
29.04.2026 à 15:46
Pablo Pillaud-Vivien
En se disant opposé à « l’immigration de travail », François Ruffin est trop flou. Refuser l’immigration choisie par le patronat ne doit pas laisser croire que le problème serait les immigrés. Il doit parler clairement.
Lundi, Emmanuel Macron, en visite dans un hôpital de l’Ariège, s’est agacé de la situation faite aux praticiens diplômés hors Union européenne, notamment algériens, qui font tenir des pans entiers de l’hôpital public tout en restant enfermés dans une précarité administrative absurde. Ça lui a aussi permis de régler ses comptes avec la droite – de Bruno Retailleau à Edouard Philippe – sur l’Algérie… tout en relançant le débat sur l’immigration, thème identitaire de l’extrême droite, et qui sera sûrement au cœur de la présidentielle 2027.
C’est ainsi que François Ruffin, interrogé mardi matin sur France 2, a affirmé son opposition à « l’immigration de travail », en expliquant qu’il refusait que l’on reproduise dans les services ce qui a été fait hier dans l’industrie : l’usage d’une main-d’œuvre moins protégée pour tirer vers le bas les conditions de tous. Il aborde là un vrai sujet. Mais Ruffin n’en dit pas assez.
Pas assez, parce qu’en parlant des médecins étrangers, il ne mentionne pas une dimension essentielle : si la France manque de praticiens, elle ne peut pas considérer comme acceptable d’aller les chercher déjà formés dans des pays qui en ont eux-mêmes besoin. Former un médecin coûte cher, humainement et collectivement. Quand la France attire massivement des médecins algériens, tunisiens, marocains ou roumains pour compenser l’effondrement organisé de son propre hôpital public, elle participe à une prédation internationale : cette fuite des cerveaux qui affaiblit les pays du sud et leur système de santé.
Dans le climat épouvantable qui stigmatise les immigrés, les ambiguïtés ne sont pas possibles. En se disant contre « l’immigration de travail », on pourrait comprendre que Ruffin s’oppose au fait que des immigrés travaillent en France. Cette interprétation ne doit pas être possible dans ce moment de domination des thèmes d’extrême droite. La clarté s’impose. Car cela n’aurait aucun sens au vu de l’histoire humaine, et certainement rien de gauche. L’exigence est que les immigrés aient des droits, des salaires dignes, des protections syndicales, une place pleine et entière dans le salariat.
C’est là que la gauche ne peut laisser aucun doute, et tenir ensemble deux exigences. La première, c’est la régularisation des sans-papiers établis en France. On ne construit pas une politique progressiste sur l’existence d’une population clandestine, surexploitée, terrorisée par la préfecture et livrée au chantage. Maintenir les travailleurs sans-papiers dans l’ombre n’est pas une politique migratoire, c’est une politique discriminatoire (rime cadeau). L’égalité des droits n’affaiblit pas le monde du travail, elle le renforce.
La seconde exigence est le refus de l’immigration sur critère économique. Il ne s‘agit pas là d’un refus des migrants mais d’une opposition radicale à la chosification des êtres humains. Ce n’est pas aux DRH de décider qui a le droit de vivre en France. La gauche se doit d’être opposée à l’immigration choisie, à la politique de quotas. Cette politique prônée souvent à droite et parfois à gauche, est un antihumanisme.
La gauche comme la République ne peuvent pas accepter le tri des individus selon leur niveau de diplôme, leur employabilité, leur rentabilité attendue ou les tensions sectorielles du marché de l’emploi. La migration n’est pas un dispositif de gestion des pénuries de main-d’œuvre. Elle relève de choix de vie, de trajectoires familiales, de contraintes géopolitiques, de rapports postcoloniaux, parfois de survie.
On attend de la gauche qu’elle ne se laisse pas imposer l’agenda de l’extrême droite et qu’elle mène la bataille : elle doit parler travail, droits, classe, dignité. Et rappeler une chose simple : le problème n’est pas les personnes qui se déplacent d’un territoire à l’autre. Le problème, c’est toujours le pouvoir de ceux qui profitent de leur vulnérabilité.
29.04.2026 à 12:18
la Rédaction
Les insoumis ne veulent plus tarder à se mettre en ordre de marche pour 2027. Alors que François Ruffin et autres Matthieu Pigasse précisent leurs stratégies voire ont carrément lancé leur campagne, LFI veut officialiser rapidement sa propre candidature. D’après Le Parisien, le mouvement devrait arrêter son choix ce dimanche. Ce seront les « grands élus » (députés, eurodéputés et maires insoumis, soit une centaine de responsables réunis en intergroupe) qui proposeront un nom, selon une logique de consensus plutôt que de primaire interne. Ce candidat devra ensuite recueillir 150 000 signatures de soutien sur une plateforme dédiée. Une manière pour LFI de passer la précampagne, pendant que le reste de la gauche continue de s’agiter autour de l’hypothèse d’une primaire commune ou de candidatures multiples. Ah oui, breaking news : ça sera sûrement Jean-Luc Mélenchon.
28.04.2026 à 14:37
Pablo Pillaud-Vivien
Le rapport de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public illustre une dérive bien connue : réduire le service public à une querelle sur sa neutralité politique et le prétendre obèse financièrement. Ici se joue une part du récit collectif de notre démocratie.
Ce lundi 27 avril, les députés membres de la commission d’enquête sur l’audiovisuel public ont bien adopté le rapport du député UDR Charles Alloncle, grâce à l’abstention des macronistes. La gauche a voté contre un texte jugé truffé d’approximations, de contre-vérités et de fausses informations. Le service public de l’audiovisuel méritait un temps de travail des députés et ces auditions. Il mérite qu’on parle du fond : pourquoi une démocratie a besoin d’un audiovisuel public fort.
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Rappelons un fait : l’audiovisuel public français coûte moins cher que celui de plusieurs de nos voisins européens. En 2025, sa dotation publique représente environ 4 milliards d’euros, soit 130 à 150 euros par foyer et par an. Au Royaume-Uni, la licence de la BBC atteint l’équivalent de 200 euros. En Allemagne, la contribution audiovisuelle dépasse 220 euros par foyer. Présenter France Télévisions, Radio France, Arte, France Médias Monde ou l’INA comme un luxe extravagant relève du slogan.
L’une des principales questions soulevées par la commission d’enquête portait sur les flux financiers : comment sont utilisés ces 4 milliards ? France Télévisions est-il vraiment ce « système mafieux » peuplé de « gens qui s’en mettent plein les poches », pour reprendre les outrances de la galaxie Bolloré ? La sous-traitance croissante à de grands groupes de production interroge. Elle appauvrit les savoir-faire internes et fait disparaître des métiers et des technicités précieuses. Oui aussi, la starification de certains animateurs, qui pousse les employeurs publics à s’aligner sur les logiques salariales du privé, déséquilibre l’ensemble. Et derrière, un service public sous pression, des rédactions en tension, des budgets contraints, des suppressions de postes, des émissions pourtant essentielles qui disparaissent et des professionnels sommés de faire davantage avec moins.
La commission conduite par le député d’extrême droite s’est focalisée sur une obsession : les journalistes du service public sont-ils vraiment « neutres » ? Comprendre ici : luttent-ils contre l’extrême droite ? Sont-ils « de gauche » ? Pour les auditeurs attentifs… la réponse serait pour le moins nuancée. Il n’y a aucun journaliste proche des insoumis ou du RN parmi ceux qui font des chroniques et des éditos politiques. On peut, sans se tromper, dire qu’ils font partie du « cercle de la raison », bien répartis entre gauche et droite. C’est cette exigence de représentation de la plus grande diversité des opinions qui conduit France Info à élargir ses invités en plateaux. Est-ce suffisant ?
La commission conduite par le député d’extrême droite s’est focalisée sur une obsession : les journalistes du service public sont-ils vraiment « neutres » ? Comprendre ici : luttent-ils contre l’extrême droite ?
Et surtout, qui peut penser que l’audiovisuel public se réduit aux discours politiques ? Sa mission d’information est de rendre compte de la société par l’enquête, par le reportage, par le documentaire. Elle doit aussi raconter, former, divertir par la fiction, par la création culturelle, par la diffusion de spectacles vivants, par les émissions jeunesse, par la retransmission de grandes compétitions sportives accessibles à tous. Il s’agit de faire exister un espace commun qui ne soit pas gouverné par la rentabilité. France Télévisions et Radio France sont une part essentielle de cette fabrique.
Qui raconte le pays ? Qui décide de ce qui mérite d’être vu, entendu, discuté ? Qui façonne notre manière de comprendre le monde ? L’audiovisuel public constitue l’un des rares lieux capables de rivaliser avec des empires médiatiques privés et concentrés. Entre un média financé collectivement et un média dépendant des intérêts d’un grand groupe industriel ou financier, la gauche doit savoir, sans hésiter, de quel côté se tenir. Défendre l’audiovisuel public, ce n’est pas défendre l’État, c’est défendre un espace où l’information et la culture peuvent encore échapper, au moins partiellement, à la loi du marché.
À quelques exceptions près, la défense de l’audiovisuel public n’est pourtant pas le grand combat de la gauche. Trop souvent, elle a laissé prospérer l’idée qu’il s’agissait d’une forteresse corporatiste ou d’un vieux réflexe étatiste. Elle a parfois accompagné les logiques de rationalisation, les fusions et les restrictions budgétaires plutôt que d’inventer un projet ambitieux. C’est une erreur politique majeure. L’audiovisuel public n’est pas une institution figée ; il est la possibilité d’un imaginaire commun, d’une information indépendante des puissances d’argent, d’une culture accessible à tous. On ne peut pas abandonner ce front sans abandonner une part essentielle du projet démocratique.