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08.04.2024 à 21:19

Balises pour météo tempétueuse

dev

Texte intégral (1038 mots)

ton cœur se soulève
allégresse
ou écœurement
égarement dans une forêt de signes apocalyptiques
garder la pause
ne pas se soumettre
posture imposture
posturer

pause

allé, allé
regarde
ça vacille
ça chavire
ça se met en branle
ça
déborde
indispose
pas par toi
doit pas passer
on fait la chaîne
main dans la main
pas avoir peur
aboyer
hurler au loup
fringante fringale
qui nous tient éveillée
fringale de vie bonne

pause

c'est par où,
allo, allo
c'est par où
regarde là
dans le présent
peut-être juste dans le creux du présent
y-pas-le-choix
entrer dans un mouvement d'incertitude
bras d'honneur
aux honneurs
dévastés
nous je
ne voulons pas
veux pas de ce désastre
dévastation
alors haut les cœurs
pas de pierre
tout tendre
tout tendre
les mains, les bras,
et étendre le pas
vers l'horizon juste là
dans un regard
oui cet horizon là

pause

pas baliser

pause

tout doux tout doux

pause

envisager le pire et surtout le meilleur
une voie qui s'ouvre vers un ailleurs dansant
nos imaginaires engourdis s'ébrouent
il y a cette transe qui nous parcours
allé, allé

pause

non d'un chien
que l'exaltation a du bon
c'est une absence
un grain de fantaisie
ou de folie
qui au jour le jour
nous aide à tenir
tenir ce n'est pas s'accrocher
non tenir de l'intérieur
aie, aie, aie

pause

il faudra remonter le cours des choses
loin très loin
plus loin que nos souvenirs
sous la voûte du temps
sous la terre ensevelie
couches enfouissements sédimentés
des histoires que plus personne ne connaît
et pourtant

inspire expire et pause ensemble

si tu es pris de vertige
c'est tout bon
en toi ça se dépolarise
plus d'assise de point d'ancrage
résolument ça flotte
le monde tangue
en quête d'un nouvel équilibre

pause

aller dans les bois
voir le cul blanc des chevreuils effarouchés
qui cèdent la place
pardon
de vous déloger
de vous éloigner
ce serait extraordinaire de bondir comme vous sans entrave
et là
dans ces bois
vestiges d'avant la prise de terre
des hommes
s'allonger
respirer l'humus
en croix
des bras de tout
opposer à l'emprise
un corps désarmé
face à tant de modeste beauté
merci
pour le tapis de feuilles mortes
pour la mousse les ronces
le parfum de terre humide
je me recompose des contours
sauvages ensauvagés
absurde pour qui ne veut pas faire connaissance
s'incliner
abdiquer
faire corps

pause

îlot, refuge pour eux
chevreuils sangliers et tant d'autres
et en cet instant
pour moi aussi
un abri
refaire surface
à la surface
la vie est là
tapis dans l'ombre
dans la verticalité des chênes
dans le pourrissement d'une souche
et les oiseaux donnent une voix à l'air

ne rien vouloir d'autre
que faire partie de ce mouvement
ça se fait se défait
apparaît
disparaît
sans autre mission que de prolonger la vie
halte aux attitudes mortifères
et vive le peuple des bois

s'ébrouer
pour se débarrasser de ces parasites
aboyer encore une fois au loup
c'est de lumière dont nous avons besoin
et gloire à tous les flacons

Patricia Ferrara
03/03/2023

08.04.2024 à 21:16

Qu'est-ce qu'une image commune ?

dev

Ingrid Hoelzl et Rémi Marie

- 8 avril / , ,
Texte intégral (7597 mots)

Vers un communisme plus grand que l'humain, c'est le sous-titre (traduit) de Common Image publié en anglais en 2021 par Ingrid Hoelzl et Rémi Marie. Nous en publions ici l'introduction et le coda. Il s'agit de repenser le commun et le monde depuis l'image, en partant du principe que celle que nous connaissons et dans laquelle nous vivons a déjà périclité.

Qu'est-ce qu'une image ? Il existe cent réponses à cette question. Mais je vais n'en privilégier qu'une seule : l'image est notre relation [magique] au monde. Depuis les peintures rupestres, en passant par les icônes chrétiennes, et jusqu'à finalement l'image moderne, ou l'image perspective, inventée au 15ème siècle dans une sorte de brain-storming auquel participaient trois civilisations, la grecque, l'arabe, la chrétienne (textes d'Aristote parvenus ‘chez nous' depuis Alexandrie, optique arabe, théologie chrétienne). Une image qui transforme le monde en objet, et par laquelle l'homme usurpe la place de son dieu (puisque spectateur et infini sont confondus dans le plan de l'image). Magie puissante au point qu'elle nous a fait confondre vision et représentation, qu'elle nous transforme en démiurges (capables, bientôt, de recréer le soleil)... Magie prometteuse de merveilles, de bonheur, de bien-être, ne nous apportant pourtant au final qu'horreur, guerre, misère, inégalités, esclavage. Magie noire, néfaste, inutile. Magie faillie... ayant dépassé son but, dans son élan à transformer le monde en objet, en ressource, en déchet. Projet magnifique (on l'a cru) mais mégalomane, victime de l'hubris, de la maladie du pouvoir, de la folie de l'argent. Quelque soit notre regard sur cette idéologie de la domination humaine (et mâle), on est bien forcé aujourd'hui de réaliser que ça a déraillé quelque part. Au final l'image perspective a perdu non seulement toute magie, mais aussi tout sens, lorsque l'idéologie qu'elle portait, l'humanisme, s'est brisée contre le principe de réalité. Et maintenant ? Une nouvelle relation au monde suppose une autre image, une image commune. Où la trouver ? Commence ici la quête du livre...

Introduction

Il a fallu six siècles à l'occident pour inventer, améliorer et perfectionner cette machine qu'on appelle image, et aujourd'hui il est bien difficile d'imaginer qu'on ait pu vivre pendant des siècles sans elle, ou qu'elle soit restée jusque très récemment totalement étrangère à bon nombre de cultures. [1]

Dans un livre précédent j'ai montré [2] que l'image perspective a été l'un des ressorts de l'idéologie humaniste propulsant homo sapiens au cœur d'un monde sidéré en attente d'un ordre humain, un moteur de la modernité, de la rationalité, du progrès, et de l'exception humaine, sur laquelle nous avons construit une relation au monde objective et prédatrice. La mort de l'homme, l'effondrement de cette idéologie humaniste à la fin du vingtième siècle et l'ouverture d'une épistémè posthumaniste [3], a vu l'image saturer nos murs, nos cerveaux et nos écrans, mais devenir un signe vide, un signe mort, avec pour unique puissance celle de dissimuler des procédures complexes de surveillance et contrôle. Accéléré par la récente révolution numérique, ce détournement nous oblige à réévaluer et réajuster ce qui fut notre principal mode de relation au monde. Il nous oblige à chercher une image cohérente avec les principes de l'épistémè posthumaniste et sa cartographie non-pyramidale du système-terre ; une image tissée des couches multilatérales et multidimensionnelles qui composent le tissu délicat et fragile de la Terre ; une image commune. [4]

L'apocalypse annoncée (émission de carbone, épuisement des ressources, pollution, etc.) conséquence d'une exploitation immodérée tenant du pillage et de la dévastation nous force, soit à la fuite en avant, transformant nos corps (transhumanisme) et la planète entière (géoenginerie), soit à renoncer à notre complexe de supériorité qui prend racine dans le mythe judéo-chrétien de la Genèse, dans lequel l'humanité est appelée à « régner sur la création entière » . Une lecture plus précise du texte montre que dans le plus ancien des mythes de la création (Genèse, livre II) Adam, la créature terrienne (dérivé du mot hébreux Adamah, la terre) est « placé dans le jardin pour le cultiver et s'en occuper » — un jardinier donc, et non un seigneur. [5] (Qu'il soit seigneur ou jardinier, les deux versions placent l'humain à part du reste de la création.)

La croyance dans une inventivité humaine illimitée est, dans la modernité occidentale, si bien ancrée, que les discours actuels sur l'Anthropocène, les critiques des technosciences et du capitalisme global qui lui sont associées ne sont que l'autre face de la même pièce : ce changement climatique dû à l'activité humaine peut- être annulé, ou du moins limité, à l'aide des technologies vertes (energie renouvelable, plastique organique etc.), de la géoingénierie si besoin est (création de nuages, capture carbonique, obstruction du soleil, etc.), et si tout cela ne devait pas suffire resterait encore un dernier recours : la disparition volontaire de la majorité de la population. [6]

Sauvetage technologique ou humilité, deux réponses possibles, chacune engageant un positionnement particulier dans ce monde. Dans mon livre précédent, SOFTIMAGE, j'anticipais la nature oppressante de la première voie dans laquelle l'image numérique devient une softimage, une image algorithmique ; dans laquelle une image opérative exécute des opérations de surveillance menées par des gouvernements ou des entreprises tout en les masquant sous une user-friendly interface, l'écran. [7] À peine six ans plus tard, nous nous trouvons catapultés dans un age de biosécurité et d'intelligence bionumérique ou la softimage, l'image- software, fusionne avec l'humain pour créer une softhumanité.

Avec COMMON IMAGE, je veux envisager un futur différent pour l'image et pour l'humain (différent de celui d'une élite martienne et d'un prolétariat terrestre, par exemple). Cela veut dire regarder en arrière et activer toutes nos ressources imaginaires et créatives ; questionner les racines de notre civilisation et de son malaise (qu'auscultait déjà Freud en 1929). Cela veut dire renverser les poubelles de la culture occidentale, et se réapproprier tous les déchets de la pensée canonique, qu'elle soit religieuse, philosophique ou scientifique ; cela veut dire en appeler à la magie, à la poésie, à la fiction. Par dessus tout, cela veut dire regarder ailleurs, se tourner vers d'autres cultures et modes de pensée à la recherche d'une image commune à tous les constituants de l'écosystème Terre. [8]

[...]

CODA / IMAGE COMMUNE ?

Héritiers d'une soi-disant pensée rationnelle nous avons tendance à croire que les concepts théoriques sont développés dans une progression régulière, pas à pas, dans un processus laborieux, machinique ; mais bien sûr c'est rarement le cas. La plupart du temps nous avançons en aveugle en terrain inconnu, essayant différents passages, différentes perspectives, différents points de vue, suivant notre intuition plus que des procédures logiques. Il en va ainsi dans cette quête d'une image commune, une recherche ouverte dans des champs inconnus et incertains, loin des solides (mais obsolètes) constructions le l'épistémè humaniste et transversale aux chaînes logiques qu'elle a implémentée.

Après un long et tortueux voyage dans l'espace et dans le temps — des pierres magiques Sami du nord de la Scandinavie, à la caverne de Platon, des lais de Marie de France aux contes des frères Grimm et à la poésie d'Ursula Le Guin, des cosmologies amérindiennes aux temps du rêve aborigène — nous en sommes là : l'image commune, non pas un signe commun (qui re-présente autre chose), mais un sens commun : une esthétique (c'est à dire une relation au monde) et une éthique (c'est à dire un mode de vie) partagée entre vivant et non-vivant. À ce point il nous faut refaire le trajet da capo al coda et récapituler les possibilités, les difficultés, les questions soulevées en chemin. En particulier cette notion de commun qui apparaît dans différents contextes — et différents sens : espace commun, air partagé, activité commune, sens commun, éthique et esthétique commune, et finalement, image commune — tout au long du livre : s'agit-il de quelque chose partagé par tous, quelque chose ressenti ou fait ensemble, quelque chose de général, accessible à tous, comme l'air, la terre, l'eau, au travers laquelle les êtres terriens échangent les éléments de leur survie ? Ou plutôt, non pas quelque chose, mais l'activité même de partage et d'échange, d'être en relation et les différentes modalités de cet être en relation ?

Commun peut aussi prendre la forme substantive, les communs, une notion souvent utilisée en opposition à celle de propriété individuelle — laquelle, couplée au travail et à l'identité — semble être la base de la modernité. Dans le courant écoféministe, des auteurs comme Starhawk ont affirmé que l'élimination des communs était un phénomène récent, datant de l'enclosure des terres aristocratiques en Angleterre au 17e siècle. [9] Mais les communs, un état où les ressources naturelles et sociales appartiennent à tous, et personne en particulier, ont-ils jamais existé ? Est-ce que d'ailleurs communs et communauté n'affirment pas le même principe d'identité... et d'exclusion ?

À l'aide de trois textes traitant de la notion de commun — Commun, Essai sur la révolution au 21ème siècle (2014) par le philosophe Pierre Dardot et le sociologue Christian Laval ; Communauté, Immunité, Biopolitique (2018) par le philosophe Roberto Esposito ; et A World of Many Worlds (2018), une anthologie éditée par l'anthropologue Marisol de la Cadena et le géographe et archéologue Mario Blaser — j'espère préciser les contours de ce que j'ai nommé l'image commune.

Dardot et Laval citent Les choses communes (2014) de Marie-Alice Chardeaux, une étude des communs du point de vue de l'histoire du droit civil. Entre 29 et 19 av. J.-C., l'idée que l'air ou l'eau appartiennent à tous apparaît à trois reprises dans l'Énéide de Virgile. Emmenés par Énée, les Troyens arrivent en Italie après une traversée mouvementée et demandent au vieux roi Latinus « un abri pour nos dieux, un coin de côte habitable, et l'air et l'eau accessible [patentem : litéralement, ouvert] à tous. » [10] Dans la loi romaine ont existé, écrit Marie-Alice Chardeaux, [11] les deux notions de res communes et res nullius. Res nullius, littéralement « la chose de personne » (un territoire sans propriétaire ou un animal sauvage) appartient potentiellement au premier réclamant, alors que res communes (l'air, l'eau courante, la mer) sont par nature non-appropriable. S'appuyant sur ces recherches, Dardot et Laval montrent qu'il s'agit là d'un temporaire défaut de la loi, et que ce défaut — des choses appartenant à des catégories juridiques et qui n'étaient pas appropriables — fut très vite corrigé : notre régime juridique depuis les Romains a été celui de la propriété :

En fin de compte, la mise à l'écart dont font l'objet les res communes révèle la difficulté éprouvée par le droit romain à concevoir la relation de ces choses à la sphère du droit prise comme telle. Elles sont davantage conçues comme une « enclave originaire » dans la propriété collective de l'âge primitif de l'humanité que comme une catégorie pleinement juridique : dans cet âge, toutes ces choses auraient été en effet communes à tous les hommes. Elles forment en ce sens un « enclos pré-juridique » à l'intérieur duquel le droit laisse subsister une nature autonome « comme à l'état de fossile ». [12]

Pour l'activiste écoféministe Starhawk et d'autres (Silvia Federici, Vandana Shiva) l'élimination des communs à partir du dix-septième siècle en Angleterre par le morcèlement des terres de l'aristocratie (inclosure acts) coïncide avec la répression des connaissances médicinales traditionnelles (principalement féminines) et la prise de pouvoir de la bourgeoisie. [13] Mais ce qu'avaient de commun ces communs n'était qu'une complexe construction d'usages traditionnels strictement délimités comme le droit de pâturage, le droit de pêche, le droit de ramassage du bois mort ou de collecte de tourbe pour le feu. Quand Dardot et Laval écrivent que le principe du commun est celui d'une activité commune, ce qu'ils pointent c'est qu'il n'existe rien de semblable à des communs (dans le sens d'une propriété partagée) : seule l'activité peut être commune. [14] Le commun (koinôn), un processus perpétuel de mettre en commun (koinônein), n'est pas lié à la propriété, individuelle ou collective, mais à l'activité.

Roberto Esposito, pour sa part, tente de démêler la notion équivoque de communauté dans son livre Communauté, Immunité, Biopolitique (2019), livre qui développe une thèse plus ancienne présentée dans Communitas : origine et destin de la communauté (2000). [15] Il oppose communauté et immunité, deux notions dérivées de la même racine, le latin munus, qui signifie, don, devoir, obligation. Alors que la communauté est un régime institué par des devoirs et des obligations communes, l'immunité est le régime d'exception de telles obligations considérées comme onus : une charge plutôt qu'un lien. Esposito écrit :

Si les membres de la communauté sont liés par la même loi, la même charge, ou le même don à faire — ce sont les signifiés de munus — immunis est, au contraire, celui qui est exempt ou exonéré, celui qui n'a pas d'obligation par rapport à l'autre et qui peut donc garder intègre sa substance de sujet propriétaire de soi-même. [16]

Esposito différencie ensuite la notion de communautarisme, qui est liée à celle d'appartenance d'identité et de propriété, de celle de communauté et de commun qui signifie l'exacte contraire de propre. de celle de communauté et de commun qui signifie l'exacte contraire de propre.

[...] les membres de la communauté — plutôt que d'être identifiés par une appartenance commune — sont liés par un devoir de don réciproque, par une loi qui les porte à sortir d'eux- mêmes pour se tourner vers l'autre, et presque à s'exproprier en sa faveur. [17]

Et c'est pour se défendre de cette extériorité, de la communauté considérée comme une menace à la liberté individuelle, que la modernité a mis en place un processus d'immunisation ou l'autre est d'abord tenu à distance puis supprimé par incorporation :

Là où la communitas, ouvre, expose, tourne l'individu vers son dehors, le rend libre par rapport à ce qui lui est extérieur, l'immunitas le renferme en lui-même, dans sa peau, ramène le dehors au dedans, en le supprimant en tant que dehors. [18]

Esposito démonte ensuite l'opposition moderne entre liberté (individuelle) et communauté en s'appuyant sur l'étymologie sanskrit, grecque et latine du terme liberté. La racine indo-européenne leuth ou leudh, de laquelle dérivent le grec eleutheria et le latin libertas, d'une part, et le radical sanscrit frya, duquel dérivent l'anglais freedom et l'allemand Freiheit, d'autre part, sont tous deux la base de chaînes sémantiques (*lieben, leif, love, friend, Freund) qui attestent une connotation communautaire, un pouvoir de connexion, d'agrégation, de communisation. « Il s'agit donc de liberté dans le rapport et comme rapport : soit l'exact contraire de l'autonomie et de l'autosuffisance de l'individu, auxquels on a depuis longtemps tendance à l'assimiler. » [19] Ce que nous dit Esposito, c'est qu'il n'y a de liberté que dans la communauté, dans l'être ensemble, jamais dans l'immunité, l'être blindé, l'être séparé. Lorsque l'État moderne nous protège de l'autre, nous immunise, et nous offre un ersatz de liberté, nous perdons tout : l'autre, la relation à l'autre, le commun (comme altérité) et la communauté (comme la somme d'altérités). Cependant il précise :

La communauté est à la fois nécessaire et impossible. Non seulement elle est toujours donnée de manière imparfaite — elle ne parvient jamais à l'achèvement — mais elle n'est communauté que du défaut, au sens particulier de ce qui nous tient ensemble, de ce qui nous constitue en tant qu'êtres-en-commun, êtres-avec, c'est précisément ce défaut, ce non-accomplissement, cette dette. [20]

Les recherches de Dardot/Laval et d'Esposito portent un éclairage passionnant sur les notions de commun et de communs, mais cet éclairage fait aussi apparaître beaucoup de failles, beaucoup de nouvelles questions. Aujourd'hui brandis comme symboles anti-capitaliste les communs sont-ils vraiment la solution à tous nos problèmes ? Ont-ils vraiment existé ailleurs que dans un passé mythique, à l'époque d'avant, avant la loi romaine, avant la république grecque, avant le code Hammurabi [21],avant sans doute la révolution néolithique, avant l'écriture, donc ? Ont-ils existe ailleurs, chez les barbares, hors la civilisation, la cité, l'État ? Existent- ils encore, à l'état de traces, en Amérique, en Afrique, en Australie, chez quelques communautés indigènes qui tentent de résister à l'acculturation, à l'absorption ? Les communs sont-ils le dernier mythe — comme le fut il y a quelques décennies celui du troc [22] ou de l'échange gratuit — proposant une prétendue alternative radicale à la folie occidentale du pouvoir et de l'argent mais ne la remettant finalement aucunement en question ?

D'ailleurs il est difficile de contester que l'image dont nous avons hérité (et que ce livre cherche à réfuter) — l'image perspective — est/était notre image commune. Cela a pris des siècles d'ajustements perceptifs et technologiques culminant avec l'invention de la photographie et du film pour qu'elle soit parfaitement implémentée comme moyen moderne de représentation, mais aussi de vision. C'est ce que j'ai montré dans SOFTIMAGE il y a quelques années. [23] À la lumière du chemin parcouru à la recherche d'une image commune, l'argumentaire a besoin d'être revu : avec l'invention de la photographie et du film l'image perspective est devenue commune, dans les deux sens du terme : ordinaire, et partagée. Cette image commune, est (ou était) un régime visuel dont la construction artificielle est devenue parfaitement invisible dans le monde occidental (qui s'étend aujourd'hui à la majorité de la population). Parfaitement invisible mais structurant d'autant plus fermement notre relation au monde, constituant de fait une esthétique et une éthique commune. Image commune, sans doute, mais qu'en est-il de la communauté qu'elle rassemble ?

En fait, toute image est, dans ce sens, commune, mais la question est de savoir quelle communauté elle institue et quels êtres en sont inclus — ou exclus ; la question est de savoir si cette communauté est vivante en tant que communauté. Mais ce qui nous a rassemblé autour de l'image perspective, nous occidentaux, cette volonté de puissance, cette quête de suprématie absolue, cette conquête du ciel, tout cela est de l'histoire ancienne. Si Dieu est mort, si l'Homme est mort, la Terre est encore vivante. Sa survie, notre propre survie, dépendra de notre capacité à dépasser notre monstrueux complexe de supériorité et à embrasser encore et encore l'irrévocable divergence des êtres. Si l'image commune peut nous aider dans cette tâche, c'est en tant que relation au monde inclusive, en tant qu'éthique plus encore qu'esthétique.

Mon hypothèse initiale était que l'image perspective, écran dressé entre la communauté humaine et le reste du monde était en train d'imploser. On peut penser que cette division était qu'une illusion ; on peut aussi penser qu'elle a eu ses beaux jours, voire même qu'elle a produit des merveilles, cela dépend de notre point de vue sur l'histoire de la civilisation. Mais on ne peut nier aujourd'hui que cette séparation artificielle — réitérée dans les mythologies, sciences, et philosophies occidentales, d'Aristote à Heidegger — nous a mené à l'impasse. [24] Alors que les frontières entre humain et nature sont aujourd'hui minées par ces mêmes disciplines qui ont contribué à leur érection (biologie, sociologie, philosophie et anthropologie), et que la génétique est capable de créer des chimères inter-espèces, réapparaissent des points de vue transversaux, non-hiérarchiques, sur l'écosystème Terre.

Dans une anthologie intitulée A World of Many Worlds et qui fait appel à la philosophie des sciences et la pensée indigène, Marisol de la Cadena et Mario Blaser expliquent que la notion de bien commun est souvent utilisée pour dissimuler des intérêts financiers (comme c'est le cas des industries extractivistes), mais leur critique va plus loin. [25] Biens communs et communs, même dans le sens progressif, partagent une forme de relation basée sur l'exclusion, sur la séparation de l'humain du reste du monde, annulant par conséquent toute autre forme de relation plus inclusive. Au contraire, la fabrique d'un non-commun (the “making of an uncommons”) pourrait permettre « la réunion négociée de mondes hétérogènes (et leurs pratiques) ». [26] Les non-communs pourraient être un autre moyen d'accueillir la divergence, une notion utilisée par l'anthropologue féministe Marilyn Strathern dans sa conversation avec la philosophe des sciences Isabelle Stengers. [27] Accepter les divergences (ou cosmopolitiques) c'est « accepter d'avoir des intérêts en commun qui ne sont pas les mêmes intérêts », comme Stengers écrit ailleurs [28],un phénomène souvent observé au sein des groupes activistes qui rassemblent des personnes et des points de vue hétérogènes. Les non-communs pourraient être un autre moyen d'accueillir la divergence, une notion utilisée par l'anthropologue féministe Marilyn Strathern dans sa conversation avec la philosophe des sciences Isabelle Stengers [29]. Accepter les divergences (ou cosmopolitiques) c'est « accepter d'avoir des intérêts en commun qui ne sont pas les mêmes intérêts », comme Stengers écrit ailleurs [30], un phénomène souvent observé au sein des groupes activistes qui rassemblent des personnes et des points de vue hétérogènes. Les non-communs, concluent de la Cadena et Blaser, sont le terrain hétérogène où les négociations prennent place vers des communs qui seraient une réalisation provisoire, un évènement qui n'a pas vocation à être définitif mais à garder en mémoire que les non-communs sont leur point de départ permanent [31]. L'image (non)commune, comme utopie, comme relation, comme dialogue permanent, s'inscrit parfaitement dans cette ligne.

Plutôt que de tenter une conclusion impossible, reste à boucler la boucle, revenir au point de départ, rappeler le déclencheur de cette quête : l'image perspective inventée par l'occident au quinzième siècle, qui, loin de représenter le monde, n'a représenté que nous-mêmes et l'évidence qui la rend inquestionnable et même indiscernable est une fausse évidence. Cette image est morte, le système de penser dont elle est la pierre angulaire est tautologique et incapable d'accepter ou d'inclure les points de vue qui lui sont radicalement étrangers : acculés à changer « notre manière d'habiter les relations et le monde profit d'un monde géré par et pour des intelligences artificielles » [32] ou a disparaître, il nous faut l'abandonner. La version dystopique du présent/futur voit la disparition de l'image et de l'humain au ; la version utopique que j'esquisse ici, l'image comme l'ensemble des relations non hiérarchiques entre les êtres pointe, elle aussi, vers la disparition du visuel pour laisser place à l'immersion, à la résonance, au vivre ensemble.

Ingrid Hoelzl et Rémi Marie


[1] With “image” we mean the perspectival image that has fostered (centuries before the invention of photographs) the “photographic paradigm” of the image, the fact that we see the world as image and the image as world. Ingrid Hoelzl and Remi Marie, “The Photographic Paradigm of the Image – What You See is What You See,” in Softimage, Towards a New Theory of the Digital Image (London : Intellect, 2015), 94-96.

[2] In this text, “I” is not a first person singular, but a first person plural ; instead of a we— the gregarious mode of humans composed of segregated Is—this generic I incorporates plurality into a generic singularity. Instead of the myth of the Leviathan it follows the myth of a general humanity.

[3] We refer here to Giorgio Agamben's notion of humanism collapsing with the second world war. Giorgio Agamben, The Open : Man and Animal, trans. Kevin Attell (Redwood City/CA : Stanford University Press, 2004). For Foucault and Deleuze, the figure of human emerges in the nineteenth century (coupled with carbon) to give way to a new figure in the late twentieth century (coupled with silicone). Gilles Deleuze, Pourparlers (Les Éditions de Minuit, 1990/2003), 137.

[4] My call resonates with Maria Puig de la Bellacasa's attempt to bring together feminist notions of care with posthumanism. Bellacasa draws on Joan Tronto's definition of care as “everything that we do to maintain, continue and repair ‘our world' so that we can live in it as well as possible. That world includes our bodies, our selves, and our environment, all of which we seek to interweave in a complex, life-sustaining web.” Maria Puig de la Bellacasa. Matters of Care. Speculative Ethics in More Than Human Worlds (Minneapolis : University of Minnesota Press, 2017), 3. Joan C. Tronto, Moral Boundaries : A Political Argument for an Ethic of Care (London : Routledge, 1993).

[5] Genesis integrates multiple versions. In the version that is latest chronologically, but first in the text (and which is called the priestly version because it was written by the priests after return from exile in Babylonia), Adam is made master and king of creation. In the following version of the text, the so-called archaic version that probably originated in an older Mesopotamian mythology, IHVH-Adonaï Elohîms takes earthly Adâm and puts him in the garden of Eden to “cultivate it and care for it”. Genesis 2:15, in Complete Jewish Bible. Revised translation of the public domain 1917 Jewish Publication Society version of the Old Testament (Tanakh) by Dr. David H. Stern (Jerusalem : Jewish New Testament Publications Inc., 1998).

[6] There is consensus that the Anthropocene started with industrialization and increased carbon dioxide emissions. But beginning of the Holocene epoch set at 11,7 thousand years ago coincides with the so-called Neolithic or Agricultural Revolution that already marked human dominion over the entire creation, including themselves. For an insightful account of the Neolithic Revolution as the domestication of plants, animals, and humans see James C. Scott, Against the Grain. A Deep History of the Earliest States (New Haven : Yale University Press, 2017).

[7] Hoelzl and Marie, Softimage.

[8] In Les Diplomates. Cohabiter avec les Loups sur une autre carte du vivant (Marseille : Wildproject, 2016)

environmental philosopher Baptiste Morizot develops the notion of “animal diplomacy” or a generic ethology between different species (in particular, wolves and humans) that allows for co-habitation and mutualism instead of concurrence, exploitation, and extermination.

[9] Starhawk, “Appendix A,” in Dreaming the Dark.

[10] “a humble home for our country's gods, and a harmless stretch of shore, and air and water accessible to all.”Quoted from : Virgil, The Aeneid, trans. A. S. Kline, 164, https://www.aoifesnotes.com/docs/third-year-latin/VirgilAeneidpdf.pdf. Latin original : “dis sedem exiguam patriis litusque rogamus/innocuum et cunctis undamque auramque patentem.” Patentem (nominative patens) is the present participle of patere (“to lie open, to be open”) in Latin.

[11] Marie-Alice Chardeaux, Les Choses communes (Paris : LGDJ, 2006), 1-17, quoted in Pierre Dardot and Christian Laval, Commun : Essai sur la révolution au XXIe siècle (Paris : La Decouverte, 2014), ch. 1, “La Réification du Commun”.

[12] 12 Dardot et Laval, citant Chardeaux. DARDOT, Pierre. Commun (DECOUVERTE POCHE) (French Edition) (Emplacements du Kindle 807-813). La Découverte. Édition du Kindle.

[13] Starhawk, “Appendix A,” in Dreaming the Dark.

[14] « Au sens strict, le principe politique du commun s'énoncera donc en ces termes : Il n'y a d'obligation qu'entre ceux qui participent à une même activité ou à une même tâche. » Pierre Dardot and Christian Laval, Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle (Paris : La Decouverte, 2014), Kindle edition, 563-565. English translation : Common : On Revolution in the 21st Century, trans. Matthew MacLellan (London : Bloomsbury Academic, 2019).

[15] Roberto Esposito, Communauté, Immunité, Biopolitique. Repenser les termes de la politique (Paris : Éditions Mimesis, 2019) ; the following quotes are taken from this body of work, translated by me. See also Communitas. The Origin and Destiny of Community, trans. Timothy C. Campbell (Redwood City/CA : Stanford University Press, 2009).

[16] Esposito, “Démocratie immunitaire”, in Communauté, Immunité, Biopolitique, 98.

[17] Esposito, “Liberté et immunité”, in Communauté, Immunité, Biopolitique, 116.

[18] Ibid., 116

[19] Esposito, “Liberté et Immunité,” 121. “Rapport” in French means any kind of relation, while in English it connotes a close, intimate relation ; the choice was therefore to use “relation” instead of “rapport.”

[20] Esposito, “La loi de la communauté,” 35.

[21] Plusieurs articles du code Hammurabi daté d'environ 1750 av. J.-C. portent sur la propriété : propriété des femmes ; propriété des esclaves ; propriété des biens immeubles ; propriété des biens meubles.

[22] Les années 80 ont vu, au Canada la création de LETS, (pour Local Exchange Trading System), les années 90 celles des SEL (pour Système d'Échange Local) en France. Le concept du troc, qu'on doit a Adam Smith, a été remis en question par l'anthropologue David Graeber, (Dette, 5000 ans d'histoire, 2011) pour qui le troc est une invention récente qui suppose la préexistence d'une monnaie.

[23] Hoelzl and Marie, SOFTIMAGE.

[24] In a course given in 1929/30, and in accordance with Jewish-Christian theology, Martin Heidegger posited that humans define themselves in opposition to animals, and that both Rilke and Nietzsche's nihilism are at the base of the nineteenth-century biologism and psychoanalysis that lead to a “monstrous anthropomorphisation of the animal [...] and a corresponding animalisation of the human.” Martin Heidegger, Die Grundbegriffe der Metaphysik. Welt – Endlichkeit – Einsamkeit (Wintersemester 1929/30), ed. Friedrich-Wilhelm von Herrmann (Frankfurt/Main : Vittorio Klostermann, 1993), 226.

[25] Dans leur introduction, “PLURIVERSE, Proposals for a World of Many Worlds,” ils disent résister à la tentation de penser la différence d'après notre sens commun et opposent le “one-world world” de l'occident (John Law) à un pluriverse —un monde hétérogène, “a world that fits many worlds,” comme disent les Zapatistes cités dans l'épigraphe.

[26] “the negotiated coming together of heterogeneous worlds (and their practices).” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 4.

[27] “constitutes the entities (or practices) as they emerge both in their specificity and with other entities or practices.” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 9. See also Marilyn Strathern, “Opening Up Relations,” A World of Many Worlds, 23-52 ; Isabelle Stengers, “The Challenge of Ontological Politics,” 83-111.

[28] Isabelle Stengers, “Introductory Notes on an Ecology of Practices,” Cultural Studies Review 11, no. 1 (2005) : 183- 196 ; and “Comparison as a Matter of Concern,” Common Knowledge 17, no. 1 (2011) : 48-63, here 60.

[29] “constitutes the entities (or practices) as they emerge both in their specificity and with other entities or practices.” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 9. See also Marilyn Strathern, “Opening Up Relations,” A World of Many Worlds, 23-52 ; Isabelle Stengers, “The Challenge of Ontological Politics,” 83-111.

[30] Isabelle Stengers, “Introductory Notes on an Ecology of Practices,” Cultural Studies Review 11, no. 1 (2005) : 183- 196 ; and “Comparison as a Matter of Concern,” Common Knowledge 17, no. 1 (2011) : 48-63, here 60.

[31] “the heterogeneous grounds where negotiations take place toward a commons that would be a continuous achievement, an event whose vocation is not to be final because it remembers that the uncommons is its constant starting point.” De la Cadena/Blaser, PLURIVERSE, 19.

[32] « Cette transformation de soi, de notre manière d'habiter les relations et le monde, est posée comme la prémisse indispensable de tout changement véritable, et non comme la résultante de la révolution. » (in Les écrits féministes de Carla Lonzi enfin disponibles en français, Nous crachons sur Hegel, Écrits féministes, Carla Lonzi, Traduit de l'italien et présenté par Patrizia Atzei et Muriel Combes.

08.04.2024 à 20:07

Nouvelles du front écologique

dev

17 arrestations dans la région rouennaise par l'antirerrorisme, 2 mises en examen pour association de malfaiteurs à Aix-en-Provence, un bétonneur désarmé près d'Agen

- 8 avril / , ,
Texte intégral (2052 mots)

Ce lundi 8 avril, à l'aube, la Sous-direction anti-terroriste (SDAT) appuyée par les services judiciaires locaux a interpelé 17 personnes dans la région Rouennaise. Selon le procureur d'Evreux, ils sont soupçonnés d'avoir participé au désarmement d'une centrale à béton Holcim (anciennement Lafarge) à Val-de-Reuil le 3 décembre 2023. À Aix-en-Provence, vendredi 5 avril, ce sont deux nouvelles mises en examen pour association de malfaiteurs qui ont été prononcé par la juge en charge de l'instruction concernant le désarmement de Lafarge là encore, mais à Bouc-bel-air le 10 décembre 2022. Enfin, le GIEC (Groupe d'Idéalistes Enrayant le Capitalisme) a revendiqué près d'Agen le désarmement de plusieurs machines présentes sur un chantier NGE. Cela en soutien et solidarité avec la lutte en cours contre la construction de l'A69 où l'entreprise est active.

N'importe quel joueur de Fortnite ou lecteur de Clauswitz le sait : il ne faut jamais indexer sa stratégie sur celle de l'ennemi. Pas plus qu'il ne faut sous-estimer sa force ou surestimer ses capacités stratégiques. Néanmoins, force est de constater que se joue en ce moment même une course contre la montre entre le mouvement écologiste renaissant et l'appareil sécuritaire français. D'un côté, nous avons la montée en puissance de mobilisations de plus en plus populaires, massives et radicales qui semblent convaincues qu'il n'y a plus rien à attendre du monde politique et qu'il faut donc s'en remettre à l'action directe et au désarmement citoyen. De l'autre, le déploiement d'une force brute et épaisse (Sainte-Soline) et la mobilisation des services d'enquêtes les mieux dotés, soit la police antiterroriste de la SDAT (Bouc-bel-Air et maintenant Val-de-Reuil).
Pourquoi parler de course contre la montre ? Comment comprendre cette débauche de moyens répressifs, lorsqu'on sait que l'État, en tout temps, ne lutte pas contre les illégalités mais s'en fait le gestionnaire ? [1] Solliciter les moyens de l'antiterrorisme pour traquer et mettre en examen des militants écologistes ne va pas de soi. Certes, il faut légalement une petite pirouette. Pour l'usine Lafarge de Bouc-bel-Air, une cahute enflammée autorisait la saisine de l'« élite » de la police. Concernant Val-de-Rueil, si l'on s'en tient aux déclaration du procureur, c'est la « séquestration en bande organisée » qui donne le feu vert. Si l'on s'en tient au communiqué de revendication de l'action publié dès le lendemain, les participants s'étaient empressés de contester cette accusation fantaisiste :

Évidemment, malgré les calomnies d'autorités qui n'ont plus que le mensonge pour garder la face, personne n'a été « séquestré » durant cette action de 10 minutes montre en main qui ne visait pas des individus, mais une filière industrielle écocidaire, et nous ne sommes pas sans savoir que les gardiens et vigiles ont reçu l'ordre de ne pas intervenir lors des actions de ces journées contre le béton.


En l'état, qu'un vigile ait été enfermé 10 minutes dans son local ou qu'il s'y soit enfermé lui-même n'a que peu d'importance, ce qui compte c'est que les chefs d'inculpations permettent de solliciter l'antiterrorisme et de bénéficier de ses moyens d'enquêtes exceptionnels.

Mais à cette tambouille administrativo-judiciaire s'ajoute un autre coup de force, symbolique, médiatique et affectif celui-là : pouvoir accoler les mots « écologistes » et « terroristes ». Ah oui, c'est vrai, Gerald Darmanin l'avait fait et annoncé...

Nous ne reviendrons pas ici sur les tenants et les aboutissants de l'antiterrorisme, lundimatin déborde déjà d'articles de fond sur la question. Ce qui nous intéresse c'est de réfléchir à pourquoi et comment il se met en place actuellement au coeur du mouvement écologiste. Notre hypothèse est qu'il s'agit, face à la montée en puissance de nouvelles formes de contestation, de casser leur dynamique en terrorisant toutes celles et ceux qui les ont déjà rejointes ou souhaiteraient le faire. B.A BA des stratégies contre-insurrectionnelles, frapper les coeurs et les esprits. Les forces sécuritaires françaises savent que l'audace et la joie qui émanent d'un mouvement tel que les Soulèvements de la terre ne seront pas endiguées par quelques promesses politiques toujours-déjà trahies, dès lors, la seule issue possible est répressive et surtout dissuasive. Gageons que les 17 personnes perquisitionnées et interpellées dans la région de Rouen ce matin ne l'ont pas été pour les quelques milliers d'euros qu'elles ont peut-être fait perdre à l'entreprise Lafarge mais pour tenter d'apeurer les milliers de personnes qui ont participé aux Journées contre le béton (lundimatin avait couvert ces 4 journées exceptionnelles.)

Contrairement aux apparences, cette course contre la montre ne se joue pas entre militants écologistes et forces répressives de l'État mais entre la détermination que produit mécaniquement un regard lucide sur le monde et la peur et l'impuissance qu'insuffle l'image de ses hordes cagoulées et armées qui enfoncent les portes et enferment celles et ceux de bonne volonté. Si l'on s'en tient au communiqué diffusé par les journées contre le béton tout porte à croire que pour le moment ces opérations policières de terreur et d'isolement buttent sur le réel. Des dizaines d'organisations peu connues pour leur amour de la violence et de l'illégalisme ont déjà consigné leur soutien aux interpellés : Attac, Sud-Rail, Collages féministes, les jeunes écologistes Normandie, le PCF 76, etc.

Aix-en-Provence : 2 mises en examen

Suites de l'affaire du désarmement de l'usine Lafarge de Bouc-bel-Air. Deux nouvelles mises en examen ont été prononcées par la juge d'instruction ce vendredi 5 avril. Convoquées, ces deux personnes ont pu être assistées d'un rassemblement de soutien lors duquel plusieurs prises de parole ose sont tenues. Des membres de la Ligue des Droits de l'Homme, du comité affaires sensibles de Lyon, de la Quadrature du Net ainsi que le comité local des Soulèvements de la Terre se sont succédés au micro devant le tribunal :

Des voix contre le béton et son monde from primitivi on Vimeo.

Le GIEC contre NGE

Sur une note plus optimiste et enjouée, le GIEC angevin a rendu un rapport accablant contre l'entreprise NGE qui participe à la construction de l'A69. Le voici.

Il y a quelques jours, nous avons enrayé les moteurs de toutes les machines sur le chantier NGE du Pont et du Barreau de Camélat reliant Brax à Colayrac-Saint-Cirq près d'Agen.
À l'appel du GIEC de Haute-vienne, et à la suite de la section girondine du GIEC, nous avons voulu montrer notre soutien à la lutte contre l'A69, en sabotant les jouets dévastateurs de cette entreprise. Il nous a semblé opportun de viser ce chantier qui devrait être inauguré en grande pompe en mai prochain, pour montrer que les monstres du BTP ne sont en rien intouchables. Nous avons apprécié introduire des produits abrasifs dans tous les réservoirs d'huile et de carburant des machines présentes sur la zone. Cela permet à l'entreprise de participer à son autodestruction et ce n'est pas sans nous faire rire : plus NGE continuera les travaux, plus ses machines en fonctionnant se détruiront de l'intérieur, plus elle perdra de l'argent en cherchant à en gagner.

Ce désarmement intervient après des mois de lutte acharnée à la Crem'Arbre contre la brutalité du pouvoir. Ces derniers jours, une des branches de ce pouvoir (ici l'Office Français de la Biodiversité) a reconnu l'illégalité des abattages des arbres occupés par les écureuils. Il aura fallu une petite mésange en train de nidifier pour que l'OFB se prononce sur l'illégalité déjà flagrante des actions de la mafiA69. L'État frappe pendant des mois, puis un beau jour de printemps vient accorder cinq mois de répit, sous prétexte d'illégalité – temporaire bien sûr. Rien ne nous surprend plus dans l'absurdité de ce système et c'est pourquoi nous répondons aussi bien par les mots que par l'action.

Nous avons vu les vilaines ruses de la flicaille pour attraper les écureuil.le.s, usant des besoins de première nécessité pour en faire des proies, nous avons vu le harcèlement psychologique pour les empêcher de dormir, de manger, d'être entendu.e.s. Il est pour l'instant trop risqué pour nous de rendre la pareille, mais qu'ils ne dorment pas sur leurs deux oreilles, cela arrivera à point nommé.

Nous avons donc ciblé ce chantier, car ce pont est à la croisée de deux projets dévastateurs. En plus d'être lié à la construction de l'autoroute Toulouse-Castres via son principal promoteur NGE, il est aussi le premier ouvrage d'art de la Ligne à Grande Vitesse (LGV) qui se construit dans le Sud-Ouest (Bordeaux-Toulouse/Bordeaux-Dax). En effet, cet enjambement de la Garonne, est le prémisse de la route qui desservira la prochaine « Gare d'Agen » construite essentiellement pour accueillir la LGV. Cette dernière implique 4800 hectares de terres artificialisées, 14 milliards de dépenses à minima (financé en partie par le contribuable via une taxe, la TSE), des dizaines de maisons expropriées puis détruites et on vous passe les détails.

Dans cette alliance contre les autoroutes automobiles et ferroviaires, nous félicitons les écureuil.le.s et les zadistes de Saïx, ainsi que tous les collectifs pour leur ténacité face à ces projets mortifères. L'impunité qui règne pour ses promoteurs alimente chaque jour notre rage et nous espérons que d'autres continueront de se réapproprier ce geste.

Nous appelons à une massification de la conspiration.
Nous appelons à en finir avec ces entreprises et avec ceux qui les protègent.
Nous appelons à ne plus attendre des changements d'un État mais à les provoquer ici et maintenant.

Ceci est une menace.

No Macadam ! No Passarail !

GIEC (Groupe d'Idéalistes Enrayant le Capitalisme)


[1] S'il fallait encore s'en convaincre, il suffit d'ouvrir Le Monde de ce jour pour s'apercevoir que les magistrats financiers en sont réduits à devoir rédiger des tribunes pour quémander à l'État les moyens d'accomplir leur mission.

08.04.2024 à 18:20

Si seulement...

dev

Une vendetta monstrueuse - agrémentée de couloirs humanitaires

- 8 avril / , ,
Texte intégral (3926 mots)

Si seulement ce que j'ai écrit pour la première fois en décembre 2023 n'était plus d'actualité trois mois plus tard ! Si seulement le cauchemar était derrière nous. Si seulement les habitants de Gaza s‘en réveillaient ! - Mais se réveiller dans quel présent post-génocidaire ? Quel avenir ? Je n'ose pas l'imaginer...
Si seulement il n'y avait pas que les chiffres à actualiser chaque jour. Le nombre de morts... sans compter ceux qui sont déjà condamnés à mourir par manque de nourriture, d'eau, de médicaments, de tout. À l'heure où j'écris ces lignes.

Il y a un pays, une société qui commence à se sentir légèrement mal à l'aise face à tout cela - dans le meilleur des cas. C'est la société allemande où sa majorité, en accord avec ses représentants politiques, les médias et le monde universitaire. Outre ce léger malaise, les Allemands sont sûrs d'eux dans leur soutien inconditionnel à la campagne génocidaire d'Israël contre Gaza.

En ce qui concerne la Palestine/Israël, une idéologie nationale-identitaire omniprésente empêche la plupart des Allemands de penser par eux-mêmes, c'est-à-dire de penser tout court. Et de ressentir de l'empathie.

En Allemagne, le "conflit du Proche-Orient" ne disparaît pratiquement jamais de l'actualité : "les deux parties", "compliqué", "terreur", "droit à l'existence"(d'Israel, évidemment), "responsabilité particulière de l'Allemagne", "contre toute forme d'antisémitisme" [1]...

Dans leur dernier ouvrage, deux universitaires allemands acclamés, qui jouent un rôle de premier plan dans la production de ce tissu grossier de bouts d'argumentation répétés mécaniquement, se demandent de manière suggestive, ainsi qu'à leurs lecteurs, pourquoi les Palestiniens et leurs partisans font constamment un tel tapage autour de "ce conflit" et des victimes collatérales palestiniens.

Dans une note de bas de page, ils comparent le nombre de personnes tuées lors de l'opération militaire israélienne "Plomb durci" contre la bande de Gaza en 2008/2009 - "un peu plus de 1000" - avec le nombre considérablement plus élevé de victimes - 800 000 à 1 million - dans le génocide au Rwanda (1995) et dans d'autres guerres ou "situations" ailleurs dans lesquelles "des violations des droits de l'homme se sont produites". Selon les auteurs, ces drames reçoivent beaucoup moins d'attention en Allemagne que les "un peu plus de 1 000" Palestiniens qui sont morts en 2008/09 (selon les chiffres israéliens, c'étaient 1116, selon l'organisation palestinienne des droits de l'homme PCHR 1417 - voilà pour le qualificatif "un peu plus de").

Que suggèrent les auteurs, puisque dans le même contexte, ils se réfèrent à la „théorie des 3 D“ créée en 2003 par Natan Sharansky, un homme politique israélien ? - L'un des trois D de cette "théorie", qui a été utilisée en Allemagne pendant des années comme base pour distinguer la critique légitime de la politique israélienne de l'antisémitisme, fait référence au "double standard" : Si Israël est évalué selon des critères différents, c'est-à-dire plus élevés et plus stricts que ceux appliqués à d'autres États et à leur politique, il s'agit alors, selon M. Sharansky, d'antisémitisme. Une personne réfléchie pourrait se demander comment, précisémment, des propos sur la politique d'un État seraient liées à une forme de racisme. Cela ne fonctionne que par des amalgames – entre l‘État et ses citoyens, entre une éthnie assumée ou construit et cet État. Et c'est ce que M. Sharansky nous apprend : la politique de l'État d'Israel est une affaire juive. Et si cet État commettait un crime, disons un génocide – ce serait alors un „crime juif“ d'après M. Sharansky et toustes celles et ceux qui suivent sa logique ?

Voilà donc ce que nos masterminds allemands en matière d'"antisémitisme lié à Israël" (en liaison avec M. Sharansky) veulent suggérer avec leurs jeux de chiffres cyniques : Les Palestiniens et leurs partisans ne font tant d'histoires à propos des victimes palestiniennes que parce qu'ils sont - du moins tendanciellement - antisémites.

Au cours des mois qui se sont écoulés depuis le début de la guerre contre la population de Gaza, qui a tué jusqu'à présent (2024-03-26) plus de 32 000 civils [2] - je me demande si le nombre de morts actuel semble suffisamment remarquable pour les auteurs du livre susmentionné (et désormais distribué par l'Agence Fédérale pour l'Éducation Civique) pour concéder - au moins à la communauté palestinienne en Allemagne à s‘indigner.

Certains d'entre eux sont nés et ont grandi en Allemagne et sont citoyens allemands, mais pas automatiquement. D'autres n'ont pas de passeport, ont été et sont apatrides et dans l'incertitude depuis toujours, "entreposés" [3] , comme le dit l'anthropologue/activiste israélien Jeff Halper.

En tant que Palestiniens de l'une ou l'autre catégorie, ils sont profondément concernés par ce que leurs grands-parents, leurs parents, leurs proches en Palestine ont subi et subissent en conséquence de la politique d'Israël. Depuis toutes ces années. Et depuis octobre dernier, c'est pire que jamais...

Une voisine, née et élevée à Berlin, petite-fille de réfugiés palestiniens, me dit qu'elle ne se sent pas vue, qu'elle se sent rejetée, presque méprisée par ses collègues ou voisins allemands. Elle comprend à leurs gestes, à la façon dont ils la regardent, qu'ils ne veulent pas entendre un mot de sa part sur Gaza. « Nous sommes diabolisés en tant que terroristes ou sympathisants, en tant qu'islamistes, en tant qu'antisémites avant même que nous ayons ouvert la bouche. »

Un ami palestinien qui s'inquiète chaque heure, chaque jour, pour sa famille à Gaza, me dit qu'il ne supporte plus de lire ou de regarder les médias allemands. "J'ai l'impression qu'ils me crachent constamment à la figure. »
Les Palestiniens en Allemagne (environ 200 000 dont une grande partie à Berlin), en particulier ceux de l'ancienne génération, ont appris que pour être acceptés dans la société allemande, ils devaient garder pour eux leurs souvenirs, leurs pensées et leurs sentiments à propos de la Palestine. Après le 7 octobre, ils ont compris que cela ne suffit pas. Depuis ce jour d'atrocités commises par le Hamas contre des civils israéliens, les Palestiniens (Arabes, Musulmans et autres personnes vaguement associées) sont contraints de comprendre qu'en tant que Palestiniens (Arabes, etc.) en Allemagne, ils font l'objet d'une suspicion générale. Quoi qu'ils disent ou fassent.
Les médias allemands, les hommes politiques de tous bords, la société en général savent, même si c'est de manière inconsciente, que les Palestiniens ne peuvent pas être d'accord avec ce que la politique israélienne leur inflige.
Et voilà une belle concession : Nous pourrions envisager de leur offrir généreusement - en dépit de ce que nous ne pouvons malheureusement pas nier comme étant problématique à leur sujet - un billet d'entrée à la superpuissance morale qu'est notre Allemagne. La seule condition pour obtenir ce billet : qu'ils signent une déclaration réaffirmant le droit d'Israël à exister. [4] Est-ce trop demander ?

Une amie allemande qui m'est très chère me dit : Mais en tant qu'Allemands, n'avons-nous pas une responsabilité particulière ? (Je me retiens et ne lui crie pas dessus : ... une responsabilité particulière de permettre et de participer au meurtre et au nettoyage ethnique du plus grand nombre possible de Palestiniennes et Palestiniens ?!)

J'abandonne. Je ne parviendrai pas à la convaincre, ma chère amie allemande. Je connais la logique interne de son raisonnement, qui va +/- comme ceci : que pouvons-nous faire, bons Allemands qui s'efforcent d'assumer la responsabilité des crimes de nos grands-parents ? Que pouvons-nous faire, une fois que cette responsabilité a été définie comme un soutien inconditionnel à Israël - quoi qu'il arrive ?

Il est déconcertant de constater que les Bildungsbürger allemands, ceux qui bénéficient de toutes les possibilités d'une bonne éducation, qui s'informent par le biais de médias sérieux et qui se considèrent comme des citoyens critiques, ne peuvent pas ou ne veulent pas décrypter les motivations très évidentes des relations étroites entre Israël et l'Allemagne. Par conséquent, ils ne prennent pas en compte les incitations triviales de la politique allemande à maintenir des relations particulièrement étroites avec Israël, ce qui inclut bien sûr d'aider à prendre en charge les préoccupations sérieuses des États partenaires, en l'occurrence le problème majeur d'Israël : les Palestiniens, qui n'ont toujours pas disparu et ne sont toujours pas prêts à renoncer à leurs droits.

Il existe des raisons banales pour lesquelles Israël (et son principal problème non résolu) ne disparaît jamais complètement de l'actualité et de l'attention politique en Allemagne. Ottfried Nassauer, spécialiste allemand des études sur la paix, a écrit que David Ben Gourion et Konrad Adenauer, considérant la coopération comme mutuellement bénéfique, se sont empressés de conclure une alliance officieuse, des années avant l'établissement de relations diplomatiques entre les deux jeunes États. La RFA a "généreusement" financé Israël dans le cadre des réparations que l'Allemagne de l'Ouest était prête à payer, réparations qui ne sont pratiquement jamais allées aux citoyens israéliens qui avaient survécu à l'Holocauste, mais plutôt au renforcement militaire de l'État.

En retour, Israël a gracieusement fermé les yeux sur les bonnes relations de la jeune République fédérale avec les États arabes, ennemis d'Israël. Ces relations amicales reposaient bien entendu aussi sur des considérations pragmatiques. Mais surtout, Israël a soutenu l'État ouest-allemand qui luttait pour sa reconnaissance sur la scène internationale en l'exonérant des fautes commises récemment par son embarrassant prédécesseur. C'est ainsi qu'a débuté une merveilleuse amitié reposant sur des intérêts communs.

Comme dans toutes les relations interétatiques, ce sont des considérations pragmatiques de ce type qui constituent les motifs décisifs pour se rapprocher ou rester irréconciliables. Pourquoi n'en irait-il pas de même pour les relations germano-israéliennes ?

Le pragmatisme est généralement habillé d'une sorte de kitsch identitaire afin de faire battre les cœurs plus vite. La honte et l'horreur ressenties autrefois par de nombreux Allemands face aux crimes commis par eux ou par leurs ancêtres directs ont été transformées en idéologie d'État et, en tant que telle, hermétique, stéréotypée, à l'abri de la réflexion ou de la critique, surtout après que l'Allemagne soit redevenue une superpuissance.

Ce genre grossier de kitsch immunise contre la pensée indépendante, mais aussi contre l'empathie. Les Palestiniens, mais aussi les Israéliens vivant en Allemagne, sont aujourd'hui choqués par le manque d'empathie de leur entourage allemand. Presque personne ne leur demande : "Comment allez-vous, comment va ta famille ? Est-ce que l'un de tes proches est touché ?"
Une idéologie comme celle qui sous-tend la "solidarité inconditionnelle avec Israël" (solidarité avec un État ?) tend à réduire les pensées et les émotions, à les uniformiser. Cette idéologie s'inscrit dans le cadre d'une identité nationale allemande suffisante. Et elle empêche plutôt une exploration en profondeur de ce que la culpabilité historique pourrait signifier en termes de responsabilité actuelle.

Une fraction considérable des populations d‘autres pays estime que la définition que l'État d'Israël se donne de lui-même est juste et valable : Israël est le refuge des Juifs du monde, qui ont été et seront menacés, éternellement et partout (ailleurs). On trouve également de nombreuses personnes dans le monde qui sont convaincues que les politiques israéliennes d'occupation, d'ethnocratie, de ségrégation et les campagnes sans merci contre les civils palestiniens sont justifiées, voire nécessaires. Dans ces pays, comme par exemple la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis et d'autres, vous trouverez - sans surprise - des politiciens et des adhérents de l'extrême droite parmi ces "partisans inconditionnels", mais aussi des conservateurs, des néolibéraux ou des sociaux-démocrates.

En revanche, les partis de gauche, les syndicats, les mouvements antiracistes, les militants des droits de l'homme, les anarchistes etc. du monde entier soutiendraient évidemment les droits des Palestiniens, c'est-à-dire l'égalité des droits dans tout Israël-Palestine - comme partout ailleurs - tout en rejetant - logiquement - l'antisémitisme.

Les gauchistes, antiracistes, syndicalistes, écologistes et autres progressistes allemands ont au contraire choisi de se glisser sous un parapluie qui les protège du travail d'empathie et du travail de réflexion. De quoi est fait ce "parapluie", que représente-t-il ? Traduit en mots, ce parapluie signifie : Nous, l'Allemagne, sommes la superpuissance morale par excellence, qui, après avoir commis le crime le plus horrible jamais commis, incomparable à tout autre crime - nous avons fait nos devoirs et continuons à les faire, courageusement, méticuleusement, un exemple brillant pour le monde. Comment cela se fait-il ? Non pas, comme on pourrait le supposer, en protégeant inconditionnellement la dignité humaine, les droits de l'homme tels que stipulés à l'article 1 de la Loi Fondamentale [5] allemande, mais en soutenant inconditionnellement un État, Israël. Les personnes rassemblées sous ce parapluie ne semblent même pas se soucier de savoir avec qui elles se frottent : l'AfD et, en général, la droite politique.

La quasi-totalité de la société allemande, les médias, les intellectuels, les hommes politiques, c'est-à-dire tous les partis, de l'extrême droite à l'extrême gauche, ont donc opté pour le parapluie, notre Allemagne exclusive, notre Heimat idéologique. Là, ou on est chez soi.

Il semble qu'il y ait un fort gain émotionnel dans cette option.

Les yeux fermés dans le ravissement, dans l'obéissance anticipée et lascive, dans la droiture grandiose et agréable, ces Allemands suivent l'idéologie nationale selon laquelle ils sont les citoyens fiers de la superpuissance morale, supérieure à toutes les autres.

En tant que superpuissance morale que nous sommes, nous, l'Allemagne, nous pouvons, non, nous devons exiger, sans pitié, sans condition : Bombardez-les ! Détruisez-les ! Les barbares, les antisémites ! Et bien sûr - nous ne sommes pas inhumains - bien sûr, il devrait y avoir des couloirs humanitaires pour les femmes et les enfants, pour les civils innocents qui sont utilisés comme boucliers humains par leurs pères-maris-frères-cousins-terroristes.
Les "couloirs humanitaires" - attardez-vous un instant à l'intérieur... imaginez-vous peut-être, avec beaucoup d'autres, serrés dans un couloir spatio-temporel aussi étroit, avec la peur de l'abîme qui peut s'ouvrir devant vous à tout moment, la peur au ventre et l'horreur qui vous attend au bout du "couloir"... Il suffit de s'y imaginer un court instant.

Aujourd'hui, celles et ceux qui sont passés par un ou plusieurs de ces couloirs humanitaires à Gaza et celles et ceux qui ont survécu, ont continué à avancer, toujours plus au sud, d'une "zone de sécurité" à l'autre, d'un camp de tentes „sécurisé“ sur une décharge à Khan Younis, bientôt en flammes après avoir été bombardé, jusqu'aux rues „sécurisées“ de Rafah, sans toit, sans nourriture, mais avec de la pluie, de la saleté et du froid. Et si elles et ils ont survécu, si elles et ils parviennent encore à se lever, à marcher, à porter leurs bébés, elles et ils se dirigent vers la prochaine "zone de sécurité", de retour vers le Nord peut-être ? Vers la côte, où, disent-ils, de la nourriture pourrait arriver ? Vers "l'avant-dernière étape de la marche du génocide israélien". [6]

Notre allié doit bien entendu poursuivre son action comme prévu et nous devons donc le soutenir sans faille. Le droit international humanitaire doit être pris en compte, de sorte que ce qui doit être exécuté sans pitié par notre allié pour sa défense puisse être et sera soutenu par nous d'une manière moralement irréprochable.

Encadré et amorti en termes humanitaires.

Les militaires israéliens demandent depuis longtemps l'avis d'experts en droit international avant de lancer une attaque. Cela a généralement été le cas lorsqu'Israël a bombardé la bande de Gaza, non sans avoir largué peu avant des tracts sur les zones densément peuplées afin d'avertir ceux qui allaient être bombardés de l'imminence de l'opération. Quittez vos maisons immédiatement, disaient les tracts, ou vous serez touchés. Ceux qui restaient à l'intérieur et survivaient étaient bien sûr considérés comme des terroristes. L'armée la plus morale du monde ne s'attaque qu'aux infrastructures terroristes. [7]

Mais ... où aller quand il pleut des tracts au-dessus de votre quartier, puis, immédiatement après, des bombes ?

Dans la guerre contre le peuple de Gaza à laquelle nous assistons toustes en temps réel, tout comme au cours d'autres « massacres télévisés » [8] auparavant, nous entendons également Israël avertir celles et ceux qu'il va bombarder, tirer, écraser. A suivre. Maintenant. Nous entendons qu'on leur demande de partir pour leur propre protection, aussi vite que possible ou même plus vite, de quitter le bout de chemin de terre, la tente de fortune, les ruines.

De partir. Et ne pas revenir.

Cela n'en vaut pas la peine. Impossible, de toute façon.

La gigantesque vendetta n'a laissé aucune possibilité de retour dans la majeure partie du nord et dans toute la bande de Gaza. Disparu. Tabula rasa. Des champs de ruines. Décombres. La mort.

Sous les gravats :
Les jouets de nos enfants.

Les photos de nos morts, ceux qui ont péri lors des bombardements précédents.

Nos casseroles, nos poêles, nos tasses, nos assiettes.

Les plateaux sur lesquels étaient servis le riz et le poulet parfumés.

Nos morts. La théière de grand-mère. Ses poèmes.

La robe de mariée de Reem, qu'elle n'a pas eu l'occasion de porter.

Où est-elle d'ailleurs !

Et le cartable de ma petite sœur. Les livres.

Les morts.

Les morts. Les otages. Les morts. Les prisonniers. Les morts. Les poètes.

Oubliez-les. Toutes.Tous.

Oubliez tout.

N'oublions jamais ! Aucune, aucun. Jamais.

Sophia Deeg

Illustration : Halima Aziz


[1] Ce « tout » est devenu le mot de code pour « y compris et principalement l'antisémitisme lié à Israël »

[2] The numbers given by the Hamas lead Health Ministry in Gaza are considered reliable – even by the IDF : Israeli intel confirms Gaza health ministry stats 'reliable' (newarab.com)

[4] Comme d'autres gouvernements de certains Länder,le gouvernement noir-vert du Land de Rhénanie-du-Nord-Westphalie veut obtenir, par le biais d'une initiative du Conseil fédéral, que la reconnaissance du droit à l'existence d'Israël devienne une condition préalable à la naturalisation en Allemagne.

[5] Article 1 [Dignité de l'être humain, caractère obligatoire des droits fondamentaux pour la puissance publique] (1) La dignité de l'être humain est intangible. Tous les pouvoirs publics ont l'obligation de la respecter et de la protéger. (2) En conséquence, le peuple allemand reconnaît à l'être humain des droits inviolables et inaliénables comme fondement de toute communauté humaine, de la paix et de la justice dans le monde.

[6] Rafah : The penultimate step in Israel's march of genocide. - JVP (jewishvoiceforpeace.org)

08.04.2024 à 17:19

La chute des mondes

dev

Le regard crépusculaire de l'extrême-droite littéraire
Ce qui vient (3)

- 8 avril /
Texte intégral (4038 mots)

Nous continuons, à tâtons, notre suivi du fascisme qui vient. L'affaire Tesson, dans le cadre du Printemps des Poètes, avait remué le monde littéraire. Mais nous n'étions passés qu'en survol au-dessus de Tesson. Grâce au livre de François Krug, Réactions françaises, on peut essayer de poser quelques éléments d'analyse au service de notre voyage en « pays réel ». L'une des hypothèses qui apparaît ici : notre époque est régie par une logique non pas historique, mais spatiale, une logique non pas dialectique, mais remplaciste – dans la dialectique le même et l'autre peuvent se réconcilier ; dans le remplacisme, un corps ne prend la place d'un corps qu'en l'éliminant. Pas d'hybridation, pas de dépassement, pas de synthèse, pas d'alliance.

Notre camp n'a pas de grands récits. Mais, il faut le reconnaître : l'adversaire non plus. Tout l'antagonisme semble posé narrativement autre part que dans l'Histoire.

Ou plutôt, leur camp a un grand récit. Un grand récit d'angoisse. Un grand récit d'angoisse raciale. Mais c'est un grand récit qui n'appartient pas à l'Histoire. Où il ne s'agit pas de temps. Un grand récit où, justement, il s'agit d'espace et de démographie. D'espaces qui se raréfient. De multiplicités qui pullulent. L'espace devient dangereusement étroit. La multitude d'en face nous submerge. Un récit où il n'y a plus d'espace dans l'espace et où deux corps se substituent mais ne se côtoient pas. Un grand récit de la distance. Le grand récit du remplacement. Mais ce récit, ce récit n'est pas non plus une Histoire. Car nous vivons des temps où il n'y a plus d'Histoire. Nous vivons la fin des temps, qui n'est pas la fin de tout, qui n'est pas la fin du tout, mais les débuts d'une pensée posée à partir de l'espace.

Les îles ne communiquent pas

Ce n'est pas si anodin qu'un écrivain voyageur vienne cristalliser et incarner la filiation entière de l'extrême droite littéraire. L'affaire Tesson, aussi passionnante, primordiale, fantastique qu'elle soit, aussi maladroit qu'ait été notre camp à cette occasion, Sylvain Tesson peut nous en apprendre long sur la nature spéciale du fascisme présent, de la Nouvelle droite, en tant qu'elle se présente en réalité comme un grand récit de l'espace.

Comment être raciste sans hiérarchiser ouvertement les races inassumées telles ? Placez-les dans l'espace. Hiérarchisez non à la verticale : supérieur, inférieur. Mais à l'horizontal : dedans, dehors, proche, loin et à quelle distance se tient le cerisier sauvage ? Il ne s'agit plus de sang. Il peut bien être mêlé. Sur ce point l'empire cosmopolite a déraciné la race de son creuset de sang. Mais il nous reste une distinction : chez nous, chez eux. « Selon Tesson, c'est aussi ce qu'a découvert Ulysse en errant d'île en île, chez les Sirènes, les Cyclopes ou les Lotophages : « Les îles ne communiquent pas. Voilà l'enseignement homérique : la diversité impose que chacun conserve sa singularité. Maintenez la distance si vous tenez à la survie du divers ! » (Krug) L'océan n'est pas une surface de communication, de flux et de mouvements. L'île n'est pas un fragment d'archipel aux circulations errantes sise à l'aléa complexe de systèmes marins, coralliens et d'échanges brumeux. L'Odyssée n'est pas une affaire de multiples rencontres et de palabres. Pour Tesson : la diversité est la diversité des essences incommunicables – des identités closes. C'est une affaire de… « survie ». Les Stoïciens distinguaient deux types de mélanges : le mélange par interpénétration totale des éléments divers ; le mélange par conservation des différences. Tesson est plus rudimentaire : il distingue les îles des continents, ce qui signifie pour lui, la singularité et le mélange. La diversité est celle des singularités insulaires, des identités essentielles prises en un sens spatial : la substance, au sens de « se tenir dessous », l'île sous les corps. Il n'y a pas plusieurs mélanges : mélange homogénéisant, mélange hétérogénéisant. Il y a la singularité ou l'homogénéité. La diversité moins le mélange.

Pour Tesson, le « paysage » insulaire commande l'incommunicabilité des singularités. Soit. La question hiérarchique n'apparaît pas immédiatement. Chacun chez soi. Mais, très vite, le « paysage » recèle des objections contre l'égalité et en faveur de la supériorité et de la hiérarchie. 2022, Blanc, traversée dans les Alpes : « Le paysage répondait à son principe de distinction, de hiérarchie, de pureté […]. Politiquement, il était étrange que les esprits éveillés ne se fussent pas plus tôt insurgés contre la symbolique du paysage de montagne. La verticalité constituait une critique de la théorie égalitaire. » Certes, il n'y a pas de races. Mais il y a des îles et des montagnes. Le temps, la filiation, le sang qui se transmet : soit, ils ne légitiment rien. Mais alors : n'y a-t-il pas de grands monteurs de sommets ? Dans le journal, on peut lire qu'un « catholique de droite », qui déteste l'Église, multimillionnaire, vrai « Largo Winch français », avide d'intensités et de hauteurs, fervent macroniste, est devenu le 5 560° humain à être monté en haut de l'Everest. « Il y a une boulimie de vie chez lui, dit sa sœur, […], journaliste de télévision. Frédéric est le genre d'homme qui n'aime entrer dans le train que quelques secondes avant que les portes se ferment. Il ne veut rien manquer et met de l'intensité dans tout ce qu'il fait. » Quitte à jouer au trompe-la-mort. Des embouteillages au sommet de l'Everest causent régulièrement le décès de grimpeurs, exsangues d'être bloqués par – 40 °C. Lorsqu'il se lance dans l'ascension, c'est ce qu'il se passe. « J'ai enjambé trois cadavres gelés et un alpiniste est mort d'épuisement en revenant du sommet dans une tente à côté de moi », se souvient celui qui est aussi colonel de réserve dans l'armée de l'air. Le 23 mai 2019, il devient le 5 560e être humain « le plus haut de la terre ». » [1] Si l'on revient sur Tesson : voilà des verticales qui hiérarchisent son homme. Les verticales spatiales de la performance sportive. Les verticales performatives subordonnée à l'extension. La verticalité qualitative du sang et de la race, voyez qu'elles se reportent sur les sommets : verticalité performative de l'espace où s'élèvent les êtres humains d'exception.

La chute des mondes

Si la figure de Tesson est signifiante, c'est parce qu'il est voyageur. Il s'inscrit dans une vaste tradition : le récit viatique. Le récit de voyage. Et le voyageur a affaire non à l'Histoire mais à la Géographie. C'est le paysage qui symbolise sa mentalité, sa mentalité qu'il projette sur le paysage. Depuis 1945, le récit de voyage a muté plusieurs fois. L'après-guerre est marquée par un refus de l'exotisme petit-bourgeois qui s'accompagne d'une généralisation du regard sceptico-nihiliste : le monde n'est pas un jeu, on n'y voyage pas. « Je hais les voyages et les explorateurs » dit Lévi-Strauss. Et Sartre : La Nausée : « L'échec du voyage coïncidait avec la déception d'un monde qui ne réservait plus de surprise ». À partir des années 60, Perec, Butor, Barthes, Debord : expérimentations de voyages où c'est l'espace lui-même qui voyage en lui-même. Laps d'espaces, dérives, expérimentations. Puis, dans les années 1980, on assiste à un retour au « classicisme » pré-guerre, avec Nicolas Bouvier, ou les récits nostalgiques d'aventure « d'antan » (« Étonnants voyageurs » de Michel Le Bris). Il n'y a plus d'unité de style ou de sens, autre que la satisfaction de l'élément consommable déterminé par le marché éditorial. Le tournant du siècle ouvre le temps des micro-voyages confinés ou arbitrairement contraints (Jean Rolin, Maspero, Augé). Enfin, selon Guillaume Thouroude, dans La Pluralité des mondes, le XXI° siècle fait apparaître, pour le genre viatique, ce double rapport : 1) récit de l'exploit sportif ou récit d'une performance plutôt que d'une aventure ou d'une découverte ; 2) fausse conscience, à style « d'aphorismes de sous-préfecture », prônant le dénuement et la sobriété du voyage tout en s'assurant une médiatisation à outrance et des sponsors. Et celui de qui Thouroude qualifie le style « d'aphorismes de sous-préfecture », c'est, justement Sylvain Tesson.

Quel regard Sylvain Tesson jette-t-il sur les mondes qu'il traverse lors de ses voyages ? Le même que celui qu'il admire chez Jean Raspail : « Jean Raspail a une vision du monde que j'aime : crépusculaire. Il est sensible à l'esthétique de l'engloutissement, de la chute des mondes, ce moment où l'on contemple quelque chose pour la dernière fois dans les feux d'un soleil moribond. » écrit Tesson. Dans l'Himalaya : « Partout la vallée est jonchée de détritus et d'immondices […]. Dans l'air flotte des remugles nauséeux, et du sol imbibé transpire une sanie infecte. La montagne elle-même dégage une odeur de mort et de déjection […]. Tout le parcours est conchié par ce passage du “camp des saints”. » Ce contre-exotisme de l'abjection et des mondes finissants, donc, enveloppé dans l'intertexte de Jean Raspail et son Camps des Saints, pose le regard occidental comme regard du soleil couchant (« occident » : crépuscule) sur l'immondice des peuples barbares, parfois compensés par quelques rencontres parfaitement clichées avec le visage de l'humanité. Cela indique au moins deux choses : 1) le monde n'est pas aimable ; 2) il n'est pas non plus voué à être conquis. Au contraire, la logique veut que l'on ne voyage que pour la posture et la performance, et qu'il faut que l'aventure ne nous apprenne, comme sa leçon, qu'une seule chose : chez nous, c'est mieux – au moins parce que c'est chez nous. Par exemple :

« En septembre 2021, Tesson participe à Paris à une soirée de soutien à la population du Haut-Karabackh, l'enclave séparatiste arménienne en Azerbaïdjan, et objet d'un conflit meurtrier entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan. L'écrivain en a fait une cause personnelle. La guerre entre ces deux pays lointains est en réalité une guerre de civilisations, répète-t-il dans la presse : « L'Arménie est un verrou chrétien au milieu de l'ancien Empire ottoman […]. Qu'elle tombe et il en cuira à la vieille Europe dépositaire de la culture judéo-chrétienne qui a donné au monde la démocratie, la liberté, ses arts et sa science. » La soirée est organisée par SOS Chrétiens d'Orient, une ONG très proche de l'extrême droite : son président, Charles de Meyer, est assistant parlementaire de Thierry Mariani, député européen du Rassemblement national ; son directeur général, Benjamin Blanchard, a été assistant du député d'extrême droite Jacques Bompard et animateur sur Radio Courtoisie ; Charlotte d'Ornellas, journaliste à Valeurs actuelles, siège au conseil d'administration. »

Propos qui, en sous-texte, pose la problématique de l'existence occidentale blanche sur le modèle d'une citadelle assiégée et en passe d'être submergée. La pureté propre de l'occident encrassée par les dehors. Inversion fantasmatique du mouvement colonial.

Jean Raspail avait posé les jalons narratifs de cette stylisation de l'existence blanche :

Le Camp des saints 1972 :

« L'histoire commence en Inde. Les pauvres y rêvent d'une vie meilleure. Un million d'entre eux embarque dans des bateaux, vers l'Europe. À bord, ces malheureux révèlent leur bestialité. Ils vivent dans leurs excréments et, les esprits s'échauffant, s'accouplent comme des animaux : « Ainsi, dans la merde et la luxure, et aussi l'espérance, s'avançait vers l'Occident l'armada de la dernière chance. » Ils traversent la Méditerranée. Ils approchent des côtes françaises. Les gouvernants, aveuglés par les idéaux universalistes, décident d'accueillir ces pauvres Indiens. La population ne s'inquiète pas, abrutie par « la putain nommée Mass Media ». Un éditorialiste lucide alerte, en vain : « Personne n'a souligné le risque essentiel, à savoir celui qui découle de l'extrême vulnérabilité de la race blanche et son caractère tragiquement minoritaire. Je suis blanc. Blanc et Occidental. Nous sommes blancs. Que représentons-nous, au total ? Sept cents millions d'individus, principalement concentrés en Europe, et cela face à plusieurs milliards de non-Blancs, on n'arrive même plus à en tenir le compte à jour. » Les Indiens débarquent entre Nice et Saint-Tropez : « Les bateaux se vidaient de toute part comme une baignoire déborde. Le tiers-monde dégoulinait et l'Occident lui servait d'égout. » (François Krug)

Et :

« Les nouveaux arrivants font régner la terreur. Ils imposent leur loi, ils tuent, ils violent : « Chaque quartier d'immigrants possédait alors son cheptel de femmes blanches, dont chacun pouvait user. » Ils remontent vers le nord. L'armée se défile. De toute façon, c'est trop tard : « Les rats ne lâcheront le fromage “Occident” qu'après l'avoir dévoré tout entier et, comme il était de grasse et belle taille, ce n'est pas pour demain. » La France, puis l'Europe entière sont submergées. Lorsque le roman s'achève, seule la Suisse est préservée, pour encore quelques heures. Des Français y sont réfugiés « pour tenter d'y prolonger ce qu'ils aimaient : une vie à l'occidentale, entre gens de même race ». Ils peuvent y méditer la morale de cette histoire : « Maudite sera la race blanche le jour où elle renoncera à exprimer les vérités essentielles ». Lorsque Jean Raspail publie Le Camp des saints, en 1972, l'immigration n'intéresse encore pas grand monde en France. » » (François Krug)

La société secrète de Jean Raspail

Mais l'occident est une façade pour les insatisfaits. Jean Raspail, écrivain réactionnaire, auteur de Le Camp des Saints (1972), récit du grand remplacement des occidentaux par les indiens, maître et coach littéraire du jeune Tesson, avait inventé un Royaume fictif de Patagonie, en terre de feu, dont il était le « consul général autoproclamé ». Ce n'est pas depuis l'Occident réel, soit inexistant en tant que forme unique, ou figure spirituelle, que le remplaciste des débuts écrit. C'est depuis une hétérotopie ou une société secrète. Contrairement à l'époque de Tesson, celle de Raspail est celle des pionniers de l'idée remplaciste. En tant que telle, l'idée est soumise au processus d'installation colonial classique : une avant-garde, secte ou société secrète, installe un contre-monde dans le monde, et s'allie par serments et cooptations, un peuple particulier. Les Patagons ne sont d'abord qu'un prétexte amical à la réunion.

« Lorsqu'il avait l'âge de Tesson, Raspail a pagayé du Québec à la Nouvelle-Orléans, sur les fleuves et les lacs, en hommage aux explorateurs français de l'Amérique. Il a remonté le continent américain en voiture, de la Terre de Feu à l'Alaska. Il a exploré l'ancien empire des Incas. Il en a tiré ses premiers livres, des récits de voyage. Ses romans sont peuplés d'aventuriers héroïques. Les fans de Raspail l'appellent « notre consul général », et se désignent eux-mêmes comme « Patagons ». C'est un jeu résultant d'une blague de l'écrivain. Il s'était autoproclamé consul général en France du royaume fictif de Patagonie, à la pointe sud de l'Amérique. Des centaines de lecteurs lui ont demandé à être naturalisés. Raspail leur a accordé la citoyenneté patagonne, et des titres : parmi les plus célèbres, l'écrivain Michel Déon est devenu vice-consul en Irlande ; l'explorateur Paul-Émile Victor, vice-consul en Polynésie ; ou Michel-Édouard Leclerc, le patron d'hypermarchés, ministre des Finances de ce pays imaginaire »

Mais cette Patagonie, devient, chez Tesson qui, lui aussi, porte en lui son royaume fictif, un point de ralliement inquiétant : « Votre œuvre est nécessaire à nous tous, membres de votre société secrète, plus nombreux que vous le pensez » lui explique-t-il en 2019 (cf. Krug). La diversité des personnes venues à son enterrement en atteste : « Dans l'assistance, on repère surtout les représentants de la droite extrême : le souverainiste Philippe de Villiers, la larme à l'œil ; Marion Maréchal-Le Pen ; l'homme d'affaires Charles Beigbeder, frère de Frédéric, l'écrivain, et mécène de la jeune droite identitaire ; d'anciens compagnons du Parti des forces nouvelles, le mouvement néofasciste que Raspail avait soutenu, comme Jean-Pax Méfret, le chanteur préféré de l'extrême droite, ou Anne Méaux, la communicante qui conseille une partie des patrons du CAC 40 ; ou encore, une délégation de l'hebdomadaire Valeurs actuelles. Personne ne remarque cet homme en blouson de cuir et casquette sur la tête, qui évite les photographes : Sylvain Tesson est venu rendre un dernier hommage à Jean Raspail. » Des Patagons au cercle des amis venus rendre hommage au défunt, l'articulation est celle d'un fantasme narcissique de consulat monarchique entre élites aux prolégomènes d'un mouvement de masse qui affecte toutes les parties de la société réelle. Si les fantasmes de submersion ne datent pas de Jean Raspail (en 1905, Jack London faisait état d'une crainte d'invasion chinoise), on pourrait néanmoins faire remonter à sa figure une stylisation de l'expérience fascisante du monde. Et, dans le contexte français, on pourrait voir dans la société secrète des Patagons, ce « cristal de masse » (pour reprendre un concept de Canetti) à partir duquel les masses populaires adeptes du remplacisme se sont constituées. Soit : un royaume fictif de Patagonie superposé à la France effective depuis lequel s'est préparé le télescopage des dimensions. De même que chez Tesson, l'Arménie devient le faire valoir de la race blanche – le royaume fictif de Patagonie est l'archétype imaginaire de cette topologie psychique et symbolique idéale, sauvée du déferlement boueux du monde.

La bibliothèque de Tesson

Dans son livre Réactions françaises, François Krug analyse la photographie d'un entretien de Tesson dans Paris Match. On y voit sa bibliothèque. Si la topologie imaginaire est déterminante dans la spatialité fascisante, ce qui constitue le fascisme de la proto-aristocratie, c'est son raffinement et son capital culturel : la bibliothèque est le miroir des tendances de l'élite sociale. « À l'été 2017, Sylvain Tesson reçoit chez lui un journaliste et un photographe de Paris Match. L'objet de leur reportage, c'est la bibliothèque de « l'écrivain baroudeur ». Le journaliste remarque dans les rayonnages, « serrés l'un contre l'autre, Héraclite et Lucky Luke, Apollinaire et le manuel d'entretien d'une motocyclette ukrainienne », mais aussi « deux mètres linéaires » réservés à Ernst Jünger. » À côté de Jünger, figure aventureuse de la révolution conservatrice des années trente en Allemagne, on aperçoit les livres de Jean Mabire, une des grandes figures, elle, de la Nouvelle Droite : « C'est bien ça : La Division Charlemagne, La Brigade Frankreich, les deux tomes de La Division Wiking. On ignorait que Tesson était lecteur de Jean Mabire (1927-2006), un écrivain d'extrême droite principalement connu pour ses livres sur l'histoire des SS. » Jean Mabire, connaissance d'enfance du père de Tesson, et proche de Dominique Venner, est membre du GRECE.

Puis, plus la plongée dans l'image se fait précise, et plus apparaissent les liens livresques et sociaux, avec l'extrême droite politique et littéraire :

« Zoomons à nouveau sur la photo de Paris Match. Dans la bibliothèque de Tesson, à côté des livres de Mabire, on repère J'ai choisi la bête immonde, une autobiographie politique publiée en 2000 par Martin Peltier, ce journaliste passé du Quotidien de Paris au FN et à l'hebdomadaire National Hebdo, un temps contributeur de la revue néo-hussarde Rive droite. Peltier se souvient qu'au Quotidien de Paris, il avait été chargé par Philippe Tesson de chaperonner les stagiaires, dont son propre fils, Sylvain. Plus loin dans le rayonnage, voici La Nuit de Jéricho, un roman d'anticipation cosigné en 1991 par Alain Sanders, journaliste au quotidien Présent, et Serge de Beketch, ancien directeur de la rédaction de Minute, vedette de Radio Courtoisie à l'époque où Tesson y animait lui-même une émission. Comme dans Le Camp des saints de Jean Raspail, la France est envahie par des étrangers ; dans cette Nuit de Jéricho, en revanche, de courageux résistants prennent les armes et affrontent les envahisseurs. Quelques livres plus loin, on découvre une autre curiosité : Race et identité, un essai publié en 1977 aux Éditions Copernic, la maison d'édition du Grece. »

On ne juge pas un livre à sa couverture, mais on peut juger un homme à sa bibliothèque. On peut au moins s'en faire une idée. L'idée qui apparaît ici se constelle d'éléments d'une droite qui semble chercher sa vigueur et son dynamisme dans les héros de guerre de la période nazie, son grand récit dans le remplacisme (Camp des Saints ou Nuit de Jéricho), ses amitiés dans le Grece et la nouvelle droite, son obsession dans la race et l'identité.

Quels sont nos grands récits de l'espace ? Grands récits par rapport à l'espace ? Si l'extrême-droite, hors de l'histoire et dans l'espace, pose des races topologiques de distances et de sommets, races qui ne sont pas dans un rapport dialectique, mais un rapport d'espace, soit un rapport de migrations/envahissement, de « submersion » du « chez soi » idéal, de souillure. À la fin de l'histoire, il n'y a plus que des rapports d'espace. Mais puisque cet espace des droites est lui-même symbolique et essentiel, l'espace des droites n'a pas de place – l'espace des droites est peu spacieux.


[1] https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2021/12/26/frederic-jousset-l-art-effrene-des-affaires_6107311_4500055.html « Tourbillon de montages financiers à neuf chiffres, ascension du Shishapangma, au Tibet, randonnée à cheval dans la pampa, chasses au Tadjikistan, parties de ski dans le Caucase et pointes de vitesse sur les pistes du Mans au volant de son AC Cobra de 1964. Autant d'exploits qui lui valent d'être dépeint par la presse économique en Largo Winch français, ce héros de BD milliardaire casse-cou. Soudain, il se penche, œil brillant et bichant : « Il y a trois semaines, j'ai failli mourir. » »

08.04.2024 à 08:36

Ne demande pas au poème ce que tu aurais pu faire

dev

Lire + (198 mots)

(Le futur et le ciel ouvert seront exigeants)

1.

Quand tu rentres à la maison, ta maison,
pense aux autres.
(N'oublie pas le peuple des tentes.)

Quand tu comptes les étoiles pour dormir,
pense aux autres.
(Certains n'ont pas le loisir de rêver.)

Quand tu te libères par la métonymie,
pense aux autres.
(Qui ont perdu le droit à la parole.)

Mahmoud Darwish, Comme des fleurs d'amandiers ou plus loin

2.

Quand tu penses aux palestiniennes et palestiniens aujourd'hui,

pense à toi.

(Et ne demande pas au poème ce que tu aurais pu faire. Le futur et le ciel ouvert seront exigeants)
Une femme, en face des amandiers fleuris ce matin

Maria K

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