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07.09.2026 à 13:32

État des prisons

dev

Texte intégral (3333 mots)

Trouverions-nous jamais le sommeil, si nous prenions l'état du monde au sérieux ? Vincent Guédon propose ici une nouvelle, comme un songe ou un cauchemar, dont tous les éléments appartiennent au réel.

L'état des prisons françaises. Le lamentable état des prisons françaises. Dormir et se réveiller en pleine nuit en pensant au lamentable état des prisons françaises. Cette nuit je me suis levé en pensant à l'état des prisons françaises. Se lever, aller à la fenêtre, et songer au lamentable état des prisons, métropole et outre-mer. Découvrir avec stupeur que des personnes se sont levées comme moi et sont allées à leur fenêtre pour penser à cet état. Ne plus pouvoir dormir à cause de l'état des prisons françaises : je ne peux plus dormir quand je pense à l'état de la prison qui se trouve de l'autre côté de la ville et quand je pense à l'état lamentable des prisons françaises.

*

Nous ne pouvons plus dormir quand nous pensons aux prisons françaises. Nous ne pouvons plus trouver le sommeil. Nous sommes obligés de nous lever, de tourner en rond, pour finalement nous poster à nos fenêtres où nous découvrons avec stupeur certain(e)s de nos semblables comme nous à leur fenêtre. Les personnes ne peuvent plus dormir à cause de l'état des prisons françaises et l'incurie des pouvoirs publics. Les prisons françaises sont dans un tel état que les personnes ne peuvent plus le supporter. Les pouvoirs publics ont laissé les prisons françaises dans un état tel que les personnes, même les plus éloignées des prisons, ne peuvent plus trouver le sommeil. Les murs des prisons ne peuvent plus cacher leur état lamentable. Les prisons, maisons d'arrêt, centres de détention, de rétention, débordent au-delà de leur mur, jusqu'à atteindre les fenêtres de nos immeubles.

*

En pleine nuit des personnes se rendent à leur fenêtre et scrutent l'obscurité au dehors en songeant, qu'elles voient ou non leur mur, qu'elles en soient proche ou pas, aux prisons françaises. Peu importe la distance, l'idée même de cet état lamentable des prisons suffit pour que les personnes se lèvent en pleine nuit et se rendent à leur fenêtre, puis observent à l'extérieur le parc en bas et fassent tourner dans leur tête une bonne partie de la nuit cette question de l'état des prisons. Les prisons sont dans un tel état qu'elles privent de leur sommeil une partie des citoyen(e)s qui sont en dehors des prisons. Celles-là même qui n'y pensaient pas, qui n'y avaient jamais pensé, qui n'y auraient jamais pensé, se surprennent elles-mêmes à penser à cet état. Tout le monde est susceptible d'aller en prison. Nulle ne peut prétendre qu'elle évitera la prison. Personne n'est à l'abri d'une incarcération. Une incarcération est toujours possible. Tout le monde est susceptible d'entrer un jour dans une prison. Les personnes se lèvent en pleine nuit et pensent à l'état des prisons parce que les prisons commencent à déborder et que les conditions de détention sont de plus en plus difficiles. Les conditions se dégradent chaque jour. Les taux d'occupation sont tellement élevés qu'on se demande comment les bâtiments peuvent encore contenir les foules de prisonnier(e)s et de surveillant(e)s qui se trouvent à l'intérieur. L'incurie des pouvoirs publics est de plus en plus patente, incurie et inconséquence. L'incurie et l'inconséquence des pouvoirs publics sont telles qu'elles ont provoqué la complète dégradation des conditions de détention en la portant à un point jamais atteint, empêchant non seulement les prisonnier(e)s et les surveillant(e)s de trouver le sommeil mais aussi les citoyen(e)s - les citoyen(e)s ne peuvent plus supporter l'état désastreux des conditions de détention des prisonnier(e)s qui vivent à l'intérieur des prisons françaises.

*

Je me suis réveillé en pleine nuit parce que j'ai soudain pensé aux taux d'occupation ahurissant qui règne dans les prisons françaises. Dans certains endroits il peut atteindre les 250%. J'ai pensé que les prisonnier(e)s vivent parfois à trois ou quatre dans des cellules de 9 mètres carrés. Que certain(e)s dorment sur des matelas posés sur le sol, à quelques centimètres de la cuvette des toilettes. J'ai soudain réalisé que les toilettes n'étaient pas à l'écart, que les prisonnier(e)s faisaient leur besoin à la vue de tous. Je n'ai plus pu dormir en pensant que les prisonnier(e)s vivaient au milieu des cafards et des punaises de lit, parfois des rats. A la fenêtre, en pleine nuit, pensant avec horreur à cet état des prisons, je me suis aperçu que beaucoup de personnes comme moi étaient à leur fenêtre et pensaient-elles aussi aux prisons françaises et à leur état lamentable, qu'elles non plus ne pouvaient plus trouver le sommeil en pensant à l'état des prisons. Qu'elles avaient honte. Que cette honte les empêchait de dormir. Que ce n'était plus possible d'oublier, de penser à autre chose ou de faire comme si de rien n'était. La souffrance dans les prisons françaises est telle qu'elle déborde des murs même des prisons et vient se fracasser sur le sommeil des citoyen(e)s qui vivent en dehors des prisons. Je les vois à leur fenêtre s'impatienter comme moi en pensant à la situation des prisons et à la souffrance qui augmente chaque jour à l'intérieur, et qui fait trembler les murs.

*

Les murs des prisons tremblent et font trembler les villes. On a eu beau construire des prisons à l'écart des villes, la colère est là et empêche les citoyen(e)s de trouver le sommeil. Ce n'est plus possible d'accepter une telle souffrance dans les prisons, dit l'une. Si la souffrance augmente à l'intérieur des prisons, la souffrance augmente à l'extérieur, dit l'autre. Si quelqu'un souffre en prison, quelqu'un souffre à l'extérieur. Je suis à la fenêtre et je pense à ma sœur et à mon frère qui sont en prison. Et les personnes à leur fenêtre pensent à leur frère et à leur sœur qui se trouvent en prison et qui souffrent. Nos sœurs et nos frères sont enfermé(e)s dans les prisons et elles souffrent à cause de la dégradation de leur condition de détention. Les pouvoirs publics ont sciemment laissé cette dégradation s'accentuer en toute connaissance de cause. Ils ont sciemment abandonné les prisons dans l'idée que la souffrance qu'elle engendrait faisait partie de la punition. Que les prisonnier(e)s l'avaient mérité. Que les surveillant(e)s alors aussi l'avaient mérité. Que laisser ces conditions de détention se dégrader était un moyen de faire pression sur les citoyen(e)s, en laissant ces conditions se dégrader à un point tel qu'elles puissent faire peur à celles et ceux qui n'étaient pas en prison afin de leur faire accepter des conditions de vie et de travail précaires à l'extérieur, et que si elles refusaient leur condition de vie et de travail à l'extérieur, elles pourraient en connaitre d'encore plus dures à l'intérieur - stratégie du pourrissement mené à son point le plus abject. Qu'en organisant la dégradation des conditions de détention des prisons, les prisons passeraient peu à peu, comme dans d'autres secteurs, aux mains du privé, et qu'une fois aux mains du privé, les retombées économiques seraient conséquentes, conséquentes pour le privé, car le privé prospère sur la souffrance, non sur la liberté, trouve son carburant dans la domination et la souffrance, pas dans la joie et la liberté.

*

Je suis à la fenêtre et je pense que les personnes que je vois comme moi postées à leur fenêtre en pleine nuit ne pensent peut-être pas, après tout, comme moi, à l'état des prisons françaises. Peut-être qu'elles n'y pensent pas du tout. Peut-être pensent-elles à autre chose et qu'elles n'en ont rien à faire de cet état lamentable des prisons françaises. Que la souffrance qui règne dans les prisons ne les concernent pas. Qu'elles se sont rendues à leur fenêtre en pleine nuit pour d'autres raisons. C'est peut-être une folie personnelle de penser que les personnes à leur fenêtre pensent comme moi à l'état des prisons françaises. Peut-être que personne n'y pense. Peut-être qu'il n'y a que moi qui y pense, moi et celles dont un(e) ou plusieurs proches sont en prison. J'ai beau n'avoir aucun proche en prison je ne peux pas m'empêcher de penser à l'état des prisons françaises, l'état de celle qui se trouve de l'autre côté de la ville, par exemple, et avec elle toutes les prisons, métropole et outre-mer, maison d'arrêt, centre de détention, de rétention. L'état des prisons françaises est une honte, un scandale. Mais si les personnes à leur fenêtre ne pensent pas à l'état des prisons françaises, à quoi pensent-elles ? A quoi peuvent bien penser ces personnes que je vois debout à leur fenêtre, ne trouvant visiblement pas le sommeil, impatientes, et impatientes de quoi ? A quoi cette impatience pourrait-elle correspondre ?

*

Peut-être que finalement quelques-unes, tout de même, y pensent, et comme moi, n'arrivent pas à trouver le sommeil et tournent en rond avec ce scandale à l'esprit devant leur fenêtre sans pouvoir penser à autre chose, quand bien même ces autres choses ne soient pas sans intérêt. Si les prisons sont dans un état aussi lamentable, cela signifie que d'autres secteurs sont dans un état lamentable, dit l'une. Si on méprise l'état des prisons, on méprise l'état général de la société, dit l'autre. Mépriser les prisons, c'est mépriser les citoyen(e)s, chaque citoyen(e). Chaque citoyen(e) est méprisé au plus profond de son être dans ce mépris porté depuis des années aux conditions de vie des prisonnier(e)s. La dégradation des conditions de vie des prisonnier(e)s des prisons françaises est à proprement parlé terrifiante. La France a été condamné plusieurs fois par différentes institutions dont la Cour européenne des droits de l'homme. L'incurie est patente, la situation se dégrade. Elle se dégrade sans cesse, chaque jour, autant du côté des prisonnier(e)s que du côté du « personnel pénitentiaire ». Prisonnier(e)s et surveillant(e)s, même dégradation, chaque jour, chaque nuit. Détenu(e)s, personnel pénitentiaire, même honte. L'un(e) derrière la grille, l'autre devant la grille, les deux à l'intérieur des murs de la prison.

*

Alors nous ne pouvons plus dormir. Nous ne pouvons garder notre calme et sommes obligés de nous lever en pleine nuit pour penser à cet état. Et nous découvrons que nous ne sommes pas seuls. Que d'autres se sont levées et postées à leur fenêtre pour fulminer et penser comme nous à cette indignité française. Nous ne savons pas au juste pourquoi tous ces personnes se sont rendues à leur fenêtre mais nous préférons penser qu'elles s'y sont rendues pour les mêmes raisons. Et nous commençons de fait, postés ainsi à nos fenêtres, à ressembler à des prisonnier(e)s tournés vers leur fenêtre ou ce qui leur tient lieu de fenêtre, par où passe, à travers les grilles, la lumière. Nous sommes nous aussi en quelque sorte prisonnier(e)s d'une situation qui nous empêche de dormir. Et comme les prisonnier(e)s se tournent vers ce qui leur tient lieu de fenêtre pour trouver un peu de lumière, nous nous postons en pleine nuit à nos fenêtres pour chercher la lumière, et nous ne la trouvons pas. Nous nous tenons dans la même position, postés aux presque mêmes fenêtres et nous pouvons à peine respirer. Nous avons beau scruter le parc en bas, le vent dans les branches, le passage des bêtes nocturnes, nous sommes piégés comme celles-là là-bas enfermées dans la prison de l'autre côté de la ville. D'un côté et de l'autre du mur, c'est le même mur. Nous sommes libres, plus libres que les détenu(e)s, mais entourés d'une certaine façon comme elles par des murs de prisons, l'autre côté des murs, tenus par l'extérieur des murs des prisons. Enfermés en quelque sorte au milieu de plusieurs prisons, les anciennes et les nouvelles, qu'elles soient situées à l'intérieur des villes ou qu'on les en ait éloignées pour moins les voir, comme la nôtre, de l'autre côté de la ville, enfermés dans la même organisation, la même pensée, à l'intérieur et à l'extérieur. Tenu(e)s, détenu(e)s. Ce qu'il se passe à l'intérieur se passe aussi à l'extérieur. Si l'injustice et la souffrance règne à l'intérieur d'une prison, l'injustice et la souffrance règne à l'extérieur. Si le système maltraite une partie de ses membres à un endroit, le système maltraite l'autre partie à l'autre.

*

Nous sommes debout à nos fenêtres et nous pensons à celles qui ne peuvent pas dormir là-bas, à cause des insectes, à cause de la promiscuité, du bruit, de la saleté, et nous pensons que si l'indignité règne quelque part, elle règne partout. Les pouvoirs publics sont indignes. Les dirigeants politiques sont indignes. Celles et ceux qui prennent ces décisions de laisser pourrir les prisons françaises sont plus coupable que les personnes qu'ils jettent à l'intérieur. Ils sont les vrais coupables de cette situation, de cette souffrance, ce sont eux qui la mettent en œuvre et qui, sans aucun scrupule, se permettent de faire des leçons sur les droits et les devoirs. Les droits et les devoirs, dans leur bouche, sont une mascarade. L'absence de scrupule de ces décideurs est ahurissante. Pendant que nous sommes debout à nos fenêtres en réfléchissant à l'état des prisons françaises, ils dorment sur leurs deux oreilles, ce sont les vrais coupables. Ce sont des criminels. Nous devrions retourner les prisons sur eux. Retourner les prisons comme on retourne un gant sur leur tête, et recouvrir leur bouche et leur main, les bâillonner, leur passer les menottes et les mettre hors d'état de nuire.

*

Un jour viendra quand nous n'aurons peut-être plus besoin de prison, et ce sera une belle journée, mais en attendant nous n'aurons pas manquer de faire goûter aux vrais criminels la saveur si particulière des centres de détention et des maisons d'arrêt. Un centre de rétention ferait aussi l'affaire. La promiscuité, l'odeur, la saleté, les insectes et les rats. Non, répond l'un, nous n'aurons tout de même pas la même cruauté qu'eux. Nous ne sommes pas comme eux. Nous ne sommes pas comme eux, rétorque l'autre. Quoiqu'un petit tour en cellule pourrait somme toute n'être pas complètement inenvisageable. Nous sommes quelques un(e)s à la fenêtre de nos immeubles et nous entendons par-dessus la ville le silence de la prison de l'autre côté de la ville, et nous pensons à ce jour quand les prisons se seront retournées sur elles-mêmes, étouffant avec elles les décideurs publiques, celles et ceux qui ont failli :

*

Ayez peur, clamons-nous, affreux personnages, inconséquent(e)s, inquiétez-vous, craignez ce jour, car il approche. Vous ne dormirez pas éternellement de votre faux sommeil de somnifère. Vous ne roulerez pas tous les jours dans vos longues voitures noires de malheur. Vous n'irez pas une fois par mois faire les beaux à l'opéra. Car vous entendrez comme les détenu(e)s d'aujourd'hui l'horrible symphonie des tuyauteries des institutions carcérales. Dans vos oreilles et vos narines grouilleront les cafards et vous n'aurez pas de papier toilette pour les boucher. Dans vos lits sauteront de joie les punaises, les jolies punaises de joie, du lit, cette joie de vous voir enfin banni(e)s, et vous vous gratterez toute la nuit jusqu'au sang. Vous chierez devant vos semblables. Devant vos semblables vous chierez. Vous dormirez au cul des chiottes. Aux petites lucarnes grillagées en haut des murs vous tendrez votre cou et vous chercherez la lumière !

*

Je suis à la fenêtre de mon immeuble et je pense si fort ce que je pense que j'ai l'impression que les personnes qui sont à leur fenêtre m'entendent. Je crois qu'elles m'entendent car elles se tiennent comme moi à leur fenêtre et en même temps je sais bien qu'elles pourraient bien ne pas m'entendre car je ne sais pas pourquoi au juste elles se sont postées à leur fenêtre. Mais peut-être après tout qu'elles m'entendent. Car si je pense ce que je pense c'est bien que d'autres pensent ce que je pense, car je n'ai jamais une fois pensé quelque chose qu'une autre n'avait pas pensé, et si ces pensées-là me viennent c'est donc qu'elles viennent à d'autres. Alors je ne suis pas seul. Et celle-là là-bas qui se tient droite à sa fenêtre en fumant une cigarette et s'impatiente n'est pas seule. Nous ne sommes pas naïfs. Depuis nos insomnies verticales nous savons que les criminels dorment en ce moment même sur leurs deux oreilles et qu'ils ne sont pas près de payer pour leur crime. Qu'ils comptent encore et toujours construire d'autres prisons ultra-modernes pour régler, comme ils disent, le problème de la surpopulation carcérale. Qu'ils savent en même temps que ces nouvelles prisons ultra-modernes ne règlent en rien le problème de la surpopulation carcérale, ne font au contraire qu'augmenter le nombre des prisonniers, augmenter dans des proportions monstrueuses les foules de surveillant(e)s et les foules de prisonnier(e)s qui croupissent jour et nuit dans les prisons.

*

Nous sommes debout dans la nuit à nos fenêtres, nous pensons à l'état lamentable des prisons françaises. Nous sommes en quelque sorte tenu(e)s enfermé(e)s dans cet état. Nous entendons le silence des prisons pesé sur nos jours et nos nuits. Le silence devient chaque jour plus insupportable. Parfois la nouvelle d'une révolte parvient à nos oreilles comme si une prison se mettait à hurler. Celle de l'autre côté de la ville a hurlé. Nous avons entendu la révolte. Elle a duré quelques heures. Nous avons vu le reflet des flammes sur les façades de nos immeubles. Et puis nous avons entendu le bruit des matraques qui la matait, le bruit sourd des coups de matraques sur le dos des prisonnier(e)s et puis le reflet a disparu, le reflet a disparu et nous n'avons plus rien entendu.

*

Nous sommes debout à nos fenêtres et nous nous tenons en silence dans l'obscurité. Nous n'arrivons pas à dormir. Nous ne dormirons plus. Nous sommes en train de rejoindre le silence des prisons. Nous nous tenons à présent dans le grand silence des prisons.

Vincent Guédon (été 2026)

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07.09.2026 à 13:21

Mégafeux ou incendies ?

dev

Texte intégral (3333 mots)

Ce qui doit brûler :
les sièges de TotalEnergies Eni
ExxonMobil Gazprom et Shell
Saudi Aramco BP Chevron etc.
etc. ainsi que
les villas de leurs directeurs.

Tom Nisse, août 2026

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07.09.2026 à 13:12

Typologie et ressorts de la dépendance au smartphone

dev

Une enquête de Brice Costa

- 7 septembre / , ,
Texte intégral (13638 mots)

Après s'être penché sur le (mauvais) problème de l'interdiction des portables aux moins de 15 ans, avoir synthétisé toutes les bonnes raisons de détruire nos smartphones, Brice Costa poursuit son travail d'enquête et révèle les ressorts de notre dépendance aux écrans.

Cet article propose un état des lieux des mécanismes à l'œuvre dans la fabrication de la dépendance au smartphone. La typologie proposée permettra on l'espère d'éclairer les usagers sur leur propre utilisation de l'objet, et d'esquisser des pistes pour mettre fin à cette dépendance. Nous définissons la dépendance au smartphone comme la difficulté voire l'impossibilité de se passer de l'objet, malgré la conscience répandue que le temps passé dessus est du temps gâché. La dépendance des usagers à leur smartphone revêt trois aspects :

  • aller sur son smartphone : le sortir de sa poche et le déverrouiller (être capté) ;
  • une fois qu'on est dessus y rester longtemps : ne pas le remettre dans sa poche même si l'action pour laquelle on l'a pris a été réalisée (être captivé) ;
  • avoir des difficultés à s'en détacher même si on le souhaite (être captif).

A côté, on distinguera trois domaines responsables de la dépendance de l'usager : la conception de l'objet en lui-même, les institutions organisant la vie en société (État et entreprises), et l'entourage de l'usager.

I. Le smartphone, un objet conçu pour rendre dépendant

Le smartphone lui-même, dans sa conception et son principe de fonctionnement, est surtout à l'œuvre dans deux types de pression : capter l'utilisateur (aller souvent sur le smartphone) et le captiver (y rester longtemps).

L'estimation du nombre de déverrouillages quotidiens (ou nombre de consultations) du smartphone varie selon les pays, les années et les études. C'était 186 fois par jour pour un états-unien en 2025 [1], quand une étude de 2019 estimait à 221 le nombre de consultations quotidiennes du smartphone [2]. Cette frénésie du déverrouillage s'explique par la réception continue de notifications. Celles-ci sont l'ensemble des encarts textuels apparaissant sur l'écran et transmettant une information à l'usager. Dans les faits, lorsqu'il signale une notification l'appareil vibre, sonne ou s'allume, quand ce n'est pas la montre avec laquelle il est connecté qui fait de même (en vibrant directement au contact du poignet ou en sonnant), mettant à contribution les différents sens de l'usager afin de lui rappeler son existence. Alors qu'un dumbphone (téléphone portable à touches) signale à l'usager les seuls appels et SMS, avec les notifications le smartphone lui envoie des informations de toutes natures, à toute heure et sans hiérarchiser leur importance.

Cela peut être notre maman qui demande si on est bien rentrée, l'appli Webtoon nous avertissant que le dernier chapitre de Boruto est sorti, un énième mail de ce collègue dont on se serait bien passé, une alarme qui sonne pour se rappeler l'anniv de Pépé Claude, des alertes pour des billets de train pas chers, un message de la CAF (“pensez à déclarer vos revenus pour continuer à toucher votre prime d'activité”), un rappel qu'on a bientôt plus de batterie ou qu'untel a sortie une nouvelle story sur Instagram, etc. Il y a aussi les messages qui s'échangent dans les innombrables « conversations » Signal/Telegram/WhatsApp/Messenger portant sur à peu près tout et n'importe quoi (salariat, groupe d'amis, groupes de parents d'élèves, organisation d'anniversaire, militantisme politique, famille, groupe de sport, groupe de colocs), ainsi que tous les messages échangés avec un seul interlocuteur. La fonction des notifications est de capter l'usager : lui rappeler constamment l'existence de son smartphone, et l'inviter à le déverrouiller.

Si on rajoute à cela que le smartphone est un objet ergonomique, qui peut être embarqué partout et bénéficie d'une connexion internet en permanence et (quasiment) à tout endroit, alors on comprend pourquoi il est sorti si souvent de la poche de l'usager. De plus, afin de maximiser les chances que les notifications reçues soient bien ouvertes, les concepteurs ont fait en sorte de diminuer le temps qui sépare ces deux événements (réception et consultation). Pour cela ils ont cherché à remplacer le déverrouillage classique de l'écran qu'est la saisie d'un code à chiffres, par la saisie d'un « modèle » (le pouce relie des points dans un ordre précis), ou par l'utilisation du visage ou du doigt de l'usager (reconnaissance faciale ou de l'empreinte digitale).

Pour renforcer le tout, la réception et la consultation d'une notification sont à l'origine de la production de la fameuse dopamine chez l'usager. Il s'agit d'une hormone libérée lors de la « satisfaction d'un besoin, d'un désir ou par l'accomplissement d'une activité gratifiante » [3], et qui procure du plaisir. Elle sert normalement à favoriser des comportements indispensables pour la survie de tout individu, à travers le « circuit de la récompense ». Ce déverrouillage très fréquent et souvent non contrôlé de l'appareil, dans le but de consulter les notifications, traduit donc chez l'usager une simple recherche de plaisir, non garantie mais facile d'accès (contrairement au fait de cuisiner un plat pas trop mauvais ou de faire l'amour, activités elles-aussi productrices de dopamine). Cette quête du plaisir explique en partie que des usagers passent plusieurs heures par jour sur leur smartphone. Alors que pour l'usager la dopamine est la fin (il recherche du plaisir), pour les concepteurs d'applis et de smartphone elle est seulement le moyen qui permet d'augmenter le nombre de déverrouillage quotidiens (capter) et mécaniquement le temps d'utilisation (captiver) du smartphone.

Face à cette déferlante de signaux et cette promesse de petits plaisirs accessibles moyennant peu d'efforts, l'usager peut déployer des stratagèmes pour résister à la tentation, en agissant :

  • sur le paramétrage du smartphone lui-même : désactivation des notifications, mise en mode silencieux ou en mode avion, désactivation de certaines applications, utilisation d'applis promettant de limiter (ou « rationaliser ») son temps d'usage, interface austère (noir et blanc) du smartphone, rallongement du code de déverrouillage.
  • sur les conditions d'utilisation du smartphone : l'éloigner physiquement (en dehors de la chambre la nuit, par exemple), couper internet (forfait avec peu de données internet, désactivation de la box wifi après une certaine heure), travailler sa « volonté » en pratiquant la méditation, embarquer un « sac analogique » partout avec soi pour éviter d'être tenté de sortir son smartphone.

Mais même en déployant toute ou une partie de ces stratagèmes, l'usager peine à diminuer suffisamment son temps d'écran (et donc à être satisfait de lui-même). En effet, l'idée même d'avoir pu échapper à une nouvelle (un message, une actualité) est bien souvent suffisante pour lui faire saisir et déverrouiller son smartphone. Par exemple, certains n'ont pas besoin de recevoir des notifications pour ouvrir plusieurs dizaines de fois par jour des applications d'actualité ou de presse en ligne, en quête de l'info à ne surtout pas manquer. Et faute de la découvrir, ils se retrouvent souvent à lire des articles sur des sujets dont ils se foutent royalement. Le smartphone peut donc reconditionner le fonctionnement du cerveau de l'usager afin de satisfaire l'objectif premier des concepteurs : qu'il y passe beaucoup de temps et si possible pour des occupations variées. Ce qui est souvent décrit sous l'angle pathologique (syndrome FOMO, syndrome des vibrations fantôme [4]) n'est en fait que la preuve de l'efficacité du travail des concepteurs du smartphone pour capter l'attention de l'usager. Ces concepteurs ne font qu'exploiter des aptitudes indispensables du cerveau humain, et créent des déterminismes d'ordre physiologique face auxquels la volonté (la fameuse auto-régulation) de l'usager ne peut pas tout. La dépendance qui se joue ici est donc en partie de l'ordre du réflexe, de l'incontrôlé, ce qui pourrait expliquer pourquoi le terme « addiction » est si souvent spontanément employé par les usagers eux-mêmes.

On imagine aisément que passer beaucoup de temps sur le smartphone (être « captivé ») dépend de l'âge des usagers (les enfants sont moins susceptibles de « s'autoréguler »), du niveau d'éducation, mais aussi du type de métier ou du temps passé dans les transports en commun. Ainsi, les personnes exerçant un travail où on attend beaucoup (vendeur de rue, kiosquier, guichetiers), et les personnes passant plusieurs heures par jour dans les transports en commun sont fort logiquement plus susceptibles de se tourner vers le smartphone pour faire passer le temps. Objet bien plus attractif qu'un livre, par ailleurs peu adapté aux temps morts de courte durée.

Outre le principe général du fonctionnement du smartphone, la conception des applications en elles-mêmes permet de captiver l'usager. Une partie de ces applis (et l'entièreté des plus utilisées dans le monde) emploie des méthodes bien connues pour augmenter le temps d'usage. Outre le circuit de récompense déjà évoqué, qui peut trouver à s'exercer au sein de chaque application selon des formes différentes, on peut recenser un certain nombre d'autres techniques :

  • La gamification exploite la prédisposition des humains au jeu. Il s'agit de donner une apparence et un fonctionnement ludiques à une application, afin de « motiver » l'usager à accomplir un certain nombre d'actions. Les interfaces gamifiées sont colorées, simplistes, animées, et les angles des boutons arrondis. Les interfaces de Facebook et YouTube, notamment le bouton « play » des vidéos, ont évolué dans ce sens depuis le début de leur existence. Les applications dites utilitaires sont aussi concernées : applications bancaires, de santé, de gestion de l'électricité (comme HelloWatt). Pour cette dernière, la gamification consiste à dresser un classement des propriétaires de maison en fonction des économies d'énergie qu'ils réalisent. Les applications comme Wooclap ou Kahoot permettent, dans les conférences où les auditeurs s'endorment, de faire des quiz et de classer les participants en fonction de leurs réponses. Strava a fait de la course à pied et du cyclisme un jeu (et une compétition) grandeur nature, en octroyant des KOP (King of the moutain) aux usagers, soit des records de vitesse sur des « segments » (des portions de parcours). Duolingo promet d'apprendre une langue avec des exercices quotidiens, en récompensant l'usager de points d'XP, de streaks et en le classant au sein d'une ligue. Ce qui motive l'usager est encore une fois la promesse d'une récompense et de son corollaire, la dopamine, qui va produire un sentiment de bien-être passager.
  • Le défilement infini, qui concernent les réseaux sociaux ou les médias en ligne. Le scroll n'a alors pas de fin physique (seulement celle posée par la volonté de l'usager ou la survenue d'un événement extérieur), et surtout l'espoir de tomber sur la publication peut retenir l'usager des heures durant (en quête, encore une fois, d'une récompense aléatoire).
  • Les dark patterns est un terme désignant les techniques mises en place par les développeurs pour que l'usager passe plus de temps sur l'appli ou s'y rende plus souvent. Par exemple la lecture automatique des vidéos suivantes une fois la première enclenchée, le badge « non lu » sur un message ou « est en train d'écrire » dans un canal de messagerie instantanée. D'autres techniques relevant aussi des dark patterns ont été développées, mais à d'autres fins : faire payer l'usager, collecter ses données personnelles, arracher son consentement aux « conditions générales d'utilisation ».

Comme nous l'avions déjà évoqué dans un autre article [5], le smartphone est un objet qui a été conçu pour être personnalisé. Cette personnalisation est encore une volonté des concepteurs, cette fois dans une logique commerciale rappelant la classique recherche de fidélisation du client vis-à-vis d'une marque ou d'une enseigne, afin qu'il en consomme les marchandises. C'est ainsi que les États (et l'Union européenne) veulent faire de l'objet une pièce d'identité, ou que les enquêteurs considèrent que la position d'un smartphone indique nécessairement celle de son propriétaire. Le smartphone est l'individu. C'est parce que l'usager est constamment encouragé à tout faire en son nom propre, depuis son smartphone, qu'il s'attache à l'objet et éprouve ensuite des difficultés pour s'en détacher (il en devient captif). Un corollaire de cet état de fait est que tout critique du smartphone présente le risque d'être prise comme une critique de l'usager lui-même.

En outre, celui-ci centralise de nombreuses actions et démarches de sa vie, créant des liens de dépendance de diverses natures : affective (messages, photos, contenus intimes), organisationnelle (agenda, groupes de discussion), administrative (CAF, identité, la Poste), professionnelle (messageries), ou tout simplement émotionnelle (applications de divertissement). Cette dépendance concernant de nombreux aspects de la vie de l'usager, toute perspective de rupture (coupure d'électricité ou d'internet, perte de l'objet) devient effrayante car synonyme de mise en péril des fonctions assurées (et donc du déroulé paisible du quotidien de l'usager). Encore une autre modalité de captivité pour l'usager.

La comparaison avec l'ordinateur permet de mieux comprendre pourquoi cette personnalisation du smartphone rend l'usager captif de l'objet. Premièrement, l'ordinateur n'exige pas une personnalisation poussée pour fonctionner normalement, à l'inverse du smartphone. Ce dernier est associé à un numéro de téléphone, lui-même associé à une identité, quand l'ordinateur peut offrir différentes sessions pour différents usagers. La présence par défaut d'internet sur smartphone est associée à l'identité de l'usager (la carte SIM et les gigas d'internet qui vont avec), à la différence de l'ordinateur dont le type de connexion internet par défaut est le wifi ou le câble « Ethernet ». Toutes les actions réalisées sur smartphone le sont depuis des applications téléchargées grâce à un compte (présumé) nominatif sur des magasins d'applications (Apple Store, Google Play), quand les actions réalisées sur ordinateur peuvent l'être depuis des logiciels téléchargés sans associer son identité, ou depuis un navigateur internet anonymisant (comme Tor). Cette dernière distinction a tendance à s'effacer puisque des applications grand public comme WhatsApp et Signal exigent de disposer (obligation contournable pour la seconde [6]) d'un smartphone pour fonctionner sur ordinateur, et que les ordinateurs récents sont livrés avec des systèmes d'exploitation semblables à ceux du smartphone (personnalisation). Les applications sur smartphone, déjà reliables à l'identité de l'usager lors du téléchargement, requièrent de nouveau une identification (souvent avec un numéro de téléphone, parfois même l'identité propre de l'usager) lors de l'inscription, ainsi que l'acceptation de conditions générales d'utilisation particulièrement intrusives pour la vie privée. Si avoir des usages équivalents sur l'ordinateur nécessite souvent aussi de créer des comptes personnels, il y est plus facile de rester anonyme ou de préserver sa vie privée, en saisissant par exemple une adresse mail non reliée à l'identité de l'usager, plutôt qu'un numéro de téléphone. Il faut noter qu'il existe des usages du smartphone (système d'exploitation Graphene OS) et de l'ordinateur (système d'exploitation portable Tails) relativement compatibles avec la vie privée. Mais ces usages sont ne sont pas ceux du « grand public » et sont clairement découragés par les États et les entreprises, qui préfèrent des usagers partageant leurs données personnelles et ne rendent donc pas disponibles sur ces systèmes d'exploitation alternatifs les applications qu'ils développent.

La seconde différence fondamentale tient à la portabilité bien plus effective du smartphone. Dans une poche, autour du cou, dans un sac, il est transportable et consultable facilement (discrètement, rapidement), partout (dans le bus, en marchant, en conduisant, aux toilettes) et avec une connexion internet embarquée. Les ordinateurs portables nécessitent, pour l'écrasante majorité des usages, une connexion internet fournie par un appareil tiers (une box wifi), et surtout ne peuvent pas être utilisés de la même manière que décrit ci-dessus pour le smartphone. On se trimballe beaucoup moins avec son ordinateur – même portable – sur soi qu'avec son smartphone, lequel a bien souvent la géolocalisation activée en permanence, de même que le wifi, et dialogue en continu avec les antennes téléphoniques, permettant de suivre facilement son propriétaire à la trace. A l'inverse, un ordinateur est rarement sorti et connecté à internet durant son transport, ou alors il l'est mais à un routeur wifi – ou un partage de connexion de smartphone – auquel l'usager peut cacher son adresse MAC ainsi que le contenu de sa navigation, à l'aide d'un VPN ou de Tor.

La personnalisation, qui installe une dépendance de l'usager à l'appareil, va donc beaucoup moins de soi sur ordinateur. C'est pourquoi mettre en commun un smartphone, comme on met en commun un ordinateur ou une voiture, est une piste intéressante pour combattre cette dépendance [7].

Un smartphone sans internet est comme un livre sans pages. Il est évident que la dépendance au smartphone (dans toutes ses composantes : capter, captiver et rendre captif) serait bien moins intense sans un accès permanent, quasi ubiquiste et illimité à une connexion internet. Cette dernière est la condition indispensable pour de nombreux usages à fort potentiel addictif (réseaux sociaux, jeux en ligne, IA, jeux d'argent, messageries, presse). Dans le smartphone comme dans l'ordinateur connecté à internet, réside la potentialité d'une accessibilité à tout, ce qui fait notamment que quand on cherche une information on peut se perdre, ou plutôt ne jamais finir de la chercher (même si les moteurs de recherche IA proposent désormais des réponses soi-disant exhaustives ou synthétisées aux requêtes de l'usager ; au secours). Ainsi on pourrait arguer que le problème n'est pas tant le smartphone, qu'internet. Mais même avec une connexion internet, l'ordinateur ne peut pas à ce point coloniser le quotidien comme le fait le smartphone (sauf à rester le cul sur une chaise toute la journée), du fait qu'il n'est pas utilisable à tout moment et en tous lieux.

A l'issue de cette première partie, on comprend mieux pourquoi d'aucuns comparent le smartphone à une drogue. C'est dans sa conception même que résident les germes de cet attachement en apparence irrationnel. Mais aucune drogue n'étant indispensable pour passer une frontière ou louer une trottinette électrique dans la rue, la comparaison est réductrice et surtout invisibilise le rôle d'autres institutions et entités dans la fabrication de cette dépendance. Si la vie des usagers se ré-organise progressivement autour de l'objet, ce n'est ni le résultat d'une addiction incontrôlée, ni celui d'un choix fait après mûre réflexion. C'est la société même qui est progressivement réorganisée autour de cet objet, sous l'impulsion des États et de ses entreprises, des entreprises privées ainsi que des autres usagers et de leurs exigences reconfigurées.

II. La dépendance organisée par les institutions

Nous faisons référence ici aux institutions qui organisent la vie en société, celle d'un citoyen « normal » : solliciter des aides sociales, voyager en train, établir une procuration de vote, payer ses achats, liquider une entreprise.

Dématérialisation/numérisation des services publics

Si le smartphone acquiert un statut de plus en plus indispensable pour mener une vie administrative sereine, c'est parce que les démarches nécessaires pour accéder aux différents services publics sont progressivement numérisées. L'administration française ayant la réputation d'être complexe et fastidieuse (la paperasse !), il n'y a pas eu besoin de beaucoup argumenter pour faire appel au numérique et ses promesses de simplification. Ce processus est souvent appelé « dématérialisation » ou « numérisation », et désigne la possibilité (ou l'obligation) de faire en ligne tout ou partie de ses démarches auprès de l'administration française.

Concrètement, les démarches qui étaient auparavant réalisées à des guichets physiques de l'administration (préfecture, mairie, commissariat, CAF, centre des impôts) ou par l'envoi de courriers, les documents ou informations qui étaient obtenus par courrier ou sur rendez-vous, sont désormais réalisables ou disponibles sur autant d'espaces personnels (chacune ayant son application smartphone dédiée) accessibles moyennant des codes d'accès, une connexion internet et un ordinateur, un smartphone ou une tablette.

Il faut caractériser ce mouvement pour bien comprendre pourquoi il est difficile de l'appréhender et donc de lui résister :

  • sur tous les fronts à la fois : CAF, mon Espace Santé, Ameli, Carte Vitale, impots.gouv, France Travail, Identité Numérique, Crous (Izly).
  • pas brutal mais progressif : les obligations (de posséder un espace personnel, de faire une mise à jour) sont échelonnées dans le temps et différenciées selon les publics.
  • jamais strictement obligatoire : il existe des alternatives non-numériques à (quasiment) toutes les démarches.
  • … mais des alternatives complexes (donc plus propices au renoncement – à ses droits – ou à la résignation – je fais la démarche en ligne) et plus coûteuses (en temps et en argent)
  • réduction concomitante des alternatives : diminution du nombre de guichets, restriction des horaires d'ouverture, nécessité de trouver un créneau pour un rendez-vous, temps d'attente élevé, restructuration des services pour satisfaire prioritairement les usagers en ligne (chat, messageries internes aux espaces personnels).

Smartphonisation des services publics

La mise en place d'applications pour accéder à ces services publics est une modalité spécifique de ce mouvement, dans lequel la numérisation se concrétise spécifiquement par le smartphone. Ce qui vient d'être décrit s'applique donc également au smartphone, mais il y a quelques spécificités en plus. Le développement des applications a pour effet de scinder en deux catégories l'expérience des usagers : simple, rapide et économique pour les détenteurs de l'application, complexe, long et plus coûteux pour les personnes s'y refusant.

Parallèlement, des discours sont produits afin de renforcer la smartphonisation des services publics, et ce sur différents registres :

  • naturaliser : le basculement de toutes les démarches sur smartphone est une simple réponse aux nouveaux comportements des « consommateurs » (tout faire sur smartphone), sorte de processus inarrêtable, face auquel on ne peut rien faire si ce n'est « prendre le train en marche ». Pour renforcer ce discours, les services de l'État communiquent régulièrement des données sur le nombre de personnes ayant téléchargé l'appli ou le nombre de connexions par mois.
  • juste là pour aider : il s'agit avant tout de faciliter la vie des gens, de s'adapter à leurs nouvelles habitudes de consommation.
  • effrayer : puisque qu'on vit dans une société dangereuse, ces applis sont développées pour améliorer la sécurité des usagers, les aider à éviter la fraude, toute en respectant leur vie privée.
  • culpabiliser l'usager : une partie des agents ou des entreprises du service public, amenés à mettre en œuvre cette numérisation auprès des usagers, en remettent une couche : il faut vivre avec son temps, il n'y a pas le choix, de toute façon on n'y peut rien c'est comme ça.
  • victimiser : les personnes voulant faire sans l'appli sont soit âgées, soit précaires, soit peu à l'aise avec les outils numériques (ce sont les « illectronistes »).
  • discréditer : pour le reste, ce sont des archaïques, qui n'ont rien compris à leur époque, sont favorables aux fraudes et aux escroqueries, des gens stupides, ou pire : ayant des choses à cacher.

Rentrons maintenant un peu dans les détails de la smartphonisation des services publics avec quelques cas d'usages.

Cas d'usage 1 : faire des démarches en ligne sans smartphone

En France, toute démarche administrative effectuée en ligne se fait depuis un espace personnel dédié. Pour effectuer ces démarches, il faut se connecter à l'espace personnel (mot de passe et identifiant, avec parfois en plus un code reçu par sms ou mail), et occasionnellement prouver son identité (pour les démarches « sensibles). Il y a deux moyens de se connecter et prouver son identité :

  • FranceConnect : ce moyen est surtout connu pour permettre de se connecter « à plus de 1500 services en utilisant un compte et un mot de passe que vous possédez déjà » [8]. L'usager peut utiliser ses identifiants impots.gouv, ameli.fr ou MSA ; ou bien directement une application smartphone (Identité Numérique La Poste, France Identité ou TrustMe). Mais pour la vérification d'identité, son emploi est rare, c'est surtout FranceConnect+ qui est utilisé.
  • FranceConnect+ : réservé aux opérations plus sensibles telles que vote par procuration, inscription à une formation éligible au compte personnel de formation (CPF), création d'une société agricole type GAEC ou EARL ou déclaration d'une cessation d'entreprise (guichet unique INPI), renouvellement de papiers d'identité à l'étranger, accès aux aides MaPrimRénov'. Il est seulement accessible via les applications smartphone France identité et l'Identité Numérique La Poste.

FranceConnect+ est obligatoire pour mener à leur terme un certain nombre de démarches courantes, ce qui explique que lorsqu'on n'a pas de smartphone, des alternatives existent tout de même au cas par cas. Mais il faut chercher très longtemps pour découvrir leur existence. Par exemple, pour finaliser une inscription à une formation via le CPF [9] sans FranceConnect+, il faudra envoyer un courrier, aller réceptionner une lettre recommandée puis attendre un mail, la procédure prenant environ un mois. Pour espérer touche Ma Prime Rénov' il faut demander l'envoi d'un code par courrier à son adresse fiscale [10]. Pour créer son entreprise, en modifier les statuts ou déclarer une cessation d'activité il faudra passer par la plateforme INPI+ et au moment de la signature, payer les services d'une entreprise spécialisée pour certifier sa signature en ligne [11], ou bien apparemment se créer un compte LexCommunity [12].

La certification de son identité dans un bureau de poste, avec l'Identité numérique La Poste est souvent présentée comme une alternative, mais nécessite malgré tout de télécharger cette application à la fin. Il semblerait qu'il soit encore possible, dans tous les cas, de se passer de smartphone en envoyant des courriers, mais nous n'avons trouvé évoquée cette possibilité que pour le CPF, et seulement dans des avis d'usagers du service public [13], des forums de discussion ou des sub Reddit. Prendre le smartphone d'un proche est également une alternative envisageable.

Pour les personnes vivant à l'étranger, elles n'ont bien souvent d'autre choix, pour s'identifier à certains services, que de recourir à l'application L'Identité Numérique La Poste. Si l'usager possède déjà des identifiants Améli, impôts ou MSA, il peut utiliser France Connect pour se connecter aux autres services. Mais dans le cas contraire, quand il ne possède pas déjà de compte sur ces espaces personnels (ce qui est fréquent pour les personnes ayant vécu jusqu'à leurs 18 ans et plus à l'étranger), il devra passer par l'Identité Numérique La Poste. Donc obligatoirement utiliser un smartphone, comme indiqué dans la rubrique « Aide » de FranceConnect [14].

S'il doit utiliser FranceConnect+ (nécessaire pour établir une procuration par exemple), il n'a pas d'autre solution que d'utiliser L'Identité Numérique La Poste [15]. La réalisation des démarches par papier ou en se déplaçant dans les consulats est beaucoup plus incertaine à l'étranger. Seules quelques démarches sont réalisables ainsi, et pour trouver des informations précises il faut écumer les commentaires sous des articles d'obscurs partis politiques comme l'Alliance Solidaire des Français à l'Étranger [16].

L'accès numérisé aux services publics notamment via la connexion aux espaces personnels est donc :

  • très complexe : la différence entre FranceConnect et FranceConnect+ est peu compréhensible et incite systématiquement à adopter l'appli France identité, même lorsque ce n'est pas nécessaire. Les possibilités de faire sans smartphone sont difficiles à débusquer.
  • parfois payant, comme avec la signature électronique authentifiée requise si on ne veut pas passer par les applications.
  • truffé de bugs : les témoignages d'usagers du service publics, sur le site internet dédié [17], montrent que même les possesseurs de smartphone font face à de nombreux bugs ou n'arrivent pas au terme de leurs démarches administratives (QR code ne fonctionnant pas, identité non reconnue, etc).
  • décourageant : la tonalité des témoignages sur ce même site en dit long sur le degré de désarroi de certains usagers, qui galèrent seuls derrière leur ordi.
  • conditionné à la possession d'un matériel spécifique : iOS 16.6 et Android 11 pour France Identité, iOS 16 et Android 12 pour L'Identité Numérique La Poste. Les systèmes d'exploitation alternatifs (comme GrapheneOS) et les smartphones « trop vieux » sont donc exclus.
  • conditionné à la possession d'un smartphone, pour les Français à l'étranger.
  • impossible pour de nombreux publics : les personnes étrangères présentes sur le territoire français (ce qui pose problème pour utiliser les droits de son CPF par exemple), mais également « les mineurs, les ressortissants européens n'ayant pas besoin de permis de séjour pour travailler en France, les résidents disposant d'un permis de séjour de 4 ans » [18], si on en croit la page Wikipédia dédiée.

Le Défenseur des Droits, dans son dernier rapport annuel [19], dresse des constats similaires sur la base de l'enquête qu'ils ont réalisée : « La dématérialisation des procédures, la raréfaction des guichets avec un interlocuteur humain ou encore la complexification des parcours administratifs, créent des obstacles structurels à l'accès effectif aux droits. » ; « Plus d'une personne sur deux dit être

en difficulté pour faire des démarches numérisées seule. » (cela fait beaucoup d'illectronistes)

L'annonce récente de la sortie d'une « méga app » d'État en octobre prochain, réunissant tous les espaces personnels au sein d'une seule application accessible directement avec FranceConnect, témoigne bien de cette volonté de simplifier avant tout la vie des possesseurs de smartphone. Le nombre de codes d'accès à gérer pour accéder aux différents « espaces personnels » ayant été démultiplié ces dernières années, la promesse d'un accès unique simplifié prend son sens.

Si répondre aux problèmes posés par la numérisation avec encore plus de numérisation peut paraître stupide, cela possède sa propre logique : en laissant pourrir la situation, ou en créant une situation détestable pour l'usager, on le rend plus susceptible d'accepter un changement supplémentaire promettant d'avantage de simplicité (une sorte de remède miracle). Une fois que la majorité a adopté la nouvelle solution (la méga app mentionnée plus haut, l'appli France Identité), ceux qui sont laissés de côté seront discrédités comme étant soit des victimes (de leur illectronisme), soit des suspects, soit des … Amish.

Si l'usager adopte donc progressivement ces applis ce n'est pas après mûre réflexion sur les avantages décidément incomparables qu'offre le numérique dans sa vie, mais plus probablement après une nouvelle session de paperasse infructueuse ou dans l'urgence : un choix sous contrainte, une acceptation de guerre lasse face aux alternatives assurément décourageantes (lorsqu'il sait qu'elles existent). Cette illusion du choix laissé rend les usagers captifs de ces applis, car refuser de les utiliser peut parfois être synonyme de renoncement à des droits sociaux (si on veut faire une formation avec son CPF par exemple). On comprend bien que face à l'envoi de courriers, au rallongement des attentes, aux allers-retours à la Poste ou dans des administrations quelconques sans garantie de résultats, aux horaires d'ouverture de ces bureaux, il soit plus simple de finir par télécharger les applis France Identité ou L'Identité numérique La Poste sur son smartphone.

Cas d'usage 2 : prendre le train (en payant)

Avec la SNCF, le diptyque « complexe et coûteux » qui caractérise la situation des non-détenteurs de smartphone fonctionne à merveille. Acheter un billet de train sans smartphone ni ordinateur est tout à fait possible, mais c'est plus complexe. On peut aller en gare, en quête d'un guichet physique qui n'a pas encore fermé, ou bien d'une borne automatique. Parfois il faudra faire la queue longtemps, ce qui est logique car la SNCF considérant que tous les problèmes peuvent se résoudre depuis son application, elle affecte moins de moyens au traitement physique des demandes. Pour acheter un billet de TER, on peut aussi appeler un numéro de téléphone, mais chaque région possède son propre numéro de téléphone et ses propres horaires d'ouverture de son standard téléphonique. Enfin, on peut se rendre auprès des quelques commerces locaux vendant des tickets (bureaux de tabacs, supermarchés, postes, mairies), dont la liste est disponible sur le site internet TER de chaque région.

Par contre on ne pourra pas accéder à certains produits disponibles uniquement sur internet : voyager en Ouigo (les trains low cost), accéder à certains tarifs avantageux (comme les TER à 5 € en région Grand Est), à certains abonnements (carte de réduction « Fluo » dans le Grand Est). De plus, si notre TGV ou notre Intercités arrive en retard, on ne pourra pas bénéficier de la garantie G30, qui permet d'être en partie remboursé (sous forme de bon de commande) du prix de son billet dès 30 minutes de retard. En effet pour bénéficier de cette garantie il faut faire une démarche depuis internet et obligatoirement ouvrir un compte personnel SNCF. Pour réserver une place vélo à bord d'un TER, il faut obligatoirement passer par internet et imprimer sa petite étiquette, au risque de se voir refuser l'accès à certains trains, quand les titulaires d'un smartphone peuvent eux la fournir directement via un QR code.

Si on choisit d'acheter son billet de train sur ordinateur, il faudra se débrouiller pour l'imprimer soi-même, ou bien le télécharger sur un autre support (un ordinateur par exemple), à présenter lors du contrôle. Même si tous les billets achetés en ligne sont nominatifs et peuvent être retrouvés dans son petit appareil par le contrôleur directement à bord du train, il faut quand même disposer d'un titre de transport à présenter. Si vous n'avez pas de titre de transport TER et même si vous êtes montée à une gare dépourvue de distributeur et de guichet, vous devrez vous acquitter du « tarif de bord » (autre nom pour « amende très salée »), car il n'est plus possible d'acheter son billet à bord à un tarif normal. D'ailleurs, ce contrôle du titre de transport est désormais souvent associé à une vérification d'identité, et les titulaires d'un smartphone gagneront de précieuses secondes car ils peuvent désormais faire scanner en une seule fois leur titre de transport et leur titre d'identité, grâce à un QR code unique généré par l'appli France Identité.

Cas d'usage 3 : bénéficier d'un service Crous

Pour utiliser la machine à laver dans la résidence, faire des photocopies à la fac, ou manger au restaurant universitaire, les étudiants doivent payer avec Izly, la « solution » de paiement du Crous. Ils doivent se créer un compte et verser de l'argent sur leur carte étudiant physique via un ordinateur, ou directement télécharger l'appli et l'abonder en argent. Fini le liquide et la carte bancaire. Même si le repas coûte désormais 1 € pour tous les détenteurs du statut étudiant, le Crous continue d'imposer ce seul moyen de paiement. De plus, les étudiants qui payent avec l'application en cafétéria peuvent accumuler des points leur permettant de se voir offrir des produits. Sans Izly, les étudiants doivent donc payer leur repas 8 €, ce que bien-sûr aucun d'entre eux ne se résout à faire. Il est possible de recharger sa carte en liquide, mais il faut quand même disposer d'un compte et se présenter aux horaires d'ouverture d'un guichet (car il est impossible de recharger au moment de payer son repas).

Ces deux derniers cas d'usages illustrent bien l'autre écueil de la vie sans smartphone dans l'accès aux service publics : le risque de payer plus cher, voire de ne pas accéder du tout au service convoité. En interdisant l'accès aux tarifs moins élevés aux non-détenteurs de l'appli ou du smartphone, on leur instille la pensée que leur choix n'est pas rationnel, pas rentable, qu'au fond s'ils sont lésés c'est uniquement de leur fait. Quand on connaît les difficultés financières structurelles des étudiants, on se doute bien que leur utilisation de l'appli SNCF-connect ou de Izly résulte d'un choix, encore une fois, réalisé sous contrainte. Captifs, cette fois, de leur situation économique précaire.

Les entreprises privées jouissent de la « liberté d'entreprendre », donc elles sont moins obligées d'y mettre les formes que l'État, qui doit théoriquement respecter un droit d'égalité d'accès des usagers au service public. Vis-à-vis des entreprises l'individu n'est plus usager mais « consommateur », et donc libre d'aller voir ailleurs si les services qu'elle vend ne lui conviennent pas. La smartphonisation menée par ces entreprises a des conséquences assez similaires aux transformations menées par l'État et décrites ci-dessus. La pratique est simple : les entreprises restreignent l'accès à leurs services aux seuls possesseurs de leur application (ou d'une application spécifique), donc à un smartphone la plupart du temps.

Ainsi, dans d'autres pays que la France, des commerces n'acceptent plus d'argent liquide, ni le « sans contact » par carte bancaire. Souvent c'est une application (Nequi en Colombie, Yape au Pérou, Deuna en Équateur) qui permet de payer un commerçant (ou toute autre personne devant recevoir de l'argent) depuis son smartphone, en scannant un QR code correspondant aux coordonnées bancaires de la personne à payer. Dans ces pays les propriétaires exigent souvent que les loyers soient virés par le locataire via de telles applications, et non plus en faisant des transferts bancaires classiques.

En France, dans une interprétation bien à elle de la directive européenne « DSP2 » qui exige une double authentification pour réaliser des opérations bancaires en ligne (paiement, virement, ajout d'un compte bénéficiaire), de nombreuses banques conditionnent la réalisation de ces opérations à la possession d'une application (et donc d'un smartphone ou d'une tablette). Ces banques ne sont donc plus accessibles par les non-détenteurs de ces appareils. Certaines banques acceptent d'envoyer des codes par SMS ou sur un appareil dédié, mais pour peu qu'on vive en zone blanche, ou qu'on se trouve à l'étranger dans une zone non-couverte pas notre opérateur, certaines opérations demeurent impossibles. Tandis qu'avec l'appli, une simple connexion internet suffit pour passer l'étape de la double authentification. L'usager est donc renvoyé à sa liberté individuelle (quand bien même il est à la même banque depuis 20 ans), et s'il ne veut pas l'appli, il devra en assumer les conséquences. C'est en suivant cette même logique que des assurances, alors qu'elles incluent dans leur contrat un service de consultation médicale gratuit en visio … le rendent accessible uniquement aux détenteur de leur application smartphone.

La dépendance à internet ou à un smartphone pour effectuer des paiements peut se retourner contre l'usager, comme on l'a vu dans un précédent article avec le Kazakhstan [20] : sans internet ou sans réseau mobile, il devient impossible de dépenser son argent, donc de se nourrir. C'est le constat de cette vulnérabilité qui conduit les citoyens Russes, depuis quelques mois, à faire le plein d'argent liquide face aux coupures de réseau à répétition : « En cas d'urgence en ville, je sais que je pourrai toujours acheter le nécessaire, même si le réseau mobile est hors service. » [21] Encore un bel exemple de captivité.

Avec l'essor de « l'économie digitale », des services basés entièrement sur la possession d'une appli sont apparus. Ainsi des trottinettes ou vélos en « libre service » ne sont accessibles que via une application, après avoir scanné un QR code. Ce même QR code est parfois la seule option pour avoir accès à la carte dans un restau ou un bar. Cette obligation de posséder un smartphone n'est pas seulement valable pour les consommateurs, mais également pour les travailleurs « de plateforme » (Uber Eats, Deliveroo) ou les livreurs, les auxiliaires de vie, les intérimaires [22], ou les commerçants (qui s'ils ne proposent pas moyen de règlement par QR code risquent de perdre des clients).

Captés

Les applis utilitaires fournissent à l'usager des occasions supplémentaires de regarder leur smartphone dans la journée. Par exemple, un smartphone déverrouillé pour payer ou pour consulter ses devoir sur ProNote est également disponible pour la consultation de toutes les autres applications à fort potentiel addictif, évoquées dans la première partie. Sans compter que ces applis « utilitaires » emploient des mécanismes classiques tels que les notifications ou la gamification (applis bancaires, de suivi de sa consommation d'énergie ou de sa santé) pour inciter les usagers à déverrouiller leur smartphone et utiliser l'appli. Tout usager a ainsi déjà fait l'expérience de déverrouiller son smartphone pour une tâche précise censée prendre quelques dizaines de secondes, et se rendre compte 20 minutes après qu'il est en train de lire un article du Monde sur la nouvelle copine de Bardella ou de scroller sur Instagram. Mais il faut rappeler (image 1) que les 2h30 passées quotidiennement sur le smartphone en France ne sont pas consacrées à faire des déclarations d'impôts, des paiements sans contact ou des virements bancaires, mais essentiellement à consulter les médias sociaux (réseaux sociaux et messageries instantanées), ce qui met quelque peu à mal l'argument selon lequel on garderait son smartphone pour les applications utilitaires et le gain de temps qu'elles offrent.

Types d'applications les plus utilisées en temps total pour la France (Sensortower). Noter que les applis développées par l'État ne figurent même pas dans ce top 20.

Captifs

Toutes ces applications mises en places par les États, leurs entreprises, et d'autres entreprises privées, ont un impact sur les usagers (qu'ils soient consommateurs ou commerçants) : diminution des possibilités de pays en liquide, multiplication des achats en ligne et des livraisons à domicile, hausse du consentement à fournir ses données personnelles (systématiquement collectées), envoi de documents sous format numérique via des espaces personnels, développement de nouveaux services accessibles uniquement par smartphone. Les usagers, peu importe leur engouement face à cette nouvelle donne numérique, s'adaptent et réorganisent leurs habitudes. C'est alors le fonctionnement de la société qui se réorganise progressivement, sous l'impulsion des institutions (État, entreprises) et grâce au consentement des usagers, dont une partie accueille d'un bon œil cette smartphonisation et en redemande.

Les autres manières de procéder (payer en liquide, anonymement, envoyer des dossiers papiers, faire sans smartphone) existent toujours, mais pas partout, pas pour toutes les démarches, et surtout rendent la vie des sans-smartphone plus complexe, plus fastidieuse, plus coûteuse. Avoir un smartphone serait synonyme de gain de temps, de praticité, d'économies, du moins pour ce qui est de l'accomplissement des démarches administratives. Ces gains sont essentiellement dus à la difficulté, artificiellement créée, de faire autrement, et marginalement aux gains de temps réels offerts par le smartphone. Payer en sans contact est effectivement plus rapide et fiable qu'avec de l'argent liquide, et les virements Lydia sont moins fastidieux qu'un virement bancaire après l'enregistrement d'un RIB. Par contre scanner le QR code ou saisir manuellement le numéro de compte à payer, dépendre de la qualité de la connexion internet ou de la fiabilité de l'électricité, et espérer que l'appli retrouve bien le compte auquel effectuer le paiement (pour les applis de paiement comme Wero en France ou Nequi en Colombie) prend beaucoup plus de temps que de filer un billet de 10 balles.

Ces applications utilitaires ont bien souvent constitué une raison suffisante pour justifier d'acquérir ou de racheter un smartphone plus récent. Nombreux sont les usagers qui sont passés au smartphone à cause de leur banque, qui leur réclamait de télécharger leur application pour la double authentification.

Au bilan, la société (au-delà des individus qui la composent) est devenue structurellement captive du smartphone pour fonctionner. Le risque est que la liberté de choisir d'avoir ou non un smartphone devienne illusoire dans les faits. C'est dans ce sens que le non-possesseur du smartphone est aussi captif de la situation : entravé voire empêché dans ses mouvements, il est condamné à galérer pour vivre sa vie de « citoyen normal ». Enfin, les applications utilitaires réorganisent la vie des gens qui les utilisent, dont la dépendance se ressent en cas de coupure de courant, de batterie à plat ou d'absence de réseau internet ou mobile. Surtout, en cas de volonté de se passer de leur smartphone, ces usagers devront remplacer toutes les fonctions utilitaires qu'ils avaient choisi de confier à des applications, soit réorganiser une partie importante de leur vie. En effet, si le smartphone centralise de nombreuses fonctions (paiement dans officines physiques, achats en ligne, démarches administratives, déplacement en train ou vélo libre-service, paiement du repas Crous), les changements à opérer dans son quotidien pourraient apparaître trop conséquents pour être menés à leur terme. La captivité peut alors être psychologique, avec des usagers qui croient (ou se persuadent ?) qu'il n'est désormais plus possible de vivre sans smartphone.

Mais à condition d'y être décidé, dire non à l'État, à une entreprise, ou à un fonctionnement de société reste encore facilement envisageable. C'est peut-être parce qu'il s'agit d'institutions qu'on a de bonnes raisons de ne pas apprécier, ou de leurs représentants humains (agents du service public, employées d'entreprises), envers lesquels on n'a pas d'attachement affectif. Il en va autrement de notre entourage, auquel dire non (se passer de son smartphone, désinstaller une application de messagerie instantanée) présente le risque de fragiliser la relation qu'on a avec lui.

III. Les injonctions à utiliser le smartphone en provenance de l'entourage

« Quelle application vous manquerait le plus si vous n'aviez pas de smartphone ? » A cette question, notre expérience a montré que la réponse qui revenait le plus sont les messageries instantanées (type WhatsApp), puisqu'elles servent à garder le contacter avec ses proches, et ce gratuitement. Le terme « proches » désigne ici les amis, la famille, le ou la conjointe. Ce sont bien-sûr les applications de médias sociaux (messageries instantanées et réseaux sociaux) qui jouent un rôle de premier plan dans l'entretien des liens affectifs qui nous lient à nos proches, mais également des fonctionnalités comme les calendriers partagés ou le partage de la géolocalisation. Ces différentes fonctionnalités permettent de répondre à un besoin consubstantiel à toute relation affective (amicale, amoureuse, filiale, familiale) : le besoin d'être rassuré, d'être certain que le proche en question va bien. Et en la matière, le smartphone a démultiplié les possibilités : il peut servir à savoir où sont ses proches et ce qu'ils font, à planifier des rendez-vous, recevoir des nouvelles lorsqu'ils sont loin, à être rassuré lorsqu'on est inquiet, à voir leur visage et ce qu'ils font en direct (appels en visio), et à les joindre même lorsque le réseau téléphonique est défaillant, pourvu qu'on dispose d'une connexion internet.

Or, comme nous l'avons expliqué dans l'article Smashphone, le besoin bien compréhensible d'être rassuré sur l'intégrité de ses proches a changé dans la manière qu'il a d'être satisfait. Le smartphone a créé, grâce aux possibilités techniques offertes, de nouvelles manières de rassurer (géolocalisation en permanence des enfants, échanges de messages écrits ou vocaux tout au long de la journée, appels en visio). Mais l'expérience montre que le smartphone ne satisfait pas mieux le besoin d'être rassuré. D'une part parce que les nouvelles manières de rassurer constituent autant de nouvelles raisons de s'inquiéter (en cas d'absence de production ou de réception du signal destiné à rassurer), et d'autre part parce que les délais au-delà desquels les proches peuvent légitimement s'inquiéter en absence de réponse sont régulièrement raccourcis.

Le smartphone étant désormais le moyen principal avec lequel on rassure ses proches (puisqu'il est le vecteur par lequel toutes les informations rassurantes leur parviennent), refuser d'en avoir un revient à refuser de rassurer ses proches : les inquiéter, leur causer du souci, voire les faire paniquer. Puisque l'attitude consistant à chercher volontairement à causer de tels tracas à ses proches est peu commune (et qu'on souhaite être rassuré de la même manière par nos proches), on comprend aisément que la plupart des gens se dotent d'un smartphone sans rechigner. La dépendance de l'usager au smartphone réside donc dans cette injonction implicite à rassurer ses proches, ainsi que dans le besoin qu'il a développé d'être rassuré par ce même moyen. La captivité revêt ici une dimension affective.

La situation est bien différente pour la personne qui n'a jamais eu de smartphone : même si ses proches la tannent pour qu'elle en prenne un, elle peut toujours s'appuyer sur leur expérience commune passée pour rappeler qu'il est tout à fait possible de vivre rassuré sans en être équipée. En revanche, la personne déjà équipée d'un smartphone depuis un certain temps a logiquement construit ou organisé sa vie sociale autour de l'objet. Elle parle à ses meilleurs amis tous les jours via WhatsApp, garde contacte avec ceux qui sont loin avec Facebook ou Instagram et leur passe de temps en temps un appel visio, rassure ses parents ou son conjoint jaloux en partageant en permanence sa géolocalisation (en France, 41 % des parents géolocaliseraient leurs enfants [23]), ou bien synchronise son agenda avec ce dernier.

L'usager est donc aussi captif des méthodes que fournit le smartphone pour entretenir des relations. En effet, une fois que toutes ces pratiques sont en place, toute velléité unilatérale d'un changement dans la manière d'entretenir ces liens revient à risquer leur détérioration (perdre des amis, froisser ses parents, blesser son conjoint). Ainsi, quitter un groupe WhatsApp sans expliquer pourquoi est souvent interprété comme un signe de mécontentement. Rester durant un temps prolongé à un endroit inhabituel sur la carte qui nous géolocalise peut conduire nos proches à penser qu'il nous est arrivé quelques chose. Désactiver sa géolocalisation peut donner lieu à des suspicions et des doutes quant à sa sincérité (si ma conjointe ne veut pas que je sache où elle est c'est qu'elle a des choses à cacher ; si mon gosse fait de même c'est qu'il est en train de faire des conneries). Quitter les groupes de discussion entre amis sur Messenger ou WhatsApp présente le risque de ne pas être au courant des prochaines sorties qui s'organisent. Quant au refus des appels en visio, il y a autant d'interprétations possibles que d'humains sur terre (il a raté sa nouvelle coupe de cheveux ? il a été défiguré par un accident de la route ? il ne veut pas que je sache où il se trouve ?).

Bien-sûr, on pourrait toujours tenter d'expliquer la raison de tels choix à ses proches, mais là-aussi ça ne manquerait pas de donner lieu à des doutes, des suspicions. Plutôt que d'en finir avec une application précise, se débarrasser de son smartphone apparaît finalement comme la façon la plus simple de procéder (je ne peux plus te rassurer de cette manière car je n'ai plus de smartphone).

Avec les proches, la dépendance au smartphone est donc une affaire d'injonction : injonction à rassurer, à montrer qu'on est en vie, à montrer patte blanche. Finalement, une injonction à la transparence. C'est pourquoi le rôle du smartphone dans les relations avec les proches est profondément ambiguë : s'il rassure, il est aussi l'objet qui permet d'exiger cette transparence absolue, en l'absence de laquelle c'est l'interprétation, l'imagination, la suspicion, le fantasme, la paranoïa qui prennent le relai. C'est pourquoi l'objet peut aussi être utilisé par les proches de l'usager pour lui nuire (conjoint jaloux ou possessif, parents angoissés ou tyranniques), en utilisant les mêmes moyens (messageries, géolocalisation, exigence de disponibilité permanente) que ceux utilisés pour rassurer.

En produisant de nouvelles pratiques et de nouveaux standards dans la manière d'entretenir des relations avec ses proches, le smartphone contribue à faire croire que pour être digne de confiance, il faut faire preuve d'une transparence totale. Cette logique, caractéristique des relations de pouvoir entre l'État et ses « administrés » (si tu n'as rien à te reprocher, alors tu ne devrais rien avoir à cacher), ne peut qu'aboutir à une société de flicage. Puisqu'il n'y a pas besoin de tout savoir de la vie de l'autre pour lui faire confiance ou être rassuré, alors il faut refuser que la possession d'un smartphone serve de prétexte, de moyen de pression ou de chantage au maintien d'une relation affective.

De nombreux espaces d'organisation collective font face à la smartphonisation de leur fonctionnement, qui prend cette fois essentiellement la forme de groupes de discussion sur les messageries instantanées. Membres d'associations, clubs de sports, collectifs politiques, parents d'élèves, colocataires, copropriétaires, voisins, étudiants d'une même promotion ou élèves d'une même classe, etc. Ces groupes ont pour fonction principale de faire circuler des informations propres aux collectifs en question, mais ils peuvent également être utilisés comme espaces pour « débattre », organiser des événements ou des réunions, ou tout simplement flooder (envoyer plein de messages sans lien direct avec l'objet du canal). Les messageries instantanées utilisées étant la plupart du temps des applications seulement disponibles sur smartphone (WhatsApp, Signal, Telegram), les non-possesseurs de smartphone se retrouvent comme des cons.

Car si être ajouté dans le groupe de discussion d'un collectif signifie qu'on a pleinement été intégré au collectif, à l'inverse fréquenter un collectif sans avoir pu être intégré à son groupe de discussion en ligne signifie qu'on n'en fait pas encore entièrement partie. Mais surtout, en étant absent de ce groupe on risque de manquer toutes les informations qui y sont partagées, et dont la connaissance est nécessaire pour participer pleinement à son fonctionnement.

Dans le même sens, les collectifs ou association ayant une existence publique créent bien souvent des comptes sur les réseaux sociaux, essentiellement pour annoncer leurs événements publics (fonction d'agenda) ou faire part de leurs actualités. Les personnes n'ayant pas de réseaux sociaux peuvent donc difficilement avoir accès à ces informations, du fait qu'il est difficile de consulter le contenu d'une publication sur un réseau social sans y être connecté.

Ici, la captivité réside dans l'obligation de fait des membres du collectif de rejoindre ces groupes de discussion, au risque de ne pas pouvoir prendre pleinement part à la vie du collectif, voire de ne pas pouvoir du tout s'organiser avec le collectif en question. Ce risque d'exclusion incite les non-possesseurs de smartphone à s'en doter, et peut dissuader ceux qui étaient tentés de s'en détacher.

Dans l'univers du travail aussi la non-possession d'un smartphone peut poser des problèmes. Outre les cas où l'employeur fournit directement un smartphone de fonction, c'est encore une fois les groupes de discussion sur les messageries instantanées qui occupent une place centrale. Cette fois ce peut être le manager qui ajoute son équipe dans ces groupes, et s'en sert pour diffuser ses consignes, faire des blagues, diffuser des rappels à l'ordre, et tout autre type d'information nécessaire à la bonne exploitation des salariés (lieux de rdv, urgence, annulation). Ces groupes remplacent les mails et les échanges lors des pauses, des réunions ou ayant lieu directement dans les bureaux des personnes concernées. Lorsque l'initiative vient d'un supérieur hiérarchique, il est très difficile pour le salarié de refuser de rejoindre le groupe de discussion, même lorsqu'il s'agit du smartphone personnel. Les difficultés (et surtout les remarques) augmentent s'il ne possède carrément pas de smartphone, même si l'absence d'obligation mentionnée dans le contrat de travail le protège théoriquement contre tout emmerdement.

Il existe aussi des groupes entre collègues non directement consacrés au travail, servant là encore à échanger des informations (sur l'ascenseur qui ne fonctionne plus, tel questionnaire à remplir) et à organiser des moments dans ou en dehors du travail (le repas de fin d'année, l'apéro du jeudi soir). Encore une fois pas d'obligation formelle, mais parfois les informations qui y circulent peuvent être suffisamment importantes pour que l'absence du groupe devienne préjudiciable.

Ces injonctions à l'utilisation en provenance des différentes catégories d'humains constituant l'entourage de l'usager mettent ce dernier sous pression. Sa volonté de ne pas avoir de smartphone, ou de ne plus en avoir, est mise à l'épreuve par un un ensemble de mécanismes fortement incitatifs, dont certains ont déjà été évoqués et qu'on synthétisera ici.

  • Ces injonctions proviennent d'humains, or il est difficile de « dire non » à des personnes car cela peut produire (heureusement pas toujours) de la frustration, de la déception, de l'inquiétude, de l'incompréhension voire du conflit. A cet égard, le refus qu'il faut opposer à cet entourage présente plus de risques pour l'usager (affectivement, du point de vue de son équilibre de vie) que de dire non à son smartphone et son design addictif (partie 1) ou aux institutions organisant la vie en société (partie 2). En outre, ces humains ne sont pas des inconnus mais constituent notre entourage plus ou moins proche (amis, amoureux, parents, camarades, collègues), celui sur lequel peut être bâti notre équilibre de vie, voire notre bonheur ; ce qui fait une raison supplémentaire de vouloir prendre soin de ces liens.
  • Ces injonctions à utiliser le smartphone sont (d'après notre expérience) souvent inconscientes, c'est-à-dire qu'elles ne sont pas considérées comme des injonctions par ceux qui les énoncent. Ce sont souvent des remarques faites sur le ton de la blague (ah mais tu peux pas prendre de photo alors que ça te serait bien utile, ah mais avec un smartphone tu ne te serais pas perdue), du chantage (je vais m'inquiéter pour toi si tu ne me donnes pas de nouvelles), de reproches (tu n'es pas réactive, tu n'es pas joignable facilement, tu ne m'as pas répondu – le tout sur la base des nouveaux standards de disponibilité expliqués plus haut).
  • Ces injonctions peuvent prendre la forme d'omissions (oups, j'ai oublié de te prévenir), parfois blessantes ou source de déception lorsqu'on se rend compte qu'on a loupé une soirée ou une réunion car on n'était pas dans la « conversation » où l'info avait été transmise, ou qu'on n'avait pas vu le post Instagram qui la partageait.
  • Ces injonctions peuvent aussi être des exclusions pures et simples : tu ne peux pas faire partie du collectif car tu n'as pas cette application de messagerie, tu ne peux faire réparer ta chaudière car tu n'as pas WhatsApp pour montrer le problème au chauffagiste dans un appel vidéo (ou au moins lui envoyer une photo… !)
  • Enfin, la vie de l'usager (s'il souhaite se séparer de son smartphone) ou celle des autres (s'il n'en a pas) est structurée par le smartphone. Or il est très difficile de changer des habitudes une fois qu'elles ont été prises, comme l'illustre Jean-Lou Fourquet avec les réseaux sociaux [24] : « De la même manière qu'un jeune fumeur est un fumeur à vie (certes plus courte), un utilisateur dont tous les liens sociaux sont sur les plateformes est un utilisateur qui y passera sa vie. »

En guise de conclusion

Nous espérons que cet article aura permis d'aller au-delà des refrains classiques sur le smartphone : il y aurait la mauvaise dépendance à bannir absolument (la dopamine), la dépendance excusable (celle vie à vie des applis utilitaires) face à laquelle on ne pourrait rien faire, et la dépendance raisonnable (les pressions de l'entourage).

Ce décorticage des différents mécanismes de dépendance doit permettre d'identifier autant de blocages potentiels ou de leviers à mobiliser pour les personnes souhaitant se débarrasser de leur smartphone. La dépendance au smartphone est une question de liberté, car son utilisation a des répercussions sur la vie de l'usager au quotidien, en offrant des prises très puissantes pour une détermination, depuis l'extérieur, de ses comportements, de ses choix et de ses idées.

Heureusement, tout cela n'est pas immuable, l'essor du smartphone n'est pas comme une vague face à laquelle on ne pourrait rien faire. Concernant le design addictif du smartphone et de ses applications, le sujet est déjà largement présent dans le débat public et surtout dans l'esprit des gens. Mais on l'a vu, les types de dépendances sont liés, et si on continue de devoir aller sur le smartphone pour faire des démarches administratives ou consulter ProNote, alors on continuera de passer des heures sur les applis les plus addictives. C'est pourquoi il faut aussi s'attaquer à ces applications utilitaires, et refuser le transfert continu de tout un tas de fonctions vers le smartphone. A cet égard aussi le débat existe et des initiatives émergent [25]. Enfin les pressions en provenance de l'entourage rappellent que sans faire de la lutte contre la dépendance au smartphone une question collective et intergénérationnelle, il sera difficile de s'en séparer.

Pour finir et mettre tout cela en perspective, il est intéressant d'évoquer le monopole radical, concept créé par Ivan Illich, qui désigne la capacité d'un objet technique à s'imposer dans le quotidien des gens au point qu'ils doivent modifier leurs comportements pour continuer à mener une vie normale. Un exemple parfait et invoqué par l'auteur est celui de la voiture, qui au fur et à mesure qu'elle s'est imposée a réorganisé le quotidien des gens, leurs habitudes, puis a façonné le territoire (routes à 130km/h, espaces fonctionnalisés), et peut déterminer aujourd'hui le caractère « employable » ou « raisonnable » de quelqu'un (qui n'a pas le permis B est volontiers taxé d'utopiste).

Si on reprend notre typologie et qu'on l'applique à la bagnole, on se rend compte que la dépendance à celle-ci ne provient pas vraiment de la conception de l'objet-voiture en lui-même : personne n'est addict à sa voiture, tout juste existe-t-il des passionnés de tuning ou des amateurs de vitesse, ce qui est bien différent. Concernent l'entourage, il peut effectuer des pressions (ma grand-mère qui habite à la campagne veut que je vienne la voir, ma famille me tanne pour que je passe le permis), mais sans aucune mesure comparable avec le smartphone. En revanche, ce sont bien ces institutions « organisatrices de la vie en société » qui sont vectrices de cette dépendance : plein de routes sont dangereuses pour d'autres modes de déplacements que la voiture, plein d'emplois sont conditionnés à la possession d'un permis B voire d'une voiture, etc. Il faut rajouter à cela une dimension culturelle qui associe la voiture à la liberté, à la praticité. Si la dépendance au smartphone est puissante en tant qu'elle revêt les trois aspects qu'on a décrit, son monopole ne semble pas aussi « radical » que celui de la bagnole dans la mesure où la société n'a pas encore été réorganisée entièrement pour lui convenir. Empêcher une disparition complète des alternatives au smartphone et une réorganisation de la société autour (et par) l'objet semble donc être un objectif censé, afin d'éviter que ne s'instaure un degré d'aliénation au-delà duquel la vie en société risque effectivement de devenir complètement claquée.

La suite logique à cet article est le Guide Comment vivre sans smartphone, dont la première version sortira prochainement. Puis un dernier article sur les rôles du smartphone et de ses réseaux sociaux en politique (essor des idées d'extrême-droite, fonctionnement des groupes militants) devrait venir conclure cette série.

Brice Costa

brice.costa at proton.me


[4] Syndrome FOMO pour Fear Of Missing Out, ou « peur de rater quelque chose ; syndrome des vibrations fantômes, lorsque l'usager voit ses capacités sensitives bernées par le smartphone, en croyant le sentir vibrer alors qu'il n'en est rien.

[6] En utilisant « Signal-cli », un utilitaire développé afin de pouvoir activer un compte Signal depuis un dumbphone (ou un téléphone fixe !). Voir les infos ici (https://kemenaran.winosx.com/posts/signal-sans-smartphone) ou ici (https://github.com/AsamK/signal-cli/blob/master/man/signal-cli.1.adoc). Cela demande un peu de bidouille (quelques lignes de codes).

[7] Possibilité détaillée dans le Guide Comment vivre sans smartphone, dont la publication ne saurait tarder.

[22] Aspect également traité dans notre article Smashphone !

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