
17.08.2026 à 07:00
Louis Mollier-Sabet
Comment comprendre les alliances baroques entre libertariens et nationaux-conservateurs ?
Dans un texte intitulé « Comment j’ai rejoint la Résistance », publié en 2020 dans le magazine catholique américain The Lamp, J. D. Vance met en scène sa conversion au catholicisme. Le nouveau vice-président américain y retrace ses pérégrinations théologiques : de la culture protestante traditionnelle transmise par sa grand-mère à son adhésion progressive au catholicisme sauce Saint-Augustin, en passant par un athéisme fugace au moment de ses études à Yale. A posteriori, le sénateur de l’Ohio met ce rejet passager de la religion sur le compte d’une « arrogance randienne », renvoyant ainsi la philosophe libertarienne Ayn Rand à la suffisance de ses petits camarades de l’Ivy League contre lesquels ce « hillbilly » [péquenaud] a construit toute son image politique.
Il pourrait à première vue paraître étonnant que le vice-président de Donald Trump rejette ainsi l’héritage de la sainte-patronne de ce que toute l’Amérique compte de libéraux, de pro-business et de dérégulateurs. Pourtant, depuis sa première élection en 2016, ce sont bien les réseaux conservateurs et nationalistes qui s’activent pour donner une armature idéologique au trumpisme. Cette vitalité idéologique a pris la forme d’une « radicalisation conservatrice », d’après Valentin Behr, chargé de recherche au CNRS et spécialiste des réseaux conservateurs en Europe et aux États-Unis. Celle-ci repose d’après lui « sur une critique beaucoup plus ouverte et assumée du libéralisme, culturel évidemment, mais aussi politique ».
C’est une dimension que l’on retrouve à la National Conservatism Conference (« NatCon »), qui se tient tous les ans depuis 2019 sous l’égide de Yoram Hazony, président de la fondation Edmund Burke. Ce philosophe théorise depuis des années la mort du consensus libéral-conservateur qui caractérisait les droites occidentales, totalement incohérent du point de vue idéologique selon lui. Pour ce juif orthodoxe, le libéralisme – parce qu’individualisme – fragilise intrinsèquement la famille, la communauté religieuse et la nation. Invité assidu de la NatCon, J. D. Vance est un autre théoricien important d’une recomposition des solidarités communautaires exclusives autour du triptyque famille, religion, nation.
C’est le diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords.
« Vance est presque dans une vision théocratique », analyse Valentin Behr, rappelant la proximité du nouveau vice-président américain de toute la galaxie des intellectuels (souvent catholiques) « post-libéraux », comme Patrick Deneen, Rod Dreher (converti lui aussi) ou Adrien Vermeule. Ce dernier, professeur de droit constitutionnel à Harvard, s’est donné pour mission d’échafauder un système politique permettant de faire fonctionner, aux États-Unis, une théocratie catholique qui reviendrait sur l’héritage des Lumières.
C’est précisément ce diagnostic de l’affaiblissement de l’Occident par le libéralisme qui arrive à réconcilier Vance et le spectre d’Ayn Rand ; et à rassembler nationalistes, conservateurs et libertariens de tous bords. Les penchants réactionnaires de la droite à l’encontre du libéralisme culturel, dont la critique du « wokisme » n’est que l’instanciation la plus récente, n’ont pas grand-chose de nouveau. Ce qui est un peu plus neuf – et peut-être plus matriciel – c’est la critique explicite du libéralisme politique, qui agit comme un véritable ciment pour une Internationale « contre-Lumières » en ordre de marche. Sa force réside dans sa capacité à se déployer aussi bien dans les austères salles de classe des professeurs conservateurs des Ivy League américaines que dans les salons plus rutilants où grenouillent les grands de ce monde au forum de Davos.
Nul besoin de lire entre les lignes pour déceler le ralliement d’un libertarien comme le président argentin Javier Milei à ce post-libéralisme dans le discours qu’il a donné lors de la dernière édition du Forum économique mondial. Au même pupitre en 2024, le président argentin nouvellement élu avait prononcé six fois le mot « libertarien ». Dans son discours de 2025, on ne trouve pas de trace de cette allégeance idéologique qu’il revendique habituellement. En revanche, y figurent seize occurrences du mot « wokisme » et six références à la « civilisation ». Milei fait ainsi de l’anti-wokisme une guerre civilisationnelle interne à l’Occident, qui ne s’arrête pas à une critique réactionnaire du libéralisme culturel.
Pour lui, « le wokisme n’est ni plus ni moins qu’un plan systématique de l’État-parti pour justifier l’intervention de l’État et l’augmentation des dépenses publiques ». Ainsi, l’idée même de justice sociale (« sinistre, injuste et aberrante ») aurait perverti le libéralisme en justifiant l’interventionnisme d’État et progressivement affaibli l’Occident « vaincu par sa propre complaisance » après la chute du mur de Berlin. Ce faisant, Milei dessine un arc international « anti-wokiste » qui peut allier haine de l’État social et du progressisme, et ainsi rassembler « du merveilleux Elon Musk à la féroce dame italienne, ma chère amie, Giorgia Meloni ; de Bukele au Salvador à Victor Orbán en Hongrie ; de Benjamin Netanyahou en Israël à Donald Trump aux États-Unis ».
Le ciment idéologique de l’Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État.
Pourtant, le libertarianisme – dans sa version classique – se construit sur l’idée d’éliminer au maximum l’emprise de l’État au profit du marché. Ainsi, chaque individu serait maître de sa propre existence, au sens où la marchandisation de l’espace social permet à chacun de choisir. Concrètement, les drogues, les relations sexuelles, l’avortement, les organes, mais même la sécurité ou la justice ne sont qu’un marché de plus où le signal prix permet de coordonner les acteurs. Dans La rébellion est-elle passée à droite ? (Ed. La Découverte), Pablo Stefanoni estime qu’à partir des années 1980, cette version du libertarianisme a été effacée par une « convergence entre libertariens et réactionnaires » et entre « antiétatistes et néoautoritaires », réunis dans une vision visant à « renforcer les Églises, la famille et les entreprises comme contrepoids à l’État dans une logique postdémocratique ». C’est la naissance du paléolibertarianisme de Murray Rothbard, disciple d’Ayn Rand, qui quitte le parti libertarien à la suite d’échecs électoraux dans les années 1970. Son espoir était de construire un populisme de droite censé conquérir les masses, en revenant aux référents à la culture occidentale, en abandonnant l’athéisme militant et en jouant sur une coalition anti-establishment face à l’Etat, les grandes entreprises et les Ivy League. Ça vous dit quelque chose ?
Au-delà des cercles libertariens, dont il ne faut pas surestimer l’influence, c’est le ralliement plus diffus des milieux économiques américains au trumpisme et l’abandon du progressisme de façade du « woke capitalism » qui est déterminant. Au fur et à mesure que le vent commençait à tourner pendant la campagne, les gages d’allégeance se sont multipliés. Zuckerberg a mis en scène son retour au masculinisme et Jeff Bezos a fait censurer un éditorial pro-Kamala Harris dans le Washington Post, le premier quotidien centriste du pays. Un ancien donateur important de la campagne d’Hillary Clinton, Patrick Soon-Shiong a même fait licencier le comité de rédaction du LA Times, l’un des quotidiens les plus progressistes des États-Unis afin de « faire plus de place aux idées conservatrices ». C’est donc bien au-delà de la figure d’Elon Musk que les milliardaires américains se sont ralliés au pire des conservatismes avec le zèle des convertis.
L’avant-garde de ce mouvement a un nom : Peter Thiel. Premier milliardaire américain à soutenir Trump (dès 2016), le fondateur de PayPal a fait office de rabatteur trumpiste dans les milieux de la Tech. Homme de réseau, c’est lui qui a réussi à placer J. D. Vance – son ancien employé au sein du fonds de pension Mithril Capital – sur le « ticket » présidentiel en 2024. Plus charpenté idéologiquement que certains de ses congénères suivant les intérêts du capital, il déclarait dès 2009 se considérer encore comme « libertarien », mais « avoir radialement changé d’avis sur la façon d’atteindre cet objectif », ne croyant plus « que la liberté et la démocratie sont compatibles ». Thiel fait du suffrage universel la « racine du mal » et a progressivement réussi à faire graviter autour de l’administration Trump toute une galaxie de personnages ouvertement critiques de la démocratie, comme l’informaticien Curtis Yarvin. Sorti des tréfonds de « substack » (une plateforme de blogging américaine) par l’élection de Donald Trump, l’informaticien a pu déverser ses thèses soutenant l’avènement d’une monarchie américaine dirigée par un « CEO » dans les colonnes du New York Times le 18 janvier dernier.
Au fond, le ciment idéologique de cette Internationale d’extrême droite réside dans le fait de jouer la force de la communauté, déclinée sous le triptyque famille-religion-nation, contre la faiblesse des démocraties occidentales et l’ingérence inefficace de l’État. Toutefois, il ne faut pas non plus surestimer l’importance de la cohérence idéologique dans cette lame de fond mondiale, rappelle Valentin Behr : « Ce qui fait tenir ensemble tous ces gens, c’est une vision du monde profondément inégalitaire et des ennemis communs. Mais il faut bien distinguer le monde des idées et la pratique du pouvoir. À cet égard, le fascisme a toujours montré une grande flexibilité par rapport à son corpus doctrinal, sans même jamais spécialement chercher à justifier ses revirements. »
Spécialiste de think-tanks conservateurs et libertariens en Europe, aux États-Unis et en Amérique latine, Anemona Constantin rappelle que « tous ces gens sont des anti-intellectualistes, qui ont une culture assez transactionnelle qui vient du business ». Par conséquent, ces mutations idéologiques doivent aussi être analysées en termes d’intérêts stratégiques des acteurs à un moment donné. La postdoctorante à l’Université Libre de Bruxelles résume : « Tous ces gens jouent sur une ambiguïté idéologique stratégique. Ils sont unis par ce qu’ils détestent, mais ils ne souhaitent pas créer une parfaite cohérence. Ils ont compris la force de l’alliance et ils flirtent avec tout type de gens, des chrétiens démocrates aux plus radicaux. »
Cela n’étonnera donc personne que le leader de l’anti-Internationale soit le maître incontesté de cette « ambiguïté idéologique stratégique ». Plus à l’aise dans les deals que dans les débats doctrinaux et peu embarrassé par la frénésie erratique des courtes punchlines répétées qui forment sa pensée, Donald Trump constitue le parfait réceptacle de ces dynamiques idéologiques mondiales. Dans cette configuration politique, tout ce que l’on a pu reprocher à Trump sur son inconstance et son manque de projet politique clair s’est avéré un atout formidable pour coaguler ce bouillonnement idéologique a priori disparate. Le trumpisme n’a ni corpus, ni programme, pourtant il est bien là. Pour en comprendre les ressorts et la puissance ce n’est donc pas un manifeste qu’il faut chercher, mais un hymne.
« Rich Men North of Richmond » a été publiée sur YouTube le 8 août 2023 par Oliver Anthony, un parfait inconnu jusqu’alors. Aujourd’hui, la vidéo comptabilise presque 200 millions de vues sur la plateforme après avoir été propulsée au cœur de la galaxie MAGA (Make America Great Again) en Pennsylvanie en octobre dernier. Plutôt que de s’adonner à une séance de questions-réponses en clôture de meeting à Oaks, Donald Trump a préféré diffuser 39 minutes de chansons aux sympathisants présents, misant sur la communion musicale plutôt que sur la galvanisation par le discours. Avant-dernier morceau de la playlist, « Rich Men North of Richmond » était aussi le seul titre contemporain y figurant, avec une recette musicale simple : une guitare et une voix qui résonnent sur une tonalité country.
On retrouve tout au long de la chanson la critique orthodoxe des prélèvements obligatoires et de l’ingérence de l’État, associée à une complainte conservatrice (« vivre dans un monde nouveau avec l’esprit des anciens »). Le tout rythmé par l’opposition aux « rich men north of Richmond » (« les riches au nord de Richmond »), du nom de la capitale de la Confédération pendant la Guerre de sécession. Anthony replace donc cette division Nord-Sud dans un contexte contemporain entre les élites urbaines mondialisées et l’Amérique rurale conservatrice, une thématique éculée des paléoconservateurs américains. Idéologiquement peu novatrice, la chanson joue sur des affects politiques puissants, activés par évocation et références implicites plutôt que par un discours articulé et direct. L’hymne de l’extrême droite du 21ème siècle.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.
14.08.2026 à 07:00
Pablo Pillaud-Vivien
Qu’elles soient libertariennes ou identitaires, les extrêmes droites sont unies par la haine de la démocratie et sa promesse d’égalité. Un dossier pour mieux les comprendre afin de mieux les combattre.
Un vent d’extrême droite souffle sur le monde. Cette dynamique réactionnaire a porté au pouvoir Donald Trump aux États-Unis, Javier Milei en Argentine, Giorgia Meloni en Italie, Narendra Modi en Inde. Elle maintient Viktor Orban en Hongrie, Recep Erdogan en Turquie et Vladimir Poutine en Russie. Elle pousse le Rassemblement national en France, Vox en Espagne et l’AfD en Allemagne.
Contrairement aux internationales de gauche, moribondes, les fascistes dialoguent beaucoup entre eux : Jordan Bardella et Marion Maréchal invités par Benyamin Netanyahou en Israël, Éric Zemmour et Sarah Knafo à l’investiture de Donald Trump. Ces conventions et ces meetings communs témoignent d’une ébullition qui ne doit pas manquer d’inquiéter.
L’imaginaire de puissance et de domination se nourrit des bouleversements du monde et de ses violences.
Plusieurs traditions et horizons se confrontent. Il y a les libertariens qui veulent la fin des États, défaisant l’héritage des Lumières – comme l’a proclamé Javier Milei – afin qu’advienne le règne de l’inégalité pure. Ils ne sont pas exactement alignés sur les racistes obsédés par la fin de l’hégémonie de l’homme blanc et de la mythique civilisation judéo-chrétienne. Défendre l’Occident pose un problème aux nationalistes russes et indiens. Les antisémites qui s’allient au gouvernement israélien au nom de la résistance aux Arabes illustrent la complexité de la situation actuelle : le confusionnisme règne. En France, même ces différentes traditions coexistent depuis l’abhorrée Révolution/République/décolonisation. C’est le défi du RN de les rassembler.
Pourtant, à travers le temps et l’espace, plusieurs caractéristiques unissent ces courants. La première est celle de l’unité dans l’homogénéité. Il ne s’agit pas ici d’égalité mais d’identité. La différence est un désordre. L’ordre est une éternité et il doit être maintenu. La hiérarchie entre les sexes et les races se doit d’être préservée. Pour construire l’unité-identité, le recours au bouc émissaire est une constante. Ce bouc émissaire fut longtemps le juif. Il le reste encore. Il peut aussi prendre pour nom arabe, musulman, noir, homosexuel, trans. Au-delà, c’est le rapport à l’autoritarisme et aux personnalités fortes qui fascine les fascistes et les unifie.
La première conséquence de la montée en puissance des extrêmes droites est la violence discriminatoire et concrète à l’égard des minorités raciales, religieuses ou sexuelles. Pour la rendre possible, la déconstruction du droit qui pose l’égalité entre les êtres humains et entre les nations est un point crucial. Cette mise à mal du droit devient l’épicentre des enjeux et des résistances. Violemment ou à faibles doses réitérées, on assiste au détricotage de plusieurs siècles d’une lente construction : un système d’organisations internationales régi par un principe d’égalité, des démocraties fondées sur des lois avec des procédures et des recours, un droit stable quoiqu’évolutif, des pouvoirs séparés…
L’imaginaire de puissance et de domination se nourrit des bouleversements du monde et de ses violences. Bien que porteurs d’intérêts nationaux divergents, Trump autant que Poutine sont empreints de cette vision du monde et de la façon de régler les différends. Par la force, la brutalité, l’intimidation et la grossièreté. Au nom de la France éternelle, des ennemis intérieurs comme extérieurs sont partout activés pour justifier la peur qui permet de régner.
Le moment est difficile, violent. Mais en Syrie, le tyran est tombé. Il n’est pas le dernier.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.
12.08.2026 à 07:00
Catherine Tricot
Que faire quand les temps chaotiques paraissent incompréhensibles ? Interroger Gus Massiah, acteur depuis 60 ans des luttes et des rêves du monde.
Regards. Comment comprenez-vous ce temps bouleversé ?
gus massiah. Nous sommes dans un moment de crise structurelle du mode de production capitaliste, un changement de période historique bien au-delà de l’élection de Donald Trump. Même si son élection dramatise la situation et introduit de nouvelles incertitudes. Le social, l’écologique, le démocratique sont interpellés et bouleversés et se redéfinissent aux différentes échelles, locales, nationales, des grandes régions et mondiale. Nous sommes dans une période de rupture, de crise structurelle du mode production capitaliste, mais il ne s’agit pas d’une sortie du capitalisme.
Quels sont ces bouleversements qui te permettent de parler de rupture ?
Je dirais : la décolonisation et la montée des Suds ; l’écologie ; la démocratie et enfin les nouveaux rapports sociaux, avec notamment le numérique. Une première conséquence : les classes sociales sont en mutation. À commencer par la bourgeoisie financière. Trump, Milei et Musk ont perdu toute mesure et c’est la première fois qu’on a une affirmation aussi violente du pouvoir des milliardaires. La classe productive est elle aussi en plein bouleversement avec la transformation du travail et des compétences. Et, à l’échelle mondiale et dans chaque société, la montée des précaires et de la classe moyenne. Une deuxième conséquence, en lien avec l’écologie, est la crise du productivisme. Mutations des classes et crise du productivisme se traduisent par une montée des mouvements sociaux, à la fois complémentaires et alternatifs aux classes sociales : le mouvement des femmes, l’écologie, l’antiracisme, l’immigration, les peuples premiers, le logement et la ville, l’éducation. Ces éléments me conduisent à dire que nous sommes dans une période de changement historique, de crise du mode de production.
« Toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. »
La poussée de l’extrême droite partout dans le monde serait une réaction à ces mutations ?
Oui, en partie. Mais pas seulement. La montée de l’extrême droite tient, en partie, à la peur et au refus des mouvements sociaux qui bouleversent l’idéologie dominante. Quand Trump s’en prend aux femmes et aux trans, il exprime avec violence sa crainte de ces changements. Pour comprendre la montée de l’extrême droite, je me suis demandé ce qui s’était passé dans les changements et les crises précédentes du mode de production capitaliste. Je me suis rendu compte que toutes les crises structurelles du mode de production capitaliste ont commencé par une montée de l’extrême droite, suivie par des réponses de gauche puis par une mutation du capitalisme. Cette temporalité des crises est très frappante.
Pour identifier les crises du mode de production capitaliste, on peut partir des crises financières structurelles, celles de 1873, de 1929, de 1976, de 2008. Chaque crise financière marque une rupture ; elle est le point d’orgue d’une période de crise de vingt à quarante ans avec ses luttes sociales, idéologiques, culturelles, souvent accompagnées de guerres.
La crise de 1873 se prolonge par la longue dépression qui dure de 1873 à 1896 ; elle marque le passage du capitalisme libéral au capitalisme monopoliste avec la naissance des grands groupes industriels, la forte intervention des banques et le développement du capitalisme financier. La période commence avec l’extrême droite et Mac-Mahon et se poursuit, vers 1890, avec l’émergence de la nouvelle extrême droite avec Charles Maurras. Mais c’est pendant cette crise qu’interviennent la création de la Première Internationale, en 1864 à Londres, et la Commune, en 1871 à Paris. Ce sont les répliques de gauche à cette crise du capitalisme. Cette crise se prolonge par la seconde révolution industrielle, de 1880 à 1914 ; celle de l’électricité, du pétrole et de la chimie.
Deuxième grande crise, financière, celle de 1929 ; la grande crise, qui commence en 1914 et s’achève en 1945 et qui comprend deux guerres mondiales. Elle est marquée par la montée du fascisme. Mais elle voit aussi la montée du Front populaire. Elle se prolonge par le fordisme, nouvelle forme du capitalisme, qui s’imposera après la deuxième guerre mondiale et dominera jusqu’en 1976.
Troisième grande crise financière, celle qui commence en 1973 avec la crise pétrolière et le krach financier de 1976. Avec le coup d’État au Chili de Pinochet en 1973 et les dictatures dans plusieurs pays, c’est l’expérimentation et l’imposition du néolibéralisme. Elle se combine avec la montée du Sud. En 1989, la fin de l’Union soviétique laisse croire à la « fin de l’histoire » et à la victoire et l’éternité du capitalisme. Mais la crise de 2008 dément cette fausse certitude et ouvre la crise du néolibéralisme.
La crise de 2008 est vécue comme une surprise par tous ceux qui croyaient à « la fin de l’histoire » et à la victoire définitive du capitalisme. Les mouvements des Indignés, les Occupy, les révolutions arabes, les forums sociaux jusqu’à l’insurrection tunisienne de 2015 amorcent une réponse de gauche à cette nouvelle crise financière.
Puis vient la régression avec la répression. La montée de l’extrême droite actuelle n’est donc pas un phénomène exceptionnel. Elle fait partie des grandes séquences de mutation du capitalisme. Mais elle s’accompagne toujours de répliques de gauche et d’une mutation du capitalisme.
Voilà un optimisme réconfortant…
Oui, absolument. Les répliques de gauche n’ont jusque-là pas gagné complètement, mais elles modifient l’avenir. Par exemple, après la seconde guerre mondiale, il y a eu une transformation fordiste qui a laissé place à de nouveaux équilibres dans les rapports de classes et dans les rapports internationaux.
On peut en tirer une première conséquence : l’avenir n’est pas écrit et il sera contradictoire. Les issues des crises seront contradictoires. Il n’y aura pas d’avenir parfait et une résolution définitive des contradictions. Pas de catastrophe absolue non plus, même si des guerres sont possibles.
Revenons aux caractéristiques de notre moment historique. Vous introduisez une dimension inattendue : le fait décolonial.
En effet, je crois qu’une des caractéristiques majeures de la situation actuelle est que la décolonisation n’est pas terminée. En 1927, à Bruxelles, on assiste à une étape très importante de la décolonisation. C’est la réunion de la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale, avec la présence de Nehru, Hô Chi Minh et Messali Hadj ; et comme membres honoraires, Sun Yat Sen, veuve du premier président chinois et Albert Einstein. En 1927, la montée des mouvements indépendantistes s’accélère avec Nehru et Gandhi et le Congrès national indien, avec la fondation par Soekarno du Parti du congrès indonésien et les mouvements nationaux au Maghreb et dans le reste de l’Afrique. C’est un moment fort de l’expression internationale de la décolonisation.
Ce mouvement s’exprime pleinement à la conférence de Bandung de 1955 qui réunit les premiers pays décolonisés, indépendants d’Afrique et d’Asie. Soekarno qui accueille Nehru, Zhou Enlai et Nasser ouvre cette rencontre. Zhou Enlai a cette formule éclairante encore aujourd’hui : « Les États veulent leur indépendance, les nations veulent leur libération, les peuples veulent la Révolution ». Il relie État, nation et peuple dans une complémentarité forte mais avec beaucoup de complexité et même d’ambiguïtés. Ainsi, la déclaration des Nations unies, celle donc des nations, commence par « Nous, les peuples », mais en fait ce sont les États qui siègent à l’Onu et composent les Nations Unies.
La première phase de la décolonisation fut bien celle de l’indépendance des États. Elle s’est à peu près achevée sauf pour la Palestine et les 23 colonies, dont une liste a été définie par les Nations unies, notamment la Nouvelle-Calédonie et le Sahara occidental. On passe donc de la première phase de la décolonisation à la seconde : les nations veulent leur libération. La question du nationalisme ne se limite plus à l’État-nation et aux nations définies par des États. Elle pose les questions de l’identité et de la souveraineté. On le voit bien avec la manière dont l’extrême droite met en avant l’identité nationale, et la nature de l’État, à partir d’une relecture historique des identités. Cette nouvelle phase de la décolonisation commence avec la montée des nationalismes identitaires. Elle se traduit par la centralité de la question des migrations.
Est-ce que tu veux dire que le découplage entre la nation et l’État relativise la place de la politique au bénéfice de l’identité ?
La définition de la nation devient première. Ce n’est pas nécessairement d’extrême droite, mais cela explique la montée des nationalismes. On comprend pourquoi les États-Unis se crispent sur une définition de la nation américaine blanche, même pour celles et ceux qui ne le sont pas. La remise en cause du droit du sol en France comme aux États-Unis participe de ce mouvement de (re)définition de la nation. Auparavant, les enjeux se cristallisaient autour de la question de l’État et la définition de la politique qui en découlait.
Dans le cas français, la politique et l’identité se mêlent dans la mesure où, avec la Révolution, la citoyenneté fonde la nation française. La place des migrants – non citoyens – vient apporter une forte perturbation à cette définition de l’identité française. Dans toutes les enquêtes auprès des Français, la question des migrations ne ressort pas comme une question essentielle mais elle est reprise dans le débat politique comme telle. C’est une manière pour la droite ou l’extrême droite de construire le nouveau nationalisme. Il nous faut trouver une réponse de gauche et regarder comment poser autrement la question de l’identité, comme une façon de faire société et d’inventer une identité commune. On doit trouver des identités communes qui tiennent compte des origines et d’une culture commune sans tomber dans les exclusions nationalistes. La question des migrations doit partir de la compréhension de l’état du monde et non des identités.
Il faut intégrer dans cette réflexion deux éléments majeurs de l’état du monde qui caractérisent la nature des migrations. Le premier est la transformation du monde paysan et de la sédentarité. Depuis la Mésopotamie, il y a environ 5000 ans, la population sédentaire était la population agricole. Ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, la population agricole compte moins de 5% de la population en Europe, Amérique du Nord et Japon. Elle est de 15 à 40% (et en baisse) en Chine, en Amérique du Sud et en Inde ; et déjà de moins de 50% en Afrique et en Asie du Sud-Est. La population sédentaire dans les campagnes, dont la population agricole, joue toujours un rôle important, notamment symbolique. Mais les populations urbaines évoluent différemment. Ce qui provoque des différenciations très fortes entre villes et campagnes et se traduit par exemple dans les différences de votes. Les migrations, exodes ruraux ou migrations internationales, jouent un rôle majeur dans les cultures urbaines.
L’autre élément majeur de notre époque pour la population est la scolarisation massive. C’est un phénomène lui aussi mondial. En France, 80% de la nouvelle génération a le bac. Au Congo Kinshasa, en 1960, à l’indépendance, il y avait trois bacheliers, dont deux à Bruxelles. En 2021, il y avait, au Congo Kinshasa 328 000 bacheliers. Les migrants, comme la population mondiale, sont de plus en plus qualifiés ; les migrations vont façonner le monde et sont à la base de la nouvelle culture mondiale. Ce bouleversement est incroyable et on ne sait pas ce qu’il va donner. On comprend qu’il puisse susciter des craintes ; il joue sur les rapports économiques en particulier Nord/Sud, les rapports démographiques, culturels. La deuxième phase de la décolonisation n’est pas seulement la fin de la domination du Sud par l’Occident, c’est aussi l’évolution qualitative de la population mondiale.
Comment cette nouvelle donne change notre pensée des relations entre États, entre le Nord et le Sud, et le droit international ?
Cette phase de la décolonisation soulève une question importante : celle des rapports entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Je me suis posé la question par rapport à la situation entre la Palestine et Israël. La décolonisation signifie-t-elle le départ des colonisateurs ?
Quand on se pose la question des situations possibles après une décolonisation, on trouve historiquement trois situations qui caractérisent les relations entre peuples colonisés et peuples colonisateurs. Première situation, les peuples colonisateurs anéantissent les peuples colonisés. Ce fut le cas de l’Amérique du Nord, de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande… du moins, c’était l’idée que l’on s’en faisait. Mais, contrairement à ce que l’on a pensé, les autochtones ne disparaissent pas, ils renaissent et aujourd’hui réaffirment leur présence.
Deuxième situation, les colonisés gagnent leur indépendance et les colonisateurs partent, soit parce qu’ils ne supportent pas l’indépendance, soit parce qu’on les expulse. C’est ce qui s’est passé dans la période de décolonisation et des indépendances, par exemple en Algérie, au Vietnam et dans de très nombreux pays.
Y-a-t-il d’autres situations ? Historiquement, il y a eu d’autres situations de cohabitation, difficiles, contradictoires mais qui ouvrent de nouvelles perspectives. J’en citerai trois : le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud. Premier exemple, le Mexique. Il est dominé économiquement mais pas politiquement. Le Mexique a réussi à éviter la situation des Indiens des Amériques lors de la conquête des États-Unis. Le Mexique aurait pu être colonisé comme les États-Unis ; il a été dominé économiquement, mais il a réussi à éviter la colonisation et à construire son indépendance politique. Deuxième exemple, le Brésil. La décolonisation n’a pas été conduite par le peuple autochtone mais par un autre peuple colonisé, les anciens esclaves noirs. Ces trente dernières années, il y a eu une transformation, un métissage extraordinaire. Le Brésil est une des hypothèses de la mondialisation en cours. Enfin, il y a un troisième exemple, le cas de l’Afrique du Sud. Elle ouvre une voie nouvelle et très singulière parce que Nelson Mandela, Walter Sisulu, Thabo Mbeki et Joe Slov – juif blanc ukrainien, secrétaire du PC sud-africain –, membres de la direction de l’ANC, l’African National Congress, ont décidé d’éviter l’expulsion des Blancs et de construire, avec les autres composantes de la société sud-africaine, une Afrique du Sud multiraciale.
Mexique, Brésil, Afrique du Sud : ces trois grands pays très divers, vivent une situation de vie commune sur la même terre. On peut donc dire aux Israéliens « à certaines conditions, qu’il faut inventer ensemble avec les Palestiniens, vous pouvez rester ». Une situation Palestine-Israël à deux États reste possible ; elle est difficile à imaginer dans l’immédiat, mais elle reste possible et elle permettrait de préparer des solutions plus viables. Par exemple, une région ou une confédération rassemblant la Palestine, la Jordanie, Israël et le Liban. Dans un avenir plus lointain, et si l’avenir s’oriente vers des grandes régions, comprenant mais ne se limitant pas aux formes actuelles des États-nations, il y aurait une grande région possible avec la Syrie, l’Irak et peut-être même l’Égypte. Tous ces pays ont connu une histoire commune et partagent dans une certaine mesure une langue et une culture.
Épouses-tu l’idée de la reconstitution de formes de grands empires ?
Pas du tout, l’avenir ne reprend pas le passé. Je pense qu’on va vers de grandes régions formées de pays qui ont des histoires, des géographies et un avenir possible en commun qui les relient. Ces régions regrouperont des États qui ne seront pas des États-nations. En Asie, il y a trois ou quatre grandes régions – la grande région chinoise, la grande région indienne, le Sud-Est asiatique et enfin le Japon avec la Corée. Il y a aussi le Pacifique. Il y a l’Amérique du Nord. En Amérique du Sud, il y a l’Amérique centrale avec le Mexique et les pays qui l’entourent. Le Brésil et l’Argentine avec le Chili, ensemble ou pas. La question de la langue est prégnante. Enfin, les Caraïbes sont, elles aussi, unies par l’histoire et la culture. Le Moyen-Orient est une région en recomposition qui pourrait échapper aux convoitises et aux guerres qui y sont menées. De même en Afrique, il y a quatre grandes régions : l’Afrique du Nord plus ou moins reliée au Moyen-Orient, l’Afrique de l’Ouest et centrale, l’Afrique de l’Est et l’Afrique du Sud. L’Europe avec la Russie et une à deux autres régions européennes. Une vingtaine de grandes régions qui recomposeraient l’espace des 195 États sans les annuler. Cette évolution prendra du temps comme celle du passage des empires aux États-nations. Un des chantiers le plus important est celui du droit international, qu’il faut défendre, renouveler et faire avancer car il est remis en cause par les extrêmes droites nationalistes.
Quid des frontières reconnues internationalement ?
À mon avis, l’évolution des États-nations vers des grandes régions est une évolution structurelle. On peut garder les frontières et les États ; il faut par contre dépasser l’État-nation comme forme exclusive du sujet historique. Il y a des endroits plus avancés dans cette évolution. L’Europe est institutionnellement plus avancée mais ses difficultés structurelles sont lourdes. Elle porte une mosaïque de langues et de souvenirs de guerre. La Russie doit construire des liens de confiance avec l’Europe, trouver des projets communs qui ne se résument pas à un marché commun capitaliste et à la recherche d’une position dominante. En revanche, le Moyen-Orient, l’Iran, la Turquie et les pays arabes peuvent construire un espace commun. L’histoire n’est pas écrite.
Dans un changement de période, comme celui que nous vivons, les contradictions s’aiguisent. À commencer par les contradictions du capitalisme mondialisé. Elles s’expriment dans la tension entre l’écologie et le productivisme, la démocratie et l’autoritarisme, les nouveaux rapports de production et le numérique. Les mouvements se radicalisent à l’exemple du mouvement des femmes, de l’écologie, de l’antiracisme, de l’immigration, des peuples premiers, du logement et de la ville, de l’éducation. Il n’y a pas aujourd’hui de stratégie de progrès du capitalisme. Faute de stratégie, on libère les milliardaires, les Trump, Milei, Modi… et Musk. La seule liberté tolérée est celle des capitaux. L’idée même de démocratie est remise en cause et combattue. L’alter-mondialisme est confronté à la mondialisation renouvelée qui met en avant le nationalisme et le retour du souverainisme. Pour renouveler l’altermondialisme, il faut reprendre la proposition d’Édouard Glissant et Patrick Chamoiseau : opposer la mondialité à la mondialisation.
Cet article est extrait de notre numéro « FASCISME », paru en avril 2025.