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12.04.2024 à 13:47

Chroniques de l'Inde rurale

Camille Auvray, Clea Chakraverty

L'Inde est avant tout une nation rurale, n'en déplaise aux images d'hyper­modernisme relayées par le pouvoir. Les manifestations paysannes de ces dernières années témoignent de la vitalité de territoires que le média PARI Network s'est donné pour mission de documenter. Devant le regard vigilant de leur gardien, un troupeau de dromadaires nous tourne le dos. Le bout de leurs pattes est à peine immergé dans une eau qu'on imagine de plus en plus rare sous un soleil aride. Ainsi s'ouvre la (...)

- CQFD n°229 (avril 2024) /
Texte intégral (2007 mots)

L'Inde est avant tout une nation rurale, n'en déplaise aux images d'hyper­modernisme relayées par le pouvoir. Les manifestations paysannes de ces dernières années témoignent de la vitalité de territoires que le média PARI Network s'est donné pour mission de documenter.

Garte

Devant le regard vigilant de leur gardien, un troupeau de dromadaires nous tourne le dos. Le bout de leurs pattes est à peine immergé dans une eau qu'on imagine de plus en plus rare sous un soleil aride. Ainsi s'ouvre la Une du média en ligne People's Archive of Rural India [Archives populaires de l'Inde rurale] (PARI), ce 3 mars 20241, date de la journée mondiale de la vie sauvage. Cette photographie illustre un article sur les dromadaires Kharai, une espèce qui a besoin de la mangrove pour survivre et qui, comme cette flore, est en danger du fait de l'assèchement brutal de leur biotope. Dans le désert du Kutch, au Gujarat, dans l'ouest de l'Inde, les températures atteignent régulièrement les 45 °C. Dans le documentaire « Les chameaux de la mer »2, nous dit l'article, on découvre les deux communautés qui protègent ces animaux : les Fakirani Jat et les Bhopa Rabari.

Mettre ainsi en avant une communauté rurale peu connue, y compris en Inde, est propre à la ligne éditoriale du média PARI. Lancé le 20 décembre 2014 par le journaliste et expert de la ruralité indienne Palagummi Sainath, il est – sans mauvais jeu de mots – un pari journalistique et démocratique hors norme, financé par l'association non lucrative CounterMediaTrust, des dons et des subventions d'organismes philanthropiques internationaux. Ces soutiens ne permettent pas de rémunérer tous les contributeurs, souvent bénévoles, mais permettent d'accompagner et former de jeunes journalistes souvent issus de communautés marginalisées. PARI porte deux missions principales : relayer l'actualité du pays et de ses zones rurales, et archiver leurs histoires3. Sur leur site, on retrouve ainsi aussi bien des chansons de femmes et leurs décryptages que des reportages couvrant la colère paysanne depuis le point de vue des premiers concernés, comme celles se déroulant actuellement au Penjab. Très présent sur Instagram, PARI fait émerger en photos, reportages, textes, vidéos et podcasts, les voix, langues et visages de celles et ceux qui ont été invisibilisés par la « modernité tardive » et qui incarnent l'aspiration à d'autres modèles économiques et sociaux.

Des articles en 13 langues différentes

L'Inde, rappelle le média, compte une population dite « rurale » de plus 833 millions de personnes parlant plus de « 700 langues, certaines vieilles de plusieurs millénaires  ». Pourtant, d'après le recensement linguistique du pays, seulement 4 % de ces langues sont enseignées. Pour tenter d'inverser la tendance, PARI publie des articles en 13 des langues officielles indiennes.

Le changement climatique provoque la disparition des noms locaux de certains oiseaux domestiques, dont l'image s'efface aussi peu à peu de la mémoire collective

À l'occasion de la journée internationale dédiée « aux langues maternelles », PARI a abordé la disparition de certains termes vernaculaires, comme le signe des évolutions de la société indienne. Ainsi, le changement climatique provoque la disparition des noms locaux de certains oiseaux domestiques, dont l'image s'efface aussi peu à peu de la mémoire collective. De manière plus positive, on observe la suppression dans le langage courant de certaines insultes réservées aux basses@|LIEN2cfd89a|WyBjYXN0ZXMqLC0+NDE2MV0=|@ une forme de violence «  que personne ne regrette », nous rappelle l'auteur de l'article.

Le média propose aussi une riche section audiovisuelle qui permet de répertorier, y compris par playlists, des langues (« basha ») donnant à écouter différentes sonorités ainsi que leurs champs lexicaux du quotidien.

Des voix dissidentes contre le pouvoir

Le paysage audiovisuel indien a connu un énorme essor économique : en 25 ans, l'Inde a vu surgir « 900 chaînes TV, plus de 550 stations radio, 100 000 publications4 ». L'usage d'internet est lui aussi massif, avec la moitié de la population qui a accès aux réseaux sociaux. Mais cette frénésie est loin d'être synonyme de liberté. L'avènement d'un pouvoir autoritaire depuis 2014 a fortement bridé le monde médiatique [voir encadré] : autocensure, censure, attaques physiques et verbales à l'encontre des journalistes « dissidents », et surtout la complaisance d'un grand nombre de médias et de leurs investisseurs à la propagande du régime.

Si la presse hindiphone et anglophone domine, ancrée dans les métropoles indiennes, des réseaux alternatifs existent. Outre quelques médias indépendants (on pense à Scroll.in, The Wire ou Caravan) plutôt destinés à un lectorat éduqué, ces dernières années ont vu l'émergence de voix puissantes émanant des friches périurbaines et des marges rurales, ces zones délaissées de l'Inde postcoloniale. Citons en exemple Khabar Lahariya, média papier créé en 2002, en ligne depuis 2013, documentant la ruralité par un prisme féministe. Ou encore Gaon Connection, une plateforme d'information en ligne villageoise (gaon signifiant « village » en hindi).

PARI s'inscrit dans cette démarche en faisant la part belle à un journalisme d'archives constituées in situ, autant que d'articles de terrain. Les auteurs, souvent issus des communautés dont font l'objet les reportages, portent une attention particulière au consentement à l'image, aux citations des intéressés, sans prise de position moralisante ou points de vue émanant uniquement des « acteurs du changement », ONG, politiques ou autres acteurs venus des mondes urbains. Un journalisme plurilingue, par et pour les marges rurales. Difficile d'évaluer l'impact de ces médias dans une Inde dominée par les hurlements des puissantes chaînes télévisées et la cacophonie dangereuse des réseaux de désinformation. Mais, dans une atmosphère quasi irrespirable, leur simple existence et leur capacité à mettre différentes communautés en lumière et en réseau donnent un peu de souffle.

Par Clea Chakraverty
Médias : les toutous de Modi

Entre 2022 et 2023, l'Inde a dégringolé de 11 places au classement de la liberté de la presse de Reporters sans Frontières, se plaçant désormais 161e sur 180 pays ! Selon l'ONG, c'est désormais 3 à 4 journalistes qui sont tué·es chaque année – avec déjà dix victimes pour 2024 – faisant du pays l'un des plus dangereux pour la profession. La plus connue est la journaliste critique des extrémistes hindous Gauri Lankesh, assassinée par balles en 2017. Neuf journalistes sont à ce jour enfermé·es de manière arbitraire, dont six d'origine cachemirie, une situation qui témoignage de l'impossibilité croissante à exercer ce métier au Jammu-et-Cachemire, territoire sous occupation militaire en proie à une lutte indépendantiste.

L'Inde a de quoi faire rêver Bolloré : le milliardaire Mukesh Ambani, ami du Premier ministre, y possède plus de 70 médias suivis par au moins 800 millions d'Indien·nes. Son concurrent – lui aussi milliardaire – Gautam Adani a racheté fin 2022 la chaîne NDTV, lui faisant perdre sa liberté de ton. Place désormais aux médias godi (un jeu de mot désignant les « toutous » de Modi), qui mêlent le populisme à la propagande pro-BJP, et dont les vedettes vociférantes n'ont rien à envier à Fox News ou TPMP.

Le régime considère les journalistes comme un « corps intermédiaire » polluant la relation directe qu'il entend tisser avec ses partisan·es. Il utilise donc directement les médias pour y délivrer ses messages : Modi dépense plus de 20,4 millions d'euros chaque année en annonces dans la seule presse écrite et en ligne.

Par C.A.

1 « These are Kharai camels, they need the sea », 21/11/2022. Voir leur site : ruralindiaonline.org.

2 « Camels of the sea : the Kharai in Gujarat », un documentaire disponible sur leur chaîne Youtube.

3 Lire par exemple « Meena women : custodians of the white walls » [Les femmes Meena, gardiennes des murs blancs], 14/08/2015, sur l'histoire de cette tribu du Rajasthan.

4 « India's changing media landscape », Goethe Institut, septembre 2020.

12.04.2024 à 13:46

A4 : Graines de solidarité

Léna Rosada

L'association A4 – pour association d'accueil en agriculture et artisanat – va bientôt fêter ses 3 ans d'existence. L'occasion pour deux de ses membres de nous expliquer comment ils et elles ont monté ce réseau de solidarité entre le monde agricole et des personnes en difficulté, avec ou sans papiers. Créée en 2021, l'association A4 – pour association d'accueil en agriculture et en artisanat – fait vivre la solidarité, l'accès à la formation et au travail, en créant des liens entre le (...)

- CQFD n°229 (avril 2024) /
Texte intégral (2107 mots)

L'association A4 – pour association d'accueil en agriculture et artisanat – va bientôt fêter ses 3 ans d'existence. L'occasion pour deux de ses membres de nous expliquer comment ils et elles ont monté ce réseau de solidarité entre le monde agricole et des personnes en difficulté, avec ou sans papiers.

Illustration Pirikk

Créée en 2021, l'association A4 – pour association d'accueil en agriculture et en artisanat – fait vivre la solidarité, l'accès à la formation et au travail, en créant des liens entre le monde rural et le monde urbain. Grâce à plusieurs groupes locaux et un réseau sur tout le territoire, A4 accompagne celles et ceux souhaitant travailler et vivre dignement de ces activités. Idriss, membre fondateur de l'asso et Sembala, engagé dans le groupe local Île-de-France, nous raconte l'histoire d'une asso' pas comme les autres qui a décidé de prioriser le soin et les liens humains.

D'où est venu le besoin de créer une asso' autour des questions de l'accueil, de la terre et des métiers de l'agriculture ?

Idriss : « Je suis arrivé en France en août 2016. Je viens du nord du Sud-Soudan, une région régulièrement en guerre. Je suis parti pour trouver un espace secure où vivre. Dès mon arrivée, je me suis engagé dans plusieurs associations. Ma demande d'asile n'a pas fonctionné ; je n'avais pas de droits, parce que je n'avais pas de papiers. C'était difficile de m'intégrer. Pour rencontrer des gens, il faut aller dans des bars… mais je n'avais pas un centime.

En 2019, au Transborder Camp à Notre-Dame-des-Landes, des personnes m'ont proposé de parler de ce que je traversais et des solutions qu'on pouvait imaginer. C'est là qu'est venue l'idée de créer un espace qui puisse accueillir, faire du soin et de la formation, et faciliter l'accès au travail, autant pour les personnes migrantes que pour les Français en difficulté. En Bretagne, j'avais travaillé dans les tomates, les haricots, dans les fermes, à la traite des vaches. De là, on a constaté la galère pour les reprises de terres : il y a des milliers d'agriculteurs qui vont partir à la retraite et il n'y a personne pour les remplacer1. Pourtant, la majorité des gens qui viennent en France depuis l'Afrique savent travailler la terre. On s'est alors demandé comment on pouvait travailler ensemble dans la dignité, en respectant tout le monde. »

Sembala : « Ma première rencontre avec A4, c'était à la Zad de Saclay, dans l'Essonne, une zone à défendre contre le métro ligne 18 du Grand Paris Express, en 2021. Je les ai rejoints en tant que personne qui cherche un travail pour obtenir des papiers. Après cette rencontre, j'ai pris du temps pour réfléchir et je me suis dit : j'ai envie d'aider les gens. On est tous des êtres humains, peu importe ce qu'on fait et où on se trouve, en travaillant ensemble, on peut créer quelque chose de beau. Aujourd'hui, on a trois salariés et un service civique. On est une association collégiale, tout le monde est au même niveau ! On a un groupe juridique, un groupe de recherche sur les conditions de travail, un groupe pour le financement, un pour l'accueil et l'hospitalité… Sans compter les groupes locaux en Île-de-France, à Grenoble, à Lannion, à Angers et en Aveyron ! »

Vous travaillez à partir de voyages-enquêtes, qu'est-ce que c'est ?

Idriss : « À la base, il s'agit d'aller à la rencontre des agriculteurs et des gens qui reprennent des terres. On voulait se mettre à l'écoute de leurs difficultés, de leurs besoins, et leur présenter notre initiative. C'est comme ça qu'on a commencé à identifier les lieux pour faire des stages et des formations. L'idée, c'est de mettre en lien : certains paysans ne peuvent pas payer la main-d'œuvre, et d'autres personnes sont intéressés à être juste logés, nourris et formés.

Depuis le premier voyage dans le Limousin au plateau de Millevaches2, on a été beaucoup sollicités. On est allés à Longo Maï, en Aveyron, en Suisse, en Rhône-Alpes. On est aussi en lien avec des collectifs au Portugal et en Italie. On a trouvé partout les mêmes problématiques : un manque de main-d'œuvre d'un côté, et des gens prêts à travailler mais bloqués à cause de leur situation administrative. Depuis, on aide les patrons à embaucher, avec ou sans papiers. »

Sembala : « Le premier voyage-enquête que j'ai fait, c'est en Bretagne, à Lannion, en 2022. Et on y est retournés en février de cette année, pour un travail de recherche-action. On voulait en savoir plus sur le travail saisonnier dans les serres où on récolte les tomates, les haricots et la vanille. Les conditions de travail sont dures. Il y a des gens qui travaillent de 5 h à 22 h, et d'autres qui ne sont jamais payés. Grâce aux entretiens qu'on a faits, on sait maintenant que beaucoup de producteurs agricoles profitent du fait que les gens ne connaissent pas leurs droits pour les exploiter. On va alors les aider à comprendre la loi pour moins subir leur situation, en attendant de trouver des solutions. »

Vous essayez d'assurer des conditions d'accueil et de travail dignes et respectueuses…

Idriss : « Un premier sujet important en Europe, c'est les papiers. Beaucoup de personnes travaillent sans papiers ou sans être déclarées, alors même un papier de reconnaissance de bénévolat a de la valeur.

« On voulait créer un espace d'échange, avec de l'accueil et de l'écoute, pour que les gens choisissent ce qu'ils veulent faire et puissent prendre le temps de se former »

L'autre chose importante, c'est l'orientation et la transmission. Le travail agricole est souvent payé en dessous du Smic : tu répètes un seul geste, toute la journée, sans explications. C'est dans ces “métiers en tension” que les personnes sans papiers vont se casser le dos, sans jamais prendre de vacances. On voulait créer un espace d'échange, avec de l'accueil et de l'écoute, pour que les gens choisissent ce qu'ils veulent faire et puissent prendre le temps de se former. » 

Sembala : « On s'est dit qu'on allait faire des liens entre la ville et la campagne, mais on ne peut pas y envoyer les personnes intéressées sans préparation. On rencontre d'abord les exploitants agricoles pour voir s'ils sont ouverts et accueillants ; on réfléchit à comment faire pour que tout se passe bien, que la personne accueillie ne soit pas isolée ni abusée ; à la communication, si tout le monde ne parle pas français ; et à l'accessibilité, vu qu'à la campagne, il y a moins de transports en commun et que sans papiers tu ne peux pas passer le permis. »

Et l'horizontalité et l'égalité sont au centre de la démarche ?

Idriss : « Une personne qui vient de l'étranger n'est ni un robot ni un caillou. Elle a un vécu et des savoir-faire, que ce soit dans l'artisanat, l'élevage, le fait de cultiver la terre ou la construction terre-paille. Les Français et les Européens ont accès à une éducation, mais ce n'est pas la seule qui existe ; on cherche aussi la transmission des compétences. Mon ami Habib a créé plus de 200 fours à pain, et pourtant il n'a pas de papiers ! »

Sembala : « Avec A4, je suis allé à Tarnac pendant trois semaines pour travailler dans les cantines. Chaque jour des gens différents venaient et j'apprenais avec eux à faire le pain, participer au jardinage, à désherber. Je voulais observer et comprendre le pays dans lequel je vis. Quand je suis bénévole, j'aide, et j'apprends, et je me forme même si je n'ai pas les papiers et donc pas le droit à la formation. »

À Lannion, en Bretagne, vous avez monté une antenne directe, qu'est-ce qu'il s'y passe ?

Idriss : « On a signé un bail de deux ans et demi pour une serre de 3 000 m². C'est un lieu où on crée la rencontre à travers des activités agricoles. On a construit un four à pain et monté une cantine, qui permet de rémunérer les personnes qui en ont besoin. On fait des expérimentations de culture : cacahuètes, aubergines et piment, qu'on va transformer l'année prochaine et faire rentrer des sous grâce à nos recettes piment-arachide. On a aussi fait un marché de Noël à prix libre pour les artisans, un évènement de soutien à Gaza, une gratiferia3, une formation au greffage des arbres fruitiers accessible à prix libre, un chantier vannerie… »

C'est quoi la suite pour A4 ?

Idriss : « Le défi maintenant, c'est de trouver des terres pour que les personnes puissent s'installer.

« Le défi maintenant, c'est de trouver des terres pour que les personnes puissent s'installer »

L'initiative et l'énergie sont là, mais il nous manque des lieux parce qu'on a pas encore les fonds pour acheter des terres. Il y a de nouveaux projets, comme d'installer une exploitation de plantes médicinales pour pouvoir se soigner à l'aide des plantes que l'on connaît, par exemple. »

Propos recueillis par Léna Rosada

1 D'ici 2030, un agriculteur sur deux va partir à la retraite, 55 % des agriculteurs français étant âgés d'au moins 50 ans en France.

2 Voir « D'égal à égal » un film qui retrace ce premier voyage-enquête dans le Limousin en février 2022 sur leur site : a4asso.org.

3 Moment d'échange de produits de manière gratuite.

12.04.2024 à 13:46

Ben PLG : La lutte des classes sous les bruits de klaxons

Étienne Jallot

Dans son dernier album Dire je t'aime le rappeur BEN plg raconte les galères du quotidien, mais décrit surtout un univers où la joie, l'entraide et l'amour des siens dominent. Haut les cœurs ! Arrivé dans le milieu de la musique « comme un créneau en Renault espace », BEN plg a fait son trou sur la scène rap depuis son passage express à l'émission Nouvelle École, une télé-réalité musicale branchée hip-hop, dont il a été éliminé dès les premiers épisodes en 2022. Grand sourire et touffe (...)

- CQFD n°229 (avril 2024)
Texte intégral (927 mots)

Dans son dernier album Dire je t'aime le rappeur BEN plg raconte les galères du quotidien, mais décrit surtout un univers où la joie, l'entraide et l'amour des siens dominent. Haut les cœurs !

Ben PLG

Arrivé dans le milieu de la musique « comme un créneau en Renault espace  », BEN plg a fait son trou sur la scène rap depuis son passage express à l'émission Nouvelle École, une télé-réalité musicale branchée hip-hop, dont il a été éliminé dès les premiers épisodes en 2022. Grand sourire et touffe blond-platine, il représente la France du Nord, celle des bassins ouvriers en déclin, des PMU et des HLM sous la grisaille. Dans son dernier album Dire je t'aime (janvier 2024), il casse les codes et rime l'entraide et l'abnégation des siens, sans oublier l'amour qu'il aimerait voir fleurir dans le cœur de ses potes.

« J'raconte la rue, j'raconte l'arrêt de bus / La vodka, la redbull.  » Pour celles et ceux qui ont appris à tromper l'ennui loin des centres-villes, les punchlines de BEN plg ont quelque chose de la madeleine de Proust. « La fourchette sur la télé pour la connexion  » ou « les trous dans le mur qu'on cache à la peinture  » – les anecdotes ont un goût authentique, et nous plongent immédiatement dans son univers, celui des cités du nord de la France. Il rappe les violences du quotidien, celles des pères et des masculinités débridées, de la police, et d'un destin social qui n'offre que peu d'espoir : « Les petites sœurs dans l'tertiaire, les mamans dans l'Tercian [médicament antipsychotique]. » Mais dans toute cette grisaille sociale, il y a aussi des jours de soleil – et une identité de classe ancrée profonde dans le cœur.

Tout au long de l'album, il réhabilite la dignité des siens, décriés par les médias et l'école : « Ils croient qu'on est bon qu'à ça ? / À répondre en “bon ok”, à payer en bon d'achat ? » Rappel : « Ça existe pas les bons à rien.  » Et leur monde est souvent riche d'entraides et de petites joies. Celles de la famille « où il y avait toujours des pâtes et de l'amour en rab  », des vacances « dans des bleds de fond de ligue 2 […] c'était merveilleux  », et des amis d'enfance, « les préférés de la cantinière, depuis les céleris rémoulade  ». Du coup, sa cité, BEN ne veut plus la quitter : il propose de « colorier des HLM  », plutôt que de se barrer ailleurs.

À l'heure où le rap joue encore trop souvent aux gros bras, dans le morceau éponyme de l'album Dire je t'aime, il appelle aussi à dépasser les barrières masculines « Entre mecs on s'dit pas qu'on s'aime  », et cherche à ouvrir le dialogue « J'aimerais qu'il me raconte ses soucis, ses problèmes / Mais on parle que d' football, de musique et d'oseille. » Plutôt que des postures viriles et individualistes, ses textes parlent d'espoir et d'entraide. Et propose de relever la tête plutôt que de subir son destin de classe : « Maintenant on n'tremble devant plus personne / La lutte des classes avec d'l'autotune sous les bruits de klaxons. » Et à se souvenir que ceux qui ont « grandi arrosés par l'averse » savent « danser sous la tempête ».

Par Étienne Jallot

12.04.2024 à 13:46

Chômeurs pilleurs

L'équipe de CQFD

Tou·tes aux abris ! Mardi 26 mars, l'Insee a révélé que le déficit public était plus élevé que prévu. Logique en ces temps de cadeaux étatiques maous aux entreprises, patronats et actionnaires ? « Que nan ! » ont hurlé les éditorialistes et politiques matrixés au macronisme. Le pognon de dingue dépensé pour les pauvres, voilà la cause de tous nos maux. Il faut dire que c'était déjà dans l'air. Citons Bruno Le Maire s'émouvant sur BFMTV le 17 mars dernier d'un État providence « devenu (...)

- CQFD n°229 (avril 2024) /
Texte intégral (824 mots)
Par L.L. de Mars.

Tou·tes aux abris ! Mardi 26 mars, l'Insee a révélé que le déficit public était plus élevé que prévu. Logique en ces temps de cadeaux étatiques maous aux entreprises, patronats et actionnaires ? « Que nan ! » ont hurlé les éditorialistes et politiques matrixés au macronisme. Le pognon de dingue dépensé pour les pauvres, voilà la cause de tous nos maux. Il faut dire que c'était déjà dans l'air. Citons Bruno Le Maire s'émouvant sur BFMTV le 17 mars dernier d'un État providence « devenu incontrôlable » et expliquant que « la gratuité de tous pour tous, tout le temps, c'est intenable1 ». Autre azimutée néolibérale, la ministre du Travail Catherine Vautrin qui, dans le bolloréen JDD, a exhorté les chômeur·euses de 60-64 ans à se remettre au boulot en assénant que « l'émancipation passe par le travail ». Deux exemples entre mille, dans un concert médiatique assourdissant visant la cohorte d'assisté·es irresponsables qui laminent le pays, et dont l'addiction aux aides publiques nous mène à la banqueroute.

L'offensive est assumée. Elle s'est d'ailleurs accompagnée dès le lendemain de l'annonce attalienne sur une nouvelle réforme de l'assurance chômage, la troisième en trois ans. Dans la continuité des précédentes, il s'agira d'encore raboter les droits et indemnisations de plus de 5 millions de personnes. Finie la belle vie les glandeur·euses ! Et tant pis si vous en êtes déjà réduit·es à revendre vos reins sur Leboncoin pour financer votre train de vie dispendieux. Faut dire, vous abusez : trois repas par jour ? Vous vous êtes pris·es pour des émirs du pétrole ?

Cette petite musique s'accompagne de satisfactions économiques qui nous réchauffent le cœur. Un nouveau record historique du CAC 40 : 146 milliards de profit en 2023. Champagne ! Sur les plateaux téloche et les ondes, il n'est pourtant pas question d'aborder cet envers du décor. Non, si les caisses sont vides, ce sont les gueux les coupables. L'ISF ? Oh mais ça ne concerne que 5 milliards d'euros, des broutilles, n'en parlons pas. Les cadeaux fiscaux en pagaille ? Faudrait pas faire fuir les licornes de la start-up nation. Les aides publiques aux entreprises, qui seraient le premier poste de budget de l'État2 ? M'enfin, faut être compétitif. Le fantôme de Thatcher se frotte les mains. Et nous on repense à cette saillie d'Alphonse Allais, journaliste satirique de la fin du XIXe, plus que jamais d'actualité : « Il faut prendre l'argent là où il se trouve : chez les pauvres. D'accord, ils n'en ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ! »


1 Le bougre feignant d'oublier au passage que cet outil social est quasi intégralement financé par les cotisation et impôts desdits feignant·es.

12.04.2024 à 13:45

« Nous devons baisser les yeux et ne pas faire de bruit »

Afreen Fatima

Dans un article publié dans la revue The Funambulist en décembre 2022, Afreen Fatima nous raconte la destruction de sa maison familiale dans le quartier musulman d'Allahabad, au sud de l'État d'Uttar Pradesh. Extraits. Tôt le matin du 12 juin 2022, un silence de mort règne dans le quartier musulman JK Ashiyana, à Allahabad, où se trouve ma maison. Soudain, les grondements de trois gros bulldozers emplissent les rues et ruelles. Des agents de police supervisent l'opération de démolition (...)

- CQFD n°229 (avril 2024)
Texte intégral (1246 mots)

Dans un article publié dans la revue The Funambulist en décembre 2022, Afreen Fatima nous raconte la destruction de sa maison familiale dans le quartier musulman d'Allahabad, au sud de l'État d'Uttar Pradesh. Extraits.

Indian police and paramilitary forces deployed to enforce the bulldozer demolition of a Muslim home in Gurgaon by order of the Haryana state government on August 26, 2015. (source : thefunambulist.net)
Photo by Sudarshan Jha.

Tôt le matin du 12 juin 2022, un silence de mort règne dans le quartier musulman JK Ashiyana, à Allahabad, où se trouve ma maison. Soudain, les grondements de trois gros bulldozers emplissent les rues et ruelles1. Des agents de police supervisent l'opération de démolition se moquant et intimidant les habitants dont on peut deviner les silhouettes aux fenêtres. Des employés municipaux font violemment irruption chez nous et se mettent à jeter tout ce qui avait fait de cette maison un foyer pour nous. Aux premiers coups de bulldozer, la plaque portant le nom que nous avions donné à notre maison – « Kashana-e-Fatima » (la maison de Fatima) – se fracasse au sol, suivie de peu par le bâtiment tout entier, avec ses deux étages. Rien ne subsiste de la maison de Fatima, hormis ses occupants qui y ont vécu pendant plus de vingt ans.

Depuis ce jour terrible, nous n'avons eu de cesse de nous demander si nous pouvions réellement considérer que ces maisons, dans lesquelles nous avons toujours vécu, étaient bel et bien nos foyers. Depuis longtemps déjà, probablement dès la naissance de la République indienne, les musulmans ont été amenés à se demander s'ils ne pourraient jamais considérer l'Inde comme leur patrie. […]

En août 2022, la Haute Cour de justice du Gujarat a prononcé la libération anticipée de 11 hommes, reconnus coupables de meurtres et de viols commis en 2002. Ces exactions ont eu lieu pendant des pogroms anti-musulmans que le gouvernement de Narendra Modi avait laissé s'accomplir en toute impunité – causant près de 2 000 morts. Comment Bilkis Bano, une des survivantes de ces pogroms, qui a perdu 7 membres de sa famille, dont sa fille de 3 ans, pourrait-elle continuer à vivre en sachant que les hommes qui l'ont violée et ont tué ses proches sont libres2 ? […]

En 2020, j'ai visité les quartiers du nord-est de Delhi juste après qu'un pogrom similaire ait été commis3. Le feu venait de tout réduire en cendres et les taches de sang n'avaient pas encore commencé à s'estomper. J'ai vu des traces de larmes sécher sur les visages silencieux des survivants. En remontant depuis ces traces jusqu'aux yeux des survivants, je pourrai sûrement raconter là aussi des histoires d'appartenances et de trahisons. […]

Il suffit d'un rien pour que les dieux de cet État hindou se sentent offensés par les musulmans… Nous devons baisser les yeux et ne pas faire de bruit, vivre dans la peur permanente, une épée de Damoclès au-dessus de nos têtes. On nous refuse tout simplement le droit de se sentir appartenir à ce pays, et même à nos propres foyers. Alors que j'écris ces mots, cinq mois après la destruction de notre maison, les habitants de Kashana-e-Fatima sont devenus des fantômes. Atteints au plus profond de nous-mêmes, même la lueur au fond de nos yeux ou le ton de nos voix en sont transformés. Mon père a vu notre maison s'effondrer, sur un écran de télévision depuis un lit d'hôpital en prison. Quant à ma mère, elle était en train de prier tandis que Sumaiya et moi nous nous tenions blotties autour d'un smartphone, choquées de regarder en direct la démolition de notre maison sur YouTube. Les musulmans de l'Inde subissent d'innombrables violences visant à les soumettre. Les murs tombés de Kashana-e-Fatima sont des murs démolis parmi tant d'autres – démolis, mais dont la trace subsiste pourtant. À qui appartient Kashana-e-Fatima, et est-ce que cela n'importera jamais à quiconque ?

Par Afreen Fatima
The Funambulist

The Funambulist, publication anglophone basée à Paris qui propose une vision décoloniale et internationaliste de l'architecture grâce à des contributions des quatre coins du globe, lance sa version française ! Résistance palestinienne, révoltes en prison, politique des banlieues, forêts en lutte, il y en a pour tous les goûts, du moment que ça parle de résistance collective face à l'architecture du pouvoir – et en plus les visuels sont renversants. Pour s'abonner, plus d'informations sur leur site : thefunambulist.net.


1 L'article entier est disponible en anglais sur le site du média The Funambulist :« We, Muslims of India, Unbelong to Our Own Homes », 15/12/2022.

2 Le 8 janvier 2024, la Cour suprême indienne, plus haute juridiction du pays, a annulé la libération de onze condamnés dans une affaire de viol collectif, ordonnant leur retour en détention. Les hommes avaient été accueillis en héros à leur libération, et une vidéo largement partagée en ligne montrait des proches et sympathisants les accueillant avec des friandises et des guirlandes [ndlr].

3 Le 23 février 2020, des affrontements au nord-est de Delhi font 53 mort·es et 250 blessé·es, majoritairement musulman·es – les pires violences communautaires que la capitale ait connues en 40 ans. Elles surviennent en plein mouvement social contre la loi de citoyenneté et alors que des discours politiques ultra-nationalistes encouragent à la violence [ndlr].

12.04.2024 à 13:45

Discours génocidaires à l'ombre des décombres

Shivangi Mariam Raj

Partout dans le pays, les lieux de vie, de travail et de culte de 200 millions de musulmans sont la cible d'attaques violentes et de destructions. Shivangi Mariam Raj, chercheuse indépendante et éditrice à la revue The Funambulist, parle d'une « architecture de la ruine » pour désigner ce projet d'édification de l'identité hindoue sur la démolition des espaces musulmans. Le 22 janvier 2024 à Ayodhya, ville située dans l'État d'Uttar Pradesh (au nord de l'Inde), le Premier ministre Modi (...)

- CQFD n°229 (avril 2024) /
Texte intégral (2414 mots)

Partout dans le pays, les lieux de vie, de travail et de culte de 200 millions de musulmans sont la cible d'attaques violentes et de destructions. Shivangi Mariam Raj, chercheuse indépendante et éditrice à la revue The Funambulist, parle d'une « architecture de la ruine » pour désigner ce projet d'édification de l'identité hindoue sur la démolition des espaces musulmans.

Une foule de femmes musulmanes se regroupe derrière le doigt levé d'Ambedkar, le père de la Constitution. [voir encadré ]L'inscription « No-CAA, No-NRC, No-NPR » renvoie au refus des différents dispositifs discriminants d'encadrement de la citoyenneté. En bas, il est écrit en hindi et anglais « Nous regarderons, nous nous battrons, nous gagnerons »
Amaan Ahmed, 2019-2020.

Le 22 janvier 2024 à Ayodhya, ville située dans l'État d'Uttar Pradesh (au nord de l'Inde), le Premier ministre Modi inaugure le temple de Ram. La cérémonie a lieu plus de trente ans après qu'une foule de nationalistes hindous d'extrême droite a détruit la mosquée Babri qui se dressait auparavant sur ce site. Cette mosquée, érigée au XVIe siècle sous le règne du premier empereur moghol, fut contestée à partir du XIXe siècle, certains soutenant qu'elle avait été construite en lieu et place d'un temple hindou. En 1949, des prêtres hindous y installent des idoles du dieu Ram, rendant ainsi la mosquée impropre au culte musulman. Le jeune gouvernement de l'Inde indépendante déclare alors que la question de la propriété du site fait débat et ferme ses portes. Dans les décennies suivantes, ce lieu devient un symbole s'inscrivant parfaitement dans le projet d'élaboration ethnonationaliste d'une nation hindoue. Les organisations RSS,VHP* et le parti BJP* mobilisent des dizaines de milliers de volontaires en vue de détruire la mosquée d'Ayodhya et d'y construire un temple dédié à Ram. Ces organisations orchestrent à partir des années 1980 de violentes attaques contre les musulmans, qui culminent avec la démolition de la mosquée Babri en décembre 1992 et le pogrom qui l'accompagne.

Cette promesse électorale est au cœur d'un projet architectural qui tend à réduire les espaces de vie de la minorité musulmane à des ruines

Ces massacres et émeutes s'étendent à d'autres régions. Alors qu'Ayodhya est restée depuis une plaie ouverte pour les musulmans du pays, le BJP n'a cessé de promettre d'y édifier un temple sur les ruines de la mosquée. Cette promesse électorale, désormais exaucée, est en fait au cœur d'un projet architectural qui tend à réduire les espaces de vie de la minorité musulmane à des ruines.

Détruire les mondes musulmans

Cette année, nous avons assisté à deux mises en scène faisant écho aux événements de 1992-1993 : d'un côté le spectacle de la victoire et de l'autre celui de la destruction. D'abord, afin de hâter l'édification du temple de Ram, considérée comme un « dessein divin », les nationalistes hindous ont utilisé tous les supports médiatiques possibles : pop culture, clips musicaux, mode, réseaux sociaux… Leur influence s'est étendue jusqu'aux salles de rédaction. On a vu l'équipage de la plus grande compagnie aérienne indienne vêtu à l'image des divinités hindoues ; la plus grande chaîne de cinéma offrir du pop-corn aux spectateurs venus assister à la cérémonie d'inauguration du temple retransmise dans ses salles ; des écoles incitant leurs élèves à écrire et dessiner en l'honneur du dieu Ram. Les marchés de change, les bureaux des administrations et les cours de justice ont fermé pour un jour férié exceptionnel. Une véritable hystérie a envahi les espaces publics comme les espaces privés. En parallèle, des violences de masse ont été perpétrées dans de nombreuses localités au nord de l'Inde (dans les États du Bihar, Uttarakhand, Gujarat, Uttar Pradesh, Maharashtra et Madhya Pradesh). Les habitants de certains quartiers ont appelé au boycott économique et à l'expulsion des musulmans avant de se livrer à des actes d'une extrême barbarie. Des rues entières d'habitations et de commerces musulmans ont été détruites de façon systématique par la foule comme par des représentants des autorités publiques, des cimetières ont été incendiés et plus d'une douzaine de lieux saints et de mosquées ont été profanés et détruits. Ces actes de violence ne sont ni isolés ni arbitraires ; ils font partie intégrante d'une longue histoire de dépossession et de destruction des mondes musulmans en vue de renforcer l'identité hindoue majoritaire.

Une fiction multiculturelle

Alors que le monde de la recherche1 analyse désormais la dérive du pays vers le fascisme, de nombreuses voix s'élèvent parmi les forces progressistes pour déplorer la perte de « l'idée de l'Inde » en tant que nation multiculturelle, démocratique et séculière2. Pourtant, cette belle idée n'a jamais empêché les discriminations vécues par les communautés minoritaires – les sikhs, les chrétiens et les dalits – ou par les habitants du Cachemire.

Les musulmans n'ont pas le droit de louer ou d'acheter des logements dans certains quartiers et sont relégués dans des quartiers urbains surpeuplés

Cela a même été un argument pour légitimer l'occupation coloniale de ce territoire par l'État indien au lendemain de sa propre indépendance ! La fracture entre cette « idée de l'Inde » et la réalité apparaît aussi dans les multiples topographies de ségrégations à l'œuvre aujourd'hui en Inde. Les musulmans n'ont pas le droit de louer ou d'acheter des logements dans certains quartiers et sont relégués dans des quartiers urbains surpeuplés. Des établissements scolaires et des lieux de travail pratiquent des formes aseptisées d'exclusion et on crie au « jihad territorial » dès qu'un musulman entreprend une activité économique, que ce soit l'ouverture d'un petit commerce ou des investissements immobiliers.

Ces trois dernières années, les violences exercées dans les quartiers musulmans se sont multipliées de façon dramatique. On a vu des foules de suprémacistes hindous débouler dans ces quartiers, armés de couteaux, haches, marteaux, scies, armes à feu, sabres et bâtons, hurlant des slogans anti-musulmans sous le couvert de processions religieuses. Ils attaquent, brûlent et profanent les maisons, commerces, bibliothèques, écoles, mosquées et mausolées, détruisant toutes les sphères de la vie musulmane. La police et les autorités locales se comportent bien souvent comme une extension de la foule criminelle, creusant cette blessure spatiale. Au motif d'assurer le maintien de l'ordre, ils détruisent ce qui reste des propriétés musulmanes.

Les démolitions deviennent ainsi un moyen soigneusement calculé de « nettoyer au Kärcher » le paysage. Il n'y a pas d'issue possible pour les musulmans, tous les moyens sont bons pour les faire disparaître, que ce soit par le biais de la loi ou par des moyens extrajudiciaires si nécessaire. Ce nettoyage opère comme une tentative d'effacer la part musulmane de l'histoire commune et de la remplacer par les symboles hindous de la majorité triomphante. En dix mois à peine, au moins quarante-deux actes de destruction de monuments et de sites sacrés séculaires ont été signalés dans plusieurs villes. La mosquée Shahi a été démolie à Allahabad dans le cadre d'un projet d'élargissement de route ; la mosquée Akhoondji, vieille de 600 ans, a été détruite au bulldozer sous prétexte d'empiétement illégal ; et la Madrasa Aziza et sa bibliothèque centenaire ont été incendiées, plus de 4 500 livres rares disparaissant dans les flammes.

Politique des décombres

Cette confiscation simultanée de l'espace et du temps de la communauté minorisée témoigne de ce que j'appelle une « architecture de la ruine », où les débris sont une construction délibérée et non des actes isolés chaotiques. Les décombres apparaissent comme la réalisation spatiale des discours génocidaires des leaders religieux et politiques. C'est à la fois un symbole de conquête pour la communauté majoritaire et un théâtre où elle peut se complaire à contempler avec un certain voyeurisme la douleur et la dévastation qu'elle inflige.

Actuellement, la mosquée Gyanvapi, une construction moghole du XVIIe siècle située à Varanasi, une ville du nord de l'Inde, subit une contestation orchestrée qui rappelle celle de la mosquée Babri. Une violence à bas bruit qui pourrait bientôt dégénérer en un autre épisode de massacres et de destructions. Babri n'existe peut-être plus, mais son ombre définit les contours du paysage de la nation hindoue, un paysage marqué par le désir d'établir une monoculture et de rendre toute pluralité impossible. C'est un paysage où les espaces minorisés, qu'ils soient intimes, publics, symboliques, historiques ou religieux, se désintègrent progressivement, jusqu'à n'être plus que cendres, poussière et fumée. C'est aussi un paysage où à chaque tentative d'effacement, nous répondrons : « Nous sommes vivants ».

Par Shivangi Mariam Raj
Sur cette fresque, Ambedkar gifle avec la Constitution une personne nommée « andhbakht », qui désigne celleux qui soutiennent le Premier ministre Modi aveuglément, qu'on pourrait traduire par « mouton ».
Amaan Ahmed, 2019-2020.
Ces photos de fresques ont été prises par Amaan Ahmed pendant les mobilisations nationales contre la réforme de la loi sur la citoyenneté, qui ont lieu de décembre 2019 à mars 2020. Sur la première fresque, la foule de femmes musulmanes (majoritaires durant le mouvement) se regroupe derrière le doigt levé d'Ambedkar, le père de la Constitution. L'inscription « No-CAA, No-NRC, No-NPR » renvoie au refus des différents dispositifs discriminants d'encadrement de la citoyenneté. En bas, il est écrit en hindi et anglais « Nous regarderons, nous nous battrons, nous gagnerons ». Sur la deuxième fresque, Ambedkar gifle avec la Constitution une personne nommée « andhbakht », qui désigne celleux qui soutiennent le Premier ministre Modi aveuglément, qu'on pourrait traduire par « mouton ».

2 L'État n'a pas de religions officielles et reconnaît toutes les religions de façon égalitaire.

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