
05.03.2026 à 19:45
F.G.
Un des slogans centraux de la gauche en appelle avec constance à une meilleure répartition des richesses. Certes, toutes choses égales par ailleurs, il vaut encore mieux tendre à réduire les écarts de richesses qu'à les conforter… Mais il faut tout de suite pointer les limites d'une telle revendication : elle suppose presque explicitement que l'on ne touche pas fondamentalement à l'appareillage économique du capitalisme, en particulier du capitalisme mondialisé, ce qui explique en partie au (…)
- En lisière
Un des slogans centraux de la gauche en appelle avec constance à une meilleure répartition des richesses. Certes, toutes choses égales par ailleurs, il vaut encore mieux tendre à réduire les écarts de richesses qu'à les conforter… Mais il faut tout de suite pointer les limites d'une telle revendication : elle suppose presque explicitement que l'on ne touche pas fondamentalement à l'appareillage économique du capitalisme, en particulier du capitalisme mondialisé, ce qui explique en partie au moins la désaffection et la perte d'influence de la gauche. Il faut noter que l'actuelle diffusion planétaire des populismes s'inscrit directement dans une forme très particulière de remise en question de la globalisation économique, tout particulièrement au vu des conséquences vécues par des secteurs de plus en plus larges des populations mondiales, qui pointent la contradiction entre un cosmopolitisme idéalisé par les élites (en général de gauche) et une réalité quotidienne qui se délite sous les effets directs de cette mondialisation (pertes de repères, destructions des emplois, désocialisations, pollutions, pandémies, etc.). La gauche ayant substantiellement lié son sort à la mythologie du progrès est, de fait, incapable de répondre de façon pertinente aux conséquences effectives de ce « progrès », à travers une dynamique indissociablement liée à la poursuite de la diffusion désormais incontrôlée de la mondialisation économique.
Le problème, monumental, est évidement que la dénonciation populiste de cette mondialisation est majoritairement néo-réactionnaire et néo-nationaliste, réactivant partout des mythologies de la grandeur et de l'autosuffisance nationales, sans voir, sans pouvoir ou vouloir voir, que c'est précisément ce même cadre national qui aura déjà été détruit, du moins significativement affaibli, par la mondialisation capitaliste. Je signale ici que le développement des totalitarismes du début du XXe siècle était un moment d'une phase ascendante de la mondialisation, lié à une mutation des logiques impériales du XIXe siècle, quand les diverses variantes des actuels populismes de ce début de XXIe siècle actent au contraire l'émergence d'une impasse des dynamiques de mondialisation que le siècle précédent avait activées. Les totalitarismes du début du XXe siècle noyaient l'individu dans la masse, les néo-totalitarismes de ce début de XXIe siècle fractionnent la masse dans une myriade infinie de particularismes. La globalisation économique est, aujourd'hui, en train de rompre les diverses digues étatiques entre lesquelles elle se développait, changeant ainsi de nature.
Face à un déluge de flux globaux, divers et interconnectés, les logiques populistes cherchent à se barricader derrières des remparts et des forteresses, simultanément physiques, sous la formes de murs frontaliers, comme psychiques, sous la formes de fondamentalismes idéologiques, pour tenter de donner corps à un monde fantasmé comme immobile : cela explique que les populismes sont très généralement liés à des intégrismes religieux, qui fonctionnent comme des sortes d'exorcismes d'un monde qui aura factuellement banni les points fixes.
Jusqu'à la fin du XXe siècle, en gros jusqu'à l'effondrement de l'URSS, on aura encore pu considérer que les États-nations de l'espace occidental arrivaient à garder une maîtrise toute relative de la globalisation économique, d'ailleurs encore largement définie comme internationalisation de l'économie, ce qui n'est aujourd'hui visiblement plus le cas. Et pourtant, cette mondialisation effective est largement un impensé médiatique comme politique : il n'y a d'ailleurs qu'à voir la place résiduelle et anecdotique qui est accordée à ces problèmes dans les divers contextes nationaux, qui souffrent tous d'un très grave tropisme d'auto-aveuglement national, voire de plus en plus largement nationaliste.
Encore pourrait-on sans doute considérer que le nationalisme lui-même aura muté, passant d'une approche « positive » (la nation X avant tout, indépendamment des autres) à une approche largement « négative » (la nation X contre toutes les autres). Cette dernière mutation doit être corrélée avec la diffusion parallèle de la négation des socialités héritées, à travers les dérives algorithmiques des réseaux sociaux qui ont largement débordé sur les pratiques publiques incarnées, en particulier, par les dérives trumpistes. Ces pseudo-socialités cherchent à se construire sur la haine partagée de l'autre plutôt que sur le commun : les dérives populistes contemporaines se caractérisent en effet par des logiques de partage de haines singulières, celles précisément exacerbées par les algorithmes numériques, plutôt que sur des projections positives valorisant la multiplicité supranationale sur des fondements égalitaires, socle indispensable d'une réactualisation-redéfinition des communs.
Les géants de la Tech partagent avec les populistes une identique approche désocialisée de l'humain, les amplifications de cette désocialisation se repérant tant à l'intérieur des nations qu'à l'extérieur : on peut alors considérer que l'augmentation de la désocialisation interne joue également sur le renforcement du rejet croissant et simultané du multilatéralisme entre les États.
Survient ici un paradoxe : les géants de la Tech numérique sont bel et bien des incarnations de la globalisation la plus aboutie, et ils ont pourtant, avec une belle quasi-unanimité, été amenés à soutenir de plus en plus significativement les nationalismes-populismes qui font leur fonds de commerce du refus de la mondialisation. Comme on ne peut pas invoquer un manque de cohérence, il faut donc bien chercher une rationalité cachée, que je suggère de trouver dans le basculement de l'internationalisme à la globalisation économique, globalisation qui ne laisse pas face à face des acteurs étatiques institués, avec chacun leurs éventuels champions économiques nationaux, mais des acteurs globaux qui ne sont plus descriptibles et appréhendables avec des logiques nationales classiques.
L'économie globalisée doit être dissociée de l'économie multinationale : cette dernière ne se conçoit, en effet, jusque dans ses versions ultralibérales (avant donc leurs mutations libertariennes) qu'à travers une régulation internationale minimale, qui suppose donc un multilatéralisme politique et une régulation optimisée entre des États qui se reconnaissent un minimum de légitimité réciproque. Or, de fait, l'économie globalisée cherche aujourd'hui à dénoncer le principe même de la régulation internationale, en particulier parce que les États ne sont plus les acteurs qu'ils ont été : pour les acteurs globalisés, dont les big tech numériques sont des incarnations paradigmatiques, ce sont l'ensemble des réglementations nationales qui deviennent des freins à leurs logiques de puissance déterritorialisées. Le refus du multilatéralisme étatique se conjugue désormais avec le refus de la régulation économique revendiqué par les acteurs globaux.
L'économie internationalisée se jouait « positivement » des différences nationales, désormais, avec l'économie globalisée et ses produits standardisés au niveau mondial, les différences nationales n'ont plus de justification et de pertinence : ce ne sont plus les firmes multinationales qui devraient s'adapter aux divers contextes nationaux, ce sont au contraire les diverses entités nationales qui sont sommées de s'adapter à la logique des acteurs économiques globaux. Le démantèlement des logiques multinationales aujourd'hui promu par les populistes et les firmes globales n'est cependant une option douteuse que pour les USA, qui conjuguent puissance militaire et financière avec une géolocalisation technologique des grands acteurs globaux : le trumpisme est le liant de cette sauce indigeste pour le reste du monde. Ces acteurs globaux ont en effet besoin d'un relais politique pour accélérer le démantèlement des anciennes (timides) régulations, tant internationales qu'intra-nationales : rien d'étonnant, dans un tel contexte, à ce que le (timide) projet de coordination européenne représente une forme d'antithèse absolue, tout comme les (timides) tentatives de contrôle du dérapage climatique et écologique. Le déni climatique et écologique est consubstantiel au populisme, car assis sur le refus des contraintes et des enjeux de la socialisation interhumaine, qui ne peuvent s'apprécier que dynamiquement et non pas statiquement, le refus de l'universalisme organisationnel interne ne peut qu'entraîner et/ou supposer le refus de l'universalisme pratique externe.
Ce qui explique une grande partie de la situation présente, c'est le découplage de plus en plus marqué entre les conditions pratiques d'existence de la vie quotidienne, telles qu'elles sont contradictoirement vécues, et l'ignorance de leurs conditions sociales de production, désormais à l'échelle planétaire, donc hors de portée de l'expérience concrète. Ce découplage, de plus en plus abyssal, relève directement du découplage entre la sphère étatique et la sphère globalisée, quand la dynamique spécifique du XXe siècle ambitionnait au contraire une régulation croissante, une forme croissante d'intégration. S'en suivent une déréalisation symétrique de la conception héritée de l'universalisme classique, tout comme des référentiels démocratiques qui y sont adossés.
La crise sociétale majeure qui nous enserre et nous étrangle s'origine, de façon tout à fait nouvelle, dans les contradictions entre les sphères étatiques et les sphères globalisées, avec cette particularité qu'elles fracturent transversalement tous les référentiels hérités. Il faut rappeler que, classiquement, il y avait historiquement congruence entre logique étatique et logique universelle, chaque État s'enorgueillissant d'en être l'expression par excellence (et ce ne sont pas les Français qui vont prétendre le contraire…). Ce temps est désormais révolu, la crise ouvre une nouvelle exigence de redéfinition des universaux, dont les logiques algorithmiques s'évertuent en creux à occuper l'espace et à en nier l'urgence, et donc une refondation de leurs conditions paradigmatiques.
Les populismes à la Trump sont de fait des négations pratiques du principe de possibilité d'un universalisme au profit d'une hiérarchisation brute de la puissance, quand, en parallèle, les technophiles de la Tech ne conçoivent leur puissance que dans un univers dématérialisé et déshistoricisé où toutes les cultures héritées ne sont plus que des chicanes administratives à aplanir. Ce qui montre bien qu'il est advenu une symbiose entre le trumpisme et le monde numérique algorithmique, sur la base d'un rejet assumé du libéralisme historique.
La démocratie moderne (représentative) a accompagné comme une sœur jumelle le développement du capitalisme libéral, certes avec d'énormes vicissitudes et contradictions, aussi longtemps que la sphère productive était peu ou prou congruente avec la sphère politique, quand bien même la gestion de cette sphère échappait à l'ordre politique pour cause d'attribution à une prétendue « sphère privée ». Durant toutes ces décennies, les luttes politiques consistaient à faire bouger les lignes entre, précisément, sphères publiques et sphères privées, ce qui s'est finalement traduit par la création d'un État social, d'un État dit providence, jusqu'à son contournement par les dynamiques de délocalisations massives des industries productives au cours de la fin du XXe siècle, à travers le déploiement des idéologies néolibérales d'ouverture maximales des marchés au nom de la libre circulation des marchandises et des capitaux.
Cette dynamique néolibérale, qui a manifestement échoué, aura du moins produit des conséquences généralement imprévues, en particulier une déstructuration sociale et sociétale majeure, actant une scission interne des diverses entités étatiques entre les agents impliqués à des degrés divers dans la globalisation et les laissés-pour-compte de cette même globalisation. C'est cette situation que les populismes contemporains cherchent à nier magiquement, en particulier en revendiquant une relocalisation des industries productives exportatrices, incapables qu'ils sont de voir que le problème vient du principe même de la libre circulation des marchandises, et pas du lieu central de leur exportation. Car, ne nous y trompons pas, lorsqu'ils revendiquent ces relocalisations, c'est essentiellement pour inverser les flux entre importations et exportations. Ce faisant, le statut de ces entreprises globalisées ne changerait pas fondamentalement, et les laissés-pour-compte de la globalisation resteraient pour l'essentiel les mêmes, ces relocalisations ne devenant généralement possibles qu'à travers leur robotisation accélérée dopée à l'IA, qui gomme plus ou moins largement le paramètre des coûts salariaux caractéristique de la période précédente.
Le point commun de toutes les dynamiques populistes contemporaines est ainsi de nier l'échelon désormais planétaire des crises multiformes qui nous assaillent, qu'il s'agisse des problèmes climatiques et écologiques, mais également des problématiques économiques issues de la globalisation capitaliste : il s'agit à chaque fois de nier la perte de pertinence de l'échelon étatique au regard des enjeux désormais globaux, dont aucune solution ne peut plus être dictée par un État particulier à l'encontre de tous les autres, selon les anciens critères de puissance. Cette situation explique en partie au moins le fait que les États les plus puissants et les plus impliqués dans la globalisation – les États-Unis et la Chine en particulier – se livrent à une course à la surpuissance en espérant que leur taille et leur puissance relative leur permettent de réduire, illusoirement, l'écart entre le niveau global et leur niveau spécifique, et espérer ainsi un ascendant sur le reste du monde au nom d'un postulat biaisé selon lequel la puissance dominante incarnerait « nécessairement » les enjeux globaux.
Ce qui a changé depuis les anciennes logiques de puissance impériale, c'est qu'alors il s'agissait de véritablement devenir une puissance incontournable en mesure de dicter ses conditions de vassalisation quand aujourd'hui il s'agit, pour elles, de s'exonérer des contraintes globales qui les dépassent également, voire d'externaliser leurs conséquences négatives sur (tous) les autres. Une telle politique est par essence incompatible avec les logiques de régulation (limitée) qui s'étaient développées durant le XXe siècle.
Placer la question écologique et climatique au centre des enjeux existentiels de l'humanité, c'est nécessairement acter la non-pertinence de l'échelon étatique, qui ne peut donc relever de la solution mais seulement incarner le problème. Ce qui, très probablement, donne une partie de l'explication au renforcement policier et militaire des États : la simultanéité de ces développements ne peut pas avoir d'explications locales, mais implique presque nécessairement une explication globale sous la forme de contraintes et d'enjeux qui s'appliquent en même temps à tous les États concernés, qui, certes, peuvent ensuite en faire des déclinaisons plus singulières. Dénoncer le renforcement policier des États, la montée significatives des populismes nationalistes, chaque fois et systématiquement au nom et à partir de cadres nationaux particuliers, me semble voué à l'échec : c'est se focaliser sur le doigt du sage qui montre la lune…
Il faut bien comprendre que le capitalisme contemporain n'est pas, n'est plus (s'il l'a jamais été !), réductible à la somme des capitalismes nationaux : il est largement devenu hors de contrôle des entités étatiques, quand bien mêmes celles-ci ne sont pas égales pour en limiter à la marge, avec des performances variables, les abus. Ce qui se passe par exemple avec les mastodontes américains ou chinois de la Tech numérique le montre avec éclat : les logiques de dérégulation libertarienne n'auraient aucun sens si les entreprises globalisées n'avaient pas acquis, ces dernières décennies, une autonomie significative à l'égard des logiques étatiques.
Il me semble, même si cela pose d'incommensurables problèmes pratiques, que la critique du capitalisme contemporain ne peut plus se faire sur des bases nationales et qu'il faille absolument essayer de partir d'une position de surplomb à l'égard des États : cette position intègre nécessairement le caractère globalisé des enjeux climatiques et écologiques, le caractère globalisé de l'économie capitaliste. Que chacun combatte les problématiques sociales et sociétales dans son petit État particulier ne mène visiblement nulle part, comme l'atteste l'effondrement des gauches en symétrie d'un renforcement des illusions nationalistes et xénophobes. Les résultats obtenus par la logique des solutions locales aux problèmes globaux sont sujet à caution, même si on ne peut pas non plus ne pas considérer que ce soit mieux que rien, ne serait-ce que pour le moral et la sociabilité : mais cela ne sera jamais suffisant.
Si le capitalisme se caractérise (entre autres avec la libre circulation des capitaux) par la libre circulation des marchandises, la critique du capitalisme suppose également la critique et la remise en question de cette liberté de circulation des marchandises. Une des conditions de possibilité de leur circulation est leur production centralisée, idéalement en un point unique sur la planète, pour cause d'optimisation des coûts et de rationalisation des modèles (comme tendance de fond d'une dynamique de centralisation et de monopolisation). Le problème des gauches est qu'elles ne contestent pas véritablement ce modèle archétypal, se contentant de promouvoir une « socialisation » des moyens de production pour un « meilleur partage des richesses », sauf que cette revendication était parlante lorsque les productions étaient, pour l'essentiel, locales (nationales) à destination locale (nationale). Cela ne fonctionne visiblement plus dans le contexte d'une économie globalisée, dont le développement aura été parallèle à l'effondrement des gauches populaires.
On peut retenir que, depuis le tournant du siècle, une certaine tendance à vouloir relocaliser les entreprises productives revient à l'ordre du jour, mais ce n'est jamais au nom de la critique de cette libre circulation des marchandises, seulement pour en réguler autrement les flux globaux et tenter, pour les acteurs étatiques, d'en capter une part financière moins anecdotique.
Parler de critique de la circulation des marchandises signifie bien autre chose ; c'est refuser, par principe, leur circulation et donc refuser une production avec une logique d'exportation en dehors d'une sphère (optimale à définir) de consommation localisée. Mais refuser cette circulation des marchandises implique deux contraintes : la première, c'est la libre reproductibilité des moyens de production ainsi que leur calibrage et leur adaptation à des sphères géographiques de production optimisées et circonscrites ; la seconde, c'est un libre accès à ces moyens et aux compétences techniques éventuellement indispensables. Il va de soi que ces moyens ne peuvent relever que d'une gestion collective de leurs usagers comme de leurs bénéficiaires.
Si le principe général ici posé est relativement simple dans sa formulation, son application l'est infiniment moins. D'une part, parce que tous les intrants des « biens d'usage » ne sont pas universellement disponibles partout. D'autre part, parce que, en fonction des dispositifs techniques spécialisés concernés, tous les moyens nécessaires ne sont pas généralisables géographiquement à n'importe quelle échelle : s'il est pertinent de prévoir une boulangerie pour un quartier urbain, le problème n'est pas le même pour un haut-fourneau. Des aléas locaux, en particulier climatiques ou épidémiques, catastrophe géologique ou autre, peuvent par ailleurs nécessiter des transferts d'urgences d'une région à une autre, proche ou lointaine, à plus ou moins longue échéance et durée. Tous ces éléments demandent des degrés variables de coopération et d'échanges. La défense du principe de l'accès universel aux moyens me semble être la condition de la coopération volontaire, et donc non subie.
Toute réalité historique relève nécessairement d'une contradiction irréductible entre logiques de continuité et logiques de rupture : on reconnaît les logiques de pouvoir dans leur nécessaire parti-pris en faveur des logiques de continuité, ce qui suppose des jeux complexes et contorsionnistes variables pour rendre compte des phénomènes émergents de rupture, qui sont fondamentalement niés, car logiques de continuité et logiques de rupture ont des bases paradigmatiques qui ne se recouvrent que très mal. Il faut rappeler que le fondement historique des États est de garantir la double cohérence et stabilité du monde, que ce soit dans sa dimension cosmique comme dans sa dimension sociale, l'une étant, sur le plan historique long, le miroir de l'autre. On peut alors considérer que la guerre aura été le moyen par excellence de résoudre cette contradiction originelle entre dynamiques de continuité et dynamiques entropiques de rupture. Ce début de XXIe siècle se caractérise ainsi par un niveau inégalé de forces de rupture, la réalité vécue n'ayant sans doute encore jamais été remise en question avec une telle intensité dans ses modalités pratiques comme idéelles alors que les cohérences sociétales, instituées autour des logiques d'État, s'enfoncent dans des logiques de négation réactionnaire du gouffre béant qui délégitime, comme rarement auparavant, les référentiels de stabilité antérieurement définis. Le premier carburant de la guerre est le refus de la prise en compte de la transformation déjà réalisée de la réalité au nom d'une réalité mythifiée dans une tentative de réaffirmation magico-religieuse des continuités fondatrices face à des dynamiques largement incomprises et non maîtrisées. Encore faut-il préciser, contrairement à ce que l'on a pu penser dans le contexte des logiques progressistes, que ces dynamiques de rupture ne sont pas des préfigurations d'une réalité future qu'il suffirait de laisser émerger, qu'elles seraient par essence « positives » : ces dynamiques ne sont que l'expression d'une impossibilité de continuer comme avant, ne présageant en rien d'une positivité à construire, imaginer, inventer, non à partir d'une table rase, mais sur une base héritée, comme fondement d'un nouveau pôle de stabilité, comme fondement d'une nouvelle « originellité » historique mais pourtant nécessairement provisoire, car devant refuser désormais tout référentiel conçu comme absolu et intemporel.
Plus les contradictions entre forces centrifuges et centripètes, forces de continuité et forces de rupture, s'accroissent, s'amplifient, se densifient, plus celles-ci se traduisent sous des formes violentes : la violence ne mesure cependant pas l'amplification de la domination, mais est directement fonction de la perte d'emprise des cadres institués sur leur réalité pour tenter de la sauvegarder, serait-ce envers et contre tout. La violence, certes, paralyse, démobilise, brutalise, incarcère, torture, viole, tue, massacre les oppositions et les opposants ; il n'empêche, la violence instituée doit être mise en relation avec une perte d'emprise sur la transformation de la réalité, et pas sur un renforcement de cette emprise : plus cette perte d'emprise s'amplifiera, plus la violence institutionnelle s'accélérera et s'intensifiera, comme le démontrent jour après jour les diverses variantes des « Make nation X great again », le mot important étant bien entendu « again », comme expression d'une dépossession réalisée. Comment ne pas penser ici à l'Iran, à la Palestine, sans oublier tant d'autres situations dramatiquement et tragiquement honteuses...
C'est cette dépossession de la maîtrise de la réalité par le cœur institué de la société qui doit devenir le cœur de la contestation, l'expression des ruptures actives sous-jacentes qui rendent illégitimes les revendications de continuité, de permanence, de puissance de tous les pouvoirs établis. Penser la possibilité, la désirabilité, d'une révolution, c'est essayer de sortir des approches sociétales et historiques qui placent les processus continus et cumulatifs au cœur des dynamiques de transformation de la réalité. Si un point de bascule, de bifurcation, doit se trouver, ce ne sera jamais (uniquement) parce que la contradiction entre les riches et les pauvres aura atteint un plafond, ce ne sera jamais (uniquement) parce que les dominés auraient touché un fond de la résignation, etc. Tout point de bifurcation suppose l'irruption d'une originalité historique qui empêche de considérer le présent comme la continuation essentielle du passé. L'irréversibilité de l'histoire doit être comprise comme une des clés de lecture du réel. Et ce point existe : c'est le phénomène qui a été désigné comme anthropocène-capitalocène, et qui s'exprime comme un changement structurel et qualitatif – au sens de rupture, de basculement, de bifurcation dans un processus d'abord quantitatif qui mute substantiellement – de la mondialisation, qui vide de leur substance et de leur cohérence les anciennes dynamiques nationales-étatiques, dont le pseudo-retour des empires est une manifestation idéologique qui vise fallacieusement à banaliser le passé et le déjà-connu. Il y a certes des apparences de continuité, déclinées à l'envi sur toutes les scènes médiatiques (cf. toutes les déclinaisons des multiples formes de « retours » – des empires, des colonies, des nations, des chefs, des religions, des fascismes, des traditions, etc. ad nauseam). Derrières tous ces « retours », il s'agit de pointer des tentatives actives, formelles et informelles, de négation des ruptures et des bifurcations qui empêchent la continuation effective des mondes d'avant. Mais il faut le répéter encore et encore : constater l'impossibilité de la continuation de ces mondes d'avant n'implique strictement rien sur l'émergence de mondes alternatifs, et surtout pas une quelconque nécessité prédéfinie qu'il suffirait d'identifier et de reconnaître.
Articuler les violences étatiques néo-impériales contemporaines à des logiques de domination capitaliste, c'est à mon sens passer à côté de plusieurs points fondamentaux. La logique de la mondialisation n'est pas réductible à des logiques étatiques, bien au contraire, car elles sont en concurrence directes et seulement marginalement complémentaires : cette contradiction entre niveaux nationaux et niveaux globaux n'a d'ailleurs fait que se développer jusqu'à devenir incontournable dans la compréhension du moment présent. Ce qui explique, au moins partiellement, les violences étatiques contemporaines, ce n'est pas un stade supérieur atteint par l'organisation étatique, mais sa perte de substance face à des dynamiques qui le dépassent. La pseudo-réactivation des logiques impériales que l'on essaye de nous vendre est l'indice d'une perte de cohérence historique de la forme État-nation porté par la modernité réactivant une forme appauvrie et pré-libérale de la puissance : ce n'est pas pour rien que les références historiques des Trump, Poutine, Xi, Modi, Erdogan, Netanyahu et consorts font toutes l'impasse sur le XXe siècle...
Nous assistons à une remise en question sans précédent de l'État libéral historique : mais ce ne sont pas les forces néo-réactionnaires contemporaines, dont on ne soulignera jamais assez la dynamique planétaire et globale qui les porte et qui interdit de facto les tentatives d'explication sur des bases nationales, qui en sont à l'origine (quand bien même elles peuvent, par effet rebond, en renforcer la dynamique). Ces forces néo-réactionnaires sont la conséquence d'une dynamique de dévitalisation de l'État-nation libéral. La clé de compréhension de la situation présente réside dans le divorce de plus en plus profond entre les pratiques effectives qui transforment le monde et sa réalité et les cohérences intellectuelles héritées qui sont censées en rendre compte. D'ailleurs, lorsque l'on signale que ce ne sont plus seulement aujourd'hui les rapports de force brute qui importent au final, on ne dit pas autre chose, on ne fait que constater l'échec des rationalités historiques héritées à rendre compte du réel.
De la même manière, lorsque l'on déplore avec force larmes de crocodile la démonétisation du droit international, sous l'effet supposé de la gangstérisation de l'économie et des logiques de puissance, il faudrait plutôt chercher à lire cette situation comme le résultat du fait qu'il ne peut plus y avoir de droit international quand son fondement, à savoir les États-nations, est en pleine déliquescence, déliquescence qui laisse le champ libre à la prolifération des logiques mafieuses et libertariennes qui infusent dans les interstices et les zones grises juridiques et extra-juridiques encadrant les diverses légalités nationales (et ce, quand bien même on continue à vouloir nous faire croire que le problème ne relèverait que des mauvais acteurs qui tenteraient – pour de mesquins et hypocrites intérêts particuliers – de s'abstraire d'un droit international positivement défini et pertinent). L'effondrement du droit international n'est pas le résultat de tentatives de s'émanciper des anciennes références universalistes, mais de la prise en compte de l'inadéquation de ces fondements universalistes à rester en phase avec la transformation effective du monde : l'universalisme issu du référentiel westphalien ne peut survivre à la disqualification des référentiels étatiques dont il dépendait.
Le Manifeste du Parti communiste proclamait que les ouvriers n'ont pas de patrie. La réalité a dramatiquement démenti ce beau postulat : le paradoxe actuel serait plutôt que les ouvriers (au moins une partie d'entre eux) se lamentent de ne plus avoir de patrie, par déliquescence en cours des patries elles-mêmes, ce qui explique la montée des populismes, la crise des représentations politiques classiques et les néo-impérialismes trumpiste ou poutinien en tant qu'incantations magiques pour conjurer les forces de leur déchéance et leur décadence dans des promesses apocalyptiques des plus sérieuses.
Les forces dominantes qui cadencent la réalité globale sont désormais toutes d'échelle planétaire, qu'il s'agisse des contraintes écologiques et climatiques, des stratégies globales des acteurs économiques mondialisés, des ressources environnementales, aquifères, minérales, agricoles, énergétiques, etc. Et pourtant, avec une redoutable unanimité, les référentiels idéologiques qui s'expriment encore dans les différents espaces étatiques mettent tous la tête dans leurs sables nationaux : c'est à qui chaussera désormais les œillères nationalistes les plus clinquantes pour proposer des solutions nationales aux grands enjeux globaux quand il s'agit de redéfinir les enjeux globaux eux-mêmes, de les prendre à bras le corps sans passer par les niveaux locaux en première instance. Le temps de l'adaptation passive à des défis considérés comme « externes » est révolu : ils sont bien devenus des contraintes sociales « internes ». Le problème est que nos sociétés sont historiquement formatées pour traiter tous les problèmes envisageables sur des bases nationales, et au mieux dans le cadre de coopération interétatiques : or c'est bien ce niveau étatique qui est devenu le problème, tant conceptuellement que pratiquement. Cela ne veut bien entendu pas dire que le capitalisme globalisé qui tend à s'abstraire des contraintes nationales puisse être une quelconque solution ; il n'est et ne reste en effet qu'une forme parasitaire des logiques étatiques.
LOUIS
Colmar, 13 janvier 2026
[Texte repris du blog « En finir avec ce monde » ]
23.02.2026 à 11:15
F.G.
■ Libre FLOT ANTICIPER LE BRUIT SEC DES VERROUS Les éditions du bout de la ville, 2025, 96 p. On va la jouer franco : on connaît les Ariégeois animant Les éditions du bout de la ville. On pourrait même dire qu'on les kiffe. Si on les kiffe c'est parce qu'on a bossé avec eux une paire d'années sur un bouquin promis à une sortie imminente. Une meuf, trois gars, quatre tronches remplies de choses précieuses : capacité d'écoute, pertinence, ténacité, gentillesse, souffle littéraire – on n'est (…)
- Recensions et études critiques
■ Libre FLOT
ANTICIPER LE BRUIT SEC DES VERROUS
Les éditions du bout de la ville, 2025, 96 p.
On va la jouer franco : on connaît les Ariégeois animant Les éditions du bout de la ville. On pourrait même dire qu'on les kiffe. Si on les kiffe c'est parce qu'on a bossé avec eux une paire d'années sur un bouquin promis à une sortie imminente. Une meuf, trois gars, quatre tronches remplies de choses précieuses : capacité d'écoute, pertinence, ténacité, gentillesse, souffle littéraire – on n'est pas là pour écrire des tracts –, intelligence politique – on n'est pas là pour radoter les éternels poncifs. Récit, essai, fiction : tout est question de féconde hybridation et la parole n'est jamais autant précieuse que quand elle monte des rangs de la plèbe.
Les éditions du bout de la ville ont leur marotte mais pas que : la condition paysanne, le fléau atomique, la question carcérale. Récemment, ils ont publié, signé Moben et préfacé par Jacky Durand, Mange ta peine : les recettes du prisonnier à l'isolement. Tout est dans le titre. Incarcéré à la taule de Moulins-Yzeure (Allier), l'auteur a été puni par la pénitentiaire pour avoir coécrit… un livre de cuisine, puis transféré au sein du quartier de lutte contre la « criminalité organisée » de Condé-sur-Sarthe (Orne). En zonzon, même la tambouille peut servir de prétexte punitif. En zonzon, l'absurde n'a pas de limite et Kafka peut aller se rhabiller.
Il en va ainsi du texte de Libre Flot, Anticiper le bruit sec des verrous. Libre Flot est le pseudo de Florian. Dans une vie antérieure, Florian était un punk itinérant. À trente-trois ans, il est devenu combattant en rejoignant le Rojava, et plus précisément les rangs des YPG, tenaces Unités de protection du peuple kurde. Entre 2013 et 2018, environ deux mille Occidentaux auraient ainsi eu la même démarche. Autant de volontaires internationalistes formant une vraie tour de Babel : de l'ancien bidasse versé dans le mercenariat au militant de gauche radicale séduit par le projet fédéraliste, féministe et écologique du Rojava. Inutile de préciser dans quelle catégorie se range Libre Flot.
On va encore la jouer franco : on n'aurait peut-être jamais lu Anticiper le bruit sec des verrous si on n'avait pas connu l'équipe du bout de la ville. La raison n'est pas bien claire, mais elle est peut-être à chercher du côté d'un obscur sentiment de culpabilité ou de gêne face à la détermination et au courage de ces internationalistes du XXIe siècle quittant soudain le confort de leur foyer pour aller risquer leur peau dans la poudrière syrienne en se confrontant aux djihados de Daesh (État islamique). Face à la pusillanime déferlante postmoderne, même issu d'une minorité de volontaires, un tel engagement aurait dû inspirer plus d'un essayiste en mal d'utopie. À des milliers de kilomètres de nos démocraties avachies et autocentrées, quelque chose se rééquilibrait : le nerf cru d'un idéal, les corps mis en danger dans un jeu de solidarité sans frontière ni filet. La guerre contre les « islamo-fascistes », nouvelle incarnation du bigotisme martial et despotique, un patriarcat de couillards à kalache.
Ce faisant, les volontaires internationalistes ranimaient, quatre-vingts ans plus tard, la flamme ardente des Brigades de 1936 – sans leur matrice stalinienne, ce qui n'est pas rien. En 2017, certains – dont Libre Flot – participèrent à la libération de Raqqa, capitale autoproclamée de l'État islamique. Soutenu un temps par la coalition internationale, on crut un temps que les YPG allaient pouvoir consolider les bases de leur confédéralisme démocratique. C'était mal connaître ces « alliés » qui, globalement, ne s'intéressaient aux Kurdes que tant qu'ils pouvaient fournir des troupes au sol contre les kamikazes de Daesh ; c'était mal mesurer, de même, la détermination du pouvoir turc à les éradiquer. Plus tard, ce sera mal saisir le nouveau régime syrien et la volonté de son nouveau taulier, Ahmed al-Charaa, ancien cadre du Front al-Nosra, de purger la nouvelle « République arabe syrienne » en effaçant de sa carte le rêve émancipateur du Rojava.
Torture blanche
Mais lâchons la sinistre géopolitique et revenons à Libre Flot.
En mars 2017, le trentenaire part donc pour le Rojava. Il revient en France trois mois après la libération de Raqqa, soit en janvier 2018. Libre Flot a beau ne pas s'attendre à recevoir une médaille de sa patrie-des-droits-de-l'Homme reconnaissante, il est loin de se douter que son engagement contre les authentiques terroristes de Daesh va faire de lui un suspect aux yeux de la Sécurité intérieure. « À leur retour dans leur pays d'origine, explique Pierre E. Guérinet dans l'avant-propos au livre, bien qu'ils aient combattu Daesh aux côtés d'une coalition internationale qui comprend alors la France, les volontaires internationalistes se trouvent dans le viseur des services de renseignement. Ils sont considérés comme des “revenants”, au même titre que les personnes qui avaient rejoint les troupes islamo-fascistes de Daesh. Pour la DGSI (Direction générale de la Sécurité intérieure), le scénario est simple : Libre Flot aurait l'intention d'utiliser, sur le territoire français, des connaissances militaires acquises au Rojava. »
Dix ans après l'affaire et le fiasco de « Tarnac », la flicaille antiterroriste nous ressort l'inépuisable menace anarcho-autonome tendance ultra-gauche. Pour nourrir le récit flicardier, il faut un groupe et un projet sanguinaire, ils seront fabriqués artificiellement ; il faut surtout un leader charismatique : ce sera Libre Flot. Tant il est vrai qu'une caboche à képi ne peut imaginer ses « ennemis » que sous la forme pyramidale d'une entité fortement hiérarchisée – celles et ceux qui ont tenu les ronds-points en savent quelque chose.
C'est donc parti pour plusieurs mois de surveillance. Début 2020, la DGSI transmet son rapport à charge au parquet national antiterroriste. S'ensuit une enquête préliminaire et l'arrestation, le 8 décembre, de neuf personnes par les mastards du RAID (Recherche, assistance, intervention, dissuasion). Direction les bureaux de la DGSI à Levallois-Perret. Sous les néons du Renseignement, Libre Flot est cuisiné : qu'est-il vraiment allé foutre au Rojava ? Quel est son camp politique ? Que pense-t-il de Macron, d'Erdogan ? Une fois les interrogatoires terminés, il est placé à l'isolement au centre pénitentiaire de Bois-d'Arcy. Une détention provisoire qui durera seize mois.
Anticiper le bruit sec des verrous débute par une lettre que le détenu envoie à l'émission de radio L'Envolée. La claque arrive, on ne s'en remet pas. Tournant les pages on comprend qu'il y a pire que la guerre contre Daesh, il y a la solitude dans une cage, le cerveau qui part en miettes, le corps qui se dérobe, la lucidité qui s'effiloche sous le dépeçage patient d'une effroyable « torture blanche ».
Datée du 3 juin 2021, la première lettre de Libre Flot commence ainsi : « Pour moi qui ai vécu la majeure partie de ma vie de manière collective, j'avais pourtant récemment accepté les bienfaits de courtes périodes de solitude. En disant cela, j'ai comme un arrière-goût âpre dans la bouche tant mes semblables me manquent. Ce sentiment n'est pourtant pas justifié, mais provient de l'amalgame dont, dans ce contexte, j'ai du mal à me séparer, entre solitude et régime d'isolement. Il m'est pourtant simple de constater que l'isolement est à la solitude ce que la lobotomie est à la méditation. »
Ses lettres vont ainsi, s'échelonnant, jusqu'à la dernière datée du 27 mars 2022. Libre Flot les termine souvent par la formule « Salutations & Respects », avec majuscules et pluriel parce que, même dans une cage éclairée H24, la déférence s'impose. De même que l'écriture inclusive qui rassemble dans le grand bestiaire humain les « surveillant.es » et les « gardien.nes ». Libre Flot a un défaut : il ne peut s'empêcher d'« empathiser ». À l'isolement, son rapport à l'altérité étant limité, il empathise avec les matons. Empathie ne veut pas dire sympathie, on précise parce que ce n'est jamais clair cette affaire. L'empathie, c'est grosso modo la capacité de chacun à pouvoir se mettre dans la tête de quelqu'un d'autre. Celle d'un promoteur d'acétamipride ou d'un danseur de zumba, par exemple. Matant les matons, Libre Flot s'interroge sur « leurs parcours de vie », « ce qui les a amené.es là, à maintenir des êtres vivants enfermés ». Questions sans réponse. Il n'y a pas de vocation maton. La taule, on s'y retrouve comme derrière un bureau à la Sécurité sociale : parce qu'il faut bien croûter et que, traversant la rue, un job peut vous amener à pointer derrière un mur d'enceinte haut de six mètres flanqué de miradors.
Le punk n'est pas qu'une musique bourrine avec trois accords. C'est aussi une tenue morale où le véganisme tient une place conséquente. Libre Flot a beau être enfermé avec lui-même, il a des principes auxquels il ne compte pas déroger. On peut supputer que cet échafaudage axiologique n'a pas été pour rien dans sa capacité à résister à l'enfer de l'enfermement. De barbaque il ne mangera pas. Ses lettres témoignent de son combat pour que son régime alimentaire soit respecté. Car tout est bataille et infernale tracasserie en prison : soigner une rage dentaire, soulager des douleurs articulaires, consulter un psy. Libre Flot a beau jouer le jeu du détenu modèle, les mois passent et rien ne se passe. Rien pour desserrer l'étau de ses conditions de détention. Il s'astreint à des leçons quotidiennes de kurde mais sent bien que ses capacités cognitives dévissent. Les jours se dupliquent et le temps n'est plus qu'un plâtre où tout s'empêtre et se rigidifie. « Le plus pernicieux dans l'isolement est de rendre le réel irréel. » Le monde extérieur n'a plus de substance, les événements plus d'effectivité. « La seule réalité (pathétique), c'est cette cellule, ces livres, ces salles des spores (hihi), cette douche, cette “pseudo-promenade” individuelle. » L'enfermé ironise, preuve qu'au fond de lui ça tient encore. Bientôt il trouvera un mot-valise pour désigner la promenade : « opprimenade ». Pas mal, mec !
« Amis de chez Daesh »
Plus d'une année passe et bientôt ça ne tient plus. Ou bien juste à un fil. Le 27 février 2022, Libre Flot écrit pour annoncer son intention imminente de ne plus s'alimenter. Foutu pour foutu autant y aller franco. « Cela fait plus de quatorze mois que je comprends que ce sont mes opinions politiques et ma participation aux forces kurdes des YPG dans la lutte contre Daesh qu'on essaie de criminaliser ». Quant au juge d'instruction, il « se permet la pire des insultes en se référant aux barbares de l'État islamique comme étant “[ses] amis de chez Daesh” ». Un crachat à la gueule que Libre Flot ne peut supporter. On le comprend. Contre l'État islamique, il s'est battu à Raqqa où avaient été planifiés les attentats du 13 novembre. On devrait le fêter en héro, on le traite en terroro. Pour la justice bourgeoise, un anar révolutionnaire ou un islamo décapiteur, c'est la même lie qui sape sa mainmise sur le corps social ; alors on les fourre dans un même sac d'opprobre et Dieu reconnaîtra les siens.
– 17e jour de grève de la faim. RAS.
La pénitentiaire laisse faire. Officiellement, elle n'a pas le droit de forcer un détenu à se nourrir. Affaibli, Libre Flot continue à empathiser et témoigne de la perte de raison de ses voisins : « Je les entends changer au cours des mois qui passent, j'en entends certains perdre pied, si ce n'est sombrer dans la folie. »
En fin de lettre, il supplie : « Sortez-moi de ce tombeau ! »
– 23e jour de grève de la faim. RAS.
Libre Flot adresse une lettre aux volontaires internationalistes tentés d'aller défendre l'Ukraine. Il les met en garde : aujourd'hui on vous encense, mais à votre retour « vous serez sûrement épié.es et surveillé.es, toute votre vie pourra être redessinée, réécrite, réinterprétée, et de simples blagues pourront devenir des éléments à charge lorsque ces institutions auront décidé de vous instrumentaliser pour répondre aux besoins de leur agenda politique. »
– 30e jour de grève de la fain. RAS.
Dernière lettre. « Pfff ! Hier c'était rude. Aucune énergie. Même lire était au-delà de mes forces ».
– 37e jour de grève de la faim.
Il pèse 45 kilos, le poids d'une liberté conditionnelle à venir.
Après les lettres, Anticiper le bruit sec des verrous offre un temps d'entretien. L'occasion, pour le lecteur, de s'approprier le parcours de Florian. Les squats punks, Sivens, la jungle de Calais où il file un coup de main à « l'école du chemin des dunes ». C'est là qu'il rencontre ses premiers Kurdes : des minots venus du Başûr, le Kurdistan irakien. Puis viendra le temps de la gamberge, assis sur le toit de son camion. « Je ne sais pas ce que c'est une guerre. C'est un choix difficile qui m'interroge sur mes convictions, mes capacités. (…) Je repense à toutes les belles phrases que j'ai pu entendre ou que j'ai pu moi-même dire pendant des années, du genre : “Si j'avais vécu en 1936, j'aurais rejoint les anarchistes espa-gnol.es” ».
Plus qu'un trésor, la filiation historique est une force. Elle met des mots sur nos engagements. Les arrime au passé, les tend au-dessus du présent vers des futurs soudain possibles. On a beau en savoir la visée précaire, l'impulsion est là qui soudain commande. Mieux vaut un saut dans le vide qu'un surplace en camisole.
Salutations & Respects, Florian, fallait y aller ; fallait tenir et revenir. Raconter. Les anarchistes espagnols auraient été fiers de toi.
Sébastien NAVARRO
19.02.2026 à 18:58
F.G.
Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». (…)
- Odradek
Donc ils ont eu une éducation. Ils sont allés aux écoles – enfin à Sciences-Po, ou en école de journalisme. Donc on leur a enseigné. Donc, ils ont appris. Ils ont appris l'Histoire. L'ont régurgitée – dans des copies, puis dans des articles, dans des discussions mondaines. Ils ont vu des documentaires – sur Arte. Des films. Sur la montée. Sur ce qui s'est passé, les processus à l'œuvre, les accélérations. À quoi les processus ont conduit. Ils ont été invités – et ont invité – à « méditer ». Comment tout ça avait bien pu se passer. Au milieu de quelle inconscience, de quelle passivité, de quelles faillites, politiques, intellectuelles, morales. Après quoi, ils ont solennellement juré que « plus jamais ». Donc ils savent. Normalement.
Et puis voilà que tout se reproduit – mais comme à la parade. Il n'y a même pas à faire effort de généralisation ou de conceptualisation. Tout est à nouveau sous leurs yeux : l'enchaînement. À l'identique ou presque. Il n'y a qu'à regarder, et puis à qualifier. Mais rien. Non, non, il ne se passe rien – enfin rien de remarquable. En tout cas ici. Ailleurs, ah oui, c'est différent. Aux États-Unis, par exemple. C'est très différent, les États-Unis. Selon la règle la plus éprouvée du journalisme national, quand c'est « loin », on peut y voir – attention : ne pas utiliser pour Israël. À propos des États-Unis, par exemple, il est même autorisé maintenant de s'adonner au frisson de dire « fascisme ». En France ? Montée, enchaînement ? Franchement, non, on ne voit pas. Rien. RN, oui – quand même, on lit les sondages. Mais parfaitement républicain ; fascisme, non.
Inverser
À tout prendre, et dans la situation où nous sommes, « rien » serait de très loin préférable. Car, il n'y a pas « rien » : il y a l'inversion. Le problème politique en France n'est pas l'inexorable montée du fascisme, il est le bloc de la gauche antifasciste. Qui, à la limite, suggère-t-on mezza voce, pourrait bien être le « vrai fascisme ». Il n'est donc pas exact que « tout se reproduit » à l'identique. Le deuxième fascisme historique a cette particularité de nier absolument être un fascisme et d'en réserver l'infamie à ses opposants. À cet égard, une vidéo déjà ancienne a tout dit – c'est une parodie, mais elle est du dernier sérieux. On y voit un officier SS, apostrophé par un passant qui le traite de nazi, réagir outré et sarcastique : « Et pourquoi pas d'extrême droite pendant que vous y êtes ; voilà quand on est à court d'argument, on ressort la polémique nazie ; et notre Führer, je suppose que c'est aussi un nazi », etc. Tel est très exactement l'état réel du débat aujourd'hui. Un reportage de France Info se clôt sur l'évocation des « fleurs pour Quentin ».
Il suffirait pourtant de trois minutes de vidéo pour faire connaître la nature des groupes auxquels ce malheureux appartenait. Nous aurons plutôt le « choriste et philosophe », ou l'« étudiant en mathématiques », ça varie, en tout cas une figure de sagesse, de modération et d'empathie chrétienne. Mais ce à quoi il était réellement affilié, les hordes noires, les parades aux flambeaux, les bannières à croix celtiques, les bras tendus, le défilé néonazi auquel il participa le 10 mai dernier par exemple – c'est-à-dire toutes les manifestations d'authentique fascisme aimablement autorisées par Darmanin-Retailleau-Nunez – cela, les médias ne le montreront pas. Ils ne montreront pas non plus les vidéos, pourtant largement disponibles, des milices fascistes à l'œuvre, manches de pioche à la main, dans les rues d'Angers, de Rennes, de Lyon et d'ailleurs. Ils ne diront pas ce que devient la vie nocturne, dans des bars, des boîtes ou des librairies, quand une descente peut avoir lieu à tout instant. Ils ne montreront pas la photo de Retailleau en agréable compagnie du « Jarl », notoire chef de milice, illustration pourtant parfaite de ce que c'est qu'un arc fasciste. Ils n'égrèneront pas la liste de tous les tués de l'extrême droite – il est vrai qu'ils ont tous des noms à consonances bien trop peu chrétiennes, et puis personne alors n'en avait pas parlé. Ils ne diront pas les compassions différentielles de Macron qui prend quasiment le deuil pour un militant fasciste mais ne dit rien pour les meurtres commis par des militants fascistes – occasions pourtant nombreuses.
Bref, ils ne diront pas que s'il y a un antifascisme, c'est peut-être parce qu'en premier lieu, il y a un fascisme – parce qu'on ne peut logiquement pas précéder ce contre quoi on se définit. Et que, lorsque la société est abandonnée à des milices, tolérées par tout l'appareil d'État, depuis les bas-fonds de sa police jusqu'aux sommets de l'administration et du gouvernement, préfets et ministres, ignorées par les médias qui, eux, auraient le pouvoir de faire naître une réprobation sociale à l'échelle du pays, alors, oui, quand plus rien ne dissuade les milices, il n'est pas étonnant que certains n'aient plus envie de subir, forment le projet de se défendre – accessoirement de défendre les autres –, s'en donnent les moyens. Et il n'est pas étonnant non plus que se passe ce qui doit prévisiblement se passer quand la désertion d'un État complice ne laisse plus que la possibilité des face-à-face violents. Auxquels il appartiendrait normalement à la police de s'opposer – mais tout le monde sait désormais de quel côté est la police. Tout le monde, sauf les médias.
La montée fasciste ôtée du paysage, il ne reste qu'un incompréhensible « antifascisme », une absurde aberration, une violence pure et sans cause. Alors, franchissant d'un coup dix crans dans le mensonge, on peut titrer « LFI, le nouvel ennemi », comme France-Info, la radio publique d'extrême droite, dont on a ici retiré le « ? » parce qu'on n'est pas obligé de valider tous les degrés de l'hypocrisie. Ou bien, comme Sandrine Cassini, « LFI mise en cause par la droite et l'extrême droite », quand il est assez évident que le titre véritable devrait être « LFI mise en cause par Le Monde ». Il va falloir se souvenir de ce week-end de février 2026, parce qu'il restera sans le moindre doute possible comme un moment historique. Non pas que ce qui s'y est passé soit absolument inédit – la négation de la course au fascisme sous Macron, l'accablement de l'unique formation politique réellement d'opposition (puisque le RN ne propose que des intensifications de ce qui se fait déjà, et pour le reste un parfait statu quo). Non pas donc que tout soit inédit, mais que tout y a été porté à ce genre de degré extraordinaire où les variations quantitatives font des différences qualitatives. La bascule dans ce que, par commodité, on appelle la trumpisation, c'est-à-dire une manière hors norme de mentir, de déformer et de fabriquer, a saisi l'entièreté du paysage politique et médiatique, et cette bascule est totale.
Falsifier
Il n'est pas du tout adventice que cet événement suive de quelques jours à peine les propos de Nunez soutenant que les « contrôles au faciès n'existent pas », alors qu'ils ont été documentés par la Cour de cassation, la Cour européenne des droits de l'homme et le Conseil d'État. Et plus encore, l'ahurissante sortie du ministre des Affaires étrangères, exigeant la démission de Francesca Albanese sur la base de propos qu'elle n'a simplement pas tenus. L'une et l'autre déclaration survenues sans qu'aucun média n'en relève la gravité exceptionnelle, se contentant (dans le meilleur des cas) de rendre compte pour solde de tout compte. Un système médiatique normalement « sain » est une instance de rectification, et même de dénonciation pour indécence de ces falsifications. Or le système contemporain est devenu lui-même un agent de la corruption intellectuelle contre laquelle il est censé lutter, désormais tout occupé à ne pas dire ce qui est, quand il ne travaille pas à dire que ce qui est est le contraire de ce qui est. Aussi la presse de « fact-checking », en croisade, d'après ses propres prétentions, contre la post-vérité, a-t-elle elle-même tourné – retournement voué à lui rester pour toujours incompréhensible – en formidable machine à post-vérité. Il n'y a pas de fascisme, et l'antifascisme est un fascisme ; la FI est la violence même en politique et les milices réellement meurtrières n'existent pas ; les mots de la FI tuent mais pas ceux du Grand Remplacement, d'ailleurs « À bas le voile » n'a pas valu un clapotis de scandale à Retailleau ; la FI est l'antisémitisme reconstitué, quoique ceci ne puisse être documenté par la moindre procédure, mais la boue épaisse qui recouvre tout au RN – candidats ordinaires, groupes de messagerie, connexions miliciennes – est tenue pour non avenue, puisque le RN soutient Israël.
Israël, et son génocide. Voilà peut-être le lieu princeps – et symptomatique – de la bascule politique et médiatique. Le génocide à Gaza y fait l'objet de la même négation que la montée fasciste à l'intérieur, pour donner lieu à une alliance qui défie l'entendement, la logique et l'Histoire : le sionisme dans sa variante génocidaire (pas seulement) et le bloc aggloméré de défense de l'ordre bourgeois, depuis le PS jusqu'à l'extrême droite la plus antisémite. Avec pour unique ciment la haine de la FI. Il est vrai que seule dans le champ institutionnel à dénoncer le génocide et seule de gauche, elle se désignait à tous. Viendra-t-il à un média de s'interroger sur ce monde parallèle devenu le nôtre, dans lequel, par exemple, le fils d'un chasseur de nazis en appelle à « des grandes rafles » ? S'étonnera-t-on que, dans ce renversement des pôles magnétiques, le mensonge extrême règne en maître.
Et ceci jusque dans les cénacles bien élevés, celui de C politique, par exemple, équivalent dominical sur France 5 de la machine à sédation quotidienne C ce soir. Jean-Yves Camus, supposément un universitaire, y délire, car il n'y a pas d'autre mot, que Rima Hassan a qualifié tous les juifs de « génocidaires ». Aussitôt enchaîné d'une autre falsification qui lui fait dire que « du Jourdain à la mer » signifie expulsion des juifs – quand elle a systématiquement dit le contraire. Et pas un mot de reprise de Thomas Snegaroff, pas un mouvement d'interruption sèche et nette devant la fabrication à l'état pur. On préférera passer à autre chose – par exemple (au hasard) terminer avec la FI. Dont l'animateur note pour la formalité qu'elle n'est a priori nullement impliquée dans le drame de Lyon, mais ne tient pas moins à lui consacrer un bon dernier quart d'heure, qui donnera abondance d'occasions d'insinuer… qu'un peu quand même.
Sans surprise, on pouvait compter sur Macron pour offrir une synthèse parfaite : LFI / extrême-gauche / arc républicain (hors de) / antisémite – à l'aimable invitation de Frédéric Haziza, camelot de Radio J, à qui le journalisme est aussi étranger que le harcèlement sexuel est familier. En tout cas, on n'en attendait pas moins de celui par qui tout sera arrivé, et dont le système médiatique se sera acharné à nier que tout sera arrivé par lui. Pétain (grand soldat), Maurras (référence), Zemmour (consolation téléphonique), Valeurs Actuelles (entretien), mais aussi : violences policières déchaînées, impunité garantie, menées législatives ahurissantes (interdiction de filmer la police, présomption de légitime défense), racisme autorisé des expressions ministérielles, police idéologique à l'université, surveillance des réseaux sociaux sous couleur de protection de la jeunesse, répression ou interdiction des manifestations de soutien à la Palestine – effondrement général des libertés et droits fondamentaux, rétrogradation de la France au rang de « démocratie empêchée » (Civicus->https://monitor.civicus.org/globalfindings_2025/] ou de « démocratie défectueuse » (The Economist. Et enfin, et surtout : l'obsession, documentée, de livrer le pouvoir au RN, au prix, s'il le faut, de s'assoir sur le résultat électoral, comme en 2024. Car, dans la presse française, on se prépare déjà à s'inquiéter avec délice de ce que Trump pourrait faire des midterms, sans jamais rappeler que, piétiner les élections, chez nous, c'est déjà fait. Dans un silence total.
Collaborer
Le génocide à Gaza aura été le premier lieu de la trumpisation, mais tout sera venu s'y accrocher, et notamment « la violence » – de la seule FI, bien sûr. De la même manière qu'il n'y a pas d'antifascisme sans un fascisme qui le précède, il n'y a pas de violence qui monte de la société sans une violence qui lui a d'abord été faite – elle n'aura pas manqué depuis trois décennies, mais singulièrement sous la dernière, celle du macronisme. Plaise au ciel qu'il se soit trouvé une formation politique d'importance comme la FI pour capter cette violence réactionnelle, pour l'exprimer, mais en la mettant en forme, en lui donnant une élaboration, c'est-à-dire en transmutant la colère en conflictualité réglée – et que serait-elle advenue sinon, quels débouchés ne se serait-elle pas donnés ? On en finirait presque par rêver d'une insurrection en bonne et due forme, façon Gilets jaunes redux mais sous stéroïdes, qui viendrait chercher la bourgeoisie de pouvoir jusque chez elle pour lui enseigner de première main la différence entre vraie violence et conflictualité politique. Mais la bourgeoisie ne tolère même plus la simple conflictualité, et la seule opposition de gauche qu'elle est capable d'envisager, c'est la droite – Hollande, Glucksmann, Cazeneuve, qui on veut mais la droite. En vérité, elle n'est plus en état de comprendre quoi que ce soit, et n'est plus menée que par l'unique désir de préserver son ordre – dont elle voit au moins que le RN ne lui ferait rien risquer. Et ce désir fanatique s'est emparé avec furie de toutes ses têtes, politiques et médiatiques, raison pour quoi il n'est nul besoin, comme disait Bourdieu, de l'hypothèse d'un chef d'orchestre pour penser cette orchestration. Car c'en est une. En réalité c'est même une campagne.
On peut, et on doit, qualifier de campagne une entreprise aussi générale, aussi cohérente et aussi violente d'élimination d'une formation politique, la seule de gauche dans le paysage institutionnel électoral. Benjamin Duhamel, face à Manuel Bompard, peut bien battre de ses petits bras, trépigner qu'« on en a parlé » – des connexions du RN et du GUD, par exemple responsable du meurtre d'Aramburu. La vérité est que non, ils n'en ont pas parlé – pas comme ils parlent, dans une explosion de jouissance, de ce qui s'est passé à Lyon, pas comme ils somment à comparaître la FI, et la FI seulement. Car il y a belle lurette que le RN ne comparaît plus. Des transfuges de médias d'extrême droite sont devenus chroniqueurs du service public, jusqu'à France 5, à France Info surtout, devenue par excellence la radio de la collaboration. On y accroche quotidiennement les deux négationnismes, celui du crime contre l'humanité là-bas, celui de la montée fasciste ici, désormais profondément solidaires. Et dont le nouage ne s'exprime jamais si bien que dans ce topos inepte, mais repris partout, de « l'arc républicain », de qui y entre et de qui en sort –, il restera sans doute comme le fétiche de cette classe imbécile qui n'a même pas pour elle la grandeur particulière du cynisme : elle y croit dur comme fer. En réalité, elle restera comme le fait d'armes canonique des collaborateurs.
On en était à écrire, à propos de Quentin Deranque, que nous sommes à deux doigts de l'hommage national ou de la marche blanche, quand est tombée l'annonce de la minute de silence à l'Assemblée nationale. Un militant de l'extrême droite la plus violente. Honoré à l'Assemblée. Il fallait un dessinateur politique de génie comme Fred Sochard pour produire immédiatement l'antidote. « Et pour les victimes de crimes racistes ? », demande un personnage. « Des années de silence, ça vous suffit pas ? », répond Yaël Braun-Pivet.
Mais tout de même. Une classe entière, minoritaire, nuisible, radicalisée dans la défense fanatique de ses privilèges, prête à tout, installe littéralement l'extrême droite, quand elle ne l'appelle pas de ses vœux, niant bien sûr avoir la moindre intention de cette sorte, n'en faisant pas moins tout ce qui est nécessaire. L'extrême droite, ça n'est pas grave. Après tout, nous avons déjà bien dégagé la piste, bien préparé le terrain, nous sommes déjà racistes, libérés de l'État de droit et des élections, militants de toutes les autorisations policières, peu inquiets des milices – ne rendons-nous pas un bel hommage à l'un des leurs ? Non, ce qui est grave, ce sont « les autres », leurs impôts, leur passion pour les Arabes, ici et à Gaza, leurs objections au capitalisme, leur pénible tropisme pour les dominés, leur défaut de sympathie pour les puissants – pour nous, quoi. Mais nous ferons tout ce qu'il faut. Nous avons appris, mais en fait non, nous avons tout oublié : de l'Histoire – nous nous sentons beaucoup plus légers. Alors nous distordrons, nous fabriquerons, nous falsifierons, nous inverserons – pour tout dire, nous ne nous voyons pas beaucoup de limites, un peu comme Epstein (c'était un trait d'humour). Nous n'aurons même pas l'impression de mentir car à force d'intoxiquer le public, nous nous sommes auto-intoxiqués et, maintenant, nous croyons à tout ce que nous disons. C'est l'âme claire et d'un mouvement très libre que nous collaborons. Donc non, nous n'avons rien appris de l'Histoire. C'est notre manière d'y entrer !
Frédéric LORDON
18 février 2026
« La pompe à phynance », blog hébergé par Le Monde diplomatique
Illustration : Odilon Redon.