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20.09.2026 à 15:44

Notre hommage d'époque à Catherine Ringer

L'Autre Quotidien
You Rita, Mi-tsouko - Lancés avec le dalidadaïste ""Marcia Baila"", ils étaient revenus avec l’album lettriste ""No Comprendo"". Compliquant à plaisir la vie d'une France rock un peu trop ordonnée qui fait dodo avec Daho et du chahut avec les Bérus. C'était la variétoche-hardcore. Produit par Tony Visconti, accoucheur de T. Rex et de David Bowie, «The No Comprendo» des Rita Mitsouko jette des ponts entre le rock et la chanson, en parfaite résonance avec l'esthétique «Libé» du milieu des années 1980. Cet article est paru le 20 novembre 1986.
Texte intégral (893 mots)

You Rita, Mi-tsouko - Lancés avec le dalidadaïste ""Marcia Baila"", ils étaient revenus avec l’album lettriste ""No Comprendo"". Compliquant à plaisir la vie d'une France rock un peu trop ordonnée qui fait dodo avec Daho et du chahut avec les Bérus. C'était la variétoche-hardcore. Produit par Tony Visconti, accoucheur de T. Rex et de David Bowie, «The No Comprendo» des Rita Mitsouko jette des ponts entre le rock et la chanson, en parfaite résonance avec l'esthétique «Libé» du milieu des années 1980. Cet article est paru le 20 novembre 1986.

Rita, lui, Fred Chichin, a la tête du malin qui vend des montres. Casquette, jeans et grande pelure façon Prince sur le dos, charmant. Mitsouko, elle, Catherine Ringer, loge comme elle peut dans une petite bouille d'ours des yeux de pie, vifs, et une bouche qui doute énormément. C'est une dure en collant rayé pyjama. Elle a la main posée sur le genou de son copain.

Elle : «Maintenant, si on ne nous laisse pas faire du direct, on passe pas à la télé ! On en a marre d'être là comme des crétins à s'agiter en faisant des ronds avec la bouche : soit on passe notre clip, soit on nous laisse jouer, on s'en fout si le son n'est pas bon ! La télé, c'est marrant : avant, on m'engueulait parce que je venais sapée comme un pot de fleurs. Maintenant on m'engueule si je me pointe en jeans : "Mais t'es folle, ma pauvre fille, regarde-toi, t'as l'air de rien, va vite te passer un coup de peinture sur la tête."»

C'est comme la dent. La fameuse dent tombée qui a fait de Catherine la plus délattée des chanteuses au monde. Elle a fait boucher le trou, ça y est, avec de la pure porcelaine. Encore un peu et ça devenait un gimmick. Eh bien, c'est fini, ça et d'autres choses. Imaginez le chanteur des Pogues avec le sourire speakerine ! Son édentition doit être assurée, peu importent les pépettes gagnées. L'album noir et blanc des Rita Mitsouko s'appelle The No Comprendo pour cette histoire de dent inattendue, entre autres.

Vedettes paradoxales d'entrée, avec un clip payé par la RATP (coco) et un disco cancéreux, Catherine Ringer et Fred Chichin remettent ça, zinzins, avec The No Comprendo. Album pas facile. Peu importe, au fond, si, pour enfoncer ce clou de la singularité, ils se sont, aux yeux des prudents, balancé un peu trop de coups de marteau sur les doigts. Dans ce pays, on ne saurait être trop imprudent, puisqu'à force de calculs on n'a jamais rien eu. Les Rita Mitsouko sont des gens exceptionnellement libres de leurs mouvements dans l'Hexagone riquiqui des Stéphanie Mas et des Indo. Cette liberté, ils l'ont achetée en se déclarant neutres, par quelque arrogante timidité, dans la guerre franco-française de la chanson française et du rock. Ils sont ce qu'on veut.

Elle : «On est dans la variété, par réalisme. Groupe de rock, c'est un créneau. Il n'y a pas de place pour tout le monde. Un groupe de rock : Téléphone ; un groupe pop, Indochine ; et un groupe de hard, Trust. Enfin, y a des places à prendre, maintenant...»

Christian Perrot pour Libération, le 20/11/1986
Rita Mitsouko - The No Comprendo - Virgin

20.09.2026 à 15:23

Le SCUMB Manifesto de Justine Kurland (démonte le masculinisme)

L'Autre Quotidien
Inspiré du manifeste féministe iconoclaste de Valerie Solanas, SCUM (Society for Cutting Up Men), le « SCUMB Manifesto » nous fait découvrir l’initiative sans concession de la photographe Justine Kurland : la « Society for Cutting Up Men’s Books ». Cet ouvrage présente une collection de collages réalisés par Justine Kurland en découpant et en réorganisant des livres de photographie d’artistes masculins, alors qu’elle s’attachait à purger sa propre bibliothèque d’environ 150 ouvrages écrits par des hommes blancs hétérosexuels qui ont monopolisé le canon photographique.
Texte intégral (2562 mots)

Inspiré du manifeste féministe iconoclaste de Valerie Solanas, SCUM (Society for Cutting Up Men), le « SCUMB Manifesto » nous fait découvrir l’initiative sans concession de la photographe Justine Kurland : la « Society for Cutting Up Men’s Books ». Cet ouvrage présente une collection de collages réalisés par Justine Kurland en découpant et en réorganisant des livres de photographie d’artistes masculins, alors qu’elle s’attachait à purger sa propre bibliothèque d’environ 150 ouvrages écrits par des hommes blancs hétérosexuels qui ont monopolisé le canon photographique.

La nature même du collage — hétérogène, fragmentée, métamorphosée, perturbée, cyborg, fantastique — en a depuis longtemps fait une stratégie féministe dans la vie comme dans l’art. Le rituel de Justine Kurland est réparateur et empreint d’amour : chaque œuvre est une réappropriation de l’histoire ; un démembrement du patriarcat ; une inversion des rapports de genre dans les termes habituels de la possession ; et une modeste tentative de compenser une vie marquée par les inégalités de revenus. Bien que d’un style nettement différent, les visions féminines rebelles représentées dans ces compositions s’inscrivent dans la continuité de celles dépeintes dans les précédents projets photographiques de Kurland, Girl Pictures (1997–2002) et Mama Babies (2004–2007). Chaque œuvre de SCUMB lance un appel électrisant à la liberté — la liberté de créer, de détruire, d’imaginer et de remodeler notre univers visuel et social. Comprend des essais de Marina Chao, Renee Gladman, Catherine Lord et Ariana Reines.

Que faire des histoires marquées et entachées par des systèmes d’oppression ? Alors qu’un mouvement en faveur du retrait des monuments publics, qui ont longtemps servi d’emblèmes de la suprématie blanche et masculine, prend de l’ampleur, la question de savoir comment aborder et apprécier ce que les anciens manuels scolaires appelaient autrefois les « monuments de l’histoire de l’art » se révèle plus problématique. Au sein des musées, la recontextualisation semble prévaloir sur le retrait, mais il n’est pas tout à fait certain que de nouvelles juxtapositions suffisent à faire émerger de nouvelles valeurs à partir d’un canon qui repose fondamentalement sur l’objectivation et la marginalisation des femmes et des personnes de couleur. Les artistes qui rejettent ces valeurs peuvent-ils s’affranchir de ces traditions sans puiser dans les institutions, les innovations et l’iconographie du passé qui, dans une certaine mesure, constituent des conventions indispensables ancrant l’identité même d’un objet en tant qu’œuvre d’art ?

Cette question traverse les 65 photocollages de l’exposition SCUMB Manifesto de Justine Kurland. S’inspirant du pamphlet féministe de Valerie Solanas de 1967 annonçant « la société pour le découpage des hommes » (SCUM), le projet de Kurland ajoute un B muet pour indiquer que, ici, ce sont les livres des hommes qui sont découpés. Les collages de Kurland peuvent être considérés comme une évocation de l’utopie féministe imaginée par Solanas, dans laquelle l’élimination des hommes serait le signe avant-coureur d’une société plus pacifique, créative et empathique. L’univers désordonné et souvent humoristique représenté dans ces œuvres rend compte à la fois de la folie émancipatrice et de la virulence violente de la vision radicale de Solanas, qui l’a notoirement conduite à tirer sur Andy Warhol en 1968.

Dans le sillage du mouvement #MeToo, à une époque où la bassesse des hommes ne peut plus être niée, les collages de Kurland apparaissent à la fois comme des réquisitoires et des tentatives de sauvetage. Disposés en amas sauvages et évocateurs, ces fragments d’une maîtrise artistique passée deviennent, lorsqu’ils sont disposés sur les planches écorcées de leurs anciens contenants, une sorte de fouille archéologique ou, comme dans le cas de *Passing Through Eden* (2020, tiré du livre de Tod Papageorge), un tas d’ordures de l’histoire qui menace de s’effondrer. Ce sentiment d’un passé en ruines est peut-être le plus vivement illustré dans les quatre conglomérats grotesques assemblés à partir de *The American Monument* de Friedlander. Comme dans tant de collages de Kurland, un nouveau monde animé, anarchique, voire parfois grossier et fantaisiste, naît brutalement d’un passé qui se révèle tout aussi obscène et vicieux — et, ce qui est peut-être le plus crucial, d’une instabilité précaire. Et tout cela est devenu bien sûr un livre édité par MACK, qu’on vous recommande bien sûr.

Vittorio de Flicka , le 21/09/2026
Justine Kurland - SCUMB Manifesto - Mack

20.09.2026 à 14:03

L'Afterimage symbolique de Hank Willis Thomas

L'Autre Quotidien
Travaillant la photographie, la sculpture, la sérigraphie, l’installation et la vidéo, Hank Willis Thomas entrelace références historiques et symboles puissants issus de la culture visuelle. Sa pratique interroge la construction des récits historiques et met en cause les modes de représentation établis, en attirant l’attention sur la nature mouvante et stratifiée du sens historique.
Texte intégral (1559 mots)

Travaillant la photographie, la sculpture, la sérigraphie, l’installation et la vidéo, Hank Willis Thomas entrelace références historiques et symboles puissants issus de la culture visuelle. Sa pratique interroge la construction des récits historiques et met en cause les modes de représentation établis, en attirant l’attention sur la nature mouvante et stratifiée du sens historique.

Hank Willis Thomas - Everything we see hides another thing (Marquina), 2025, Nero Marquina Marble, 45 x 32 x 25 cm. Photo: Duccio Benvenuti - Art Store. Courtesy of the artist & GALLERIA CONTINUA

GALLERIA CONTINUA / Paris Matignon a le plaisir de présenter Afterimage, une exposition de Hank Willis Thomas qui inaugure la collaboration de la galerie avec l’artiste américain, et marque son retour à Paris après près de vingt ans d’absence.

L’exposition se déploie simultanément dans les espaces de Galleria Continua à Paris, San Gimignano et Rome, offrant un aperçu pluriel de sa pratique. La présentation parisienne se concentre plus particulièrement sur ses sculptures récentes et ses œuvres rétro-réfléchissantes, présentées à Paris pour la première fois.

Hank Willis Thomas -After Flags I (green) 2022, Mixed media including US flags and decommissioned prison uniforms,

« Tout mon travail porte sur le cadrage et le contexte, et sur la manière dont, selon l’endroit où l’on se trouve, notre perspective de la vérité et de la réalité s’en trouve façonnée, et c’est cela qui compte. »

L’image, et sa lecture, se trouvent ainsi dédoublées : sous un angle apparaissent des compositions vives et saturées, sous un autre surgissent des photographies d’archives fragmentées. À mesure que ces strates se déplacent et se superposent, elles mobilisent à la fois la perception et le sens, produisant de nouvelles configurations d’images qui demeurent cachées à la vue de tous.

Pour ces œuvres rétro-réfléchissantes récentes, présentées à Paris pour la première fois,Thomas puise dans des références majeures de l’histoire de l’art, parmi lesquelles Seydou Keïta, le Surréalisme et Henri Matisse. Dans Woman in the Red Dress (After Keïta), il met en dialogue la photographie emblématique de 1957 prise à Bamako par Seydou Keïta connue sous le nom de « L’Odalisque », avec. une constellation d’images d’archives. Le travail de portraitiste de Keïta a joué un rôle déterminant dans l’affirmation de l’identité et de l’individualité africaine par la représentation photographique, au moment de l’indépendance du Mali. En mettant cette image en dialogue avec des photographies d’archives de mouvements de protestation historiques, Thomas suggère que l’affirmation identitaire n’est pas une construction unique et figée, mais un processus collectif façonné par de multiples images et récits.

Max Weber, le 21/09/2026
Hank Willis Thomas - Afterimage -> 28/11/2026
GALLERIA CONTINUA / Paris Matignon 108 ,rue du Faubourg Saint-Honoré, 75008 Paris

Hank Willis Tomas - Branded Head 2003, Lambda photograph

20.09.2026 à 13:41

Les drôles de zoziaux de Mexico vus par Pieter Henket

L'Autre Quotidien
Redéfinir la nouvelle génération queer à Mexico est le but avoué du photographe batave Pieter Henket qui y a passé plusieurs années à mettre en lumière les styles vestimentaires innovants et subversifs des communautés queer. Après un long séjour dans la capitale, il s’est associé au styliste Chino Castilla pour réaliser des portraits de danseurs, d’artistes de scène et même de passants qu’il a croisés en se promenant dans le parc. Ensemble, ils ont souhaité mettre en lumière « les frontières entre les traditions catholiques profondément enracinées au Mexique et la liberté d’expression moderne », explique Pieter Henket.
Texte intégral (2043 mots)

Redéfinir la nouvelle génération queer à Mexico est le but avoué du photographe batave Pieter Henket qui y a passé plusieurs années à mettre en lumière les styles vestimentaires innovants et subversifs des communautés queer. Après un long séjour dans la capitale, il s’est associé au styliste Chino Castilla pour réaliser des portraits de danseurs, d’artistes de scène et même de passants qu’il a croisés en se promenant dans le parc. Ensemble, ils ont souhaité mettre en lumière
« les frontières entre les traditions catholiques profondément enracinées au Mexique et la liberté d’expression moderne », explique Pieter Henket.

Chisme

Il en résulte une série captivante qui défie les notions d’identité culturelle, de genre, de sexualité et même de « queerness » en soi. Réalisée en noir et blanc, « Birds of Mexico City » se concentre sur les textures des murs fissurés et de la peinture écaillée qui tapissent cet espace patiné par les intempéries, ainsi que sur les détails des vêtements des sujets. Des volants, des plis de dentelle, une touffe de feuillage séché et des masques bordés de franges accentuent et masquent à la fois les corps des personnages, tout en présentant une esthétique exubérante faite de contrastes.

Niñez

Dans « Fuerza », par exemple, une silhouette musclée aux traits nets prend la pose, vêtue de cuissardes à imprimé léopard et de talons hauts, une juxtaposition que l’on retrouve dans « Niñez », où une jeune femme transgenre à l’allure pudique dévoile une tenue de foot sous une robe corsetée. « Chisme » met quant à lui en scène un personnage assis arborant à la fois une couronne de fleurs et un masque de luchador.

Fuerza

Alors que les grandes entreprises s’approprient la Pride et tentent d’associer les teintes arc-en-ciel à la culture queer, la décision de Henket de dépouiller ses images de toute couleur oblige le spectateur à aller au-delà d’une lecture superficielle de ce que signifie l’expression de son identité. Ces portraits sont à la fois universels et locaux : ils intègrent des matériaux inhabituels comme des brindilles et des cadres dorés, tout en étant profondément ancrés dans leur contexte régional grâce à des accessoires tels que les masques de luchador. ( le catch mexicain)

Otokani

Avec sa composition et son message saisissants, « Birds of Mexico City » offre un aperçu d’une communauté florissante qui redéfinit la culture queer et le sentiment d’appartenance. La collection, ajoute Henket, « évoque la liberté, l’identité et la résilience, révélées à travers la beauté discrète que j’ai découverte à Mexico ».

L’intégralité de la série a été publiée ce printemps dans une monographie chez Damiani, et vous pouvez la commander sur Bookshop. D’ici là, découvrez d’autres travaux de Henket sur Instagram.

Grace Ebert pour Colossal, traduit par la rédaction le 21/09/2026
Pieter Henket - Birds of Mexico city- Damiani

Pieter-Henket-Birds-of-Mexico city Damiani


19.09.2026 à 15:08

Peut-on critiquer la démocratie, une réflexion de Mario Tronti

L'Autre Quotidien
La démocratie réelle n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous, dans laquelle, au sein de l’homogénéisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, la singularité est autorisée dans la sphère privée, mais pas dans la sphère publique. Je crois que le moment est vraiment venu de passer à une critique de la démocratie.
Texte intégral (3706 mots)

La démocratie réelle n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous, dans laquelle, au sein de l’homogénéisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, la singularité est autorisée dans la sphère privée, mais pas dans la sphère publique. Je crois que le moment est vraiment venu de passer à une critique de la démocratie.

Ces moments arrivent toujours ; ils surviennent lorsque les conditions objectives du sujet rencontrent les dispositions subjectives de celui qui l’observe et l’analyse. Une réflexion a mûri sur ce terrain, qui me semble aujourd’hui parvenir à saisir la crise de tout un appareil pratique et conceptuel. Car lorsque nous parlons de démocratie, nous parlons de ceci : institution et théorie ; constitution et doctrine. Et c’est là, sur ces termes, qu’un enchevêtrement très fort s’instaure, un nœud même. Un nœud qui ne lie pas seulement les structures politico-sociales et les traditions de pensée fortes – celles de la démocratie sont toujours des traditions de pensée fortes, même si la dérive de la pratique démocratique indique aujourd’hui un terrain fragile ; mais il se resserre également à l’intérieur des unes et des autres, des structures pratiques et des traditions de pensée.

Car la démocratie, dans son histoire, concilie à la fois une pratique de domination et un projet de libération, qui se présentent toujours ensemble, coexistants. À certaines périodes – périodes de crise, d’état d’exception –, ces deux dimensions s’opposent ; à d’autres – comme aujourd’hui, où nous vivons un état fondamentalement normal –, elles s’intègrent. Et ces deux dimensions, pratique de domination et projet de libération, ne sont pas deux faces distinctes, mais une seule et même face, à deux visages, de la démocratie. Tantôt l’une est plus visible, tantôt l’autre, selon la manière dont le rapport de force entre le haut et le bas de la société s’instaure, se mesure, se constitue. Je crois qu’à ce stade, le rapport de force est tellement déséquilibré d’un côté – du côté qui nous est opposé – qu’on ne voit plus qu’une seule face. C’est la raison pour laquelle la démocratie n’est plus le meilleur du pire, c’est la seule chose qui existe…

Couper le nœud

Si tel est le nœud, alors que par le passé nous avons cherché à le dénouer, il me semble aujourd’hui que le moment est venu de le couper. C’est sur ce point, donc, que se définit la critique de la démocratie, et qu’elle revêt un caractère très radical. La critique déterminée de la démocratie que j’avance ici a un père, l’opéraïsme, et une mère, l’autonomie du politique. Et c’est une fille, car la pensée et la pratique de la différence ont anticipé cette critique en remettant en cause l’universalisme du démos, qui est l’autre face du caractère neutre de l’individu, et par ce « ne pas croire que l’on a des droits » qui ne doit plus s’adresser à l’individu, mais au peuple. Il existe dans la démocratie une vocation identitaire hostile à la déclinaison de toute différence, et à tout ordre de la différence. Tant le démos que le kratos sont des entités uniques, univoques et non duelles, non divisées et indivisibles. La démocratie, comme on le sait, présuppose une identité entre le souverain et le peuple : peuple souverain, souveraineté populaire, comme le dit la doctrine. À cette identité entre souverain et peuple, on a répondu, au XIXe siècle puis surtout au XXe, par une sorte d’esprit de scission issu d’une société divisée en classes, qui mettait le doigt sur la fausseté idéologique de cette identité, voire en remettait en cause la structure conceptuelle même. À cette époque, la séparation même des pouvoirs, au sein d’un appareil qui tentait le grand passage du libéralisme à la démocratie, puis à la conjonction du libéralisme et de la démocratie, cela s’est révélé être, justement, un masque, le masque de l’unité du pouvoir entre les mains d’une classe. C’est de là qu’il faut repartir pour retracer, généalogiquement, le parcours menant à l’accomplissement de la démocratie, dans le passage de la pensée à l’histoire. (...)

Je parle de la démocratie réelle, au même titre qu’on a pu parler du socialisme réel. Le socialisme réel ne désignait pas une réalisation particulière du socialisme qui laissait ouverte la possibilité d’un autre socialisme, celui idéal, car le socialisme s’est tellement incarné dans cette réalisation qu’il n’est désormais plus possible de retrouver l’ordre symbolique que ce mot évoquait ; il n’est pas possible de le dissocier de la réalité qui l’a incarné. Il me semble qu’on puisse en dire autant des systèmes démocratiques contemporains, qu’il ne faut pas considérer comme la « fausse » démocratie face à laquelle il y aurait ou devrait y avoir une « vraie » démocratie, mais comme la concrétisation de la forme idéale, ou conceptuelle, de la démocratie : là encore, il est impossible de sauver ce concept de sa réalisation effective. Et, contrairement à ce que l’on pense aujourd’hui, ce n’est pas dans le passé, ni dans ses théories, mais dans cette réalisation que la démocratie est devenue une idée faible. À tel point que « démocratie » est un nom qui a toujours besoin d’adjectifs qualificatifs ; en effet, on parle aujourd’hui de démocratie libérale, de démocratie socialiste, de démocratie progressiste, voire de démocratie totalitaire. (...)

La démocratie a des problèmes avec la liberté. S’il est vrai que la démocratie réelle se présente comme une démocratie libérale, et que celle-ci a finalement été la solution gagnante, c’est précisément ce binôme qui lie liberté et démocratie qu’il faut remettre en cause de manière critique. Il s’agit de décomposer et d’opposer les deux termes – liberté contre démocratie – car la démocratie est autant identité que la liberté est différence. Le problème de la démocratie doit donc être abordé sous deux angles : une critique déconstructive de la démocratie doit s’accompagner d’une théorie constructive, fondatrice ou refondatrice de la liberté, tant au niveau du concept que de la pratique. (...)

Je me place au XXe siècle, je m’ancre fermement dans ce siècle et, de là, je regarde en arrière et vers l’avenir ; je ne bouge pas de là et je n’ai pas l’intention de bouger. Sur ce thème, les auteurs qui me viennent à l’esprit sont Kelsen et Schmitt, qui, curieusement, à la même époque – Kelsen en 1929 dans *La démocratie* et Schmitt en 1928 avec *La doctrine de la Constitution* –, bien que divisés sur tout, s’accordent au fond sur la critique de la démocratie, ou plutôt sur la mise à nu de l’énigme démocratique. Kelsen dit : « La discordance entre la volonté de l’individu – point de départ de l’exigence de liberté – et l’ordre étatique, qui se présente à l’individu comme une volonté étrangère, est inévitable. La protestation contre la domination exercée par quelqu’un qui nous ressemble conduit, dans la conscience politique, à un déplacement du sujet de la domination qui est inévitable même sous un régime démocratique, c’est-à-dire qu’elle conduit à la formation de la personne anonyme de l’État. L’imperium émane de cette personne anonyme, et non de l’individu en tant que tel, de cette personne anonyme de l’État. Les volontés des personnalités individuelles libèrent une volonté collective mystérieuse et une personne collective pour ainsi dire mystique. »

Schmitt et Kelsen

Les réflexions de Schmitt vont dans le même sens : « La démocratie est une forme d’État qui correspond au principe d’identité ; c’est l’identité des dominés et des dominants, des gouvernants et des gouvernés, de ceux qui commandent et de ceux qui obéissent. Et le mot identité est utile dans la définition de la démocratie car il désigne l’identité totale d’un peuple homogène, ce peuple existant en lui-même en tant qu’unité politique n’ayant plus besoin d’aucune représentation, puisqu’il se représente lui-même». C’est sur cette autoréprésentation que la démocratie devient un concept idéal, car elle désigne, dit Schmitt, «tout ce qui est idéal, tout ce qui est beau, tout ce qui est sympathique. Identifiée au libéralisme, au socialisme, à la justice, à l’humanité, à la paix, à la réconciliation des peuples, entre les peuples ». La démocratie – disait une autre belle phrase de Schmitt – « est l’un de ces complexes dangereux d’idées dans lesquels on ne peut plus distinguer les concepts ». Voilà, c’est là l’énigme démocratique.

Il s'agit donc de la démocratie non pas en tant que forme de gouvernement, mais en tant que forme d'État, ce qu'on appelait autrefois l'État démocratique, qui a connu une évolution après le double phénomène du XXe siècle que constituent la révolution ouvrière et la grande crise, un double phénomène décisif pour l'histoire ultérieure du capital, tel qu'il se présente aujourd'hui à l'échelle mondiale. À travers l’État-providence, on a assisté à une sorte de processus graduel d’extinction de l’État, inachevé mais déjà bien avancé à ce stade, accéléré également par les processus de mondialisation. L’analyse du réseau de domination mondiale confirme cette transition. (...)

Une thèse que je me sens en mesure de défendre est que le capitalisme, à mesure qu’il se développe, devient de plus en plus et de mieux en mieux une société bourgeoise. Le terme de « société bourgeoise » semble désuet, mais selon moi, il connaît un retour d’actualité extrême. Précisément dans le sens où il a vu le jour sous la forme de « bürgerliche Gesellschaft », c’est-à-dire à la fois société civile et société bourgeoise. Toute l’histoire récente du XXe siècle, après les années 70 marquées par les mouvements sociaux et le féminisme, ainsi que toute l’évolution qui s’en est suivie en guise de réponse, peut être interprétée comme une reconquête de l’hégémonie capitaliste à travers le retour de la figure du bourgeois. Jusqu’à ce que la distinction-opposition entre bourgeois et citoyen s’efface, car ce dernier est réintégré dans le premier. C'est la rencontre, celle-ci véritablement historique, entre l'homo oeconomicus et l'homo democraticus. Les esprits capitalistes ont justement ce sujet qu’est l’animal democraticum. Il y a cette figure désormais dominante, le bourgeois de masse, qui est le véritable sujet au cœur de la relation sociale. Il n’y aura pas de véritable critique efficace de la démocratie sans une grande réflexion anthropologique, tant sur le plan de l’anthropologie sociale que de l’anthropologie individuelle, là encore au sens de la pensée-pratique de la différence.

L'imaginaire néoconservateur

Et ici, il faut accorder une grande importance à l'imaginaire et au symbolique. Beaucoup de choses se jouent sur ce terrain, voyez comment ce terrain est exploité, ce mythe qui revient – et qui revient des États-Unis vers nous – de la société des propriétaires. Il vient justement de l'Amérique de Bush et des néoconservateurs, de cet épisode intéressant de révolution conservatrice qu'il faut surveiller de très près. D’ailleurs, la démocratie, c’est toujours la « démocratie en Amérique » ; et les États-Unis ont toujours exporté la démocratie par la guerre. On s’étonne qu’ils le fassent aujourd’hui, mais ils l’ont toujours fait, même en Europe (...)

Contrairement à ce que l’on entend partout, surtout dans l’opinion progressiste courante, je nie que la phase actuelle soit marquée par une place centrale accordée à la guerre. Il me semble que cette insistance actuelle sur la paix et la guerre est tout à fait exagérée. Les guerres se déroulent toutes aux confins de l’empire, dans ses failles critiques, mais l’empire, en son sein, vit sa nouvelle paix, je ne sais pas si elle durera elle aussi cent ans. Et c’est dans cette situation de paix intérieure et de guerre extérieure que la démocratie non seulement l’emporte, mais l’emporte haut la main. Pour comprendre sa puissance, il faut définir sa base populaire. La démocratie d’aujourd’hui n’est pas le pouvoir de la majorité, mais le pouvoir de tous. C’est le kratos du demos, en ce sens qu’il s’agit du pouvoir de tous sur chacun. Car c’est précisément ce processus d’homologation, de standardisation des pensées, des sentiments, des goûts et des comportements, qui s’exprime dans cette puissance politique qu’est le sens commun. Le sens commun, lorsqu’il devient de masse et qu’il se conjugue avec le bon sens pour construire cet ordre symbolique démocratique, confirme en quelque sorte ce que disait Marx lorsqu’il affirmait que la théorie devient une force matérielle lorsqu’elle s’empare des masses : le sens commun devient lui aussi une force matérielle lorsqu’il se transforme en masse. Et cette masse s’articule et se réunifie non pas tant autour des biens qu’autour des valeurs, et c’est cette forme de masse qu’il faut parvenir à définir et à comprendre comment on peut la désagréger. Car au moins, le corps du roi était double, car il y avait encore une sacralisation du pouvoir. Aujourd’hui, en revanche, avec la sécularisation du pouvoir, le corps du peuple est unique, il est univoque. (...)

Je vois en somme cette sorte de biopolitique de masse, où la singularité est accordée dans la sphère privée mais niée dans la sphère publique. Ce « commun » dont on parle aujourd’hui, cet « en-commun », semble déjà entièrement occupé par cette sorte d’autodictature, par cette forme de tyrannie sur soi-même qui est la version contemporaine de cette idée moderne géniale qu’était justement la servitude volontaire. Après le crépuscule des glorieuses journées de la lutte des classes, ce n’est ni le grand bourgeois ni le petit bourgeois que nous avons toujours haï qui ont gagné. C'est le bourgeois moyen qui a gagné. La démocratie, c'est cela : ce n'est pas la tyrannie de la majorité, c'est la tyrannie de l'homme moyen. Et cet homme moyen fait partie de la catégorie nietzschéenne des « derniers hommes ». (...) Et cet homme moyen s'inscrit dans la catégorie nietzschéenne des « derniers hommes ». (...)

La démocratie est antirévolutionnaire parce qu'elle est antipolitique. Il existe un processus de dépolitisation et de neutralisation qui l’imprègne, qui la pousse, qui la stabilise. Et cette antipolitique de la démocratie est le point que je retiens comme héritage de toute cette phase que j’ai évoquée, celle de l’autonomie du politique. D’ailleurs, je constate empiriquement cette réalité dans la conquête et la gestion du consensus auxquelles s’identifient ensuite pratiquement les systèmes politiques contemporains. Désormais, je ne les appelle plus des systèmes politiques, mais des systèmes apolitiques. La société occidentale n’est plus divisée en classes, selon cette antinomie du passé, mais en deux grands blocs de consensus, d’égale importance quantitative : dans tous les pays occidentaux, ce consensus, des États-Unis jusqu’à chez nous, se solde finalement à 49 contre 48, ou 51 contre 50. Le consensus, en somme, est divisé en deux. Pourquoi ? Parce que d’un côté, il y a des pulsions bourgeoises réactionnaires, et de l’autre, des pulsions bourgeoises progressistes. Des pulsions, c’est-à-dire des réflexes émotionnels, des imaginaires symboliques, tous animés et régis par les grands médias de masse. Des pulsions réactionnaires, des pulsions progressistes qui ont toutefois en commun ce caractère petit-bourgeois. D’un côté, le conservatisme compatissant ; de l’autre, le politiquement correct. Tels sont les deux grands blocs, l’alternance au pouvoir qu’offrent les systèmes démocratiques apolitiques.

Critique élitiste

Dans ces conditions, il n’y a aucune possibilité ni d’être ni de former une majorité. Il faut se contenter d’une position de minorité forte et intelligente. Cela fait longtemps que je suggère, sans être vraiment écouté, la nécessité de revisiter la grande période théorique des élitistes (...) les seuls à avoir formulé une critique de la démocratie avant l’avènement des totalitarismes. Et si cette critique de la démocratie avait été prise en compte, peut-être qu’une correction des systèmes démocratiques aurait empêché l’avènement de l’ère des totalitarismes. C’était une critique de la démocratie, celle des élitistes, et non du point de vue de l’absolutisme. Voilà, sur ce point, la filiation remonte plutôt à l’opéraïsme, et je précise ici cette affirmation qui ne semble pas claire. En y réfléchissant encore et encore, il me semble comprendre que la classe ouvrière a été la dernière grande forme historique d’aristocratie sociale. Minorité au sein du peuple, ses luttes ont transformé le capitalisme mais n’ont pas changé le monde, et la raison de cela reste à élucider, mais ce que l’on comprend bien, c’est comment le parti ouvrier est ensuite devenu le parti de tout le peuple et comment le pouvoir ouvrier, là où il a existé, s’est transformé en gestion populaire du socialisme, perdant ainsi sa force destructrice et antagoniste. Et cela a été l’un des éléments – mais pas le seul – qui ont rendu possible la défaite ouvrière.

Je conclus. Je ne sais pas si la multitude peut être considérée comme une aristocratie de masse ; si tel était le cas, ces discours se rejoindraient dans une certaine mesure et ce travail de déconstruction pourrait alors donner lieu à un bond en avant. Mais je sais aussi que si les conditions que nous avons décrites persistent, le sujet reste prisonnier de ce réseau. Si la multitude reste prisonnière du réseau de la démocratie réelle actuelle, je crois qu’elle ne parviendra pas à s’extraire de manière décisive du réseau même du pouvoir néo-impérial. Une caractéristique contemporaine de l’Empire est en effet d’être un Empire démocratique. Si l’on ne remet pas en cause ces conditions, le sujet lui-même ne parvient pas à manœuvrer efficacement sur le plan politique, à l’intérieur de ce système, avec un réseau alternatif, en vue d’une autre rupture historique possible.

Mario Tronti
Centro di Studi e Iniziative per la Riforma dello Stato

18.09.2026 à 17:29

Demain colonise aujourd’hui (comment ce qui nous aveugle, la littérature l’a prévu)

L'Autre Quotidien
Dans son nouvel essai, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla relit la science-fiction cyberpunk pour comprendre comment fonctionne ce Léviathan à deux têtes (ou « Diléviathan »), l’hydre bicéphale du « Big State » et de la « Big Tech ». Son but ? Non plus faire de chacun d’entre nous seulement les bons petits soldats du numérique, mais coloniser nos imaginaires et nos psychismes, dans l’accélération des processus de démantèlement des protections juridiques et sociales dont les ruines bénéficieront à la nouvelle élite planétaire. La dystopie s’écrit ce jour avec nos vies. L’État restreint au seul contrôle policier et les méga-corporations vassalisant les sociétés constituent, dans une connexion inédite entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la fin de l’histoire du libéralisme qui conjure moins le totalitarisme qu’elle nous y aura conduit.
Texte intégral (2706 mots)

L’urgence oblige à relire Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. On y perçoit comment la littérature nous a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, prothèses et drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur calculé pour le pire.

« Le camé vit dans le temps de la came. Quand on le prive de drogue, l’horloge s’arrête. Tout ce qu’il peut faire c’est s’accrocher et attendre que reparte le temps sans came. Un camé en état de manque ne peut échapper au temps extérieur ni faire autre chose que d’attendre. »

(William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959)

« Le moment n’était pas encore venu ; les choses ont été accélérées par une espèce d’entité polymorphe et perverse qui, par malice et curiosité, aime assister à ce spectacle. Une entité infantile et arriérée qui s’amuse en voyant ce qui se passe. Elle m’a écrasé comme un insecte, se dit-il. Un simple insecte qui ne sait rien faire d’autre que raser la terre. Qui n’est capable ni de s’envoler ni de s’échapper. Qui ne peut que descendre pied à pied dans un gouffre immonde. »

 (Philip K. Dick Ubik, 1969)

« Les zaibatsus, les multinationales qui avaient modifié le cours de l’histoire humaine, avaient transcendé les anciennes barrières. Considérés comme des organismes, ils avaient atteint une sorte d’immortalité. On ne pouvait pas tuer un zaibatsu en assassinant un dizaine de ses dirigeants ; d’autres étaient prêts à prendre le relais grâce aux vastes banques de mémoire des entreprises. »

 (William Gibson, Neuromancien, 1984)

Dans son nouvel essai, Cyberpunk. Le nouveau système totalitaire, Asma Mhalla relit la science-fiction cyberpunk pour comprendre comment fonctionne ce Léviathan à deux têtes (ou « Diléviathan »), l’hydre bicéphale du « Big State » et de la « Big Tech ». Son but ? Non plus faire de chacun d’entre nous seulement les bons petits soldats du numérique, mais coloniser nos imaginaires et nos psychismes, dans l’accélération des processus de démantèlement des protections juridiques et sociales dont les ruines bénéficieront à la nouvelle élite planétaire. La dystopie s’écrit ce jour avec nos vies. L’État restreint au seul contrôle policier et les méga-corporations vassalisant les sociétés constituent, dans une connexion inédite entre la Russie, la Chine et les États-Unis, la fin de l’histoire du libéralisme qui conjure moins le totalitarisme qu’elle nous y aura conduit.

La techno-came de notre temps

La technologie est l’arme de destruction massive des « Lumières sombres », le programme techno-politique de la mouvance MAGA privant la multitude des gens de leur capacité à la décision, que l’IA automatise dans l’accumulation lucrative des datas. Le fascisme 3.0, manifeste dans l’appareillage génocidaire à Gaza et les ramifications réticulaires des « Epstein Files », rappellera que le futurisme hégémonique n’est rien d’autre qu’un rétro-futurisme.

On a relu aussi : Le Festin nu de William S. Burroughs, Ubik de Philip K. Dick et Neuromancien de William Gibson. Et l’on y a vu comment la littérature a donné en mots des images pour penser nos intoxications et les panser – toute la came addictive des implants, des prothèses et des drogues de synthèse qui colonisent numériquement nos consciences, asservies à l’information et aux algorithmes qui ne communiquent que la « substance mort » du capital. L’avenir sera la bifurcation du futur seulement calculé pour le pire.

William S. Burroughs, Le Festin nu, 1959. Littérature junkie

Le Festin nu n’est pas un livre, c’est un insecte mutant issu d’une galaxie inconnue. Une machine à écrire dont le métal est de chair, les touches, des dents et l’encre, du sang. Les pages du Festin nu sont comme des rapports morcelés, rédigés dans le désordre par un agent aux multiples identités, parano et schizo, perdu dans l’Interzone dont le dédale recoupe les fissures de son cerveau.

On y perd son latin, la langue gonfle sous l’action d’une pharmacie de survie, le fatras est digne de notre chaos. Grillé par les psychotropes, le cerveau s’immunise toutefois contre la propagande d’État, overdose fatale. William S. Burroughs pratique la littérature comme il l’expérimente dans sa chair : la quintessence de la came dont l’écrivain est autant pour nous le dealer que pour lui le junky. Le Festin nu fait avec les lambeaux de son temps, maccarthysme et paranoïa de la Guerre froide, haine des pédés, des arabes et des camés. Il triture aussi ceux qui dominent plus que jamais notre époque droguée à la pornographie des industries pharmaceutiques disséquée par un écrivain comme Paul B. Preciado. Pour soigner nos toxicomanies, on peut lire ou relire Le Festin nu.

On peut regarder aussi le film génial qu’en a tiré David Cronenberg en 1991. Avec une émouvante proximité, celui-ci rend compte de l’épaisseur avec laquelle William Burroughs n’a pas écrit ce livre mais en a éprouvé dans sa chair les métamorphoses, devenues depuis celles de ses lecteurs.

Philip. K. Dick, Ubik, 1969. Le mort saisit le vif, ou le chat de Schrödinger

Avec Philip K. Dick, on n’est plus tout à fait sûr de savoir ce qu’est la réalité. Une fois sorti de l’aquarium, vous découvrez en effet que ce que l’on appelle la réalité est un objet paradoxal, à plusieurs dimensions et elles mettent en défi l’assurance du principe logique de non contradiction.

Prenez Ubik, l’un des plus grands romans de Philip K. Dick canonisé depuis longtemps en chef-d’œuvre de la science-fiction. Vous aurez la surprise de voir le bocal de l’extérieur et c’est à faire peur, vraiment. Au début, on s’en amuse puis l’effroi s’insinue en nous comme une maladie. On y découvre pêle-mêle des objets de la vie quotidienne dont l’utilité élémentaire est devenue récalcitrante en étant payante, des consortiums rivalisant pour coloniser la Lune et Mars, des télépathes employés dans l’espionnage industriel et des anti-psys payés à les neutraliser, sans omettre des cadavres cryogénisés et placés en semi-vie afin qu’ils puissent encore communiquer.

Joe Chip est l’anti-psy qui, après une explosion lunaire au cours de laquelle meurt son patron, va perdre pied. Le temps alors régresse, les objets petit à petit remplacés par leur version ancienne, jusqu’en 1939. Joe perd son autre pied à se demander s’il est vivant et son boss mort ou bien si l’inverse est vrai. L’hypothèse de la semi-vie ne fera alors que grandir, avec son scénario paranoïaque (et si Joe ne survivait qu’à se nourrir de la semi-vie des autres ?) et ses délires théologiques (et si « Ubik » n’était pas que le nom d’un spray protégeant des effets de la régression, mais aussi et surtout le dieu caché de cette ténébreuse affaire ?) On connaît l’hypothèse scientifique du chat d’Erwin Schrödinger. Lire Ubik, c’est la vérifier pratiquement en étant et mort et vivant.

Substance mort du capital

Écrit en 1969, Ubik anticipe ce qui pourrait advenir en 1992. 33 ans plus tard, Philip K. Dick est plus visionnaire que jamais et ce n’est pas seulement dû à l’abus des amphétamines. Contemporain pas si lointain de William Burroughs et Gilles Deleuze, l’écrivain prévoit en Tirésias comment le capitalisme remodèle le vivant autant que l’esprit en sécrétant la schizophrénie qui le dissocie. Acteur de la contre-culture, il recycle la gnose pour démontrer que la société de consommation est la caverne moderne d’un mauvais démiurge. Prophétique, il raconte déjà ce qui arrive à notre monde, qui en effet se désagrège et fuit partout dans la marchandisation intégrale et la post-vérité.

Le capital est ce monstre ubiquitaire, partout et nulle part, intersidéral et moléculaire. Il est ce dieu parasitaire qui a colonisé le vivant jusqu’à le remplacer par son simulacre, révisable selon les circonstances. Bientôt, Philip K. Dick l’appellera « substance mort ». En attendant, la paranoïa a du bon quand elle est la drogue qui produit une écriture aussi dense, drôle et inventive, prémonitoire à susciter l’effroi puisqu’en effet, dans notre monde actuel, un capitaliste voulant coloniser Mars fait un salut nazi. Le génie de la science-fiction est celui de la contre-intuition. Philip K. Dick est dans le genre le maître du haut-château, héroïque à prendre de la hauteur pour voir aussi loin qu’il faut. Théoricien du capitalisme, Marx citait déjà les Évangiles pour qualifier ce que cette économie fait au travail : « Le mort saisit le vif ». Les années 2000 progressent à reculons et 1939 est devant nous.

William Gibson, Neuromancien, 1984 .Cyberfascisme

Le futur est déjà là, il n’est simplement pas réparti équitablement. La citation est de William Gibson, l’auteur d’un premier roman, Neuromancien, qui a frayé la voie nouvelle du cyberpunk. C’était en 1984, l’année du roman de George Orwell. Le hasard a des intuitions qu’il ne faut pas prendre pour des coïncidences, disait Chris. Marker, grand amateur de science-fiction. Le futur pourrait avoir commencé à ce moment-là quand la futurologie est l’anticipation de l’instant d’après.

Lecteur de William Burroughs et de Philip K. Dick, William Gibson réduit les schémas classiques du roman noir, l’antihéros solitaire et le dédale des foules solitaires de la modernité urbaine, en poudre de silicium qu’il souffle dans les microprocesseurs du cyberespace, préfiguration visionnaire d’Internet. L’écriture taille sa route par courts-circuits et failles synaptiques, fidèle aux disjonctions mentales de Case, un pirate informatique puni par son employeur qui lui injecte une neurotoxine l’empêchant de surfer dans la « Matrice » qui a inspiré la saga des Wachowski. Nanotechnologies et drogues de synthèse, implants et prothèses y connectent les cerveaux dans une jungle réticulaire où les méga-corporations, ces multinationales que William Gibson renomme zaibatsus à l’instar des conglomérats japonais, sont elles-mêmes sous contrôle de deux IA jumelles cherchant à fusionner.

Rétrofuturisme

Dans cet univers où le simulacre règne, la came la plus stratégique et recherchée est l’information, la donnée sans plus aucun rapport à la vérité. La colonisation moléculaire des systèmes nerveux par leurs extensions prothétiques décrit ce qui nous innerve et irrite notre actualité. Les « Lumières sombres » théorisant l’hégémonie actuelle du trumpisme misent en effet sur le modèle autocratique chinois et l’accélérationnisme technologique pour détruire le droit en réduisant l’État à sa seule fonction policière. À l’ère technopolitique, le fascisme revient pour se faire cyber. Le futurisme révèle alors un rétrofuturisme, soit l’automatisation de la décision en réinvention du totalitarisme.

La nécromancie dit la pratique divinatoire par l’évocation des morts. La « neuromancie » en est la parodie électronique. Le futur intoxiquant le présent pour en faire un junkie du temps fait le décervelage des algorithmes qui pensent et décident à notre place. Et font de nous cette masse amorphe et zombique, sidérée par la narcose des écrans. La réalité augmentée est le privilège exorbitant d’une élite rêvant de Mars. Les autres devront descendre dans les mines de cobalt.

Des nouvelles du front  
14 février 2026

18.09.2026 à 11:48

Journal sous dictature, vue d'une Russie décillée

L'Autre Quotidien
Extraordinaire exercice de lucidité et d’humilité, douze ans d’articles politiques de l’auteur de la trilogie « Metro », relus par ses soins en 2024 à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis leur écriture, entre 2012 et 2023. Une redoutable plongée dans une bascule russe qui ne semble pas vouloir s’arrêter.
Texte intégral (3593 mots)

Extraordinaire exercice de lucidité et d’humilité, douze ans d’articles politiques de l’auteur de la trilogie « Metro », relus par ses soins en 2024 à la lumière de tout ce qui s’est passé depuis leur écriture, entre 2012 et 2023. Une redoutable plongée dans une bascule russe qui ne semble pas vouloir s’arrêter.

Qu’est-il arrivé à la Russie ? Comment un pays qui, récemment encore, se dirigeait vers l’avenir, a-t-il pu y renoncer catégoriquement ? Comment, d’une puissance ayant rompu avec le totalitarisme, ayant rappelé de son plein gré ses armées de tanks déployées en Europe, et ouvert ses bras à l’Amérique, ce pays est-il redevenu un paria qui en veut au monde entier ? Quand et comment cette métamorphose sinistre a-t-elle pu s’opérer ?
Comment se fait-il que le peuple à qui l’on a initialement imposé la guerre contre l’Ukraine ne l’ait pas contestée ni ne s’y soit opposé ? Qu’il se soit trouvé et des gens pour la soutenir sincèrement, et d’autres pour accepter d’y participer, par appât du gain ou alléchés par les opportunités qui leur étaient offertes par un cannibalisme aussi évident que notoire ?
Pourquoi l’immense majorité de mes concitoyens a-t-elle préféré feindre qu’il n’y avait tout simplement pas de guerre, que ce qui se passait ne les concernait en rien, même quand cela a commencé à les concerner vraiment ?
Pour moi, cette guerre n’a pas seulement été inattendue : elle m’a procuré un véritable choc.
Plus exactement, si, dans mes romans, je me suis plu à élaborer des scénarios apocalyptiques, je ne pouvais croire que, dans la réalité, une barbarie aussi monstrueuse, une cruauté aussi insensée, et une telle crédulité du peuple à l’égard des mensonges éhontés de la propagande puissent s’observer au XXIe siècle. Pourtant, la guerre a commencé, elle en est même déjà à sa deuxième année. Et c’est la Russie qui l’a déclenchée, mon pays natal.
La réponse à la question « Comment la Russie s’est-elle muée d’État démocratique en dictature totalitaire néo-soviétique ? » est évidente : la Russie n’a jamais été une démocratie et n’est pas encore une dictature totalitaire. Ces trente dernières années, ce pays a été, et est aujourd’hui encore, une république bananière corrompue jusqu’à la moelle – dans le genre de ses semblables latino-américaines ou africaines –, à ceci près qu’en lieu et place de bananes, il fait commerce de gaz et de pétrole et s’en sert pour soumettre le monde à son chantage.
Les médiocres qui ont succédé aux nullités à la tête du pays se sont cramponnés au pis meurtri d’une puissance autrefois grande et l’ont traite jusqu’au sang. Et ce sont justement ces gouvernants temporaires qui cherchent coûte que coûte à devenir immortels, ces imposteurs qui s’efforcent de persuader le peuple de la nature sacrée du pouvoir. Et c’est parce qu’ils sont conscients de leur caractère accidentel qu’ils tentent de couvrir leur pauvre cul tout nu d’un mythe héroïque.
Au départ, ils ont cherché à singer le gouvernement démocratique d’avant-garde contemporain ; à présent, ils s’échinent à présenter notre république bananière comme une réincarnation terrible de l’URSS stalinienne. En réalité, tout ce barbouillage appliqué sur des constructions de Placoplâtre n’a qu’un seul but : dissimuler les véritables processus à l’œuvre en Russie, à savoir la putréfaction, le pillage et la spoliation fébriles de la richesse nationale en décomposition.
Il s’agit d’une interminable histoire de mensonges et d’illusions, où le pouvoir ment à un peuple aussi malheureux que privé de droits, qui rêve de mener simplement une vie normale et qui se demande pourquoi cette vie lui est impossible, voire contre-indiquée. Au motif qu’il existerait quelque mission historique à laquelle il est tenu de tout sacrifier, à l’instar de ses aïeux. Au motif qu’il est entouré d’ennemis, « des forces obscures qui nous oppriment avec brutalité », comme le proclamait un chant révolutionnaire vieux d’un siècle et comme on l’entend aujourd’hui encore dans la propagande télévisuelle. Au motif que l’insignifiance de la vie d’un citoyen de la Fédération de Russie peut toujours être justifiée par la grandeur de la Russie.

Publié en 2024, traduit du russe en janvier 2025 par Raphaëlle Pache chez Robert Laffont, « Journal sous dictature », avec son sous-titre – en français – « Comment j’ai vu la Russie basculer », regroupe plusieurs dizaines d’articles, parfois copieux, écrits au fil des années par l’auteur justement célébré, entre autres œuvres, de la trilogie « Metro », articles qui tous témoignent de l’incrédulité et de la colère ressenties, mais aussi de la lucidité courageuse et des aveuglements temporaires qui l’ont accompagné depuis x, au fur et à mesure que son pays, la Russie, glissait toujours davantage dans une aventure intérieure et extérieure de fort mauvais aloi, pour dire le moins.

Contraint à un départ précipité de Russie au lendemain de l’agression de 2022 contre l’Ukraine, échappant de peu à l’arrestation qui lui semblait promise, au vu de ses positions déjà connues – que les articles antérieurs à 2022 illustrent pleinement et sans ambiguïtés -, Dmitry Glukhovsky, tout en poursuivant ses activités littéraires (on vous parlera prochainement de l’excellent « L’avant-poste », par exemple), vit désormais en exil, en surveillant de près ses arrières, comme ont appris à le faire tant d’opposants au régime actuel de Moscou – une intoxication alimentaire est si vite arrivée, on le sait bien.

L’auteur ne minimise pas les responsabilités propres à « l’Occident » capitaliste désinhibé depuis la chute de l’Union soviétique, mais elles ne sont néanmoins pas l’objet principal de ses analyses. Pour ne citer que lui, le grand Pavel Lounguine avait déjà magistralement expliqué, dans son magnifique film « Oligarkh » – que, maîtrisant parfaitement le français, il avait choisi d’appeler « Un nouveau Russe » dans notre langue -, dès 2002,  à quel point les abus manifestes, les corruptions effrénées et les avidités sans bornes des oligarques de toute échelle et de leurs soutiens extérieurs creusaient le lit d’un retour de bâton redoutable du côté des anciens cadres de l’appareil de sécurité soviétique, pouvant s’appuyer à bon compte sur un authentique ressentiment populaire vis-à-vis de ces nouvelles élites économiques auto-entrepreneuses. Les articles rassemblés ici se préoccupent avant tout de ce qui, intérieurement, a laissé le glissement devenir une bascule, l’abus devenir la norme, et de tout ce qui englue un peuple dans l’immobilité résignée, alors même que les motifs officiels de réjouissance, initialement réels – il faut s’en souvenir – deviennent toujours plus ténus au fil des années.

Dmitry Glukhovsky ne s’érige à aucun moment en donneur de leçons, ni en politiste professionnel. Dans sa position de citoyen, il s’inclut dans un « nous » éminemment collectif, où la lucidité côtoie l’aveuglement, où le courage voisine avec la lâcheté, où l’espérance bafouée se bat avec la résignation logique. Relisant chacun de ses articles à la lumière du « présent » de 2024, il nous offre un formidable exercice d’humilité, commentant ses propres erreurs d’appréciation, ses manquements et ses palinodies éventuelles comme celles de ce « nous » dont il fait bien partie. Une lecture ô combien salutaire, et résolument passionnante.

Mais pourquoi ce peuple, enfin sorti des geôles de Pharaon pour marcher à la rencontre de la liberté, a-t-il fini, en plein désert, par se languir du knout et par revenir de lui-même se placer sous la surveillance de ses gardes-chiourme ? Depuis quand la Russie est-elle possédée par un démon qui l’oblige à sombrer dans des crises de folie, où elle profère des malédictions inintelligibles et des accusations absurdes, où elle se jette, l’écume aux lèvres, sur ses voisins pour tenter de leur arracher la gorge ? Et comment s’appelle ce démon ?
La transformation n’a pas été instantanée. Elle s’est opérée petit à petit, sans aucune spontanéité, mais dirigée par les médias d’État ou fidèles à l’État. Elle s’est déroulée sur fond de renforcement, non seulement de la propagande, mais aussi des répressions, si bien que toute personne vivant en Russie a été progressivement induite à comprendre comment il convenait de penser et quelles idées étaient à proscrire. Pourtant, quelques années seulement avant l’annexion de la Crimée, l’état d’esprit en Russie était tout à fait différent : seule une minorité de citoyens souhaitait ardemment la réunion à la Russie des anciens territoires soviétiques ou impériaux. Les autres, la majorité, ne rêvaient que de modernisation et de poursuite de la dérive amorcée vers l’Occident. Et jusqu’à présent, malgré des efforts titanesques et les ressources illimitées de la propagande, malgré des répressions largement médiatisées, l’extermination des activistes politiques, une censure totale…, le pouvoir n’a pas réussi à faire communier le pays dans un idéal collectif, bien qu’ait été brisée toute résistance ouverte au régime et au conflit qu’il a déclenchée. Il n’empêche, une partie importante de la population soutient la guerre et le projet poutinien, mélange de paranoïa et de volonté de revanche.
Ce livre est composé d’articles et de colonnes que j’ai rédigés pour différents médias au cours de la dernière décennie, principalement pour commenter des événements qui m’ont paru importants, mais parfois aussi pour changer radicalement de perspective et pour documenter les réactions de la société face à ces événements. En outre, au fil du travail, j’ai fait pour moi-même quelques découvertes concernant le « sort de la patrie » et l’« état des mentalités ».
Et même si, en les publiant ici par ordre chronologique, je les organise comme des notes de voyage dans le journal de bord d’un vaisseau spatial aspiré par un trou noir, ces articles, pris ensemble, forment aussi quelque chose de plus vaste : une mosaïque qui représente non seulement la catastrophe en cours en Russie, mais la Russie en train de vivre cette catastrophe.
Qui est coupable ? Vous le savez bien. Que faire ? Allez savoir. Mais comment en sommes-nous arrivés à cette vie-là ? Faites-vous plaisir, ce ne sont pas les explications qui manquent.
Afin que le lecteur ait bien en tête les événements dont traite chaque article, j’ai décidé de les assortir d’une introduction qui rappelle le contexte historique, précision d’autant plus importante que certains événements ou débats ont déjà été relégués aux oubliettes quand, il y a quelques années, l’opinion publique s’en était fortement émue. Il m’est souvent arrivé de faire des pronostics, et comme je me suis tout aussi souvent trompé, ces articles avaient également besoin d’une réévaluation a posteriori. Je la fournis dans les commentaires qui suivent chacun d’eux.
Dans nombre de ces textes, j’ai recouru au procédé rhétorique suivant : je les ai rédigés au nom de mes contemporains vivant en Russie, à la première personne du pluriel. « Nous pensons, ai-je écrit, nous sentons. » Je me suis efforcé de diagnostiquer les processus à l’œuvre parmi le peuple, avec le sentiment d’en constituer une partie.
Mais ai-je le droit de parler au nom de ce peuple, moi qui n’ai vu venir ni la guerre ni le consentement populaire à cette guerre, moi qui vis en exil politique, après avoir été estampillé « agent de l’étranger » et visé par un avis de recherche ?
Et puis qui est ce « nous » ? Est-il possible de décrire le légendaire « peuple russe » ou le « peuple multinational de Russie » ? Est-il possible de parler en bloc de tous les gens vivant en Russie ? Qu’ont-ils en commun à part un passeport rouge et l’obligation de payer un tribut au Kremlin, de lui sacrifier leur vie dans des aventures guerrières ? L’intelligentsia ou la classe moyenne en font-elles seulement partie intégrante ? Sentent-elles et pensent-elles en accord avec ces « masses » de convention ?
Ces questions demeurent.
Et, cependant, il me semble que j’ai quand même réussi à sentir et à retranscrire parfois certains complexes, certains points sensibles, certaines aspirations et certains rêves, devenus des dénominateurs communs pour nombre de mes concitoyens pourtant très différents. Et quand on enchaîne ces articles par ordre chronologique, afin de raconter l’histoire de la transformation de la Russie, d’un pays cherchant à être normal à un État rejetant la normalité, ils commencent à ressembler à un véritable journal de la conscience de masse et de l’inconscient collectif. Au journal d’une chute dans un trou noir.

Hugues Charybde, le 21/09/2026
Dmitry Glukhovsky - Journal sous dictature - éditions Robert Laffont
l’acheter chez Charybde
ici

17.09.2026 à 11:59

Choses qui font du bien

L'Autre Quotidien
Je pense que l'art est le seul pouvoir politique, le seul pouvoir révolutionnaire, le seul pouvoir d'évolution, le seul pouvoir de libérer l'humanité de toute répression. Je ne dis pas que l'art a déjà réalisé cela, au contraire, et parce qu'il ne l'a pas fait, il doit être développé comme une arme, au début il y a des niveaux radicaux, ensuite vous pouvez parler de détails particuliers. Joseph Beuys
Texte intégral (1073 mots)

Joseph Beuys

La chanson dans la tête

Young Marble Giants - Wurlitzer Jukebox

L'éternel proverbe

Autant de pluie, autant de fleurs.

Proverbe libyen

Le haïku de cœur

崩れても残る気品の白牡丹
La pivoine blanche tombée - 
Quelque temps encore sous le charme 

Seishi Sagawa

photo Nina Rendulic

Les mots qui nous parlent

Je pense que l'art est le seul pouvoir politique, le seul pouvoir révolutionnaire, le seul pouvoir d'évolution, le seul pouvoir de libérer l'humanité de toute répression. Je ne dis pas que l'art a déjà réalisé cela, au contraire, et parce qu'il ne l'a pas fait, il doit être développé comme une arme, au début il y a des niveaux radicaux, ensuite vous pouvez parler de détails particuliers.

Joseph Beuys

Benjamin Katz - Joseph Beuys


22.05.2026 à 17:02

Lisa Murray : Cela aussi passera

L'Autre Quotidien
Dans son dernier projet, Cela aussi passera, Lisa Murray trouve un langage visuel pour rendre compte des aléas d’un quotidien façonné et marqué par son processus de guérison d’une maladie et d’un traumatisme.
Texte intégral (3280 mots)

Dans son dernier projet, Cela aussi passera, Lisa Murray trouve un langage visuel pour rendre compte des aléas d’un quotidien façonné et marqué par son processus de guérison d’une maladie et d’un traumatisme.

4_7 Days © Lisa Murray

Les bienfaits sociaux et émotionnels de l’art en tant que thérapie sont largement reconnus. Mais qu’est-ce qui fait de l’appareil photo un outil si efficace pour gérer des émotions complexes et des traumatismes ? « La photographie me donne la capacité de transposer sur le papier ce que je vois dans ma tête », explique Lisa Murray, une artiste multimédia dont la pratique s’articule autour de la gestion de son traumatisme. « Je trouve que la création est une activité vraiment méditative et très apaisante, car si je ne la concrétise pas, les images restent simplement dans mon esprit. »

This Too Shall Pass © Lisa Murray.jpg

Le dernier projet de Lisa Murray traite de la gestion de divers traitements médicamenteux tout au long de sa vie, en raison d’une maladie et d’une série d’événements traumatisants. Dans deux séries précédentes, Through My Child’s Eyes et For Parts Not Working, la photographe a abordé ces expériences de front. La première disséquait son combat contre le cancer du sein, tandis que la seconde traitait des blessures quelque peu invisibles résultant d’un traumatisme crânien suite à un grave accident de vélo.

Grey Matter © Lisa Murray

This Too Shall Pass a commencé un peu différemment, par une consultation chez le médecin. Après avoir souffert de migraines pendant de nombreuses années, Murray a fini par consulter un neurologue qui lui a expliqué les choses simplement : le système nerveux de chacun a un seuil de référence, et les événements de la vie peuvent le faire passer au-dessus ou en dessous de cette ligne. Lorsque le cerveau de Murray passe en dessous de ce seuil, elle a tendance à avoir une migraine. « Personne ne m’avait jamais donné de repères visuels auparavant, et tout m’a soudain semblé très clair. Il m’a dit : “Voyons si nous pouvons essayer de déplacer ce seuil.” » This Too Shall Pass est né d’un désir d’exprimer visuellement ce parcours physique et psychologique, en combinant la photographie avec des objets numérisés et des images d’archives pour créer des collages numériques saisissants.

Reality © Lisa Murray

Chaque image de cette série est chargée de sens. Par exemple, le portrait aux teintes orangées qui donne son titre à la série, This Too Shall Pass, illustre le soulagement de sortir d’une migraine. « Il y a ces incroyables auras de couleurs qui apparaissent après une migraine, où le monde est d’une beauté incroyable — les plus petites choses sont si éblouissantes », explique-t-elle. Une autre image, intitulée Reality, traite de la difficulté de se sevrer d’un traitement contre le cancer du sein qu’elle a pris pendant 10 ans. Elle représente Murray, portant une prothèse mammaire et un collier sur lequel le mot « reality » est suspendu à l’envers. « Les gens me font remarquer que je le porte à l’envers, mais chaque fois que je le mets et que je me regarde dans le miroir, je le vois dans le bon sens », dit-elle. « La photo évoque aussi le fait d’en être arrivée à un stade où je ne pense plus à subir une chirurgie reconstructive, et où je suis en paix avec ma réalité en portant une prothèse. »

Slipping © Lisa Murray

Un code binaire traverse ces images, inspiré par une découverte inattendue faite alors qu’elle travaillait avec un film moyen format. Murray a remarqué les repères techniques standard des chiffres 10 et 11 imprimés sur le bord du film, et s’est retrouvée attirée par la logique de la notation binaire. Dans les systèmes numériques, 1 signifie ON et 0 signifie OFF : une expression fondamentale de la présence et de l’absence. Pour Murray, cela a offert un vocabulaire précis pour décrire sa propre expérience. « Certains jours, je suis présente, je suis “allumée”, et d’autres jours, quand je jongle avec les médicaments et que j’essaie de revenir à ce niveau de base, je suis “éteinte” », explique-t-elle.

Open Wide © Lisa Murray

Le processus de Murray commence toujours par la photographie, mais « plus j’apprends, plus mon travail s’est élargi pour inclure des techniques mixtes, ce qui peut m’aider à exprimer mes idées de manière plus cohérente », dit-elle. Le fait de partager ce projet avec le monde fait également partie du processus de guérison. « Avec ma première série, j’éprouvais un sentiment de gêne incroyable… [Mais] si je ne m’étais pas exposée au monde, je n’aurais pas obtenu cette guérison en retour, car c’est la réaction des gens qui permet de normaliser les traumatismes. J’ai noué des liens avec tant de personnes qui vivent des expériences similaires et qui sont reconnaissantes pour le travail que je réalise. Et ces liens compensent largement l’isolement que j’ai ressenti en faisant face à mes problèmes de santé. »

Marigold Warner pour LensCulture, le 25/05/2026
Lisa Murray - Cela aussi passera

Soluble © Lisa Murray

22.05.2026 à 10:39

De Moby Dick à Robinson Crusoé, laissez tomber les #booktok ou #bookstagram : suivez le croque-mort.

L'Autre Quotidien
Hors du monde, le 6e tome de la série Stern sort cette semaine, et les frères Frédéric & Julien Maffre continuent de nous surprendre à chaque nouvel opus. Le croque-mort, désormais sans emploi, se retrouve piégé sur une île qui tourne au huis clos horrifique avec des livres pour seule consolation. Des livres vraiment ?
Texte intégral (2673 mots)

Hors du monde, le 6e tome de la série Stern sort cette semaine, et les frères Frédéric & Julien Maffre continuent de nous surprendre à chaque nouvel opus. Le croque-mort, désormais sans emploi, se retrouve piégé sur une île qui tourne au huis clos horrifique avec des livres pour seule consolation. Des livres vraiment ?

« La crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent. » Cette phrase tirée de Robinson Crusoé de Daniel Defoe donne le ton de ce T6, Hors du monde, où Elijah Stern sert de monnaie d’échange à un trafic d’armes et se retrouve malgré lui prisonnier d’une poignée de rebelles cubains préparant une insurrection.

Planqués sur une île au large de la Nouvelle-Orléans, le petit groupe va être progressivement décimé par une menace invisible et Stern se retrouve encore une fois là où il ne faut pas. 

À chaque nouvelle histoire, le duo tente de croiser son univers avec un nouveau genre et pour ce titre c’est le thriller qui s’invite après avoir fait évoluer leur personnage dans un polar, une comédie chorale, un western, un récit gothique et un récit de braquage [en savoir plus en parcourant notre article sur l’ensemble de la série ici]. 

Si chaque histoire peut être lue de manière indépendante, l’histoire d’Elijah Stern se dessine en filigrane, avec à chaque fois quelques bribes de son passé, de son histoire au détour d’un détail ou d’une conversation. Car les auteurs ont fait le pari de ne pas utiliser de flash-back ni d’artifice narratif pour donner corps à Stern, ses actions, ses paroles et ses lectures suffisent. 

Pour Hors du monde, Julien Maffre a travaillé ses personnages de manière à les rendre plus inquiétants et que Stern se détache particulièrement sur chaque planche. Que ce soit par la morphologie ou des jeux de lumières, il crée une dualité constante qui prendra tout son sens dans les scènes de tension.

Depuis le début de la série, il propose des visages marqués presque cartoonesques parfois dans des décors très réalistes. Son trait rehaussé de lavis avant de passer à la couleur donne un ton suranné qui colle parfaitement avec le projet de mettre en lumière un personnage qui évite l’action. 

Stern, un lecteur avant tout 

La référence au roman de Daniel Defoe n’est pas anodine car depuis le début de la série, Julien & Frédéric Maffre jouent avec les références culturelles de leur héros lecteur. Je vous propose un petit tour d’horizon de tous les easter eggs littéraires de la série. 

🪏Dans le T1, Le Croque-mort, le clochard et l’assassin, tout commence avec un livre, Moby Dick d’Herman Melville offert par Lenny à Stern contre le gîte, une découverte pour celui qui n’avait jusque là que des livres de médecine et d’anatomie visibles dans les premières planches. La lecture va changer Elijah qui ne veut plus des dime novel de Colorado Cobb proposés par le marchand —mais on y reviendra— et recherche maintenant de la littérature.  

🪏Ce sera le moteur de l’action du T2, La Cité des sauvages, l’action repose sur l’arrivée de Stern en ville pour acheter des bouquins. Une arrivée qui va déclencher pas mal de grabuge mais traversée par cette quête de lecture se terminant par la reproduction de sa liste : Jane Eyre de Charlotte Brontë, Frankenstein de Mary Shelley, Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, Les Misérables de Victor Hugo, Vie et opinions de Tristram Shandy de Laurence Sterne, Robinson Crusoé de Daniel Defoe et Les Souffrances du jeune Werther de Goethe. Sans oublier Shakespeare en toile de fond…

🪏Les dime novel « roman à deux sous » écrits par Colorado Cobb dans le premier tome sont au cœur du T3, L’Ouest, le vrai, puisque Stern rencontre Cobb et toute l’intrigue tourne autour de ce personnage gouailleur. 

🪏Le T4, Tout n’est qu’illusion, sera l’occasion de mettre en avant Edgar Allan Poe, les livres sur la magie d’Houdini, bouquins sur la sorcellerie et Necronomicon en clin d’œil. Sans oublier la pièce de théâtre au cœur de l’intrigue et le clin d’œil à Vincent Van Gogh dans la pension de famille.  

🪏Le T5, Une simple formalité, met en scène un jeune dessinateur et son carnet de croquis qui va suivre Stern tout du long, cette fois pas de roman dans un tome où les mots sont parfois inaccessibles et la langue une barrière. 

🪏Et ce T6, Hors du monde, qui s’ouvre sur Stern qui vend ses livres pour payer l’enterrement de sa mule et qui tombe sur une bibliothèque géante perdue dans une île presque déserte… 

Stern avait Robinson Crusoé sur sa liste depuis le deuxième volume, il aura fallu quatre volumes et la perte de tout ce qui comptait pour lui pour qu’il le lise enfin ! On touche le cœur du projet de Frédéric & Julien Maffre où rien n’est laissé au hasard dans ces albums qui invitent à la réflexion. 

Thomas Mourier, le 25/05/2026
Frédéric & Julien Maffre - Stern - Dargaud
-> Les liens renvoient sur le site Bubble où vous acquérir les ouvrages évoqués.

21.01.2026 à 11:24

Désespérance techno sud-américaine : les "Reminiscencias" de Binary Algorithms

L'Autre Quotidien
Conçu entre 2023 et 2025, le premier album studio de Binary Algorithms dépeint une histoire de décadence et de désespoir, où se rencontrent la périphérie latino-américaine, le désespoir de l'absence d'amour et la tragédie de la résistance dans les pays du Sud. Mêlant IDM, dub-techno et électro à des influences UK bass et ambient, Binary Algorithms retrace également la dichotomie des identités « latines », si souvent réduites au « tropical ».
Texte intégral (897 mots)

Conçu entre 2023 et 2025, le premier album studio de Binary Algorithms dépeint une histoire de décadence et de désespoir, où se rencontrent la périphérie latino-américaine, le désespoir de l'absence d'amour et la tragédie de la résistance dans les pays du Sud. Mêlant IDM, dub-techno et électro à des influences UK bass et ambient, Binary Algorithms retrace également la dichotomie des identités « latines », si souvent réduites au « tropical ».

Néanmoins, Reminiscencias ne se limite pas à un seul fil conducteur. Il s'agit d'une cartographie intime des lieux vécus et abandonnés, où se croisent mémoire personnelle et histoire collective. Des coins de rue marqués par l'absence, des pièces à demi éclairées où des voix résonnaient autrefois, des trajets en bus à travers des banlieues tentaculaires, le bourdonnement lointain des marchés s'estompant dans un silence de béton. Les sons qui entourent Andrés – des routes rurales aux bourdonnements sourds de la circulation sur les autoroutes fissurées – se mêlent à des fragments de souvenirs : rencontres fugaces, lettres jamais envoyées, poids des mots non dits. Ces espaces sont imprégnés d'histoires de résilience et de perte, dont l'écho dépasse largement leurs limites physiques.

Chaque composition évolue entre des structures rythmiques abrasives, des passages atmosphériques expansifs et une conception sonore raffinée, évoquant la tension entre résilience et effondrement, nostalgie et futurs qui ne se sont jamais réalisés, utopies promises et vérité impitoyable. Dans cette convergence, le LP devient à la fois un document et une réflexion — un paysage sonore façonné par le temps, la perte et les espaces laissés entre eux.

Et si la comprenette vous fait encore défaut, pensez Trump, pensez Maduro et surtout la guignol de service :Maria Corina Machado, la même affidée qui a refilé son prix à l’agent orange… Plus clair comme ça ?

Jean-Pierre Simard, le 21/01/2026
Binary Algorithms - Reminiscencias - Furatena



09.10.2025 à 17:32

Avec Common Ground, l'ikebana tend vers l'universel

L'Autre Quotidien
Né en 2019, le projet Common Ground à l’ambition de relier les personnes séparées par l'idéologie, la géographie et la culture par le biais de la terre commune que nous occupons. "Avant qu'il n'y ait l'Amérique en tant que pays, ou les États individuels et les identités territoriales qui en découlent et les politiques qui en découlent, il y avait la terre que l'Amérique occupe", écrit Adam Silverman.
Texte intégral (1620 mots)

Né en 2019, le projet Common Ground à l’ambition de relier les personnes séparées par l'idéologie, la géographie et la culture par le biais de la terre commune que nous occupons. "Avant qu'il n'y ait l'Amérique en tant que pays, ou les États individuels et les identités territoriales qui en découlent et les politiques qui en découlent, il y avait la terre que l'Amérique occupe", écrit Adam Silverman.

Massachusetts.” Photo by Joshua White. All images courtesy of Inventory Press, shared with permission

Si l'objectif est ambitieux, le principe de Common Ground est simple : Silverman récolte de l'argile, de l'eau et des cendres de bois dans les 50 États, à Washington D.C. et dans les cinq territoires américains occupés - Porto Rico, les îles Vierges américaines, Guam, les Samoa américaines et les îles Mariannes du Nord - et mélange ensuite les matériaux de manière à ce que les substances et leurs origines soient impossibles à distinguer. Ce mélange est à la base des récipients en céramique de l'artiste, qui comprend deux séries de vaisselle et de pots cérémoniels. Il explique à propos de ces derniers : "Les formes ne sont pas subtiles et, bien qu'elles reposent sur des pieds ou des fondations solides, elles sont abîmées, marquées, penchées, montrant les processus qui les ont amenées là. Les sommets sont ouverts, symboliquement prêts à recevoir".

West Virginia.” Photo by Joshua White

Un nouveau livre publié par Inventory Press célèbre les pots de cérémonie de Silverman, qui sont associés à des arrangements réalisés par des étudiants et des professeurs d'ikebana. Common Ground : Adam Silverman + Sogetsu Ikebana Los Angeles documente le processus de l'artiste et explore l'impulsion à l'origine du projet, en particulier lorsqu'il jette un pont entre les traditions de fabrication américaines et japonaises. Les pages sont remplies de diagrammes expliquant les différences entre les matériaux, d'images de Silverman collectant et préparant ses substances, et de photos des œuvres collaboratives achevées qui montrent une myriade de créations Ikebana émergeant des récipients.

Jean-Pierre Simard, le 16/10/2023
Adam Silverman + Sogetsu Ikebana Los Angeles - Common Ground - Inventory Press

13.01.2025 à 17:55

Comment et pourquoi s'abonner ?

L'Autre Quotidien
En faisant le geste de vous abonner, vous soutenez un magazine d’art à l’âme anarchiste qui ne courtise ni l’état ni l’industrie culturelle, et ne parle que de ce qu’il aime vraiment, sans tenir compte des chiffres de vente, des réputations à flatter, ou des publicités à engranger. En échange, vous ne raterez plus un seul de nos articles. Et vous aurez accès à l’entièreté d’un des plus beaux sites internet du monde. Merci d’avance.
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On ne vous le dit jamais, parce qu’on parle très mal d'argent, et ces quelques lignes maladroites le prouvent, mais personne ne nous paie pour réaliser L’Autre Quotidien, cet OVNI dans l’internet et la presse française, un magazine culturel très engagé à gauche qui a publié en accès libre des milliers d’articles que vous avez peut-être appréciés. D’où la nécessité de promouvoir les abonnements. Sans même parler de salaires - aucun de nous n’en touche, le journal n'a pas assez de revenus pour ça - l’entretien d’un site devenu aussi énorme que L’Autre Quotidien a un coût. Nous voulons continuer. Nous y tenons. Mais nous avons aujourd’hui besoin de votre soutien. Merci à tous ceux qui nous lisent, et nous prêtent leur attention. Vous êtes notre raison d’être. Un journal n’existe que par ses lecteurs. Ceux avec qui l’on veut partager une conversation. Et le pain quotidien.

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25.10.2024 à 09:19

Frissonner avec les particules de nuit d'Apichatpong Weerasethakul

L'Autre Quotidien
Organisée dans le cadre de la manifestation Apichatpong Weerasethakul, l’exposition “Des lumières et des ombres” dévoile une vingtaine d’installations filmiques créées par le cinéaste et artiste visuel thaïlandais ces vingt dernières années — dont une spécifiquement réalisée pour cette occasion. En écho aux pièces qui jouent de la lumière et des formes, elle se présente comme une déambulation nocturne ponctuée des illuminations des images projetées.
Texte intégral (833 mots)

Vue de l’exposition Apichatpong Weerasethakul, Centre Pompidou — Pavillon Brancusi 2024 © Centre Pompidou — Audrey Laurans

Organisée dans le cadre de la manifestation Apichatpong Weerasethakul, l’exposition “Des lumières et des ombres” dévoile une vingtaine d’installations filmiques créées par le cinéaste et artiste visuel thaïlandais ces vingt dernières années — dont une spécifiquement réalisée pour cette occasion. En écho aux pièces qui jouent de la lumière et des formes, elle se présente comme une déambulation nocturne ponctuée des illuminations des images projetées.

L’exposition Particules de nuit est spécifiquement conçue pour un lieu particulier, le pavillon autrefois construit pour abriter une reproduction de l’atelier du sculpteur Constantin Brancusi et actuellement vide en préparation des travaux de rénovation du Centre Pompidou. D’un espace voué à accueillir parfaitement la lumière du soleil, Weerasethakul en fait le lieu d’une déambulation nocturne, ponctuée de la seule lumière des images projetées.

« Voir / n’est pas voir », ces mots écrits à la plume reviennent comme une ritournelle dans Seeing Circles (2022), où l’artiste décrit un tremblement de la vision. Rappelant l’obturateur d’un appareil photo, l’œil explore par intermittence les multiples échelles du monde visible à partir de chez lui. Dans For Bruce (2022), tourné dans la nature péruvienne, le même regard examine les ondulations et les reflets du soleil à la surface de l’eau, révélant à la fois la simplicité instantanée et la complexité de regarder / voir, et peut-être de méditer. Les œuvres récentes rassemblées pour cette exposition, à l’instar de l’étude de Brancusi sur la lumière et les formes naturelles, présentent un flux varié, du scintillement du soleil amazonien aux méandres de la nuit. Comme le palimpseste d’un rêve, les images qu’elles mettent en jeu se forment puis se dissipent, prennent congé sans vraiment disparaître : elles se transforment pour se déposer ailleurs. Les réalités du présent restent inséparables des souvenirs et des mythes vernaculaires. En se déplaçant parmi ces illuminations, le public voit les frontières temporelles se dissoudre.

Dans Solarium (2023), une installation récemment créée pour la Biennale de Thaïlande à Chiang Rai, l’investigation hypnagogique d’Apichatpong Weerasethakul atteint un réalisme hallucinatoire, imaginant une vision orpheline et errante qui tourne vers elle-même sa propre quête. Le soleil de la mémoire se lève et se couche à l’horizon. Il ne reste plus à la pupille qu’à inventer une autre lumière.

Et, si vous ne connaissez pas encore son cinéma, la rétrospective actuelle à Pompibourg vaut aussi plus que le détour.

Elmer Ganterie, le 28/10/2024
Apichatpong Weerasethakul - Particules de nuit -> 6/01/2025
Centre Georges Pompidou Place Georges Pompidou 75004 Paris

13.03.2024 à 14:30

Ce que nous défendons

L'Autre Quotidien
Tout journal est politique. Celui que nous faisons ne se cache pas cette évidence. Son existence, qui n'était pas donnée, car personne ne nous a invités, est déjà en elle-même un fait politique. Nous faisons irruption. Nous entrons par effraction dans le champ bien gardé des opinions bonnes à entendre. Sachant qu'exister, c'est résister, nous avons fait le choix d'exister. Or choisir est l'acte politique même.
Texte intégral (715 mots)

Tout journal est politique. Celui que nous faisons ne se cache pas cette évidence. Son existence, qui n'était pas donnée, car personne ne nous a invités, est déjà en elle-même un fait politique. Nous faisons irruption. Nous entrons par effraction dans le champ bien gardé des opinions bonnes à entendre. Sachant qu'exister, c'est résister, nous avons fait le choix d'exister. Or choisir est l'acte politique même. Choisir avec qui on vit et travaille est politique. Choisir l'égalité des salaires est politique. Dénoncer l'injustice est politique. Accepter (et accepter réellement) de donner la parole aux autres est politique. Proposer des haïkus dans nos éphémérides est politique. Mettre le sort d'un journal dans les mains de ses lecteurs est politique. Ce qui implique à nos yeux de répondre avant toute chose à des questions légitimes sur l'origine de ce projet, notre financement, nos objectifs, l'idée que nous faisons de notre travail.

  1. L'Autre Quotidien est parfaitement indépendant. Créé par des journalistes et géré par une association 1901 : Nuit & Jour, il n'a ni capital de départ, ni capital d'arrivée. Qui le finance ? Jusqu'à présent, ses abonnés. Est-il riche ? Non, il est pauvre. Il fait donc avec de pauvres moyens. Cela aussi, il est juste d'en prévenir.

  2. L'Autre Quotidien n'est le cache-sexe ou le compagnon de route d'aucun parti ou réseau d'influence. Il n'en est ni membre, ni évidemment porte-parole.

  3. L'Autre Quotidien ne prétend pas pour autant à la neutralité en politique. Dans le combat contre toutes les formes d'oppression, nous ne sommes pas neutres, nous sommes du côté de ceux qui s'organisent et résistent.

  4. L'Autre Quotidien n'a pas le goût de la propagande. Quant à la communication, sa sœur jumelle dopée aux méthodes du marketing, nous n'oublions pas que c'est la Préfecture de police qui a inventé le communiqué. Les gens d'en bas ne "communiquent" pas, ils s'expriment. De leur bouche une parole naît, libre des pitoyables "éléments de langage". La communication et la propagande ne sont donc pas notre affaire. La recherche de l'expression juste est notre affaire.

09.01.2024 à 20:16

Pourquoi ce journal ?

L'Autre Quotidien
A quoi bon un journal culturel en temps de détresse ? .............et nous y sommes, ou pas loin........................ ..............certains déjà en plein dedans......................... C'est la question à laquelle nous essayons d'apporter une réponse positive dans chaque numéro.
Texte intégral (586 mots)

Chris Marker La Jetée

A quoi bon un journal culturel en temps de détresse ?
.............et nous y sommes, ou pas loin........................
..............certains déjà en plein dedans.........................


Notre projet est celui d'une presse qui mène le combat culturel pour résister à la laideur, et s'engage dans la bataille des idées au côté de ceux qui souhaitent vivre dans un monde plus libertaire, plus égalitaire et plus fraternel, contre les tenants d'une société plus autoritaire, se moquant de l'égalité, et carrément pas fraternelle. Par amour (toujours) du réseau, nous avons fait le choix d'un digital artisanal et de qualité, convaincus qu'un site web peut être une belle œuvre, comme il y a de beaux livres, de beaux objets. Des chroniqueurs nous ont rejoint. Des sites convaincus par le projet nous ont apporté leur aide et leur talent pour faire vivre les rubriques. Nous sommes toujours en chemin, mais nous pouvons grâce à eux aujourd'hui affirmer sans rougir que nous offrons déjà un journal culturel engagé sans pareil. Vous pourrez vous en rendre compte en découvrant les centaines d'articles de nos rubriques Photo, BD, Livres, Musique, Art, Science Fiction, Cinéma, Architecture, Images, Idées, Style.

Christian Perrot & Jean-Pierre Simard

31.08.2023 à 21:25

Hommage à Mario Tronti : le Royaume est là, si nous le voulons

L'Autre Quotidien
Mario Tronti est décédé le 7 août, à l'âge de 92 ans. Pour toujours, son nom est lié à son premier livre publié en 1966, Ouvriers et Capital, qui fut plus tard défini comme « la bible de l'opéraïsme » à la racine de l’autonomie ouvrière italienne. Un livre qui, quelle qu'en soit la manière dont on veut le juger, a marqué, à proximité de 68, et surtout des grandes luttes ouvrières de 1969, une grande innovation mais aussi une rupture théorique forte dans le marxisme de la seconde moitié du XXe siècle, ce siècle dur et difficile auquel il est toujours resté fidèle. Son ami et collaborateur Marcello Tarì attire dans ce beau texte notre attention sur le dernier combat de Mario Tronti, trouver le lien entre politique et spiritualité. Réparer la blessure ouverte du choc qu'il considérait comme absurde et qui existait pourtant entre le mouvement communiste et le christianisme.
Texte intégral (5187 mots)

Je t'aimais, maintenant j'y vais
J'étais communiste
J'avais un rêve, un espoir
Adieu amour, adieu
(Baustelle, L'homme du siècle ) .

Mario Tronti est décédé le 7 août, à son domicile de Ferentillo, à l'âge de 92 ans ; un « âge de patriarches » a-t-il déclaré à l'occasion du 90e anniversaire d'Ingrao [1], tout comme il a dû le dire plus tard de lui-même avec une pincée de son ironie habituelle, à la fois aiguë et douce.

Pour une grande partie du petit et du grand public, son nom est lié à son premier livre, Ouvriers et Capital, publié chez Einaudi en 1966 [2] , qui fut plus tard défini comme « la bible de l'opéraïsme ». Un livre qui, quelle qu'en soit la manière dont on veut le juger, a marqué, à proximité de 68, et surtout des grandes luttes ouvrières de 1969, une grande innovation mais aussi une rupture théorique forte dans le marxisme de la seconde moitié du XXe siècle, ce siècle dur et difficile auquel il est toujours resté fidèle.

Le premier ouvrage

Dans ces pages, Tronti a réalisé ce qu'on appelle la « révolution copernicienne » dans l'interprétation du conflit entre le capital et le travail : vient d' abord le sujet ouvrier et ses luttes, après le capital et son développement ; donc la tactique va au parti, la stratégie va au mouvement ouvrier, précisément ce qu'il appelle dans l'un des passages les plus célèbres et les plus lourds de conséquences la « stratégie du refus ».

Il y avait déjà, à y regarder de plus près, dans ce renversement de perspective, un aspect du radicalisme évangélique auquel Tronti fera plus tard directement référence : les premiers seront les derniers et les derniers seront les premiers.

Conflit extrêmement radical, expression organisée de la force des opprimés et pourtant conflit sans violence : « Le conflit est connaissance. (…) La force est le négatif de la résistance, la violence est le positif de l'agression. (…) La grève est une décision collective par excellence, une action qui interrompt les activités, c'est un dire non, non à la poursuite du travail, une lutte non-violente, un conflit sans guerre. Le conflit de classes comme alternative civilisationnelle à la guerre de massacre, car ce sont « les formes de lutte [qui] révèlent les objectifs du mouvement » [3] .

Un communisme hétérodoxe

Ouvriers et Capital a été un véritable choc également par son langage, son style et ses références théoriques : autant de matériaux étrangers à l'orthodoxie communiste de l'époque. À une culture militante qui en Italie était encore empêtrée dans le “Diamat” de Staline (soit une version ultra-simpliste du matérialisme dialectique, pour résumer) combiné à la triade Croce-Gentile-Gramsci, Mario Tronti opposait l'impact prodigieux de la pensée négative et de la culture de crise.

Nietzsche et Weber furent introduits à grand bruit dans les murs des usines, les notes de Gustav Mahler «entre un adagio désespéré et un bientôt majestueux» [4] accompagnèrent la marche des grévistes et la grande littérature de la crise, de Musil à Mann en passant par Dostoïevski imprègne même la réflexion sur le parti. Tous les concepts de l’économie politique sont devenus source de conflits et ceux-ci, sortis de l’usine, sont venus comme une lave incandescente investir la société entière. La revue culturelle du Parti communiste italien, Rinascita, n’a aimé ni l’idée ni le livre.

Mais l’histoire théorico-militante de Mario Tronti ne s’arrête certainement pas avec ce livre. Dans ces lignes, je voudrais plutôt rappeler le Tronti des dernières décennies, celui qui, après la phase de « l'autonomie du politique » des années 1970 [5], étape importante et généralement mal comprise, s'est aventuré dans l'étude de théologie politique, d'abord expérimentée dans une union inédite et audacieuse de la théorie développée par Carl Schmitt avec la tradition marxiste - "Karl und Carl", comme le dit un chapitre de son ouvrage “La politique au coucher du soleil” - puis dans la culture d'une spiritualité qui s'enfonce dans les profondeurs et les hauteurs de l'Écriture, des Pères de l'Église et de la littérature monastique.

Et enfin, le communisme messianique de Walter Benjamin, l'insurrectionnisme eschatologique d'Ernst Bloch et le saint Paul apocalyptique-révolutionnaire de Jacob Taubes, tous appelés par Tronti à apporter une correction forte à la fois à l'apocalypticisme réactionnaire exprimé par la théologie politique de Schmitt et à l'aridité du matérialisme, qu'il soit dialectique ou historique.

En fait, c'est lors d'un dialogue public que nous avons eu il y a quelques années dans un petit théâtre romain que Tronti a dit, en prononçant bien les mots, qu'« en fin de compte, le matérialisme est une chose pour les bourgeois ». C’est dans cet horizon, je crois, qu’il faut comprendre sa définition de « révolutionnaire conservateur ». Réaliste oui, matérialiste non.

Échec de la révolution et théologie politique

La théologie politique lui est certes venue de la lecture précoce que Tronti faisait, parmi les premiers à gauche, de Schmitt et des grands conservateurs, mais elle concernait aussi une évaluation plus subtile d'ordre existentiel, personnel : il fallait « corriger » le sens de l'histoire jusqu'à la subjectivité, puisque « toute la Modernité était à l'opposé de l'Annonce » [6] .

En 1980, dans un débat sur le terrorisme, répondant à Angelo Bolaffi, qui affirmait que la limite de la gauche résidait dans le fait qu'elle avait produit une théologie de la révolution, il répondit, avec une de ses réponses classiques et cinglantes :
« C'est justement parce qu'il y a eu l'échec de la révolution en Occident, que la révolution est devenue théologie » [7] . Ou du moins, c'en était devenu un pour lui. La défaite, l’échec, voire l’humiliation, sont devenus pleinement des catégories théologico-politiques puis transformés en autre chose .

Pour Tronti des années entre les deux millénaires, la dimension théologique, de symptôme et de tentative de réponse à une catastrophe historique, devait correspondre au besoin de résistance subjective, exprimé paradoxalement à travers un approfondissement de la crise. Parce que c'est le christianisme lui-même, l'Évangile, qui est « krisis», dans son vrai sens de choix et de décision. Crise de subjectivité, crise de l'histoire, crise du « monde ». Mais surtout une crise révolutionnaire parce qu'elle a été vécue pour et avec les plus petits, les expropriés, les opprimés, les humiliés et les offensés : la partie de l'humanité à laquelle Tronti s'est toujours senti intimement « appartenir », avec son point de vue partisan qu'il faut toujours lutter et encore contre la totalité de « ce monde » tel qu'il est : injuste, violent, égoïste, nihiliste, individualiste.

Le capitalisme pour Tronti n'était plus seulement un mode de production haineux, défendu par un système politico-idéologique tout aussi haineux, mais une construction anthropologique vertigineuse, une idée et une pratique destructrice de la Terre et de la Personne qui campait dans les âmes, corrompant l'âme. esprits, sapant leur capacité à discerner le bien du mal. Il ne s’agissait plus pour lui d’une crise du mode de production ou des rapports de classes, ni de celle de la politique comme gestion des affaires de l’État, mais d’une « crise de civilisation » verticale.

Le problème du marxisme, disait Tronti, était précisément de ne pas avoir été capable de proposer une anthropologie à la hauteur de son époque et du défi qu'elle représentait. Et c'est aussi dans ce sens qu'il faut comprendre sa déploration constante, comme une blessure ouverte, du choc qu'il considérait comme absurde et qui existait pourtant entre le mouvement communiste et le christianisme, arrivant à des conclusions très proches de celles du Père Turoldo, un homme, moine, partisan et poète pour lequel nous partagions une grande passion, qui écrivait un jour : « le communisme pourrait être la véritable révolution des pauvres ; à une condition, que la loi de la pauvreté ne soit pas trahie. Au lieu de cela, tout a lamentablement échoué. Le “rerum” de “Cupido” (Ndt : fait référence à la phrase de Pline le jeune : “omnium rerum cupido languescit, quum facilis occasio est”, en français : “Tous les désirs s’affaiblissent lorsqu’on a facilement l’occasion de les satisfaire” n'a pas été pris en compte, de la possibilité du péché (...) on pensait créer un communisme quelle que soit la force de la religion, alors que l'essence de la vraie religion est de "se garder pur de ce monde" [ 8 ] .

Mais l'hypothèse du paradigme théologico-politique a aussi permis la révélation d'une vérité indicible pour de nombreux militants de gauche : si avec Schmitt on supposait que « tous les concepts de la doctrine de l'État sont des concepts théologiques sécularisés », alors, selon la suggestion de Walter Benjamin, il est également vrai que « tous les concepts de la doctrine révolutionnaire sont des concepts théologiques sécularisés », comme nous l'écrivions dans un texte de 2020 intitulé Xeniteia. Contemplation et combat [9] .

Cet article était censé ouvrir un petit chantier de recherche à travers lequel, avec la contribution d'autres amis, nous voulions tenter de repenser le lien « originel » entre christianisme et communisme, notamment à travers cette tradition monastique qui a profondément inspiré la réflexion trontienne des derniers temps. décennies et sa propre vie, traversée par l'amitié avec le moine de l’ordre camaldule Dom Benedetto Calati et avec Enzo Bianchi ainsi que leurs communautés.

Le communisme comme forme de vie

« Original » car, nous en avons beaucoup parlé ces dernières années, Tronti était finalement convaincu que le communisme n'était pas réductible au marxisme, qui reste néanmoins un épisode important, mais qu'il avait une profondeur historique plus large et une dimension transcendante magnétique, indiquant une "forme de vie" que l'on contemple dans les lignes lumineuses des Actes des Apôtres et que l'on peut ensuite suivre au fil de la contre-histoire des pauvres et des opprimés : "Que l'idée du communisme ait à voir avec le christianisme primitif est un fait que le mouvement communiste du XXe siècle n’a pas envisagé. C'est une lacune grave" [10] . Et c'est d'ailleurs peut-être le seul moyen de sauver l'esprit du communisme de l'oubli annihilant auquel « ce monde », l'histoire des vainqueurs, destine ses antagonistes.

Mais donc, si d'une part la théologie politique concerne les catégories fondamentales de la politique moderne, de l'État et des conflits de pouvoir - disons, pour simplifier, les catégories du « que faire ? - d'autre part, révéler les racines théologiques du communisme signifie tourner notre regard vers le thème de la spiritualité, c'est-à-dire vers « comment le faire ? », ou vers « comment vivre » ici et maintenant, peut-être aussi vaincu que Tronti lui-même l’a admis sans hésitation, mais sans jamais abjurer l'ancienne promesse de libération.

Bref, le thème de la spiritualité comme forme de vie, puisque selon Tronti c'était le communisme pour beaucoup de sa génération : une manière d'être avant même une doctrine ou le rêve d'une institution alternative. Dans un échange de lettres que nous avions autour d'un de mes textes sur la spiritualité [11] , il écrivait : « Fondamentalement, d'une certaine manière, la civitas Dei (Ndt : la Cité de Dieu) , contrairement à la civitas hominis (Ndt : la Cité des hommes), attend toujours là la force de l'esprit qui entend y parvenir. L’homme nouveau est alors cette force proactive génératrice, et non le produit final de la réalisation. »

Encore des renversements de perspective : d'abord la force de l'esprit, puis la réalisation ; d'abord l'homme nouveau, puis les structures. Le contraire de ce qu’avaient fait les révolutions du passé. Dans lequel, au début, dit Turoldo, il y a toujours la puissante présence désorganisatrice de l'Esprit, mais les révolutionnaires ne savaient pas ou ne voulaient pas la suivre et se sont donc perdus en croyant que l'homme nouveau devait être le résultat des unités de production, comme le chantait le CSI (Consortium des Musiciens Indépendants) : « Rêve Technologique Bolchevique/Mécanique Mystique Athée/Machine Automatique-pas d'âme » (CSI, Unité de Production, 1998 ) .

Cultiver la spiritualité

En réalité, si l'on s'en tient à ce qu'écrit Tronti, la théologie politique elle-même appartient au passé [12] , il faut l'étudier et l'utiliser, pour saisir le lien entre « politique et transcendance » [13] , mais sans se faire d'illusions sur le présent, donc que ce qui reste à faire de toute urgence est la culture d'une spiritualité forte et peut-être tournée vers un autre continent, celui du « mysticisme et de la politique » que le regretté Tronti a souvent rappelé, également à travers des auteurs contemporains comme le théologien indo-catalan Raimon Panikkar, qu’il avait rencontré par l’intermédiaire de sa fille Antonia qui a une profonde connaissance de Panikkar [14] .

Il le cite par exemple lors d'une conférence tenue à Rome en 2006, dans laquelle il tentait d'expliquer ce qu'était pour lui la « spiritualité » : « La spiritualité a une longue histoire. Cela nous vient de loin. Panikkar parle de ce troisième sens qui est – dit-il – comme une lueur plus ou moins claire de conscience que dans la vie il y a quelque chose de plus que ce qui est perçu par les sens ou prévu par l'esprit. (…) ce n'est pas une extension horizontale, vers ce qu'on ne connaît pas encore ou que l'on n'est pas encore, c'est plutôt un saut vertical vers une autre dimension de la réalité (…) Rester sur terre en montant, et ça n'est pas plier sous quelque chose. Quelle est la condition pour être libre (...) Et pourtant cette conflictualité de la spiritualité - c'est de cela dont je parle. [15] .

Au lieu de continuer à étendre de manière nihiliste la sécularisation des concepts théologiques, Tronti semblait engagé dans la direction opposée, c'est-à-dire dans la rethéologisation des concepts sécularisés du politique, comme l'a souligné à juste titre le philosophe et théologien suédois Mårten Björk [16 ] .

D'autre part, c'est Tronti lui-même qui, en 1992, dans un essai intitulé de manière significative « Au-delà de l'ami-ennemi », écrivait : « Devrions-nous, en tant que philosophie du futur, assumer le projet d'une re-théologisation des concepts sécularisés ? C’est un problème de réflexion sur la politique, mais aussi de pratique de la politique. Peut-être devrions-nous revenir à la distinction entre « nouveaux cieux » et « nouvelles terres ». Il faut se donner le courage de proposer à nouveau le « royaume » utopique d'un autre monde d'hommes et pour les hommes » [17] .

Les temps de Bailamme

En fait, l'un des laboratoires de pensée les plus intéressants que Tronti a contribué à animer entre les années 80 et 90 du siècle dernier, avec des croyants et des non-croyants, était celui de la revue Bailamme qui portait comme sous-titre programmatique non " revue de théologie et politique » mais de « revue de spiritualité et politique » [18] .

Vous apprécierez la différence. Le “et” qui est placé là, au milieu, est important. Il indique une possible conjonction mais aussi un possible conflit, une tension qui n'est jamais complètement résoluble et qui, précisément pour cette raison, est capable de générer une pensée alternative et même d'orienter une vie. et en lui donnant une forme [19] .

Il existe donc deux camps : non opposés, plutôt étroitement liés et pourtant différents. D'une part celle théologico-politique des recherches sur le pouvoir et les formes de conflit qui l'entourent, sans jamais oublier la dimension transcendante qui agite et informe tout, de l'autre celle de la spiritualité comme « armure » de la subjectivité contre le culte du l'ego annoncé par le libéralisme existentiel, comme l'élan de la liberté de l'esprit dans et contre le désert mondain, comme celui de l'espoir contre tout espoir qui déchire jusqu'au plus profond, comme l'utopie concrète d'un autre monde, celui qui « devient possible » (...) seulement lorsque cela devient nécessaire" [20] . C'est tout ce dont parle son dernier grand livre, auquel il tenait beaucoup, De l'esprit libre, dans lequel il revendique le choix d'une spiritualité «non pas pour lui-même, mais contre le monde (…). Être en paix avec soi-même, c'est entrer en guerre contre le monde» [21] .

Et en parlant d'espérances, dans l'un de ses plus beaux textes récemment écrits [22] , Tronti a enfin donné sa définition de la théologie politique, qui, je crois, mérite d'être rappelée et méditée ici : « Dans le Magnificat on lit : renverser les puissants, élever les humbles. Voici le théologique. Comment faire tomber les puissants, comment élever les humbles. Voici le politique. » Encore une fois : l'Esprit inspire et guide, l'homme politique suit et tente d'œuvrer à la réalisation du royaume.

Théologie de la libération

Tronti me disait qu’il nous fallait approfondir nos connaissances sur la théologie de la libération car, écrivait-il, « il y a effectivement des combats là-bas ». Et donc : contemplation – en regardant les pères du désert – et combat – en regardant les barricades évangéliques du Sud du monde.

Son doute, que je partage, était de savoir si un discours comme celui de la théologie de la libération pouvait vraiment être implanté ici, en Occident, où les pauvres, les derniers, en tant que sujets, sont « désormais non seulement méconnus, mais aussi méconnaissables, pour “la Cause” (du communisme), comme on disait autrefois.»

Cette invisibilité de ces derniers, qu'il commença, je crois, à reconnaître grâce à l'intense amitié qu'il entretenait avec le jésuite Pio Parisi, le toucha profondément [23] . Il faut pouvoir « voir au-delà » , justement, et dans son dernier discours public de juin dernier, paraphrasant le Jésus de L’Évangile selon Saint-Jean 9.39, il exprimait ainsi son espérance, qui était aussi une incitation au combat : « celui qui ne voit pas verra , celui qui voit sera aveuglé ». [24] .

Gigi Roggero, qui était l'organisatrice de cette dernière rencontre, écrit que dans cette phrase il y a « un Jésus qui ne tend pas l'autre joue. Un Jésus très benjaminien, qui se bat pour venger le passé. Un Jésus qui divise le monde en deux. Riches et pauvres, pour le christianisme primitif. Travailleurs et capital, pour nous. Ami et ennemi, dans le lexique du réalisme" [25] .

Je crois qu'un aspect chiliastique résonne dans ce commentaire qui est effectivement présent chez un certain Tronti – aspect que, je dois le dire, j'ai moi-même cultivé depuis longtemps – et donc une impatience, donc une tentation, pour laquelle la division finale n'est pas, comme c'est le cas dans l'Évangile et comme le dit effectivement Walter Benjamin [26], entre les mains du Messie, mais il est sécularisé et donc il doit être fait ici et maintenant de nos propres mains, et tant pis, si avec l'ivraie, des blés aussi sont arrachés.

Le mystère d'une vie

Et pourtant Mario Tronti, comme toute vie humaine, est un mystère, et il y avait aussi en lui une autre tension, un corps à corps avec la Parole, à travers laquelle je crois qu'il a ressenti que la révolution dernière, vraie et définitive, la grande division eschatologique , la "rupture totale", comme le disait Bonhoeffer, n'est pas à la portée de nos possibilités et qu'il nous appartient maintenant peut-être d'agiter ce "feu dans l'esprit", qui nous a toujours conduit au combat, pour le faire brûler dans le cœur, tandis que nous tournons notre regard vers le haut, nous efforçant, certainement, de hâter l'avènement du royaume ; mais c'est une précipitation qui ne correspond pas à notre imposition au monde, à une décharge de volonté de puissance, mais plutôt à la force et à l'intensité de notre désir.

Dans cet article que nous avons écrit ensemble, à la phrase "un royaume, il nous a été annoncé, qui est déjà parmi nous", c'est sa main qui a ajouté "si nous le voulons". C'est quelque chose qui a à voir avec une conversion du cœur et un désir de communion dans l'esprit, d'où découle une politique .

C'est du moins ainsi que je comprends les paroles qu'il m'a écrites il y a deux ans : « Si je comprends bien, le sens du voyage est configuré dans le sens du retour pour combiner, dans et contre toutes les répliques de l'histoire, de la liberté et du communisme. Liberté de l'esprit pour résister au monde, communisme des esprits pour monter au royaume." Le choix du verbe est intéressant : « monter ». Mais c’est juste, parce que Son royaume n’est pas de « ce monde » et que la direction de la liberté est vers le haut.

Il y aurait encore tant de choses à dire et le moment viendra, mais maintenant, cher Mario, pendant que nous autres continuons à regarder les choses « per speculum in aenigmate » (Ndt : de manière confuse, inversée, comme dans un miroir) et nous préparons à mordre encore la poussière, peut-être que désormais vous voyez, savez et aimez déjà « facie ad faciem » dans la communion des esprits. Ainsi soit-il.

Marcello Tarì

Notes

[1] « L'époque des patriarches » dans Mario Tronti, On ne peut pas l'accepter , édité par Pasquale Serra, Ediesse, Rome 2009, pp. 133-141.

[2] Récemment réédité par la maison d'édition DeriveApprodi.

[3] M. Tronti, La politique au coucher du soleil , Einaudi, Turin 1998, pp.58-59.

[4] M. Tronti, Politique et destin , Luca Sossella, Rome 2006, p.19.

[5] M. Tronti, Sur l'autonomie de l'homme politique, Feltrinelli, Milan 1977.

[6] M. Tronti, La politique au coucher du soleil , cit., p.10

[7] Horst Mahler, Pour la critique du terrorisme . Avec une comparaison entre G. Amato, A. Bolaffi, S. Rodotà, M. Tronti, De Donato, Bari 1980, p.116.

[8] David Maria Turoldo, La prophétie de la pauvreté , Servitium, Milan 2012, pp. 31-32.

[9] Le texte a été publié sur deux sites qui ne sont plus en ligne, dellospiritolibero.it et quieora.ink, et a eu un vaste retentissement international.

[10] « Essai sous forme d'entretien avec Mario Tronti » dans La révolution en exil. Écrits sur Mario Tronti , édités par Andrea Cerutti et Giulia Dettori, Quodlibet, Macerata 2021, p.349. Ce livre a été publié à l'occasion du 90ème anniversaire de Tronti.

[11] Marcello Tarì, Vient d'abord l'esprit ,https://www.altraparolarivista.it/2022/01/22/prima-viene-lo-spirito-marcello-tari/ .

[12] M. Tronti, « Nostro Maestro Eckhart, da Agostino » dans M. Tronti, Cenni di Castella , Cadmo, Fiesole 2001. « Il y avait une théologie politique. Il n'y a pas de théologie politique. En parcourant et en utilisant consciemment les catégories du politique comme concepts théologiques sécularisés, beaucoup de choses ont été apprises. Mais c'est aussi une saison passée. C'est révolu depuis longtemps", pp.161-162.

[13] « Pourquoi la théologie politique » dans M. Tronti, De l'extrême possible , édité par Pasquale Serra, Ediesse, Rome 2011, pp.83-87, p.86.

[14] Il est utile de signaler ici la conférence que Tronti a tenue à l'église de San Gregorio al Celio, le 9 mai 2021, à l'occasion des « Dialogues monastiques » organisés par Antonia Tronti et Don Mario Zanotti et qui, cette année-là, concernaient l'œuvre de Raimon. livre Panikkar, Simplicité bénie. Le défi de se découvrir moine , Cittadella, Assise 2007. La conférence, intitulée "Le moine entre histoire et contre-histoire", peut être écoutée à cette adressehttps://www.monasterosangrerio.it/it/registrazioni .

[15] « L'esprit qui bouleverse le monde » (16 novembre 206) dans M. Tronti, Le démon de la politique. Anthologie d'écrits (1958-2013) , édité par M. Cavalleri, M. Filippini et JMH Mascat, il Mulino, Bologne 2017, p.618 et p.619. Ce texte a été recueilli par Tronti, sous un titre différent, dans son Sur l'esprit libre. Fragments de vie et de pensée, Il Saggiatore, Milan 2015.

[16] Mårten Björk, « La rethéologisation du politique. Mario Tronti et la lutte contre l'histoire » dans La révolution en exil , cit., pp.231-248.

[17] M. Tronti, Le dos tourné vers l'avenir. Pour un autre dictionnaire politique, Editori Riuniti, Rome 1992, p.26.

[18] Plusieurs de ses articles publiés dans Bailamme ont ensuite été réédités dans Avec son dos vers le futur.

[19] Il m'écrit à ce propos «Nous insistons sur ce 'et' entre politique et spiritualité».

[20] M. Tronti, De l'esprit libre , cit., p.219.

[21] Idem, p. 226-227.

[22] M. Tronti, Espoirs désespérés

[23] Tronti a parlé à plusieurs reprises de Pio Parisi en relation avec les "invisibles", par exemple dans l'Introduction au volume, édité par le Centro Studi per la Riforma dello Stato, La théologie de saint Paul peut-elle intéresser l'homme politique ? , Franco Angeli, Milan 2021. Di Parisi et un autre jésuite, Pino Stancari, racontent ici le P. 19: «Je les appelle les existants invisibles (…) les gens qu'on ne voit pas sont les seuls avec qui cela vaut la peine d'avoir une relation d'échange humain, car tous ceux qu'on voit sont perdus». À propos des «invisibles», Tronti a également déclaré: «Ce sont des personnalités en conflit avec le monde et que le monde fait payer en ne les connaissant pas ou en ne les reconnaissant pas. Les dictatures les frappent durement. Les démocraties les ignorent subtilement», dans M. Tronti, Non si puòccetto, cit., p.36. Personnellement, j'ai pris conscience de l'expérience de Pio Parisi et de Pino Stancari à travers une autre «invisible», Maria Luisa Matera.

[24] C'est le dialogue entre Tronti et le philosophe Adelino Zanini qui a eu lieu à l'occasion du Festival DeriveApprodi en juin dernier. La vidéo de la réunion, que je vous recommande vivement de regarder, est disponible ici :https://www.machina-deriveapprodi.com/post/la-politica-al-tramonto-dialogo-tra-adelino-zanini-e-mario-tronti .

[25] Gigi Roggero, En guerre contre le monde. Pour Mario Tronti, https://www.machina-deriveapprodi.com/post/in-guerra-col-mondo-per-mario-tronti .

[26] «Seul le Messie lui-même réalise tout événement historique et précisément dans le sens où lui seul rachète, complète et produit le rapport entre celui-ci et le messianique lui-même». C'est la première et brutale phrase du « Fragment théologico-politique » de Walter Benjamin, Le concept de critique dans le romantisme allemand. Écrits 1919-1922 , Einaudi, Turin 1982, p.171.

Auteur : Marcello Tarì est auteur et traducteur. Il s'est occupé des mouvements antagonistes italiens et de la théorie politique. Ses volumes sont : Ice Era Thin , DeriveApprodi 2012 et Non Existence the Unhappy Revolution , DeriveApprodi 2017. Ces dernières années, ses recherches portent sur la spiritualité et la politique avec un radicalisme évangélique. Avec son ami et professeur Mario Tronti, il a animé la rubrique Xeniteia de 2020 à 2022 . Contemplation et combat .


01.08.2023 à 08:34

L'auto-affirmation cool des portraits textiles de Gio Swaby

L'Autre Quotidien
Des portraits de femmes noires émergent des contours minimaux tracés au fil noir dans les nouvelles pièces textiles en grand formats de l'artiste torontoise Gio Swaby. Des tissus vifs, avec un accent sur les fleurs, dominent son nouveau corpus d'œuvres intitulé I Will Blossom Anyway, qui met l'accent sur la luminosité, la joie et l'amour de soi.
Texte intégral (2157 mots)

Des portraits de femmes noires émergent des contours minimaux tracés au fil noir dans les nouvelles pièces textiles en grand formats de l'artiste torontoise Gio Swaby. Des tissus vifs, avec un accent sur les fleurs, dominent son nouveau corpus d'œuvres intitulé I Will Blossom Anyway, qui met l'accent sur la luminosité, la joie et l'amour de soi.

“Self-Portrait 6” (2023), cotton fabric and thread sewn on muslin, 28 x 38 inches

“Where I Know You From 7” (2023), cotton fabric and thread sewn on muslin, 52 x 62 inches

L'intérêt de Gio Swaby pour les textiles est lié à son enfance entourée des matériaux que sa mère utilisait souvent dans son travail de couturière. Elle est née et a grandi aux Bahamas avant de s'installer au Canada, où elle a passé la majeure partie de sa vie d'adulte, et elle s'inspire de sentiments contradictoires concernant le sentiment d'appartenance et la navigation dans ce qu'elle décrit poétiquement comme ses "nombreux moi". Elle déclare : "J'ai beaucoup réfléchi à mon propre parcours et j'ai commencé à reconnaître combien de parties de moi-même existent dans les espaces intermédiaires".

“Where I Know You From 4” (2023) cotton fabric and thread sewn on muslin, 80 x 50 inches

“Where I Know You From 6” (2023), cotton fabric and thread sewn on muslin, 40 x 78 inches

Dans ses autoportraits presque grandeur nature, l'artiste regarde directement le spectateur, mais semble toujours détendue, embrassant des moments de repos tranquilles. Des fils lâches abandonnent parfois leurs contours, se balançant ou errant sur la toile comme s'ils avaient un esprit propre, soulignant le processus jamais achevé de la croissance, de l'évolution et de la compréhension de soi.

Pour en savoir plus, consultez le site web de l'artiste et son Instagram.

Jean-Pierre Simard
L'auto-affirmation cool des portraits textiles de Gio Swaby

Where I Know You From 5” (2023), cotton fabric and thread sewn on muslin, 50 x 96 inches

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