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18.03.2026 à 11:00

Explorer le Maghreb : les défis d'une région en mouvement

Comprendre le Maghreb depuis la Préhistoire jusqu'à nos jours s'avère être une tâche complexe. En effet, les frontières sont récentes, et malgré une langue et une histoire communes, la région n'apparaît pas forcément comme un espace homogène. La géographe Anne-Adélaïde Lascaux et l'historien Benjamin Badier proposent un atlas pour saisir toute la complexité du Maghreb.    Nonfiction : Pouvez-vous revenir sur vos parcours de recherche respectifs et préciser les principaux objets et terrains qui structurent vos travaux ? Anne Lascaux : Je suis géographe, spécialiste des migrations, avec comme terrains de recherche les espaces ruraux, en France et au Maroc. Ma thèse s’est intéressée aux trajectoires entrepreneuriales d’anciens ouvriers agricoles marocains en Provence. Mes travaux de recherche actuels portent sur l’autonomisation des travailleurs agricoles dans le système de la migration temporaire sur plusieurs générations, avec une focale sur la région de Meknès. Benjamin Badier : Je suis pour ma part historien, spécialiste de l’histoire du Maghreb contemporain. Ma thèse portait sur la monarchie marocaine durant la colonisation et la décolonisation, à travers la figure du roi Mohammed V. Mes recherches portent actuellement sur une histoire croisée des décolonisations marocaine et tunisienne dans leur contexte maghrébin. Notre atlas associe donc une géographe et un historien. Cela explique que sa première partie soit consacrée à l’histoire longue du Maghreb, de la Préhistoire aux décolonisations. Les trois parties suivantes proposent une approche des sociétés maghrébines contemporaines par les sciences sociales (science politique, géographie, sociologie, anthropologie). On retrouve ainsi des thèmes phares comme les mobilisations politiques, les migrations, le travail, les rapports de genre ou encore les cultures populaires. Nous nous sommes répartis les thématiques selon nos spécialités et appétences, mais l’ensemble de l’ouvrage a été conçu par une collaboration constante entre nous, ainsi qu’avec le cartographe Guillaume Balavoine. Étant tous les deux à la fois chercheurs et enseignants, nous avions constaté un manque de supports pédagogiques concernant cette région du monde. Alors que les cours à l’université concernant les Suds, la Méditerranée ou encore les mondes musulmans ne sont pas rares, les manuels disponibles étaient souvent anciens ou incomplets et il était difficile de trouver des cartes sur la région. Nous avons voulu actualiser les données disponibles et présenter un panorama de cette région encore trop mal connue et mal comprise, afin de donner envie aux étudiants et aux collègues, mais aussi au grand public, de la découvrir au-delà du fait colonial et des clichés orientalistes.   Votre atlas interroge la définition même du Maghreb comme espace géographique et historique. Comment avez-vous arbitré entre les différentes définitions possibles ? Pourquoi avoir retenu cette délimitation du Maghreb, qui inclut la Libye et la Mauritanie ? Nous ne voulions pas considérer le « Maghreb » comme une évidence. Cette région a été définie et désignée de multiples manières. L’expression « Afrique du Nord » est encore courante ; elle présente l’intérêt de nommer la région par sa position continentale, mais elle conserve en France une connotation coloniale — d’autant que la Libye et l’Égypte n’y sont pas intégrées la plupart du temps. Une autre désignation possible, bien plus rare, est celle de « Tamazgha », le territoire des Amazighs, qui est utilisée par les militants berbères. Découper et nommer un territoire est donc toujours un acte politique. En ce qui nous concerne, nous avons retenu l’expression de « Maghreb », car il s’agit de la dénomination la plus courante aujourd’hui. Si le mot provient de l’arabe médiéval, il faut attendre la deuxième moitié du XX e siècle pour qu’il s’impose en arabe moderne ( al-maghrib al-‘arbi ) et en français. Dans cette dernière langue, le Maghreb est couramment compris comme l’ensemble formé par le Maroc (avec ou sans le Sahara occidental), l’Algérie et la Tunisie, soit les trois territoires anciennement colonisés par la France. Il existe une définition plus large, le « Grand Maghreb », qui inclut la Mauritanie et la Libye, au nom d’une unité historique, d’identités partagées (berbérité, arabité, islamité) et d’évolutions sociologiques proches, même si chacun de ces critères peut être débattu. Tout au long de l’atlas, à travers les cartes, nous discutons les limites du Maghreb, qui ne se cantonnent pas forcément aux frontières étatiques. La Libye, par exemple, apparaît tantôt comme aux confins du Maghreb, tantôt comme un espace de transition entre cette région et l’Égypte, tournée vers le Moyen-Orient. Pour toutes ces raisons, nous avons opté pour une définition ouverte et variable du Maghreb, adaptée à notre fil rouge, qui est l’intégration de la région à l’échelle globale. Nous avons travaillé avec une définition et des limites souples, et nous avons traité, selon les thématiques, aussi bien du Maghreb à trois États que du Maghreb à cinq. Nous voulions sortir du cliché d’une région isolée, pour la penser au contraire dans ses liens avec d’autres espaces, comme le Moyen-Orient (puisque maghrib signifie en arabe « ce qui est à l’ouest », relativement au machriq ), la Méditerranée, ou encore le reste du continent africain. Plutôt que de l’analyser comme un espace clos, cette approche nous a conduit à appréhender le Maghreb comme la superposition des différentes aires géographiques auxquelles il peut être rattaché. Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans la réalisation de l’atlas ? Avez-vous adopté des démarches innovantes et intégré des sources inédites ? Nous avons été confrontés dès le départ à plusieurs difficultés. L’une d’entre elles tient à la littérature scientifique existante, puisqu’il s’agit avant tout d’un ouvrage de synthèse. Il existe de nombreux spécialistes du Maghreb, dans toutes les disciplines, mais la région est moins étudiée que d’autres, comme le Moyen-Orient. Par ailleurs, certaines périodes (la colonisation) et certains territoires (les métropoles) ont bénéficié de plus d’attention, aux dépens d’autres thématiques ou régions, comme les espaces ruraux. L’atlas reflète l’état de la recherche, surtout francophone, sur le Maghreb. Il nous était impossible de couvrir l’ensemble des territoires, mais nous avons cartographié des espaces et des thématiques représentatifs de phénomènes géographiques généraux. L’accès aux données pour réaliser les cartes et les infographies a constitué une autre difficulté. Les États du Maghreb disposent dans l’ensemble d’instituts statistiques efficaces, mais dont les méthodes et les échelles de précision ne coïncident pas toujours. Si le Maroc a publié des résultats détaillés de son dernier recensement (2024), les chiffres disponibles pour l’Algérie sont souvent plus anciens. Quant à la Libye, sa situation politique depuis 2011 compromet la production de données. Nous nous sommes donc souvent rabattus sur les données produites par les institutions internationales, comme la Banque mondiale. Enfin, et il s’agit d’un reflet de la nature autoritaire des différents régimes, certaines sources comme les sondages n’existent pas, si l’on excepte les travaux de l’Arab Barometer. Cartographiquement, la principale difficulté était évidemment la question sensible du Sahara occidental. C’est l’exemple archétypique de conflit cartographique, le Maroc refusant toute représentation considérée comme « partielle » de son territoire national (à ce seul titre, l’atlas est invendable au Maroc). Plutôt que de chercher à refléter les ambitions de tel ou tel acteur, nous avons choisi de représenter une réalité géographique : le Sahara occidental est toujours contesté, son statut international reste incertain, et son territoire partagé et militarisé. Sur les cartes, la région est donc délimitée par plusieurs lignes en pointillés. Comme tous les atlas Autrement, chaque thématique est abordée dans une double page par un texte de synthèse illustré de deux à trois infographies très colorées. Certaines étaient attendues, comme la carte du Rif, le conflit au Sahara occidental ou le plan d’Alger. Parfois cependant, lorsque les sources disponibles ne nous permettaient pas d’avoir une représentation spatiale suffisamment aboutie, nous avons dû concevoir des cartes inédites, comme celle des massacres durant la guerre civile algérienne, les croquis sur la mobilité des femmes en milieu urbain ou des chansons dans le monde arabe. Nous avons aussi cherché à représenter des espaces moins attendus, comme la ville de Zouerate en Mauritanie ou l’arrière-pays rural tunisien. Nous avons cherché à diversifier le format des cartes et des infographies : graphiques, schémas, coupes transversales, modèles et cartes en anamorphoses. L’idée était d’illustrer, formellement, la diversité du Maghreb et d’en proposer de nouvelles représentations. Les transformations socioculturelles (urbanisation, jeunesse, migrations) sont centrales dans votre analyse. Quel panorama peut-on en dresser dans le Maghreb contemporain ? Quels en sont les défis ? Notre intention était de sortir des images communément associées au Maghreb. Trop souvent, les représentations sur cet espace se réduisent à des clichés orientalistes ou portent sur des préoccupations sécuritaires ayant trait à l’islam, au djihadisme, aux migrations en Méditerranée. Tous ces thèmes sont bien sûr traités dans l’atlas, mais du point de vue des sociétés maghrébines et sans y résumer la région. Nous avons ainsi voulu dresser le portrait de sociétés en mouvement, avec une attention particulière portée aux Maghrébins eux-mêmes, depuis le Maghreb et les diasporas. Loin d’être figées, les sociétés maghrébines ont beaucoup évolué ces dernières décennies, avec une accélération des évolutions au tournant des années 2000. Les jeunes générations sont le miroir de ces transformations : la majorité des habitants sont désormais urbains et la scolarisation est la norme, avec une progression considérable du nombre de diplômés du supérieur. Partout, les normes familiales ont été recomposées et le statut de la femme a évolué : l’âge du premier mariage a reculé (il avoisine les 30 ans, contre moins de 18 en 1960), le nombre d’enfants par femme a diminué (le Maroc et la Tunisie sont passés en dessous du seuil de renouvellement des générations au début des années 2020) tandis que les femmes entrent progressivement sur le marché du travail (leur taux d’activité était d’environ 30 % en 2021 contre 60 % pour les hommes). À moyen terme, la baisse de la natalité crée un risque de vieillissement de la population. Toutefois, les inégalités persistent, voire s’accroissent, entre les classes sociales, mais aussi entre les territoires. En Algérie, par exemple, seuls 13 % des revenus sont officiellement perçus par des femmes (contre 35 % à l’échelle mondiale). Les grandes villes littorales concentrent la population, la richesse et les équipements, tandis que les espaces ruraux intérieurs cumulent les difficultés d’accès aux soins, à l’éducation et aux réseaux de communication. De plus, les individus évoluent dans des cadres politiques et sociaux contraints par les autoritarismes, le manque de perspectives professionnelles, les inégalités de genre et des logiques économiques traversées à la fois par la financiarisation et l’informalité, qui représente selon l’Organisation Internationale du Travail plus de 30 % du PIB des pays. Plusieurs lignes de tensions traversent les sociétés maghrébines. Les jeunes générations manquent de perspectives et la migration des harraga , ces jeunes en situation irrégulière qui se dirigent vers l’Europe, apparaît souvent comme la seule échappatoire au chômage. Quinze ans après les « Printemps arabes », qui ont débuté en Tunisie, l’autoritarisme persiste, malgré des périodes d’ouverture et des fragilités politiques (la Libye en est le meilleur exemple), et les mouvements de revendication sont encore largement réprimés (Hirak du Rif, Hirak algérien, GenZ 212). Les questions identitaires persistent : les populations amazighes portent encore de nombreuses revendications tandis que les personnes d’origine subsaharienne sont l’objet d’un racisme anti-noir. Enfin, le Maghreb est une des régions du monde qui se réchauffe le plus vite. Vulnérables, les populations sont particulièrement exposées aux changements globaux (submersion marine, sécheresse, inondations), comme l’ont montré les sécheresses consécutives, puis les inondations qui ont frappé la région entre 2018 et 2026. Vous faites le choix, dans votre ouvrage, d’une approche centrée sur la mondialisation. En quoi peut-on la qualifier, comme dans votre sous-titre, de « contrariée » ? Nous avons choisi, dès le début de notre travail, le terme de « mondialisation contrariée », car il nous semble bien résumer les processus en cours dans les territoires du Maghreb. La mondialisation, en tant que processus pluriséculaire de mise en relation des sociétés du monde entier, est une notion fourre-tout très utilisée en géographie. Cependant, les géographes ont eu tendance à se concentrer sur certains types d’espaces, comme les grandes métropoles ou les stations touristiques, et des territoires, comme le Maghreb, peuvent apparaître plus en retrait de ces analyses. Nous souhaitions aussi déconstruire l’idée encore trop répandue du Maghreb comme un monde clos et figé. En nous intéressant à la mondialisation par ses marges, nous avons souhaité décentrer le regard sur ce phénomène. Alors qu’elle est souvent présentée comme un processus économique et linéaire arrimé aux progrès techniques, nous avons voulu en montrer une autre facette, plus intime. Si la mondialisation se fixe dans des lieux précis, bien identifiables, comme le port de Tanger Med ou les métropoles comme Tunis et Alger, elle affecte aussi, dans un versant plus discret, les individus et les familles. Par exemple, la double page sur le Sahara illustre comment l’importation de nouvelles pratiques dans le désert, comme le tourisme ou la culture intensive du palmier-dattier, ont profondément recomposé les modes de vie des populations sahariennes (sédentarisation, dégradations environnementales, dépendance aux importations). Pour illustrer les changements sociaux en cours dans le Maghreb mondialisé, nous avons proposé une analyse des territoires à toutes les échelles, du global au local, en passant par le régional, en délaissant quelque peu l’échelle nationale, bien souvent faute de données disponibles. Nous avons privilégié une entrée par thématiques, sélectionnant celles qui nous ont semblé les plus représentatives. Par exemple, la carte du couscous peut sembler reprendre un topos classique de la région. Pourtant, elle montre une facette résolument moderne et vivante du Maghreb, où la patrimonialisation est à la fois un outil de soft power mobilisé par les États pour rayonner et un vecteur de reconnaissance de pratiques quotidiennes communes. Les variantes locales des recettes mettent en lumière la circulation ancienne des savoirs, des objets et des individus dans la région. L’expression de « mondialisation contrariée » a aussi été un outil pour penser les évolutions et les lignes de tensions qui traversent les sociétés maghrébines, et qui nous semblent caractéristiques de la région. L’accès à l’éducation ne cesse de progresser, mais le chômage persiste ; les échanges avec le reste du monde n’ont jamais été aussi importants, tandis que les circulations sont de plus en plus contrôlées, surtout dans le sens Sud-Nord (le tourisme étant lui favorisé) ; les projets d’aménagement font des grandes villes des vitrines de modernité, pourtant les écarts entre les classes sociales augmentent ; l’accès à la culture s’élargit, alors que les régimes autoritaires continuent de restreindre les libertés. L’adjectif “contrariée” permet de revenir sur les discours occidentalo-centrés sur la mondialisation en montrant que celle-ci n’est pas toujours synonyme d’émergence et de multiplication des possibles dans le Sud global. Nous avons aussi parlé de mondialisation « sous conditionnalité » ou « subalterne », en reprenant les termes d’Ali Bensaâd, pour illustrer les logiques de hiérarchisation sur lesquelles repose l’insertion des territoires du Maghreb dans les chaînes de valeur mondiales et dans la diplomatie internationale, où il occupe une place de second rang, excepté en Afrique. Le Maghreb est un espace périphérique de la mondialisation, qui s’y intègre à deux vitesses : « par le haut », c’est-à-dire par les États et les investisseurs, mais aussi « par le bas », à travers des initiatives moins formelles, à hauteur d’individus. Enfin, l’ouverture du Maghreb au monde est confrontée à de nombreuses aspérités, comme la fermeture des frontières, les autoritarismes, la pauvreté, mais aussi la persistance d’un héritage colonial encore structurant, la France restant un partenaire privilégié malgré une prise de distance des États.
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15.03.2026 à 10:00

Saint-Nazaire au travail : cheminots et conducteurs de bus

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. Nonfiction partage aujourd’hui le point de vue de Catherine, conductrice de bus urbain, et de Sébastien, agent de la circulation à la SNCF, qui, en parcourant les axes de circulation de la région nazairienne, sont témoins de la vie quotidienne d’une cité ouvrière, de ses problème et, parfois, de ses tensions. L’intégralité des récits sur ce thème sont à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Avant la grève, il n’y avait pas de véritable politique de transports urbains » ( Catherine, conductrice de bus.) « Tu vois, c’est la dame qui m’emmenait à l’école quand j’étais petit » : c’est ce que j’ai entendu dernièrement dans la bouche d’un jeune homme qui montait dans mon bus avec son fils. Depuis trente ans que j’exerce ce métier, je fais un peu partie des murs. Il y a même des usagers qui m’appellent par mon prénom, surtout depuis la grève de 2004. Il faut dire que j’étais en première ligne pendant le conflit, qui a été très médiatisé. Des journalistes nous ont raconté que leur rédaction, comme lors de toutes les grèves, leur demandait d’interroger des usagers mécontents de notre arrêt de travail. Mais ils n’en trouvaient pas à Saint-Nazaire. C’était impressionnant de voir à quel point l’opinion publique était avec nous. […] Le maire considérait qu’il n’était pas très grave que les bus soient en grève. Il avait dit, en substance, que cela ne concernait qu’une population captive du bus. Sous-entendu : les jeunes, les personnes âgées, les chômeurs. Cette maladresse n’a pas plu. Mais c’était un peu vrai. Le réseau n’étant franchement pas à la hauteur d’un vrai service public, les gens ne pouvaient pas aller travailler en bus. Je me souviens qu’à l’époque, quand j’attaquais l’avenue de la République, ceux qui devaient prendre un train descendaient bien avant la gare parce que le bus était coincé dans les embouteillages. Il n’y avait pas de véritable politique des transports en 2004. La presse ayant régulièrement publié des propos négatifs sur le transport urbain, les politiques se sont trouvés au pied du mur et ont totalement repensé la question pour créer, en particulier une ligne rapide sur des voies prioritaires. [.…] Syndicalement, nous sommes également souvent en bataille avec l’employeur sur des règlements qui ne sont pas applicables mais qu’il veut absolument garder. Lorsque, notamment, une personne ne présente pas son titre de transport, nous sommes censés le lui demander deux fois, puis appeler la sécurité. Si l’on veut préserver un minimum de sérénité, cette mesure n’est pas viable, d’autant que les effets de groupe sont imprévisibles. Si, par exemple, la première personne qui monte ne me dit pas bonjour, personne ne me salue, et vice-versa. On ne peut pas non plus prédire quels effets peuvent déclencher le moindre événement, la moindre interaction entre les passagers. Il peut même y avoir des bagarres dans le bus. Lorsque ça arrive, je suis un peu pétrifiée, je ne sais pas comment ça peut dégénérer. Dernièrement, un jeune a bousculé une personne alcoolisée pour la faire tomber du bus. Quand j’ai vu cette personne allongée sur le trottoir, j’ai tout stoppé et j’ai appelé. J’ai refusé de redémarrer avant qu’elle soit prise en charge par les pompiers. Mais j’ai eu des mots avec quelques passagers qui ne voulaient pas se mettre en retard à cause d’un marginal aviné. […] [ Un bus dans le quartier de la Chesnaie. Photographie Pierre Madiot .] Avant, nous rentrions au cœur des cités. Maintenant, on reste davantage sur les grands axes, mais il y a quand même des problèmes. Par exemple, vers la Bouletterie, il y a régulièrement des jeunes à moto qui font du rodéo dans le couloir de bus. Ce n’est pas vraiment une agression, plutôt une provocation. Mais il est vrai que je circule au cœur des trafics de drogue ; je vois des jeunes faire le guet à l’entrée et à la sortie de la cité. De la « marchandise » avait même été cachée contre nos toilettes, au terminus d’une ligne. Je peux aussi assister à du trafic dans le bus… Parfois, les petites incivilités que nous subissons régulièrement peuvent dégénérer en agression. Je sais que ce n’est pas dirigé contre nous, personnellement : nous ne sommes que les représentants de l’institution. Le point de départ est souvent un problème de billetterie. C’est pour cela que, côté syndicat, nous recommandons aux conducteurs de ne pas se mettre en avant dans des rôles de contrôleurs ou d’agents de sécurité. […] Avec “hélYce”, il faut rouler ! Sur cette ligne rapide, cadencée à raison d’un passage toutes les 10 minutes, plus question d’attendre les gens aux arrêts puisque le bus suivant va arriver. Mais il y a sans cesse des problèmes à résoudre, comme des déviations ou des retards. Et il m’est plus difficile de rester zen quand je suis fatiguée. Aujourd’hui, le principal problème est la cohabitation avec les vélos et les trottinettes sur le territoire des couloirs de bus. Hier matin, à la gare, je tournais pour m’engager dans le couloir de bus quand une dame à vélo électrique m’est passée devant. Là, j’ai pilé. Avec ces grands bus qui sont plus lourds, le coup de frein est brutal. Il est arrivé qu’il y ait des blessés. Mon inquiétude, ce sont les landaus. Je prends beaucoup de jeunes femmes avec leurs nouveaux nés et je crains toujours qu’un bébé ne fasse un vol plané sur un coup de frein. Mon but, c’est de rouler dans les meilleures conditions, pour emmener les gens d’un point A à un point B, en sécurité. […] C’est un boulot qui convient à tout le monde si on est capable de s’adapter aux horaires et de supporter les gens, les remarques désobligeantes ou la froideur. C’est ce que je dis toujours aux jeunes qui entrent dans l’entreprise. Savoir apprécier aussi le salut chaleureux des habitués, le challenge d’un parcours à travers la ville, au volant d’un engin imposant. Chaque jour, je pars avec mon bus sur une des lignes de la Stran, et je n’ai personne sur le dos à me dire comment faire mon travail et comment rendre service aux passagers. C’est un travail en responsabilité. Un travail qui me plaît.   Une lutte de tous les instants pour maintenir le meilleur service ( Sébastien, cheminot.) À la SNCF, je fais partie de la catégorie des agents de circulation. […] En 2012, une fuite de gaz dans la raffinerie Total m’avait amené à déclencher l’interruption du trafic à partir de mon poste d’aiguillage de la gare de Donges. Si les trains étaient alors passés là où ils circuleront désormais, cet incident n’aurait évidemment pas présenté les mêmes risques. D’autant plus que, dans ce cas de figure, l’agent aurait hésité à actionner le bouton d’arrêt pour une simple mesure de précaution… La SNCF et Total détestent l’émotion que provoque une telle décision. Mais, que le train passe au milieu des zones sensibles ou à 800 mètres, on ne voit guère de différence en cas d’explosion catastrophique quand on connaît les risques des sites SEVESO, dont la raffinerie fait partie. [ Le TER 58041 à la gare de Donges. Photographie Cramos .] […] Quand je suis arrivé sur le bassin, en 2003, au Pouliguen, il y avait encore des vendeurs de billets en gare. À celle de Montoir on était plus d’une vingtaine de cheminots ainsi qu’à Donges. À Montoir, il y aura désormais juste une halte comme à Penhoët, avec une machine automatique pour les billets et personne pour donner le départ des trains et pour assurer la sécurité. C’est ce qu’on appelle les points d’arrêt non gérés (PANG). Pourtant, le bassin nazairien est un grand bassin ouvrier où beaucoup de personnes pourraient se rendre à leur travail par le train. […] Mais les horaires ne sont pas forcément adaptés à ceux des travailleurs et, en raison d’incidents récurrents, les retards s’accumulent. […] Ce matin, je travaillais à Montoir-de-Bretagne, au train de 8h ¼, j’ai vu 50 à 70 personnes sortir du train pour aller à Airbus. Et je sais que c’est à peu près le même nombre de passagers qui descendent à Penhoët pour se rendre aux Chantiers. Un autre contingent poursuit jusqu’à Saint-Nazaire. Ce sont des trains d’ouvriers et d’étudiants. Il y a en effet beaucoup de jeunes qui vont étudier à Saint-Nazaire ou à Nantes à partir de Savenay, voire d’un peu plus loin et même de la côte […] [ Un "aiguilleur" à la gare de Savenay. Photographie Patrice Morel .] Les voyageurs qui se rendent à Paris ou à Nantes ne prennent pas ce train matinal. Sur les 60 trains qui circulent chaque jour dans les deux sens sur la ligne Nantes-Saint-Nazaire, un peu moins d’une vingtaine s’arrêtent à Penhoët. Avant, on pouvait prendre un billet complet pour effectuer un trajet qui partait d’une petite gare comme celle de Montoir pour aller jusqu’à Paris-Montparnasse. Maintenant on ne peut plus, on est obligé de prendre un billet de TER jusqu’à Nantes puis un billet TGV de Nantes à Paris. […] Si un TGV a du retard, faire attendre le TER compromet le fonctionnement des cadencements entre les grandes agglomérations ainsi que les cadencements du réseau périurbain autour de Nantes. Arrivés au terminus les trains repartent en effet dans l’autre sens moins de 10 min après. Au moindre retard, le dispositif se grippe, sans parler des problèmes qui surviennent alors sur la voie unique entre Saint-Nazaire et le Croisic. Sur cette voie dite « banalisée », on peut mettre jusqu’à 5 trains qui ne peuvent se croiser qu’en gare de Pornichet ou de La Baule. Ou bien, on peut mettre 5 trains à la suite qui vont dans le même sens mais, au terminus, la gare n’est pas en mesure de recevoir tous ces trains sans faire des manœuvres un peu complexes. […] Actuellement, sur Saint-Nazaire et Savenay on est en train de se battre pour empêcher la fermeture des guichets de la gare de Pontchâteau. On a fait passer des communiqués de presse, on est allé voir la mairie qui a été informée de cette fermeture au mois de juin. On va organiser des permanences pour faire signer les pétitions. En un peu plus d’une semaine, nous sommes rendus à plus de 1000 signatures. […] Lors des gros mouvements de grève de 2019, avec les dockers qui bloquaient le port, les cheminots qui bloquaient les trains, presque aucune matière première ne pouvait plus passer. En 2109, lors du conflit des retraites, chez les cheminots, des camarades ont fait plus de 40 ou 50 jours de grève. Dans ces circonstances, on se retrouve tous au dépôt : un endroit où, jadis, les machines à vapeur étaient contrôlées. Il y a là un club de sport qui était géré par des syndiqués CGT. On y fait du ping-pong, de la danse, de la marche. Malheureusement, ce local est appelé à disparaître. La SNCF, propriétaire des lieux, nous a officiellement coupé les fluides même si on a encore de l’eau et de l’électricité. On était chauffés par une vieille chaudière qui a lâché, et les radiateurs électriques commencent à avoir de l’âge. À chaque rassemblement, on vient là pour discuter et passer un moment convivial. À Nantes, les cheminots disposent de la salle de la Moutonnerie qui appartient au CE. Elle se situe dans la direction de Paris près du petit pont qui passe au bout de la gare À Angers il y a la salle Marpeau. Ce sont les biens gérés par le CASI (Comité d’action sociale interentreprises). On regrettera le dépôt de Saint-Nazaire cher aussi aux retraités du rail, qui, autour d’un barbecue et de quelques verres, ont plaisir à nous rencontrer et à nous soutenir dans les luttes. Heureusement qu’on a nos retraités. Ils sont toujours là quand il y a besoin d’aider à l’intendance. Et ce sont eux qui mettent le plus d’argent dans la caisse de solidarité. Quand il faut aller à Paris, ils sont partants. Les cheminots ça reste une grande famille.   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Catherine et de Sébastien  est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » .  
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12.03.2026 à 12:00

« Château de sable » : autoportrait d'un clown pédagogue

Dans une demie obscurité, un homme entre sur le plateau. Sa démarche exprime une touche de nonchalance. Son bonnet tient sur son crâne comme une chaussette partiellement enfilée. Svelte comme un cycliste, sa chemise est celle d’un arlequin qui serait devenu bourgeois-bohême : des couleurs douces, gris clair, vert clair, ocre clair. Un pantalon de toile bien coupé lui donne un air décontracté et propre. Le public l’observe sans saisir tout de suite le télescopage de ses identités, aux signes atténués : celles de l’Auguste, du clown blanc et du directeur d’école.  Photo : Ralph Louzon ©ADAGP Au diapason  Il marche donc jusqu’au centre du plateau et se saisit d’une clarinette qui l’attend là, posée bien droite sur son support. Puis il joue une belle mélodie mélancolique, dos au public, jusqu’à ce que : couac !, une note intempestive l’interrompe. Un prologue singulier qui donne le ton, faisant sonner finement un diapason clownesque. A-t-on jamais entendu, en effet, un musicien professionnel faire une fausse note ? Les fausses notes sont là certes, en embuscade, toujours. Elles ne s’entendent pas plus, toutefois, que ne se laisse percevoir un désir refoulé. Or, un couac déglingue le beau monde. Car le couac marque la proximité déniée de la vie intime avec la vie sociale, de la familiarité avec la civilité, du corps vivant avec l’esprit pensant, de l’individu pétri d’humanité avec le personnage mensonger. De ce côté, il y a beau temps que les clowns incarnent, sans s’y réduire, l’hypothèse de l’inconscient (l’une-bévue, nommément !). Madame Françoise  (Roseline Guinet) et, au fond, Franck Dinet  (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)   Clown, directeur d’école, professeur, père Que peut donc donner un clown à la direction d’une école de clowns ? C’est ce que ce spectacle met en récit dans la bouche de Franck Dinet, avec émotion, humour et simplicité.  On discerne ainsi deux projets au moins, qui se situent à des années lumières l’un de l’autre. Le premier, idéal mais technique, et parfois magique, consiste à préparer de jeunes clowns aux réussites de leur art. Toute une histoire que cette rencontre des élèves. Le second, terre à terre, social, réel : assumer au quotidien la conduite d’une école professionnelle. Et puis un troisième projet s’est invité à la fête : partager la vie de Roseline Guinet, élever leurs deux filles («  Papa, je sais que je serai clown, mais je n’en ai vraiment pas envie...  »).  Roseline ménage quelques entrées savoureuses de Madame Françoise , son clown à elle. Autant de couacs pour briser les élans naïvement narcissiques de Franck, qui s’est mis en tête de se raconter. Celui-ci se fait, pour le public, le Virgile d’un monde qui reste méconnu. Par exemple, lorsqu’il explique : «  Le clown, depuis l’origine, est minuté : trois minutes pendant le montage de la cage aux lions, trois minutes pendant le démontage. Trois minutes après le numéro de la trapéziste. Mais depuis que le cirque nous a mis à la porte... Réfugiés au théâtre, nous prenons notre temps. Nous respirons, nous devenons émouvants et même... Nous avons migré… intelligents…  » Ou encore cette clef : «  Le clown a affaire aux mêmes obstacles que nous, mais pour lui c'est pire. Les solutions simples, il ne les voit pas . » Franck Dinet, Roseline Guinet (Photo : Ralph Louzon ©ADAGP)   Une vie manifeste Franck Dinet est très finement habité, des pieds à la tête (jusqu’au bonnet qui la couronne), de l’art du clown. Il est de cette sorte de gens qui font de leur passion leur profession. Ils n’ont pas seulement un métier, dont ils connaissent toutes les ressources et toutes les difficultés, pour les avoir maintes fois recherchées, provoquées, éprouvées, aimées, maîtrisées, perdues. Ils professent aussi. Car toute profession, au fond, est un manifeste : faire savoir à tous qu ’ici aussi habite le dieu . D’une telle profession, il n’est donc pas étonnant que Franck Dinet ait fait, très tôt dans sa carrière, un professorat. Et le professorat d’un clown, n’est-ce pas, ça ne se trouve pas à l’université. Alors où ? D’après lui, il serait fort bien situé à la ferme . Une ferme d’élevage ou une ferme maraîchère eussent convenu en effet à ce professeur, une ferme où l’on eût consacré trois heures aux radis et aux choux de Bruxelles, précise-t-il, puis trois heures aux clowns, et ainsi de suite. Un rapprochement qui rappelle que le vivant, lui aussi, élabore les formes les plus improbables et les plus inouïes, dans sa puissance infinie et son immense fragilité. Après tout, n’est-ce pas l’agriculture intensive qui étouffe de solutions simples ? Le clown est proche de l’enfant, de la vie, de l’organique, de l’imagination. Il incarne ce qu’il nous reste de nos capacités abîmées à mener très loin des explorations gratuites et inutiles. Elles valent bien un manifeste. Photo : Ralph Louzon ©ADAGP   Château de sable Théâtre-école du Samovar 6, 7 et 8 mars 2026 Château de Sable , avec Madame Françoise, un texte de Carol Vanni interprété par Franck Dinet et Roseline Guinet. Collaboration artistique de Jean-Luc Vincent, conseil au travail vocal : Valérie Joly, écriture clarinette : Chris Martineau   A lire aussi sur Nonfiction : François Cervantes, Pièces de clowns. 1987-2013 (Les Solitaires Intempestifs, 2018), par Régis Bardon  
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