21.03.2026 à 00:30
L'équipe de CQFD
Le décompte était lancé, mais personne ne voulait vraiment y croire. Sortez les mouchoirs. À l'heure où vous lisez ces lignes, l'une de nos camarades manque à l'appel. La poudre d'escampette, qu'elle a pris ! Et puis, ce n'était pas n'importe qui… Notre grand manitou à nous, notre secrétaire de rédaction (presque) préférée, ou, comme on l'appelait ces derniers temps, notre petite teigne rousse. Alors que dire pour lui rendre hommage ? Livia Stahl, première du nom : un règne sans partage (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Ça brûle !Le décompte était lancé, mais personne ne voulait vraiment y croire. Sortez les mouchoirs. À l'heure où vous lisez ces lignes, l'une de nos camarades manque à l'appel. La poudre d'escampette, qu'elle a pris ! Et puis, ce n'était pas n'importe qui… Notre grand manitou à nous, notre secrétaire de rédaction (presque) préférée, ou, comme on l'appelait ces derniers temps, notre petite teigne rousse. Alors que dire pour lui rendre hommage ? Livia Stahl, première du nom : un règne sans partage pendant près de deux ans – « ressentis dix ans », tient-elle à préciser. Et franchement, chapeau bas l'artiste. Du travail de graaande qualité. Avis aux jaloux·ses : pas de prédispositions naturelles ici, mais un formatage de cerveau façon Code civil pendant ses brillantes études de juriste. À cela s'ajoute, une rigueur à faire pâlir un fanatique religieux, un sens de l'organisation hors du commun et une plume acérée pour les plus terribles brûlots. Et, le saviez-vous ? Livia cultive aussi des super-pouvoirs secrets. « Je suis extrêmement douée pour accorder des contenus avec des contenants », nous a-t-elle récemment confié. On lui souhaite de pouvoir mettre ces facultés hors du commun au service de son nouveau projet professionnel. Lequel ? Pour le moment, on ne préfère pas en parler… Peut-être ira-t-elle grossir les rangs du syndicat des piñatas (voir l'illustration page 14) ou bien profitera-t-elle grassement de son chômage pour revoir en boucle son film préféré, Charlie's Angels ? Ce qu'on peut en revanche révéler dès aujourd'hui : les conspirationnistes disaient vrai. Oui, CQFD a bien été infiltré par des agents de la Quatrième Internationale. En tapinois, un long travail d'entrisme mené avec brio par notre cheffe à la chevelure de feu. Mais on ne lui en veut pas, et il ne reste qu'à lui souhaiter bon vent, belle vie !
21.03.2026 à 00:30
Gaëlle Desnos
Elles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et séduisent de nombreux déçus de la politique. Elles ne jurent que par la démocratie locale, la justice pour tous et l'écologie populaire. Elles sont un peu roses, un peu vertes… et pas vraiment rouges. Pour les élections municipales 2026, les listes citoyennes ont le vent en poupe ! Des jolis noms, pas franchement courants en politique, des « Demain », des « Jardin », des « Archipel », des « Printemps »… Toute une poésie censée « (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Anto Metzger, Le dossierElles promettent de « rendre le pouvoir aux habitants » et séduisent de nombreux déçus de la politique. Elles ne jurent que par la démocratie locale, la justice pour tous et l'écologie populaire. Elles sont un peu roses, un peu vertes… et pas vraiment rouges. Pour les élections municipales 2026, les listes citoyennes ont le vent en poupe !
Des jolis noms, pas franchement courants en politique, des « Demain », des « Jardin », des « Archipel », des « Printemps »… Toute une poésie censée « réenchanter la politique » ou, comme le promet le site de Fréquence commune, la coopérative qui recense et accompagne les listes citoyennes et participatives (LCP) pendant les élections municipales, « prendre le pouvoir pour mieux le partager ». On imagine la tête de l'agent de préfecture chargé de valider les candidatures en découvrant certains de ces blases fleuris.
Pour autant, difficile de nier l'état du paysage politique : la confiance des Français envers les partis est au plus bas, à 15 % selon une enquête du Cevipof de janvier 2026. Les LCP se présenteraient donc comme la traduction naturelle d'une demande de renouvellement du personnel politique. Élections sans candidat, tirage au sort, assemblées citoyennes, démocratie participative, listes sans programme prédéfini… Le répertoire est pensé pour contester la professionnalisation des élus et leur accaparement de la représentation. Et tant pis si les contours du projet restent un peu flous : en 2020, l'engouement était déjà notable, avec près de 400 listes partout en France ; en 2026, la mayonnaise continue de prendre, avec plus de 600 listes.
À Grenoble, où neuf listes se disputent l'hôtel de ville, une seule est étiquetée « citoyenne » : « Grenoble Capitale Citoyenne ». Mais attention : faux amis. La formation est dirigée par Romain Gentil, un chef d'entreprise qui roule pour Place publique, le parti de Raphaël Glucksmann. « Elle n'a de citoyenne que le nom », tacle Pierre, doctorant en sociologie et codirecteur de campagne de « Grenoble Alpes Collectif », la vraie option citoyenne et participative de ces municipales grenobloises 2026 selon lui. Et pour cause, cette dernière est membre du réseau Fréquence commune, elle a concocté son programme avec « les habitants et les habitantes » et s'est constituée de « façon ouverte et démocratique ». Les militants encartés des partis traditionnels, eux, ont soigneusement été tenus à distance. Priorité aux profils de « terrain », venus de l'associatif et des collectifs de quartier.
À une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique
Sur le plan politique, Pierre situe la démarche : « elle s'ancre dans un projet qui défend la démocratie directe, la justice sociale et l'écologie populaire ». Et pour les tatillons que les grands mots laissent sceptiques, le directeur de campagne n'a pas de mal à détailler : « On prône une séparation claire du législatif et de l'exécutif – comme c'est déjà le cas au niveau national – avec la création d'une assemblée citoyenne décisionnaire sur les orientations importantes à trancher, ou encore l'élaboration 100 % participative du budget municipal. » Liberté associative renforcée par un soutien de fonctionnement plutôt que par de contraignants appels à projets, réappropriation des « Maisons des habitants » mises en place par la majorité sortante, assemblées de quartier… Des mesures qui penchent clairement à gauche, même si Pierre se garde bien de brandir l'étiquette : « Beaucoup de colistiers en sont déçus et n'ont pas envie d'être mis dans le même sac. »
Pour la doctorante en sociologie politique Marie Acabo, qui a étudié la liste « Strasbourg Écologiste et Citoyenne » pendant les élections municipales de 2020, les LCP sont surtout « une étiquette politique parmi les étiquettes politiques ». Ni plus ni moins qu'une tentative de distinction dans un champ politique où les partis cristallisent de plus en plus de défiance : « Il y a le pari qu'en dégageant les vieux briscards de la politique et en renouvelant le personnel politique, on changera la donne. » Sauf que sur le terrain, la promesse est parfois moins spectaculaire : « À Strasbourg, par exemple, la liste citoyenne comptait 43 % de colistiers hors sérail partisan. Le PS était à 39 %, LREM à 37 % et LR à 34 %. Au bout du compte, entre la liste citoyenne et celle de LR, l'écart n'était que de 9 points. Ce n'est pas non plus une révolution ! » La sociologue rappelle qu'en 2020, les sections locales des formations politiques traditionnelles strasbourgeoises sont désertées, leurs militants, quasi inexistants... « Les LCP constituent aussi un levier pour agréger. Les méthodes issues du management participatif – avec des ateliers et des facilitateurs –, ou le fait d'aller chercher des figures connues du monde associatif permettent de recréer une dynamique ! »
Si Marie Acabo reconnaît que, depuis 2020 et la structuration du réseau Fréquence commune, il y a une tentative de stabilisation des formes, elle souligne toutefois que la coopérative est avant tout « un think tank, un groupe de réflexion politico-académique qui fait la promotion d'une certaine vision de la politique. » Une vision qu'elle qualifie de gauche bourgeoise, sauce écolo. Sur la liste citoyenne strasbourgeoise, la sociologue a compté 2 % d'ouvriers-employés contre 70 % de cadres et de professions intellectuelles ; douze doctorants sur 67 colistiers ( !). Même constat pour la liste « Grenoble Alpes Collectif » de 2026 : Thomas Simon, la tête de liste, est un homme diplômé qui travaille pour… Fréquence commune. Dans les quinze premières places, on retrouve quatre ingénieurs, une médecin, une doctorante, une architecte, un ancien adjoint au maire sortant Éric Piolle (Les Écologistes), une prof et seulement cinq ouvriers-employés. En 2020, un groupe de sociologues, qui a étudié 274 LCP, observait que 33 % des candidats étaient cadres (contre 21,5 % dans la population française) et 7 % ouvriers (contre 17,6 %)1. « Il s'agit surtout de l'ambition d'une nouvelle élite “citoyenne” qui veut remplacer une vieille élite politicienne », résume Marie Acabo.
Et une fois propulsés aux responsabilités, que deviennent ces « citoyens » ? Marie Acabo a suivi l'équipe strasbourgeoise pendant sa mandature : « Complexités administratives, lourdeurs bureaucratiques… Les “novices” de la politique étaient pas mal paumés. » Et il a aussi fallu apprendre à composer avec les services : « Un agent m'a dit un jour : “les élus passent, nous on reste”. C'est comme dans n'importe quelle administration : les services ont leur routine, leurs réflexes et leur opinion politique ! » Alors pour éviter de passer pour des amateurs, les néo-politiciens travaillent à l'excès : « C'était littéralement une équipe de premiers de la classe. Je me souviens d'une jeune élue avec ses piles de papiers, ses petits post-its et ses stabilos. Elle me racontait qu'elle bossait tous ses dossiers à fond. C'était épuisant pour elle. » Un autre élu confie également avoir feint de maîtriser des sujets qui lui échappaient en réunion, afin de ne pas paraître incompétent devant les agents. Au final « ils ont tous cherché à se couler dans l'institution », observe la sociologue.
Alors, forcément un métier la politique ? Marie Acabo renvoie à l'ouvrage de Julian Mischi, Le Parti des communistes. Histoire du Parti communiste français de 1920 à nos jours2, qui montre comment, à une époque, les communistes ont cherché, eux aussi, à déprofessionnaliser la vie politique. « L'enjeu n'était pas de substituer une bourgeoisie à une autre : il y avait une véritable stratégie d'ouvriérisation. » Et pour lutter contre le sentiment d'illégitimité des techniciens, des employées de bureau et des ouvriers arrivant aux responsabilités, le Parti s'était constitué en véritable centre formation. Il apprenait à ses nouveaux élus comment maîtriser les règles du jeu politique, non pour s'y conformer, mais pour mieux les retourner. Et même si la glorieuse époque du communisme municipal a fini par buter sur ses propres limites, peut-être y a-t-il là quelques fondamentaux à récupérer ?
21.03.2026 à 00:30
Mathis Lucas
Fernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes. « Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / DjaberFernando R. sera jugé en mars pour une série d'incendies volontaires qui ont fait partir en fumée des voitures de la société Enedis et des antennes de téléphonie mobile et de télévision. L'accusé, qui risque jusqu'à dix ans de prison, se dit innocent, mais solidaire des personnes qui ont commis ces actes.
« Police ! Police ! » 6 heures pétantes, à Val d'Issoire, petite commune située à une cinquantaine de kilomètres au nord-ouest de Limoges (Haute-Vienne). Des policiers cagoulés, arme au poing, fracturent la porte d'entrée et pénètrent en gueulant dans la maison de Fernando R. « Aussitôt, une partie de la troupe monte à la mezzanine, le reste se répand dans la maison, témoigne celui-ci. Je suis debout à côté de mon lit, complètement nu. » Un policier l'ayant rejoint s'assure tout de même qu'il n'a pas d'arme planquée quelque part – va savoir ! « Il tremble. Je lui dis : “tranquille, tranquille…” – un mec armé d'un fusil d'assaut qui tremble devant toi, c'est toujours dangereux. »
Mais qu'est-ce qui a bien pu, ce 15 juin 2021, justifier un tel arsenal pour interpeller Fernando ? Cet artisan-plombier retraité n'a rien du grand criminel. Ce septuagénaire d'origine espagnole, ayant combattu le régime de Franco, est connu des services de renseignements français pour avoir été « autonomiste basque dans les années 1980 et pour ses contacts avec des milieux anarchistes », signale un procès-verbal de police judiciaire. N'empêche, la justice n'a jamais rien trouvé à lui reprocher.
Durant ses quatre jours de garde à vue, Fernando ne cessera de se dire innocent
Cette fois, il est soupçonné d'avoir, le 11 février 2020 à Limoges, foutu le feu à une petite dizaine de voitures de la société Enedis, sur fond de lutte contre le compteur communicant Linky. Puis d'avoir, le 11 janvier 2021 au village des Cars, à une vingtaine de kilomètres plus au sud, fait partir en fumée des antennes de téléphonie mobile, une antenne TDF (radio télévision) ainsi qu'une antenne à usage militaire. À chaque fois, le même dispositif incendiaire est utilisé, confectionné à partir de bougies et de bouteilles en plastique remplies d'essence. Et un même style de tags, accompagnés de cœurs réalisés à la peinture rouge, revendique chacune des deux actions : « Ni Linky ni nucléaire, on veut une retraite dorée » sur le premier site, « Ni Linky ni 5G, la voix du vent et les chants d'oiseaux » sur le second. Des ennemis des nouvelles technologies et du tout connecté ? Dans la startup nation, on ne rigole pas avec ce genre de choses : les services antiterroristes sont mobilisés, avec carte blanche et crédits illimités pour retrouver les dangereux coupables.
Pendant des mois, rien n'est refusé aux enquêteurs, qui s'en donnent à cœur joie : ils placent des téléphones sur écoute, géolocalisent des véhicules, font des repérages par hélicoptère, installent des micros dans des voitures et des habitations, épluchent les comptes en banque, les fichiers de la Sécu et des allocations familiales… Ils se procurent même auprès d'Enedis une liste de personnes ayant exprimé leur opposition au compteur Linky dans les quatre départements limitrophes – liste qui se révélera comporter plusieurs dizaines de milliers de noms !
« Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société »
Le 15 juin 2021 au petit matin, au terme d'une action musclée et coordonnée simultanément sur six sites distincts, une dizaine de personnes sont finalement interpellées. Cinq sont placées en garde à vue et y resteront durant 96 heures, comme l'autorisent les lois antiterroristes. Durant ces quatre jours, Fernando ne cessera de se dire innocent. Ce n'est pourtant pas faute de l'avoir poussé à reconnaître sa culpabilité. Le 16 juin au soir, par exemple, l'officier de police judiciaire l'informe que tout l'incrimine : à cette heure, l'autre principale suspecte a reconnu les faits et affirme avoir agi à ses côtés. Des images de vidéosurveillance le font apparaître à proximité des lieux le jour des sabotages. Et son ADN a été retrouvé sur place, sur les deux sites. « Pour l'ensemble de ces faits, vous encourez une peine de réclusion criminelle supérieure à 10 ans. Vous avez 66 ans, vous rendez vous compte de l'âge que vous aurez lorsque vous aurez purgé une telle peine ? » lui lance-t-on.
Si Fernando persiste – il est innocent –, il ne cache pas qu'il comprend, voire soutient « ceux qui ont fait ça ». « Je le comprends comme un cri au monde, pour attirer l'attention sur la situation de notre planète et de la société », dit-il lors d'un énième interrogatoire, à l'occasion duquel le suspect va transmettre quelques notions de base de la pensée technocritique et décroissante à l'officier de police judiciaire (OPJ) qui lui fait face… Lequel en a visiblement bien besoin. Petit florilège :
« L'OPJ : Ce genre d'installation [Linky, ndlr] permet aussi de prévenir les secours, d'aider les gens ?
– Fernando : Ce système consomme une quantité inimaginable d'énergie, que la planète ne pourra pas supporter longtemps. Il nous faut une décroissance énergétique, car sinon on va à notre perte.
– L'OPJ : Mais l'incendie d'un émetteur prive les gens de secours ?
– Fernando : Il crée une société tellement connectée que quand un truc ne marche pas, tout tombe en panne. […] Il faut changer les bases, et créer une société plus humaine.
– L'OPJ : Une deuxième antenne, située à proximité, sert aux télécommunications militaires. Et la troisième antenne est un relais de l'opérateur téléphonique Orange. Que pensez-vous de ces implantations d'antennes ?
– Fernando : Je pense que dans certains États, il n'y a pas d'armée, et ça se passe très bien. L'argent du budget militaire pourrait être utilisé pour des causes sociales. Quant à l'émetteur Orange, je m'en fous. »
Il y a aussi cette antenne de télévision, ravagée par les flammes, pile le jour où le ministre de l'Intérieur de l'époque, Gérard Darmanin, était en visite à Limoges. L'officier signale que cet équipement « est considéré par l'État comme un point d'intérêt vital car il permet la diffusion d'informations à tous les habitants, à des centaines de kilomètres à la ronde ». Un million de foyers auraient été privés de télé en raison de cet incendie. Pense-t-il aux personnes âgées vivant recluses et pour lesquelles le poste représente l'unique compagnie ? « Le problème de fond, c'est que ces gens sont tout seuls », lance le gardé à vue.
« Nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. »
Lors d'un dernier interrogatoire particulièrement long (quasiment cinq heures de parlote !), l'officier fait une dernière fois tout son possible pour arracher des aveux. Ce qui donne lieu à quelques moments savoureux, notamment lorsque le policier lui fait lecture d'un texte de revendication des sabotages de voitures Enedis : « Vous tuez les petits zoiseaux et les circaètes Jean-le-blanc. Nous on n'en veut pas de vos éoliennes industrielles big business, ni des mégas transformateurs ni des THT. Vous détruisez les arbres, les forêts, vous détruisez le monde, nous on veut pas du nucléaire, on veut pas de Linky, ni big data ni Big Brother, on veut une retraite dorée : le Smic à 10 briques, la retraite à 20 piges. » « Ces phrases évoquent-elles quelque chose pour vous ? » enchaîne-t-il. « Je trouve que c'est un peu poétique, c'est tout, apprécie Fernando. Sur le fond, ça rejoint un peu mes idées. Il y a beaucoup de gens qui pensent comme ça. »
Rien à faire, malgré presque 16 heures d'interrogatoire en quatre jours, face à un suspect tantôt taiseux tantôt affable, mais que les interrogateurs reconnaîtront eux-mêmes comme « correct, poli ». Fernando n'aura rien lâché. Ce dernier s'est néanmoins volontiers livré sur sa vision des catastrophes industrielles en cours : pollutions environnementales, nocivité des ondes électromagnétiques, contrôle de la population, orientation sociétale vers toujours plus d'individualisme… « Et nous le peuple, les citoyens, dans tout ça ? questionne-t-il dans un texte publié après sa sortie de garde à vue et sa mise en examen. On est tenaillé par la peur : “J'ai peur de perdre mon travail, mon logement, ma sécurité ; j'ai peur d'aller en prison !” […] En fait, on a peur de quoi ? Chacun d'entre nous va disparaître, c'est notre condition de mortel. Pas de problème, on se doit de vivre au mieux, le plus honnêtement possible et accepter notre fin. C'est certainement ça, être libre. L'unique peur qu'on devrait avoir c'est de laisser derrière nous, à nos enfants, un monde invivable. »
Les 19 et 20 mars, Fernando et l'autre principale suspecte de cette affaire seront jugés devant le tribunal correctionnel de Limoges – l'aspect prétendument « terroriste » du dossier n'a pas été retenu. Aujourd'hui âgé de 70 ans, il risque jusqu'à dix ans d'emprisonnement. « Après tout ça, quelle sera la suite ? Je n'en sais rien. Pour l'instant, je regarde de ma fenêtre le vol des grues qui partent vers le sud. »
21.03.2026 à 00:30
Loïc
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ? « Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Mona Lobert, Échec scolaire
Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
« Monsieur, c'était trop bien la journée d'appel ! On a tiré au fusil ! » Mon cerveau fait trois tours dans sa boîte crânienne. Je balbutie : « Attend quoi ? ? » « Naaaaan mais monsieur, c'était pas des vrais fusils, c'était des fusils lasers, raconte l'élève, sourire jusqu'aux oreilles. J'ai tiré sur toutes les cibles ! Il m'a dit que je ferai un bon militaire ! » Les quelques autres élèves ayant fait leur Journée d'appel valident l'information. « Ouais et d'ailleurs t'es arrivé en retard, t'as raté la levée du drapeau », se moque un autre, avant d'ajouter, moins emballé : « On a dû chanter La Marseillaise... Pour moi c'était comme l'école, pas mieux, pas moins bien... »
Un rapide tour sur internet me sort de l'ignorance. L'ennuyante JDC (Journée de défense et citoyenneté) communément appelée « Journée d'appel », où l'on s'endormait devant le discours d'un militaire placardisé en apprenant l'alphabet, à laisser place à une nouvelle version plus « énergique » depuis septembre 2025. Au tir au fusil laser et à la levée des drapeaux s'ajoutent des jeux de simulation de prises de décisions stratégiques ou des immersions en casques de réalité virtuelle sur le front. Le midi : ration militaire ! Dans un reportage de TF1, un militaire explique qu'il s'agit de « se mettre dans la peau des soldats français et de tous leurs outils ». En toute décontraction un vieux chef aux traits serrés rappelle l'objectif : « Ils appartiennent à une collectivité, ils sont citoyens de la France et donc contributeurs de sa défense. » L'armée ne le cache pas : il s'agit aussi de recruter à bas coût des militaires dans un contexte d'augmentation des conflits. Youpi.
Abasourdi, j'en parle en salle des profs avec une collègue renseignée : « L'armée se rapproche de plus en plus de l'école. T'as les classes « défense » aussi. 32 000 élèves y participent. C'est un partenariat entre une unité militaire et un bahut pour organiser des visites de casernes, rencontrer des militaires actifs, participer à des cérémonies... Bref, militariser tranquillement les esprits des jeunes ! »
Plus tard, je sonde de nouveau les élèves de la classe à propos de leur Journée d'appel et pour certains la mayonnaise a pris. « Moi, monsieur je suis nul à l'école, là-bas je vais pouvoir passer des diplômes gratuitement ! » Un autre lui rappelle : « Ouais tu vas surtout te faire tirer dessus comme un lapin par Poutine ou Trump ! » Pas faux. Car l'armée comme voie de relégation de jeunes en échec scolaire risque de devenir demain le fossoyeur des jeunesses populaires. Le cours reprend justement sur la Première Guerre mondiale. J'en profite pour montrer comment la propagande guerrière s'instaure jusque dans les cours d'école. On faisait joujou avec des tanks et des petits soldats. Presque dépité, je rappelle : « N'oubliez pas, c'est de vos vies qu'il s'agit, la guerre ce n'est jamais un jeu. »
16.03.2026 à 16:26
Thelma Susbielle
Empêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné. C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple (…)
- CQFD n°246 (novembre 2025) / BouquinEmpêcher la construction d'un méga centre commercial porté par Décathlon, mission impossible ? Après sept ans de lutte, de réunions, de mobilisations, de recours judiciaire, le collectif Oxygène a réussi à faire plier le géant du sport à Saint-Clément-de-Rivière. La BD Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin) raconte leur combat acharné.
C'est une histoire qui commence par une balade et qui s'achève par une victoire. En 2014, à Saint-Clément-de-Rivière, dans l'Hérault, un couple découvre un panneau d'enquête publique. Le promoteur ? Décathlon, bien décidé à bétonner 24 hectares de terres agricoles pour construire un « village du sport et du bien-être ». De quoi provoquer de l'urticaire à plus d'un voisin. Très vite, l'inquiétude se transforme en colère, puis en organisation. Le collectif Oxygène voit le jour : tracts, réunions, recours juridiques, pétitions, alliances avec les associations et la Confédération paysanne… Les déceptions s'enchaînent, mais les militant·es ne lâchent pas l'affaire. Pendant sept ans, la résistance s'invente, se consolide, se transmet. En 2021, coup de théâtre ! Après des années d'attente, le dernier espoir du collectif se réalise : les terres sont reconnues comme agricoles, et surprise, Décathlon jette l'éponge.
Cette lutte, Laure Lavigne Delville et Aurélien Pascal Commeiras la racontent dans Une victoire sur le béton (Le Passager clandestin, 2025), une bande dessinée documentée et joyeuse. Les deux auteur·ices, enfants du coin, connaissent le terrain et ses paysages. Leur récit restitue avec précision l'épaisseur d'une bataille locale : ses réunions de cuisine, ses moments de découragement, mais aussi ses éclats de rire et sa solidarité. Le dessin rond et coloré d'Aurélien Pascal Commeiras offre un ton chaleureux à cette épopée du quotidien. Laure Lavigne Delville, formée aux politiques environnementales, apporte une rigueur précieuse dans le traitement des enjeux d'aménagement du territoire. Le résultat : un récit accessible, pédagogique et vivant, où l'humour allège la technicité des démarches juridiques.
Ce qui frappe surtout, c'est la transformation collective que produit la lutte. On y voit des voisin·es devenus militant·es, des familles qui découvrent le pouvoir de dire non, et une intelligence collective qui se tisse au fil des réunions et des recours. Loin des clichés du militantisme héroïque, le livre célèbre la persévérance : celle qui finit, à force de patience, par faire plier un géant économique. En ces temps de résignation forcée et de reculs écologiques, cette victoire rappelle une évidence : les luttes locales peuvent gagner. Et qu'à défaut d'arrêter toutes les bétonneuses du monde, on peut commencer par un champ près de chez soi.
14.03.2026 à 00:30
Livia Stahl
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien. Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ? « Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Georges Debanne, Le dossier
Pierre Sauvêtre est sociologue et spécialiste de Murray Bookchin, référence moderne en matière de communalisme. Il revient sur ce concept trop peu défriché, que la France insoumise semble s'appliquer à noyer davantage. Entretien.
Qu'avez-vous pensé de l'appel de la France insoumise (FI) à renouer avec la notion de « communalisme » ?
« Ce que la FI défend, notamment dans son livre Pour un nouveau communalisme, les communes au cœur de la révolution citoyenne (Amsterdam, 2026) n'a en réalité rien à voir avec le communalisme tel qu'il a été pensé et expérimenté historiquement. Il existe trois séquences historiques où le communalisme a été élaboré : dans le mouvement ouvrier et socialiste français entre 1848 et 1871, dans les années 1990 avec la pensée socialiste et libertaire de Bookchin, et enfin, dans le mouvement kurde au Rojava mené par le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) sous le leadership d'Abdullah Öcalan, lui-même influencé par Bookchin. Par ailleurs, les Gilets jaunes, avec l'appel de Commercy en 2018, se sont aussi revendiqués de Bookchin et inspirés du Rojava. Ces différentes expériences avaient un horizon politique commun, bien qu'il y ait des singularités propres à chacune.
Donc lorsque la FI revendique un “nouveau communalisme”, sans aucune référence ni ancrage dans ces expériences, c'est une pure auto-proclamation et, finalement, un non-sens total, car que peut valoir un “nouveau communalisme” alors que le communalisme dans toutes ses déclinaisons est ignoré ? »
Mais, en dehors de cette absence de références, la proposition politique insoumise a-t-elle un rapport avec le contenu du communalisme ?
« Sur le plan politique, le communalisme émerge au XIXe siècle à partir du constat critique que la démocratie représentative dépossède le peuple du pouvoir politique. Ce pouvoir, monopolisé par l'État, est entre les mains de professionnels de la politique (et des partis), donc d'une petite élite très masculine et blanche. L'objectif du communalisme est au contraire de mettre en place un système politique alternatif où le pouvoir serait entre les mains de l'ensemble des citoyens. Ce nouveau régime populaire, réellement démocratique et non-professionnel est une remise en question totale du régime représentatif.
De la Commune de 1871 à Bookchin, le régime politique du communalisme est fondé sur l'autonomie et l'auto-gouvernement des communes organisées à partir d'assemblées populaires de démocratie directe, et liées les unes aux autres dans une confédération de communes à l'échelle de tout le territoire. Pour que le pouvoir soit réellement aux mains des citoyens dans les communes, il faut qu'il n'y ait rien au-dessus d'elles. Donc, pas d'État. C'est ce qui a intéressé de nombreux militants et observateurs du Rojava, ou du Chiapas auquel il est souvent associé : un peuple peut s'organiser politiquement en dehors et autrement que dans l'État-nation.
Or la FI est profondément étatiste : elle met l'État au-dessus des communes. Elle entend donc couler le principe du communalisme dans les institutions du régime représentatif et de l'État souverain, ce qui, à nouveau, liquide tout le contenu et l'intérêt du communalisme. Ce que propose la FI à l'échelle locale, ce n'est pas du communalisme, mais du municipalisme, et encore un municipalisme d'un genre bien particulier. »
En quoi le « municipalisme » se distingue du communalisme ?
« Le municipalisme ne propose pas un régime politique différent de la démocratie représentative. Il vise à renforcer le pouvoir des communes face au pouvoir central de l'État pour leur donner une certaine indépendance vis-à-vis de lui. Récemment, on a pu observer un regain d'intérêt pour ce courant politique, avec l'émergence d'un “néo-municipalisme”, en Espagne en 2015, qui a tenté de gouverner la municipalité de Barcelone en s'appuyant sur les mouvements sociaux. Il a ensuite été repris en France de manière un peu affadie avec les listes citoyennes qui se sont multipliées lors des élections municipales de 2020, puis en 2026. L'idée est d'élargir la démocratie locale en permettant à des citoyens hors partis politiques de participer aux politiques publiques locales. Mais toujours sans remettre en cause le cadre du régime représentatif.
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique »
La FI reprend la dimension “participative” de ce municipalisme (avec un droit de veto des conseils de quartier, des plateformes permettant aux citoyens de proposer des lois ou un droit de révocation des élus) mais jamais celle de l'indépendance des localités face au pouvoir central. Au contraire, la FI cherche à renforcer sa logique partisane, avec derrière un objectif : créer des bastions dans les municipalités qui serviront de bases de soutien au programme et à la probable candidature de Jean-Luc Mélenchon aux présidentielles. La stratégie de LFI relève donc d'un municipalisme bien spécifique, qu'on peut qualifier de “municipalisme d'État”. »
En cela, la FI dévoie le sens profond du communalisme alors que, selon vous, il y aurait une discussion importante à avoir entre les différentes versions du communalisme, en particulier entre la version de Bookchin et celle du communalisme socialiste tel qu'il fut pensé au XIXe siècle.
« Oui. Au XIXe siècle, le communalisme a émergé dans les milieux socialistes à travers la quête d'une révolution sociale dans laquelle la commune devait jouer un rôle central. Mais par “commune”, les socialistes n'entendaient pas du tout la municipalité d'aujourd'hui. La “commune” était vue comme un espace territorial d'organisation du travail avec un logiciel socialiste, c'est-à-dire radicalement différent de l'organisation capitaliste du travail. Cette organisation, comme le pré-socialiste Fourier l'envisagea le premier, serait basée sur des communautés autonomes de production et de consommation de biens et de services, c'est-à-dire sur l'association solidaire des travailleuses et des travailleurs et de toutes leurs fonctions sociales (agriculture, industrie, transport, logement, éducation, santé, culture). Mais après la répression de juin 1848 par l'État bourgeois, les ouvriers socialistes comprennent qu'ils ne peuvent construire cette organisation socialiste du travail sans se préoccuper de politique et sans dépasser l'État bourgeois autoritaire. C'est là qu'émerge la perspective d'une autonomie politique des communes fondée sur les assemblées populaires législatives en démocratie directe, dont la vocation est de se substituer à l'État représentatif. Le communalisme ouvrier reposait donc sur des communes à la fois démocratiques mais aussi socialistes (ou “communistes” chez plusieurs membres de la Première Internationale avant la Commune).
Ce dernier aspect n'a pas échappé à Marx dans La Guerre civile en France à propos de la Commune lorsqu'il a dit de celle-ci qu'elle était “la forme politique enfin trouvée de l'émancipation économique du travail”. En outre, il a souligné le rôle important que jouait la propriété communale de la terre, l'association du travail entre paysans et l'auto-gouvernement de la commune par les habitants. Marx fait ainsi le lien entre les communes paysannes pré-capitalistes européennes, les communes ouvrières du XIXe siècle et les communes paysannes des pays du Sud global qui luttaient contre le capitalisme colonial. Tout cela définit finalement le communalisme comme une voie post-capitaliste et post-étatique.
Bookchin, lui, n'est pas remonté à cette émergence du communalisme. Il n'en a retenu que l'aspect politique en délaissant le caractère socialiste ou “post-capitaliste” de l'organisation du travail dans la commune. »
Et quelles sont les stratégies concrètes aujourd'hui en France pour faire advenir une forme de communalisme ?
« La stratégie défendue par Bookchin, qui est de gagner les élections municipales pour ensuite mettre en place une assemblée populaire de démocratie directe, peut laisser sceptique. Quand vous avez l'idée de briser le régime représentatif, pourquoi attendre de se faire légitimer par lui en gagnant les élections municipales ? C'est donner une légitimité à ses maîtres quand on veut précisément les combattre. Mener cette stratégie en l'absence de mouvements sociaux forts parallèles, c'est risquer d'être pris dans l'inertie des institutions municipales, comme cela a été le cas du néo-municipalisme espagnol.
Si on se rattache plutôt au communalisme comme voie post-capitaliste et post-étatique qui passe d'abord par la construction de communautés de production et de consommation, la stratégie devient tout autre. Elle peut renvoyer aujourd'hui à la pratique des “communs”, quand ils visent à transformer la production et l'organisation du travail. Des assemblées communales d'autogouvernement populaire pourraient s'ériger sur cette base pour former de véritables contre-institutions, plutôt que sur la base des municipalités, qui sont des institutions préformées par l'État, et nous ramènent finalement à lui. »
14.03.2026 à 00:30
C. Roulet
Après l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien. Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Georges Debanne, CultureAprès l'ouverture d'une enquête judiciaire demandée par le ministre de l'Intérieur en personne, Laurent Nuñez, à la suite d'une performance artistique dénonçant les violences policières à la Haute école des arts du Rhin-Mulhouse (HEAR), les écoles d'art et de design se mobilisent partout en France pour apporter leur soutien.
Une heure après le début de la performance carnavalesque des beaux-arts de Mulhouse, quelques retardataires sont venus se joindre aux festivités : trois policiers. Alertés par la maire de la ville, Michèle Lutz (Les Républicains), ces policiers à la réactivité exemplaire sont venus faire les premières constatations. Les faits reprochés ? La mise en scène d'une piñata en forme de voiture de police. Une fois éventrée, elle répandait des articles de presse recensant les violences policières françaises mais aussi internationales de ces dernières années.
Une piñata en carton, voilà ce qui fait trembler la droite et l'extrême droite depuis le 29 janvier. Michèle Lutz publie un court extrait vidéo de la performance artistique qu'elle juge « outrageante » sur ses comptes Facebook et Instagram. Elle fait part de sa « totale désapprobation sur ces faits graves, dans un établissement d'enseignement supérieur, financé massivement par des fonds publics, dont ceux de la Ville de Mulhouse ». Dans la foulée, la conseillère municipale Rassemblement national (RN) Christelle Ritz demande l'arrêt des subventions publiques attribuées à la HEAR (25 000 euros). Bruno Retailleau, président des Républicains, partage la vidéo sur X et commente : « Voilà où mène l'idéologie d'extrême gauche qui gangrène une partie de nos institutions. » Laurent Nuñez, ministre de l'Intérieur qui réagit dans un tweet (supprimé depuis), soutient : « Il ne faut pas laisser passer cette idéologie anti-flics. »
Suite à ces attaques politiques et médiatiques qui touchent de plein fouet la HEAR, les étudiant·es solidaires d'écoles d'art et de design redoublent de créativité et mettent en place leur propre événement : le carnaval des écoles d'art outragées. D'Annecy en passant par Lyon puis Nantes et Rennes jusqu'à Bordeaux pour finir à Nice, le carnaval ne cesse de défiler partout en France.
Le samedi 14 février, la festivité a eu lieu aux beaux-arts de Marseille (Inseamm). Banderoles de soutien, sifflets en bouche, chants antifascistes, applaudissements, tous les coups étaient permis pour interrompre le discours de lancement des portes ouvertes 2026 prononcé par la présidente de l'école, Inge Linder-Gaillard. Devant un amphithéâtre bouche bée, les jeunes artistes ont reproduit la performance initiale – à la différence que la piñata marseillaise ne représentait pas une voiture de police mais un bateau des garde-côtes.
Dans un contexte de drames successifs en mer Méditerranée classée comme la route migratoire la plus meurtrière au monde, l'action artistique de l'Inseamm pointait du doigt la passivité voire la potentielle complicité de la police des frontières française et européenne. Au micro, ils et elles ont également rappelé le communiqué des étudiant·es en lutte de la HEAR, soulignant « la décontextualisation, la désinformation et la récupération d'une œuvre dénonçant les violences policières ».
Thelma*, étudiante en deuxième année, explique que cette action « est en lien direct avec les revendications de la rue ». Elle rappelle que « là où en école d'art on tape sur des piñatas, les camarades issu·es de minorités racisées et de genre sont quotidiennement mis en danger par les garant·es mêmes de l'ordre et de la justice », et voit la contestation comme un devoir culturel : « La lutte au sein des écoles d'art, elle est historique ! » La jeune étudiante donne l'exemple de mai 1968 avec la grève des beaux-arts de Paris et ses « images en lutte » mais aussi, plus récemment, la lutte contre la menace de fermeture de l'école d'art d'Angoulême (EESI) en 2022, les occupations suite à l'annonce de coupes budgétaires des beaux-arts de Tours et Angers en 2023 ou encore la mobilisation inter-écoles au moment de la réforme des retraites. « Il y a un sentiment global que nos luttes ne doivent pas se cantonner uniquement à nos besoins et nos subventions. Nous voulons faire partie de l'écosystème contre la montée du fascisme. » Elle précise que le collectif ne va pas s'arrêter à une piñata et souhaite se syndiquer.
Une fois l'action finie, la présidente de l'Inseamm Inge Linder-Gaillard, reprend la parole : « De manière objective, il s'agit du droit de la liberté de création et d'expression », faisant référence à la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine. Elle rappelle que l'Association nationale des écoles d'art (AndÉA), dont elle fait partie, a apporté son soutien à la HEAR dans un communiqué qui stipule que « les écoles d'art et de design sont des lieux où s'élaborent des formes, des gestes et des pensées critiques ». Reste à suivre attentivement cette affaire : la piñata nouveau symbole de la bataille culturelle contre l'extrême droite ?
* Prénom modifié
14.03.2026 à 00:30
L'équipe de CQFD
« Le droit international ne peut pas devenir un totem d'immunité pour ceux qui le bafouent matin, midi et soir. » Petit jeu : de qui donc peut bien parler Gabriel Attal ? Serait-ce de son allié génocidaire israélien, celui qui invoquait son droit à éliminer une « menace existentielle » pour justifier ses attaques sur l'Iran ? Eh non, pensez-vous ! C'est à celles et ceux qui dénoncent ces mêmes bombardements que le secrétaire général de Renaissance s'adresse. Bombardements bien sûr menés de (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Édito« Le droit international ne peut pas devenir un totem d'immunité pour ceux qui le bafouent matin, midi et soir. » Petit jeu : de qui donc peut bien parler Gabriel Attal ? Serait-ce de son allié génocidaire israélien, celui qui invoquait son droit à éliminer une « menace existentielle » pour justifier ses attaques sur l'Iran ? Eh non, pensez-vous ! C'est à celles et ceux qui dénoncent ces mêmes bombardements que le secrétaire général de Renaissance s'adresse. Bombardements bien sûr menés de concert avec les États-Unis. Et de poursuivre, chevaleresque : « La finalité, ça doit être la démocratie en Iran, le pouvoir aux Iraniennes et aux Iraniens et le désarmement effectif de ce régime sanguinaire. » En voilà un bel arsenal idéologique. De quoi préparer le terrain à une myriade d'« actions défensives » de l'armée française dans la région, toute liée qu'elle est par ses accords militaires avec les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït. La guerre pour la démocratie donc. Un vieux tube des années 2000, que même les États-Unis ne font plus semblant de jouer. Le ministre américain de la Défense, Pete Hegseth ne s'embarrassait pas de le dire : « Plus de règles stupides de combat, plus de bourbier visant à construire une nation, pas un exercice de construction de démocratie. »
On vous le dit sans détour : la mort d'un chef d'État – et d'un leader religieux – et a fortiori d'un tyran comme l'ayatollah Ali Khamenei – n'émeut guère la troupe d'anarcho-machins et de trotskas-bidules du local de CQFD. On se rappelle trop bien de ses massacres, à commencer par ceux des soulèvements de son propre peuple en janvier dernier. Comme toujours, c'est aux côtés et en soutien de celui-ci qu'on se place, pour son émancipation. Et pas du côté de ceux qui tolèrent une énième intervention impérialiste américaine au Moyen-Orient, dont les motivations, comme en Afghanistan, en Irak ou en Syrie, sont toujours économiques. Ni « défense » ni « guerre propre » : à l'heure où l'on écrit ces lignes, 500 morts sont comptabilisés par les médias iraniens, dont 108 élèves d'une école primaire de filles au sud du pays.
Alors aux gros titres français qui préfèrent parler de « régime décapité », et aux quelques politicard·es qui commencent timidement à s'« inquiéter » des dommages collatéraux : la guerre entraîne toujours des morts, de la violence et des destructions. Et ce sont toujours les civils qui morflent. Maudite soit la guerre !
[Un peu effarée, la rédac' s'est permis une pause devant les vidéos des influenceur·euses exilé·es dans les monarchies du Golfe et bloqué · es à Dubaï faute d'avions. Paniqué·es, perche à selfie en main. Paraîtrait même que le fisc les attend sur le tarmac d'Orly…]
09.03.2026 à 14:25
Laëtitia Giraud
Dans les alpages comme dans les plaines, les gardiennes et gardiens de troupeaux, exploité·es et sous-payé·es, voient rouge. Le mythe d'une paysannerie unie a fait son temps : les salarié·es agricoles s'organisent en syndicat pour construire le rapport de force. Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d'Arles. Haut lieu de l'élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit (…)
- CQFD n°250 (mars 2026) / Eloïse PardonnetDans les alpages comme dans les plaines, les gardiennes et gardiens de troupeaux, exploité·es et sous-payé·es, voient rouge. Le mythe d'une paysannerie unie a fait son temps : les salarié·es agricoles s'organisent en syndicat pour construire le rapport de force.
Le 11 février dernier, la foire agricole annuelle de Saint-Martin-de-Crau réunit une nouvelle fois le petit monde du pastoralisme de la plaine de La Crau, près d'Arles. Haut lieu de l'élevage ovin, la plaine, fertile en hiver, voit ses milliers de bêtes quitter les lieux au début de l'été pour transhumer dans les Alpes. En estive, des gardien·nes de troupeaux prennent alors le relais. Bâton en main, béret sur la tête et sifflotant. Quelle joie de se consacrer à ce métier vieux comme le monde ! Sauf que…
« Cette année encore, on est présents à la foire de Saint-Martin-de-Crau pour faire porter notre voix. » Entre concours d'ânes de Provence et de brebis Mérinos d'Arles, les gardien·nes de troupeaux – berger·es, vacher·es et chevrier·es – ont tenu à faire passer un message : « On est ici parce que les conditions de travail, d'emploi et d'accueil des gardiens de troupeaux sont trop souvent en dehors de tout cadre légal et surtout trop souvent indignes. » Au micro, Salomé*, une jeune bergère qui exerce depuis quatre ans. Une allure timide mais, sur l'estrade, sa voix ne tremble pas : « Nous, bergers salariés, on est essentiels pour la survie des fermes. Sans nous, les exploitations ne tournent pas. Et malgré ça, on peut à peine vivre de notre travail. Comment ça se fait ? »
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé
Ce qui se joue ici, devant les mines agacées des gros éleveurs de La Crau, c'est une lutte pour rendre visible un système d'exploitation des travailleur·ses agricoles et revendiquer de meilleures conditions de travail. Parce qu'être gardien·ne de troupeaux, c'est cocher à peu près toutes les cases de l'emploi précaire : contrats saisonniers, salaires ridicules et heures supplémentaires non payées, hébergements insalubres, pénibilité non compensée… Alors que le fantasme autour d'un monde paysan unifié qui partagerait les mêmes difficultés est brandi en étendard par tous les syndicats agricoles patronaux ces derniers temps1, le Syndicat des gardien·nes de troupeaux (SGT), dont Salomé se fait la porte-parole ce 11 février, entend briser cette image et reconstruire un rapport de force en faveur du salariat agricole.
Depuis sa structuration en 2019 en Ariège, le SGT – affilié à la CGT – a rapidement essaimé. Son acte de naissance ? Un ras-le-bol partagé, résumé avec cynisme sur les tracts distribués à la foire agricole : « Derrière une belle brebis se cache souvent un·e salarié·e exploité·e. » Lise, chevrière dans le sud de la France, raconte : « Aujourd'hui, on dépend d'une convention collective nationale qui ne reconnaît pas les spécificités de notre métier, et d'avenants qui créent des disparités dans chaque département. C'est la loterie : chaque éleveur fait à sa sauce et chaque berger fait comme il peut. » Claire, bergère dans les Hautes-Alpes chaque été depuis six ans, ajoute : « Les critères classant de la convention collective laissent les employeurs évaluer arbitrairement leurs fiches de poste. Forcément, il y a un fossé entre le travail réel et sa reconnaissance salariale. »
Résultat : des salarié·es déclaré·es 35 heures par semaine pour travailler en réalité plus du double, des gardes qui durent jusque seize heures sans interruption, du chantage pour faire signer des feuilles de temps et de paies trafiquées. Tous·tes racontent une même expérience de la précarité, qui s'étend jusqu'aux conditions d'hébergement et de sécurité. Salomé témoigne d'une situation vécue par une camarade, embauchée comme bergère en 2023 : « Elle a dû monter dans un alpage alors même que ses employeurs savaient que le captage d'eau n'était pas aux normes. Et elle s'est intoxiquée assez gravement. »
Comment alors faire de cette expérience commune de l'exploitation un moteur de conscience de classe ? Pour Claire, la difficulté réside dans le manque de reconnaissance de la profession : « On n'a pas d'observatoire du métier, donc on n'a pas de chiffres. On ne sait même pas combien on est. » Elle poursuit : « On a aussi très peu de données sur les accidents et les morts au travail. Alors qu'il y en a chaque année. » Difficile aussi de créer de la solidarité et un élan de lutte dans un métier caractérisé par l'isolement et les carrières courtes. Selon Claire, « une carrière de berger, c'est en moyenne trois ans pour les femmes, cinq ans pour les hommes ». Julien, gardien depuis près de quinze ans dans les Pyrénées, confirme : « Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer. Tu passes deux ans où tu es passionné, un an où tu commences à te péter des trucs partout et les deux dernières années, tu as envie de te barrer et trouver une porte de sortie. » L'usure des corps, Salomé peut en témoigner, elle qui à 24 ans dit déjà souffrir des genoux. La faute aux kilomètres et au dénivelé parcourus dans les montagnes, pendant des semaines et par tous les temps.
« Les conditions sont tellement pourries qu'il n'y a personne qui reste se battre pour les améliorer »
Une autre explication se trouve dans l'invisibilisation des salarié·es par les syndicats agricoles, y compris par la Conf'. Dans un entretien à la revue Nunatak, une bergère explique : « Dès qu'on te parle de “collectifs paysans” […], derrière tu as des petits exploitants et des petits propriétaires, et donc ceux-là aussi participent à l'invisibilisation des salariés agricoles parce que leurs intérêts et leurs enjeux, ce n'est pas une lutte de classes, mais c'est la concurrence avec les gros exploitants. Ils déplacent le curseur de la conflictualité, et nous, on n'existe pas là-dedans. »2 À trop vouloir se réclamer d'un même « monde paysan », les exploitant·es – même petits – laissent sciemment de côté la question de savoir qui possède les moyens de production (elleux) et qui doit vendre sa force de travail (pas elleux). Évaporé, le sujet du salariat agricole.
Pour Julien, la mission du SGT est donc claire : replacer le curseur de la conflictualité au bon endroit. « On est vraiment un syndicat de lutte. On cherche à être revendicatif et classiste », affirme-t-il. Pour cela, le SGT applique une analyse matérialiste aux rapports de production dans le pastoralisme, et plus largement dans le secteur agricole. En découle une stratégie de lutte à plusieurs niveaux. D'abord, transformer une condition commune, l'exploitation, en un collectif organisé. Pour Claire, le SGT continue à progresser en ce sens : « Il y a encore quelques années, mettre le sujet du syndicat sur la table c'était hyper clivant. Aujourd'hui je vois des personnes qui étaient réticentes au début qui ont rejoint le mouvement. Et ça marche ! Les éleveurs flippent parce qu'ils se rendent compte qu'ils ont quand même intérêt à se démarquer pour attirer des gens à travailler pour eux. »
Ensuite, il s'agit de se réapproprier le droit du travail. Cela passe par de la formation comme celle que propose Lise lors de la foire agricole de Saint-Martin-de-Crau. Elle y dévoile les dessous de la convention collective et détaille mille et une façons de ne pas se faire avoir lors des négociations de contrat avec les éleveur·ses. Cela passe aussi par le travail de fond mené par le syndicat dans les commissions paritaires des départements et surtout au national : « Nous on demande un cadre qui soit clair dans nos contrats d'embauche. On a un métier qui est hyper spécifique, on a des chiens et des équipements à payer. On demande donc une convention collective qui garantit des niveaux de salaires et des indemnités cohérents, et qui protège tout le monde de la même façon. Ça suffit de faire reposer ça sur la force individuelle de négociation. » Sans surprise, la FNSEA continue d'y faire obstruction par tous les moyens.
Enfin, il faut élargir la lutte « pour créer un rapport de force suffisant pour les faire céder », selon Claire. Ouvrier·es agricoles, travailleur·ses de l'agro-industrie, chômeur·euses, précaires saisonniers et intérimaires… Une joyeuse bande qu'il est temps de rassembler dans un même élan contre le système qui divise et exploite. Et face aux haters de la foire agricole, Salomé conclut : « À celles et ceux qui nous reprochent d'être hors sol et de tuer le métier, on affirme au contraire qu'on a bien les pieds sur terre. Ce métier on l'aime. Mais ça suffit de manger sur notre dos. »
* Tous les prénoms ont été modifiés.
À noter ! Prochain rendez-vous du SGT-PACA à Marseille le 10 mars 2026.
1 FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne. Lire « Classe paysanne : unie mais à quel prix ? », dans CQFD n°249 (février 2026).
2 Lire « Confusion paysanne », dans Nunatak n°11 (janvier 2026).