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18.12.2025 à 09:00

« Déshumanités numériques » : entretien avec Dominique Boullier

Dans son dernier livre Déshumanités numériques , Dominique Boullier, professeur des universités émérite en sociologie à Sciences Po Paris (CEE), fait le pari de proposer une analyse informée de l’actualité du numérique, sans cesse changeante et qui complique la tâche des chercheurs qui s’efforcent de le comprendre sur le temps long. Son essai s’inscrit dans la continuité de ses précédents ouvrages comme Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales (Armand Colin, 2023), Comment sortir de l'emprise des réseaux sociaux (Le Passeur éditeur, 2020) ou encore Sociologie du numérique (Armand Colin, 2019 pour la dernière édition). Déshumanités numériques offre à la fois une critique acérée et informée des pratiques des géants du numérique et avance surtout de nombreuses propositions pour une meilleure régulation de ces derniers, via l’évolution du droit et des responsabilités des plateformes. Cette démarche constructive fait tout l’intérêt d’un livre qui ne se cantonne pas au seul registre de la dénonciation, certes légitime mais très répandu dans la production éditoriale actuelle au sujet du numérique.   Nonfiction.fr : Vous invitez à distinguer les GAFAM, en dépit de leur regroupement sous un même acronyme. Qu’est-ce qui les différencie ? Dominique Boullier : Les distinguer oblige à prendre en compte leur généalogie et leur détachement plus ou moins grand avec la culture industrielle. Apple et Microsoft sont nées à la fin des années 1970, ont conçu des machines et des logiciels qui sont devenus le socle de l’information personnelle, des PC et des smartphones et continuent à en produire. Leur modèle économique, bien que différent, ne repose donc pas sur leurs fonctions de plateforme à l’origine, ce qu’elles sont devenues pourtant depuis (dès iTunes et plus tardivement pour Microsoft avec LinkedIn puis Copilot). Elles ne dépendent donc pas de la publicité comme le font Google et Meta, qui sont nées au début des années 2000 (en 1998 pour Google) et qui ont fait leur fortune seulement à partir du moment où elles ont pu monétiser par la publicité leur statut de plateforme bâtie à l’origine sur un moteur de recherche et sur un réseau social. C’est en 2008 avec YouTube que le tournant publicitaire est véritablement pris et qu’il va altérer radicalement le Web 2.0 coopératif des années 2000 en le faisant dériver vers un internet marchand de plateforme. Amazon avait déjà lentement construit sa plateforme marchande de son côté au point de devenir la plateforme de toute la vente en ligne. Cette différence entre elles importe car Google et Meta sont les deux firmes entièrement dépendantes de la publicité, ce qui les rend plus fragiles vis-à-vis des effets de réputation qui sont permanents dans ces domaines mais qui les rend puissantes car elles affectent les connaissances, les opinions et les relations du public et de larges pans de la société. C’est pourquoi tous les nouveaux entrants veulent prétendre devenir plateforme, comme X depuis que Musk l’a racheté, en le connectant à toutes ses offres de service comme SpaceX et ses satellites pour en faire une infrastructure de réseau majeure (mais aussi à ses produits industriels comme Tesla, l’ordinateur sur roue comme on dit parfois). C’est aussi le cas de OpenAI qui fait feu de tout bois pour offrir toute la panoplie de services pouvant lui donner un statut de plateforme, c’est-à-dire devenir un point de passage obligé et unique pour tout utilisateur, ce que l’opération « compagnon » est en train de réussir de façon impressionnante. De ces différences naissent des leviers d’action différents en matière de régulation. Pour autant, en quoi semblent-ils unis par un même rapport à l’Etat et à la démocratie ? Avec des différences de rythme et d’intensité, toutes ces plateformes ont fini par adopter un catéchisme libertarien ou même par le pousser dans leur communication. Le manifeste d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en 1996 en constitue la bible numérique et continue d’être appliqué : « rough consensus and running code », telle est leur devise partagée qui les affranchit de tout Etat de droit au nom d’un code qui court, d’une innovation qui ne doit être freinée par aucune régulation. Le choc culturel avec les Etats, avec le droit en général, est violent et certains nouveaux entrants comme Kalanick de Uber ou Altman de OpenAI sont prêts à tout pour organiser la disruption totale du secteur, quitte à mettre en difficulté leurs concurrents directs qui auraient pu avoir encore, en raison de leur taille et de leur réputation, des soucis de responsabilité alors qu’ils disposaient de technologies équivalentes. Car ce que cette ère de la disruption généralisée entraine, c’est une destruction non seulement des Etats et de l’état de droit mais aussi des conventions, conçues par les industriels eux-mêmes pour organiser le marché et assurer une interopérabilité, des standards, des garanties de sécurité pour le client et pour les autres opérateurs. Désormais, même la culture du test avant mise sur le marché disparait face à l’impératif d’être le premier sur le marché. On le voit avec OpenAI qui a démoli en un mois tous les principes éducatifs installés depuis des dizaines d’années dans les institutions d’enseignement sans anticiper les conséquences de sa mise à disposition gratuite auprès de tous les étudiants, utiles parfois mais néfastes lorsque ChatGPT se transforme en CheatGPT. On le voit aussi avec X et son IA Grok, soumis à un programme politique et algorithmique relativiste qui se permet récemment un négationnisme sans complexe dans ses réponses. J’appelle ces deux entreprises d’IA, des « IA voyous » et nous devrions avoir le même comportement avec ces firmes qu’avec les Etats voyous, c’est-à-dire une mise au ban du droit international et une interdiction d’exercer dans un pays donné tant qu’elles ne reviennent pas dans le droit commun. Certes, les menaces ne sont pas de même nature avec les autres plateformes plus anciennes, qui veulent préserver leur crédibilité et leur attractivité pour les investisseurs mais toutes ces plateformes n’ont que faire des impératifs de la démocratie tant elles sont soumises à leurs objectifs de profitabilité pour leurs actionnaires, au point de traiter les Etats eux-mêmes comme des vassaux, de leur faire la guerre commerciale comme ce fut le cas avec l’Australie et le Canada à propos des droits des médias sur leurs contenus. Cette toute-puissance leur permet d’abandonner même tout impératif sérieux de modération et de laisser les Etats se débrouiller avec les conséquences de leurs actions irresponsables. Sans pour autant s’empêcher d’orienter leurs stratégies d’investissement technologique comme dans le cas de l’IA générative, si consommatrice de ressources. Or, toute cette énergie des IA génératives va servir avant tout à amplifier l’addiction du public à des compagnons omniprésents, à diffuser des connaissances non fiables et à inonder les cerveaux de deep fake désormais si aisés à fabriquer par tout le monde, grâce notamment à Sora là encore mis à disposition du public par OpenAI sans aucun garde-fou. Les démocraties reposent largement sur un dispositif complexe de maintenance d’un régime de vérité fondé sur le contradictoire encadré par une procédure et des collectifs de référence. Or, le droit, la science et les médias qui effectuent cette maintenance de la vérité sont discrédités, disqualifiés face à la réactivité, à l’immédiateté et à la prolifération virale de contenus toujours moins fiables. Quels sont les défauts de l’IA majoritairement développée actuellement ? L’IA générative fondée sur des LLM n’est qu’une des voies possibles de l’IA mais elle est actuellement amplifiée pour des raisons de spéculation financière alors que ses limites et ses défauts sont très bien connus. Ce système d’IA est avant tout opaque, ce qui veut dire incontrôlable, même pour ceux qui l’ont conçu, ce qui nous fait quitter totalement le monde industriel et ses impératifs de fiabilité. C’est pourquoi les IA génératives et conversationnelles, qui hallucinent by-design, gagnent si peu de place dans les entreprises à process industriel ou à décisions critiques : dans la communication, dans l’interaction avec le grand public, cette fiabilité n’est pas indispensable, pense-t-on (à tort car les effets sur les connaissances et sur la perception du vrai et du faux seront très graves). Ensuite, ces LLM opèrent par brute force, ce qui est le degré zéro de l’innovation et de l’optimisation. Cela les conduit à augmenter sans cesse le nombre de paramètres pour tenter de réduire leurs erreurs de prédiction permanentes. Et donc à extraire toujours plus de ressources naturelles pour leurs data centers, à piller encore plus de données et de contenus, quitte même à injecter des contenus synthétiques, c’est-à-dire produits déjà par des IA, provoquant ainsi ce qu’on appelle un model collapse , un effet auto-référentiel où le système s’auto-intoxique et perd toute pertinence dans le monde. Car c’est le problème clé : les ingénieurs des IA génératives et des LLM prétendent se passer d’un modèle du monde comme on le faisait avec les ontologies dans les IA symboliques et les systèmes experts. De ce fait, ils manipulent des données langagières sans aucune théorie du langage, sans référence ni ancrage dans le monde (réel) pour réduire tout cela à une vectorisation dans un espace latent incontrôlable et asémantique (le modèle ne sait rien du monde et ignore ce que peut être le sens, ce qui pour des systèmes fondés sur du matériel linguistique est quand même problématique). Tout cela devient encore plus critique quand on prétend en faire des agents, et l’introduction de modèles du contexte ( Model Context Protocols , MCP) ne résout rien sur ce plan si ce n’est de standardiser la diversité des API.   En quoi diffère-t-elle de l’IA alternative plus vertueuse et reposant sur intelligence collective que vous appelez de vos vœux ? Il n’est pas nécessaire de repartir à zéro pour concevoir des alternatives et il est essentiel du point de vue des politiques publiques et des investisseurs avisés de préserver le pluralisme des solutions car d’autres possibles existent et sont annoncés. L’IA symbolique constitue déjà un acquis important, puisqu’on sait intégrer de la connaissance des experts dans la boucle et apprendre de leurs retours. Tout système d’IA qui prétend automatiser et pire encore « sans supervision », mènera à des catastrophes s’il n’est pas encastré dans ce que j’appelle un « design organisationnel » qui permet de définir (et parfois de réviser) les procédures mêmes de toute organisation, les rôles, les autorisations, les accès, etc. Sur cette base, on peut renforcer avant tout l’intelligence collective pour que l’apprenant soit avant tout la personne (au sein d’un collectif). On peut très bien insérer ces briques d’IA reconfigurées dans une activité collective en s’appuyant sur les savoirs et savoir-faire construits pendant des années par ces personnes. On peut ainsi les valoriser, les mutualiser et en faire la base d’une expertise hybride, mieux située, qui connait le monde et surtout qui reste sous contrôle car elle sera explicite et Open Source. L’IA symbolique si ancienne a déjà beaucoup évolué depuis les systèmes experts car on peut la rendre apprenante de façon robuste et raisonnante de façon explicable, point essentiel pour toute IA décisionnelle. Certains considèrent que ça n’a guère d’importance pour une IA conversationnelle, qu’on range presque dans les catégories de l’ entertainment , comme les compagnons qui vont capter toute notre attention à tout sujet. On le disait aussi des réseaux sociaux qu’on a refusé de réguler tant ils étaient marginaux et ludiques jusqu’au jour où ils ont commencé à être exploités pour encourager à se suicider ou pour changer les comportements électoraux. Et ces réseaux sociaux sont désormais tous équipés d’IA générative, c’est dire le risque. La supposée assistance promise par ces IA génératives engendre des habitudes qui font de nous des assistés, des incompétents, parfois dans notre propre domaine, alors qu’on fait croire qu’il ne s’agit que d’automatiser toutes les tâches pénibles ou répétitives. On oublie de dire toute la valeur ajoutée de ces tâches et tout ce que l’on en apprend et surtout leur nécessaire mobilisation en cas de panne ou de corrections des erreurs si nombreuses des systèmes d’IA générative. Ce qui est certain, c’est qu’une fois la délégation aux machines enclenchée, nous perdons progressivement nos compétences, comme on le voit pour l’usage du GPS. C’est ce que j’appelle les « déshumanités numériques » où nos compétences humaines dégénèrent petit à petit. On doit au contraire réorganiser tout notre schéma d’intelligence artificielle au service des apprentissages humains, pour éviter ce que Soshana Zuboff appelait la « division of learning » entre ces firmes et leurs systèmes qui apprennent sans cesse, alors que nous perdons notre autonomie. Face aux attaques des géants du numérique contre les fondements de nos sociétés et démocraties, notamment à cause de l’architecture virale de leurs réseaux, vous proposez une régulation fondée sur la décélération de la propagation. Quelle forme cette régulation devrait-elle prendre ? Il s’agit bien en effet d’une question de design d’architecture, de code, et non de bonnes pratiques ou de « due diligence » appelant à la bonne volonté. Tout cela est encore trop présent, naïvement ou délibérément, dans les régulations européennes avec les limites que l’on connait désormais. On se focalise sur les émetteurs, les méchants hackers au service de puissances étrangères, on se focalise sur les contenus qui sont trompeurs, qui faussent les débats et l’éducation, on se focalise sur les usagers qui se laissent avoir, qui aiment ça et qui doivent donc être éduqués. Toutes choses qui sont sans aucun doute nécessaires. Mais on oublie ainsi que les algorithmes de toutes ces plateformes ont été délibérément orientés pour favoriser la réactivité, qu’on appelle l’engagement et cela pour des raisons publicitaires puisque les marques sont ainsi ravies de pouvoir afficher des scores de réputation pour leurs investisseurs. L’utilité sociale de cette réactivité est en fait extrêmement réduite (dans des cas d’urgence d’action collective). La plupart du temps, elle se transforme en viralité quasi automatisée, tant les robots et les faux comptes sont nombreux. Ce qui détruit toutes les conditions du débat public car ce sont des contenus conçus pour faire réagir immédiatement (par un like ou un partage) qui sont poussés par les algorithmes et non ceux qui font réfléchir. Or, le débat public demande du temps, de l’argumentation, des données fiables et de la vérification. Et cela dans notre vie quotidienne aussi, si nous ne voulons pas être nous-mêmes réduit à l’état d’automates ou de zombies. Pour décélérer, les bonnes intentions ne suffisent pas, il faut attaquer le modèle publicitaire au cœur et notamment en taxant toutes les enchères pour prélever ainsi des revenus pour l’Etat. Mais il faut toucher aussi le mécanisme de viralité en freinant notre propre réactivité d’utilisateur. Pour cela, les plateformes qui veulent opérer en France doivent se voir imposer un cahier des charges, qui contiendra un dispositif de ralentissement à installer obligatoirement sur leurs interfaces. Ce serait un tableau de bord, comportant un compteur affiché en permanence au bas de chaque application et indiquant le temps passé sur le service (qui est actuellement disponible au fond du système), le type de réactions produites (likes, post, republication/ partage, commentaires), leur fréquence pour 24h et les délais de réaction. Chaque 24h, le compteur est remis à jour mais cet indicateur permet à chacun de s’autoréguler en plaçant un seuil d’alerte pour éviter d’inonder ses amis, le système et son propre cerveau de réactions abusives. On peut ensuite passer à un seuil fixé par un groupe auquel on appartient qui ne souhaite pas être intoxiqué par cette emprise de la réactivité, puis à un seuil fixé par le service lui-même dans ses CGU (donc explicite à l’inscription ou adapté selon les situations) et enfin à un seuil fixé par les autorités en situation de crise par exemple. Ce qui évite de couper le réseau tout en exigeant un ralentissement de la réactivité, sans pour autant restreindre la liberté d’expression. En effet, ce qui n’a pu être dit la veille pourra l’être le lendemain à condition de ne pas épuiser ses droits avec des réactions à des contenus sans importance. L’utilisateur apprend ainsi à faire ce que les gatekeepers que sont les médias, faisaient auparavant pour lui, hiérarchiser l’info, fixer des priorités. Et cela affecte aussi bien les « bonnes informations » que les « mauvaises » car c’est la viralité qui est la cible de ce ralentissement, par ses effets destructeurs des conditions du débat public mais aussi par les dégâts qu’elle occasionne dans les capacités attentionnelles individuelles. C’est bien dans le code des interfaces et au niveau des signaux attentionnels les plus élémentaires qu’il faut inscrire ces mécanismes de ralentissement essentiels. Vous proposez également de considérer certaines plateformes comme des médias. Quel serait l’intérêt ? Dans la mesure où il apparait désormais clairement depuis quelques années que les plateformes de réseaux sociaux appliquent une politique éditoriale en choisissant les comptes qu’elles veulent maintenir, supprimer ou pousser, et en interdisant de fait certains contenus ou en en poussant d’autres à travers leurs algorithmes (et X a été le plus loin sur ce plan), il faut accepter cet état de fait et non continuer à exiger une neutralité dépassée, trompeuse et inefficace contre les contenus délétères. C’est la section 230 du Decency Act US de 1996 qui octroyait aux fournisseurs d’accès internet un statut nouveau, celui d’hébergeurs, qui les sortait du droit commun des médias et leur évitait toute responsabilité éditoriale. Or, si leur mauvaise volonté actuelle en matière de modération n’entraine aucune sanction véritable pour l’instant, c’est qu’elles peuvent se réfugier derrière cette absence de responsabilité instituée légalement dans les pays européens aussi. Pour espérer que ces plateformes assument leur responsabilité, il n’existe guère d’autres solutions que de les ramener dans le cadre légal de tous les autres médias. Il faut noter que ces plateformes vivent largement des contenus des autres médias, qui sont, eux, contrôlés et peuvent prétendre à la crédibilité. Il ne serait que justice de leur appliquer les mêmes règles et de les contraindre ainsi à exercer une modération a priori comme les médias traditionnels le font, jusque sur leur courrier des lecteurs. Certes, cela pourrait gêner ceux qui utilisent ces plateformes pour déverser leurs pulsions souvent illégales et ainsi intoxiquer tout le débat public et certes aussi, cela permettait à ces réseaux sociaux d’afficher une orientation éditoriale restrictive. Mais c’est déjà le cas et surtout cela ne menacerait en rien la liberté d’expression dès lors qu’il existerait comme pour les médias classiques un pluralisme des offres de réseaux sociaux, ce que les pouvoirs publics seraient avisés de soutenir dès maintenant car il en existe de nombreux. Toutes les tentatives de « patch » toujours très compliquées pour obtenir une véritable modération ont échoué, seule une véritable responsabilité légale d’éditeur s’imposant aux dirigeants eux-mêmes permettrait de récupérer un espace public vivable et coopératif qui nous manque tant.
Texte intégral (3650 mots)

Dans son dernier livre Déshumanités numériques, Dominique Boullier, professeur des universités émérite en sociologie à Sciences Po Paris (CEE), fait le pari de proposer une analyse informée de l’actualité du numérique, sans cesse changeante et qui complique la tâche des chercheurs qui s’efforcent de le comprendre sur le temps long. Son essai s’inscrit dans la continuité de ses précédents ouvrages comme Propagations. Un nouveau paradigme pour les sciences sociales (Armand Colin, 2023), Comment sortir de l'emprise des réseaux sociaux (Le Passeur éditeur, 2020) ou encore Sociologie du numérique (Armand Colin, 2019 pour la dernière édition). Déshumanités numériques offre à la fois une critique acérée et informée des pratiques des géants du numérique et avance surtout de nombreuses propositions pour une meilleure régulation de ces derniers, via l’évolution du droit et des responsabilités des plateformes. Cette démarche constructive fait tout l’intérêt d’un livre qui ne se cantonne pas au seul registre de la dénonciation, certes légitime mais très répandu dans la production éditoriale actuelle au sujet du numérique.

 

Nonfiction.fr : Vous invitez à distinguer les GAFAM, en dépit de leur regroupement sous un même acronyme. Qu’est-ce qui les différencie ?

Dominique Boullier : Les distinguer oblige à prendre en compte leur généalogie et leur détachement plus ou moins grand avec la culture industrielle. Apple et Microsoft sont nées à la fin des années 1970, ont conçu des machines et des logiciels qui sont devenus le socle de l’information personnelle, des PC et des smartphones et continuent à en produire. Leur modèle économique, bien que différent, ne repose donc pas sur leurs fonctions de plateforme à l’origine, ce qu’elles sont devenues pourtant depuis (dès iTunes et plus tardivement pour Microsoft avec LinkedIn puis Copilot). Elles ne dépendent donc pas de la publicité comme le font Google et Meta, qui sont nées au début des années 2000 (en 1998 pour Google) et qui ont fait leur fortune seulement à partir du moment où elles ont pu monétiser par la publicité leur statut de plateforme bâtie à l’origine sur un moteur de recherche et sur un réseau social. C’est en 2008 avec YouTube que le tournant publicitaire est véritablement pris et qu’il va altérer radicalement le Web 2.0 coopératif des années 2000 en le faisant dériver vers un internet marchand de plateforme. Amazon avait déjà lentement construit sa plateforme marchande de son côté au point de devenir la plateforme de toute la vente en ligne.

Cette différence entre elles importe car Google et Meta sont les deux firmes entièrement dépendantes de la publicité, ce qui les rend plus fragiles vis-à-vis des effets de réputation qui sont permanents dans ces domaines mais qui les rend puissantes car elles affectent les connaissances, les opinions et les relations du public et de larges pans de la société. C’est pourquoi tous les nouveaux entrants veulent prétendre devenir plateforme, comme X depuis que Musk l’a racheté, en le connectant à toutes ses offres de service comme SpaceX et ses satellites pour en faire une infrastructure de réseau majeure (mais aussi à ses produits industriels comme Tesla, l’ordinateur sur roue comme on dit parfois). C’est aussi le cas de OpenAI qui fait feu de tout bois pour offrir toute la panoplie de services pouvant lui donner un statut de plateforme, c’est-à-dire devenir un point de passage obligé et unique pour tout utilisateur, ce que l’opération « compagnon » est en train de réussir de façon impressionnante. De ces différences naissent des leviers d’action différents en matière de régulation.


Pour autant, en quoi semblent-ils unis par un même rapport à l’Etat et à la démocratie ?

Avec des différences de rythme et d’intensité, toutes ces plateformes ont fini par adopter un catéchisme libertarien ou même par le pousser dans leur communication. Le manifeste d’indépendance du cyberespace de John Perry Barlow en 1996 en constitue la bible numérique et continue d’être appliqué : « rough consensus and running code », telle est leur devise partagée qui les affranchit de tout Etat de droit au nom d’un code qui court, d’une innovation qui ne doit être freinée par aucune régulation. Le choc culturel avec les Etats, avec le droit en général, est violent et certains nouveaux entrants comme Kalanick de Uber ou Altman de OpenAI sont prêts à tout pour organiser la disruption totale du secteur, quitte à mettre en difficulté leurs concurrents directs qui auraient pu avoir encore, en raison de leur taille et de leur réputation, des soucis de responsabilité alors qu’ils disposaient de technologies équivalentes.

Car ce que cette ère de la disruption généralisée entraine, c’est une destruction non seulement des Etats et de l’état de droit mais aussi des conventions, conçues par les industriels eux-mêmes pour organiser le marché et assurer une interopérabilité, des standards, des garanties de sécurité pour le client et pour les autres opérateurs. Désormais, même la culture du test avant mise sur le marché disparait face à l’impératif d’être le premier sur le marché. On le voit avec OpenAI qui a démoli en un mois tous les principes éducatifs installés depuis des dizaines d’années dans les institutions d’enseignement sans anticiper les conséquences de sa mise à disposition gratuite auprès de tous les étudiants, utiles parfois mais néfastes lorsque ChatGPT se transforme en CheatGPT. On le voit aussi avec X et son IA Grok, soumis à un programme politique et algorithmique relativiste qui se permet récemment un négationnisme sans complexe dans ses réponses. J’appelle ces deux entreprises d’IA, des « IA voyous » et nous devrions avoir le même comportement avec ces firmes qu’avec les Etats voyous, c’est-à-dire une mise au ban du droit international et une interdiction d’exercer dans un pays donné tant qu’elles ne reviennent pas dans le droit commun.

Certes, les menaces ne sont pas de même nature avec les autres plateformes plus anciennes, qui veulent préserver leur crédibilité et leur attractivité pour les investisseurs mais toutes ces plateformes n’ont que faire des impératifs de la démocratie tant elles sont soumises à leurs objectifs de profitabilité pour leurs actionnaires, au point de traiter les Etats eux-mêmes comme des vassaux, de leur faire la guerre commerciale comme ce fut le cas avec l’Australie et le Canada à propos des droits des médias sur leurs contenus. Cette toute-puissance leur permet d’abandonner même tout impératif sérieux de modération et de laisser les Etats se débrouiller avec les conséquences de leurs actions irresponsables. Sans pour autant s’empêcher d’orienter leurs stratégies d’investissement technologique comme dans le cas de l’IA générative, si consommatrice de ressources. Or, toute cette énergie des IA génératives va servir avant tout à amplifier l’addiction du public à des compagnons omniprésents, à diffuser des connaissances non fiables et à inonder les cerveaux de deep fake désormais si aisés à fabriquer par tout le monde, grâce notamment à Sora là encore mis à disposition du public par OpenAI sans aucun garde-fou. Les démocraties reposent largement sur un dispositif complexe de maintenance d’un régime de vérité fondé sur le contradictoire encadré par une procédure et des collectifs de référence. Or, le droit, la science et les médias qui effectuent cette maintenance de la vérité sont discrédités, disqualifiés face à la réactivité, à l’immédiateté et à la prolifération virale de contenus toujours moins fiables.


Quels sont les défauts de l’IA majoritairement développée actuellement ?

L’IA générative fondée sur des LLM n’est qu’une des voies possibles de l’IA mais elle est actuellement amplifiée pour des raisons de spéculation financière alors que ses limites et ses défauts sont très bien connus. Ce système d’IA est avant tout opaque, ce qui veut dire incontrôlable, même pour ceux qui l’ont conçu, ce qui nous fait quitter totalement le monde industriel et ses impératifs de fiabilité. C’est pourquoi les IA génératives et conversationnelles, qui hallucinent by-design, gagnent si peu de place dans les entreprises à process industriel ou à décisions critiques : dans la communication, dans l’interaction avec le grand public, cette fiabilité n’est pas indispensable, pense-t-on (à tort car les effets sur les connaissances et sur la perception du vrai et du faux seront très graves).

Ensuite, ces LLM opèrent par brute force, ce qui est le degré zéro de l’innovation et de l’optimisation. Cela les conduit à augmenter sans cesse le nombre de paramètres pour tenter de réduire leurs erreurs de prédiction permanentes. Et donc à extraire toujours plus de ressources naturelles pour leurs data centers, à piller encore plus de données et de contenus, quitte même à injecter des contenus synthétiques, c’est-à-dire produits déjà par des IA, provoquant ainsi ce qu’on appelle un model collapse, un effet auto-référentiel où le système s’auto-intoxique et perd toute pertinence dans le monde.

Car c’est le problème clé : les ingénieurs des IA génératives et des LLM prétendent se passer d’un modèle du monde comme on le faisait avec les ontologies dans les IA symboliques et les systèmes experts. De ce fait, ils manipulent des données langagières sans aucune théorie du langage, sans référence ni ancrage dans le monde (réel) pour réduire tout cela à une vectorisation dans un espace latent incontrôlable et asémantique (le modèle ne sait rien du monde et ignore ce que peut être le sens, ce qui pour des systèmes fondés sur du matériel linguistique est quand même problématique). Tout cela devient encore plus critique quand on prétend en faire des agents, et l’introduction de modèles du contexte (Model Context Protocols, MCP) ne résout rien sur ce plan si ce n’est de standardiser la diversité des API.

 
En quoi diffère-t-elle de l’IA alternative plus vertueuse et reposant sur intelligence collective que vous appelez de vos vœux ?

Il n’est pas nécessaire de repartir à zéro pour concevoir des alternatives et il est essentiel du point de vue des politiques publiques et des investisseurs avisés de préserver le pluralisme des solutions car d’autres possibles existent et sont annoncés. L’IA symbolique constitue déjà un acquis important, puisqu’on sait intégrer de la connaissance des experts dans la boucle et apprendre de leurs retours. Tout système d’IA qui prétend automatiser et pire encore « sans supervision », mènera à des catastrophes s’il n’est pas encastré dans ce que j’appelle un « design organisationnel » qui permet de définir (et parfois de réviser) les procédures mêmes de toute organisation, les rôles, les autorisations, les accès, etc. Sur cette base, on peut renforcer avant tout l’intelligence collective pour que l’apprenant soit avant tout la personne (au sein d’un collectif). On peut très bien insérer ces briques d’IA reconfigurées dans une activité collective en s’appuyant sur les savoirs et savoir-faire construits pendant des années par ces personnes. On peut ainsi les valoriser, les mutualiser et en faire la base d’une expertise hybride, mieux située, qui connait le monde et surtout qui reste sous contrôle car elle sera explicite et Open Source.

L’IA symbolique si ancienne a déjà beaucoup évolué depuis les systèmes experts car on peut la rendre apprenante de façon robuste et raisonnante de façon explicable, point essentiel pour toute IA décisionnelle. Certains considèrent que ça n’a guère d’importance pour une IA conversationnelle, qu’on range presque dans les catégories de l’entertainment, comme les compagnons qui vont capter toute notre attention à tout sujet. On le disait aussi des réseaux sociaux qu’on a refusé de réguler tant ils étaient marginaux et ludiques jusqu’au jour où ils ont commencé à être exploités pour encourager à se suicider ou pour changer les comportements électoraux. Et ces réseaux sociaux sont désormais tous équipés d’IA générative, c’est dire le risque.

La supposée assistance promise par ces IA génératives engendre des habitudes qui font de nous des assistés, des incompétents, parfois dans notre propre domaine, alors qu’on fait croire qu’il ne s’agit que d’automatiser toutes les tâches pénibles ou répétitives. On oublie de dire toute la valeur ajoutée de ces tâches et tout ce que l’on en apprend et surtout leur nécessaire mobilisation en cas de panne ou de corrections des erreurs si nombreuses des systèmes d’IA générative. Ce qui est certain, c’est qu’une fois la délégation aux machines enclenchée, nous perdons progressivement nos compétences, comme on le voit pour l’usage du GPS. C’est ce que j’appelle les « déshumanités numériques » où nos compétences humaines dégénèrent petit à petit. On doit au contraire réorganiser tout notre schéma d’intelligence artificielle au service des apprentissages humains, pour éviter ce que Soshana Zuboff appelait la « division of learning » entre ces firmes et leurs systèmes qui apprennent sans cesse, alors que nous perdons notre autonomie.


Face aux attaques des géants du numérique contre les fondements de nos sociétés et démocraties, notamment à cause de l’architecture virale de leurs réseaux, vous proposez une régulation fondée sur la décélération de la propagation. Quelle forme cette régulation devrait-elle prendre ?

Il s’agit bien en effet d’une question de design d’architecture, de code, et non de bonnes pratiques ou de « due diligence » appelant à la bonne volonté. Tout cela est encore trop présent, naïvement ou délibérément, dans les régulations européennes avec les limites que l’on connait désormais. On se focalise sur les émetteurs, les méchants hackers au service de puissances étrangères, on se focalise sur les contenus qui sont trompeurs, qui faussent les débats et l’éducation, on se focalise sur les usagers qui se laissent avoir, qui aiment ça et qui doivent donc être éduqués. Toutes choses qui sont sans aucun doute nécessaires.

Mais on oublie ainsi que les algorithmes de toutes ces plateformes ont été délibérément orientés pour favoriser la réactivité, qu’on appelle l’engagement et cela pour des raisons publicitaires puisque les marques sont ainsi ravies de pouvoir afficher des scores de réputation pour leurs investisseurs. L’utilité sociale de cette réactivité est en fait extrêmement réduite (dans des cas d’urgence d’action collective). La plupart du temps, elle se transforme en viralité quasi automatisée, tant les robots et les faux comptes sont nombreux. Ce qui détruit toutes les conditions du débat public car ce sont des contenus conçus pour faire réagir immédiatement (par un like ou un partage) qui sont poussés par les algorithmes et non ceux qui font réfléchir. Or, le débat public demande du temps, de l’argumentation, des données fiables et de la vérification. Et cela dans notre vie quotidienne aussi, si nous ne voulons pas être nous-mêmes réduit à l’état d’automates ou de zombies.

Pour décélérer, les bonnes intentions ne suffisent pas, il faut attaquer le modèle publicitaire au cœur et notamment en taxant toutes les enchères pour prélever ainsi des revenus pour l’Etat. Mais il faut toucher aussi le mécanisme de viralité en freinant notre propre réactivité d’utilisateur. Pour cela, les plateformes qui veulent opérer en France doivent se voir imposer un cahier des charges, qui contiendra un dispositif de ralentissement à installer obligatoirement sur leurs interfaces. Ce serait un tableau de bord, comportant un compteur affiché en permanence au bas de chaque application et indiquant le temps passé sur le service (qui est actuellement disponible au fond du système), le type de réactions produites (likes, post, republication/ partage, commentaires), leur fréquence pour 24h et les délais de réaction.

Chaque 24h, le compteur est remis à jour mais cet indicateur permet à chacun de s’autoréguler en plaçant un seuil d’alerte pour éviter d’inonder ses amis, le système et son propre cerveau de réactions abusives. On peut ensuite passer à un seuil fixé par un groupe auquel on appartient qui ne souhaite pas être intoxiqué par cette emprise de la réactivité, puis à un seuil fixé par le service lui-même dans ses CGU (donc explicite à l’inscription ou adapté selon les situations) et enfin à un seuil fixé par les autorités en situation de crise par exemple. Ce qui évite de couper le réseau tout en exigeant un ralentissement de la réactivité, sans pour autant restreindre la liberté d’expression. En effet, ce qui n’a pu être dit la veille pourra l’être le lendemain à condition de ne pas épuiser ses droits avec des réactions à des contenus sans importance. L’utilisateur apprend ainsi à faire ce que les gatekeepers que sont les médias, faisaient auparavant pour lui, hiérarchiser l’info, fixer des priorités. Et cela affecte aussi bien les « bonnes informations » que les « mauvaises » car c’est la viralité qui est la cible de ce ralentissement, par ses effets destructeurs des conditions du débat public mais aussi par les dégâts qu’elle occasionne dans les capacités attentionnelles individuelles. C’est bien dans le code des interfaces et au niveau des signaux attentionnels les plus élémentaires qu’il faut inscrire ces mécanismes de ralentissement essentiels.


Vous proposez également de considérer certaines plateformes comme des médias. Quel serait l’intérêt ?

Dans la mesure où il apparait désormais clairement depuis quelques années que les plateformes de réseaux sociaux appliquent une politique éditoriale en choisissant les comptes qu’elles veulent maintenir, supprimer ou pousser, et en interdisant de fait certains contenus ou en en poussant d’autres à travers leurs algorithmes (et X a été le plus loin sur ce plan), il faut accepter cet état de fait et non continuer à exiger une neutralité dépassée, trompeuse et inefficace contre les contenus délétères. C’est la section 230 du Decency Act US de 1996 qui octroyait aux fournisseurs d’accès internet un statut nouveau, celui d’hébergeurs, qui les sortait du droit commun des médias et leur évitait toute responsabilité éditoriale. Or, si leur mauvaise volonté actuelle en matière de modération n’entraine aucune sanction véritable pour l’instant, c’est qu’elles peuvent se réfugier derrière cette absence de responsabilité instituée légalement dans les pays européens aussi.

Pour espérer que ces plateformes assument leur responsabilité, il n’existe guère d’autres solutions que de les ramener dans le cadre légal de tous les autres médias. Il faut noter que ces plateformes vivent largement des contenus des autres médias, qui sont, eux, contrôlés et peuvent prétendre à la crédibilité. Il ne serait que justice de leur appliquer les mêmes règles et de les contraindre ainsi à exercer une modération a priori comme les médias traditionnels le font, jusque sur leur courrier des lecteurs.

Certes, cela pourrait gêner ceux qui utilisent ces plateformes pour déverser leurs pulsions souvent illégales et ainsi intoxiquer tout le débat public et certes aussi, cela permettait à ces réseaux sociaux d’afficher une orientation éditoriale restrictive. Mais c’est déjà le cas et surtout cela ne menacerait en rien la liberté d’expression dès lors qu’il existerait comme pour les médias classiques un pluralisme des offres de réseaux sociaux, ce que les pouvoirs publics seraient avisés de soutenir dès maintenant car il en existe de nombreux. Toutes les tentatives de « patch » toujours très compliquées pour obtenir une véritable modération ont échoué, seule une véritable responsabilité légale d’éditeur s’imposant aux dirigeants eux-mêmes permettrait de récupérer un espace public vivable et coopératif qui nous manque tant.

13.12.2025 à 11:00

Sans majorité parlementaire, il faut une coalition des partis

Denis Baranger et Olivier Beaud, tous les deux professeurs de droit public, analysent dans La dissolution de la V e République , qu’ils viennent de publier aux éditions Les petits matins, les conséquences sur nos institutions de la disparition d’une majorité parlementaire, liée à la fragmentation politique que l'on connait, et du changement de régime que cela suppose. Si cette fragmentation perdure comme on peut le penser, pour gouverner, il n'y a pas d'autre solution que de chercher à former une coalition de gouvernement. Encore faut-il que les partis politiques y soient prêts, ce qui est loin d'aller de soi comme on le voit. Nonfiction : Tout le monde, ou presque, a compris que ce régime, sans majorité parlementaire, ne pouvait plus s’accommoder de l’hyperprésidentialisme selon lequel Emmanuel Macron comprenait sa fonction. Pour autant, comme vous le rappelez, même s’il l’a poussée à un niveau jamais atteint, la pratique du « président–gouvernant » a plutôt été la règle, hors période de cohabitation, sous la V e République. Peut-être pourriez expliquer, pour commencer, comment notre régime politique pouvait jusqu’ici s’en accommoder ? Denis Baranger, Olivier Beaud : La raison est très simple et elle tient à l’élection présidentielle au suffrage universel direct, instaurée par la révision constitutionnelle de 1962 et voulue par le Général de Gaulle contre l’avis des parlementaires. Cette réforme s’est avérée d’une immense portée. Le chef de l’Etat supposé impartial et au-dessus des partis a dû se lancer dans la bataille électorale et lors de la première élection, en 1965, Mitterrand a contraint de Gaulle à batailler lors d’un second tour. Du point de vue des institutions, il en a résulté que le président élu par le peuple tout entier (en réalité par une majorité, fût-elle courte) pouvait invoquer une légitimité électorale. De Gaulle a même théorisé la supériorité de cette légitimité par rapport à celle des députés, élus dans les circonscriptions. Fort de cette légitimité électorale, les successeurs du général ont ajouté un programme pour convaincre les électeurs de voter pour eux et une fois élus, ils ont avancé ce programme comme fil directeur de « leur » politique, prétendument voulue par le peuple. Le résultat ne s’est pas fait attendre : le Premier Ministre, chef du gouvernement, a été considéré comme le « subordonné », du chef de l’Etat, avant même de devenir dans une version plus péjorative, son « premier collaborateur ». Tout le monde avait intérêt à ce système, y compris le Premier ministre qui entrait ici dans une relation de type féodal ou clientélaire avec le chef de l’Etat qui pouvait compter sur son appui presque inconditionnel (les deux seules exceptions dans l’histoire étant la rébellion de Chirac vis-à-vis de Giscard d’Estaing en 1976 et la rébellion d’Attal après la dissolution décidée par Macron). Quant à l’opposition, elle s’en accommodait car elle espérait bien gagner un jour la présidentielle. Ce fut le calcul politique de Mitterrand – calcul gagnant – alors que Mendes-France par une sorte de rigueur excessive, n’a pas voulu jouer ce rôle de présidentiable. Les élections législatives de 2022 ont privé le Président de sa majorité à l’Assemblée et provoqué une situation inédite. L’idée affichée d’aller chercher une majorité « texte par texte » a vite cédé la place à un usage immodéré du 49-3, traduisant le refus du Président et de ses soutiens d’acter qu’ils n’étaient plus seuls décideurs. Le parlementarisme « rationalisé », qui était censé permettre un fonctionnement normal des institutions (en disciplinant une majorité), a largement « déraillé » comme on a pu s’en apercevoir lors de l’adoption de quelques lois emblématiques (vous prenez l’exemple de la réforme des retraites ou encore de la loi asile-immigration). Comment caractériseriez-vous cette période ? Si la dissolution n’y avait pas mis un terme, comment les choses auraient-elles pu se passer selon vous ? Il est difficile de faire de l’histoire-fiction, mais remarquons que la dissolution a rompu un équilibre, certes précaire, mais encore soutenable. Madame Borne et son gouvernement réussissaient tant bien que mal à faire adopter un certain nombre de textes : une soixantaine au total. Des groupes comme LR, LIOT, voire les socialistes ou les écologistes, n’étaient pas fermés à toute forme de compromis. Mais on voit aussi que plusieurs germes de déstabilisation étaient déjà à l’œuvre. Le premier est la rigidité du Président, qui ne semble pas avoir été intéressé par une attitude de conciliation, malgré ses propos en ce sens après sa réélection, et qui a été déterminé à faire passer coûte que coûte « sa » réforme des retraites. Le Parlement était conçu par lui et son entourage comme au mieux une chambre d’enregistrement, au pire comme une gêne. Un autre facteur a été la difficulté structurelle des partis à trouver un terrain d’entente. Nous racontons dans le livre la crise engendrée par le refus gouvernemental d’un texte de compromis sur le projet « asile – immigration ». On pourra se demander longtemps pourquoi l’arrangement trouvé au Sénat avec les LR a été « détricoté » par le gouvernement, et en particulier par Gérald Darmanin, lorsque le texte est revenu à l’Assemblée nationale en décembre 2023. Pourquoi ne pas être alors parvenu à une entente, alors que ce qui est sorti de la dissolution, ce sont précisément des gouvernements à dominante Renaissance et LR, dont le premier dirigé par un premier ministre de ce parti, Michel Barnier, malgré sa faiblesse électorale ? La réponse tient aussi à la crise interne de LR, parti en quête tant d’une cohérence doctrinale que d’une stratégie de survie entre les deux pôles qui menacent de l’absorber (RN d’un côté, macronistes de l’autre). Mais cette histoire contrefactuelle montre le coût faramineux de la dissolution en termes politiques, et surtout son résultat quasi nul : tout ça pour ça, serait-on tenté de dire… La dissolution de 2024 a ouvert une phase de gouvernements à la fois minoritaires, hétérogènes et fragiles, comme on allait vite s’en apercevoir. Le positionnement d’Emmanuel Macron est devenu encore plus problématique, comme de nombreux commentateurs ne se sont pas fait priés pour le noter. Mais ces gouvernements eux-mêmes et au premier chef les premiers ministres, expliquez-vous, ont fait comme s’ils pouvaient se passer de trouver un accord avec les partis pour gouverner (mais pouvaient-ils faire autrement ?). Votre livre s’arrête aux gouvernements Barnier et Bayrou, quelle appréciation portez-vous sur les débuts du gouvernement de Lecornu ? Il y a deux questions dans votre interrogation, mais auxquelles on peut répondre par une seule affirmation : la preuve que les deux premiers ministres (Barnier et Bayrou) pouvaient procéder d’une façon différente tient au fait, justement, que Lecornu s’y est pris différemment. Il a vraiment tenté de construire une majorité parlementaire, et c’est ce qui explique l’alliance qu’il a passée avec le Parti socialiste, parti-pivot malgré son nombre de députés somme toute modeste. Il a donc choisi de faire de véritables compromis, comme l’illustre la mesure ô combien emblématique de la suspension de la réforme de la retraite (relèvement de l’âge légal à 64 ans). Le problème avec le gouvernement Lecornu tient à sa nomination, le Premier Ministre étant ici souvent vu comme le dernier fidèle du président de la République et à qui l’on pouvait imputer la volonté de vouloir à tout prix défendre les acquis de la politique macronienne depuis 2017. Le fait qu’il a concédé au PS cette mesure, que certains perçoivent comme une reculade majeure, peut être interprété comme le signe que l’actuel Premier Ministre peut, de temps en temps, s’écarter de la ligne politique de son président. C’est d’ailleurs la condition pour que son gouvernement survive. La logique voudrait, expliquez-vous, dans une telle situation, que l’on tire les leçons de cette absence de majorité pour s’employer à constituer une majorité et un gouvernement de coalition. Le problème, comme vous le notez aussi, est que le niveau de polarisation politique à laquelle on semble parvenu rend la chose très difficile. Pourriez-vous expliquer ce qu’impliquerait, selon vous, la formation d’une coalition de gouvernement, que l’on trouve chez nombre de nos voisins, et quelle forme elle pourrait prendre ? La formation d’un gouvernement de coalition n’est pas une chose inconnue dans l’histoire constitutionnelle française. Il faut rappeler aux lecteurs que c’est essentiellement cette forme que prenaient les gouvernements sous la III e et la IV e République. Ce qui expliquait aussi la fameuse instabilité ministérielle qui procédait de la rupture de coalition à l’occasion de tel ou tel évènement ou de telle ou de telle loi. La IV e république est de ce point de vue un cas d’école avec  une succession de coalitions, le tripartisme (SFIO, MRP et PCF) de 1947 à 1951 étant remplacé, après l’éviction des communistes, par la troisième force. On a donc ici un précédent précieux à examiner qui est la constitution d’un arc politique large constitué pour contrer les deux partis qui se considéraient à partir de 1951 comme en dehors du système de la IV e : le parti communiste (PCF) et le parti gaulliste (RPF). On voit que la formation d’un gouvernement de coalition suppose une volonté de s’entendre sur un principe commun : s’allier contre des adversaires qui ne jouent pas le jeu républicain. Or, c’est le cas aujourd’hui avec le Rassemblement national et la France insoumise. Mais du principe à la réalité, il y a parfois un gouffre. Il semble inenvisageable d’avoir en France, du moins pour l’instant, l’équivalent de ce qui existe en Allemagne, à savoir un vrai contrat de coalition (en allemand Koalitionsvertrag) qui peut être très long et incroyablement détaillé et qui fait penser un peu à ce que nous avons connu avec le programme commun de la gauche. La forme que pourrait prendre un tel gouvernement de coalition serait donc nécessairement moins rigide, et fondé sur quelques points communs. Il va sans dire que la faisabilité d’un tel gouvernement s’avère faible, surtout si le parti Les Républicains (LR) continue à dériver vers l’extrême-droite et à flirter avec le RN, faisant éclater le cordon sanitaire. Si l’on pouvait se convaincre que la polarisation que l’on connaît a de fortes chances de reproduire dans le futur des assemblées sans majorité, il y aurait sans doute là une impulsion supplémentaire à s’engager dans cette voie pour les partis et leurs responsables. De fait, si l’on se dit que l’alternative probable serait la suivante : soit le RN remporte la présidentielle et devient majoritaire à l’Assemblée, soit au contraire un Président est élu pour y faire obstacle, mais celui-ci a alors très peu de chance de disposer d’une majorité à l’Assemblée. Dans ce dernier cas, apprendre à former des coalitions deviendrait en effet un enjeu d’autant plus décisif. Qu’en pensez-vous ? Vous avez tout à fait raison. Si le RN est battu aux prochaines élections présidentielles, ce qui est loin d’être certain, alors la donne change considérablement car on ne pourra plus faire comme maintenant, c’est-à-dire espérer de l’élection présidentielle la solution à tous nos problèmes. Il faudra dans cette hypothèse d’un président de la République « non-RN », songer plus que sérieusement à un gouvernement de coalition. Cela ne sera cependant possible que si les extrêmes reculent aux législatives résultant d’une dissolution. Cela fait beaucoup de si, comme vous voyez.
Texte intégral (2113 mots)

Denis Baranger et Olivier Beaud, tous les deux professeurs de droit public, analysent dans La dissolution de la Ve République, qu’ils viennent de publier aux éditions Les petits matins, les conséquences sur nos institutions de la disparition d’une majorité parlementaire, liée à la fragmentation politique que l'on connait, et du changement de régime que cela suppose. Si cette fragmentation perdure comme on peut le penser, pour gouverner, il n'y a pas d'autre solution que de chercher à former une coalition de gouvernement. Encore faut-il que les partis politiques y soient prêts, ce qui est loin d'aller de soi comme on le voit.

Nonfiction : Tout le monde, ou presque, a compris que ce régime, sans majorité parlementaire, ne pouvait plus s’accommoder de l’hyperprésidentialisme selon lequel Emmanuel Macron comprenait sa fonction. Pour autant, comme vous le rappelez, même s’il l’a poussée à un niveau jamais atteint, la pratique du « président–gouvernant » a plutôt été la règle, hors période de cohabitation, sous la Ve République. Peut-être pourriez expliquer, pour commencer, comment notre régime politique pouvait jusqu’ici s’en accommoder ?

Denis Baranger, Olivier Beaud : La raison est très simple et elle tient à l’élection présidentielle au suffrage universel direct, instaurée par la révision constitutionnelle de 1962 et voulue par le Général de Gaulle contre l’avis des parlementaires. Cette réforme s’est avérée d’une immense portée. Le chef de l’Etat supposé impartial et au-dessus des partis a dû se lancer dans la bataille électorale et lors de la première élection, en 1965, Mitterrand a contraint de Gaulle à batailler lors d’un second tour. Du point de vue des institutions, il en a résulté que le président élu par le peuple tout entier (en réalité par une majorité, fût-elle courte) pouvait invoquer une légitimité électorale. De Gaulle a même théorisé la supériorité de cette légitimité par rapport à celle des députés, élus dans les circonscriptions. Fort de cette légitimité électorale, les successeurs du général ont ajouté un programme pour convaincre les électeurs de voter pour eux et une fois élus, ils ont avancé ce programme comme fil directeur de « leur » politique, prétendument voulue par le peuple. Le résultat ne s’est pas fait attendre : le Premier Ministre, chef du gouvernement, a été considéré comme le « subordonné », du chef de l’Etat, avant même de devenir dans une version plus péjorative, son « premier collaborateur ». Tout le monde avait intérêt à ce système, y compris le Premier ministre qui entrait ici dans une relation de type féodal ou clientélaire avec le chef de l’Etat qui pouvait compter sur son appui presque inconditionnel (les deux seules exceptions dans l’histoire étant la rébellion de Chirac vis-à-vis de Giscard d’Estaing en 1976 et la rébellion d’Attal après la dissolution décidée par Macron). Quant à l’opposition, elle s’en accommodait car elle espérait bien gagner un jour la présidentielle. Ce fut le calcul politique de Mitterrand – calcul gagnant – alors que Mendes-France par une sorte de rigueur excessive, n’a pas voulu jouer ce rôle de présidentiable.

Les élections législatives de 2022 ont privé le Président de sa majorité à l’Assemblée et provoqué une situation inédite. L’idée affichée d’aller chercher une majorité « texte par texte » a vite cédé la place à un usage immodéré du 49-3, traduisant le refus du Président et de ses soutiens d’acter qu’ils n’étaient plus seuls décideurs. Le parlementarisme « rationalisé », qui était censé permettre un fonctionnement normal des institutions (en disciplinant une majorité), a largement « déraillé » comme on a pu s’en apercevoir lors de l’adoption de quelques lois emblématiques (vous prenez l’exemple de la réforme des retraites ou encore de la loi asile-immigration). Comment caractériseriez-vous cette période ? Si la dissolution n’y avait pas mis un terme, comment les choses auraient-elles pu se passer selon vous ?

Il est difficile de faire de l’histoire-fiction, mais remarquons que la dissolution a rompu un équilibre, certes précaire, mais encore soutenable. Madame Borne et son gouvernement réussissaient tant bien que mal à faire adopter un certain nombre de textes : une soixantaine au total. Des groupes comme LR, LIOT, voire les socialistes ou les écologistes, n’étaient pas fermés à toute forme de compromis. Mais on voit aussi que plusieurs germes de déstabilisation étaient déjà à l’œuvre. Le premier est la rigidité du Président, qui ne semble pas avoir été intéressé par une attitude de conciliation, malgré ses propos en ce sens après sa réélection, et qui a été déterminé à faire passer coûte que coûte « sa » réforme des retraites. Le Parlement était conçu par lui et son entourage comme au mieux une chambre d’enregistrement, au pire comme une gêne. Un autre facteur a été la difficulté structurelle des partis à trouver un terrain d’entente. Nous racontons dans le livre la crise engendrée par le refus gouvernemental d’un texte de compromis sur le projet « asile – immigration ». On pourra se demander longtemps pourquoi l’arrangement trouvé au Sénat avec les LR a été « détricoté » par le gouvernement, et en particulier par Gérald Darmanin, lorsque le texte est revenu à l’Assemblée nationale en décembre 2023. Pourquoi ne pas être alors parvenu à une entente, alors que ce qui est sorti de la dissolution, ce sont précisément des gouvernements à dominante Renaissance et LR, dont le premier dirigé par un premier ministre de ce parti, Michel Barnier, malgré sa faiblesse électorale ? La réponse tient aussi à la crise interne de LR, parti en quête tant d’une cohérence doctrinale que d’une stratégie de survie entre les deux pôles qui menacent de l’absorber (RN d’un côté, macronistes de l’autre). Mais cette histoire contrefactuelle montre le coût faramineux de la dissolution en termes politiques, et surtout son résultat quasi nul : tout ça pour ça, serait-on tenté de dire…

La dissolution de 2024 a ouvert une phase de gouvernements à la fois minoritaires, hétérogènes et fragiles, comme on allait vite s’en apercevoir. Le positionnement d’Emmanuel Macron est devenu encore plus problématique, comme de nombreux commentateurs ne se sont pas fait priés pour le noter. Mais ces gouvernements eux-mêmes et au premier chef les premiers ministres, expliquez-vous, ont fait comme s’ils pouvaient se passer de trouver un accord avec les partis pour gouverner (mais pouvaient-ils faire autrement ?). Votre livre s’arrête aux gouvernements Barnier et Bayrou, quelle appréciation portez-vous sur les débuts du gouvernement de Lecornu ?

Il y a deux questions dans votre interrogation, mais auxquelles on peut répondre par une seule affirmation : la preuve que les deux premiers ministres (Barnier et Bayrou) pouvaient procéder d’une façon différente tient au fait, justement, que Lecornu s’y est pris différemment. Il a vraiment tenté de construire une majorité parlementaire, et c’est ce qui explique l’alliance qu’il a passée avec le Parti socialiste, parti-pivot malgré son nombre de députés somme toute modeste. Il a donc choisi de faire de véritables compromis, comme l’illustre la mesure ô combien emblématique de la suspension de la réforme de la retraite (relèvement de l’âge légal à 64 ans). Le problème avec le gouvernement Lecornu tient à sa nomination, le Premier Ministre étant ici souvent vu comme le dernier fidèle du président de la République et à qui l’on pouvait imputer la volonté de vouloir à tout prix défendre les acquis de la politique macronienne depuis 2017. Le fait qu’il a concédé au PS cette mesure, que certains perçoivent comme une reculade majeure, peut être interprété comme le signe que l’actuel Premier Ministre peut, de temps en temps, s’écarter de la ligne politique de son président. C’est d’ailleurs la condition pour que son gouvernement survive.

La logique voudrait, expliquez-vous, dans une telle situation, que l’on tire les leçons de cette absence de majorité pour s’employer à constituer une majorité et un gouvernement de coalition. Le problème, comme vous le notez aussi, est que le niveau de polarisation politique à laquelle on semble parvenu rend la chose très difficile. Pourriez-vous expliquer ce qu’impliquerait, selon vous, la formation d’une coalition de gouvernement, que l’on trouve chez nombre de nos voisins, et quelle forme elle pourrait prendre ?

La formation d’un gouvernement de coalition n’est pas une chose inconnue dans l’histoire constitutionnelle française. Il faut rappeler aux lecteurs que c’est essentiellement cette forme que prenaient les gouvernements sous la IIIe et la IVe République. Ce qui expliquait aussi la fameuse instabilité ministérielle qui procédait de la rupture de coalition à l’occasion de tel ou tel évènement ou de telle ou de telle loi. La IVe république est de ce point de vue un cas d’école avec  une succession de coalitions, le tripartisme (SFIO, MRP et PCF) de 1947 à 1951 étant remplacé, après l’éviction des communistes, par la troisième force. On a donc ici un précédent précieux à examiner qui est la constitution d’un arc politique large constitué pour contrer les deux partis qui se considéraient à partir de 1951 comme en dehors du système de la IVe : le parti communiste (PCF) et le parti gaulliste (RPF).

On voit que la formation d’un gouvernement de coalition suppose une volonté de s’entendre sur un principe commun : s’allier contre des adversaires qui ne jouent pas le jeu républicain. Or, c’est le cas aujourd’hui avec le Rassemblement national et la France insoumise. Mais du principe à la réalité, il y a parfois un gouffre. Il semble inenvisageable d’avoir en France, du moins pour l’instant, l’équivalent de ce qui existe en Allemagne, à savoir un vrai contrat de coalition (en allemand Koalitionsvertrag) qui peut être très long et incroyablement détaillé et qui fait penser un peu à ce que nous avons connu avec le programme commun de la gauche. La forme que pourrait prendre un tel gouvernement de coalition serait donc nécessairement moins rigide, et fondé sur quelques points communs. Il va sans dire que la faisabilité d’un tel gouvernement s’avère faible, surtout si le parti Les Républicains (LR) continue à dériver vers l’extrême-droite et à flirter avec le RN, faisant éclater le cordon sanitaire.

Si l’on pouvait se convaincre que la polarisation que l’on connaît a de fortes chances de reproduire dans le futur des assemblées sans majorité, il y aurait sans doute là une impulsion supplémentaire à s’engager dans cette voie pour les partis et leurs responsables. De fait, si l’on se dit que l’alternative probable serait la suivante : soit le RN remporte la présidentielle et devient majoritaire à l’Assemblée, soit au contraire un Président est élu pour y faire obstacle, mais celui-ci a alors très peu de chance de disposer d’une majorité à l’Assemblée. Dans ce dernier cas, apprendre à former des coalitions deviendrait en effet un enjeu d’autant plus décisif. Qu’en pensez-vous ?

Vous avez tout à fait raison. Si le RN est battu aux prochaines élections présidentielles, ce qui est loin d’être certain, alors la donne change considérablement car on ne pourra plus faire comme maintenant, c’est-à-dire espérer de l’élection présidentielle la solution à tous nos problèmes. Il faudra dans cette hypothèse d’un président de la République « non-RN », songer plus que sérieusement à un gouvernement de coalition. Cela ne sera cependant possible que si les extrêmes reculent aux législatives résultant d’une dissolution. Cela fait beaucoup de si, comme vous voyez.

11.12.2025 à 11:00

Saint-Nazaire au travail : les Chantiers de l’Atlantique (2)

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie… Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals. L’intégralité des récits sur ce thème est à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire » .   « Souder, souder, raccorder, raccorder… des tubes et des tubes… » ( Brahim, soudeur sur les grands chantiers ) J’habite dans le sud de l’Espagne depuis que j’ai seize ans. Mon père y travaillait, et nous avons quitté le Maroc avec le reste de la famille pour le rejoindre. Maintenant, j’ai les deux nationalités et j’ai acheté une maison en Espagne. J’avais commencé ma formation de soudeur au Maroc, je l’ai terminée en Espagne et j’ai commencé à travailler à 18 ans. Depuis, j’ai travaillé dans toutes les régions d’Espagne, puis en Finlande, aux Pays-Bas, en France et ailleurs. Et me voilà depuis presque deux ans aux Chantiers Navals de Saint-Nazaire. Le chantier ressemble à une sorte de Lego géant où l’on assemble des blocs qui sont des morceaux de paquebot. Les panneaux qui vont faire les blocs sont très grands et il faut y souder les tuyaux dans les trous prévus. Je soude les tubes et quand j’ai fini mon travail, la grue se saisit du bloc entier et le pose sur le bateau. Et ainsi de suite. Après, quand les panneaux sont installés, je monte raccorder leurs tuyaux. C’est toujours pareil : souder, souder, raccorder, raccorder… des tubes, des cornières, des tubes, des cornières. […] Quand c’est possible, je porte une cagoule équipée d’un système de ventilation. C’est un équipement volumineux, que je peux utiliser dans l’atelier mais qui ne passe pas dans les endroits étroits sur le chantier. Alors je m’équipe avec une cagoule en cuir, qui me couvre le nez et la bouche, et qui est pourvue d’une cartouche filtrante pour les fumées. Dans tous les cas, les cagoules ont un écran anti UV à cristaux liquides qui reste clair quand je pointe ma torche et qui s’opacifie dès que j’allume l’arc électrique . […] Mais je ne suis pas tout seul sur le chantier. Dans les endroits fermés, il y a beaucoup de gens qui travaillent en même temps dans un vacarme incessant et dans un nuage de fumée. Ils ont beau mettre un extracteur, dans certaines zones, cela ne suffit pas pour renouveler correctement l’air. Quand il y a un travail difficile, ils m’appellent et ils me disent : « Toi, tu es capable de le faire ». Par exemple, quand le soudeur n’arrive pas à pointer sa torche pour souder dans un recoin, j’y vais et je soude avec un miroir. C’est un miroir professionnel, qui permet de regarder tout le tour de la soudure. Je ne vois pas ce que fait ma main, je soude seulement en regardant dans le miroir, où l’image est à l’envers. Peu de soudeurs savent le faire. Parfois, je dois me contorsionner. J’ai la tête en bas, je regarde l’intérieur du tube par un petit trou. Je ne vois que la lumière de ma torche, que j’ai passée par le bas du tube, alors que j’ai enfilé la baguette par le haut, dans un trou de cinq millimètres. Et je soude à l’intérieur du tube, sans voir. Dans certains cas, je soude même de la main gauche. Tout le monde ne sait pas souder de la main gauche. Quand je soude, je sais ce que je suis en train de faire. Par exemple, je sais à l’oreille si je dois remonter pour régler mon poste. Pour la baguette, c’est au nez. Je sais avec l’odeur de la fumée si la baguette est usée, ou si ce n’est carrément pas la bonne. Je repère un bon soudeur dès qu’il commence à travailler, à la manière dont il empoigne sa torche et sa baguette. C’est comme quand quelqu’un s’installe au volant, on voit tout de suite à quelle sorte de conducteur on a affaire. Je sais que j’ai fait un bon travail quand je vois que ma soudure est aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. Je sors ma lampe, je regarde, et je dis « Wahou ! C’est encore mieux que la dernière fois ». Une belle soudure est uniforme et régulière. J’ai dix-sept ans d’expérience de soudure sur beaucoup de matériaux, dans des entreprises et des pays différents. Alors quand je suis arrivé ici et que j’ai vu les soudures que j’aurais à faire, j’ai trouvé que c’était presque un jeu. Le travail de soudeur le plus difficile que j’aie eu à faire n’est pas ici. C’était dans les constructions de centrales thermiques, de raffineries ou de centrales nucléaires. Dans ces chantiers, c’est à la fois plus difficile et plus dangereux. On y soude des tuyaux en inox qui serviront à transporter des produits dangereux ou toxiques. C’est donc très exigeant pour les soudeurs. Une société vient pendant la nuit faire des radiographies de toutes les soudures de la journée et quand il y en a une mauvaise, ils font une marque dessus. Ici il y a très peu de contrôle par radio parce que l’on soude surtout des tuyaux pour transporter de l’eau. J’aime mon travail. Je ne sais rien faire d’autre mais quand j’ai commencé la soudure, ça m’a plu. […] Et puis je voyage, je rencontre des gens. Par exemple, j’avais sympathisé avec un électricien italien sur le chantier d’une centrale thermique en Espagne. Douze ans plus tard, j’ai retrouvé cet ami en Martinique. Pour moi, le monde est petit. Ici, chacun parle sa langue. Je mélange du français, de l’espagnol, et avec les mains j’arrive à parler avec tout le monde, des Polonais, des Roumains, des Italiens, des Suisses. Ça me plaît d’apprendre à parler français. Lorsque j’étais à Dunkerque ou à Brest, il y avait surtout des soudeurs qui venaient d’Espagne ou d’Amérique du Sud. Ici, c’est la première fois que je travaille avec beaucoup de Français. Il y a une chose qui me plaît aux Chantiers de Saint-Nazaire, et que je n’ai vue nulle part ailleurs : chaque matin, en arrivant au travail, tout le monde se salue. Tous les ouvriers, pas seulement les soudeurs, viennent te dire : « Salut ! ». J’apprécie beaucoup cela. […]   La bibliothèque des Chantiers : un endroit magique ! ( Corinne, bibliothécaire à la médiathèque des Chantiers de l’Atlantique ) La fréquentation de la bibliothèque des Chantiers tourne autour d’une cinquantaine de personnes par jour. C’est énorme. Cela représente un chiffre plus de deux fois supérieur à la fréquentation moyenne des médiathèques de CSE. Cette différence vient de la proximité que nous avons avec notre public. Nous proposons régulièrement des animations qui ont beaucoup de succès comme les « midi-jeux » avec un animateur. D’ailleurs, les gens nous demandent souvent d’acheter un des nouveaux jeux présentés à ce moment-là, pour enrichir notre ludothèque. Du côté des livres, on essaie de coller à l’actualité littéraire tout en respectant le principe selon lequel la bibliothèque appartient aux salariés. Donc, si les adhérents ont des demandes spécifiques, on en tient compte pour établir, avec la collaboration des gérants de la librairie “L’Embarcadère”, la liste des ouvrages à acheter, que nous proposons au CSE. Un livre, c’est un investissement, tout le monde n’a pas les moyens de s’en acheter et, s’il est demandé par une personne, il pourra aussi en intéresser d’autres. On connaît 90 % de nos adhérents. On sait ce qu’ils attendent. Certains viennent chaque jour ! On finit donc par savoir ce qu’ils aiment lire, ce que leurs enfants aiment lire. Nous avons choisi de ne pas installer d’ordinateur ni de cahier de suggestions. Si les gens ont besoin de quelque chose, ils s’adressent à nous. On est là pour les accompagner, les guider. Si je vois qu’une personne n’a pas rendu ses documents en temps et en heure parce qu’elle est malade, je ne vais pas lui envoyer de relance ! Comme on connaît les gens, on va mettre un petit mot attentionné. Ainsi se tissent des liens avec nos adhérents, dans ce lieu qu’on s’efforce de rendre convivial. [L’entrée de la médiathèque des Chantiers. Photographie P. Madiot.]   Les plus grosses fréquentations ont lieu pendant la pause méridienne, puis après 16 heures, à la débauche. Ici, c’est un sas de décompression. Certains aiment se reposer dans un coin, ils s’installent pour lire un livre, le journal, ils prennent un café. Ils gèrent leur temps. D’autres passent vraiment en coup de vent ! Une petite partie des adhérents est constituée de retraités. C’est pour eux une façon de revenir, de redire qu’ils ont appartenu à la famille des Chantiers. Les salariés finissent par identifier la médiathèque comme étant un lieu de culture à l’intérieur d’un environnement qui est quand même un peu brutal ; c’est un lieu qui leur appartient. Quand j’accueille un nouvel adhérent, souvent, je lui dis « Bienvenue dans l’endroit le plus sympa des Chantiers ! » Il y a de la couleur, de la vie, on n’est pas au milieu d’un amas de tôle, il n’y a pas le bruit des ateliers. Ce qui n’empêche pas qu’à travers les fenêtres vitrées, le regard se porte facilement sur ce qui se passe sur le site. Je vois des morceaux de bateau qui passent sur des plates-formes roulantes, le grand portique qui se déplace. Ça a un côté à la fois magique et extraterrestre ! Les enfants de salariés qui viennent sont subjugués, même s’ils voient peu de choses de l’entreprise ! Ils sont assez fiers de venir à la bibliothèque du travail de papa-maman. Tout près, il y a la porte 4 qui donne sur le rond-point et le terre-plein de Penhoët. C’est là où convergent les avenues environnantes. Où que l’on aille dans l’entreprise, à un moment ou à un autre, on passe forcément par cet endroit. C’est aussi le lieu des rassemblements. Pendant les manifs et les grèves, on voit les palettes qui brûlent sur le rond-point […]. C’est une façon de nous sentir encore plus intégrées à la vie de l’entreprise, aux mouvements et aux revendications. Même si, pendant ces moments-là, on reste à notre poste, on est imprégnées de ça. Ça fait partie de la vie des Chantiers. On m’a raconté qu’autrefois, à l’appel de la sirène, les gens venaient ici avec leur famille pour participer au piquet de grève. Ils sortaient les barbecues. De nos jours, les rassemblements sont plus modestes. Les conditions ne sont plus les mêmes et à la fin du mois, il faut payer ses factures. Par ailleurs, du fait du grand nombre de travailleurs détachés et de sous-traitants, la mobilisation syndicale est plus difficile et l’organisation du travail n’est plus la même. [Le terre-plein de Penhoët, devant la porte 4. Photographie P. Madiot.]   Il y a encore quelques années, je voyais les bus acheminer les salariés depuis Saint-Nazaire, la Brière et la petite couronne. Il n’y a plus ça. Chacun vient avec sa voiture. Quand je suis arrivée, il y a 20 ans, beaucoup s’appelaient Mahé. C’était Mahé Bernard n°1. Mahé Bernard n°2 ! Ou encore Moyon, Berthe, Aoustin. Aujourd’hui, les patronymes briérons sont un peu noyés dans la masse des noms qui viennent de la région nantaise ou d’ailleurs… Et pas toujours à l’heure ! Quand il y a un problème sur le pont de Saint-Nazaire, beaucoup de salariés se trouvent bloqués de l’autre côté de l’estuaire ! Ensuite, il leur faut rattraper les heures perdues dans la voiture à attendre que le pont soit dégagé. […] J’ai 44 ans et je travaille ici depuis de nombreuses années. J’ai déjà essayé de postuler dans des bibliothèques municipales situées autour de chez moi pour me rapprocher de mon domicile. En fait, je n’ai pas de regrets quand on me dit non !   « La direction n’aime pas que les travailleurs se regroupent » ( Jean-François, salarié dans les bureaux d’études des Chantiers de l’Atlantique ) Tous les jours, je traverse la ville pour me rendre dans un bâtiment qui, sur le « rond-point de l’ancre », fait face à celui de la direction des Chantiers de l’Atlantique, côté bassin. Là je rejoins mon poste de travail dans le bureau d’études au service électricité. […] C’est souvent le même rituel : je dépose ma veste, je fais chauffer la bouilloire et je vais dire bonjour à ceux qui sont arrivés. Quand j’ai commencé aux Chantiers, il y a trente-deux ans, il était de bon ton de faire le tour du bureau et de taper la discute. […] [L’immeuble des bureaux d’étude. Photographie P. Madiot.]   Depuis que la direction a mis en place les « horaires variables », les arrivées sont échelonnées et ça a cassé ce rituel matinal. Avant la mise en place des 35h, on arrivait tous en même temps et on pointait dès qu’on franchissait le périmètre de l’entreprise. Au moment de la débauche, il y avait des rangées de bus qui attendaient les personnels. À la sirène, les grilles s’ouvraient et tout le monde se précipitait hors des chantiers. Au carrefour du terre-plein de Penhoët, la circulation s’arrêtait net pour laisser passer le flot des vélos, voitures et cars qui emmenaient les ouvriers en Brière, jusqu’à Redon et à La Roche-Bernard. Le fait de se côtoyer dans les bus, au restaurant central, dans les villages, renforçait la conscience d’appartenir au même monde : celui du travail. Il y avait une sorte de solidarité évidente. Lorsque je suis venu de Saint-Brieuc pour embaucher aux Chantiers, j’ai su immédiatement que j’arrivais dans une ville ouvrière marquée par l’époque des grandes grèves. Celle de 1988 était une mobilisation contre le licenciement de 120 employés et celle de 1989 exigeait une augmentation de 1500 francs (230€) par mois. Dans les couloirs de mon bureau d’études, on peut encore deviner les traces de cette revendication dont le slogan avait été peint sur les murs. Ça a été gratté, effacé. Mais rien à faire, c’est un vestige tenace. […] Aujourd’hui, les gens viennent de partout en ordre dispersé, majoritairement en voiture personnelle, rarement en co-voiturage. Seules, les entreprises employant des travailleurs détachés ont mis en place des transports collectifs. Avant de se rendre à leurs postes de travail, les salariés employés par les chantiers, qui travaillent à bord et dans les ateliers, se changent dans des vestiaires décentralisés situés, en principe, à proximité d’un parking. Alors seulement, ils pointent et ils se mettent directement au boulot. Cela permet ce que la direction appelle un « gain de productivité ». […] L’homme étant un être social, et la nature ayant horreur du vide, on se rattrape sur les pauses parce qu’à un moment ou à un autre, on est obligé de lever la tête, de respirer un peu, de décompresser, de réfléchir, d’échanger. Alors, de temps en temps, la direction, qui se comporte comme si on était des tire-au-flanc, fait la chasse aux pauses. D’une manière générale, elle n’aime pas que les travailleurs se regroupent. [L’immeuble de la direction. Photographie P. Madiot.]   Pourtant quelquefois, il y a des choses qui se résolvent dans ces moments-là. On tient à ce que notre travail soit bien fait. C’est une question de dignité et de conscience professionnelle. Mon travail consiste à définir les différents éléments (disjoncteurs, câbles…) permettant la distribution de la puissance électrique, et à décrire le fonctionnement de ces éléments. Il est nécessaire, évidemment, de vérifier si les estimations d’encombrement sont bonnes parce qu’il faut que tout ça rentre dans un local électrique qui doit être le plus petit possible. Pour ne rien simplifier, le réseau électrique du navire est séparé en deux et peut être couplé. Cela veut dire que les alternateurs vont être connectés sur chaque moitié du réseau et que chaque moitié devra pouvoir fonctionner séparément pour des raisons de sécurité. Le bateau lui-même est divisé en plusieurs zones qu’on appelle les « tranches incendie » – il peut y en avoir jusqu’à neuf en fonction de la longueur du navire. Et chaque « tranche incendie » est équipée d’une sous-station électrique. En cas de pépin, s’il n’y avait qu’un seul local électrique et qu’il était envahi par l’eau, ou atteint par un incendie, le navire serait perdu. Et ce que l’on craint le plus à bord des navires c’est l’incendie. Sauf cas exceptionnel du genre Concordia ou Titanic, on peut en effet contenir une voie d’eau dans un compartiment. Le feu est beaucoup plus difficile à maîtriser. J’en tire donc les conséquences pour concevoir la distribution électrique. […] Le rythme des livraisons et le type de paquebots formatés que nous construisons font qu’aujourd’hui, en ce qui me concerne, les départs ou les changements de cale ne sont plus des événements. Je sais comment ils ont été fabriqués. Derrière, je vois des milliers d’heures de labeur dans des conditions difficiles, et je sais dans quelles conditions les équipages travaillent pendant l’exploitation des navires de croisière. Tout cela ne fait pas rêver. Les jeunes, qui n’ont pas connu de grands conflits sociaux, ont souvent l’impression qu’aucune évolution n’est possible. Beaucoup restent quelques mois, un an ou deux. Et ils vont voir ailleurs…   Pour aller plus loin : L’intégralité des récits de Brahim , Corinne et Jean-François est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire » . Le documentaire de Marcel Trillat et Hubert Knap, « Le 1 er mai à Saint-Nazaire » (1967 – 25 mn).   * Illustration : CC Wikimedia / Cédric Quillévéré, vue des sites principaux de construction depuis l'estuaire de la Loire (2018).
Texte intégral (3618 mots)

La Compagnie « Pourquoi se lever le matin ! » s’est donné pour but d’apporter le point de vue du travail, exprimé par ceux qui le font, dans les débats qui agitent notre société : santé, alimentation, enseignement, transport, énergie…

Cette première série s’intéresse à la fabrique d’un territoire par le travail : à Saint-Nazaire, c’est toute une société qui se ramifie autour des chantiers de l’Atlantique, où se croisent et collaborent des métiers d’une infinie diversité. La Compagnie a ainsi recueilli les paroles d’ouvriers et d’artisans, de techniciens et d’ingénieurs, d’employés et de formateurs... qui livrent le récit de leur expérience de la vie sociale autour des chantiers navals.

L’intégralité des récits sur ce thème est à découvrir sur le site de la Compagnie Pourquoi se lever le matin, dans la rubrique « Travail & territoire ».

 

« Souder, souder, raccorder, raccorder… des tubes et des tubes… » (Brahim, soudeur sur les grands chantiers)

J’habite dans le sud de l’Espagne depuis que j’ai seize ans. Mon père y travaillait, et nous avons quitté le Maroc avec le reste de la famille pour le rejoindre. Maintenant, j’ai les deux nationalités et j’ai acheté une maison en Espagne. J’avais commencé ma formation de soudeur au Maroc, je l’ai terminée en Espagne et j’ai commencé à travailler à 18 ans. Depuis, j’ai travaillé dans toutes les régions d’Espagne, puis en Finlande, aux Pays-Bas, en France et ailleurs. Et me voilà depuis presque deux ans aux Chantiers Navals de Saint-Nazaire.

Le chantier ressemble à une sorte de Lego géant où l’on assemble des blocs qui sont des morceaux de paquebot. Les panneaux qui vont faire les blocs sont très grands et il faut y souder les tuyaux dans les trous prévus. Je soude les tubes et quand j’ai fini mon travail, la grue se saisit du bloc entier et le pose sur le bateau. Et ainsi de suite. Après, quand les panneaux sont installés, je monte raccorder leurs tuyaux. C’est toujours pareil : souder, souder, raccorder, raccorder… des tubes, des cornières, des tubes, des cornières.

[…] Quand c’est possible, je porte une cagoule équipée d’un système de ventilation. C’est un équipement volumineux, que je peux utiliser dans l’atelier mais qui ne passe pas dans les endroits étroits sur le chantier. Alors je m’équipe avec une cagoule en cuir, qui me couvre le nez et la bouche, et qui est pourvue d’une cartouche filtrante pour les fumées. Dans tous les cas, les cagoules ont un écran anti UV à cristaux liquides qui reste clair quand je pointe ma torche et qui s’opacifie dès que j’allume l’arc électrique. […] Mais je ne suis pas tout seul sur le chantier. Dans les endroits fermés, il y a beaucoup de gens qui travaillent en même temps dans un vacarme incessant et dans un nuage de fumée. Ils ont beau mettre un extracteur, dans certaines zones, cela ne suffit pas pour renouveler correctement l’air.

Quand il y a un travail difficile, ils m’appellent et ils me disent : « Toi, tu es capable de le faire ». Par exemple, quand le soudeur n’arrive pas à pointer sa torche pour souder dans un recoin, j’y vais et je soude avec un miroir. C’est un miroir professionnel, qui permet de regarder tout le tour de la soudure. Je ne vois pas ce que fait ma main, je soude seulement en regardant dans le miroir, où l’image est à l’envers. Peu de soudeurs savent le faire. Parfois, je dois me contorsionner. J’ai la tête en bas, je regarde l’intérieur du tube par un petit trou. Je ne vois que la lumière de ma torche, que j’ai passée par le bas du tube, alors que j’ai enfilé la baguette par le haut, dans un trou de cinq millimètres. Et je soude à l’intérieur du tube, sans voir. Dans certains cas, je soude même de la main gauche. Tout le monde ne sait pas souder de la main gauche.

Quand je soude, je sais ce que je suis en train de faire. Par exemple, je sais à l’oreille si je dois remonter pour régler mon poste. Pour la baguette, c’est au nez. Je sais avec l’odeur de la fumée si la baguette est usée, ou si ce n’est carrément pas la bonne. Je repère un bon soudeur dès qu’il commence à travailler, à la manière dont il empoigne sa torche et sa baguette. C’est comme quand quelqu’un s’installe au volant, on voit tout de suite à quelle sorte de conducteur on a affaire. Je sais que j’ai fait un bon travail quand je vois que ma soudure est aussi belle à l’intérieur qu’à l’extérieur. Je sors ma lampe, je regarde, et je dis « Wahou ! C’est encore mieux que la dernière fois ». Une belle soudure est uniforme et régulière.

J’ai dix-sept ans d’expérience de soudure sur beaucoup de matériaux, dans des entreprises et des pays différents. Alors quand je suis arrivé ici et que j’ai vu les soudures que j’aurais à faire, j’ai trouvé que c’était presque un jeu. Le travail de soudeur le plus difficile que j’aie eu à faire n’est pas ici. C’était dans les constructions de centrales thermiques, de raffineries ou de centrales nucléaires. Dans ces chantiers, c’est à la fois plus difficile et plus dangereux. On y soude des tuyaux en inox qui serviront à transporter des produits dangereux ou toxiques. C’est donc très exigeant pour les soudeurs. Une société vient pendant la nuit faire des radiographies de toutes les soudures de la journée et quand il y en a une mauvaise, ils font une marque dessus. Ici il y a très peu de contrôle par radio parce que l’on soude surtout des tuyaux pour transporter de l’eau.

J’aime mon travail. Je ne sais rien faire d’autre mais quand j’ai commencé la soudure, ça m’a plu. […] Et puis je voyage, je rencontre des gens. Par exemple, j’avais sympathisé avec un électricien italien sur le chantier d’une centrale thermique en Espagne. Douze ans plus tard, j’ai retrouvé cet ami en Martinique. Pour moi, le monde est petit. Ici, chacun parle sa langue. Je mélange du français, de l’espagnol, et avec les mains j’arrive à parler avec tout le monde, des Polonais, des Roumains, des Italiens, des Suisses. Ça me plaît d’apprendre à parler français. Lorsque j’étais à Dunkerque ou à Brest, il y avait surtout des soudeurs qui venaient d’Espagne ou d’Amérique du Sud. Ici, c’est la première fois que je travaille avec beaucoup de Français. Il y a une chose qui me plaît aux Chantiers de Saint-Nazaire, et que je n’ai vue nulle part ailleurs : chaque matin, en arrivant au travail, tout le monde se salue. Tous les ouvriers, pas seulement les soudeurs, viennent te dire : « Salut ! ». J’apprécie beaucoup cela. […]

 

La bibliothèque des Chantiers : un endroit magique ! (Corinne, bibliothécaire à la médiathèque des Chantiers de l’Atlantique)

La fréquentation de la bibliothèque des Chantiers tourne autour d’une cinquantaine de personnes par jour. C’est énorme. Cela représente un chiffre plus de deux fois supérieur à la fréquentation moyenne des médiathèques de CSE. Cette différence vient de la proximité que nous avons avec notre public. Nous proposons régulièrement des animations qui ont beaucoup de succès comme les « midi-jeux » avec un animateur. D’ailleurs, les gens nous demandent souvent d’acheter un des nouveaux jeux présentés à ce moment-là, pour enrichir notre ludothèque.

Du côté des livres, on essaie de coller à l’actualité littéraire tout en respectant le principe selon lequel la bibliothèque appartient aux salariés. Donc, si les adhérents ont des demandes spécifiques, on en tient compte pour établir, avec la collaboration des gérants de la librairie “L’Embarcadère”, la liste des ouvrages à acheter, que nous proposons au CSE. Un livre, c’est un investissement, tout le monde n’a pas les moyens de s’en acheter et, s’il est demandé par une personne, il pourra aussi en intéresser d’autres. On connaît 90 % de nos adhérents. On sait ce qu’ils attendent. Certains viennent chaque jour ! On finit donc par savoir ce qu’ils aiment lire, ce que leurs enfants aiment lire. Nous avons choisi de ne pas installer d’ordinateur ni de cahier de suggestions. Si les gens ont besoin de quelque chose, ils s’adressent à nous. On est là pour les accompagner, les guider. Si je vois qu’une personne n’a pas rendu ses documents en temps et en heure parce qu’elle est malade, je ne vais pas lui envoyer de relance ! Comme on connaît les gens, on va mettre un petit mot attentionné. Ainsi se tissent des liens avec nos adhérents, dans ce lieu qu’on s’efforce de rendre convivial.

[L’entrée de la médiathèque des Chantiers. Photographie P. Madiot.]

 

Les plus grosses fréquentations ont lieu pendant la pause méridienne, puis après 16 heures, à la débauche. Ici, c’est un sas de décompression. Certains aiment se reposer dans un coin, ils s’installent pour lire un livre, le journal, ils prennent un café. Ils gèrent leur temps. D’autres passent vraiment en coup de vent ! Une petite partie des adhérents est constituée de retraités. C’est pour eux une façon de revenir, de redire qu’ils ont appartenu à la famille des Chantiers. Les salariés finissent par identifier la médiathèque comme étant un lieu de culture à l’intérieur d’un environnement qui est quand même un peu brutal ; c’est un lieu qui leur appartient. Quand j’accueille un nouvel adhérent, souvent, je lui dis « Bienvenue dans l’endroit le plus sympa des Chantiers ! » Il y a de la couleur, de la vie, on n’est pas au milieu d’un amas de tôle, il n’y a pas le bruit des ateliers. Ce qui n’empêche pas qu’à travers les fenêtres vitrées, le regard se porte facilement sur ce qui se passe sur le site.

Je vois des morceaux de bateau qui passent sur des plates-formes roulantes, le grand portique qui se déplace. Ça a un côté à la fois magique et extraterrestre ! Les enfants de salariés qui viennent sont subjugués, même s’ils voient peu de choses de l’entreprise ! Ils sont assez fiers de venir à la bibliothèque du travail de papa-maman. Tout près, il y a la porte 4 qui donne sur le rond-point et le terre-plein de Penhoët. C’est là où convergent les avenues environnantes. Où que l’on aille dans l’entreprise, à un moment ou à un autre, on passe forcément par cet endroit. C’est aussi le lieu des rassemblements. Pendant les manifs et les grèves, on voit les palettes qui brûlent sur le rond-point […]. C’est une façon de nous sentir encore plus intégrées à la vie de l’entreprise, aux mouvements et aux revendications. Même si, pendant ces moments-là, on reste à notre poste, on est imprégnées de ça. Ça fait partie de la vie des Chantiers. On m’a raconté qu’autrefois, à l’appel de la sirène, les gens venaient ici avec leur famille pour participer au piquet de grève. Ils sortaient les barbecues. De nos jours, les rassemblements sont plus modestes. Les conditions ne sont plus les mêmes et à la fin du mois, il faut payer ses factures. Par ailleurs, du fait du grand nombre de travailleurs détachés et de sous-traitants, la mobilisation syndicale est plus difficile et l’organisation du travail n’est plus la même.

[Le terre-plein de Penhoët, devant la porte 4. Photographie P. Madiot.]

 

Il y a encore quelques années, je voyais les bus acheminer les salariés depuis Saint-Nazaire, la Brière et la petite couronne. Il n’y a plus ça. Chacun vient avec sa voiture. Quand je suis arrivée, il y a 20 ans, beaucoup s’appelaient Mahé. C’était Mahé Bernard n°1. Mahé Bernard n°2 ! Ou encore Moyon, Berthe, Aoustin. Aujourd’hui, les patronymes briérons sont un peu noyés dans la masse des noms qui viennent de la région nantaise ou d’ailleurs… Et pas toujours à l’heure ! Quand il y a un problème sur le pont de Saint-Nazaire, beaucoup de salariés se trouvent bloqués de l’autre côté de l’estuaire ! Ensuite, il leur faut rattraper les heures perdues dans la voiture à attendre que le pont soit dégagé.

[…] J’ai 44 ans et je travaille ici depuis de nombreuses années. J’ai déjà essayé de postuler dans des bibliothèques municipales situées autour de chez moi pour me rapprocher de mon domicile. En fait, je n’ai pas de regrets quand on me dit non !

 

« La direction n’aime pas que les travailleurs se regroupent » (Jean-François, salarié dans les bureaux d’études des Chantiers de l’Atlantique)

Tous les jours, je traverse la ville pour me rendre dans un bâtiment qui, sur le « rond-point de l’ancre », fait face à celui de la direction des Chantiers de l’Atlantique, côté bassin. Là je rejoins mon poste de travail dans le bureau d’études au service électricité. […] C’est souvent le même rituel : je dépose ma veste, je fais chauffer la bouilloire et je vais dire bonjour à ceux qui sont arrivés. Quand j’ai commencé aux Chantiers, il y a trente-deux ans, il était de bon ton de faire le tour du bureau et de taper la discute. […]

[L’immeuble des bureaux d’étude. Photographie P. Madiot.]

 

Depuis que la direction a mis en place les « horaires variables », les arrivées sont échelonnées et ça a cassé ce rituel matinal. Avant la mise en place des 35h, on arrivait tous en même temps et on pointait dès qu’on franchissait le périmètre de l’entreprise. Au moment de la débauche, il y avait des rangées de bus qui attendaient les personnels. À la sirène, les grilles s’ouvraient et tout le monde se précipitait hors des chantiers. Au carrefour du terre-plein de Penhoët, la circulation s’arrêtait net pour laisser passer le flot des vélos, voitures et cars qui emmenaient les ouvriers en Brière, jusqu’à Redon et à La Roche-Bernard. Le fait de se côtoyer dans les bus, au restaurant central, dans les villages, renforçait la conscience d’appartenir au même monde : celui du travail. Il y avait une sorte de solidarité évidente. Lorsque je suis venu de Saint-Brieuc pour embaucher aux Chantiers, j’ai su immédiatement que j’arrivais dans une ville ouvrière marquée par l’époque des grandes grèves. Celle de 1988 était une mobilisation contre le licenciement de 120 employés et celle de 1989 exigeait une augmentation de 1500 francs (230€) par mois. Dans les couloirs de mon bureau d’études, on peut encore deviner les traces de cette revendication dont le slogan avait été peint sur les murs. Ça a été gratté, effacé. Mais rien à faire, c’est un vestige tenace. […]

Aujourd’hui, les gens viennent de partout en ordre dispersé, majoritairement en voiture personnelle, rarement en co-voiturage. Seules, les entreprises employant des travailleurs détachés ont mis en place des transports collectifs. Avant de se rendre à leurs postes de travail, les salariés employés par les chantiers, qui travaillent à bord et dans les ateliers, se changent dans des vestiaires décentralisés situés, en principe, à proximité d’un parking. Alors seulement, ils pointent et ils se mettent directement au boulot. Cela permet ce que la direction appelle un « gain de productivité ». […] L’homme étant un être social, et la nature ayant horreur du vide, on se rattrape sur les pauses parce qu’à un moment ou à un autre, on est obligé de lever la tête, de respirer un peu, de décompresser, de réfléchir, d’échanger. Alors, de temps en temps, la direction, qui se comporte comme si on était des tire-au-flanc, fait la chasse aux pauses. D’une manière générale, elle n’aime pas que les travailleurs se regroupent.

[L’immeuble de la direction. Photographie P. Madiot.]

 

Pourtant quelquefois, il y a des choses qui se résolvent dans ces moments-là. On tient à ce que notre travail soit bien fait. C’est une question de dignité et de conscience professionnelle.

Mon travail consiste à définir les différents éléments (disjoncteurs, câbles…) permettant la distribution de la puissance électrique, et à décrire le fonctionnement de ces éléments. Il est nécessaire, évidemment, de vérifier si les estimations d’encombrement sont bonnes parce qu’il faut que tout ça rentre dans un local électrique qui doit être le plus petit possible. Pour ne rien simplifier, le réseau électrique du navire est séparé en deux et peut être couplé. Cela veut dire que les alternateurs vont être connectés sur chaque moitié du réseau et que chaque moitié devra pouvoir fonctionner séparément pour des raisons de sécurité. Le bateau lui-même est divisé en plusieurs zones qu’on appelle les « tranches incendie » – il peut y en avoir jusqu’à neuf en fonction de la longueur du navire. Et chaque « tranche incendie » est équipée d’une sous-station électrique. En cas de pépin, s’il n’y avait qu’un seul local électrique et qu’il était envahi par l’eau, ou atteint par un incendie, le navire serait perdu. Et ce que l’on craint le plus à bord des navires c’est l’incendie. Sauf cas exceptionnel du genre Concordia ou Titanic, on peut en effet contenir une voie d’eau dans un compartiment. Le feu est beaucoup plus difficile à maîtriser. J’en tire donc les conséquences pour concevoir la distribution électrique. […]

Le rythme des livraisons et le type de paquebots formatés que nous construisons font qu’aujourd’hui, en ce qui me concerne, les départs ou les changements de cale ne sont plus des événements. Je sais comment ils ont été fabriqués. Derrière, je vois des milliers d’heures de labeur dans des conditions difficiles, et je sais dans quelles conditions les équipages travaillent pendant l’exploitation des navires de croisière. Tout cela ne fait pas rêver. Les jeunes, qui n’ont pas connu de grands conflits sociaux, ont souvent l’impression qu’aucune évolution n’est possible. Beaucoup restent quelques mois, un an ou deux. Et ils vont voir ailleurs…

 

Pour aller plus loin :

L’intégralité des récits de Brahim, Corinne et Jean-François est accessible sur le site de la Compagnie « Pourquoi se lever le matin », dans le dossier « Travail & territoire ».

Le documentaire de Marcel Trillat et Hubert Knap, « Le 1er mai à Saint-Nazaire » (1967 – 25 mn).

 

* Illustration : CC Wikimedia / Cédric Quillévéré, vue des sites principaux de construction depuis l'estuaire de la Loire (2018).

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