
28.08.2026 à 11:56
Catherine Tricot
Le débat organisé par le Medef a clarifié les lignes : Retailleau rêve de tronçonneuse, Attal et Philippe de choc social, tandis que Tondelier, Mélenchon et Glucksmann défendent, chacun à leur manière, une autre conception de l’État et du modèle social.
Pendant plus de trois heures, sept candidats à l’élection présidentielle ont débattu d’économie. Les sélectionnés comme les thèmes ont été choisis par la puissance invitante, le Medef, « très inquiet », comme toujours avant chaque élection présidentielle. Malgré les efforts de Marine Tondelier, l’écologie fut peu débattue. Malgré la présence de Marine Le Pen, l’immigration non plus. Mais il ne s’est pas rien dit. Ce fut même un tour de chauffe assez instructif.
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Ce fut un débat sérieux avec des politiques qui argumentent avec les bons ordres de grandeur. Loin des blagounettes du premier ministre, l’unité de compte était les dizaines de milliards. Exemple : Marine Tondelier a rappelé que, sur les 150 milliards de déficit annuel, 62 sont directement imputables aux baisses d’impôts. Jean-Luc Mélenchon a dit combien coûtent à la collectivité des maladies comme le diabète (9 milliards) ou les émissions de particules fines (19 milliards). Raphaël Glucksmann a révélé que les subventions aux industries fossiles se montent à 70 milliards par an. En les écoutant tous, on comprenait que la politique économique, ce n’est pas des économies à la petite semaine. Et les leviers de décisions existent.
La seconde leçon de ce débat est une lisibilité plus nette des profils politiques : Bruno Retailleau sort son va-tout et entend la jouer comme Javier Milei – le look rock en moins. Son crédo : « Il faut changer de système » et en finir avec l’assistanat. Il veut mettre à bas « l’État vorace et l’État paperasse qui prend les entreprises pour des vaches à lait » et promet de sortir du « social-étatisme ». Adieu le code du travail ! Il rêve de passer à la tronçonneuse 300 000 emplois publics et de réformer la constitution pour extirper le principe de précaution.
Gabriel Attal et Édouard Philippe, dans des styles différents, ont tous deux revendiqué la politique de l’offre. Attal s’est dit fier d’avoir « baissé les impôts sur les bénéfices des entreprises de 33% à 25% et mis en place la flat tax » qui protège les plus riches. Mais ni l’un ni l’autre ne se veulent seulement dans les pas de Macron. Après avoir affamé l’État et les services publics, ils regorgent d’idées pour défaire le pacte social et conforter les inégalités. Ils préconisent une politique du choc massif contre le social.
Jean-Luc Mélenchon ne jouait certes pas à domicile. Courageux dans cette enceinte, il s’est fait le défenseur de l’État. Au total, tous les candidats ont promis des ruptures profondes et rapides. Il faut croire que le consensus s’établit sur le lamentable bilan de ces deux quinquennats.
Raphaël Glucksmann s’est révélé assez politique. Convaincu que « si on casse le modèle social, on casse la démocratie », il a dévoilé sa proposition d’un « contrat patriotique » autour de trois thèmes : « la révolution écologique qui est aussi une révolution industrielle » ; la promotion d’une société de travailleurs et non d’héritiers et de rentiers ; un pays de créateur notamment dans les nouvelles technologies. On peut y voir des ressemblances avec le projet de Macron 2017. Il assure : « Parce que nous n’avons pas assez d’argent, nous devons investir dans l’écologie ». Mais il raconte des balivernes sur la possible compensation des baisses de charges par un impôt sur l’héritage des plus riches. Raphaël Glucksmann cherche, sans trouver, la façon d’augmenter le pouvoir d’achat sans augmenter les salaires.
Jean-Luc Mélenchon ne jouait certes pas à domicile. Abandonnant l’arrogance, sans exclure la fermeté, dans l’affirmation de ses désaccords, il a cherché à montrer que « les patrons » ne sont pas une catégorie globale aux intérêts uniformes et que l’État ne devrait pas laisser certains, comme à ArcelorMittal, jouer contre l’intérêt du pays. Et il a voulu convaincre que des convergences sont possibles avec le reste de la population et du pays. Il proposa un accord : promouvoir une nouvelle politique de santé et restituer les économies en baisse de cotisation maladie. Il a parlé ambitions industrielles autour de l’IA, l’ordinateur quantique et l’avion spatial et rappela qu’une industrie moderne suppose une classe ouvrière bien payée. Il a introduit une différence d’appréciation – et de traitement – entre le capital financier et le capital productif. Courageux dans cette enceinte, il s’est fait le défenseur de l’État.
Comme toujours, Marine Tondelier s’est montrée très pugnace. Audacieuse, elle a rappelé la position du Medef sur l’immigration. Malaise à droite. Avec Jean-Luc Mélenchon, elle s’est attachée à dissocier grandes entreprises et PME et s’est voulue au côté de ces dernières. Elle a proposé « des prêts à taux zéro pour la décarbonation de l’activité ».
Se sachant en tête des sondages, Marine Le Pen est restée prudente, presque en retrait. Elle a maintenu le flou sur les retraites mais n’a pas lâché les 60 ans. Trouvez le loup. Déterminée à agir, elle usera d’ordonnances contre les normes, les impôts, etc. Comme Jean-Luc Mélenchon, elle a demandé à être jugée sur ses propositions et pas sur les idées préconçues.
Au total, tous les candidats ont promis des ruptures profondes et rapides. Il faut croire que le consensus s’établit sur le lamentable bilan de ces deux quinquennats.
Enfin une dernière leçon de ce débat : on voit mal ce qui interdit l’alliance Attal et Philippe. En revanche, si on voit bien des différences, notamment sur l’Europe, sur la Chine ou sur les salaires, on comprend mal ce qui bloquerait les convergences des candidats de gauche. Glucksmann s’est même montré offensif contre Attal et Philippe et en appui de Mélenchon sur la question de la dette. Mais Glucksmann peut-il s’enferrer dans des oukases contre le candidat insoumis et viser des convergences avec Attal ou Philippe ? Hier soir, rien ne le justifiait.
28.08.2026 à 11:49
Loïc Le Clerc
Sur BFMTV ce 27 août, Gabriel Attal explique que le RN et LFI sont les revers d’une même médaille, arguant que « les deux avancent ensemble, les deux votent très régulièrement ensemble à l’Assemblée nationale, je le vois en tant que député ». Voyons donc voir le détail des votes des deux groupes parlementaires… Nous avons analysé les 95 votes solennels et motions de censure de l’Assemblée depuis le début de la 17ème législature, soit depuis juin 2024 et la dissolution. Le constat est sans appel : la proximité de vote entre LFI et le RN est parmi les plus faibles de l’hémicycle, entre 20 et 30% de similarité. Une donnée qui tombe sous les 10% si l’on omet les motions de censure et les votes budgétaires – à noter au passage que lorsque RN et LFI votent à l’unisson, c’est quasi exclusivement lors de textes « transpartisans » votés également par la Macronie. Si l’on devait parler de proximité de votes avec l’extrême droite, il faudrait regarder du côté des LR (55 à 65% de votes similaires) ou du bloc central (40 à 50%). Étonnant ? Non. Le clivage gauche-droite est bien vivant et entre le RN et LFI, il y a… Gabriel Attal qui penche à droite. Au passage, lors de cette 17ème législature, ce sont une trentaine de textes de loi qui ont été adoptés grâce aux voix du RN. C’est énorme et ça, Gabriel Attal, le vois-tu en tant que député ?
27.08.2026 à 12:29
Pablo Pillaud-Vivien
Après les start-up, les JO et les grands sommets, Macron nous promet des montagnes russes. Six milliards d’euros provenant d’Arabie saoudite, 22 000 emplois et un parc Dragon Ball : tout va bien dans le meilleur des mondes attractifs. Reste à savoir si un pays doit seulement chercher à attirer ?
À peine descendu de son jet ski, Emmanuel Macron vient d’annoncer trois nouveaux parcs d’attractions en région parisienne, financés à hauteur de six milliards d’euros par l’Arabie saoudite. Direction Cergy-Pontoise, sur les ruines de l’ancien Mirapolis – un parc à thèmes qui n’aura tenu que quatre ans, au début des années 1990. Cette fois, ce sera sept fois plus grand (avec engloutissement de terres agricoles) et ce sera consacré au manga Dragon Ball : 22 000 emplois directs promis et, à terme, une nouvelle « destination mondiale ». Le président y voit une nouvelle preuve de l’attractivité française. On peine pourtant à comprendre en quoi l’avenir du pays passe par l’extension de son parc d’attractions.
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Le plus étonnant est moins de vouloir attirer des capitaux étrangers que de voir l’Élysée transformer une opération commerciale en politique d’État. Et surtout de dérouler le tapis rouge au terrifiant Mohammed ben Salmane. Réponse de la présidence : la France serait « bénéficiaire » et n’aurait pas à « donner de leçons ». En résumé, une certaine conception de l’attractivité : peu importe qui finance, peu importe ce que l’on construit, pourvu que la kichta, la moula, le pèze arrive.
Car il faut reconnaître aux Saoudiens une cohérence. Riyad sait ce qu’il veut faire de ses pétrodollars. Avec son plan « Vision 2030 », le royaume diversifie son économie et vise à réduire sa dépendance aux hydrocarbures. Qiddiya, la société qui porte le projet, n’est pas simplement un promoteur de parcs d’attractions : elle est l’un des instruments d’État de cette stratégie, avec l’ambition de faire de l’Arabie saoudite une destination mondiale du divertissement, du sport et de la culture. Aussi le projet Qiddiya City, situé à 45 kilomètres de Riyad, rassemblera parc à thème, parc aquatique, circuit automobile, stade, jeux vidéo et e-sport. Le loisir y est pensé comme une industrie d’avenir, partie intégrante du tourisme, au même titre que le sport et la culture.
De fait, le tourisme et les loisirs sont devenus des industries considérables à l’échelle mondiale et la demande est loin de s’essouffler. La France, elle-même, n’est pas précisément à la traîne. Elle a accueilli 102 millions de visiteurs internationaux en 2025, davantage que jamais, et enregistré 77,5 milliards d’euros de recettes touristiques internationales. La consommation touristique intérieure a atteint 222 milliards d’euros. Le tourisme représente directement 3,8% du PIB français. Autrement dit, la France est déjà la première destination touristique mondiale et l’un des grands pays du loisir. Alors pourquoi toujours plus ?
Dragon Ball n’est pas moins légitime que Napoléon, Victor Hugo ou Léonard de Vinci parce qu’il vient du Japon. Et l’on peut parfaitement aimer une montagne russe sans être un imbécile consumériste. La critique des parcs d’attractions ne peut pas être une critique du plaisir populaire. Le problème commence ailleurs : lorsque le divertissement devient l’horizon politique.
Dans la novlangue économique contemporaine, un territoire n’est plus seulement un endroit où l’on vit, travaille, étudie, crée ou transmet. Il est devenu un produit qu’il faut rendre « attractif ». Il doit attirer les capitaux, les touristes, les entreprises, les talents, les consommateurs. L’attractivité est une fin en soi. Et quand elle devient la mesure de toute chose, savoir ce que l’on veut faire de cet investissement disparaît derrière la question de comment l’obtenir. La France en sait quelque chose.
Lorsque Disney cherche, au milieu des années 1980, à implanter son premier grand parc européen, plusieurs pays sont sur les rangs. Édith Cresson, alors ministre du commerce extérieur, prend personnellement le dossier en main. Le contexte n’est pas anodin : le chômage dépasse les 10%, les fermetures de chantiers navals, de mines ou de sites sidérurgiques se multiplient. « Des parcs de loisirs à défaut d’usines », résumera Jacques Sallois, alors patron de la Datar. Disneyland n’est pas posé au milieu des champs : l’État négocie, aménage, construit les infrastructures et organise l’intégration du parc dans le développement de Marne-la-Vallée. Le projet est un outil d’aménagement du territoire. Avec des résultats parfois douteux. Quarante ans plus tard, le mouvement semble inversé. Ce n’est pas le projet politique qui utilise le parc pour transformer le territoire ; c’est le parc qui appelle le territoire à se transformer pour l’accueillir.
Il serait absurde de mépriser ce que ces parcs représentent. Il y a quelque chose de profondément humain dans le fait de vouloir jouer, rire, avoir peur, s’émerveiller, passer une journée avec ses enfants ou ses amis dans des espaces partagés et intergénérationnels. Dragon Ball n’est pas moins légitime que Napoléon, Victor Hugo ou Léonard de Vinci parce qu’il vient du Japon. Et l’on peut parfaitement aimer une montagne russe sans être un imbécile consumériste. La critique des parcs d’attractions ne peut pas être une critique du plaisir populaire. Le problème commence ailleurs : lorsque le divertissement devient l’horizon politique.
Car que nous promet-on ? Des start-up hier, des grands événements aujourd’hui, des parcs d’attractions demain. Toujours davantage d’attractivité, de flux, d’expériences, de consommation. Le territoire doit séduire. La ville doit être une destination. La culture doit attirer. Le sport doit rayonner. Tout y passe : temps libre et vacances doivent alimenter une industrie de « l’expérience ». Ce projet n’est pas seulement un parc d’attractions. C’est une certaine idée du progrès qui s’y donne à voir. Une idée selon laquelle il faudrait sans cesse produire de nouvelles occasions de consommer, de nouvelles destinations où aller, de nouvelles expériences à acheter. Le bonheur collectif se mesure alors moins à la possibilité de bien vivre quelque part qu’à la capacité de faire venir toujours plus de monde quelque part. Alors quand même : vive les montagnes russes, vive Dragon Ball… et vive aussi le plaisir d’une simple journée au bord de l’eau ! Il reste à inventer, entre deux loopings, ce que pourrait être une politique qui pense à tout le reste.