
08.07.2026 à 17:51
Pablo Pillaud-Vivien
En annonçant son pourvoi en cassation, la dirigeante du Rassemblement national transforme une décision judiciaire contre elle et son parti en séquence politique. Elle réaffirme son leadership et lance sa campagne pour tenter de faire oublier sa condamnation.
C’est un paradoxe qui dit beaucoup de notre époque : la condamnation en appel de Marine Le Pen n’éloigne pas le Rassemblement national du pouvoir. La décision de la Cour est pourtant lourde : la présidente du RN écope de 100 000 euros d’amende, de 15 mois d’inéligibilité (déjà purgés, eu égard à l’exécution provisoire de la première instance) et de 3 ans de prison, dont un de détention à domicile sous bracelet électronique. Elle confirme la culpabilité de la dirigeante d’extrême droite et d’un système organisé, avec son parti, de détournement de fonds publics à des fins politiques et personnelles. Les faits sont graves comme l’a rappelé le tribunal. Mais la politique ne se résume jamais au droit.
Avec l’annonce surprise de son pourvoi en cassation, Marine Le Pen a déplacé le terrain : elle a refermé, au moins provisoirement, le débat sur son inéligibilité. Elle peut lancer sa candidature. Jusqu’à la décision de la Cour de cassation – et peut-être au-delà -, décision attendue avant la présidentielle selon son premier président, elle demeure au centre du jeu. Surtout, elle a profité de son intervention sur TF1 pour envoyer un message limpide : c’est elle qui conduit le Rassemblement national. Jordan Bardella reste le second. Le tandem existe, mais la hiérarchie ne fait aucun doute.
Cette séquence rappelle une évidence que beaucoup préféraient oublier : Marine Le Pen est une candidate autrement plus dangereuse pour la gauche et la démocratie que son fragile dauphin. Non parce qu’elle serait plus radicale, mais parce qu’elle est plus expérimentée et largement tournée vers le monde populaire. Là où Bardella parle essentiellement à un électorat de droite, elle continue de vouloir incarner une rupture et le rassemblement. C’est cette capacité à apparaître comme une alternative au système, aussi frauduleuse soit-elle, qui explique son implantation dans les classes populaires.
Autre paradoxe : le parti qui a bâti sa réputation sur l’ordre, la morale publique et l’intransigeance pénale voit sa dirigeante condamnée pour avoir organisé un système de détournement d’argent public. Cette contradiction existe et pèsera. Les enquêtes d’opinion montrent que les Français accordent une forte légitimité aux décisions de justice et peuvent être troublés par cette condamnation. Ce sont peut-être ceux-là qui manqueront pour l’emporter au second tour. Le fait qu’une candidate sérieuse à la présidence de la République ait été condamnée en première instance et en appel pour des faits graves montre à quel point notre République et notre démocratie courent un grave danger.
Mais compter sur cette contradiction pour battre l’extrême droite serait une faute : l’expérience montre que les condamnations judiciaires ne remplacent jamais la confrontation politique. Elles ne fabriquent ni projet, ni espoir, ni majorité. C’est même tout le problème de la période qui s’ouvre. Marine Le Pen dispose de plusieurs mois pour installer les thèmes de sa campagne, imposer son récit et préparer, si nécessaire, une transmission ordonnée à Jordan Bardella. À droite, le champ est dégagé par le retrait de l’hypothèse Bardella et de son union des droites : l’idée d’une candidature unique qui irait de Gabriel Attal à Bruno Retailleau en passant par Edouard Philippe progresse. À gauche, les candidatures s’additionnent avant même que le débat sur le projet n’ait véritablement commencé.
Or la menace est connue et ne surgira pas au dernier moment. La question n’est donc pas de savoir si Marine Le Pen sera définitivement condamnée en janvier. Elle est de savoir qui sera capable, d’ici là, de convaincre qu’une autre rupture et surtout un autre rassemblement sont possibles. La justice fait son travail. Elle ne fera jamais celui de la politique. Ceux qui espéraient qu’un arrêt de justice réglerait la question du Rassemblement national viennent d’en recevoir la démonstration. Face à l’extrême droite, il n’existe pas de raccourci judiciaire. Il faudra gagner politiquement.
08.07.2026 à 17:50
la Rédaction
C’était l’une des revendications historiques de Jean-Marie Le Pen : instaurer une présomption de légitime défense pour les forces de l’ordre. Près de quarante ans plus tard, l’Assemblée nationale vient d’en reprendre l’esprit. Soutenue par le gouvernement, la proposition de loi a été adoptée grâce aux voix du bloc macroniste, de la droite et de l’extrême droite. Derrière un amendement présenté comme une simple clarification juridique, le message politique est clair : lorsqu’un policier ou un gendarme ouvre le feu, la présomption joue désormais d’abord en sa faveur. Associations de défense des droits humains, syndicats de magistrats et élus de gauche dénoncent un texte qui affaiblit le contrôle de l’usage de la force par l’État et constitue une nouvelle victoire de l’extrême droite, avec le concours des députés macronistes. Avant toute victoire dans les urnes du RN, la droite et le centre lui pavent le chemin. En foulant aux pieds un des principes de notre Etat de droit, cette loi inscrit dans le réel un ordre policier. De Gabriel Attal à Michel Barnier, ceux qui ont voté ce texte sont de tristes sires, collaborateurs, dès aujourd’hui, de l’ordre politique que l’extrême droite espère imposer demain.
07.07.2026 à 12:01
Catherine Tricot
En lançant sa campagne, l’ancien premier ministre a confirmé son ambition de rassembler toute la droite. Mais son discours recycle de vieilles recettes – et macronistes et conservatrices – sans répondre à la crise politique et sociale. De quoi laisser au RN le monopole de la rupture de droite.
Le meeting d’Édouard Philippe de ce dimanche constitue une bonne nouvelle pour le RN. Ce n’est pas que l’ancien premier ministre ait raté ce premier rassemblement : il y avait du monde pour scander son prénom et il a délivré un discours solide. Mais il n’est jamais apparu capable de proposer une rupture avec la situation actuelle. Et pour cause.
TOUS LES JOURS, RETROUVEZ L’ESSENTIEL DE L’ACTU POLITIQUE DANS NOTRE NEWSLETTER
Il y a d’abord son histoire politique qui lui colle à la chaussure. Conseiller puis porte-parole d’Alain Juppé, il lui emprunte ses identifiants. Son mentor parlait d’identité heureuse, de mondialisation heureuse, lui promet une campagne joyeuse. Il n’a eu de cesse de s’écarter de son ancienne promesse churchillienne, celle du sang et des larmes. Désormais il annonce de la sueur pour bâtir l’avenir, « le bonheur de nos enfants avant notre confort ».
Dans cette histoire qui le marque et le dessert, il y a son dû à Emmanuel Macron – jamais cité. De son passage à Matignon, il se prévaut d’une connaissance de l’État. Il est revenu par petites touches sur son bilan de premier ministre. Il esquive la crise des gilets jaunes mais assume la brutalité de ses décisions lors du covid quand il coupa les vieux des Ehpad de leur famille. On s’en souvient douloureusement encore dans nombre de familles. Il prétend vouloir renouer avec la politique de l’offre qui, selon lui, aurait marché sous sa conduite mais interrompue par le covid et par son départ du gouvernement.
Et bien sûr il y a son ancrage à droite. Celle-ci, c’est le moins que l’on puisse dire, est désormais fièrement assumée. Édouard Philippe fut parmi les fondateurs de l’UMP et rêve manifestement de reconstituer un grand parti unificateur de la droite. Toute son allocution, par ses références comme par ses propositions, est pétrie de la pensée commune à droite. Rien d’original n’est à retenir de ce premier meeting de positionnement. Il a repris l’inspiré slogan de Valérie Pécresse : « Remettre de l’ordre dans la rue et dans les comptes publics ». Son discours fut un balancement entre ces deux thématiques. Au titre de la politique d’ordre sécuritaire, on retiendra qu’il promet d’expulser les immigrés délinquants et de leur couper toute aide sociale. Il avance l’audacieuse idée que les maires soient dotés de pouvoir de sanction pénale. Au diable la justice juste… et bon courage aux maires ! Il entend faire appliquer ses priorités en remettant en cause l’indépendance du parquet.
Philippe a repris l’inspiré slogan de Valérie Pécresse : « Remettre de l’ordre dans la rue et dans les comptes publics ». Son discours fut un balancement entre ces deux thématiques. Au titre de la politique d’ordre sécuritaire, on retiendra qu’il promet d’expulser les immigrés délinquants et de leur couper toute aide sociale.
Le candidat Horizons annonce vouloir faire de l’école sa priorité absolue avec des idées tellement originales comme celles de revoir les rythmes scolaires, d’utiliser l’IA à l’école et de placer les directeurs d’école en patrons, responsables du recrutement des enseignants. Dans ce meeting de lancement, Édouard Philippe est resté évasif sur la retraite, fustigeant seulement l’actuel gouvernement pour avoir mis sur pause la réforme. Il annonce bien sûr un recul de l’âge de départ sans en dire davantage et en assurant que les efforts seront justement répartis. À commencer par mettre à contribution les retraités.
À son tour de promettre que son mandat sera écologique ou ne sera pas. Mais Édouard Philippe est elliptique sur les réformes d’ampleur – excepté le développement du fret ferroviaire – et surtout il ne dit rien du financement des politiques de réduction des gaz à effet de serre et d’adaptation. Il concède qu’il faudra des milliards… et que ceux-ci sont à chercher là où il y a de l’argent : dans les dépenses sociales. Édouard Philippe reprend la doxa libérale développée aux Rencontres économiques d’Aix-en-Provence ou sur les plateaux télé : pas question de revoir la progressivité de l’impôt… au moment même où Sébastien Lecornu reconnaît « un sentiment d’injustice fiscale ».
Dans ce meeting, Édouard Philippe a décoché des flèches contre ses concurrents mais sans se démarquer. Normal, il veut les représenter tous. Au total, la trame générale du propos était incroyablement conventionnelle, déclarations d’amour et de foi dans le génie de la France compris. Est-ce que cela sera perçu à la hauteur de l’inquiétude profonde des Français ? On peut en douter. Rien de vraiment marquant dans ce filet de banalités amères. « Business as usual » n’est pas un projet pour temps agité. Dans le genre bien à droite le RN sera plus performant.