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14.01.2026 à 21:04

En Iran comme ailleurs : Soyez libres — mais restez pauvres

Arland Mehmetaj

Depuis la fin décembre 2025, l’Iran est secoué par une insurrection populaire d’ampleur nationale. Partie des ruelles du Grand Bazar de Téhéran, elle s’est rapidement propagée aux grandes villes et aux provinces, entraînant commerçants, étudiants, travailleurs et classes populaires dans un même mouvement. Les premiers mots d’ordre portaient sur ce qui, partout ailleurs dans le monde, déclenche les colères sociales : inflation galopante, effondrement du rial, explosion du prix des denrées, disparition de toute sécurité économique. Très vite, pourtant, la révolte a débordé ce cadre pour devenir une contestation globale du pouvoir politique, économique et social. Ce soulèvement rappelle une évidence trop souvent oubliée par les commentaires occidentaux : il est impossible de séparer la lutte pour la survie matérielle de la lutte pour la liberté politique. La “révolte du pain” : fondement matériel de quasiment toute insurrection Les premières étincelles sont venues d’un espace longtemps perçu comme conservateur : le bazar. Commerçants et artisans, pilier historique de l’économie iranienne, ont fermé boutique et pris la rue et on ne peut clairement pas les accuser d’un goût prononcé de l’agitation. La raison était bien plus simple : la misère gagnait leurs foyers, leurs employés et leurs clients. La dévaluation brutale de la monnaie, la perte du pouvoir d’achat et l’effondrement des perspectives ont mis en évidence que l’ordre économique existant ne protège plus personne, pas même ceux qui en étaient autrefois les relais les plus fidèles. C’est un fait. Cependant, réduire ce que ce mouvement deviendrait au fil du temps…
Texte intégral (1989 mots)
Depuis la fin décembre 2025, l’Iran est secoué par une insurrection populaire d’ampleur nationale. Partie des ruelles du Grand Bazar de Téhéran, elle s’est rapidement propagée aux grandes villes et aux provinces, entraînant commerçants, étudiants, travailleurs et classes populaires dans un même mouvement. Les premiers mots d’ordre portaient sur ce qui, partout ailleurs dans le monde, déclenche les colères sociales : inflation galopante, effondrement du rial, explosion du prix des denrées, disparition de toute sécurité économique. Très vite, pourtant, la révolte a débordé ce cadre pour devenir une contestation globale du pouvoir politique, économique et social.
Ce soulèvement rappelle une évidence trop souvent oubliée par les commentaires occidentaux : il est impossible de séparer la lutte pour la survie matérielle de la lutte pour la liberté politique.
La “révolte du pain” : fondement matériel de quasiment toute insurrection
Les premières étincelles sont venues d’un espace longtemps perçu comme conservateur : le bazar. Commerçants et artisans, pilier historique de l’économie iranienne, ont fermé boutique et pris la rue et on ne peut clairement pas les accuser d’un goût prononcé de l’agitation. La raison était bien plus simple : la misère gagnait leurs foyers, leurs employés et leurs clients. La dévaluation brutale de la monnaie, la perte du pouvoir d’achat et l’effondrement des perspectives ont mis en évidence que l’ordre économique existant ne protège plus personne, pas même ceux qui en étaient autrefois les relais les plus fidèles. C’est un fait.
Cependant, réduire ce que ce mouvement deviendrait au fil du temps à une simple « crise du coût de la vie » serait une erreur, certes. Ne pas comprendre son hétérogénéité, aussi. Mais refuser d’y voir une révolte matérielle serait une falsification encore plus grave. La lutte pour le pain n’est pas un prélude honteux à la politique : elle en est l’une des formes premières. L’insécurité économique n’est pas un décor secondaire de l’oppression iranienne ; elle en est l’un des instruments centraux. Hélas, le voir là-bas, c’est aussi, à une autre échelle et dans un contexte différent sur la forme, l’admettre ici et ailleurs. La bourgeoisie occidentale et ses chiens de garde veillent à ce que ça ne soit pas le cas.
Liberté abstraite et cécité occidentale
Face à cette réalité, une partie des discours médiatiques et politiques occidentaux s’emploie donc à réordonner la colère iranienne selon des catégories lui correspondant davantage ici. La révolte serait avant tout une « quête de liberté » contre l’autoritarisme religieux ; les causes économiques, elles, relèveraient du contexte, de l’arrière-plan, presque de l’anecdotique.
Cette hiérarchisation n’est pas neutre. Elle correspond à une vision libérale et bourgeoise de la liberté, profondément marquée par la position sociale de ceux qui l’énoncent. Dans les démocraties occidentales, il est plus confortable de célébrer certaines luttes, soigneusement sélectionnées au préalable, pour les droits civiques, la liberté d’expression ou l’émancipation culturelle que d’affronter ce que disent réellement les soulèvements populaires : que la liberté est vide lorsqu’elle ne garantit pas les conditions matérielles de l’existence. Comme la démocratie n’est que de façade si elle ne garantit pas les conditions matérielles de participation politique réelle des masses.
Ce prisme ne produit que des illusions. L’une d’elles consiste à considérer la liberté comme une affaire d’idées, de symboles et de valeurs, détachée des salaires, du logement, de l’accès à la nourriture ou aux soins. Or, pour des millions d’Iraniens, la domination politique – par la classe bourgeoise natio-cléricale intérieure comme par les politiques impérialistes extérieures – se vit aussi dans la précarité quotidienne et dans l’impossibilité de vivre dignement.
La police libérale de la colère
C’est dans ce contexte qu’interviennent énormément de prises de positions politiques, d’Éditos comme d’analyses partielles et partiales qui, au mieux relativisent, au pire nient, le caractère économique de soulèvement en Iran, et même son autonomie. La prise de position de Kamel Daoud notamment dans une tribune publiée dans Le Point va, sans surprise, dans le même sens.
Sous couvert de défendre la dignité politique du peuple iranien, Daoud s’en prend frontalement aux analyses économiques du soulèvement, qu’il qualifie d’« explication alimentaire », allant jusqu’à y voir une forme de condescendance, voire de « racisme feutré ». En lisant Daoud parler de « condescendance » et de « racisme feutré » de quelqu’un d’autre, on pourrait presque se demander s’il s’agit d’une tribune ou d’une assignation pour le plagiat. S’il dénonce, ou veut en garder le monopole, y compris sur celui du plagiat.
Blague à part, l’argument mérite d’être pris au sérieux — précisément pour ce qu’il révèle – et c’est la seule chose qui est importante dans le contexte français. Car ce que Daoud choisit d’invisibiliser, c’est que la séparation entre liberté politique et condition matérielle est clairement un privilège de classe. Il faut n’avoir jamais connu la précarité structurelle pour croire que lutter contre la pauvreté ne relève pas d’une lutte pour la liberté. Il faut être protégé de la faim pour imaginer que le pain serait un sujet secondaire, presque indigne du politique.
En dénonçant les analyses matérialistes comme réductrices, Daoud ne défend pas une émancipation plus exigeante ; il reconduit, en bon chien de garde de la bourgeoisie et sa démocratie impériale, une hiérarchie libérale des luttes où seules les revendications formulées dans un langage abstrait, moral ou culturel sont jugées nobles par les “démocraties” occidentales. La liberté devient alors un concept désincarné, comme le concept de la « démocratie représentative», acceptable précisément parce qu’il ne remet pas en cause les structures économiques — ni en Iran, ni en France, ni ailleurs à l’échelle mondiale.
L’économie comme instrument de domination et les Libertés réelles
Ce sont précisément les conditions économiques — capitalisme, corruption, captation des richesses par les élites politico-religieuses, sanctions économiques internationales (souvent absentes des analyses occidentales) et destruction du pouvoir d’achat — qui rendent l’oppression iranienne totale, quotidienne, inévitable. Ne pas pouvoir se nourrir, se soigner ou se projeter n’est pas un simple « contexte » de la domination et son arrière-plan totalement secondaire par rapport à d’autres types d’oppression et de répression subies par la population.
Accuser les analyses matérialistes de réduire les Iraniens à leurs « ventres » relève d’un renversement classique : reprocher à ceux qui prennent la misère au sérieux de manquer de respect, tout en refusant d’en faire un objet politique central. Or, ce n’est pas parler du pain qui est condescendant ; c’est parler de liberté en faisant abstraction des conditions de ceux à qui elle est matériellement refusée.
Les révoltes iraniennes montrent une vérité que les discours dominants occidentaux ne veulent surtout pas admettre. C’est le fait que la liberté commence réellement là où la pauvreté cesse d’être une “fatalité” organisée. Elle commence quand vivre ne se résume plus à endurer. Les libertés ce n’est pas ce que les discours prétendent mais ce que le vécu est réellement. Les manifestants iraniens n’opposent pas lutte économique et lutte politique ; ils les articulent, parce que leur expérience quotidienne leur a appris qu’il n’y a pas de liberté possible dans le dénuement systémique.
Si ce message dérange, c’est parce qu’il met à nu ce qu’on nous vend comme une certitude confortable Celle selon laquelle la liberté pourrait exister indépendamment des rapports de classe. En Iran comme ailleurs, la révolte rappelle une évidence matérialiste : l’émancipation humaine est indivisible. Elle inclut le droit à la parole – d’ailleurs, bien plus réel pour Kamel Daoud que tous les sans-abris de Dunkerque à Perpignan mis ensemble – mais aussi le droit de manger, de se loger, de vivre sans peur du lendemain. C’est important. En parler est crucial.
Et s’il faut encore le rappeler, c’est peut-être parce qu’il n’y a, décidément, que pour la bourgeoisie occidentale que lutter pour le pain n’est pas lutter pour la liberté
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04.01.2026 à 13:25

Le crime d’Elias d’Imzalene: avoir eu raison trop tôt

Lignes de Crêtes

  Les 7 et 8 janvier, la Cour d’Appel de Paris rejugera Elias d’Imzalène. Deux journées d’audience pour quelques phrases prononcées en manifestation. Deux journées pour décider si une parole militante relève de l’expression politique ou de la menace pénale. Ce procès en appel ne porte pas seulement sur des mots. Il porte sur qui a le droit de les prononcer, et à quel prix. Il porte sur la transformation progressive d’un activiste des droits humains en ennemi intérieur. Ce qui est jugé aujourd’hui, c’est une parole qui, en septembre 2024, a nommé ce que beaucoup refusaient encore de dire — et qui l’a fait trop tôt, depuis une identité immédiatement illégitime : celle d’un militant musulman. Depuis, pourtant, les lignes ont bougé. De plus en plus de voix, issues d’horizons différents, affirment publiquement que ce qui se passe à Gaza porte bien le nom de génocide. Des ONG, des juristes, mais aussi des figures intellectuelles et culturelles dont la légitimité est largement reconnue dans le monde occidental. Parmi elles, celle de Omer Bartov, historien de la Shoah, professeur émérite à l’université Brown, spécialiste reconnu des crimes de masse. À l’été 2025, dans une tribune publiée en une du New York Times, il affirme explicitement que ce qui se déroule à Gaza relève du génocide. Cette prise de position est majeure : elle émane d’un chercheur qui a consacré sa vie à l’étude de la destruction des Juifs d’Europe et qui, longtemps, s’est montré prudent dans l’usage de ce terme.…
Texte intégral (1497 mots)

 

Les 7 et 8 janvier, la Cour d’Appel de Paris rejugera Elias d’Imzalène.

Deux journées d’audience pour quelques phrases prononcées en manifestation. Deux journées pour décider si une parole militante relève de l’expression politique ou de la menace pénale.

Ce procès en appel ne porte pas seulement sur des mots. Il porte sur qui a le droit de les prononcer, et à quel prix. Il porte sur la transformation progressive d’un activiste des droits humains en ennemi intérieur.

Ce qui est jugé aujourd’hui, c’est une parole qui, en septembre 2024, a nommé ce que beaucoup refusaient encore de dire — et qui l’a fait trop tôt, depuis une identité immédiatement illégitime : celle d’un militant musulman.

Depuis, pourtant, les lignes ont bougé.

De plus en plus de voix, issues d’horizons différents, affirment publiquement que ce qui se passe à Gaza porte bien le nom de génocide. Des ONG, des juristes, mais aussi des figures intellectuelles et culturelles dont la légitimité est largement reconnue dans le monde occidental.

Parmi elles, celle de Omer Bartov, historien de la Shoah, professeur émérite à l’université Brown, spécialiste reconnu des crimes de masse. À l’été 2025, dans une tribune publiée en une du New York Times, il affirme explicitement que ce qui se déroule à Gaza relève du génocide. Cette prise de position est majeure : elle émane d’un chercheur qui a consacré sa vie à l’étude de la destruction des Juifs d’Europe et qui, longtemps, s’est montré prudent dans l’usage de ce terme.

Cette évolution traverse aussi le champ culturel. Art Spiegelman, auteur de Maus — œuvre fondatrice de la culture populaire contemporaine sur la Shoah, l’une des plus connues et des plus respectées mondialement — a lui aussi pris position. À travers des initiatives artistiques et des expositions de bande dessinée, il dénonce l’instrumentalisation de la mémoire de la Shoah et la violence en cours à Gaza.

Ces voix sont tardives — mais elles existent désormais. Elles montrent qu’Elias d’Imzalène n’était ni isolé, ni délirant, ni extrémiste. Il disait, dès septembre 2024, ce que des historiens, des intellectuels et des figures culturelles majeures de la lutte contre l’antisémitisme  affirment aujourd’hui, enfin,  ouvertement.

La différence est ailleurs.

Lorsqu’Omer Bartov écrit dans le New York Times, lorsqu’Art Spiegelman parle ou expose, leur parole est discutée, parfois contestée, mais elle n’est pas criminalisée. Elle n’entraîne ni garde à vue, ni procès, ni gel des avoirs.

Lorsqu’Elias d’Imzalène parle, en revanche, il est un homme musulman, militant, visible, issu d’une communauté déjà suspectée. Et c’est ce fait — bien plus que ses mots — qui l’a conduit devant une Cour d’Appel.

 

 Le point de départ : une parole criminalisée.

Le 8 septembre 2024, place de la Nation, Elias d’Imzalene appelle à une « insurrection des consciences ». Il s’exprime dans un contexte d’extrême violence à Gaza : bombardements massifs, effondrement humanitaire, famine documentée, morts quotidiennes.

À ce moment-là, le débat public français est verrouillé. La solidarité avec la Palestine est assimilée à une transgression. Les mots sont traqués, isolés, surinterprétés. L’appel à l’« intifada » — entendu par lui comme un soulèvement des consciences contre la position du gouvernement français — devient le cœur d’un dispositif pénal et médiatique disproportionné.

 

Le premier crime : avoir eu raison trop tôt, et avoir organisé.

Le premier crime d’Elias d’Imzalene est d’avoir eu raison trop tôt. Mais il est surtout d’avoir organisé.

Elias d’Imzalene n’est pas un militant solitaire. Il fait partie de celles et ceux, nombreux,  qui ont contribué à la création du collectif Urgence Palestine, un collectif qui a posé une ligne claire : replacer la parole palestinienne au centre de la mobilisation, refuser qu’elle soit confisquée, neutralisée ou rendue acceptable à condition d’euphémiser l’horreur coloniale.

Urgence Palestine a émergé dans un contexte de répression assumée. À l’automne 2023, le ministre de l’Intérieur soutenait l’interdiction des manifestations pro-palestiniennes. Malgré cela, la jeunesse est descendue dans la rue. Le collectif a permis de structurer cette mobilisation, de la rendre visible, massive, durable, puis d’entraîner l’ensemble des forces de gauche et de défense des droits humains.

C’est cette capacité à faire masse, à rendre la solidarité impossible à ignorer, qui n’est pas pardonnée.

 

La sanction pénale : une disproportion assumée

Elias d’Imzalene est poursuivi, jugé, condamné.

Le 19 décembre 2024, il écope de cinq mois de prison avec sursis pour provocation publique à la haine ou à la violence.

Dans son discours, il ne prononce pas le mot « juif ». Il n’appelle à aucune violence contre des personnes. Il appelle à la mobilisation contre ce qu’il désigne comme un génocide et contre l’alignement du gouvernement français.

 

La double peine : punition pénale et punition administrative

La répression ne s’arrête pas au tribunal.

En janvier 2025, un arrêté de gel des avoirs est publié au Journal officiel. Cette mesure est renouvelée.

Ce renouvellement n’est pas lié à un fait nouveau, mais à une continuité : Elias d’Imzalene a continué à s’engager publiquement.

Le gel devient alors un outil de pression politique. Il ne sanctionne pas un acte passé : il punit une persistance.

Concrètement, cela signifie un compte bloqué, une dépendance matérielle forcée, l’impossibilité de vivre et de se défendre normalement. La répression ne vise plus seulement la parole : elle organise une asphyxie et la mort sociale.

 

Une constance militante de terrain

Avant d’être un nom dans un dossier judiciaire, Elias d’Imzalene est un militant de terrain.

Il a été présent dans toutes les mobilisations antiracistes, et dans toutes les manifestations pour la Palestine, y compris les plus petites, celles qui n’attirent ni caméras ni tribunes.

Il est également présent aux côtés d’autres luttes sociales. Il était notamment au grand meeting du 15 novembre aux Invalides, organisé pour l’anniversaire du mouvement des Gilets jaunes. Un mouvement oublié de tous les politiques, qui ne rapporte plus rien à ses soutiens, si ce n’est le respect de ses propres principes, parmi lesquels la justice sociale universelle.

 

Une stratégie plus large

Elias d’Imzalene n’est pas un cas isolé.

Omar Al Soumi a lui aussi été visé par des poursuites, une stigmatisation médiatique et un gel de ses avoirs.

À travers eux, une stratégie se dessine : transformer des figures de mobilisation en exemples dissuasifs.

Le second crime d’Elias d’Imzalene est en effet d’être un homme musulman assumé.

Comme d’autres leaders de la solidarité avec la Palestine, il n’a pas pris la parole pour récupérer une cause, mais pour encaisser les coups. Depuis plus de deux ans, ces coups visent aussi une communauté musulmane systématiquement suspectée, sommée de prouver sa loyauté, régulièrement frappée d’indignité nationale.

Dans le climat politique actuel, où La France insoumise est accusée d’accepter un prétendu entrisme religieux, Elias d’Imzalene est construit comme une incarnation de cette menace fantasmée.

 

La tenaille

D’un côté, on reproche aux hommes musulmans de ne pas s’intégrer, de rester à l’écart des luttes sociales.

De l’autre, lorsqu’ils s’y engagent, ils sont accusés d’« entrisme ».

Cette double injonction ne laisse qu’une issue : le silence ou la destruction.

Ce procès dépasse largement Elias d’Imzalène.

Il concerne l’ensemble des musulmans et musulmanes de ce pays, mais aussi tous les activistes pour les droits humains. Il teste une limite : jusqu’où peut-on aller, en France, pour réduire au silence celles et ceux qui nomment un crime de masse ?

Voilà ce qui est en jeu : transformer un activiste des droits humains en ennemi intérieur — et, à travers lui, adresser un avertissement à tous les autres.

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28.12.2025 à 18:51

Mustafa Çakıcı, héros de Gaza sacrifié sur l’autel de l’islamophobie de gauche

Flo Flo

Le traitement infligé à Mustafa Çakıcı, à son retour de détention israélienne, raconte autre chose qu’un dérapage : il dévoile la mort lente de certaines valeurs que la gauche prétendait défendre. En s’acharnant contre un homme qui venait d’affronter la violence coloniale pour briser le blocus de Gaza, une partie de la gauche a révélé sa propre faillite morale. Réhabiliter Mustafa Çakıcı, c’est lire ce que son histoire dit de nous : notre islamophobie persistante, notre indifférence au génocide des musulmans, et nos réflexes militants incapables de reconnaître un résistant dès lors qu’il ne correspond pas à l’image que nous voulons afficher.   La gauche, la meute et le musulman : la chasse ouverte contre Mustafa Çakıcı Leader français de la flottille de la liberté, Mustafa Çakıcı a navigué jusqu’aux eaux de Gaza pour dénoncer le blocus israélien. Il a mis sa vie en danger, a été arrêté par l’armée israélienne, puis torturé et maltraité en détention – un traitement que plusieurs organisations humanitaires et des médias comme L’Humanité ont décrit pour l’ensemble des membres de la flottille capturés[1][2]. Lorsqu’il revient en France, il a perdu 18 kilos. Il est en état de stress post-traumatique, mais il est debout. Symbole de la résistance pacifique, il est alors porteur d’un message simple : la liberté pour la Palestine, la dignité pour les peuples. Et c’est à ce moment précis que certains médias et une partie de la gauche dite “progressiste” décident de le clouer au pilori[3]. On ne salue pas son…
Texte intégral (4432 mots)

Le traitement infligé à Mustafa Çakıcı, à son retour de détention israélienne, raconte autre chose qu’un dérapage : il dévoile la mort lente de certaines valeurs que la gauche prétendait défendre. En s’acharnant contre un homme qui venait d’affronter la violence coloniale pour briser le blocus de Gaza, une partie de la gauche a révélé sa propre faillite morale. Réhabiliter Mustafa Çakıcı, c’est lire ce que son histoire dit de nous : notre islamophobie persistante, notre indifférence au génocide des musulmans, et nos réflexes militants incapables de reconnaître un résistant dès lors qu’il ne correspond pas à l’image que nous voulons afficher.

 

La gauche, la meute et le musulman : la chasse ouverte contre Mustafa Çakıcı

Leader français de la flottille de la liberté, Mustafa Çakıcı a navigué jusqu’aux eaux de Gaza pour dénoncer le blocus israélien. Il a mis sa vie en danger, a été arrêté par l’armée israélienne, puis torturé et maltraité en détention – un traitement que plusieurs organisations humanitaires et des médias comme L’Humanité ont décrit pour l’ensemble des membres de la flottille capturés[1][2].

Lorsqu’il revient en France, il a perdu 18 kilos. Il est en état de stress post-traumatique, mais il est debout. Symbole de la résistance pacifique, il est alors porteur d’un message simple : la liberté pour la Palestine, la dignité pour les peuples.

Et c’est à ce moment précis que certains médias et une partie de la gauche dite “progressiste” décident de le clouer au pilori[3].

On ne salue pas son courage. On ne dénonce pas la violence israélienne qu’il a subie. A la place, la machine à broyer se met en route. On fouille son passé numérique, on exhume des publications anciennes, on les isole, on les amplifie. Mediapart publie immédiatement, suivi de StreetPress, et c’est une traînée de poudre.

En quelques jours, Mustafa Çakıcı n’est plus un survivant de la répression israélienne : il est le « problème musulman » qu’une partie de la gauche prétend avoir la charge de corriger.

Puis selon un schéma largement éprouvé par le Printemps Républicain, fer de lance de la gauche islamophobe, après avoir désigné des cibles musulmanes, on laisse la fachosphère et ses milices IRL poursuivre le travail.

Fdesouche amplifie l’attaque, désigne la mosquée que Mustafa Çakıcı préside, ajoute une couche de « frères musulmans » pour faire peur. Et pour celui qui vient de vivre le calvaire israëlien, c’est une autre descente aux enfers, bien française cette fois-ci : cyberharcèlement, diffamations, torrent d’insultes… et menaces de mort.

Sous le post Facebook de Mediapart, fachistes et gauche bourgeoise rivalisent de commentaires haineux : « cinquième colonne », « un infiltré », « un ambassadeur du Hamas », « un pyschopathe extrémiste religieux », « expulsion ! », « il faut faire le ménage ! », « ça se voit sur sa tête », « ils sont tous comme ça », « Il faut le signaler à Bibi et on sera débarrassés ».

Puis viennent les attaques contre la mosquée de Mustafa Çakıcı, contre sa communauté, contre le mouvement dans lequel il milite.

Ce qui s’est joué là dépasse de loin l’anecdote. C’est un acte politique, un moment d’islamophobie médiatique qui a alimenté le climat de haine ambiant et la gauche en a été l’un des moteurs.

Et parce que l’islamophobie ne relève jamais du débat, mais toujours du passage à l’acte, pendant que l’on traquait les mots de Mustafa Çakıcı, une mosquée de Niederhaslach était taguée, insultée, souillée[4]. Cette attaque aura fait l’objet d’une unique brève en « faits divers », dans le journal local. Mustafa Çakıcı, lui, aura fait la une nationale.

 

Le pardon sélectif de la gauche : un privilège blanc

Mustafa Çakıcı n’a pas fui ses responsabilités. Dans un communiqué clair et sincère[5], il reconnaît avoir relayé des contenus problématiques, en explique le contexte et présente ses excuses, précisant que ces publications « ne reflètent en aucun cas [ses] convictions ». Il réaffirme que son engagement a toujours été guidé par la défense pacifique des droits humains.

Un tel geste, chez n’importe quel militant blanc, aurait été salué comme une preuve de maturité politique — ou, à tout le moins, traité en interne plutôt qu’exposé sur la place publique. Mais ici, rien de cela : la gauche universaliste refuse toute nuance, toute contextualisation, toute écoute. Celle qui prône habituellement la réhabilitation, la compréhension et le “dialogue permanent” devient soudain impitoyable dès qu’un musulman s’exprime hors du cadre qu’elle lui assigne.

Cette sévérité n’a rien d’un accident : elle s’inscrit dans une longue tradition de double standard. La même gauche qui a toléré – et parfois même produit – des figures comme Soral, Dieudonné, Chouard, Fourest ou Valls n’a jamais vu dans leurs dérives un symptôme d’elle-même. Pas d’examen de conscience, pas de mise en question collective : le passé des siens a toujours droit à l’erreur, au contexte, à la “période”.

Quand un militant blanc commet une faute, on parle d’“écart”, de “dérapage”, ou de “complexité”. Et lorsqu’il sert un récit utile — Assange contre l’impérialisme américain, Navalny contre la dictature russe — la même gauche se range sans hésiter derrière ces icônes. Peu importe que le premier soutienne aujourd’hui Marine Le Pen[6], ou que le second soit ouvertement raciste et nationaliste[7] : on contextualise, on pardonne, on théorise.

Mais ce deux-poids-deux-mesures apparaît de manière encore plus flagrante lorsqu’on le replace dans un autre moment de guerre.

En 2022, au cœur de Marioupol, les combattants du régiment Azov se retranchent dans l’usine d’Azovstal et se battent jusqu’à la mort contre l’envahisseur russe. Leur appartenance à une unité dont les origines et une partie des membres est ouvertement nationaliste et d’extrême droite[8] n’empêche en rien la gauche française de les célébrer. Dans les manifestations, on brandit leurs visages, on loue leur courage, on admire leur résistance. Personne ne convoque leurs familles pour exiger des comptes. Personne n’épluche leurs réseaux sociaux. L’urgence, disait-on alors, est ailleurs : un peuple doit être défendu.

Or cette évidence se dissout dès que le militant est musulman et qu’il revient d’un engagement lié à la Palestine. Ce qui, pour l’Ukraine, relevait de la solidarité inconditionnelle, devient pour Gaza une suspicion permanente. L’un a droit au respect malgré ses zones d’ombre ; l’autre doit être pur, impeccable, parfait. L’un est un héros malgré ses contradictions ; l’autre est un danger malgré son courage.

Mustafa Çakıcı est jugé non pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il représente. Et ce refus de lui accorder la présomption d’humanité — cette incapacité à entendre la sincérité de son repentir — incarne l’islamophobie de gauche dans toute sa splendeur : le musulman n’a pas droit à la fragilité, à l’erreur, à la complexité. Il doit être exemplaire et discret, ou disparaître.

 

Mustafa Çakıcı : le moment colonial de la gauche française

La campagne menée contre Mustafa Çakıcı ne parle pas seulement d’un homme : elle renvoie la gauche à son propre miroir colonial. Elle révèle un camp politique incapable d’accueillir des voix qui ne lui ressemblent pas, habitué à filtrer la souffrance du monde et à la traduire pour le compte des opprimés. Dès qu’un musulman parle en son nom propre, sans passer par ses relais ni demander l’autorisation d’être politique, ce camp vacille. Mustafa Çakıcı dérange parce que sa parole échappe aux dispositifs qui prétendent l’encadrer et la rendre acceptable.

Ce rejet procède d’une islamophobie spécifiquement “de gauche”, masquée derrière les oripeaux de l’universalisme. Une islamophobie qui accepte les musulmans à condition qu’ils soient repentants, discrets, reconnaissants – jamais en colère, jamais indociles. Elle mobilise la laïcité pour mettre au pas, le féminisme comme arme civilisationnelle, et l’universalisme comme filtre invalidant systématiquement la parole musulmane. Tout y concourt à maintenir les dominés dans un rôle subalterne : visibles seulement quand la gauche les désigne, audibles seulement quand elle les autorise, jamais sujets politiques.

Mustafa Çakıcı fait ainsi l’expérience directe d’une indépendance que la gauche ne supporte pas. Il devient un obstacle dans la bataille silencieuse qu’elle mène pour conserver le leadership symbolique de la lutte contre le génocide à Gaza — une gauche qui veut être seule sur la photo, seule à parler au nom des opprimés.

Mustafa Çakıcı dérange parce qu’il n’est pas un figurant dans le récit de cette gauche. Il parle en son nom propre – et cette simple liberté suffit à le transformer en cible.

Cette posture colonialo-paternaliste révèle surtout l’aveuglement politique d’une gauche persuadée qu’elle peut combattre l’anéantissement d’un peuple depuis le confort social et symbolique des élites bourgeoises — alors même que l’histoire entière des luttes contre les massacres de masse montre que ceux qui excluent, surveillent et étouffent leurs propres alliés finissent toujours par servir l’ordre qu’ils prétendent contester.

L’histoire des luttes contre les dictatures, les massacres et les systèmes d’oppression nous raconte en effet toujours la même chose : face à la violence extrême, l’hétérogénéité n’est pas un défaut, mais une condition de survie.

De la guerre d’Espagne[9] aux résistances antifascistes européennes[10], des mouvements anti-lynchages américains[11] aux coalitions transnationales contre les nettoyages ethniques dans les Balkans, des luttes anti-apartheid[12] à l’Irak et à la Syrie face à Daech, les victoires ont été remportées par des alliances improbables. Elles réunissaient marxistes et conservateurs, féministes et religieux, syndicalistes et libéraux, organisations laïques et groupes traditionnels.

Partout où la mort de masse menaçait, les clivages idéologiques s’effaçaient devant l’urgence de protéger des vies. Et les coalitions les plus efficaces furent toujours celles qui acceptaient d’être traversées de tensions, de désaccords et de contradictions, mais unies par la certitude que l’essentiel — empêcher l’anéantissement d’êtres humains — primait sur toute autre considération.

C’est là la grande leçon du XXᵉ siècle et du début du XXIᵉ. Et si la gauche française choisit aujourd’hui de l’ignorer, ce n’est ni par oubli ni par naïveté : c’est parce qu’elle préfère préserver son contrôle symbolique, sa respectabilité et ses hiérarchies — quitte à disqualifier des résistances musulmanes jugées trop indociles, trop peu assimilables. Ce reniement historique dit moins son attachement à l’universel que sa difficulté persistante à reconnaître les musulmans comme des sujets politiques à part entière.

 

La gauche française face au génocide : la désertion et la complicité par confort

Qu’on le dise clairement : au lendemain du 7 octobre, une grande partie de la gauche française n’a pas simplement été dépassée. Elle a abandonné. Elle a abandonné Gaza, abandonné les Palestiniens, abandonné celles et ceux qui alertaient déjà sur la mécanique génocidaire en marche. Et pire : elle a participé activement à étouffer ces alertes, à délégitimer ceux qui tentaient de briser l’indifférence.

Alors même que les signaux d’un basculement génocidaire étaient limpides, cette gauche a choisi la ligne de moindre résistance : se draper dans la condamnation morale du Hamas pour mieux se dispenser de voir ce que l’État israélien s’apprêtait à commettre. Sous couvert de prudence, elle a avalisé l’inacceptable. Sous couvert d’« équilibre », elle s’est rendue complice du récit qui justifie l’anéantissement d’un peuple.

Ainsi, au fil des semaines, elle a méthodiquement émoussé la réalité des crimes : relativisation des bilans, suspicion systématique des sources palestiniennes, répétition mécanique des éléments de langage israéliens. Les hôpitaux ? Des bases militaires. Les écoles ? Des caches d’armes. Les familles ensevelies ? Des dommages collatéraux regrettables mais inévitables.

Cette rhétorique, adoptée sans esprit critique, n’était pas neutre : elle a contribué à désensibiliser l’opinion, à normaliser l’inhumain.

Dans le même temps, elle a participé, parfois avec une ardeur stupéfiante, à la criminalisation de la solidarité. La critique du sionisme ? Soupçonnée d’antisémitisme. Les manifestations pro-palestiniennes ? Assimilées à un soutien au terrorisme. Les militants musulmans ? Placés sous surveillance, diffamés, marginalisés.

Mustafa Çakıcı, comme tant d’autres, en a subi les conséquences : ostracisés, mis en accusation, suspectés d’excès là où ils ne faisaient que dire la vérité que la gauche refusait d’affronter. Au lieu de protéger ceux qui portaient les alertes, la gauche les a exposés. Elle les a livrés à la répression institutionnelle, médiatique et fasciste, pour ne pas assumer elle-même la rupture politique que leur courage rendait inévitable.

Plus grave encore : cette gauche s’est offert un rôle confortable – celui de la gardienne de la morale abstraite. Elle s’est autorisée à juger la radicalité de ceux qui tentaient de sauver des vies, depuis un siège éthique qui n’était que la façade polie de la lâcheté politique. Elle s’est autorisée à distribuer bons et mauvais points pendant que des quartiers entiers disparaissaient sous les bombes.

Dans un contexte de destruction massive, une telle posture n’est pas un simple manquement : c’est une participation à l’ordre dominant, une contribution – passive ou active – à la violence. Lorsque la priorité devient de préserver son image plutôt que de défendre les opprimés, on cesse d’être un contre-pouvoir ; on devient un rouage supplémentaire du dispositif qui les écrase.

Certains segments de la gauche, assumant leur islamophobie, ont même franchi un pas supplémentaire : l’intégration au récit du « choc des civilisations », qui a justifié le soutien à l’offensive israélienne tout en disqualifiant les militants anticolonialistes. Pour ces courants, affaiblir le front de solidarité n’était pas un effet secondaire, mais une stratégie — une manière de maintenir l’ordre politique existant, quitte à accepter comme prix politique une complaisance envers la destruction de Gaza.

Cette gauche affirme aujourd’hui qu’elle « ne savait pas ». Mais elle savait. Elle disposait des faits, des rapports, des alertes, des images, des témoignages — et elle a choisi de ne pas en tirer les conséquences politiques. Ce choix délibéré a laissé seuls ceux qui alertaient, et il a contribué à rendre acceptable l’inacceptable : la destruction méthodique d’une population.

Il est temps de rompre avec cette gauche-là, celle qui s’effondre toujours là où elle devrait tenir, celle qui sacrifie les opprimés pour rester respectable, celle qui, au lieu d’affronter la violence coloniale, a préféré s’attaquer à ceux qui la dénonçaient.

 

De Mustafa Çakıcı à la Philharmonie de Paris : quand la gauche tourne le dos aux résistants

La même gauche qui au lieu de protéger Mustafa Çakıcı, l’a livré à la vindicte médiatique, s’est, quelques semaines plus tard, indignée de voir des militants interrompre pacifiquement le concert de l’Orchestre philharmonique d’Israël.

Ce soir-là, l’orchestre, qui se présente comme une véritable « ambassade culturelle » d’un État en train d’anéantir Gaza, se produit à Paris. Les appels au boycott sont nombreux, structurés, argumentés[13][14][15]. L’institution les ignore.

Dans la salle, des militants rappellent publiquement qu’un génocide est en cours. Ils sont aussitôt roués de coups par des spectateurs d’extrême droite, puis arrêtés, placés en garde à vue, et mis en examen. Ils encourent aujourd’hui jusqu’à un an de prison pour avoir dérangé un concert – autrement dit, pour avoir refusé la normalisation culturelle d’un État en train d’écraser un peuple.

Là encore, les réactions les plus véhémentes ne viennent pas de la droite, mais de pans entiers de la gauche militante, culturelle et médiatique. Celles et ceux qui hier avaient accablé Mustafa Çakıcı se déclarent alors « choqués », « outrés » par l’irruption de militants pro-palestiniens dans une salle de concert.

Les mêmes qui sommaient Mustafa Çakıcı d’être irréprochable en toutes choses condamnent ici sans nuance une action non violente. Les mêmes qui refusaient la contextualisation pour Mustafa Çakıcı refusent ensuite de contextualiser la désobéissance civile face à un génocide.

Ce parallélisme n’est pas anodin : il révèle une cohérence idéologique. La gauche qui a abandonné Mustafa Çakıcı est la même qui préfère s’émouvoir d’un trouble à l’ordre culturel parisien plutôt que de la destruction systématique d’un peuple. Elle consacre plus d’énergie à scruter la pureté morale de ses militants qu’à affronter un processus d’anéantissement en cours.

 

Soutenir Mustafa Çakıcı, c’est refuser une gauche sans courage

Ce qui se joue ici dépasse des individus : c’est toute une culture politique qui s’effondre sous son propre poids moraliste, une gauche qui, au lieu d’affronter l’ordre colonial génocidaire, préfère domestiquer ses propres rangs, discipliner celles et ceux qui n’ont que leur voix pour résister, confondre « respectabilité » et courage, sanctionner les dérangeants plutôt que les coupables.

Cette gauche-là a cessé d’être un contre-pouvoir : elle sélectionne, trie, disqualifie ; elle ne lutte plus, elle gère son image ; elle ne se solidarise plus, elle surveille. Ce basculement n’est pas abstrait : il s’est traduit par l’isolement de militants, par la mise à l’écart de celles et ceux qui refusaient le silence, tandis que Gaza, elle, continuait d’être écrasée.

Soutenir Mustafa Çakıcı, c’est refuser cette lâcheté collective. L’attaquer à son retour de détention israélienne fut une indécence et une trahison politique qui ont affaibli la lutte contre une offensive dévastatrice : pendant que certains s’acharnaient à évaluer sa respectabilité, un homme revenait d’avoir risqué sa vie pour briser un blocus inhumain.

La campagne médiatique qui s’est acharnée sur lui a envoyé un message glaçant à toute une génération de militant·es musulman·es : « Si vous osez agir pour la Palestine, nous vous briserons. »

Réhabiliter Mustafa Çakıcı ne revient pas à nier ses erreurs, mais à reconnaître qu’un militant musulman n’a pas à être plus parfait qu’un combattant ukrainien pour mériter la solidarité de celles et ceux qui se prétendent progressistes ; c’est admettre sa dignité, son engagement, son humanité, mais aussi regarder en face ce que Gaza aura révélé : l’effondrement de valeurs dont la gauche aimait encore se réclamer.

Ce qui a été infligé à Mustafa Çakıcı est le miroir d’une faillite morale plus large. Cela révèle une islamophobie de gauche qui se manifeste moins par des discours explicites que par une incapacité persistante à accepter l’existence d’une parole musulmane qui ne demande ni validation ni tutelle. Cette faillite se double d’une complicité avec le pire lorsque, par prudence frileuse, des militants engagés contre le génocide sont sacrifiés au nom de la respectabilité. Elle révèle enfin un logiciel colonial et paternaliste, trahi par la peur de perdre le contrôle symbolique d’une lutte que l’on prétend soutenir tout en voulant en monopoliser le récit.

Réhabiliter Mustafa Çakıcı, enfin, ce n’est pas seulement réparer une injustice : c’est reconstruire un camp progressiste digne de ce nom — un camp qui protège ses résistants, qui accepte que des voix musulmanes puissent exister sans tutelle, et qui ne renonce jamais à la justice précisément au moment où elle exige du courage.

 

[1] Amnesty International France, « L’interception illégale de la flottille mondiale Sumud par Israël… », communiqué de presse, 1er octobre 2025,
https://www.amnesty.fr/presse/linterception-illgale-de-la-flottille-mondiale-sum.

[2] https://www.facebook.com/watch/?v=1141001697530982 [3] Nadia Meziane, « Mustafa Cakici, unité nationale contre une tête de Turc », Yeni Şafak France (International), 16 octobre 2025,
https://www.yenisafak.com/fr/international/mustafa-cakici-unite-nationale-contre-une-tete-de-turc-48754.

[4]« Des tags anti-islam sur une mosquée Milli Görüs », Les Dernières Nouvelles d’Alsace (section Faits divers – Justice), 15 octobre 2025, https://www.dna.fr/faits-divers-justice/2025/10/15/des-tags-anti-islam-sur-une-mosquee-milli-gorus.

[5] https://www.facebook.com/tarikat1/posts/pfbid0A3Lhd9GS9PW8Y9xBR3mcLFg8gKpaPNPA4itVriLxJYYwwM1J2a4xGf6UtTi3eqjXl

[6] « Pour Assange, Le Pen a perdu la présidentielle à cause du sexisme », Ouest-France, [date de publication],
https://www.ouest-france.fr/politique/marine-le-pen/pour-assange-le-pen-perdu-la-presidentielle-cause-du-sexisme-4979055

[7] Nicolas Werth, « Navalny a parcouru, jusqu’au sacrifice ultime de sa propre vie, un cheminement politique complexe », Le Monde (tribune), 20 février 2024,
https://www.lemonde.fr/idees/article/2024/02/20/navalny-a-parcouru-jusqu-au-sacrifice-ultime-de-sa-propre-vie-un-cheminement-politique-complexe_6217450_3232.html.

[8] G Sasse et. A. Shmakov, « Qu’est-ce que le régiment Azov, ce bataillon ultra-nationaliste devenu symbole du martyre de Marioupol ? », The Conversation France, 20 avril 2022

https://theconversation.com/quest-ce-que-le-regiment-azov-ce-bataillon-ultra-nationaliste-devenu-symbole-du-martyre-de-marioupol-183602

[9] Dreyfus-Armand, Geneviève, « Guerre d’Espagne : les débats chez les intellectuels français », Bulletin hispanique, 2016, en ligne : https://journals.openedition.org/bulletinhispanique/pdf/4252

[10] Robert O. Paxton, *Le fascisme en action*, trad. William O. Desmond, Seuil, coll. « Histoire », 2004.

[11] Taylor Branch, La Partie des eaux : Amérique aux années King, 1954-1963, Fayard, 1990.

[12] Desmond Tutu, *Pas de futur sans pardon*, Albin Michel, 2000

[13] UJFP, Pas de musique pour le génocide ! Non au concert de l’Israel Philharmonic Orchestra à la Philharmonie de Paris, UJFP – Union juive française pour la paix, 4 novembre 2025, en ligne : https://ujfp.org/pas-de-musique-pour-le-genocide-non-au-concert-de-lisrael-philharmonic-orchestra-a-la-philharmonie-de-paris/.

[14] Collectif, « Solidarité avec Gaza. Lettre à la Philharmonie de Paris », Orient XXI, en ligne, https://orientxxi.info/solidarite-avec-gaza-lettre-a-la-philharmonie-de-paris,8627.

[15] Sud Culture Solidaires, « Pour l’annulation du concert de l’Orchestre Philharmonique d’Israël », Sud Culture Solidaires, 5 novembre 2025, en ligne : https://sud-culture.org/2025/11/05/pour-lannulation-du-concert-de-lorchestre-philharmonique-disrael/?print=print.

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