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10.06.2026 à 12:11

Notre impuissance et le cinéma

Pablo Pillaud-Vivien

Boycotts, (auto)censures, pressions de toutes parts… Le cinéma français traverse une période de turbulences. Il n'est pas tant question de culture que de politique et d’impuissance.
Texte intégral (1152 mots)

Boycotts, (auto)censures, pressions de toutes parts… Le cinéma français traverse une période de turbulences. Il n’est pas tant question de culture que de politique et d’impuissance.

Le cinéma est un champ de bataille. Pas seulement parce qu’il est l’un des plus puissants outils pour raconter le monde. Mais parce que ceux qui le font sont sommés de le résoudre.


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Ces derniers jours, après la polémique concernant l’emprise croissante de Bolloré sur toute la chaîne du cinéma – de sa production à sa distribution –, trois autres conflits concernant le 7ème art ont traversé le débat public. Le cinéaste israélien Nadav Lapid, opposant à Benyamin Netanyahou et exilé en France, est contraint de démissionner du jury du Festival de cinéma de Marseille. Un appel au boycott le vise parce que son dernier film a reçu un financement de l’équivalent du CNC en Israël. À Cannes, l’acteur Gilles Lellouche qui incarne Jean Moulin à l’écran, s’est vu clouer au pilori après qu’il a refusé, en conférence de presse, de dire qu’il soutenait La France insoumise pour combattre le RN. Enfin, Céline Sciamma, à qui un hommage a été rendu cette semaine lors d’une rétrospective, a retiré des scènes de deux de ses films, « Bande de filles » et « Tomboy ». Elle a jugé que certains passages ne correspondaient plus à son regard actuel.

Trois histoires différentes qui racontent l’époque, qui ont chacune leur logique propre et n’ont ni la même gravité ni les mêmes conséquences. Mais toutes racontent une pression exercée sur la création. Or, un film n’est ni un tract, ni un tribunal, ni un programme politique. Le cinéma est d’abord une manière de « révéler le monde » plutôt que de le corriger. Le cinéma participe bien sûr du débat public, il éclaire les tensions de son temps, mais il ne se confond pas avec elles. Son rôle n’est pas de produire des mots d’ordre. Il est puissant quand il montre, trouble et complexifie. 

Le cinéma est l’un des lieux où une société travaille son imaginaire. Les films participent de cette fabrication collective. Ils disent nos désirs, nos peurs, nos contradictions. Mais ce qu’il se passe ici ne dit pas grand chose du cinéma : peu ont vu « Oui » de Nadav Lapid, « Moulin » avec Gilles Lellouche n’est pas encore sorti et la rétrospective Céline Sciamma est confidentielle à l’échelle du pays. Mais cela dit quelque chose de notre impuissance politique.

Lorsqu’une société demande aux artistes de réparer ce que la politique ne parvient plus à transformer, elle leur confie une mission impossible. Le cinéma devient un terrain de substitution de la lutte politique.

Prenons la polémique sur le cinéma de Nadav Lapid. Elle s’enracine dans le conflit en Palestine et la destruction d’un peuple. Que peuvent faire les citoyens français face à ce génocide ? Manifester, signer des pétitions, interpeller les élus. Et constater, souvent, que rien ne change. Alors certains se tournent vers ce qui leur reste. Parmi les outils à disposition : le boycott culturel. Arme maladroite, parfois injuste. Mais arme tout de même. Non parce qu’ils croient sincèrement qu’empêcher la projection d’un film de Nadav Lapid arrêtera un génocide, mais parce qu’ils cherchent un levier d’action, une caisse de résonance.

L’interpellation brusque de Gilles Lellouche relève de cette même logique. Alors que l’extrême droite s’approche du pouvoir, beaucoup ont cette fois encore le sentiment que les outils politiques ne fonctionnent plus. Certains cherchent à entraîner tout le monde dans la bataille, sur le même ton qu’eux, avec les mêmes arguments qu’eux, dans la même temporalité militante qu’eux. Chaque artiste est perçu comme un relais potentiel. Chaque ambiguïté dénoncée comme une faute, chaque silence une complicité. Au fond, peu importe quel Jean Moulin Gilles Lellouche incarne dans le film, ce que certains voulaient voir, dans cette réalité de la conférence de presse, c’était un Jean Moulin de chair et d’os.

Enfin, au cœur des enjeux de définition de l’identité et du genre dans l’enfance et l’adolescence, les films de Céline Sciamma sont toujours objets de projection. On peut comprendre son geste de remontage qui passe par l’élimination de scènes. Elle affirme modifier sa propre œuvre et exprimer une évolution personnelle, un regard transformé. Elle fait le choix d’accorder davantage d’importance à des combats politiques ou symboliques qu’à l’intégrité d’une création passée. En 2022, elle avait expliqué avoir entendu les reproches faits au film : « Pour moi, c’est vraiment simple. Si des gens que vous considérez comme des alliés politiques vous disent : « Cela n’aide pas la révolution. Cela ralentit même la révolution », alors ils ont raison. » Aujourd’hui, elle s’exécute.

Lorsqu’une société demande aux artistes de réparer ce que la politique ne parvient plus à transformer, elle leur confie une mission impossible. On attend d’eux qu’ils compensent notre incapacité collective à agir sur le réel. On considère moins les artistes pour ce qu’ils créent, que parce qu’ils peuvent être, à un moment donné, des portes-voix, des signataires de pétitions ou des courroies de transmission médiatique. Le cinéma devient un terrain de substitution de la lutte politique.

Les polémiques liées à Nadav Lapid, Gilles Lellouche et Céline Sciamma ne parlent pas de cinéma : elles parlent de notre impuissance. Ouvrir un horizon politique, c’est aussi donner aux artistes la possibilité de créer. D’aucuns pensent que ce n’est pas l’urgence du moment – et là, on peut commencer le débat.

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10.06.2026 à 11:58

🔴 NOUVEAUTÉ DU JOUR

la Rédaction

Moumou débarque sur Regards ! Regards est fier de lancer un partenariat avec « L’Œil de Moumou » ! Le nouveau rendez-vous hebdomadaire de critique des médias porté par Mourad Guichard. Vous le suiviez peut-être hier sur la chaîne du Média, ce sera désormais sur regards.fr. Découvrez dès aujourd’hui le premier épisode de « Mon Œil »… avec Guillaume…
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Moumou débarque sur Regards !

Regards est fier de lancer un partenariat avec « L’Œil de Moumou » ! Le nouveau rendez-vous hebdomadaire de critique des médias porté par Mourad Guichard. Vous le suiviez peut-être hier sur la chaîne du Média, ce sera désormais sur regards.fr. Découvrez dès aujourd’hui le premier épisode de « Mon Œil »… avec Guillaume Meurice pour le pilote ! À l’heure où la campagne présidentielle s’annonce comme un champ de bataille médiatique, ce regard indépendant et critique est plus nécessaire que jamais. « Mon Œil » vivra grâce à ses soutiens : pour aider l’aventure à démarrer, participez à la cagnotte sur Ulule.

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09.06.2026 à 14:26

Affaire Lyhanna ou le sentiment d’un monde qui ne tient plus

Pablo Pillaud-Vivien

La mort de Lyhanna bouleverse bien au-delà de l'horreur du crime lui-même. Parce qu'elle résonne avec un sentiment de plus en plus répandu : celui d'une société qui ne parvient plus à protéger, à prévoir ou à maîtriser les crises qu’elle traverse.
Texte intégral (1070 mots)

La mort de Lyhanna bouleverse bien au-delà de l’horreur du crime lui-même. Parce qu’elle résonne avec un sentiment de plus en plus répandu : celui d’une société qui ne parvient plus à protéger, à prévoir ou à maîtriser les crises qu’elle traverse.

Hier soir, des milliers de personnes, surtout des femmes, ont exprimé tristesse et colère devant 150 tribunaux, partout en France. Pourquoi la mort de Lyhanna bouleverse-t-elle autant le pays ? La réponse la plus évidente est aussi la plus insuffisante : parce qu’une enfant de onze ans est morte, après avoir été violée. Le tout par un homme déjà fortement suspecté d’actes pédocriminels.


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Une telle tragédie n’explique pas seule la force de l’émotion. Des drames atroces, la France en a malheureusement connus d’autres. Derrière l’émotion collective, c’est la question politique de la confiance dans nos institutions et dans notre avenir commun qui est posée. C’est le sentiment d’une société qui ne fonctionne plus comme elle le devrait.

Ce sentiment est diffus. On le retrouve à tout propos : lorsqu’une victoire sportive génère de la violence, lorsque le travail ne paie plus, lorsque le réchauffement climatique s’accélère sans issue crédible, lorsque les crises sanitaires, les guerres s’accumulent, s’intensifient et se rapprochent. Partout une même inquiétude, celle de perdre la maîtrise collective de notre destin.

La mort de Lyhanna agit comme un révélateur. Si même les enfants ne sont plus protégés, que reste-t-il des promesses fondamentales de la République ? Les réponses du pouvoir en place paraissent si faibles. Depuis quelques jours, les politiques courent et s’agitent, ils promettent des enquêtes et des sanctions. Ils exigent l’impossible : étudier 70 000 dossiers de plaintes pour pédocriminalité en un mois.

Gérald Darmanin évoque un « terrible échec de l’action de l’État et de la justice » et promet une « mobilisation générale ». Emmanuel Macron affirme quant à lui : « Je ne veux entendre aucun argument de moyens dans cette affaire […], c’est une question de réponse, de fermeté, d’organisation, de responsabilité. » Chercher un bouc-émissaire individuel, rejeter l’opprobre sur les magistrats, nier l’évidence du sous-financement de la justice, c’est se défausser de veule façon du problème – et c’est scandaleux. Et surtout, ça ne répond pas à la question que se pose le pays.

Si le crime de Lyhanna provoque un tel choc, c’est précisément parce qu’il atteint quelque chose qui dépasse la seule affaire judiciaire : il frappe une société déjà fragilisée, déjà inquiète, déjà traversée par le doute.

Cette question n’est plus seulement « comment ce drame a-t-il pu arriver ? » mais « pourquoi avons-nous le sentiment que le pire arrive désormais ? » Pourquoi avons-nous le sentiment que les catastrophes s’accumulent plus vite que les solutions ? Pourquoi les institutions semblent-elles toujours courir derrière les crises sans jamais les prévenir ? Pourquoi les promesses de maîtrise, de protection et de progrès paraissent-elles de moins en moins crédibles ? À quoi sert la puissance publique si elle n’est pas capable d’assurer la sécurité des plus vulnérables ? C’est sans doute pour cette raison que les réponses du pouvoir paraissent si faibles face à l’émotion collective.

Les mots sur la fermeté, l’organisation ou la responsabilité sonnent creux. Ils ressemblent à de vaines réponses administratives apportées à une crise profonde de confiance en une société vivable. Si le crime de Lyhanna provoque un tel choc, c’est précisément parce qu’il atteint quelque chose qui dépasse la seule affaire judiciaire : il frappe une société déjà fragilisée, déjà inquiète, déjà traversée par le doute.

Les mots du maire de Fleurance, Grégory Bobbato, ont sans doute mieux saisi l’état du pays que bien des discours gouvernementaux. Lorsqu’il explique que l’on voudrait faire croire à un simple dysfonctionnement alors qu’il s’agit du dernier acte d’une tragédie plus ancienne, il comprend que le problème n’est pas seulement celui d’une erreur ou d’une faute. Le problème est celui d’un système qui donne à un nombre croissant de citoyens le sentiment de ne plus remplir ses promesses fondamentales.

Lorsqu’une société perd confiance dans sa capacité à résoudre collectivement ses problèmes, elle finit par vouloir tout recommencer. Elle cherche un point de rupture, un « reset ». Cette aspiration peut emprunter des chemins très différents. Elle peut conduire à davantage de solidarité, davantage de démocratie, davantage d’investissements publics et de contrôle citoyen. Mais elle peut aussi conduire à une demande d’autorité toujours plus brutale. Nos concitoyens vont-ils penser qu’il suffirait d’être plus dur, plus répressif, moins regardant sur les principes du droit pour que les problèmes disparaissent ? Ce n’est pas certain. C’est l’enjeu de ces prochains jours.   

La mort de Lyhanna ne produit pas seulement de la tristesse ou de la colère. Elle révèle un état de la société française. Un pays inquiet. Un pays qui doute. Un pays qui ne croit plus vraiment que demain sera meilleur qu’aujourd’hui. Et c’est peut-être cela, plus encore que le crime lui-même, qui explique l’intensité du choc collectif.

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