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La Lettre de Philosophie Magazine

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14.04.2024 à 08:00

ChatGPT : vers la privatisation du langage ?

nfoiry

ChatGPT : vers la privatisation du langage ? nfoiry

Le langage va-t-il devenir payant ? C’est la question originale que pose le philosophe spécialiste de la technologie Pascal Chabot dans cette réflexion où il se penche sur l’avenir de la lecture et de l’écriture à l’heure de ChatGPT.

13.04.2024 à 08:00

Parcours : une journée pour rester de bonne humeur avec les classiques de la philosophie

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Parcours : une journée pour rester de bonne humeur avec les classiques de la philosophie nfoiry

Si les grands penseurs ne sont pas tous des boute-en-train, certains ont imaginé des moyens de ne pas gâcher leurs journées en se laissant envahir par le spleen ou l’irritation. Dans le grand dossier de notre nouveau numéro, suivez le parcours des classiques pour garder le sourire du lever au coucher. Mais attention aux chausse-trappes ! 

12.04.2024 à 17:42

La dialectique peut-elle casser des briques ?

hschlegel

La dialectique peut-elle casser des briques ? hschlegel

« “Peut-on être bassement matérialiste ?” C’est la question que posait l’un de mes professeurs de philosophie, plongeant pensivement ses mains dans de grandes poches le temps de savourer l’effet de son trait d’esprit. Un kōan marxien. Son interrogation espiègle ne m’a jamais vraiment quitté. J’y pense souvent, et elle m’est revenue hier, alors que je m’envoyais les six épisodes de Machine, la nouvelle série d’Arte.

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“Mon conseil à la jeunesse : lire Karl Marx.” Cette recommandation ne provient pas d’un obscur mentor, elle émane de notre président. Emmanuel Macron l’a prononcée dans le magazine Elle, en 2017. Le réalisateur Fred Grivois l’a prise au mot. Il s’est plongé dans Le Capital pour imaginer une série de “kung-fu marxiste” diffusée depuis hier sur Arte. Si l’argument paraît classique, son développement l’est moins : une entreprise de fabrication de machines à laver, dans l’est de la France, va être rachetée par des investisseurs coréens prêts à délocaliser, mais les ouvriers n’entendent pas se laisser faire… et ils trouvent un appui dans leur lutte quand une intérimaire les rejoint. “Machine”, son nom de guerre. Car ce personnage mystérieux (incarné par Margot Bancilhon) laisse entrevoir un passé trouble dans l’armée. Elle a appris à sa battre, elle apprendra à lutter. Comment ? En suivant les enseignements marxistes de JP, qu’interprète l’excellent JoeyStarr. Du type : “Ce n’est pas la conscience qui détermine l’existence, c’est l’existence sociale qui détermine la conscience”, emprunté à L’Idéologie allemande. Ou bien : “Sur un terrain plat, de simples buttes font l’effet de collines”, tiré du Capital, que JP déclame… à vélo, dans une côte.

L’intrigue ouvrière prend progressivement l’épaisseur du cinéma d’action. La série oscille ainsi entre Louise-Michel et Kill Bill, Stéphane Brizé et Bruce Lee. Vous me direz, quel rapport entre Marx et les arts martiaux ? Je me suis amusé à chercher, en repensant à La dialectique peut-elle casser des briques ? de René Viénet, un détournement situationniste des films de kung-fu. Au risque de ratiociner, j’en suppose trois : la centralité du corps, l’esprit dialectique, le rapport entre la théorie et la pratique. Les prolétaires, comme les maîtres du kung-fu, n’ont d’abord que leur corps à vendre. Étymologiquement, en chinois, gōng désigne un “métier”, celui de l’artisan qui maîtrise un savoir-faire, et , le maître. Ensuite, celui qui pratique les arts martiaux, comme le marxiste, a une appréciation dialectique des rapports de force. “L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes”, écrit Marx dans le Manifeste du parti communiste. Et il appelle “communisme le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses” (L’Idéologie allemande). Dans la pratique du kung-fu, il s’agit notamment de dévier les forces de son adversaire pour les retourner contre lui et finir par le briser. De faire de ses faiblesses notre force. Enfin, la philosophie politique comme la discipline martiale reposent sur l’articulation de la théorie et de la pratique. Marx se soucie ainsi de l’incarnation de la théorie, afin qu’elle soit portée par le plus grand nombre : “Une idée devient une force quand elle s’empare des masses”, note-t-il dans la Critique du droit politique hégélien… que cite JoeyStarr. Quant au kung-fu, il appuie sa pratique sur un corpus philosophique (bouddhiste ou taoïste) s’adressant non seulement aux combattants mais plus massivement à tous les citoyens.

Car “c’est dans la pratique que l’homme prouve sa vérité” résume JP, ventriloqué par Karl Marx. Hautement matérialiste ? »

12.04.2024 à 17:00

Catherine Malabou : “En 1789, le régime de propriété privée a réinstitué ce qu’il prétendait mettre à bas : la servitude”

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Catherine Malabou : “En 1789, le régime de propriété privée a réinstitué ce qu’il prétendait mettre à bas : la servitude” hschlegel

La Révolution française n’a pas eu lieu. C’est ce qu’affirme Catherine Malabou dans son nouvel ouvrage, Il n’y a pas eu de Révolution. Réflexions sur la propriété privée, le pouvoir et la condition servile en France (Rivages, 2024). Relisant Proudhon, elle soutient que l’exclusion persistante de la capacité à transmettre a reconduit le privilège de l’héritage. Entretien.

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Pourquoi, selon Pierre-Joseph Proudhon, auteur de Qu’est-ce que la propriété ?, n’y a-t-il pas eu de Révolution française ?

Catherine Malabou : Il faut comprendre d’où parle Proudhon. Qu’est-ce que la propriété ?, publié en 1840, est une réponse à un sujet soumis à la discussion par l’Académie de Besançon : « Des conséquences économiques et morales qu’a eues jusqu’à présent en France, et que semble devoir y produire dans l’avenir, la loi sur le partage égal des biens entre les enfants. » C’est donc la question du droit d’aînesse, aboli à la Révolution comme l’ensemble des droits féodaux, qui est la porte d’entrée. Après la Révolution, qui instaure la propriété privée, les Français sont-ils tous devenus des héritiers à part entière ? Le droit d’aînesse a-t-il été supprimé ? Si tous sont désormais autorisés à devenir propriétaires, peuvent-ils tous transmettre et léguer ? Formellement oui, du fait de l’égalité des droits. Pourtant, montre Proudhon, dans les faits, très peu de personnes héritent effectivement. Peu sont dans la capacité de transmettre leurs biens, faute d’en avoir ! C’est tout particulièrement vrai du prolétaire, qui ne peut acheter les produits qu’il fabrique et ne peut rien acquérir au-delà des strictes limites de ses conditions d’existence. La transmission, le legs, qui permettent à un individu de s’inscrire dans une lignée, une filiation, un statut social véritable, lui sont inaccessibles. Le régime de propriété privée a réinstitué ce qu’il prétendait mettre à bas. Il n’a pas mis fin à la servitude, dont la marque féodale, en droit médiéval, est précisément l’incapacité civile, à savoir l’impossibilité de transmettre et d’hériter.

“L’exclusion de l’héritage est une privation de généalogie. La capacité d’hériter, liée à la propriété privée, a remplacé le lignage nobiliaire”

 

Transmission et servitude sont donc des questions parallèles ?

Oui. Sous l’Ancien Régime, l’interdiction de « tester » (faire un testament), est synonyme de servitude. Les serfs (soumis au droit de mainmorte, soit l’incapacité de transmettre un bien à son décès), les bâtards (soumis au droit de bâtardise) et les étrangers, les aubains (soumis au droit d’aubaine) partagent une même condition. C’est le seigneur ou le roi qui héritent de leurs biens. Proudhon associe ces trois catégories (dites de « condition servile ») et les identifie aux prolétaires. Pour ce faire, il fait un usage extensif de l’expression « droit d’aubaine » et la généralise pour parler de l’ensemble des exclus de la transmission : « La propriété est le droit d’aubaine : cet axiome sera pour nous comme le nom de la bête de l’Apocalypse, nom dans lequel est renfermé tout le mystère de cette bête. » Marx a très bien analysé le sens économique de cette phrase, l’appropriation de la plus-value par le capitaliste, mais n’a pas analysé le sens politique du droit d’aubaine médiéval.

 

Marx raille également Proudhon, et la fameuse phrase “la propriété, c’est le vol”. À mauvais escient ?

Il ne voit pas que le vol est d’abord un vol de mémoire. Comme si le capitalisme procédait par effacement brutal de ce dont il est en réalité le continuateur : la servilité. C’est en partie pour sauver Proudhon de l’ironie de Marx que j’ai écrit ce livre. Évidemment, sur le plan de l’analyse économique, Proudhon ne peut pas rivaliser avec Marx. Mais il a beaucoup mieux saisi le sens politique et symbolique du problème. Le vol dont la propriété est pour lui le nom n’est pas simplement une question d’extorsion matérielle : c’est une spoliation mémorielle. L’amnésie qui frappe l’histoire de la servitude et sa persistance dans la France post-révolutionnaire.

“Dans la fameuse phrase de Proudhon, ‘la propriété, c’est le vol’, ce vol est d’abord un vol de mémoire. Comme si le capitalisme procédait par effacement brutal de ce dont il est en réalité le continuateur : la servilité”

 

Que voulez-vous dire ?

L’exclusion de l’héritage est une privation de généalogie. Les historiens comme Peter Sahlins l’ont très bien montré : le fait d’être considéré comme citoyen est indissociable du fait d’être inscrit dans une généalogie. La capacité d’hériter, liée à la propriété privée, a remplacé le lignage nobiliaire. Le problème est que beaucoup d’individus demeurent, du fait de leur pauvreté, privés de filiation. Leurs enfants ne constituent pas une descendance car ils ne sont propriétaires de rien. En un sens, la propriété privée reproduit les modalités aristocratiques du legs et de la tradition. Il y a un lien par conséquent très étroit entre la capacité symbolique d’hériter, donc l’appartenance à un tissu social, l’inscription dans une lignée, dans le temps long, et la capacité matérielle de transmettre. La servitude n’est pas « simplement » une contrainte systématique exercée sur une liberté du vivant de celui qui en est le dépositaire et souhaiterait en jouir sans entrave : elle est liée à la possibilité de recevoir du passé un legs vivant, et à la possibilité de s’ouvrir à l’avenir au-delà des bornes étroites d’une vie individuelle. C’est ce qui fait le sens de l’enracinement, au-delà de la question purement territoriale. Les ultra-riches d’aujourd’hui sont, géographiquement, déracinés ; mais ils ont le privilège d’être très profondément inscrits dans des lignées. On parle à juste titre de dynasties, qui ont remplacé les généalogies aristocratiques. Les vrais déracinés n’ont pas de lieu à eux, mais ils sont également privés d’histoire : SDF, travailleurs précaires, étrangers sans papiers, migrants … Hier comme aujourd’hui, le droit d’aubaine créé un monde d’étrangers, d’esseulés, d’abandonnés, d’« épaves » comme on disait en droit médiéval. Pour vivre pleinement, il faut prendre place dans une chaîne, dans une logique de don et de réception, de passé et d’avenir. Proudhon ne défend pas aveuglément, bien entendu, l’héritage et ne le condamne pas non plus : il dénonce l’accaparement du droit d’hériter par une infime minorité.

 

Sur le plan de mémoire, la Révolution française n’aurait donc, là encore, rien changé…

Proudhon considère qu’une majorité de Français ont perdu la mémoire de leur état de servitude ancienne. Les trous béants du passé ont été comblés par l’espoir d’inaugurer, pour chacun, de nouvelles lignées de transmission. Ce n’est pas pour rien, sans doute, si la généalogie connaît un regain d’intérêt aujourd’hui. Les arbres généalogiques, cependant, ne disent pas tous, et surtout pas l’essentiel. Nous pouvons tomber sur des noms enregistrés, consignés. Mais nous ne saurons jamais qui étaient ces gens. Les registres mentionnent parfois la profession, mais pas le statut social. Vous ne verrez jamais marqué « serf » ! Les historiens contemporains, d’ailleurs, débattent pour savoir en quoi consistait au juste cette servitude, pour déterminer ce qui la distinguait de l’esclavage. Il y a une vraie obscurité sur ce point : les serfs descendaient-ils des esclaves romains ? Comment ? Quand ? Mon nom, Malabou, par exemple, est une énigme. Certains membres de ma famille ont pu en retracer l’existence assez loin, mais impossible de dire avec certitude d’où il vient. Il peut s’agir d’un nom très ancré dans le terroir (« difficile d’aller au bout »), donc un village paysan très éloigné. Ce qui renvoie plutôt au serf. Mais d’autres pensent que le nom est dérivé de l’arabe, et est lié à l’invasion du IXe siècle. Je suis entre l’aubain et le serf ! Et je ne pourrai vraisemblablement jamais trancher, comme beaucoup de Français.

“Les enfants issus de familles pauvres, qui n’héritent de rien, ne constituent pas une descendance car ils ne sont propriétaires de rien. En un sens, la propriété privée reproduit les modalités aristocratiques du legs et de la tradition”

 

Proudhon, lorsqu’il écrit, assiste à la prolétarisation des sociétés. Les choses n’ont-elles pas changé ?

Sur le papier, il y a certainement davantage de propriétaires. Mais il faut voir de quoi l’on est propriétaire ! Pensez aux constructions en zones périurbaines, dans des ensembles qui isolent complètement les gens – et souvent dans des matériaux de piètre qualité. Est-ce là quelque chose que l’on voudra transmettre ? Quand on regarde l’histoire de la propriété privée, celle-ci n’a pas vraiment été, pour les petites gens, un facteur d’émancipation. C’est plutôt le contraire. Il faut bien vivre quelque part et, pour ceux qui veulent posséder ce quelque part, l’accès à la propriété se fait en général dans le renoncement. Beaucoup de jeunes préfèrent aujourd’hui louer qu’acheter. Il y a aujourd’hui une véritable crise immobilière et une limitation sensible des crédits bancaires. Quant aux biens de consommation : nous en possédons sans doute plus, mais que valent-ils ? Rien, pour la plupart. Quand on perd ses parents, que l’on vide leur logement, que l’on fait expertiser les choses, on s’aperçoit vite que les trois quarts des objets n’ont aucune valeur, et ceux qui en ont peut-être sont bien souvent dépourvus de tout lien affectif. On hérite de très peu de choses. L’abondance apparente de biens masque la futilité, la liquidité des biens personnels. Il n’y a que la fortune, la fortune réelle, qui détermine le sens et l’effectivité de l’héritage.

 

Parmi les “déshérités” contemporains, vous revenez en particulier sur la situation des migrants…

Dans de nombreux pays, comme le Danemark, les biens des migrants sont confisqués. Nouvelle version du droit d’aubaine. Ce droit de confiscation n’est pas officiellement en vigueur en France. Néanmoins, dans la jungle de Calais par exemple, les tentes et les objets personnels des migrants sont détruits. Normalement, en droit, une tente est un domicile et personne n’est autorisé à le détruire. Dépouillés, les migrants sont coupés du temps. Impossible, pour eux, de se dire : j’avais ceci hier, j’aurai cela demain. C’est évidemment une manière d’exclure mais plus encore là encore de les priver de mémoire et par conséquent aussi de pouvoir.

“L’abondance apparente de biens masque la futilité, la liquidité des biens personnels. En général, on hérite de très peu de choses de valeur. Il n’y a que la fortune, la fortune réelle, qui détermine le sens et l’effectivité de l’héritage”

 

Pour qualifier la condition des exclus de l’héritage, vous employez l’image de l’épavité. Pouvez-vous l’expliquer ?

L’épavité faisait partie de ces droits seigneuriaux liés au droit d’aubaine. Sous l’Ancien Régime, tout ce qui « échouait » sur le ban seigneurial revenait au seigneur – en particulier les épaves des navires fracassés sur le rivage. Mais rapidement, dans le droit médiéval, l’épave va en venir à désigner le bâtard (aussi qualifié de « mécru », de « méconnu »). Le statut d’objet est progressivement appliqué au sujet. Quand nous parlons d’une épave aujourd’hui, nous pensons souvent moins au navire lui-même qu’à quelqu’un qui, comme lui, se laisse couler.

 

Que reste-t-il dans cet état d’épave ?

Il existe un certain degré de dénuement en-deçà duquel il n’est plus possible de descendre. Tous les biens, toute la force ont été accaparés, volés. Que reste-t-il ? Soit l’épave est une déchéance totale, un pur rebut. Soit l’on peut considérer, comme Proudhon, que l’épave fait apparaître en négatif les limites de la propriété : l’épave symbolise ainsi le non-appropriable absolu. Ce qui demeure quand tout le reste a disparu. Ce n’est pas l’inaliénable de la dignité ou de la liberté. Ce non-appropriable procède d’une négation d’une profonde violence. Je pense que l’anarchisme est le mouvement politique qui interroge ce non-appropriable – ce que l’épave peut contenir de résistance et qui permet encore, en dépit de tout, de tenir debout. L’anarchiste dit : tu m’as tout pris, mais quelque chose est encore là. Je ne commande rien, je n’ai pas de commencement, je ne viens de rien ; mais je ne suis pas rien. Et ce « quelque chose » peut être une force, si elle devient collective. Une union de dépersonnalisations !

 

Il n’y a pas eu de Révolution, de Catherine Malabou, vient de paraître aux Éditions Rivages. 120 p., 20€, disponible ici.

12.04.2024 à 16:00

Petit journal de bord du ramadan

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Petit journal de bord du ramadan hschlegel

Le ramadan 2024 s’est achevé ce mardi, laissant derrière lui trente jours intenses de jeûne et d’introspection pour les musulmans le pratiquant. Mais que signifie réellement vivre chaque journée de ce mois, sacré pour 1,5 milliard de personnes dans le monde ? Yasmine Khiat a tenu un petit journal de bord spirituel.

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Avant toute chose, je souhaite préciser ce qu’est la pratique du jeûne musulman et la manière dont je l’aborde cette année. De l’arabe sawm (صَوْم), le jeûne signifie littéralement « la privation de ». Pendant 30 jours, il m’était interdit de manger et de boire du lever du jour jusqu’à la tombée de la nuit. Le jeûne ne se limite pas à l’abstention alimentaire mais englobe également l’interruption d’autres comportements préjudiciables, selon les préceptes musulmans, à l’activité spirituelle – comme par exemple la cigarette ou encore les relations sexuelles. Quel objectif me guidait ? Tester ma capacité à affronter les situations de manque, éprouver le sort quotidien des nécessiteux et surtout me remettre en question.

Semaine 1 : quand l’esprit défie le corps

« Mais tu es folle ?! Tu ne peux pas boire de la journée ?! » Alors que mon entourage réagit avec surprise à mon envie de jeûner cette année, les premiers jours passent et je découvre que mon corps peut endurer davantage de choses que je ne l’imaginais. Cette citation de Spinoza me vient en tête : « Nul ne sait [d’avance] ce que peut le corps » (Éthique III, 2, S). J’en fais l’expérience, mais je remarque aussi que mon esprit parvient à reprendre le dessus. Je ne peux pas boire de la journée, pourtant je peux parler. Assoiffée, mon cerveau n’était pas assez oxygéné ; pourtant, je parviens à travailler des heures devant mon ordinateur. Quelques vertiges vers 17h, mais je tiens bon, il ne reste que deux heures, rupture du jeûne aux alentours de 19h15... Tout est dans la tête, y compris la maîtrise du corps.

Le soir, pour un ftour (إِفْطَار,) presque parfait – mot arabe qui désigne le repas pris pour rompre le jeûne –, rien de mieux qu’une datte, un bol de chorba frik (soupe traditionnelle algérienne à base de blé concassé, de viande d’agneau et de coriandre) et quelques briks farcis... Miam. La rupture du jeûne est évidemment une expérience profondément apaisante mais aussi surprenante. Montre en main : je m’abstiens de 5 heures du matin à 7 heures du soir, je fantasme sur la nourriture pendant 14 heures, mais au moment de la rupture, je suis rassasiée au bout de 8 minutes... Et parlons de cette première gorgée d’eau dans mon gosier, à la saveur toute particulière, qui me procure un soulagement immédiat. Cela fait sept jours que je jeûne, et alors que c’est mon corps qui me contraint d’ordinaire à satisfaire mes besoins, je réalise que ce que peut mon corps est surtout déterminé par mon esprit. Cette interaction me fascine.

Semaine 2 : la nuit devient le jour

J’ai l’impression d’être un chat. Dormir est devenu ma seule raison de vivre. Ce que j’inflige à mon corps n’a décidément rien de raisonnable. Ne pas manger du matin au soir, rester éveillée toute la journée en ayant peu dormi, puis manger, pour dormir aussitôt. La fatigue est ce qui vient briser ce beau compagnonnage entre mon esprit et mon corps, tout deux bien décidés à se rebeller. Comme un chat malicieux ponctuant ses journées de siestes, vers minuit, j’ai tour à tour un regain d’énergie, une envie de grignoter, de vider mes placards, de travailler et de ranger mon appartement. Il faut profiter à tout prix, la nuit tout est permis, je peux boire, manger, alors c’est la fête. La nuit devient le jour. Et le temps n’a plus de limite.

Cette deuxième semaine est marquée par les insomnies. Mon corps ne comprend plus grand-chose et réclame un café quand le réveil sonne, à l’heure où le soleil est déjà levé. Mais quelle « bonne fatigue » que de « faire l’épreuve de son corps », explique le philosophe Éric Fiat dans son Ode à la fatigue (2018). La fatigue du jeûneur est similaire à ce que le philosophe appelle « la fatigue du sportif » : la joie du vainqueur efface toute la fatigue. Chaque journée de jeûne est définitivement une victoire qui me remplit de joie et qui me fait oublier l’imperfection de mon propre corps. Je suis exténuée mais le temps passe et je passe avec entrain le seuil symbolique des quinze jours consécutifs de jeûne.

Semaine 3 : souffrir stoïquement

Trois semaines ont passé et j’approuve la vision grand public de la théorie du médecin Maxwell Maltz, selon laquelle le cerveau humain aurait besoin de [minimum] 21 jours pour prendre une habitude. Je m’en approche. Je suis officiellement habituée à jeûner. En bonne stoïcienne que je suis devenue, je me réveille le matin et je ne me plains plus. Je maîtrise mes émotions, je suis presque tranquille. Détachée lorsque je passe devant une terrasse bondée d’un café, voyant les Parisiens flâner au soleil, sirotant des boissons rafraîchissantes. Imperturbable devant une petite fille qui mange en face de moi une crêpe au chocolat dans le bus à l’heure du goûter : pourquoi les enfants ont-ils cette fâcheuse tendance à fixer les autres dans les yeux ? Était-elle en train de me provoquer ? La pauvre petite ignorait que je jeûnais et le spectacle de cette dégustation aurait pu jouer avec mes nerfs.

La frustration et l’irritabilité sont des émotions légitimes à l’épreuve du jeûne. Mais en néo-stoïcienne, je sais que je ne peux pas contrôler les événements extérieurs. Je peux seulement contrôler ma réaction, et rester fidèle à la décision que j’ai prise en toute conscience. Je développe une attitude de plus en plus détachée et positive. Loin de mes préoccupations de soif et de faim, désormais, j’ai l’impression que le jeûne du corps me rend pleinement disposée à l’égard du monde et des autres et renforce ma discipline intérieure.

Semaine 4 : l’heure du bilan

Il ne reste qu’une semaine et j’appréhende le « retour à la normale ». Au-delà des défis rencontrés, des difficultés liées à la faim, la soif et la fatigue, ce mois entier est un véritable temps de pause, un temps pour observer ma propre vie.

Trente jours est une temporalité rare aujourd’hui pour se consacrer à soi. C’est ce que constate le philosophe Abdennour Bidar, dans son livre Les Cinq piliers de l’Islam et leur sens initiatique (Albin Michel, 2023) :

Faire de cette période de l’année ce temps privilégié où l’on va se donner le temps non seulement du retrait des affaires du monde mais de la consécration de soi à l’essentiel. Soulignons à quel point ce temps de pause et de consécration à la vie spirituelle est devenu un luxe quasi introuvable dans nos vies contemporaines : qui dispose aujourd’hui d’un mois entier pour cela ? La question de fond que pose le mois de ramadan est de ce fait cruciale pour nos sociétés tout entières, au-delà de l’islam. Elle interroge, en effet, le préjudice pour nos existences de n’avoir aucun ‘temps libéré’, aucune période libérée pendant laquelle cet essentiel peut devenir prioritaire vis-à-vis du reste”

Certes, l’exigeant jeûne musulman a affamé mon estomac, mon ego et mes désirs. Mais cette abstinence était l’occasion de faire l’expérience de pensées, de sensations ou d’émotions auxquelles je n’aurais pas prêté vraiment attention si je ne m’étais pas imposée cette contrainte forte, et d’adoucir mon cœur, qui ne voit parfois que ce qu’il possède. Car au-delà des bienfaits physiques et spirituels, j’ai surtout partagé les mêmes privations que d’autres hommes, femmes et enfants subissent tout au long de l’année, de par le monde. Personnellement, je peux dire que chaque journée de jeûne m’a permis de reconnaître ma chance, et m’a également, par mon corps, ouvert les yeux sur la réalité brutale de la faim et de la pauvreté qui affligent la planète. En cela, j’ai bien le sentiment d’avoir accompli une tâche importante et de m’être effectivement reconnectée, pour un temps, à ce qu’on appelle « l’essentiel ».

12.04.2024 à 16:00

L’impressionnisme, une révolution philosophique

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L’impressionnisme, une révolution philosophique hschlegel

Une grande exposition est consacrée, au musée d’Orsay, à la naissance de l’impressionnisme. Quelle est la signification de ce geste esthétique qui a changé l’histoire de la peinture ? La réponse de Merleau-Ponty, Deleuze et Jules Laforgue.

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« Un matin, l’un de nous manquant de noir, se servit de bleu : l’impressionnisme était né. » C’est en ces termes que Auguste Renoir raconte l’émergence d’un mouvement qui a bouleversé l’histoire de la peinture. L’explication est évidemment sommaire, mais elle dit bien des choses exactes quant à l’esprit de l’impressionnisme. Elle rappelle, dans sa concision, le goût des impressionnistes pour la simplicité, contre les sophistications de l’académisme. Elle évoque aussi l’avènement de nouvelles pratiques.

Comment donc un peintre en viendrait-il à manquer d’un pigment ? C’est qu’il n’est plus dans son atelier. Les impressionnistes peignent en pleine nature : ils quittent l’environnement hermétique et l’éclairage imperturbable du laboratoire pictural, et s’enfoncent dans le tissu sensuel du monde où les fleurs, les pierres et les arbres se réverbèrent, où les couleurs se répondent, où le visible se transforme au gré des jeux de la lumière répandue sur les choses.

La perception instantanée de la couleur

Rompant avec l’intellectualisme d’une peinture classique et ses velléités à rendre, sur la toile, l’objectivité esthétique des êtres, les impressionnistes cherchent à revenir à l’immédiateté de l’« impression » sensible, à la pureté de l’expérience. Comme le résume Merleau-Ponty dans L’Œil et l’Esprit (1960), « l’impressionnisme voulait rendre dans la peinture la manière même dont les objets frappent notre vue et attaquent nos sens. Il les représentait dans l’atmosphère où nous les donne la perception instantanée. »

Dans ses Mélanges posthumes (1979), le poète franco-uruguayen Jules Laforgue (1860-1887) dénonce en particulier, comme Merleau-Ponty après lui, l’exigence de la perspective, « construction a priori des mathématiciens », « pur dessin théorique », qui occulte le rapport premier, charnel, à l’espace éprouvé dans sa profondeur par l’être humain qui y plonge comme un « rapport d’intensité », comme un échelonnement « établ[i] par les mille riens de tons et de touches, par les variétés d’états d’air suivant leur plan non immobile, mais remuant ».

L’étoffe de cette « perception instantanée », l’étoffe du visible que l’impressionniste cherche à saisir dans sa naïveté en deçà de l’abstraction, c’est la couleur. « L’impressionniste voit et rend la nature telle qu’elle est, c’est-à-dire uniquement en vibrations colorées », souligne Laforgue. La couleur est la grande affaire des impressionnistes, marqués par les découvertes sur la décomposition du spectre chromatique. Distribué entre toutes les choses qui se donnent à voir, elle outrepasse les frontières des êtres et manifeste dans ses infinies nuances l’unité du monde sensible.

Mais comment rendre sur la toile toute sa vivacité à cette couleur ? La question tourne, pour beaucoup des peintres de cette époque, à la monomanie. « La couleur est mon obsession quotidienne, ma joie et mon tourment », dira Claude Monet qui, avec son Impression, soleil levant (1874), passe pour le père du mouvement. D’abord, il faut réapprendre à voir. Laforgue insiste sur cette nécessaire rééducation du regard appauvri par les habitudes de la tradition : « Quand un peintre porte ses regards d’un paysage, où les vibrations de la lumière multiplient à l’infini les nuances, sur sa palette, garnie selon les recettes dictées par les maîtres ou déduites de leur œuvre, un jugement réflexe établit en lui, modifiant sa sensation et bornant son effort. […] Que le peintre n’ait donc point une palette immuable, à laquelle il accorde de force tout paysage ! »

Ce n’est pourtant pas seulement en termes absolus que la nature, dans son infinie richesse, réveille l’émotion chromatique. C’est également en termes relationnels, par les contrastes fulgurants qu’elle offre aux yeux. Comme le dit Deleuze dans ses cours sur la peinture de 1981 : « Ce qui va atténuer une couleur ou ce qui va renforcer une couleur, c’est une autre couleur. » Merleau-Ponty le dit également : « Pour représenter la couleur des objets, il ne suffisait pas de reporter sur la toile leur ton local, c’est-à-dire la couleur qu’ils prennent quand on les isole de ce qui les entoure, il fallait tenir compte des phénomènes de contraste qui dans la nature modifient les couleurs locales. » Pour « faire vibrer » un vert, rien de tel que de lui accoler un rouge, car « ces complémentaires s’exaltent. » Cloîtré dans son atelier et dans sa tête, le peintre réaliste perdait le sens de cette réverbération des couleurs.

Nouveaux espaces, nouvelle lumière

La toile impressionniste va donc se charger, de toutes parts, de couleur. Elle n’est plus dominée par l’opposition entre l’objet qui, éclairé au premier plan, dévoile sa richesse chromatique, et l’arrière-plan souvent plus fade, plus neutre, de la peinture classique qui devait s’effacer pour ne pas trop attirer l’œil. « Ça n’est plus du tout médiatisé par une matrice ou par un fond. De quelque manière qu’on conçoit la matrice et le fond », relève Deleuze. L’espace n’est plus un arrière-plan qui sert de faire valoir à la scène ou à l’objet que l’on veut montrer. L’espace est saturé de toutes parts de couleurs qui s’animent les unes les autres selon « rapports périphériques de proche en proche » comme selon les « rapports diamétraux d’opposition » entre les complémentaires.

Le rapport au noir s’en trouve en particulier transformé. Désormais, dit Claude Romano dans De la couleur (2020), le peintre « remplace le contraste de lumière et d’ombre […] par le contraste de tons ». Dans la peinture classique, le jeu du clair et de l’obscur est une manière de mettre en valeur l’objet qui, illuminé, se détache des ténèbres. La lumière, homogène, est réduite à une alternative : absence qui abolit toute coloration et voue au non-être, ou présence qui donne à voir les couleurs et fait exister les choses. Elle montre en isolant artificiellement, en nimbant d’un halo de néant.

Voilà qui, pour l’impressionnisme, affadit toute la puissance chromatique en arrachant la chose à son environnement sensible, visuel. « Dans un paysage baigné de lumière, dans lequel les êtres se modèlent comme des grisailles colorées, où l’académique ne voit que la lumière blanche, à l’état épandu, l’impressionniste la voit baignant tout non de morte blancheur, mais de mille combats vibrants, de riches décompositions prismatiques », souligne Laforgue. Avec l’impressionnisme, la lumière n’est plus le diaphane neutre qui fait paraître les corps ou est arrêté par eux. Elle se montre au contraire. Elle se révèle dans ses infinies nuances colorées, spectre continu de teintes changeantes qui ne s’anéantit jamais dans la non-couleur.

Le noir n’est plus noir car, comme l’écrit A. Messein dans Une Philosophie de l’impressionnisme (1904), « le noir n’est point dans la nature ». Il sera – souvent – un sombre bleu (Renoir le disait fort justement). La lumière qui se répand dans l’ouverture aérienne est partout. Elle est la vérité du sensible, la trame du visible. Romano résume : « L’impressionnisme, en émancipant les couleurs de toute référence à la surface des objets, en s’efforçant de peindre l’“impression” pour elle-même, comme disent ses représentants, a limité drastiquement sa palette. Ce que peignent les impressionnistes en même temps que l’impression […] c’est la lumière telle qu’elle flotte au-dessus des choses, les pollinise de son poudroiement sans fin. »

La technique de la tache

C’est dans ce cadre qu’il faut comprendre ce que l’on retient en général de l’impressionnisme : la technique de la tache, de la « hachure », de la « virgule », comme le dit Deleuze. La résonance des couleurs qui s’exprime dans la nature à travers le contraste esthétique d’une multiplicité d’êtres, l’impressionnisme la réinjecte à l’intérieur même des choses. Le peintre abandonne l’à-plat monotone, le dégradé continu qui maintient au premier plan l’unité des êtres. « Le ton local […] est décomposé chez les impressionnistes. On peut en général obtenir chaque couleur en juxtaposant, au lieu de les mélanger, les couleurs composantes, ce qui donne un ton plus vibrant », indique Merleau-Ponty.

Dans le détail, la toile impressionniste et ces juxtapositions de taches semblent s’éloigner de l’immédiateté de la perception. Le résultat global, cependant, se tient au plus proche de la richesse chromatique de l’expérience naïve. « Il résultait de ces procédés que la toile, qui n’était plus comparable à la nature point par point, restituait, par l’action des parties les unes sur les autres, une vérité générale de l’impression », celle d’une profusion de couleurs entrelacées.

C’est ce geste de décomposition qui fait la signature de l’impressionnisme. Les objets, dès lors, passent au second plan. Ils se dissolvent dans une gerbe colorée « sans contours absolus, liés entre eux par la lumière et l’air ». La ligne disparaît. Laforgue dénonce l’obsession du dessin comme une des « illusions, maîtresses des erreurs traditionnelles » de la peinture académique, qui se réduit à « un dessin rehaussé de couleur ». Il cherche à « obtenir les formes […] par les vibrations et les contrastes de la couleur ». L’indistinction est la règle de la perception primitive. Alors que le contour s’étiole, les êtres, rendus poreux, se mêlent.

L’intellectualisme qui se raccroche au découpage objectal du monde est désamorcé au profit de la sensation. « L’œil – le fameux œil “purement œil” de l’impressionniste – est habité d’une distraction divine à l’égard des choses. Ne pas voir d’abord des objets donnés, mais en deçà d’eux ou avant eux, un grand franchissement sensible, et comme de la couleur libre et de la lumière libre », résume Gérard Granel dans « Sur la couleur de l’impressionnisme ». Toute la toile n’est plus qu’un ensemble de points. « Ça va être vraiment la constitution ponctuelle de cet espace. Ponctuel non pas que, il se fasse de point en point mais plutôt que, l’espace est alors conçu comme un réseau, un type de relation de points. »

Cet espace n’est pas géométrique, mais esthétique. Au premier coup d’œil, il apparaît foncièrement discontinu. Mais aucun des points chromatiques de la chaîne ne constitue un objet, un être, une substance détachée de la toile du monde qui y occuperait une place. Chaque point n’est qu’un éclat sensible et en lui-même non signifiant, qui n’a pas de place attitrée. Il est, ou voudrait être, une « pure couleur » qui « [n’est] couleur de rien, qui [est] couleur des couleurs », comme le dit Granel. Couleur qui, peut-être, « n’existe pas » dans une nature faite de mélanges mais qui, pourtant, est l’ingrédient de tout mélange, donc de tout apparaître.

D’où l’intérêt des impressionnistes pour les couleurs primaires. Les taches colorées ne font référence à rien, ne renvoient à rien d’autre, sinon les unes aux autres. Demeure seulement le réseau contrasté qu’ils tissent : l’unité esthétique du monde. « Les couleurs pures, ce sont les couleurs du monde, non les couleurs des choses, et pourtant ce sont les choses. C’est la naissance des choses. […] Le spectre solaire est aussi picturalement le soleil de l’impressionnisme parce qu’il est la roue des couleurs sans choses, le Sensible-Paon : le “Monde”. »

La fluidité de la sensation

Cette unité du monde, cependant, n’est pas du côté de l’identité et de la permanence. Au contraire : dans la mesure même où elle n’est adossée à rien, livrée seulement au vacillement, à l’éphémère du sensible, elle est bien plutôt du côté du devenir, du changement, de la « fluidité », comme l’a  montré Jean-Pierre Cléro dans son article « La fluidité dans l’impressionnisme ». Fluidité de l’air, fluidité de l’eau et de ses reflets changeants (thème de prédilection des impressionnistes). Fluidité de la lumière aussi, évidemment. « La forme naît ici du libre déploiement de la couleur rendue à sa nature solaire », note Romano. Cette fluidité participe de la vivacité des couleurs. La toile la fige, sans doute. Mais précisément : l’écart instauré par la méthode des taches introduit entre elle tension, un dynamisme vivant. Le mouvement n’est pas représenté. Il est suggéré par la technique picturale, avec davantage de force. Le monde sans point d’appui saisi par le pinceau est emporté dans un tourbillon.

La couleur, au cœur de l’impressionnisme, est traversée par ce flottement. C’est la lumière qui donne à voir la couleur, mais cette lumière change sans arrêt. Quel est donc, alors, la couleur « réelle » de la chose ? En a-t-elle une ? Les impressionnistes renoncent à la vaine recherche d’une essence colorée. Ils repeignent les mêmes lieux à différentes heures – on pense à la cathédrale de Rouen peinte par Monet. Notre état du moment, de fait, change lui aussi au contact des choses changeantes qui rejaillissent sur nous et transforment dans un jeu incessant d’échos la teneur de notre perception. « Je vois tel violet, j’abaisse mes yeux vers ma palette pour l’y combiner, mon œil est involontairement tiré par la blancheur de ma manchette, mon œil a changé, mon violet en souffre, etc. […] L’objet et le sujet sont donc irrémédiablement mouvants, insaisissables et insaisissants. Les éclairs d’identité entre le sujet et l’objet, c’est le propre du génie », écrit Laforgue.

Les profondeurs du visible

C’est cette assomption de l’impertinence colorée qui fait la force de l’impressionnisme. Mais c’est aussi, pour ses commentateurs, ce qui a fait sa faiblesse ou son insuffisance. Tout semble, comme le dit Romano, « flotter dans une atmosphère vaporeuse ». Merleau-Ponty évoque le « chaos des sensations » qui fait « chavirer les objets et [suggère] constamment des illusions ». L’impressionnisme a voulu échapper à l’objectivisme du réalisme académique. Ne sombre-t-il pas dans un subjectivisme tout aussi inconséquent ? N’oublie-t-on pas, alors, quelque chose comme l’envers de l’apparaître : un soubassement terrestre, une pesanteur impénétrable, une opacité qui n’est pas la négation du visible mais qui le porte ? N’y a-t-il pas, s’annonçant sans apparaître dans la manifestation évanescente et volatile des sensibles, un repos en soi qui confère aux choses leur assise sans se réduire à la permanence abstraite de l’objet ?

C’est ce que souligne précisément Merleau-Ponty : « Il y a ce qui atteint l’œil de face, les propriétés frontales du visible – mais aussi ce qui l’atteint d’en bas, la profonde latence posturale où le corps se lève pour voir – et il y a ce qui atteint la vision par en dessus, tous les phénomènes du vol, de la natation, du mouvement, ou elle participe, non plus à la pesanteur des origines, mais aux accomplissements libres. » Robert Delaunay, figure de proue du néo-impressionnisme que cite Merleau-Ponty, le dit également : « Le propre du visible est d’avoir une doublure d’invisible au sens strict, qu’il rend présent comme une certaine absence. À leur époque, nos antipodes d’hier, les impressionnistes, avaient pleinement raison d’établir leur demeure parmi les rejets et les broussailles du spectacle quotidien. Quant à nous, notre cœur bat pour nous amener vers les profondeurs » (Du cubisme à l’art abstrait, 1957).

Cézanne a perçu l’écueil. Proche un temps des impressionnistes, il s’en éloigne rapidement. « Je veux donner de la durée à l’impressionnisme », en faire « quelque chose de solide comme l’art des musées », dit-il. Durée, solidité : voilà ce qui manquait. Paul Cézanne tente de dépasser l’impressionnisme en y réintroduisant les couleurs telluriques délaissées : les bruns, les marrons, les ocres, les bistres, les noirs. Il réhabilite la ligne – mais brisée, chancelante. « L’objet n’est plus couvert de reflets, perdu dans ses rapports à l’air et aux autres objets, il est comme éclairé sourdement de l’intérieur, la lumière émane de lui, et il en résulte une impression de solidité et de matérialité », commente Merleau-Ponty, qui ne fait pas mystère de son admiration. Cézanne, pourtant, en dépit de la supériorité que beaucoup de philosophes veulent lui reconnaître, ne serait sans doute pas advenu sans la révolution impressionniste. Une bonne raison, s’il en fallait, pour courir au musée d’Orsay.

 

L’exposition « Paris 1874. Inventer l’impressionnisme » court jusqu’au 14 juillet 2024 au musée d’Orsay, à Paris. Retrouvez plus d’informations et la billetterie en ligne sur le site officiel du musée.

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