26.03.2026 à 17:58
Coline Clavaud-Mégevand
Un regard féministe sur les élections 4/4Depuis quatre semaines, à travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogeons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale. Après le second tour des municipales, la newsletter de La Déferlante vous propose de faire le bilan avec des lunettes féministes.
Ces dernières semaines, dans de nombreuses villes de France, les fractures de la gauche ont gravement mis en péril les municipalités, faisant peser sur les droits des personnes étrangères, racisées, LGBTQIA+ ou encore sur les femmes une menace imminente. Si par endroits, comme à Paris et à Marseille, les électeurs et électrices ont fait barrage dans les urnes et permis aux listes d’union de la gauche de sauver les meubles, dans de nombreuses villes, les divisions du camp progressiste ont contribué à faire gagner la droite et l’extrême droite. Le Rassemblement national conquiert ainsi 14 communes dans le Pas-de-Calais et s’installe confortablement dans le sud de la France : à Nice (350 000 habitant⋅es), à La Seyne-sur-Mer (63 000 habitant⋅es), à Carcassonne (46 000 habitant⋅es), ou encore à Cagnes-sur-Mer (50 000 habitant⋅es).
Pour analyser cet échec, mais également pour en tirer des leçons politiques en vue de la prochaine présidentielle, nous avons demandé à trois militantes de revenir sur cette élection et de nous partager leurs pistes d’action pour 2027. Yasmine Souidi est cheffe d’entreprise à Marseille et membre de Forces vives, un collectif d’associations qui se mobilisent dans les quartiers nord de la ville. Elle figurait en position non éligible sur la liste insoumise des 9e et 10e arrondissements. Sarah Durieux est militante féministe, spécialisée dans les mobilisations citoyennes et autrice de l’essai Militer à tout prix ? (Hors d’atteinte, 2025). Toni Mathilde Viot, également militante féministe et consultante, plaide en faveur d’une redéfinition antiraciste, féministe et écologiste des mouvements politiques. Elle est l’autrice de L’homme politique, moi j’en fais du compost (Stock, 2022).
Ces trois entretiens ont été réalisés séparément le 24 mars 2026, par téléphone.
Pour commencer, que retenez-vous de cette séquence des municipales 2026 ?
YASMINE SOUIDI : J’ai ressenti un vrai sentiment d’urgence face à la banalisation des idées d’extrême droite. Je note aussi que la coexistence de plusieurs listes de gauche au premier tour, qui a beaucoup été critiquée, a en réalité permis de mobiliser davantage, en suscitant de l’intérêt, en créant du débat chez les citoyen⋅nes, par exemple chez des personnes comme moi, à Marseille, qui ne se seraient jamais engagées pour la liste du maire sortant [Benoît Payan, Union de la gauche], mais l’ont fait pour une liste positionnée plus à gauche [celle du candidat de La France insoumise, Sébastien Delogu]. En revanche, je regrette que certains sujets, comme le féminisme et l’écologie, aient été peu débattus dans cette campagne. Enfin, voir l’extrême droite gagner du terrain dans certains quartiers de Marseille rend le bilan forcément douloureux.
SARAH DURIEUX : Moi, je suis frappée par le décalage entre l’opportunité politique que représentait l’élection – reconquérir l’électorat en fondant la campagne sur la proximité – et ce que les partis en ont finalement fait : une répétition générale de la présidentielle de 2027, sur laquelle ont été projetés des enjeux politiques nationaux. Les partis se sont désintéressés des enjeux locaux, comme le logement, les services publics, l’écologie, sur lesquels la gauche a pourtant beaucoup à proposer… Notre camp est passé à côté de son objectif, qui était de recréer de la confiance politique à partir des territoires. J’ai le sentiment d’un rendez-vous manqué.
TONI MATHILDE VIOT : Les débats à gauche ont finalement très peu porté sur les idées ou les propositions concrètes, car les programmes des différentes formations étaient proches. Par conséquent, la conflictualité politique s’est déplacée sur le terrain des invectives et des accusations lourdes, violentes, parfois personnelles. Par exemple, quand plusieurs figures du Parti socialiste ont laissé entendre, fin février, que La France insoumise (LFI) avait une responsabilité dans la mort de Quentin Deranque. Ou, dans le sens inverse, quand la candidate LFI à Paris, Sophia Chikirou, a mis en cause la responsabilité de son rival socialiste Emmanuel Grégoire dans les affaires de pédocriminalité touchant le secteur périscolaire dans la capitale.
Quels sont, d’après vous, les enseignements que la gauche doit tirer de ce scrutin ?
YASMINE SOUIDI : La première leçon, c’est que la stratégie du barrage républicain ne suffit plus à mobiliser. La seconde, c’est que si on ne propose pas un projet désirable, les gens vont continuer à se désintéresser de la politique. Il faut que les candidat⋅es repartent des besoins du terrain et que soient créés des espaces d’échanges citoyens afin d’impliquer les habitant·es dans la coconstruction des politiques publiques locales. Par exemple, dans les quartiers populaires, il est possible de mobiliser autour des enjeux de logement, de l’accès aux droits, des violences faites aux femmes… L’écologie peut aussi être un levier fort, car elle permet de rassembler des publics très différents autour d’un même territoire. Aujourd’hui, les débats sur ces sujets sont trop souvent remplacés par des querelles politiciennes, ce qui invisibilise les vrais enjeux et décourage les citoyen⋅nes.
SARAH DURIEUX : Il faut décentraliser la démarche politique de manière radicale. Les partis doivent se positionner en soutien aux dynamiques locales existantes, plutôt que chercher à mettre la main sur des villes ou des circonscriptions en investissant des candidatures sans réel ancrage, parfois même contre l’avis de leurs propres groupes locaux. Car tout cela crée de la défiance et affaiblit les campagnes. Par ailleurs, il faut que nous gagnions en autonomie en tant que mouvement social. Pas pour rompre avec les partis, mais pour clarifier les intérêts : les associations, les syndicats, les collectifs ne militent pas pour la victoire d’une formation partisane, mais pour des objectifs politiques. Il est néanmoins possible de travailler ensemble quand nos intérêts convergent [lire à ce sujet notre reportage à Calais].
« Passer à l’action est une manière de recréer du collectif, notamment dans les territoires où les gens se sentent abandonnés »
Yasmine Souidi, militante féministe et antiraciste
TONI MATHILDE VIOT : Cette séquence politique a révélé la manière dont les partis « fabriquent » leurs cadres dirigeants. Pour accéder aux responsabilités au sein de leur organisation, il faut souvent être un « bon soldat », sans distance ni autocritique, et ne pas remettre en cause la ligne dominante. Ces règles tacites produisent des organisations où la parole interne est très contrainte. Résultat : les débats sont déplacés à l’extérieur, sous forme de guerres d’appareil surmédiatisées, souvent déconnectées des enjeux réels, dont le but final est uniquement l’hégémonie de chaque parti. Ce système empêche une véritable discussion sur l’intérêt général.
Et maintenant, à un an de l’élection présidentielle de 2027, comment fait-on avancer les idées féministes, antiracistes et écologistes ? Comment barre-t-on la route à l’extrême droite ?
YASMINE SOUIDI : Il faut passer à l’action. Concrètement, ça veut dire lancer des projets locaux, même modestes, et apprendre de nos erreurs tout en faisant. Par exemple, Forces vives, le collectif d’associations dont je fais partie à Marseille, va bientôt accompagner la création d’un lieu d’accueil pour les femmes victimes de violences conjugales. Nous soutenons également la création d’un syndicat des associations de proximité. L’idée, c’est d’expérimenter, d’évaluer, puis de reproduire ce qui fonctionne. On ne sera jamais tous et toutes d’accord sur tout, mais on peut se retrouver sur des actions concrètes. C’est aussi une manière de reprendre confiance et de recréer du collectif, notamment dans des territoires où les gens se sentent abandonnés. Face à l’extrême droite, il faut opposer non seulement un refus, mais surtout des solutions visibles et utiles.
SARAH DURIEUX : Nous devons reconstruire des alliances solides dans la société civile. Je ne parle pas forcément de convergence des luttes, car c’est une position souvent un peu théorique, mais de coalitions opérationnelles au sein desquelles on sait avec qui on est d’accord, d’une part, et avec qui on peut s’allier contre certaines menaces, d’autre part. Ensuite, il y a un enjeu de méthode : il faut développer un véritable savoir-faire organisationnel – former et autonomiser les citoyen⋅nes, construire un maillage territorial solide, tout en repensant nos pratiques militantes. Un projet émancipateur ne peut pas reproduire des logiques de domination en interne. Il faut intégrer à nos luttes les impératifs de soin, de non-violence et apprendre à distinguer les rapport de force des violences. Sinon, on épuise les gens, on exclut et on fragilise nos propres luttes.
TONI MATHILDE VIOT : De mon côté, je dirais qu’il faut sortir du récit héroïque ou spectaculaire de la politique pour simplement la considérer comme un outil de gestion collective, une sorte de to-do list, dont l’objectif est de transformer le réel plutôt que de produire de la mise en scène. Ensuite, on doit assumer et encourager les dissidences internes aux partis, notamment les voix féministes, en les soutenant activement, y compris depuis l’extérieur. Enfin, on peut développer des formes d’intervention citoyenne* : pointer collectivement les dérives, utiliser l’humour, la critique collective pour dégonfler les logiques virilistes et de surenchère. Tout cela permettra de réinscrire la conflictualité dans un cadre sain, où elle sert à produire du débat et non à détruire.
* Toni Mathilde Viot, comme Sarah Durieux, fait partie des initiatrices de l’initiative citoyenne européenne « Ma voix, mon choix », qui est parvenue à imposer à la Commission européenne un système de garantie d’accès à l’avortement à l’échelle de l’Union européenne.
25.03.2026 à 10:36
La Déferlante
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19.03.2026 à 17:03
Coline Clavaud-Mégevand
Un regard féministe sur les élections 3/4Pendant quatre semaines, la newsletter de La Déferlante vous propose de suivre les élections municipales avec des lunettes féministes. À travers des entretiens, des analyses et des reportages, nous interrogerons les discriminations et les logiques de pouvoir à l’œuvre dans la vie politique locale.
« Écœurée. » Alma, électrice marseillaise, a beau avoir voté pour la liste Printemps marseillais (divers gauche) du maire sortant Benoît Payan, elle n’a pas compris son refus de s’allier avec Sébastien Delogu (La France insoumise, LFI) : « En face, on a un RN à 35 %. La ville peut basculer », s’alarme-t-elle. En début de semaine, plusieurs centaines d’habitant·es de la Cité phocéenne ont manifesté devant le local de campagne de Benoît Payan, arrivé en tête du premier tour, pour réclamer la formation d’un « barrage républicain ». Sans succès : le candidat insoumis s’est finalement désisté. Ailleurs, à Paris, Nantes, Rennes ou encore Montpellier, s’il n’existe pas le même risque que l’extrême droite prenne les rênes de la ville, le refus des listes d’union de gauche de s’allier à LFI – ou celui de de certain·es candidat·es LFI de se retirer – inquiète. « La droite dure de Rachida Dati est aux portes de la mairie, s’agace Sébastien, électeur parisien. C’est le moment de solidifier le barrage, pas de flancher sur nos appuis. »
Cet appel au « barrage », aussi appelé « front républicain », revient en force dans un entre-deux-tours marqué par des scores importants du Rassemblement national (RN), mais également de La France insoumise, qui, dans plusieurs villes, se pose en alliée incontournable pour faire gagner la gauche. Au départ, le concept « est historiquement lié à l’antifascisme et aux forces politiques de gauche, rappelle la politiste et sociologue spécialiste du Rassemblement national Safia Dahani. Mais l’idée réunit aussi des personnes hors de ce camp », comme en témoignent, ces derniers jours, les supplications répétées aux électeur·ices de Christian Estrosi (Horizons), le maire sortant de Nice, en grande difficulté face à Éric Ciotti (Union des droites pour la République-Rassemblement national).
Apparue lors des élections législatives de 1956, l’idée de « front républicain » désigne alors la coalition électorale formée au centre gauche à la suite de l’inquiétante percée de l’extrême droite poujadiste. À partir des années 1980, à une époque où le Front national (FN) commence à apparaître comme une menace pour la démocratie, chacune de ses poussées dans les urnes entraîne la convocation du barrage. La pratique connaît un succès retentissant entre les deux tours de la présidentielle de 2002, quand des centaines de milliers de personnes descendent dans la rue pour dire leur refus de voir Jean-Marie Le Pen, premier candidat d’extrême droite qualifié au second tour, accéder à l’Élysée. Son adversaire gaulliste du Rassemblement pour la République, Jacques Chirac, qui bénéficie d’un report massif des voix de gauche, remporte finalement l’élection avec 82,21 % des voix.
« Le concept de barrage républicain est historiquement lié à l’antifascisme, mais il réunit au-delà de ce camp. »
Safia Dahani, politiste
Vingt ans plus tard, lors des législatives de 2022, et alors que Jean-Luc Mélenchon et Emmanuel Macron refusent d’appeler à faire barrage contre le RN, « beaucoup d’éditorialistes, mais aussi de chercheur·euses, ont considéré que le front républicain était mort », analyse l’économiste Youssef Souidi, coauteur, avec Thomas Vonderscher, de Nouvelle Cartographie électorale de la France (Textuel, 2026). « Sauf que lors des législatives anticipées de 2024, où il existait une possibilité de majorité pour le RN, la gauche a maintenu une discipline stricte de désistement, et la coalition présidentielle a aussi largement joué le jeu. »
Aujourd’hui, le barrage semble à nouveau fragilisé. Par les divisions de la gauche, mais également par la banalisation du danger de l’extrême droite ouvrant la voie à un renversement complet des valeurs.
Le 18 février dernier, soit quatre jours après la mort du militant identitaire néonazi Quentin Deranque, Jordan Bardella, président du RN, proposait à toutes les droites de créer un « cordon sanitaire » – expression jusqu’ici honnie du parti – contre l’extrême gauche et tenir ainsi LFI « à l’écart des institutions ». Lundi 23 février, il était pris au mot par la ministre déléguée macroniste Aurore Bergé, qui demandait aux candidat·es RN de se désister en faveur de la droite, en cas de possible victoire de LFI. Quant à Bruno Retailleau (Les Républicains), c’est dès octobre 2025 qu’il appelait à ce que « pas une voix » n’aille à une candidate socialiste à l’élection législative partielle dans le Tarn-et-Garonne, au profit du candidat de l’Union des droites soutenu par le RN.
Safia Dahani rappelle que cette volonté d’inverser le principe de barrage républicain n’est pas neuve : « Dès la campagne présidentielle de 2017, Emmanuel Macron renvoyait dos à dos extrême droite et extrême gauche en se présentant au-dessus de la mêlée dans une autre forme de ni-ni » – et dès 2011, Nicolas Sarkozy avait donné la consigne « ni vote FN, ni vote PS ». La politiste pointe également la responsabilité de certains médias mainstream dans ce renversement, remarquant « depuis 2010, une normalisation de la figure de Marine Le Pen et des journalistes qui insistent sur le fait qu’elle est une femme, et en cela, différente de son père. À l’inverse, le cadrage médiatique suivant la mort de Quentin Deranque a contribué à diaboliser La France insoumise ». Un discours perceptible depuis la victoire du Nouveau Front populaire en 2024 qui ne repose sur aucun élément factuel, affirme Youssef Souidi : « Quoi qu’on pense de LFI, notamment de sa stratégie de conflictualisation, le parti reste dans l’arc républicain et l’a montré à plusieurs reprises. » Par exemple, lors des législatives de 2024 dans le Calvados, en se désistant face au RN au profit de la candidate Renaissance Élisabeth Borne. Ainsi qu’en début de semaine, au profit de Benoît Payan à Marseille.
Doit-on s’alarmer de l’effondrement du front républicain ? Pas sûr, répond Safia Dahani, qui rappelle que nombre d’études scientifiques montrent l’impact limité des discours médiatiques sur le vote des électeur·ices. Grâce à des votant·es qui prennent leurs responsabilités, le barrage contre l’extrême droite pourrait donc se maintenir, à condition qu’ils et elles se mobilisent lors du second tour. Dimanche 15 mars, l’abstentionnisme atteignait un taux record de 57,17 %, ce qui en fait la première force politique du pays.