06.08.2026 à 22:02
Des livres militants pour une édition engagée

Depuis plus de dix ans, la maison d'édition québécoise M éditeur produit et fait circuler des ouvrages de critique sociale. Avec sa nouvelle collection lancée à l'automne 2024, Recherches matérialistes, l'éditeur entend fournir de nouveaux outils de réflexion et de lutte. L'équipe d'À bâbord ! est allée à la rencontre d'Antoine Deslauriers et Alexis Lafleur-Paiement. Propos recueillis par Louise Nachet.
À bâbord ! : Pouvez-vous présenter l'origine et les objectifs de M éditeur et de la collection Recherches matérialistes ?
Antoine Deslauriers : M éditeur a été fondé en 2011 ; cela fait un peu plus de deux ans et demi que notre petite équipe en a repris la direction. On se connaît depuis un moment déjà ; on s'est rencontré·es à l'université où on avait un cercle de lecture qui touchait à la fois aux sciences sociales, à la philosophie et à la littérature. L'idée, avec cette reprise de M éditeur, c'était de prolonger une partie du travail qui était effectué par l'ancien propriétaire, M. Richard Poulin.
En premier lieu, la revalorisation d'un ensemble de textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui nous semblent avoir une certaine pertinence vis-à-vis des problèmes auxquels nous faisons face à l'heure actuelle, comme la crise climatique, la droitisation des champs politique et médiatique, ou les atteintes aux droits des minorités de genre et de sexe. Évidemment, les traditions socialistes n'ont pas toujours pris en compte ces problèmes-là ; cela dit, lorsqu'elles l'ont fait, elles sont su mettre de l'avant des réflexions et des pratiques qui nous semblent parfaitement actuelles. L'idée, pour nous, c'est donc de revaloriser et de faire circuler des textes qui appartiennent aux traditions socialistes et qui, pour beaucoup d'entre eux, ne sont pas disponibles en librairie. Certains sont accessibles sur Internet, mais dans des versions ou des traductions qui ne sont pas toujours de bonne facture.
En second lieu, l'accompagnement des luttes des mouvements sociaux contemporains, syndicaux et populaires. Récemment, on a produit un livre pour le Réseau des délégué·es sociaux de la FTQ. Là encore, l'idée c'est de produire et de faire circuler des textes qui sont autant d'instruments de lutte pour nos camarades.
Alexis Lafleur-Paiement : La collection Recherches matérialistes répond à la dynamique qui a été soulevée par Antoine, c'est à dire la volonté d'utiliser la recherche ou le travail intellectuel pour en faire des outils au service des luttes. On considère qu'à l'heure actuelle, les mouvements sociaux ont un manque théorique et un manque de connaissances par rapport à l'histoire et aux sciences sociales. Il y a beaucoup d'idées politiques, il y a de l'activisme, mais on a l'impression qu'on a besoin d'un apport supplémentaire pour gagner en clarté stratégique. On le fait déjà avec des collectifs comme Archives Révolutionnaires ou Temps Libre. Mais on veut se donner collectivement un nouveau débouché pour cette recherche afin de répondre à l'appel que Lénine lançait en 1902 : sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire.
ÀB ! : Ces dernières années, le terme « matérialiste » s'est de plus en plus répandu parmi les cercles militants de gauche en Europe et en Amérique du Nord, y compris les jeunes activistes. Qu'est-ce que cela vous inspire et comment la collection Recherches matérialistes s'ancre dans cette revitalisation politique ?
A. L.-P. : En choisissant d'appeler la collection Recherches matérialistes, on indique un cadre d'analyse, tout en voulant garder un horizon relativement ouvert. La direction de la collection est ouvertement marxiste, mais on a conscience que ce n'est pas uniquement les recherches qui se disent marxistes qui ont un intérêt pour les militants de gauche, les mouvements sociaux ou les révolutionnaires. Un des problèmes que les théoriciens révolutionnaires ont rencontrés historiquement c'est que, par dogmatisme, ils n'ont pas suffisamment lu et pris au sérieux les autres traditions de gauche, ou même plus largement les autres traditions intellectuelles. Cela a mené à une attrition au niveau de leur vigueur intellectuelle.
ÀB ! : Quel est le rôle de l'histoire et de la théorie révolutionnaire dans les mouvements sociaux et politiques au Québec ? Et comment la pratique de la réédition s'insère là-dedans ?
A. D. : Nous pensons que l'actualité de certains ouvrages est différée, qu‘elle n'est pas nécessairement fonction de leur date de parution originale. On trouve cette idée dans un texte de Walter Benjamin sur Baudelaire [1] dans lequel il dit, en parlant d'œuvres poétiques, qu'elles sont pareilles à des clés qui sont confectionnées sans
savoir à quelle serrure elles serviront. L'esprit derrière cette image c'est de souligner qu'il y a des moments qui permettent la réception de certains textes et que cette réception fonctionne parfois à retardement.
Notre vision du travail d'éditeur, ce n'est pas de fournir des textes hagiographiques ou de considérer que les textes qui sont republiés sont des textes dont les auteur·rices sont des saint·es. C'est une erreur dans lesquelles ont parfois pu verser et versent encore parfois les traditions qui sont les nôtres. Concrètement, cela veut dire qu'on a affaire à des textes qui, au-delà de leurs auteur·rices et de leur moment de publication, ont une certaine prise sur le présent et peuvent être pertinents aujourd'hui. C'est ce qui nous a poussé à republier La Plateforme d'Archinov et Sur Lénine de Jean-Marc Piotte, par exemple.
A. L.-P. : J'en profite pour dire que nous ne faisons pas uniquement des rééditions. Dans le cas du premier titre de la collection, Capitalisme et confédération de Stanley Ryerson, c'est parce qu'on a considéré qu'effectivement, c'était un livre dont le potentiel n'a pas été pleinement réalisé et qui mérite d'être réédité. Ryerson offre une lecture extrêmement riche de l'histoire du Canada et de ses structures. Sa thèse est que le Canada a été construit par et pour la bourgeoisie anglo-saxonne de la vallée du Saint-Laurent et que le Canada, c'est d'abord une prison des peuples. C'est une structure qui enferme les peuples (que ce soit les nations autochtones, les Canadiens français, les Acadiens, les Métis) et qui vise à exploiter les territoires et à prolétariser ces mêmes peuples. Le travail de Ryerson, pédagogique et accessible, est écrit pour que les travailleurs et les citoyens du Canada puissent comprendre ce pays et ses structures d'exploitation afin de les combattre et les dépasser.
ÀB ! : À l'automne, vous publierez une étude sur les classes sociales dans le Québec d'aujourd'hui et leur potentiel révolutionnaire. Pouvez-vous nous en dire plus ?
A. D. : Cet ouvrage est le troisième volume de Temps Libre, une revue initialement publiée à compte d'auteur, qui sera désormais éditée chez nous.
A. L.-P. : L'objectif est d'étudier les classes sociales au Québec. L'ouvrage contiendra, entre autres, une étude sur la restructuration de la société québécoise depuis l'hégémonie du néolibéralisme dans les années 1980, ainsi qu'une étude des classes sociales au Québec basée sur le recensement de Statistique Canada. Sauf erreur de ma part, il n'y a pas d'équivalent qui a été produit depuis le milieu des années 1980. Il y a des études sociologiques qui existent, mais il n'y a aucun ouvrage qui offre une grille d'analyse des classes sociales marxiste et rigoureuse appliquée aux statistiques publiques.
A. D. : Ça rejoint le sens de la question sur la reprise du vocable matérialiste. On a de plus en plus de gens qui prennent au sérieux cette question des classes sociales et qui souhaitent les comprendre sous cet angle matérialiste. Cet ouvrage, c'est l'exemple type de ce retour.
ÀB ! : On parle de sciences sociales, mais vous avez également publié un ouvrage de Pierre Popovic, La vie romanesque des textes, qui traite de l'esthétique et de l'art, des sujets souvent délaissés dans les librairies et chez les militant·es.
A. D. : Et pourtant, ils ont toute leur importance, surtout dans une société industrielle avancée comme la nôtre. Les champs culturels et artistiques ne peuvent pas ne pas être pris en considération parce qu'ils sont hypertrophiés, qu'on en soit heureux ou pas, on ne peut pas les délaisser. Il ne s'agit pas, non plus, d'instrumentaliser la chose artistique ou littéraire, mais de montrer qu'il y a une forme de potentialité critique propre aux arts et à la littérature. Il y a un beau texte de Nathalie Quintane dans lequel celle-ci se demande pourquoi l'extrême gauche lit aussi peu de littérature [2]. Peut-être aurait-elle intérêt à le faire, justement.
ÀB ! : Quels sont les projets à venir ?
A. D. : Je l'ai indiqué plus tôt : nous nous sommes lancé·es dans l'aventure M éditeur en étant avant tout des lecteur·trices. Le travail d'édition, avec ce qu'il comporte de tâches proprement concrètes, nous a obligé·es à repenser notre rapport aux livres et à leur production. Nous avons notamment pris conscience que derrière cette activité, il y a aussi tout un circuit de production et de distribution, avec ses impératifs propres. Comme l'ensemble des sphères d'activité humaine en régime de production capitaliste, le champ éditorial obéit par ailleurs à une logique marchande à laquelle on n'échappe pas. Le fonctionnement actuel des subventions impose en outre de publier des nouveautés de manière constante, sans que l'on ait le temps de lire, de discuter et de faire circuler les livres. L'opportunité qu'on a, à l'heure actuelle, c'est qu'il n'y a personne qui est salarié chez M éditeur, ce qui nous donne une certaine souplesse vis-à-vis du volume et du type de publication.
En ce qui concerne les ouvrages à venir, nous allons publier un livre sur la gentrification et la crise du logement, qui mêle récit et réflexions à partir de l'expérience d'une ancienne conseillère municipale. Nous allons aussi publier une anthologie des textes de la revue Mobilisation [3] sur les questions d'organisation et de stratégie au sein des mouvements de gauche.
A. L.-P. : Concernant Recherches matérialistes, on collabore déjà avec les camarades français des Éditions sociales et des Éditions Amsterdam, qui proposent des modèles dont nous aimerions nous inspirer à long terme. Sinon, nous allons tenter de maintenir un rythme de deux publications par année, à l'automne et au printemps. Nous proposerons des rééditions d'ouvrages historiques importants ainsi que des recherches en histoire, en économie ou en sociologie, et possiblement des essais politiques. On aimerait bien publier un essai sur les relations entre Autochtones et allochtones, ou sur le capitalisme financier au Canada. L'idée pour nous, c'est de maintenir une certaine régularité et de chercher des études substantielles et rigoureuses afin d'informer et d'outiller les mouvements révolutionnaires. Car aussi rigoureuse que la recherche doive être, elle reste subsidiaire par rapport aux desseins politiques et révolutionnaires qui sont les nôtres. Il n'y a pas de valeur à la recherche en tant que telle : seulement une valeur heuristique, pédagogique, de compréhension, de lutte et de transformation.
Nous enjoignons fortement les gens à nous contacter s'ils font des recherches dans une perspective progressiste et libératrice. Autant on a une vision de la manière dont on veut mener nos recherches et de la manière dont on veut transformer le monde, autant on ne pense pas que cette vision-là doit stagner et se figer. C'est dans l'échange, dans la collaboration et dans un esprit d'ouverture envers les camarades des autres tendances révolutionnaires qu'on peut bonifier notre approche et la rendre vivante et dynamique pour répondre aux enjeux et aux problèmes actuels.
[1] Benjamin, W. (2013). Baudelaire, édité par Giorgio Agamben. Barbara Chitussi et Clemens-Carl Härle, Paris, La Fabrique éditions, 829-1022.
[2] Quintane, N. (2014). Les années 10. Paris. La Fabrique Éditions, 175-201.
[3] Revue militante publiée à Montréal de 1970 à 1975, notamment par Pierre Beaudet et André Vincent.
Photo : M éditeur
06.08.2026 à 21:52
Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique

Catherine Larochelle, Marie-Louise et les petits Chinois d'Afrique, Mémoire d'encrier, 2024, 144 pages.
Ce livre découle de recherches dans les archives de l'Oeuvre de la Sainte-Enfance, une association missionnaire internationale qui oeuvrait au Québec jusque dans les années 1960 et qui récoltait les dons d'enfants catholiques afin de « racheter » l'âme d'enfants lointains en besoin de rédemption (« les petits Chinois »), autrement dit afin de les convertir au christianisme. Ces enfants et jeunes catholiques écrivaient parfois à la direction parisienne de la Sainte-Enfance ; c'est donc à partir de 200 missives addressées entre 1890 et 1930 que Catherine Larochelle interprète et reconstruit un pan méconnu de l'histoire du Québec.
Ces lettres sont pour la plupart écrites par des voix déconsidérées, celles de jeunes femmes francophones, pauvres et pieuses. Ces femmes, lorsqu'elles ne sont pas carrément absentes du récit historique québécois dominant, y sont exclusivement présentées comme des victimes (de l'Église, du colonialisme britannique, du patriarcat). Pour Larochelle, ces femmes sont pourtant des actrices de l'histoire coloniale, économique et transnationale du Québec qu'il est important d'écouter, car ce qu'elles disent dans leurs lettres fait partie de ce qui nous constitue aujourd'hui en tant que société.
Larochelle trouve de nombreuses choses dans ces lettres : complexe de la sauveuse blanche, stratégies ingénieuses de survie, volonté de tisser des liens de solidarité, etc. Elle montre comment ces jeunes femmes participent elles aussi à la reproduction de l'ordre colonial et du racisme en se figurant « les petits Chinois » comme étant inférieurs, comme devant être sauvés. Ces femmes ce sont pas que des colonisées ; elles sont aussi les commanditaires d'un réseau missionaire catholique mondial, dont le Canada a aussi été le « bénéficiaire », notamment dans le cadre des pensionnats autochtones. En dernière instance, elle montre que ces lettres proposent une autre représentation du duo « femmes + catholicisme » dans l'histoire du Québec, une image nuancée « qui ne peut se réduire à la figure de la victime, car celle-ci ne peut résumer l'expérience et la capacité imaginative de ces correspondantes. » (p. 123)
La démarche de Larochelle est à souligner. Elle se bat ici avec sa posture d'historienne, et cherche à lire l'histoire de ces lettres « intimement ». La forme du livre s'éloigne ainsi considérablement de l'essai d'histoire classique, et certains choix (fragmentation du livre en courts chapitres thématiques, écriture épistolaire à un ami anonyme, forte présence d'une voix narrative subjective, absence de linéarité), bien que créatifs et propices pour faire de l'histoire autrement, donnent parfois un résultat quelque peu embrouillé (ce qui fait peut-être écho à la difficulté d'extraire un portrait clair et linéaire des archives).
Grâce à l'histoire de ces 200 lettres, Larochelle souhaite repenser ce qu'on entend par l'histoire du Québec. Il s'agit d'un objectif ambitieux pour un si petit livre, dont les conclusions sont en dernière instance exploratoires. Néanmoins, on apprécie grandement que l'autrice nous invite dans l'intimité de son exploration, et qu'elle nous fasse découvrir, avec humilité, un pan curieux et méconnu de l'histoire du Québec « qui ne se [lit] pas comme une histoire de colonisés » (p. 28). Un petit livre fort sympathique au propos original, par une historienne qui repousse les limites de l'histoire du Québec.
06.08.2026 à 21:49
Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme

Harsha Walia, Frontières et domination : migrations, capitalisme et nationalisme, Traduction par Julien Besse, Lux Éditeur, 2023, 398 pages.
Le ministre Roberge annonçait en décembre la fermeture d'un troisième programme d'immigration en quelques mois, et voilà que le livre de Harsha Walia acquiert une actualité nouvelle. Traduit par Julien Besse chez Lux Éditeur, l'ouvrage explore la relation entre la crise du capitalisme racial et la montée du nationalisme réactionnaire. Le concept d'« impérialisme de frontières » y est central, et structure l'ouvrage en quatre temps. D'abord, Walia rend compte du processus historique d'établissement des frontières, en particulier entre les États-Unis d'Amérique et le Mexique. Elle montre comment la violence de l'expansion impériale a produit, historiquement, la catégorie du migrant. La partie suivante étend géographiquement l'étude du régime d'établissement des frontières aux cas de l'Australie et de l'Europe, avant d'explorer dans la troisième partie le rôle central de la main-d'œuvre temporaire. Cette contribution originale permet de comparer le système de la kafala dans les États du golfe Persique et ceux des États-Unis d'Amérique et du Canada. C'est ici que les politiques canadiennes en matière d'immigration temporaire sont étudiées avec le plus de précision. Ainsi, contre l'idée reçue d'un État fédéral laxiste, l'autrice rappelle que le modèle canadien de gestion de l'immigration est érigé en exemple par l'extrême droite allemande. La dernière partie, plus ambitieuse, appelle donc à penser l'abolition des frontières face à la montée du nationalisme réactionnaire, à laquelle n'échappe pas le Québec.