse, Stains, Saint-Fons, Vaulx-en-Velin, Venissieux. Des territoires ruraux reculés (Diois, Genevois) comptent parmi les territoires les moins vaccinés (lien). Les territoires les plus pauvres sont aussi les plus pauvres en offre de soins : infirmiers, médecins, pharmacies. Par exemple, on comptait en 2018 6,7 praticiens pour 10 000 habitants en Seine Saint-Denis contre 12,1 à Paris (lien). En juillet 2021, une étude montrait un écart de 12,5% de vaccination entre les 10% des communes les plus riches et le 10% des communes les plus pauvres (lien). Pour les habitants de ces territoires, c’est la triple peine : loin des centres de vaccination, plus exposés au virus, et aujourd’hui pointés du doigt. Qu’est donc cette République une et indivisible quand elle abandonne une partie de sa population avant de la stigmatiser ?

Comment parler d’un choix librement consenti si l’on n’a pas accès à la bonne information ?

L’accès à l’information d’actualités et médicale est conditionnée socialement. Les médecins généralistes, premiers prescripteurs de soins et de traitement, sont en période de pandémie un vecteur d’information et de confiance vis-à-vis du vaccin. Or, en 2019, 10% des patient.e.s n’ont pas de médecin traitant (lien), et 29% des Français.e.s ont renoncé au cours des 12 derniers mois à des soins et consultations médicaux pour des raisons financières. Les professionnels de santé engagés en proximité des populations les plus précaires nous disent également qu’un des freins d’accès à la vaccination dans les milieux précaires est la croyance que le vaccin est payant (lien).

Et à celleux qui penseraient que tout le monde a le même accès qu’iels à l’information par le biais des réseaux sociaux, il sera également utile de rappeler que d’après la dernière étude en date (lien), 11 % des Français.e.s (6,4 millions de personnes) n’utilisent jamais Internet. 18 % des 60-69 ans, ainsi que 40 % des 70 ans et plus, ne sont pas connecté.e.s. 14 % des bas revenus et 46 % chez celleux qui n’ont aucun diplôme n’ont pas accès à internet. Deux Français.e.s sur trois seulement font leurs démarches administratives en ligne (contre la totalité des cadres). 41% des français.e.s ne communiquent pas par les réseaux sociaux.

Avant de brandir la responsabilité de chacun.e à s’informer, ou de découper le monde entre les personnes qui acceptent et celles qui refusent de s’informer, les CSP+ connecté.e.s et hyper suivi.e.s médicalement pourraient aussi faire un exercice de décentrement. En renvoyant la question de l’information à la responsabilité individuelle, iels oublient que l’émancipation de toutes et tous par l’éducation et l’information est au cœur des principes républicains et que l’information est un droit avant d’être un devoir. Qui se bat aujourd’hui pour l’accès à l’information numérique et médicale des exclus ?

Et oui, une partie de la population a été conscientisée par les gourous antivax, et ces leaders antivax sont à dénoncer et à combattre politiquement. Mais au nom de quoi des personnes qui risquent de mourir parce que victimes de désinformation et d’embrigadement sectaire devraient aussi être victimes de notre exclusion ? Et quelle est, objectivement, la probabilité pour que cette exclusion supplémentaire ait un effet de conviction ? Un effet de prévention ?

Passer en force contre les freins psychologiques : bonne idée ?

Les militant.e.s de la prévention engagés sur le terrain et qui se sont confronté.e.s aux populations résistant activement à la vaccination décrivent une peur viscérale fréquente vis-à-vis du vaccin, souvent liée à un rapport traumatique à la médecine. La prise en considération de l’environnement psychologique des personnes est un facteur déterminant pour convaincre cette catégorie de population. Est-ce que la médecine de masse des vaccinodromes, annoncée comme une réponse de type « médecine de guerre », est de nature à prendre en compte les peurs et les traumatismes ? Rien de moins sûr. Que vaut alors l’argument de la responsabilité individuelle face à l’absence de mesures collectives pour réduire efficacement les freins psychologiques ?

L’outil coercitif est-il vraiment le meilleur lorsque toute forme de confiance envers les autorités est altérée ?

La distance vis-à-vis des institutions est un facteur de résistance aux messages d’un gouvernement, ou pire, d’un Etat, qui ne serait plus jugé comme légitime pour défendre l’intérêt de ses citoyen.ne.s. Une part de la défiance vaccinale est le fruit de cette crise démocratique. Et les atermoiements de la stratégie macronienne n’y sont pas pour rien : mensonges sur l’utilité du masque, discours ménageant les antivax en lancement de la campagne de vaccination, négation par Blanquer de la circulation du virus à l’école, …

Lorsque cette défiance est territorialisée comme dans les Antilles, que le scandale du chlordecone (90% de la population de Martinique et de Guadeloupe contaminée par ce pesticide interdit en France métropolitaine en 1990 et utilisé là-bas jusqu’en 1993) reste à ce jour impuni (lien), et nourrit un rejet de toute mesure politico-sanitaire en provenance de la Métropole, que fait-on ? Continue-t-on d’envoyer la troupe, de mettre le territoire sous couvre-feu, entre deux jugements postcoloniaux infantilisateurs (« les esprits de nos concitoyens ultra-marins ne sont pas encore mûrs », –lien) ?

Traiter par le mépris et par la force, dans une posture classiste et postcoloniale, des problèmes qui puisent à la source d’une crise démocratique n’est pas seulement inefficace, c’est politiquement dangereux. Politiquement dangereux parce que durablement clivant, facteur de radicalisation violente des mouvements d’opposition, et source de défiance accrue envers les institutions.

Urgence et efficacité: les arguments hypocrites d’un état démissionnaire

Autre argument massue employé pour justifier le « sacrifice » des non-vacciné.e.s, face à la 5ème vague Delta et à la 6ème vague Omicron, nous n’aurions plus le choix, le temps de la prévention serait derrière nous et il serait responsable et efficace d’agir et de frapper fort, sans plus attendre.

Ma première remarque concerne l’urgence. Depuis plus d’une année de déploiement de la vaccination, aucune véritable politique de prévention n’a été pensée et donc mise en place (si l’on considère que doctolib et cnews ne sont pas des outils de prévention en proximité…). Et de fait, une politique qui ne pense qu’à 15 jours découvrira toujours une fois au pied du mur qu’il n’est plus temps de prévenir. C’est d’ailleurs le principe de la prévention : anticiper…

Une seconde remarque concerne l’efficacité de la mesure. Si l’on considère la contagiosité record d’omicron et le fait que la vaccination est une barrière reconnue scientifiquement comme faible face à la transmission, non seulement la mise à l’écart des non-vacciné.e.s ne règlera rien, mais l’allègement massif des mesures barrières sera bien le principal vecteur de la dynamique épidémique. De ce point de vue, la fin de la gratuité des tests pour emmerder les non-vaccinés va totalement à rebours d’une politique sanitaire prudentielle.

L’hypocrisie gouvernementale se lit en fait depuis le déconfinement de mai 2020, lorsque le seul et unique critère d’appréciation de la gravité de la situation est devenu le niveau de saturation des hôpitaux. En relâchant la prévention dès que les hôpitaux n’étaient plus débordés, les autorités ont progressivement installé l’acceptation des morts, et on est passé, sans plus d’émotion, de 30 000 morts à l’issue du 1er confinement à 130 000 morts aujourd’hui.

Autre hypocrisie, cette politique qui se dit efficace n’a rien fait pour vacciner les populations des pays des Suds, oubliant sans doute que le virus et ses variants ne connaissent pas les frontières. Pire, elle s’est jusqu’ici opposée à la levée du brevet sur le vaccin. Résultat, 74% de tous les vaccins fournis l’année dernière ont été destinés aux pays les plus riches, tandis que les pays les plus pauvres n’en recevaient que moins d’1% (lien).

Il semble en réalité plus honnête de considérer que la chasse aux non-vacciné.e.s est un contre-feu de la politique gouvernementale qui installe, sur le dos d’une population bouc-émissaire, une politique ultra-libérale d’effacement de l’Etat et de circulation du virus. Le message est limpide : « bien sûr que le vaccin ne suffira pas, mais nous n’avons plus envie d’en faire plus, désormais plus rien ne doit entraver la machine économique, et les morts et le virus, nous allons tout faire pour en rendre responsables les seuls non-vacciné.e.s ».

Pour une politique sanitaire de gauche

Après deux années de propagande antivax et de Macronie sanitaire, les grands vainqueurs idéologiques sont l’individualisme, le libéralisme économique, et un populisme qui incite les instincts majoritaires à sacrifier les plus fragiles. Les grands perdants, de leur côté, sont la protection des plus fragiles et la valeur accordée à la vie. Quant aux libertés individuelles, elles ont été opposées par les uns à tout contrat social, et méprisées par les autres au prétexte de l’ordre et de la sécurité. Que la bataille électorale en cours se joue aujourd’hui entre la droite la plus dure et l’extrême-droite la plus dangereuse n’a donc rien de surprenant.

Les rassuristes de la première heure politisaient le virus et niaient la réalité de la maladie, le gouvernement nie la réalité des inégalités face à la maladie, et dépolitise la politique sanitaire en la réduisant à une posture répressive.
Entre les deux, une pensée de gauche face à la pandémie doit exister. Cette pensée de gauche pourrait se décliner en 5 chapitres.

1-Investir dans le système de prise en charge médicale

5 700 lits d’hospitalisation ont été fermés en 2020 en pleine crise sanitaire (lien), alors qu’on parlait de trier les patient.e.s. L’irresponsabilité est du côté du New Public Management et de la rationalisation comptable des hôpitaux. La santé ne doit plus être considérée comme un coût à réduire, mais comme un droit pour toutes et tous, comme la condition de notre vie sociale.
Lutter contre les déserts médicaux et réduire les inégalités territoriales d’accès aux praticien.ne.s doit être une priorité républicaine, pour qu’aucun.e citoyen.ne ne soit considéré.e comme un.e citoyen.ne de seconde zone.

2-Développer une véritable politique de prévention en matière sanitaire

Il faut en finir avec l’acceptation des morts et des victimes, et sortir d’une politique qui ne voit rien en-deçà du seuil de saturation des hôpitaux.

Investir dans la capacité de prise en charge hospitalière est une nécessité, mais mettre plus de personnes en réanimation ne peut pas être un objectif sanitaire ! L’objectif prioritaire de toute politique de santé doit être de prévenir et d’empêcher les contaminations et les formes graves.

Le vaccin doit être promu comme une solution de protection, efficace pour soi, et partiellement efficace pour les autres. Les réticences vaccinales doivent être analysées pour adapter les mesures de sensibilisation. Les traumatismes médicaux et déterminants psychologiques doivent être pris en compte et des moyens d’écoute et d’accompagnement individualisés doivent être mis en place.

La sensibilisation vaccinale doit être appuyée par des actions en proximité dans les territoires qui en ont le plus besoin (réunions publiques, porte-à-porte, actions associatives et de santé communautaire, …). Un plan accru de présence de professionnel.le.s de santé doit se mettre en place dans les territoires défavorisés pour lutter contre l’inégalité face à l’information médicale.

Tous les autres leviers doivent être réactivés : rendre les tests de nouveau gratuits, gratuité et promotion des masques FFP2, équipements en purificateurs d’air des lieux collectifs publics (écoles, hôpitaux, fonction publique, …), moyens accrus pour tracer, prévenir et isoler les cas contacts.

Les victimes doivent être respectées comme telles et les insultes institutionnelles doivent être stoppées et sanctionnées.

3-Diffuser la culture scientifique , soutenir la recherche publique et son appropriation par les citoyens.

Alors que la période a montré à quel point la recherche est nécessaire à la résilience et à l’avenir de la société, la France a investi trois fois moins dans la recherche publique que le Royaume-Uni ou l’Allemagne pour lutter contre la pandémie de Covid-19 (lien). La recherche publique doit être réinvestie par l’Etat. Le modèle économique de la recherche doit être repensé, les salaires des chercheurs réévalués.
Par ailleurs, c’est par la connaissance et par sa diffusion au plus grand nombre que l’on luttera contre l’obscurantisme. Développer la culture scientifique et donner des clés à chacun.e pour accéder à l’actualité scientifique vulgarisée en est une condition. L’Education nationale a pour cela un rôle central, qui peut encore être renforcé par l’Education populaire.

4-Favoriser l’accès de toutes et tous à une information de qualité

Puisque l’accès à l’information est une condition d’exercice de la citoyenneté, il est indispensable de lutter contre la précarité numérique et informationnelle.

Le rôle du journalisme comme contre-pouvoir doit être défendu, et les modèles économiques des médias doivent être soutenus pour garantir leur indépendance.

5-Promouvoir une démocratie sanitaire

Il n’y a pas de démocratie sans libertés publiques, pas plus que sans protection des droits des minorités et des plus fragiles.

Lorsque des arbitrages inédits sont exigés par une situation sanitaire (réduire les libertés pour protéger les personnes à risques hier, pour protéger les non-vaccinés aujourd’hui), l’affirmation des valeurs démocratiques s’exprime autant dans la forme que dans la finalité.

La concertation et le dialogue doivent être recherchées. La décision doit être partagée et délibérée avec l’ensemble des échelons des institutions démocratiques. Les corps intermédiaires (collectivités, associations, syndicats, …) doivent en particulier être mobilisés et entendus.

C’est une condition de la légitimité des décisions, et la seule façon pour nos institutions démocratiques de surmonter une crise sanitaire sans y perdre leur âme, ou leurs citoyen.ne.s.

***

Le sacrifice d’une partie de la population auquel nous enjoignent ultra-libéraux et antivax, eugénistes naturistes ou technophiles, n’est pas une fatalité. Au contraire, leurs appels tout autant que la pandémie nous mettent face à notre responsabilité collective : engager toutes nos énergies, nos intelligences et nos pouvoirs d’influence pour défendre la valeur de la vie.