
28.04.2026 à 14:37
Pablo Pillaud-Vivien
Le rapport de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public illustre une dérive bien connue : réduire le service public à une querelle sur sa neutralité politique et le prétendre obèse financièrement. Ici se joue une part du récit collectif de notre démocratie.
Ce lundi 27 avril, les députés membres de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public ont bien adopté le rapport du député UDR Charles Alloncle, grâce à l’abstention des macronistes. La gauche a voté contre un texte jugé truffé d’approximations, de contre-vérités et de fausses informations. Le service public de l’audiovisuel méritait un temps de travail des députés et ces auditions. Il mérite qu’on parle du fond : pourquoi une démocratie a besoin d’un audiovisuel public fort.
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Rappelons un fait : l’audiovisuel public français coûte moins cher que celui de plusieurs de nos voisins européens. En 2025, sa dotation publique représente environ 4 milliards d’euros, soit 130 à 150 euros par foyer et par an. Au Royaume-Uni, la licence de la BBC atteint l’équivalent de 200 euros. En Allemagne, la contribution audiovisuelle dépasse 220 euros par foyer. Présenter France Télévisions, Radio France, Arte, France Médias Monde ou l’INA comme un luxe extravagant relève du slogan.
L’une des principales questions soulevées par la commission d’enquête portait sur les flux financiers : comment sont utilisés ces 4 milliards ? France Télévisions est-il vraiment ce « système mafieux » peuplé de « gens qui s’en mettent plein les poches », pour reprendre les outrances de la galaxie Bolloré ? La sous-traitance croissante à de grands groupes de production interroge. Elle appauvrit les savoir-faire internes et fait disparaître des métiers et des technicités précieuses. Oui aussi, la starification de certains animateurs, qui pousse les employeurs publics à s’aligner sur les logiques salariales du privé, déséquilibre l’ensemble. Et derrière, un service public sous pression, des rédactions en tension, des budgets contraints, des suppressions de postes, des émissions pourtant essentielles qui disparaissent et des professionnels sommés de faire davantage avec moins.
La commission conduite par le député d’extrême droite s’est focalisée sur une obsession : les journalistes du service public sont-ils vraiment « neutres » ? Comprendre ici : luttent-ils contre l’extrême droite ? Sont-ils « de gauche » ? Pour les auditeurs attentifs… la réponse serait pour le moins nuancée. Il n’y a aucun journaliste proche des insoumis ou du RN parmi ceux qui font des chroniques et des éditos politiques. On peut, sans se tromper, dire qu’ils font partie du « cercle de la raison », bien répartis entre gauche et droite. C’est cette exigence de représentation de la plus grande diversité des opinions qui conduit France Info à élargir ses invités en plateaux. Est-ce suffisant ?
La commission conduite par le député d’extrême droite s’est focalisée sur une obsession : les journalistes du service public sont-ils vraiment « neutres » ? Comprendre ici : luttent-ils contre l’extrême droite ?
Et surtout, qui peut penser que l’audiovisuel public se réduit aux discours politiques ? Sa mission d’information est de rendre compte de la société par l’enquête, par le reportage, par le documentaire. Elle doit aussi raconter, former, divertir par la fiction, par la création culturelle, par la diffusion de spectacles vivants, par les émissions jeunesse, par la retransmission de grandes compétitions sportives accessibles à tous. Il s’agit de faire exister un espace commun qui ne soit pas gouverné par la rentabilité. France Télévisions et Radio France sont une part essentielle de cette fabrique.
Qui raconte le pays ? Qui décide de ce qui mérite d’être vu, entendu, discuté ? Qui façonne notre manière de comprendre le monde ? L’audiovisuel public constitue l’un des rares lieux capables de rivaliser avec des empires médiatiques privés et concentrés. Entre un média financé collectivement et un média dépendant des intérêts d’un grand groupe industriel ou financier, la gauche doit savoir, sans hésiter, de quel côté se tenir. Défendre l’audiovisuel public, ce n’est pas défendre l’État, c’est défendre un espace où l’information et la culture peuvent encore échapper, au moins partiellement, à la loi du marché.
À quelques exceptions près, la défense de l’audiovisuel public n’est pourtant pas le grand combat de la gauche. Trop souvent, elle a laissé prospérer l’idée qu’il s’agissait d’une forteresse corporatiste ou d’un vieux réflexe étatiste. Elle a parfois accompagné les logiques de rationalisation, les fusions et les restrictions budgétaires plutôt que d’inventer un projet ambitieux. C’est une erreur politique majeure. L’audiovisuel public n’est pas une institution figée ; il est la possibilité d’un imaginaire commun, d’une information indépendante des puissances d’argent, d’une culture accessible à tous. On ne peut pas abandonner ce front sans abandonner une part essentielle du projet démocratique.
28.04.2026 à 12:36
Bernard Marx
Samedi dernier, sur France Inter, une partie de l’émission « On n’arrête pas l’éco » était consacrée aux programmes, manifestes et autres punchlines qui commencent à se multiplier à gauche et à droite. La « démarchandisation » de Boris Vallaud n’a pas convaincu Leila Abboud du Financial Times. Démarchandiser est, selon elle, « décalé de la réalité alors que les prix flambent, alors que chaque pays est en concurrence pour acheter des barils de pétrole ». Au contraire. On a besoin, urgemment, ici et maintenant, en Europe et dans le monde, de démarchandiser cette matière première essentielle, au moins tant que durera la crise. C’est ce que préconisent concrètement les économistes Isabella Weber et Gregor Semieniuk (pour les anglophones, c’est à lire ici). Et ils ont raison.
27.04.2026 à 12:02
Catherine Tricot
Les socialistes ne manquent pas de prétendants mais aucun ne s’impose. Le flop du groupement Glucksmann/Jadot/Vallaud complique encore l’équation… alors que le temps presse. Un homme coche de nombreuses cases : le millionnaire Matthieu Pigasse. La fusée est sur le pas de tir.
Homme de médias, propriétaire d’évènements culturels, producteur de cinéma, banquier et ancien PDG de la banque d’affaires Lazard, Matthieu Pigasse a été entendu ces dernières semaines sur Les Grandes Gueules de RMC, France Culture et Quotidien. Les jeunes, les intellos, les classes populaires : auprès de chacun, le patron de gauche déroule, dans les mêmes termes, son diagnostic et sa vision. Extraits : « Le système capitaliste est à bout de souffle. Le chaos le plus grave est celui de l’explosion des inégalités. L’urgence absolue c’est le partage des richesses et la taxation des ultra-riches. Mon engagement est constant : refus de l’austérité et des inégalités. Conseiller de pays en détresse financière comme la Grèce, l’Argentine, l’Ukraine, j’ai voyagé partout dans le monde. J’ai vu les ravages de l’austérité. Il faut dégager des marges de manœuvre et refuser le fatalisme. Il faut une ambition, un souffle, un projet politique. L’équilibre budgétaire n’est ni un totem ni un tabou. Les politiques qui n’ont pas de compétence économique se soumettent au marché. Il est possible de changer les choses, rien n’est jamais figé. On peut gérer et réformer. On peut changer la vie, changer sa vie. Il faut apaiser, rassembler la société. »
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Ce discours résonne bien dans les oreilles de gauche et séduit le parti qui se dit de gouvernement. Serait-il une solution ? Ils sont plusieurs à la direction du PS à le croire.
Quand le journaliste de France culture, Guillaume Erner, lui pose la question attendue – « Vous voulez peser en politique ? » –, sa réponse est claire : « Absolument ». De fait, Matthieu Pigasse ne se contente pas d’intervenir sur les antennes. Fort opportunément, il était présent ce week-end au raout de la social-démocratie en Bretagne. Invité à la même table-ronde que Raphaël Glucksmann, qu’il qualifia aux Grandes gueules d’« homme de droite », il a pu faire valoir son offre de service, « Je suis disponible pour la gauche », et dessiner son périmètre, réunir toute la gauche – LFI comprise.
Comme souvent aimantée par la crédibilité des hommes du monde des affaires, de Bernard Tapie à Emmanuel Macron, la direction socialiste semble conquise par l’offre Matthieu Pigasse. Si celle-ci devait être la solution retenue, cela en dit long sur le niveau d’affaissement du PS.
L’homme est engagé de longues dates. Aujourd’hui comme hier, il veut « mener la bataille culturelle », contre le « chaos politique » qui menace avec le RN. Hier, il conseillait Dominique Strauss-Kahn et participait dès sa création, en 2007, aux Gracques, « groupe de réflexion et de pression » sur les politiques publiques. Composé de hauts fonctionnaires, le think tank défendait une rénovation social-libérale de la gauche française.
Matthieu Pigasse peut-il représenter une solution pour un camp en déshérence ? Celui qui se dit « à la disposition de la gauche et donc du pays » sera-t-il la bouée de sauvetage des socialistes ? Déjà, la solution permet à la direction du PS de retrouver davantage d’unité : elle n’est pas loin d’abandonner la primaire mais juge Raphaël Glucksmann définitivement trop à droite pour la gauche. Comme souvent aimantée par la crédibilité des hommes du monde des affaires, de Bernard Tapie à Emmanuel Macron, la direction socialiste semble conquise par l’offre Matthieu Pigasse. Si celle-ci devait être la solution retenue, cela en dit long sur le niveau d’affaissement du PS.
Mais peut-il représenter « le peuple de gauche » ? Être le propriétaire de Radio Nova et avoir ouvert l’antenne à Guillaume Meurice ne suffit pas plus que d’être maire de Paris et d’avoir fait des pistes cyclables. Les symboles ne font pas tout. À ce jour, le discours de Matthieu Pigasse est concis, formaté, sans fautes de carre et préservé de la confrontation. Attention à l’entrée dans l’atmosphère politique ! C’est souvent rude. Pendant ce temps, François Ruffin lance sa candidature au nom des « travailleurs essentiels » et Jean-Luc Mélenchon peaufine son offre de rupture.