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Nous n’avons pas fini de sévir, toujours à contretemps. Il n’est pas de dissidence possible sans fidélité à ce qui nous a faits...

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15.07.2024 à 09:05

Au-delà du mensonge propagandiste

F.G.

■ Miguel CHUECA LA FABRIQUE DU COMPLOT (De l'usage de l'incendie du Reichstag par les propagandes nazie et communiste) L'échappée, 2024, 316 p. Durant la dernière décennie du XXe siècle, toute personne intéressée par la question du fascisme pouvait se référer à un imposant Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme de Serge Bernstein et Pierre Milza , deux éminents professeurs à l'Institut d'études politiques de Paris et spécialistes reconnus d'histoire contemporaine. Il (...)

- Recensions et études critiques
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Durant la dernière décennie du XXe siècle, toute personne intéressée par la question du fascisme pouvait se référer à un imposant Dictionnaire historique des fascismes et du nazisme de Serge Bernstein et Pierre Milza [1], deux éminents professeurs à l’Institut d’études politiques de Paris et spécialistes reconnus d’histoire contemporaine. Il comportait une entrée sur l’incendie du Reichstag du 27 février 1933. On pouvait y lire que, durant l’automne 1933, lors du procès des incendiaires présumés devant la Cour suprême de Leipzig, « Dimitrov retourna l’accusation contre les nazis en dénonçant […] une provocation policière destinée à permettre l’étouffement de la gauche. L’événement servait si bien les intérêts d’Hitler et de son régime que cette thèse a été longtemps considérée comme reflétant la réalité des faits. Elle est aujourd’hui remise en cause par certains historiens allemands qui considèrent que l’incendie du Reichstag ne résulte pas d’un quelconque complot mais constitue un acte isolé commis par le déséquilibré Van der Lubbe [2] ». Le propos, on le voit, ne brille ni par la rigueur ni par la précision. Qui sont ces « certains historiens allemands » ? Mystère ! S’agit-il de Fritz Tobias, cité dans les sources aux côtés de Charles Bloch et d’Édouard Calic ? Si c’est le cas, il faut rappeler que le livre de Tobias, Der Reichstagsbrand. Legend und Wirklichkeit, a paru en 1962, et n’a jamais été traduit en français, alors que ce dictionnaire est publié trente ans plus tard. Pourquoi dire que la thèse initiale a été remise en cause « aujourd’hui » ? Ne s’est-il rien passé à ce sujet entre 1962 et 1992 ? Y-a-t-il eu complot ou non ? Autre mystère ! La perplexité s’accroît encore quand, après ces improbables considérations, on lit, à l’entrée « Goering » du même dictionnaire, que l’incendie du Reichstag a été « peut-être provoqué à son initiative [3] ». Acte individuel d’un « déséquilibré » ou provocation de Goering, il faudrait savoir et manifestement ce dictionnaire à l’apparence de sérieux ne peut, ou ne veut, trancher.

10.07.2024 à 15:16

Et maintenant on va où ?

F.G.

« Le Front Populaire ne fait confiance ni à la classe ouvrière, ni à son action directe. Son programme, élaboré à grand peine, vise à rallier la moyenne et petite bourgeoisie, les fonctionnaires, les rentiers, les petits propriétaires et toutes autres “petites gens” pour qui il a une tendresse infinie. Les intérêts des producteurs, la nécessité de transformer les conditions de consommation et de production sont relégués à l'arrière-plan. Ils doivent se satisfaire de la promesse de (...)

- Odradek
Texte intégral (4768 mots)


« Le Front Populaire ne fait confiance ni à la classe ouvrière, ni à son action directe. Son programme, élaboré à grand peine, vise à rallier la moyenne et petite bourgeoisie, les fonctionnaires, les rentiers, les petits propriétaires et toutes autres “petites gens” pour qui il a une tendresse infinie. Les intérêts des producteurs, la nécessité de transformer les conditions de consommation et de production sont relégués à l’arrière-plan. Ils doivent se satisfaire de la promesse de “faire payer” les riches, comme si les impôts n’étaient pas toujours en somme prélevés sur le producteur, d’étatiser quelques industrieset de transformer le statut de la Banque de France. »

Pierre Ruff alias Epsilon,
Le Libertaire, 10 avril 1936.

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Les urnes ont parlé. Le bloc macroniste a été sanctionné et le parti lepéniste reste, pour l’heure, écarté du pouvoir. Si le scénario du pire a été évité le dimanche 7 juillet, il n’y a pas de quoi se réjouir à la lumière des résultats. Tout au plus avons-nous pris un an avec sursis. Ainsi, au second tour des législatives, l’extrême droite et ses alliés ont recueilli plus de 10 millions de voix sur les 27 millions de suffrages exprimés et plus de 49 millions d’inscrits. Ce qui constitue un léger recul par rapport au premier tour où la participation était plus importante : 11 millions de voix sur 32 millions de suffrages exprimés.

Pour rappel, quelques semaines après la qualification historique de Jean-Marie Le Pen pour le second tour de la présidentielle – avec plus de 5 millions de voix, le 21 avril 2002 –, cette famille politique pouvait compter sur environ 3,5 millions d’électeurs. À titre de comparaison, l’« extrême gauche » – soit, pour l’essentiel, le courant trotskiste, n’en déplaise à la caste politico-médiatique – a recueilli, le 30 juin, 367 158 voix, contre 2,9 millions à la présidentielle de 2002 (surtout grâce à la médiatisation d’Arlette Laguiller et d’Olivier Besancenot) et 704 009 aux législatives de la même année. Dont acte.

C’est un véritable crève-cœur de voir d’anciens bastions ouvriers devenir des fiefs électoraux du RN. La désindustrialisation, le chômage de masse, la précarité, le déclassement, la casse des services publics sont autant de facteurs explicatifs, au même titre que la disparition des lieux de sociabilité populaire, des partis aux syndicats, en passant par les locaux associatifs et les bistrots. Or, en ne soulignant que cet aspect des choses, les analystes ne l’articulent guère avec le racisme pourtant consubstantiel à cette mouvance, à son rejet de l’Autre, de l’étranger, du binational, etc.

Car l’Autre ne vient pas seulement « manger le pain du Français » selon la psychose nationaliste ; il est aussi celui qui vient souiller la pureté fantasmée du corps national, au propre comme au figuré – le rejet du métissage agite par conséquent la peur du viol de la femme française blanche par des hommes étrangers –, de la « race » – on peut remercier les intellectuel de gauche qui ont contribué à remettre ce terme au goût du jour –, du mode de vie, des traditions réinventées « bien de chez nous ». Le délire xénophobe sur la « submersion migratoire » plonge ses racines dans le rejet de la « France algérienne » théorisée par les partisans de « l’Algérie française », ce qui semble pourtant échapper à certains.

En effet, le communiqué du bureau national de l’Association des professeurs d’histoire et de géographie, daté du 1er juillet, rappelle que le RN « est l’héritier direct du Front national, fondé par d’anciens Waffen SS », oubliant que le FN a aussi été fondé par d’anciens membres de l’OAS. Or, ne pas penser ensemble ces deux caractéristiques, empêche de combattre efficacement l’extrême droite. C’est aussi alimenter la rhétorique du « deux poids, deux mesures » sur laquelle prospèrent les groupes qui minimisent la Shoah, la judéophobie et la détestation des minorités dont ils ne sont pas issus.

Remarquons, sans ironie aucune, que la « parité » et la « diversité », instruments de maintien du système qui s’est offert un ripolinage de surface, mis en œuvre par la droite sarkozyste – permettant à Rachida Dati et Rama Yade de faire carrière –, aboutit à la promotion par le RN de l’eurodéputée Malika Sorel et de la députée de l’Isère Hanane Mansouri. Pour sa part, l’écrivain gallimardisé Boualem Sansal, membre du comité stratégique de Livre noir-Frontières, signataire de la tribune du Figaro contre le NFP, incarne la continuité entre guerre civile en Algérie et guerres culturelles en France.

L’eurocentrisme de bien des « antifascistes de salon » les empêche souvent de voir plus loin que l’Italie de Giorgia Meloni ou la Hongrie de Viktor Orbán. Car les gouvernements et régimes assimilables à l’extrême droite sont non seulement représentés sur tous les continents mais s’organisent à l’échelle internationale comme l’atteste le meeting du 19 mai à Madrid, organisé par Vox, au cours duquel ont pris la parole Marine Le Pen, le député portugais André Ventura, le président argentin Javier Milei, le ministre israélien Amichai Chikli, etc. Par conséquent, la riposte ne peut qu’être internationale.

Nous pourrions sans peine allonger la liste des pays cultivant leurs affinités avec ce que l’on assimile, à tort ou à raison, au « fascisme » – ce qui recouvre, dans le langage courant, les nuances menant de l’autoritarisme au totalitarisme – en incluant la Russie, l’Inde, la Chine, la Corée, la Syrie, l’Égypte, la Tunisie… Sans oublier le régime militaro-policier d’Algérie qui inspire paradoxalement le RN en faisant de ses binationaux des citoyens de seconde zone, ce qui ne décourage guère des influenceurs stipendiés à « vendre » la destination tout en se taisant sur la suppression des libertés démocratiques.

La percée du RN, sa croissance, sa normalisation ne peuvent être comprises sans considérer le relativisme de notre époque où une opinion en vaut une autre, où les faits sont tenus pour quantité négligeable, où la vérité paraît suspecte voire risible. Au début des années 2000, le FN pouvait déjà distribuer des tracts aux abords de la Sorbonne, sans se faire chasser. Ce qui était pourtant inenvisageable quelques années auparavant. Des réflexes s’étaient indéniablement perdus. Si bien que, dix ans plus tard, certains étudiants ne cachaient même plus leur attrait pour l’extrême droite via le travail effectué par Egalité et Réconciliation, alliant judéophobie, masculinisme et populisme.

Nombre d’observateurs ont mis en exergue le rôle joué par les médias dans l’approfondissement de la crise. Il est clair qu’ils occupent une place de choix et qu’il convient de pointer du doigt le groupe Bolloré, à commencer par ses chaînes de télévision. Mais que dire des médias publics qui se sont, à quelques exceptions près, alignés sur la concurrence privée ? Que dire des médias de gauche qui n’ont guère défendu le pluralisme ? On doit certes combattre l’influence délétère des médias détenus par les milliardaires (de droite) sans pour autant se taire sur ceux détenus par les millionnaires (de gauche).

En faisant de LFI son ennemi principal, en assimilant à « l’extrême gauche » une formation pourtant réformiste, la bourgeoisie conservatrice et les idéologues à la solde du pouvoir ont cherché à rendre acceptable l’idée d’un gouvernement RN ou d’une alliance avec lui. Ce qui aurait pu advenir sans la constitution du « Front républicain » : une gauche faible et disciplinée s’est désistée au profit de la droite et des macronistes, permettant notamment l’élection d’Elisabeth Borne ou de Gérald Darmanin. Mais le RN a surtout montré son amateurisme et son impréparation, au grand dam de ses sponsors.

Toujours est-il que le succès – même relatif – de l’extrême droite, repose tant sur la forfaiture d’une gauche prête à la moindre concession que sur l’accommodement d’une droite portée sur la collaboration. À cet égard, la trahison des élites n’a d’égal que la passivité des masses – en dépit du sursaut électoral, comme en témoigne le taux de participation historique, mais qui ne s’est toutefois pas transformé (pour le moment) en débordement sur le terrain social –, puisque, visiblement, les « blédards » n’étaient pas les seuls à penser aux vacances estivales, cette autre religion nationale…

Néanmoins, ce qui est commun à la plupart des forces politiques et qui explique en grande partie la situation dans laquelle nous sommes, c’est bel et bien la croyance que la taille du gâteau à partager ne peut que se réduire. On pourra l’appeler « décroissance » ou « sobriété » à gauche, « déclin » ou « rigueur » à droite, mais l’idée reste fondamentalement la même : les forces productives ont cessé de croître. Or, aucune perspective révolutionnaire n’est envisageable avec l’incorporation indiscutable de ce rétrécissement des possibles, du moins-disant, surtout pour ceux qui n’ont rien ou si peu.

Ce faisant, nous avons vu l’émergence d’individus et collectifs qui interviennent en tant que représentants de groupes spécifiques et de communautés (en devenir) sur des bases religieuses, sexuelles, ethniques (ou « raciales ») – présentées comme marginalisées, discriminées, invisibilisées, etc. – avec pour revendication principale leur intégration dans le système économique, médiatique et politique, contribuant ainsi à le conforter, à le légitimer, au lieu de le bouleverser ou de le détruire : c’est la lutte des places au lieu de la lutte des classes avec pour sous-texte la lutte des races.

Pour les « premiers concernés », mais aussi pour les derniers, il en résulte une plus grande tension dans les rapports interindividuels puisque chacun est sommé d’intégrer, de gré ou de force, une communauté au sein de laquelle, loin du réconfort promis par la fréquentation de ses pairs, une autre violence se déploie, avec l’imposition de normes, la quête d’authenticité – voire de pureté – et la dictature des petits chefs – le plus souvent issus des fractions supérieures dudit groupe, quoique « subalternes » à l’échelle de la société – qui veillent au strict respect de l’ordre communautaire.

En outre, les gardiens du temple cultivent à loisir l’insensibilité à l’égard du sort des autres groupes présentés comme concurrents ou ennemis, s’efforcent à redéfinir continuellement les conditions d’alliance avec les communautés jugées amicales ou inoffensives, tout en cherchant à maintenir des frontières étanches – entre « eux » et « nous » – pour mieux conjurer toute possibilité de subversion, en jouant au besoin sur des angoisses existentielles (qui sont en partie fondées, surtout dans la conjoncture actuelle), la menace de l’exclusion, le recours à la violence physique, la calomnie, etc.

N’en déplaise aux droitiers engagés dans la croisade contre le « wokisme », les excès de quelques-uns ne disqualifient pas pour autant la légitimité de la lutte pour la liberté et l’égalité. Cependant, ainsi que le concèdent – en privé – les gauchistes, il y a assurément un problème quand s’installe dans les têtes l’idée que les mâles sont d’irrécupérables agresseurs, que les blancs sont d’inévitables racistes, que les vieux sont des fardeaux encombrants, que les prolétaires sont d’indécrottables imbéciles. La négativité intersectionnelle n’étant alors rien d’autre que l’impasse stratégique du ressentiment petit-bourgeois.

Un vieux clivage structure, d’une façon plus ou moins explicite, le paysage intellectuel et politique français, droite et gauche confondues ; c’est celui qui oppose les tenants de l’occidentalo-centrisme à ceux de « l’orientalisme à rebours » – peu importe les déclinaisons ou les appellations. Ce clivage s’est manifesté avec l’invasion de l’Ukraine par l’armée russe, puis la séquence ouverte par les attaques terroristes menées par le Hamas, suivies par les représailles cataclysmiques de l’armée israélienne – même si, on en conviendra, l’histoire ne commence ni le 24 février 2022 ni le 7 octobre 2023.

Indéniablement, l’émotion et la solidarité n’ont pas été déployées de la même manière ou avec la même intensité dans les différents segments de la population, en particulier à gauche, empêchant de ce fait l’expression d’un véritable internationalisme qui soutiendrait, avec la même force et la même clarté, tous les peuples opprimés – les Ukrainiens comme les Palestiniens que l’on ne saurait confondre avec leurs représentants –, mais également tous ceux qui, isolés au sein de leur propre société, en butte à la répression étatique, refusent la guerre et le colonialisme, en Russie comme en Israël.

Ce clivage, qui fonctionne suivant la loi des « cécités croisées » (Bourdieu), se retrouve sans grande surprise sur la question du racisme, où s’affrontent plus ou moins ouvertement un pôle focalisé sur l’antisémitisme – qu’il vaudrait mieux renommer « judéophobie » – et un autre sur l’islamophobie – qu’il conviendrait d’appeler « musulmanophobie ». L’un et l’autre n’ont ni le même ancrage, ni le même poids, ni les mêmes relais pour des raisons qui tiennent à l’histoire de France et aux fractures de la société révélées ou exacerbées par les controverses – souvent indignes – les concernant.

Ainsi, ceux qui ont pendant des années distribué des brevets d’islamophobie – y compris à des personnes au-dessus de tout soupçon, entraînant parfois des conséquences terribles pour les diffamés – se sont vus à leur tour accusés d’antisémitisme, le plus souvent sans le moindre fondement. On ne devrait pas plaisanter avec ces sujets devenus autant de marchepieds pour les champions de la mauvaise foi et les redresseurs de tort qui veulent se refaire une virginité auprès de leurs patrons respectifs. Nous sommes passés de l’antiracisme moral à son instrumentalisation immorale.

Dans son discours du 30 juin, Édouard Philippe a promu « la lutte contre le racisme, l’antisémitisme et l’islam radical »… Belle façon de rappeler qu’il reste un homme de droite, hermétique au discours de gauche et que, sans même s’avancer sur un débat sémantique au sujet de l’opportunité d’employer l’expression « racisme antimusulman », il décide, en un tournemain, d’effacer le problème ou plutôt de lui en substituer un autre, porteur de lourdes ambiguïtés, puisque personne ne sait ce que signifie au juste l’ « islam radical ». L’essentiel étant de jouer sur les peurs et de conforter son électorat.

Si nous devons encore et toujours critiquer la religion, ce n’est en aucune manière pour cautionner la persécution ou la stigmatisation des minorités – où qu’elles se trouvent –, mais bien plutôt pour contrer la mentalité de soumission, vivifier l’esprit critique dans ce qu’il a de plus authentique, faire reculer les préjugés, les superstitions et les peurs ancestrales… Que peuvent encore attendre les masses des révolutionnaires s’ils ne s’attaquent pas, sans hypocrisie, au plus vieux mensonge de l’humanité ? Nous devons encourager le libre examen, la recherche de la vérité et l’émancipation.

Certes, beaucoup de nos contemporains se sont installés dans une posture confortable : vilipender les horreurs de la droite pour mieux se taire sur les erreurs de la gauche. Or, il s’agit là d’une position en rupture avec celle des révolutionnaires, habitués aux polémiques sur la tactique et la stratégie avec les autres factions – où l’on risquait, il est vrai, de se perdre dans des querelles byzantines. Désormais, en raison du reflux, le débat est perçu comme inutile voire dangereux, comme si l’expression publique des désaccords ne pouvait que fournir des armes à l’adversaire ou « faire son jeu ».

Or, ce qui est dangereux, c’est l’abdication de la critique, de l’élaboration collective d’une pensée offensive qui ne résultera que du libre débat – à ne pas confondre avec les abstractions théoriques chères aux groupes sectaires rétifs à l’intervention. Autrement, c’est se lier pour toujours à la bourgeoisie au nom de la lutte contre l’ennemi mortel qui pourra – on l’oublie souvent – surgir des deux côtés de la barricade. Il suffit de voir la légitimation de réflexes ou pratiques autoritaires, à gauche, passant par la réhabilitation du stalinisme chez les uns et du nationalisme chez les autres.

Parmi les indices du glissement et de la régression, on pourrait – au risque d’être accusé de verser dans une nostalgie de mauvais aloi –, comparer la chanson « No Pasarán », sortie entre les deux tours, avec un titre emblématique du rap engagé, « 11’30 contre les lois racistes », produit en 1997, et qui s’ouvrait sur ces paroles salutaires : « Loi Deferre, loi Joxe, lois Pasqua ou Debré, une seule logique : la chasse à l’immigré. Et n’oublie pas tous les décrets et circulaires. Nous ne pardonnerons jamais la barbarie de leurs lois inhumaines. Un État raciste ne peut que créer des lois racistes. Alors assez de l’antiracisme folklorique et bon enfant dans l’euphorie des jours de fête. Régularisation immédiate de tous les immigrés sans papiers et de leurs familles. Abrogation de toutes les lois racistes régissant le séjour des immigrés en France. Nous revendiquons l’émancipation de tous les exploités de ce pays. Qu’ils soient français ou immigrés. »

Mais un des signes du reflux est sans doute la convocation, à gauche, du Front populaire de 1936 – expurgé de ses réfutations, y compris par les trotskistes théoriquement formés à la critique de cette expérience historique – comme celle du Front républicain de 1956, toutes deux de sinistre mémoire pour les colonisés d’Algérie, ce qui montre le caractère arbitraire de l’usage de l’histoire chez les décoloniaux ou de l’Union de la gauche. Pourtant, le premier Front populaire n’a jamais fait l’unanimité chez les révolutionnaires, avant son accession au pouvoir et encore moins après…

Oubliés les enseignements de Daniel Guérin et de Marceau Pivert qui défendaient un « Front populaire de combat ». Oubliés les avertissements des libertaires (comme ceux regroupés dans l’Union anarchiste) et des marxistes (à l’instar du groupe Que faire ?) qui, tout en prenant au sérieux la menace du fascisme et de la guerre, préconisaient pour leur part la construction du Front unique ouvrier – notamment sur le plan syndical – sans toutefois le confondre avec le mot d’ordre de Front populaire soutenu par l’Internationale communiste et qui impliquait une alliance avec la bourgeoisie.

La bourgeoisie se radicalise, terrorise et devient séparatiste pour mieux défendre ses privilèges de classe. Parce qu’elle ne vit que d’accumulation, de prédation et de destruction. Parce que l’imposture n’est pas qu’un syndrome, c’est une manière de diriger, de gouverner, de subjuguer les masses sans la passivité desquelles les bourgeois ne pourraient se permettre tant d’arrogance. Parce que, pendant qu’on impose les restrictions aux plus pauvres, les profits ont explosé pour les plus riches, les rentiers, les actionnaires, les propriétaires, les patrons qui ne produisent rien mais vivent du labeur d’autrui.

Emmanuel Macron incarne l’agonie du néolibéralisme, phase du capitalisme dont la fin a été décrétée avec la pandémie de Covid-19. Ses mandats ont signifié la brutalisation du débat public, l’humiliation des plus faibles, le confusionnisme à tous les étages ainsi que cette forme d’archaïsme postmoderne dont il reste le parangon. En voulant « balancer sa grenade dégoupillée », Pitivier s’est pris pour Clausewitz et s’est tiré une balle dans le pied. S’il n’est pas mort politiquement, son aura en a pris un coup auprès de ses soutiens qui regardent ailleurs. Mais la bourgeoisie veille, à droite et à gauche…

Le divorce entre la gauche et les « classes populaires » – expression euphémisée qui évince des termes plus précis, à savoir ouvriers, employés, petits fonctionnaires, chômeurs – s’explique notamment par les choix opérés par les directions des organisations du mouvement ouvrier qui se sont adaptées au capitalisme, aux institutions de la Ve République et de l’Union européenne. Mais quiconque observe les représentants de la gauche, est frappé par leur ethos, leur posture, leur accoutrement, leur coiffure, leur gestuelle et leur style qui sont ceux de la bourgeoisie cultivée.

La rupture est encore plus nette en ce qui concerne l’élocution et le vocabulaire. Sur les plateaux de télévision, les dirigeants de gauche emploient des mots à quatre syllabes ou plus qui se terminent en « isme », comme « climato-scepticisme » qui sert de marqueur au camp écologiste. Ce faisant, ils mettent à distance les moins diplômés. C’est évidemment une forme de « violence symbolique », une nouvelle démarcation entre ceux qui savent et ceux qui ne comprennent pas. Quand on a le loisir d’accéder aux médias de masse, il faut pouvoir parler à sa clientèle mais aussi au commun des mortels.

Il y a quelque chose de scandaleux à voir la bourgeoisie progressiste prendre en otage l’électorat populaire pour faire des happenings télévisés à l’Assemblée nationale – avec une indemnité mensuelle brute de 7 200 euros –, sans remettre en cause la professionnalisation de la vie politique, le cumul des mandats… Cette classe se partage les prébendes, cultive l’entre-soi, mais reste « de gauche », sans pour autant s’infliger la peine de vivre avec la plèbe ou la laisser rentrer dans son intimité la plus stricte, bien consciente des enjeux de la reproduction sociale et du maintien de son statut privilégié.

À l’occasion de cette campagne-éclair, aucun appel au boycottage des élections n’a pu se rendre audible. Comment le comprendre ? Tout d’abord par le choc provoqué par la dissolution, ensuite par l’imminence de la menace (inédite sous cette forme), mais aussi par l’érosion de certains principes élémentaires dans le mouvement révolutionnaire – lui-même dans un piteux état. Or, ces principes ont émergé dans un contexte déterminé, celui de l’apparition de la classe ouvrière, de l’élaboration du socialisme moderne, des insurrections et des révolutions, parfois victorieuses, souvent écrasées…

Notons tout de même que quatre organisations anarchistes ont publié, la veille du premier tour, un bref communiqué rappelant qu’elles ne plaçaient « aucun espoir dans le processus électoral en cours ». Nonobstant la faiblesse dramatique du courant libertaire, il faudra assurément donner un contenu à « l’action directe » et à la « démocratie directe » de sorte qu’ils soient davantage que des mots d’ordre pour devenir des outils saisis le plus largement possible par ceux qui n’ont que leurs chaînes à perdre, qu’ils aient ou non voté dans un réflexe de survie, qu’ils soient à ce stade proches ou pas de nos idéaux.

Il y a des moments où le découragement prend le dessus parce que les tâches sont trop lourdes et les obstacles trop nombreux. Mais cela ne nous donne pas le droit de baisser les bras ou de céder au cynisme ambiant. La politique, du moins celle qui consiste à lutter pour la répartition des postes de pouvoir, n’est guère passionnante. Elle a même quelque chose de sordide. En revanche, on ne peut rester indifférent à l’évolution du rapport de forces sur les plans social, culturel et international, dans la mesure où cela se manifeste par des conséquences concrètes pour des millions d’entre nous.

Et maintenant on va où ? Là où nos forces nous permettront d’aller, en toute indépendance, sans nous laisser berner par les manœuvres du pouvoir ou de son « opposition ». Assurément, il faudra stimuler la combativité et nous libérer du carcan dans lequel on veut nous contenir. Plus que jamais, il s’agira de déterminer, dans les actes, si nous devons nous contenter de repousser la menace du fascisme ou s’il nous revient de sortir du cadre qui le fait croître : le capitalisme, l’État, le nationalisme, la religion…

Ce qui signifie poser, dans les faits, la question de la révolution sociale – classe contre classe –, et rendre possible ce qui, hier, paraissait impossible, rendre pensable ce qui, hier, semblait impensable. Faisons tomber les barrières qui nous séparent les uns des autres, cassons les routines confortables qui nous endorment, sortons des microcosmes qui nous empêchent de voir la richesse du monde, tournons le dos aux sirènes du défaitisme, tâchons de rester déterminés, inventifs et optimistes en gardant à l’esprit cet appel venu d’une époque où l’on parlait de bonapartisme et de césarisme :
« Et, si peu nombreux que nous soyons, si nous lançons ce cri de guerre aux bourgeois, ce cri trouvera écho auprès du travailleur et du paysan opprimé. Il ralliera les masses. Mais le temps presse. Et si nous le perdons, César est à nos portes, suivi de son cortège de plumitifs vendus, de financiers véreux et de femmes galantes, cortège qui va grossir ces jours-ci de toute la haute et basse pègre en redingote. – Vous n’avez pas voulu de la Révolution Sociale, vous aurez César ! écrivait Proudhon. Aujourd’hui encore ils acclameront un César pour éviter la Révolution. Eh bien, non, c’est la Révolution Sociale que nous opposerons au Césarisme. Et nous vaincrons, nom de Dieu ! »

Nedjib SIDI MOUSSA
Paris, le 9 juillet 2024

05.07.2024 à 11:03

Ta vie en charnière

F.G.

Né en 1972, tu aimes bien dire que tu as l'âge du Front national et du rapport Meadows . C'est ton eschatologie à toi, le drame de ta petite destinée de Français issu du bas de la classe moyenne : une manière de dire que tu as grandi sous l'ombre métastatique du néofascisme et de la catastrophe environnementale. Et comme tu es homme à ne pas faire les choses à moitié, tu crèches dans les parages perpignanais, situation géographique qui donne à ce cauchemar grandissant une matérialité toute (...)

- Odradek
Lire + (218 mots)

Né en 1972, tu aimes bien dire que tu as l’âge du Front national et du rapport Meadows [1]. C’est ton eschatologie à toi, le drame de ta petite destinée de Français issu du bas de la classe moyenne : une manière de dire que tu as grandi sous l’ombre métastatique du néofascisme et de la catastrophe environnementale. Et comme tu es homme à ne pas faire les choses à moitié, tu crèches dans les parages perpignanais, situation géographique qui donne à ce cauchemar grandissant une matérialité toute prégnante. Rappelons que, vice-président du RN, Louis Aliot, Loulou-la-Purge pour les intimes, est maire de Perpignan depuis 2020 et que les quatre députées du département des Pyrénées-Orientales sont toutes étiquetées RN. Rappelons aussi que ce même département subit depuis plus de deux ans une sècheresse historique : un des trois fleuves côtiers n’est plus qu’un sinueux pierrier et la guerre de l’eau a commencé entre agriculteurs aux abois et écolos voulant sauver ce qui peut l’être des écosystèmes fluviaux.

01.07.2024 à 09:52

Retour sur zone

F.G.

■ VINGT ET UN TÉMOIGNAGES DE GENS AYANT LUTTÉ SUR LA ZAD, 367 p. L'hypothèse serait à même de nourrir quelque mise en abîme : si l'histoire est écrite par les vainqueurs, qu'en est-il de ces vaincus nichés au milieu des vainqueurs ? Qu'on se souvienne : le mercredi 17 janvier 2018, le premier porte-flingue de la Macronie, Édouard Philippe, l'œil grave et le poil encore bien là et bien brun, sifflait la fin de partie d'un projet vieux d'un demi-siècle : la construction d'un aéroport (...)

- Recensions et études critiques
Texte intégral (2735 mots)



■ VINGT ET UN TÉMOIGNAGES DE GENS AYANT LUTTÉ SUR LA ZAD, 367 p. [1]

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L’hypothèse serait à même de nourrir quelque mise en abîme : si l’histoire est écrite par les vainqueurs, qu’en est-il de ces vaincus nichés au milieu des vainqueurs ? Qu’on se souvienne : le mercredi 17 janvier 2018, le premier porte-flingue de la Macronie, Édouard Philippe, l’œil grave et le poil encore bien là et bien brun, sifflait la fin de partie d’un projet vieux d’un demi-siècle : la construction d’un aéroport sur le site de Notre-Dame-des-Landes au bénéfice du Grand Ouest du pays. « Un tel projet d’aménagement qui structure un territoire pour un siècle ne peut se faire dans un contexte d’opposition exacerbée entre deux parties presque égales de la population », reconnaissait le boss de l’exécutif. Après dix ans de lutte, le bocage était sauvé du bétonnage. Enfin, une lutte qui payait ! L’occasion était suffisamment rare pour être fêtée et soulignée. Vu de loin, une lecture enthousiaste des faits se suffisait à elle-même : les zadistes avaient remporté leur bras de fer avec le pouvoir. Vu de près, les choses étaient un peu plus compliquées. Qu’on se souvienne encore du slogan scandé par les « tritons crêtés » à la face des aménageurs : « Contre l’aéroport et son monde ». Si la première manche semblait acquise, qu’en était-il de l’ambitieuse seconde proposition ? Qu’en était-il de ce « monde » qu’il s’agissait d’affronter, voire de défaire ? Car la zad ne fut pas seulement une zone à défendre, elle fut aussi le lieu d’expérimentations diverses visant, ambitieusement, à extirper du champ capitalistique des pans entiers de nos vies : habitat, nourriture, agriculture, relations sociales, etc.

Une précision s’impose : sur cette terre de lutte, le soussigné n’a jamais foutu les pieds. Non pas que l’envie ou la curiosité n’aient pas été là, mais l’opportunité, pour faire court, ne s’est jamais présentée. On savait, grossièrement, que plusieurs tendances, allant des « citoyennistes » à des franges plus radicales, cohabitaient bon gré mal gré sur place, s’adaptant et réagissant en fonction des niveaux de conflictualité imposés par l’État et sa flicaille. On savait, par expérience, que tout front de lutte à prétention horizontale doit aussi lutter contre ses dissensions internes et ses chefferies informelles. Il n’y avait aucune raison que Notre-Dame-des-Landes, malgré son aura pugnace et audacieuse, malgré sa cote de popularité et cette espèce d’exemplarité qu’elle semblait annoncer pour l’avenir, échappe à la loi du genre. Cela dit, bon nombre de copains et copines ayant fait un séjour sur place en revenaient souvent avec la banane. En février 2016, le journaliste Nicolas de la Casinière, indécrottable optimiste et ferrailleur contre la pieuvre maffieuse Vinci, notait dans un article paru dans CQFD : « Malgré les disparités, les sensibilités et les options stratégiques, malgré les tentatives de division orchestrées par le préfet et reprises par les médias, la cohésion tient solidement entre paysans historiques et zadistes, le collectif de paysans Copain, l’association citoyenne Acipa, la coordination qui intègre syndicats et groupes politiques, le groupe d’élus CéDPa [2], les Naturalistes en lutte, les comités anti-aéroport de toute la France, récemment ravivés après des mois de sommeil [3]. » Preuve d’une telle cohésion : deux ans après, le projet d’aéroport était définitivement enterré.

L’histoire aurait pu en rester là, jusqu’à ce que nous soyons contactés par un mystérieux « A » nous proposant de recenser un bouquin sur la zad, un texte donnant « un point de vue à la fois “joyeux” et critique » et accordant la voix à ceux ayant fait « partie du “camp” des perdants, après la “victoire” de 2018 ». Curieux de l’affaire et de ses guillemets pleins d’équivoque, nous disons bingo. Quand le bouquin débarque à la maison, un mélange de perplexité et d’étonnement nous saisit. Peu de place est laissé à l’objet livre dans une recension. C’est un tort. Une couverture peut être douce à l’œil ou d’une gerbante mocheté, un titre joliment inspiré ou lourdement pompeux, une mise en page épaisse comme un gruau ou clairette comme un bouillon. Bref, un bouquin parle beaucoup avant d’être lu. Celui causant de Notre-Dame-des-Landes l’est d’autant qu’il constitue un cas d’école totalement contre-intuitif : n’affichant ni titre ni auteur, et donc une totale mutité de façade, son contenu est extrêmement bavard. Sans prix ni maison d’édition, c’est un livre totalement hors les clous, impossible à référencer, un pavé végétal autoédité pesant bon son poids de 563 grammes et alignant sur papier mat ses 367 pages de photos pleine page et d’entretiens écrits serrés.

Décrivons le verdoyant panorama : en couverture, des arbres élancés photographiés à mi-hauteur. Étirée jusqu’à la quatrième de couv’, la photo donne à voir, fixée sur de grosses branches charpentières à plusieurs mètres du sol, une cabane protégée de la pluie par une bâche blanche et bleue. Bien avant la lutte contre l’A69, les « écureuils » de la zad. À l’intérieur, d’autres photos nous attendent : des forêts, des routes, des tags (« Citoyennistes fossoyeurs de luttes » ; « Les sentiers en feu, les stratèges au milieu » qui sera partiellement recouvert et détourné en « Les principes en feu, les puristes au milieu »), des pittoresques bicoques fabriquées avec du matériau de récup, des tours complètement baroques, une chouette, une libellule, des silhouettes lointaines de manifestants ou de flics. Liste non exhaustive. Un genre de naturalisme sans chichi ni romantisme qui colle bien avec le ton sobre et factuel du bouquin. Passé un bref exergue de Chamoiseau invitant à la pluralité des récits (« Toi tu dis l’Histoire, moi je dis les histoires »), une introduction de quatre pages donne quand même quelques billes au lecteur désarçonné : « L’ouvrage que vous tenez entre vos mains n’a pas été conçu à des fins stratégiques. Il ne propose pas – et tant mieux ! – un son de cloche unique. Pas de grandioses “on”, “nous”, la “zad” à l’unisson. Mais les contributions de vingt et une personnes, d’âges variés et issues d’horizon divers, qui ont vécu sur cette zone. »

La faune exotique des schlags

Variée la vingtaine de témoignages ? On atteste. Quelque chose les rapproche pourtant : une commune inimitié avec deux blocs présents sur la zad : les « citoyennistes » d’un côté et les « appellistes » de l’autre. Les « citoyennistes », on le devine, sont ceux qui entendront légaliser leur activité agricole sur la zad, acceptant certains deals avec la préfectance – quitte pour cela à faciliter le travail des casqués lors des ultimes expulsions de 2018. Quant aux « appellistes », décrits comme fan-club pédant et autoritaire du Comité invisible, ils sont accusés « d’instrumentaliser la lutte pour faire avancer leur agenda politique ». « Ils écrivaient des textes, des livres – pour embellir leur mythe de la zad –, et se prenaient pour l’avant-garde de la révolte », estime un interlocuteur du livre. Le jugement est sévère et reviendra sous d’autres formes dans la bouche de plusieurs témoins que l’on pourrait affilier à une troisième sphère de militants venus sur la zad non seulement pour en découdre mais aussi pour vivre un quotidien en rupture totale avec les lois du monde marchand. Un genre d’horizon libertaire, vécu au jour le jour et décliné selon les crédos inclusifs et antiautoritaires du moment.

Une autre ligne de partage des forces en présence est aussi géographique : la D281, la fameuse « route des chicanes » avec ses constructions hétéroclites et poétiques dont la fonction est d’entraver la progression de la cavalerie de l’Intérieur, qui coupe en deux les 1 650 hectares de la zad : d’un côté l’ouest et ses occupants pragmatiques, de l’autre l’est avec ses squatters idéalistes dont il sera principalement question dans ce livre.

Arrivée sur la zad en 2011, Cimex Lex est une gamine un peu zonarde. La mode étant au retournement du stigmate, elle n’hésite pas à se définir comme « shlag » – une clocharde, un parasite – et porte plusieurs coups de canifs à la vision policée et unitaire de la zad. Elle moque le « groupe médiation » déployé sur la zone pour régler à l’amiable les conflits et le réduit à « un putain d’assistant social qui vient faire une sorte de relais entre deux classes, mais qui travaille pour la classe dominante » et elle baffe les leaders « intellos » et leur violence symbolique réduisant les « shlags » à un genre de faune exotique. « Ils fantasment sur nos vies, mais les font disparaître dans leurs livres, et même sur la zad, gardant quelques petits bouts comme des trophées, des vestiges de moments de vie dont ils s’emparent sans y avoir foutu les pieds, sans y avoir rien compris. » Prends ça dans les gencives, parangon d’ultragauche !

À la lecture des différents témoignages du livre, on comprend que la zad, « carrefour des luttes », a été investie d’espérances diverses en fonction de qui débarquait là : du refuge pour marge vagabonde à la base arrière pour minorité agissante sauce blanquiste, en passant par l’aubaine du plan de reconversion agricole pour paysans bios. La force du pari zadiste fut de faire tenir, un temps assez long, tout ce populo ensemble. Reste qu’une fois le projet d’aéroport aux oubliettes, celles et ceux qui voulaient continuer la lutte et occuper les terres pour lesquelles ils s’étaient chèrement battus se sont retrouvés le bec dans la boue du bocage – sentiment de trahison et d’avoir été quelque peu pris pour des pigeons. Cohabitant avec le souvenir ému et enthousiaste des grandes choses accomplies (cabanes et jardins collectifs, lutte contre les casqués, sans oublier la fameuse Radio Klaxon qui eut le chic d’émettre sur les ondes de radio Vinci), une certaine rancœur et une colère froide suintent de certains témoignages. Avouons que, par moments, le lecteur peut se retrouver agacé d’être balancé au milieu d’embrouilles dont il devine difficilement les tenants et les aboutissants, sommé qui plus est de devoir prendre pour argent comptant les accusations lancées contre telle ou telle mouvance. Car si le livre fonctionne comme une compilation relativement homogène de (parfois trop) longs témoignages assumant leur subjectivité, il assume l’économie d’une trame narrative dotée d’un minimum de hauteur de vue qui aurait pu permettre au lecteur de s’y retrouver plus aisément dans la foire d’empoigne des forces en présence. Un choix éditorial qui se défend mais qui pèse sur la lecture de certains récits boursoufflés d’affects et d’exercices autocritiques. Le postmodernisme étant passé par là, il faut non seulement se fader par moments les imbitables tortures syntaxiques de l’orthographe inclusive (les responsables de l’édition ayant fait le choix de respecter, en outre, les modes d’expression de chacun des interviewés) mais aussi certains retours d’expérience où l’obsession consiste à débusquer autant chez soi que chez l’autre tout manque de bienveillance et de sournoise pente autoritaire.

Des personnes ordinaires dans une situation folle

Si nous pouvons nous permettre ces quelques remarques sévères, c’est que, paradoxalement, cette mise en récit d’expériences singulières est une trame universelle d’une exceptionnelle richesse pour comprendre comment se fabriquent les luttes aujourd’hui. Si les Gilets jaunes ont fait couler beaucoup d’encre sur la notion de mouvement « pur » ou « impur », la zad fut, avec son agenda et ses paramètres propres, une séquence tout aussi questionnable sur ce terrain-là. Comment une colère et une énergie communes embarquent des brassées de gens d’horizons divers, les agglomère, les met sous tension, les divise pour à nouveau les souder le temps de ressources mises en commun ou de confrontation avec les milices de l’ordre. L. arrive dans le bocage à l’orée de sa vingtaine, début 2010. Elle vibre pour les questions écolos et cherche à « prendre de la drogue dans les bois ». Plus de dix ans après, elle analyse avec finesse les mécanismes de répression. Car l’État, bien informé des divisions du mouvement contestataire, joue patiemment les uns contre les autres et concentre ses dispositifs répressifs contre tel groupe politique en faisant le pari de son isolement. « La conséquence, estime L., est que le groupe le plus isolé éprouve la violence de la répression en même temps qu’il est abandonné par les autres : un processus qui nourrit l’aigreur et le ressentiment d’un côté, la culpabilité et l’autojustification de l’autre. Quand l’État se déplace vers la prochaine cible, il y a moins de soutien pour les groupes restants à cause de leur dissociation passée. »

Plus loin, elle poursuit : « Quand des personnes parlent de la zad, on entend souvent une sorte de propagande qui implique que tout y était exceptionnel : en fait, nous étions juste des personnes ordinaires dans une situation folle, faisant ce que nous pouvions. (…) Les mythes répandus à propos de l’unité et de l’exception de la zad, ou des combattant.e.s sans peur qui l’ont défendue, créent une perception irréaliste pour d’autres qui voudraient reproduire nos “victoires”. » Dit autrement : l’hagiographie est un révisionnisme qui sape notre capacité à accepter l’idée que tout front de lutte incapable d’assumer et de dépasser ses contradictions internes file droit dans le mur. Une telle dialectique n’est pas simplement théorique, elle est aussi tactique comme l’a très bien compris L. : « C’est aussi en partie pourquoi la zad a réussi à exister pendant si longtemps : avec autant d’éléments si différents agissant tous différemment mais solidairement [nous soulignons] ; c’était compliqué pour l’État d’intervenir. La légitimité sociale des paysan.ne.s qui pouvaient organiser des blocages avec des tracteurs, le savoir pratique de l’expérience du squat et de l’action directe qu’ont amené les anarchistes, combiné avec les délais des procédures légales initiées par les groupes de citoyen.ne.s et l’imprévisibilité des punks de la rue – tout cela combiné pour produire une offensive sans cesse changeante, difficile pour les autorités à vaincre facilement, et à pacifier ou à récupérer. En évoluant vers la fausse unité de la composition, le mouvement est devenu plus unidimensionnel et de ce fait plus facile à attaquer. »

À méditer sans modération.

Sébastien NAVARRO

25.06.2024 à 08:52

Digression sur des constats

F.G.

Il n'aura donc pas fallu trois semaines pour que, comme pressenti, ma dernière digression soit pour partie démentie. Une seule aura suffi. À la lumière de ce qui s'y est passé, un certain nombre de constats s'imposent déjà – qui seront peut-être bientôt démentis eux-mêmes, mais c'est le jeu. Un « Nouveau Front populaire » à vocation essentiellement électoraliste a bien été mis sur orbite et, ipso facto, au lendemain de la puissante, mais sage marche antifasciste du 15 juin, les manifs (...)

- Digressions...
Texte intégral (2214 mots)

Il n’aura donc pas fallu trois semaines pour que, comme pressenti, ma dernière digression [1] soit pour partie démentie. Une seule aura suffi. À la lumière de ce qui s’y est passé, un certain nombre de constats s’imposent déjà – qui seront peut-être bientôt démentis eux-mêmes, mais c’est le jeu.

Un « Nouveau Front populaire » à vocation essentiellement électoraliste a bien été mis sur orbite et, ipso facto, au lendemain de la puissante, mais sage marche antifasciste du 15 juin, les manifs plus ou moins « sauvages » des premiers temps ont cessé. Dit autrement, des appareils apparemment coalisés ont repris la main en suscitant la dose d’espoir nécessaire pour calmer la rue. Avec au passage, notons-le, une claire volonté de son aile droite de « rééquilibrer » l’appareillage général de la coalition en profitant, consciemment ou inconsciemment, de l’insistante et offensante campagne de discrédit médiatique que subit la France insoumise pour mettre un bémol à ses aspirations « rupturistes ». Et cela au moment même où le RN, parti ontologiquement raciste, est aux portes du pouvoir.

Il ne suffisait pas de croire qu’une appellation pensée comme devant être nécessairement enviable, car rassembleuse, susciterait par nécessité une active dynamique unitaire de résistance. C’eût été oublier deux caractéristiques majeures de ces dix dernières années : la première, c’est que LFI est la seule force institutionnelle capable de donner une crédibilité militante à ce Nouveau Front populaire ; la seconde, c’est que, que cela révulse ou pas, le retour électoral de personnages aussi pitoyables qu’Hollande et quelques autres ne pouvait que brouiller les esprits les plus motivés et gâcher les envies les plus combatives. Quand on sait, par ailleurs, le charisme d’escargot que peut avoir le brave Faure et la fluctuante prédisposition à l’unité que peut manifester, sans parler du résiduel Cadet-Roussel, la verte Tondelier, on comprend bien que la prétention réitérée du trio coco-écolo-socialiste à inverser, au détriment de LFI, le rapport des forces internes à la « coalition » front-populiste, ne pouvait que saper une dynamique qui, comme en 2022, repose, pour partie, sur les dons oratoires de Mélenchon et sur les capacités d’organisation de son équipe.

Mélenchon, donc… Là, je sens l’adrénaline immédiatement monter dans le lectorat libertaire qui suit avec une certaine constance mes divagations digressives. Mélenchon, encore ? Un autoritaire, un manipulateur, un tireur de ficelles, un ex-lambertiste rallié aux sociaux-traîtres (double infamie), etc. Ok, laissons passer l’orage ; il finit toujours par se calmer. J’ai l’habitude.

Puisqu’il s’agit de digresser sur des constats, constatons simplement que manque, à l’évidence, à cette mobilisation autour du tout Nouveau Front populaire son incontestable force tribunicienne. Et elle manque parce qu’on a décidé, quelque part, que Méluche devait être tricard. Mais aussi parce que, dans sa jeune garde rapprochée et peut-être même dans sa propre tête, ravageur a été l’infâme stigmate d’ « antisémite » [2] que le système politico-médiatique dominant et, plus insidieusement mais tout aussi assidument, Mediapart lui ont collé à la suite de ses prises de position sur le conflit guerrier en cours au Proche-Orient et de la forte solidarité qu’il a manifestée envers la population civile gazaouie écrasée sous les bombes de Netanyahu, un ami du RN. Du coup, le Vieux, qui sait chauffer les salles et les auditoires mieux que personne, doit se contenter de ses seuls réseaux sociaux, de son blog et de quelques interventions youtubées pour avoir, pour l’instant, voix au chapitre. Pour l’instant, j’insiste. Car si le but, rappelons-le, est de passer devant les fascistes et de plomber deux fois Macron, il vaut mieux compter sur le performatif mélenchonien que sur la tisane coco-écolo-socialo. C’est dit.

Lors d’une prestation de l’analyste Stefano Palombarini sur Lundi Soir, sa moue dubitative, quand il fut confronté à une intervention « destituante » d’un des animateurs de la bande qui lui reprochait en gros de conférer trop d’importance à l’analyse électorale – sujet que, comme invité il était pourtant censé traiter puisque là est sa spécialité – en disait long sur sa perception, in vivo, du niveau d’incohérence constitutive de certains milieux « radicaux » qui prétendent être, à la fois, dedans et dehors. Il fut un temps, lointain, où les anarchistes sincèrement convaincus que voter c’était abdiquer faisaient des campagnes actives pour défendre leur point de vue. Juste, réducteur ou erroné, c’était le leur : ils se voulaient en dehors de toute compromission avec le système de représentation. Aujourd’hui, ça navigue dans un entre-deux – ce n’est peut-être pas plus mal, mais à condition de maîtriser ses propres contradictions. Car si l’on compte sur la « destitution » pour éviter de se taper le fascisme, on peut tout de suite faire ses valises.

Sur ce plan, la déclaration récemment publiée par les Soulèvements de la terre – « Pour un soulèvement antifasciste », mise en ligne le 14 juin [3] – atteste d’une sorte de progrès dialectique dans la perception objective du « mouvement de bascule » que nous sommes en train de vivre et sur les armes dont nous disposerions pour nous opposer à la résistible ascension de Bardella et de ses tueurs. Parmi celles-ci, et logiquement puisque cette élection est à juste titre jugée « cruciale », le « barrage » électoral s’impose, mais sans s’illusionner sur le fait qu’il suffirait à « stopper la montée du fascisme ». Pour cela, écrivent les amis des Soulèvements de la terre, il est préférable de compter sur « la lutte, l’auto-organisation des mouvements et l’action directe populaire », ce qui relève d’une vérité d’évidence, mais peut-être conceptuellement abstraite car oubliant deux vérités elles aussi d’évidence : la tétanisation que provoque, dans bien des têtes, l’idée même d’une possible arrivée au pouvoir du RN et le fait – objectif, patent et constatable – qu’après le 15 juin, date des puissantes manifestations organisées par des syndicats et à l’exception de la joyeuse manifestation féministe du 23, il ne s’est rien passé de notable dans la rue. Et cela pour une raison simple, déjà pointée mais qui mérite insistance : autour du spectacle des négociations internes à son bloc, les divers appareils du Nouveau Front populaire ont rapidement repris la main en suspendant, de facto et au nom du peu de temps qu’elles avaient pour s’accorder sur leurs désaccords programmatiques, une dynamique de mobilisation antifasciste de rue qui, elle, pouvait élargir le cadre étroit d’un accord politique. Ainsi, la différence fut saisissante, du moins à Paris, entre la semaine « sauvage » qui suivit l’annonce de la dissolution et se conclut par la mobilisation du 15 mars et la suivante où aucune initiative d’ « action directe populaire » et d’ « d’auto-organisation » n’est venue percuter le monde clos des âpres conciliabules d’appareil. Dire cela, c’est encore constater.

Au vrai, comme l’histoire en atteste amplement, l’antifascisme institutionnel répond toujours à un besoin défensif. Il ne fait pas programme, mais rempart. Une certaine ultragauche en a d’ailleurs tiré la conclusion, dans les années 1930 et en s’appuyant sur le cas espagnol de 1936, que l’antifascisme avait surtout pour vocation de faire rempart à la révolution sociale dont la défaite, effectivement provoquée par les staliniens, amena le fascisme. C’est une manière de voir les choses, mais sans percevoir les contradictions du réel. Car il faut être un peu aveuglé, ou au moins myope, pour ne pas saisir que, même en Espagne où le prolétariat de 1936, massivement organisé dans la CNT, était authentiquement révolutionnaire – et tenta, là où il le put, de faire la révolution –, refuser l’alliance antifasciste au nom de la révolution sociale était impensable, car c’eût été fracturer le front non pas antifasciste, mais révolutionnaire. Que l’antifascisme sous obédience stalinienne se soit, en effet, retournée contre la révolution au nom du réalisme politique et des consignes de Moscou, c’est une évidence, mais se tenir à l’écart de l’alliance antifasciste, c’était laisser le champ immédiatement libre au fascisme et en assumer la responsabilité historique.

Comparaison, je sais, n’est pas raison. Et ce d’autant que presque personne ne se situe, dans ce pays, dans une perspective révolutionnaire. Même à une terrasse de bistrot un soir d’été bien arrosé. Au mieux ce qui pourrait faire consensus, c’est un front de résistance antifasciste à la base dont la première vertu serait d’atténuer, dans un premier temps déjà, la peur qui se lit sur certains visages traumatisés par la prescience de ratonnades à venir. Le reste, c’est du blabla, de la pose, du néant.

C’est sur ce plan que la déclaration des « Soulèvements de la terre » touche juste quand elle appelle, non pas en fonction du résultat des élections mais dès maintenant, à maintenir et à amplifier la pression dans la rue, à tisser sans attendre un réseau de résistance et d’autodéfense, à créer des espaces de convergence, d’unification et d’auto-organisation populaire. Dès maintenant, c’est-à-dire sans perdre de temps et surtout sans s’inscrire dans le calendrier électoral que s’est fixé le Nouveau Front populaire.

Outre qu’elle légitimerait par avance l’idée absurde que les urnes seraient le seul espace de barrage, tout miser sur une hypothétique victoire de la « coalition » de gauche ou sur la supputation que le RN n’obtiendrait pas de majorité absolue, constituerait une très lourde faute. Car la folie qui a saisi Macron et contaminé de manière inédite le grand patronat dans sa majorité, la droite anciennement « républicaine » et la caste médiatique dans sa globalité sont autant de signes d’une illimitation dans le glissement factieux. Dès lors, tôt ou tard – maintenant, à l’échéance que Macron décidera ou dans trois ans – la perspective du fascisme ne relève plus d’une vue de l’esprit. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir éructer, chaque jour et sur chaque chaîne ou fréquence, la voix des maîtres et de leurs valets. La meute est lâchée. Le spectacle est instructif.

Au point d’ensauvagement où en est arrivé ce maudit pouvoir, rien ne sert d’être sur la défensive. Et pas davantage de voter et de passer à autre chose. Car, que cela plaise ou non, et pour des raisons qui tiennent à la logique même du mouvement du capital à son stade actuel de destruction généralisée du vivant, c’est désormais le très minoritaire bloc bourgeois et son fondé de pouvoir, soutenus par leur armée de policiers fascisés et la caste médiatique, qui pensent la guerre et l’organisent. Sans se priver d’aucune méthode : la diffamation, l’intimidation, le mensonge, la violence, l’agression… et la coalition avec le RN.

Le constater est nécessaire, mais non suffisant. Il faut ajouter que leur ignominie ne connaîtra aucune limite. Ni de droit ni de force.

C’est à partir de cela qu’il faut penser nos résistances et faire en sorte que personne ne nous en dépossède au nom d’un supposé réalisme politique mis au seul service d’une victoire électorale qui, de toute façon, ne suffira pas.

Freddy GOMEZ

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