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24.02.2026 à 12:42

Quatre ans de guerre en Ukraine : un ordre en crise

Pablo Pillaud-Vivien

Bousculé par les interdépendances du monde et les impérialismes voraces, l’État-nation demeure le cadre des souverainetés blessées. L’Ukraine montre que sans articulation entre le respect des identifications nationales et la maîtrise partagée de la mondialité, les frontières deviennent des lignes de feu.
Texte intégral (1100 mots)

Bousculé par les interdépendances du monde et les impérialismes voraces, l’État-nation demeure le cadre des souverainetés blessées. L’Ukraine montre que sans articulation entre le respect des identifications nationales et la maîtrise partagée de la mondialité, les frontières deviennent des lignes de feu.

Quatre ans après l’invasion, la guerre en Ukraine est un miroir qui reflète la brutalité de l’impérialisme, la fragilité des institutions internationales et de l’Europe, la faiblesse des solidarités proclamées, l’historicité du cadre de l’État-nation.


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L’invasion de l’Ukraine par la Russie n’est pas simplement une répétition des conflits d’équilibre traditionnels : elle est l’expression d’appétits impérialistes, d’un nationalisme exclusif et d’un système international où la souveraineté des peuples reste fragile face aux logiques de puissance.

Quatre ans après, le constat est sévère. Les États-nations se disent garants de la sécurité collective, mais ils demeurent prisonniers de leurs intérêts immédiats, de leurs calculs stratégiques, de leurs mémoires blessées. Le droit international existe, mais il reste suspendu au bon vouloir des puissants. Les résolutions s’accumulent, les sommets se succèdent, les déclarations solennelles abondent et, pourtant, la guerre continue. Le multilatéralisme, qui doit surmonter les anciennes rivalités, apparaît comme un théâtre diplomatique où les rapports de force priment sur les principes.

La difficulté n’est pas qu’en Ukraine. Le comprendre doit aider à promouvoir des solutions de paix plus durables. Comment y parvenir quand les appétits impérialistes sont puissants et que les questions coloniales et identitaires restent ouvertes ? Comment relier des peuples et des territoires quand les frontières ne correspondent ni aux aspirations démocratiques, ni aux consciences nouvelles, ni aux réalités culturelles ?

L’Europe agit, mais à reculons. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.

Faisons un pas de côté. Chez les Kurdes, peuple fragmenté entre plusieurs États, la revendication d’autodétermination se heurte à des souverainetés contradictoires et à des équilibres régionaux instables. Chez les Palestiniens, la question coloniale et la négation persistante d’un État viable nourrissent un conflit où la paix semble de moins en moins un horizon. En Ukraine, la négation par Moscou de la légitimité nationale ukrainienne s’inscrit, elle aussi, dans une histoire impériale où l’identité russe est une construction permanente et devient prétexte à l’expansion.

Dans tous ces cas, la paix ne peut être une simple suspension des combats. Elle suppose une architecture politique capable d’articuler souveraineté, pluralité et justice. Elle exige de reconnaître que les identités nationales ne sont pas des essences figées mais des constructions traversées de contradictions. Ce que montrent ces conflits, c’est qu’une stabilité injuste finit toujours par exploser.

Face à cela, l’Union européenne donne le sentiment de gérer la guerre comme elle gère tant d’autres crises – en espérant qu’elles ne pourrissent pas trop vite et qu’elles se résolvent avec sa moindre implication. Certes, il y a eu des sanctions, des aides financières, des livraisons d’armes. Mais derrière ces décisions, une ligne domine : éviter l’embrasement direct, contenir les effets collatéraux, préserver l’unité interne, protéger ses propres équilibres économiques et politiques.

L’Europe agit, mais à reculons. Elle parle d’autonomie stratégique, mais continue de dépendre d’alliances extérieures pour sa défense. Elle proclame une diplomatie de paix, mais peine à formuler une initiative politique forte. Ce réflexe attentiste n’est pas nouveau. Face aux crises migratoires, aux dérives autoritaires en son sein, aux conflits à ses frontières, l’UE a souvent choisi de gagner du temps – parier sur l’usure, sur la normalisation, sur la capacité des événements à se stabiliser d’eux-mêmes. Tant que la guerre ne s’étend pas directement à son territoire, tant que les marchés tiennent, tant que l’unité minimale des 27 est préservée, l’essentiel semble sauf.

Mais l’histoire récente rappelle une évidence : l’absence de vision n’est pas une neutralité, c’est un choix. En différant une pensée stratégique sur une architecture de paix qui articule justice, sécurité et reconnaissance des peuples, l’Europe s’expose à subir les chocs plutôt qu’à les anticiper. S’armer n’est qu’aveux d’impuissance à penser le monde et à y agir.

Cette guerre, comme la plupart des guerres en cours, interroge l’horizon de l’État-nation. Il est bousculé par les évolutions du monde et des sociétés. Installé dans la lignée des révolutions des 18ème et 19ème siècles, il n’a pas perdu de son utilité fonctionnelle. Mais il doit intégrer les données nouvelles des sociétés et l’émergence d’un destin commun de l’humanité. Respecter la spécificité des nations, assurer la sécurité des peuples et assumer les interdépendances de la mondialité : c’est la clé, partout, en Ukraine comme ailleurs.

La paix ne viendra ni de la seule fatigue des combattants, ni de l’équilibre des forces, ni de l’attente prudente des chancelleries. Elle viendra – quand elle viendra – d’une volonté politique capable de relier les peuples plutôt que de les assigner, de reconnaître les blessures coloniales plutôt que de les enfouir, de mettre en cause les appétits impérialistes plutôt que de les contourner.

À défaut, nous continuerons de commémorer les anniversaires de guerres que nous n’aurons pas su empêcher – ni vraiment chercher à terminer.

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24.02.2026 à 12:41

🔴 LIGNE ROUGE DU JOUR

Loïc Le Clerc

Aurore Bergé veut une alliance avec le RN contre LFI La Macronie ne s’en cache plus : elle veut mettre fin à La France insoumise. Tout en cherchant à interdire tout bonnement le parti de Jean-Luc Mélenchon (on vous en a parlé ici), il faut aussi le vaincre politiquement. Aussi, Aurore Bergé passe la seconde.…
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Aurore Bergé veut une alliance avec le RN contre LFI

La Macronie ne s’en cache plus : elle veut mettre fin à La France insoumise. Tout en cherchant à interdire tout bonnement le parti de Jean-Luc Mélenchon (on vous en a parlé ici), il faut aussi le vaincre politiquement. Aussi, Aurore Bergé passe la seconde. La ministre est omniprésente dans les médias – mais pas pour parler de son action ministérielle. Ce lundi sur BFMTV, elle saisit la perche tendue par le président du RN : « Si Jordan Bardella veut vraiment mettre en place le cordon sanitaire, il y a une chose très simple à faire, c’est retirer ses candidats dans les villes où LFI peut gagner et où il sait pertinemment que le RN n’a aucune chance ». Aurore Bergé se verrait-elle bien autour d’une table avec le RN pour négocier une répartition des circonscriptions ? Si elle maintient, pour l’heure, la ligne « ni RN, ni LFI », là voilà donc qui y ajoute cette nuance : si le RN peut nous aider à battre LFI, on prend. Aurore Bergé n’ose pas encore lui rendre la pareille. Pas encore…

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23.02.2026 à 12:43

L’antifascisme est une vertu, pas un crime — par Roger Martelli

Roger Martelli

Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.
Texte intégral (1992 mots)

Après avoir réaffirmé que l’antifascisme demeure une exigence démocratique et non une dérive violente, l’historien revient sur les différentes conceptions de l’antifascisme pour alimenter la réflexion.

Nous vivons le temps des grandes inversions. L’antifascisme serait la source de toutes les violences et le RN la pointe avancée du combat contre l’antisémitisme. Le mensonge serait le prélude de la vérité et la rationalité des Lumières le berceau du totalitarisme. Quant à LFI, elle serait plus dangereuse que le RN pour la démocratie. Face à ce renversement stupéfiant, un sursaut est désormais vital.


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L’antifascisme n’a rien perdu de sa vertu. Nous vivons une période d’incertitude mondiale, de choc des civilisations en guerre contre le terrorisme, d’angoisse de ne plus être chez soi en obsession du grand remplacement, d’état d’urgence en état d’exception. Le doute s’est installé, la confiance dans la démocratie s’est effritée, les peurs se sont accrues et le ressentiment a prospéré. Désormais, ce ne sont plus seulement des groupuscules néonazis qui s’affichent, mais des pans entiers de l’espace politique et même des États qui cheminent vers la droite extrême. « Néo » ou « post », l’esprit du fascisme a repris un peu partout du poil de la bête.

Le combattre nous place d’abord sur le terrain des idées. En 1941, alors que le monde s’embrasait, le philosophe communiste Georges Politzer, un Hongrois devenu passionnément français et résistant, prit la plume pour démanteler la doctrine nazie. À l’idéologue du nazisme Alfred Rosenberg, qui venait de prononcer un discours intitulé Sang et Or, il répliqua par deux textes, l’un publié dans la revue communiste clandestine, La Pensée (« L’obscurantisme au 20ème siècle »), l’autre diffusé en brochure (Révolution et contre-révolution au 20ème siècle). Il éreintait pièce par pièce les théories de « l’esprit racial », les dénonciations fumeuses des Lumières, la pensée irrationnelle, le mépris de l’histoire et la haine des révolutions populaires et démocratiques. Il leur opposait à la fois la lutte des classes et l’humanisme des Lumières, la fibre sociale et l’idée républicaine, la combativité militante et la haine de la mort. Un an plus tard, il était arrêté, torturé et fusillé. Mais son œuvre a survécu à celle de son piètre opposant nazi.

Aujourd’hui encore devrait s’imposer l’idée que la dénonciation argumentée ne suffit pas. Face au ressentiment nourri par la perte d’espérance, la cohérence d’une perspective émancipatrice peut seule rétablir dans leur dignité consciente ceux qui en ont été privés. Les tons belliqueux, les mâles postures et les slogans soigneusement peaufinés n’y parviendront pas, pas plus que la liste sans fin de promesses auxquelles on ne croit plus guère. Ce qui manque, au refus moderne de l’extrême droite, c’est plutôt la cohérence des valeurs, des critères, des méthodes pour faire de l’égalité, de la citoyenneté et de la solidarité des principes organisateurs et pas des mots creux. 

Être antifasciste aujourd’hui, ce n’est donc pas lever le poing ou en menacer l’adversaire, mais construire une stratégie partagée pour faire majorité contre l’inacceptable. Pour y parvenir, mieux vaut certes qu’existe une gauche bien à gauche, capable de donner le ton à toute la gauche. Mais cette gauche n’arrivera à rien si elle continue, comme ce fut le cas au temps de « classe contre classe », de s’imaginer qu’elle est la seule voix de gauche. La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures. Tout est possible, lançait un socialiste de gauche en 1936 : sans doute… pour peu que les conditions majoritaires en soient réunies.

La naissance des antifas

L’antifascisme est né en même temps que le fascisme, dans une Europe et un monde que la Première Guerre mondiale avait bouleversés et « brutalisés ». Les fascismes firent des Lumières, de leur tolérance et de leur passion pour l’égalité, les responsables d’un amollissement coupable et du déclin irrémédiable de toute « civilisation ». La pureté de la race, le culte de l’élite et du chef, le dédain de l’esprit démocratique et l’exaltation de la violence furent ainsi au cœur de groupements fondés sur le ressentiment. Soudés par un bric-à-brac idéologique qui ne manquait pourtant pas de cohérence, les fascismes se sont construits à partir de noyaux militarisés pratiquant une violence de masse meurtrière. Ils firent, de la haine à l’égard du mouvement ouvrier et de l’histoire révolutionnaire démocratique, les fondements d’une révolution au sens ancien du terme : le retour à un équilibre ancien où la force vitale de quelques-uns prévalait sur la masse apathique des dominés. Une contre-révolution absolue, mais au nom de la révolution : grande nouveauté de ces temps d’orage…

L’antifascisme fut la réponse à cette poussée. Il fut porté par l’effroi devant l’ampleur croissante de la menace et marqué lui aussi par la violence qu’avait générée le choix guerrier d’août 1914. Dans l’Italie de l’immédiat après-guerre et dans l’Allemagne brisée par la défaite, les antifascistes s’instituèrent en remparts contre la violence de masse. Tout naturellement, le noyau de cet antifascisme historique se construisit autour de l’appel à l’auto-défense. 

Communistes, socialistes et, dans une moindre mesure, démocrates, républicains et catholiques s’essayèrent à lutter contre la violence fasciste en créant leurs propres armées. En Italie, ce furent les « Arditi del popolo » ; en Allemagne, le « Front de fer » socialiste avec son logo des trois flèches et « l’Action antifasciste » des communistes, avec son noyau du « Front rouge ». Les « antifas » sont nés de là.

La radicalité doit être celle de l’ambition ; elle ne se mesure pas pour autant à la virulence du ton et à celle des gestes. La radicalité peut mobiliser celles et ceux qui se reconnaissent en elle, mais sans jamais oublier que c’est avec les autres, le plus souvent possible, que se construisent les majorités qui feront advenir les nécessaires ruptures.

Cette phase de l’antifascisme fut héroïque et tragique. Elle enregistra quelques rares succès sur le terrain et déboucha sur un échec cuisant en Italie et en Allemagne, pour au moins trois raisons. Alors que les extrêmes droites concentraient leurs forces, les antifascismes se dispersaient. Alors que la violence était au cœur de la doctrine fasciste, elle contredisait l’humanisme fondamental de ses adversaires. Enfin, la violence cultivait l’engagement minoritaire, quand la majorité est le fondement de l’élan démocratique. L’auto-défense pouvait trouver des échos dans une partie du peuple ouvrier méprisé, mais il tenait en marge ces masses qui « font » l’histoire. Elle fut donc courageuse, mais n’enraya pas la montée des fascismes. Elle fut populaire, mais ne toucha pas le plus grand nombre, dans cette guerre civile européenne qui ne trouva son terme qu’en 1945, au prix d’une guerre apocalyptique.

Ce ne furent pas les « antifas » qui, pendant un moment, laissèrent entrevoir une issue à la barbarie : ce fut le grand mouvement du « Front populaire ». En France notamment, ce mouvement prit une dimension massive, parce qu’il raccordait enfin le mouvement ouvrier et la gauche politique, qu’il retrouvait la conjonction historique de l’esprit républicain et de la mobilisation révolutionnaire et parce qu’il ne se contentait pas d’être un mouvement « anti ». Dans l’esprit de la « République démocratique et sociale », le Front populaire ne fut pas d’abord celui des « antifas », mais celui « du Pain, de la Liberté et de la Paix ».

Pour en arriver là, il n’a pas suffi de prolonger le premier antifascisme. Il y eut de la rupture dans le mouvement conduisant au Front populaire. La première fut dans l’abandon de la grande concurrence des antifascismes. Les socialistes finirent par oublier qu’ils avaient contribué à l’écrasement des soulèvements européens des années 1918-1924. Quant aux communistes, ils renoncèrent à voir dans les socialistes des « sociaux-fascistes ». Bien plus, ils cessèrent considérer que la démocratie portait en elle-même, et de façon inexorable, vers le fascisme, ou que tout partisan du capitalisme et de l’économie de marché était, à plus ou moins long terme, voué à se soumettre à la dictature. La convergence des gauches se réalisa, déstabilisa les fascismes français et permit la victoire de second tour.

Le refus des Lumières reste le carburant principal de celui de la démocratie. Il fut celui des fascismes d’hier, de l’extrême droite aujourd’hui. Aujourd’hui comme hier, le combat contre l’extrême droite est une exigence première. Il suppose de la détermination, de la vigilance et de la rigueur. Il implique de cultiver la mémoire, sans s’imaginer que l’histoire se rejoue à l’identique. L’antifascisme reste en cela une boussole, qui n’appartient à personne en particulier. Elle est un état d’esprit et pas un bloc, un mouvement par nature composite, qui ne se renforce pas en écartant, mais en s’ouvrant à d’autres.

Les « antifas » d’aujourd’hui en sont partie prenante ? Sans doute, mais ils n’en sont ni la tête ni le cœur, ni épouvantails ni héros. Eux-mêmes d’ailleurs auraient intérêt à peser ce qui fut l’expérience du 20ème siècle : la violence est parfois un passage obligé, mais qu’il faut conjurer, parce que son expansion ne sert que l’inhumanité qui nous conduit vers le pire. L’auto-défense « populaire » – mais où sont les ouvriers ? – ne vaut pas la détermination du grand nombre et la force du projet d’émancipation individuelle et collective.

Combattre ce qui doit être combattu, mais rassurer ceux que la peur conduit au repli ; mobiliser les forces qui aspirent à un autre monde, mais en faisant tout pour apaiser le monde tel qu’il est et qui risque d’être de plus en plus invivable… Le parti pris de l’antifascisme a pu et peut conduire à des erreurs, des fautes et même à des crimes. Mais sa négation nourrit la bête immonde. Elle n’a pas besoin de ce renfort.

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