09.05.2026 à 00:30
Sophie Bourlet
L'industrie de la donnée ne pourrait exister sans les filières mondialisées d'exploitation de métaux et de travailleurs. Le collectif technocritique Le « Nuage était sous nos pieds » le rappelait lors de rencontres contre les data centers organisées à Marseille au mois d'avril. « Nous devons lutter contre la fable de la dématérialisation et remettre la matérialité au centre du débat. » À Marseille, Tom a participé à l'organisation du festival Le Nuage était sous nos pieds, un événement (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Triton
L'industrie de la donnée ne pourrait exister sans les filières mondialisées d'exploitation de métaux et de travailleurs. Le collectif technocritique Le « Nuage était sous nos pieds » le rappelait lors de rencontres contre les data centers organisées à Marseille au mois d'avril.
« Nous devons lutter contre la fable de la dématérialisation et remettre la matérialité au centre du débat. » À Marseille, Tom a participé à l'organisation du festival Le Nuage était sous nos pieds, un événement dédié aux centres de données, ces infrastructures du numérique très prédatrices en eau, en électricité et en foncier. Cette année, le collectif a souhaité élargir les discussions et consacrer une soirée à un angle souvent absent du débat : l'exploitation minière et humaine nécessaire à cette industrie. Car pour construire des serveurs, il faut des infrastructures, de la main-d'œuvre et des minerais, beaucoup de minerais. Selon le sociologue Fabien Lebrun1, les 34 milliards d'équipements numériques qui circulent aujourd'hui sur Terre pèsent au total plus de 220 millions de tonnes. De la matière bien solide, qui ne vient pas de nulle part.
Le coltan, l'or, le silicium ou encore le cuivre sont extraits en masse pour fabriquer les cartes mères qui stockent l'information dans les centres de données et les fibres optiques qui la véhiculent partout dans le monde. Cette extraction et le déploiement de l'industrie du numérique charrient un lourd coût humain et environnemental sur toute la chaîne de production. Au Soudan, l'or est l'un des enjeux majeurs des guerres qui s'enchaînent depuis 1955. En Chine, les « usines à suicide » du fabricant de composants électroniques Foxconn ont été récemment épinglées par l'ONG China Labor Watch, notamment pour imposer des horaires de travail pouvant aller jusqu'à 75 heures par semaine.
Côté intelligence artificielle, dont la consommation fait exploser les besoins en data centers et en serveurs, des dizaines de milliers de « travailleurs du clic » annotent des données pour un salaire de misère à Madagascar, afin d'entraîner la bête. Au Ghana, nos déchets numériques sont amoncelés dans des décharges à ciel ouvert. Dans le monde, 18 millions d'enfants travaillent dans le recyclage des e-déchets. Pop, une autre militante du collectif Le Nuage était sous nos pieds, rappelle : « On estime que la durée de vie des serveurs des data centers va de deux à quatre ans, ce qui fait des millions de déchets numériques chaque année. »
Le Congo est à ce titre emblématique. À l'est du pays, où gisent les deux tiers des ressources mondiales en coltan, six millions de personnes ont perdu la vie depuis le début du conflit qui sévit dans la région minière. Outre les pollutions environnementales et la déforestation associées aux carrières à ciel ouvert, les conditions de « travail » sont dramatiques2. « Pour un salaire ridicule, pas plus d'une centaine de dollars par mois, les mineurs sont obligés de creuser la terre sans protection, à la main. Ils sont punis s'ils ne ramènent pas assez de coltan », raconte Déborah, membre de l'association Survie, invitée aux rencontres à Marseille mi-avril.
Autant de vies humaines sacrifiées, au profit de la « dématérialisation » et de la numérisation des pays occidentaux. Tout l'inverse « d'un avenir […] abolissant la nécessité du travail », promis par l'avènement du numérique, selon le sociologue Sébastien Broca. Dans son livre Pris dans la toile : de l'utopie d'Internet au capitalisme numérique (Seuil, 2025), il explique que ce mythe, créé par les milliardaires de la tech, véhicule l'idée selon laquelle les avancées technologiques de la Silicon Valley pourraient permettre de dépasser les limites planétaires en économisant des ressources ou du temps de travail grâce au numérique, au « cloud ». Une entité magique censée tout résoudre par l'intermédiaire de l'information, cette ressource infinie et immatérielle. Cette idéologie vient légitimer un ordre mondial capitaliste basé sur l'exploitation des ressources et des peuples.
« Les Congolais sont totalement pillés de leurs ressources minières, au profit d'entreprises occidentales ou des pays voisins, insiste Déborah de Survie. On voit que perdure une organisation sociale coloniale, du caoutchouc d'hier au coltan d'aujourd'hui. » Une analyse que partage Tom, du collectif Le Nuage était sous nos pieds : « Les 1,5 million de kilomètres de câbles de fibre optique qui transportent les données suivent les anciennes routes coloniales. »
À Marseille, l'image est flagrante. Les données arrivent par les câbles directement dans le port, dont les infrastructures qui étaient utilisées pour la gestion des denrées issues des colonies sont aujourd'hui réemployées par le géant texan du data center, Digital Realty. « Développer les infrastructures du numérique, c'est accepter une dynamique néocoloniale et un ordre du monde raciste », tranche Pop.
09.05.2026 à 00:30
Gaëlle Desnos, Niel Kadereit
Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien. Il date de quand ce concept de transition énergétique ? « Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Élias, Le dossier
Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien.
Il date de quand ce concept de transition énergétique ?
« Au départ, les inventeurs du terme sont des ingénieurs qui ont participé au projet Manhattan, à l'origine de la bombe atomique. Ils se sentent coupables et veulent montrer que le nucléaire n'est pas seulement destructeur, qu'il peut aussi être la clé de la survie de l'humanité à long terme. Il y a un aspect très messianique à ça : grâce au surgénérateur nucléaire, l'humanité obtiendrait une source d'énergie inépuisable et pourrait se libérer des énergies fossiles qui, elles, n'existent qu'en quantité limitée. Au début, la transition énergétique est donc un argument de promotion du nucléaire civil.
Après les chocs pétroliers de 1973 et 1979, l'expression devient très courante parce que le prix du pétrole grimpe en flèche et que la dépendance des États-Unis au Moyen-Orient pose problème.
« Au début, la transition énergétique est un argument de promotion du nucléaire civil »
À ce moment-là, le terme désigne toutes les solutions qui permettent d'augmenter la part du nucléaire ou du charbon face à la part du pétrole moyen-oriental pour accroître la souveraineté énergétique des États-Unis.
Et puis, avec l'émergence de la question écologique, le concept glisse de la crise énergétique à la crise climatique. Les mêmes experts, des économistes parfois employés par les industries fossiles, qui travaillaient sur la question de la souveraineté énergétique, vont se recycler en spécialistes de la transition énergétique au nom du climat.
« Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois ! »
Et c'est ce que le terme revêt depuis les années 2000 dans l'espace public français : pour continuer à vivre sur une planète habitable, il faut substituer l'électricité – produite par du nucléaire ou du renouvelable – aux énergies fossiles. »
Et ce genre de transition a déjà existé dans l'histoire ?
« Non, bien que l'historiographie des techniques tende très largement à raconter un récit “phasiste” du passé. La plupart des livres sur l'histoire de l'énergie sont construits comme ceci : les premiers chapitres traitent de la force musculaire, du bois et de l'hydraulique à l'époque préindustrielle. Les pages centrales parlent d'une phase du charbon et de la vapeur au XIXe siècle, s'ensuivent des chapitres sur l'âge du pétrole, du nucléaire et de l'électricité et enfin des propos conclusifs sur la transition en cours ou à venir. Mais c'est une fable absolue ! Dans l'histoire, jamais une énergie n'en a remplacé une autre, au contraire elles se sont toujours additionnées. La révolution industrielle comme transition énergétique, c'est du baratin. Après deux siècles de “transitions”, l'humanité n'a jamais brûlé autant de pétrole et de gaz, autant de charbon et même autant de bois !
Quelques chiffres pour en prendre la mesure : les États-Unis brûlent aujourd'hui deux fois plus de bois qu'en 1960 et l'Europe, trois fois plus qu'au début du XXe siècle. L'Angleterre, au XXe siècle, consomme plus de bois pour extraire du charbon qu'elle n'en brûlait au XVIIIe siècle. Sur le charbon : l'écrasante majorité a été sortie de terre après 1900 (95 %) et la moitié depuis l'an 2000 ! Des puissances asiatiques moyennes comme l'Indonésie en extraient actuellement deux fois plus que les vieux centres occidentaux des années 1900. Et si l'on prend en compte le charbon incorporé dans les importations, la Grande-Bretagne en consomme presque autant qu'à la veille des années 1980. De même, par ses importations, la France en consomme probablement une quantité proche de son maximum d'extraction des années 1960. »
Comment l'expliquez-vous ?
« La première raison, bien connue depuis les travaux de l'économiste William Stanley Jevons, est l'effet rebond : lorsqu'une technique devient plus efficace, on l'emploie davantage. Le meilleur exemple de cela est le moteur électrique : on en ajoute un milliard chaque année sur le marché. L'effet rebond au XXe siècle a été principalement causé par l'électricité. Et il est lié au capitalisme : au lieu d'utiliser les gains technologiques pour consommer moins, on invente de nouveaux usages, comme les brosses à dents électriques ou l'intelligence artificielle.
La seconde raison sur laquelle mon livre se concentre, c'est que les sources d'énergie entrent en symbiose autant qu'en compétition. Voilà pourquoi, au cours des XIXe et XXe siècles les énergies primaires ont eu tendance à s'additionner plutôt qu'à se substituer. Prenons quelques exemples : en Norvège, c'est une électricité produite à partir de l'énergie hydraulique qui sert à faire fonctionner les plateformes pétrolières et gazières en mer du Nord. On a donc des énergies renouvelables qui sont utilisées pour extraire des énergies fossiles. Au Texas c'est pareil : il y a énormément d'éoliennes et elles servent en partie à l'extraction du pétrole et du gaz. En fait, on ne comprend pas grand-chose à l'histoire d'une ressource si l'on ne s'intéresse pas à celles qui permettent de l'extraire. De même, l'ascension du pétrole au XXe siècle est inexplicable sans le charbon qui sert à fabriquer le ciment et l'acier indispensable à l'industrie du pétrole. Tout le discours sur la transition énergétique repose sur la confusion entre les dynamiques technologiques et les dynamiques matérielles. »
C'est-à-dire ?
« À travers l'histoire, il y a bien des transitions technologiques, c'est-à-dire qu'il y a des technologies qui deviennent obsolètes et qui sont remplacées par de nouvelles. Mais ce n'est pas le cas de la matière. L'exemple amusant c'est le cas des lampes à pétrole. Dans les années 1900, en dehors des bourgeois des villes, la plupart des gens s'éclairent avec des lampes à pétrole. Durant l'entre-deux-guerres, l'électrification gagne petit à petit les campagnes jusqu'à ce qu'il n'y ait plus du tout de lampe à pétrole. Une ampoule électrique c'est quand même rudement plus pratique ! Donc là, nous avons une technique qui en remplace une autre. Sauf que la matière, elle, n'a pas été remplacée : on utilise aujourd'hui plus de pétrole pour s'éclairer que dans les années 1900. Pourquoi ? Tout simplement à cause des phares des voitures, qui sont alimentés grâce à une batterie chargée par un moteur qui tourne au pétrole. »
Les exemples dans votre livre sont nombreux et montrent bien l'inconsistance historique du concept de transition énergétique. Comment expliquez-vous qu'il se soit malgré tout imposé ?
« Il y a plusieurs niveaux de réponses à cette question. D'un point de vue académique, c'est parce que l'histoire de l'énergie s'est construite sur une confusion entre technique et innovation. Alors qu'elle prétend décrire les techniques qui permettent de se nourrir, de se loger, de manger, de vivre à un moment donné, elle n'observe que la dernière nouveauté un peu excitante. Typiquement, les historiens vont dire que le XIXe siècle est celui de la machine à vapeur. Est-ce que la machine à vapeur est si importante en 1850 ? Pas vraiment, il y en a très peu dans le monde à cette époque ! Par contre, ce qu'il y a beaucoup ce sont les chevaux, les bœufs et les muscles humains. L'autre problème de l'histoire de l'énergie est qu'elle est écrite en relatif. Les historiens ont raconté l'évolution de la part du charbon ou du pétrole dans l'ensemble des énergies consommées, pas de leur consommation en valeur absolue. Or c'est cette grandeur qui compte pour le climat !
Et puis l'autre niveau de réponse est politique. Si le concept de transition énergétique a trouvé une telle caisse de résonance, c'est qu'il permet de ne pas questionner ce que l'on produit ni ce que l'on consomme. Selon cette notion, le changement climatique appellerait à un changement de technologie et non de civilisation. Il fournit une réponse porteuse d'espoir à la crise climatique et donne l'impression que l'on peut continuer comme avant avec un système économique relativement similaire.
Et les deux mondes, académique et politique, interagissent. Par exemple, dans les années 2000, apparaît dans le champ académique un domaine d'étude : les transition studie (études de la transition). Du fait de leur tonalité optimiste, bien financées par les instances européennes, elles ont acquis un poids sans commune mesure avec leur apport empirique. Dans son rapport datant de mars 2022, le groupe III du GIEC1 s'appuie sur cette littérature pour affirmer que “les transitions énergétiques pourraient avoir lieu bien plus rapidement que par le passé”. Il faut comprendre que l'idée de transition énergétique a nourri toute une bulle d'expertise qui fait l'hypothèse que le progrès technologique et l'innovation nous permettront de résoudre la catastrophe climatique. »
Et vous n'y croyez pas ?
« Absolument pas. Tout d'abord il suffit de lire les rapports de l'Agence internationale de l'énergie. Leurs prospectives à 2050 ne prévoient aucune transition, au mieux une diminution du charbon grâce aux renouvelables. Mais c'est tout. Et puis il y a l'expérience historique. À travers l'histoire, il y a déjà eu des révolutions technologiques majeures qui ont permis de diminuer fortement l'intensité carbone de l'économie, c'est-à-dire la quantité de carbone émise pour la production d'un même bien. C'est le cas de l'électricité. Dans les années 1920 par exemple, lorsque les industriels se débarrassent des machines à vapeur et les remplacent par des moteurs électriques, ça divise par dix l'intensité carbone de la production industrielle dans les usines. Pourtant depuis 1920 les émissions de CO2 ont explosé. Cela renvoie à l'effet rebond mentionné plus haut. Entre 1980 et aujourd'hui, on émet deux fois moins de carbone pour produire un dollar de Produit national brut (PNB) mais les émissions ont presque doublé ! »
Du coup, vous portez un regard critique sur les énergies renouvelables ?
« Ni critique ni enthousiaste. Elles permettent de réduire les émissions de gaz à effet de serre du secteur électrique à consommation constante, ni plus ni moins. Si vous avez une centrale à gaz pour faire l'électricité et que vous la remplacez par des éoliennes ou des panneaux photovoltaïques, vous divisez par dix l'intensité carbone de l'électricité. C'est un progrès indéniable. Mais ce qu'il faut prendre en compte si l'on veut vraiment parler de transition énergétique, c'est l'entièreté de la chaîne économique. S'intéresser uniquement à la production d'électricité n'a pas beaucoup de sens. Et là, les nouvelles sont moins bonnes. Une voiture électrique divise l'intensité carbone par deux ou trois, c'est pas mal, mais très insuffisant par rapport aux objectifs de neutralité carbone.
À cela s'ajoutent les importations. La France par exemple est un pays qui s'est beaucoup désindustrialisé, donc la moitié de nos émissions proviennent des biens que l'on importe. Et puis, il y a tout un tas de secteurs qui ne peuvent pas vraiment être décarbonés : le transport maritime, l'agriculture, l'acier, le ciment…
« On n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place »
Cela fait tout de suite relativiser l'enthousiasme autour des renouvelables. La question qui doit être posée c'est : produire de l'électricité relativement propre, ok, mais pour quoi faire ? »
On peut donc avoir l'impression que la sortie du modèle de croissance capitaliste apparaît comme la solution à la catastrophe climatique. Pourtant vous écrivez dans votre livre que : « Sortir du carbone sera autrement plus difficile que sortir du capitalisme, une condition aussi nécessaire qu'insuffisante. » Pourquoi ?
« Je tiens d'abord à insister sur l'aspect nécessaire de la chose. Il est évidemment illusoire d'imaginer que les entreprises pétrolières vont d'elles-mêmes fermer les puits de pétrole. Pour autant, je trouve qu'il y a une grande naïveté à penser que sortir du capitalisme suffira à résoudre le problème. Le carbone est structurel dans nos modes de vie : dans l'agriculture, dans la production de matériaux dont dépendent les infrastructures et la logistique contemporaine. Dans une autre organisation socio-économique, on aura besoin de carbone. Ce n'est pas comme si d'un seul coup, on allait pouvoir nourrir la population mondiale sans engrais azoté ou qu'on n'aurait plus besoin d'acier ou de ciment parce que l'on serait dans un monde communiste. On pourrait mieux gérer notre demande pour l'orienter vers des besoins essentiels, des choses vitales, mais ce ne sera pas zéro carbone. Je pense qu'on n'imagine pas ce que ralentir sérieusement le dérèglement climatique implique de mettre en place. Et je pense aussi que l'on n'a pas envie de l'imaginer. »
C'est pourtant précisément ma question, qu'est-ce que cela impliquerait ?
« Ce serait une civilisation différente, sans globalisation économique – les navires sont très difficiles à décarboner et l'acier qui les fait aussi – sans avion, probablement presque sans engrais azotés et donc avec nettement moins de nourriture, et surtout nettement moins de viande. Plus d'élevage intensif, plus de nouvelles infrastructures en béton, plus de voitures individuelles, etc. Comme c'est assez illusoire, l'enjeu politique réel c'est de décider de ce que l'on produit en fonction de son utilité. Le ciment par exemple, lorsqu'on l'utilise pour façonner des réseaux d'eau dans les pays qui en sont faiblement équipés, on voit l'utilité. Mais construire une énième route dans le monde riche, beaucoup moins. Le changement climatique est inexorable, on peut en revanche essayer de le ralentir en se posant la question de qui a besoin de quoi. Et c'est exactement le genre de réflexions qui ne sont pas posées quand on agite le concept de transition énergétique. »
1 Le Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat (GIEC) est divisé en trois groupes de travail dont le troisième étudie l'atténuation du changement climatique.
09.05.2026 à 00:30
Eliott Dognon
Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026). Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Irène Beausejour
Face au far west qu'est le foot business, certain·es essaient de réinventer le sport le plus populaire du monde pour lui (re)donner ses lettres de noblesse. Entretien avec Mickaël Correia, un ex de la rédac de CQFD, à l'occasion de la sortie de Foot Manifesto, 15 propositions pour sauver le ballon rond (Divergences, 2026).
Dans l'intro de ton livre Foot Manifesto, coordonnée avec Sébastien Thibault, tu parles de l'urgence de démanteler le foot business. Quelles sont les grandes étapes historiques de son avènement ?
« Avant le milieu du XIXe siècle et la révolution industrielle en Grande-Bretagne, il y avait des jeux traditionnels populaires de ballon rond sur tous les continents. Au milieu du XIXe siècle, c'est la bourgeoisie victorienne qui codifie et transforme ces pratiques populaires en sport pour en faire une industrie lucrative. Des brasseries et des grandes usines se mettent alors à sponsoriser des équipes.
« Il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business” »
À la fin du XIXe siècle, la question du salariat des joueurs émerge comme une revendication ouvrière : les “ouvriers footballeurs” se mettent en grève pour obtenir un salaire car leur pratique demande de l'entraînement et ils peuvent se blesser, ce qui peut les empêcher de bosser à l'usine.
Puis, l'arrêt Bosman en 1995 a été le coup d'envoi de la marchandisation des joueurs. Jean-Marc Bosman était un milieu de terrain belge qui voulait jouer à Dunkerque mais son club, le RFC Liège, ne voulait pas le laisser partir. Il conteste en faisant appel au droit européen sur la libre circulation des travailleurs entre les États membres. La cour de justice européenne lui donne finalement raison en élargissant ainsi les possibilités de transferts de joueurs et en supprimant les quotas de nationalité dans chaque club. Aujourd'hui les joueurs ne sont plus affiliés à des équipes et sont juste des mercenaires qui se vendent au plus offrant. On voit donc bien qu'il y a une ambiguïté entre le “foot populaire” et le “foot business”. »
Tu rappelles la nécessité de réformer les instances qui promeuvent et défendent cette industrie. Est-ce qu'il ne serait pas judicieux de repenser complètement l'écosystème du football ?
« Effectivement, je pense qu'il y a tout un travail de refonte à faire de la Fédération internationale de football association (FIFA) et de l'Union des associations européennes de football (UEFA) parce que ce sont des espaces où il n'y a aucun contre-pouvoir démocratique. Même le scandale du “Fifagate” n'a finalement pas fait bouger grand-chose1.
Mais on a peut-être aussi besoin d'un football autonome. Au Brésil par exemple, le football se pratique surtout dans les favelas, dans la rue, à la plage ou au bord des fleuves. Au Sénégal, les Navétanes, compétitions sportives qui se déroulent pendant la saison des pluies, sont organisées par des associations de quartier. Elles échappent complètement à la Fédération sénégalaise. En France, beaucoup de jeunes se détournent du foot encadré par la Fédération. Ils jouent avec d'autres règles sur des petits terrains en béton. C'est un football où la logique productiviste est renversée. À gauche, on imagine que la beauté du football c'est l'individu au service du collectif avec une production collective (les passes) qui mène au but. Mais le foot de bitume, c'est un foot centré sur les aspects purement techniques, le passement de jambes, la virgule, la beauté du geste, et qui valorise l'individu. Alors que la jeunesse des quartiers populaires est sans cesse renvoyée à une masse indistincte, le foot permet d'être mis en avant le temps d'un match. »
Au niveau professionnel, on dit souvent que les ultras sont les « syndicalistes » du football. Quel impact réel ont-ils sur les clubs et les instances dirigeantes ?
« Comme les syndicats aujourd'hui, ils ne réussissent pas forcément à avoir un rapport de force au point de gagner, d'engranger des droits sociaux, mais face à l'énorme machine néolibérale qu'est le football, ils limitent les dégâts et tiennent la ligne. Ils sont importants pour l'identité des clubs, pour conserver le logo et les couleurs par exemple, et mènent des luttes contre la concentration des clubs entre les mains de quelques multipropriétaires, ou encore pour des tarifs abordables pour le plus grand nombre. Je pense qu'ils dérangent pas mal l'ordre libéral du football. Bruno Retailleau a même lancé un processus de dissolution de certains groupes depuis mars 2025, notamment à Saint-Étienne, ce qui a déclenché une réaction assez unique dans le monde ultra, avec une centaine de groupes qui ont communiqué ensemble leur colère.
« La FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés »
L'Association nationale des supporters va dans ce sens et permet de peser un peu plus à l'échelle des instances. »
Comment faire en sorte que les supporters aient plus de pouvoir ?
« Il y a déjà des axes intéressants comme en Allemagne avec le “50+1”, une règle qui stipule qu'un investisseur ne peut pas détenir plus de la moitié d'un club et ne peut donc pas en prendre le contrôle. Ça permet d'éviter les concentrations de pouvoir et de capital. Il y a aussi toute une dynamique en Angleterre où à partir des années 1990, des supporters ont créé des coopératives et sont entrés au capital de leur club, au point que certains ont été sauvés de la faillite. Avoir des parts du capital et siéger dans les conseils d'administration permet d'obtenir de la transparence sur ce qu'il se passe et de s'organiser en conséquence pour éviter les dérives. Au sein des instances comme la Fédération française de football (FFF), le mieux serait d'avoir une voix par club et non pas la majorité des voix données aux clubs professionnels comme c'est le cas aujourd'hui. »
Au niveau amateur beaucoup de clubs défendent des approches féministes, queers, antiracistes, antifascistes... Ces grilles de lecture peuvent-elles infuser au plus haut niveau ?
« Je pense qu'il faut voir ces clubs comme des terreaux d'éducation populaire dans lesquels pourraient puiser les clubs professionnels. Ils révèlent les angles morts et les contradictions des grandes instances. Si on prend l'exemple des exilés, la FFF va à l'encontre de la réglementation en refusant de donner des licences aux mineurs isolés à cause d'une pure panique raciste. Donc les clubs qui acceptent et font jouer ces mineurs isolés s'opposent de fait à la fédération et mettent en lumière l'illégalité de la FFF. Les clubs queers insistent quant à eux sur l'absence de réelles politiques inclusives des autorités et se battent pour l'accessibilité des infrastructures, des terrains, la distribution des créneaux pour les entraînements et les matchs... »
Quelles seraient les solutions pour une plus grande représentation des femmes et des minorités de genre dans le football de haut niveau ?
« Déjà, il y a un réel engouement populaire autour du foot féminin depuis la Coupe du monde 2019. Le problème central reste les inégalités salariales monstrueuses entre les footballeurs et footballeuses. Mais d'un autre côté, cela pourrait être une occasion de faire différemment. Un football autonome avec un modèle économique qui réduirait au maximum les bulles spéculatives liées aux droits télé ou au marché des transferts et qui redistribuerait de façon plus égalitaire les richesses entre les différents clubs est à développer. C'est d'ailleurs ce que demandaient en filigrane les footballeuses américaines et norvégiennes lors de leurs grèves pour une meilleure égalité salariale entre les Coupes du monde 2015 et 2019. »
Serait-il pertinent d'imposer par la loi l'inscription d'objectifs sociaux et environnementaux dans les statuts des clubs pour les obliger à avoir des missions d'intérêt général ?
« On oublie souvent que la FFF a une délégation de service public donc je ne vois pas pourquoi les clubs, qu'il s'agisse de clubs amateurs, professionnels ou même de grosses infrastructures comme les stades, n'ont pas une “raison d'être” avec des missions de services publics dans leurs statuts. Ils ont des rôles sociaux. Un stade n'est pas juste une pelouse, il y a aussi les coursives, les vestiaires, les loges, etc. On peut donc imaginer faire des cantines populaires, organiser des débats et discussions collectives, des espaces de stockage… Dans certains quartiers, les stades en béton sont aussi des lieux où les gens se réunissent pour faire un barbecue ou peuvent être des lieux de mémoire collective. »
09.05.2026 à 00:30
Niel Kadereit
Le Parc naturel régional du Haut-Languedoc est l'un des plus gros fournisseurs d'énergies renouvelables d'Occitanie. Et à l'heure de la réévaluation de sa charte, l'État pousse pour poursuivre son industrialisation. Transition énergétique oblige. Au-dessus du village d'Arfons, dans le Tarn, quelque chose manque au décor depuis plusieurs semaines. Onze mâts d'éoliennes ont laissé place à des trous béants dans le sol de la Montagne noire. Les machines, usées par une dizaine d'années de (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Le dossierLe Parc naturel régional du Haut-Languedoc est l'un des plus gros fournisseurs d'énergies renouvelables d'Occitanie. Et à l'heure de la réévaluation de sa charte, l'État pousse pour poursuivre son industrialisation. Transition énergétique oblige.
Au-dessus du village d'Arfons, dans le Tarn, quelque chose manque au décor depuis plusieurs semaines. Onze mâts d'éoliennes ont laissé place à des trous béants dans le sol de la Montagne noire. Les machines, usées par une dizaine d'années de service, sont en train d'être remplacées par de nouvelles, plus performantes. Le procédé a un nom, anglais parce que sinon ce ne serait pas sérieux : le repowering. « Le niveau d'acceptabilité est optimal puisqu'on parle d'un site déjà existant. Avec un minimum d'impact supplémentaire, on va pouvoir maximiser la production », assure Robin Albriet au journaliste de France Inter qui s'est fendu d'un reportage sur place. Si ce chef de projets de Valorem, la société qui exploite le site, semble marcher sur des œufs, c'est que, dans le coin, les éoliennes sont un sujet sensible pour une bonne partie de la population.
« Ça fait huit ans que je suis installé ici. Et quand je vois toutes ces coupes de forêt, que ce soit pour installer des éoliennes, des panneaux photovoltaïques ou exporter du bois, je me dis que ce parc naturel, il est quand même de moins en moins naturel. Je ne vois pas trop le côté écologique du truc, sachant qu'on n'a pas spécialement besoin de produire plus d'électricité que ce que l'on a déjà. » Sébastien Gaubiac fait partie de celles et ceux qui, au village, voient d'un mauvais œil la multiplication des projets de centrales énergétiques dans le Parc naturel régional du Haut-Languedoc. Élu au conseil municipal d'Arfons en mars dernier, il compte porter cette voix à l'occasion du renouvellement de la charte du parc. En cours d'élaboration, le document fixera notamment les règles d'installation d'énergies renouvelables et de protection du territoire jusqu'en 2043. Et l'État de pousser vers une plus forte artificialisation de ces paysages.
Dans un courrier adressé au président du Parc naturel régional du Haut-Languedoc le 5 mars 2025, les préfets de l'Hérault et du Tarn jugeaient « inadmissible » de ne pas augmenter la taille des mâts d'éoliennes et « discutable » de ne pas en augmenter le nombre. Le 25 mars 2026, le Conseil national de la protection de la nature, un organe rattaché au ministère de la Transition écologique, observait en réponse que les prescriptions des préfets étaient « en tous points semblables à celles prévues […] hors des aires protégées ». Trois cent éoliennes sont déjà implantées ou en cours d'implantation sur ce petit territoire qui produit plus d'un tiers de l'électricité éolienne de toute la région Occitanie. Selon le Conseil national de la protection de la nature, cette dynamique pourrait les conduire à terme à s'interroger sur le maintien du classement du Haut-Languedoc en parc naturel, pourtant l'un des plus anciens de France.
02.05.2026 à 00:30
L'équipe de CQFD
Youpi ! Deuxième taquet printanier pour Lecornu. Après avoir été contraint d'ajourner la proposition de loi de son propre groupe (Ensemble pour la République) qui visait à faire bosser les salarié·es de certains commerces le 1er mai, le voilà obligé de retirer l'abjecte loi Yadan. « Obstruction parlementaire » de la France insoumise, dispersion des soutiens de la macronie… Et rapport de force politique imposé par en bas, dont une pétition avec pas moins de 700 000 signatures. La (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / ÉditoYoupi ! Deuxième taquet printanier pour Lecornu. Après avoir été contraint d'ajourner la proposition de loi de son propre groupe (Ensemble pour la République) qui visait à faire bosser les salarié·es de certains commerces le 1er mai, le voilà obligé de retirer l'abjecte loi Yadan. « Obstruction parlementaire » de la France insoumise, dispersion des soutiens de la macronie… Et rapport de force politique imposé par en bas, dont une pétition avec pas moins de 700 000 signatures.
La proposition de loi Yadan « [vise] à lutter contre les formes renouvelées de l'antisémitisme ». Mais quelles sont-elles ? La minute de silence au Parlement pour Quentin Deranque, un antisémite notoire ? Le groupe Whatsapp de la Compagnie républicaine de sécurité (CRS 4) servant de « déversoir à la haine raciste et antisémite » des policier·es et de leur commandant1 ? Le rachat du réseau social X par le néonazi Elon Musk et le risque de mise en avant accrue de contenus racistes via la refonte de son algorithme ? Pensez-vous ! Pour Caroline Yadan, ses soutiens macronistes, mais aussi socialistes (François Hollande et Jérôme Guedj), le « nouvel antisémitisme », c'est : critiquer l'État d'Israël. Et hop ! En un tournemain, les soutiens de la Palestine ne seraient plus antisionistes, mais antisémites ! Vous aussi vous avez mal au cerveau ?
La théorie du « nouvel antisémitisme » nous vient des années 1970. Des officiels israéliens l'avaient opposée à la résolution 3379 de l'ONU qui affirmait que « le sionisme est une forme de racisme ». Une instrumentalisation de l'antisémitisme qui permet de légitimer le soutien de la France à la politique coloniale d'Israël. Mais aussi d'y associer tous les Juif·ves. Beaucoup pourtant, dont les collectifs Tsedek ! et l'Union juive française pour la paix, la dénoncent. Ils rappellent que l'antisémitisme ne peut pas être conçu « hors-sol » : il est d'abord inscrit historiquement dans des politiques étatiques structurellement racistes. Hier l'antisémitisme, aujourd'hui l'islamophobie, la négrophobie... À essentialiser les Juif·ves, l'État poursuit sa logique de racialisation des communautés religieuses, pour mieux hiérarchiser ses populations, et les faire jouer les unes contre les autres.
Si le nouveau joujou répressif de Yadan est pour l'heure mis au placard, Lecornu promet de le ressortir dans un projet de loi en juin prochain, alors qu'auront lieu, dans le même temps, les procès de Anasse Kazib et de Rima Hassan pour apologie du terrorisme. À gauche, il est temps de se secouer les puces et de ne plus considérer l'antisémitisme comme une lutte séparée de celle des autres formes de racisme et du continuum colonial. Restons soudé·es et rappelons que notre ennemi commun reste la bourgeoisie qui, elle, s'est salement radicalisée.
1 Le Canard enchaîné (25/06/2024).
02.05.2026 à 00:30
En cette ère de hausse des prix de l'énergie, où résonnent divers appels à l'électrification, au nucléaire, CQFD s'est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n'enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l'amour, pour les (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Mathilde Paix, Sommaire
En cette ère de hausse des prix de l'énergie, où résonnent divers appels à l'électrification, au nucléaire, CQFD s'est pris la tête sur les meilleures et pires façons de faire tourner la machine. Jean-Baptiste Fressoz nous rappelle que le renouvelable n'enterre pas le fossile, Sébastien Navarro nous parle des déchets nucléaire à Malvési. Hors numéro, répression administrative : en Europe, où fleurissent les hubs de re-migration ; et plus spécifiquement au pays de l'amour, pour les internationaux qui souhaitent officialiser leur union. On parle aussi du projet de méga-canal dans les Hauts de France, et du décolonialisme difficile en Haïti.
Quelques articles seront mis en ligne au cours du mois. Les autres seront archivés sur notre site progressivement, après la parution du prochain numéro. Ce qui vous laisse tout le temps d'aller saluer votre marchand de journaux ou de vous abonner...
En couverture : « Mais où trouvent-ils toute celle énergie ? » par Mathilde Paix
***
– « Une énergie n'en remplace jamais une autre, elles croissent en symbiose » - Dans le livre Sans transition : une nouvelle histoire de l'énergie (Seuil, 2024), Jean-Baptiste Fressoz, historien des techniques, s'attaque au mythe de la transition énergétique, dénué de fondement historique. Entretien.
– Actualités d'une lutte passée en cours contre un futur sans avenir - Le 23 mars, la justice autorisait l'emploi de la force pour expulser « La Gare », près de Bure, lieu historique de la lutte antinucléaire, dans le cadre de l'avancée du projet d'enfouissement des déchets radioactifs, dit « Cigéo ». Sur place, les militant·es s'organisent pour résister. Tribune.
– Énergie verte et Montagne noire - Le Parc naturel régional du Haut-Languedoc est l'un des plus gros fournisseurs d'énergies renouvelables d'Occitanie. Et à l'heure de la réévaluation de sa charte, l'État pousse pour poursuivre son industrialisation. Transition énergétique oblige.
– Malvési, monstre toxique - Malvési est un site de traitement de l'uranium qui sévit depuis sept décennies, à deux pas de Narbonne. Une bombe toxique auquel le journaliste Sébastien Navarro, plume occasionnelle de CQFD, a consacré un ouvrage tout juste publié, Malvési. Entretien.
***
– Return hubs : sous-traiter l'expulsion - Après l'odieux Pacte européen sur la migration et l'asile, Bruxelles entend franchir un nouveau cap dans le harcèlement des personnes en migration. Son prochain outil : le « règlement retour ». Un texte qui propose de renvoyer des gens vers des pays dont ils n'ont pas la nationalité, dans lesquels ils ne sont probablement jamais allés et sans leur consentement.
– Mégacanal Seine-Nord Europe : 107 kilomètres d' aberrations - De Compiègne à Aubencheul-au-Bac, un mégacanal de 107 kilomètres veut faire se rejoindre la Seine et l'Escaut. Derrière des promesses d'écologie et de dynamisation du territoire, une démesure financière et environnementale qui inquiète associations environnementales, syndicats et habitant·es.
–
« On a besoin d'un football autonome »- Pour les unions dont l'une des deux personnes vient de l'extérieur de l'Europe, dur de vivre son idylle au pays du romantisme. Rencontre à Marseille avec l'un de ces couples.
***
– Lu dans... | D'anciens détenus de l'ICE trouvent réconfort au sein d'un groupe d'entraide - Face aux traumatismes laissés par la détention au sein des centres de la police de l'immigration, plusieurs anciens captifs new-yorkais s'entraident grâce à l'aide de l'Envision Freedom Fund. Le média indépendant Documented raconte leurs parcours. Extraits.
– Sur la Sellette : Douze mois de prison et un conseil - En comparution immédiate, on traite à la chaîne la petite délinquance urbaine, on entend souvent les mots « vol » et « stupéfiants », on ne parle pas toujours français et on finit la plupart du temps en prison. Une justice expéditive dont cette chronique livre un instantané.
– Échec scolaire : Les petits mouchards - Loïc est prof d'histoire et de français, contractuel, dans un lycée pro des quartiers Nord de Marseille. Chaque mois, il raconte ses tribulations au sein d'une institution toute pétée. Entre sa classe et la salle des profs, face à sa hiérarchie ou devant ses élèves, il se demande : où est-ce qu'on s'est planté ?
– Peine perdue : Friture avec les huiles - Luno intervient bénévolement en prison. Il livre ici un regard oblique sur la taule et ses rouages par quelqu'un qui y passe mais n'y dort pas. Ce mois-ci : enfumage en règle.
***
– Demain c'est pas si loin... - Les Soulèvements de Mars, déclinaison locale des Soulèvements de la Terre, publient un nouvel ouvrage collectif qui analyse les mécanismes moroses de la forêt de ciment dans laquelle on vit : Bave, crache, chie du béton.
– Rendre à la poussière des années d'existence - À Toulouse comme ailleurs, des quartiers populaires sont détruits, remodelés, aseptisés, et leurs résident·es poussé·es dehors. Dans « Personne ne se souviendra de nous », documentaire sonore réalisé par Ludo Mepa et Américo Mariani, trois habitantes racontent la violence de leurs expériences et l'évolution de leur rapport au monde.
– Jusqu'au boss final - Dans son livre Tout reste à jouer, Marijam Did participe à enfoncer cette porte immense qui s'entrouvre depuis quelques années : celle qui consiste à démontrer la puissance politique des jeux vidéo.
***
- L'édito – Yadan l'air comme un relent de racisme
– Ça brûle ! – Recherches dans l'au-delà
– L'animal du mois – Le phoque épicurien
– Abonnement - (par ici)
02.05.2026 à 00:30
Émilien Bernard
Malvési est un site de traitement de l'uranium qui sévit depuis sept décennies, à deux pas de Narbonne. Une bombe toxique auquel le journaliste Sébastien Navarro, plume occasionnelle de CQFD, a consacré un ouvrage tout juste publié, Malvési. Entretien. 26 février 1960 : de Gaulle pavoise à Narbonne. Il est là pour vanter sa politique énergétique en matière nucléaire, notamment dans le Languedoc. Au cœur de son discours, le tout frais site de Malvési, à trois kilomètres de la (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Déa Guili, Le dossier
Malvési est un site de traitement de l'uranium qui sévit depuis sept décennies, à deux pas de Narbonne. Une bombe toxique auquel le journaliste Sébastien Navarro, plume occasionnelle de CQFD, a consacré un ouvrage tout juste publié, Malvési. Entretien.
26 février 1960 : de Gaulle pavoise à Narbonne. Il est là pour vanter sa politique énergétique en matière nucléaire, notamment dans le Languedoc. Au cœur de son discours, le tout frais site de Malvési, à trois kilomètres de la sous-préfecture de l'Aude, site dont l'activité n'a depuis jamais cessé. Des myriades de bassins y traitent à grands coups de substances chimiques des quantités invraisemblables d'uranium. C'est à ce monstre toxique « aux sept décennies de rejets dégueulasses » que s'attaque Malvési (Éditions du bout de la ville, 2025), de Sébastien Navarro. Il y donne notamment la parole à des militants engagés dans une lutte isolée contre les nuisances de ce complexe par où transite « un quart de la production mondiale d'uranium », tout en interrogeant la déliquescence des luttes antinucléaires. Un sujet complexe qu'il aborde d'une plume trempée dans l'acide, enrobant son enquête d'une atmosphère de polar écologique. Dissection d'une course vers le vide.
Pourquoi l'histoire de Malvési est-elle si méconnue alors que le site tourne depuis 1959 et brasse des quantités d'uranium impressionnantes ?
« Quand l'usine s'installe dans le coin à la fin des années 1950, Narbonne est un bled côtier de 30 000 âmes dont le dynamisme économique est porté par la viticulture.
« Depuis des décennies, Malvési purifie peinard de l'uranium venu des quatre coins du globe »
Le tourisme de masse n'existe pas encore. L'implantation de l'usine est soutenue par Georges Guille (1909-1985), conseiller général SFIO et éphémère secrétaire d'État chargé de l'énergie atomique. L'usine est construite sur le site d'une ancienne mine de soufre, comme si une industrie en remplaçait une autre. Tout se passe dans une certaine discrétion. Surtout, l'énergie nucléaire est vendue comme vectrice de progrès et créatrice d'emplois. On connaît la rengaine qui perdure aujourd'hui. C'est ainsi que pendant des décennies, Malvési purifie peinard de l'uranium venu des quatre coins du globe. La population locale sait vaguement ce qui s'y passe mais tant qu'il n'y a pas de pépin sérieux, le business uranifère ronronne. »
Que s'est-il passé le 20 mars 2004 ?
« Précisons d'abord que le processus de purification de l'uranium, un truc bien dégueulasse consommant des quantités phénoménales d'acides nitrique et fluorhydrique, génère des déchets qui, à l'instar de toute la filière du nucléaire, sont impossibles à traiter. Depuis 1959, tout est donc conservé sur place dans d'immenses bassins : 350 000 mètres cubes d'effluents liquides radioactifs. Inutile de préciser qu'au départ, les déchets étaient stockés sans aucune sécurité ni aucuns travaux d'étanchéité, sachant que le coin est farci de canaux qui traversent ensuite Narbonne et que sous l'usine se trouve une nappe phréatique.
En 2004, suite à de fortes pluies, la digue d'un bassin de rétention cède et libère dans la nature de fortes quantités de boue. Des riverains ont l'idée d'en prélever un échantillon et de les faire analyser par la Commission de recherche et d'information indépendantes sur la radioactivité (Criirad). Stupeur, on y découvre des trucs bien craignos du type américium et plutonium, qui n'auraient jamais dû se trouver là, puisque l'usine était censée traiter uniquement de l'uranium naturel. De fait, Areva admet avoir traité en douce, pendant une vingtaine d'années, 17 500 tonnes d'uranium appauvri issu de combustibles retraités. Un genre d'activité secondaire totalement opaque et autrement plus dangereuse. On touche là un des cœurs de l'empire nucléaire : sa capacité industrielle à produire du mensonge.
Avec l'accident de 2004, l'usine apparaît pour la première fois aux yeux du public. Quelques médias nationaux s'emparent du sujet. La revue XXI publie une longue enquête critique sous la plume de la journaliste Viviane Thivent. Mais tout cela finit par retomber et l'usine retrouve son rythme de croisière. Il faut attendre 2017 et le projet Traitement des nitrates, sorte de mégafour censé traiter les déchets accumulés, pour que le peuple narbonnais descende et gueule dans la rue. Il faut dire que ce projet prévoit la construction d'une énorme cheminée et l'envol des fumées de calcination directement sur Narbonne. D'où l'émoi bien compréhensible de la population. »
L'un de tes personnages décrit les Narbonnais comme des « cobayes » de l'industrie nucléaire. Tu partages cette vision des choses ?
« C'est marrant que tu cites ce qualificatif de “ cobayes ” car je l'ai utilisé en mars 2018 pour un article de CQFD sur les mobilisations contre le projet TDN1 ! Dans le bouquin, je rencontre entre autres Michel Leclerc, ancien sous-traitant de l'usine, récompensé de son dur labeur par une leucémie. Michel est une force de la nature et il a bataillé pendant des années contre Areva, pour que lui soient alloués des dédommagements honorables. Sachant que rien ne peut réparer une vie bousillée. Les victimes de l'usine, s'il y a quelques situations documentées, sont un vrai angle mort. Aucune enquête sanitaire sérieuse n'a été diligentée alors que Narbonne enregistre une incidence des cancers du poumon supérieure à toutes les villes d'Occitanie. »
Tu as visité les installations de Malvési. Qu'en as-tu retiré ? La propagande est efficace ?
« Oui elle l'est. Aujourd'hui et plus que jamais, l'industrie nucléaire joue la carte de sa normalisation et de son importance stratégique dans le fameux mix énergétique. Certains “ écolos ” voient même l'atome comme une solution d'avenir pour décarboner l'économie. Un type comme Jean-Marc Jancovici participe à cette sombre banalisation.
La visite de Malvési n'était pas prévue au programme, l'idée étant plutôt que je tourne autour en la maudissant. Puis l'occas' s'est présentée et je n'en dirai pas plus pour ne pas dévoiler cet épisode croustillant si ce n'est qu'Orano2, l'industriel qui exploite le site, sait la jouer fine : il se présente avant tout comme complexe chimique traitant de l'uranium naturel. Une vaste blague car des panneaux indiquant “ site nucléaire ” étaient toujours présents au moment de mon enquête en 2022. Et les volumes d'uranium traités sont tels que, naturel ou non, n'importe quel compteur Geiger3 flambe quand on passe le long du site. »
Pourquoi si peu de mobilisations contre les retombées toxiques d'une usine située à trois bornes de Narbonne ? Est-ce lié à l'efficacité de la communication d'Orano ? À une sorte de zone grise où l'on ne sait plus ce qui est chimique ou nucléaire ?
« C'est un peu tout ça. Plus le fait qu'à Narbonne comme ailleurs, la pieuvre atomique sait être généreuse avec les collectivités territoriales abritant ses infrastructures. Sans oublier la sacro-sainte question des emplois. Dans une région économiquement tendue comme l'Aude, on fait d'autant plus gaffe à l'outil industriel qu'il est fort rare. Autre élément à prendre en compte : l'acculturation au risque industriel. Les citoyens ont peur ? Pas de souci, on va leur apprendre à cohabiter avec cette industrie de la mort et à adopter les bons gestes. Comme reconnaître les sirènes d'alerte. »
La lutte antinucléaire a longtemps été l'une des composantes majeures des mobilisations écologiques. Elle semble devenue de plus en plus marginale, surtout chez les jeunes générations…
« Effectivement, après les temps forts des années 1970 et 1980, la lutte antinucléaire est totalement passée de mode. Les centrales sont là, les gens vivent avec et, aucune n'ayant pété depuis le lancement du plan Messmer en 1974, l'idée s'est répandue que nous avions là une énergie pas pire que les autres. Tchernobyl et Fukushima ont eu beau provoquer de douloureux rappels à l'ordre, ça n'a pas suffi à réveiller et armer les esprits. À cette tragique indifférence se rajoute le besoin d'électricité pour nourrir la fringale des centres de données et des bagnoles électriques. Pour sortir de cette nasse intellectuelle, il n'y a pas 36 chemins : il faut un décrochage radical avec le dogme énergivore de la société industrielle. Sinon, si ce n'est pas une centrale qui nous pétera à la gueule, ce sera le mur écologique. Et là, aucune sirène d'alerte ne nous sauvera. »
02.05.2026 à 00:30
Niel Kadereit
Pour les unions dont l'une des deux personnes vient de l'extérieur de l'Europe, dur de vivre son idylle au pays du romantisme. Rencontre à Marseille avec l'un de ces couples. « Voilà, nous venons car nous souhaitons nous marier, mais nous avons entendu que dans certains cas, les autorités bloquent les mariages franco-étrangers. » Ce « nous », c'est Dina, une Franco-Algérienne de 37 ans et son amoureux, Adel, jeune homme algérien de 34 ans. En ce mois de mars, le couple sollicite les (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Emilie Aprile
Pour les unions dont l'une des deux personnes vient de l'extérieur de l'Europe, dur de vivre son idylle au pays du romantisme. Rencontre à Marseille avec l'un de ces couples.
« Voilà, nous venons car nous souhaitons nous marier, mais nous avons entendu que dans certains cas, les autorités bloquent les mariages franco-étrangers. » Ce « nous », c'est Dina1, une Franco-Algérienne de 37 ans et son amoureux, Adel, jeune homme algérien de 34 ans. En ce mois de mars, le couple sollicite les conseils d'une association qui propose un accompagnement juridique et administratif aux personnes étrangères à Marseille.
En cas de soupçon de fraude, l'audition peut remonter jusqu'au procureur et mener à une enquête de police
Adel explique : « J'ai appelé la mairie pour savoir comment déposer une demande de mariage. Au téléphone mon interlocutrice m'a dit d'emblée que nous serions auditionnés séparément par un officier d'état civil. » Des auditions poussées durant lesquelles des questions très personnelles sont posées, les versions des fiancé·es confrontées, les incohérences traquées. Et avec le stress, des erreurs peuvent survenir. En cas de soupçon de fraude, l'audition peut remonter jusqu'au procureur et mener à une enquête de police.
Ça, c'est ce qu'il se passe depuis une loi de novembre 2006 qui est venue renforcer le contrôle de validité des mariages.
Les personnes étrangères lorsqu'elles se marient sont soupçonnées de ne le faire que pour les papiers français
Les années Sarkozy et les polémiques alimentées par son ministre de l'Immigration, de l'Intégration, de l'Identité nationale et du Développement solidaire, Éric Besson, autour des mariages dits « blancs » et « gris » ont enfoncé le clou. Les personnes étrangères, lorsqu'elles se marient, sont depuis soupçonnées de ne le faire que pour les papiers français. Soit en trouvant une personne complaisante, soit en retournant la tête d'une pauvre âme esseulée, soit en la forçant. Et comme la Constitution interdit de refuser la célébration d'un mariage à un·e citoyen·e français·e à moins de démontrer qu'une des deux parties n'est pas consentante, les enquêtes instrumentalisent cette question pour mener une chasse aux étranger·es.
Dans le local de l'association marseillaise, différentes nationalités passent : sud-américaines, française, togolaise, ukrainienne, turque, algérienne et bien d'autres. Chacun et chacune expose son cas et écoute consciencieusement. À mesure que les heures s'égrènent, les bols de chips et les assiettes de fromages disposés sur les tables se vident. Vient le tour d'Adel et Dina.
La jeune femme insiste : « Moi, ça ne me fait pas peur ces enquêtes, on se connaît par cœur, ça fait longtemps qu'on s'est rencontrés . » C'est en Algérie que leur histoire débute, il y a plus de dix ans. « Ça ne devait être qu'une amourette de vacances au début », confie Dina, d'un regard complice à son compagnon. Après un été passionné, elle retourne en France où elle suit des études d'ingénieure. De visa en visa, Adel fait des allers-retours entre les deux côtés de la Méditerranée pour la retrouver. La relation s'étire sur un an et demi. « Et puis tu m'as largué », souffle Adel d'un sourire tendre. Dina fait la moue : « Non, mais avec la distance c'était trop compliqué. » L'éconduit termine son master dans l'agroalimentaire, puis part s'installer en France pour continuer les études. Une fois sur place, et alors qu'il a trouvé une école, le visa étudiant lui est refusé. C'était il y a six ans.
Sans titre de séjour et avec l'interdiction de travailler, les boulots plus ou moins précaires s'enchaînent : livreur, guide touristique à la capitale ou encore coordinateur dans un organisme de formation aux métiers de la sécurité. « En France, j'ai fait un peu de tout et n'importe quoi », observe Adel. Et puis, à l'automne 2023, Dina lui réécrit. Elle est désormais ingénieure en génie civil et habite Marseille. Lui est toujours dans le nord de la France. « J'allais jusque dans l'Oise pour le voir », s'indigne faussement Dina. Finalement, c'est lui qui vient s'installer à Marseille. À l'été 2025, le couple célèbre ses fiançailles avec la famille qui a fait le déplacement pour l'occasion. « Pour nous, c'est très important de nous marier », souligne la jeune femme. Seulement voilà, pour le mariage sous les sacrements de la République, ça coince.
« J'ai trop peur que le Rassemblement national passe, je préfère qu'on prenne le risque de déposer une demande de mariage »
Les deux optent alors pour le Pacs, plus simple à conclure. En outre, il permet de solliciter un titre de séjour au motif de liens privés et familiaux, sous réserve d'être capable de fournir un an de preuves de vie commune après la signature du contrat. Problème, ce droit n'est pas automatique et reste soumis à l'appréciation des autorités. Or, le couple s'est pacsé en mars et l'instruction de la demande d'Adel ne pourra se faire qu'au printemps prochain, au moment des élections présidentielles.
« J'ai trop peur que le Rassemblement national passe, je préfère qu'on prenne le risque de déposer une demande de mariage et qu'Adel puisse obtenir un titre de séjour avant les élections. Quitte à ce que l'on subisse une enquête », explique Dina, préoccupée. Et leur avenir de rester suspendu aux obsessions identitaires d'une partie de la France.
1 À leur demande, les prénoms et informations personnelles des protagonistes ont été anonymisés.
02.05.2026 à 00:30
Ilona Morel
Les Soulèvements de Mars, déclinaison locale des Soulèvements de la Terre, publient un nouvel ouvrage collectif qui analyse les mécanismes moroses de la forêt de ciment dans laquelle on vit : Bave, crache, chie du béton. Dans la cimenterie de Lafarge, à Bouc-Bel-Air, près de Marseille, tout est gris : les murs, les esprits, les rats, la nuit. En 2022, une opération organisée par les Soulèvements de la Terre vient bouleverser cette froide banquise. Près de deux cents militant·es en (…)
- CQFD n°252 (mai 2026) / Clément Buée
Les Soulèvements de Mars, déclinaison locale des Soulèvements de la Terre, publient un nouvel ouvrage collectif qui analyse les mécanismes moroses de la forêt de ciment dans laquelle on vit : Bave, crache, chie du béton.
Dans la cimenterie de Lafarge, à Bouc-Bel-Air, près de Marseille, tout est gris : les murs, les esprits, les rats, la nuit. En 2022, une opération organisée par les Soulèvements de la Terre vient bouleverser cette froide banquise. Près de deux cents militant·es en combinaisons blanches y pénètrent pour « désarmer » la cimenterie – autrement dit, écorner quelque peu les installations, machines, véhicules et autres sacs de ciment qui se trouvaient là. Mais le mouvement est brisé par les sirènes de la police et finit par des gardes à vue massives1. Quatre ans plus tard, l'association locale des Soulèvements de la Terre, les Soulèvements de Mars, publie un ouvrage collectif au titre IAMesque : Bave, crache, chie du béton2, en référence au mythique morceau du groupe de rap marseillais, « Demain c'est loin ».
On y apprend que la durée de vie du béton n'est que de 50 à 60 ans. Après, les armatures métalliques se corrodent et la stabilité n'est plus assurée. Une obsolescence programmée dont les promoteurs se servent pour nourrir leurs appétits de spéculateurs immobiliers. Ils bâtissent d'énormes constructions élevées en ciment, puis laissent le temps et la hausse continue du foncier faire leur œuvre. Quand les bâtiments commencent à corroder et que le marché donne des signes que le business sera juteux, ils font croire au mauvais entretien des bandes de gosses soi-disant mal élevés pour les faire déménager plus loin, vers de prochains quartiers à gentrifier.
Ce n'est pas la seule légende et mythe débile, en voici d'autres : le technosolutionnisme mensonger du fameux captage et stockage du carbone des cimenteries. Ce procédé « innovant » consiste à placer des filtres à solvants énergivores au sommet des cheminées qui fument des cimenteries. Le carbone émis est ainsi capté et acheminé par des carboducs – équivalent de pipelines à carbone – vers des zones de stockage – des nappes aquifères sous-marines, des veines de charbon et, le plus souvent, des gisements de pétrole et gaz épuisés. Se forment alors des poches de gaz souterraines, dont personne n'a de recul concernant les risques encourus... Et, comble, le bilan carbone total de l'opération produit plus de carbone qu'il n'en stocke. Ceux qui vantent un béton écologique participent en fait activement au désert du midi, soleil écrasant du dérèglement climatique.
À l'échelle mondiale, ce sont 150 tonnes de béton qui sont coulées du soir au matin, lendemain après lendemain. Comment ne pas se laisser couler par le désespoir ? Pour sortir de cet horizon cimenté, il ne s'agit pas de remplacer le béton par un nouveau matériau innovant, mais bien de requestionner nos manières de produire, et vite... Car demain, c'est pas si loin.
02.05.2026 à 00:30
Un dessin de Lacasinière
- CQFD n°252 (mai 2026)
Un dessin de Lacasinière