23.10.2026 à 17:14
robinson
Bonjour à toutes et à tous !
Cette semaine, on révèle que France Travail veut automatiser le traitement des personnes en demande d’emploi en le confiant à une IA, tandis que le gouvernement, en réaction aux événements récents, déploie l’arsenal technopolicier qui lui permet d’individualiser et de massifier la répression des mouvements sociaux.
Et depuis la semaine dernière Thaïs nous a rejoint, bienvenue à elle !
Bonne lecture à vous !
Alex, Bastien, Eva, Marne, Mathieu, Myriam, Noémie, Nono et Thaïs
D’après les informations que nous avons obtenues, France Travail est en train de s’équiper d’un outil d’IA générative, un LLM (Large Language Model, du type Claude ou ChatGPT), capable d’ingurgiter des documents et d’en faire une synthèse écrite. Pour quoi faire ? – Pour mieux vous contrôler, mon enfant.
France Travail compte environ 7 millions de personnes demandeuses d’emploi, dont 3 millions sont indemnisées. Et, depuis la loi Plein Emploi, les personnes bénéficiant du RSA y sont également suivies. Dans l’idéologie dominante, celle du gouvernement, toutes ces personnes sont soupçonnées de ne pas vouloir travailler et de mentir. La violence subie quand on est au chômage (déclassement, désocialisation, jugement des pairs, dépression, maladie, suicide, pauvreté) n’étant apparemment pas suffisante, l’administration sociale ajoute une grosse dose « d’incitation » à la recherche d’emploi, qui passe par une logique de contrôle serré.
France Travail étudie donc environ 600 000 dossiers par an, pour s’assurer que les personnes concernées recherchent bien un emploi, et déclencher ou non un contrôle approfondi. L’IA serait donc utilisée à ce stade, dans la détection des personnes à contrôler. Ce travail est sans doute fastidieux, puisqu’il s’agit de scruter les justificatifs fournis par les allocataires. Quoi qu’il en soit, la direction de France Travail a décidé de l’automatiser en le confiant à un LLM, avec pour objectif de scanner ainsi 1,5 millions de dossiers par an, tout en réduisant les effectifs chargés de ce travail.
Dès lors, l’enjeu devient : est-ce que les agent·es, soumis·es à une cadence deux ou trois fois plus importante, garderont une part de discernement où, faute de temps, contrôleront docilement les personnes pointées par l’IA ? On peut facilement imaginer la suite logique de cette automatisation. Dans un futur proche, France Travail voudrait que l’ensemble des dossiers des allocataires soient traités par l’IA. Une IA agentique pourrait par exemple demander aux personnes, par mail ou SMS, des pièces justificatives. La suspension de droits ou la radiation resteront-elles sous le contrôle d’une décision humaine ?
Nous publions aujourd’hui les éléments dont nous disposons.
Lire notre article du 23 octobre : France Travail expérimente une IA générative de contrôle
Voir la vidéo qui résume l’article : https://mamot.fr/@LaQuadrature/117488636524615021>capsule vidéo
Le gouvernement est complètement dépassé par le mouvement social protéiforme qui secoue le pays depuis plusieurs semaines. Il a d’abord tenté d’intimider les lycéens en prenant le prétexte de dégradations matérielles pour chercher à punir les individus qui prenaient partie à un mouvement collectif : le nombre des arrestations, considérable, montrait bien une volonté de faire peur, en visant les personnes pour dissoudre le groupe social.
Après les dégradations de commerces le 17 octobre dernier, la même logique s’applique. Plutôt que de prendre au sérieux les revendications sociales portées par les manifestations massives de la journée, le gouvernement cherche les responsabilités individuelles dans les événements de la soirée. Pour cela, les divers services de police disposent d’un gros arsenal de mesures techniques et administratives acquises dans les dernières années. En particulier en ce qui concerne l’exploitation des images, nombreuses et de toutes sortes, qui restent après les événements. La police a aujourd’hui les moyens d’identifier les personnes ou de les suivre jusqu’à chez elles, de caméra en caméra, grâce à la VSA ou à des agents humains.
Si cela ne suffisait pas, on envisage aussi des punitions collectives. Des mesures judiciaires exceptionnelles sont banalisées sous la qualification de « criminalité organisée », tandis que le ministère de la justice donne aux parquets des consignes de fermeté qui vont à l’encontre de l’individualisation des peines. Par ailleurs, on entend monter de nouveau la petite musique du « blocage des réseaux sociaux ». Une telle mesure, prise en 2024 en Kanaky–Nouvelle-Calédonie, avait été déclarée illégale a posteriori par le Conseil d’État. À défaut, on essaiera d’interdire les réseaux sociaux aux personnes mineures. Lisez notre article pour passer en revue les moyens utilisés aujourd’hui pour réprimer et criminaliser les mouvements sociaux.
Lire l’article du 21 octobre : Censure et surveillance partout, justice nulle part
Depuis la semaine dernière, Thaïs a rejoint l’équipe salariée de La Quadrature ! Elle nous aidera à mieux analyser les enjeux politiques des technologies, en particulier de l’IA. Bienvenue Thaïs ! <3
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23.10.2026 à 07:30
bastien
Nous publions un document prouvant que France Travail développe un outil d’IA générative, de type ChatGPT, pour le contrôle des plus de 6 millions de personnes inscrites1Inscrits à France Travail, premier semestre 2026, catégories A, B, C, D et E, France Travail, disponible ici.. Devant les risques que fait peser le déploiement d’IA génératives à des fins de contrôle social, et alors que ce projet fait figure de pilote à l’échelle nationale, nous appelons à son retrait immédiat.
Le 30 juin dernier, les dirigeant·es de France Travail annonçaient en Comité d’éthique IA2Pour une présentation du Comité Consultatif Ethique de France Travail, voir ici. travailler au déploiement d’une IA générative à destination des équipes du contrôle de la recherche d’emploi. « Mettre en place le contrôle continu », permettre la « détection de signaux faibles » et la « systématisation des contrôles » : les objectifs poursuivis sont sans équivoques.
Le document de présentation de ce projet, que nous publions, est précieux en ce qu’il permet d’appréhender l’ampleur de la banalisation des IA génératives en termes de contrôle social. De par leurs capacités techniques inédites tant d’analyse de données hétérogènes, de prise en compte de contextes variés ainsi que d’échanges par la voix ou l’écrit, elles permettent l’automatisation de processus de contrôle complexes dont le nombre était jusqu’alors limité par leur coût. Ce faisant, elles ouvrent la voie à leur multiplication et à l’apparition de formes de contrôle toujours plus intrusives.
À France Travail, cette automatisation est prévue en plusieurs étapes. Dans un premier temps, l’IA n’aura pas la possibilité de déclencher des contrôles ni celle d’interagir directement avec les personnes contrôlées. Elle jouera un rôle complémentaire à l’algorithme de profilage utilisé par France Travail pour sélectionner les personnes à contrôler et que nous présentions cet été3Les contrôles ont plusieurs sources. Ils peuvent cibler un public particulier (intermittent·es, précaires, transfrontalier·ères, etc.), être aléatoires ou se baser sur un algorithme de sélection tel que celui que nous révelions cet été..
L’objectif à court terme est de réduire le temps humain nécessaire à la réalisation d’un contrôle en transférant à l’IA la charge de l’analyse du dossier de la personne contrôlée (situation administrative, professionnelle, personnelle, rapports d’entretiens, diagnostic professionnel…)4Le document précise que l’IA sera nourrie des données disponibles au équipes de contrôle dans le « Datamart ». Si nous n’avons pas plus de précisions quant à son contenu précis, il devrait contenir a minima le dossier de la personne contrôlée, son « diagnostic » ainsi que l’ensemble des échanges avec les contrôleur·ses.. Elle produira une « restitution structurée » de ce dernier, comprenant une « synthèse et des points d’attention », afin de préparer les « conclusions » du contrôle. Le travail des contrôleur·ses se limitera à valider l’application d’éventuelles sanctions.
Sur la seule année 2027, France Travail estime que le « gain de temps » permis par l’IA participera à atteindre la « cible de [1,5 millions de] contrôles 2027 à effectifs constants ». Soit 400 000 contrôles supplémentaires (+36%) par rapport à l’année 2026, sans recrutements supplémentaires5France Travail, Le contrôle de la recherche d’emploi en 2025, disponible ici. Les chiffres pour 2026 sont issus de documents internes..
À moyen terme, le projet des dirigeant·es de France Travail est bien plus ambitieux. D’ici 2030, le document précise que le recours à l’IA vise à une « systématisation des contrôles » par l’automatisation de l’intégralité du processus de contrôle, de la sélection des personnes à contrôler à la réalisation du contrôle lui-même.
Techniquement, la chose est aisée. Il s’agira d’abord de ne pas restreindre l’accès de l’IA aux données des personnes ayant préalablement été sélectionnées pour un contrôle, mais de l’étendre au flux de données personnelles de l’ensemble des personnes inscrites. Un simple changement de son prompt (c’est-à-dire les instructions régissant le fonctionnement de toute IA générative) suffirait alors pour lui donner tant la possibilité de choisir les personnes à contrôler que celle d’échanger avec elles et eux, par mails ou SMS, afin de leur poser les questions de son choix6En plus du changement de prompt, cela pourrait nécessiter la mise en place d’outils, services externes appelés par l’IA pour nourrir son processus de réflexion ou entreprendre des actions concrètes ( envoyer des mails, modifier une base de données..)..
En cas de « doute », l’outil pourrait alors demander de lui-même des informations supplémentaires ou des pièces justificatives. Et à l’issue de ce processus de contrôle continu, l’IA décidera de clore le contrôle ou de transmettre le dossier aux équipes de contrôles en vue de sanctions.
Dès lors, rien n’empêchera la multiplication de contrôles. En levant toute barrière matérielle à leur expansion, le recours à l’IA acte le passage d’un système de contrôle ponctuel et sélectif à un dispositif permanent et généralisé.
Certes, il existe d’ores et déjà des mécanismes de contrôles automatisés dont le fonctionnement réside sur l’analyse des flux de données en temps réel. Ainsi, l’ensemble des administrations sociales vérifient la quasi-totalité des déclarations des allocataires en croisant leurs informations, des contrôles étant déclenchés en cas de détection d’incohérences. Invisibles, ces contrôles sont pourtant, en nombre, les plus importants et de loin. À titre d’exemple, la CAF reporte plus de 27 millions de contrôles automatisés sur un total de 28,7 millions.
Mais ces contrôles automatisés sont aujourd’hui limités à des opérations simples, principalement la comparaison entre les déclarations et les données détenues par d’autres administrations (revenus, adresse, situation professionnelle…). L’IA générative représente une rupture dans le sens où ce sont des opérations de contrôle « complexes », nécessitant l’analyse de données multiples, la prise en compte de contextes variés et l’échange avec les personnes contrôlées qui sont désormais automatisables. Un ensemble de tâches qui, jusqu’alors, nécessitaient une intervention humaine.
Dès lors, s’ouvre la possibilité non seulement de massifier les formes de contrôles existantes, mais aussi de créer de nouveaux dispositifs toujours plus fins et intrusifs. Une chose qu’ont bien compris les dirigeant·es de France Travail.
Le document que nous avons obtenu fait ainsi référence à l’utilisation de l’IA à des fins de « suivi de parcours »7« Suivi de parcours » est l’application conçue par France Travail pour centraliser les données des personnes inscrites. Elle est prévue pour qu’y soient renseignées les 15 heures d’activité. Une vidéo de présentation est disponible ici.. Il s’agit d’une référence au contrôle de l’obligation de réalisation de 15 « heures d’activité » hebdomadaires. Introduite par la loi Plein Emploi, elle porte sur toute personne inscrite à France travail, qu’elle soit allocataire du RSA ou non.
Aujourd’hui, l’effectivité de cette mesure se heurte aux réalités matérielles du coût induit par le contrôle d’un tel volume d’informations sur une population de plus de 6 millions de personnes, à une fréquence hebdomadaire8La difficulté de suivi et de contrôle de ces heures d’activité par les conseiller·ères a été largement documentée dans le cadre du Contrat d’Engagement Jeune (CEJ), qui fut la première aide y étant conditionnée. Son extension aux 6 millions d’inscrit·es met dès lors en tension le mot d’ordre de mise au travail des personnes bénéficiant de certaines prestations sociales et les réalités matérielles nécessaires à son application. Voir notamment Mauricio Aranda, François Sarfati et Jules Simha , Une jeunesse au guichet de l’emploi. Enquête sur le Contrat d’engagement jeune, 2025 disponible ici et l’étude du CEREQ Conditionner l’accompagnement à des heures d’activités : le cas du Contrat d’engagement jeune disponible ici.. Car, en plus de s’assurer du contrôle de la déclaration desdites « heures d’activités », il faut pouvoir s’assurer de leur cohérence – entre elles et par rapport au projet professionnel et à la situation personnelle – ainsi que de leur véracité. De fait, le travail à réaliser est titanesque et nécessiterait le recrutement de centaines de contrôleur·ses supplémentaires.
Ici, le recours à l’IA générative permettrait de fait la mise en application d’une des mesures de contrôle social les plus invasives qui n’ait jamais existé.
Le discours développé par France Travail pour répondre aux craintes portant sur son projet est également intéressant à analyser.
Premièrement, l’IA générative ne serait qu’un simple outil « d’aide à la décision », le choix d’appliquer une sanction ou non restant du ressort des équipes de contrôles. Cette « supervision » humaine serait supposée empêcher les éventuelles erreurs que pourraient commettre une IA. Cet argument est en réalité largement relativisé par deux éléments. D’une part, il existe nécessairement ce que l’on appelle le biais d’automatisation, c’est-à-dire le fait qu’une personne humaine a tendance à suivre les conclusions d’un outil d’automatisation telle qu’une IA générative sans les remettre en question. D’autre part, l’objectif d’un tel outil est justement d’augmenter la cadence des contrôles, donc de laisser moins de temps pour une analyse humaine. Il est donc faux de laisser croire que les contrôleur·ses auront le temps de vérifier les conclusions de l’IA, alors même que l’institution ne leur en laissera pas le temps.
À ceci, France Travail ajoute que l’IA générative garantirait un contrôle plus « juste » et « équitable » via un traitement « homogène » des personnes contrôlées. Ici, France Travail omet l’essentiel : ce qui se joue est avant tout une opération de centralisation des politiques de contrôle dans les mains des dirigeant·es de l’institution. De fait, ces dernier·ères pourront décider du jour au lendemain de modifier les politiques de contrôle sans aucune concertation et en toute opacité, à travers la simple modification des instructions données à l’IA.
Deuxièmement, on notera également que les IA ne sont en aucun cas neutres ou exemptes de biais. Entraînées sur des bases de données issues d’opérations réalisées par des être humains, elles héritent des mêmes biais et orientations que ceux de la population : les exemples d’IA racistes ou sexistes ne sont plus à compter.
Enfin, France Travail met en avant que l’IA générative permettrait une meilleure « traçabilité » des décisions de sanction. Cet argument n’est pas recevable techniquement, les IA génératives reposant sur l’utilisation de réseaux de neurones dont une des propriétés est justement qu’ils fonctionnent en « boîte noire », c’est-à-dire qu’il n’est pas possible d’expliquer la manière dont une IA générative produit tel ou tel résultat.
Si le projet de France Travail voyait le jour, tout laisse à penser que l’institution serait rapidement imitée par l’ensemble des administrations sociales, de la CAF à l’Assurance maladie en passant par l’Assurance vieillesse.
Elles hériteraient des grands projets de centralisation de données construites ces vingt dernière années. Nourries aux immenses quantités de données auxquelles ces administrations ont aujourd’hui accès (revenus, déclarations fiscales, dossier médical, factures, comptes bancaires, …), elles ouvrent la voie à un contrôle dont on peine à mesurer l’ampleur.
Rappelons enfin que ces dispositifs n’auront pas le même impact pour toutes et tous. Comme nous l’avons documenté, avec d’autres, dans notre campagne France Contrôle, notre système social contrôle bien plus fortement les plus précaires d’entre nous. Ce sont donc ces personnes qui subiront en premier les conséquences psychologiques et matérielles de la généralisation de contrôles réalisés par des IA génératives.
C’est pourquoi il est fondamental que France Travail renonce à ce projet, comme aux autres. Pour freiner les velléités autoritaires de ses dirigeant·es, vous pouvez nous faire un don. Vous pouvez également retrouver l’ensemble de nos publications sur l’utilisation par les organismes sociaux d’algorithmes à des fins de contrôle social sur notre page dédiée.
References
| ↑1 | Inscrits à France Travail, premier semestre 2026, catégories A, B, C, D et E, France Travail, disponible ici. |
|---|---|
| ↑2 | Pour une présentation du Comité Consultatif Ethique de France Travail, voir ici. |
| ↑3 | Les contrôles ont plusieurs sources. Ils peuvent cibler un public particulier (intermittent·es, précaires, transfrontalier·ères, etc.), être aléatoires ou se baser sur un algorithme de sélection tel que celui que nous révelions cet été. |
| ↑4 | Le document précise que l’IA sera nourrie des données disponibles au équipes de contrôle dans le « Datamart ». Si nous n’avons pas plus de précisions quant à son contenu précis, il devrait contenir a minima le dossier de la personne contrôlée, son « diagnostic » ainsi que l’ensemble des échanges avec les contrôleur·ses. |
| ↑5 | France Travail, Le contrôle de la recherche d’emploi en 2025, disponible ici. Les chiffres pour 2026 sont issus de documents internes. |
| ↑6 | En plus du changement de prompt, cela pourrait nécessiter la mise en place d’outils, services externes appelés par l’IA pour nourrir son processus de réflexion ou entreprendre des actions concrètes ( envoyer des mails, modifier une base de données..). |
| ↑7 | « Suivi de parcours » est l’application conçue par France Travail pour centraliser les données des personnes inscrites. Elle est prévue pour qu’y soient renseignées les 15 heures d’activité. Une vidéo de présentation est disponible ici. |
| ↑8 | La difficulté de suivi et de contrôle de ces heures d’activité par les conseiller·ères a été largement documentée dans le cadre du Contrat d’Engagement Jeune (CEJ), qui fut la première aide y étant conditionnée. Son extension aux 6 millions d’inscrit·es met dès lors en tension le mot d’ordre de mise au travail des personnes bénéficiant de certaines prestations sociales et les réalités matérielles nécessaires à son application. Voir notamment Mauricio Aranda, François Sarfati et Jules Simha , Une jeunesse au guichet de l’emploi. Enquête sur le Contrat d’engagement jeune, 2025 disponible ici et l’étude du CEREQ Conditionner l’accompagnement à des heures d’activités : le cas du Contrat d’engagement jeune disponible ici. |
21.10.2026 à 16:43
bastien
Le mouvement social qui parcourt actuellement la France, parti de revendications lycéennes et rejoint par le mouvement « contre la vie chère », fait l’objet d’une répression policière et judiciaire intense. Celle-ci est une triste synthèse de ce qu’aura été la décennie du macronisme : pour la police et l’État, toujours plus de pouvoirs arbitraires de surveillance, de censure, de blocage ; pour les opposant·es, les « contestataires », les mouvements sociaux, une liberté de manifester et de s’exprimer toujours plus restreinte et exposée à de plus en plus de dangers. La nouveauté aujourd’hui est que le pouvoir en place ne cache désormais plus son mépris envers la jeunesse, et celle des quartiers populaires en particulier. Voici une description non exhaustive des mesures répressives prises ou annoncées par les responsables politiques.
Ces derniers jours, une petite musique de fond monte au sein de la droite française : il faudrait bloquer les réseaux sociaux pour rétablir l’ordre. Gabriel Attal ou Bruno Retailleau répètent à l’envi qu’il faudrait empêcher les manifestant·es de s’exprimer en ligne, dans une grossière stratégie visant à capitaliser à des fins électoralistes sur le fantasme de l’ordre. Ce mot d’ordre qui traverse toute une part de l’échiquier politique soulève diverses problématiques : déconnexion avec les modes de communication des jeunes, recours autoritaire à la censure, poursuite des velléités d’interdiction des réseaux sociaux aux plus jeunes ou encore recours à une censure extralégale.
La déconnexion entre la classe dirigeante qui martèle son discours anti-social sur les plateaux de télévision et la jeunesse qui, elle, s’informe et se mobilise sur les réseaux sociaux, a effectivement été particulièrement visible depuis le début du mouvement lycéen. Les lycéen·nes et étudiant·es ont fui ces plateaux télé où l’objectif n’est pas d’informer pour se recréer leurs propres espaces d’expression. Dans un entretien donné à Mediapart des jeunes mobilisé·es, ont unanimement exprimé l’absence de pertinence du vieux monde télévisuel.
Les velléités de censure des réseaux sociaux réapparaissent alors comme une énième tentative réactionnaire de museler la jeunesse. Rappelons que bloquer les réseaux sociaux est une marque de fabrique des régimes autoritaires. Personne ne sera donc surpris que la droite extrême ou l’extrême-droite veuillent ce genre de mesure. Gabriel Attal, déjà lui, avait ainsi fait procéder au blocage de Tiktok en Nouvelle-Calédonie–Kanaky en 2024 lorsqu’il était Premier ministre. Lorsque nous avions attaqué cette censure, nous rappelions que ce sont des pays comme la Russie ou la Turquie qui utilisaient ce type de mesure. Le plus triste dans cette histoire est que le droit français sera, si une telle censure était décidée par le gouvernement, totalement incapable de l’empêcher. En 2025, le Conseil d’État, la plus haute juridiction administrative en France, avait certes estimé que le blocage de Tiktok était illégal. Cependant, dans sa décision, il a surtout donné un guide à destination du gouvernement pour qu’une prochaine censure puisse contourner les objections légales.
N’oublions pas que se joue également en ce moment la question d’interdire aux jeunes d’accéder aux réseaux sociaux, sous couvert de leur protection. La loi Miller, du nom de la députée du groupe présidentiel Ensemble pour la République qui l’a portée depuis fin 2025 jusqu’à son vote final en juillet 2026, voulait ainsi interdire aux moins de 15 ans de se créer un compte sur un réseau social. Bien que cette loi ait été censurée cet été, la France a, en toute discrétion, annoncé la préparation d’un nouveau projet de loi sur le sujet. En parallèle, la présidente conservatrice de la Commission, Ursula von der Leyen, a annoncé un texte européen.
Et à côté de tout ça, le gouvernement continue sa censure extralégale des réseaux sociaux sur lesquels se passe l’organisation du mouvement. Pour rappel, en 2023, le ministère de l’intérieur avait déjà « convoqué » (selon ses propres mots) les plateformes pour leur demander de retirer des contenus légaux (notamment des vidéos des émeutes de 2023). Cette censure, qui reposait sur le bon vouloir des plateformes, s’est faite en dehors de toute autorisation par la loi, l’État menaçant à l’époque de changer les règles applicables si les plateformes ne coopéraient pas. En 2026, rebelote : le gouvernement a annoncé avoir convoqué des plateformes de réseaux sociaux et de places de marchés et trouvé un « accord » pour censurer des contenus.
Les blocages de lycées ainsi que les manifestations du 17 octobre ont été l’occasion pour les autorités de déployer tous les outils répressifs et de surveillance qu’elles ont acquis ces dernières années. Parmi ceux-ci, c’est probablement l’analyse d’image qui est la plus sollicitée. Entre les caméras désormais très présentes dans les rues des villes, celles installées à l’intérieur des commerces, les drones déployés en manifestation et, surtout, les milliers de vidéos postées par les manifestant⋅es eux-mêmes, l’image offre à la police une source très importante de contrôle et de surveillance.
D’une part, les agents peuvent utiliser la reconnaissance faciale au travers du fichier traitement des antécédents judiciaires (TAJ) afin de retrouver les personnes qui y seraient déjà inscrites. Pour rappel, des personnes simplement passées par un commissariat mais non poursuivies peuvent se retrouver dans cette base de données. Si le fondement légal permettant le recours à cette technologie d’identification est très contestable, la police l’utilise quand même massivement, jusqu’à 1 million de fois en 2024 d’après le media Disclose. Pour en savoir plus, vous pouvez consulter notre guide juridique publié il y a quelques mois. Aussi, n’hésitez pas à flouter vos vidéos si des personnes sont reconnaissables lorsque vous les postez en ligne (Signal permet par exemple de flouter les images avant de les envoyer).
Aussi, la police peut avoir recours à la vidéosurveillance algorithmique a posteriori, lorsqu’une enquête est ouverte. Grace à un logiciel d’analyse des images, elle peut retrouver quelqu’un, non pas via son visage, mais à partir de vêtements distinctifs ou d’autres caractéristiques physiques. Cette surveillance algorithmique a pendant longtemps été opérée par l’entreprise Briefcam, et aujourd’hui c’est la jeune entreprise Orasio qui a remporté un contrat avec la police et la gendarmerie nationales il y a quelques mois. Celle-ci se targuait ainsi le 19 octobre d’aider la police à retrouver les personnes via leurs vêtements et accessoires et de pister les véhicules en suivant les plaques d’immatriculation. Nous avons toujours soutenu que ce type de VSA a posteriori est illégal et intrusif et n’est encadré par aucun texte. C’était sans compter sur la CNIL, censée protéger les données personnelles mais absente dès qu’il s’agit de se frotter à la surveillance d’État, qui est venue à la rescousse du ministère de l’intérieur en 2024. Par une interprétation douteuse, elle cautionne aujourd’hui une utilisation illégitime qui a commencé il y a près de dix ans, laissant libre cours à un usage sans contrôle de ces logiciels de suivi des personnes.
Le ministre de la justice, Gérald Darmanin, a lui aussi tenté d’exister politiquement depuis le début de la séquence. Il a ainsi demandé aux parquets de « passer en qualification de criminalité organisée » les procédures judiciaires ouvertes, afin de pouvoir étendre la durée des gardes à vue et d’avoir accès à des moyens de surveillance encore plus intrusifs. Comme nous le rappelions au moment de la loi Narcotrafic, ces règles sont de plus en plus utilisées pour viser les militant·es, en tentant de prouver que les personnes auraient commis des actions en « bande organisée » ou qu’une « association de malfaiteurs » serait constituée. Cette annonce du ministre nous rappelle une fois encore non seulement que les procureur·es ne sont pas indépendant·es en France, mais aussi que le dévoiement de ce régime d’exception de la criminalité grave, qui n’est pas du tout prévu pour ce type d’infractions, est facile pour le pouvoir en place.
Gérald Darmanin, rejoint par Sébastien Lecornu et Emmanuel Macron, a également dit qu’il n’était pas nécessaire de déclencher l’état d’urgence. Une telle déclaration n’est pas l’expression d’un amour des libertés publiques mais plutôt un aveu que l’arsenal répressif légalisé cette dernière décennie donne suffisamment de pouvoir à l’État pour agir sans avoir besoin de cet état d’urgence. Les préfets n’ont jamais eu autant de prérogatives : interdiction de manifestations, utilisation de drones, « interdictions de paraître » individuelles empêchant l’accès à un lieu, assignations à résidence, ou perquisitions sur simple soupçon peu étayé de « terrorisme » (que l’on appelle « MICAS »), … Très souvent, ces mesures sont mises en œuvre de façon illégale, comme cela a par exemple été le cas pour des drones survolant des lycées en Ardèche, qui ont été qualifiés de non conforme à la loi par un tribunal. Mais dans ce mécanisme où l’administration est toute puissante, le contrôle du juge n’arrive qu’après la bataille, une fois que le mal est fait, et uniquement si des personnes ont les ressources pour contester ces décisions en justice.
La répression qui s’abat aujourd’hui est violente. Elle est la synthèse déplorable de 10 ans de macronisme, qui n’a eu de cesse de multiplier les attaques contre les mouvements sociaux et la jeunesse. Alors que c’est la jeunesse des quartiers populaires qui a réussi à faire collectivement ouvrir les yeux sur l’état déplorable des services publics, elle se retrouve frontalement attaquée, comme l’ensemble du mouvement social désormais. Nous dénonçons l’hypocrisie générale : le pouvoir prend les jeunes pour des incapables à qui il faudrait retirer les réseaux sociaux sous couvert de leur protection, et en même temps il voudrait les criminaliser comme des adultes dès 16 ans. Nous exprimons également notre solidarité et notre soutien à toutes les personnes mobilisées.