13.07.2026 à 09:49
La part du feu montmartrois
center> ■ André WARNOD Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026 Avec 200 illustrations en noir et blanc (dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque). La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit (…)
- Recensions et études critiquesTexte intégral (1583 mots)
■ André WARNOD
Fils de Montmartre, suivi de Drôle d'époque
Éditions L'échappée, collection « Paris perdu », 2026
Avec 200 illustrations en noir et blanc
(dessins d'André Warnod et d'autres artistes de l'époque).
La collection « Paris perdu » des Éditions L'échappée tient indéniablement ses promesses. Elle nous comble régulièrement de pépites infiniment réjouissantes. Pour le coup, à travers les souvenirs d'un rapin devenu courriériste, sa dernière livraison en date – que l'on doit à André Warnod (1895-1960) [1] – nous permet de revivre le Paris de la « Belle époque » et des « Années folles ». Comme d'habitude de belle facture – papier, typo, mise en page, illustrations –, cette réédition participe de notre régalade continue. Pour notre plus grand plaisir.
Dans Fils de Montmartre (originellement édité par Fayard en 1955), comme dans Drôle d'époque (Fayard, 1960), André Warnod prend son lecteur par la main et guide son imaginaire avec un enthousiasme et une gourmandise qui nous rendent nostalgique d'une époque que nous n'avons pas connue. Un Paris perdu à jamais, c'est certain. L'ébullition artistique qui y règne nous embarque, aujourd'hui encore, dans un monde dans lequel se côtoient l'ordinaire le plus trivial et l'extraordinaire des audaces créatrices les plus insolentes, des univers singuliers devenus mythiques, des références qui nous habitent et qu'on ne quitte jamais. Citations en tête, on s'y met à côtoyer Francis Carco, Guillaume Apollinaire, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès. Comme des amis que l'on retrouverait pour un bon repas, par une belle nuit de mai. Accompagnés de nos rêves poétiques et mus par un appétit de vivre et d'aimer l'esprit autant que les corps, la création artistique et l'intelligence. Insatiables en tout, animés par la constance de ceux qui ne s'inventent pas des raisons de bouder leur plaisir. Ah non ! Surtout pas ! Comme me faisait remarquer un ami octogénaire récemment disparu, « on n'a pas attendu Mai 68 pour jouir de notre liberté sexuelle », ajoutant avec malice que, cela dit, « c'est une curieuse idée de croire qu'elle rendra le monde meilleur ». Il est vrai que la prétention de ma génération en la matière s'est drapée dans ses illusions, oubliant ce qu'elle devait au passé. Cultivant ses ridicules, elle s'imagina même supérieure. Comme si le monde avant elle n'avait pas connu de jeunesses gourmandes de plaisirs, insolentes, rebelles, cherchant à affirmer un puissant désir de vivre. C'est sans aucun doute à travers les créations artistiques de ces années montmartroises que l'on peut saisir au plus près ce qu'il y avait de vitalité et de profondeur dans l'élan créatif de cette époque qui fut aussi un temps de quête de liberté des corps et des âmes – et cela malgré l'inconfort et les privations de la vie contrainte. Il nous reste, disait mon ami, « de bons souvenirs de nos jeunes années, notamment cette liberté dont nous avons joui sans jamais demander d'autorisation à personne ». Il parlait en connaissance de cause, ce fils d'un modeste agriculteur provençal devenu médecin, érudit, grand lecteur, et qui accompagna plusieurs années de suite René Fallet sur le tour de France – « pas triste, l'équipage ! ».
Oui, ces fils de la nuit dont André Warnod nous narre les heures joyeuses, ont créé, bu, mangé, aimé à corps perdu. Ils ont aussi abusé des plaisirs, mais dans la joie de vivre une vie d'artistes sans le sou, ambitieux ou malheureux, intempérants et audacieux, inventifs et toujours en quête d'une forme nouvelle d'humanité « riche de toute sa générosité » et cette folle insouciance que le passage du temps finit toujours par oblitérer. Ils n'ont pas toujours été débonnaires, mais leurs figures demeurent essentielles. La preuve, c'est que leurs fantômes – celui de Max Jacob, par exemple – emplissent nos bibliothèques et illuminent nos regards à chaque rétrospective. Il arrive même que, sans vraiment le vouloir, on les imite, on les plagie. En clair, on ne se débarrasse jamais tout à fait de leur influence. Nous leur sommes redevables de tant d'émotions poétiques, picturales et littéraires qu'ils demeurent des piliers de notre imaginaire. Flamboyants, tragiques et d'une crâne témérité, ils étaient, c'est vrai, d'un temps où la valeur artistique d'une œuvre ne se mesurait pas encore à sa valeur mercantile et aux spéculations les plus contestables qu'elle permet. Un temps où les collectionneurs étaient encore de vrais amateurs d'art. Un temps d'avant celui où l'art devint marché et acheter pour revendre plus cher une pratique courante.
C'est sans doute cet appétit de vie, palpable, féroce, mais ne faisant la leçon sur rien ni à personne qui rend revigorante la lecture de ces textes d'André Warnod. Le journaliste, écrivain et illustrateur, partage avec nous, dans un style simple et soutenu à la fois, l'aventure que fut ce voyage qui le conduisit du pittoresque des cabarets montmartrois du Lapin agile et du Bœuf sur le toit, fréquentés par des marginaux de toutes conditions ou statuts, au Montparnasse frénétique de La Coupole et du Dôme, haut lieu de nocturnes fêtes carnavalesques. Warnod nous décrit ces nuits sans fin passées à déambuler dans ce Paris perdu dont nous chérissons la mémoire. Ces poètes – Carco, Apollinaire, Tzara –, nous les lisons toujours, jaloux que nous sommes d'un talent que nous n'aurons jamais ; ces peintres – Utrillo, Pascin, Villon, Léger, Buffet – on ne se lasse pas de contempler leurs œuvres, souvent mystérieuses, toujours inspirantes.
Puis viendra la guerre, cette saloperie. Celle de 1914 avec sa cohorte de morts, son cortège de disparus, ses bataillons d'estropiés, ses escouades d'âmes pour toujours égarées dans la fureur des combats. Elle sera suivie de la « Grande Dépression » des années 1930, qui précipita vers le suicide ou la maison de fous les enfants insouciants abandonnés sur le chemin de leurs illusions. « Le cafard après la fête », écrivit Adolphe Basler en 1929. Il y a des ombres que la guerre, l'alcool, la drogue, le désespoir ont emporté, belles et tristes âmes, des destins tragiques qui demeurent dans nos mémoires, des traces vivantes dont Warnod se fait le chroniqueur tendre et bienveillant. Témoin d'un temps que son talent de conteur fait revivre pour notre plus grand plaisir, il n'oublie pas les disparus. Et ils furent légion.
Ceux qui, comme moi, ont vécu à deux pas de la rue Clignancourt, derrière la rue Custine plus précisément, ont connu quotidiennement la triste caricature de ce qu'est devenu, avec le tourisme de masse et son mercantilisme sans âme, ce coin du Paris populaire. La gentrification de ces quartiers abandonnés aux ambitions des agences immobilières a fait place à un mauvais spectacle, un simulacre de sinistre qualité. Un monde dans lequel les personnages et le mode de vie dont André Warnod se fait le chroniqueur n'auraient jamais eu leur place, un monde policé, aseptisé, un théâtre de dupes à triste figure.
Faisant siens à dix-sept ans ces propos de Jean Tinan (1874-1898) – « Quand vous ne serez plus présentable, retirez-vous à la campagne, aimez les arbres et les enfants ! », Warnod, le temps venu, se contenta des arbres.
Les siens furent les marronniers et les acacias de la rue Caulaincourt.
Que la fine équipe de L'échappée soit remerciée pour son travail, sa constance, son insatiable curiosité et sa généreuse contribution à nos plaisirs de lecture.
Jean-Luc DEBRY
[1] Dont les Éditions L'échappée avait déjà réédité, en 2023, Les Plaisirs de la rue.
06.07.2026 à 09:36
Thierry blues
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma (…)
- MarginaliaTexte intégral (1424 mots)
Il y a des disparitions qu'on attend car on les sait inéluctables. C'était le cas pour celle de l'ami Thierry Porré, depuis peu hospitalisé dans une entité bordelaise de « soins palliatifs ». Le deuil commence là, dans l'attente d'une mort annoncée. Et l'esprit travaille. Sacrément. Les souvenirs débordent, en pagaille. C'est dans ce laps de temps que j'ai retrouvé, dans ma cave à réminiscences, un enregistrement que je lui avais fait, en 2003, avec la complicité de Monica Gruszka, ma compagne de l'époque. Longue conversation où l'ami Thierry nous raconta, en totale connivence, son entrée en anarchie, les familles affinitaires auxquelles il adhéra, ses relations avec les vieux militants de la CGT-SR, son adhésion au Syndicat des correcteurs CGT, la fondation de l'Alliance syndicaliste, ses rapports, compliqués mais fraternels, avec les anarchistes espagnols, l'aventure très prenante de Radio Libertaire. Cet entretien est là, il mérite d'être transcrit et diffusé. Il le sera, le temps venu.
Si je remonte dans ma mémoire, ma rencontre réelle, tangible, avec Thierry date des années 1970. Elle se situe dans le cadre de nos fébriles activités respectives au sein du Syndicat CGT des correcteurs. À vrai dire, on s'y sentait à l'aise dans ce syndicat, mais Thierry, lui, s'y apparentait à merveille. Labeurier infatigable de la cause ouvrière, syndicaliste de choc, militant apprécié pour sa bonhomie, ses qualités humaines, son humour, il n'aspirait à rien d'autre que d'être ce qu'il était, un soutier de la constance, toujours disponible pour les tâches les plus ingrates ou les moins valorisantes, ce qui, somme toute, était assez rare dans cette fratrie qui réunissait, pour ce qui concerne les nombreux libertaires ou apparentés qui la fréquentaient, nombre de discoureurs et de grandes âmes peu portés à mettre les mains dans le cambouis. Thierry, lui, était l'exact contraire de ces syndicalistes assurément révolutionnaires, mais seulement de tête, envers lesquels il aimait à manifester un esprit clairement frondeur. On le disait basiste, ce qu'il était sûrement, mais cela ne l'empêchait pas, quand l'enjeu l'exigeait, d'occuper des postes de direction au sein du syndicat, où il était d'ailleurs toujours confortablement élu par une base qui s'identifiait à lui. Cette aspiration à « ne pas parvenir », très ancrée dans son cas, il la gérait à sa manière, bonhomme mais ferme, quand sa bande – nous, en résumé ! – l'incitait à « monter au comité syndical » parce que telle circonstance ou telle raison l'exigeaient. Il ronchonnait, mais s'y pliait. C'était son côté bon soldat de la Vieille Cause. Comme membre du Syndicat des correcteurs CGT auquel il adhéra en 1973, il fut secrétaire labeur, élu au comité syndical par intermittences statutaires jusqu'en 2001 et secrétaire adjoint entre 1998 et 1999, quand Jacky Toublet était alors secrétaire. Il fut aussi délégué du personnel à la Sirlo (Le Figaro) jusqu'en 2000 et, de 2001 à 2004, à Presse Alliance (France-Soir).
Très vite, lui et moi, nous sommes devenus proches. Par une sorte d'attraction affinitaire difficile à caractériser, sauf à remonter le temps de l'histoire, celle que nous avait léguée nos glorieux aînés. J'étais héritier, pour ma part, d'un imaginaire désormais très ancien, celui d'un « bref été de l'anarchie » espagnole et je militais activement à Frente Libertario, une dissidence de l'exil libertaire espagnol. Thierry, lui, avait puisé nombre de ses réflexes de militant anarcho-syndicaliste dans la vieille mémoire des anciens compagnons de la CGT-SR : Julien Toublet (1906-1991), Georges Yvernel – dit Bouclette – (1907-1980), Aimé Capelle (1910-1989), entre autres, mais aussi chez les anciens de la Révolution prolétarienne (RP) – même s'il trouvait « un peu spéciale », très autocentrée pour le dire autrement, « la famille de Monatte ». Cet intérêt pour les vieux militants et leurs parcours était finalement rare en cette époque où la jeunesse insurgée – avant de se ranger – ne s'intéressait, pour beaucoup, qu'à elle-même. Pour Thierry comme pour moi, les secrets que détenaient, et parfois racontaient, les vieux de la vieille nous remplissaient de joie, une joie intense, celle qui naît du sentiment de s'inscrire dans une indispensable continuité historique. Le présentisme, je l'avoue, n'était pas notre excitant favori.
C'est sans doute pour cela que, nourris de cette longue histoire, Thierry, pour l'Alliance syndicaliste, et moi-même, pour Frente Libertario, nous fûmes, avec Jacky Toublet (1940-2002) et Alain Pécunia (1945-2024) notamment, très actifs dans l'aventure du Comité Espagne libre – organisme cofondé en novembre 1973 par les deux entités – et dont l'ambition était d'élargir au maximum la campagne en faveur de Salvador Puig Antich, condamné à mort par le régime franquiste. Je me souviens, par ailleurs, qu'au lendemain de l'exécution des derniers prisonniers politiques du franquisme eut lieu, le 1er novembre 1975, une immense marche vers Hendaye dont le Comité Espagne libre était l'un des coordinateurs. Thierry était en première ligne. Dans l'un des cars que nous avions affrétés, il m'en reste le souvenir attendri du rôle d'animateur qu'il y joua sur le long chemin du retour en poussant la chansonnette et en faisant partager sa claire passion, jamais démentie, pour le blues, dont il était probablement l'un des meilleurs connaisseurs en France. En atteste le succès d'estime et de fidélité que lui apportèrent, quelque quarante années durant, son émission parisienne « Blues en liberté » sur Radio libertaire, devenue « Blues bordelais » sur « La Clé des ondes ». Son phrasé, son savoir, sa verve, son humour firent le succès de ses deux émissions qu'il prépara, chaque semaine, méticuleusement et avec amour. Car Thierry, quand il s'engageait, pour une cause, ne faisait rien à moitié. Il était au fond l'héritier d'une longue histoire où, contrairement à ce que prétendit un slogan de l'après-68, le militantisme n'était pas le « stade suprême de l'aliénation », mais la condition de l'émancipation par sa mise en pratique concrète. En réalité, il pouvait être les deux à la fois.
Chez les libertaires que nous étions, le travail syndicaliste et les corvées qu'il imposait parfois pouvaient se marier avec les passions les plus diverses. Chez Thierry, elles n'étaient pas contradictoires. Elles tenaient d'un même désir pour la liberté sans rivages. Une distribution de tracts devant une usine occupée en chantonnant du Howlin' Wolf ou du Muddy Waters, c'est après tout une manière comme une autre d'opérer la synthèse. Et, pour le coup, l'ami Thierry, qui s'y connaissait autant en blues qu'en histoire du mouvement ouvrier, savait que tout était question de rythme.
En ce jour funeste où j'appends qu'il nous a quittés, je pense à Fabienne, sa compagne, à Julien et Delphine, ses enfants, et à tous les amis qui, anarchistes ou/et fans de blues, ont perdu un frère.
Salut, compagnon !
Freddy GOMEZ
06.07.2026 à 09:36
En défense de Victor Serge
Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique. Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un (…)
- Recensions et études critiquesTexte intégral (4253 mots)
Contre les lectures qui voudraient faire de Victor Serge un renégat passé à l'anticommunisme de guerre froide, il faut rappeler qu'il demeura jusqu'au bout un socialiste antistalinien, attaché à sauver l'idée socialiste de sa confiscation bureaucratique.
Nous écrivons depuis des traditions politiques et intellectuelles différentes. Cette différence n'est pas secondaire. Elle nous évite, précisément, d'enfermer Victor Serge dans une interprétation tendancieuse et de le juger à partir d'un tribunal rétrospectif où chaque moment de sa vie annoncerait son supposé anticommunisme final. Que l'on vienne de l'anarchisme, du trotskisme, du socialisme révolutionnaire ou d'autres courants de la gauche critique, une chose devrait rester commune : le refus de transformer une vie traversée par les combats, les défaites et la résistance en procès d'intention.
C'est pourtant ce que fait trop souvent Mitchell Abidor dans Victor Serge : Unruly Revolutionary [1]. Le livre contient des matériaux utiles, parfois des documents importants, et il serait absurde de le nier. Le problème n'est pas qu'il soit sévère avec Serge. Mais son geste interprétatif central nous paraît profondément vicié. S'appuyant sur des demi-vérités, une psychologie policière, des omissions et des calomnies pures et simples, Abidor jette le doute sur un prétendu manque de sincérité et une hypocrisie ou duplicité de Serge. C'est en ce sens que nous parlons de falsification : non parce que tout serait faux, mais parce qu'un usage orienté de matériaux réels produit une image faussée de Victor Serge. La falsification ne consiste pas toujours à inventer des faits ; elle peut consister à les disposer de telle manière qu'ils ne signifient plus ce qu'ils signifiaient dans leur contexte.
Le problème d'Abidor n'est pas seulement politique, ni même littéraire : il est aussi personnel. Après avoir passé des années à étudier et traduire l'œuvre de Serge, il se sent trompé, déçu, presque trahi. Nous ne croyons pas qu'une bonne biographie puisse se construire sur le ressentiment. On pourrait croire que cette animosité tient à l'adhésion de Serge au Parti bolchevik en 1919, lorsqu'il abandonna son anarchisme de jeunesse. Il n'en est rien. Dans son récit de la jeunesse de Serge, il traite le mouvement anarcho-individualiste, auquel Serge a participé activement pendant une dizaine d'années, avec peu de sympathie. Plus grave encore, il va jusqu'à laisser planer un soupçon policier sur le jeune Serge : à propos de l'affaire Liabeuf [2], il souligne que le socialiste Gustave Hervé fut condamné pour des propos analogues tandis que Serge, lui, ne fut pas inquiété, tout en reconnaissant qu'aucun document policier ne permet d'expliquer cette différence. L'aveu d'absence de preuve n'empêche donc pas celui recherché : faire de l'absence d'archive non pas une limite de l'enquête, mais le support d'une insinuation [3].
Mais c'est sur les dernières années que la démonstration d'Abidor se concentre tout naturellement. Oui, le dernier Serge connaît un durcissement très marqué de son antistalinisme. Oui, certaines lettres, certains carnets, certains jugements donnent prise à la discussion. Oui, l'exil mexicain, les violences staliniennes, la mémoire des procès de Moscou, la guerre mondiale, l'assassinat de Trotski, les défaites accumulées et l'isolement politique pèsent lourdement sur ses formulations tardives. Le nier serait absurde. Mais reconnaître ce durcissement ne suffit pas à donner raison à Abidor. La vraie question est celle de son interprétation. Faut-il y voir une conversion définitive à l'anticommunisme de bloc ? Nous ne le croyons pas.
Il faut le répéter : Abidor lit Serge à travers sa propre lentille émotionnelle – ce qu'il appelle son « paradigme intérieur » – et le soupçonne d'insincérité, comme si Serge exprimait des opinions qu'il ne pensait pas réellement. L'argument central d'Abidor est que Serge serait devenu, dans ses dernières années, un anticommuniste intégral et paranoïaque — un « full-on, paranoid anti-communist ». Cette thèse repose sur un présupposé qu'Abidor tient pour acquis et qu'il n'examine pas : l'idée que l'Union soviétique sous Staline représentait encore, si déformé fût-il, le projet socialiste. Fait incroyable, il accepte que l'URSS ait bel et bien été un État communiste – ce qui, au passage, est absurde pour quelqu'un qui prétend être proche de la tradition anarchiste. Il va même jusqu'à la désigner comme « le seul État socialiste » (the only socialist state, p. 326), sans prendre sérieusement en compte l'analyse de Serge, pour qui le stalinisme représentait un système antithétique au socialisme, en dernière analyse antisocialiste et antihumain.
Heureusement, nous n'avons pas besoin de déduire les positions de Serge : elles apparaissent clairement dans ses essais et articles, notamment dans Pour un renouvellement du socialisme, texte mexicain des années 1940 publié en français dans Masses, Socialisme et Liberté, juin 1946. Serge y affirme que collectivisme et socialisme ont cessé d'être synonymes : « Nous découvrons en même temps que le collectivisme n'est pas, comme on fut tenté de l'admettre, synonyme de socialisme, et peut même revêtir des formes antisocialistes d'exploitation du travail et de mépris de l'homme. » La définition du socialisme tend dès lors à mettre l'accent moins sur l'organisation économique que sur l'organisation politique et juridique, c'est-à-dire sur les droits de l'homme et le problème de la liberté. Dans le manuscrit inédit Économie dirigée et démocratie, tel qu'il est connu par sa traduction anglaise, Serge analyse la « planification » soviétique comme sa propre antithèse : non pas la régulation consciente de la société par des producteurs librement associés, telle que Marx la définissait, mais des directives imposées d'en haut comme des oukases – humainement impossibles, jamais accomplies, une absence de plan se faisant passer pour de la planification. Il décrit l'URSS comme un système fonctionnant par la terreur contre sa propre classe ouvrière, sous la dictature de Staline, du secrétariat et de la police secrète.
Une lettre de Serge à René Lefeuvre [4], incluse dans l'édition de 1984 de 16 fusillés à Moscou, montre également un homme préoccupé par l'impérialisme américain, très différent de la caricature d'Abidor : « Je comprends que le danger stalinien t'alarme. Mais il ne doit pas nous faire perdre notre vision d'ensemble. Nous ne devons pas faire le jeu d'un bloc anti-communiste, et, après les premiers numéros de Masses, nous avons mérité ce reproche. »
Il faut dire la même chose des Carnets. En septembre 1944, Serge écrit que « le combat est ouvert entre le PC totalitaire et la démocratie socialiste » ; il précise aussitôt que l'opposition décisive ne se situe plus, comme en 1917-1918, entre « révolution socialiste » et « réaction capitaliste », mais entre « totalitarisme stalinien » et « socialisme démocratique » [5].
D'autant que, dans les textes des mêmes années, Serge continue de raisonner dans une langue socialiste, ouvrière et révolutionnaire. En 1942, à propos de l'Espagne, il écrit que les objectifs de la révolution démocratique « ne peuvent être atteints que par les masses socialistes » et doivent être dépassés par de grandes mesures de « nationalisation impliquant le plan » [6]. En septembre 1944 encore, même lorsqu'il oppose le « PC totalitaire » à la « démocratie socialiste », il formule l'alternative en termes de « totalitarisme stalinien » contre « socialisme démocratique », non de ralliement au libéralisme occidental [7].
Dans l'entretien accordé à Protean Magazine en décembre 2025 [8], Abidor déclare : « [Serge] voulait être un intellectuel new-yorkais. À la fin de sa vie, s'il avait pu être n'importe quoi au monde, il aurait été un intellectuel juif new-yorkais. » Ce n'est pas de la biographie. C'est une projection d'Abidor. Il voit dans l'insistance de Serge sur le respect de l'individu une position antimarxiste. C'est méconnaître à la fois Marx et Serge. La liberté humaine et l'accomplissement de soi ne peuvent devenir possibles qu'avec l'abolition du capitalisme, qui réduit l'individu à une marchandise. Rosa Luxemburg insistait sur la liberté de pensée individuelle, y compris pour les adversaires. Serge aussi. Son expérience politique ne l'a pas conduit à renoncer au socialisme après le triomphe de Staline, mais à l'enrichir d'une déclaration des droits humains. Dans « Pour un renouvellement du socialisme », publié dans Masses, Socialisme et Liberté, en juin 1946, il appelle explicitement à mettre à jour la pensée marxiste à la lumière de la psychologie, de la technologie moderne et des nouvelles formations sociales. C'était un renouvellement, non un rejet. Serge s'efforçait de penser à nouveaux frais le paysage de l'après-guerre, seul, privé de la génération révolutionnaire qui avait compris de l'intérieur à la fois le marxisme et le stalinisme. Il pouvait en percevoir les tendances, mais il mourut au moment même où la guerre froide prenait forme, avant que ses contours complets ne soient visibles.
Abidor accorde beaucoup d'importance au fait que Serge fut le correspondant mexicain de The New Leader, qu'il traite comme la preuve d'une convergence idéologique avec la social-démocratie de droite (p. 334). La vérité est plus simple : Serge écrivait là où il pouvait être publié et payé, car, comme nous le savons tous, il vivait de sa plume et il lui était très difficile de trouver des journaux disposés à l'accueillir. The New Leader permettait une pluralité de points de vue que la presse trotskiste n'acceptait pas. Dans le même temps, Serge écrivait aussi pour Politics, la revue de Dwight Macdonald, d'orientation libertarienne de gauche.
Voici le Serge des dernières années : non pas un anticommuniste, non pas un combattant de la guerre froide, mais un résistant, un grand écrivain – Abidor ne dit pas un mot de l'importance de ses poèmes et de ses romans pour comprendre la tragédie d'une révolution qui se dévore elle-même –, un dissident, un penseur socialiste cherchant à renouveler une tradition dans des conditions d'adversité extrême.
Serge meurt en novembre 1947. La doctrine Truman avait été proclamée en mars ; le Congrès pour la liberté de la culture [9], l'appareil culturel de la CIA, l'architecture idéologique complète de l'anticommunisme de guerre froide, tout cela est postérieur à sa mort. Les projeter sur lui n'est pas une interprétation : c'est un anachronisme. Il est anhistorique de supposer, comme le fait Abidor sotto voce dans l'entretien cité avec Protean, que Serge « aurait » soutenu les Américains au Vietnam. Après avoir reconnu que de tels supposés contrefactuels sont « sans intérêt », Abidor en produit pourtant un lui-même, au détriment de son propre travail.
Cinq mois avant sa mort, dans une lettre du 22 juin 1947 adressée à l'écrivain ukrainien Hryhory Kostiuk – qui publiait sous le nom de Podoliak –, Serge affirmait : « Je demeure – inébranlablement – socialiste, partisan du socialisme démocratique. Le système contre lequel j'ai lutté et continue de lutter – et que vous connaissez par expérience –, je le considère comme une forme de totalitarisme, c'est-à-dire quelque chose de nouveau, mais d'extrêmement inhumain et antisocialiste. » Kostiuk n'était pas un libéral occidental ni un anticommuniste de guerre froide : c'était un intellectuel révolutionnaire ukrainien qui avait fait directement l'expérience de la terreur soviétique, et le rédacteur de la revue dans laquelle Serge avait publié. Ce n'est pas le portrait d'un homme s'installant dans l'anticommunisme de guerre froide. C'est celui d'un homme luttant pour sa survie et pour faire entendre sa voix contre l'isolement.
La recension d'an Birchall [voir ici ]] dans Jacobin doit être distinguée du livre d'Abidor et de l'entretien avec Protean. Elle est plus sérieuse, plus instruite, plus retenue. C'est précisément pourquoi sa concession finale nous paraît préoccupante. Birchall rappelle utilement que Serge apporta « une contribution remarquable à la politique de la gauche socialiste », mais il accepte en partie le cadrage d'Abidor lorsqu'il écrit que, dans ses dernières années, Serge aurait vu le communisme comme l'« ennemi principal » (main enemy). La prudence de Birchall demeure réelle : il reconnaît qu'on ne peut que spéculer sur ce qu'aurait fait Serge face à la Corée ou au Vietnam. Mais une fois admise l'idée du main enemy, le risque est grand de faire glisser Serge vers une identité politique que ses textes ne confirment pas.
Ce point est d'autant plus frappant que Birchall avait lui-même souligné, à propos de la lettre à Lefeuvre, une autre direction possible. Cette lettre montre un Serge alarmé par le stalinisme, mais refusant explicitement de faire le jeu d'un bloc anticommuniste. Elle oblige donc à résister aux lectures trop linéaires : Serge ne cesse pas d'être socialiste parce qu'il fait du stalinisme un danger central. Il tente, dans des conditions tragiques, de maintenir une position révolutionnaire indépendante entre la bureaucratie stalinienne et le camp occidental.
Abidor confond les registres, amalgame les temporalités, substitue la rhétorique de l'évidence à l'analyse. La polémique d'un proscrit n'est pas un programme. L'amertume d'un exilé n'est pas une doctrine. Une phrase outrancière n'est pas une stratégie. Un homme traqué par le stalinisme à Mexico, vivant dans un univers d'assassinats, de menaces et de règlements de compte, peut produire des formulations terribles. Mais on ne gagne rien à transformer ces formulations en certificat d'appartenance à une famille politique définitivement constituée.
Victor Serge fut un homme de contradictions, non un homme de reniement simple. Sa vie et son œuvre n'appellent ni canonisation ni acquittement ; elles exigent mieux : qu'on les lise à leur hauteur, sans les forcer à entrer dans une identité terminale déjà fabriquée. Répondre au livre d'Abidor, ce n'est donc pas défendre une image pieuse de Victor Serge. C'est refuser qu'une vie révolutionnaire soit ramenée au format étriqué d'un acte d'accusation. On peut relever chez Serge des erreurs, des impasses, des glissements, parfois même des formulations contestables. Mais il y a une différence entre critiquer une trajectoire et l'abaisser méthodiquement ; entre lire des contradictions et les exploiter comme des pièces à conviction ; entre faire de l'histoire et instruire un procès. Serge a pu se tromper, hésiter, se contredire. Mais ceux qui prétendent le juger en rabattant son itinéraire sur une fable de reniement ne réfutent pas Serge : ils substituent à la complexité d'une vie la petitesse d'un verdict. C'est là que commence la falsification.
Le Serge qui se dégage de ses romans, de ses poèmes et de sa correspondance n'est pas l'homme qu'Abidor décrit dans les dernières pages de son livre. C'est un homme éprouvé par les adversités, qui ne crut pas à ce « dieu qui a failli ». À la différence des trajectoires réunies dans Le Dieu des ténèbres [10], Serge ne convertit pas la faillite du stalinisme en faillite du socialisme. Il ne renonça pas à l'émancipation collective ; il chercha au contraire à dégager le socialisme de sa confiscation bureaucratique et totalitaire.
C'est pourquoi il faut, pour finir, opposer à la logique du soupçon le témoignage humain d'un poète : Octavio Paz, qui rencontra Serge au Mexique en 1942, a laissé de lui un portrait qui rend dérisoires les reconstructions policières : « J'ai été immédiatement attiré par Serge. J'ai longuement parlé avec lui et je conserve deux lettres de lui […]. Rien n'est plus éloigné de la pédanterie des dialecticiens que la sympathie humaine de Serge, sa simplicité et sa générosité. Une intelligence sensible. Malgré les souffrances, les échecs, les longues années de discussions politiques arides, il avait su conserver son humanité. […] Victor Serge était pour moi l'exemple même de la fusion de deux qualités opposées : l'intransigeance morale et intellectuelle avec la tolérance et la compassion. [11]. »
Claudio ALBERTANI,
Susan WEISSMAN
et Christian DUBUCQ
Claudio Albertani est historien et professeur à l'Université autonome de Mexico. Il est l'auteur de Rebelión y anarquia. El joven Victor Serge (1890-1919) , publié en espagnol aux éditions Pepitas de Calabaza en 2025, paru en italien sous le titre Il giovane Victor Serge. Ribellione e anarchia (1890-1919) aux éditions BFS en 2024 et traduit en français, sous le titre Le jeune Victor Serge. Rébellion et anarchie (1890-1919) aux éditions Libertalia en 2025 . Il a établi, avec Claude Rioux, l'édition des Carnets (1936-1947) de Victor Serge, parus chez Agone en 2012 . Susan Weissman est professeure de science politique à Saint Mary's College of California. Elle est l'autrice de Victor Serge : The Course is Set on Hope (Verso, 2001), publié en français sous le titre Dissident dans la révolution. Victor Serge, une biographie politique (Syllepse, 2006) , puis de Victor Serge : A Political Biography (Verso, 2013, deuxième édition augmentée). Elle anime Beneath the Surface sur KPFK 90.7 FM Los Angeles et a participé au lancement du podcast Jacobin Radio . Christian Dubucq est traducteur en français de l'ouvrage de Claudio Albertani sur le jeune Victor Serge.
[1] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, coll. « Revolutionary Lives », 2025.
[3] Mitchell Abidor, Victor Serge : Unruly Revolutionary, Londres, Pluto Press, 2025, chap. 3, « Paris », p. 42, EPUB. Abidor souligne que Gustave Hervé fut condamné pour des propos proches de ceux de Serge sur Liabeuf, tandis que Serge resta « undisturbed by the police » – « non inquiété par la police ». Il ajoute pourtant : « There are no police records indicating why they left Serge in peace » – « Il n'existe aucun dossier de police indiquant pourquoi ils laissèrent Serge tranquille ». L'absence de preuve, au lieu de suspendre le soupçon, devient ici le matériau même de l'insinuation.
[4] Victor Serge, lettre à René Lefeuvre, reproduite dans Victor Serge, 16 fusillés à Moscou, rééd. Paris, Cahiers Spartacus, 1984.
[5] Victor Serge, Carnets (1936-1947), éd. Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 554-555.
[6] Victor Serge, Carnets (1936-1947), édition établie par Claudio Albertani et Claude Rioux, Marseille, Agone, 2012, pp. 212-213.
[7] Ibid., pp. 554-555
[8] Disponible ici in : Andrew Holter, « Victor Serge, Turncoat Radical ? » [« Victor Serge, radical renégat ? »], entretien avec Mitchell Abidor, Protean Magazine, 18 décembre 2025. Dans cet entretien, Abidor reconnaît d'abord qu'on ne peut pas savoir si Serge aurait suivi Boris Souvarine en soutenant les États-Unis au Vietnam, puis ajoute sotto voce : « He would have » — « Il l'aurait fait ».
[10] Le Dieu des ténèbres, traduction française de The God That Failed, est un ouvrage collectif publié en anglais en 1949, puis en français en 1950 chez Calmann-Lévy. Introduit par Richard Crossman et, dans l'édition française, accompagné d'une postface de Raymond Aron, il réunit les témoignages d'Arthur Koestler, Ignazio Silone, Richard Wright, André Gide, Louis Fischer et Stephen Spender sur leur rupture avec le communisme.
[11] Octavio Paz, Itinerario, Mexico, Fondo de Cultura Económica, 1993, pp. 75-76.


