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31.01.2026 à 00:30

« Des textes inédits, à l'os et percutants »

Jonas Schnyder

Depuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés. Quel plaisir d'avoir entre les mains les derniers nés de la toute nouvelle maison d'édition marseillaise Esquif. Avec son format étroit mais allongé, l'objet intrigue, les couvertures claquent et, alors qu'elle n'en est qu'à ses premiers mois d'existence, la diversité (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (1737 mots)

Depuis cet été, on peut retrouver dans les bacs les premiers ouvrages publiés par la maison d'édition marseillaise Esquif. Un tout nouveau projet qui fait le pari de publier des récits courts aussi exigeants que diversifiés.

Quel plaisir d'avoir entre les mains les derniers nés de la toute nouvelle maison d'édition marseillaise Esquif1. Avec son format étroit mais allongé, l'objet intrigue, les couvertures claquent et, alors qu'elle n'en est qu'à ses premiers mois d'existence, la diversité des styles de récits fait saliver tout pareil qu'un délicieux mezzé : « Mais par quoi je vais bien pouvoir commencer ? ! » Discussion avec Pierrick Starsky, éditeur de longue date – notamment du défunt magazine de bande dessinée AAARG !2 – et un des tauliers principaux d'Esquif, aux côtés de notre adoré Étienne Savoye.

D'où t'est venue l'envie de lancer une nouvelle maison d'édition à Marseille ?

« Je suis dans l'édition depuis une vingtaine d'années et cela faisait un moment qu'on discutait avec Étienne Savoye – qui gère le graphisme et la maquette – de l'idée de publier des formats courts (moins de cent pages) en travaillant à chaque fois avec des personnes différentes sur des textes originaux.

« En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire »

J'ai l'impression qu'on a plus forcément le temps de lire, que certaines personnes veulent s'y remettre quand d'autres ne s'autorisent simplement pas à bouquiner. Le format court est moins intimidant et c'est parfait comme parenthèse pour expérimenter pour pas trop cher. Et on l'a appelée Esquif [petite embarcation légère] parce qu'en vrai, on n'a pas toujours forcément besoin d'un plus gros bateau – si t'as la réf [rires]3 »

Il fallait oser se mettre à éditer des formats courts.

« Il y a un côté expérimental, qui illustre notre état d'esprit. En France, la nouvelle est considérée comme un mauvais genre littéraire. On nous dit que les nouvelles, ça ne se vend pas. C'est une tradition anglo-saxonne qui n'a jamais pris en France. Mais c'est le serpent qui se mord la queue. On n'édite quasi que des recueils d'auteurs “valeurs sûres” dont on publie même les fonds de tiroir.

« Le but c'est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort »

Pourtant, il y a des livres courts fondateurs, comme La solitude du coureur de fond de l'écrivain britannique Alan Sillitoe. Ça nous a donné envie de tenter, de travailler avec des auteurs qu'on connaît sur des textes inédits, courts, à l'os et percutants. Reste que c'est un format mal-aimé des journalistes, qui parlent peu de nous. »

Le format physique est aussi particulier. C'est de poche mais pas trop.

« On voulait aussi éviter le format classique du livre de poche, proposer un joli livre-objet en longueur, mais transportable et permettant le confort de lecture. C'est inhabituel mais il y en a pour tous les goûts et, pour les lecteur·ices, le format court facilite l'expérimentation : la prise de risque est moins grande au cas où vous n'aimeriez pas. »

Vous commencez fort avec un texte original de l'auteur désormais star Fab Caro !

« Il s'agit de Rumba Mariachi, de Fabrice Caro. Une nouvelle assez courte qui raconte une histoire absurde, pied au plancher, à l'incipit marquant : “Quand le téléphone a sonné, j'étais en train de me pendre”. Le personnage décide de répondre et passera la journée la plus étrange de sa vie. Ça a l'air léger, mais ça ne l'est jamais. »

Vous avez quoi d'autre dans les bacs ?

« Dans Mona, Aurélie Champagne nous propose un récit percutant et sensible à la Thelma et Louise sur les bullshit job dans un parc à jeux, la parentalité et l'enfance. C'est à la fois sensible, incisif, féministe. Un texte parfois dur, mais plein d'espoir et de tendresse. Il réussit la gageure d'apporter une grosse palette d'émotions aux lecteur·ices en très peu de pages. Avec Dans ma maison sous-terre, Nicolas Martin écrit une sorte d'hommage à l'écrivain américain Lovecraft, mêlant horreur cosmique et luttes des classes. C'est le journal d'un jeune homme qui recueille les derniers mots de son grand-père qui a travaillé dans une mine étrange qui recèle de nombreux secrets.

« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d'activité »

Finalement, notre nouvelle la plus longue, Comme un malpropre de Richard Gaitet, est un trip autofictionnel. Un quarantenaire fait le ménage tout le livre... Alors que son histoire d'amour bat de l'aile, le rangement intensif de son appartement est le prétexte à un voyage introspectif, à une réflexion sur les injonctions d'une société patriarcale, sur l'éducation des hommes. Un genre d'état des lieux personnel et générationnel. »

Ça reste très masculin pour l'instant...

« Notre objectif est clair : être paritaire dans notre catalogue – et dans les illustrations – après une année d'activité. On a engagé plusieurs livres avec ça en tête. Pour l'instant, il y a plus de sorties d'auteurs, mais nous aurons un pic d'autrices ensuite. C'est une histoire de disponibilités… On est un peu en retard mais c'est vraiment important pour nous. Printemps 2026, on va notamment publier Là où le ciel tombe. Ava Weissmann va nous proposer un texte d'une rare puissance qu'on lit d'un seul souffle. »

Comment vous décidez de ce que vous publiez ?

« D'un livre à l'autre, on change de sujet, de style et d'auteur·ices. Notre ligne éditoriale, c'est le format court. Du coup, on peut se permettre d'aller dans plein de directions. Côté méthode, tous les livres ne sont pas dirigés par les mêmes personnes, ce qui amène des points de vue différents, et on élabore chaque projet collectivement, au gré des échanges, des rencontres et des envies. On assume de ne pas accepter les manuscrits, mais on en reçoit quand même 50 par semaine… On essaie de leur dire qu'en vrai tout le monde peut créer une maison d'édition, allez-y, c'est do it yourself. »

C'est bien beau le DIY, mais il faut encore passer l'année...

« Bon, on est un peu surmenés parce que c'était le lancement, il y a un équilibre à trouver à plus long terme. On n'a pas de salariés et pas de charges fixes pour pouvoir faire ce qu'on a envie sans avoir le couteau sous la gorge. On veut garder cette liberté de prendre des risques, même si c'est énormément de travail rétribué par un petit pourcentage sur les ventes. Mais le but c'est de se creuser la tête pour donner du plaisir, surprendre et pousser à sortir de ses zones de confort. Alors la prochaine fois que t'es invité·e pour l'apéro, ne prends pas une énième bouteille de vin, amène un livre ! »

Propos recueillis par Jonas Schnyder

1 Pour plus d'informations sur leur histoire et leur catalogue : esquif-editions.fr

2 Pour retrouver leurs archives, voir leur profil Facebook : AAARG – Al Dente

3 Et si comme moi, tu ne l'as pas, ça vient d'un vieux film avec un requin.

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31.01.2026 à 00:30

« Pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit à Gaza n'est pas claire du tout »

Niel Kadereit

Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview. C'est à une manifestation contre l'entreprise d'armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu'elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026)
Texte intégral (874 mots)

Durant un mois et demi, Fanny Vion a traversé la France à pied, à la rencontre des gens, pour comprendre leur niveau d'information sur la situation en Palestine. Interview.

C'est à une manifestation contre l'entreprise d'armement Eurolinks, fin novembre à Marseille, que nous tombons sur Fanny Vion. Pour la comédienne, ces quelques pas clôturent une marche qu'elle a entamée le 15 octobre dernier à Saint-Rémy-lès-Chevreuse dans les Yvelines. Le long des routes de France, caméra et micro embarqué façon Antoine de Maximy, elle est allée à la rencontre de centaines d'inconnu·es, avec une question : que comprenez-vous du conflit en Palestine ? Lorsque les personnes acceptent d'être filmées, elle poste les échanges sur sa chaîne YouTube.

Qu'est-ce qui vous a poussée à vous lancer dans cette (dé)marche ?

« Avec le début du génocide à Gaza, je me suis rendu compte que je ne pouvais plus faire confiance aux journaux télévisés avec lesquels j'avais grandi, ceux de TF1 et France 2. Dans le choix des mots déjà : pourquoi parler de prisonniers lorsqu'il s'agit de civils palestiniens détenus dans les geôles israéliennes et d'otages lorsqu'il s'agit d'Israéliens détenus en Palestine ?

Et puis il y a le temps d'antenne. Sur la période du 8 au 14 janvier 2024 par exemple, les JT du 20 heures de TF1, France 2 et M6 ont consacré 29 secondes à Gaza et au sort des Palestiniens contre dix fois plus aux Israéliens1. Ce traitement médiatique invisibilise complètement le processus de colonisation de ces 75 dernières années. J'ai donc voulu comprendre quels effets avait cette désinformation sur la population. »

Et qu'avez-vous constaté ?

« Que pour beaucoup de gens, la dimension coloniale du conflit n'est pas claire du tout. Il m'a souvent été dit : “C'est une guerre de religion qui dure depuis 2 000 ans. La seconde chose que j'ai fréquemment entendue c'est que les Palestiniens seraient responsables de leur propre massacre à cause du 7 octobre. Cela fait écho au fameux “droit inconditionnel d'Israël à se défendre” rabâché dans les médias. À Brioude, par exemple, près de Clermont-Ferrand, un homme m'a interpellé pour savoir quel était le drapeau que je portais au-dessus de mon sac. “Ah ! Les terroristes”, m'a-t-il répondu lorsque je lui ai dit que c'était celui de la Palestine. Et puis il a poursuivi : “Le 7 octobre, même les boches n'auraient pas osé, alors les Palestiniens ont beau jeu de se plaindre maintenant.” Lui par exemple m'a expliqué qu'il regardait toutes les chaînes et pas seulement CNEWS. Une autre fois, alors que je marchais au bord de la route à proximité d'Orléans, je suis tombée sur un groupe de cinq chasseurs. J'entame la conversation avec l'un d'entre eux en lui expliquant ma démarche. Sa réponse : “ Dans leur pays, ils naissent tous avec une mitraillette dans les mains […] c'est dans leurs gènes les plus profonds.” Si ce discours de propagande israélienne prend si bien en France, c'est qu'il résonne avec l'islamophobie et le racisme sur lequel l'extrême droite fait son beurre ici. »

Avez-vous remarqué des différences en fonction de là où vous vous trouviez ?

« Oui, entre les villes d'une part : dans celles plus à droite, comme Aix-en-Provence ou Orléans, les réactions étaient assez hostiles. Et puis dans certaines campagnes, des personnes ne se sentent pas du tout concernées par ce qu'il se passe en Palestine parce qu'elles galèrent déjà au quotidien. Moi je me sens touchée parce que je suis une citadine qui vit sur son téléphone et que je suis envahie en permanence par ces informations sur les réseaux sociaux. Beaucoup de gens en sont très méfiants et je crois que cette méfiance est en partie entretenue par les médias télés eux-mêmes, car les réseaux sociaux remettent en cause leur position hégémonique comme sources d'information. »

Et vous avez aussi rencontré des gens conscients des enjeux, j'imagine ?

« Bien sûr, j'ai moi-même appris beaucoup de choses. Pendant longtemps je pensais que la guerre était absurde. Mais en discutant avec des personnes au cours de ma marche, j'ai pris conscience que la guerre n'est absurde qu'au niveau humain. Au niveau économique elle est finalement d'une grande rationalité. Cela me semble utile que tout le monde sache pourquoi les guerres sont faites. »

Propos recueillis par Niel Kadereit

1 Voir « Israël-Palestine, le 7 octobre et après (3) : invisibilisation de Gaza et déshumanisation des Palestiniens. » Acrimed (12/02/2024)

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31.01.2026 à 00:30

Le grand horloger a cédé

Ce mois-ci, cher lecteur, chère lectrice, la rédaction n'est pas peu fière : le numéro que tu tiens entre tes mains (certainement moites d'impatience à l'idée de le parcourir) a été écrit, relu, corrigé, dessiné et mis en page… Avec une avance plus que peinarde sur la date officielle du bouclage. Tu as donc là, devant toi, ni plus ni moins que le fruit d'un petit exploit ! Dans les temps anciens, où les dieux des horloges détraquées se déchaînaient sur la rédac, tout n'était que tempête et (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
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Ce mois-ci, cher lecteur, chère lectrice, la rédaction n'est pas peu fière : le numéro que tu tiens entre tes mains (certainement moites d'impatience à l'idée de le parcourir) a été écrit, relu, corrigé, dessiné et mis en page… Avec une avance plus que peinarde sur la date officielle du bouclage. Tu as donc là, devant toi, ni plus ni moins que le fruit d'un petit exploit ! Dans les temps anciens, où les dieux des horloges détraquées se déchaînaient sur la rédac, tout n'était que tempête et désordre. Les journalistes sous caféines bouclaient leurs papiers dans la panique. Les secrétaires de rédaction corrigeaient de la copie au kilomètre en fulminant. Le graphiste s'affolait de recevoir des textes trop longs à faire rentrer en un temps record sur des pages trop petites.

Mais aujourd'hui, plus de sueur, plus de sang, plus de crise existentielle à H-1 avant l'envoi à l'imprimeur. Nos prières ont été entendues, nos sacrifices ont payé. Bon, on te rassure, on n'a pas immolé un bœuf sacré non plus : la mort de quelques cafards au fond du placard à vaisselle aura suffi (l'univers est apparemment facile à acheter). Mais surtout, on soupçonne un autre facteur déterminant : toi. Oui, toi, lecteur, lectrice. Tes dons, tes abonnements, tes « allez, je les soutiens » en temps de disette ont fini de convaincre le grand horloger cosmique de nous accorder une étoile à suivre. Alors merci de nous avoir regonflé le cœur, donné la foi et permis de trouver la voie des bouclages paisibles qui glissent tout seuls. Et continue ! Continue ! Parce qu'on préfère te le dire tout de suite : si tu t'arrêtes maintenant, on risque de redevenir très vite nous-mêmes…

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31.01.2026 à 00:30

Pinochet revient par les urnes

Bruno Le Dantec

Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage. La Colorada, association fondée par des Mexicaines, reçoit une dizaine de Chilien·nes ce jeudi 18 décembre. « Hé, ici ce n'est pas le bureau des pleurs », prévient Cosa Rara, fille de disparu chilien et (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026)
Texte intégral (664 mots)

Le pire semblait programmé : le 14 décembre 2025, José Antonio Kast, fils d'un officier nazi et nostalgique de Pinochet, a été élu président du Chili avec 58 % des voix face à la candidate de la gauche au pouvoir. Des Chilien·nes de Marseille partagent ici leur désarroi et leur rage.

La Colorada, association fondée par des Mexicaines, reçoit une dizaine de Chilien·nes ce jeudi 18 décembre. « Hé, ici ce n'est pas le bureau des pleurs », prévient Cosa Rara, fille de disparu chilien et exilée de longue date dans le sud de la France. Ricardo râle contre « la parole fasciste libérée à travers le monde ». Paloma souligne qu'on assiste à un backlash généralisé. « Au Chili, on paie à la fois les promesses non tenues de la gauche et la panique morale surgie en réaction au soulèvement social de 2019. » Cet estallido social avait vu la jonction de colères diverses, contre la hausse du prix des transports, la privatisation de l'enseignement et les violences faites aux femmes. De fait, dans son discours de victoire, après avoir reconnu que lutter contre le crime organisé ne serait pas aisé, Kast a préféré viser les jeunes casseurs « dont les parents paieront quand ils brûlent un bus ». Carlos reproche à Jeannette Jara (candidate de gauche, militante du PC) de s'être laissée, dans les débats, entraînée sur le terrain de la droite dure : immigration et insécurité. « La gauche doit assumer son rôle transformateur. »

Cosa Rara raconte une anecdote significative : Kast, en campagne dans la capitale, croise un de ses partisans sur un trottoir. Celui-ci s'adresse à lui en allemand et le candidat se réjouit que tous deux n'aient « pas perdu leur ADN aryen ». Ana, artiste argentine venue en soutien à la soirée, souligne que les discours négationnistes, pourtant illégaux, sont diffusés partout, à longueur d'antenne. « Et c'est la gauche qu'on criminalise. » Lola abonde : « L'anticommunisme est très ancré au Chili. Ici on crie à l'antisémitisme quand tu parles de Palestine, là-bas on brandit l'épouvantail de Cuba, du Venezuela. Sur le mode post-vérité à la Trump, plusieurs deep fakes imitant la voix de Jara lui ont fait dire qu'il fallait ouvrir les frontières de part en part aux réfugiés fuyant Haïti ou le Venezuela. »

La dictature de Pinochet avait été un laboratoire des politiques néolibérales. Tina, jeune Péruvienne venue en solidarité, recentre le débat sur les appétits qu'éveille le triangle du lithium, à cheval sur les territoires chilien, péruvien et bolivien. Paloma appuie sur les échecs du gouvernement progressiste : « Boric [l'actuel président], présenté comme issu du mouvement social, avait promis de changer le monde, mais il a fait de la gestion sociale-démocrate. Et il a échoué à changer la Constitution héritée de la dictature. Là-dessus, Kast arrive et parle de révolution… conservatrice. » À ce propos, Ricardo pose la question des affects tristes que caresse le discours d'extrême droite : « Le langage de la raison ne suffit pas, à nous de réveiller nos affects joyeux. » Cosa Rara fait remarquer que seules les villes portuaires de Valparaíso (centre) et Coquimbo (nord) ont maintenu la gauche en tête. « C'est l'air du grand large ! On assiste à la déroute de la gauche officielle, pas des luttes sociales et territoriales. » Avant de se quitter, des idées sont lancées pour la suite : un observatoire, un podcast pour faire entendre la voix de l'exil là-bas au pays. Rendez-vous est pris pour une émission radio.

Bruno Le Dantec
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31.01.2026 à 00:30

La faim des forçats

Lluno

Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Au menu ce mois-ci : gamelle, kebab et yaourts goût ouin-ouin. Récemment, le député RN du coin est venu exercer son droit de visite. La direction l'a promené pendant deux heures et quand il a croisé des détenus ce guignol s'est étonné qu'ils ne soient pas en « tenue pénitentiaire ». Il s'attendait à quoi ? Un ensemble en toile orange (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (790 mots)

Luno intervient bénévolement en prison. Chaque mois, il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Au menu ce mois-ci : gamelle, kebab et yaourts goût ouin-ouin.

Récemment, le député RN du coin est venu exercer son droit de visite. La direction l'a promené pendant deux heures et quand il a croisé des détenus ce guignol s'est étonné qu'ils ne soient pas en « tenue pénitentiaire ». Il s'attendait à quoi ? Un ensemble en toile orange avec numéro d'écrou sur la poitrine ? La prison – comme la justice en général – souffre d'une représentation faussée. L'imaginaire commun est celui des films et séries américaines. Or, en France, personne ne crie « Objection, votre honneur ! » au milieu d'un tribunal et les détenus portent leurs propres vêtements depuis le début des années 1980. Personne ne s'en était plaint jusqu'ici.

Pour ma part, j'ai longtemps cru qu'il existait de grands réfectoires où les prisonniers mangeaient dans le brouhaha des couverts et des incartades. Je les ai cherchés avant de comprendre que ça aussi, ça n'existait pas : en France, tout le monde est en cellule à l'heure des repas. Comme en Ehpad et à l'hosto, la bouffe est produite par des entreprises privées particulièrement voraces, servie à des horaires archaïques (on dîne souvent à 17 heures 30) et le plus souvent, elle n'est vraiment pas appétissante. Selon ses moyens et ses goûts, on peut manger tout ou partie de ce qui est proposé – la gamelle – et la compléter ou carrément la remplacer par ce qu'on achète en plus – les cantines.

Bien manger devient alors une affaire de première importance qui génère des pressions, des jalousies et des trafics audacieux – les fameux drones livreurs de kebabs. J'en ai pris conscience le jour où j'ai vu un lascar menacer l'auxi cuisine1 pour qu'il y ait du tiramisu au dessert :

« Tu sais bien que c'est pas moi qui décide, marmonnait le quinquagénaire en baissant les yeux tandis que j'approchais pour m'assurer que la situation n'escalade pas.

Alors tu m'sors au moins du mascarpone, frère ! J'en peux plus moi... »

Soudain, ça m'a rappelé mon pote gourmet qui, en détention provisoire, demandait à ses visiteurs de faire entrer des épices au parloir – le shit, c'est facile à choper ici, disait-il, pas le zaatar et la muscade… Ces condiments de luxe lui avaient permis d'établir un deal avec son co-détenu : lui cuisinait des trucs délicieux pour deux et, en échange, l'autre acceptait de manger vegan.

Pour certains, c'est la première fois de leur vie qu'ils se font à manger eux-mêmes (la moitié des gens en prison ont moins de 33 ans). Ils apprennent là, avec peu de moyens, pas mal de temps et une petite plaque électrique. Bien sûr, pour cela, il ne faut pas être étouffé par son orgueil de classe comme le détenu Nicolas S., brièvement incarcéré à la Santé cet automne et dont une indiscrétion nous apprenait peu de temps avant sa libération qu'il dédaignait la gamelle par peur d'être empoisonné et se refusait « par principe » à cuisiner lui-même. Le Mandela de Neuilly-sur-Seine n'aurait apparemment gobé que des yaourts pendant trois semaines, suscitant l'angoisse de ses proches et médecins. Et personne pour lui droner un homard du Fouquet's ?

Luno

1 Les « auxiliaires » sont des détenus qui travaillent au service général de la prison.

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31.01.2026 à 00:30

Double peine

La Sellette

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané. Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025 Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (665 mots)

En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.

Toulouse, chambre des comparutions immédiates, décembre 2025

Thimoté B. comparaît pour un vol avec violence. Très saoul, il a pensé que David F. se moquait de lui : il s'est approché, lui a donné deux gifles, a arraché son casque audio avant de partir en courant. Trente minutes plus tard, il est cependant revenu sur les lieux et, à la demande d'agents de la compagnie de transport locale, il est resté pour attendre la police.

Le président signale :

– Vous ne pouviez pas le savoir parce que ça ne se voit pas, mais la victime est une personne handicapée. Alors, il vous intéressait ce casque ?

– Vu que je voulais lui rendre, il ne m'intéressait pas.

– Pourquoi le prendre dans ce cas-là ? Et dans le dossier, personne ne dit que vous vouliez le restituer ! Quand vous êtes revenu sur les lieux, vous avez été interpellé et le casque a été récupéré.

Le casier porte la trace de deux autres vols sur personnes vulnérables, dont le dernier date de 2021. Le président l'interroge :

– Comment était la victime ?

Le prévenu répond dans un souffle que c'était une personne âgée.

– Cette année à Perpignan vous avez aussi été condamné pour usage de stupéfiant et refus de donner votre code de téléphone. Pour le reste, vous avez un CAP d'électricité et vous travaillez en intérim.

L'assesseur de gauche pose sa question habituelle, celle qu'il a posée à tous les prévenus étrangers de l'après-midi :

– Quelle est votre situation au regard du droit au séjour des étrangers ?

– J'ai un titre de séjour de 10 ans.

L'assesseur se tourne vers le président :

– L'interdiction du territoire français est encourue pour ce type de délit.

Le président accepte de « le mettre au débat », comme il dit. Au prévenu :

– Quelles sont vos attaches en France ?

– Ma mère habite à Toulouse.

– Votre maman est de nationalité française ?

Le prévenu acquiesce.

La victime, David F., s'avance à la barre :

– Suite aux violences, je ne sors plus trop.

Quand il commence à expliquer qu'il aurait peut-être besoin d'aide pour la suite, le tribunal l'interrompt :

– L'accompagnement des victimes n'est pas de la compétence de cette juridiction.

Son avocate prend le relais pour demander 1 500 euros de dommages et intérêts.

La procureure fait court :

– Les faits sont reconnus, le casier montre que le recours à la violence est régulier et que le choix des victimes est particulier. Si on est violent quand on boit, on ne boit pas.

Elle demande 30 mois de prison.

L'avocate du prévenu revient sur son alcoolisation :

– Il a fallu attendre 10 heures pour qu'il puisse comprendre ses droits ! Quand il revient une demi-heure plus tard c'est effectivement pour rendre le casque. On lui demande d'attendre la police, il attend. Il a une situation professionnelle stable. Une peine aménagée lui permettrait de garder son logement et son travail.

Thimoté B. est condamné à deux ans de prison et à une interdiction du territoire français pendant dix ans.

La Sellette
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31.01.2026 à 00:30

Contes et légendes d'une forêt révolutionnaire

Malo

Dans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions. « Nous sommes la forêt qui se défend. » Le conte découle comme une évidence du slogan de la ZAD, il suffit d'en tirer le fil. Avec six caméras maniées par ses complices (ses « camérades »), beaucoup de temps et un certain sens du merveilleux, Laurie (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (849 mots)

Dans Forêt rouge, la réalisatrice Laurie Lassalle transforme la ZAD de Notre-Dame-des-Landes en fable politique envoûtante où la forêt de Rohanne, filmée comme un être vivant magique, semble mener elle-même la résistance face aux expulsions.

« Nous sommes la forêt qui se défend. » Le conte découle comme une évidence du slogan de la ZAD, il suffit d'en tirer le fil. Avec six caméras maniées par ses complices (ses « camérades »), beaucoup de temps et un certain sens du merveilleux, Laurie Lassalle essaye de proposer une légende contemporaine de la forêt de Rohanne, près de Notre-Dame-des-Landes. Un projet certes un peu attendu, mais transfiguré par une réalisation très réussie.

Et si cette forêt était enchantée ? Et si les expulsions du 9 avril 2018 et tous les autres affrontements avaient été une guerre entre le bulldozer étatique et les arbres eux-mêmes ? Beaucoup de choses ont été dites, écrites, imaginées sur la ZAD. Les pistes du néo-paganisme un peu délirant ou de la passion lyrique pour “LA nature” semblent, au mieux, fumeuses. Pourtant, image après image, plan après plan, Laurie Lassalle parvient à fissurer l'incrédulité de départ et à convaincre que, oui, la forêt de Rohanne est bel et bien magique.

La réalisatrice avait déjà proposé un beau documentaire sur la lutte des Gilets jaunes, Boum Boum. On y vivait les manifs à travers les yeux de deux protagonistes en pleine histoire d'amour. Dans Forêt rouge, c'est sur la forêt que la caméra se focalise. Une chouette postée en sentinelle dans la nuit, des silhouettes furtives se faufilant parmi les troncs et la brume, la gardienne d'un lac et l'esprit d'un arbre. Non seulement l'équipe de tournage a su capturer des images et des sons magnifiques de ce lieu mais elle a donné une matérialité à l'imaginaire zadiste d'une forêt réellement magique. La séquence des expulsions finit sur une lecture d'un extrait d'un conte1 : « Lorsqu'ils ont débarqué en forçant sans état d'âme nos barricades, […] ils ont trouvé 6 000 corps vivants attachés aux troncs avec des cordes qui chantaient. C'était tellement puissant qu'on aurait dit que les arbres eux-mêmes se mettaient à chuchoter. »

Le rendu final est très beau mais le regard inconditionnellement admiratif sur la ZAD pose question. L'histoire qui est tissée est bien une légende, elle privilégie l'union aux désaccords et aux disputes. Depuis des années, des contre-récits font une critique virulente de l'héritage de la ZAD, qui cadrent difficilement avec le projet du conte. Ce n'est pas le sujet de Laurie Lassalle qui souhaite proposer un mythe politique. Par certains côtés, on la comprend. Mais le silence sur ces conflits reste questionnant. Dans la même idée, le film reflète malgré lui les limites du mouvement zadiste. À l'écran, surtout des corps jeunes, blancs, beaux et bien portants. On peut toutefois imaginer la difficulté à faire admettre une caméra au sein d'un lieu comme Notre-Dame-des-Landes : cela crée sans doute des biais sur les personnes et les discours présents à l'écran.

Une certaine réalité de la ZAD donc. Indéniablement belle. Déjà la légende s'enracine dans l'imaginaire des militants de ma génération. Reste à chacun·e de déterminer à quelle légende iel veut adhérer.

Malo Toquet

1 Hyphe, Alain Damasio, 2021.

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31.01.2026 à 00:30

Marre des adultes qui commandent

Thelma Susbielle

Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes. « Pourquoi c'est toujours les adultes qui commandent ? » La question revient tout au long de « Qui c'est qui commande ? », podcast documentaire en six épisodes réalisé par Lolita Rivé. La journaliste, devenue professeure des écoles puis (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (623 mots)

Que ce soit dans l'espace public ou privé, les voix des enfants sont très rarement écoutées. La journaliste et prof Lolita Rivé signe une série de podcasts documentaires qui met en lumière les violences de la domination des adultes sur les plus jeunes.

« Pourquoi c'est toujours les adultes qui commandent ? » La question revient tout au long de « Qui c'est qui commande ? », podcast documentaire en six épisodes réalisé par Lolita Rivé. La journaliste, devenue professeure des écoles puis mère, part d'un trouble intime : s'occuper des enfants, c'est aussi les contraindre. Et parfois les dominer. Après son podcast, « C'est quoi l'amour ? », sur l'éducation affective et sexuelle à l'école, Lolita Rivé signe cette nouvelle série mêlant paroles d'enfants, témoignages d'adolescent·es, spécialistes des droits de l'enfant, chercheur·euses et professionnel·les. Et le constat est sans appel : les droits fondamentaux des plus jeunes, on s'en fout un peu.

Lolita Rivé s'attaque d'abord à une fable bien installée et sans cesse agitée par les médias poubelles : une éducation trop bienveillante engendrerait des petits monstres tyranniques, « les enfants rois ». Au contraire, le baromètre 2024 de la Fondation pour l'enfance affirme que 81 % des parents reconnaissent faire preuve de violence éducative ordinaire : cris, humiliations, chantages, privations, mais aussi tapes, gifles et fessées. « Qu'est-ce que ça dit de nous, en tant que société, que les plus vulnérables soient frappés par ceux censés les protéger ? » interroge-t-elle. Tous les cinq jours, au moins un enfant meurt sous les coups de ses parents ; un sur dix est victime de violences sexuelles. Des chiffres qui donnent envie de tout cramer.

Dans l'épisode 3, des enfants de cinq ans interrogés sur la manière dont les adultes doivent se faire obéir, évoquent des actes violents. Une domination qui se transmet et est intégrée tôt comme une norme. L'épisode suivant pointe les failles de la protection institutionnelle, notamment de l'Aide sociale à l'enfance (ASE) aux foyers, où les violences pullulent. En France, les budgets de l'ASE dépendent des conseils départementaux : selon où les enfants habitent, ils ne sont pas traités de la même façon. C'est la loterie. L'école, cœur du système, occupe un épisode entier. Un lieu où l'on apprend la soumission, la compétition et la peur de l'échec. D'ailleurs, un enfant sur deux dit ne pas avoir envie d'y aller. Si des alternatives existent comme les écoles démocratiques (pas de notes, choix des apprentissages, prise en compte des voix et des rythmes de chacun), elles sont toutes privées, car non subventionnées, et donc accessibles seulement aux classes favorisées. Les derniers épisodes ouvrent des perspectives sur la place laissée aux enfants dans l'espace public, sur leur rapport au dehors, leur droit à avoir accès à la nature, ou à se mouvoir dans une ville pensée pour les hommes blancs adultes valides et actifs. Enfin, la réalisatrice donne la parole à ces enfants, nombreux, qui s'engagent, ­s'organisent, contestent. Contre le cliché des jeunes incapables ou immatures, iels ont beaucoup à dire. Reste à leur permettre de se faire entendre.

Thelma Susbielle
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24.01.2026 à 00:30

« Professeur, je ne veux pas de cet enfant »

Étienne Jallot

Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps. Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) / ,
Texte intégral (1744 mots)

Dans Lettres pour un avortement illégal, l'association Choisir la cause des femmes a compilé une cinquantaine de lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes qui souhaitent avorter, adressées au Professeur Milliez, médecin pro-avortement. Une archive rare qui rappelle l'impératif de lutter pour disposer librement de nos corps.

Un trésor historique dormait dans les archives de l'association Choisir la cause des femmes1. Entre des rangées de livres et des piles d'archives, les membres de l'association ont retrouvé une chemise cartonnée portant la mention « Histoire d'A ». Épinglée à la pochette, une feuille en papier jauni : « dossier “Avortement” remis par le Pr. Milliez. Intérêt historique ». À l'intérieur, 51 lettres écrites entre 1971 et 1974 par des femmes désireuses d'avorter dans les plus brefs délais. Elles sont destinées au Professeur Paul Milliez, un médecin rendu célèbre pour ses positions pro-avortements lors du procès de Bobigny en 19722. Compilées par l'association au sein de l'ouvrage Lettres pour un avortement illégal (Libertalia, 2025) elles témoignent de l'insupportable condition dans laquelle étaient plongées ces femmes interdites d'avorter. Celles qui écrivent ont entre 16 et 50 ans, souffrent de précarité et vivent souvent loin des grandes villes. N'ayant pas les moyens d'avorter dans les réseaux clandestins ou à l'étranger, elles se tournent vers le Professeur Milliez comme dernier espoir. Dans une correspondance avec l'association, l'écrivaine Annie Ernaux y voit « la preuve absolue, aveuglante que les femmes pauvres n'avaient aucun moyen d'avorter [...] les plus riches et celles qui avaient des relations trouvaient facilement des solutions ». Entre l'angoisse et l'urgence, on lit dans ces lettres le désir assumé de disposer librement de son corps. « Leur choix d'écrire […] nous apparaît moins comme un acte de supplication que comme un acte de rébellion et de désobéissance face à l'injustice de la loi qui pénalise l'avortement », écrit Choisir la cause des femmes, en postface de l'ouvrage. À l'heure où les fascistes au pouvoir, en Pologne ou aux États-Unis plongent des milliers de femmes dans les dangers de l'avortement illégal, ces lettres rappellent à tous·tes qu'il est impératif de ne jamais cesser de lutter pour décider librement de faire naître ou de ne pas faire naître.

Étienne Jallot
12 novembre 1972

Monsieur le Professeur,

Si je me permets de vous écrire c'est parce que vous seul pouvez m'aider. Je suis mariée j'ai deux enfants en bas âge. J'en ai un le plus jeune en nourrice. Je suis obligée de travailler depuis le mois de mars comme vendeuse. Car le salaire de mon mari n'est pas suffisant. De plus je m'occupe de mes frères c'est-à-dire deux, car je suis la plus vieille et que nous sommes restés tous les trois orphelins assez jeunes.

Et voilà que je viens de m'apercevoir que je suis enceinte de trois semaines : je prenais des pilules mais j'avais arrêté le mois dernier pour me reposer. Je ne sais vraiment pas comment faire. Je suis désespérée car je ne voudrai pas cet enfant. Et mon mari est d'accord. Pouvez-vous m'aider ? Pouvez-vous faire quelque chose pour moi ? J'espère que oui. Je mets tout mon espoir en vous. Puis-je aller vous voir, que pourrais-je faire ?

Dans l'attente d'une réponse de votre part. Recevez Monsieur le Professeur mes sincères salutations.

22 novembre 1972

Monsieur,

Je m'excuse de vous déranger mais peut-être êtes-vous mon salut mon seul refuge de vous dépend ma vie. Voici : je suis enceinte et ne veux absolument pas de cet enfant en ayant déjà cinq et un mari malade du cœur. J'ai fait tout ce que je pouvais pour faire une fausse couche mais rien n'y fait. J'ai donc pris une assurance-vie et ainsi je pourrai me suicider sans laisser mon mari et mes enfants dans le besoin du moins dans l'immédiat car n'étant pas riche je n'ai pu prendre une assurance de plus de 3 200 000 j'écris en anciens francs. Mais ce qui m'ennuie dans ce projet c'est mon petit garçon de trois ans. Il est toujours derrière moi et dès qu'il ne me voit plus m'appelle et me cherche partout, même la nuit en dormant il m'appelle je lui fais deux ou trois chuts et il se rendort paisiblement. Ce sera pour lui plus dur. J'ai longuement hésité pour lui. Mais il n'y a rien à faire je ne veux pas de cet autre enfant aussi je vous demanderai si vous pouvez quelque chose pour moi S.V.P. ou si vous ne pouvez ce que je comprends très bien à cause de la loi pouvez-vous me donner l'adresse et le montant d'une clinique en Angleterre S.V.P. Je vous en prie Professeur – essayez. La deuxième question serait même très bonne et je puis vous jurer que personne ne saura que c'est vous qui me l'avez donnée. Seulement je vous demanderai de me répondre vite S.V.P. car la 24e semaine se termine le 10 décembre.

Je vous remercie à l'avance.

En espérant que vous pourrez peut-être quelque chose pour nous.

Je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'expression de mes sentiments les plus distingués.

2 juin 1973

Monsieur le Professeur,

Vous voudrez bien me pardonner de venir vous importuner mais je ne sais à qui je pourrais confier mon problème actuel, si ce n'est à vous : je vous l'avoue brutalement, je suis enceinte de cinq semaines.

Hier soir, j'ai consulté un gynécologue qui ne « peut rien faire ». Il m'a seulement proposé de me diriger en Angleterre, ceci pour 2 000 francs. C'est beaucoup trop cher, car je serai pratiquement seule pour financer cette somme, mon fiancé étant étudiant ingénieur et de plus loin de moi en ce moment.

Quant ,à moi, je travaille, il est vrai, [en tant que] secrétaire médicale mais je tiens cela en secret et j'ai l'impression de vivre « au ralenti ». Cette situation devient de plus en plus insupportable.

Je pensais aller à [Préfecture de Province] mais je ne sais si ce mouvement n'a pas été démantelé et surtout si je peux me mettre en rapport avec ses membres car je crains qu'ils ne soient surveillés.

J'ai suivi depuis le début cette polémique sur l'avortement. Je sais que vous avez pris courageusement position en face de ce problème que les hommes de loi abordent avec lâcheté car il ne fait nul doute qu'eux s'en servent sans scrupule et surtout sans problème financier. Va-t-on le laisser devenir un privilège de la bourgeoisie hypocrite !

Aussi je m'en réfère à vous afin que vous me donniez des conseils. […] J'espère très vivement que vous allez pouvoir me guider et trouver une solution à mon état qui m'accable chaque jour un peu plus. Je vous remercie de ce que vous ferez et je vous prie de croire Monsieur le Professeur à l'assurance de mes sentiments les plus respectueux

2 Avril 1974

Monsieur le Professeur,

En toute simplicité je viens me confier à vous. Voici mon histoire, mes ennuis.

Je suis sage-femme DE, âgée de 60 ans exerçant à [lieu] dans le [département], mère de trois garçons que j'ai dû élever toute seule, mon mari m'avait abandonnée.

Ce qui m'arrive aujourd'hui est grave. J'ai avorté une femme en détresse qui avait déjà quatre enfants, milieu misérable. N'ayant pas l'argent nécessaire pour se faire avorter dans un pays voisin et très proche, car on demande 3 000 francs suisses, cette pauvre mère avait tellement insisté, j'ai eu pitié d'elle et j'ai aidé l'interruption de cette grossesse non désirée. Après quinze jours elle est morte dans un hôpital de [métropole], congestion pulmonaire, reins bloqués. Je suis accusée de cette mort et j'étais inculpée durant quinze jours en prison pour violences volontaires ayant entrainé la mort sans intention de la donner.

Pardonnez-moi si je vous ennuie avec ma confession, mais je vous ai entendu parfois à la télévision, votre bonté, votre compréhension pour les femmes malheureuses et sans défense.

Je suis usée par le travail et souffre d'une angine de poitrine, le procès aura lieu prochainement, ma carrière est brisée, ma vie de femme humiliée.

De tout cœur, Monsieur le Professeur, je vous envoie mes salutations angoissées et respectueuses.

Une malheureuse.


1 Fondée notamment par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir en 1971, après la publication du « Manifeste des 343 ».

2 Procès historique où Marie-Claire Chevalier, 17 ans, est jugée pour avoir avorter à la suite d'un viol.

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24.01.2026 à 00:30

Lobotomie wokiste

Thelma Susbielle

Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum ! Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt (…)

- CQFD n°248 (janvier 2026) /
Texte intégral (591 mots)

Manif, robocops, molotov et laboratoire clandestin : avec Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops, Elsa Klée signe une bande dessinée furieusement révolutionnaire. Un premier épisode qui dynamite la police, le patriarcat et la bienséance. Boum !

Ça commence en pleine action, comme un coup de matraque. En pleine manifestation féministe à Paris, Neylan et Maria se font gazer par les cowboys de la street. Réponse immédiate : elles lancent un cocktail molotov. Un robocop s'effondre. Plutôt que de fuir, elles l'embarquent. Mais ce qui ressemble à un débordement improvisé fait en réalité partie d'un plan bien huilé. Direction le Planning familial, quartier général discret où trois autres militantes les attendent. Tout a été calculé.

Grâce aux réseaux sociaux, l'identification est rapide : Clément Wurtz, gradé de police. « On a tiré le gros lot ! » Après une course-poursuite digne de Thelma et Louise, Neylan et Maria prennent la route vers le Sud, le poulet dans le coffre, et rejoignent le reste du groupe. Elles sont cinq au total – Neylan, Bru, Elsa, Garbo et Maria – unies par une certitude : il faut s'attaquer au premier rempart du système patriarcal et raciste, la police. Et ce n'est que le début !

Car Elsa & Haters, épisode 1 : Not All Cops (Cambourakis, 2026) ne se contente pas de fantasmer une vengeance brute. Dans leur labo souterrain, ces super-héroïnes version punk expérimentent une autre piste : pénétrer le cerveau de ces mâles blancs en uniforme pour leur infliger un petit lavage de cerveau wokiste. Rééduquer plutôt que punir ? Même là, le doute s'invite, et la BD se permet de questionner ses propres élans révolutionnaires. « Je croyais qu'on avait dit que c'est pas en butant deux ou trois keufs qu'on renverserait le système patriarcal et raciste », lâche l'une d'elles, rappelant que la radicalité n'exclut pas le débat stratégique ni une certaine éthique de l'action.

Graphiquement, l'autrice Elsa Klée opte pour un noir et blanc sec, efficace, sans fioritures. Le trait est fin, tendu, résolument moderne. L'esthétique underground irrigue chaque page, sans jamais sombrer dans le glauque. Oui, ça tape du flic, parfois de manière gore, mais toujours avec un sens du rythme et du découpage qui maintient une distance ironique. L'humour est grinçant et salvateur.

Ce premier épisode est volontairement court, mais il va droit au but. Il pose un univers, un collectif, une colère, et surtout une promesse : celle d'une série aussi jubilatoire que subversive. Elsa & Haters s'annonce comme une BD révolutionnaire, qui refuse la tiédeur, assume la provocation et redonne à la fiction politique un goût de poudre et de liberté. Une entrée en matière particulièrement savoureuse, qui donne terriblement envie de lire la suite.

Thelma Susbielle
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