29.10.2026 à 08:52
François Burgat
Non, je ne vais pas vous harceler avec les détails de mon dernier bulletin de santé. Entre mes récents soucis judiciaires et les résistances douloureuses que m’opposent aujourd’hui certaines de mes vertèbres, cervicales ou autres, malmenées par les turbulences aéronautiques que je n’ai pas su maîtriser, j’ai déjà dit combien il serait indécent d’oublier les privilèges dont je continue à bénéficier.
L’attention de mes proches, comme celle de bien d’autres, m’aide à mesurer l’écart qui me sépare de tant de ceux qui souffrent incomparablement davantage, parfois tout près de moi.Il n’empêche.
Sous mon crâne durement secoué, le vécu de mon passé professionnel continue de se mêler aux interrogations que suscitent les remous de notre présent collectif.Sous le règne de l’imam yéménite Yahya Hamideddine (1869-1948), comme chez tant d’autres autocrates, de toutes religions et de toutes cultures, une peine cruelle était infligée à ceux qui s’attiraient l’hostilité du pouvoir. Lestés de poids pouvant dépasser dix kilos, les membres du prisonnier — ces instruments mêmes de son irrépressible volonté d’agir pour exister — se transformaient soudain en adversaires, en entraves douloureuses au moindre geste par lequel il entendait moins s’évader qu’exprimer son… vivant.
Tel fut notamment le sort des militants de la fin des années 1940 que le pouvoir de l’imam ne considéra longtemps que comme de dangereux « révolutionnaires », qualifiés de surcroît de mécréants. L’histoire officielle yéménite, ayant depuis rajusté ses lunettes, les désigne désormais sous une appellation autrement prestigieuse : les « Libres ».
Être privé, comme je le suis demeuré plusieurs semaines, de quelques milliers de filaments de moelle épinière, sentir ses jambes aussi obéissantes à ses souhaits qu’une méduse aux sollicitations d’un bâton de guimauve : ce devait être un peu, me suis-je soudain mis à imaginer, ce que vivait celui qu’on venait de « mettre aux fers ».
Du temps de l’imam Yahya, pourtant, il arrivait que le monarque se montre généreux : à la demande du condamné, il consentait parfois à alléger quelque peu, pour une durée déterminée, le poids de ses fers.J’ai hélas, trois fois hélas, égaré l’adresse de cet imam-là. Rassurez-vous, je n’ai pas l’intention de vous demander de la retrouver. Il y aurait trop de débats ingérables à éviter, trop de perspectives existentielles ou philosophiques inconciliables. Et puis, en proposant au bourreau un destin d’une timidité platement réformiste, je m’exposerais au risque d’une accusation très actuelle : le « hollandisme », l’un de nos nouveaux gros mots, cette trahison pire encore que celle du « social-traître ».
Tout de même, ne pourrions-nous pas nous fixer un objectif raisonnablement modeste, tout en nous assurant un véritable impact, si minime soit-il, sur le réel ? Ne pourrions-nous pas continuer, par exemple, à rêver ensemble — à rêver, comme dit l’expression française, « et plus si affinités » — d’une sorte d’allègement magique et obligatoire du poids de tous ces horribles boulets ?
Que ces affinités existent déjà ou qu’il nous faille, mieux encore, les fabriquer pour les inscrire nous-mêmes dans notre présent partagé, nous pourrions au moins souhaiter que les maîtres des fers, des clefs, des carcans et autres cadenas entendent, ne serait-ce qu’un peu, la voix de celles et ceux qui doivent aujourd’hui avaler les fruits empoisonnés que la « justice », sous l’une ou l’autre de ses innombrables formes dévoyées, les force à ingérer quotidiennement.
Irréaliste? Bon. D’accord.
J’ai sous-estimé la violence du choc, qui m’a arraché non seulement ma montre, mais aussi mon casque. Et je n’ai manifestement pas encore remis les pieds dans le réel.Pardonnez-moi, je vous prie, de vous avoir, au fil de ces quelques lignes, laissé entrevoir autre chose que la réalité.

07.10.2026 à 23:36
Flo Flo

Une main arrachée. Des yeux éborgnés. Une mâchoire et les dents défoncés. Des crânes claqués contre le bitume. Des cous étranglés. Des bras cassés. Des visages tasés. Des attouchements sexuels. Des poitrines qui suffoquent sous le poids trop lourd de cinq policiers. Une noyade simulée par un représentant des « forces de l’ordre ». Des personnes menottées, enfermées, déshabillées de force, insultées, humiliées. Ou encore alignées par dizaines contre un mur.
Voilà ce que la Macronie fait aujourd’hui à nos enfants, des jeunes qui pour certains ont à peine 13 ans.
4500 mineurs placés en garde à vue. Des tirs tendus de LBD à bout portant. Dans le visage et dans les jambes. Des policiers qui pointent leur arme sur des lycéens réfugiés dans des bâtiments scolaires. Des grenades balancées sur des rassemblements pacifiques. Des voitures de police qui foncent sur des rassemblements de jeunes. La police montée qui les charge. Ailleurs, des motos qui percutent volontairement des manifestants, ou des journalistes. Des chiens lâchés sur les jeunes manifestants. Des élus, des enseignants et des parents d’élèves insultés, menacés, jetés au sol.
Tout ça, rappelons-le, parce que la jeunesse revendique le droit d’étudier dans de bonnes conditions. D’avoir des enseignants, des AESH, des infirmier.es , des Assistant.es d’Education, des psychologues scolaires et des assistant.es sociaux. D’avoir des locaux pas infestés par les rats ou des cafards. Sans amiante, sans moisissures d’humidité, sans plafonds qui s’effondrent. D’avoir de l’eau potable. Suffisamment de WC, avec des portes qui ferment, du papier et du savon. De disposer de plus de 30 minutes pour déjeuner. De ne pas passer des examens par 40 degrés l’été, ni des hivers à 18 degrés en classe. Et de ne pas être 40 par classe.

Mais les ministres millionnaires de ce gouvernement, tous formés dans des écoles privées, comme leurs enfants, méprisent l’école publique, comme ils méprisent les gens qui ne font pas partie comme eux des 5% les plus riches. Pire, ils font de la casse de l’Education nationale et des services publics une priorité, parce qu’ils ne supportent pas l’idée d’intérêt général, et de redistribution des richesses. Et bien sûr, aussi, pour pouvoir redistribuer aux grandes fortunes et aux détenteurs du capital les ressources de ce patrimoine commun broyé.
Et lorsque l’on ose remettre en cause ce nouvel ordre établi, et la misère sociale qu’il entend généraliser, le pouvoir réprime les manifestants dans le sang pour les intimider et les faire taire. Avant de nous dire, en cœur avec les médias aux ordres : « légitimité de la violence institutionnelle ». Mais cette « légitimité » cache bien mal la totale illégitimité politique d’un pouvoir qui ne reconnaît même plus le résultat des urnes et se maintient à sa place par la seule violence d’Etat. Elle cache bien mal le rejet généralisé des réformes et budgets qui se succèdent, toujours au profit des mêmes 5% les plus riches de la population, entraînant toujours plus de malheur au sein de la population.
Le cycle de la casse sociale, des protestations matées dans le sang, de la destruction des droits fondamentaux, et de la confiscation du pouvoir politique, n’est pas nouveau. La Macronie l’a imposé comme une norme depuis 9 ans. Elle a installé la peur chez les citoyen.nes : la peur d’aller manifester, la peur de revendiquer ses droits, la peur de défendre les droits des autres, la peur d’afficher ses idées politiques, la peur de s’engager.
Jusqu’alors pour la majorité de la population, ça ne touchait que « les autres ». Les gilets jaunes, les gamins des quartiers populaires quand un des leurs se faisait assassiner par la police, les musulman.es « un peu trop » politisé.es, les militants contre un génocide en Palestine, les camarades handicapé es qu’on laisse crever en silence en plein canicule, quand on ne leur propose pas juste de les « aider à mourir ».
Et le mouvement antifasciste a toujours prévenu qu’accepter les injustices, la répression sanglante et les lois d’exception pour une catégorie de population, c’est l’accepter pour tout le monde. Et que l’inaction et l’indifférence parce que ça concernerait « les autres » est à la fois une complicité morale, et aussi un déni du réel à venir : la fin des libertés garanties nous rattrape toujours, le droit détruit pour un seul l’est pour nous toustes.
Aujourd’hui, ce sont nos enfants dont les corps sont violentés et les libertés détruites. Le cycle de l’exploitation et de la répression a atteint une forme d’aboutissement. Macron et ses gouvernements ont fait de notre système politique un régime autoritaire et de l’espace citoyen une zone contrôlée et policée.

Les lycéens ont courageusement ouvert la voie, les étudiants leur emboîtent le pas. Les travailleurs et précaires les rejoignent. Il ne dépend que de nous de faire du mouvement social qui s’ouvre l’occasion d’un retour à l’Etat de droit.
C’est le moment pour les droits fondamentaux de retrouver toute leur place. C’est le moment pour l’espace civique de redevenir un espace de liberté et d’égalité pour toustes. C’est le moment de se battre contre les injustices sous toutes leurs formes : exploitation capitaliste, suprémacisme blanc, islamophobie, colonialisme, patriarcat, validisme.
Bonne lutte à toustes ! Nous sommes ensemble !
05.10.2026 à 10:07
François Burgat
Dans la première partie de ce texte, François Burgat revenait sur la manière dont la « guerre contre la terreur », engagée au lendemain du 11 septembre 2001, avait contribué à redessiner les rapports entre le Nord et le Sud. Dans cette seconde partie, il en interroge le bilan, vingt-cinq ans plus tard : la convergence des autoritarismes occidentaux, israéliens et arabes autour d’un même ennemi « islamiste », mais aussi l’épuisement progressif du récit universaliste qui avait permis de légitimer cette guerre. Car à mesure que la « guerre contre la terreur » prétendait discipliner le Sud, elle contribuait peut-être aussi à l’émanciper politiquement et intellectuellement du Nord.

Les attentats du 11.09 ne vont donc générer aucune condamnation des autoritarismes et des dysfonctionnements de la représentation politique, malmenée par les dominants, qui avaient largement contribué à les fabriquer. L’accusé unanimement dénoncé aux quatre coins de la planète est le lexique (islamiste) de ceux dont Washington estime qu’ils ont manqué d’enthousiasme à partager le deuil des dominants américains face au « terrorisme » du Sud.
Pourquoi le lexique de la religion musulmane devient-il la cible des autoritarismes occidentaux… et arabes ? Parce que dans le contexte de la dynamique décoloniale, ce lexique, plus endogène que ceux que le colonisateur avait imposés, a acquis une centralité et une fonctionnalité qu’aucune autre idéologie ne parvient à lui contester. Sous pression militaire directe, l’adhésion à la logique extrêmement binaire de la « guerre contre la terreur » va ainsi être imposée par Georges Bush et la quasi-totalité des élites gouvernantes du Sud vont se ranger docilement dans les rangs de la « coalition mondiale contre le terrorisme islamique ».
Les dictatures du Sud ne sont plus seulement soutenues par les démocraties du Nord ; elles sont progressivement intégrées à un système transnational de gestion sécuritaire des contestations.
Et elles vont y adhérer activement de la plus terrible façon : aux quatre coins du monde, les USA arrêtent les « suspects », et tels ou tels pays du Sud arabe… les torturent.
Le déguisement des principes de la coopération autoritaire Nord-Sud en coopération « sécuritaire » n’était pas totalement nouveau. « Le sommet de Charm el-Cheikh de mars 1996 avait fourni un précédent particulièrement éclairant : bien avant le 11 septembre, la lutte antiterroriste commençait déjà à devenir un langage commun permettant à des gouvernements aux légitimités politiques très différentes de coopérer dans la répression de leurs oppositions. Sous la présidence de leur hôte Hosni Moubarak, Bill Clinton, Boris Eltsine, les leaders européens, Yasser Arafat, et les chefs d’État arabes avaient, sous l’étendard d’une “coopération antiterroriste” Nord-Sud, porté sur les fonts baptismaux une surenchère autoritaire d’un nouveau type. Elle se fondait sur une matrice factuelle particulièrement biaisée et pernicieuse puisque, cimentée par la lutte contre “le fondamentalisme” (islamique) des uns, elle exonérait systématiquement les autres, à savoir les dominants israéliens et occidentaux aussi bien que leurs partenaires arabes les plus autoritaires, de leur propre “fondamentalisme”, c’est-à-dire de leur part de responsabilité, souvent essentielle, dans la gestation de cette violence.
Aux côtés des faucons américains alors en pleine invasion de l’Irak, avec le soutien quasi consensuel des Européens, les Israéliens entendaient faire condamner les premières réponses armées du Hamas, les Russes faire oublier leur inhumaine répression de la rébellion tchétchène. Les autocrates (les “Pinochets”) arabes cherchaient eux-mêmes à faire oublier les contradictions béantes de leur gouvernance qui se résumait alors souvent à bourrer d’une main leurs urnes et de l’autre leurs prisons. Les dominants de la planète vont ainsi se donner ce 13 mars 1996 un paravent commun pour masquer leur autoritarisme : ce sera “le fondamentalisme islamique” de ceux qui les contestent. Et ils vont décider, au nom des plus nobles valeurs universelles, de collaborer pour le combattre.
En 1996, cette alchimie de la promotion de la répression autoritaire au rang de remède universel n’était pas totalement nouvelle. Si la France pouvait se vanter d’avoir vendu aux militaires argentins et chiliens la recette de sa guerre contre-révolutionnaire en Algérie, les généraux algériens, qualifiés un temps de terroristes par les colonisateurs français et qui s’étaient empressés d’en faire autant à l’égard de la première vague électoralement victorieuse de leurs contestataires, avaient régulièrement “vendu” ensuite aux Occidentaux les méthodes brutales qu’ils avaient mises en œuvre contre ceux qui avaient osé démontrer dans les urnes l’ampleur de leur discrédit démocratique.
Au lendemain des printemps arabes cette fois, ce sera ensuite au tour des Émirats arabes unis mais également de l’Égypte et de l’Arabie saoudite de promouvoir avec un certain succès auprès des Occidentaux leurs autoritarismes musclés comme autant de “solutions” aussi bien à la résistance des Palestiniens qu’aux tensions nées en Europe de l’affirmation des populations de confession musulmane.
La preuve par Israël
Une autre dynamique, antérieure elle aussi au 11 septembre 2001, permet de parachever la description de cette collusion cimentée par la criminalisation consensuelle des oppositions labellisées « islamistes » : c’est la trajectoire des différents rapprochements arabo-israéliens. Tous les acteurs étatiques arabes, d’une manière ou d’une autre, vont y participer. Mais seuls certains d’entre eux le mèneront jusqu’au seuil ultime de la normalisation avec Tel Aviv. Cette convergence des autoritarismes n’a pas concerné que les gouvernants du Sud arabe. Elle a également touché certaines fractions des élites politiques menacées par l’affirmation islamiste. L’Algérie offre à cet égard un cas particulièrement intéressant et contrasté. Au terme de la « décennie noire », c’est-à-dire celle de la répression armée des vainqueurs du premier scrutin démocratique postérieur à l’indépendance, érigés par la doxa nationale et régionale en autant de « terroristes islamistes », la convergence des autoritarismes méditerranéens et la focalisation sur le « terrorisme islamique » va se manifester par un rapprochement longtemps impensable entre la « société civile » algérienne et son homologue israélienne.
Dans un pays où l’histoire de la guerre d’indépendance et le soutien à la cause palestinienne rendaient tout rapprochement avec Tel Aviv hautement improbable, l’émergence du Hamas « islamiste » va en effet brouiller toute rationalité. Quelques figures de pointe de la mouvance éradicatrice (dite « démocratique » par les médias dominants), poussées notamment par certains réseaux médiatiques français très proches du camp israélien, engagèrent ainsi dans le courant des années 1990 des contacts avec Israël. Ils débouchèrent sur la visite de Khalida M T, une figure de pointe de « la lutte anti-islamiste », un temps opposante verbale au pouvoir dont (avant de tomber brutalement en disgrâce et d’être un temps incarcérée) elle allait devenir l’indéboulonnable ministre de la Culture. Ce rapprochement culminera ensuite en 2000 avec la visite à Tel Aviv d’un groupe de journalistes de premier plan. Mais, dans le cas de l’Algérie, cette évolution demeurera sans lendemain.
Contrairement aux Émirats, au Maroc, ou à Bahreïn, que la parenthèse démocratique des printemps arabes va conforter dans une même hostilité à la popularité des courants islamistes, l’Algérie ne franchira jamais le pas de la normalisation. L’épisode révèle néanmoins jusqu’où pouvait conduire, au nom de la lutte contre « l’islamisme », la convergence de certains autoritarismes et de leurs soutiens.Le 11 septembre et le consensus répressif qu’il a fait naître ont sans doute retardé l’émancipation politique du Sud. Mais ils ne l’ont certainement pas interrompue, au contraire. Car la longue « guerre contre le terrorisme » aura aussi produit son propre paradoxe : en permettant aux puissances occidentales et à leurs alliés autoritaires du Sud d’affaiblir considérablement leurs adversaires pendant près d’un quart de siècle, elle a tout autant détruit la crédibilité du récit universaliste au nom duquel cette coopération était menée.
Ce sont les ultimes réminiscences de cette prétention universaliste que le 11 septembre 2001 puis le 7 octobre 2023 ont fait voler en éclats. Au terme de 25 années de « guerre contre la terreur », le « Sud global » ne semble donc pas avoir renoncé à ses aspirations d’indépendance et de bonne gouvernance. Il semble en revanche avoir cessé de croire que ces Occidentaux qui prétendaient les lui apporter étaient les mieux placés pour le faire.
Le 11 septembre et les 25 années de « guerre contre la terreur » auront donc peut-être différé la libération du Sud. Mais ils auront tout autant contribué, paradoxalement, à accélérer son irrépressible émancipation intellectuelle et idéologique vis-à-vis du Nord.
