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29.07.2026 à 07:00

L’IA rend fou 

Pablo Pillaud-Vivien

Cédric Villani et Loucas Pillaud-Vivien sont deux mathématiciens français, de deux générations différentes, qui réfléchissent et travaillent sur l’IA. À l’heure des questions et des inquiétudes, ils en débattent.
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Cédric Villani et Loucas Pillaud-Vivien sont deux mathématiciens français, de deux générations différentes, qui réfléchissent et travaillent sur l’IA. À l’heure des questions et des inquiétudes, ils en débattent.

Regards. Pour beaucoup de gens, l’IA c’est ChatGPT ou Claude. C’est quoi exactement, l’IA ?

Cédric Villani. Quand je travaillais sur le rapport de 2018 pour le président de la république sur l’intelligence artificielle, c’est évidemment l’une des premières questions que je me suis posées. C’est normal qu’un mathématicien commence par demander : « Quelle est la définition ? »

Très vite, les auditions et les discussions m’ont convaincu qu’il était extrêmement difficile d’en donner une. À l’époque, j’avais proposé une pseudo-définition : « On appelle intelligence artificielle toute technique électronique qui automatise une tâche qu’on aurait cru réservée aux humains ». Évidemment, c’est une pseudo-définition : qui est ce « on » ? Que veut dire « aurait cru » ? Rien n’est vraiment précis. Mais c’était le mieux que j’avais trouvé.

« Un programme ne réfléchit pas. Il ne veut rien, ne cherche rien, ne désire rien. Tous ces mots sont chargés d’intentionnalité. Un programme reste une formule. Rien qu’une formule. »

Cédric Villani

Depuis, j’ai réalisé qu’il fallait ajouter quelque chose d’essentiel : le buzz. Si ça n’attire pas le buzz, on n’appelle pas ça de l’IA. Le buzz est consubstantiel à l’IA. Ce qu’on appelle « IA » à une époque cesse parfois de l’être à une autre, et inversement. C’est une notion profondément mouvante. Donc j’insiste sur le fait que l’IA est un objet résolument politique et social, au-delà même de sa dimension scientifique et technique. Finalement ma définition du moment c’est : « On appelle intelligence artificielle toute technique électronique qui automatise une tâche qu’on aurait cru réservée aux humains, et qui attire le buzz ».

Loucas Pillaud-Vivien. Je suis assez d’accord avec ça. Pendant longtemps, dans les milieux scientifiques, ce qu’on appelait « intelligence artificielle » était surtout désigné par le terme de machine learning, c’est-à-dire « apprentissage automatique ».

Aujourd’hui, avec les grands modèles de langage, le mot a changé de sens pour le grand public. Pour beaucoup, « IA » désigne désormais des systèmes capables de converser, d’écrire, de répondre à des questions : ChatGPT, Claude, etc. Je pense que le mot IA s’est aujourd’hui imposé autour de cette idée d’une intelligence qui passe par le langage, qui raisonne grâce au langage et à travers lui.

Cédric Villani. Il faut quand même rappeler qu’il existe une tradition plus ancienne de l’intelligence artificielle qui ne reposait pas sur l’apprentissage automatique. Une partie importante de l’IA classique travaillait à partir de règles logiques, de calcul d’exploration, de systèmes experts.

Mais il est vrai que l’arrivée de l’IA générative a complètement changé la donne dans le débat public, en intensité comme en focalisation. En revanche, je conteste l’usage du mot « réfléchir » appliqué à ces systèmes. Un programme ne réfléchit pas. Il ne veut rien, ne cherche rien, ne désire rien. Tous ces mots sont chargés d’intentionnalité. Un programme reste une formule. Rien qu’une formule.

Au-delà des chatbots comme ChatGPT, Claude et compagnie, existe‑t‑il d’autres usages importants de l’intelligence artificielle ? 

Loucas Pillaud-Vivien. Quand on parle de « modèles de langage », il faut comprendre que le mot « langage » ne désigne pas seulement les langues humaines. Ces modèles ont appris énormément de formes de langages différents : les langues naturelles, bien sûr, mais aussi les langages informatiques, les notations mathématiques, les structures formelles.

Par exemple, un modèle comme ChatGPT connaît le HTML, le Python, le LaTeX utilisé pour écrire des articles scientifiques. Donc il peut manipuler toutes sortes de structures symboliques. C’est pour cela que la programmation informatique est aujourd’hui l’un des domaines les plus transformés par l’IA.

« Il y a des transformations beaucoup plus lentes, beaucoup plus diffuses, qui sont peut-être politiquement plus importantes : la dépendance cognitive, la concentration du pouvoir, la délégation progressive de fonctions intellectuelles fondamentales. »

Loucas Pillaud-Vivien

Par exemple, il y a des versions comme ChatGPT Codex ou Claude Code qui utilisent le langage pour effectuer des actions concrètes. Là, on passe à une IA dite « agentique » : des systèmes capables d’agir sur un ordinateur, de lancer des tâches, de modifier des fichiers, de piloter des logiciels. Je pense que l’étape suivante de l’IA qui va toucher le grand public sera celle‑là.

Cédric Villani. L’un des bouleversements majeurs provoqués par les grands modèles de langage concerne effectivement la programmation informatique. Même des programmeurs très expérimentés en profitent et confessent qu’ils sont impressionnés. Et pour certains qui sont moins virtuoses, il y a la possibilité d’atteindre des niveaux de complexité auparavant inconcevables. Les effets exacts sur la productivité restent débattus, car réaliser de la programmation en entreprise, c’est toute une chaîne comprenant le test, le « débuggage », la confrontation avec les objectifs, etc. Et là il n’est pas clair qu’on ait un gain de temps, d’autant plus que la compétition effrénée amène les programmeurs dans les entreprises en vue à travailler selon des horaires inhumains ! Mais indéniablement, il y a déjà une transformation profonde des pratiques.

De façon générale, il faut faire très attention aux effets réels sur la productivité dans la mesure où il existe historiquement un décalage très fréquent entre les promesses technologiques et les gains réellement observés. Il y a cette célèbre phrase de l’économiste Robert Solow : « On voit les ordinateurs partout sauf dans les statistiques de productivité ». Aujourd’hui les causes sous-jacentes au paradoxe sont encore débattues entre experts : problème dans les mesures mêmes, effets rebonds, dissipation des gains ? Ce débat réapparaît aujourd’hui avec l’IA. Il peut très bien y avoir un effet course aux armements : si tout le monde possède les mêmes outils, alors tout le monde dépense davantage pour conserver exactement la même place. On le voit dans la cybersécurité : les outils d’IA permettent aussi de produire davantage d’attaques, davantage de sophistication dans les cyberattaques et donc dans la cyberdéfense. On peut donc reperdre d’une main ce qu’on a gagné de l’autre.

« L’IA peut aussi faire perdre quelque chose de fondamental : le plaisir de comprendre. Découvrir une idée, résoudre un problème, ce n’est pas seulement une activité productive. C’est aussi une joie humaine profonde. Ce serait une étrange civilisation que celle qui finirait par automatiser jusqu’au plaisir de penser.  »

Cédric Villani

Va-t-on assister à une crise des métiers de programmation ? Certaines écoles d’ingénieurs commencent néanmoins à constater des tensions nouvelles sur le marché du travail des développeurs. On voit apparaître des discours très médiatiques expliquant que « coder ne servira bientôt plus à rien ». Je déteste ce genre de prophéties : non seulement c’est un pari très douteux, mais en outre elles ont un impact délétère sur la motivation de nos jeunes. On ne programme pas seulement pour programmer, mais aussi pour s’imprégner de la culture, des réflexes, de l’acuité liée à la programmation et à sa gestion, c’est l’apprentissage de la sophistication des outils. La programmation est un art et pas seulement un outil.

Concrètement, pour des chercheurs comme vous, est-ce que ces outils peuvent accélérer la recherche mathématique ?

Loucas Pillaud-Vivien. Des mathématiciens comme Terence Tao ou Timothy Gowers commencent à explorer ces questions. Ils cherchent à voir si les modèles de langage peuvent aider à explorer des conjectures, produire des contre-exemples ou suggérer des pistes de démonstration. Il y a aujourd’hui des programmes de recherche entiers qui se mettent en place autour de ça.

Cédric Villani. Je représente probablement l’arrière-garde sur cette question et je l’assume. Quand on m’a proposé de participer à un tel projet pour développer des assistants de preuve, j’ai décliné, convaincu qu’il me serait plus profitable de continuer à me coltiner aussi les calculs fastidieux et soucieux de garder pour moi l’effort de la preuve. Et la mathématique ne consiste pas seulement à produire des démonstrations, elle vise avant tout à définir et comprendre des concepts, les éclairer, les enseigner, les appliquer.

Il existe un vieux fantasme dans le monde mathématique : celui d’une preuve vraie mais tellement opaque qu’elle ne nous apprendrait absolument rien. Une démonstration incompréhensible de 10 000 pages produite par une machine, même si c’est pour un théorème célèbre, n’aurait pas grand intérêt, ce serait presque un cauchemar. En mathématique, il y a toujours deux grandes questions : qu’est-ce qui est vrai ? Et pourquoi est-ce vrai ? Or le « pourquoi » est une construction profondément humaine. Aux yeux d’un ordinateur, tous les arguments se valent. Pour un mathématicien humain, certains raisonnements sont plus importants, plus intuitifs, plus féconds que d’autres. Le mathématicien-entrepreneur-auteur David Bessis en a publié une excellente analyse dans un billet de blog que je recommande « The Fall of the Theorem Economy ».

Et bien sûr, comme pour n’importe quelle industrie de création, il y a aussi un risque de dévaluation par inondation : déjà aujourd’hui, des centaines de milliers de théorèmes sont publiés chaque année. Si demain on passe à des millions de démonstrations générées automatiquement, il sera encore plus difficile de s’y retrouver – et que vaudra le théorème ? 

loucas pillaud-vivien. En même temps, quelqu’un comme Terence Tao a une approche beaucoup plus optimiste. Il dit que si une IA produit une démonstration totalement opaque voire incompréhensible, ça ne l’intéresse pas. Mais si elle produit des pistes qu’on peut interroger, découper, retravailler, alors les mathématiciens pourront se réapproprier ces résultats.

Et il rappelle aussi que dans l’histoire des sciences, beaucoup de découvertes ont commencé par des régularités empiriques avant qu’on en comprenne vraiment les raisons profondes. Par exemple, les lois de Kepler [trois lois formulées au 17ème siècle qui décrivent mathématiquement le mouvement des planètes autour du Soleil, avant même qu’on en comprenne la cause physique avec la théorie de la gravitation de Newton] sont une forme de « data science » avant l’heure : une découverte empirique qui a ensuite orienté la recherche théorique.

Quand on regarde l’histoire récente de l’IA, on a l’impression que tout est concentré entre quelques grands groupes : Google, OpenAI, Meta, Microsoft… Est-ce que une impression juste ?

Cédric Villani. Les racines de l’IA sont beaucoup plus anciennes. On peut considérer que les mathématiciens Alan Turing et Claude Shannon sont les deux grands parents fondateurs de l’IA moderne. Chez eux, le moteur principal, c’était la curiosité scientifique : les jeux, les codes, la théorie de l’information, les fondements de l’esprit humain.

La génération suivante (Minsky, McCarthy, Moravec) introduit une dimension plus transhumaniste : l’idée qu’on pourrait produire quelque chose qui réfléchirait mieux que l’humain. Voire une nouvelle étape majeure dans l’évolution des espèces. Mais l’idée d’une IA principalement tournée vers le profit et la concentration du pouvoir apparaît surtout dans les années 1980-1990, avec les grands empires de l’informatique. L’un des tournants symboliques, c’est évidemment le duel d’échecs entre le joueur russe Kasparov et un ordinateur IBM.

Loucas Pillaud-Vivien. Aujourd’hui, concrètement, l’IA telle qu’elle existe pour le grand public, ce sont seulement ces cinq ou six grands groupes. Et le problème principal est peut-être moins leur existence que l’incapacité du secteur public ou du monde académique à s’organiser face à eux.

Il existe énormément de talents hors des grandes entreprises. Beaucoup de gens pourraient construire des alternatives open source puissantes. Mais il manque une organisation collective capable de faire émerger une véritable puissance publique ou ouverte. Beaucoup de mes camarades, collègues ou amis qui travaillaient dans l’IA se sont fait recruter par les grands groupes dont les objectifs sont d’accumuler pouvoir et argent, pas l’intérêt général.

Cédric Villani. Je suis un peu moins pessimiste sur ce point. Quand on regarde les performances des modèles ouverts, on constate qu’ils rattrapent souvent les grands modèles propriétaires avec quelques mois de retard seulement.

Et si l’on se demande non pas « quel est le modèle le plus impressionnant médiatiquement ? », mais « de quoi avons-nous réellement besoin ? », alors le jeu devient beaucoup plus ouvert. Il existe aujourd’hui des solutions open source capables de répondre à beaucoup d’usages réels à des coûts raisonnables et avec des impacts environnementaux plus maîtrisés. J’ai assisté récemment à une présentation éclairante dans une université et la conclusion était claire : on peut mettre en oeuvre un grand modèle de langage répondant aux besoins exprimés, en particulier pour interroger la littérature scientifique, à coût abordable, impact environnemental maîtrisé et performance de haut niveau – dans la ligue des grandes vedettes avec quelques mois de décalage. Mais il est vrai que la puissance médiatique et financière des géants américains est considérable, avec la puissance de mise en œuvre qui l’accompagne.

Qu’est-ce qu’il faudrait faire aujourd’hui pour résister à cette concentration du pouvoir technologique ?

Loucas Pillaud-Vivien. Je pense qu’il manque un véritable grand projet public autour de l’IA… à l’égal de ce que l’on a été capables de construire historiquement avec des projets scientifiques gigantesques, extrêmement coûteux, qui demandaient des décennies de travail collectif. Aujourd’hui, les pouvoirs publics ont injecté beaucoup d’argent dans l’IA, fait beaucoup d’efforts et de déclarations, mais ce qui manque réellement, c’est une gouvernance et un programme collectif clair.

Je pense au CERN, ce grand laboratoire européen où des milliers de chercheurs travaillent ensemble sur la physique des particules ou encore aux grands projets sur les ondes gravitationnelles, ou le CEA, le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives. Ce sont des structures publiques, importantes, qui ont réussi à rassembler, dans une finalité précise, des compétences, des moyens financiers, des infrastructures et du temps long. Pourquoi serait-on incapables de faire quelque chose d’équivalent sur l’intelligence artificielle ?

Aujourd’hui, quand on regarde le secteur, tout le monde finit absorbé par les grandes entreprises privées américaines, le reste est dispersé dans l’académique où ils travaillent pour la plupart en silos. Quand certains quittent ces entreprises, c’est souvent pour recréer d’autres startups privées. Il y a donc un vrai problème de structuration collective.

Si, demain, on me dit : « Pendant cinq ans, tu travailles dans un grand laboratoire public européen pour développer des modèles ouverts, souverains, avec des moyens importants et une vraie ambition scientifique », j’y vais immédiatement. Parce qu’il existe énormément de talents et de compétences en dehors des grandes entreprises. Ce qui manque, ce n’est pas l’intelligence ou les chercheurs, c’est une structure collective capable d’organiser tout ça à grande échelle.

Cédric Villani. Je suis d’accord sur le diagnostic général, mais je pense qu’il existe aussi une différence importante entre l’IA et les grands projets scientifiques du 20ème siècle. Le CERN, par exemple, repose sur des infrastructures physiques extraordinairement lourdes et localisées : des accélérateurs de particules gigantesques, des tunnels, des équipements industriels immenses. C’est quelque chose qu’on ne peut construire qu’à quelques endroits dans le monde. Ce sont des points de convergence géographiquement bien localisés.

L’IA est beaucoup plus immatérielle, beaucoup plus mobile, beaucoup plus reconfigurable. Un laboratoire peut émerger très vite, une équipe peut se recomposer rapidement, les rapports de force technologiques peuvent changer en quelques mois. Cela rend la compétition beaucoup plus instable que dans les grands programmes scientifiques classiques.

Il ne faut pas non plus tomber dans l’idée qu’il faudrait reproduire le modèle américain des investissements massifs et illimités. Les sommes injectées aujourd’hui dans l’IA par les géants technologiques sont délirantes. Je ne suis pas sûr qu’il soit souhaitable que l’Europe entre exactement dans cette logique-là, parce qu’elle produit aussi des concentrations de pouvoir extrêmement dangereuses. Et aussi parce qu’elle produit une bulle phénoménale, dont tout le monde de sensé se demande quand elle va crever et qui va payer les pots cassés.

En revanche, je suis sûr qu’il faut renforcer massivement les coopérations publiques de recherche à l’échelle européenne : davantage d’échanges entre laboratoires, davantage de réseaux universitaires, davantage de circulation des chercheurs et des connaissances. Et aussi se poser à nouveau la question : de quoi avons-nous réellement besoin, une fois que l’on sort du pur effet de prestige ou du buzz médiatique ?

Est-ce que vous pensez, comme les informaticiens Geoffrey Hinton ou Yoshua Bengio, que le développement exponentiel de l’intelligence artificielle fait courir un risque existentiel à l’humanité ?

Loucas Pillaud-Vivien. Le simple fait que de tels chercheurs qui sont des figures fondatrices du deep learning contemporain posent publiquement et sérieusement cette question montre qu’il se passe quelque chose. On ne parle pas ici de gens extérieurs au domaine ou de fantasmes de la Silicon Valley. Ce sont des chercheurs qui ont participé directement à la construction de ces technologies. Ce genre de prise de position mérite d’être prise au sérieux, et je me garderais donc bien de la balayer d’un revers de main – comme certains peuvent le faire.

Mais je me garderais aussi de donner une réponse définitive. Je pense qu’on est dans une situation très incertaine. Il y a plusieurs niveaux de risques différents, qu’on confond souvent. Il y a les scénarios très spectaculaires de type « IA autonome incontrôlable », qui captent énormément l’attention médiatique. Mais il y a aussi des transformations beaucoup plus lentes, beaucoup plus diffuses, qui sont peut-être politiquement plus importantes : la dépendance cognitive, la concentration du pouvoir, la délégation progressive de fonctions intellectuelles fondamentales.

Cédric Villani. Pour moi, le premier problème, c’est que l’IA rend fou. Elle rend folle l’économie, folle la société, folle une partie des élites techniques et politiques. Quand on regarde certains discours aujourd’hui dans la Silicon Valley, on a parfois l’impression d’assister à une forme de délire collectif autour de la promesse technologique.

En même temps, cette obsession permanente pour l’IA détourne aussi l’attention collective d’autres enjeux absolument centraux, notamment climatiques et écologiques. Toute l’énergie intellectuelle, financière, industrielle est aujourd’hui mobilisée autour des datacenters, de la puissance de calcul, de la compétition technologique, des semi-conducteurs. Or pendant ce temps-là, les problèmes climatiques et sociaux ne disparaissent pas, bien au contraire.

Et puis il y a évidemment toute la dimension militaire et sécuritaire. L’IA fournit déjà de nouvelles armes : cyberattaques automatisées, drones pilotables avec précision et bientôt beaucoup plus autonomes, systèmes de surveillance, capacités massives de désinformation, automatisation grandissante de la guerre. Le risque n’est pas vraiment celui d’une machine qui deviendrait autonome ou incontrôlable au sens de la science-fiction, mais son utilisation autodestructrice par l’humain.

Les technologies de la communication, dès le début, ont été employées par les sociétés autoritaires pour renforcer leur contrôle de la population, mais ont aussi constitué pour les régimes plus libéraux une tentation irrésistible. Voyez les programmes massifs de surveillance lancés par les États-Unis et quelques autres. Flicage en temps de paix, démultiplication des moyens de destruction en temps de guerre, c’est une combinaison redoutable pour une humanité qui n’a guère progressé moralement et qui a toujours, en période de tension, utilisé la technologie dernier cri pour se battre. Rendez-vous compte, personne n’en parle mais l’an dernier cinq pays européens se sont retirés du traité international contre les mines antipersonnel ! Les industriels de l’armement ont leur carnet de commande plein à ras bord, de même que tout le business des addictions (drogue, sexe, jeu). J’imagine un extraterrestre en mission d’observation sur Terre, qui ferait son compte rendu à son quartier général : « Ils font tout pour éviter de regarder en face leurs vrais problèmes, ils se préparent à la guerre, et construisent d’immenses datacenters comme les cathédrales d’un culte ». À la fois hyper-connectés et déconnectés du réel.

Loucas Pillaud-Vivien. Il existe peut-être un autre risque, plus silencieux. Si nous déléguons progressivement notre capacité à comprendre, réfléchir, écrire, organiser le monde, alors nous risquons aussi de perdre une partie des
compétences collectives qui rendent possible une société démocratique. 

Parce qu’au fond, une société humaine fonctionne aussi grâce au fait que les individus participent eux-mêmes à la production de la compréhension. Si tout devient progressivement opaque, automatisé ou externalisé à des systèmes techniques, cela peut aussi transformer profondément notre rapport au savoir et à l’action politique.

Cédric Villani. Et peut-être aussi faire perdre quelque chose de très fondamental : le plaisir de comprendre. Parce qu’au fond, comprendre le monde, faire un effort intellectuel, découvrir une idée, résoudre un problème, ce n’est pas seulement une activité productive. C’est aussi une joie humaine profonde, d’utiliser son corps, muscles et cerveau, pour accomplir quelque chose de beau. Ce serait quand même une étrange civilisation que celle qui finirait par automatiser jusqu’au plaisir de penser. On songe à la dystopie évoquée par Kurt Vonnegut Jr dans sa « Lettre au futur » : « Tout le monde restera assis toute la journée en tapotant le clavier d’ordinateurs connectés à tout, en sirotant du jus d’orange avec des pailles comme les astronautes ».

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

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27.07.2026 à 07:00

Pedro Sanchez, rouge malgré lui

Loïc Le Clerc

Huit ans que Pedro Sánchez, le dirigeant socialiste, gouverne l’Espagne, en coalition « forcée » avec la gauche radicale. Malgré sa majorité parlementaire de trois sièges, il s’impose en Espagne et parmi les opposants au trumpisme. Retour sur le parcours chaotique d’un social-libéral devenu leader mondial de la gauche.
Texte intégral (2327 mots)

Huit ans que Pedro Sánchez, le dirigeant socialiste, gouverne l’Espagne, en coalition « forcée » avec la gauche radicale. Malgré sa majorité parlementaire de trois sièges, il s’impose en Espagne et parmi les opposants au trumpisme. Retour sur le parcours chaotique d’un social-libéral devenu leader mondial de la gauche.

Si l’on vous dit que Pedro Sánchez, c’est tout comme François Hollande, on pourrait trouver ça incongru. Et pourtant… Les deux sont des socialistes, construits par la tendance plutôt libérale de leur parti. Ils souhaitent une société qui s’adapte au marché. Sur le papier, l’élection de l’un comme de l’autre aurait dû mener à la même politique. Mais les circonstances de leur élection divergent, tout comme leur pratique du pouvoir. En ce qui concerne Pedro Sánchez, sa conquête du pouvoir aura été un chemin de croix, où il fut question de choix entre gauche et droite, d’alliances de circonstance et de rapports de force. Une idée contient son parcours politique : seul, il ne peut rien ; avec la droite, il ne peut rien ; reste la gauche…

Pedro Sánchez, dit « Pedro el Guapo » (« le beau Pedro »), a déjà connu cinq élections générales. Deux de perdues, en 2015 et 2016, face au leader du Parti Populaire (PP) de droite conservatrice Mariano Rajoy. Le Parti socialiste espagnol (PSOE) souffrait alors de l’irruption dans le paysage politique du parti issu du mouvement des indignés, le très à gauche Podemos. On parlait alors de « la fin du bipartisme ». Au printemps 2018, alors que le gouvernement s’enfonce dans la crise catalane et dans les affaires, une motion de censure renverse Mariano Rajoy. Pedro Sánchez s’immisce dans la brèche et, par 180 voix contre 169, est investi président du gouvernement. Un gouvernement socialiste et… impuissant. Pedro Sánchez n’aura pas droit à l’état de grâce qui touche habituellement les dirigeants fraîchement élus. En lieu et place : un bourbier sans nom.

Tout ce qu’a fait Pedro Sánchez est lié aux circonstances. Il n’a pas eu d’autre choix que de gouverner avec la gauche radicale. Son socialisme modéré s’est radicalisé à l’épreuve du réel.

Deux événements vont alors marquer l’esprit de Pedro Sánchez. Les élections du parlement andalou en décembre 2018 : la gauche perd cette région autonome au profit d’une droite soutenue par Vox, le tout nouveau parti d’extrême droite. Puis, en février 2019, toute la droite et l’extrême droite organisent une grande manifestation à Madrid pour « l’unité de l’Espagne ». À l’époque, Pedro Sánchez comprend deux choses : le renouvellement d’une relation pacifiée entre Madrid et Barcelone sera centrale car, sinon, le danger est de voir les nostalgiques du franquisme recouvrir le pouvoir.

Un candidat qui penche au centre

Pedro Sánchez sent les choses et aime les paris. Son premier budget vient d’être rejeté par les députés, aussi déclenche-t-il des élections anticipées, en avril 2019, avec l’espoir d’y voir se dégager une majorité. 75% de participation : l’enjeu a été compris. Le PP se dote d’un jeune candidat, Pablo Casado, pour tenter de remonter la pente, mais son électorat s’éparpille entre son allié centriste (Ciudadanos) et Vox. Le PP y perd la moitié de ses députés. La voie semble libre pour Pedro Sánchez, d’autant que Podemos est rongé par les querelles internes. Pour autant, le PSOE n’y arrive pas. Il arrive en tête, mais il hésite. Il ne sait vers quel côté de l’échiquier se tourner pour trouver des alliés. Incapable de construire le moindre compromis et donc sans majorité… c’est l’échec.

Le pays est en ébullition. L’extrême droite (mais aussi une bonne partie de la droite) s’insurge contre l’exhumation de la dépouille du dictateur Franco de son mausolée. Les dirigeants catalans, impliqués dans le référendum sur l’indépendance de la Catalogne en 2017, sont condamnés et emprisonnés à Madrid, déclenchant la colère des manifestants.

Il y a urgence. Pedro Sánchez convoque alors de nouvelles élections, en novembre 2019. La gauche perd un peu – notamment Podemos qui vient encore de connaître une scission –, la droite se refait légèrement la santé, l’extrême droite double ses sièges et atteint 52 députés. L’Espagne quitte la séquence de protestation et d’occupation des places pour devenir un État divisé en trois : gauche/droite/extrême droite. Pedro Sánchez tente une dernière fois de former un gouvernement exclusivement socialiste… Re-échec. Il lui manque 52 voix pour obtenir une investiture – dans une assemblée qui compte 350 élus. Il n’a plus d’autre choix que d’entrer dans le jeu des alliances. Et, en Espagne, cela veut dire de longues nuits blanches à sillonner le pays et, principalement, la Catalogne.

Deux mois de tractations plus tard, le gouvernement Sánchez II est sur pied. Un exécutif inédit composé de socialistes, de communistes et de membres de Podemos. L’accord est validé à 92% par les militants du PSOE. Le PP dénonce une coalition de « communistes et séparatistes ». Près de deux ans après son accession au poste de président du gouvernement,
Pedro Sánchez peut commencer à gouverner. Laborieux… mais le long fleuve tranquille n’adviendra jamais.

Les planètes s’alignent

Pedro Sánchez et Pablo Iglesias, le leader de Podemos désormais vice-président du gouvernement, n’étaient pas faits pour s’entendre. D’un côté, un apparatchik diplômé en sciences économiques qui prend « à la surprise générale » la tête du PSOE en 2014 sur une ligne très centriste. De l’autre, un jeune universitaire, révélé par ses rendez-vous télés, portés par le mouvement des Indignés de 2011, qui rêve de devenir calife à la place du calife.

En 2016, Pablo Iglesias aurait pu réussir le « sorpasso » et faire de Podemos la première force de gauche. Pedro Sánchez, lui, aurait bien pu accéder au pouvoir en alliance avec les centristes. Tout était bouclé pour faire naître un nouveau social-libéralisme. Pedro Sánchez avait promis d’augmenter le salaire minimum de 1%. Il avançait alors des mesures « honnêtes et soutenables financièrement ». Et la gauche n’avait pas de mots assez durs.

Mais les urnes ont parlé, les socialistes réalisent le pire score de leur histoire, la gauche radicale échoue de peu son pari (21% contre 22% pour le PSOE) et c’est la droite qui gagne la manche. L’alliance avec le centre ne mène mathématiquement à rien. Pedro Sánchez tente malgré tout de bloquer le maintien du PP au pouvoir mais, minoritaire au sein de son propre parti, il démissionne de la présidence du PSOE – il fera un come-back éclatant au printemps 2017 avec la promesse d’une censure contre le président Rajoy.

En 2019, il conduit une campagne très offensive contre la gauche de gauche, contre les indépendantistes catalans… Mais au lendemain du scrutin, le compromis est la seule issue. C’est le virage à 180. Dès lors, Pedro Sánchez président n’aura plus rien à voir avec Pedro Sánchez candidat. Le salaire minimum espagnol est augmenté de 66% passant de 736 à 1221 euros. En résulte une hausse de 40% du pouvoir d’achat des 2,4 millions de travailleurs au smic. Le taux de chômage est au plus bas depuis 2008. Tout est dit.

Primé à un concours de circonstances

En 2023, Pedro Sánchez fait un nouveau pari. La gauche prend une énorme raclée lors des élections municipales et régionales : tout a basculé à droite, très à droite. Mais le président du gouvernement croit pouvoir enrayer la pente qui dévale. Dès le lendemain, il annonce la dissolution du Parlement et la tenue d’élections anticipées. Tout le monde prédit le retour en force de la droite, probablement avec le soutien de l’extrême droite. Le pari de Sánchez s’avère gagnant. Il n’arrive pas en tête, mais parvient à maintenir le PSOE à flot ; la gauche à laquelle participent les communistes, Sumar, perd une dizaine de députés ; la droite surperforme mais, même avec l’appui de l’extrême droite, elle n’obtient pas la majorité. La large coalition de gauche et des indépendantistes réunit 179 députés. La majorité est à 176. Pedro Sánchez n’est pas un équilibriste mais un magicien. Patatras : Podemos quitte le navire du gouvernement Sánchez III. Mais la formation de Pablo Iglesias est l’ombre d’elle-même. La gauche radicale est désormais incarnée par la ministre du travail Yolanda Díaz. Pedro Sánchez se vante d’avoir « le gouvernement le plus progressiste de l’histoire ». C’est vrai.

Personne ne sait quelles sont les convictions profondes de Pedro Sánchez, mais il faut lui reconnaître son appétence pour les prises de risque, les démarcations inattendues et son talent de funambule.

Pedro Sánchez est l’homme qui a dit non à Donald Trump et a refusé d’augmenter ses dépenses militaires  : « J’ai à construire des écoles et des hôpitaux », assène-t-il. Il est aussi celui qui a régularisé 500 000 personnes en situation irrégulière. La droite mondiale le déteste parce qu’il condamne le génocide israélien à Gaza et porte haut les couleurs du droit international. Il s’oppose aux guerres américaines, toujours au nom du droit international. Il prend le lead de la gauche mondiale, rassemble tous les dirigeants progressistes pour des causes variées et multiples : aider Cuba face aux sanctions économiques des États-Unis ; reconnaître l’État palestinien ; refuser les hausses des dépenses militaires exigées par la Maison-Blanche. Donald Trump veut sa tête alors tout le monde se met à l’adorer.

Pour les Espagnols, l’action de Pedro Sánchez ne se résume pas à la politique internationale. Vis-à-vis de la Catalogne, les tensions se sont apaisées. Pedro Sánchez a notamment accordé l’amnistie aux prisonniers politiques du référendum. Les droits des travailleurs ? Renforcés. Les inégalités
fiscales ? Amoindries. L’euthanasie ? Légalisée. Le congé parental ? Allongé et rendu plus égalitaire entre femmes et hommes. Les loyers, les factures de gaz et d’électricité ? Plafonnés. Les symboles franquistes dans l’espace public ? Interdits. La lutte contre les violences sexuelles ? L’Espagne en est devenue le fer de lance. Et en matière d’écologie, le royaume ibérique est un pays où l’énergie est principalement issue du renouvelable. Et le tout avec une des économies les plus dynamiques d’Europe. Autant de mesures qui mettent hors d’elle la droite espagnole.

Sánchez, suite et fin ?

Tout ce qu’a fait Pedro Sánchez est lié aux circonstances. Il n’a pas eu d’autre choix que de gouverner avec la gauche radicale. Son socialisme modéré s’est radicalisé à l’épreuve du réel. Dans les habits du progressiste qu’il n’aurait jamais dû être, Pedro Sánchez s’est vu galvanisé. Son aura a rayonné bien au-delà des frontières de l’Espagne, de l’Europe. Mais rien n’aurait été possible sans la menace croissante de voir l’extrême droite portée au pouvoir par la droite. La réponse de son gouvernement : non abdiquer mais s’opposer dans les faits. Pedro Sánchez semble le seul en mesure d’incarner un rempart au néo-franquisme. Malgré lui. L’histoire est ironique.

Pourtant depuis 2024, la pyramide de cartes vacille dangereusement. Les scandales de corruption éclaboussent son entourage, ses très proches au sein du PSOE, depuis son frère David Sánchez et jusqu’à son épouse, Begoña Gomez. Il a aussi perdu l’appui des indépendantistes de droite catalans (7 élus). Son gouvernement est désormais minoritaire. Déjà, le reste de la gauche se cherche une issue : comment faire sans Pedro Sánchez, sans faire gagner l’extrême droite ? Mais le bougre n’a pas dit son dernier mot : il est au plus haut dans les sondages !

En 2019, Pedro Sánchez avait publié une biographie intitulée Manuel de résistance. En matière de colonne vertébrale politique, on repassera. Personne ne sait quelles sont les convictions profondes de Pedro Sánchez, mais il faut lui reconnaître son appétence pour les prises de risque, les démarcations inattendues et son talent de funambule. Quant à son action politique, elle se place désormais au premier rang des exemples pour les gauches européennes – même Jean-Luc Mélenchon en dit du bien ! Lors de sa cérémonie d’investiture, Pedro Sánchez n’avait prêté serment que sur la constitution, pas sur la bible et sans aucun artifice catholique comme c’est l’usage. Pedro Sánchez, rouge malgré lui.

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

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24.07.2026 à 10:35

TRIBUNE. Pour une pratique queer-féministe-antiraciste de l’adversité politique

Collectif

Après l’interruption du concert de Barbara Butch, trois féministes interrogent les ressorts d’une mobilisation qui, au nom de la cause palestinienne, a pris pour cible une artiste juive, lesbienne et grosse. Sans rien céder à la critique de ses positions politiques, elles alertent sur les logiques antisémites, misogynes et punitives qui peuvent traverser la gauche et plaident pour une éthique queer, féministe et antiraciste de la lutte politique.
Texte intégral (4376 mots)

Cléo Cohen, cinéaste et autrice de documentaires radiophoniques, Alexia Levy-Chekroun, doctorante en philosophie politique, et Juliette Rousseau, autrice et éditrice, interrogent les ressorts d’une mobilisation qui, au nom de la cause palestinienne, a pris pour cible Barbara Butch. Sans rien céder à la critique de ses positions politiques, elles alertent sur les logiques antisémites, misogynes et punitives qui peuvent traverser la gauche et plaident pour une éthique queer, féministe et antiraciste de la lutte politique.

Soutenir la loi Yadan, et ses potentielles dérives liberticides, était une erreur selon nous. On ne lutte pas contre l’antisémitisme depuis la construction d’un flou juridique concernant la définition même de ce que constitue la “délégitimation d’Israël”. Ce flou juridique étant susceptible de museler l’opposition aux agissements de Tsahal, et de remettre en cause l’existence des structures d’oppression responsables de la destruction génocidaire de Gaza — qui frappe aujourd’hui encore, quotidiennement, les Palestinien•nes. En outre, un tel flou juridique n’aurait été que peu propice au questionnement – et à la remise en cause – de la forme d’organisation politique État-nation, ainsi que de ses affinités avec des rationalités coloniales, ni n’aurait permis d’en aborder les alternatives. Une forme d’organisation politique dont les conséquences, à l’œuvre depuis la création de l’État d’Israël, apparaissent particulièrement intolérables depuis les massacres du 7 octobre. La loi Yadan n’aurait, ainsi, pas permis de questionner – intellectuellement et humainement – les alternatives à ce format stato-national. Et c’est en ce sens que la signature de Barbara Butch constituait une erreur politique. 

Mais rappelons que d’autres personnalités figurent parmi les signataires. On y trouve, notamment : Manuel Valls, Bernard Cazeneuve, Boualem Sansal ou encore Omar Youssef Souleimane. Personnalités qui, par leurs prises de position à Matignon/l’Élysée, ou leurs productions textuelles, ont activement contribué à la justification du génocide. Ou, dans le “moins pire” des cas, ont obstrué la critique des rhétoriques réactionnaires structurant l’espace socio-politique français. L’activité publique de ces personnalités a donc infiniment plus d’impact que celle de Barbara Butch – qui, rappelons-le, n’est ni une femme politique, ni écrivaine. Et pourtant, ces mêmes personnalités publiques ne font pas l’objet d’un investissement militant aussi énergique. Comme s’il était tout simplement plus « jouissif » de s’attaquer à une lesbienne-juive-grosse (car plus vulnérabilisée), plutôt qu’à un homme de pouvoir, politique ou écrivain. Comme s’il était politiquement plus « productif » de guetter l’humiliation répétée d’une lesbienne-juive-grosse, plutôt que de s’organiser pour un face à face avec des hommes de pouvoir. Comme s’il était plus facile aussi, de s’en prendre à une artiste dont le cœur de métier (faire danser les gens) peut sembler – depuis une conception cispatriarcale de la lutte sociale – dépolitisé, voire tellement inoffensif et anecdotique, au point de l’ériger en proie facile. Il y a des corps, et des existences, dont l’humiliation réveille une jouissance inscrite de longue date dans l’imaginaire collectif. La punition est d’autant plus susceptible d’emporter l’adhésion qu’elle permet de réaffirmer les normes dominantes.

Samedi dernier, la DJ Barbara Butch a été empêchée de jouer lors d’un festival où elle était programmée à Grenoble. Une centaine de manifestant.es se sont opposé.es à sa performance, tandis qu’elle était la cible de projectiles (en atteste un journaliste de Libération présent ce soir-là, ainsi qu’une enquête de médiapart) et ce jusqu’à lui faire quitter la scène. Cette action est la dernière étape d’une campagne d’appel au boycott de l’artiste initiée par la section locale de LFI il y a plusieurs mois, et qui avait tenté – sans succès – de faire annuler son concert. Deux raisons sont ici invoquées pour justifier le boycott. Elle a, d’une part, joué à une fête privée à l’ambassade de France à Tel Aviv l’année passée, durant le génocide à Gaza. Elle a d’autre part, plus récemment, signé une tribune en soutien à la loi Yadan. Deux signaux politiques qui méritent, effectivement, d’être interrogés depuis une perspective critique et dont nous devons avoir la possibilité d’en débattre au sein de notre camp politique. Tout comme nous devons pouvoir tenir les personnalités publiques responsables de leurs actes, lorsque ceux-ci contribuent – d’après nous – à aggraver ou invisibiliser les maux du monde.

On pourrait nous répondre que ce dont il s’agit avant tout, c’est de la façon dont Barbara Butch s’est “compromise” dans ses positions politiques – et non pas de qui elle est. Mais étrangement, alors même que de nombreux artistes se compromettent régulièrement avec d’autres régimes fascistes et génocidaires (qu’il s’agisse de la Russie, de la Chine, de l’Iran ou encore des Émirats Arabes Unis), ils ne subissent pas le même ciblage, la même puissance de boycott, ni même une commune focalisation de la part de l’opinion publique militante. On peut ainsi aller donner des concerts à Dubaï ou intervenir dans des festivals de cinéma en Russie, sans trouver personne – ou presque – pour venir vous rappeler le sort des populations soudanaises et ukrainiennes. Et encore moins pour vous empêcher d’exercer. Comme si, du fait de sa judéité, l’erreur politique de Barbara Butch prenait d’autant plus la forme d’une trahison.

Pourquoi Barbara Butch ?

Beaucoup affirment en effet que les attaques “pacifistes” contre Barbara Butch auraient été menées, non pas au nom de sa judéité, mais seulement à cause de ses positionnements politiques “sionistes”. Beaucoup affirment être parfaitement capables d’identifier la force motrice de leurs critiques : un élan de l’intellect ne répondant qu’à un désir de justice – et non pas, bien sûr, à un raisonnement antisémite. Pourtant, bien des travaux en philosophie et sociologie démontrent que le racisme n’est pas seulement une affaire d’intentionnalité. Les comportements racistes (incluant donc ses variantes antisémites) ne sont pas seulement le fruit d’une intention, conscientisée, de nuire à l’autre en raison de son appartenance minoritaire. Il ne s’agit pas seulement d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il ne s’agit pas non plus seulement d’attaques au couteau, d’insultes au détour d’une rue, ou de tags dérogatoires sur un mur. Le racisme est, en effet, avant toute chose une structure cognitive. Il se localise, en premier lieu, dans l’arène de l’inconscient (cf. Greenwald & Banaji, 1995). Le racisme est un filtre, depuis lequel le réel est lu, et rendu intelligible. Comme l’évoquait Sartre dès 1946, le racisme est une matrice explicative du monde. Et cette matrice conduit à lire dans le comportement de “membres” de X ou Y communautés minoritaires, la source substantielle – et originelle – de l’état déplorable du monde. Dans le cas présent, ce n’est pas un hasard si le comportement de Barbara Butch est perçu comme particulièrement responsable des massacres des dernières années. Et ce, plus encore que les autres signataires (même s’ils sont hommes d’Etat ou écrivains) de cette tribune, ou que les autres artistes qui se produisent en Chine ou Emirats Arabes Unis (alors que ces Etats sont aussi accusés de commettre des génocides). 

De nombreux travaux en philosophie politique d’inspiration décoloniale, comme ceux de Gil Anidjar, démontrent en effet que les concepts et rationalités qui structurent les espaces politiques occidentaux ne sont pas neutres. Dans la lignée des épistémologies des Suds et féministes, ces travaux nous enseignent que les matrices d’explication du réel, irriguant les cultures politiques occidentales, sont pré-configurées par l’univers chrétien. Nous vivons encore, aujourd’hui, en 2026 en plein christianisme. Et ce, même si l’Etat – et la vieille gauche laïcarde française – affirment que les “religions” ne peuvent interagir avec l’espace public et politique. Or, si nous habitons encore l’épistémologie chrétienne, il n’est pas inutile de se souvenir des représentations du monde produites – et reconduites – pendant des siècles en Europe chrétienne. Il en est une, dont l’actualité est particulièrement saillante : celle de la figure du Juif comme pécheur-coupable. Le Juif, dans la cosmologie chrétienne, est coupable pour deux raisons. D’une part, car refusant la vérité transcendantale du Christ, le Juif apparaît comme une figure d’entêtement. Un entêtement particulièrement agaçant, puisque celui-ci retarderait la rédemption de toustes. Cette doctrine de la rédemption, ainsi conçue comme dissolution des particularismes individuels/collectifs dans la figure abstraite et universelle du Christ, fut fondée par Paul de Tarse. Elle considère que la vérité du Christ serait dotée d’une aptitude à transcender toute circonstance particulière, et toute identité située, pour ainsi produire une rédemption universelle, abstraite, dénuée d’ancrages empiriques et de positionnalités spécifiques. Elle considère que “la fin de l’Histoire”, le temps de la pacification de tous les conflits, ne se produira que par ralliement — via domestication des particularismes ‘identitaires’ — à la vérité du Christ. Le “bon côté de l’Histoire” étant, in fine, celui du ralliement à la vérité christique. Cette doctrine de la rédemption ‘universelle’, par domestication des particularismes locaux/situés, est au cœur d’une logique coloniale: une logique d’imposition d’une perception du réel à l’Autre, via l’injonction à la conversion au christianisme. Cette logique coloniale fut à la fois mise à l’œuvre au sein des frontières européennes (en ciblant de nombreux Juifves), et extra-européennes (ciblant de nombreuses populations autochtones). Et d’autre part, la figure du Juif comme intrinsèquement doté d’une propension à trahir et tuer : puisque ce seraient les Juifves qui auraient mis le ‘Christ sur la croix’. Ce seraient les Juifves qui, refusant obstinément d’adhérer au message du Christ, seraient allés jusqu’à vouloir anéantir l’existence même de sa ‘vérité’ – en tuant le Christ lui-même. Le Juif est donc perçu comme entêté et égoïste – du fait de son refus de se joindre aux avancées de l’Histoire universelle – au point d’en devenir meurtrier.

Ces représentations du monde n’ont pas disparu avec l’avènement de la modernité européenne, et de ce que l’on appelle, aujourd’hui, la “sécularisation”. Elles ont muté, circulé, de manière à constituer ce que le philosophe Yves Citton qualifie d’“écologie de l’attention” : à savoir, un cadrage – ou filtrage – situé de nos perceptions du réel. Le racisme (dont l’antisémitisme) n’est jamais seulement affaire d’attaques localisées, spontanées, conjoncturelles. Il est également synonyme de structures cognitives qui orientent, d’une manière plutôt qu’une autre, nos expériences du réel. Des structures cognitives qui nous poussent à accorder plus d’attention à X objet (physique ou discursif), plutôt qu’à Y. Des structures cognitives qui nous poussent à croire que telle personne est tendanciellement plus coupable, plus orientée vers l’égoïsme insensible et meurtrier, qu’une autre. Nous l’avons dit, le racisme est une structure cognitive, qui oriente inconsciemment nos colères et frustrations vers des individus situés en raison de leur appartenance communautaire. Il ne suffit donc pas de dire: “Je ne la critique pas en tant que juive, mais en tant que sioniste”, pour que la critique ne soit pas antisémite. Le racisme/antisémitisme se situe, également, dans l’architecture cognitive qui pousse à vouloir la punir elle – plutôt que d’autres complices de génocides ou soutiens de la loi Yadan – pour l’état déplorable de l’Humanité.

L’antisémitisme ne se résume pas à l’intention

Dans toute écologie de l’attention, il y a ce que l’on regarde beaucoup, que l’on charge de nos projections, et ce que l’on ignore : à qui ou quoi l’on fait le cadeau de la neutralité. Durant la campagne des élections municipales, la photographie d’un candidat LFI à la mairie de Grenoble avait déclenché une petite polémique, vite oubliée comme elles le sont presque toutes. On y voyait l’homme posant en costume, les jambes écartées, aux côtés d’un malinois (icône s’il en faut de l’exploitation animale à des fins répressives). Légendée “en route pour conquérir Grenoble”, la photo répondait aux codes de forces, de masculinité et de conquête habituellement propres à l’extrême-droite (quelques mois plus tôt, Bruno Retailleau avait lui-même déclenché une polémique en posant avec un malinois). Désormais élu à la municipalité de Grenoble, Allan Brunon – c’est son nom – est aussi celui qui a mené l’action visant à empêcher Barbara Butch de performer ce samedi. Il est également accusé d’avoir poussé au départ deux élu.es de son groupe au début du mois de juillet, après que ceux-ci aient dénoncé un climat de violence et des propos homophobes tenus par Brunon lui-même. Une dizaine de jours plus tard, Brunon est là, au concert de Barbara Butch, accompagné d’une foule et de nombreux hommes cisgenres —  tous semblant se réjouir de l’humiliation d’une lesbienne juive et grosse sur scène. Là aussi, comment ne pas interroger l’absence de curiosité d’une grande partie de notre camp politique qui, se revendiquant de l’émancipation et du féminisme, semble ne pas “voir” ni interroger la personnalité de Brunon, quand celui-ci présente déjà un certain nombre de traits fortement marqués par une masculinité toxique et homophobe ? 

Comment donc ne pas s’interroger sur les motivations de l’action ? Pense-t-on sincèrement que l’humiliation de Barbara Butch va générer une quelconque forme de justice réparatrice envers le peuple palestinien ? Ou bien, que ce harcèlement (qui n’est plus simplement un boycott) est véritablement susceptible de générer une réflexion collective critique ? Comment ce genre d’action peut-elle créer les conditions pour créer une communauté politique qui ne repose pas sur la déshumanisation de qui que ce soit ? Ou encore de rallier le plus grand nombre à la lutte antifasciste, alors même que l’extrême-droite est à nos portes ? Comment se fait-il que notre camp politique – habituellement si avide de lectures critiques anti-carcérales et post-punitives – soit capable de lire dans l’humiliation répétée d’une artiste juive-lesbienne-grosse le signe d’un horizon meilleur ? 

Nous devrions toujours nous méfier des postulats binaires, et leur appel implicite au fantasme de pureté, qui font systématiquement passer par dessus bord la texture complexe de la vie réelle. Exiger des minorisé.es l’exemplarité ou l’innocence – pour leur accorder soin et solidarité, pour les reconnaître comme des interlocuteur.ices dignes, y compris dans le désaccord –, c’est refaire le jeu d’une norme qui place systématiquement la neutralité du côté de la domination, et la suspicion du côté des dominé.es. A l’inverse, nous avons la responsabilité de faire nôtres les implications d’une critique politique susceptible d’inflammer encore plus ce qui l’est déjà. Oui, nous sommes responsables des conséquences réelles de nos actions, quelle que soit la cause qui les motive. Attaquer publiquement une personne minorisée n’est jamais anodin, ni neutre. Le faire en appelle à une éthique de la responsabilité politique, une éthique queerfem, antiraciste, intéressée à ne pas jouer les existences les unes contre les autres. 

Il nous faut donc redoubler de vigilance : à la fois vis-à-vis de la forme, et de la finalité, propres à ces modes d’action. Il nous faut interroger leurs effets insidieux : leur propension à libérer de la violence – et des affects punitifs – à l’encontre des minorités de genre/personnes queer juives… Mais également, leur prédisposition à offrir un boulevard aux instrumentalisations de la lutte contre l’antisémitisme, ainsi qu’à la polarisation à laquelle travaille activement toute une partie du spectre politique français. Quant aux objectifs que l’on pourrait attendre d’une telle action : lutter contre l’invisibilisation du génocide à Gaza et de la situation au sud-Liban, empêcher la normalisation de la politique de colonisation israélienne, qu’en reste-t-il passé ce coup d’éclat ? Pas grand-chose, car force est de constater qu’une fois de plus, la focale se déplace sur les enjeux nationaux plutôt que sur les victimes réelles – qui, elles, disparaissent derrière les mots d’ordre. Et ce sont ceux qui prétendent leur faire justice qui, finalement, prennent toute la lumière. Quant aux droites et aux extrêmes-droites israéliennes : non seulement de tels modes d’action ne génèrent aucune incidence sur elles, mais ils n’en ont pas non plus sur les institutions et entreprises complices du génocide. Au contraire, l’impossibilité – pour une artiste juive – de pouvoir se produire, sous les rires masculinistes d’un élu, permet à nouveau de présenter l’antisémitisme comme inhérent à la gauche pro-palestinienne ; et toute vie juive hors d’Israël, comme vouée à la persécution.

Peut-on lutter en humiliant ?

Pour désigner la mécanique qui consiste à chosifier certaines existences, y compris à faire de cette chosification l’espace d’une identification commune, la théoricienne féministe Rita Segato parle de “pédagogies de la cruauté”. Vouloir répondre à une pédagogie cruelle par une autre est une voie sans issue. Rita Segato propose alors de penser les “contre-pédagogies de la cruauté” comme autant de pratiques visant à aller contre la désubjectivation que produisent racisme et patriarcat. Ces contre-pédagogies devraient, selon elle, travailler à vitaliser les liens collectifs et les communautés, afin de lutter contre la logique même de chosification. En d’autres termes, on ne luttera pas contre la banalisation de la violence, imprimée massivement à certains groupes sociaux, par l’exercice d’une autre forme de violence banalisée – car, à la fin, c’est toujours notre capacité collective à ne pas déprécier la vie qui perd. Ces propositions nous semblent intéressantes à l’heure où il s’agit de nous interroger sur ce qui distingue une juste critique militante d’une focalisation discriminante. Il nous incombe de chercher à identifier ce qui, parmi les modes d’action mobilisés, relève d’une stratégie efficace… ou d’une culture politique masculiniste, animée par une rationalité politique conquérante, de silenciation, et d’assignation au statut de non-être. Il nous incombe d’identifier ce qui, par mimétisme des techniques conservatrices et réactionnaires, relève d’une reproduction des conditions d’avènement des communautés politiques dysfonctionnelles dans lesquelles nous nous situons aujourd’hui. À ce titre, il n’est pas anodin de constater qu’il n’y avait qu’un pas entre les réactions d’Allan Brunon (ainsi que celles de ses camarades), et celle d’Alain Soral – qui répond à l’affaire en déclarant: “Bien fait la grosse bitch sioniste”.

L’urgence et la nécessité d’une lutte justifient-elles que nous renoncions à tout sens critique quant à nos modes d’action ? Cette question – que l’on pourrait résumer par la tension entre la fin et les moyens – revient en force ces temps-ci. Et ce, alors que les puissances mortifères auxquelles nous devons faire face nous acculent toujours plus. Elle n’est pas nouvelle… Et pourtant elle revient inlassablement, à la faveur des périodes politiques les plus dangereuses, comme une mélodie grinçante. Face aux logiques de “contradiction principale”, d’union sacrée, d’urgence électorale ou de toute autre nature, une éthique queerfeministe et antiraciste de la responsabilité politique doit être pensée. Celle-ci implique de ne jamais renoncer à faire la critique des moyens ; à la faveur d’un horizon caractérisé par une double exigence – de forme et de finalité – émancipatrice. Une éthique qui en appelle à une pratique : c’est-à-dire un mouvement, avec sa part d’auto-critique et sa part de créativité. 

Car militer à gauche, c’est militer pour l’avènement de l’inadvenu, du meilleur. C’est donc rompre avec des rationalités punitives et d’ostracisation si chères aux conservateurs et réactionnaires. Et pourtant, à Grenoble, nous étions loin du compte. Offrir le spectacle des violences faites à une artiste minorisée, c’est rendre possible que d’autres soient attaquées à leur tour. Cela ne signifie pas, bien sûr, qu’il nous faudrait – en retour – diaboliser les élus de la France Insoumise. Mais cela signifie, aujourd’hui, à quelques mois des présidentielles, qu’il devient véritablement urgent que ses élus se saisissent – plus encore que Barbara Butch qui n’a vocation, elle, à ne représenter personne – de leurs responsabilités politiques.  Cela signifie qu’il est nécessaire, comme nous l’enseignent les pensées féministes et décoloniales, de remettre en cause les cultures politiques profondément christo-centrées qui structurent le champ partisan français (et ce, y compris au sein des gauches). Et qu’il est de ce fait urgent de laisser la place et la possibilité  aux Juifves – comme aux autres minorités – de construire des gauches qui soient structurellement façonnées par les enjeux et traditions qui leur sont propres. 

Les réseaux sociaux sont un drôle de cirque. Ils prennent une place monumentale dans nos vies, livrent une version monstrueuse d’un débat public pourtant déjà bien toxique. Depuis samedi, on y voit circuler toutes sortes d’analyses, d’informations non vérifiées au sujet de ce qu’a vécu ou non Barbara Butch. On y voit, d’une part, des gens affirmer qu’elle serait blanche ; niant de facto la racialisation subie – de manière générale – en qualité de personne juive, pour renforcer l’idée, initialement misogyne et antisémite, qu’elle en ferait trop et se victimiserait. On y lit des textes qui, souhaitant lutter à juste titre contre les récupérations réactionnaires et néo-coloniales de l’affaire, érigent carrément – à tort – Barbara Butch en icône de “suprématie blanche”. Or, ce blanchiment des expériences et histoires juives produit une invisibilisation des processus de racialisation qu’iels subissent. Un geste générant, à la fois, l’impossibilité de créer des outils adéquats pour déjouer ces processus de racialisation, mais également,  de favoriser le développement de vies juives diasporiques pérennes et sécurisées. Un geste favorisant, donc, la négation des discriminations racistes et antisémites subies par Barbara Butch ;  tout en bâillonnant, de fait, toute critique juive – du procédé mobilisé à Grenoble – au risque d’être assigné au camp de l’extrême droite. On y voit également des gens qui ne sont ni juifves, ni versés dans l’analyse de l’antisémitisme, expliquer ce qui est – et surtout ce qui n’est pas – antisémite. On y voit des femmes blanches et minces jouir sans gêne de l’humiliation de la DJ, tout en distribuant les bonnes grâces. Et on y voit, d’autre part, et c’est tout aussi problématique, des gens mettre sur le même plan les violences subies par Barbara Butch, et celles infligées aux Palestinien.es et aux Libanais.es. On y voit aussi des individus, se saisir de cette opportunité politique, pour décrédibiliser la lutte pour l’émancipation palestinienne, et/ou pour déverser leur haine sur des communautés minorisées et racialisées en France. On y voit, aussi, des individus malhonnêtes politiquement se saisir de l’affaire pour diaboliser la France Insoumise, et relativiser la menace du Rassemblement National. On y voit des gens faire de cet évènement le signe prétendument irrévocable qu’il faudrait désormais abandonner les gauches : que celles-ci seraient le berceau de l’antisémitisme contemporain, et que le seul champ partisan viable – pour les Juifves – serait celui des droites. Et plus encore : on y compte les points, dans l’idée éternellement reconduite qu’il y aurait un camp du bien, irréprochable, et un autre, perverti par nature. Un camp dont on n’attendrait qu’une seule chose : qu’on le révèle, le supprime, pour qu’enfin un monde apaisé, libéré de toutes ses contradictions advienne. Ici encore, la doctrine chrétienne de la rédemption universelle, par suppression des particularismes, se rejoue. Mais les réseaux sociaux ne sont pas la vraie vie. Car la vraie vie, elle, est impure, inaboutie, en devenir. Elle est aussi plus dure et beaucoup plus belle. Et ce n’est qu’avec elle, qu’en elle, et à partir des liens que nous serons capables d’y nouer – que nous pourrons affronter la vague brune qui commence à déferler.

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