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03.05.2026 à 18:36

Pour une bifurcation démocratique : espace, rapports sociaux et transition écologique

Ingrid Darroman

Corinne Luxembourg Professeuse des Universités en géographie et aménagement Habiter la démocratie : pour une pensée spatiale de la démocratie La « bifurcation démocratique » ne se joue pas seulement dans les urnes ou les institutions, mais dans les espaces concrets où l’on vit, travaille, se déplace, prend soin et lutte. Elle se joue à différentes […]

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Texte intégral (13741 mots)

Corinne Luxembourg

Professeuse des Universités en géographie et aménagement

Habiter la démocratie : pour une pensée spatiale de la démocratie

La « bifurcation démocratique » ne se joue pas seulement dans les urnes ou les institutions, mais dans les espaces concrets où l’on vit, travaille, se déplace, prend soin et lutte. Elle se joue à différentes échelles, dans un entrelacement de tensions et de contradictions propres au capitalisme.

En croisant géographie critique, féminisme et écologie politique, il s’agit de mettre en discussion une pensée spatiale de la bifurcation démocratique, de montrer comment les rapports de pouvoir s’inscrivent dans les territoires et comment la recomposition de ces territoires par les communs, les espaces du care, les expériences de démocratie locale, les conflits d’usage, peut ouvrir d’autres trajectoires.

Il s’agit de propositions de réflexions pour apporter un éclairage géographique à la lecture du moment politique que nous vivons et d’imaginer des bifurcations situées qui fassent de la démocratie habitée une expérience réellement partagée.

Corinne Luxembourg

Professeuse des Universités en géographie et aménagement

Directrice de l’UR 7338 – PLEIADE, marges créatrices : https://pleiade.univ-paris13.fr

Université Sorbonne Paris Nord (Paris 13)

https://orcid.org/0000-0002-2813-9173

Avril 2026

Capitalisme et démocratie forment une alliance instable, constamment renégociée au fil des crises, des compromis sociaux et des luttes. Si la démocratie repose sur l’exercice de la souveraineté populaire et la capacité de délibération collective à produire des règles communes, le capitalisme s’appuie, lui, sur la concentration du pouvoir économique et l’appropriation privée des ressources productives et naturelles. Cette contradiction fondamentale ne se joue pas seulement dans l’abstrait des définitions généralisatrices : elle s’incarne concrètement dans l’espace, à travers des logiques spatiales étroitement imbriquées qui structurent l’histoire longue du capitalisme et alimentent ce qu’Arnaud Orain nomme « capitalisme de la finitude » (Orain, 2025) comme jeu à somme nulle, passant de la concurrence aux conquêtes et à la confiscation.

La première logique, expansionniste, relève de ce que David Harvey nomme « accumulation par dépossession » (Harvey, 2008). De la conquête coloniale des terres à la financiarisation contemporaine du foncier, en passant par les enclosures primitives et les spéculations immobilières actuelles, cette dynamique repose sur l’appropriation violente ou légale de ressources communes au profit d’une minorité propriétaire. La marchandisation du logement, la privatisation des services publics, l’accaparement voire confiscation des terres agricoles par les fonds souverains en sont des formes contemporaines. 

La seconde logique, extractiviste, consiste à épuiser séquentiellement les ressources naturelles (combustibles fossiles d’abord, puis terres rares et métaux stratégiques) en s’appuyant sur le mythe persistant du progrès technique comme horizon indépassable (Zetkin Collective, 2020). Ce récit techniciste traite les crises écologiques, sociales et énergétiques engendrées par le capitalisme non comme des contradictions structurelles, mais comme de simples obstacles temporaires que l’innovation serait appelée à résoudre. Ces deux logiques s’inscrivent dans une représentation d’une humanité extérieure à son environnement et appelée à le maîtriser, plutôt que comme partie intégrante de celui-ci. Ce positionnement en surplomb, structurant dans la pensée occidentale puis coloniale, est l’un des ressorts qui rendent possible la prédation capitaliste sur le milieu.

Cette double logique en concomitante d’autres dissociations : l’une est genrée, l’autre est racialisée (Mazouz, 2020). Dans ces deux cas, elles relèvent d’un même modèle de domination qui refuse pleinement aux femmes, d’un côté, et aux personnes non blanches, de l’autre, le statut d’êtres humains libres et autonomes, avec des variantes justifiant également le travail des enfants. Le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre les tâches productives et reproductives, qui structure ses contradictions internes et spatiales. Forgée dès les années 1970 par des féministes marxistes comme Mariarosa Dalla Costa et Selma James dans The Power of Women and the Subversion of the Community (1972) (Dalla Costa, 2022), puis approfondie par Maria Mies (Mies, 2024) et Silvia Federici (Federici, 2014), cette dissociation révèle la fracture genrée constitutive du capitalisme patriarcal. Les tâches productives produisent de la valeur marchande dans la sphère publique, tandis que les tâches reproductives assurent la régénération de la force de travail dans l’ombre domestique. Eleanor Marx  l’avait déjà formulé en 1886 dans The Woman Question: From a Socialist Point of View : la division sexuée du travail, où le travail reproductif gratuit des femmes soutient le travail productif salarié des hommes, n’est pas un accident du capitalisme, c’en est la condition matérielle. 

La dissociation ethnoraciale fonctionne de manière analogue, en s’appuyant sur la précarité économique et l’absence de droits : l’irrégularité de séjour des personnes étant produite à dessein par ce même régime. L’ubérisation du travail précaire s’articule à une politique migratoire restrictive qui refuse systématiquement les titres de séjour aux personnes étrangères non communautaires, les cantonnant dans une illégalité constitutive. Sans papiers, elles deviennent la main-d’œuvre idéale des plateformes numériques (livreurs Deliveroo, chauffeurs Uber, nettoyeurs Helpling, etc.), rémunérée à la tâche, sans cotisations sociales, sans droit de grève, sous menace constante d’expulsion. Cette non-délivrance des titres de séjour produit une précarité administrative parfaitement adaptée au modèle : travailleurs sans droits, hypermobiles, sans ancrage local, interchangeables. Spatialement, cette population invisible assure paradoxalement la reproduction sociale des métropoles : livraisons alimentaires tardives, ménage matinal, soins à domicile.

Ce texte prend donc appui sur une perspective géographique et intersectionnelle, qui considère l’humanité comme faisant partie du milieu et non en surplomb de lui. Il défend une thèse simple : il n’y aura pas de bifurcation démocratique, c’est-à-dire de réorientation durable et égalitaire des trajectoires sociales et écologiques, sans reconfiguration conjointe des rapports de production, de reproduction et de rapport à l’environnement. Transformer la démocratie ne consiste pas seulement à modifier des institutions politiques ou des règles électorales ; il s’agit de recomposer les géographies du travail, du care (également spatial), de l’habitat, des mobilités, des usages de la terre et des ressources. Une perspective écoféministe permet de relier oppression sociale et domination écologique, en montrant que l’exploitation des personnes et celles des territoires procèdent d’une même logique de prédation.

Dans cette perspective, le texte montrera d’abord comment le capitalisme contemporain repose sur des dissociations socio-spatiales fondamentales (entre production et reproduction, entre populations majoritaires et minorisées, entre espaces protégés et territoires sacrifiés) qui organisent un déséquilibre structurel des rapports de pouvoir. Il analysera ensuite la manière dont la spatialisation néolibérale[1] (Gintrac & Giroud, 2018) (villes-entrepreneuriales, mise en concurrence des territoires, fragmentation des chaînes de valeur) constitue une véritable contre-bifurcation, en réorganisant ces contradictions et en réduisant les marges de manœuvre démocratiques. Enfin, il esquissera quelques conditions d’une bifurcation démocratique pensée à partir des espaces : partir des besoins situés, redistribuer les temps sociaux, reconstruire des infrastructures publiques et des communs, réencastrer entreprises, finance et politiques macro-économiques dans des ancrages territoriaux démocratiquement disputés.

  1. Rapports de pouvoir intersectionnels dans l’espace

L’approche intersectionnelle des rapports de pouvoir montre dans l’espace une surmobilité (le fait que l’asymétrie des rapports sociaux se traduise par une plus grande mobilité des personnes dominées par rapport à la mobilité des personnes dominantes) et une hypermobilité (le fait que les personnes dominées soient associées principalement à leur capacité d’être mobile, voire surmobile) subies des subalternes qui se traduit non pas sur la surface du territoire parcouru mais par la fragmentation des trajets et la plus grande fréquence de la mise en mouvement. 

I.1. Production, reproduction : une division socio-spatiale genrée

Les analyses féministes marxistes ont montré que le capitalisme repose sur une dissociation constitutive entre travail productif et travail reproductif. Le premier, rémunéré, reconnu, majoritairement associé à des figures masculines, se déploie dans la sphère publique des usines, des bureaux, des chantiers, des pôles de compétitivité. Le second, non rémunéré ou faiblement payé, largement assuré par des femmes, garantit la reproduction quotidienne et intergénérationnelle de la force de travail : soins aux enfants, aux personnes âgées, travail domestique, soutien émotionnel.​ Cette dissociation est profondément spatialisée.

Appliquée à l’espace urbain, cette division structure la ville elle-même. Les infrastructures des métropoles sont conçues pour optimiser les mobilités liées à la production : axes de transport rapides (transports en commun comme automobiles), zones d’activités connectées, pôles économiques des centralités tertiaires. À l’inverse, les temporalités de la reproduction sociale (courses, accompagnement de tierces personnes pour des lieux spécifiques selon les génération, chaînes de soins complexes, parfois nocturnes…) se déploient dans des territoires souvent mal desservis, fragmentés, sous-dotés en services publics : quartiers populaires avec peu de crèches et de services de santé, périphéries commerciales accessibles surtout en voiture, ruralités sans transports collectifs efficients. Le fameux « triangle domicile-travail-commerce » n’est pas seulement une figure rhétorique : il décrit des trajectoires concrètes, saturées de temps d’attente, de correspondances manquées, de charges mentales.​ Il génère une surmobilité des femmes. Le capital optimise ainsi ses coûts en externalisant sur elles le coût social de la reproduction, reléguée dans des périphéries spatio-temporelles discontinues.

Dans ce dispositif, les hommes des classes moyennes et supérieures bénéficient de couloirs de circulation relativement fluides vers les centralités de commandement, tandis que les femmes, en particulier celles des classes populaires, assument l’essentiel des déplacements fragmentés rendus nécessaires par l’éclatement des lieux de reproduction sociale. La ville néolibérale fonctionne ainsi comme une machine à dissocier : elle facilite la circulation des flux marchands et financiers, tout en fractionnant et invisibilisant les espaces et les temps du care.​

Cette division socio-spatiale du travail est elle-même traversée par des lignes de classe et de race. Les femmes des classes moyennes très diplômées peuvent partiellement déléguer une partie du travail reproductif en recourant à divers dispositifs d’emploi : garde d’enfants, ménage, livraison de repas ou de courses. Elles externalisent ainsi une part de la charge vers d’autres femmes, souvent racialisées et/ou en situation administrative précaire. À l’autre extrémité de la hiérarchie sociale, les femmes des quartiers populaires cumulent emplois de service mal rémunérés, horaires décalés et contraintes de mobilité importantes, dans des environnements où les services publics se raréfient.

Prendre au sérieux la bifurcation démocratique à partir de cette réalité, c’est reconnaître que des mesures apparemment « neutres » (réduction générale du temps de travail, taxation de l’essence, densification urbaine) n’ont pas les mêmes effets selon les positions de genre, de classe, de race et de territoire. Une politique de transition qui ignorerait ces inégalités risquerait de les renforcer au lieu de les combattre.

I.2. Géographie racialisée du travail précaire

La dissociation socio-spatiale ne se joue pas uniquement le long de la ligne de genre ou de classe. Elle s’appuie aussi sur une division racialisée du travail, structurée par les politiques migratoires et les statuts administratifs. Les régimes contemporains de contrôle des frontières produisent des populations de travailleurs et de travailleuses sans droits pleins : sans-papiers, titulaires de titres temporaires fragiles, personnes en procédure. Leur vulnérabilité juridique en fait des cibles privilégiées pour les emplois les plus précaires.​

Les plateformes de livraison de repas, de transport à la demande ou de services domestiques illustrent clairement cet agencement. Les livreurs à vélo, les chauffeurs VTC, les aides à domicile et les employé·es de nettoyage à la tâche sont surreprésentés parmi les personnes racialisées et migrantes. Rémunérés à la course ou à la mission, sans salaire minimum garanti, sans protection sociale digne de ce nom, ils et elles assurent une part croissante des services qui permettent aux classes moyennes et supérieures urbaines de maintenir un quotidien fondé sur la flexibilité, l’instantanéité, la disponibilité.​ Ces personnes sont hypermobiles, sans reconnaissance d’un ancrage local, interchangeables, disponibles 24/7 pour de micro-tâches nomades d’une sorte de care ubérisé. Leur situation est largement produite par des choix politiques. Des taux de refus élevés dans l’attribution des titres de séjour (taux de refus de 78% en France en 2024 pour les demandes hors regroupement familial/études), des contraintes bureaucratiques lourdes, des menaces d’expulsion permanentes créent de multiples situations d’illégalité organisée qui profitent directement au capital. La peur du contrôle, combinée à l’absence de droits syndicaux effectifs, rend toute contestation difficile.​ 

Du point de vue spatial, cette configuration se traduit par des trajectoires singulières. Beaucoup de ces travailleurs résident dans des quartiers populaires périphériques où les loyers sont moins élevés mais où les services publics sont souvent insuffisants. Ils traversent la ville pour desservir des espaces centraux (quartiers d’affaires, hypercentres commerçants, zones touristiques) sans jamais y être pleinement présents : ils y circulent sans y habiter, sans y exercer de droits politiques ou symboliques.​

En périphérie des métropoles comme dans les territoires ruraux ou les régions industrielles en reconversion, d’autres travailleurs migrants occupent des emplois saisonniers dans l’agriculture, l’agro-industrie (alimentaire ou non) ou le bâtiment, souvent dans des conditions d’habitat indignes : campements informels, foyers surpeuplés, hôtels sociaux éloignés. Là encore, on observe une dissociation entre les espaces où est produite la valeur et ceux où vivent les personnes qui la produisent, dissociation qui fragilise toute possibilité de bifurcation démocratique ancrée dans des communautés de travail et de voisinage.​

I.3. Territoires sacrifiés et injustices environnementales

Le dérèglement climatique est fréquemment appréhendé à partir d’indicateurs globaux : concentration de CO₂, hausse moyenne des températures, effondrement de la biodiversité, modifications des rythmes biologiques et de leurs concordances interespèces. Or ces processus globaux prennent corps dans des espaces précis, où les populations sont affectées de manière très inégale. Les injustices environnementales dessinent une géographie de la vulnérabilité qui recoupe en grande partie les lignes de classe et de race (Acker, 2021; Zimmer, 2016).  Dans les grandes agglomérations, les quartiers populaires sont souvent les plus proches des axes routiers ou autoroutiers, des zones industrielles, des décharges, des entrepôts logistiques. Ils cumulent pollution de l’air, bruit, manque d’espaces verts, habitat dégradé. Les épisodes de canicule y sont plus meurtriers, en raison de la mauvaise isolation des logements, de l’absence de dispositifs de rafraîchissement durables, de la difficulté à se mettre au frais, à l’ombre, d’échapper à la trop forte artificialisation et minéralisation des sols. L’accès aux soins et à l’information y est aussi plus difficile, ce qui aggrave les conséquences sanitaires des pollutions et des risques climatiques.​

À une autre échelle, certains territoires sont explicitement traités comme des zones sacrifiées : régions minières, bassins industriels, territoires d’extraction de combustibles fossiles ou de métaux rares, zones de monocultures intensives. Les populations qui y vivent (ouvriers, paysans, populations autochtones, habitants de petites villes souvent dépendantes d’un employeur unique) supportent une part disproportionnée des nuisances et des risques, tout en bénéficiant peu des profits générés. Lorsqu’une activité ferme ou se déplace, elles se retrouvent avec un environnement dégradé et des perspectives économiques limitées. Rappelons-nous par exemple, parmi tant d’autres, la pollution quasi éternelle du site de Métaleurope à Noyelles-Godault, ou des quartiers populaires situés sous le vent lors de l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen. Ces situations ne relèvent pas d’« accidents » ou de « défaillances » isolées ; elles sont le produit d’un modèle d’accumulation qui considère certains espaces et les populations qui y vivent comme plus sacrifiables que d’autres.

Ces situations posent directement la question de la bifurcation : comment envisager une transition écologique qui ne reproduise pas, sous une forme « verte », la même géographie des inégalités et des sacrifices ? Les mouvements de justice environnementale, dans de nombreux pays, ont précisément mis en avant cette articulation entre écologie et antiracisme, entre climat et justice sociale. Ils obligent à poser la question non seulement de la réduction globale des émissions ou des pressions sur les écosystèmes, mais aussi de la répartition spatiale des nuisances, des protections et des investissements.

Ainsi, dès que l’on part des espaces, la bifurcation apparaît comme un problème d’ensemble : il ne s’agit pas seulement de « verdir » l’économie ou de moraliser la finance, mais de transformer les rapports socio-spatiaux qui organisent aujourd’hui la division du travail, les mobilités, l’exposition aux risques et l’accès aux ressources. C’est sur ce terrain que la spatialisation néolibérale a puissamment travaillé contre la démocratie. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.

I.4. Formes d’oppression : synthèse théorique.

Iris Marion Young (Young, 2011) propose de penser l’oppression comme un système à plusieurs dimensions, et non comme une seule relation de domination réductible à l’exploitation économique. Elle distingue ainsi cinq formes d’oppression qui se combinent et se renforcent mutuellement, chacune ayant des manifestations spatiales particulières.​

La première est l’exploitation, qui désigne l’appropriation du travail d’un groupe par un autre. Dans les sociétés capitalistes, ce sont les classes populaires qui supportent l’essentiel des tâches pénibles, peu rémunérées, exposées aux risques, tout en étant largement exclues des processus de prise de décision, du pouvoir de choisir leurs trajectoires de vie et de faire reconnaître leur identité collective dans le monde du travail. L’exploitation se lit dans la cartographie des emplois subalternes, des bas salaires et des zones d’activités polluantes, concentrés dans certains quartiers, communes ou régions.​

La deuxième forme, la marginalisation, renvoie à la mise à l’écart de groupes entiers de la participation sociale, économique et politique. Personnes âgées, mères célibataires, sans domicile, chômeurs de longue durée se retrouvent relégués hors des espaces centraux de la vie sociale, même lorsqu’ils bénéficient de dispositifs de redistribution qui permettent une survie matérielle minimale. Cette mise à l’écart s’accompagne d’une perte d’estime de soi et d’un enfermement dans des territoires peu desservis, peu dotés en services publics, faiblement connectés symboliquement et matériellement au reste de la ville ou du pays.​

La troisième forme est l’absence de pouvoir (powerlessness), c’est-à-dire l’exclusion de la prise de décision. Elle touche particulièrement celles et ceux qui n’ont pas accès aux ressources institutionnelles, culturelles ou symboliques permettant d’influer sur les décisions qui les concernent. Dans l’espace, cela se traduit par des quartiers, des communes, des territoires entiers qui subissent des projets, des restructurations, des fermetures de services ou des implantations d’infrastructures sans avoir réellement voix au chapitre, sinon a posteriori, une fois les choix entérinés.​

La quatrième forme, l’impérialisme culturel, désigne le processus par lequel un groupe impose ses normes, ses représentations et ses valeurs comme universelles, reléguant les autres à la position d’« autres ». Les groupes dominés sont définis de l’extérieur, stéréotypés, invisibilisés dans les récits dominants de la nation, de la ville, du territoire. Dans l’espace, cela se voit dans les quartiers dont on ne parle que comme « problèmes » (zones dites sensibles, banlieues, friches), dans l’absence de certains groupes des lieux de pouvoir, des manuels scolaires, des toponymies, ou encore dans la mise en scène très sélective des territoires dans les stratégies de marketing urbain.​

Enfin, la violence ne renvoie pas seulement aux actes violents en eux-mêmes, mais au fait qu’ils deviennent une pratique sociale routinisée, tolérée, parfois banalisée lorsqu’elle vise certains groupes. Femmes, personnes racialisées, minorités sexuelles, habitants de certains quartiers sont davantage exposés aux violences policières, aux agressions sexistes et racistes, aux menaces, aux humiliations quotidiennes. Cette violence est d’autant plus oppressive qu’elle est perçue comme une « conséquence normale » de l’appartenance à un groupe, et que les espaces où elle se déploie – cages d’escalier, transports, rues, frontières – sont précisément ceux du quotidien.​

On peut ajouter, avec David Harvey, une sixième forme d’oppression : celle qui pèse sur les générations à venir, par la dégradation irréversible de l’environnement. Les choix actuels en matière d’urbanisation, d’infrastructures, d’extraction ou de consommation énergétique enferment les futur·es habitant·es dans des milieux abîmés, plus vulnérables aux risques climatiques, moins riches en ressources et en communs disponibles. L’injustice environnementale n’est donc pas seulement sociale et spatiale ; elle est aussi temporelle.​​

L’intérêt de cette grille est double. Elle rappelle d’abord que l’oppression ne se réduit pas à l’exploitation économique, même si celle-ci en est un ressort central. Elle permet ensuite de saisir comment ces différentes formes d’oppression se cristallisent dans l’espace, produisant des territoires où se cumulent exploitation, marginalisation, absence de pouvoir, impérialisme culturel, violence et dette écologique. C’est à partir de ces lieux, et de celles et ceux qui y vivent, que la question d’une bifurcation démocratique doit être posée.

II. Démocratie, espace et contradictions contemporaines

Dans la lignée d’Henri Lefebvre, on peut rappeler que « chaque société produit un espace, le sien », et que l’espace de la société capitaliste se caractérise par son caractère abstrait, homogénéisant et orienté par la logique de la marchandise. Autrement dit, il tend à réduire et standardiser la diversité des lieux, des usages et des temporalités à des supports interchangeables pour la circulation des flux et de valorisation du capital, même si cette homogénéisation reste un projet inachevé et conflictuel et traversé de résistance. Les politiques urbaines néolibérales cherchent à maîtriser l’espace urbain également pour réprimer les formes de sociabilité qui proposeraient des modes de production de l’espace alternatifs, voire subversifs. La répression des luttes contre les grands projets inutiles (Notre Dame des Landes, EuropaCity…), ou les projets portant atteinte à l’environnement (mégabassines, déploiement de la ligne à haute tension dans les Hautes-Alpes…) en est un exemple. A l’inverse le même capitalisme néolibéral valorise et encourage la spatialisation d’identités et de particularismes dès lors que leur rareté est associée à un fort potentiel de valeur ajoutée, même lorsque ces identités et particularismes contreviennent aux normes dominantes. Toutes les formes de « washing » (green, pink ou purple…) en sont l’expression. Penser la démocratie aujourd’hui suppose donc de la replacer dans les configurations spatiales spécifiques que produit le capitalisme dans sa phase néolibérale. Cela suppose également d’en concevoir la plasticité en apparence paradoxale (mise en scène de lieux queers, alternatifs, underground, appropriation et financiarisation de tiers lieux comme objets temporaires et éphémères…)

Or ces configurations se déclinent selon une série de tensions qui travaillent les territoires, les institutions et les appartenances : éparpillement et reconcentration des entreprises et des pouvoirs de décision, expansionnisme du capital et fragmentation des espaces sous forme de nouvelles enclosures, nationalismes réaffirmés et mise en concurrence de territoires intra et supranationaux, caractéristique de la phase néolibérale du capitalisme. Ces trois couples ne décrivent pas des oppositions simples mais des mouvements dialectiques où chaque terme nourrit l’autre : la dispersion productive coexiste avec la centralisation du contrôle, l’extension des logiques marchandes passe par la clôture de nouveaux communs, le renforcement des frontières nationales se combine avec l’intégration des États dans des dispositifs transnationaux de compétition et de régulation.

Il s’agit ici d’interroger ce que ces recompositions spatiales font à la démocratie. Non pour entériner le diagnostic d’une disparition, mais pour déplacer la question : où, comment et par qui la démocratie est-elle encore produite et pratiquée, dans un monde où les espaces de pouvoir se recomposent en profondeur ?

II.1. Éparpillement et reconcentration : entreprises en réseau, pouvoirs en archipel

L’une des transformations majeures des dernières décennies tient à la recomposition des organisations productives et financières en réseaux globaux. La littérature sur la mondialisation a mis en évidence la fragmentation des chaînes de valeur, la multiplication des sites d’implantation et la montée en puissance des logiques de sous-traitance et de plateformes. À première vue, cette dispersion géographique des entreprises pourrait être interprétée comme une forme de décentralisation, voire de démocratisation des lieux de décision : plus d’acteurs, plus de territoires impliqués, plus de nœuds dans le système.

Saskia Sassen a pourtant montré que cette déterritorialisation apparente coïncide avec une hyper-concentration des fonctions de commandement dans un petit nombre de « villes globales ». Dans The Global City, elle décrit New York, Londres ou Tokyo (Sassen et al., 1996) comme des sites stratégiques d’où se coordonnent les flux financiers, d’information et de services avancés, à travers des réseaux de firmes transnationales, de cabinets juridiques, de sociétés de conseil et d’infrastructures numériques. L’espace de la production se disperse, mais l’espace du pouvoir économique et normatif se resserre dans des archipels urbains qui concentrent capitaux, expertises et dispositifs de régulation.

On pourrait dire que l’« espace des flux » (réseaux financiers, informationnels et logistiques), au sens que lui donne Manuel Castells, ne dissout pas l’« espace des lieux » (Castells, 2002, 2023), mais le rehiérarchise : quelques nœuds concentrent les fonctions de commandement, tandis qu’une multitude d’espaces sont renvoyés à des fonctions subalternes. Les pratiques spatiales de la production se diffusent dans des zones logistiques périphériques, des entrepôts, des plateformes distribuées, tandis que la représentation de l’espace (celle qui organise la planification, la finance, la décision) se recentre dans quelques nœuds où se concentrent les flux d’information, de capitaux et de pouvoir.

Loin de démultiplier les centres de pouvoir, le réseau tend ainsi à renforcer des centralités sélectives, tout en produisant des espaces marginaux où se recomposent des subjectivités politiques susceptibles d’alimenter des pratiques démocratiques alternatives. Pour la démocratie, ce mouvement est ambivalent : la multiplication des sites productifs et des dispositifs numériques pourrait ouvrir des brèches pour des formes de syndicalisme transnational et des mobilisations ancrées localement ; mais, la concentration du pouvoir entre quelques grandes plateformes, l’opacité de leurs centres de décision et la domination des critères financiers éloignent les citoyen·nes des lieux où se prennent les décisions qui les affectent. La promesse d’un monde polycentrique se retourne en architecture de pouvoir en archipel, où les institutions démocratiques nationales peinent à peser sur des acteurs transnationaux mobiles et juridiquement insaisissables.

Ce paradoxe d’un éparpillement/reconcentration ne concerne pas seulement les entreprises, mais les systèmes de pouvoir dans leur ensemble. Les États eux-mêmes, en externalisant une partie de leurs fonctions à des agences dites indépendantes, des organismes internationaux ou des firmes privées, produisent une dispersion fonctionnelle qui, là encore, ne signifie pas démocratisation. La régulation de secteurs stratégiques comme l’énergie ou les télécommunications est souvent confiée à des autorités administratives dont les décisions engagent fortement les citoyen·nes sans passer par la délibération parlementaire. On assiste plutôt à une redistribution des compétences, où la décision se déplace vers des arènes technocratiques peu accessibles à la délibération publique. La démocratie représentative, reconstruite sur le cadre de l’État-nation, se trouve ainsi en décalage croissant par rapport à des géographies effectives du pouvoir qui débordent ce cadre.

Les évolutions récentes de la géopolitique internationale tendent à montrer une double reconcentration des pouvoirs, celle de l’économie et de la production, telle qu’expliquée précédemment, et celle du pouvoir politique institutionnel. Cette dernière passe d’abord par une fusion de plus en plus explicite entre élites économiques et élites politiques – le second mandat de Trump ayant accéléré ce mouvement en supprimant une grande partie des filtres qui limitaient jusque-là la capture des appareils d’État par les intérêts privés –, puis par une forme de rattrapage d’autres gouvernements nationaux qui cherchent à se hisser à un niveau comparable de collusion, malgré des cadres juridiques plus contraignants, comme c’est le cas en France. 

Ce mouvement de fusion ouverte entre pouvoir économique et pouvoir politique explicite l’une des tendances lourdes du capitalisme néolibéral : l’abandon de tout vernis de séparation des sphères, au profit d’une gestion directe des États comme entreprises au service de l’accumulation. Il entérine de fait une rupture avec l’horizon du contrat social moderne, tel qu’il s’est formulé notamment chez Rousseau et cristallisé dans les révolutions de la fin du XVIIIᵉ siècle, qui prétendaient précisément distinguer les affaires de l’État de celles du souverain et soumettre l’exercice du pouvoir à une volonté générale, distincte des intérêts particuliers. Là où le moment révolutionnaire visait à mettre fin à la confusion entre patrimoine du roi et biens publics, entre gouvernement de la chose publique et gestion d’intérêts privés, le capitalisme néolibéral tend à refermer cette parenthèse en réarticulant étroitement appareils d’État, grandes entreprises et marchés financiers, au détriment de toute possibilité de contrôle démocratique effectif sur les décisions économiques centrales

II.2. Expansionnisme et fragmentation : les nouvelles enclosures du commun.

Une seconde tension majeure tient à la dynamique simultanée d’expansion et de fragmentation des espaces du capital. David Harvey a insisté sur le rôle des « spatial fixes », ces investissements fixes dans l’espace (infrastructures, urbanisation, grands projets) qui permettent, au moins temporairement, de résoudre les crises de suraccumulation du capital. Le capitalisme ne cesse de chercher de nouveaux territoires à conquérir, des domaines à marchandiser, des ressources à incorporer : terres agricoles, littoraux, forêts, mais aussi des données, du temps d’attention et de réception d’informations. Cette dynamique expansionniste est au cœur de la globalisation contemporaine. 

Comme l’a montré Silvia Federici en revisitant le moment des enclosures, l’expansion du capital passe par la clôture de biens et d’espaces jusque-là accessibles comme communs. L’enclosure des terres communales dans l’Europe moderne a expulsé les paysans en leur confisquant des ressources vitales et les a contraints à vendre leur force de travail sur le marché, tout en détruisant des formes de sociabilité et de coopération qui constituaient une base matérielle d’autonomie. Federici insiste sur le fait que les enclosures ne sont pas un épisode révolu de l’« accumulation primitive », mais un processus récurrent qui accompagne chaque phase d’expansion capitaliste, y compris aujourd’hui dans les privatisations néolibérales, l’accaparement des terres au Sud, ou la marchandisation des services publics, des savoirs…

Les « nouvelles enclosures » ne touchent pas seulement les terres ou les ressources naturelles ; elles concernent aussi les espaces urbains et numériques et mobilisent les réseaux financiers globalisés. Dans les villes, la montée des dispositifs sécuritaires, des résidentialisations, des privatisations d’espaces publics et des mégaprojets orientés vers l’attractivité produit un paysage fragmenté d’accès différencié, où les droits d’usage dépendent du statut, du pouvoir d’achat, de la conformité aux normes. Dans les environnements numériques, les grandes plateformes construisent des clôtures invisibles autour des données, des contenus et des interactions, transformant des pratiques de communication en ressources privatisées, régies par des architectures algorithmiques et des conditions d’utilisation unilatérales.

Les travaux récents sur les menaces numériques pour la démocratie convergent pour montrer que les grandes plateformes ne sont pas de simples canaux neutres de communication, mais des infrastructures politiques qui reconfigurent en profondeur les conditions de la délibération. Dans ce cadre l’apparente gratuité de certains services produit en réalité inévitablement une production de données marchandisable. Les rapports du Conseil de l’Europe et du Parlement européen[2] soulignent ainsi comment désinformation, micro-ciblage publicitaire, opacité des algorithmes de recommandation et concentration des données affaiblissent la confiance dans les institutions, fragmentent les publics et rendent plus difficile l’existence d’un espace public partagé. A propos de l’usage croissant des technologies numériques par les États et les acteurs privés, Steven Feldstein parle ainsi de « digital repression » pour décrire l’entrelacement entre surveillance de masse, manipulation des flux d’information et répression ciblée des opposant·es (Feldstein, 2021).

Du point de vue spatial, ces dispositifs ne flottent pas dans un « cyberespace » abstrait : ils s’adossent à des architectures matérielles très situées – data centers gourmands en eau et en énergie, câbles sous-marins, campus technologiques – et produisent une différenciation fine des publics selon les quartiers, les milieux sociaux, les appartenances raciales ou les trajectoires migratoires. Les habitants des quartiers populaires, des petites villes désindustrialisées ou des territoires ruraux, déjà stigmatisés dans les médias traditionnels, sont particulièrement exposés aux campagnes de désinformation ciblées qui alimentent le ressentiment et la défiance, sans offrir de véritables espaces de prise sur les décisions. Les plateformes prolongent ainsi les inégalités d’accès aux ressources informationnelles critiques : certaines fractions de la population disposent de réseaux, de compétences et de temps pour diversifier leurs sources et vérifier les contenus, tandis que d’autres sont captives de quelques flux algorithmiquement sélectionnés.

Ces « enclosures informationnelles » prolongent, dans l’espace des flux, la dynamique d’accaparement analysée par Federici, en rendant plus difficile l’accès à un commun informationnel fiable, pourtant condition matérielle de toute démocratie délibérative. Sur ce point, la disqualification de plus en plus fréquente des travaux scientifiques, d’une part en sciences humaines et sociales et d’autre la réduction techniciste des sciences dites exactes, participent du mouvement de confiscation des moyens démocratiques de pensée, et des communs de la connaissance générale.

Les écrits d’Henri Lefebvre permettent ici de penser ces enclosures comme des opérations de production de l’espace : il ne s’agit pas seulement de délimiter des parcelles, mais de reconfigurer les rapports sociaux par l’espace. L’« espace abstrait » du capitalisme néolibéral est homogénéisant en tant que projet : il impose partout les mêmes grilles de lecture (valeur foncière, rentabilité, sécurité, attractivité), standardise les formes urbaines et infrastructurelles, et tend à traiter les lieux comme des supports interchangeables d’investissement et de circulation des flux. Mais cette homogénéisation est en réalité profondément sélective : elle organise la circulation des capitaux, des marchandises et des données, tout en multipliant les barrières, seuils et régimes d’accès différenciés pour les groupes et les espaces jugés superflus ou indésirables. Loin de disparaître, les frontières se démultiplient sous forme de contrôles policiers, de dispositifs sécuritaires, de zonages réglementaires, de filtrages numériques et de conditions d’accès implicites.

Pour la démocratie, ces enclosures ont des effets décisifs. La démocratie suppose des espaces communs (places, rues, lieux de travail, infrastructures de communication) où les individus et les groupes peuvent se rencontrer, se rendre mutuellement visibles, confronter des intérêts et construire des alliances, mettre en commun des expertises d’habiter. Or la fragmentation de ces espaces, leur privatisation ou leur conditionnement à des logiques marchandes et sécuritaires amoindrissent la possibilité d’une conflictualité démocratique incarnée. Les mobilisations récentes, qu’elles se déploient sur des ronds-points (pour les gilets-jaunes), dans des occupations de places symboliques dans divers pays des Nords comme des Suds globaux usages contestataires des réseaux numériques – montrent combien la lutte pour la démocratie est aussi une lutte pour des lieux où elle peut s’exercer, contre les nouvelles enclosures matérielles et symboliques.

Dans le même mouvement, la fragmentation produit des inégalités d’exposition et de vulnérabilité. Certains groupes subissent les coûts environnementaux, sociaux et politiques des grands projets ou de la financiarisation urbaine, tandis que d’autres captent les bénéfices de l’expansion. La justice spatiale, concept développé notamment par Harvey, devient alors un enjeu directement démocratique : sans redistribution des charges et des avantages associés à la production de l’espace, la promesse d’égalité citoyenne reste largement formelle. La démocratie se joue ainsi sur le terrain des communs : leur défense, leur réinvention, leur gestion collective contre les logiques d’accaparement.

II.3. Nationalisme et supranationalité : la frontière comme dispositif de gouvernement

Le troisième couple de tensions concerne la relation entre démocratie, nationalisme et dispositifs supranationaux. Historiquement, la démocratie représentative contemporaine s’est construite dans le cadre de l’État-nation, articulant citoyenneté, territoire et souveraineté. Les luttes pour le suffrage (fin du suffrage censitaire, acquisition des droits civiques pour les femmes et les personnes racialisées…), pour l’extension des droits sociaux ou pour la reconnaissance ont en grande partie emprunté cet horizon national, même lorsqu’elles le contestaient.

La globalisation économique, la financiarisation et l’intégration régionale ont profondément reconfiguré ce cadre. Saskia Sassen parle à ce propos de « formations dénationalisées », pour désigner les configurations institutionnelles dans lesquelles des États restent centraux, mais en tant qu’opérateurs de la globalisation plutôt que comme garants souverains d’un intérêt national distinct. En participant à des régimes de libre-échange, à des organisations internationales, à des unions économiques et monétaires, les États délèguent une partie de leurs capacités de décision à des arènes où la représentation démocratique classique est faible, indirecte ou inexistante. Ils deviennent en quelque sorte les courtiers d’une compétition territoriale généralisée, ajustant fiscalité, droit du travail, politiques d’investissement ou régimes de propriété intellectuelle pour attirer capitaux et « talents ».

Cette mise en concurrence des territoires supranationaux ne signifie cependant pas la dissolution des frontières. Au contraire, on assiste à un « retour » des frontières sous des formes souvent plus dures, à cette échelle également, notamment en matière de contrôle migratoire, de sécurité, de tri des mobilités. La rhétorique nationaliste, qui promet protection, maîtrise des flux et restauration d’une souveraineté perdue, trouve une audience dans des contextes marqués par la précarisation, les désindustrialisation et les inquiétudes identitaires. La frontière devient ainsi à la fois un symbole politique et un instrument de gouvernement différentiel des populations : ouverte aux flux de capitaux, sélective pour les corps.

On retrouve ici une articulation, plutôt qu’une opposition, entre nationalisme et supranationalité. Les mêmes États qui revendiquent une reprise de contrôle investissent des dispositifs de concurrence globale, négocient des traités qui limitent leur marge de manœuvre et participent à la construction d’architectures financières et logistiques qui échappent largement au contrôle parlementaire. La « crise de la démocratie » se lit alors comme décalage entre un imaginaire politique resté national – celui d’un peuple délibérant dans un cadre territorial circonscrit – et des structures effectives de pouvoir qui se déploient sur des espaces réticulaires, segmentés, multi-scalaires.

Pour les citoyen·nes, les conséquences sont multiples. D’une part, la capacité d’influer sur les décisions économiques clés (en matière d’emplois, de fiscalité, d’environnement) se trouve diminuée. D’autre part, la focalisation sur la frontière comme objet de débat politique tend à déplacer la conflictualité des rapports sociaux vers des lignes de division identitaire et territoriale, au détriment de conflits portant sur la répartition des ressources et des pouvoirs. La démocratie se voit ainsi piégée entre, d’un côté, un souverainisme souvent excluant, et de l’autre, une gouvernance supranationale technicisée.​

On pourrait toutefois repérer des tentatives de reconfiguration démocratique à d’autres échelles : municipalismes, réseaux transnationaux de villes, coalitions de mouvements sociaux autour des questions climatiques, migratoires ou féministes. Ces expériences esquissent une démocratie qui ne serait plus strictement indexée à l’État-nation, mais organisée autour de communautés politiques situées et de communs translocaux. Elles restent cependant fragiles face à la puissance des dispositifs de concurrence territoriale et à la résurgence de nationalismes autoritaires.

Les trois couples de tensions examinés – éparpillement/reconcentration, expansion/fragmentation, nationalisme/supranationalité – dessinent un paysage dans lequel la démocratie se trouve profondément mise à l’épreuve. La dispersion des entreprises et des institutions ne s’est pas traduite par une diffusion symétrique du pouvoir, mais par la constitution d’archipels de commandement difficilement accessibles à la délibération publique. L’expansion du capital, loin de produire un espace homogène de circulation, s’accompagne de nouvelles enclosures qui fragmentent les communs matériels et symboliques nécessaires à la vie démocratique. La recomposition des États dans les formations dénationalisées articule la mise en concurrence des territoires et la réactivation des frontières, au risque de déplacer la conflictualité démocratique vers des lignes de division identitaire.

Plutôt que d’en conclure à une « fin » de la démocratie, on peut suivre à nouveau Henri Lefebvre lorsqu’il invite à rechercher les espaces d’appropriation, ces interstices où des pratiques sociales viennent déborder l’espace abstrait du capital. Il ne s’agit pas de dire que la démocratie se retire purement et simplement des grandes scènes institutionnelles où elle semblerait épuisée, mais que, dans un contexte de crise de ces institutions, des formes démocratiques partielles, parfois conflictuelles, s’inventent et se réinventent aussi dans des espaces plus discrets, plus fragiles, mais potentiellement subversifs : occupations de lieux, communs urbains et ruraux, assemblées locales, mouvements sociaux qui contestent les cadres existants. Ces espaces d’appropriation ne constituent ni un extérieur pur au champ politique institué, ni une démocratie « plus authentique » qui viendrait simplement prendre la relève ; ils forment plutôt des laboratoires contradictoires de subjectivation politique et de mise en commun, dont les effets restent toujours incertains et partiels, mais qui rouvrent la question de qui décide, depuis où, et avec quelles prises sur les rapports socio-spatiaux.

III. Spatialisation néolibérale : organiser la contre-bifurcation

Depuis les années 1970–1980, la crise du compromis fordiste-keynésien a ouvert une séquence au cours de laquelle les élites économiques et politiques ont entrepris de refonder les conditions d’accumulation du capital. C’est ce moment que je qualifie ici de phase néolibérale du capitalisme : non pas un « autre système » que le capitalisme, mais une manière spécifique de le gouverner, de l’organiser et de le justifier.

Par néolibéralisme, j’entends à la fois un mode de gestion du capitalisme et une rationalité de gouvernement. Comme mode de gestion, il se caractérise par la dérégulation et la libéralisation financières, la privatisation de secteurs entiers de l’action publique, la remise en cause des protections sociales issues des compromis antérieurs, la mise en concurrence systématique des territoires, des services et des systèmes productifs. Comme rationalité de gouvernement, il promeut la généralisation de la norme concurrentielle : individus, institutions et territoires sont sommés de se comporter comme des entreprises, de maximiser leurs « performances » et leur attractivité, d’intérioriser le risque et la précarité comme horizon normal.

Ce tournant néolibéral ne suspend pas les logiques constitutives du capitalisme analysées plus haut – accumulation par dépossession, extractivisme, dissociations production/reproduction et majoritaires/minorisé·es, hiérarchisation entre espaces protégés et territoires sacrifiés. Il les réorganise et les accentue en les inscrivant dans de nouvelles architectures institutionnelles et spatiales : villes-entreprises obsédées par l’attractivité, fragmentation mondialisée des chaînes de valeur, multiplication des enclosures urbaines et numériques, sécession progressive des élites économiques et sociales. C’est ce que j’appelle la spatialisation néolibérale : la manière dont cette phase du capitalisme produit et recompose concrètement les espaces de l’accumulation, du travail, du care et de la décision politique.

Dans cette perspective, la spatialisation néolibérale peut être lue comme une véritable contre-bifurcation : face aux impasses écologiques, aux contestations sociales et aux promesses démocratiques nées des luttes des décennies précédentes, elle organise une réponse qui approfondit les dissociations socio-spatiales plutôt qu’elle ne les résorbe. En réorientant les politiques urbaines vers l’attractivité, en fragmentant les chaînes de valeur et en affaiblissant les institutions de proximité, elle réduit les capacités collectives à délibérer et à décider des trajectoires sociales et écologiques.

Les trois dimensions qui suivent – villes-entreprises et gouvernance par l’attractivité, fragmentation des chaînes de valeur et déterritorialisation apparente de la production, sécession des élites et affaiblissement des services publics de base – décrivent quelques-unes des formes concrètes que prend cette spatialisation néolibérale, et la manière dont elle travaille contre la possibilité d’une bifurcation démocratique.

III.1. Villes-entrepreneuriales et effacement des conflits

À partir des années 2000 en France, les grandes villes et les régions sont progressivement converties à un nouveau langage : celui de l’« attractivité », de la « compétitivité territoriale », des « écosystèmes d’innovation ». Les dispositifs hérités des politiques d’aménagement d’équilibre – qui visaient au moins à réduire certaines disparités régionales – cèdent la place à une mise en concurrence permanente des territoires. Zones franches, pôles de compétitivité, quartiers d’affaires intégrés, « clusters » universitaires ou technologiques deviennent les emblèmes d’une réussite territoriale mesurée à l’aune des classements internationaux et des flux d’investissements.

Cette transformation s’accompagne d’un changement de rôle pour les élus locaux. De planificateurs, ils deviennent des entrepreneurs territoriaux, chargés de « vendre » leur ville ou leur région à des investisseurs privés, à des sièges sociaux, à des touristes. Le conflit politique tend à être recodé en problème de gestion : la question n’est plus « que voulons-nous produire, pour qui et comment ? », mais « comment être plus attractifs que les territoires voisins ? ». Les oppositions fortes à certains projets d’aménagement (centres commerciaux périphériques, grands équipements culturels vitrines, quartiers d’affaires surdimensionnés) sont souvent disqualifiées comme « anti-développement » ou « corporatistes », plutôt que discutées comme des conflits légitimes sur les finalités de la production et de l’usage du sol.

Les dispositifs de concertation qui accompagnent ces projets contribuent à cet effacement des conflits. Réunions publiques, enquêtes en ligne, panels d’« usagers » donnent une apparence de participation, mais dans un cadre où les grands choix sont déjà cadrés : il s’agit de discuter des modalités d’un projet, rarement de son opportunité même. La critique radicale – par exemple celle qui met en cause la logique de croissance illimitée, la marchandisation de l’espace public ou la ségrégation socio-spatiale – trouve difficilement sa place dans ces formats.

Pour les habitants des quartiers populaires, des petites villes industrielles ou des zones rurales, cette politique de l’attractivité a des effets ambivalents. D’un côté, elle peut apporter certains investissements, des emplois, des infrastructures nouvelles. De l’autre, elle alimente le sentiment d’une hiérarchisation implicite des territoires : certains espaces apparaissent comme dignes d’être mis en vitrine et soutenus, d’autres comme des zones en déficit, à « réanimer » par des appels à projet ponctuels, sans vision d’ensemble. La bifurcation démocratique, si elle veut être crédible, devra rompre avec ce récit qui fait de l’attractivité un horizon indiscutable.

III.2. Fragmentation des chaînes de valeur et désarticulation des lieux de vie

Le néolibéralisme ne se contente pas de réorganiser l’espace économique : il impose un consensus post-politique qui neutralise la conflictualité démocratique au profit d’une gouvernance consensuelle de la performance. Erik Swyngedouw définit ce consensus comme le refus de l’antagonisme politique, perçu comme un archaïsme incompatible avec la « maturité » des sociétés post-modernes. Toute remise en cause des cadres capitalistes (refus de l’austérité, contestation des réformes structurelles) est disqualifiée comme populiste ou irrationnelle. Le référendum grec du 5 juillet 2015 sur le plan d’austérité imposé par la troïka (Commission européenne, BCE, FMI) en constitue l’exemple canonique : 61% des Grecs rejettent le diktat, provoquant l’indignation des élites européennes qui dénoncent une « menace pour la démocratie » lorsque celle-ci contredit les exigences économiques. « La consolidation d’une situation post-politique urbaine se fait en parallèle à la formation d’un dispositif post-démocratique qui a remplacé débat, désaccord et dissensus par une panoplie de technologies gouvernementales gravitant autour de mesures de consensus, d’accord et de responsabilité, associées à une gestion technocratique de l’environnement » (Swyngedouw, 2009).

Ce consensus s’incarne dans la transformation radicale des politiques d’aménagement du territoire. En France, la DATAR (créée en 1963) incarnait une ambition d’équilibre national des sites de production et du soutien de l’Etat. Cette logique d’équité territoriale n’est certes pas accompagnée d’une dimension démocratique mais plutôt d’un interventionnisme étatique important : ainsi en va-t-il des métropoles d’équilibre, de la mission Racine et des aménagement des côtes du Languedoc et des Landes, des politiques de villes nouvelles. Les lois de décentralisation de 1982, elles, transfèrent une part du pouvoir de décision aux collectivités territoriales, aux régions et départements.

Les années 1990, puis surtout 2004 avec la politique des pôles de compétitivité, changent complètement les orientations globales de l’aménagement du territoire, désormais majoritairement économique et compétitif. Le remplacement de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoire et à l’Action Régionale) par la DIACT (Délégation Interministérielle à l’Aménagement la Compétitivité des Territoires) en 2005 signe cette rupture en intégrant explicitement la « compétition des territoires », et le retour de la DATAR (Délégation à l’Aménagement du Territoires et à l’Attractivité Régionale) en 2009, transformant l’action régionale en attractivité, confirme le tournant néolibéral. Les dénominations successives (CGET en 2014 pour le Commissariat Général à l’Egalité des Territoires jusqu’en 2020, ANCT depuis 2024 pour Agence Nationale de Cohésion des Territoires ) témoignent d’une fusion des missions sous un vocabulaire de cohésion qui masque mal l’usage d’outils libéraux et de pratiques de compétitivité, renforçant des logiques de projets et d’attractivité. L’ANCT montre un retour rhétorique de la cohésion mais avec des outils libéraux et des pratiques de compétitivité, renforçant des logiques de projets, d’attractivités. Nous en sommes bien à cette dimension post-politique technocratique ou l’attractivité repose sur un consensus qui de fait exclut le dissensus démocratique local.

Les élus locaux mutent de décideurs en médiateurs des firmes multinationales. Les territoires deviennent des entreprises flexibles, évalués selon leur capacité à s’adapter au juste-à-temps logistique, à offrir des terrains à bas coût, une main-d’œuvre qualifiée, employable et peu revendicative, des infrastructures routières performantes. Une part est facilement identifiable par chaque habitant faisant ses emplètes sur internet et suivant avec impatience le parcours de son colis, cela se traduit spatialement par la multiplication de petits utilitaires de livraison pour le dernier kilomètre, la performativité du parcours routier devient aussi un enjeu de la gestion des collectivités territoriales. La concurrence européenne s’institutionnalise : classements régionaux d’attractivité (European Attractiveness Survey), benchmarks universitaires (Shanghai, THE), indices de compétitivité territoriale qui transforment chaque échelon administratif en concurrent des autres.

Cette mise en concurrence fracture l’espace productif selon plusieurs dynamiques croisées. La fragmentation productive (externalisation, filialisation, sous-traitance en cascade) disperse les chaînes de valeur à l’échelle mondiale, sélectionnant les sites selon des critères de coût salarial et de flexibilité réglementaire. L’exurbanisation industrielle, facilitée par l’autoroutier, éloigne les usines polluantes des centres-villes vers des zones d’activités périphériques, entraînant avec elles les classes populaires ou bien induisant des flux de transports automobiles importants interpériphéries. La spécialisation mono-fonctionnelle des territoires issue de la politique de déconcentration d’agrément-redevance des années 1950 (chimie et plasturgie dans l’Est, aéronautique dans le Sud-Ouest, logistique le long des axes TGV…) fragilise leur résilience face aux crises sectorielles.

L’économie numérique actualise ces deux logiques à une vitesse inédite. L’extraction des données personnelles par les GAFAM, les data centers massivement consommateurs d’eau (un seul centre peut prélever l’équivalent de la consommation annuelle de 300 000 habitants) et d’électricité (2% de la consommation mondiale), les réseaux de serveurs nécessaires à l’entraînement des modèles d’intelligence artificielle, les bulles spéculatives (cryptomonnaie, immobilières…) qui s’enchaînent de plus en plus rapidement : tout converge vers une accélération de la production de valeur qui s’abstrait des contraintes territoriales et démocratiques, mais pourtant qui ne peuvent pas s’abstraire des contraintes spatiales.

Cette entrepreneurialisation des villes marque le passage d’une gouvernance publique centrée sur l’équité territoriale à une logique managériale où les municipalités, en particulier les métropoles, sont enjointes à se comporter comme des entreprises en concurrence sur le marché mondial des capitaux. Cette mutation transforme les élus des métropoles en entrepreneurs territoriaux, guidés par l’attractivité économique : classements mondiaux, indices d’innovation, capacité à capter des investisseurs étrangers. Pour la région Ile-de-France, Choose Paris Region fonctionne comme une agence d’attractivité internationale pour promouvoir le territoire auprès d’investisseurs, d’entreprises ou différents acteurs économiques dont la présence sur le territoire francilien est vue comme bénéfique à l’attractivité. Le fantasme de la reproduction de la dynamique d’une Silicon Valley ou d’un Cambridge à la française s’ancre déjà sur le plateau de Saclay et réémerge par moment avec l’idée de transformer radicalement la Seine-Saint-Denis. C’est par exemple l’un des départements qui accueille le plus de data centers, sans pour autant bénéficier des retombées promises en termes d’emploi.

Les villes se dotent d’incubateurs publics-privés, de zones franches fiscales intra-urbaines. Par exemple, les start-ups installées en 2017 dans l’incubateur Station F, financé par Xavier Niel dans l’ancienne Halle Freyssinet du 13e arrondissement, bénéficient jusqu’au 31 décembre 2025 d’exonérations d’impôt sur les sociétés pendant 5 ans, puis partiellement pendant 3 années supplémentaires[3]. Le lieu est présenté comme une vitrine de l’attractivité française et reçoit les personnalités politiques ou économiques comme Sam Altman[4] en 2025. Les territoires urbains pratiquent le place branding : « Enjoy Rouen Normandy », « Lens, Terre d’Innovation ». Les habitants sont traités comme des « clients » qu’il faut attirer, évalués par des baromètres de satisfaction numériques, les services publics comme des prestations à optimiser, l’accès aux espaces publics comme de moins en moins inconditionnel, les friches industrielles comme des business districts (Europacity, finalement abandonné sous pression populaire) ou des tiers-lieux « créatifs ».

Cette entrepreneurialisation accélère la ségrégation : centralités gentrifiées pour classes créatives profitant de nouvelles offres commerciales et culturelles, versus périphéries reléguées privées de services publics et/ou d’investissements étatiques. L’aménagement ne planifie plus l’égalité, mais optimise la compétitivité. Le paysage urbain en est la traduction, de plus en plus standardisé, mais avec, çà et là, des interventions de starchitectes pour produire des repères identitaires, marques visuelles de chaque territoire. Les intérêts convergent : argent public pour attirer de grandes entreprises et faciliter leur installation, transformation des territoires en marques. Mais les habitants ?

Le recul démocratique s’observe concrètement dans le contrôle privé croissant des espaces stratégiques : fonciers urbains, data centers, corridors logistiques, infrastructures de réseaux, d’alimentation ou de santé. Aux États-Unis, le cas de la « ville de Musk » à Boca Chica (Texas) est paradigmatique. Le 3 mai 2025, 212 habitants sur 218 ont voté l’incorporation de Starbase, le site de lancement de SpaceX. L’entreprise possède déjà rues, bâtiments publics, école, clinique et a fait élire à la mairie son vice-président des opérations de lancement. Romaric Godin  (Médiapart, 2026) analyse cette expérience comme l’application pratique du « néo-caméralisme », doctrine libertarienne prônant la substitution de l’État par des enclaves de gouvernance managériale privée, gérées selon des logiques de rentabilité immédiate.

Les gatedcommunities, proliférant dans le monde entier, prolongent cette logique à plus grande échelle : quartiers fermés où les élites s’isolent du corps social commun, bénéficiant des infrastructures collectives (réseaux d’assainissement, voirie, énergie) sans contribuer fiscalement à leur hauteur (Billard et al., 2005).

En France, cette territorialisation capitaliste suit des trajectoires adaptées (Angélil et al., 2022). Disneyland Paris (2 230 ha à Chessy/Coupvray en Seine-et-Marne) fonctionne depuis 1992 comme une enclave quasi-souveraine au sein du secteur IV de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée. Disney gère ses propres infrastructures et sa sécurité avec une station d’épuration autonome (300 000 m³/an), un réseau d’eau potable indépendant, une centrale électrique de secours et 300 agents de sécurité assermentés. Fiscalement, le site bénéficie d’une exonération d’impôt foncier sur les entreprises pendant 15 ans,  en vertu d’une convention État/Disney signée 1987, régime douanier spécial pour importations américaines. D’un point de vue de l’urbanisme, l’urbanisation interne échappe au SCOT de Marne-la-Vallée et bénéficie d’autorisations préfectorales directes pour extensions comme le parc aquatique de 2025, Le 10 janvier 2025, la cour des compte rappelait qu’Euro Disney disposait d’un « pouvoir de décision très important dans l’urbanisation de la zone. Le droit d’acquérir tous les terrains aménagés au prix de revient, très inférieur à leur valeur de marché lui revient. Cette répartition des rôles très inhabituelles entre acteurs publics et privés a cependant permis la construction d’une ville qui doit à terme compter 80000 habitants et autant d’emplois, et qui, à ce jour, satisfait la majorité de ses usagers, habitants comme entreprises. »[5]. Le même rapport souligne pourtant que « les décisions majeures liées au développement du territoire échappent largement aux communes et à l’agglomération, qui en sont pourtant redevables devant leurs administré. Elles doivent construire les équipements publics nécessaires à l’accueil des population et assurer l’entretien des espaces publics, une fois réalisés. Les élus n’ont été signataires ni de la convention Disney ni de ses avenants, n’ont pas participé à leur élaboration, et n’ont pas été partie prenante de la décision. » La participation des habitants n’était pas davantage intégrée dans les processus décisionnels, l’EPA France considérant que le dialogue avec le public était des élus locaux. Spatialement, cette configuration a donné un plan d’aménagement, relié au RER, au TGV et à l’autoroute, parfaitement circulaire imposé sur une structure parcellaire des terres agricoles de la Brie.

On pourrait encore citer l’Opération d’Intérêt National de La Défense et ses suites. Qualifiée par décret de 1958 et reconduite en 2010, l’OIN soustrait 560 hectares du territoire de Nanterre à la compétence municipale, transférant l’ensemble des autorisations d’urbanisme au préfet des Hauts-de-Seine et à l’Établissement Public La Défense. Si dans ce cas c’est l’Etat qui conserve la maîtrise totale de la politique d’urbanisme, ce sont des tours de bureaux, de sièges sociaux d’entreprises (Total, Société Générale,etc.) qui s’y sont installées. Le territoire subit la souveraineté technocratique sans recours démocratique, et ceci sans changement depuis 1958, c’est-à-dire même après les différentes lois de décentralisation et de processus de démocratisation des procédures d’aménagement du territoire.

On pourra objecter qu’il n’y a finalement pas grand-chose de différent entre la ville-usine paternaliste de la fin du XIXe siècle (Le Creusot ou les communes minières par exemple) et ces formes urbaines, ni du point de vue de l’aménagement, ni du point de vue du mode de gouvernement. Les points de similarité sont effectivement nombreux. Mais un élément change de manière décisive : les échelles de décision et de capitalisation. Les capitaux présents sont aujourd’hui mondialisés et fortement financiarisés ; les leviers de contestation démocratique se trouvent de ce fait plus éloignés des habitants concernés. 

Mike Davis avait dénoncé les « paradis infernaux » : gatedcommunities, malls sécurisés, Dubaï, parcs Disney qui incarnent l’apartheid urbain mondialisé, façades paradisiaques masquant pauvreté et exploitation (Davis et al., 2009). Ces espaces privés pour élites se nourrissent de bidonvilles et travail forcé, à rebours des visions esthétisantes qui en font des modèles urbains désirables.

En parallèle, l’organisation productive s’est fragmentée. L’image de la grande usine concentrant dans un même espace la majeure partie des activités et de la main-d’œuvre laisse place à des constellations de sites, reliés par des chaînes logistiques et des contrats de sous-traitance. Entreprises donneuses d’ordre, sous-traitants de rang 1, 2 ou 3, prestataires de services, plateformes numériques composent un tissu productif éclaté.

Cette fragmentation produit une géographie et des paysages spécifiques. Des nœuds logistiques – entrepôts géants au bord des autoroutes, zones portuaires réaménagées, hubs aéroportuaires – deviennent des lieux centraux pour le fonctionnement de l’économie, mais souvent périphériques du point de vue urbain. Les zones résidentielles populaires se trouvent à proximité de ces infrastructures, exposées aux nuisances (bruit, pollution, trafic), mais sans bénéficier toujours d’emplois stables et bien rémunérés.

La désarticulation entre lieux de production, lieux de décision et lieux de vie complique énormément la construction de contre-pouvoirs. Les décisions stratégiques sont prises dans des sièges sociaux, des conseils d’administration, des fonds d’investissement éloignés des sites industriels ou logistiques concrètement impactés par ces choix. Les travailleurs et les habitants peuvent se mobiliser localement, mais le centre de gravité de la décision se déplace sans cesse. La capacité d’un territoire à peser sur l’orientation d’une filière se réduit à quelques leviers fiscaux ou réglementaires, eux-mêmes encadrés par des normes nationales ou supranationales.

Dans les espaces urbains, cette fragmentation se traduit aussi par une mosaïque de quartiers aux destins divergents. Certains concentre les emplois qualifiés, les services supérieurs, les activités créatives, et bénéficient d’investissements publics massifs. D’autres cumulent logements dégradés, emplois précaires, équipements vieillissants, services publics sous tension. Les habitants de ces derniers doivent souvent se déplacer loin pour accéder à des emplois ou des services essentiels, tout en étant les premiers exposés aux aléas des restructurations économiques : fermeture d’un site, déplacement d’un entrepôt, modification d’une ligne de bus ou de train.

Pour une bifurcation démocratique, cette situation pose une question simple mais décisive : à quelles échelles faut-il agir pour reconnecter les lieux de vie, les lieux de travail et les lieux de décision ? Il ne suffit pas d’invoquer le local ou le national ; il s’agit de reconstruire des articulations entre ces différentes échelles, de façon à ce que les débats démocratiques portent sur des objets concrets – filières, infrastructures, services – et pas seulement sur des abstractions.

III.3. Sécession des élites et affaiblissement des institutions de proximité

La troisième dimension de cette spatialisation néolibérale est une forme de sécession (Médiapart, 2026) progressive des élites économiques et sociales. Dans de nombreuses villes, des enclaves se développent où se concentrent logements haut de gamme, bureaux de direction, commerces de prestige, établissements scolaires et de santé privés, espaces de loisirs sécurisés. Ces lieux bénéficient de conditions d’accessibilité et de sécurité remarquables, d’un environnement urbain soigné, d’espaces verts entretenus.

Les classes aisées qui y vivent ou y travaillent se dotent progressivement d’un régime d’existence spécifique. Elles recourent massivement à des services privés pour l’éducation, la santé, la mobilité, la sécurité, et se détournent des services publics qu’elles jugent dégradés. Elles circulent entre quelques centralités métropolitaines, parfois à l’échelle transnationale, dans des espaces dont l’entretien est en grande partie assuré par du travail précaire, racialisé, externalisé. Leurs trajectoires quotidiennes croisent rarement les lieux où se concentrent les difficultés sociales les plus fortes.

Cette sécession se reflète dans les institutions. Les grands projets qui concernent ces espaces (quartiers d’affaires, campus d’excellence, opérations d’intérêt national) sont souvent gérés par des dispositifs ad hoc : agences, sociétés d’économie mixte, établissements publics, partenariats public-privé. Les collectivités de base (communes, intercommunalités) y voient leur marge de manœuvre réduite. Les habitants des territoires environnants peuvent difficilement peser sur des décisions prises dans des arènes où la légitimité élective est diluée parmi d’autres formes de pouvoir (expertise technique, représentation des investisseurs, injonctions d’État ou de l’Union européenne).

Pour les populations des quartiers populaires, des petites villes ou des territoires ruraux, le contraste est frappant. Elles dépendent beaucoup plus fortement des services publics de proximité : école, hôpital, transports, guichets administratifs. Lorsque ces services sont fragilisés par les politiques d’austérité ou de rationalisation, elles en subissent la dégradation directe. Dans le même temps, elles constatent que d’autres espaces bénéficient de moyens importants, de procédures accélérées, de traitements fiscaux favorables.

Cette double dynamique (sécession des classes aisées et fragilisation des institutions de proximité) mine le socle même de la démocratie représentative. Le sentiment que les élections nationales ou locales n’ont qu’un impact marginal sur les grandes trajectoires économiques et territoriales alimente la défiance et ouvre un boulevard aux forces autoritaires qui promettent de « reprendre le contrôle » en s’attaquant aux plus vulnérables plutôt qu’aux structures de l’accumulation.

Au total, la spatialisation néolibérale met en place un paysage profondément défavorable à la bifurcation démocratique. Les villes-entreprises effacent les conflits en les recodant en enjeux d’attractivité, la fragmentation des chaînes de valeur désarticule lieux de vie et lieux de décision, la sécession des élites affaiblit les institutions qui pourraient porter une alternative. C’est à partir de ce constat qu’il faut formuler les conditions d’une bifurcation : non comme un simple changement de discours, mais comme un travail de recomposition des espaces de pouvoir, de production et de reproduction.

Conclusion. 

Le constat de départ est simple : le capitalisme contemporain organise des dissociations socio-spatiales profondes qui minent les conditions d’une démocratie substantielle. La phase néolibérale de ce capitalisme a renforcé ces dissociations en les reconfigurant spatialement : villes-entreprises obsédées par l’attractivité, fragmentation des chaînes de valeur, enclosures urbaines et numériques, sécession des élites, affaiblissement des institutions de proximité.

La spatialisation néolibérale ne crée donc pas ex nihilo les contradictions entre capitalisme et démocratie ; elle les intensifie et les redistribue dans l’espace, en multipliant les dispositifs qui rendent plus difficile la délibération collective sur les trajectoires sociales et écologiques. En dissociant les lieux de décision et les lieux de vie, en exposant certains groupes et certains territoires à des nuisances et des risques extrêmes tandis que d’autres se protègent derrière des enclosures matérielles et symboliques, elle organise une véritable contre-bifurcation : une manière de tenir ensemble l’accumulation capitaliste et la crise démocratique en verrouillant les possibilités d’alternative.

Face à cela, la bifurcation démocratique ne peut se réduire à un simple changement de logiciel économique ou un verdissement des politiques existantes. Elle suppose d’une part une recomposition des espaces de pouvoir, de production et de reproduction, à partir des besoins situés des groupes les plus dominés, en redistribuant les temps sociaux, en reconstruisant des services publics et des communs comme infrastructures matérielles de l’égalité, en réencastrant entreprises et finance dans des territoires où les habitant·es peuvent peser sur les décisions. Elle induit d’autre part un contexte transversal transformé des rapports aux milieu, des géographies du travail, du care, de l’habiter, impliquant de rompre avec le modèle extractiviste (matériellement et intellectuellement).​

Autrement dit, la démocratie ne peut plus être conçue seulement comme un ensemble de procédures politiques nationales ; elle doit devenir une démocratie de l’espace, qui reconnaît les habitant·es comme co-auteur·rices des lieux où iels vivent, travaillent, se déplacent, prennent soin les un·es des autres. C’est à partir de ces lieux, ceux où se cristallisent les oppressions, mais aussi ceux où s’inventent déjà des formes d’appropriation et de mise en commun, que peut se penser une véritable bifurcation démocratique.

La bifurcation démocratique ne renvoie pas seulement à un horizon institutionnel, mais à une transformation des pratiques quotidiennes d’habiter, de prendre soin, de se déplacer, de se nourrir, de travailler, de faire ville et/ou société. Elle suppose donc la reconnaissance d’espaces où ces pratiques sont mises en débat : assemblées locales, dispositifs de cogestion d’infrastructures associatives ou non, expérimentations de budgets ou de planifications écologiques partagés. Elle suppose de facto une démarche expérientielle de la construction collective de la discussion, entendue comme dispute élaboratrice.

Ces communs ne sont en effet neutres ni du point de vue des rapports sociaux de domination, ni du point de vue des inégalités environnementales. Les travaux féministes, écoféministes et antiracistes ont depuis longtemps montré que ce sont souvent les mêmes personnes qui soutiennent le travail de care quotidiennement et qui se trouvent en première ligne face aux catastrophes écologiques (climatiques, pollution…) ou aux enclosures territoriales. Ceci révèle l’effet d’un agencement cohérent de l’exploitation du travail, la dévalorisation du care, la racisation de la précarité et la mise en danger des milieux de vie. Ces savoirs d’expérience sur les effets des politiques d’aménagement, des transformations productives, des risques environnementaux ou des dispositifs numériques constituent des contre-expertises indispensables pour l’élaboration des cadres d’une bifurcation démocratique écoféministe et intersectionnelle.

Gardons toutefois à l’esprit que la pensée de cette bifurcation doit être multiscalaire. Une difficulté réside sans doute dans le fait d’envisager tous les niveaux ensemble dans leurs contradictions, mais l’écueil d’encore cantonner la pensée écoféministe, comme celle des communs au seul échelon local sous prétexte de quotidienneté du travail de care et de l’expérience du banal ne contribue qu’à leur dépolitisation.

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[1] Dans ce texte, le terme de capitalisme renvoie au régime d’accumulation fondé sur la propriété privée des moyens de production, la valorisation du capital par le marché et la séparation institutionnalisée entre travail productif rémunéré et travail reproductif déprécié, appuyé sur des dynamiques récurrentes d’« accumulation par dépossession ». Le capitalisme ne se présente cependant pas toujours sous les mêmes formes : on peut distinguer, en son sein, plusieurs régimes historiques (capitalisme industriel concurrentiel, compromis fordiste-keynésien, configurations post-fordistes financiarisées) qui articulent différemment organisation du travail, rôle de l’État, insertion dans la mondialisation et géographies de l’accumulation. J’emploie le terme de néolibéralisme pour désigner la configuration spécifique qui s’impose à partir des années 1970–1980 : à la fois mode de gestion du capitalisme (dérégulation et libéralisation financières, privatisations, mise en concurrence systématique des territoires et des systèmes sociaux) et rationalité de gouvernement qui généralise la norme concurrentielle en invitant individus, institutions et espaces à se comporter comme des entreprises.

[2] Le comité européen sur la démocratie et la gouvernance a publié en juillet 2021 une étude sur l’impact de la transformation numérique sur la démocratie et la bonne gouvernance.

[3] Cette enclave centralisée conçue pour « sauver les banlieues » concentre 1000 startups tech creusant la fracture avec les quartiers ZFU qu’il prétend aider. L’Etat subventionne l’attractivité des métropoles au détriment de l’équité territoriale.

[4] CEO d’Open AI, gravitant dans la sphère d’extrême droite états-unienne aux côtés d’Elon Musk

[5] Cour des compte, (2025), Rapport d’entreprise publique portant sur EPAFRANCE.

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26.03.2026 à 06:50

Colloque « Habiter pour bifurquer, pour un servicepublic du logement » Fondation Copernic – Politis

Ingrid Darroman

Sans logement stable, aucune émancipation individuelle ou collective n’est possible. Lors du colloque organisé par la Fondation Copernic, un constat commun s’est imposé : se loger est cher, et la crise du logement touche des millions de Français, bien au-delà des populations les plus précaires. Le prix du logement a doublé par rapport aux revenus, […]

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Texte intégral (703 mots)

Sans logement stable, aucune émancipation individuelle ou collective n’est possible.

Lors du colloque organisé par la Fondation Copernic, un constat commun s’est imposé : se loger est cher, et la crise du logement touche des millions de Français, bien au-delà des populations les plus précaires. Le prix du logement a doublé par rapport aux revenus, et, en parallèle, on assiste à une baisse historique de la mise en chantier.

Au fil des années, la pénurie de logements locatifs, particulièrement de logements sociaux, s’est transformée en un frein structurel à l’emploi, aux études et à l’installation dans la vie.

Le sujet du logement est souvent délaissé, et nous peinons à mobiliser sur cette question. Ce vide politique, l’extrême droite l’occupe et le détourne, tentant de transformer la crise du logement en crise identitaire. Pourtant, cette situation n’a rien d’une fatalité : elle est le résultat de choix politiques, et c’est par des choix politiques que nous pourrons y mettre fin.

Notre démarche :

Le logement n’est pas seulement une question sociale : il est un enjeu central de cohésion territoriale, de justice sociale et climatique, ainsi que de démocratie. Il ne s’agit pas seulement d’éviter la rue, mais de garantir un lieu de stabilité, essentiel au bien-être physique, psychologique et mental. Un logement digne permet de se reposer, de se projeter dans l’avenir et de construire des projets personnels et collectifs. Repenser les politiques du logement, c’est aussi repenser la société, passant de l’intime au collectif.

Intention du colloque :

Nous avons organisé le colloque « Habiter pour bifurquer : pour un service public du logement » afin de mettre au débat les questions liées aux politiques du logement, à l’aménagement du territoire, à la démocratie locataire et aux solutions concrètes, tout en croisant les points de vue académiques, institutionnels, militants et professionnels.

Le rendez-vous du 18 février dernier était, nous l’espérons, le premier d’une longue série.

Pensez au livre de la Fondation Copernic sur le logement. Pour acheter le livre en pdf

https://editions-croquant.org/livres-numeriques/1180-habiter-pour-bifurquer-pour-un-logement-public-et-social.html

La politique du logement en France a été largement détournée de sa vocation publique et protectrice pour s’inscrire dans un modèle libéral dominé par la propriété privée et la spéculation. Cette évolution a fragilisé les ménages, en particulier les plus précaires, entraînant hausse des loyers, précarité énergétique, insécurité alimentaire et multiplication des expulsions. Les jeunes, les femmes, les personnes en situation de handicap et les habitants des zones rurales sont particulièrement touchés, transformant le logement en facteur d’exclusion sociale plutôt qu’en levier d’émancipation.

Le  présent ouvrage analyse ces tendances et éclaire les logiques politiques et économiques qui façonnent le logement aujourd’hui. Elle s’inscrit dans une perspective globale, prenant en compte les enjeux sociaux, économiques et écologiques, ainsi que les dimensions européennes et internationales de la crise du logement.

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26.03.2026 à 06:38

Habiter pour bifurquer, vers un logement public et social

Ingrid Darroman

Pour acheter le livre en pdf https://editions-croquant.org/livres-numeriques/1180-habiter-pour-bifurquer-pour-un-logement-public-et-social.html La politique du logement en France a été largement détournée de sa vocation publique et protectrice pour s’inscrire dans un modèle libéral dominé par la propriété privée et la spéculation. Cette évolution a fragilisé les ménages, en particulier les plus précaires, entraînant hausse des loyers, précarité énergétique, insécurité […]

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La politique du logement en France a été largement détournée de sa vocation publique et protectrice pour s’inscrire dans un modèle libéral dominé par la propriété privée et la spéculation. Cette évolution a fragilisé les ménages, en particulier les plus précaires, entraînant hausse des loyers, précarité énergétique, insécurité alimentaire et multiplication des expulsions. Les jeunes, les femmes, les personnes en situation de handicap et les habitants des zones rurales sont particulièrement touchés, transformant le logement en facteur d’exclusion sociale plutôt qu’en levier d’émancipation.

Le  présent ouvrage analyse ces tendances et éclaire les logiques politiques et économiques qui façonnent le logement aujourd’hui. Elle s’inscrit dans une perspective globale, prenant en compte les enjeux sociaux, économiques et écologiques, ainsi que les dimensions européennes et internationales de la crise du logement.

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14.03.2026 à 17:23

Faire taire l’antifascisme et redessiner le paysage politique Tel est l’objectif de la droite et de l’extrême droite

Ingrid Darroman

Par Gérard Delahaye, Didier Gelot, Philippe Sultan, membres du Conseil d’Administration de la Fondation Copernic  L’agression mortelle de Quentin Deranque, militant raciste et antisémite assumé, lié à la frange la plus radicale du catholicisme réactionnaire et à l’«ultra-droite lyonnaise », adepte de la violence contre le mouvement social et féministe, a ouvert une nouvelle séquence […]

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Texte intégral (2692 mots)

Par Gérard Delahaye, Didier Gelot, Philippe Sultan, membres du Conseil d’Administration de la Fondation Copernic 

L’agression mortelle de Quentin Deranque, militant raciste et antisémite assumé, lié à la frange la plus radicale du catholicisme réactionnaire et à l’«ultra-droite lyonnaise », adepte de la violence contre le mouvement social et féministe, a ouvert une nouvelle séquence politique lourde de dangers pour l’ensemble de la gauche et du camp progressiste. Au delà de ses conséquences  sur la capacité collective de combattre l’antifascisme (I), cet événement a joué un rôle d’accélérateur sur le rapprochement en cours entre droite et extrême droite (II). Inversement, il exacerbe la désunion au sein de la gauche (III). Il appelle dès lors de notre part une réflexion approfondie sur les objectifs et les moyens d’un antifascisme conséquent (IV). 

I/ Disqualifier l’antifascisme

Les partis de droite et du bloc dit « central » ainsi que le Gouvernement, aiguillonnés par le Rassemblement National, n’ont de cesse de chercher à disqualifier l’antifascisme désormais assimilé à une nébuleuse violente mettant en péril la vie démocratique. Par un effet de mimétisme saisissant, les mêmes éléments de langage et le même « narratif » que ceux employés par Donald Trump pour désigner l’ennemi intérieur forment aujourd’hui le discours national.   

A l’évidence, les circonstances de la mort de ce jeune militant appellent à un vrai débat sur les modalités de l’action antifasciste et des multiples formes d’autodéfense que ce combat requiert. Nous rappellerons d’un mot ici que la manière de combattre l’extrême-droite ne saurait être dissociée du projet d’émancipation écosocialiste, féministe et antiraciste. A cet égard, la ligne de conduite d’un antifascisme conséquent ne saurait laisser place dans son répertoire d’action au virilisme et à de telles pratiques de lynchage.  

La spécificité lyonnaise, caractérisée par la menace quotidienne que constitue l’extrême-droite dans cette ville, doit au contraire nous inciter à penser collectivement un antifascisme en cohérence avec le projet d’émancipation dont il se prévaut.

 Il est dès lors urgent de ne pas laisser s’installer un récit visant à organiser la disqualification et la diabolisation de l’antifascisme, et au delà de toute la gauche de rupture. Toute une rhétorique visant à pointer le danger que constitueraient « les extrêmes » renforce le terrain lexical et politique propre à une réhabilitation de l’extrême-droite dans « l’espace républicain » et à la marginalisation des gauches de rupture identifiées comme une menace contre l’ordre public. Tirer un trait d’égalité entre l’ultra-droite néo-nazie, le mouvement anti-fasciste, et plus largement la France Insoumise (comme le font actuellement le pouvoir et malheureusement  certaines forces de gauche) n’a d’autres visées que  de chercher à affaiblir toute opposition aux inflexions de plus en plus autoritaires du régime d’accumulation capitaliste. Cela est d’autant plus insupportable que la très large majorité des violences politiques, dont certaines ont abouti au décès de militants de gauche, largement documentées depuis des décennies, sont le fait de l’ultra-droite et qu’elles ne sont que très rarement sanctionnées pénalement.

Une telle manipulation est d’autant plus dangereuse qu’elle s’inscrit dans un contexte international ou l’extrême-droite est résolument à l’offensive. Le discours visant à criminaliser l’antifascisme (et avec lui l’ensemble de la gauche) est largement repris par Donald Trump qui, par l’intermédiaire du Département d’État américain, déclare que « L’extrémisme violent de gauche est en hausse, et [que] son rôle dans la mort de Quentin Deranque démontre la menace qu’il représente pour la sécurité publique (Le Monde, 20 février 2026). En Italie, les néofascistes demandent « Justice pour Quentin » et, dans la continuité du discours raciste du rassemblement National, appellent à combattre partout en Europe « l’islamisation rampante ». Quant à Emmanuel Macron il renvoie dos à dos « fascistes et anti-fascistes », alors que dans le même temps Laurent Nuñez, ministre de l’Intérieur, refuse d’interdire la manifestation d’ultra-droite organisée à Lyon le 21 février dernier par l’ensemble de la facho-sphère en « Hommage à Quentin » sous prétexte de défendre « la liberté d’expression ». Signe des temps : ce militant de l’ultra-droite est transformé en icône de la recomposition à droite. La minute de silence organisée à l’Assemblée nationale, à la demande de sa présidente, au regard de son passé antisémite et raciste sonne comme une injure à la démocratie Il en est de même lorsque Laurent Wauquiez, président de la région Rhône-Alpes, et chantre de l’Union des droites, affiche son portrait en grand format sur le fronton de l’Hôtel de Région. Un véritable retournement de l’Histoire sur les anciennes terres de Jean Moulin ! Au-delà de l’événement lui-même débouchant sur l’organisation d’une hideuse marche des fiertés fascistes dans la capitale des Gaules, c’est une nouvelle séquence de recomposition politique à laquelle on assiste, sous le signe d’une union des droites telle que la théorisait jadis Bruno Mégret.

II/ Une recomposition à droite lourde de conséquences

Cette complicité entre la droite et l’extrême droite, relayée au plus haut niveau du pouvoir, est d’autant plus insupportable qu’elle concourt à favoriser le processus en cours de recomposition de la mouvance radicale de l’extrême droite qui voit dans cette séquence une véritable aubaine pour aller encore plus loin dans la provocation, contre le mouvement social, féministe et antiraciste, voire écologiste (cf. le terme « d’écoterrorisme » invoqué en 2023 par Gérald Darmanin, alors Ministre de l’Intérieur). Les attaques verbales et physiques contre des militants, des locaux syndicaux (comme ceux de Solidaires) ou des permanences d’élus politiques, l’alerte à la bombe au siège parisien de la France Insoumise, les menaces de mort perpétrées envers des militants de gauche, n’ont qu’un seul objectif : faire taire toute riposte antifasciste.

Ne nous y trompons pas. En dépit de la prudence affichée par Jordan Bardella pour ne pas écorner le vernis de respectabilité (relative) obtenu par la « dédiabolisation » de son parti et marquer une « distance » à l’égard des groupes de nervis qui gravitent autour du RN, nul doute qu’ils pourraient demain se voir confier un rôle de supplétifs pour sous-traiter ses basses œuvres à l’endroit des syndicalistes, des féministes, des personnes racisées ou LGBTQIA+. Après s’être superficiellement lavé de l’infamie de l’antisémitisme qui lui collait à la peau, le RN prétend désormais incarner la République et postuler à sa présidence, dans une version qui durcira encore davantage les dispositifs les plus coercitifs de la Véme République. L’enjeu est transparent. Au moment ou l’ensemble des digues qui entouraient l’extrême droite sont en train de s’écrouler, et que des pans entiers de la droite traditionnelle quittent le bateau pour rejoindre Jordan Bardella et Marine Le Pen, il s’agit d’instrumentaliser cet événement dramatique pour criminaliser l’ensemble de la gauche de transformation sociale, et redessiner le paysage politique français.

Ceux qui comme François Hollande ou Raphaël Glucksmann s’engouffrent dans cette voie mortifère et déclarent caduc tout accord avec LFI au nom des gauches prétendument irréconciliables, ne font que renforcer la probabilité de voir le Rassemblement National sortir vainqueur lors des prochaines échéances électorales, notamment présidentielles, pour mieux s’en prendre aux immigrés, aux femmes, aux droits des salariés et des plus précaires. Les  attaques contre la France Insoumise, (largement relayée par la presse sous le contrôle de Vincent Bolloré) vont dans ce sens. Maud Bregeon, porte-parole du gouvernement, déclarait que nous avons tous : « une responsabilité quand on glisse un bulletin LFI dans l’urne » cherchant ainsi à détourner « le peuple de gauche » du chemin de la victoire. Cette volonté de diabolisation concerne l’ensemble de celles et ceux qui se réclament d’un véritable changement social, Elle s’inscrit dans la suite logique des dernières élections législatives ou, alors que les forces de gauche unies au sein du NFP avaient été majoritaires, Emmanuel Macron avait refusé de nommer un premier ministre issu de ses rangs. C’est bien cette éventualité que le pouvoir et la droite cherchent à conjurer pour les prochaines échéances. 

On mesure bien ici les nouveaux piétinements programmés en direction de l’État de droit et les libertés publiques.

III/ Refuser la désunion à gauche

Pour contrer cette funeste orientation il convient que l’ensemble de la gauche et des écologistes ne tombe pas dans le piège grossier qui leur est tendu. L’Histoire a malheureusement largement démontré que la désunion des gauches face à la montée de l’extrême droite, fasciste ou hitlérienne, ne peut aboutir, à terme, qu’à son accession au pouvoir. Au moment où certaines forces politiques de gauche, pour des raisons opposées (mais toutes aussi mortifères) s’évertuent à briser toute perspective d’unité, il importe que le mouvement social s’oppose à la nouvelle situation politique ouverte aujourd’hui, et réaffirme la nécessité de retrouver une forme d’espérance dans un avenir émancipateur.

Refuser de s’engouffrer  comme certains y ont consenti, par opportunisme ou par cécité, dans le piège qui leur a été tendu visant à isoler et bannir la France Insoumise de l’espace démocratique au risque de susciter de nouvelles attaques, qui viseront alors l’ensemble des forces militantes de gauche, ne vaut pas validation des choix stratégiques de la FI ni de ceux de l’ex Jeune Garde. Elle ne vaut pas non plus excommunication ! Mais cela suppose aussi que la radicalité en politique reparte de sa définition étymologique : prendre à la racine les questions qui se posent pour l’avenir de nos sociétés.

IV/ Œuvrer à la refondation d’un mouvement antifasciste de masse

Penser sans aveuglement et sans complaisance les pièges et les écueils qu’une telle séquence recèle nous encourage à ouvrir les conditions d’un débat politique serein et argumenté sur la nécessité de construire un véritable front unitaire antifasciste.

En effet, la focale placée sur une bataille rangée entre antifas et militants d’extrême-droite ne doit pas nous faire oublier qu’il existe en France et à l’échelle internationale un vaste répertoire d’actions antifascistes qui ne se réduit pas à ce seul affrontement. Il en va ainsi du travail quotidien des organisations syndicales sur les lieux de travail et de la formation assurée par le réseau VISA, comme de la mobilisation des féministes contre les attaques visant les droits des femmes ou encore des collectifs LGBTQIA+ qui s’organisent contre l’offensive des droites radicales. On peut y ajouter l’ensemble des médias alternatifs indépendants qui documentent et analysent cette réalité et organisent le débat sur les moyens de la contrer. Le spectre de l’antifascisme est beaucoup plus large que le prisme politicien et médiatique ne le laisse saisir. Raison de plus pour faire vivre le débat avec l’ensemble des actrices et acteurs qui y sont impliqué.es, sans tabous ni exclusives. Il faut pour cela prendre la mesure du risque bien réel de marginalisation d’un antifascisme réduit à la seule conflictualité de rue, coupé des forces sociales avec lesquelles il peut et doit changer d’échelle. Si la question de l’autodéfense fait son retour, il convient de l’aborder à l’aune de la situation historique actuelle.

Nous savons qu’à l’époque des réseaux sociaux, les régimes d’affects ont une importance prééminente. L’extrême-droite à cet égard déploie une stratégie qui vise à donner une caisse de résonance et une légitimité aux « passions tristes » qui hélas travaillent la société française, et à les mettre en récit. Un antifascisme du XXIème siècle ne pourra faire l’économie d’une réflexion sur les affects mobilisables. Il devra débattre de ceux qu’il retient pour mieux délimiter son terrain, y compris éthique. Il aura besoin d’un récit émancipateur désirable, susceptible de supplanter le catalogue des peurs, des haines et des ressentiments qui, invariablement caractérisent celui de l’extrême-droite.

Les mobilisations de la société étasunienne contre la police de l’immigration (ICE)  véritable  milice d’extrême-droite intégrée à l’appareil d’État, sont à cet égard porteuses d’enseignements et d’espoirs. Minneapolis a montré que les affects liés à la solidarité immédiate de voisinage, du souci de l’autre, pouvaient avoir une force propulsive y compris pour mettre collectivement en échec le pouvoir et contraindre Donald Trump à un premier recul. L’alchimie sociale créée à partir des collectifs de migrant.es, des organisations communautaires, des collectifs militants de quartiers et du mouvement syndical, nous livre la formule de ce que pourrait être un antifascisme de masse. Nous pourrions évoquer aussi la capacité de mobilisation, le courage et l’inventivité de la société ukrainienne face à l’agresseur impérialiste russe, ce qui suppose d’établir un lien entre le combat contre les différents impérialismes et un antifascisme conséquent.

Tels sont les enjeux et les défis qu’il nous faut relever pour être en capacité d’installer dans l’espace public notre propre agenda et cesser de subir celui d’une extrême-droite dopée par sa montée en puissance à l’échelle mondiale. La réponse antifasciste se doit d’être internationaliste. Elle ne peut en effet avoir de sens que si elle intègre sa dimension internationale et vise à relayer et coordonner l’ensemble des initiatives développées contre les extrême-droites..

L’organisation d’assises sur l’antifascisme, où l’ensemble des questions liées aux contenus et aux modalités de son intervention, pourraient être mises en débat, par-delà les différences ou les divergences d’orientation. Une telle initiativenous paraît être unenécessitécruciale au regard des échéances et des enjeux du moment.

Dans ce contexte particulièrement préoccupant, la fondation Copernic continuera de lutter, aujourd’hui comme hier, avec ses propres armes qui sont celles de la pensée critique et de l’action collective. Elle poursuivra son combat pour l’unité des forces démocratiques, syndicales, associatives et politiques contre le danger de la droite en symbiose avec le discours raciste et xénophobe du Rassemblement National. Elle continuera à œuvrer pour qu’un futur désirable puisse être la réalité de demain.

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07.02.2026 à 11:05

8 mars 2026 : journée internationale de lutte pour les droits des femmes

Ingrid Darroman

Face aux impérialismes, aux droites et extrêmes droites, partout dans le monde, les femmes résistent !Face aux attaques du gouvernement, Grève féministe !Nous appelons à la grève du travail, des tâches domestiques et de la consommation.Sans les femmes, tout s’arrête !Nous sommes déterminées à lutter contre le pouvoir, faire entendre les voix de toutes pour arracher […]

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Texte intégral (2521 mots)

Face aux impérialismes, aux droites et extrêmes droites, partout dans le monde, les femmes résistent !
Face aux attaques du gouvernement, Grève féministe !
Nous appelons à la grève du travail, des tâches domestiques et de la consommation.
Sans les femmes, tout s’arrête !
Nous sommes déterminées à lutter contre le pouvoir, faire entendre les voix de toutes pour arracher l’égalité.
Nous sommes solidaires des femmes et des populations subissant de plein fouet les conséquences dramatiques du changement climatique, aggravé par les politiques productivistes et capitalistes.

Solidarités internationales

A l’heure des guerres génocidaires, des coups d’État, des impérialismes démultipliés, de l’Iran à l’Afghanistan, de la Palestine au Soudan en passant par le Rojava, le Venezuela et l’Ukraine, nous serons en grève en solidarité avec nos sœurs du monde entier. Nous affirmons notre solidarité avec nos sœurs d’ Amérique latine, d’Iran, du Groenland, sous menace d’une intervention impérialiste directe par les Etats-Unis de Trump. De l’Amérique latine et du Sud au continent africain, les luttes écoféministes articulent droits des femmes, autodétermination des peuples et défense du vivant. Elles s’opposent aux logiques impérialistes, coloniales et néolibérales qui sacrifient les territoires et les populations au profit des multinationales minières, pétrolières, agricoles et financières.
En solidarité avec celles qui font face aux régimes fascisants, réactionnaires, théocratiques, colonialistes et impérialistes; avec celles qui endurent les génocides, les conflits armés, les bombardements massifs, et viols de guerre, les mutilations sexuelles, les mariages forcés, celles confrontées à l’exode et aux politiques migratoires racistes, celles qui subissent la crise climatique – 80 % des populations déplacées pour des raisons climatiques sont des femmes -, l’insécurité alimentaire et l’exploitation des multinationales; avec toutes celles qui se défendent farouchement pour recouvrer ou obtenir leur liberté et leurs droits.

Pas d’instrumentalisation des luttes féministes par l’extrême droite, pas d’extrême-droite dans la rue, pas une voix pour l’extrême droite.

L’Extrême-droite est désormais au pouvoir dans de nombreux pays. Partout, les immigré-es et migrant-es sont réprimé-es. Des masculinistes aux racistes, islamophobes et antisémites, lesbophobes, homophobes et transphobes, handiphobes, qui exercent des violences permanentes, l’extrême-droite étend sa sphère d’influence, grâce aux médias achetés par sa galaxie. Elle ne cesse de nourrir la haine de l’autre, le racisme, la misogynie, la LGBTQIAphobie, le validisme, et entretient la centralité d’un projet politique xénophobe.
Nous réclamons l’abrogation de la loi immigration et la régularisation de tou·te·s les sans-papier-es.
Avec les municipales de 2026 et la potentielle arrivée de l’extrême droite dans plusieurs villes, l’enjeu est celui d’une opposition unie et radicale et la formation d’un front antifasciste !

De l’argent, il y en a !

A l’heure du financement d’un porte avion de 10 milliards alors que des associations, notamment féministes, risquent de fermer leurs portes et leurs services faute de financement , nous refusons de nous taire.
Le gouvernement refuse de taxer les ultra-riches, le budget profondément sexiste et socialement brutal est en cours d’adoption. Ce budget impactera toujours plus lourdement les femmes du fait de leur position subalterne dans le monde du travail.
Les inégalités salariales, les bas salaires, les allocations inférieures au seuil de pauvreté, les pensions de retraites toujours plus faibles précarisent les conditions de vie. Les femmes représentent 62% des personnes payées au SMIC et 70 % des bénéficiaires des banques alimentaires. Plus de 9,8 millions de personnes, dont plus d’une famille monoparentale sur 3, vivent sous le seuil de pauvreté. 300 000 personnes dont 3000 enfants vivent dans la rue.
Nous demandons la hausse des salaires, la revalorisation des minimas sociaux, la construction massive de logements sociaux.
L’arrêt immédiat de la baisse des financements et un rattrapage du budget des associations qui accompagnent et soutiennent les femmes.

Du travail, un temps de travail, des retraites et des salaires pour vivre et pas survivre

Les femmes, notamment les mères isolées, sont particulièrement impactées par la vie chère, elles sont majoritaires à occuper des emplois mal rémunérés, sont souvent percutées par la précarité et le temps partiel imposé et touchent un salaire en moyenne ¼ inférieur à celui des hommes. Les femmes, dont les retraites sont 40% inférieures à celles des hommes, sont encore plus impactées par la dernière réforme. Nous voulons la retraite à 60 ans, une réduction du nombre d’annuités et des pensions décentes.
Nous réclamons l’abrogation totale de la réforme Macron des retraites et de toutes celles qui ont accentué les inégalités. Nous exigeons l’abrogation des lois qui pénalisent les chômeurs·euses et les bénéficiaires du RSA. Nous exigeons la revalorisation des métiers féminisés (éducation, soin, lien, santé, nettoyage…), l’égalité salariale, l’interdiction du temps partiel imposé, la transformation des CDD en CDI et la réduction du temps de travail à 32 heures minimum avec embauches correspondantes. Nous exigeons une transposition ambitieuse de la directive européenne sur la transparence salariale qui vise à renforcer l’application du principe d’une même rémunération “pour un même travail ou un travail de valeur égale”.

Pour un réel partage du travail domestique !

80 % des femmes consacrent au moins une heure par jour à la cuisine ou au ménage contre seulement 36 % des hommes.
63 % des personnes qui s’occupent tous les jours d’enfants, de personnes âgées ou handicapées de manière informelle sont des femmes, ces aidantes ne doivent pas être victimes d’un défaut de solidarité nationale renvoyant aux solidarités familiales.
Invisibilisé, dévalorisé, il est loin d’être une question privée. Les tâches qui en découlent font pleinement partie de l’activité économique.
C’est un travail qui participe à produire des biens et des services et qui contribue au bien être des membres du ménage (famille) et va bien au-delà.
Nous ne pouvons nous satisfaire que rien ne bouge dans la répartition des tâches au sein des couples et ce depuis des années. Cette inégalité dans la répartition du travail domestique se traduit par des inégalités dans la sphère professionnelle et est l’un des facteurs des inégalités salariales et patrimoniales.
Le 8 mars, nous appelons à la grève du travail domestique.

Pour plus d’égalité et de justice, plus de services publics !

Le démantèlement des services publics de la santé, de l’éducation, du logement dégradent les conditions de vie des femmes. Les politiques libérales ont privatisé les services publics et contraignent les femmes à compenser les carences auprès des enfants comme des plus âgé·e·s, des malades, des enfants et adultes handicapé-es, au détriment de leur carrière, de leur autonomie financière, de leur santé.
Nous réclamons la création de services publics de la petite enfance à la hauteur des besoins, avec les moyens correspondants pour en finir avec les crèches privées et de l’autonomie tout au long de la vie et une prise en charge réelle du 4e âge.
Nous exigeons des services publics renforcés : 63% des personnels sont des femmes et elles en sont aussi les premières usagères.​

Notre corps nous appartient !

47000 femmes dans le monde meurent chaque année d’un avortement clandestin.
Nous réclamons la réouverture de tous les centres d’interruption volontaire de grossesse qui ont été fermés pour permettre un réel accès à l’IVG sur tout le territoire, le choix de la méthode, et les moyens nécessaires à la hauteur des besoins.
LGBTQIA, nous voulons pouvoir faire nos choix de vie, vivre librement notre orientation sexuelle, nos identités. Nous demandons la fin des mutilations et des traitements hormonaux non consentis.
Nous voulons l’ouverture de la PMA pour toutes !
Nous dénonçons les offensives réactionnaires qui s’en prennent aux droits des personnes LGBTQIA+. Nous revendiquons la liberté de vivre son orientation sexuelle.
Nous exigeons une transition libre et gratuite pour toutes et tous et la fin des mutilations et traitements hormonaux non consentis sur les personnes intersexes.
Handicapées, nous subissons toutes les violences. Nous sommes privées de nos droits à l’autonomie, à l’éducation, à l’emploi, aux soins, et à la procréation. Nous voulons notre indépendance économique, l’accessibilité universelle à l’ensemble de l’espace public et à tous les lieux et bâtiments.

Stop aux violences sexistes et sexuelles

Près d’une femme sur trois est victime de violences conjugales ou sexuelles au cours de sa vie (OMS), soit environ 840 millions de femmes dans le monde.
Nous continuons à compter nos mortes car il n’y a aucune volonté politique de lutter contre les violences faites aux femmes et aux enfants.
L’impunité persiste, 1 % des viols sont condamnés.
Nous refusons que les enfants violé·es, maltraité·es, incesté·es continuent le plus souvent à être abandonné·es à leur sort !
Pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles, dont les violences obstétricales et gynécologiques, nous voulons une loi-cadre intégrale qui mette en avant prévention, éducation, protection, accompagnement, sanction et garantisse les moyens pour la prise en charge de l’ensemble des victimes, femmes, enfants et minorités de genre.
Les plus touchées par les violences sexistes, dont les violences économiques, sont celles qui souffrent déjà de multiples oppressions : femmes victimes de racisme, exilées et migrantes, sans papiers, ouvrières, femmes sans domicile, précarisées, privées de liberté, en situation de handicap, femmes lesbiennes et bi, femmes trans, femmes en situation de prostitution et celles victimes de l’industrie pornocriminelle.
Nous demandons la mise en place d’actions concrètes pour lutter contre toutes les violences sexistes et sexuelles, protéger les victimes et combattre les réseaux de traite prostitutionnelle et de proxénétisme et la marchandisation du corps des femmes.
Nous dénonçons les baisses des subventions aux associations qui luttent contre les VSS et exigeons au moins les 3 milliards nécessaires pour l’accompagnement des victimes et des moyens pour lutter contre les violences sexistes et sexuelles et leur prévention.

Éduquer à l’égalité, un enjeu majeur , du plus jeune âge à l’Université

Une éducation à l’égalité doit permettre aux enfants de comprendre les mécanismes de domination s’exerçant dans notre société et contribuer à les protéger contre les violences sexistes et sexuelles.
Nous voulons une éducation non sexiste, la réelle mise en place effective d’une éducation à la vie affective et sexuelle qui intègre les notions de désir et de plaisir, d’une éducation au consentement et à l’égalité. Et surtout, des moyens pour la mettre en œuvre.
Les inégalités se vivent aussi à l’université : stéréotypes dans les orientations et les filières, bizutage fortement genré, violences sexistes et sexuelles, et c’est sans citer le sexisme ordinaire dans les amphis.
Nous demandons notamment des dispositifs de protection et de soutien des victimes de discrimination efficients et financés, des formations de lutte contre les VSS…
Éducation à la Vie Affective Relationnelle et Sexuelle pour toutes et tous maintenant !
Le programme d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (EVARS), dans la continuité des lois votées pour l’éducation à la sexualité à l’école, doit être mis en œuvre.

Nous sommes et resterons mobilisé-es tous les jours contre le patriarcat, le racisme, l’antisémitisme, l’islamophobie, le validisme, les politiques libérales et autoritaires du gouvernement et contre l’extrême droite.

Le 8 mars, nous serons en grève féministe et nous manifesterons pour imposer un rapport de force et faire valoir nos revendications.

Au 29 Janvier 2026

ActionAid France, Alliance des femmes pour la démocratie, Amicale du Nid, APEL-Egalité, Association Place des femmes 59, Attac France, CNT-Solidarité Ouvrière éducation, Collectif 11 Droits des Femmes, Collectif IVG Tenon Paris 20, Collectif National pour les Droits des Femmes, Confédération Générale du Travail CGT, Coordination française pour le Lobby Européen des Femmes, Crldht Comité pour les libertés et les droits de l’homme en Tunisie, En avant toute(s), FEMEN FRANCE , Femmes Egalité , Fondation Copernic, Force Féministe 57, Fédération Syndicale Unitaire FSU , FTCR Fédération Tunisiens Citoyen des 2 Rives, Genre et Altermondialisme, LDH (Ligue des droits de l’Homme), Le Planning familial , Le Planning familial des Côtes-d’Armor, Ligue des Femmes Iraniennes pour la Démocratie-LFID, Maison des Femmes Thérèse Clerc , Marche Mondiale des Femmes France , Mouvement de la Paix, Mouvement des femmes kurdes en France, Mouvement du Nid, Organisation de Solidarité Trans (OST), Réussir l’égalité femmes-hommes, Stop aux Violences Obstétricales et Gynécologiques – StopVOG, UNEF le syndicat étudiant, Union syndicale Solidaires, VISA, Women Without Violence.

En soutien

Commission Féminisme les Écologistes, Ecoféminisme PEPS, Egalités, Génération·s, Jeunes Socialistes, L’APRES, La France insoumise, Les Jeunes Génération.s, NPA-l’Anticapitaliste, Parti Communiste, Parti Communiste des Ouvriers de France , Parti de Gauche , Parti socialiste , PEPS Ecoféminisme, Réseau Coopératif Gauche Alternative, Révolution Écologique pour le Vivant (REV), Victoires Populaires.

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