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24.07.2026 à 07:00

« À part Israël et les États-Unis, le monde entier cherche la paix »

Pablo Pillaud-Vivien

Dans un monde bouleversé par le retour de la brutalité et de l’unilatéralisme, Pascal Boniface dresse un constat sans détour : l’Europe reste prisonnière d’une dépendance aux États-Unis. Entre « servitude volontaire », déni stratégique et perte de crédibilité internationale, il appelle à une rupture assumée avec l’ordre atlantiste et prendre acte de la montée en puissance du Sud global.
Texte intégral (3786 mots)

Dans un monde bouleversé par le retour de la brutalité et de l’unilatéralisme, Pascal Boniface dresse un constat sans détour : l’Europe reste prisonnière d’une dépendance aux États-Unis. Entre « servitude volontaire », déni stratégique et perte de crédibilité internationale, il appelle à une rupture assumée avec l’ordre atlantiste et prendre acte de la montée en puissance du Sud global.

Regards. De nombreux domaines sont ébranlés par les politiques de Donald Trump, comme les relations transatlantiques. Les Européens se donnent-ils les moyens d’y faire face ?

Pascal Boniface. Quand Donald Trump a été élu, je me suis dit qu’il était si brutal, si excessif, qu’il allait affaiblir les États-Unis et qu’il y aurait des réactions pour s’opposer à lui. En réalité, on s’aperçoit que, bien sûr, la guerre contre l’Iran l’affaiblit parce qu’elle montre l’inanité de la puissance militaire mais on ne peut pas dire qu’il ait perdu sa guerre des tarifs. Beaucoup de pays cèdent, parce qu’ils se disent que seuls, ils ne peuvent pas résister.

Les pays européens ont si peur d’être lâchés par Donald Trump sur l’Ukraine qu’ils acceptent de sacrifier une partie de leur souveraineté. L’accord sur les droits de douane entre les États-Unis et l’Union européenne devait permettre de garder les Américains dans le train pour l’Ukraine. En réalité, les Américains s’entendent avec la Russie et l’aide à l’Ukraine est désormais essentiellement européenne.

« Le Sud global s’est très diversifié, mais tous ces pays ont au moins un point commun : ils considèrent que l’époque où les Occidentaux décidaient seuls des affaires mondiales, sans les informer ni les consulter, est révolue. »

Les Européens ont tellement peur qu›ils sont restés dans le déni. On peut comprendre que le Bangladesh ou le Vietnam n’aient pas les moyens de résister à Donald Trump. Mais l’Afrique du Sud l’a fait, le Brésil le fait. Il serait paradoxal que nous, Européens, continuions cette inféodation. Donald Trump l’a dit franchement : l’OTAN est morte et il préfère davantage un accord avec Poutine qu’avec nous. Il se moque du chancelier allemand, du premier ministre britannique, du président français. Combien de temps allons-nous accepter l’humiliation sans réagir ? Il faudrait qu’il y ait davantage de Pedro Sánchez, davantage de Léon XIV, pour dire franchement : ça suffit.

Quelles sont les valeurs communes avec Donald Trump ? Sur le droit international ? Sur le rapport à la guerre ? Sur le respect des droits humains ? Sur le respect du multilatéralisme ? Nous sacrifions notre indépendance pour continuer à plaire aux États-Unis, en échange d’une protection et d’un système de valeurs communes qui n’existent plus. Il est temps de sortir de ce déni de réalité et de s’opposer frontalement à Donald Trump.

Sur quoi repose encore la puissance américaine ?

Ce qui fait la puissance, c’est d’abord la perception de la puissance. Donald Trump est fort parce que nous sommes faibles et parce que nous avons peur : peur de ses colères, peur de ses foucades. Il joue au fou, alors qu’il ne l’est pas. Et cela fonctionne. On dit en tremblant : « Attention, il ne faut pas provoquer Trump, cela va être terrible. »

Jean-Luc Mélenchon dit qu’il est un tigre de papier. C’est ce que disait Mao à propos des États-Unis. Le leader soviétique, Khrouchtchev, avait répondu : « Disons qu’ils ont des dents atomiques ». Donald Trump est peut-être un tigre de papier, mais il a des dents tarifaires. Ces dents tarifaires peuvent fonctionner contre des pays isolés, pas contre l’Union européenne. Nous avons un marché plus important que le marché américain.

Pourquoi cette servitude volontaire ? 

La force de l’habitude. Cela fait 80 ans que nous dépendons des États-Unis. Une grande partie de nos élites a été formée dans une conception américaine du monde. Dans les débats sur les chaînes d’information à propos de la guerre en Iran, on n’entend pas : « Cette guerre est illégale, elle ne produira rien de bon ». On entend plutôt : « Il faut soutenir la guerre ; s’y opposer c’est servir le régime des mollahs ». C’est le même discours qu’en 2003, lors de la guerre d’Irak, quand on nous disait que les opposants à la guerre étaient les alliés de Saddam Hussein, contre la démocratie.

On retrouve les mêmes acteurs. On voit qu’il y a une emprise intellectuelle, un soft power américain très fort. Nous sommes pris dans la toile civilisationnelle occidentale, avec l’idée que nous appartenons au même monde. Nous mettons du temps à comprendre que nous ne sommes plus dans la même conception du monde. Ce déni nous coûte cher.

Le problème des Européens vis-à-vis des États-Unis n’est-il qu’une question de déni ?

Oui, je le pense. Ce déni est lié à la peur de la Russie. Elle est particulièrement forte dans les pays proches de ses frontières. Si les Premiers ministres lettons ou baltes pensent que Donald Trump les protégera contre Poutine, ils se trompent. D’abord, les Russes patinent en Ukraine : comment pourraient-ils arriver à Varsovie ? Notre force de dissuasion qui nous permettait de parler d’égal à égal avec l’URSS, sans peur, et pourtant aujourd’hui nous avons peur d’une Russie affaiblie, engluée en Ukraine.

Il est temps de faire le pari de l’autonomie et de prendre le risque d’être fragile pendant une demi-douzaine d’années. Nous pourrions les prévenir : « Chers États-Unis, vous voulez nous répudier ? Nous voulons divorcer. » Nous sommes en droit de leur dire : « À quel moment nous avez-vous traités en partenaires, en alliés ? Jamais. Vous nous avez traités en vassaux. Si nous ne sommes pas d’accord à 100 % avec vous, nous sommes punis, sanctionnés, insultés, vilipendés. Ce n’est pas acceptable. »

Quelle conséquence a cette dépendance aux États-Unis pour les pays européens ?

Nos gouvernements vont aggraver leur déficit d’image auprès de leur opinion publique s’ils ne se séparent pas de Donald Trump. Et surtout, nous perdons toute crédibilité auprès du Sud global. Comment peut-on encore aller donner des leçons de morale sur les droits humains à la Chine ou aux pays africains, alors que nous n’osons pas critiquer l’enlèvement d’un président sur son sol souverain, ou une guerre illégale ?

Nous sommes en train de dilapider tout notre capital. En 1945, nous avons inscrit l’égalité souveraine des États dans la Charte de l’ONU pour réagir au nazisme et empêcher qu’un pays qui se sent fort puisse en annexer un autre. C’est cela l’égalité souveraine. Dilapider cet héritage est extrêmement grave. Certains disent qu’il faut être réaliste et l’accepter. Mais le réalisme, c’est au contraire de revenir au droit international, qui est une protection pour tous, et non de faire comme Trump, qui célèbre en permanence le culte de la force et de la violence.

Vous dites au sujet du conflit avec l’Iran que cette guerre est contre-productive même du point de vue américain. Mais les guerres américaines sont-elles toujours des échecs ?

Jusqu’à Trump, le récit était celui de guerres pour la démocratie. A cette aune le résultat n’est pas probant. L’appréciation dépend de différents critères. Combien d’hommes les États-Unis ont-ils perdu dans toutes leurs guerres depuis 1945 ? beaucoup et cela pèse. La haine des États-Unis a été renforcée par la guerre en Irak avec des conséquences multiples. Rappelons que les frères Kouachi ont mené leurs attentats en se fondant sur leur perception des tortures en Irak. Enfin, certes les États-Unis ont conservé des bases américaines en Irak mais elles sont contestées. Le bilan de ces guerres est globalement négatif.

En 2026, lorsqu’une superpuissance militaire, alliée à une superpuissance régionale, n’arrive pas en quelques semaines, à mettre fin à un régime très peu équipé militairement, l’échec est flagrant. J’irais plus loin : en voulant utiliser l’argument militaire, les Américains ont plutôt montré leur faiblesse que leur force. Donald Trump veut donc revenir aux sanctions économiques. Par ailleurs, à travers le monde, nombreux sont ceux qui en veulent aux États-Unis d’avoir mis un bazar mondial en bloquant le détroit d’Ormuz – détroit qui était ouvert avant que Trump et Netanyahou n’interviennent.

Dans cette région qui va de la Méditerranée à l’Iran, qui cherche réellement la paix ?

À part Israël et les États-Unis, le monde entier cherche la paix. L’Iran, bien sûr, mais aussi les pays du Golfe. Le modèle de ces derniers est remis en cause, notamment parce qu’ils sont parmi ceux qui paient le prix le plus fort de cette crise… créée par les États-Unis, pays censé les protéger.

La paix est dans l’intérêt de 191 pays dans le monde et peut-être même dans l’intérêt des États-Unis. Il n’y a qu’Israël qui a intérêt à la guerre. Un Golfe en crise permanente, où les pays sont affaiblis voire détruits, n›est pas un problème pour Israël. En revanche, c’est un problème pour le reste du monde, y compris les États-Unis.

« Le clivage entre démocratie et dictature, pas toujours évident à établir, n’est pas le seul déterminant. Un autre me paraît important : celui qui oppose les pays favorables au multilatéralisme et ceux qui le refusent, qui pensent que la force doit prévaloir, que la brutalité est acceptable. »

Le problème, c’est que personne n’a les moyens de créer une médiation entre les États-Unis et l’Iran. Les Européens se sont déconsidérés aux yeux des Iraniens depuis qu’ils ont accepté la première guerre de juin 2025 en ne la qualifiant pas d’illégale.

Cette impuissance occidentale donne-t-elle davantage de place au Sud global ?

Le Sud global n’est ni un bloc ni une alliance. C’est simplement un ensemble de pays qui ont pour seul point commun d’avoir subi la colonisation et de ne plus vouloir être guidés par l’Occident. Il y a des pays riches, des pays pauvres, des pays démocratiques, des pays qui ne le sont pas, des pays farouchement anti-Occidentaux et des pays qui veulent garder de bonnes relations, à condition que les Occidentaux ne décident pas pour eux. Le Sud global s’est très diversifié, mais tous ces pays ont au moins un point commun : ils considèrent que l’époque où les Occidentaux décidaient seuls des affaires mondiales, sans les informer ni les consulter, est révolue.

Au fond, ce sont les alliances qui sont en cause. La Chine ne fait pas d’alliances, mais propose des partenariats. Comme le Brésil ou l’Afrique du Sud. Ces partenariats, ces coopérations permettent d’augmenter les marges de manœuvre de chacun en multipliant les relations.

Si la majorité des pays souhaitent la paix, pourquoi ne s’opposent-ils pas aux États-Unis ?

Personne ne veut affronter les États-Unis, directement ou indirectement. En revanche, chacun prend des dispositions pour se passer des États-Unis, ou du moins pour en être moins dépendant : face aux taxations, face aux pressions, face aux impositions.

Chacun essaie de diversifier ses relations. Une sorte de travail souterrain vient miner la puissance américaine. Chacun se dit que cela ne peut pas durer ainsi et beaucoup de pays cherchent des alternatives. Un pays qui produit des alcools et des spiritueux ne remplace pas le marché américain mais il peut prospecter d’autres marchés.

Peu attaquent frontalement Donald Trump : le pape Léon XIV, le premier ministre espagnol Pedro Sánchez et le premier ministre du Sénégal Ousmane Sonko. Même Xi Jinping ne le fait pas, il prend des dispositions pour affaiblir les États-Unis.

Autre exemple de recherche d›alternatives : la relation du Canada avec la Chine. Les relations entre ces deux pays étaient devenues quasiment inexistantes. Le premier ministre Mark Carney a mis un mouchoir sur la question des droits humains pour sortir du tête-à-tête avec les États-Unis. Il a rallumé le feu des relations sino-canadiennes qui étaient au point mort. 80% des exportations canadiennes allant initialement vers les États-Unis se réorientent petit à peti vers Pékin. Ce n’est pas une alliance civilisationnelle, c’est une nouvelle approche : peu importe votre système politique, avons-nous des choses à faire ensemble ?

Le clivage entre démocratie et dictature, pas toujours évident à établir, n’est pas le seul déterminant. Un autre me paraît important : celui qui oppose les pays favorables au multilatéralisme et ceux qui le refusent, qui pensent que la force doit prévaloir, que la brutalité est acceptable, que l’unilatéralisme peut être une méthode, et que la puissance doit être le critère des relations internationales. Quels que soient les reproches que l’on peut faire à la Chine en matière de droits de l’homme, la Chine est un pays beaucoup plus stable, beaucoup plus participatif – ne serait-ce que sur le climat – que les États-Unis.

Dans ce contexte, la Chine peut-elle devenir le nouveau défenseur du multilatéralisme ?

Bien sûr, les Chinois poursuivent leur intérêt national, pas l’intérêt mondial. Mais ils ont compris qu’ils devaient faire des concessions aux autres pour faire avancer leur agenda. Ce n’est pas un multilatéralisme pur : ils placent leurs pions et connaissent très bien les rapports de force, notamment en mer de Chine. Quand on est Philippin, on ne pense pas que les Chinois pratiquent un multilatéralisme très abouti. Mais, à choisir, ils sont quand même moins violents, moins brutaux que les États-Unis.

Et l’ONU, dans tout ça, peut-elle encore tenir ?

L’ONU est affaiblie, mais elle continue à exister. Il importe de la maintenir vivante malgré les attaques de Donald Trump. Il ne faut donc pas confondre un système affaibli mais indispensable avec un système mort. C’est un peu comme si l’on disait que la démocratie n’existe plus aux États-Unis. Certes, elle y est attaquée mais elle existe toujours.

La plupart des pays défendent l’ONU parce qu’ils savent qu’il n’y a pas tellement mieux. Il faut plutôt se demander qui attaque l’ONU : Israël et les États-Unis, une fois encore. Les autres pays ne l’attaquent pas bille en tête, sauf parfois sur un point particulier lorsqu’ils ont subi un vote défavorable.

Certains pays ont adhéré au fantoche Board of Peace de Donald Trump, non pas parce qu’ils détestent l’ONU, mais parce qu’ils pensent que c’est une manière de flatter le président américain et d’attirer ses bonnes grâces. Mais ces pays ne se sont pas retirés de l’ONU et personne ne s’en retirera. Sur 193 membres, il y en a au moins 180 qui continuent à défendre l’ONU, qui pensent qu’il n’y a pas d’alternative et qu’il faut résister, par temps de tempête, aux attaques contre le système mondial.

Le retour de la primauté de la souveraineté nationale peut-il être une réponse à ce désordre mondial ?

Cela dépend de ce que l’on appelle le souverainisme. Le souverainisme de Marine Le Pen n’est pas celui de François Ruffin, de Jean-Luc Mélenchon, ni même d’autres. Moi, je suis pour la souveraineté des États, parce que c’est dans ce cadre que peut s’exercer la démocratie. C’est dans ce cadre que les peuples peuvent s’exprimer. Ceux qui sont contre la souveraineté des États, ce sont les impérialismes.

On doit donc défendre la souveraineté. La souveraineté d’un État n’est pas forcément hostile à celle des autres. Au contraire : défendre sa souveraineté, c’est accepter celle des autres. À chaque fois que l’on a nié la souveraineté des peuples, cela s’est fait par la guerre, par la conquête ou par la soumission, et cela a été catastrophique.

Bien sûr, la négation de la souveraineté est toujours justifiée par de bonnes intentions : on va apporter la civilisation, on va apporter la démocratie. En réalité, la souveraineté est vraiment la protection des faibles.

Mais la souveraineté peut-elle se penser sans fermeture aux échanges de tout type ?

Tout dépend s’il s’agit d’un chemin à sens unique ou d’un véritable échange. Si le cinéma américain envahit toute l’Europe et qu’il n’y a plus de cinéma européen, ce n’est pas un échange. En revanche, il est bon de voir des films américains et il est bon que des films français puissent être vus aux États-Unis.

Le cadre de l’État-nation ne règle pas toutes les tensions : frontières, périphéries, territoires disputés. Comment les penser, par exemple au sujet de l’Ukraine ?

La souveraineté ukrainienne est attaquée par la Russie, donc il faut la défendre. La question de la Crimée est un cas très particulier de restitution de territoire non résolu. Le référendum organisé par la Russie était illégal mais, en même temps, il correspondait à une volonté locale. Il n’a pas été truqué au sens où les gens se sentaient davantage russes et c’est la minorité qui ne se sentait pas russe. C’est donc un cas à part.

Les réunions mondiales, comme celle de Barcelone le 18 avril 2026 autour de dirigeants comme Lula, Pedro Sánchez ou Gustavo Petro, dessinent-elles une internationale progressiste ?

La relance est très marquée de la part de pays qui protègent le multilatéralisme. Lula est très souverainiste. Pedro Sánchez estime que la souveraineté de l’Espagne peut être mise en cause par les États-Unis. C’est pour cela qu’il tape sur la table et refuse que le niveau des dépenses militaires espagnoles soit fixé à Bruxelles ou à Washington. Ce sont donc des anti-guerre, des pro-droit international, pro-multilatéralisme et pro-souveraineté.

Dans ce paysage, que peut encore l’Union européenne ?

L’Europe peut être un tremplin mais elle ne doit devenir ni un ghetto ni un continent brun. Si c’est pour avoir l’AfD en Allemagne et le RN en France, on n’aura pas gagné grand-chose. Dans la période récente, je pense qu’Emmanuel Macron, en voulant jouer la carte européenne, a fait perdre à la France une partie de sa spécificité.

Nous avons besoin de l’Europe. Si l’on veut résister commercialement aux États-Unis, il vaut mieux être 27 que seul. Pourtant on ne peut pas faire dépendre la politique étrangère à l’avis des pays baltes… La recherche du consensus européen, voire occidental, nous a rendu moins audibles sur le Proche-Orient. L’accent mis sur la cohésion européenne a un peu fait pâlir notre gaullo-mitterrandisme.

Faut-il donc garder l’Europe, mais autrement ?

On la garde, mais pas au prix de tout sacrifier à l’Europe. Il faut conserver une part de ce qu’avaient réussi de Gaulle, Mitterrand ou Chirac : jouer la carte européenne à fond, tout en conservant un quant-à-soi sur les sujets essentiels. Mitterrand s’oppose à la guerre des étoiles alors que tous les pays européens l’acceptent ; il aide le Nicaragua alors que les autres pays européens se taisent.

Emmanuel Macron, en partie à cause de la guerre en Ukraine, a un peu fait taire notre spécificité française. À tel point que, dans le discours de Bratislava, le président français est allé jusqu’à attaquer les propos de Chirac sur les pays qui refusaient la guerre d’Irak en 2003 ! En conclusion : il ne faut pas oublier que nous sommes à la fois l’Europe et la France, avec toutes leurs spécificités.

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

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22.07.2026 à 07:00

« L’Odyssée » au cinéma : les échos de l’Antiquité grecque avec Daniel Mendelsohn

Pablo Pillaud-Vivien

Le film de Christopher Nolan cartonne au cinéma. Le penseur Daniel Mendelsohn est un des spécialistes de l'œuvre d'Homère, qui, selon lui, éclaire le présent de son pays, les États-Unis.
Texte intégral (3785 mots)

Le film de Christopher Nolan cartonne au cinéma. Le penseur Daniel Mendelsohn est un des spécialistes de l’œuvre d’Homère, qui, selon lui, éclaire le présent de son pays, les États-Unis.

Regards. Qu’est-ce qui résonne encore en nous des auteurs de la Grèce antique comme Sophocle, Euripide, Eschyle ?

Daniel Mendelsohn. Dans la tragédie grecque, toute action a des conséquences. Que vous le sachiez ou non, que vous essayiez d’y échapper ou non. C’est, au fond, le ressort de toute tragédie grecque : quelque chose d’enfoui dans le passé finit toujours par revenir vous rattraper. Cette idée me plait.

Je parle qu’en tant qu’Américain et à propos de la scène américaine, mais nous vivons un moment de tragédie grecque. Tous nos péchés reviennent aujourd’hui nous hanter. La tragédie est un genre dur : elle ne vous permet pas de vous soustraire aux conséquences de vos actes. Or le grand fantasme américain, c’est précisément qu’on pourrait agir sans conséquences. Nous traversons le monde en cassant des choses – l’environnement, d’autres pays – et nous imaginons que cela ne nous concerne pas.

« Le grand fantasme américain, c’est qu’on pourrait agir sans conséquences. Nous traversons le monde en cassant des choses – l’environnement, d’autres pays – et nous imaginons que cela ne nous concerne pas. La psyché américaine repose sur l’idée qu’on peut toujours repartir ailleurs. »

Une partie de la psyché américaine repose sur l’idée qu’on peut toujours repartir ailleurs, toujours se réinventer, toujours aller vers l’Ouest, « the Wild West », comme nous disons, toujours recommencer. C’est une idée presque anti-européenne. En Europe, vous vivez constamment avec le passé sur les épaules, parce qu’il n’y a nulle part où aller. Les Grecs ont une culture de la lucidité : la mort est toujours la fin. Aux États-Unis, c’est l’inverse : nous voulons vivre éternellement, rester jeunes éternellement, être en bonne santé éternellement. Nous vivons dans un pays de pure fantaisie. Mais il devient de plus en plus difficile de maintenir cette fantaisie… et c’est là que le modèle tragique grec devient pertinent.

Vous pensez que les États-Unis sont condamnés ?

Oui, je le pense. Ou plutôt : ce n’est pas seulement une opinion, c’est ce qui se passe en ce moment. Cela s’est déjà produit à plusieurs reprises dans l’histoire américaine. La guerre de Sécession, dans les années 1860, a été le retour des Érinyes [divinités vengeresses de la mythologie grecque], parce que la question de l’esclavage n’avait pas été réglée au moment de la fondation du pays. On se dit qu’on ne peut pas traiter le problème et qu’il finira bien par se résoudre tout seul. Mais cela n’arrive jamais.

Aujourd’hui, 160 ans plus tard, nous nous battons encore autour de cette même question. C’est toujours la guerre de Sécession. Et je pense qu’elle est perdue. La récente décision de la Cour suprême sur le droit de vote [le redécoupage électoral en faveur des minorités ethniques, conquis majeur du mouvement des droits civiques] me semble annoncer que tout le mécanisme de la République va s’effondrer. La grande question de toute l’histoire culturelle américaine, c’est de n’avoir jamais affronté l’héritage de l’esclavage. C’est pourquoi j’ai toujours été favorable aux réparations pour les Noirs américains.

On peut regarder l’exemple de l’Allemagne après la guerre. Elle a pu devenir, depuis la fin de la guerre, un pays relativement sain parce qu’elle a reconnu ce qu’elle avait fait et a versé des réparations. Ma belle-grand-mère recevait chaque mois un chèque du gouvernement allemand. Ce n’était pas grand-chose, peut-être 200 dollars. Bien sûr, cette somme ne pouvait lui rendre ni son mari ni sa fille. Mais c’était un signe : l’Allemagne reconnaissait le mal qu’elle avait commis. Les États-Unis n’ont jamais fait cela. Nous nous disons : il y a des sportifs noirs riches, des acteurs noirs riches, tout va bien, le travail est fait. Mais ce n’est évidemment pas vrai.

Donald Trump n’y est donc pour rien dans la situation actuelle…

L’effondrement représenté par Donald Trump n’est pas un accident. Les intellectuels et les journalistes continuent d’en parler comme d’une aberration, au lieu d’y voir un accomplissement : Donald Trump est l’acte final inévitable. C’est parfaitement logique. C’est sophocléen.

Mais nous ne le comprenons pas parce que les Américains sont profondément aveuglés sur leur propre histoire. J’ai un ami romancier irlandais, Sebastian Barry, qui est obsédé par le génocide des Indiens d’Amérique. Il n’arrive pas à croire qu’à l’école primaire, aux États-Unis, on n’enseigne pas que ce pays a été fondé sur un génocide. Quand j’étais enfant, on ne l’apprenait pas. Comme les personnages tragiques, nous faisons semblant que tout va bien en enterrant le passé. Mais il revient toujours.

Donald Trump est-il une sorte de Thersite, ce personnage de l’Iliade, grotesque, insupportable, qui parle tout le temps ?

Thersite est intéressant, parce que c’est l’un des très rares personnages de la poésie grecque archaïque où quelqu’un issu des classes ordinaires prend la parole face aux puissants aristocrates. C’est aussi le seul personnage de l’Iliade qui soit décrit comme laid.

Mais je ne comparerais pas Donald Trump à Thersite. Dans l’Iliade, comme dans la tragédie grecque, il y a toujours quelqu’un qui comprend ce qui se passe, qui essaie de dire la vérité, mais que personne n’écoute. Le cas évident est Tirésias, le prophète. Il arrive, il explique ce qui est en train de se produire et personne ne le croit.

« Le problème du monde actuel, c’est peut-être qu’un personnage de comédie grecque s’est retrouvé à l’intérieur d’une tragédie grecque. »

Cet aspect de la tragédie est très actuel et très américain. Les pays fonctionnent souvent par pensée magique. Ils croient ce qu’ils veulent croire, voient ce qu’ils veulent voir et ignorent le reste. Dans la tragédie grecque, ce que nous pensons savoir est toujours minuscule par rapport à la réalité. Seuls les dieux voient l’ensemble. Nous, nous ne voyons qu’un fragment et nous croyons que c’est le tout. Nous croyons voir, mais nous sommes aveugles.

Si Donald Trump n’est pas Thersite, qui est-il ?

Donald Trump est plutôt une sorte d’Agamemnon. Il détient le pouvoir, il croit toujours avoir raison, il commet des erreurs, mais il n’écoute personne. Cela dit, Agamemnon est beaucoup plus important que Donald Trump. Il relève moins d’un personnage de la tragédie que de la comédie grecque comme le bômolochos – le fanfaron grossier, stupide, vantard, qui se donne de l’importance alors qu’il est en réalité idiot. Voilà Donald Trump. Le problème du monde actuel, c’est peut-être qu’un personnage de comédie grecque s’est retrouvé à l’intérieur d’une tragédie grecque.

Si le monde est une tragédie grecque, qu’à la fin tout le monde meurt sans aucun salut, y a-t-il, chez vous, une possibilité d’espérance ?

Je pense que l’histoire est cyclique. Elle est cyclique parce que notre mémoire ne dure jamais beaucoup plus longtemps qu’une vie humaine. Ensuite, nous oublions. À la fin de sa vie, ma mère se plaisait à dire : « Ce sont les années 1930 qui recommencent ». Et c’est précisément parce qu’il n’y a presque plus personne pour se souvenir des années 1930 que nous recommençons à faire les mêmes erreurs.

Le cycle est essentiellement tragique, parce que la nature humaine reste la même. Mais à l’intérieur du cycle, il y a des possibilités comiques. Il faut y croire, sinon nous sauterions par la fenêtre. Je repensais récemment au film « Casablanca ». Quand ils le tournaient, on disait à Ingrid Bergman de jouer comme si elle était amoureuse à la fois de Humphrey Bogart et de Paul Henreid, parce que les scénaristes eux-mêmes ne savaient pas encore comment le film finirait. Il faut se souvenir que lorsque « Casablanca » a été écrit, en 1942, on ne savait pas comment la guerre finirait.

C’est essentiel : nous commettons toujours la même erreur quand nous pensons l’histoire. Nous croyons connaître la fin et cette connaissance colore notre compréhension des actions passées. Mais quand les événements ont lieu, personne ne sait comment ils vont se terminer. On appelle cela le backshadowing : traiter l’histoire comme si les gens avaient su ce qui allait arriver. Quand je faisais la tournée de promotion des Disparus, quelqu’un m’a dit que mon oncle avait été stupide de ne pas partir plus tôt en Amérique. Mais il ne savait pas que la Seconde Guerre mondiale allait avoir lieu. Je dirais donc que, pour conduire sa vie, il faut faire semblant de vivre dans une comédie, même si l’on vit dans une tragédie.

Vous avez beaucoup travaillé sur l’exil, depuis celui d’Ulysse à celui des Juifs européens. Est-ce, pour vous, un motif central de la modernité ?  

L’exil est, d’une certaine manière, le cousin germain de l’idée de frontière. Les Américains ont un rapport particulier à l’exil, parce qu’ils l’ont toujours romantisé. Nous sommes une nation d’immigrants : tous ceux qui sont venus ici l’ont fait parce qu’ils pensaient trouver mieux que ce qu’ils laissaient derrière eux.

Le déplacement est l’un des traits distinctifs du 20ème siècle et plus largement de la modernité. Mais aux États-Unis, nous avons tendance à l’idéaliser. Il ne faut pas sous-estimer l’importance du fait que nous habitons un continent immense. Dans l’imaginaire américain, il y a toujours plus d’espace quelque part. On peut toujours aller ailleurs. 

Nous imaginons Joseph Roth quittant la Pologne pour Paris, ou Stefan Zweig partant, et nous trouvons cela magnifique. Mais c’est une erreur typiquement américaine. Les Américains ne comprennent pas ce que signifie perdre sa civilisation, perdre son foyer. Nous glamourisons l’exil : Fitzgerald et Hemingway à Paris dans les années 1920, par exemple. Nous pensons que partir ailleurs permet d’élargir son caractère, de se transformer. Mais l’exil politique est une chose terrible.

Est-ce que vous expliquez cette glamourisation de l’exil par l’identité impérialiste américaine ?

Cela vient de l’idée que nous nous faisons de l’espace mais aussi de l’identité nationale américaine. L’identité américaine est très plastique. Nous sommes une nation d’immigrants, et presque tous les Américains sont américains et autre chose en même temps : italo-américains, gréco-américains, juifs-américains, etc. Presque tous les Américains ont le sentiment d’avoir un lien avec un autre lieu. L’exil est imaginé comme une manière d’aller vers cet autre lieu.

Mais les gens ne comprennent pas ce que signifie l’exil réel. Pour un écrivain, par exemple, l’idée de perdre sa langue est terrifiante. Le véritable exil, c’est envoyer un poète dans un lieu où personne ne parle sa langue. C’est ce qu’Auguste fait à Ovide. C’est une cruauté presque inimaginable.

Dans quelle mesure l’imaginaire américain est-il encore construit par les romanciers, les réalisateurs, les artistes ? Aujourd’hui, ceux qui construisent le mythe de la conquête de Mars ne sont pas Walt Disney ou des écrivains, mais un entrepreneur, Elon Musk.

« C’est une histoire de frontière : un homme blanc, seul, face à l’univers, qui triomphe des éléments. C’est un fantasme américain très puissant : le pionnier, l’homme de la frontière, armé, affrontant la nature et les ennemis. C’est aussi lié à l’obsession américaine pour les armes. Il s’agit toujours d’un individu seul face à la nature, et pour survivre, il doit être armé.» 

Je dirais plutôt que, dans l’imaginaire américain, la chose la plus importante est le cinéma. L’imagination américaine est façonnée par le cinéma beaucoup plus que par la littérature – les Américains ne lisent pas beaucoup.

En Europe, le pourcentage de la population ayant lu au moins un livre au cours de l’année passée est assez haut. La France est bien placée, la Scandinavie encore plus. Aux États-Unis, plus de la moitié de la population n’a pas lu un seul livre l’an passé. Je ne dirai donc pas que la littérature façonne l’imaginaire américain. Le cinéma, en revanche, joue un rôle immense.

La romance de l’espace et de son exploration appartient au cinéma. Mais il y a aussi un récit politique selon lequel l’espace nous appartiendrait. Dans les années 1960, personne ou presque, aux États-Unis, ne pensait que les Russes méritaient d’aller sur la Lune. L’exploration spatiale semblait être le prolongement de quelque chose de fondamentalement américain.

De ce point de vue, on peut raconter l’histoire américaine en trois grands chapitres. D’abord, la traversée de l’Atlantique aux 16ème et 17ème siècles. Ensuite, au 19ème siècle, l’expansion vers l’Ouest et la « destinée manifeste » : l’idée que notre destin était de posséder tout le continent, de la côte Est à la côte Ouest. Enfin, l’espace extra-atmosphérique. Il y a un sentiment politique de droit, presque de propriété : nous aurions le droit de continuer à avancer, à explorer, à coloniser. Et cette idée est soutenue par la vie fantasmatique de la culture, en particulier par le cinéma.

N’y a-t-il jamais un cinéma qui s’oppose à ces idées majoritaires ?

Pas dans le cinéma populaire, ou rarement. Il existe des exceptions. Dans la science-fiction, on rencontre un autre trope, celui où les extraterrestres ne sont peut-être pas nos ennemis. « Premier contact », de Denis Villeneuve, en est exemple un film merveilleux. Mais le trope dominant, dans le cinéma américain, reste celui d’une rencontre antagonique dans laquelle la manière américaine finit par triompher.

« Seul sur Mars », par exemple, avec Matt Damon, est une histoire profondément américaine. Elle pourrait se passer au 19ème siècle. C’est une histoire de frontière : un homme blanc, seul, face à l’univers, qui triomphe des éléments. C’est un fantasme américain très puissant : le pionnier, l’homme de la frontière, armé, affrontant la nature et les ennemis. C’est aussi lié à l’obsession américaine pour les armes. Il s’agit toujours d’un individu seul face à la nature, et pour survivre, il doit être armé.

Les grands films populaires ne sont que rarement subversifs : il y a des gens dans l’espace, des monstres terribles, des extraterrestres horribles et il faut trouver un moyen de les détruire. Regardez la série « Alien », avec Sigourney Weaver. C’est encore une extension du récit de la frontière : nous allons dans l’espace, nous y rencontrons des êtres terribles, et il faut les éliminer – cela étant dit, il faut ajouter qu’il y a un côté rafraichissant féministe dans ces films.

« Avatar » est un exemple de la complexité du problème. J’ai trouvé le film fabuleux, visuellement magnifique. Mais beaucoup de critiques ont fait remarquer qu’il réinscrivait tout de même le récit de la frontière. Le héros est encore un homme blanc hétérosexuel qui entre en contact avec une civilisation étrangère, qui la séduit et qu’il finit par sauver. On retrouve le schéma du « sauveur blanc ». C’était déjà le cas dans « Danse avec les loups », avec Kevin Costner : il tombe amoureux des Indiens, rejoint leur tribu, mais le message implicite peut être que les peuples autochtones ont finalement besoin de l’homme blanc.

C’est une manière d’avoir le beurre et l’argent du beurre : on fait un geste vers une pensée éclairée tout en maintenant la structure fondamentale du sauveur blanc. Beaucoup de ces films se pensent de gauche, mais réinscrivent en réalité un vieux récit. 

Nous sommes en 2026 et il y a partout une inquiétude autour de l’intelligence artificielle. Pensez-vous que les artistes sont encore nécessaires ? Une société a-t-elle encore besoin de création ?

La réponse évidente et attendue est oui. Pour le moment – et il faut toujours préciser « pour le moment », parce que nous ne savons pas ce qui va se passer –, il est évident que l’intelligence artificielle peut régurgiter une immense quantité d’informations. Mais elle ne peut pas argumenter et elle ne peut pas créer. Elle ne peut que retraiter des données.

La réponse sentimentale est donc que nous avons bien sûr besoin de penseurs et d’artistes réels, parce que cela ne peut pas être remplacé. Ces machines n’ont pas de conscience. Pas encore, du moins. Nous ne savons pas. Il y a une série formidable, « The Comeback », dont la saison actuelle porte précisément sur cela : le scénario y est écrit par une IA. C’est très drôle, parce que l’IA peut produire des scripts, mais ils ne sont jamais justes.

Si tout est toujours la même chose, si nous sommes toujours dans la matrice grecque, a-t-on vraiment besoin de créer ? Ne suffit-il pas de demander à une IA : « Écris-moi un Œdipe au 21ème siècle » ?

On pourrait le faire. Mais il faut tenir compte de la nature humaine. Il y a dans l’être humain un désir de transcendance. S’il n’existait pas, il n’y aurait pas de religion ni besoin de créer. Il y a quelque chose d’essentiellement humain dans le désir de créer. C’est l’une des grandes distinctions entre Homo sapiens et les autres espèces. Les castors construisent des barrages, mais ils le font pour survivre. Nous créons aussi par nécessité spirituelle. Nous sommes la seule espèce qui a de l’art. Cela doit signifier quelque chose.

Peut-être n’avons-nous pas besoin de créateurs, mais de spectateurs capables de dire : ceci est de l’art. On peut regarder une image créée par IA et dire : c’est beau, c’est de l’art. Mais derrière, il n’y a pas de créateur, seulement une régurgitation.

Cela nous conduit à une autre question : qu’est-ce que l’art ? Il y a une différence entre ce qui est joli et ce qui est de l’art. L’IA peut créer une jolie image. Mais peut-elle créer une image qui soit l’expression d’un sentiment ineffable ? Je ne le crois pas. Elle est incapable d’exprimer.

Même une mauvaise artiste – imaginons une personne d’âge moyen qui prend chaque semaine un cours de peinture et peint des fleurs dans un vase – sera plus authentique que l’image d’IA la plus sophistiquée. Parce que son tableau est l’expression de quelque chose de réel, même si c’est modeste. Bien sûr, nous utilisons ici des mots chargés de présupposés : authenticité, expression, émotion. Mais lorsque nous disons « authentique », nous parlons au fond de l’expression d’une émotion humaine réelle. L’IA peut passer en revue des millions d’images de fleurs et en produire une nouvelle. Mais ce qu’elle produit n’est pas l’expression d’un sentiment.

Je suis peut-être vieux et sentimental, mais nous savons ce que cela fait d’être touché par une œuvre d’art ou de littérature. C’est à cela qu’il faut penser : qu’est-ce qui nous touche ? Cela ne peut pas être produit par un ordinateur. Il peut en produire le fac-similé, mais il ne peut rien exprimer. 

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

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20.07.2026 à 07:00

Trump ou « la sortie barbare du capitalisme »

Patrick Viveret

Patrick Viveret exhume l’idée d’André Gorz d’une « sortie barbare du capitalisme ». Cette bifurcation catastrophique qu’incarne le trumpisme n’est pas une fatalité. La lecture critique de Gorz, et de quelques autres, ouvrent des pistes alternatives.
Texte intégral (2110 mots)

Patrick Viveret exhume l’idée d’André Gorz d’une « sortie barbare du capitalisme ». Cette bifurcation catastrophique qu’incarne le trumpisme n’est pas une fatalité. La lecture critique de Gorz, et de quelques autres, ouvrent des pistes alternatives.

Il est des concepts qui vieillissent moins vite que leurs auteurs. La notion de « sortie barbare du capitalisme », forgée par André Gorz dans les dernières décennies de sa vie appartient à ces formules qui relèvent d’une spéculation inquiète qui s’imposent aujourd’hui avec la brutalité de l’évidence, en particulier avec le trumpisme et son pacte avec le poutinisme. L’expression désigne une bifurcation catastrophique dans la crise terminale du capitalisme industriel, distincte tant de l’effondrement pur que de la transition émancipatrice vers une civilisation post-travail.

De nombreux éléments montrent que nous sommes entrés dans ce processus. Non pas que la prophétie se réalise point par point mais parce que la logique structurelle décrite par Gorz est désormais lisible. Les dynamiques politiques, technologiques et écologiques qui définissent la situation présente ne correspondent plus à la « mondialisation néolibérale ».

Ce que Gorz entendait par « sortie barbare »

Gorz raisonnait à partir d’un diagnostic sur la crise de la valeur-travail. Le capitalisme  fonde son mode de reproduction sur l’extraction de plus-value à partir du temps de travail vivant. Or le développement des forces productives – et singulièrement l’automation, l’informatisation – tend structurellement à expulser le travail vivant de la production. Cette contradiction engendre une crise sans issue interne au système : comment distribuer les revenus, articuler les droits sociaux, constituer des identités collectives, lorsque le travail salarié se raréfie ?

L’adjectif « barbare » désigne la possibilité que le capitalisme, incapable de se réformer et incapable de se dépasser, produise des formes de violence qui recombinent la modernité technique avec des régimes de domination pré- ou para-démocratiques.

Gorz envisageait deux sorties à cette impasse. La première, émancipatrice, était celle d’une société du temps libéré : réduction radicale du temps de travail, revenu garanti universel, développement des activités autonomes, réappropriation collective des savoirs et des infrastructures du commun. La seconde, barbare, désignait un tout autre destin : la mise en place d’une société duale, dans laquelle une minorité d’insérés contrôlerait les flux de la richesse cognitive et financière, tandis qu’une majorité de précaires, d’exclus, de « surnuméraires » serait maintenue dans une dépendance assistée ou livrée à la violence des marchés dérégulés. Cette sortie barbare n’implique pas nécessairement la disparition des formes institutionnelles de la démocratie classique – elle peut s’en accommoder, les vider de leur contenu, produire ce que d’autres nomment « démocratie illibérale ».

L’adjectif « barbare » mérite attention. Il ne renvoie pas à un retour à la pré-modernité. Il désigne la possibilité que le capitalisme, incapable de se réformer et incapable de se dépasser, produise des formes de violence, d’exclusion et de hiérarchisation sociale qui recombinent la modernité technique avec des régimes de domination pré- ou para-démocratiques. Ici, la barbarie est moderne.

Les vecteurs contemporains de la sortie barbare

Quels sont les facteurs de cette barbarie ? Le premier que Gorz a le plus directement anticipé est lié à la vague d’automation et de numérisation qui, depuis les années 2010, restructure profondément les marchés du travail dans les économies avancées. Les travaux de Daron Acemoglu et Pascual Restrepo sur la « mauvaise automation », ceux d’Acemoglu sur la polarisation de l’emploi, ou encore les projections d’Oxford sur l’emploi exposé à l’automatisation, convergent pour documenter ce que Gorz avait formulé en termes philosophiques : la valeur-travail se contracte sans que les gains de productivité soient socialement distribués. L’écart entre la productivité du travail et les salaires réels, observable depuis les années 1980 dans la quasi-totalité des pays de l’OCDE, constitue la traduction de ce que Gorz nommait la dissociation entre richesse produite et travail rémunéré.

L’essor de l’intelligence artificielle accentue cette tendance à une vitesse que Gorz lui-même n’avait pas anticipée. La question n’est plus seulement celle de l’automation des tâches manuelles répétitives, mais de la substitution partielle des activités cognitives et créatives – domaines où pouvait se jouer l’émancipation. Si le « travail immatériel » lui-même devient automatisable, la base potentielle de l’autonomie post-capitaliste se réduit d’autant.

La concentration du capital et la formation d’une oligarchie techno-financière

Gorz avait insisté sur la concentration dans quelques mains du capitalisme cognitif. La propriété intellectuelle, les effets de réseau, les économies d’échelle des plateformes numériques produisent une concentration du capital sans précédent. Le rapport Oxfam sur les inégalités mondiales, les travaux de Zucman sur l’évasion fiscale des grandes fortunes, les analyses de la financiarisation documentent ce processus. Ce qui est en jeu est exactement ce que Gorz décrit : la constitution d’une classe minoritaire dont la richesse repose sur la captation de bénéfices indirects produits collectivement par le savoir, les infrastructures et le travail social.

Cette oligarchie n’est pas simplement économique : elle se convertit en puissance politique directe. Les trajectoires de figures comme Elon Musk illustrent une logique de capture de l’État par le capital technologique que certains nomment désormais « technoféodalisme » (Varoufakis) ou « seigneurie de plateforme ».

L’autoritarisme comme gestion de la désagrégation sociale

La désintégration du salariat comme vecteur d’intégration sociale – que Gorz analysait depuis Adieux au prolétariat (1980) – produit des effets de masse : chômage structurel, précariat généralisé, perte des repères identitaires collectifs, sentiment d’inutilité et de déclassement. Ces effets, Gorz le pressentait, constituent un terreau fertile pour des réponses politiques régressives : nationalisme ethnique, autoritarisme plébiscitaire, désignation de boucs émissaires.

Ce que Gorz n’avait pas pleinement théorisé c’est la manière dont les plateformes numériques deviendraient les amplificateurs de ces dynamiques régressives. Les travaux de Shoshana Zuboff sur le « capitalisme de surveillance » ou de Zeynep Tufekci sur les effets politiques des algorithmes de recommandation documentent un mécanisme de radicalisation émotionnelle qui transforme le ressentiment en carburant pour des mouvements politiques qui bloquent toute sortie émancipatrice.

La crise écologique comme accélérateur de la bifurcation

Gorz est l’un des rares penseurs à avoir articulé rigoureusement la question sociale et la question écologique. Dans Écologica, il montre que la crise écologique n’est pas un problème externe au capitalisme mais une conséquence directe de sa logique d’accumulation illimitée. La réponse à cette crise écologique constitue le terrain de la bifurcation entre sortie émancipatrice et sortie barbare.

La sortie barbare écologique, c’est ce qu’on pourrait appeler le « fossilo-fascisme » : la réponse aux contraintes écologiques passerait par le renforcement des frontières, la militarisation de la gestion des ressources, le déni idéologique de la crise et l’abandon délibéré de populations entières à la violence climatique. Les retraits successifs des accords climatiques, la résurgence des nationalismes extractivistes, la montée des mouvements « anti-green » dans les démocraties occidentales dessinent la géographie de cette sortie barbare écologique.

Ce que Gorz avait moins vu 

Lire Gorz est éclairant mais il n’a pas tout vu. Gorz est resté ancré dans une perspective eurocentrique et industrialiste qui l’empêcha d’intégrer la question des Suds dans sa théorie de la sortie barbare. Les populations du Sud global – et en particulier les paysanneries et les prolétariats informels – sont absentes de son analyse, alors qu’elles constituent les premières victimes des formes contemporaines de sortie barbare (dérèglements climatiques, extractivisme, dettes souveraines, migrations forcées).

Gorz sous-estima aussi la plasticité du capitalisme. L’économie « verte », la RSE- responsabilité sociale des entreprises, les crédits carbone – autant de formes que Boltanski et Chiapello nommaient la « récupération » – constituent des mécanismes de neutralisation de la critique écosociale.

Enfin, et peut-être plus fondamentalement, Gorz pensait la bifurcation en termes relativement binaires – émancipation ou barbarie – là où la réalité montre des configurations plus hybrides : des sociétés qui combinent des éléments des deux logiques, où les espaces de communs et d’autonomie coexistent avec des formes croissantes de domination et d’exclusion.

Vers une théorie de la barbarie contemporaine

Réactiver Gorz ne signifie pas le répéter. Il s’agit d’utiliser ses écrits pour une théorie des formes contemporaines de sortie de la barbarie. Plusieurs directions semblent fécondes. La première consiste à articuler Gorz avec les théories récentes du « technoféodalisme » (Varoufakis), de la « néoféodalité » (Durand, Keucheyan) ou du « capitalisme de plateforme » (Srnicek). Ces approches prolongent et précisent l’intuition gorzienne sur la concentration extrême du capital cognitif.

La barbarie n’était pas un destin, mais une possibilité qui devenait probabilité en l’absence de forces capables de lui opposer un projet alternatif cohérent.

La deuxième consiste à prendre au sérieux la dimension émotionnelle de la sortie barbare. Les travaux sur le ressentiment politique (Hochschild, Mouffe), sur la psychologie du néolibéralisme (Fisher, Ehrenberg) ou sur les pathologies de la reconnaissance (Honneth, Caillé et la perspective convivialiste) permettent de comprendre comment la sortie barbare produit des sujets politiques qui la désirent activement et pas seulement des victimes passives.

La troisième consiste à penser la résistance à la sortie barbare en termes non seulement alternatifs (que proposer à la place ?) mais aussi à penser en termes de métamorphose plus que de transition afin de préserver les possibilités d’une sortie émancipatrice depuis l’intérieur du processus barbare. 

Conclusion : la bifurcation n’est pas consommée

Mais la bifurcation, précisément, n’est pas consommée. Si l’analyse qui précède montre que nous sommes entrés dans un processus de sortie barbare, elle ne conclut pas à la fermeture de l’histoire. Gorz insistait sur le fait que la barbarie n’était pas un destin, mais une possibilité parmi d’autres – possibilité qui devenait probabilité en l’absence de forces capables de lui opposer un projet alternatif cohérent. Le revenu universel, les communs numériques, la transition socio-écologique, les nouvelles formes d’organisation du travail autonome : autant de lignes de fuite qui restent ouvertes, à condition qu’elles soient articulées en une vision politique suffisamment puissante pour disputer l’hégémonie aux forces de la sortie barbare.

André Gorz et Dorine Gorz se sont donné la mort ensemble en septembre 2007, laissant une lettre qui était elle-même un manifeste philosophique sur l’amour, le temps et la finitude. Cette lettre de Gorz est elle-même une autocritique de son livre célèbre Le Traître où il reconnaît que le point aveugle de son œuvre était justement la question de l’Amour. À l’heure où les forces de transformation et d’émancipation que soutenait André Gorz sont traversées par des fractures émotionnelles bien plus profondes que leurs désaccords politiques, il serait aussi utile de relire cette magnifique « Lettre à D. ».

Cet article est extrait de notre numéro « RN, climat, IA : faut-il s’adapter ? », paru en juin 2026.

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