31.01.2026 à 00:30
Jonas Schnyder
Depuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés. Quel plaisir d'avoir entre les mains les derniers nés de la toute nouvelle maison d'édition marseillaise Esquif. Avec son format étroit mais allongé, l'objet intrigue, les couvertures claquent et, alors qu'elle n'en est qu'à ses premiers mois d'existence, la diversité (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / BouquinDepuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés.
Quel plaisir d'avoir entre les mains les derniers nés de la toute nouvelle maison d'édition marseillaise Esquif1. Avec son format étroit mais allongé, l'objet intrigue, les couvertures claquent et, alors qu'elle n'en est qu'à ses premiers mois d'existence, la diversité des styles de récits fait saliver tout pareil qu'un délicieux mezzé : « Mais par quoi je vais bien pouvoir commencer ? ! » Discussion avec Pierrick Starsky, éditeur de longue date – notamment du défunt magazine de bande dessinée AAARG !2 – et un des tauliers principaux d'Esquif, aux côtés de notre adoré Étienne Savoye.
D'où t'est venue l'envie de lancer une nouvelle maison d'édition à Marseille ?
« Je suis dans l'édition depuis une vingtaine d'années et cela faisait un moment qu'on discutait avec Étienne Savoye – qui gère le graphisme et la maquette – de l'idée de publier des formats courts (moins de cent pages) en travaillant à chaque fois avec des personnes différentes sur des textes originaux.
« En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire »
J'ai l'impression qu'on a plus forcément le temps de lire, que certaines personnes veulent s'y remettre quand d'autres ne s'autorisent simplement pas à bouquiner. Le format court est moins intimidant et c'est parfait comme parenthèse pour expérimenter pour pas trop cher. Et on l'a appelée Esquif [petite embarcation légère] parce qu'en vrai, on n'a pas toujours forcément besoin d'un plus gros bateau – si t'as la réf [rires]3 »
Il fallait oser se mettre à éditer des formats courts.
« Il y a un côté expérimental, qui illustre notre état d'esprit. En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire. On nous dit que les nouvelles, ça ne se vend pas. C'est une tradition anglo-saxonne qui n'a jamais pris en France. Mais c'est le serpent qui se mord la queue. On n'édite quasi que des recueils d'auteurs “valeurs sûres” dont on publie même les fonds de tiroir.
« Le but c'est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort »
Pourtant, il y a des livres courts fondateurs, comme La solitude du coureur de fond de l'écrivain britannique Alan Sillitoe. Ça nous a donné envie de tenter, de travailler avec des auteurs qu'on connaît sur des textes inédits, courts, à l'os et percutants. Reste que c'est un format mal-aimé des journalistes, qui parlent peu de nous. »
Le format physique est aussi particulier. C'est de poche mais pas trop.
« On voulait aussi éviter le format classique du livre de poche, proposer un joli livre-objet en longueur, mais transportable et permettant le confort de lecture. C'est inhabituel mais il y en a pour tous les goûts et, pour les lecteur·ices, le format court facilite l'expérimentation : la prise de risque est moins grande au cas où vous n'aimeriez pas. »
Vous commencez fort avec un texte original de l'auteur désormais star Fab Caro !
« Il s'agit de Rumba Mariachi, de Fabrice Caro. Une nouvelle assez courte qui raconte une histoire absurde, pied au plancher, à l'incipit marquant : “Quand le téléphone a sonné, j'étais en train de me pendre”. Le personnage décide de répondre et passera la journée la plus étrange de sa vie. Ça a l'air léger, mais ça ne l'est jamais. »
Vous avez quoi d'autre dans les bacs ?
« Dans Mona, Aurélie Champagne nous propose un récit percutant et sensible à la Thelma et Louise sur les bullshit job dans un parc à jeux, la parentalité et l'enfance. C'est à la fois sensible, incisif, féministe. Un texte parfois dur, mais plein d'espoir et de tendresse. Il réussit la gageure d'apporter une grosse palette d'émotions aux lecteur·ices en très peu de pages. Avec Dans ma maison sous-terre, Nicolas Martin écrit une sorte d'hommage à l'écrivain américain Lovecraft, mêlant horreur cosmique et luttes des classes. C'est le journal d'un jeune homme qui recueille les derniers mots de son grand-père qui a travaillé dans une mine étrange qui recèle de nombreux secrets.
« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d'activité »
Finalement, notre nouvelle la plus longue, Comme un malpropre de Richard Gaitet, est un trip autofictionnel. Un quarantenaire fait le ménage tout le livre... Alors que son histoire d'amour bat de l'aile, le rangement intensif de son appartement est le prétexte à un voyage introspectif, à une réflexion sur les injonctions d'une société patriarcale, sur l'éducation des hommes. Un genre d'état des lieux personnel et générationnel. »
Ça reste très masculin pour l'instant...
« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d'activité. On a engagé plusieurs livres avec ça en tête. Pour l'instant, il y a plus de sorties d'auteurs, mais nous aurons un pic d'autrices ensuite. C'est une histoire de disponibilités… On est un peu en retard mais c'est vraiment important pour nous. Printemps 2026, on va notamment publier Là où le ciel tombe. Ava Weissmann va nous proposer un texte d'une rare puissance qu'on lit d'un seul souffle. »
Comment vous décidez de ce que vous publiez ?
« D'un livre à l'autre, on change de sujet, de style et d'auteur·ices. Notre ligne éditoriale, c'est le format court. Du coup, on peut se permettre d'aller dans plein de directions. Côté méthode, tous les livres ne sont pas dirigés par les mêmes personnes, ce qui amène des points de vue différents, et on élabore chaque projet collectivement, au gré des échanges, des rencontres et des envies. On assume de ne pas accepter les manuscrits, mais on en reçoit quand même 50 par semaine… On essaie de leur dire qu'en vrai tout le monde peut créer une maison d'édition, allez-y, c'est do it yourself. »
C'est bien beau le DIY, mais il faut encore passer l'année...
« Bon, on est un peu surmenés parce que c'était le lancement, il y a un équilibre à trouver à plus long terme. On n'a pas de salariés et pas de charges fixes pour pouvoir faire ce qu'on a envie sans avoir le couteau sous la gorge. On veut garder cette liberté de prendre des risques, même si c'est énormément de travail rétribué par un petit pourcentage sur les ventes. Mais le but c'est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort. Alors la prochaine fois que t'es invité·e pour l'apéro, ne prends pas une énième bouteille de vin, amène un livre ! »
31.01.2026 à 00:30
Niel Kadereit
Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview. C'est à une manifestation contre l'entreprise d'armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu'elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026)Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview.
C'est à une manifestation contre l'entreprise d'armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu'elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro embarqué façon Antoine de Maximy, elle est allée à la rencontre de centaines d'inconnu·es, avec une question : que comprenez-vous du conflit en Palestine ? Lorsque les personnes acceptent d'être filmées, elle poste les échanges sur sa chaîne YouTube.
Qu'est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette (dé)marche ?
« Avec le début du génocide à Gaza, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire confiance aux journaux télévisés avec lesquels j'avais grandi, ceux de TF1 et France 2. Dans le choix des mots déjà : pourquoi parler de prisonniers lorsqu'il s'agit de civils palestiniens détenus dans les geôles israéliennes et d'otages lorsqu'il s'agit d'Israéliens détenus en Palestine ?
Et puis il y a le temps d'antenne. Sur la période du 8 au 14 janvier 2024 par exemple, les JT du 20 heures de TF1, France 2 et M6 ont consacré 29 secondes à Gaza et au sort des Palestiniens contre dix fois plus aux Israéliens1. Ce traitement médiatique invisibilise complètement le processus de colonisation de ces 75 dernières années. J'ai donc voulu comprendre quels effets avait cette désinformation sur la population. »
Et qu'avez-vous constaté ?
« Que pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit n'est pas claire du tout. Il m'a souvent été dit : “C'est une guerre de religion qui dure depuis 2 000 ans.” La seconde chose que j'ai fréquemment entendue c'est que les Palestiniens seraient responsables de leur propre massacre à cause du 7 octobre. Cela fait écho au fameux “droit inconditionnel d'Israël à se défendre” rabâché dans les médias. À Brioude, par exemple, près de Clermont-Ferrand, un homme m'a interpellé pour savoir quel était le drapeau que je portais au-dessus de mon sac. “Ah ! Les terroristes”, m'a-t-il répondu lorsque je lui ai dit que c'était celui de la Palestine. Et puis il a poursuivi : “Le 7 octobre, même les boches n'auraient pas osé, alors les Palestiniens ont beau jeu de se plaindre maintenant.” Lui par exemple m'a expliqué qu'il regardait toutes les chaînes et pas seulement CNEWS. Une autre fois, alors que je marchais au bord de la route à proximité d'Orléans, je suis tombée sur un groupe de cinq chasseurs. J'entame la conversation avec l'un d'entre eux en lui expliquant ma démarche. Sa réponse : “ Dans leur pays, ils naissent tous avec une mitraillette dans les mains […] c'est dans leurs gènes les plus profonds.” Si ce discours de propagande israélienne prend si bien en France, c'est qu'il résonne avec l'islamophobie et le racisme sur lequel l'extrême droite fait son beurre ici. »
Avez-vous remarqué des différences en fonction de là où vous vous trouviez ?
« Oui, entre les villes d'une part : dans celles plus à droite, comme Aix-en-Provence ou Orléans, les réactions étaient assez hostiles. Et puis dans certaines campagnes, des personnes ne se sentent pas du tout concernées par ce qu'il se passe en Palestine parce qu'elles galèrent déjà au quotidien. Moi je me sens touchée parce que je suis une citadine qui vit sur son téléphone et que je suis envahie en permanence par ces informations sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens en sont très méfiants et je crois que cette méfiance est en partie entretenue par les médias télés eux-mêmes, car les réseaux sociaux remettent en cause leur position hégémonique comme sources d'information. »
Et vous avez aussi rencontré des gens conscients des enjeux, j'imagine ?
« Bien sûr, j'ai moi-même appris beaucoup de choses. Pendant longtemps je pensais que la guerre était absurde. Mais en discutant avec des personnes au cours de ma marche, j'ai pris conscience que la guerre n'est absurde qu'au niveau humain. Au niveau économique elle est finalement d'une grande rationalité. Cela me semble utile que tout le monde sache pourquoi les guerres sont faites. »
1 Voir « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens. » Acrimed (12/02/2024)
31.01.2026 à 00:30
Ce mois-ci, cher lecteur, chère lectrice, la rédaction n'est pas peu fière : le numéro que tu tiens entre tes mains (certainement moites d'impatience à l'idée de le parcourir) a été écrit, relu, corrigé, dessiné et mis en page… Avec une avance plus que peinarde sur la date officielle du bouclage. Tu as donc là, devant toi, ni plus ni moins que le fruit d'un petit exploit ! Dans les temps anciens, où les dieux des horloges détraquées se déchaînaient sur la rédac, tout n'était que tempête et (…)
- CQFD n°248 (janvier 2026) / Ça brûle !Ce mois-ci, cher lecteur, chère lectrice, la rédaction n'est pas peu fière : le numéro que tu tiens entre tes mains (certainement moites d'impatience à l'idée de le parcourir) a été écrit, relu, corrigé, dessiné et mis en page… Avec une avance plus que peinarde sur la date officielle du bouclage. Tu as donc là, devant toi, ni plus ni moins que le fruit d'un petit exploit ! Dans les temps anciens, où les dieux des horloges détraquées se déchaînaient sur la rédac, tout n'était que tempête et désordre. Les journalistes sous caféines bouclaient leurs papiers dans la panique. Les secrétaires de rédaction corrigeaient de la copie au kilomètre en fulminant. Le graphiste s'affolait de recevoir des textes trop longs à faire rentrer en un temps record sur des pages trop petites.
Mais aujourd'hui, plus de sueur, plus de sang, plus de crise existentielle à H-1 avant l'envoi à l'imprimeur. Nos prières ont été entendues, nos sacrifices ont payé. Bon, on te rassure, on n'a pas immolé un bœuf sacré non plus : la mort de quelques cafards au fond du placard à vaisselle aura suffi (l'univers est apparemment facile à acheter). Mais surtout, on soupçonne un autre facteur déterminant : toi. Oui, toi, lecteur, lectrice. Tes dons, tes abonnements, tes « allez, je les soutiens » en temps de disette ont fini de convaincre le grand horloger cosmique de nous accorder une étoile à suivre. Alors merci de nous avoir regonflé le cœur, donné la foi et permis de trouver la voie des bouclages paisibles qui glissent tout seuls. Et continue ! Continue ! Parce qu'on préfère te le dire tout de suite : si tu t'arrêtes maintenant, on risque de redevenir très vite nous-mêmes…