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La revue des révolutions féministes

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05.02.2026 à 17:43

Lutte contre l’excision : « Une loi nourrie de préjugés racistes »

Pauline Baron

Des appels à l’aide de mères désemparées, Ramata Kapo, présidente de l’association Excision, parlons-en ! en reçoit à la pelle depuis 2015. Depuis cette date, une loi accorde le droit d’asile […]
Texte intégral (1016 mots)

Des appels à l’aide de mères désemparées, Ramata Kapo, présidente de l’association Excision, parlons-en ! en reçoit à la pelle depuis 2015.

Depuis cette date, une loi accorde le droit d’asile aux familles voulant protéger leur fille d’une excision dans leur pays d’origine. En contrepartie, l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) leur demande de fournir tous les cinq ans – tous les ans jusqu’en 2020, un certificat de non-excision. « On ne leur donne aucune explication, alors que leur fille a déjà subi un examen gynécologique lors de leur demande d’asile, dénonce la militante. Mais comme c’est nécessaire pour maintenir leur titre de séjour, les parents s’y soumettent » Une mesure qui acte une discrimination sans équivalent, explique Violaine Husson, responsable des questions de genre à la Cimade : « Aucune autre catégorie de réfugiés n’est soumise à un réexamen de son statut. »

À l’instar d’Isabelle Gillette-Faye, présidente de la Fédération Gams (Groupe pour l’abolition des mutilations sexuelles, des mariages forcés et autres pratiques traditionnelles néfastes à la santé des femmes et des enfants), les militant·es qui luttent contre l’excision comme celles qui viennent en aide aux réfugié·es en sont convaincues : « Cette mesure de réexamen est nourrie de préjugés racistes : par exemple l’idée que ces parents prétendraient protéger leur fille pour obtenir des papiers avant de la faire exciser. » Elle se souvient que, lors des débats qui avaient eu lieu en 2015 au sein des ministères concernés par la loi, « des médecins ont évoqué des soupçons de fraude aux papiers ». Ramata Kapo dénonce, elle aussi, la stigmatisation des mères demandeuses d’asile qui fait oublier « les risques pris par ces femmes, souvent elles-mêmes excisées, qui fuient leur pays avec des enfants, pour venir en France ». Un pays dont elles savent qu’il punit cette pratique de peines allant jusqu’à vingt ans de détention.

Violence institutionnelle

Cette obligation – passée sous les radars des médias et de l’opinion publique – illustre « un mécanisme récurrent de violence institutionnelle qui s’est renforcé à partir des années 2000, en parallèle d’un mouvement de restriction des droits des immigré·es », analyse Lisa Carayon, maîtresse de conférences en droit à l’université Sorbonne-Paris-Nord. Elle s’inscrit aujourd’hui dans une politique nationale de chasse aux étranger·es en situation irrégulière, notamment portée par Bruno Retailleau après sa nomination au ministère de l’Intérieur, en septembre 2024.

Non contente de faire peser sur les enfants la responsabilité du maintien de la demande d’asile de leur famille, cette mesure peut, selon les associations, se révéler traumatisante pour des fillettes et adolescentes dont « la vulve va être auscultée tous les cinq ans jusqu’à leurs 18 ans », s’indigne Ramata Kapo.


Cette loi illustre un mécanisme de violence institutionnelle qui s’est renforcé à partir des années 2000 »

Lisa Carayon, juriste


Dès 2015, les unités médico-judiciaires (UMJ), qui ont longtemps été les seules habilitées à pratiquer ces examens gynécologiques, « ont peiné à absorber l’afflux de patientes. D’où des files d’attente interminables, notamment à l’UMJ de l’Hôtel-Dieu de Paris », rappelle Lisa Carayon. En Bretagne, certaines familles devaient parcourir de longues distances pour se rendre dans l’unité la plus proche, située à l’autre bout du département. En 2024, un arrêté ministériel a élargi cette compétence aux maisons des femmes et aux maisons de santé. Pourtant, « l’État n’ayant pas financé cette mesure, on ne compte encore parfois qu’un seul médecin volontaire et bénévole par département. Ce qui est clairement insuffisant », déplore Isabelle Gillette-Faye.

Autant de contraintes pour quel résultat ? Rien n’indique que cette loi, en vigueur depuis plus de dix ans, ait eu un impact significatif sur la quantité – difficile à estimer – d’excisions pratiquées sur des enfants résidant en France : « Nous n’avons pas noté de hausse du nombre de filles qui auraient subi cette mutilation, même si des cas ont pu nous échapper. Rien qui ne justifie une telle mesure », conclut Isabelle Gillette-Faye. D’ailleurs, aucun parent protégé par le statut de réfugié ne s’est vu retirer son statut ni n’a été poursuivi pour avoir fait exciser sa fille. Et ce, depuis 2015.

L’excision : une pratique très répandue

Selon l’Unicef, à l’échelle de la planète, 230 millions de filles et de femmes en vie aujourd’hui ont subi des mutilations génitales, dont l’excision. Si le continent africain est le plus largement représenté, les associations rappellent que l’excision est une pratique présente dans de nombreuses cultures et religions ailleurs dans le monde. Elle est recensée dans une trentaine de pays d’Afrique, d’Asie et du Moyen-Orient, mais aussi chez certains peuples d’Amérique du Sud, par exemple. Elle concerne des fillettes d’ethnies et de religions variées. Les motivations des familles ont pour origine des coutumes religieuses, des pressions familiales ou des normes sociales.

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29.01.2026 à 17:48

Venezuela : les militant·es des droits humains, vigies de la démocratie

Alice Campaignolle

« Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est parvenu à faire ce que personne n’avait réussi auparavant », lance Samuel Bravo, un travailleur social franco-vénézuélien rencontré à Caracas. Comme […]
Texte intégral (1096 mots)

« Il faut se rendre à l’évidence, Donald Trump est parvenu à faire ce que personne n’avait réussi auparavant », lance Samuel Bravo, un travailleur social franco-vénézuélien rencontré à Caracas. Comme beaucoup de militant·es issu·es de la société civile, il se félicite d’être débarrassé du président Nicolás Maduro.

« Nous avons manifesté, nous avons négocié, nous avons voté, et nous n’avions jamais réussi à le mettre dehors », résume-t-il. Au Venezuela, où douze années de pouvoir autoritaire ont profondément fragilisé l’opposition politique, les activistes engagé·es dans les luttes sociales, féministes et pour les droits humains entretiennent aujourd’hui l’espoir commun d’un retour à l’État de droit impliquant l’arrêt de la répression du mouvement social.

Quatre semaines après le coup de force de Donald Trump qui a fait une centaine de morts, Delcy Rodríguez, l’ancienne vice-présidente, est à la tête d’un pays sous tutelle étasunienne. La transition du Venezuela vers l’économie de marché est déjà à l’œuvre : une loi sur les hydrocarbures a aussitôt été votée qui facilite l’installation d’entreprises privées étrangères – principalement étasuniennes – dans le pays.

Les droits humains au second plan

Poussé par l’administration Trump, le président de l’Assemblée nationale vénézuélienne a annoncé le 8 janvier 2026 la libération d’un grand nombre de prisonnier·es politiques. Des remises en liberté qui se font pourtant au compte-goutte. « Il n’y a quasiment pas d’avancées en matière de droits humains », déplore l’avocate Ana Leonor Acosta, coordinatrice générale de l’ONG locale Coalition pour les droits humains et la démocratie. Elle reste sur ses gardes : « Depuis les élections de 2024, nous vivons dans un climat de terreur. » En juillet de cette année-là, Nicolás Maduro s’est déclaré vainqueur d’un scrutin présidentiel sur lequel pèsent de lourds soupçons de fraude, provoquant des manifestations d’ampleur à travers tout le pays. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, 2 000 personnes ont été jetées en prison, parmi lesquelles un grand nombre d’activistes du mouvement social.


« Il faut mettre fin à la répression. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ »
Andrea, militante féministe vénézuélienne


« Je connais beaucoup de gens, des ami·es, des collègues, qui ont dû s’exiler », explique Andrea, une militante féministe qui témoigne sous un prénom d’emprunt. Car particulièrement depuis l’arrivée au pouvoir de Nicolás Maduro en 2013, lutter pour la légalisation de l’avortement, diffuser des films LGBTQIA+, dénoncer des discriminations peut mener derrière les barreaux. Elle cite l’exemple, médiatisé au-delà des frontières, de l’avocate Martha Lía Grajales, arrêtée en août 2025 après une manifestation de soutien au mouvement des mères de prisonnier·es politiques.

Au total, c’est près de 8 millions de Vénézuélien·nes (sur une population d’environ 30 millions) qui ont quitté leur pays « en quête de protection ou d’une vie meilleure », selon l’ONU. Et près de 18 000 civil·es qui, depuis 2016, ont été assassiné·es par la force publique. « Je fais profil bas, confie Andrea. Mon passeport a été révoqué et je ne peux pas sortir du pays ». L’annulation ou la révocation des passeports de citoyen·nes vénézuélien·nes sont des mesures répressives mises en place par les autorités après la réélection contestée de Nicolás Maduro en 2024 qui visent à restreindre la liberté de circulation des militant·es. Malgré la décapitation du régime, le 3 janvier dernier : « L’appareil répressif étatique est intact », rapporte l’avocate Ana Leonor Acosta.

Entre espoir et résignation

Malgré les menaces qui pèsent sur elles et eux, les activistes pour les droits humains et sociaux se positionnent en vigie d’une démocratie vénézuélienne en lambeaux. « Il faut, dans un premier temps, mettre fin à la répression, et permettre le retour de nos camarades de lutte exilé·es. Ensuite, nous pourrons imposer un agenda féministe et LGBTQIA+ », affirme Andrea. Mais la militante féministe reste prudente : « les réformes économiques, avec pour effet la baisse de l’inflation, pourraient améliorer très vite le quotidien des Vénézuélien·nes » et ainsi faire passer au second plan la nécessité des avancées sociales, la libération des prisonnier·es et le rétablissement de la liberté d’expression. D’autant que beaucoup en sont bien conscients·es : l’intérêt de Washington pour le pays est avant tout économique. « Le gouvernement de Donald Trump n’a que faire des droits humains, il n’y a qu’à regarder ce qui se passe à Minneapolis ! », souligne la sociologue Lissette González qui, depuis le Venezuela, imagine le pire : « La répression pourrait être soutenue par Washington, avec plus de savoir-faire encore, grâce au soutien financier et technologique des services de renseignements étasuniens. »

La solution pour les représentant·es du mouvement social vénézuélien ? Une grande « solidarité internationaliste par le bas », répond Yoletty Bracho, politiste et maîtresse de conférences à l’université d’Avignon. La capacité des Vénézuélien·nes « à contenir la vocation impérialiste et extractiviste des États-Unis est très faible », se désole Lisette González. Pour le moment, personne parmi les activistes resté·es au Venezuela, ne parvient à imaginer comment le pays pourra se défaire de l’encombrante tutelle des États-Unis.

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27.01.2026 à 15:20

Selma James, pionnière du salaire domestique

Mathilde Blézat

En 1973, un groupe de militantes féministes marxistes, originaires d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis pour la plupart, lance une campagne internationale, Wages for Housework : elles revendiquent la rémunération du travail […]
Texte intégral (4462 mots)

En 1973, un groupe de militantes féministes marxistes, originaires d’Angleterre, d’Italie et des États-Unis pour la plupart, lance une campagne internationale, Wages for Housework : elles revendiquent la rémunération du travail ménager effectué par les femmes dans les foyers.

L’objectif est multiple : faire reconnaître qu’il s’agit bien là de travail et que les travailleuses en question sont des « ouvrières de la maison » ; permettre à ces dernières de sortir de la précarité et de la dépendance aux hommes ; leur donner des leviers de pression pour négocier horaires et conditions de travail, pour refuser tout ou partie de ce travail, ou encore pour réclamer des services de garderie, des transports et des logement accessibles.

La militante Selma James, en septembre 2025, entourée (de gauche à droite) de sa compagne Nina López, du photographe et activiste britannique Misan Harriman et d’Aki Abiola, fondateur de la galerie Hope 93 
à Londres. Un lieu engagé pour la visibilité des artistes LGBTQIA+ et noir·es, où la photo à été prise.
Misan Harriman
La militante Selma James, en septembre 2025, entourée (de gauche à droite) de sa compagne Nina López, du photographe et activiste britannique Misan Harriman et d’Aki Abiola, fondateur de la galerie Hope 93 à Londres. Un lieu engagé pour la visibilité des artistes LGBTQIA+ et noir·es, où la photo à été prise. Crédit photo : Misan Harriman


Selma James est l’une des instigatrices de ce mouvement. À l’époque, elle a plus de 40 ans, vit à Londres et milite déjà depuis un quart de siècle. Les mouvements antiracistes, féministes et antiguerre sont alors en plein essor. « La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes, se rappelle-t-elle aujourd’hui, à 95 ans. Je n’avais plus le choix : je devais construire un mouvement. » En 1971, elle réalise Our Time Is Coming Now, un documentaire (non disponible en français) sur le travail des femmes et sur les luttes féministes en cours. En mars 1972, lors d’un meeting féministe à Manchester, Selma James interpelle les syndicats qui, fustige-t-elle, refusent aux femmes au foyer le statut de travailleuses et ne luttent pas pour l’égalité salariale. C’est là qu’elle clame, pour la première fois : « Nous exigeons des salaires pour le travail ménager ! » Quelques mois plus tard, avec la militante et chercheuse italienne Mariarosa Dalla Costa, elle publie Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale (parution en français en 1973), qui servira de base théorique à la campagne Wages for Housework. Elles y proposent une analyse féministe marxiste du travail ménagerPour les autrices, les femmes sont des « ouvrières de la maison » non rémunérées, assignées au « travail reproductif », c’est-à-dire au fait de prendre soin, éduquer, préparer les repas, assurer le bien-être des membres du foyer, etc. Et le capital s’approprie ce travail gratuitement alors qu’il lui permet de disposer d’ouvrier·es et de futurs ouvrier·es nourri·es, vêtue·s et reposé·es. et décrivent le foyer comme un terrain de lutte à investir.


« La révolution arrive toujours quand on ne s’y attend pas, on a intérêt à être prêtes. »

Selma James


Si cette campagne fait date dans l’histoire des luttes féministes, Selma James reste méconnue en France, en comparaison de certaines de ses camarades de l’époque, comme la philosophe Silvia Federici, dont les travaux sont largement traduits et publiés. Cela s’explique par le fait qu’elle est avant tout une militante de terrain. Pourtant, elle a développé des analyses et des stratégies politiques ancrées dans ses expériences de lutte qui peuvent servir d’appui aux combats actuels. La « stratégie organisationnelle de l’autonomie », par exemple, qu’elle prône depuis des décennies et qui a été appliquée à la campagne Wages for Housework, consiste à créer des groupes autonomes (lesbiennes, Noires, handicapées, travailleur·euses du sexe…), afin que leurs revendications, liées à l’oppression spécifique qu’ils subissent, puissent être intégrées au mouvement (lire l’encadré ci-dessous).

En novembre 2024, paraît chez Premiers Matins de novembre Éditions une anthologie de ses textes, Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie, pour ouvrir le lectorat francophone à sa pensée politique et à la diversité des luttes qu’elle mène depuis quatre-vingts ans. « C’était le livre dont nous avions besoin, écrit en préface la philosophe Elsa Dorlin. Un véritable cadeau, un legs donné aux batailles présentes, tout autant qu’une réparation comblant une place vide dans nos bibliothèques, et qui rend justice à la mémoire de la plèbe. » C’est à l’occasion de cette publication que, en mars 2025, Réseau salariat, qui porte la revendication d’un salaire à vie, organise à Lille une discussion publique avec Selma James et que je la rencontre. Quelques semaines plus tôt, elle avait accepté le principe d’un portrait dans la revue à condition que « le “je” ne soit pas aussi grand que le “nous” : tout ce que j’ai fait, c’était avec d’autres personnes », avait-elle insisté. C’est donc aux côtés de trois de ses camarades de longue date, Cristel Amiss, Benoît Martin et Nina López, sa compagne, qu’elle a accepté de retracer son parcours intime et politique.

Une enfance ouvrière

Selma James est née Selma Deitch, en 1930 à Brooklyn (États-Unis), dans un quartier ouvrier juif. Sa mère, qui a commencé à travailler à l’usine à 12 ans, est au foyer depuis la naissance de ses trois filles et organise des mobilisations de femmes contre les expulsions locatives ou pour l’obtention d’aides sociales. Son père, qui a émigré de Pologne, est camionneur et syndicaliste, en lutte à la fois contre les patrons et la mafia, ce qui lui vaut arrestations et passages à tabac. Il s’oppose aussi au sionisme. « En tant qu’ouvriers juifs internationalistes, nous considérions que le monde entier était notre nation, ça nous semblait absurde d’en revendiquer une spécifiquement pour les Juifs », explique celle qui se définit comme « anti­sioniste de naissance » et est toujours très impliquée dans les mouvements de soutien à la Palestine, notamment en tant que coordinatrice de la branche londonienne du Réseau international juif antisioniste, Ijan.

Affiche créée en 1975 à Toronto pour la campagne Wages for Housework, 
qui revendiquait un salaire pour le travail ménager effectué par les femmes.
Wages for Housework archives, Crossroads Women’s Centre
Affiche créée en 1975 à Toronto pour la campagne Wages for Housework,
qui revendiquait un salaire pour le travail ménager effectué par les femmes.
Crédit : Wages for Housework archives, Crossroads Women’s Centre


Élevée dans un milieu très politisé, Selma James s’engage très jeune. Elle a 6 ans quand la révolution espagnole éclate. Tandis que des adultes du quartier partent se battre en Espagne ou organisent la solidarité internationale, elle récupère, avec d’autres enfants des environs, les papiers métalliques des paquets de cigarettes, qui, leur dit-on, servent à la fabrication de balles pour armer les révolutionnaires espagnol·es. À 15 ans, elle décide de rejoindre une des organisations de la gauche radicale dont le quartier regorge. Elle arrête son choix sur la tendance Johnson-Forest, où milite sa sœur aînée. Ce courant du Workers Party a été fondé en 1941 par Cyril Lionel Robert « CLR » James, théoricien et militant marxiste anti-impérialiste noir, né à Trinité-et-Tobago, Raya Dunayevskaya, elle aussi théoricienne, ancienne secrétaire de Trotski, Juive d’origine ukrainienne, et Grace Lee Boggs, féministe marxiste d’origine chinoise. « J’ai tout de suite vu qu’il et elles étaient différent·es : c’était les seul·es qui pensaient que nous pouvions gagner. Mais aussi, ils et elles étaient antiracistes, et c’était très important pour moi. » Elle y apprend à militer, découvre la camaraderie politique et se forme, dans les cours dispensés par CLR James, à l’histoire de l’esclavage, de la guerre de Sécession et de la révolution haïtienne, dont il est un spécialiste renommé.

Une stratégie de l’autonomie des luttes

Depuis 2024, grâce aux éditions Premiers Matins de novembre, le lectorat français a accès à une anthologie de textes de Selma James : Sexe, race et classe . La stratégie de l’autonomie. Les essais, allocutions publiques ou récits de lutte publiés entre les années 1970 et les années 2020 par la militante mettent en lumière une histoire politique souvent oubliée. On y découvre une stratégie, celle de l’autonomie des luttes, qu’elle énonce dès 1974 dans la revue marxiste noire Race Today : « Jusqu’à présent, beaucoup d’entre nous ont été sommé·es de sacrifier nos besoins au nom d’un intérêt plus grand, mais qui n’était jamais assez grand pour nous inclure. Nous avons donc appris avec amertume que rien d’unifié ou de révolutionnaire ne sera formé avant que chaque fraction de la classe exploitée fasse valoir son propre pouvoir autonome. »

Refusant la hiérarchie entre les luttes, elle prône également la recherche d’alliances, seul moyen, selon elle, de faire aboutir les revendications. Ces alliances ne peuvent passer que par la reconnaissance préalable des rapports de domination entre « les différents secteurs de la classe ouvrière » et de leurs combats spécifiques. « Plus nous parvenons à prendre en compte […] les divisions liées à la race, à la nationalité, aux revenus, au Sud ou au Nord, au milieu urbain ou rural, à l’âge, au sexe, à la sexualité, aux handicaps, à l’(il)légalité et à toutes leurs combinaisons, moins elles nous divisent. Le pouvoir de chaque secteur peut alors devenir un pouvoir pour tous·tes. »

Le tournant de la maternité

À 17 ans, Selma James termine le lycée, se marie avec un camarade ouvrier « pour échapper à la famille » et déménage à Los Angeles. Leur fils naît un an plus tard, et tout bascule. « Soudain, je voyais tout différemment, se souvient-elle : l’ampleur de notre travail invisible, notre colère contre la pauvreté et la dépendance aux hommes. J’ai pris conscience que les femmes et les hommes ne vivaient vraiment pas dans le même monde. » Avec deux camarades, elle monte le groupe femmes au sein de la tendance Johnson-Forest. CLR James, qui « n’avait jamais entendu des femmes au foyer de la classe ouvrière parler de leur vie », la pousse à écrire un pamphlet. Travaillant comme serveuse puis ouvrière à la chaîne, elle peine à s’y mettre pendant plusieurs mois, mais, à 22 ans, finit par rédiger A Woman’s Place en une journée – il deviendra le pamphlet le plus lu de l’organisation. Ce texte, qui décrit les conditions de vie des femmes de la classe ouvrière, préfigure le combat autour du travail ménager qu’elle portera vingt ans plus tard avec Wages for Housework. Elle y raconte l’isolement des femmes mariées, la répétition sans fin des tâches ménagères – qu’elle qualifie d’« organisation inhumaine » – ou encore la double journée des ouvrières, avec le travail domestique qui les attend à la fin de leur journée de travail salarié. Mais elle souligne aussi que « chaque femme dans son foyer fait la révolution » en instaurant un rapport de force vis-à-vis de son mari. Et que les femmes peuvent compter les unes sur les autres pour s’entraider en se rassemblant entre voisines dans les cours d’immeuble ou entre ouvrières autour de la chaîne de production.


Selma James est aussi connue pour ses engagements antiracistes et anticolonialistes. En 1955, séparée de son mari depuis quelque temps, elle quitte les États-Unis avec son fils pour rejoindre à Londres CLR James, qui a perdu son titre de séjour étasunien du fait de ses activités politiques. Elle l’épouse, prend son nom de famille, puis part avec lui vivre quelques années à Trinité-et-Tobago pour soutenir le mouvement d’indépendance et de construction d’une fédération caribéenne. Ces années constituent une autre charnière dans son parcours militant : elle observe les stratégies des femmes pour se libérer d’une partie du travail ménager et participer à la lutte d’indépendance. Elle découvre aussi les obstacles majeurs auxquels font face les mouvements de décolonisation, notamment socialistes, comme à Trinité-et-Tobago, où la fédération échoue, au Ghana, où CLR James est convié par le leader indépendantiste Kwame Nkrumah, ou en TanzanieDans la déclaration d’Arusha en 1967, le président socialiste tanzanien Julius Nyerere reconnaît l’importance du travail invisible et non rémunéré des femmes, le qualifie d’essentiel à la réussite de l’utopie socialiste et propose de le compter dans l’économie nationale. : les États impérialistes sabotent ces mouvements, usant de leur puissance militaire ou corrompant une partie des élites indépendantistes. Elle en retient que « le capital peut tout acheter, jusqu’au mouvement d’indépendance pour lequel des personnes ont donné leur vie », et que, par conséquent, « dans nos collectifs, il faut se former à identifier et gérer nos ambitions personnelles pour qu’elles ne prennent pas le dessus sur la lutte. Le capitalisme, on doit aussi le combattre en nous. »


Quand le couple rentre à Londres en 1962, Selma James fréquente les militant·es anticolonialistes caribéen·nes ou encore les British Black Panthers. Elle devient secrétaire organisatrice de la Campagne contre la discrimination raciale, un groupe de pression qui vise à faire changer certaines lois racistes. Cet engagement antiraciste, tout aussi fondamental pour elle que la cause des femmes, est l’une des raisons pour lesquelles, à la fin des années 1970, quelque temps après le lancement de Wages for Housework, des dissensions éclatent entre elle et d’autres fondatrices de la campagne. « Aux États-Unis, on a fait une guerre civile sur la question de l’esclavage, explique-t-elle. Le mouvement noir a ensuite été la figure de proue des mouvements de protestation des années 1960. Alors, en tant que militant·e, c’était impensable de faire de la lutte des classes et du féminisme sans antiracisme ! » Depuis lors, Selma James est très critique des mouvements féministes dominants, qui, selon elle, « n’aiment pas les femmes de la base » et font du gatekeeping, c’est-à-dire restreignent l’accès de la lutte à certaines catégories de femmes : relégation des militantes noires, rejet des lesbiennes (dans les années 1970) et des femmes trans (aujourd’hui), mépris pour les travailleuses du sexe, les mères et les femmes au foyer… Après ces conflits au sein de Wages for Housework, les groupes new-yorkais et italiens sont dissous et la campagne se poursuit aux États-Unis notamment avec les militantes noires, tandis qu’au Royaume-Uni, Selma James la redéploie avec d’autres camarades, dont Nina López.

Selma James, au centre, avec ses camarades de lutte de longue date (de gauche à droite) Benoît Martin, Cristel Amiss et Nina López. Ici, à l’occasion d’une table ronde sur le travail, à Lille 
le 2 mars 2025. 
Aimée Thirion pour La Déferlante
Selma James, au centre, avec ses camarades de lutte de longue date (de gauche à droite) Benoît Martin, Cristel Amiss et Nina López. Ici, à l’occasion d’une table ronde sur le travail, à Lille le 2 mars 2025. Crédit : Aimée Thirion pour La Déferlante

Les deux femmes se connaissent depuis 1976. Selma James vient alors de cofonder, dans un squat londonien, le Crossroads Women’s Centre (« Centre des femmes », dont le nom signifie « carrefour » ou « intersection » en français), un lieu qui deviendra essentiel pour les mobilisations féministes des décennies à venir. C’est à la suite de l’évacuation forcée du squat que Selma James et Nina López se rencontrent. « On était en réunion, on parlait d’un grand bâtiment à occuper et j’ai dit qu’on n’allait jamais pouvoir le tenir, se souvient cette dernière. Après, Selma est venue discuter avec moi pour comprendre pourquoi je n’étais pas d’accord. Elle ne m’a pas convaincue, mais je me suis dit : “Elle est géniale !” » Le nouveau Crossroads fermera au bout de deux semaines : « On a fini par squatter un lieu plus petit », dit en souriant Nina López. Menacées à nouveau, elles occupent la mairie de secteur et récoltent des milliers de signatures de soutien. Les autorités, sous pression, leur accordent un bail précaire pour 1 livre symbolique par mois. « Ça a duré dix-sept ans, ajoute Selma James, jusqu’à ce qu’on puisse acheter notre propre lieu », à Kentish Town, dans le nord-ouest de Londres, où Crossroads est toujours installé aujourd’hui.


Leur relation intime débute bien des années plus tard, mais Selma James entretient, depuis la fin des années 1970 et sa séparation avec CLR James, des relations avec des femmes. « Pour moi, cela n’a pas constitué une bascule comme la maternité l’avait fait, car je militais, je luttais, je vivais déjà entourée de femmes tous les jours. » Lesbienne, bisexuelle, queer… Selma James explique ne s’être jamais, jusqu’à aujourd’hui, identifiée à une orientation sexuelle en particulier, ou plutôt aux termes qui les définissent. « Au sein de Wages due Lesbians [le collectif lesbien autonome de Wages for Housework], il y avait beaucoup de fluidité : certaines sortaient uniquement avec des femmes, d’autres ont eu des relations longues avec des femmes, puis avec des hommes, et inversement… Mais nous étions toutes ensemble, dans la lutte pour la rémunération du travail ménager. »


En cinquante ans d’existence, le centre Crossroads a été la base stratégique de nombreuses mobilisations. En novembre 1982, des travailleuses du sexe y organisent l’occupation de l’église de Holy Cross, masques noirs sur les yeux, pour protester contre la répression policière et les discriminations. Selma James est choisie pour être leur porte-parole. À l’époque, un journal se vante d’avoir « démasqué » celle qu’il décrit comme une « protestataire professionnelle » et la surnomme « the rebel with one cause after another » (« la rebelle qui va d’une cause à l’autreJeu de mots en référence à Rebel Without a Cause, titre d’un film phare des années 1950, en français La Fureur de vivre. »).

En novembre 1982, le Collectif anglais des prostituées organise l’occupation de l’église de Holy Cross, à Londres, pour protester contre le racisme dans la police et la répression policière. Selma James a été porte-parole du mouvement pendant les douze jours d’occupation. 
English Collective of Prostitutes (ECP)
En novembre 1982, le Collectif anglais des prostituées organise l’occupation de l’église de Holy Cross, à Londres, pour protester contre le racisme dans la police et la répression policière. Selma James a été porte-parole du mouvement pendant les douze jours d’occupation.
Crédit : English Collective of Prostitutes (ECP)

Enfin, c’est à partir de ce lieu que Selma James, Nina López et d’autres poursuivent l’héritage de Wages for Housework, jusqu’à gagner, grâce à une mobilisation d’envergure internationale au cours de la Décennie des Nations unies pour les femmes (Nairobi 1985 — Pékin 1995), que les gouvernements comptabilisent la valeur économique du travail non rémunéré, qu’il soit effectué à la maison, pour la communauté ou dans les champs. Elles tissent des liens avec des collectifs de femmes des pays du Sud global, autour de questions comme l’agriculture de subsistance, l’extractivisme, l’impérialisme, ou encore la réparation postcoloniale, comme l’explique leur camarade Cristel Amiss, qui appartient au groupe Women of Colour de la campagne et travaille étroitement avec un groupe de demandeuses d’asile qui se réunit à Crossroads : « Nous revendiquons le droit de vivre où nous voulons et d’avoir un salaire en réparation du fait que nos pays ont été pillés par les puissances coloniales pendant des siècles et qu’ils y ont aussi provoqué des guerres pour les intérêts des multinationales. » Cette coalition a lancé, le 8 mars 2000, une grève mondiale des femmes, un mouvement qui perdure jusqu’à aujourd’hui. Enfin, au moment de la pandémie de Covid-19, Selma James et Nina López élargissent la revendication du salaire ménager à celle d’un « revenu de soin pour le peuple et la planète » : il s’agit d’assurer des salaires décents aux travailleur·euses du soin pas ou peu rémunéré·es, mais aussi aux personnes qui luttent pour la justice climatique, les communsLes communs désignent les ressources gérées de manière collective par une communauté selon des règles d’accès et de partage établies par celle-ci. et les communautés – souvent des femmes, des paysannes, des pays du Sud.

Selma James, première personne assise à gauche, militante antisioniste, participant à la manifestation pour Gaza à Londres, le 11 octobre 2025. 
Evie
Selma James, première personne assise à gauche, militante antisioniste,
participant à la manifestation pour Gaza à Londres, le 11 octobre 2025. Crédit : Evie

Au fil d’une vie passée à militer, Selma James a connu déconvenues et ruptures politiques. À 95 ans, comment garde-t-elle l’élan pour lutter ? « Mon énergie personnelle faiblit parfois, mais j’ai celle d’un réseau international de camarades déterminé·es à changer ce monde, répond-elle. Et j’ai aussi celle que ma colère me donne. » Des motifs de colère, le monde n’a jamais manqué de lui en fournir, encore moins aujourd’hui. Mais elle explique que, pour tenir, il est primordial de célébrer chaque victoire, si petite soit-elle, et de la rendre publique. « On est conscient·es que la situation est terrible, ça fait des mois qu’on lutte contre le génocide à Gaza sans réussir à l’arrêter. Mais on doit construire sur ces petites victoires parce que la seule possibilité qu’on a, c’est de renforcer le mouvement social. » Et pour cela, explique-t-elle, être internationalistes est un atout : « On voit des camarades gagner ailleurs, dans des contextes parfois beaucoup plus difficiles que les nôtres, des dictatures… Et ça, ça donne beaucoup d’énergie. » Dans le contexte actuel de vague réactionnaire et belliciste, les enseignements stratégiques de Selma James, son recul historique et son approche internationale de la lutte permettent de ne pas céder au désespoir et à la démobilisation. •

Selma James en 8 dates

1930

Naissance à Brooklyn, aux États-Unis.

1953

Publication du pamphlet A Woman’s Place.

1955

Selma James quitte les États-Unis avec son fils.

1958

Elle s’installe à Trinité-et-Tobago.

1972

Publication de The Power of Women and the Subversion of the Community (Le Pouvoir des femmes et la subversion sociale).

1973

Lancement de la Campagne pour un salaire du travail ménager.

2000

Appel à la grève mondiale des femmes.

2020

Lancement de la campagne pour un revenu de soin pour le peuple et la planète.

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