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Le Grand Continent - Groupe d'Etudes Géopolitiques

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11.05.2026 à 05:30

Doctrine du tréfonds : l’armée de Terre face aux empires

Matheo Malik

Le diagnostic sans détours du chef d'état-major de l'armée de Terre.

L’article Doctrine du tréfonds : l’armée de Terre face aux empires est apparu en premier sur Le Grand Continent.

Texte intégral (5896 mots)

Nous traversons une période de profondes transformations géopolitiques qui concernent en particulier la guerre. Comment analysez-vous ce moment ? 

Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires, et nous entrons dans un nouvel ordre où la force s’exprime de manière plus directe et plus assumée.

La Russie en offre l’illustration la plus frappante. Voisin de l’Europe doté d’un outil militaire considérable, cet État impérial s’est longtemps contenté, pensions-nous, de peser sur son environnement par la seule menace. En 2014, puis à grande échelle en février 2022, il a brisé ce tabou en s’attaquant à l’Ukraine  ; alors même que son statut de membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies aurait dû en faire le garant d’un ordre international fondé sur la souveraineté et le règlement des conflits par le droit.

Plus largement, nous constatons un retour de la force comme mode de règlement des rapports internationaux. La politique étrangère des États-Unis, qui demeurent nos alliés, témoigne, elle aussi, du retour d’une logique de force et contribue, à sa manière, à l’affaiblissement du droit. 

De même, Israël affirme désormais que sa survie passera moins par le droit, que par la dissuasion née de la force militaire ; ou par un droit imposé par une force sans retenue.

Si nous entrons dans une nouvelle ère stratégique, l’histoire vous aide-t-elle à définir le moment ? Y a-t-il une analogie que vous mobilisez ?

Je pense à la Première Guerre mondiale qui vit la superposition d’une révolution géostratégique, culturelle et technologique.

Nous traversons aujourd’hui une dynamique comparable. Une révolution industrielle est déjà à l’œuvre depuis plusieurs décennies : celle de l’information et du numérique. Elle se poursuivra. En transformant profondément les sociétés et en ouvrant de nouveaux espaces à l’action humaine, elle élargit aussi les terrains d’affrontement. L’information, le cyberespace, l’espace extra-atmosphérique deviennent des espaces d’activité humaine permanente ; dès lors qu’un espace s’ouvre à l’activité humaine, il s’ouvre aussi à la confrontation. 

Nous vivons un moment de bascule, un moment de retour des empires.

Général Pierre Schill

À cette mutation s’ajoute une révolution culturelle : le basculement économique et démographique du Nord vers le Sud, et la contestation, par plusieurs puissances dont la Chine, de l’ordre mondial issu de la Seconde Guerre mondiale. 

Ces puissances ne proposent pas encore d’ordre alternatif construit ; elles s’affirment d’abord comme des puissances de contestation. Elles affirment, en substance, que l’ordre qui a prévalu jusqu’à présent serait contingent et temporaire.

Cette contestation peut-elle parvenir à une forme d’équilibre sans déflagration ? 

Il faut s’attendre à ce que l’empire, surtout lorsqu’il est contestataire, et plus encore lorsqu’il se réclame d’un héritage stratégique soviétique comme la Russie, cherche à vaincre sans livrer bataille. C’est ici qu’intervient la question cruciale de l’hybridité.

Qu’entendez-vous par « hybridité » ?

L’élargissement de l’activité humaine engendré par la révolution industrielle numérique favorise les postures ambivalentes. Les frontières s’estompent entre civil et militaire, entre action directe et indirecte, entre influence et guerre informationnelle, entre prouesse technologique et exigence intellectuelle ou morale. Il devient même difficile de distinguer la guerre de la paix, tant les contours de l’affrontement se brouillent.

Clausewitz définissait la guerre comme la continuation de la politique par d’autres moyens. Ce monde d’hybridité, où s’enchevêtrent géostratégie, technologie et logiques impériales, nous invite à franchir un pas supplémentaire : et si, dans le monde des empires, la paix elle-même devenait la continuation de la guerre par d’autres moyens ?

En quel sens ?

Dans ce monde de la force et des empires, une nouvelle grammaire stratégique émerge. À la dualité traditionnelle entre paix et guerre s’est substitué une ligne de tensions, un axe géostratégique : compétition, contestation, affrontement.

La compétition est le cours normal des relations internationales ; la contestation, quant à elle, prospère précisément dans l’ambiguïté, dans les zones grises, dans l’hybridité ; et enfin l’affrontement, est le passage à la guerre ouverte, qu’il soit à grande échelle ou plus limité. Cet état permanent de conflictualité, latente ou ouverte, est entretenu par le jeu de l’ambiguïté et de l’hybridité, dont les puissances contestataires ont fait leur arme.

En quoi s’agit-il d’une rupture  ? La question liée à l’absence d’une séparation nette entre la paix et la guerre se posait déjà dans les années 1930 et Chamberlain déclarait en 1939 « nous ne sommes pas en guerre, mais nous ne sommes pas non plus en paix ».

Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas seulement l’effacement de la frontière entre paix et guerre, c’est la superposition permanente de ces situations. Nous ne passons plus simplement de la paix à la crise, puis de la crise à la guerre. Nous sommes simultanément dans la compétition et dans la contestation jusqu’à la confrontation, et nous devons dissuader et empêcher que cette confrontation ne bascule dans l’affrontement.

En ce sens précis, sommes-nous déjà en guerre ? 

Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente. Le cours normal du monde et la vie quotidienne de nos sociétés sont déjà habités par des actions d’influence, de désinformation, de pression économique, cyber ou informationnelle. C’est une réalité stratégique dont nous devons prendre conscience et qu’il faut regarder en face. 

Quel effet ce diagnostic produit-il sur l’armée française ?

Les armées sont une assurance-vie. Elles se préparent au pire. Aujourd’hui, ce pire prend la forme d’une guerre majeure sur le continent européen, une éventualité redevenue possible, même si elle n’est pas la plus probable. C’est à cette réalité que nous devons nous préparer, et c’est elle qui nous structure en tant que force armée.

Mais se préparer à cette hypothèse ne signifie pas la considérer comme inéluctable. Notre objectif n’est pas de préparer la guerre parce qu’elle serait certaine ; il est de disposer de la force, de la crédibilité et de la détermination nécessaires pour l’empêcher. 

À quoi pourrait ressembler cette guerre ouverte ?

Des conflits ouverts se déploient sous nos yeux en ce moment même. Il est important de les observer pour en tirer des enseignements. 

Le premier enseignement est le suivant : si les armées gagnent les batailles, ce sont les nations qui remportent les guerres.

Nos sociétés sont déjà engagées dans une conflictualité permanente.

Général Pierre Schill

Dans un contexte où la paix n’est plus qu’une prémisse à la guerre, face à des empires qui cherchent à nous vassaliser, la question qui est posée est moins militaire ou diplomatique que fondamentalement politique : au nom de quoi voulons-nous nous défendre ?

L’Ukraine se trouve à la pointe extrême de cette question. Si les Ukrainiens tiennent aujourd’hui face aux Russes, c’est parce que la nation ukrainienne puise dans ses ressources profondes, ses tréfonds, pour se défendre. C’est ce socle national qui fait la différence, celui qui décide, en dernier ressort, de la capacité d’un peuple à résister.

Qu’entendez-vous par « tréfonds » ? 

Tout est affaire de rapport entre l’assaillant et le défenseur. 

Certains défenseurs s’écroulent. Ceux qui résistent puisent leur capacité dans les profondeurs de leurs forces et de leur société. La Russie ne battra pas l’Ukraine tant que celle-ci n’aura pas crié grâce. Pour l’éviter, les Ukrainiens ont déjà payé le prix de centaines de milliers de soldats. La Russie, de son côté, perd aujourd’hui environ mille hommes par jour — trente mille tués, blessés, ou disparus le mois dernier. Cette guerre se déroule dans un domaine technologique avancé, on y voit toutes les innovations, et pourtant, en dernière instance, la question du tréfonds demeure, intacte.

La victoire vient lorsque cette volonté s’affaisse, que la société ou l’outil militaire qu’elle soutient cèdent. Mais quand l’attaqué se défend jusqu’au dernier souffle, il faut aller le chercher au sol. Les forces armées doivent intégrer les facteurs d’évolution des modes de combat, comme le drone ou le cyber mais, à la base de ces facteurs d’évolution, se trouvent des facteurs de continuité incontournables. L’esprit guerrier et les forces morales en sont. 

Comment faire pièce à ces conflits de plus haute intensité qui se multiplient ? 

Nous pouvons peser sur notre destin. Il s’agit du cœur même du sujet. Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.

De ma position dans les armées, j’ai le devoir d’aider notre pays à façonner l’avenir, et non à se laisser balloter par les temps présents. Ce moment de l’histoire constitue un appel à la puissance agissante. Il ne s’agit ni de céder au fatalisme, ni de croire que la volonté seule suffira. Il s’agit de construire la force nécessaire pour que la France soit en mesure de continuer à décider, entraîner et agir.

Il faut s’attendre à ce que l’empire cherche à vaincre sans livrer bataille.

Général Pierre Schill

Ce moment crucial constitue un tournant pour les armées en général, et pour l’armée de Terre en particulier. L’institution militaire doit aider notre pays à exercer une forme de leadership. Elle est l’un des ferments d’une souveraineté européenne, celle qui doit permettre à notre continent de se penser puissance et de peser sur notre destin.

Par quels moyens concrets ? 

Concrètement, cela passe par une transformation de notre modèle qui doit s’accompagner d’une nouvelle économie de défense et d’une nouvelle façon de concevoir et de produire nos équipements militaires. Depuis la naissance de la dissuasion nucléaire, au cours des années 1960, la France a organisé l’acquisition de ses équipements et mis au point ses tactiques autour de grands objets structurants : la dissuasion nucléaire elle-même, les porte-avions, les avions de chasse, les chars… Cette organisation va de pair avec une politique de l’État, avec des programmes conçus pour le long terme, dont la plupart ont été concluants. Ainsi, le programme « Scorpion » a été un succès au sein de l’armée de Terre. Nous avons anticipé le combat des années 2030 et construit en conséquence le système de communication, le combat collaboratif, et les véhicules qui permettront d’y faire face. 

Mais cette approche des questions militaires est héritée d’un monde qui s’est depuis transformé. Elle repose sur une économie structurée autour de grandes industries et sur la base industrielle et technologique de défense nationale. Or aujourd’hui, une effervescence formidable agite les secteurs du numérique, de la haute technologie, et de l’intelligence artificielle. Elle relève d’une autre forme d’économie de la guerre : plus rapide, plus diffuse, plus agile et déstabilisante pour les modèles traditionnels ; plus libérale. 

Que change cette effervescence ? 

Ce bouillonnement crée de nouveaux moyens de se battre, mais ils n’ont pas pour autant éliminé les anciens. Nous ne sommes pas dans une logique de substitution, mais dans une logique de complémentarité. 

Plutôt qu’un remplacement, on assiste à une combinaison des moyens et des modes de combat.

Les partisans de la modernité suggèrent de se détourner de nos équipements anciens pour se concentrer sur des systèmes plus simples, plus agiles, réputés plus efficaces : de petits drones et des téléphones portables — des outils numériques. 

Dans sa forme la plus aboutie, cette logique conduit à une forme d’« ubérisation » du combat, telle qu’on peut l’observer aujourd’hui en Ukraine. Celle-ci s’articule autour d’un système de points attribués aux cibles : un fantassin russe représente X points ; un char, Y points, etc. Les combattants ayant détruit une cible, notamment avec leurs drones, prennent une photo et encaissent les points. Ces derniers sont ensuite échangés contre de nouveaux drones et de nouveaux équipements sur une marketplace. Les grandes unités, telles que la brigade Azov, un peu dans l’esprit cosaque, développent même des formes d’auto-financement et d’auto-promotion, mobilisant la société pour acquérir des ressources. Il y a là un risque de gamification, de considérer que la guerre est un jeu, dans une logique de performance individuelle et de récompense. La tendance à l’ultralibéralisme, y compris dans le domaine militaire, favorise cette dynamique. Mais ce modèle ne peut pas être le nôtre. Une armée comme la nôtre ne peut pas se réduire à une juxtaposition d’initiatives individuelles, aussi efficaces soient-elles.

Dès lors, comment intégrer ces nouveaux éléments dans la programmation et la conduite de l’action militaire  ?

Il est indispensable de prendre en compte ces évolutions des modes de combat et d’acquisition. Cela implique d’introduire de la souplesse dans un système planifié.

Cela appelle notamment des modifications dans la programmation budgétaire de l’État. Un exemple serait d’accepter qu’il y ait des formes de ressources ou de provisions destinées à l’innovation, conçues pour acheter des petits drones, nécessaires dans les futures guerres électroniques, ou investir dans l’intelligence artificielle, en complément des équipements massifs et coûteux que sont le porte-avions, les avions de chasse, et les chars. Cela implique de ne pas systématiquement sacrifier ces provisions pour l’innovation lors des arbitrages budgétaires.

Nous ne sommes pas condamnés à subir ce monde ; nous ne sommes pas à la merci de la force des autres.

Général Pierre Schill

Ces nouveaux outils permettent à un ensemble de paramètres, y compris les systèmes de commandement, d’évoluer à un rythme beaucoup plus rapide, parfois d’un semestre à l’autre grâce aux progrès fulgurants de l’intelligence artificielle et du numérique, implantés grâce au edge computing et au cloud. Ce principe vaut également pour augmenter la létalité, en particulier pour les feux dans la profondeur : drones, munitions téléopérées, capacités longue portée. 

Il nous faut donc gérer simultanément des temporalités différentes : le temps long des grands programmes et le temps court de l’innovation et, pour cela, jongler entre différentes origines de ressources, afin de bâtir un modèle de défense puissant et réactif, sans sacrifier sa cohérence. 

La nouvelle réalité hybride de la guerre se décline également sur le plan économique. C’est ce qu’on appelle parfois l’arsenalisation (weaponisation). En quoi transforme-t-elle l’économie traditionnelle ? 

Il s’agit d’une mobilisation globale des nations, en vue d’une défense complète et effective, dès la période de compétition ; l’hybridation des stratégies de réponse à cette compétition se double d’une hybridation des moyens militaires et de leur acquisition. 

Moins qu’une substitution, il s’agit de combiner l’économie traditionnelle de la guerre avec ces nouvelles formes d’économie. De la même manière que les modes de combat nouveaux se combinent aux anciens, la tranchée ou le recours à l’artillerie doivent être transformés par les drones et l’intelligence artificielle. Il n’y a pas d’effacement de l’ancien monde, mais une addition de couches nouvelles.

Cela suppose une plus grande circulation des talents de la société au militaire, et inversement. On en revient à l’exemple de la nation ukrainienne et de son renouvellement de la structure armée par des voies de professionnalisation plus diverses et plus inventives. Cette plus grande porosité entre la société civile et le domaine militaire fait-elle partie des réflexions en cours au sein de l’armée de Terre française ? 

En effet, les armées doivent être stratégiques, innovantes et soudées afin de peser sur le destin de notre pays. 

L’efficacité d’une armée, sa capacité à afficher sa détermination, est intimement liée à l’efficacité de la politique publique appelée « défense ». L’État y consacre des ressources : 57 milliards d’euros cette année, soit 7 milliards de plus que l’an dernier. Un projet de loi prévoit aujourd’hui 36 milliards d’euros supplémentaires d’ici 2030 pour une actualisation de notre ambition militaire. 

La défense est une politique publique qui produit des effets concrets, mais elle est aussi un projet régalien, un projet collectif. Cette incarnation pourrait être l’incarnation d’un projet politique global pour notre pays dans les années à venir. L’armée de Terre, avec ses 110 000 soldats issus de tous les territoires, y compris des outre-mer, incarne cette capacité de mobilisation. La fraternité d’armes, l’esprit de corps, les exigences du métier, les sacrifices consentis : tout cela constitue, une illustration, sinon un modèle, de cohésion et d’engagement.

Malgré les sujétions militaires ou l’exigence statutaire de disponibilité, les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur. Une telle mobilisation pour un projet efficace nous met en capacité de peser sur l’avenir de notre pays. 

Qu’en est-il du système des alliances de la France ? 

La France est membre fondateur de l’ONU, de l’OTAN et de l’Union européenne. Cette position est révélatrice de notre identité stratégique. Nous sommes un pays souverain, mais nous sommes aussi un pays constructeur. Nous concevons notre souveraineté comme la capacité à décider librement et à entraîner des coalitions.

D’un point de vue militaire, l’OTAN représente aujourd’hui le cadre principal de notre système de défense en coalition. Il s’agit du cadre de la défense collective. C’est aussi le langage commun de nos alliés, en particulier ceux qui se trouvent à l’Est de l’Europe et qui se sentent directement exposés à la menace russe.

L’Alliance offre l’interopérabilité, c’est-à-dire la capacité de travailler selon des procédures communes. Elle offre un certain nombre d’outils tels que des postes de commandement, des plans, et la mutualisation d’un grand nombre de capacités militaires. 

Notre crédibilité dans l’OTAN est une condition indispensable pour être crédible dans d’autres alliances de circonstance. Avoir un corps d’armée dans l’OTAN est par exemple un premier critère de puissance. La France a donc un corps d’armée pour prétendre être en mesure d’entraîner en coalition dans d’autres circonstances. C’est notamment le cas pour les garanties de sécurité au profit de l’Ukraine. Cette initiative politique et stratégique est portée par la Grande-Bretagne et la France plus que par l’OTAN. Mais notre crédibilité dans l’Alliance nous donne la crédibilité pour commander la composante terrestre de la coalition des volontaires, si elle devait être déployée. 

Croyez-vous encore en la défense collective de l’OTAN ? 

Oui, mais il faut regarder les choses telles qu’elles sont. La puissance de l’OTAN repose pour une grande part sur la puissance américaine. Cette présence est éminemment souhaitable. Les États-Unis disposent de moyens qui renforcent la crédibilité de l’Alliance. Mais depuis la présidence de Barack Obama et le pivot vers le Pacifique, ils ne veulent plus être obligés de participer à l’effort de défense des pays européens. La défense représente 4,5 % de leur richesse nationale, contre 2 % seulement pour les seconds. Aux yeux de Washington, les membres de l’Alliance ont intériorisé que la puissance américaine serait toujours là pour les défendre. Aujourd’hui, les priorités stratégiques des États-Unis sont le continent américain et la Chine. Nous devons en tirer les conséquences.

Les soldats de l’armée de Terre offrent un exemple de rassemblement autour d’un bien supérieur.

Général Pierre Schill

Notre ligne doit donc tenir deux exigences. La première est de maintenir autant que possible la relation avec nos homologues américains, de continuer à nous entraîner avec eux, de conserver l’interopérabilité et le dialogue militaire tout en reconnaissant leur liberté à ne plus vouloir s’engager. 

La seconde exigence est de renforcer le pilier européen de l’Alliance.

La France promeut aujourd’hui cette vision équilibrée. C’est précisément parce que nous serons prêts à prendre nos responsabilités, de concert avec les autres Européens, que les Américains pourront considérer qu’ils ont un intérêt bien compris à rester en appui, ou à être présents le jour J, le cas échéant. 

L’Europe peut-elle prendre le relais de l’OTAN ?

La question n’est pas celle d’une simple substitution. Un réel projet européen de souveraineté et de puissance implique une solidité maximale. Il suppose ainsi de traiter la question des dépendances mutuelles. On peut imaginer des formes de complémentarité industrielle et militaire, mais elles doivent produire de la puissance réelle. L’objectif n’est pas de juxtaposer des programmes ; il est d’obtenir des effets militaires crédibles.

Cette voie n’est toutefois pas du seul ressort des acteurs militaires. Elle suppose des choix politiques, industriels, budgétaires. Mais il y a bien un besoin de sursaut, d’approfondissement des relations et de coopération structurée.

Notre alliance est donc source de puissance, mais sa cohésion est en risque. La grammaire stratégique évoquée plus tôt, notamment lorsqu’elle est mise en œuvre par la Russie dans le cadre de conflits hybrides, cible précisément la cohésion des coalitions. Un événement ambigu, perçu par certains alliés comme grave et par d’autres comme secondaire, pourrait engendrer une fracture irréconciliable. 

C’est l’un des enjeux de la confrontation, phase intermédiaire entre la compétition/contestation et l’affrontement : mettre au défi la détermination, les capacités, mais aussi la solidité politique des alliances.

En attendant, quelles sont vos préconisations ? 

Le renforcement de notre souveraineté. 

Militairement, la souveraineté repose sur deux éléments clefs : l’appréciation autonome de situation et la dissuasion nucléaire. Il est indispensable que les plus hautes autorités de l’État puissent disposer d’une appréciation autonome pour forger une intime conviction et décider librement. La dissuasion nucléaire protège nos intérêts vitaux. Elle est pleinement souveraine. Elle constitue le socle ultime de notre sécurité. Mais cette souveraineté ne se réduit pas au nucléaire. Elle suppose aussi des forces conventionnelles puissantes et réactives. Face aux tentations de la vassalisation heureuse, ou de l’idéalisme impuissant qui énonce les règles sans pouvoir les faire appliquer, notre pays a l’ambition d’adopter une stratégie d’action pour lui-même et pour notre continent. Le Président de la République l’a exprimé ainsi : « Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. » Il s’agit d’une formule exigeante. Elle ne signifie pas rechercher l’affrontement ; elle signifie construire les conditions qui permettent de l’éviter.

C’est de cette façon qu’il me semble possible d’échapper au déterminisme de la loi du plus fort, selon lequel le plus agressif gagne toujours, sans tomber dans un idéalisme qui dirait que la volonté seule suffit.

Pour suivre cette ligne d’action, il nous faut faire la preuve de notre détermination : cette dernière est la combinaison de volonté, de capacités et d’endurance. La question qui se pose aujourd’hui à l’armée de Terre, c’est celle des moyens à employer pour exprimer cette détermination.

Comment voyez-vous le rôle de l’armée de Terre dans l’évolution de la doctrine nucléaire française mise en avant par Emmanuel Macron dans plusieurs prises de parole ?

L’apport de l’armée de Terre française dans le cadre de l’épaulement évoqué par le Président de la République repose sur les notions clefs de « détermination » et de « polyvalence ». La détermination, parce que l’engagement au sol matérialise une prise de risque assumée. La polyvalence, parce que l’armée de Terre doit être capable d’agir dans le plus large spectre des espaces et des niveaux d’intensité dans un conflit, pour offrir des options militaires de gestion de l’escalade. 

La crise du Groenland en est un exemple. Quand le président Donald Trump a exprimé son inquiétude à l’égard du flanc nord des territoires sous contrôle des puissances de l’OTAN, affirmant qu’il pourrait bientôt être percé par la Russie ou la Chine au Groenland, le Danemark a appelé ses alliés à l’aide. La France a répondu présent par l’envoi de soldats. L’effet stratégique fut capital, poussant les autres nations européennes à déployer leurs propres forces, envoyant le signal que les Européens étaient capables d’assumer la défense face à la Russie en demeurant souverain sur leur territoire. L’armée de Terre doit être stratégique, elle doit produire des effets par sa détermination et sa polyvalence.  

N’y a-t-il pas là un risque de surenchère ou d’instrumentalisation du concept d’urgence ? Comment retarder cette montée vers les extrêmes de l’affrontement  ? 

Le général Burkhard a donné une clef : « gagner la guerre avant la guerre », c’est-à-dire empêcher cette montée aux extrêmes par la dissuasion et la préparation de la guerre.

Elle repose sur une mobilisation du cœur de notre nation, car c’est la nation qui doit se défendre. L’articulation entre dissuasion nucléaire, forces conventionnelles et résilience de la nation peut empêcher cette montée aux extrêmes. Afficher notre détermination, mais aussi notre efficacité et notre crédibilité dans le cadre de la coalition dès les phases préalables de l’affrontement — que j’appelle confrontation — est impératif.

C’est donc à la fois une dynamique militaire, industrielle, politique et presque philosophique ?

Oui. Au-delà des questions d’équipements, il est fondamental pour la défense que nous soyons décidés à agir, non seulement militairement, mais aussi à travers un projet pour l’avenir. C’est l’idée de l’esprit de mobilisation, ou de défense, de la nation. 

La dialectique des volontés reste le cœur de la guerre et détermine la résilience de chaque pays. Le nombre et la qualité des soldats, leur formation, leur cohésion, leur expérience, leur moral, mais aussi le soutien de la société, l’industrie, l’économie, la capacité à accepter l’effort : tout cela forge la puissance.

L’augmentation des réserves et la mise en place du service militaire sont deux moyens de renforcer l’esprit de mobilisation en donnant l’opportunité à plus de jeunes Français et Françaises de contribuer à la défense.

Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation.

Général Pierre Schill

La résilience ne concerne pas seulement les armées. D’un point de vue économique, il s’agit de réduire notre dépendance aux terres rares étrangères, d’obtenir les composants nécessaires à la construction de notre matériel de défense, et contrôler les investissements étatiques et privés dans les secteurs clés souverains. Ces trente dernières années, nous avons eu la chance de vivre sans menace vitale à nos frontières. Nous ne sommes ni Israël, ni la Corée du Sud, ni l’Ukraine. Mais, la résurgence d’une menace urgente et radicale aux frontières de notre continent nous impose de réapprendre à être autonomes. 

À quelle vitesse le faire  ? Pour mon homologue estonien, par exemple, c’est déjà une course contre la montre. Peut-être avons-nous un peu plus de temps. Mais il y a urgence.

Néanmoins, je le redis : l’investissement dans les nouveaux outils de combat, dans le cyber, les drones, l’intelligence artificielle ne saurait se substituer à la force morale, qui fait la valeur des armées et la puissance de notre pays. Les ingrédients sont à puiser dans les profondeurs de la nation. C’est là que se joue, en dernier ressort, notre capacité à peser sur notre destin.

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08.05.2026 à 18:00

Une idée dangereuse pour résoudre la crise en Iran

Matheo Malik

Un péage à Ormuz peut-il éviter la crise économique qui vient ?

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Texte intégral (3862 mots)

Les États-Unis et l’Iran continuent d’échanger des propositions en vue d’un mémorandum pour mettre fin à la guerre. Mais il semble toujours impossible de sortir de l’impasse tant que de nombreuses questions restent en suspens : le statut futur du détroit d’Ormuz, le soutien de l’Iran aux groupes armés dans la région, l’allègement des sanctions, le programme nucléaire, la guerre au Liban, la reconstruction d’après-guerre et les limites de l’arsenal de missiles balistiques de Téhéran. Chacun de ces sujets nécessiterait à lui seul des semaines, voire des mois de négociations pour parvenir à une résolution. Il avait fallu vingt longs mois d’intense activité diplomatique pour parvenir à l’Accord de Vienne sur le nucléaire en 2015 — et il n’y avait alors pas de guerre.

Il est donc irréaliste de s’attendre à ce que toutes ces divergences soient réglées en quelques jours. Parallèlement, alors que les pourparlers sont dans l’impasse, le détroit d’Ormuz reste fermé. L’Iran, qui pourrait voir dans l’affirmation de son contrôle sur le détroit 1 la preuve tangible que le pays est sorti de la guerre en tant que puissance dominante dans le Golfe, est peu susceptible d’accepter de rouvrir la circulation sans obtenir quelque chose de substantiel en échange. Le problème, c’est que le temps nécessaire pour négocier ces concessions est supérieur à celui que l’économie mondiale peut encore supporter.

Pour tenter de sortir de cette impasse, les États-Unis ont mis en place un blocus visant à empêcher l’Iran d’exporter son pétrole et d’importer des marchandises essentielles. Cependant, la Maison-Blanche semble sous-estimer la capacité de l’Iran à surmonter les difficultés économiques. Une analyse de la CIA aurait d’ailleurs conclu que l’Iran pouvait résister au moins trois ou quatre mois à ce blocus naval 2.

Mais même si les États-Unis levaient le blocus et que l’Iran rouvrait le détroit, le risque que Téhéran le referme par intermittence au cours de négociations qui s’éterniseraient reste élevé. Le défi n’est donc pas seulement d’ouvrir le détroit, mais de le maintenir ouvert sur le long terme. 

Pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont pour l’instant qu’indirects.

Edoardo Campanella

Face à ce constat, une hypothèse pragmatique se précise : comment relancer le trafic maritime en l’absence d’un accord de paix global ?

Aussi peu acceptable que cela puisse paraître 3, une solution consisterait à autoriser l’Iran à imposer un péage pour le passage du détroit d’Ormuz, qui serait appliqué de manière uniforme à tous les navires. Cette solution provisoire serait assortie d’un calendrier précis pour supprimer progressivement cette redevance, le temps de négocier des questions plus larges, notamment la gouvernance à long terme du détroit. 

Soyons clairs : cette proposition radicale créerait un terrible précédent. Elle peut être assimilée à de l’extorsion, voire à une récompense pour le chantage exercé par l’Iran. Elle va à l’encontre des principes du droit de la mer, même en temps de paix. 

Cependant, l’alternative en temps de guerre serait pire.

Augmenter le coût du blocage : une stratégie pragmatique

Le choc énergétique déclenché par la guerre en Ukraine a été en partie atténué grâce à un certain pragmatisme : sanctionner le pétrole russe aurait potentiellement supprimé près de 10 % de l’offre mondiale, y compris les produits pétroliers. Pour limiter l’impact sur l’économie mondiale, l’Union européenne et le G7 ont opté pour une approche mesurée : interdire les importations maritimes de pétrole russe tout en instaurant un plafond de prix de 60 dollars par baril au-delà duquel le pétrole russe pouvait continuer à circuler à l’échelle mondiale. 

L’objectif n’était pas d’éliminer les barils russes, mais de maintenir leur circulation tout en réduisant les revenus de Moscou. Ce plafond n’a pas toujours fonctionné, car le prix de l’Ural et du Brent se négocient souvent à peu près au même prix et souvent au-dessus du plafond — comme c’est d’ailleurs le cas actuellement. Il s’agissait toutefois d’une solution pragmatique à un problème insoluble autrement.    

De même, les pays occidentaux, mais aussi ceux du Golfe, doivent désormais trouver un moyen de rouvrir le détroit d’Ormuz et de garantir qu’il le reste, tout en incitant l’Iran à négocier de bonne foi. 

Or pour l’instant, l’ouverture et la fermeture du passage maritime n’entraînent pas de coût direct pour Téhéran. C’est sur cette asymétrie que le régime joue : alors que les coûts de ces interruptions soudaines sont colossaux pour l’économie mondiale, pour l’Iran, les coûts liés à l’utilisation du détroit comme arme ne sont qu’indirects, bien que potentiellement graves, puisqu’ils vont d’un blocus naval américain à des frappes sur des infrastructures clefs.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre. Les routes traditionnelles qui traversent les eaux omanaises sont désormais impraticables en raison de la présence potentielle de mines marines. Les couloirs de navigation les plus sûrs et les plus prévisibles sont ceux annoncés par Téhéran et qui traversent les eaux territoriales iraniennes autour de l’île de Larak.

Un projet de loi visant à inscrire la souveraineté iranienne sur le détroit dans la législation nationale serait même en cours d’examen au Parlement à Téhéran. Le contrôle sur le détroit d’Ormuz est donc encore plus strict qu’avant la guerre, et pour l’instant, Téhéran n’est pas disposé à accepter une cogestion du détroit sous l’égide d’une coalition régionale ou multilatérale.

Créer et exploiter un nouveau manque à gagner pour l’Iran : la stratégie du péage d’Ormuz

Autoriser l’Iran à percevoir un droit de passage de tout navire empruntant le détroit, sans distinction entre nations amies et hostiles, modifierait les incitations pour Téhéran et stabiliserait la voie navigable. Les Iraniens ont d’ores et déjà avancé le montant qu’ils réclament : 1 dollar par baril de pétrole transitant par le détroit, soit environ 2 millions de dollars par navire. 

L’Iran aurait d’ailleurs déjà prélevé ce droit sur certains navires, exigeant d’être payé en yuans ou en cryptomonnaie. Si ce système était officialisé et que le trafic revenait à son niveau d’avant-guerre (environ 30 000 navires par an), un péage de 2 millions de dollars par passage générerait environ 60 milliards de dollars par an, soit l’équivalent d’environ 10 % du PIB nominal du pays.

À titre de comparaison, même si l’ensemble des exportations de pétrole iranien reprenait avec un Brent à 80 dollars le baril, les recettes pétrolières nettes annuelles ne dépasseraient probablement pas 25 à 30 milliards de dollars.

Les recettes du péage seraient, en revanche, mécaniquement liées au maintien de l’ouverture continue du détroit. La perspective de perdre ces recettes, en particulier dans le contexte d’une économie déjà mise à rude épreuve par des années de sanctions et par la guerre actuelle, rendrait le régime plus prudent quant à toute perturbation de la circulation. 

Ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties.

Edoardo Campanella

Dans le même temps, le principe du péage pourrait entraîner des tensions au sein du régime : les partisans de la ligne dure et les modérés pourraient percevoir différemment le coût de la perte de ces recettes lorsque des décisions militaires difficiles devront être prises. Ce péage pourrait rendre également le régime responsable devant ses citoyens, qui s’attendraient à ce que leurs dirigeants agissent avec prudence et ne gaspillent pas une ressource économique si considérable.

Le péage d’Ormuz pourrait également servir d’outil de renforcement de la confiance. En subordonnant les recettes à un passage ininterrompu, la communauté internationale serait en mesure de tester, en temps réel, la volonté de l’Iran d’honorer ses engagements. Le régime iranien se sentirait du reste davantage légitimé sur la scène internationale et pourrait aborder les pourparlers de paix avec une vision à long terme — essentiellement motivée par la crainte de nouvelles frappes. Cela pourrait être néfaste pour l’opposition interne à court terme, mais une plus grande ouverture internationale pourrait en réalité contribuer à la renforcer au fil du temps — étant donné qu’elle n’est probablement pas assez forte actuellement pour renverser le régime.  

Cette taxe de transit pourrait également constituer une solution acceptable pour les pays consommateurs de pétrole. En effet, dans la mesure où les très grands pétroliers — la catégorie dominante pour les exportations du Golfe. Qu’il soit finalement supporté par les consommateurs ou par les exportateurs de pétrole du Golfe, ce coût demeure très marginal 4.

Si 65 dollars par baril constituent une estimation raisonnable de la juste valeur du Brent, et que les prix du pétrole se sont maintenus en moyenne à environ 100 dollars par baril depuis le début de la guerre, on peut poser que la « prime géopolitique » s’est élevée à près de 35 dollars par baril. Autrement dit, même en supposant que la totalité de la taxe soit répercutée sur les consommateurs finaux, cette prime passerait de 35 à 1 dollar par baril. 

Certes, les prix ne redescendraient peut-être pas immédiatement à 65 dollars par baril. Mais une stabilisation autour de 80 dollars représenterait tout de même un gain significatif pour l’économie mondiale. 

Notons enfin que les aspects économiques liés au transport d’autres matières premières peuvent différer de ceux du pétrole, de sorte qu’une analyse minutieuse d’une proposition de péage devrait probablement distinguer les types de navires et de marchandises transportées.

Un outil de sécurité et de négociations plutôt qu’une nouvelle taxe

Pour être efficace, ce péage devrait être conçu avec des garde-fous et des garanties. 

Toute forme de harcèlement naval de la part de Téhéran ou le déploiement de nouvelles mines marines devrait déclencher un blocus naval immédiat du détroit par les États-Unis ou par une coalition multilatérale. Le péage devrait être payé en dollars américains, et ses recettes devraient être affectées exclusivement à la reconstruction des infrastructures civiles et non à des fins militaires. Pour s’assurer que tel soit le cas, les recettes devraient être déposées sur un compte de garantie géré par un organisme multilatéral, les fonds n’étant débloqués que pour des usages civils clairement définis et transparents.

Étant donné que des recettes annuelles équivalant à 10 % du PIB seraient manifestement excessives sur le long terme, le montant du péage devrait diminuer progressivement pour atteindre zéro dans un délai de 12 mois. Cela laisserait à l’Iran et aux États-Unis le temps nécessaire pour négocier sur les autres dossiers sans compromettre la sécurité de l’utilisation d’Ormuz. Une trajectoire clairement définie permettrait également de créer les incitations nécessaires pour négocier de bonne foi : la perspective de perdre les recettes du péage une fois que celui-ci aura été supprimé pourrait encourager Téhéran à faire des concessions sur des questions épineuses comme son programme nucléaire, en échange, d’un allègement des sanctions, par exemple. 

La limitation du péage dans le temps est donc indispensable pour éviter que Téhéran ne joue la montre en prolongeant indéfiniment les négociations de manière opportuniste, sans faire d’efforts sérieux pour les mener à bien.

L’influence de l’Iran sur le détroit s’est accrue durant la guerre.

Edoardo Campanella

Le péage d’Ormuz est loin d’être une solution idéale.

En vertu de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer et la zone contiguë, les États doivent autoriser le « passage inoffensif » des navires étrangers dans leurs eaux territoriales et ne doivent ni entraver, ni empêcher le « passage en transit » dans les détroits utilisés pour la navigation internationale. Le traité prévoit également que les pays ne peuvent pas facturer aux navires étrangers le simple fait de traverser leurs eaux territoriales. 

Dans le même temps, le Corps des gardiens de la révolution islamique est classé comme groupe terroriste par les pays occidentaux et le régime iranien compte peu de sympathisants à l’étranger en raison de ses violations incessantes des droits de l’homme. Il est donc clair qu’abonder ses caisses n’est pas la solution optimale.

Mais la guerre n’est jamais idéale. 

La priorité est désormais de mettre fin à cette situation et de stabiliser l’économie mondiale. Or, un détroit d’Ormuz que le régime iranien pourrait ouvrir ou fermer à volonté sans aucun coût n’est clairement pas la bonne solution. L’Iran serait en effet incité à utiliser le blocage comme une arme à chaque fois qu’il en aurait besoin, créant ainsi une perturbation géopolitique et économique. 

De même, un blocus naval américain, qui augmenterait les coûts pour Téhéran de l’utilisation d’Ormuz comme arme, risquerait d’aggraver les tensions sans pour autant rouvrir le détroit de manière efficace et durable. Une redevance limitée dans le temps pourrait faciliter les pourparlers de paix, stabiliser l’économie et permettre aux pays exportateurs et importateurs d’énergie d’envisager des solutions alternatives pour l’avenir. 

La vérité est que la situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps — si tant est que ce soit un jour le cas. 

Des pays comme l’Arabie saoudite, le Qatar ou les Émirats arabes unis ont désormais de bonnes raisons d’investir dans des voies terrestres pour contourner le détroit d’Ormuz. Dans le même temps, les nations importatrices d’énergie réduiront leur dépendance vis-à-vis des ressources provenant du Golfe Persique, soit en diversifiant leurs fournisseurs, soit en diversifiant leur mix énergétique, en augmentant notamment la part des énergies renouvelables et, éventuellement, du nucléaire. 

Enfin, comme l’ont montré les attaques des Houthis à Bab el-Mandeb, le trafic maritime n’a jamais retrouvé son niveau d’avant la crise, malgré l’intervention militaire des États-Unis. De même, les armateurs y réfléchiront à deux fois avant d’envoyer leurs navires dans le Golfe, compte tenu du risque de les y voir bloqués pendant des semaines, voire des mois, si les tensions s’intensifient.

Acceptera-t-on de payer l’Iran pour sauver le commerce mondial ?

Même si le péage est bien conçu — avec des recettes affectées à des usages civils et un calendrier clair pour sa suppression progressive —, le plus grand défi serait de faire accepter la proposition sur le plan politique. 

Cela pourrait toutefois s’avérer beaucoup plus facile qu’il n’y paraît.

Pour Trump, l’approche des prochaines élections de mi-mandat rend indispensable de mettre un terme final à une guerre à laquelle plus de 60 % des Américains sont opposés. Il pourrait justifier cette décision en avançant, comme il l’a déjà fait, que les États-Unis ont effectivement gagné la guerre et doivent désormais instaurer un environnement stable pour les pourparlers de paix. Après tout, son administration n’a jamais clairement défini l’objectif de cette guerre. Elle pourrait simplement affirmer que les capacités militaires iraniennes ont été affaiblies au point que Téhéran ne représente plus une menace sérieuse et que l’ancien régime, ouvertement anti-américain, a été décapité.

Le langage a aussi son importance en politique. Au lieu de parler de « péage », ce qui évoque de manière gênante une taxe versée à l’Iran, l’administration pourrait présenter cela comme une redevance pour le service de navigation, à l’instar de celle prélevée au détroit du Bosphore.

La situation dans le détroit d’Ormuz ne reviendra pas à la normale avant longtemps.

Edoardo Campanella

Pour rendre ce projet plus acceptable, Trump pourrait également insister pour que toutes les exportations à destination des États-Unis soient exemptées de cette redevance. Comme le souligne le président américain, seule une petite partie du pétrole transitant par le détroit est en effet destinée aux États-Unis. Ce serait une solution bien meilleure pour l’image internationale du pays que l’idée initiale de Trump de créer une coentreprise avec l’Iran pour percevoir cet argent.  

Une telle exemption aurait un impact limité sur les recettes globales de l’Iran, tandis que les importateurs européens et asiatiques pourraient accepter cet arrangement, car la baisse générale des prix résultant de la réouverture du détroit d’Ormuz compenserait largement le surcoût. Pour la Chine, qui ne participe pas officiellement aux négociations mais soutient clairement la médiation pakistanaise, cet arrangement ne serait pas perçu comme une défaite, mais plutôt comme un moyen pragmatique de rouvrir une artère vitale pour son économie.

Convaincre les États du Golfe — et Israël

Il serait particulièrement crucial que le système de péage tienne compte des intérêts des États du Golfe, car l’Arabie saoudite serait a priori réticente à voir l’Iran élargir ses sources de revenus. Toutefois, si le péage était strictement limité dans le temps et si ses recettes étaient affectées à un usage précis, Riyad pourrait finir par considérer cet arrangement comme globalement positif, en raison des avantages liés à la stabilisation des marchés mondiaux du pétrole. De plus, comme Téhéran l’a suggéré précédemment, une partie des recettes du péage pourrait être partagée avec Oman, qui pourrait ainsi financer le déminage de ses eaux territoriales.

Pour instaurer la confiance entre l’Iran et la communauté internationale, il faudrait également qu’Israël respecte le cessez-le-feu. Or, cela pourrait s’avérer particulièrement difficile à obtenir pour Trump, dont les intérêts politiques divergent de ceux du Premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou. Les élections israéliennes étant prévues pour le 27 octobre, Netanyahou est sous pression pour remporter une victoire militaire décisive, qui reste difficile à atteindre. Si Israël devait reprendre ses attaques, le mécanisme de péage seul serait probablement insuffisant pour maintenir le détroit d’Ormuz ouvert, car Téhéran tiendrait Washington pour responsable de l’incapacité à faire respecter l’accord. Israël pourrait ainsi devenir le principal facteur de déstabilisation de l’accord, ce qui nécessiterait une pression soutenue de la part de la communauté internationale pour garantir le maintien de l’arrangement.

Mettre en place un système de redevance de passage à Ormuz n’est ni idéal ni facile. 

Cette solution, qui peut sembler contre-intuitive, pourrait pourtant être le meilleur levier dont on dispose pour rouvrir de manière sûre l’une des artères commerciales les plus importantes au monde, à condition que ce dispositif risqué soit temporaire et mis en place le temps des négociations.

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06.05.2026 à 18:31

Comment le régime étend la guerre au-delà de l’Iran : entretien exclusif à Bagdad

Matheo Malik

Les paroles d’un proxy, analysées par quatre spécialistes.

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Texte intégral (9556 mots)

Le 7 avril, quatre jours avant l’annonce du cessez-le-feu négocié au Pakistan, un journaliste italien qui se trouve à Bagdad reçoit un appel : « Un membre de la Résistance a accepté de vous rencontrer à l’hôtel Rasheed. » Il est place Tahrir, lors d’une manifestation convoquée par Moqtada al-Sadr, le fils de l’ayatollah chiite irakien Mohammad Sadeq al-Sadr, exécuté sous Saddam Hussein en 1999. Plus d’un mois après le déclenchement de l’opération Epic Fury, une foule nombreuse est venue y répondre à l’appel de ce religieux chiite, figure politique encore influente malgré son retrait annoncé. La manifestation en soutien à « la Résistance iranienne » mélange les drapeaux nationaux et les slogans : de « l’Irak aux Irakiens » à « mort à l’Amérique » et « mort à Israël ». 

S’ensuit une conversation sous haute sécurité, visiblement soigneusement scriptée par l’interviewé. Son contenu permet d’illustrer et d’éclairer la manière par laquelle la nouvelle stratégie iranienne de guerre par procuration est menée dans la région. Il n’est pas question de publier cet entretien en l’état. Mais ces mots nous ont paru receler des enseignements importants, captés à chaud, sur l’adaptation du système d’alliances régionales du régime iranien, dans un moment de pression maximale. Nous avons proposé à plusieurs spécialistes de l’Iran et de son influence en Irak, de la propagande djihadiste en ligne et du droit pénal de le lire et de le commenter. Après un travail de plusieurs semaines, il permet de décrypter, par l’analyse des mots et du complexe discursif mis en place par le porte-parole de la Résistance islamique, la manière dont l’Iran projette la guerre hors de ses frontières.

Afin de mieux cerner de quoi sont faites les chaînes de commandement qui conduisent à une nouvelle vague d’attaques à destination de l’Europe et des États-Unis, il faut en effet entrer au cœur d’un récit et d’éléments de langage soigneusement codés, qui mettent en scène une tension stratégique entre Téhéran et ses exécutants. Ce dispositif est la clef de la stratégie iranienne de guerre indirecte. 

Au-delà du Hezbollah libanais, l’Irak est l’un des avant-postes des reliquats d’un Axe de la Résistance qui cherche, depuis le début de la guerre, à se recomposer dans une forme nouvelle.

Si le gouvernement de Bagdad maintient une position d’équilibre, les milices chiites regroupées sous l’appellation de « Résistance islamique » ont quant à elles mené des attaques contre des intérêts américains et kurdes en Irak tout en acceptant une forme de cessez-le-feu. La population se trouve prise entre les forces kurdes et pro-américaines d’un côté, et, de l’autre, des milices pro-iraniennes qui menacent de reprendre leurs actions violentes.

À quoi sert un discours de propagande ? De la République islamique aux proxies

Héloïse HeulsDepuis le début des opérations américano-israéliennes en Iran et plus nettement encore à partir de mars 2026, l’appareil de communication des milices alignées sur Téhéran s’est réactivé de manière intense mais dans une configuration renouvelée. Leur présence en ligne, jusqu’ici réduite à un noyau de fidèles, réinvestit désormais des espaces numériques qu’elles avaient progressivement désertés. Ce retour en force ne relève pas d’un simple regain d’activité. Il s’inscrit dans une stratégie visant à imposer, par le récit, une présence symbolique portée par ce qui se présente comme la « Résistance islamique » 5.

Cette dernière repose sur une rythmique discursive précise, articulée en trois temps : premièrement, l’élaboration d’un récit de légitimation ; deuxièmement, la désignation d’un adversaire commun, érigé en figure menaçante ; troisièmement, la sacralisation du combat, qui transforme l’engagement en horizon moral. Ces trois ressorts — légitimation, désignation de l’ennemi, sacralisation — composent une matrice récurrente des dispositifs de propagande structurés, que l’on retrouve dans la prise de parole de ce combattant djihadiste.

La volonté affichée de Téhéran est de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires.

Héloïse Heuls

L’ancrage bureaucratique : un paravent de légitimité pour couvrir la République islamique

Par sa phrase introductive — « je suis assistant de coordination de la Résistance » — l’intéressé donne du corps à sa parole en s’appuyant sur sa position au sein de la Résistance islamique. La fonction qu’il énonce le situe parmi les subalternes chargés d’assurer le lien entre les groupes composant ce collectif rassemblant cinq factions principales : Kata’ib Hezbollah, Harakat al-Nujaba, Asa’ib Ahl al-Haq, Kata’ib Sayyid al-Shuhada et Ansar Allah al-Awfiya 6. L’argument bureaucratique lui confère ainsi une forme d’autorité et, surtout, le replace dans une structure établie.

Presque transparente à première lecture, cette ouverture est pourtant centrale car elle permet de donner à l’ensemble du message une tonalité administrative, gage de sérieux : « Les dirigeants respectifs [des milices précitées] forment le Cadre de coordination, créé pour établir une ligne directrice unifiée et cohérente non seulement sur le terrain, sur le plan logistique et militaire, mais aussi en matière de relations publiques (…) Nous nous devons de parler d’une seule voix au public, à l’ennemi et à nos alliés »

Cette mise en scène de la structure contraste cependant avec les pratiques en ligne des mêmes organisations. L’argumentation s’appuie ici sur ce que Michel Crozier décrit comme une autorité rendue légitime par son inscription dans une structure 7, alors même que cette structure disparaît totalement des communications virtuelles produites par les membres de ces factions 8. La survalorisation de l’unité, pourtant au cœur de la stratégie de front menée par ces organisations, se déploie ainsi différemment selon les espaces : assumée sur le terrain, elle se dissout dans la dynamique numérique des espaces de propagande en ligne. 

La tension entre structure affichée et structure effacée ne peut être comprise sans le contexte plus large de recomposition interne. Si les liens entre l’Iran, ses milices mandataires et les groupes irakiens chiites affiliés n’ont jamais été rompus, l’été 2023 marque un moment de recentrage : il est admis que Téhéran aurait alors réuni discrètement les représentants des principales factions de l’Axe de la Résistance pour préparer la mise en place d’une chambre d’opérations régionale destinée à affronter Israël et les États-Unis, activée après les attaques du 7 octobre 2023 9. Derrière la continuité apparente de ces consultations, le but de ce changement de stratégie aurait été de contenir les rivalités internes autour des Unités de mobilisation populaire, dirigées par Falih Al-Fayyadh, en rassemblant leurs principaux chefs sous l’arbitrage d’officiers iraniens de premier plan 10.

Dans les mois suivants, les préparatifs décidés à Téhéran ont commencé à se matérialiser. La Résistance islamique en Irak revendique des actions contre les forces américaines tandis que le Hezbollah et les Houthis s’inscrivent progressivement dans cette dynamique, tout en se distançant publiquement des attaques menées par le Hamas et ses alliés 11. La volonté affichée de Téhéran devient alors de maintenir un équilibre délicat entre l’affirmation de son influence régionale et le brouillage de la maîtrise effective qu’il exerce sur ses partenaires. Selon le discours présenté, une hiérarchie implicite structure cette union : le militant affirme ainsi que les ordres viennent des « dirigeants des trois factions historiques », le Kata’ib Hezbollah, le Nujaba et l’Asa’ib Ahl al-Haq. Il insiste pourtant sur un point central : si ces groupes restent en contact « permanent » avec l’Iran, ils ne recevraient pas « d’ordres directs ». Le système fonctionnerait comme une « coordination ». Cette insistance sur les mots participe d’une stratégie discursive visant à atténuer la responsabilité de Téhéran : le « djihad », selon l’expression employée par ce combattant, ne serait pas « commandé » mais « coordonné ». Une telle mise à distance de l’imputabilité renvoie à ce que Max Weber décrivait comme une forme d’irresponsabilité organisée propre aux systèmes de pouvoir complexes 12. Malgré l’union affichée, la chaîne de responsabilité se dissout dans un flou soigneusement entretenu où l’influence iranienne est reconnue — sans être jamais pleinement assumée.

Cette logique de dilution de l’imputabilité se retrouve également dans la mise en place d’une économie militante différenciée. Il est précisé que « chaque faction est soutenue et financée de différentes manières, les investissements et le commerce étant gérés à la fois par des représentants politiques et par des bureaux économiques ». Seule la Nujaba demeure en marge de ces logiques de marché afin de préserver sa « pureté » idéologique, une position héritée de son histoire, puisqu’elle a été créée en 2013 comme émanation d’Asaïb Ahl al-Haq pour défendre les lieux saints chiites en Syrie avant de faire allégeance au Guide suprême Ali Khamenei en 2016 13. Cette économie militante s’inscrit dans une architecture de pouvoir résiliente et remplaçable, fondée sur l’idée que la structure prime sur les individus. Comme le rappelle l’intéressé, « avant même qu’une figure ne tombe, un remplaçant est déjà en place (…) Les attaques contre les dirigeants de la République islamique étaient attendues ». Depuis mars 2026, la multiplication des chaînes Telegram dédiées aux martyrs liés à ces organisations, alimentant ensuite des plateformes plus visuelles comme TikTok, renforce cette logique en faisant de la figure du chef martyr un vecteur central de mobilisation 14. La diffusion de ces annonces répond à un agenda communicationnel où la perte de chefs déclenche une réponse présentée comme organisée et des opérations à forte portée symbolique.

Toute la stratégie discursive de la Résistance islamique vise à atténuer la responsabilité de Téhéran.

Héloïse Heuls

L’ennemi commun : mécanique du renversement accusatoire

Sur les réseaux de propagande en ligne et dans les communications officielles de la Résistance islamique, un discours circule de manière homogène : la désignation d’un ennemi commun. 

Selon ce récit linéaire, toute attaque dirigée contre l’Iran et ce qu’il représente au plan théologico-politique est présentée comme une attaque contre ses défenseurs, fondant la riposte revendiquée. C’est ainsi qu’« après l’assassinat d’Ali Khamenei », il est jugé « légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Interrogé sur la légitimité morale des actions de la Résistance islamique, le combattant insiste sur le fait que, contrairement à leurs ennemis, « la foi » de ses combattants leur interdirait d’attaquer des civils ou de mener des représailles contre eux. Il ajoute, comme une menace à peine voilée, que ce serait pour cette raison que « l’Iran n’a pas encore développé d’ogives nucléaires ».

Cette articulation entre retenue proclamée et menace implicite ouvre sur deux registres distincts. Le premier est opérationnel : en se disant incapables de frapper des civils, ces groupes s’appuient sur un recrutement périphérique, étranger ou délinquant, comme l’a montré l’attaque au couteau revendiquée par le Harakat Ashab al-Yamin al-Islamia à Londres le 29 avril 2026 15. Le second tient à la menace nucléaire présentée comme suspendue à des considérations religieuses, transformant la retenue affichée en instrument de pression.

Plus largement, c’est la structure même de cette narration qui importe. La construction d’un ennemi omnipotent organise le discours et permet le renversement accusatoire, dans un mécanisme que la sociologie de la dénégation, notamment dans les travaux de Stanley Cohen, a largement documenté 16. Les soutiens iraniens se présentent en arbitres du conflit et affirment qu’après les attaques du 7 octobre 2023 — date constamment rappelée comme pivot — leurs ennemis auraient échoué à opposer sunnites et chiites. Cette position fonctionne comme un soutien informel aux milices palestiniennes armées, sans pour autant jamais les exposer en les nommant, et installe l’idée d’un front unifié contre un agresseur commun. C’est dans ce cadre discursif que s’inscrit la justification du passage à l’acte. L’intéressé explique ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme ». Le retournement est total puisque l’accusation devient preuve de persécution ; et la persécution, moteur de mobilisation.

Une telle construction ne sert pas seulement à justifier mais aussi à recruter. Sa diffusion vise à élargir le vivier militant au-delà des cercles réguliers. C’est l’apport essentiel de la propagande en ligne, relayée sur les chaînes Telegram, les comptes X et autres plateformes animés par les milices chiites ou leurs affiliés. Le récit de l’ennemi global sert à attirer des volontaires extérieurs aux structures traditionnelles, en leur offrant un cadre idéologique immédiatement opérationnel.

L’eschatologie : ombre portée de la défense du territoire

« Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi (…) Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la Mère de toutes les batailles. L’humanité s’approche d’un jugement dernier : nous le savons, tout comme Israël et son allié. » Dans le récit livré par l’intéressé, le registre religieux ne se contente pas d’accompagner la lutte : il en constitue la matrice. Les références sacrées produisent une dramaturgie 17 qui donne forme et direction au conflit 18. La résistance n’est pas seulement un devoir politique ; elle s’inscrit dans une temporalité sacrée qui dépasse la seule tradition chiite du martyre. Le porte-parole affirme ainsi que la bataille « aurait déjà commencé » en Syrie avant de s’étendre au centre et au sud de l’Irak, dans une Mésopotamie réinterprétée comme théâtre eschatologique 19. Les figures du « Khorasani », du « Yamani » et du « Sufyani », tirées des hadiths, sont mobilisées comme autant de coordonnées prophétiques censées conduire à la victoire de l’Iran 20. Dans cette logique, l’incident géopolitique n’est jamais isolé : il devient la manifestation contemporaine d’un affrontement ancien, inscrit dans les textes religieux. 

Cette ossature eschatologique n’est pas un simple décor ; elle reconfigure le rapport de force en imposant un agenda politique sous couvert de nécessité sacrée. Dans le discours présenté par le combattant, comme dans les espaces numériques de propagande, la lutte est décrite comme purement défensive : « Nous nous défendons. Une nation située à 15 000 kilomètres d’ici nous attaque pour servir les intérêts d’un allié régional. » Pour autant, si l’Occident est désigné comme agresseur, ses populations sont explicitement dédouanées au nom d’une foi qui prône « la paix et le pardon ». La dissociation entre États et sociétés permet à ce combattant d’affirmer une supériorité morale tout en élargissant les viviers de recrutement. 

Deux éléments complètent ce cadre. D’abord, la dimension économique : les États-Unis « utilisent le dollar comme une arme », prenant « [l’]économie en otage », au point que « mourir de faim vaut mieux que de vivre comme des esclaves de leur dette ». Ensuite, la lecture des alliances internationales : Moscou offrirait un «  soutien illimité en matière de technologie et de renseignement », tandis que Pékin, plus distante, agirait selon ses intérêts en soutien aux milices pro-iraniennes. Plus qu’un registre, le sacré devient la colonne vertébrale de la lutte, irriguant tous ses domaines et articulant le politique à la prophétie.

La propagande diffusée dans les interstices de la webosphère pro-iranienne renforce cette architecture en lui offrant une caisse de résonance supplémentaire. Les espaces numériques se distinguent toutefois par leur capacité à formuler des menaces explicites contre les ennemis désignés. Ainsi, lorsque le commandant militaire du Hezbollah affirme : « nous utiliserons les tactiques des années 1980 et activerons les groupes de martyrs pour empêcher la stabilité de l’ennemi » 21, la forme rejoint le fond : la défense du territoire se double d’une récupération idéologique où tous les vecteurs — médias en ligne, médias de masse, discours militants — convergent pour porter un récit pensé pour dépasser les frontières et prolonger la lutte.

Qui commande et qui attaque ? La difficile qualification des groupes armés hybrides

Jeanne DubrocaLes milices chiites irakiennes pro-iraniennes se divisent principalement en deux ensembles. 

D’une part, les Forces de Mobilisation Populaire (FMP), formellement intégrées aux forces de sécurité irakiennes, conservant des chaînes de commandement parallèles, une capacité militaire autonome et des loyautés idéologiques souvent alignées sur l’Iran. D’autre part, la Résistance Islamique en Irak regroupe des factions davantage clandestines, directement soutenues, financées ou influencées par Téhéran, et opérant avec une structure plus diffuse 22.

Dans les deux cas, leur action dépasse le seul cadre irakien : ces groupes participent à la constitution de réseaux transnationaux de coordination, d’influence et de projection de force, susceptibles d’être activés au-delà du territoire national, en relation avec les autres proxys iraniens comme le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Cette hybridité, renforcée par la multiplicité des factions et la fluidité des alliances, rend leur identification particulièrement difficile.

Or la difficulté à identifier et définir précisément un acteur a une incidence stratégique recherchée : elle complique directement sa qualification juridique, notamment au regard du droit international humanitaire et, par conséquent, l’établissement des régimes de responsabilité applicables aux violations susceptibles d’être commises, sur le territoire national — de nombreuses exactions et crimes de guerre commis par ces milices ont été documentés 23 — et à l’extérieur 24. Notons d’ailleurs que ces groupes armés irakiens pro-iraniens ne sont pas, à ce jour, inscrits comme organisations terroristes sur la liste de l’Union européenne. 

La projection indirecte et ses relais : histoire d’une tactique iranienne

Le déploiement des activités terroristes de groupes chiites pilotés depuis l’Iran a débuté dans les années 1980, avec plusieurs vagues d’attentats en Europe — assassinats des anciens soutiens du Shah après la révolution islamique, notamment son neveu Shahriar Shafiq, à Paris en 1979, puis vague terroriste du Hezbollah en 1985-86, dont le « Septembre noir » en France 25. Sur les 218 opérations extérieures iraniennes recensées depuis 1979, 102 se sont déroulées en Europe. L’activité y a nettement augmenté ces dernières années, puisque plus de la moitié de ces cas (54) ont eu lieu entre 2021 et 2024 26. Cette tendance s’est accélérée depuis le 7 octobre 2023, puis de nouveau après les frappes américaines en Iran en mars 2026 : depuis ce dernier événement, 17 attaques ont été répertoriées en lien avec l’Iran, organisées de manière similaire, visant des sites de culte juif dans les villes principales d’Europe de l’Ouest.

L’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles.

Jeanne Dubroca

Cette projection indirecte traduit une évolution clef du mode opératoire iranien : il s’appuie sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels. Ces intermédiaires peuvent être sollicités pour accomplir des missions d’assassinat d’opposants politiques comme aux Pays-Bas en 2023 ou encore en 2025 avec le projet d’assassinat visant Masih Alinejad aux États-Unis. L’accomplissement d’actes terroristes leur est également confié, comme dans le cas de l’attaque contre une école située à proximité d’une synagogue à Bochum en Allemagne en novembre 2022, perpétrée par un germano-iranien membre du gang de motards des Hells Angels : selon le jugement du tribunal régional supérieur de Düsseldorf du 19 décembre 2023, l’accusé agissait à la demande d’un intermédiaire lié à l’Iran, lui-même décrit comme connecté à une « institution étatique iranienne », ce qui avait conduit le ministère des Affaires étrangères allemand à convoquer le chargé d’affaires iranien à Berlin le même jour et à dénoncer une tentative de violence « pilotée depuis l’étranger », tout en annonçant qu’il examinerait les motivations détaillées du jugement pour décider d’éventuelles mesures, y compris au niveau de l’Union.

Les autres attaques recensées en mars 2026 contre des synagogues en Belgique, aux Pays-Bas et au Royaume-Uni illustrent cette dynamique : elles sont attribuées à des groupes écrans ou émergents qui présentent des liens informationnels et symboliques avec des milices irakiennes alignées sur l’Iran. 

Ces configurations fragmentées posent un problème central d’attribution : les auteurs matériels sont souvent de jeunes exécutants sans motivation idéologique claire, recrutés via des canaux numériques (messageries, réseaux sociaux), ce qui dilue la responsabilité pénale et complique l’établissement d’un lien direct avec une organisation terroriste structurée. De telles activités terroristes s’appuient moins sur un alignement idéologique strict que sur des opportunités stratégiques, en soutenant des groupes et individus qui partagent les mêmes objectifs : affaiblir les États-Unis, Israël et l’Occident en général. Par exemple le Hamas, organisation d’obédience sunnite contrairement aux alliés chiites de l’Iran, ou encore Al-Qaïda à ses débuts. 

Plusieurs affaires récentes montrent ainsi que l’écosystème pro-iranien en Europe repose sur une imbrication croissante entre réseaux terroristes et criminels, entretenant un brouillage des catégories juridiques traditionnelles. Les différentes tentatives d’attentats et d’assassinats coordonnées via des réseaux criminels liés à l’Iran illustrent cette porosité, démontrant la nécessité de mobiliser des outils relevant à la fois de la lutte antiterroriste, du crime organisé et du renseignement, sans toujours disposer de preuves directes exploitables en justice.

Assurer le « déni plausible » : la distance opérationnelle comme fonction tactique de la « défense avancée »

Le « déni plausible » est un concept inventé par la CIA dans les années 1950. L’idée qui sous-tendait ce mode opératoire était aussi simple que radicale : il s’agissait de réserver des éléments confidentiels d’opérations secrètes de l’agence sans les diffuser au Président des États-Unis pour assurer sa stabilité et son absence d’implication dans la chaîne de commandement. En dernière instance, le « déni plausible » permettait de protéger la fonction si le succès de ces opérations nécessitait une prise de décision non-alignée avec les valeurs éthiques officiellement défendues par le politique. Le recours par le régime iranien à des intermédiaires pour planifier des actions violentes tout en conservant une distance opérationnelle s’inscrit aujourd’hui dans cette stratégie. Elle est d’ailleurs utilisée à différentes échelles : lors d’actions armées au Moyen-Orient via des proxies, ou encore dans les attaques menées par des individus plus isolés et missionnés, en Europe.

En cherchant à agir à distance tout en évitant une confrontation directe, le « déni plausible » s’inscrit étroitement dans la logique de « dissuasion élargie » 27 et de « défense avancée » 28  pratiquée par le régime iranien. 

Ces approches reposent sur un même principe : faire face aux menaces au-delà des frontières nationales, par l’utilisation de moyens indirects ou asymétriques, afin d’exercer une influence sans confrontation militaire directe 29. Elles permettent ainsi d’exercer une influence stratégique dans la région tout en limitant le risque d’escalade militaire ouverte et en maintenant une certaine ambiguïté sur l’implication directe de l’État.

Le régime iranien s’appuie désormais sur les membres de la diaspora ainsi que sur des relais criminels.

Jeanne Dubroca

En Europe : une judiciarisation inadaptée ?

L’absence de preuve directe d’un commandement centralisé dans les attaques récentes limite la qualification en association terroriste alors même que les indices convergent vers une orchestration indirecte.

Ce décalage crée un risque opérationnel : des réseaux peuvent continuer à agir à bas bruit, sous le seuil de qualification pénale le plus grave, tout en contribuant à une stratégie globale de déstabilisation. 

Pour les autorités européennes, le défi est double : renforcer la coopération judiciaire et le partage de preuves, tout en adaptant les cadres juridiques pour mieux appréhender ces formes d’action indirectes, où la frontière entre terrorisme, influence et criminalité devient de plus en plus floue.

L’Iran et ses proxies : le contexte stratégique d’une prise de parole

Pierre RamondMalgré une distanciation très scénarisée, le discours de ce combattant djihadiste révèle les liens très étroits entre ces groupes irakiens et la République islamique d’Iran, perceptibles par la similarité entre les propos rapportés ici et les éléments de langage des dirigeants iraniens, notamment le premier discours de Mojtaba Khamenei, fils d’Ali Khamenei et nouveau Guide suprême de la République islamique. On y retrouve une valorisation de l’axe de la Résistance, la promesse d’une extension régionale de la guerre et la valorisation des combattants pro-iraniens.

Le premier élément central de cette propagande est l’insistance sur le concept de « Résistance », centrale dans le vocabulaire employé par les groupes armés au Proche-Orient liés à l’Axe de la Résistance. Le Hezbollah se présente comme « La Résistance islamique au Liban » qui apparaît sur son drapeau (المقاومة الإسلامية في لبنان) et le Hamas comme « Le Mouvement de la résistance islamique » (حركة المقاومة الإسلامية).

Un deuxième axe clef est une justification de l’extension régionale de la guerre, reposant sur l’idée que tous les conflits seraient liés et que les Kurdes serviraient de cheval de Troie d’Israël dans sa lutte contre l’Iran. Le porte-parole affirme ainsi que le « Kurdistan (…) par l’intermédiaire des Peshmergas, sert souvent de base au Mossad ». Cette rhétorique éculée dans la communication de la République islamique se trouve renforcée depuis le début de la guerre menée par les États-Unis et Israël et s’appuie sur des annonces régulières d’arrestations de combattants kurdes qui seraient liés au Mossad.

Troisièmement, le combattant porte un discours d’invincibilité consistant à faire du retrait américain en Irak la conséquence d’une victoire militaire des alliés de Téhéran. Le 18 janvier 2026, le gouvernement irakien a annoncé le départ complet des troupes américaines encore présentes, dans la continuité du retrait des forces annoncé fin 2021 30. Cette décision, qui s’explique en fait par de multiples facteurs sans lien avec une défaite militaire sur le terrain, est interprétée par ce combattant comme une victoire : « Nous avons contraint les Américains à évacuer presque partout, à l’exception de la base Victoria — près de l’aéroport de Bagdad — où quelques marines subsistent. Nous avons ensuite pris pour cible les hôtels, car c’est là qu’ils se sont repliés après avoir quitté les bases, tant dans la capitale qu’à Erbil ». Ces discours occultent un élément essentiel de la réalité politique de la région : le délitement quasi-total de l’Axe de la Résistance à la suite des conséquences du 7 octobre 2023, qui ont déjà culminé dans la guerre des 12 jours qu’Israël a menée contre l’Iran en juin 2025.

Enfin, le combattant djihadiste articule une défense morale de la République islamique en mobilisant plusieurs registres argumentatifs qui, mis bout-à-bout, produisent un récit en apparence cohérent d’inspiration conspirationniste. Ainsi, niant la réalité des massacres de la population civile commis par l’Iran début janvier et dont le nombre de victimes pourrait dépasser les 30 000, il reprend fidèlement la version de la République islamique selon laquelle des groupes kurdes armés soutenus par l’étranger auraient tenté de renverser le régime, ce qui aurait justifié une répression qui, dans les faits, s’est concentrée sur la population civile. On retrouve également le trope de l’imputation du terrorisme sunnite à des acteurs extérieurs, en particulier aux États-Unis. Il affirme ainsi que « les déclarations de Trump et de Netanyahou diabolisant l’Iran comme l’épicentre du terrorisme mondial reflètent le discours autrefois utilisé contre des groupes sunnites comme Al-Qaïda et Daech — que les services de renseignement américains eux-mêmes ont financés pour affaiblir le chiisme »

Malgré la reprise du discours politique des dirigeants iraniens, le combattant affirme que son groupe ne dépend pas de la République islamique et revendique une forme d’autonomie : « [les groupes auxquels j’appartiens] restent en contact permanent avec l’Iran, mais ne reçoivent pas d’ordres directs. Il y a une coordination, comme avec le Hezbollah au Liban ou les Houthis au Yémen. Mais le djihad n’est pas commandé, il est coordonné ». 

Cette présentation des relations entre Téhéran et ses alliés est toutefois trompeuse. Comme l’a bien montré Christophe Ayad dans ces pages, l’Iran a joué un rôle déterminant dans la formation, le financement et l’orientation stratégique du Hezbollah — ce qui explique pourquoi une partie importante de la population libanaise le considère comme un « parti de l’étranger ». Du reste, tout en revendiquant une certaine indépendance, le combattant exprime une allégeance explicite sur le plan théologique aux dirigeants iraniens, en particulier à Ali Khamenei : « Après l’assassinat d’Ali Khamenei — à qui la plupart de nos factions avaient prêté allégeance —, nous considérons qu’il est légitime de venger cet acte en éradiquant l’influence américaine en Irak ». Cette fidélité religieuse contraste avec la réalité du chiisme irakien, où Ali Khamenei n’a jamais eu de véritable autorité spirituelle. Les chiites d’Irak se réfèrent en effet majoritairement aux grands ayatollahs chiites de Najaf, au premier rang desquels figure Ali Sistani. Comme l’a démontré Laurence Louër dans ses travaux, le concept de wilayat al-faqih, ou  « gouvernement du spécialiste en jurisprudence islamique » — qui érige le juriste-théologien en guide politique — s’est progressivement éloigné des aspirations des communautés chiites hors d’Iran : « Dès les années 1990, les islamistes chiites en Irak, au Liban ou dans les monarchies du Golfe — Arabie saoudite, Bahreïn, Koweït — prennent leur distance avec l’idéologie de la wilayat al-faqih ». L’ayatollah Sistani lui-même s’est d‘ailleurs contenté de condamner les actions américaines et israéliennes, sans appeler à une quelconque vengeance.

Cette allégeance religieuse se manifeste ici également dans la martyrologie que développe le combattant. Il affirme ainsi que « le martyre de Khamenei a incroyablement uni les chiites à travers la région, tant sur le plan civil que militaire. Autrement dit, des figures dirigeantes de premier et deuxième rangs sont certes tombées, mais il ne faut pas se laisser tromper par l’efficacité de ces actions. Les mesures de sécurité des ayatollahs ont toujours été minimales : pour les chiites, le martyre est le plus grand des honneurs ». Or cette conception du martyre n’est pas consubstantielle au chiisme. Elle résulte d’une construction politique propre à la République islamique 31, qui en a fait un instrument de mobilisation, notamment durant la guerre Iran-Irak, en lui conférant une visibilité et une fonction idéologique inédites. De même dans les propos de ce combattant, le conflit est présenté comme un processus illimité. Il déclare ainsi : « Nous sommes convaincus que cette résistance à l’oppression ouvrira la voie au retour du Mahdi. Nous n’en sommes qu’au début de ce que nous considérons comme la ‘Mère de toutes les batailles’ ». Figure messianique de la tradition islamique, le Mahdi est censé revenir à la fin des temps pour restaurer la justice et racheter le monde. Dans cette perspective, non seulement la guerre se trouve justifiée, mais elle excède, au nom de l’eschatologie, toutes les limites de l’espace et du temps.

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