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Institut La Boétie - [Publications]

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14.03.2026 à 15:31

Pourquoi le capitalisme a besoin d’empires pour survivre

Marc Boisset

L’Institut la Boétie publie une note de lecture qui revient sur les analyses de Benjamin Bürbaumer dans son livre « Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l'impérialisme », publié aux éditions Amsterdam en 2020. De Lénine à Harvey, l’ouvrage fait dialoguer des théories des relations internationales et de l’économie politique d’inspiration marxiste, afin d’éclairer les liens qui unissent capitalisme et impérialisme.
Texte intégral (3325 mots)
Note de lecture sur le livre de Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, Éditions Amsterdam, 2020.

Benjamin Bürbaumer est économiste et maître de conférences à Sciences Po Bordeaux. Spécialiste de la mondialisation et de l’économie politique internationale, il est l’auteur de Le Souverain et le Marché. Théories contemporaines de l’impérialisme (Éditions Amsterdam, 2020) et de Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation (Éditions la Découverte, 2024). 

Introduction 

L’enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro par les forces spéciales américaines lors de l’opération Absolute Resolve en janvier 2026, puis les bombardements israélo-américains contre l’Iran lancés depuis le 28 février, ont brutalement rappelé la place de la force armée dans la politique extérieure des États-Unis. Forts du succès, de leur point de vue, de l’opération au Venezuela, les États-Unis font le pari qu’une série de frappes meurtrières et l’assassinat des dirigeants iraniens feront s’effondrer le régime. Mais ces interventions répondent-elles également à des intérêts économiques plus profonds, liés notamment au contrôle des ressources énergétiques et de leurs routes d’acheminement ? La question est d’autant plus complexe que la guerre elle-même menace les circuits de l’économie mondiale dont dépend l’accumulation capitaliste. C’est précisément pour éclairer ces tensions que les théories contemporaines de l’impérialisme conservent toute leur pertinence. 

L’histoire du capitalisme est jalonnée de séquences impérialistes de grande ampleur, qu’il s’agisse de l’expansion coloniale européenne lors de la conquête des Amériques, de la Première Guerre mondiale, ou de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. Irréductible à la coercition militaire qui n’en constitue qu’une étape, l’impérialisme opère par l’instauration de rapports de dépendance économique. La description empirique des configurations impérialistes relève du travail des historien·nes et des politistes ; mais il appartient à la théorie critique – et singulièrement à la tradition marxiste – d’en comprendre les logiques profondes, liées au développement et aux crises du capitalisme.

L’étude de l’impérialisme occupe une place structurante dans la compréhension matérialiste de l’histoire, inséparable de l’analyse des dynamiques du capitalisme. Benjamin Bürbaumer, dans Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme, analyse les tensions et les controverses qui ont façonné le concept d’impérialisme, de ses formulations classiques à ses usages contemporains. Véritable synthèse de la pensée des relations internationales et de l’économie politique internationale d’inspiration marxiste, cet ouvrage apparaît d’autant plus nécessaire qu’il permet de replacer les événements contemporains dans l’histoire longue des contradictions du capitalisme mondial. En revenant sur les grandes théories de l’impérialisme, Benjamin Bürbaumer rappelle que celui-ci ne relève ni de l’arbitraire des dirigeants, ni d’un simple accident de l’histoire, mais qu’il s’enracine dans les dynamiques d’accumulation du capital, de concurrence et d’expansion, propres au mode de production capitaliste.

I) L’impérialisme comme stade du capitalisme : le courant de la rivalité inter-impérialiste 

Les analyses classiques de l’impérialisme, élaborées au début du XXᵉ siècle par les révolutionnaires et penseur·euses Rosa Luxemburg, Vladimir Ilitch Lénine et Rudolf Hilferding reposent sur une grille d’interprétation commune. Plutôt que de réduire l’impérialisme à un désir abstrait de conquête, ils le définissent comme une phase spécifique du capitalisme, dans laquelle les contradictions du mode de production conduisent au déclenchement d’invasions ou de guerres. Les causes  des conflits doivent être recherchées dans l’équilibre général instable qui règne entre puissances capitalistes. Pour comprendre les raisons qui conduisent les États capitalistes à s’engager dans des luttes impérialistes, Luxemburg, Lénine et Hilferding avancent trois explications principales. 

Pour Rosa Luxemburg dans L’Accumulation du capital (1913), la sous-consommation domestique structurelle contraint les capitalistes à se tourner vers le monde non-capitaliste, afin d’écouler leur stock de marchandises invendues et de poursuivre le processus d’accumulation du capital. Il en résulte l’intégration du monde entier dans le système capitaliste. 

« Le capitalisme est la première forme économique douée d’une force de propagande ; il tend à se répandre sur le globe et à détruire toutes les autres formes économiques, n’en supportant aucune autre à côté de lui. Et pourtant il est en même temps la première forme économique incapable de subsister seule, à l’aide de son seul milieu et de son soi nourricier. » (Rosa Luxemburg, L’Accumulation du capital. Contribution à l’explication économique de l’impérialisme, 1913). 

Dans L’Impérialisme, stade suprême du capitalisme (1917), Lénine montre que la concentration du capital entre les mains de quelques grands groupes leur confère un poids décisif sur l’action extérieure de l’État. La concentration s’explique aisément : soumises à une forte concurrence à l’échelle nationale, les entreprises capitalistes ne survivent qu’au prix d’une lutte sélective, les plus puissantes absorbant les plus faibles. Ce processus de concentration accroît progressivement leur poids économique et politique, jusqu’à leur permettre d’infléchir l’orientation extérieure de l’État dans le sens de conquêtes qui servent leurs intérêts. « L’avènement de la grande firme » constitue ainsi, selon cette lecture, le ressort du passage à la phase impérialiste du capitalisme. 

Enfin, dans son livre Le Capital financier (1910), Rudolf Hildering prolonge l’analyse livrée par Marx dans le Capital. Il situe l’origine de l’impérialisme dans le phénomène de « baisse tendancielle du taux de profit ». Ainsi, sous l’effet de la concurrence et de la mécanisation, le rendement du capital se réduit, incitant les capitalistes à rechercher des débouchés au-delà des frontières nationales. Hilferding montre également qu’au sein des économies avancées, la concurrence conduit à la concentration du capital et à la formation de monopoles nationaux.  Le capital financier tend alors à dominer le capital productif et à unifier les fractions dirigeantes autour d’un même impératif : sécuriser et accroître les conditions de valorisation du capital. Cette logique pousse à l’instauration de barrières protectionnistes garantissant des rentes aux grandes entreprises, mais aussi à l’extension de leur activité, soit par la colonisation, soit par des moyens plus indirects, comme l’exportation de capitaux. L’impérialisme apparaît ainsi comme le produit des contradictions du capital, permettant de faire face à l’érosion du taux de profit : l’accumulation, menacée à l’intérieur des frontières, se projette à l’extérieur, au prix d’une intensification des rivalités nationales et des conflits entre puissances. 

​​En dépit de leur ancienneté, les théories classiques de l’impérialisme conservent une capacité explicative pour analyser les ondes longues de l’économie politique internationale. En plaçant au cœur de l’analyse les conflits entre puissances comme expression des contradictions internes du capitalisme, elles ont structuré la pensée critique du XXème siècle. Ces théories seront débattues, contestées et actualisées tout au long du XXème siècle afin d’interpréter les recompositions de l’ordre international. 

II) Le renouveau de l’analyse marxiste de l’impérialisme : les théories de la dépendance 

Les évolutions historiques qui suivent la fin de la seconde guerre mondiale, avec les mouvements décoloniaux de libération nationale, la naissance de la « communauté économique européenne » et le leadership mondial pris par les États-Unis conduisent une deuxième génération de théoricien·nes de l’impérialisme à renouveler la théorie marxiste de l’impérialisme.

Un constat s’impose  : malgré la conquête de l’indépendance politique par les pays anciennement colonisés, la décolonisation ne débouche pas sur le développement autonome de leurs économies. Les capacités productives de ces pays demeurent en effet extrêmement dépendantes des anciennes puissances colonisatrices. Pour rendre compte de la persistance de ces rapports de domination, des intellectuel·les comme André Gunder Frank, Immanuel Wallerstein ou Samir Amin ont développé ce que l’on a appelé les « théories de la dépendance ». Selon ces  penseur·euses, le développement du « centre » (l’Occident) provoque le sous-développement de la périphérie (les « pays du Sud »). Dès lors, les analyses du courant de la rivalité inter-impérialiste qui mettent en avant le rôle de la guerre  dans le capitalisme sont reléguées au second-plan. L’attention se focalise désormais sur les liens économiques qui unissent inégalement le centre et la périphérie, perpétuant notamment la domination des anciennes puissances coloniales. Le concept de violence structurelle désigne dans ce cadre les arrangements institutionnels qui maintiennent en place les inégalités entre les économies dominantes du centre et les économies subordonnées et dépendantes de la périphérie. 

« Pour [André Gunder] Frank, le capitalisme forme un système d’échanges mondiaux basés sur les monopoles et l’exploitation. Une économie devient capitaliste dès lors qu’elle est impliquée dans les échanges capitalistes, mais cette intégration correspond à l’intégration dans une hiérarchie bien définie : le centre concentre les plus-values et les investissements, et installe dans la périphérie une « lumpenbourgeoisie » dont la fonction est de consolider le sous-développement au niveau local. » (Benjamin Bürbaumer, Le souverain et le marché. Théories contemporaines de l’impérialisme) 

André Gunder Frank met en évidence un double mécanisme : les pays « périphériques » se spécialisent dans la production de biens à faible valeur ajoutée, tandis qu’ils importent des biens à forte valeur ajoutée en provenance du « centre », dans un contexte marqué par des niveaux de production et de consommation relativement faibles. Cette structure des échanges entretient leur sous-développement et consolide la dépendance économique de la « périphérie » à l’égard du « centre ». 

Selon Immanuel Wallerstein, dans cette configuration, l’État joue un rôle central dans la reproduction de la hiérarchie entre les États et des inégalités au niveau mondial. Il confère des avantages concurrentiels aux entreprises nationales, notamment à travers le brevetage, les restrictions aux importations, ou encore les subventions publiques. Les analyses des théoricien·nes de la dépendance permettent ainsi de mieux comprendre l’hégémonie américaine d’après-guerre : entre 1945 et 1970, les États-Unis occupent une position dominante au sein des États capitalistes, leurs firmes réalisant près de 60 % des investissements à l’étranger en 1960. Cette prééminence est fondée sur la centralité du dollar dans les échanges internationaux et la supériorité des capacités de production, puis, à partir des années 1970, sur la financiarisation, le rapatriement des profits réalisés dans la périphérie et les rentes de monopoles protégés par les brevets.

Néanmoins, la pertinence de l’analyse du « développement du sous-développement » est remise en cause. Car si le sous-développement de la périphérie constitue une condition structurelle et nécessaire du développement du centre, comment rendre compte des trajectoires de rattrapage observées dans certains pays ? De plus, les nombreuses interventions militaires et guerres violentes menées par les puissances impérialistes –  au premier chef les États-Unis –  contredisent l’idée d’un effacement du fait militaire. 

III) Le « nouvel impérialisme » dans le capitalisme tardif 

Publié en 2003, dans le contexte de l’invasion de l’Irak par les États-Unis, Le nouvel impérialisme de David Harvey propose un renouvellement de l’analyse de l’impérialisme. Contre les thèses post-impérialistes qui insistent sur la transnationalisation des capitaux et l’effacement relatif de l’État-nation, Harvey réaffirme le rôle central des États et des rivalités de puissance dans le capitalisme mondial.  

L’auteur insiste sur le fait que les périodes d’affaiblissement relatif des puissances impérialistes favorisent le recours à la force. C’est précisément le cas des États-Unis au début des années 2000, après l’éclatement de la bulle internet et déjà dans un contexte de montée en puissance industrielle et financière de la Chine. On observe ainsi une dynamique de remilitarisation dans les pays occidentaux à partir des années 1990, suivie de l’expansion de l’OTAN vers l’Europe de l’Est et des bombardements de l’Irak en 1998, avant l’invasion de 2003, ainsi que les bombardements de la Serbie en 1999 sans mandat du Conseil de sécurité de l’ONU.

C’est dans ce contexte de retour du fait militaire dans la politique extérieure des puissances impérialistes que David Harvey parle de « nouvel impérialisme ». Selon Harvey, l’impérialisme dans le capitalisme tardif résulte de l’articulation de deux logiques : la logique territoriale des États, ancrée dans un espace politique national et mobilisant des ressources économiques, militaires et juridiques, et la logique déterritorialisée de l’accumulation du capital, qui pousse les entreprises à déplacer ou étendre leurs investissements d’un territoire à l’autre. Cette distinction permet notamment de comprendre pourquoi certaines interventions militaires peuvent apparaître irrationnelles à court terme d’un point de vue économique tout en participant au maintien des conditions générales de l’accumulation du capital.

Appliquée à la guerre du Vietnam, l’analyse de Harvey conduit à lire l’intervention américaine comme le produit de l’articulation de ces deux logiques. D’un côté, elle s’inscrit dans une logique territoriale : les États-Unis cherchent à défendre un allié et à contenir l’expansion de régimes proches de l’URSS en Asie du Sud-Est. De l’autre, cette stratégie participe aussi d’une logique d’accumulation, en visant à maintenir la région intégrée à l’économie capitaliste mondiale et ouverte aux processus d’investissement et d’échange.

Cependant, ces deux logiques ne sont pas parfaitement compatibles. L’ampleur des dépenses militaires et le coût humain du conflit ont progressivement fait apparaître une contradiction entre les objectifs géopolitiques poursuivis par l’État américain et les exigences de la reproduction du capital. Pour Harvey, l’épisode illustre ainsi le caractère dialectique de l’impérialisme capitaliste : la logique territoriale de puissance étatique y demeure subordonnée et  partiellement contrainte, par la logique plus large de l’accumulation du capital.

Enfin, pour les théoricien·nes  du « nouvel impérialisme », la guerre d’Irak s’inscrit avant tout dans une lutte pour l’hégémonie, dans un contexte où la prééminence américaine est de plus en plus contestée par d’autres pôles de puissance — l’Europe, la Chine, la Russie et, dans une moindre mesure, le Japon. La question du pétrole, souvent invoquée pour expliquer la guerre d’Irak, doit être comprise dans une perspective  large. L’enjeu ne tient pas seulement à l’exploitation directe des ressources irakiennes, mais au contrôle du Moyen-Orient, où se concentrent une part importante des réserves mondiales. Maîtriser cet espace, c’est à la fois peser sur l’accès global au pétrole et sécuriser ses principales voies de transport et de distribution grâce à une présence militaire durable. Dans cette perspective, l’Irak apparaît comme l’un des points nodaux d’un ensemble plus vaste qui comprend également l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, l’Iran et le Koweït. L’invasion de 2003 peut ainsi être comprise comme une tentative de consolider une position au cœur d’une région dont le contrôle conditionne, en grande partie, l’équilibre de l’économie mondiale. La guerre constitue alors pour l’impérialisme états-unien un instrument d’organisation de l’espace et du temps de l’accumulation.

Conclusion

Les événements récents au Moyen-Orient témoignent d’une chose :  l’impérialisme n’appartient nullement au passé du capitalisme. Depuis le début des années 2000, les États-Unis rencontrent des difficultés croissantes à obtenir l’adhésion des États situés dans leur sphère d’influence. C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre les agressions les plus récentes, comme au Venezuela ou en Iran. Bien sûr, la lutte pour se saisir de ressources comme le pétrole vénézuélien et iranien est un intérêt économique direct. Mais c’est aussi et peut être surtout, des moyens pour rétablir ou renforcer l’influence états-unienne sur des régions du monde essentielles pour son impérialisme : le continent américain et le Moyen-Orient.

Dans le même temps, l’ascension de la Chine dans la production et le commerce mondial les conduit à intensifier la lutte hégémonique contre la puissance chinoise, dans le but de préserver, à long terme, les conditions de la reproduction du capital américain. Les guerres impérialistes perturbent certes l’économie mondiale à court terme, comme en atteste la hausse des prix du carburant consécutive à l’attaque israélo-américaine de l’Iran et au blocage du détroit d’Ormuz. Mais à plus long terme, les opérations et les invasions militaires visent à renforcer le contrôle de la puissance impérialiste sur le Moyen-Orient et sur ses ressources stratégiques. Dans cette perspective, la maîtrise des points de passage qui assurent la vitesse de valorisation du capital (canal de Panama, passage Nord-Est…) constitue un enjeu décisif de la lutte impérialiste. Le Moyen-Orient apparaît dès lors comme une étape dans la préparation d’une guerre entre les États-Unis et la Chine. En s’attaquant à l’Iran, les États-Unis fragilisent en effet un partenaire commercial majeur de Pékin : la Chine est aujourd’hui le principal acheteur du pétrole iranien, qui représente près de 13,4 % de ses importations par voie maritime de pétrole[1]. Loin d’être un vestige du passé, l’impérialisme le plus brutal continue de structurer les rapports de force entre grandes puissances et réapparaît avec netteté lorsque la position hégémonique des États-Unis est remise en cause. 

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13.03.2026 à 18:52

Pourquoi il faut bloquer les prix

Émilien Cabiran

Le département d’économie de l’Institut La Boétie sort un chiffrage inédit « Combien coûterait la nationalisation d’ArcelorMittal ? » La nationalisation d'ArcelorMittal est loin d'être hors de prix : moins de 4 milliards d'euros d'indemnités. L'État est en position de force pour nationaliser ArcelorMittal, qui viole ses engagements malgré les millions d'euros d'aides publiques perçues.
Texte intégral (5371 mots)

La nouvelle guerre de Donald Trump et Benjamin Netanyahu a entraîné une hausse des prix internationaux de l’énergie. Une question se pose alors : qui paye ? Les multinationales de l’énergie ou bien les citoyens ? Une seule mesure empêche que ce soit les citoyens qui payent : le blocage des prix.

Les répercussions de la nouvelle guerre sur les prix de l’énergie

Une forte hausse des prix internationaux de l’énergie

La nouvelle guerre des États-Unis et d’Israël bloque depuis désormais deux semaines le très étroit détroit d’Ormuz, par lequel transitent un quart du commerce mondial de pétrole et un cinquième du gaz liquéfié. Des sites importants de production d’énergie ont été également frappés dans plusieurs États du Golfe[1]. Selon l’Agence internationale de l’énergie, le monde fait face à « la plus importante perturbation » de l’approvisionnement en pétrole de l’histoire.

Les prix internationaux de l’énergie ont immédiatement décollé : 50 % de hausse du prix du gaz et 70 % du prix du baril de pétrole en quelques jours. Du jamais vu en si peu de temps. Quant au prix de l’électricité, il sera nécessairement touché, puisque le marché européen de l’électricité le fait dépendre du prix du gaz.

Ces prix internationaux se répercutent sur les prix de vente en France, notamment sur les prix à la pompe. Depuis le 27 février, la veille des premiers bombardements, le prix du litre d’essence (sans plomb 95) a augmenté de plus de 9 % en moyenne, passant de 1,71 € à 1,87 €[2]. Dans certaines stations, c’est même plus de 2 €. Habituellement moins cher que l’essence, le gazole a vu son prix exploser : plus de  2 € en moyenne, soit 18 % de plus par rapport au début de la guerre[3]. Mais là encore, dans de nombreuses stations le litre atteint 2,6 €.

L’envolée des prix s’inscrit dans un contexte plus large où les prix des carburants ont augmenté beaucoup plus vite que l’indice moyen des prix à la consommation ces trente dernières années : avant la crise actuelle, les prix moyens ont augmenté d’environ 70 % depuis 1992, alors que les prix du gazole ont augmenté de 200 % et ceux du sans plomb de 130 %. 

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Source : Institut national de la statistique et des études économiques

Les premiers touchés en France : les classes populaires et les petites entreprises

Les premiers touchés par cette hausse des prix de l’énergie sont les consommateurs aux revenus les plus modestes : en effet, plus le revenu est faible, plus la part consacrée aux biens de première nécessité, comme l’énergie, est importante. Des millions de citoyens privés d’alternative à la voiture, faute d’infrastructures de transports collectifs, se retrouvent pris à la gorge, après avoir subi l’inflation en 2022 et 2023.

Les entreprises, particulièrement les TPE et PME, sont également frappées de plein fouet : transporteurs routiers, artisans, entreprises du BTP… Sans compter toutes les autres petites entreprises qui vont être impactées par la hausse du coût des livraisons. Rappelons que beaucoup sont déjà en grande difficulté, avec un record de défaillances l’an dernier.

Un choc pétrolier et ses effets secondaires

Le choc pétrolier est devenu aujourd’hui une hypothèse probable. La hausse du prix des hydrocarbures est non seulement significative mais elle risque vraisemblablement d’être durable. Même si un cessez-le-feu était signé demain, les conditions de circulation maritimes dans le détroit d’Ormuz ne seraient pas rétablies pour autant. Sans compter le temps qu’exige la relance de la production de pétrole interrompue sur plusieurs sites.

Plus encore, la hausse des prix ne va pas rester cantonnée au secteur de l’énergie. Elle va inévitablement se répercuter dans tout le reste de l’économie car notre dépendance au pétrole est totale. Il y a du pétrole partout dans ce que nous consommons, sous une forme ou sous une autre ! Les composants issues de la pétrochimie sont essentiels dans la chimie, les technologies, et dans de très nombreux secteurs de l’industrie manufacturière[4].

D’autres problèmes d’approvisionnement s’additionnent et viennent percuter l’économie mondiale. Le détroit d’Ormuz voit en effet transiter un grand nombre de matières premières : 15 % du commerce d’aluminium, vital pour la production industrielle, un quart du commerce maritime de minéraux et un tiers des engrais consommés dans le monde[5].

Nous entrons donc dans une période où inflation et ralentissement économique pourraient s’alimenter mutuellement. C’est ce qu’on appelle la stagflation. Et ses effets risquent d’être désastreux. L’histoire économique récente nous l’a enseigné. Dans les années qui ont suivi le choc pétrolier de 1973 provoqué par la guerre du Kippour, l’inflation et le chômage en France ont été multiplié par deux[6].

Les raffineurs, champions de la spéculation et des surprofits

Les profiteurs de guerre

La hausse des prix à la pompe s’explique par des mécanismes spéculatifs. L’essence et le gasoil qui se trouvent actuellement dans les cuves des stations services ont été extraits au minimum plus d’un mois avant le début de la guerre ! Ils ont donc été achetés, puis transportés et raffinés à une période où les cours ne s’affolaient pas sur les marchés. Si les prix augmentent dès maintenant, c’est parce que les raffineurs et les distributeurs anticipent des hausses à venir et les répercutent tout de suite. Autrement dit, ils appliquent aujourd’hui les prix hypothétiques de demain. Ils gonflent leurs prix. Et ce faisant, ils dégagent des marges considérables sur le dos de la population, en profitant de la guerre.

Total a vu ses profits s’envoler après le Covid, avec un record de profits en 2022 : plus de 20 milliards de dollars, soit l’un des meilleurs chiffres de l’histoire du CAC 40 ! De 2014 à 2024, ses profits ont été multipliés par 4. Depuis 2021, la rentabilité de ses capitaux propres[7] est trois fois supérieure à la moyenne des entreprises, qui tourne autour de 10 %. Autrement dit, Total a accumulé des marges indécentes, qui lui permettraient d’absorber un futur blocage des prix.

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Source : comptes sociaux du groupe Total

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Source : comptes sociaux du groupe Total

Le secteur de l’énergie est celui qui s’est le plus enrichi ces dernières années, grâce à l’effet d’aubaine qu’a représenté la guerre en Ukraine. Les chiffres sont édifiants. Entre 2017 et 2024, dans la branche « énergie, eau et déchets », les prix ont augmenté de 81 %. Pour quelles raisons ? En premier lieu parce que les entreprises ont dégagé plus de profits. Sur la même période, les profits ont ainsi contribué à la moitié de la hausse des prix de production[8].

Les raffineurs doivent payer

Les raffineurs en France[9] ont largement les moyens de prendre en charge la hausse des prix internationaux du pétrole ! Certes, de grands groupes comme Total affichent en France des profits dérisoires, mais ils font d’énormes profits à l’échelle mondiale, en pratiquant l’optimisation fiscale (localisation du plus de profit possible dans les pays où ils sont les moins taxés)[10]. Ainsi, en 2019, 2020, 2021, et à nouveau en 2023, Total n’a payé aucun impôt sur les sociétés en France. 

Quand Total annonce plafonner dans ses stations le litre d’essence à 1,99 € et celui de gasoil à 2,09 € jusqu’à la fin du mois de mars 2026, il entérine des hausses respectives de 16 % et 22 % par rapport au début de la guerre. Ces plafonds sont par ailleurs supérieurs au prix moyen du litre d’essence et de gasoil actuellement en France.  Surtout, entre le premier jour du conflit et l’annonce de cette mesure, Total en a profité pendant plus de 10 jours pour pratiquer des prix démesurés. Et l’entreprise n’en est pas à son coup d’essai : en 2023, l’année où ses profits ont atteint un niveau record, elle avait lancé une opération de plafonnement du prix des carburants à 1,99 € le litre.

Le blocage des prix : la seule mesure efficace

Pourtant, aucune leçon n’a été tirée par les gouvernements d’Emmanuel Macron : il n’y a toujours aucun encadrement des marges ces multinationales, ni aucun blocage des prix. Il est urgent de le mettre en œuvre.

Comment cela fonctionne

Le droit français prévoit déjà, à l’article L410-2 du code de commerce, la possibilité de réglementer les prix en cas de circonstances exceptionnelles. Le gouvernement pourrait tout à fait l’activer tout de suite !

Face à la hausse actuelle des prix de l’énergie, le prix des carburants pourrait tout à fait être bloqué au niveau juste avant la guerre (soit 1,70 € le prix de l’essence, par exemple). Les marges des raffineurs ne s’en trouveraient pas affectées à court terme puisque leur pétrole a été acheté avant la flambée des prix. Par ailleurs, les raffineurs disposent, en plus des stocks stratégiques imposés par la loi, de stocks privés pour affronter un éventuel choc.

Le blocage des prix : une mesure fréquemment mise en œuvre… qui n’a jamais conduit à une pénurie !

Cet article du code du commerce a déjà été utilisé à plusieurs reprises : un blocage des prix serait loin d’être une première en France ! En Guadeloupe en 1989 ce sont les prix et les  marges qui ont été bloqués pendant 4 semaines suite au passage du cyclone Hugo. En 1990, alors que les prix des carburants augmentent dans le contexte de la guerre du Golfe, le premier Ministre Michel Rocard et son ministre de l’Économie Pierre Bérégovoy interviennent par décret pour réglementer pendant 5 semaines les marges de distribution et le prix de vente au détail. Sous la présidence Macron, en pleine crise Covid en 2020, des prix maximum de vente au détail des masques et du gel hydroalcoolique ont été fixés. Aucun de ces cas d’intervention de la puissance publique pour administrer provisoirement les prix n’a conduit à une pénurie.

Mais ce n’est pas tout. Dans les départements d’outre-mer, où la vie chère fait rage, les prix des carburants et de plusieurs biens de première nécessité sont bloqués de façon permanente de longue date. Régulièrement, le préfet fixe un prix maximum qui évolue chaque mois : le litre d’essence coûte ainsi 1,54 € le litre sur l’île de La Réunion[11]. Et pourtant, les départements d’outre-mer ne rencontrent pas de problème d’approvisionnement : là encore, l’hypothétique menace de pénuries en cas de blocage des prix est infirmée par les faits.

Et face à la hausse des prix de l’énergie actuellement, plusieurs européens ont décidé de bloquer leurs prix. La Croatie plafonne le prix du litre d’essence à 1,5 € et celui du litre de gazole à 1,55 €. La Hongrie de Viktor Orban aussi. La Grèce a quant à elle annoncé l’encadrement des marges bénéficiaires. Ailleurs dans le monde, les gouvernements sont de plus en plus nombreux à prendre des mesures pour protéger leur population de la spéculation des pétroliers : la Thaïlande plafonne le prix du diesel, de même que la Corée du Sud avec le prix de gros du carburant.

Que ferait Total en cas de blocage des prix ?  

Le risque de pénurie est l’argument principal opposé au blocage des prix. Les stratégies de Total et des autres raffineurs pour contourner un éventuel blocage des prix pourraient-elles réellement mettre la France à sec ?  

Le risque est que Total cesse de vendre ses carburants dans les stations service du pays. Une fois le pétrole passé par ses raffineries en France, les carburants seraient exportés à l’étranger, pour être vendu là où les prix sont plus élevés.  

À court terme, il n’y a pas de risque. Si le blocage des prix de l’énergie en France est provisoire et ne s’étend pas dans le temps, Total n’a pas intérêt à réorganiser et rediriger vers d’autres pays ses flux pour vendre ses carburants. À long terme en revanche, si le blocage du détroit d’Ormuz est durable et qu’il est nécessaire de maintenir le blocage des prix, le risque existe. Le capital cherchera à maintenir sa rentabilité par tous les moyens. Et il peut le faire : Total est en situation de quasi-monopole sur le raffinage en France.  

La France serait-elle pour autant démunie et condamnée à céder au chantage des actionnaires de Total ? Non. Le gouvernement a les moyens d’instaurer un rapport de force avec l’entreprise. Des mesures de régulation et de réquisitions des stocks de Total pourraient être prises, au motif qu’il y va de l’intérêt stratégique de la nation : l’énergie est un besoin essentiel, au fondement de la souveraineté. La nationalisation de Total pourrait également être envisagée pour les mêmes raisons, selon l’évolution des circonstances.  

Cela n’a rien d’extravagant. Historiquement, Total est la première compagnie de pétrole nationale ! L’entreprise naît en 1924 à l’initiative de l’État, sous le nom de compagnie française des pétroles. À l’époque, la Première Guerre mondiale vient de se terminer, durant laquelle la France s’est retrouvée dépendante de l’acheminement de carburants états-uniens[12]. Le gouvernement cherche alors à sécuriser son indépendance énergétique. Ce n’est que 60 ans plus tard, sous le gouvernement de droite d’Édouard Balladur en 1993, que Total est privatisé : l’État vend les parts qu’il détient, se privant ainsi du pouvoir de peser sur les orientations stratégiques de l’entreprise.

Le gouvernement, ses alliés et l’extrême droite : des propositions inefficaces et coûteuses

L’inaction du gouvernement

Après 12 jours de guerre, le gouvernement n’a toujours rien fait, rien décidé pour contenir la hausse des prix de l’énergie. En régime néolibéral, les mécanismes de marché ne doivent pas être enrayés car cela viendrait porter atteinte aux profits des grands groupes. Le gouvernement se contente donc d’interventions cosmétiques.

Il a d’abord annoncé 500 contrôles dans les stations services, pour lutter contre les hausses de prix abusives. Sauf que c’est en réalité dérisoire. D’abord parce que le pays ne compte pas moins de 10 000 stations ! Ensuite, parce qu’en concentrant son action sur les distributeurs de carburants de cette façon, le gouvernement ne s’attaque pas à la racine du problème qui préside à la formation des prix : la spéculation des raffineurs, en amont de la distribution. Enfin, parce que le gouvernement n’a en réalité rien fait contre les hausses de prix abusives : seules 6 % des stations-services contrôlées vont devoir s’acquitter d’une amende… pour avoir floué le client sur le prix affiché, pas pour avoir gonflé ce prix.  Les stations affichant des prix beaucoup plus élevés que la moyenne ne sont donc pas menacées. En début de semaine, on a ainsi pu entendre le Ministre de l’Économie Roland Lescure déclarer sur un plateau de télévision : « les stations qui vendent leur gasoil à 2,3 € on a besoin d’explications, on a besoin d’engagements, on a besoin de correction de la part des distributeurs »[13]. Les propos de Roland Lescure rappellent ceux de son prédécesseur Bruno Le Maire lors de la crise inflationniste de 2023, qui lui ont valu d’être affublé du surnom ironique « Bruno demande ».

Récemment, le gouvernement a annoncé envisager un encadrement des marges des distributeurs, toujours à l’étude. Mais là encore, cela laisse libre cours au principal problème : la spéculation et les profits réalisés par les raffineurs.

La libération des stocks stratégiques : une mesure qui suffit pas

En milieu de semaine, l’Agence internationale de l’énergie, composée des 32 pays développés de l’OCDE, a décidé à l’unanimité de débloquer 400 millions de barils : soit la plus grosse intervention dans les stocks de son histoire. La France consent à libérer 14 millions de barils de pétrole.

Le déstockage vise principalement à rassurer les marchés et à éviter l’explosion des cours du pétrole. Il n’empêche en aucune façon la spéculation et les profits des raffineurs.

Mais il n’y a pas actuellement de pénurie de pétrole en France ou en Europe.  Puiser trop tôt dans les stocks stratégiques, c’est possiblement se mettre dans une position de vulnérabilité inutilement. Car si le conflit s’éternise, il est possible que le pétrole vienne à manquer.

Le chèque énergie : une mesure inefficace, injuste et coûteuse

Face à la hausse du prix des carburants, certains recommandent de mettre en place un « chèque énergie » pour les ménages populaires : une aide versée directement par l’État aux familles qui remplissent les conditions, pour les aider à tenir le choc.

En apparence, cela peut sembler judicieux : qui est contre une aide monétaire ? Mais en réalité, c’est le meilleur moyen de préserver les profits des entreprises.  Plutôt que de s’attaquer frontalement à la spéculation en plafonnant provisoirement les prix, l’État laisse les mains libres au marché tout en intervenant dans un second temps pour limiter la casse. Autrement dit : les entreprises encaissent, et l’État, donc les contribuables, compensent les dégâts.

C’est exactement ce qu’il s’est passé ces dernières années. En 2021, un chèque énergie exceptionnel d’un montant de 100 € est versé en complément du chèque énergie « classique » et renouvelé en 2022. La même année, un chèque énergie « opération fioul » et un autre « opération bois » est versé aux ménages ne bénéficiant pas du bouclier tarifaire sur l’électricité et le gaz. En 2024, une « indemnité carburant » est versée aux travailleurs les plus modestes qui utilisent leur voiture dans le cadre de leur travail ou pour s’y rendre.

Le bouclier tarifaire relève de la même logique : au lieu de geler les prix de l’électricité et du gaz qui ont explosé, l’État se contente de payer lui-même une partie de la facture des ménages pour les soulager. Pour les grandes entreprises du secteur de l’énergie, c’est source de grands profits, puisqu’ils continuent de bénéficier de prix gonflés. Mais du point de vue des finances publiques, c’est autre chose : l’opération a coûté 60 milliards d’euros au total à l’État entre 2022 et 2023.

Les chèques énergie sont l’un des instruments du néolibéralisme : l’État néolibéral porte assistance au capital et maintient ses profits sous perfusion au nom de la libre concurrence et de la compétitivité, tout en imposant des coupes budgétaires brutales à la population.

La baisse de TVA du RN : un cadeau des contribuables aux multinationales

Depuis le début du conflit, de nombreux discours évacuent la question de la spéculation pour cibler l’État. Les grands patrons notamment sont à la manœuvre. Dominique Schelcher, directeur de la coopérative de supermarchés U : « Le grand gagnant dans cette affaire, c’est qui ? C’est l’État […] Plus de 51 % du prix que vous payez à la pompe part directement dans les poches de l’État »[14]. C’est aussi la position du Rassemblement national, qui « demande au gouvernement de ne pas s’enrichir sur le dos d’une crise » et appelle à baisser la TVA de 20 % à 5,5 % sur le carburant et les autres énergies.

Encadré : de quoi est composé le prix de l’énergie ?

Quand vous mettez 1 litre d’essence de ou de gasoil dans le réservoir de votre voiture, voici ce que vous payez.

Le coût du pétrole brut. Il varie sur les marchés internationaux. Il inclut la marge de la compagnie pétrolière.
=> environ 28 % du prix de vente

Le coût de distribution. Cela inclut les frais d’acheminement, les frais de raffinage (transformation du pétrole brut en essence par exemple), les frais de stockage et ceux d’exploitation. Il y a donc la marge du transporteur, la marge du raffineur et celle de la station service
=> environ 18 % du prix de vente

• La taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE), perçue par l’État, les collectivités territoriales et l’Agence de financement des infrastructures de transports de France. Son montant est net : ce n’est pas un pourcentage du prix total. Si le cours du pétrole augmente, le montant de la TICPE reste donc le même.
=> environ 37 % du prix de vente

• La taxe sur la valeur ajoutée (TVA). Elle est perçue par l’État, les collectivités territoriales et la Sécurité sociale. La TVA est proportionnelle au prix. Cela signifie que son montant augmente si le prix croît, et inversement. Il y a la TVA sur les produits pétroliers : 20 % de la somme que représente le coût brut, le coût de transport et le coût de raffinage. Et il y a la TVA sur la TICPE : 20 % de la TICPE.
=> quand on additionne, la TVA représente environ 17 % du prix de vente

Un peu plus de la moitié du prix de vente est donc composé de taxes. L’autre moitié correspond aux marges des producteurs, distributeurs et raffineurs.

Mais attention ! Quand le prix de vente augmente, tout le monde ne s’enrichit pas et tout le monde ne prend pas la même part. Les compagnies pétrolières et les raffineurs sont aujourd’hui ceux qui profitent le plus de la guerre. Pour ce qui est des stations-services, cela dépend : les supermarchés vendent plus souvent à prix coûtant, c’est-à-dire sans dégager de marges, là où les stations Total ou Shell sur les autoroutes pratiquent des prix exorbitants puisque les automobilistes ont absolument besoin de s’y arrêter et n’ont pas d’alternative. Comme le baril du pétrole et la marge des raffineurs augmente, la TVA sur les produits pétroliers augmente mécaniquement, mais cela reste marginal.

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Source : Ufip énergies et mobilités, 6 mars 2026

Ce que propose le RN est en réalité inefficace. Cela ne garantit pas du tout que les prix à la pompe baissent puisque cela ne s’attaque pas à la racine du problème : la spéculation sur les prix dont sont responsables des grands groupes de raffineurs et les distributeurs.

Il y a des précédents récents. En 2008, Nicolas Sarkozy accède à une revendication de longue date des patrons de restaurants : abaisser la TVA et fixer un  taux réduit de 5,5 %. À l’époque, les restaurateurs s’engagent à ce que cela profite équitablement à tout le monde. Que s’est-il passé dans les faits ? Les patrons ont essentiellement tout empoché. Ils ont beaucoup augmenté leurs bénéfices (de 24 %), mais légèrement augmenté les salaires (4 %) et très peu diminué les prix pour leurs clients (- 1,9 %)[15].

Autrement dit, si la TVA sur le carburant était abaissée comme le demande le RN, rien n’assurerait que le prix de vente au litre baisse. Total en tant que raffineur pourrait surtout en profiter pour augmenter encore plus ses marges. Les clients paieraient alors le même prix qu’avant la baisse de la TVA, mais cela coûterait très cher à l’Etat et aux contribuables, et l’argent irait davantage dans les poches de Total.

Ce que demandent les dirigeants du Rassemblement national n’est par ailleurs pas clair. Est-ce qu’ils veulent abaisser le taux de la TVA, de 20 % à 5 % ? Dans ce cas, cela représenterait 10 milliards de recettes en moins pour l’État[16]. Ou bien est-ce que le RN exige que le surplus de TVA perçu par l’État en raison de la hausse du cours du pétrole et des marges ne soit pas collecté ? C’est ce que semble suggérer Jordan Bardella en interview[17],  ce qui ne ferait qu’atténuer très légèrement la hausse des prix tout en laissant libre cours à la spéculation des grands groupes. Dans un cas comme dans l’autre, le RN ne propose pas de geler les prix, ce qui est la mesure la plus protectrice.

Paix et bifurcation énergétique : les seules réponses globales

La nouvelle guerre illégale de Trump et Netanyahu met le monde en danger, sur tous les plans. Les bombardements font des ravages humains : des milliers de civils tués, blessés, déplacés, contaminés au phosphore blanc et aux produits chimiques du pétrole en suspension dans l’air. Et la contagion de la guerre tient à peu. Il suffit qu’un seul pays de l’OTAN soit attaqué pour que tous les autres soient mécaniquement entraînés, en vertu de l’article 5 de 5 du traité de l’institution. De la même façon, un seul État membre de l’Union européenne touché et c’est les 26 autres qui lui doivent assistance, compte tenu de la clause de défense collective qui les lie.

La nouvelle guerre fait peser la menace d’une crise économique globale : elle expose les peuples du monde entier à des difficultés d’approvisionnements à long terme et à la spéculation d’entreprises rapaces qui s’enrichissent sur le dos de la guerre. La première des solutions à tous ces problèmes est le cessez-le-feu. L’élaboration d’une position non alignée et œuvrant pour des objectifs de paix est donc indispensable aussi pour des raisons économiques.

L’indépendance de la France sur la scène internationale exige enfin son autonomie stratégique et sa souveraineté énergétique. Non-alignement et bifurcation écologique sont dès lors les deux faces d’une même pièce. La France doit donc réduire par tous les moyens sa dépendance aux hydrocarbures : le sort de la population ne saurait être livré plus longtemps aux pays exportateurs de pétrole, dont les intérêts ne sont pas les nôtres. Aujourd’hui, les énergies fossiles représentent 60 % de notre consommation énergétique totale[18]. Et 99 % du pétrole que nous consommons, sous une forme ou sous une autre, est importé[19]. La France s’en trouve affaiblie.

Pour en sortir, il est impératif de s’orienter vers un mix énergétique 100 % renouvelable à l’horizon 2050 en développant les énergies renouvelables, de développer les transports publics écologiques, de rénover les logements et bâtiments publics… Le mot d’ordre de la bifurcation énergétique est double : sobriété énergétique et efficacité énergétique. Pour cela, la planification est l’outil à notre disposition.

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20.02.2026 à 15:19

L’opinion fabriquée : dans les coulisses des sondages

Zoé Pebay

L'Institut La Boétie publie une note de lecture de l'ouvrage d'Hugo Touzet « Produire l'opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs ». L'ouvrage dévoile les conditions sociales, économiques et professionnelles de la production des sondages d'opinion, nous invitant à en faire un usage informé et critique.
Texte intégral (3263 mots)

Note de lecture de l’ouvrage d’Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, Éditions EHESS, 2025.

Hugo Touzet est sociologue. Il a soutenu en 2021 à Sorbonne Université une thèse intitulée Le travail de l’opinion publique. Sociologie des professionnel·les du sondage d’opinion. Il est co-auteur de Sociologie de l’opinion publique (PUF, 2020) et de Votes populaires ! Les bases sociales de la polarisation électorale en 2017 (Éditions du Croquant, 2022). Il a publié Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeur·ses (Éditions de l’EHESS, 2025).

Elabe, Harris Interactive, Ifop, Cluster 17, Ipsos, Opinion Way, etc. : pour qui s’intéresse à la vie politique française, il est probable que les noms de ces instituts de sondage ne soient pas inconnus. Mais qui sont vraiment les sondeur·ses et comment travaillent-ils ? Ces interrogations sont au cœur de l’ouvrage du sociologue Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs (2025). En ouvrant la « boîte noire » des sondages d’opinion, Hugo Touzet propose une analyse rigoureuse des conditions concrètes d’élaboration des études d’opinion. Il déplace le regard de l’objet « sondage », fréquemment appréhendé dans les sciences sociales sous l’angle des statistiques, vers le travail concret qu’il suppose. Il propose ainsi de remonter la chaîne de production des chiffres pour comprendre par qui et comment ils sont constitués. L’auteur montre notamment que les praticien·nes du sondage sont soumis·es à des injonctions contradictoires. D’un côté, les impératifs marchands propres au monde de l’entreprise (rentabilité, flexibilité, satisfaction des attentes des client·es, etc.). De l’autre, les exigences de scientificité portées par la profession elle-même (représentativité des échantillons, limitation des biais, etc.). Il s’intéresse ainsi spécifiquement à la manière dont les sondeur·ses tentent d’aménager la tension entre respect des standards de la bonne enquête et impératifs commerciaux et la façon dont cette tension dégrade la qualité et la rigueur des sondages publiés..

L’enquête porte sur plus d’une centaine de salarié·es travaillant dans les départements « Opinion » appartenant à onze instituts de sondage français, couvrant l’ensemble de la hiérarchie professionnelle, des stagiaires aux postes de direction. À l’heure où le couple média/sondage exerce une pression extrême sur la vie démocratique du pays, contribuant à transformer en profondeur la manière de faire de la politique, le livre de Hugo Touzet fournit des clés de compréhension essentielles pour analyser les sondages d’opinion avec un regard critique.

I/ Qui sont les sondeurs ?

Derrière la figure publique du sondeur·se médiatique se déploie en réalité une chaîne de production complexe, structurée hiérarchiquement et organisée autour d’une diversité de métiers, sans lesquels la fabrique quotidienne des enquêtes d’opinion serait impossible.

Division et organisation du travail

Dans les instituts de sondage, la division technique du travail prend diverses formes. Les instituts sont divisés en départements (santé, opinion, etc.), eux-mêmes subdivisés en pôles correspondant à des sous-spécialisations. À l’intérieur des départements, on retrouve une hiérarchie bien définie : stagiaire, chargé·e d’étude, directeur·rice d’étude, directeur·rice de département. ll faut bien distinguer les activités de sondage marketing d’une part et les sondages d’opinion d’autre part. Les premiers relèvent des études de marché : ils visent à mieux comprendre les préférences des consommateurs afin d’aider les entreprises à adapter leurs produits et leurs stratégies commerciales. Le livre porte uniquement sur les seconds, c’est-à-dire les sondages d’opinion qui prétendent mesurer les attitudes, les préférences et les comportements politiques ou sociaux d’une population donnée. Ce sont ces enquêtes que l’on voit commentées dans les médias, notamment lorsqu’il s’agit d’intentions de vote. Pourtant, contrairement à l’impression qu’ils peuvent donner, les sondages d’opinion représentent une part marginale de l’activité économique des instituts : l’essentiel de leur chiffre d’affaires et de leurs effectifs provient des études marketing réalisées pour les entreprises. Ils constituent néanmoins une vitrine publicitaire pour les instituts de sondage, en bénéficiant d’une forte couverture médiatique.

Des sondeur·ses avec un profil académique confronté·es à des impératifs commerciaux

Les équipes des départements « Opinion » sont majoritairement composées de femmes, souvent jeunes, en particulier aux échelons inférieurs. Presque tou·tes sont titulaires d’un master ou d’un diplôme équivalent bac +5, obtenu au sein d’un institut d’études politiques ou d’une université. De plus, une part importante des enquêté·es possède un diplôme « généraliste ou de recherche ». Les sondeur·ses sont donc formé·es aux techniques quantitatives des sciences sociales et disposent d’un socle de connaissances solide quant aux limites et aux biais pouvant limiter la validité des échantillons employés dans les sondages.

À l’inverse, les questions commerciales sont peu présentes dans leur formation initiale. Les sondeur·ses sont pourtant continûment confronté·es, dans l’exercice quotidien de leur métier, aux logiques marchandes qui structurent leur activité. C’est ce que souligne Pierre, directeur de département au sein d’un institut de grande taille, à propos de cet aspect de son travail :

« Je dirais que ce qu’on attend de moi en premier, c’est de développer cette activité et de la développer dans des conditions financières qui soient profitables. […] toutes ces sociétés que vous interrogez, qu’on appelle “instituts de sondage”, ne sont en rien des “instituts”, ce sont des sociétés, des entreprises privées […] »

Évoluer dans un écosystème professionnel orienté vers la recherche du profit ne va pas de soi pour les sondeur·ses d’opinion, dont beaucoup entretiennent des liens étroits avec le monde académique. De fait, Hugo Touzet montre que les pressions économiques auxquelles le secteur est soumis peuvent influencer sensiblement la qualité des sondages d’opinion.

II/ La marchandisation contre la science

Principalement constitués sous la forme de sociétés par actions simplifiées ou de sociétés anonymes, les instituts de sondage sont soumis à diverses injonctions économiques. Les entreprises du secteur n’échappent pas aux transformations du capitalisme de la fin du XXᵉ siècle, marquées par une augmentation croissante des objectifs de maximisation des profits pour les actionnaires. Un sondeur expérimenté expose son analyse de ces évolutions professionnelles :

« […] Et en fait, ce qui s’est passé, c’est une extrême financiarisation du secteur ; ils sont tous devenus cotés en Bourse. […] Donc c’est devenu des espèces de multinationales et ça a quand même vraiment enlevé la dimension un peu science po, recherche, pour être de la machine à vendre du sondage et à vendre à peu près n’importe quoi en fait. »

Concurrence économique et dégradation des standards de scientificité

La concurrence entre instituts de sondage exerce une forte pression à la baisse sur les prix des études. Dans le cadre des réponses aux appels d’offres, les professionnel·les de l’opinion composent ainsi avec une double contrainte : maintenir le sérieux méthodologique des enquêtes tout en proposant des tarifs compétitifs. Certain·es professionnel·les privilégient alors des dispositifs dits quick and dirty (en français, « vite fait, mal fait »), qui consistent à réduire les coûts en simplifiant les protocoles d’enquête. Cette logique, critiquée au sein de la profession, peut se traduire, par exemple, par le recours exclusif à des terrains en ligne et par des délais de réalisation très courts, au détriment de la qualité des données produites. Le recours exclusif aux terrains en ligne pose en effet problème : il tend à biaiser les échantillons en sous-représentant certaines catégories de la population, en particulier celles qui disposent d’un accès plus limité aux outils numériques.

Ces arbitrages méthodologiques ne sont pas sans effet sur l’organisation du travail. Cette pression sectorielle, caractéristique du mode de production capitaliste, se répercute directement sur les conditions de travail des salarié·es. L’obtention de primes et les augmentations de salaire sont en effet conditionnées à l’atteinte d’objectifs chiffrés, incitant les sondeur·ses à vendre un volume élevé d’études à leurs client·es, au risque d’affecter la qualité des enquêtes produites.

Contraintes marchandes et choix méthodologiques

Les contraintes économiques structurent également la relation aux commanditaires des études. La nécessité d’augmenter la rentabilité de l’entreprise et de maximiser le chiffre d’affaires place les salarié·es des instituts de sondage dans une position de dépendance vis-à-vis des client·es (grandes entreprises, associations, partis politiques…). Sylvie, directrice adjointe d’un département « Opinion », raconte ainsi avoir conseillé à un client d’augmenter les effectifs de l’échantillon, 1 000 individus constituant le seuil minimal pour garantir la robustesse statistique des résultats. Néanmoins, si ce dernier ne partage pas cet objectif, le sondeur ne peut contraindre le client à suivre cette règle de rigueur méthodologique. La rationalité marchande influe ainsi également sur des choix méthodologiques déterminants. En France, les sondages reposent presque exclusivement sur la méthode des quotas, qui vise à reproduire la structure de la population à partir de quelques critères (sexe, âge, catégorie socioprofessionnelle, territoire), sans tirage au sort des individus. Si cette méthode est privilégiée pour des raisons de coût et de rapidité, elle n’offre pas les garanties statistiques d’un échantillon aléatoire et peut engendrer des biais, dans la mesure où certaines caractéristiques non contrôlées peuvent être sur- ou sous-représentées.

Ces logiques de rentabilité se traduisent également par une capacité limitée des instituts à refuser certaines commandes. Dans un contexte de forte concurrence, des enquêtes peuvent être réalisées alors même que leur cadrage méthodologique ou leur usage final posent problème. Certain·es client·es mobilisent ainsi les sondages pour tester ou promouvoir à tout prix un argumentaire politique, à l’instar de l’étude commandée par l’association La Manif pour tous. Selon l’auteur du sondage, l’association étant consciente de sa position minoritaire sur la question de la procréation médicalement assistée (PMA), celle-ci a cherché à identifier les arguments les plus susceptibles d’infléchir l’opinion. Le·la client·e insère ainsi de longs paragraphes avant une question, orientant significativement les réponses des sondé·es. Il va sans dire que la publication de tels résultats, pourtant biaisés, peut alors avoir des effets notables sur le débat public :

« Et patatras, tu as La Manif pour tous qui publie […] : “Regardez, 60 % des Français·es sont contre la PMA, c’est honteux […]. Bien entendu, sur leur Twitter, sur leurs vignettes, ils vont mettre juste les chiffres : ‘60 % des Français·es sont contre la PMA, sondage SIPO [nom de l’institut de sondage], La Manif pour tous’.” »

L’exercice du métier de sondeur·se d’opinion est ainsi traversé par une tension constante entre l’exigence de mobilisation de compétences méthodologiques robustes et les contraintes imposées par la discipline de marché. Lorsque ces pressions concurrentielles conduisent à un abaissement des standards de scientificité, les producteur·rices de sondages d’opinion tendent à en attribuer la responsabilité aux commanditaires, ou aux niveaux hiérarchiques supérieurs, accusé·es de commercialiser des prestations au détriment de la rigueur méthodologique. Ces constats conduisent l’auteur à interroger non plus seulement les conditions d’élaboration des sondages, mais la nature même de l’objet qu’ils prétendent mesurer.

III/ La mesure de l’opinion en question

« L’opinion publique n’existe pas »

Au-delà des contraintes commerciales qui pèsent sur les conditions de production des sondages d’opinion, ces derniers font l’objet de critiques plus radicales qui portent sur leur prétention même à saisir « l’opinion ». En France, le sociologue Pierre Bourdieu formule une analyse appelée à marquer durablement les sciences sociales, lors d’une conférence à Arras en 1972, intitulée « L’opinion publique n’existe pas ». Pour le sociologue, les sondages d’opinion reposent sur une double erreur. D’une part, ils contraignent les individus à se prononcer sur des questions qu’ils ne se posent pas, contribuant à imposer l’agenda des classes dominantes. D’autre part, ils présupposent une égalité fictive des répondant·es face à l’opinion, alors que les ressources politiques sont inégalement distribuées. Bourdieu évoque à ce titre un « système censitaire méconnu », par lequel les groupes les moins dotés tendent davantage à s’abstenir de répondre et sont, de fait, assimilés à une absence d’opinion. Les sondages apparaissent ainsi moins comme un instrument de mesure que comme un dispositif de production artificielle de l’opinion. Les sondeur·ses ne sont pas indifférent·es à ces critiques et s’interrogent eux·elles aussi sur le statut de l’objet qu’ils·elles mesurent, indique Hugo Touzet. La plupart des sondeurs interrogés conçoivent ainsi le sondage comme une « somme d’opinions individuelles à un instant t », en reconnaissant l’instabilité de ces opinions et le rôle du cadrage des questions dans leur construction. Pourtant, la conscience aiguë qu’ont les sondeurs des biais et des limites de leur outil n’a pas mené à appréhender les sondages de manière plus précautionneuse dans l’espace public. Plusieurs aspects de la construction des sondages, en particulier les opérations de « redressement » des données, sont ainsi sous le feu des critiques, y compris au sein de la profession.

Redresser l’opinion : entre méthode et intuition

Les données brutes issues des sondages d’opinion peuvent en effet faire l’objet de trois types de corrections : le redressement socio-démographique, le redressement sur le vote antérieur et le redressement politique. Le premier vise à corriger les déséquilibres éventuels de l’échantillon en attribuant un poids plus élevé aux catégories sous-représentées (femmes, personnes âgées, etc.). Cette pratique n’est pas spécifique aux instituts de sondage et est également utilisée par l’INSEE. Le second consiste à confronter les déclarations de vote passé aux résultats électoraux effectifs, afin d’ajuster les intentions de vote lorsque certains électorats apparaissent sous- ou sur-représentés.

Le redressement politique constitue enfin l’étape la plus critiquée et la plus opaque de la production des sondages. Le livre apporte un éclairage inédit sur les modalités concrètes de ces ajustements. Les professionnel·les interrogé·es le confirment : le redressement politique se situe « au-delà » d’une simple opération statistique. Et pour cause : à la différence des autres opérations de traitement des données, largement standardisées, il ne repose sur aucun modèle formalisé. Un directeur de département qui effectue ce type d’opération explique sa méthode. Il croise tout d’abord les intentions de vote actuelles avec les votes passés, le plus souvent ceux de la dernière présidentielle. Il analyse ensuite les reports d’électorat entre candidat·es afin d’identifier les gains et les pertes de chaque candidat. Sur cette base, il procède à des ajustements destinés à rendre les résultats cohérents avec les dynamiques électorales anticipées. Cette pratique demeure largement opaque, y compris au sein des instituts, notamment car elle repose uniquement sur un savoir-faire fondé sur l’expérience d’un individu et non sur des critères de scientificité clairement établis.

Pour illustrer les implications concrètes de ce phénomène, Hugo Touzet cite l’exemple d’une opération de redressement appliquée au score de Jean-Luc Mélenchon dans un sondage. Dans le dernier mois de la campagne présidentielle de 2017, les intentions de vote plaçaient ce dernier trois points devant François Fillon (19 contre 16). Mais le directeur de département en question a choisi de corriger ces résultats en défaveur de Jean-Luc Mélenchon, en minorant son score de trois points. Il justifie ce choix par des biais d’échantillon, liés à la sous-représentation supposée de l’électorat de droite. Cette correction, fondée sur l’intuition et l’expérience davantage que sur des règles et des données explicites, met en lumière la part d’arbitrage interprétatif inhérente à la technique du redressement politique, et ses conséquences sur le débat public.

Conclusion

En poussant la porte du laboratoire de la production des sondages d’opinion, l’ouvrage de Hugo Touzet opère un double déplacement critique : il dénaturalise les chiffres qui saturent l’espace médiatique et re-politise leur mode de production. Loin d’être de simples instruments techniques, les sondages apparaissent comme le produit d’un travail social situé dans des rapports de pouvoir économiques, professionnels et politiques. Ce faisant, le livre souligne la nécessité d’une lecture vigilante de ces sondages, au regard des tensions croissantes qui traversent leur processus d’élaboration, entre exigences de scientificité, impératifs de rentabilité économique et instrumentalisations politiques des résultats. L’enjeu consiste alors à réformer structurellement le secteur des sondages pour ne plus laisser les logiques marchandes détériorer le métier de sondeur et la qualité des études.

« Au regard de la place occupée par les sondages dans notre système politique, il est crucial de renoncer à cette course à la baisse des coûts et d’inventer collectivement un système qui permette aux journalistes et aux sondeur·ses de jouer pleinement le rôle qu’ils et elles entendent défendre dans le fonctionnement des démocraties : la production de données rigoureuses, au service de la formation de citoyen·nes éclairé·es. »


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