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12.04.2024 à 10:44

« Faire entendre les lesbiennes, c’est faire entendre la parole de toutes les femmes »

La Déferlante

D’où est venue l’idée d’écrire À nos désirs ? Au départ il y a, pour moi, un double constat : d’une part, beaucoup de personnes imaginent que les lesbiennes n’ont pas de sexualité. Elles se les représentent souvent cantonnées au rôle de copines qui ne feraient pas vraiment l’amour, qui se contenteraient de chastes baisers et de caresses […]
Texte intégral (1132 mots)

D’où est venue l’idée d’écrire À nos désirs ?

Au départ il y a, pour moi, un double constat : d’une part, beaucoup de personnes imaginent que les lesbiennes n’ont pas de sexualité. Elles se les représentent souvent cantonnées au rôle de copines qui ne feraient pas vraiment l’amour, qui se contenteraient de chastes baisers et de caresses douces et légères.

D’autre part – et c’est paradoxal –, les relations sexuelles entre femmes sont souvent fétichisées par un regard très hétéronormé : on retrouve aussi beaucoup de fantasmes sur le sexe lesbien dans la pornographie. Face à ce double standard, je me suis demandé : « À quoi ressemblent réellement ces sexualités lesbiennes ? » Ce livre, c’est finalement celui que j’aurais eu envie de lire quand j’ai découvert mon homosexualité.

Comment as-tu travaillé ?

En France, il n’y a pour ainsi dire aucune étude sur la manière dont les lesbiennes font l’amour ou sur l’âge de leur première fois. J’ai donc lancé un questionnaire sur les réseaux sociaux dans lequel je proposais aux répondant·es d’évoquer autant leurs pratiques sexuelles que leur vie affective et conjugale. Est-ce que vous regardez du porno ? Est-ce que vous utilisez des godes ? Est-ce que vous pratiquez le cunnilingus, la pénétration, la masturbation, seule ou à deux ? Avez-vous des orgasmes ? Avez-vous eu des rapports avec des hommes auparavant ? Êtes-vous satisfaite de votre sexualité ?

En dix jours j’ai reçu environ 1 200 témoignages de femmes entre 14 et 87 ans. J’ai mis des mois à m’emparer de ce corpus et à oser décrocher mon téléphone pour les appeler : j’étais impressionnée par tous leurs mots, par la confiance qu’elles m’accordaient. J’ai finalement pris contact avec plus d’une centaine d’entre elles pour réaliser des entretiens et j’ai aussi interrogé des chercheuses en sciences sociales et des sexologues. À nos désirs est donc une enquête journalistique construite comme un récit choral à partir des témoignages de ces femmes et de ces expertes, auxquels je mêle ma propre histoire. Il s’agit de dessiner les contours d’un « nous » lesbien, tout en célébrant la diversité et la complexité des manières d’être lesbienne aujourd’hui.


« IL S’AGIT DE DESSINER UN “NOUS” LESBIEN, TOUT EN CÉLÉBRANT LA DIVERSITÉ DES MANIÈRES D’ÊTRE LESBIENNE AUJOURD’HUI »


Justement, qu’est-ce que ces témoignages t’ont apporté ?

L’homosexualité, notamment féminine est souvent perçue à travers le prisme du coming out, ce moment souvent douloureux où on va dire aux autres qu’on est homosexuel·le. Moi, j’avais envie qu’on parle aussi de nos quotidiens : nos plaisirs, nos corps. Ce que c’est d’aimer une femme quand on en est une, de divorcer, d’avoir une libido fluctuante, d’avoir beaucoup d’orgasmes ou de ne pas en avoir.

On ne se rend pas compte à quel point le manque de représentations nous fait défaut au quotidien. Jusqu’à l’écriture de ce livre, je n’avais par exemple jamais discuté avec une lesbienne âgée ! Comment s’imaginer vieillir quand on ne sait pas à quoi ressemble le quotidien d’une lesbienne de 70 ou de 80 ans ? Toutes les femmes qui témoignent le font parce qu’elles aussi ont manqué de récits. Elles m’ont dit : « Je veux apporter ma pierre à l’édifice avec mon témoignage. » De mon côté, les lire puis les écouter a changé ma vie. Je suis davantage en paix avec mon désir.

À qui s’adresse ce livre ?

Aujourd’hui 22 % des personnes nées après 1997 se déclarent LGBT+. C’est énorme, comparé aux plus âgé∙es, né∙es entre 1948 et 1964, qui ne sont que 4 % à le formuler ainsi ! Dans le même temps, ça n’est pas toujours simple de se dire lesbienne quand on a 15 ou 16 ans : j’ai reçu plein de témoignages de collégiennes et de lycéennes disant : « Moi, j’ai toujours du mal à le dire aux autres, à me figurer sortir de la norme. » Ce livre parle de ce que, justement, ça signifie d’avoir une sexualité « en dehors de la norme ». Mais il ne concerne pas que les femmes lesbiennes : faire entendre des lesbiennes qui parlent librement de leur corps et de leur désir, c’est finalement faire entendre la parole de toutes les femmes. C’est montrer à quoi ressemble une sexualité débarrassée de certaines injonctions. J’espère que le livre accompagnera beaucoup de personnes, qu’elles soient queers ou non.

 

→ Élodie Font, À nos désirs. Dans l’intimité des lesbiennes, 208 pages, La Déferlante Éditions. En précommande sur notre site et en librairie le 31 mai.

 

Dans la lignée de La Fin des monstres de Tal Madesta puis de Et l’amour ausside Marie Docher publiés en 2023, La Déferlante Éditions poursuit, avec la publication d’À nos désirs, son ambition de donner à lire des récits féministes et LGBT+. Nous tenons à souligner qu’au-delà des autrices et des auteurs, c’est toute une équipe qui est mobilisée sur chacun de ces ouvrages. À nos désirs a été accompagné par l’éditrice indépendante Clara Tellier Savary et, en interne par Lucie Geffroy. La couverture a été réalisée par Marin van Uhm à partir d’une illustration de Louise de Crozals. Les textes ont été corrigés par Mélanie Tanous et Fanny Le Borgne.

 

→ Retrouvez les recommandations ainsi que l’agenda de la rédaction juste ici.

29.03.2024 à 10:26

L’Ukraine face aux viols de guerre : de trop lentes avancées

Audrey Lebel

 « Aucune victime ne restera sans justice » : depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février 2022, Kiev affiche une position ferme au sujet des crimes sexuels. Aux premiers jours de l’offensive, le bureau du procureur général d’Ukraine inaugure un département d’enquête sur les violences sexuelles commises par l’armée occupante. À l’été 2022, une ligne téléphonique […]
Texte intégral (1026 mots)

 « Aucune victime ne restera sans justice » : depuis le début de l’invasion russe en Ukraine, le 24 février 2022, Kiev affiche une position ferme au sujet des crimes sexuels. Aux premiers jours de l’offensive, le bureau du procureur général d’Ukraine inaugure un département d’enquête sur les violences sexuelles commises par l’armée occupante.

À l’été 2022, une ligne téléphonique à usage des victimes est mise en place. Les personnes reconnues comme victimes peuvent obtenir une aide médicale et psychologique, mais également un soutien financier. Des efforts suffisamment rares pour être salués par la représentante spéciale de l’ONU sur les violences sexuelles, Pramila Patten.

 

Pourtant, depuis deux ans, seulement 200 victimes de violences sexuelles ont été officiellement identifiées par le parquet. Un chiffre bien en dessous de la réalité. « Il n’est pas évident d’échanger avec les représentant·es de la police, des services d’enquête ou du parquet. Peu savent comment aborder le sujet », explique Khrystyna Kit, présidente de l’association ukrainienne des avocates JurFem, qui assiste les « survivant∙es » (plutôt que « victimes » : c’est ainsi qu’elles et ils préfèrent se nommer) de violences sexuelles. À ces résistances s’ajoute la crainte de la stigmatisation, encore fréquente en Ukraine. En effet, pour déterminer si une victime peut prétendre à des compensations, il n’est pas rare que les enquêteur∙ices interrogent le voisinage des survivant∙es. Or, une majorité de ces personnes, peu sensibilisées au sujet des violences y voient une forme de trahison par des rapports sexuels avec l’ennemi. « Certain·es survivant·es se sont même vu·es visé·es par une procédure pour “collaboration” », se désole Kateryna Illikchiieva, autre avocate ukrainienne qui défend plusieurs victimes.

 

Les hommes victimes : l’ultime tabou

Difficulté supplémentaire dans la reconnaissance de ces crimes, 25 % des victimes seraient de sexe masculin. « Comme dans toutes guerres, même si l’on n’en parle pas, les violences sexuelles infligées à des hommes, c’est l’ultime tabou », note Kateryna Illikchiieva. Plus encore, dans une société ukrainienne en guerre où la culture patriarcale est particulièrement ancrée, où « l’homme fort est glorifié, considéré comme défenseur de la nation, ne pouvant donc être victime de viol », analyse de son côté Volodymyr Shcherbachenko, directeur du Centre pour les initiatives civiques de l’est de l’UkraineDepuis la guerre du Donbass en 2014, son organisation non gouvernementale (ONG) documente les violations des droits humains et apporte une assistance juridique aux victimes. Son mandat a été élargi à tout le pays en février 2022. « Pour ces hommes, on va parler de torture plutôt que de viol, et ainsi masquer la réalité », décrypte-t-il.


« BEAUCOUP D’UKRAINIEN·NES VOIENT DANS LES VIOLS DE GUERRE UNE FORME DE COLLABORATION AVEC L’ENNEMI »


Cette pudeur témoigne aussi du manque d’outils juridiques pour appréhender les viols de guerre. La notion n’apparaît pas dans le Code pénal ukrainien. Seul un article fourre-tout – l’article 438 – permet d’enquêter sur ces crimes. Oleksandra Matviichuk, directrice du Centre pour les libertés civiques et Prix Nobel de la Paix en 2022, travaille à un projet de loi sur les crimes de guerre incluant les violences sexuelles. « Il a été ratifié par le Parlement, mais la signature incombe au président Zelensky, détaille-t-elle. Or, il ne l’a toujours pas donnée. » Volodymyr Shcherbachenko croit y voir un manque de volonté : « Les autorités ont peur que les soldats ukrainiens puissent eux aussi être accusés de violences sexuelles, et que la propagande russe récupère le sujet. »  Il conclut : « Même s’il existe beaucoup de déclarations officielles sur le sujet, dans les faits, les victimes de violences sexuelles sont les dernières à bénéficier des aides prévues par l’État. »

Faire payer la Russie

Mais d’autres tempèrent cette impatience : « Avant 2022, notre gouvernement ne se souciait pas de cette question », rappelle Alisa Kovalenko, survivante de crimes sexuels commis en 2015, lors de la guerre dans le Donbass, et aujourd’hui membre active de l’ONG Sema, unique organisation d’entraide créée par et pour des victimes de viol de guerre. « Moi-même, j’ai mis des années avant de parler. Je fermais les yeux sur mes traumas, je me persuadais que tout allait bien. Les mesures mises en place par le gouvernement, c’est une forme de justice dont nous, à l’époque, n’avons pas bénéficié », estime-t-elle.

Oleksandra Matviichuk, de son côté, s’interroge : « La Russie est responsable de ces crimes sexuels. Ne serait-il pas plus juste que la prise en charge des victimes lui incombe plutôt qu’à l’Ukraine, qui gère déjà un pays en guerre ? » Selon elle, une partie des avoirs russes gelés par les banques pourrait être utilisée par le gouvernement de Kiev pour apporter des réparations aux victimes : « Ce serait un premier pas en attendant de mettre en place un cadre juridique aligné sur celui des instances internationales », en particulier celui de la Cour pénale internationale, dont le statut permet de juger les viols de guerre comme crimes constitutifs de crime contre l’humanité.

 

→ Retrouvez les recommandations ainsi que l’agenda de la rédaction juste ici.

14.03.2024 à 10:59

Affaire Christophe Girard : un procès-bâillon pour six militant·es féministes

Marie-Agnès Laffougère

Les faits remontent au mois de juillet 2020. Devant la mairie de Paris, plusieurs manifestant·es s’opposent à la reconduction de Christophe Girard au poste d’adjoint à la culture. Le groupe dénonce ses liens avec Gabriel Matzneff, poursuivi pour viols sur mineure à la suite de la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, dans lequel […]
Texte intégral (1382 mots)

Les faits remontent au mois de juillet 2020. Devant la mairie de Paris, plusieurs manifestant·es s’opposent à la reconduction de Christophe Girard au poste d’adjoint à la culture. Le groupe dénonce ses liens avec Gabriel Matzneff, poursuivi pour viols sur mineure à la suite de la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, dans lequel elle décrit l’emprise exercée sur elle par l’écrivain, de 35 ans son aîné.

Un mois après cette déflagration littéraire, le New York Times révélait que, à la fin des années 1980, Christophe Girard, alors secrétaire général de la maison Yves Saint Laurent, réglait les factures d’hôtel de Gabriel Matzneff, lui permettant ainsi, comme le raconte Vanessa Springora, d’échapper aux « visites de la brigade des mineurs ».

« On manifestait contre lui en tant qu’homme blanc de pouvoir ayant par le passé soutenu un artiste poursuivi pour viol », se souvient l’activiste Alix Béranger [membre du comité éditorial de La Déferlante] aujourd’hui poursuivie. « Nous avons simplement repartagé des enquêtes sourcées et sérieuses de médias d’investigation comme le New York Times et Mediapart », poursuit Alice Coffin, élue Europe écologie-Les Verts à Paris.

Christophe Girard finit par quitter ses fonctions, le 23 juillet 2020. Moins de deux mois plus tard, il dépose plainte avec constitution de partie civile pour « diffamations et injures publiques envers un citoyen chargé d’un mandat public » pour des posts publiés sur le réseau social Twitter par les conseillères écologistes Alice Coffin et Raphaëlle Rémy-Leleu, ainsi que par quatre autres militant·es : Alix Béranger, Coline Clavaud-Mégevand, Céline Piques et Morgan Jasienski.

« Un parpaing dans la figure »

Comme toujours pour ce type de plaintes, un·e juge d’instruction est alors automatiquement nommé·e — qu’importe que les charges soient ou non jugées suffisantes — et un procès organisé. Le 28 janvier 2022, les six militant·es reçoivent leur mise en examen par lettres recommandées. Coline Clavaud-Mégevand se souvient de cet après-midi où « un facteur débarque avec une enveloppe très officielle » : « J’ai eu l’impression de me prendre un parpaing dans la figure. » Raphaëlle Rémy-Leleu décrit le « choc de l’annonce » survenue plusieurs mois après la publication de tweets qu’elle juge « militants mais pas diffamants ».

Passé l’effet de surprise, pendant plusieurs mois s’enchaînent convocations au tribunal et rendez-vous avec leurs avocat·es. « C’est une grosse perte de temps et d’argent, et beaucoup de stress », résume Alix Béranger. Pour répondre à l’attaque pour injure publique de son tweet « Pas d’adjoint à la culture du viol », posté le 19 juillet 2020, elle a dû affronter « des années de charge mentale, de recueil d’attestations et de témoignages ». Selon son avocate Mathilde Evenou, « cette affaire est liée à la liberté d’expression : il va falloir prouver qu’une telle publication s’inscrit dans un débat politique d’intérêt général ». Céline Piques, présidente de l’association Osez le féminisme ! au moment de la publication de tweets fait également part de son « épuisement » après quatre années de procédure. Alice Coffin décrit, elle, l’impact de cette affaire au quotidien: « forcément très chronophage ».


« CETTE JUSTICE PERMET AUX HOMMES FURIEUX D’ÊTRE ACCUSÉS DE VIOLENCES SEXUELLES DE SE VENGER »


Deux jours d’audience

Cette perte de temps s’accompagne d’une perte financière pour les prévenu·es dont les frais d’avocat ne peuvent être pris en charge. Alix Béranger et Coline Clavaud-Mégevand estiment le coût de leur défense à 3 000 euros. Des dépenses auxquelles s’ajoutent, pour Alix Béranger, psychologue en libéral, « deux jours de perte sèche de revenus » pour sa présence au procès.

« Cette justice permet aux hommes furieux d’être accusés de violences sexuelles de se venger, mais elle interdit aux femmes victimes d’être reconnues », analyse Céline Piques, aujourd’hui présidente de la commission « violence » du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes (HCE). Dans un communiqué d’octobre 2022, celui-ci rappelait que moins de 10 % des femmes victimes de violences sexuelles portent plainte en France, que 80 % de ces plaintes sont classées sans suite et que 1 % aboutissent à une condamnation pénale.

Une nouvelle procédure-bâillon

Qu’il s’agisse de Sandrine Rousseau, de Sandra Muller, des accusatrices de Patrick Poivre d’Arvor ou plus récemment de Judith Godrèche, nombreuses sont les femmes attaquées en diffamation depuis l’avènement de #MeToo dans les médias, en 2017. « On sait qu’on risque des représailles », souffle Céline Piques. Ces procédures sont devenues « une constante dans les dossiers où l’on dénonce des violences sexuelles », explique l’avocate Élodie Tuaillon-Hibon, spécialiste de ce type d’affaires, qui insiste sur « l’impact terrible d’autocensure » qui découle de ces procédures. Pour sa cliente Raphaëlle Rémy-Leleu, être poursuivie devant la justice à la suite d’une plainte de Christophe Girard ne fait que prouver le « ridicule de cruauté qui accompagne le fait d’être une femme en politique », et qui oblige à mettre en place des « mécanismes de protection ».

Pour lutter contre les conséquences de ces « procédures-bâillons », comme les surnomment les associations féministes, Céline Piques appelle à une traduction dans la loi française d’une « protection des lanceur·euses d’alerte, comme il en existe dans certains pays ». Aux États-Unis et au Canada, plusieurs États et provinces ont adopté une loi visant à protéger les militant·es des poursuites en diffamation. Ces législations permettent de rejeter, sur demande, toute procédure judiciaire abusive.

En attendant de telles avancées en France, Mathilde Evenou, avocate d’Alix Béranger, espère pouvoir compter sur « la jurisprudence Sandra Muller » : poursuivie en diffamation par l’ancien patron de la chaîne Equidia Éric Brion, l’initiatrice du hashtag #BalanceTonPorc avait été relaxée en 2019. La cour d’appel de Paris avait estimé que « les dénonciations relevaient de la liberté d’expression ». Une décision confirmée en 2022 par la Cour de cassation invalidant un premier jugement de la 17e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

C’est devant cette même chambre que comparaîtront à partir de 13 h 30, ce jeudi, les six prévenu·es. Trois sont poursuivies pour diffamation envers un citoyen chargé d’un mandat public et encourent jusqu’à 45 000 € d’amende. Pour celles et celui poursuivi·es pour injures publiques envers un citoyen chargé d’un mandat public, la peine encourue pourrait s’élever à 12 000 €.

Contactée, l’avocate de Christophe Girard n’a pas souhaité s’exprimer avant l’audience.

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01.03.2024 à 11:52

La Tunisie pourrait oublier que le droit à l’avortement existe

Sarah Benichou

L’engagement de Selma Hajri, 70 ans, ne date pas d’hier. Pour comprendre son importance, il faut remonter au début des années 2000, lorsqu’elle coordonne une étude sur le coût de l’avortement médicamenteux afin de le rendre accessible dans le Sud global. Publié dans la plus prestigieuse des revues de médecine internationale, The Lancet, ce travail a donné […]
Texte intégral (2315 mots)

L’engagement de Selma Hajri, 70 ans, ne date pas d’hier. Pour comprendre son importance, il faut remonter au début des années 2000, lorsqu’elle coordonne une étude sur le coût de l’avortement médicamenteux afin de le rendre accessible dans le Sud global.

Publié dans la plus prestigieuse des revues de médecine internationale, The Lancet, ce travail a donné naissance au protocole qui permet de réduire les coûts. Il est à l’heure actuelle utilisé dans la majorité des pays qui autorisent la pilule abortive, y compris en France. Vingt ans plus tard, la militante est toujours l’un des piliers de l’association Tawhida Ben Cheikh pour l’aide médicale, fondée en 2012 à Tunis et qui plaide pour la justice reproductive et l’éducation sexuelle. Elle anime également le Mouvement méditerranéen pour le droit et l’accès à l’avortement (MARA) et occupe la vice-présidence de l’Association pour la santé des femmes en Afrique Maghreb et Moyen-Orient (ASFAMM).

 

En septembre 2023, vous avez célébré le cinquantenaire de la légalisation de l’IVG en Tunisie en sonnant l’alarme. Longtemps érigée en exemple en matière d’IVG, la Tunisie voit-elle, actuellement, ce droit menacé ?

Sans que le droit soit remis en cause dans le champ politique, l’accès réel des femmes à l’IVG est de plus en plus difficile, notamment pour les plus pauvres et les moins urbaines. En 2014, le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA) ne recensait plus que deux hôpitaux réalisant des IVG chirurgicales dans tout le pays et, pendant la pandémie de Covid-19, nous avons fait face à une grave pénurie de médicaments abortifs. La dégradation de l’offre de services de santé sexuelle et reproductive est importante et rapide, bien que nous ne puissions la décrire avec précision puisque le Planning familial tunisien lui-même ne publie plus de statistiques depuis plusieurs années.

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

Des groupes féministes tunisiens accumulent les témoignages qui décrivent des parcours semés d’embûches pour avorter et qui, parfois, échouent. Les femmes racontent des entraves multiples : tentatives de dissuasion, fausses informations médicales ou exigences illégales formulées par les personnels soignants. Des rendez-vous sont proposés hors délai [cinq examens sont nécessaires pour réaliser une IVG médicamenteuse en Tunisie]. Le parcours est parfois stoppé brutalement car on annonce à la patiente que le service est surchargé ; on lui reproche d’avoir avorté plusieurs fois et on lui annonce qu’elle n’est pas « prioritaire » ; on oublie de lui prescrire un examen ; on demande une autorisation du mari alors que cette contrainte n’existe pas dans la loi ; on impose de nombreux allers-retours à l’hôpital en étalant les rendez-vous, les rendant coûteux et peu discrets pour une femme qui souhaiterait avorter sans que son mari ou ses parents le sachent. Dans certaines régions, plus aucun service public de santé ne propose d’IVG et aucun·e gynécologue ne pratique d’aspiration – et les rares qui la pratiquent encore peuvent exiger des sommes très élevées.

 

Comment les féministes tunisiennes se mobilisent-elles pour défendre l’accès à l’avortement ?

L’association Tawhida Ben Cheikh a mené une étude en 2022 auprès d’un millier de jeunes femmes et jeunes hommes de 18 à 29 ans. Elle révèle que plus de 40 % ignorent que l’IVG est gratuite et accessible à toutes les femmes majeures. La société tunisienne pourrait, sans que le droit soit formellement remis en cause, perdre la connaissance de son existence. Former et informer est primordial. En l’absence d’études publiées par le ministère de la santé ou le Planning familial, ce travail de production de données fait partie des multiples moyens mobilisés par les quelques rares associations féministes tunisiennes qui collectent et diffusent également des témoignages, font de l’information sur la santé sexuelle, mobilisent la presse ou proposent de l’éducation à la santé sexuelle et reproductive en arabe sur les réseaux sociaux. Avec l’association Tawhida Ben Cheikh, nous proposons également des formations spécifiques à destination des soignant·es pour qu’elles et ils prennent conscience des implications de leurs positionnements personnels dans l’exercice de leur métier. Des jeunes femmes, comme la sage-femme Nourshenne Cheguenni, s’emparent avec enthousiasme des réseaux sociaux, mais le sujet reste encore relativement peu visible dans l’espace public tunisien alors que le mouvement social demeure assez timide sur le sujet.

 

Selma Hajri, chez elle à Tunis. Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

 

Comment expliquez-vous cette timidité ?

Longtemps ce droit a été brandi par le pouvoir tunisien comme un gage de sa supposée modernité sur la scène internationale. Il était regardé comme un acquis en Tunisie et nous n’avons pas spécialement été sensibles à l’importance de mener cette lutte. De plus, nous partons de loin car l’histoire très singulière de la légalisation de l’IVG en Tunisie pèse certainement dans les difficultés actuelles à se mobiliser. En 1973, la légalisation constituait l’un des volets d’une politique démographique d’État mise en place pour contrôler les naissances et réduire la natalité. L’avortement devait répondre à un agenda économique : les dirigeants visaient des objectifs politiques qui n’avaient pas grand-chose à voir avec la libération des femmes. Alors qu’elles étaient mobilisées contre le président Bourguiba [premier président de la Tunisie indépendante en 1957, désigné « président à vie » en 1975], les femmes de gauche – qui ne se qualifiaient pas de « féministes » à l’époque – ont usé d’un droit octroyé par un pouvoir politique qu’elles combattaient. C’est un sacré paradoxe qui laisse des traces : ce droit n’est pas associé à une victoire de la société tunisienne contre l’État, et force est de constater qu’en matière de droits le chemin semble compter autant que le résultat.

 


« INTERNET FACILITE L’ACCÈS À LA PILULE ABORTIVE : C’EST UNE VAGUE QU’ON NE PEUT PLUS ARRÊTER »


Autre conséquence de la manière dont ce droit a été obtenu, le tabou sur la sexualité en général, et sur le sexe des femmes en particulier, n’a pas été ébranlé dans la Tunisie de l’époque et reste très ancré. Ironiquement, ce tabou nous protège de l’émergence de mouvements qui militeraient contre l’avortement – que vous connaissez en Europe –, mais il fait aussi de l’IVG un non-sujet dans le débat public. Il imprègne toute la société, donc la gauche aussi. Pour défendre l’IVG, il faut accepter de se confronter à ce tabou, ce qui est loin d’être facile.

 

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

 

Quelles seraient, selon vous, les conditions pour un accès pérenne et sécurisé à l’IVG à travers le monde ?

Il existe un gouffre entre le droit et la réalité. La criminalisation et les entraves à l’IVG n’ont jamais empêché les femmes d’avorter, mais elles les exposent toujours et partout à des dangers ; alors que le droit ne garantit pas l’accès pérenne à l’IVG pour toutes les femmes, comme on l’a vu récemment aux États-Unis.
Aujourd’hui, on peut s’attendre à ce que le droit ou l’accès à l’avortement soient mis en danger par un conservatisme qui gagne du terrain un peu partout dans le monde. Il faut s’y opposer, évidemment, et se battre dans le même temps pour l’accès à la contraception et à l’éducation sexuelle. Une lueur d’espoir se dessine cependant : les expert·es et professionnel·les du sujet constatent que l’accès à l’avortement sécurisé, quelles que soient les lois nationales, va devenir de plus en plus universel. L’utilisation d’Internet rend le recours à la méthode médicamenteuse plus aisé et accessible partout malgré les frontières et les lois nationales : c’est une vague qu’on ne peut plus arrêter. Je suis profondément optimiste, car aucun pouvoir n’a les moyens de stopper ça. On peut entraver, freiner ou canaliser l’information, mais la supprimer : non.

 

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

Crédit photographique : Ons Abid pour La Déferlante

Des organisations comme Women in Web diffusent dans le monde entier des informations et les molécules avec une très grande facilité. Dans les pays où l’IVG est interdite, les femmes se font déjà envoyer les médicaments par la poste et cela fonctionne très bien : prendre les comprimés déclenche une fausse couche qu’elles terminent seules ou à l’hôpital. L’avenir est là. C’est facile, c’est connu, c’est publié dans des revues scientifiques : les femmes sont parfaitement capables de se débrouiller sans médecin, sans mettre leur vie en danger pour autant. Au contraire, il y a une baisse extraordinaire de la mortalité consécutive aux avortements dans les pays où l’IVG est illégale et où les femmes ont recours à l’IVG médicamenteuse. Cette pratique, déjà extrêmement répandue, a été baptisée « avortement autogéré » par l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qui la recommande depuis deux ans, considérant que c’est l’une des techniques les plus sécurisées.

Cette démédicalisation, c’est l’avenir. Mais elle ne règle pas la question du droit, parce que la criminalisation ne lève pas le tabou, génère du trafic, l’inflation des coûts, les inégalités d’accès et le risque d’avoir des médicaments issus du marché noir. Il faut donc lutter contre la criminalisation, et, sur ce terrain politique et social aussi, il n’y a que l’organisation des femmes qui peut permettre de gagner, et cela passe en général par un combat pour le droit. Il nous faut combiner les deux luttes. C’est d’autant plus important qu’il y a quelques échecs dans les IVG médicamenteuses [entre 1 et 5 %] : il est donc important qu’elles puissent avoir accès à plusieurs méthodes, qu’elles puissent donc, là encore, choisir.

 

→ Retrouvez la revue de presse ainsi que les coups de cœur de la rédaction juste ici.

23.02.2024 à 15:29

Transphobie et complotisme, les coulisses d’une enquête

Perrine Bontemps

En août 2022, une affiche du Planning familial représentant un homme enceint déchaîne les médias conservateurs et génère un flot de propos transphobes sur les réseaux sociaux. De nombreuses personnalités anti-trans alimentent la polémique et hurlent au scandale. Flairant le bon filon, les sphères complotistes se saisissent de la thématique de la transidentité et la […]
Texte intégral (1794 mots)

En août 2022, une affiche du Planning familial représentant un homme enceint déchaîne les médias conservateurs et génère un flot de propos transphobes sur les réseaux sociaux. De nombreuses personnalités anti-trans alimentent la polémique et hurlent au scandale.

Flairant le bon filon, les sphères complotistes se saisissent de la thématique de la transidentité et la greffent à leurs récits habituels. Des liens s’établissent alors entre les militants anti-trans et complotistes.

C’est le point de départ de notre enquête et le début d’une veille de dix mois pour documenter les liens entre ces deux milieux très actifs sur les réseaux sociaux.Au même titre que la guerre en Ukraine, les campagnes de vaccination ou le dérèglement climatique, le sujet des transidentités est devenu une obsession de la complosphère. La propagation, depuis plusieurs années, de rumeurs fallacieuses sur la prétendue transidentité de Brigitte Macron en est un bon exemple. Faits et documents, publication mensuelle à l’origine de cette théorie et tenue par des proches du polémiste antisémite Alain Soral, en est à sa neuvième édition spéciale sur le sujet. Elle défend l’idée que l’épouse du président serait inscrite à l’état civil sous l’identité de « Jean-Michel Trogneux » – le nom du frère de Brigitte Macron.

En fouillant dans ces théories, il nous est apparu que les complotistes raccrochent le thème des transidentités à des récits préexistants. Pour certain·es d’entre elles et eux, la supposée promotion d’une « idéologie transgenre » s’inscrit dans un plan plus large de « grand remplacement », répondant aux intérêts de « Big Pharma ». Pour d’autres, elle ne serait que le résultat d’une manigance orchestrée par un prétendu « lobby trans ». Nouveauté : ces attaques sont désormais partiellement reprises dans les médias conservateurs et dans des émissions de télévision de grande écoute. « Aujourd’hui, il y a un backlash envers les personnes trans, notamment dans les médias mainstream. On le constate par l’emploi de termes qui viennent de l’alt-right américaine comme “transidentifiés”, “transactivistes” ou “lobby trans” », nous a confirmé Karine Espineira, sociologue des médias à l’université Nice-Sophia-Antipolis et à Paris 8, spécialiste des constructions médiatiques des transidentités.


DORA MOUTOT ET MARGUERITE STERN ALIMENTENT LES PANIQUES MORALES SUR LA TRANSIDENTITÉ


À l’origine cantonnées aux sphères complotistes, ces idées sont aujourd’hui en partie relayées par des personnalités anti-trans, comme les deux militantes Dora Moutot et Marguerite Stern, ou par des membres du très controversé Observatoire de la petite sirène, par exemple. Ces personnes réfutent les accusations de transphobie ou de complotisme qui sont portées contre elles. Pourtant, en collectant et en analysant leurs publications sur les réseaux sociaux, nous avons constaté qu’elles alimentent toutes les paniques morales récentes autour de la transidentité : la croyance que les mineur·es pourraient transitionner à leur guise, une supposée invisibilisation des droits des femmes par les personnes trans (comme avec l’affiche du Planning familial) ou encore l’idée que l’industrie pharmaceutique profiterait de « l’idéologie transactiviste » pour s’enrichir. Autant de théories qui ne reposent sur aucune preuve et encouragent le rejet pur et simple des personnes trans.

Lorsque nous avons contacté Marguerite Stern et Dora Moutot pour les questionner sur leurs propos et chercher à comprendre l’origine de leurs idées, elles n’ont pas souhaité donner suite. Marguerite Stern a, au passage, exposé sur son compte Instagram sa réponse à notre demande, ciblant au passage « les journalistes de gauche qui fliquent [leurs] moindres faits et gestes avec Dora ».

 

Lucile Gautier pour La Déferlante

Lucile Gautier pour La Déferlante

 

Nous avons terminé l’écriture de l’enquête fin octobre. Depuis, les liaisons dangereuses entre ces deux sphères n’ont cessé de s’amplifier.

Le 28 octobre, des habitant·es de Villeneuve‑d’Ascq, près de Lille, ont trouvé des tracts anti-trans dans leurs boîtes aux lettres. Sur huit pages, SOS Éducation – collectif de parents et professeurs proche des mouvements anti-avortements et de lextrême droite – dénonce la diffusion dans les établissements scolaires d’une « idéologie transgenre », une « propagande » qui « menace la santé mentale et physique des jeunes ». Une opération orchestrée par les « lobbys LGBT+, les militants du genre et leurs alliés, cautionnés par les pouvoirs publics ».

Sur les réseaux, les théories complotistes anti-trans ont également foisonné, notamment à l’occasion de l’élection de Miss France 2024. Le 16 décembre 2023, Ève Gilles remporte la couronne. Sur X, rapidement, des messages aux relents transphobes et complotistes fleurissent à cause de ses cheveux courts : « La #MissFrance2024 ne ressemble à rien, mais elle pense bien. On parie que l’année prochaine la Miss France sera une trans ? »« LE PROBLÈME nest pas la beauté ou la laideur de cette nouvelle élue Miss France, mais lidéologie qui est véhiculée à travers cette électionThe Show Must Go On ! Et peu importe ce que les spectateurs en pensent, pourvu que lAgenda se poursuive »« Miss France avec les cheveux courts c’est un message. [] L’an prochain on dira iel. » Certain·es vont même jusqu’à modifier la page Wikipédia de la gagnante pour y ajouter : « Cest (le) la première femme transsexuelle élue dans Miss France » – la fausse information a rapidement été supprimée. On peut noter au passage que les termes « agenda » et « idéologie » sont des poncifs de la complosphère – et souligner que l’on parle pourtant bien d’une femme cisgenre.

Une maison d’édition d’extrême droite

 

Aldo Sterone, youtubeur relayant des thèses complotistes citées dans notre enquête, a continué de son côté à parler des personnes trans sous le prisme de la théorie du « grand remplacement ». Selon les adeptes de cette théorie, les personnes trans font partie du plan « remplaciste », puisqu’elles impacteraient la fertilité des femmes blanches. Le 4 décembre 2023, il partageait sur son compte X la photo d’une équipe de foot composée de jeunes hommes noirs, avec le commentaire suivant : « Fais-moi une équipe de foot trans et tu vas voir le changement de couleur. La grande stérilisation est en marche. »

Dora Moutot et Marguerite Stern ont, quant à elles, écrit un livre qui devrait paraître en avril 2024. Dans un premier temps annoncé sous le titre de Pénis de femme, l’essai devrait finalement s’intituler : Transmania. Lidéologie transgenre à la conquête du monde. Leur maison d’édition, Magnus, a été fondée par Laura Magné, une ancienne des éditions d’extrême droite Ring, et Laurent Obertone, un journaliste qui compte parmi ses faits d’armes d’avoir écrit le livre de chevet de Marine Le Pen et d’avoir été l’invité d’honneur de l’université estivae de Reconquête en 2023. Le catalogue de la maison ne laisse place à aucune ambiguïté : Papacito, youtubeur d’extrême droite – prochainement jugé pour « provocation à la haine à raison de l’origine » et « injures publiques à raison de l’orientation sexuelle » envers un maire du Tarn-et-Garonne –, ou encore Marsault, dessinateur qui a cofondé fin 2021, avec les éditeurs de Magnus, le magazine d’extrême droite La Furia.

L’élan complotiste et transphobe semble loin de s’essouffler. Et ces propos, véhiculés de plus en plus massivement, ont un impact négatif et grandissant sur la vie de certaines personnes concernées. Ils viennent renforcer une transphobie déjà bien présente en France comme à l’étranger – ce phénomène n’est pas franco-français mais peut être analysé dans d’autres pays, comme les États-Unis, la Russie, le Royaume-Uni ou encore l’Argentine. Parmi les nombreux témoignages de personnes blessées que nous avons pu recueillir, celui de Lexie, du compte Instagram @aggressively_trans, résume toutes les conséquences de ces discours haineux : « Lire tous les jours que je serais “un pédophile”, et savoir que certains pensent immédiatement cela en me voyant, a un impact très concret sur mon estime de moi. »

L’enquête « Complotisme et transphobie, l’alliance des haines » est disponible en intégralité sur notre site pour les abonné·es.

 

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16.02.2024 à 12:47

Violences sexuelles dans le cinéma : le silence des médias en question

Anne-Laure Pineau

On l’appelle désormais « l’affaire Godrèche », du nom de la comédienne et réalisatrice qui a porté plainte, début février pour violences sexuelles contre le réalisateur Benoit Jacquot. Elle dit avoir subi des violences semblables de la part du réalisateur Jacques Doillon, contre lequel plusieurs comédiennes, dont Anna Mouglalis et Isild Le Besco, témoignent également. […]
Texte intégral (1326 mots)

On l’appelle désormais « l’affaire Godrèche », du nom de la comédienne et réalisatrice qui a porté plainte, début février pour violences sexuelles contre le réalisateur Benoit Jacquot. Elle dit avoir subi des violences semblables de la part du réalisateur Jacques Doillon, contre lequel plusieurs comédiennes, dont Anna Mouglalis et Isild Le Besco, témoignent également.

Des enquêtes préliminaires ont été ouvertes. Les deux hommes contestent les faits et sont présumés innocents.

Les propos de Judith Godrèche mettent en cause l’entourage des réalisateurs ainsi que certains médias qui auraient eu connaissance des violences subies. Sa prise de parole, dit-elle, a été rendue possible par la publication du livre de Vanessa Springora, Le Consentement (2020), dans lequel l’autrice et éditrice relate une expérience similaire : celle de sa « relation » faite d’emprise à sens unique avec l’écrivain Gabriel Matzneff, débutée alors qu’elle avait 14 ans et lui 50. Leurs histoires ont en commun d’avoir été vécues au grand jour, dans la complaisance la plus totale du monde littéraire, culturel et cinématographique. Tout comme dans le cas des accusations de violences sexuelles visant Gérard Depardieu, ou dernièrement le psychanalyste et réalisateur Gérard Miller, les faits incriminés ont souvent eu lieu devant témoins. Depuis peu, des journalistes comme Laure Adler ou Bernard Pivot, accusés d’avoir jadis minimisé les faits, présentent leurs excuses aux victimes.

Quel regard portez-vous, ces dernières semaines, sur le traitement médiatique des affaires de violences sexuelles sur mineures dans le monde de la culture ?

Nous sommes dans la continuité du mouvement #MeToo qui a émergé en 2017 : par effet de rebond, un témoignage de victime en déclenche un autre. Adèle Haenel mène à Judith Godrèche qui mène à Isild Le Besco. Ce mouvement feuilletonnant sert la cause de ces récits, car il apporte plus d’attention qu’un événement isolé. Mais cela a un effet pervers : dans une logique de personnalisation très forte, les médias resserrent leur couverture autour de figures de coupables, en donnant l’impression au public d’avoir exhumé ce qui avait été caché.

À mon sens, ce traitement pose problème, car il nous déresponsabilise au niveau collectif : derrière l’indignation mise en scène par les médias, se retrouve caché sous le tapis un système général dans lequel beaucoup d’adultes ont sexualisé des enfants et en ont tiré de la gloire. Dans un documentaire réalisé en 2011 par le psychanalyste Gérard Miller [aujourd’hui accusé de viols et d’agressions sexuelles par une quarantaine de femmes], ressorti récemment via les réseaux sociaux, le réalisateur Benoît Jacquot tient des propos ignobles à propos de sa relation avec Judith Godrèche, mineure à l’époque des faits : « Faire du cinéma est une sorte de couverture pour tel ou tel trafic illicite, une sorte de couverture pour des mœurs de ce type-là ». Comment tout cela a‑t-il pu exister ?

Les personnalités accusées de violences et leur entourage ont l’habitude de s’en prendre au supposé « tribunal médiatique ». Mais certains médias ne pourraient-ils pas se retrouver aujourd’hui, au contraire, sur le banc des accusés ?

Quand on parle de « tribunal médiatique », il est avant tout important de revenir sur la façon dont les victimes se sont emparées de cet outil puissant. Quand les faits sont prescrits, les preuves insuffisantes, elles font preuve par le nombre de témoignages qui se joignent aux leurs, mais aussi en montrant leurs tripes, comme le fait Judith Godrèche avec sa série Icon of french cinema, diffusée sur Arte. Parce qu’il y a urgence, les médias mainstream peuvent devenir des tribunes, des espaces de lutte ou des territoires à reconquérir.


« C’EST PARCE QUE CES TÉMOIGNAGES INVERSENT LES RAPPORTS DE FORCE QU’ILS DÉSTABILISENT AUSSI PUISSAMMENT LE DÉBAT PUBLIC »


Tout cela me rappelle le concept du « secret de polichinelle » dans l’essai de la théoricienne queer Eve Kosofsky Sedgwick, L’Épistémologie du placard (Éd. Amsterdam, 2008) : ce qui fait événement dans ces affaires, c’est que des faits, qui n’ont jamais été désignés comme problématiques par les journalistes, soient aujourd’hui énoncés publiquement par les victimes, selon leurs propres termes et leur propre timing. C’est parce que ces témoignages inversent les rapports de force qu’ils déstabilisent aussi puissamment le débat public.

En 2020, à l’occasion de la parution du livre de Vanessa Springora, Le Consentement, Bernard Pivot présentait des excuses pour la complaisance avec laquelle il avait jadis interviewé l’écrivain Gabriel Matzneff, rejetant la faute sur le contexte de l’époque. Que pensez-vous de cette démarche ?

La télévision de plateau fonctionnait (et fonctionne toujours, d’ailleurs – l’émission « Touche pas à mon poste », animée par Cyril Hanouna sur CNews, en est un exemple) sur une logique de masculinité complice. Ce que nous racontent les séquences médiatiques des années 1970 et des décennies suivantes, c’est que les émissions culturelles comme « Apostrophes », présentée par Bernard Pivot, étaient des instances non mixtes d’autorisation de pratiques sexuelles. Le vocabulaire employé à l’antenne infantilisait les femmes de manière à les maintenir dans une soumission institutionnelle. Quand, au lieu de dire « une femme », on dit « une petite », on autorise implicitement la sexualisation des petites filles et on construit une masculinité basée sur cela.

Il y a aussi quelque chose à questionner sur notre rapport culturel à la satire et à la provocation. Sur les plateaux télé, dans les années 1980 et 1990, des personnalités comme Serge Gainsbourg et Daniel Cohn-Bendit incarnent des valeurs subversives et provocatrices typiques de la masculinité de gauche des années Mitterrand. Le discours anticonformiste est devenu un endroit de valorisation, et c’est là que s’est formée, à mon sens, la complicité des médias envers les violences sexistes et les artistes pédocriminels.

Malgré la multiplication des affaires de violences sexuelles très médiatisées, il subsiste encore des voix pour défendre « le droit d’importuner » et pour critiquer un « néopuritanisme ». La route semble encore longue…

La remise en question de ces actes existe, mais elle est superficielle. Bien sûr, entre la couverture de l’affaire Dominique Strauss-Kahn, en 2011, et celle des accusations contre Benoît Jacquot, en 2024, les choses ont évolué. Mais je reste convaincue que si la fabrique médiatique n’évolue pas, si elle continue à ne s’intéresser qu’aux individus – Jacquot, Godrèche, Doillon, Le Besco, Depardieu – et ne s’intéresse pas au fond des affaires, alors rien ne changera. Le « secret de polichinelle » concernant les viols dont est accusé Roman Polanski a été révélé il y a longtemps maintenant, mais Télérama consacre encore aujourd’hui deux pages à son dernier film. J’attends donc de voir quelle sera la réception critique du prochain film de Benoît Jacquot, dont la sortie est prévue dans quelques mois.

 

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