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22.09.2026 à 14:21

Voter pour Québec solidaire pour bloquer la droite et ouvrir les horizons

Bernard Rioux

Dans un paysage politique québécois où les quatre autres partis politiques proposent des baisses d'impôts, des privatisations partielles ou un désengagement de l'État, le programme de Québec solidaire se distingue par une orientation inverse. Celle-ci repose sur l'idée que les problèmes sociaux contemporains ne viennent pas d'un État trop présent, mais d'un État insuffisamment outillé et d'une richesse trop concentrée entre les mains des plus riches de la société. Ce simple renversement du diagnostic a une portée politique qui dépasse le contenu de chaque mesure prise isolément. Il maintient vivante, dans le débat public, l'hypothèse qu'une intervention publique plus large est non seulement possible, mais souhaitable.

L'importance, pour la gauche sociale, de voter pour Québec solidaire malgré les limites de la définition de son projet de société

Ce refus de la logique de réduction de l'État social se voit d'abord dans la fiscalité. L'impôt sur les grandes fortunes, visant les patrimoines de plus de 25 millions de dollars, réaffirme le principe d'une redistribution de la richesse à un moment où les autres partis proposent plutôt d'alléger le fardeau fiscal des contribuables les mieux nantis ou des entreprises. Même si le rendement réel de cette taxe dépendra de l'importance des stratégies d'évitement fiscal, son existence même dans le débat électoral empêche que la question de la répartition des richesses disparaisse de l'agenda politique.

En proposant le plafonnement des hausses de loyer à l'inflation, sans jamais excéder 3 %, un moratoire sur les évictions, la lutte contre la spéculation et la pénalisation des propriétaires abusifs, ainsi que l'acquisition de milliers de propriétés pour les offrir sous le prix du marché, entre autres mesures, Québec solidaire ne se contente pas d'atténuer les effets d'un marché jugé défaillant. Il affirme que l'État peut redevenir un acteur direct — propriétaire, régulateur, voire concurrent — plutôt qu'un simple arbitre. C'est exactement la même logique qui sous-tend le projet d'épiceries publiques à but non lucratif : en plafonnant les marges des grandes chaînes et en créant des points de vente publics, QS propose que l'État concurrence directement le secteur privé plutôt que de se limiter à le réglementer de l'extérieur.

En santé, le retour massif aux CLSC et à la première ligne va dans le même sens : il réaffirme le principe d'un système public universel à un moment où le recours croissant au privé n'est condamné ni par la CAQ, ni par le Parti libéral du Québec, ni surtout par le Parti conservateur du Québec, qui présente le privé comme une solution au renforcement de l'accès au système de santé. La gratuité de la contraception, des soins oculaires et dentaires pour les mineurs, ou encore l'alimentation scolaire universelle participent d'une même philosophie : élargir, plutôt que contenir, le périmètre de ce que la collectivité prend en charge collectivement.

Québec solidaire propose également toute une série de mesures visant tant à lutter contre la pauvreté des femmes qu'à combattre les violences conjugales et à donner aux personnes victimes de violence conjugale davantage de moyens pour se mettre en sécurité et retrouver leur autonomie.

Ce qui distingue toutefois ce programme d'une simple politique de résistance défensive, c'est qu'il ne se limite pas à protéger les acquis : il ouvre des chantiers qui, une fois entamés, peuvent créer leurs propres dynamiques de transformation. La réforme du mode de scrutin et les référendums d'initiative populaire ne sont pas de simples mesures administratives : ils modifient les règles du jeu démocratique elles-mêmes, ce qui peut faciliter, par la suite, l'adoption de réformes plus ambitieuses que celles inscrites au programme actuel. De même, l'assemblée constituante coconstruite avec les Premiers Peuples inscrit le projet indépendantiste dans une démarche participative qui dépasse le cadre électoral traditionnel et laisse la porte ouverte à une refondation plus large du contrat social.

Le financement à la mission des organismes communautaires, le fonds d'urgence climatique, la sortie progressive des infrastructures pétrolières et gazières, ou encore le développement massif du transport collectif gratuit pour les jeunes et les aînés dessinent ensemble une trajectoire cohérente : chaque mesure, prise seule, corrige une iniquité précise, mais l'ensemble installe une infrastructure institutionnelle — fiscale, démocratique et énergétique — sur laquelle des transformations plus profondes pourraient ensuite s'appuyer. C'est en ce sens que le programme de Québec solidaire peut être lu comme un frein au glissement néolibéral du champ politique québécois.

Face aux politiques de droite défendues par les autres grands partis politiques, un vote pour Québec solidaire constitue donc un vote en défense des intérêts de la majorité populaire. C'est d'autant plus important pour les militantes et militants des différents mouvements sociaux — syndical, féministe, populaire, étudiant, etc. Une déclaration commune de militantes et militants issus de ces différents mouvements sociaux pourrait constituer un apport important à la défense des acquis de la majorité populaire.

Les limites des revendications défensives incapables de présenter un projet de société alternatif au capitalisme

Le programme de Québec solidaire opère un déplacement par rapport au discours de droite dominant des autres partis. Il réaffirme la légitimité de l'intervention publique, de la redistribution fiscale et de la régulation des marchés. Mais ce déplacement, aussi réel soit-il, s'effectue presque entièrement à l'intérieur du cadre existant des rapports de propriété et de pouvoir économique capitalistes. Le problème est constamment posé en termes de résultats insuffisants ou injustes produits par le marché, mais rarement en termes de savoir qui contrôle les moyens de production et qui détient, de ce fait, le pouvoir de décision.

Cette absence a des effets concrets sur la nature des solutions proposées. Prenons l'exemple le plus révélateur : la « provision Trump » de 2 milliards de dollars destinée à soutenir les entreprises touchées par la guerre tarifaire. Il s'agit d'un transfert de fonds publics vers le secteur privé pour l'aider à maintenir ses emplois et à transformer sa production, sans qu'aucune contrepartie en matière de propriété, de gouvernance ou de contrôle des travailleurs et des travailleuses sur ces entreprises ne soit évoquée. L'État finance ainsi la survie et la reconversion du capital plutôt que d'envisager, par exemple, la nationalisation d'entreprises stratégiques ou la mise en place de coopératives de travailleurs et de travailleuses comme alternatives.

Le Plan de transition 2035 constitue, par rapport à l'inaction climatique dominante et au refus des autres partis de rompre clairement avec l'exploitation des hydrocarbures, un ensemble de mesures redistributives et réglementaires importantes. Mais, si on analyse ces propositions à partir des bases systémiques de la crise, elles restent en deçà des nécessités posées par l'urgence climatique et la perte de biodiversité.

La crise y est davantage décrite comme un problème de gouvernance et de mauvais choix que comme le résultat d'un système économique capitaliste accroché à une croissance incapable de respecter les limites planétaires. Ainsi le Plan de Transition pour 2035 affirme : « En réalité la crise climatique est le résultat de mauvais choix économiques ainsi que de politiques inefficaces et mal ciblées. ». Les cibles climatiques proposées restent en deçà de l'urgence scientifique soulignée par le GIEC. La nationalisation des énergies renouvelables n'est pas présentée comme une priorité. La politique industrielle mise sur le partenariat avec le patronat plutôt que sur une planification publique et démocratique. Les transports publics demeurent partiellement marchandisés, puisque la gratuité est restreinte aux jeunes et aux aînés. La construction des infrastructures de transport collectif est laissée au secteur privé. La protection du territoire repose principalement sur un encadrement réglementaire, alors que l'exploitation des ressources minières et forestières demeure largement entre les mains de grandes entreprises multinationales canadiennes et américaines. Le plan vise le renforcement de l'autonomie alimentaire sans remettre en question une agriculture agroexportatrice dont une part importante est centrée sur la production animale.

Quant au projet indépendantiste, le texte le présente principalement à travers le prisme d'une démarche constituante et participative, coconstruite avec les Premiers Peuples — ce qui le distingue du Parti québécois sur le plan de la méthode. Mais aucune articulation suffisamment développée n'apparaît entre l'indépendance et une critique de la dépendance structurelle du Québec à l'égard des capitaux étrangers, des chaînes de valeur continentales ou des institutions financières internationales.

L'indépendance y est donc pensée principalement comme une réforme institutionnelle et comme une reconnaissance nationale, plutôt que comme une rupture avec des rapports de domination économique qui dépassent le seul cadre canadien. Pour une lecture anti-impérialiste de la souveraineté, cela laisse intacte la question de savoir à qui appartiendrait réellement un Québec indépendant et quels seraient ses rapports avec les alliances militaristes comme l'OTAN et le NORAD. Ces questions sont d'autant plus importantes lorsqu'on les confronte au projet péquiste, défini dans son Livre bleu comme un projet d'indépendance qui, dans cette analyse, demeure marqué par une orientation néocoloniale.

Enfin, sur le terrain du travail lui-même, le programme reste largement à l'intérieur des paramètres du salariat existant : hausse du salaire minimum, amélioration des conditions dans le secteur communautaire, embauche de personnel dans les services publics. Ce sont des gains réels pour les travailleurs et les travailleuses, mais aucune mesure ne touche à la démocratie économique au sens fort : pas de mention d'une représentation accrue des travailleurs et des travailleuses dans les conseils d'administration, de droit de veto syndical sur les fermetures et les délocalisations, d'expansion du secteur coopératif ou autogéré, ou encore d'un plan de nationalisation démocratiquement contrôlé par celles et ceux qui y travaillent.

On peut donc soutenir que Québec solidaire agit comme un frein au glissement néolibéral en réaffirmant le rôle de l'État redistributeur. C'est pourquoi la mobilisation pour élargir son électorat constitue un enjeu important pour la gauche. Mais ce choix stratégique ne doit pas nous empêcher de comprendre que les propositions de QS ne fournissent pas, à elles seules, une boussole stratégique permettant d'engager la transformation radicale nécessaire pour déplacer le pouvoir de décision économique hors des mains du capital.

Une telle transformation est pourtant indispensable pour faire face aux crises économiques, sociales et écologiques auxquelles le peuple québécois, comme le reste de l'humanité, est confronté.

Voter pour QS peut ainsi contribuer à bloquer le recul social et le glissement vers la droite, tout en laissant ouverte la nécessité de construire, au-delà de son programme actuel, une véritable alternative écosocialiste au capitalisme.

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22.09.2026 à 14:20

La privatisation des aéroports par Carney est un désastre annoncé

Christo Aivalis

Mark Carney a franchi mardi une nouvelle étape majeure dans sa croisade de droite en annonçant un plan visant à privatiser de fait quatre des plus grands aéroports du Canada, situés à Toronto, Montréal, Vancouver et Calgary. Les commentateurs libéraux — toujours prompts à changer de discours — sont passés de l'affirmation selon laquelle Carney ne mettrait jamais en œuvre une telle politique à la Poilievre à sa défense immédiate, insistant sur le fait que les médias et le NPD font de l'alarmisme et que Carney ne fait que privatiser l'exploitation des grands aéroports, et non les aéroports eux-mêmes.

Image tirée de canadiandimension.com

16 septembre 2026

https://canadiandimension.com/articles/view/carneys-airport-privatization-is-a-looming-disaster-highway-407-of-the-skies

Mais même en supposant que cela soit vrai, le plan de Carney brade nos biens publics au profit du secteur privé, tout comme l'autoroute 407 a été privatisée il y a des années en Ontario, avec des conséquences catastrophiques pour la population de la province. Comme l'a fait remarquer Jim Stanford, ancien économiste d'Unifor : « Que le terrain lui-même appartienne toujours à l'État ou non est presque sans importance. Ce sera l'autoroute 407 des airs. »

Lorsque les progressistes-conservateurs de Mike Harris ont pris le pouvoir, ils ont mis en œuvre une série de mesures de droite. L'une d'entre elles consistait à céder l'autoroute 407, récemment construite, à des sociétés privées en 1999, lesquelles ont versé à la province une redevance unique en échange d'un bail de 99 ans sur le bien. Comme dans le projet proposé par Carney, l'Ontario n'a en réalité jamais vendu le bien purement et simplement. D'un point de vue juridique, l'autoroute 407 demeure un bien public, tout comme les aéroports qui seront bientôt privatisés.

Mais qu'en est-il dans la réalité ? L'entente constituait une cession de faveur aux capitalistes, qui se sont enrichis à grande vitesse tandis que la population continue d'être lésée par des frais élevés et par la perte de revenus que cette autoroute aurait pu générer pour la province. Non seulement le bail a été vendu pour des milliards de moins que sa valeur estimative courante, mais Linda McQuaig souligne que cette entente a privé les Ontariens et les Ontariennes de centaines de milliards de dollars :

Depuis sa privatisation en 1999, la 407 a coûté aux automobilistes environ 25 milliards de dollars en péages. Et ce n'est qu'un début ! L'entente de privatisation s'étend sur 99 ans, et à la fin de cette période, les automobilistes ontariens auront probablement payé des péages totalisant la somme ahurissante de 150 milliards de dollars. La Banque Nationale du Canada a décrit la 407 comme « un monstre générateur de valeur ».

McQuaig a expressément présenté cette catastrophe comme un avertissement de ce que les plans de Carney risquent d'entraîner : si nous ne parvenons pas à arrêter « Mike Harris 2.0 », il se passera à peu près la même chose avec le projet de Carney. La débâcle de la 407 est presque légendaire tant elle a lésé les Ontariens et les Ontariennes, certains la qualifiant même de pire entente de l'histoire de ce pays. Mais il ne s'agissait là que d'une seule autoroute. Carney vise à provoquer un désastre générationnel dans quatre des plus grandes villes du Canada, portant préjudice à des millions de personnes au passage. Ce phénomène pourrait être encore amplifié par le fait que la 407 est plus facile à contourner que ces grands aéroports, qui constituent de véritables monopoles régionaux. Les occasions pour les capitalistes d'exploiter les Canadiens et les Canadiennes ne manqueront pas.

Carney est, à tout le moins, un homme brillant doté d'une vision claire. Mais cela signifie que lorsqu'il prend des mesures à la manière de la 407, il ne commet pas une erreur maladroite : il mène une manœuvre froide et calculée visant à dépouiller le public au profit du secteur privé, même si cela va à l'encontre de ses objectifs déclarés. Comme l'a également souligné Stanford, « La proposition de privatiser l'exploitation des grands aéroports au profit d'investisseurs privés […] brouille le message du premier ministre Carney sur la “construction du Canada”. Cela ne construit rien, mais impose de nouveaux risques et coûts aux Canadiens et aux Canadiennes. » Même celles et ceux qui appuient globalement les efforts d'investissement de Carney ont remis en question cette décision. Comme l'a formulé Adam Radwanski, chroniqueur au Toronto Star : « Je pense que Carney a eu tort d'utiliser son discours de ce matin pour annoncer la privatisation des aéroports. Cela détourne vraiment l'attention du thème principal de ce sommet, qui est d'investir dans la construction de nouvelles infrastructures, et cela suscite de l'opposition. »

C'est tout à fait vrai. Les syndicats canadiens s'y opposent largement, menés par le Congrès du travail du Canada, qui fait valoir que cela ne fera que privatiser les gains tandis que les risques resteront publics. Le chef du NPD, Avi Lewis, a clairement indiqué que les seuls gagnants dans cette affaire seront les grandes entreprises, et l'économiste progressiste Armine Yalnizyan a averti que le plan de Carney risque de mettre encore davantage en péril la souveraineté du Canada, car l'afflux de capitaux américains à travers la frontière signifie : « nous sommes en fait le 51e État enveloppé dans un drapeau canadien, puisque nous appartenons aux Américains. »

Carney est arrivé au pouvoir avec pour vision de tenir tête à Trump et de défendre le mode de vie canadien. Les électeurs et électrices lui ont accordé une grande confiance pour mener à bien cette mission. Mais en promouvant des projets de privatisation de droite, Carney agit bien plus à la manière de Ronald Reagan que les électrices et électeurs libéraux ne veulent l'admettre.

On ne bat pas la droite américaine en devenant la droite américaine.

Christo Aivalis, ancien rédacteur en chef d'Active History, est un commentateur politique et historien titulaire d'un doctorat en histoire canadienne de l'Université Queen's. Ses articles ont été publiés dans Jacobin, The Breach, Canadian Dimension, Ricochet, Maclean's, The Globe and Mail et The Washington Post.

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