24.03.2026 à 11:34
À l'ONU, la bataille des droits des femmes se durcit

Le consensus a volé en éclats. Pour la première fois de son histoire, la Commission de la condition de la femme – un forum annuel mondial consacré à l'égalité entre les sexes – n'a pas adopté son document final à l'unanimité. Le texte a dû être soumis à un vote, révélant au grand jour les fractures politiques qui traversent aujourd'hui la défense des droits des femmes.
Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/pas-de-justice-pour-les-femmes-sans-droits-syndicaux-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup
photo : Nations Unies Des participantes à la session de la Commission de la condition de la femme
Pour Annalena Baerbock, présidente de l'Assemblée générale de l'ONU, cette rupture n'est pas seulement un signe de crispation diplomatique. Elle témoigne aussi, selon elle, d'un affrontement mondial de plus en plus visible autour de l'égalité entre les sexes.
« Nous n'avions jamais vu de vote auparavant », a-t-elle reconnu vendredi devant les journalistes, au siège de l'organisation à New York. « Mais nous avons déjà connu des situations où il n'y avait tout simplement pas de document final ».
L'ex-ministre allemande des affaires étrangères préfère voir dans cet épisode un paradoxe révélateur : si le consensus disparaît, c'est aussi parce qu'un grand nombre d'États refusent désormais de céder face aux tentatives de recul d'une minorité. « La grande majorité n'a pas travaillé main dans la main avec ceux qui veulent un retour en arrière », a-t-elle insisté.
Un terrain de bataille mondial
Chaque année, la Commission de la condition de la femme réunit à New York des milliers de diplomates, responsables politiques et militants pour faire un état des lieux des droits des femmes dans le monde. Mais cette 70ème édition, qui se déroule jusqu'au 19 mars, a lieu dans un climat particulièrement tendu.
« Les droits des femmes sont le baromètre de la force, de la liberté et du développement économique des sociétés », a affirmé Annalena Baerbock en ouverture du point de presse. « L'égalité entre les sexes n'a jamais été aussi largement soutenue dans le monde, mais en même temps nous n'avons jamais vu des tentatives aussi organisées pour faire reculer ces acquis ».
Pour illustrer l'enjeu, elle a insisté sur l'impact économique de l'égalité. Combler les écarts de salaires entre hommes et femmes pourrait ajouter 12 000 milliards de dollars au produit intérieur brut mondial. Réduire la fracture numérique entre les sexes ferait croître l'économie mondiale de plus de 100 000 milliards de dollars d'ici à 2050.
« Encore une fois, les droits des femmes sont dans l'intérêt de tous », a-t-elle martelé.
Le poids des résistances
La présidente de l'Assemblée générale reconnaît toutefois que les avancées se heurtent à des résistances persistantes, parfois inattendues.
Elle a raconté un exemple révélateur. Dans certains pays, des algorithmes bancaires continuaient d'accorder automatiquement des plafonds de crédit plus élevés aux hommes qu'aux femmes, même lorsque ces dernières gagnent davantage.
« Ces algorithmes étaient programmés selon des biais anciens », a-t-elle expliqué.
Pour Mme Baerbock, ce type de discrimination montre que les progrès juridiques ne suffisent pas : les inégalités peuvent se réinventer dans les technologies, les normes économiques ou les structures sociales.
Iran, Gaza, Afghanistan : la diplomatie des droits humains
Les débats de cette commission ont aussi été traversés par les crises internationales.
Interrogée sur la situation en Iran, la présidente de l'Assemblée générale a adressé un message direct aux femmes du pays : « En tant que femme et en tant que présidente de l'Assemblée générale, nous nous tenons à vos côtés ».
Elle a rappelé la création d'une mission d'enquête du Conseil des droits de l'homme sur les violations récemment commises par le régime iranien contre les manifestantes et manifestants.
Concernant Gaza, elle a insisté sur le caractère universel des droits humains, y compris les droits des femmes, qui sont selon elle « indivisibles ». Or, les femmes et les filles sont souvent les premières victimes des conflits, a-t-elle rappelé, citant les difficultés d'acheminement de l'aide humanitaire et la destruction des logements dans l'enclave palestinienne.
« Les femmes et les filles souffrent le plus lorsque les habitations sont détruites et que la reconstruction est impossible », a-t-elle observé.
La haute responsable a également dénoncé la situation en Afghanistan, qu'elle décrit comme « l'attaque la plus sévère contre les droits humains », les femmes y étant « emprisonnées dans leurs propres maisons ».
Une mobilisation mondiale
Malgré ces crises, la présidente de l'Assemblée générale affirme percevoir une transformation profonde : les femmes, désormais connectées à travers les réseaux numériques, forment une solidarité mondiale de plus en plus visible.
« Les femmes dans les Amériques, en Europe ou ailleurs prennent la parole », a-t-elle expliqué. « Elles se soutiennent mutuellement et refusent de renoncer aux droits qu'elles ont obtenus ».
Dans un contexte de tensions géopolitiques et de contestations politiques, la bataille pour l'égalité entre les sexes est ainsi devenue l'un des fronts les plus visibles des débats internationaux.
Et, à en croire les divisions apparues cette année à l'ONU, elle est loin d'être terminée.
https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158559
******
Abonnez-vous à notre lettre hebdomadaire - pour recevoir tous les liens permettant d'avoir accès aux articles publiés chaque semaine.
Chaque semaine, PTAG publie de nouveaux articles dans ses différentes rubriques (économie, environnement, politique, mouvements sociaux, actualités internationales ...). La lettre hebdomadaire vous fait parvenir par courriel les liens qui vous permettent d'avoir accès à ces articles.
Remplir le formulaire ci-dessous et cliquez sur ce bouton pour vous abonner à la lettre de PTAG :
Abonnez-vous à la lettre
24.03.2026 à 11:33
La police de Kaïs Saïed à l'œuvre contre le mouvement pro-palestinien

Les relais tunisiens de la campagne internationale pour briser le siège de Gaza sont poursuivis et ses événements interdits. Derrière l'intransigeance de façade des positions de Kaïs Saïed, prévaut le réalisme et la continuité d'une tradition diplomatique.
Tiré de MondAfrique.
C'est une vérité crue, factuelle, face à laquelle les discours s'évaporent : la police de Kaïs Saïed réprime le mouvement de solidarité avec la Palestine. Alors que début mars devait se tenir à Tunis une série d'événements en prévision d'une nouvelle flottille destinée à apporter de l'aide humanitaire à Gaza, plus ambitieuse que celle d'octobre dernier, une série d'arrestations a frappé les membres du comité de pilotage international de la Flottille Global Sumud.
Des accusations de détournement
Le vendredi 6 mars 2026, Wael Naouar et son épouse Jawaher Channade étaient arrêtés chez eux. Quelques heures plus tard, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour et Sana M'hidli étaient arrêtés à leur tour. Le lendemain, Ghassen Henchiri a été interpellé en pleine rue à Tunis alors qu'il participait à une manifestation contre l'agression israélo-américaine en Iran. Le 10 mars, un septième membre du comité, Ghassen Boughdiri, était placé en garde à vue à l'issue d'un interrogatoire au pôle judiciaire économique et financier. Lundi 16 mars, Wael Naouar, Nabil Chennoufi et Mohamed Amine Bennour ont été placés sous mandat de dépôt, avant même d'avoir été présentés à un juge d'instruction. Ghassen Henchiri et Ghassen Boughdiri viennent de connaître le même sort.
Officiellement, ces arrestations sont liées à des soupçons de « formation d'une entente en vue de blanchiment d'argent, d'escroquerie et d'appropriation de fonds provenant de dons, utilisés à des fins personnelles ». En d'autres termes, ils sont accusés d'avoir détourné l'argent collecté pour l'organisation de la première flottille. L'étape tunisienne de la flottille avait été marquée, en effet, par des problèmes d'organisation et des retards dans la préparation des navires tunisiens qui devaient se joindre aux embarcations arrivées d'Europe. Ces difficultés avaient donné lieu à des rumeurs sur les réseaux sociaux, certaines allant jusqu'à accuser Wael Naouar d'avoir acheté une villa avec l'argent collecté. En décembre, le comité avait présenté son rapport financier pour mettre un terme à ces accusations et personne ne l'avait contesté.
Une volonté de dissuader
Ces soupçons ne sont-ils qu'un prétexte ? Ils n'expliquent pas en tout cas les autres restrictions qui visent la mobilisation pour Gaza. Le 4 mars, la police tunisienne a violemment empêché une délégation de plus de vingt membres du comité de pilotage de la flottille d'atteindre le port de Sidi Bou Said où ils devaient rencontrer les marins et le personnel du port pour les remercier. Le rassemblement avait pourtant été autorisé dans un premier temps. À cette occasion, le militant brésilien Thiago Ávila a été retenu une partie de la soirée par la police. La militante écologiste suédoise Greta Thunberg a été bloquée plusieurs heures à son arrivée au port de La Goulette. Le 5, une soirée organisée dans une salle de cinéma où devait être projeté un film palestinien, suivi d'une intervention de Francesca Albanese, a été interdite quelques instants avant le début de l'événement.
Déjà fin septembre, deux navires qui faisaient escale dans le port de Sidi Bou Saïd avant le départ pour Gaza, avaient été attaqués par un drone incendiaire de facture plutôt artisanale.
Un Ukrainien a été arrêté en possession de drones sans que sa participation ne soit établie et l'implication israélienne évoquée. Depuis, on n'a pas eu de nouvelles de l'enquête.
Mais dans les milieux sécuritaires, on laissait filtrer le souhait d'entraver le départ de la flottille. Cette fois l'hostilité est sans équivoque. Il est évident que l'intention des autorités est d'empêcher que la Tunisie ne devienne le pôle de rassemblement et d'organisation d'une initiative civile transnationale qui échappe à leur contrôle, par l'asphyxie de ses relais tunisiens.
Kaïs Saïed, entre intransigeance et prudence
Cette réaction est surprenante de la part de Kaïs Saïed qui s'est posé depuis sa candidature à la présidentielle en 2019 en héraut d'une position intransigeante et maximaliste sur la question palestinienne. Lors du débat télévisé avec son rival Nabil Karoui pendant la campagne électorale il avait lancé : « Le terme “normalisation” est erroné, il s'agit de haute trahison. Nous sommes en état de guerre contre une entité colonisatrice. Celui qui traite avec une entité colonisatrice est un traître. »
Il s'est régulièrement prononcé en faveur du droit « du peuple palestinien à établir son État indépendant sur toute la Palestine après sa libération, avec Al-Quds comme capitale ». Droit qu'il a même inscrit dans le préambule de la constitution de 2022. Une position en rupture avec la tradition diplomatique tunisienne qui a toujours reconnu le principe onusien du partage. Mais depuis le 7 octobre 2023, la réaction tunisienne peine à dépasser ce stade rhétorique. Le 26 octobre 2023, la Tunisie n'a pas joint sa voix à celles des neuf pays arabes qui demandaient un cessez-le-feu immédiat. Le lendemain, elle s'est abstenue lors du vote de l'assemblée générale des Nations unies pour la demande de trêve humanitaire : « le texte a occulté la condamnation explicite et ferme des crimes de guerre et du génocide commis par les forces d'occupation », a expliqué Tarek el Adab, l'Ambassadeur tunisien auprès de l'ONU.
Toujours dans la même veine, la Tunisie ne s'est pas associée à la saisine du Procureur de la Cour pénale internationale par l'Afrique du Sud, le Bangladesh, la Bolivie, les Comores et Djibouti, pour établir les responsabilités des dirigeants israéliens, ni à la plainte sud-africaine devant la Cour de Justice internationale qui a statué en janvier 2024 sur le risque plausible d'un génocide. Poursuivre l'État d'Israël ou ses dirigeants serait une forme de reconnaissance a justifié Kaïs Saïed. Mais ce purisme exercé en solitaire ne permet pas à la Tunisie de construire un rapport de force diplomatique en faveur de la Palestine.
Sous pression occidentale ?
Les contraintes internationales, en revanche, incitent Kaïs Saïed à la prudence. Après la signature des Accords d'Abraham à l'été 2020 par plusieurs États arabes et la normalisation de leur relation avec l'État hébreu qu'il qualifiait de « trahison suprême » quelques mois plus tôt, il s'était borné à commenter : « Nous n'intervenons pas dans les choix des autres pays. Ce sont leurs propres affaires devant leurs peuples. »
C'est probablement sous la pression américaine ou allemande qu'il a demandé au Président de l'Assemblée Brahim Bouderbala, de « suspendre » au beau milieu d'une séance plénière le processus d'adoption d'une loi criminalisant la normalisation des relations avec Israël, le 2 novembre 2023. Réactivée après le 7 octobre, cette proposition de loi de 2015 dont l'examen avait été alors rejeté en commission, était débattue dans une version passablement durcie. Elle prévoyait en effet des peines allant jusqu'à 12 ans de prison, voire jusqu'à la réclusion à perpétuité en cas de récidive, en cas de « communication, contact, propagande, conclusion de contrats ou coopération, directe ou indirecte, par des personnes physiques ou morales de nationalité tunisienne avec toutes les personnes physiques et morales affiliées à l'entité sioniste, à l'exception des Palestiniens de l'intérieur ».
Même parmi les partisans de la pénalisation de la normalisation, certains avaient critiqué une sévérité excessive et mal dirigée : des juifs tunisiens qui ont des liens familiaux avec des Israéliens, un étudiant tunisien à l'étranger suivant un cours d'un professeur ayant la nationalité israélienne ou un militant tunisien pour la cause palestinienne ayant des contacts avec des Israéliens opposés à l'occupation, risquaient de tomber sous le coup de cette loi, par ailleurs totalement inoffensive à l'égard des entreprises internationales complices de la colonisation implantées en Tunisie. L'examen de la loi a été finalement ajourné sine die. Derrière une intransigeance de façade, prévaut en réalité la continuité d'une tradition diplomatique.
Une solidarité historique avec les Palestiniens
Le soutien populaire des Tunisiens aux Palestiniens, auxquels beaucoup s'identifient en tant que colonisés, remonte à la fin des années 1920, à la première explosion significative de violences entre Arabes et colons sionistes en 1929. En 1932, Chedly Khaïrallah, militant destourien et fondateur du journal La voix du Tunisien, décrivait le sionisme comme « une doctrine d'asservissement parce que sa réalisation impose l'asservissement de plusieurs centaines de milliers de Musulmans arabes à une poignée d'aventuriers financés par des européens et américains. » « Les nationalistes maghrébins, et plus particulièrement tunisiens, perçoivent le sionisme non seulement comme un projet colonial en Palestine, mais aussi comme une menace potentielle à l'équilibre communautaire en Tunisie », note la sociologue Hela Yousfi dans un article d'octobre 2025 (publié dans la revue Contretemps).
Ce soutien ne s'est jamais démenti, pas plus que la méfiance des autorités, coloniales d'abord, nationales ensuite, qui l'ont toujours perçu comme une menace pour l'ordre politique interne et pour la position internationale de la Tunisie indépendante.
Habib Bourguiba, gradualisme et realpolitik
Avant même l'indépendance en 1956, des dirigeants du mouvement national tunisien, en quête d'appui diplomatique, avaient approché des représentants israéliens. Ces contacts ont discrètement continué après l'indépendance. Habib Bourguiba se méfiait des postures idéologiques et du maximalisme des États arabes à l'égard d'Israël. En droite ligne de son approche gradualiste et de son réalisme diplomatique, il avait appelé les Palestiniens, dans un discours fameux à Jéricho en 1965, à adopter une solution négociée avec Israël sur la base des résolutions de l'ONU. « Ne pas reconnaître Israël est une erreur avait-il lancé. La politique du tout ou rien nous a conduits à la défaite. Seule une stratégie par étapes nous amènera au but. » Un propos très mal reçu à l'époque, dans le monde arabe et dans une large partie de l'opinion tunisienne.
Le déclenchement de la guerre des Six jours, qui a abouti à l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem par les troupes israéliennes, fait éclater au grand jour ce fossé entre la position officielle et l'opinion. Le 5 juin, Tunis est au bord de l'insurrection. L'extrême gauche, très active parmi les étudiants, et le sentiment populaire convergent dans la même colère. Une manifestation se rassemble devant l'Ambassade britannique, puis se dirige vers le centre culturel américain. Mais de nouveaux meneurs sortis, d'après un témoin de l'événement, d'un meeting du Parti socialiste destourien au pouvoir, détournent le cortège « vers la grande synagogue de la capitale, brisant au passage les vitrines des magasins des commerçants juifs. Quelques dizaines d'étudiants appartenant au Parti communiste et au mouvement d'extrême gauche Perspectives, révoltés par la dérive antisémite de la manifestation, forment une chaîne pour tenter d'arrêter les émeutiers, sans y parvenir », selon le récit de l'historienne Sophie Bessis publié par Orient XXI le 15 juin 2017.
L'événement est un tournant pour le mouvement Perspectives qui unifie et radicalise sa ligne idéologique. « L'ennemi principal du peuple tunisien est le gouvernement réactionnaire tunisien de la bourgeoisie pro-réactionnaire », théorise-t-il dans « La question palestinienne dans ses rapports avec le développement de la lutte révolutionnaire en Tunisie », communément appelée « la brochure jaune ». Ce potentiel insurrectionnel est perçu comme une menace par le régime qui enclenche la première grande vague de répression politique de la Tunisie indépendante contre l'extrême gauche.
L'OLP à Tunis, un hôte qui dérange
À l'été 1982, Habib Bourguiba accepte d'accueillir en Tunisie l'OLP contrainte de quitter Beyrouth sous la pression de l'armée israélienne, à condition de n'y mener aucune activité militaire. Cet asile tunisien s'intègre dans les efforts de la diplomatie française et américaine pour éloigner les combattants palestiniens de la région afin de pousser l'OLP à entrer dans un processus de négociation politique. Cela n'empêche pas l'aviation israélienne de bombarder le siège de l'OLP à Hammam Chott, dans la banlieue de Tunisie, le 1er octobre 1985, pour éliminer la direction palestinienne, et notamment Yasser Arafat qui doit la vie sauve au report d'une réunion. Le raid dure six heures, fait 68 morts dont 18 Tunisiens, et des centaines de blessés. L'appui américain, qui fournit les images satellite et le ravitaillement en vol des appareils israéliens, place Bourguiba, qui les considère comme des alliés, dans une position embarrassante. « Je suis dans la situation d'un homme qui a toujours cru à la fidélité de son épouse, qui découvre au terme de cinquante années qu'il a été trompé et qui se demande s'il n'a pas été trompé depuis le début », déclare-t-il à l'ambassadeur américain.
La Tunisie obtient des États-Unis qu'ils nuancent très légèrement leur soutien à l'opération, qu'ils qualifient néanmoins « d'expression d'autodéfense », et qu'ils ne mettent pas leur veto à une résolution du Conseil de sécurité condamnant l'opération. Mais les conséquences diplomatiques ne vont pas plus loin tandis que les manifestations populaires sont réprimées.
Un début de de normalisation sous Ben Ali
C'est à Tunis, sous la présidence de Ben Ali, qu'ont lieu en 1989 les négociations entre l'OLP et les États-Unis. Dans les années qui suivent les accords d'Oslo de 1993, les contacts se multiplient entre diplomates tunisiens et israéliens. Suite à la création de l'autorité nationale palestinienne, les bureaux de l'OLP à Tunis ferment en juin 1994. En avril 1996, Israël et Tunisie échangent l'ouverture de bureaux d'intérêt dans leurs capitales respectives. La seconde intifada en octobre 2000 met un terme à cette amorce de normalisation des relations diplomatiques.
Puis les attaques du 11 septembre 2001 mettent la lutte contre le terrorisme au centre de l'agenda international et permet au régime tunisien de légitimer la répression de son opposition islamiste. Une discrète coopération sécuritaire avec Israël se met en place : échanges de renseignements, formation aux méthodes d'interrogatoire… Cette coopération donne lieu d'ailleurs à l'une des premières affaires post-révolution en 2011. Un officier de police, Samir Feriani, est arrête en mai 2011 pour avoir divulgué les instructions de la hiérarchie du ministère de l'Intérieur pour détruire les documents relatifs à la surveillance des bureaux de l'OLP à Tunis et aux relations entre Ben Ali
et le Mossad (il sera finalement condamné à une amende symbolique et réintégré dans les services de police).
Une solidarité entravée
Dans l'élan du « printemps arabe », on a pu penser que la démocratisation allait permettre aux États arabes de s'affranchir des contraintes internationales dans la défense de la cause palestinienne, et de se conformer aux attentes des opinions publiques. Ce rêve, comme les autres, a fait long feu. La vague démocratique s'est arrêtée à la Tunisie et elle a rapidement reflué en Égypte après le coup d'État de juillet 2013. Les guerres civiles en Libye et en Syrie, l'implantation de l'État islamique, les attentats en Europe ont remis la lutte contre le terrorisme tout en haut des priorités partagées entre Occident et pays arabes.
Israël, sans se heurter à aucune résistance, a cru pouvoir enterrer la question palestinienne, étendre et consolider la colonisation tout en
obtenant la reconnaissance officielle des États signataires des Accords d'Abraham de l'été 2020.
Sur la scène politique tunisienne, le soutien à la cause palestinienne a été un objet de surenchère entre la gauche et les islamistes, mais sans déboucher sur aucune initiative diplomatique. Les tentatives d'inscrire la criminalisation de la normalisation dans la Constitution en 2012, ou dans la loi en 2015 se sont heurtées à la menace de sanctions allemandes ou américaines, bailleurs de fonds de la transition démocratique.
Un lien émotionnel perçu comme un danger
Le soutien spontané et massif qu'avait rencontré la caravane Global Sumud partie de Tunis pour rejoindre Rafah, avant d'être stoppée par les autorités de Benghazi en Libye, montre que le lien émotionnel et l'identification politique résistent au cynisme des dirigeants et à l'usure du temps. Mais sa traduction diplomatique est toujours tributaire du même cadre.
D'abord, ce soutien provient de forces politiques, de gauche ou islamistes, ou de mouvements populaires éruptifs comme celui des supporters de foot, perçus comme des menaces par le régime. La mobilisation pour la Palestine peut rapidement se muer en contestation du pouvoir. D'autant que s'y ajoute à présent une composante internationale, avec la participation de personnalités et d'organisations étrangères, qui réactive les réflexes paranoïaques des appareils de sécurité. Ensuite, les alliances stratégiques avec les pays occidentaux n'autorisent pas de diplomatie de rupture. Comme en Égypte, les partisans du pouvoir reprochent aux mobilisations pro-palestiniennes de prendre le risque d'entraîner le pays dans un conflit avec Israël. Enfin, régimes arabes, pays occidentaux et Israël partagent les mêmes obsessions sécuritaires et coopèrent plus ou moins ouvertement.
Kaïs Saïed, malgré sa rhétorique radicale, avait peu de chance d'échapper à ces contraintes. La tradition diplomatique de la Tunisie la pousse à se positionner sur une ligne réaliste, et finalement conciliante avec Israël. La redéfinition en cours des équilibres régionaux sera plus déterminante pour son évolution que les discours du Président. Pour le moment, la conjonction d'une fragilité intérieur et d'un isolement international incite le pouvoir tunisien à ne laisser aucun espace à un soutien populaire à la Palestine.
24.03.2026 à 11:33
RD Congo. Tensions entre la Belgique et les États-Unis sur les archives minières

L'accès aux archives minières congolaises, qui datent de l'époque coloniale et qui sont conservées au musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, en Belgique, est revendiqué par une société états-unienne soutenue par Jeff Bezos et Bill Gates. Mais Bruxelles (comme l'Europe) n'entend pas se faire doubler sur l'accès aux minerais stratégiques dont regorge le sous-sol de son ancienne colonie.
Tiré d"Afrique XXI.
Malgré la différence de taille, de population et de statut, la République démocratique du Congo (RD Congo) deviendra-t-elle un nouveau Groenland, enjeu d'un litige entre les États-Unis et l'Union européenne ? Ces deux alliés historiques, désireux de s'assurer un accès privilégié aux matières premières stratégiques que recèle le sous-sol de l'ancienne colonie belge, peuvent-ils y devenir des rivaux ? Ces questions se posent au lendemain de la convocation, le 24 février, par le ministère belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, de l'ambassadeur états-unien Bill White. Au sortir de cet entretien, le diplomate, proche de Donald Trump, a assuré que l'incident était clos. Mais il est certain qu'il laissera des traces.
Qu'on en juge : fin février, le président du Vooruit (« En avant »), un parti de centre gauche flamand, le jeune et bouillant Conner Rousseau s'est vu interdire l'accès aux États-Unis après avoir comparé Donald Trump à Adolf Hitler. Auparavant, Bill White avait pris le parti d'un groupe de religieux juifs d'Anvers qui ont recours aux « mohels », des dignitaires autorisés à pratiquer la circoncision rituelle juive alors que la loi belge, si elle n'interdit pas cette pratique, exige qu'elle soit accompagnée de la présence d'un médecin. Avant la « réconciliation » dûment actée par les diplomates, le Premier ministre, Bart De Wever, n'avait pas hésité à recadrer sèchement le représentant d'un « pays ami », déclarant que « ce n'[était] pas le rôle d'un ambassadeur de semer le désordre dans la politique nationale ».
La querelle, aujourd'hui officiellement réglée, porte peut-être sur un autre différend autrement plus sensible : l'accès aux cartes du sous-sol congolais soigneusement conservées dans les caves du musée royal de l'Afrique centrale, à Tervuren, dans la banlieue de Bruxelles.
Des cartes détaillées enfermées dans des armoires en bois
On sait en effet que durant sept décennies de présence au Congo, les Belges ne se sont pas contentés d'inventorier la faune et la flore, ou de nommer et de classer les différents groupes ethniques ; administrateurs coloniaux et géologues ont aussi multiplié les prospections et localisé de nombreux gisements miniers. Certains sites ont été mis en exploitation sans tarder : les diamants extraits du Kasaï ont contribué à la prospérité de la ville d'Anvers, tandis que le cuivre du Katanga a servi à la production des canons utilisés durant la Première Guerre mondiale. Nul n'ignore que la réalisation des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 fut rendue possible par la livraison aux États-Uniens de l'uranium du Katanga. Aujourd'hui, le coltan (colombo tantalite), le cobalt et d'autres minerais exploités dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu, et en partie exportés via le Rwanda voisin, représentent les principaux enjeux économiques de la guerre qui dévaste l'est du Congo depuis plus de deux décennies.
Les sociétés minières belges présentes au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi ou ayant prospecté dans d'autres pays du continent africain ont, au fil du temps, légué à l'ancien musée colonial de Tervuren (devenu Musée royal de l'Afrique centrale ou Africa Museum) une abondante documentation : des cartes et des fiches détaillées enfermées dans des armoires de bois occupent 500 m2 linéaires. Ce trésor a été soigneusement conservé mais, vu l'abondance des pièces, provenant aussi des legs d'anciens coloniaux, il est loin d'avoir été entièrement inventorié. Selon le droit belge, ces documents appartiennent à l'État et plus particulièrement à l'Institut géologique national. L'existence de ces archives n'est cependant pas ignorée.
Lors de la première guerre du Congo, déclarée en 1996 et qui a abouti à la chute de Mobutu Sese Seko en 1997, des sociétés minières comme American Mineral Fields ont suivi de près l'avancée des rebelles congolais assistés par le Rwanda, l'Ouganda et l'Angola. Au départ de Lubumbashi, capitale du Katanga, des investisseurs potentiels, États-Uniens et Canadiens, ont même apporté un appui logistique à des rebelles pressés d'en finir avec le régime de Mobutu.
Cartes subtilisées, désintérêt de la Belgique...
Par la suite, la société canadienne Banro, intéressée par l'or et l'étain du Sud-Kivu, a envoyé à Bruxelles une délégation qui a obtenu l'accès à des archives sinon négligées, du moins poussiéreuses. À l'époque, des témoins avaient assuré que certaines cartes avaient été photocopiées et peut-être même subtilisées.
En 2006, Joseph Kabila, au lendemain d'élections ayant légitimé son accession au pouvoir après l'assassinat de son père en 2001, comptait encore sur les investissements européens pour reconstruire son pays. Mais Bruxelles, en ces années-là, n'avait d'yeux que pour les pays de l'est de l'Europe, récemment libérés du communisme. Déçu par les Européens, le président congolais avait alors conclu avec la Chine des accords dits « win-win » (gagnant-gagnant). En principe, ils devaient permettre d'échanger les matières premières extraites du Katanga (cuivre et cobalt) contre de vastes travaux d'infrastructures confiés à des entreprises chinoises. Au fil des années, Pékin est devenu le principal partenaire commercial de la RD Congo, et si de grands travaux ont effectivement été réalisés entre autres dans la capitale, Kinshasa, la corruption et les détournements n'ont pas permis un réel essor économique.
Pendant ce temps, dans l'est du pays, le voisin rwandais, invoquant le péril représenté par les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), entretenait des mouvements armés dirigés par des Tutsis congolais proches de Kigali (le dernier en date étant l'Alliance Fleuve Congo, visage politique du M23). L'occupation du terrain par des groupes armés et la complicité de certaines élites locales ont rendu possible la mise en place, dans la zone franche de Kigali, de circuits commerciaux et d'usines de transformation des minerais. Les experts de l'ONU assurent que les minerais venus de la RD Congo et dirigés vers les ports de l'océan Indien sont mélangés à la modeste production rwandaise, ce qui rend intraçables les origines réelles des exportations rwandaises de colombo tantalite. Moins médiatisées, les recettes de l'or extrait dans la province congolaise de l'Ituri ont contribué à faire de l'Ouganda l'un des principaux exportateurs d'or du continent, à raison de 5 milliards de dollars par an.
KoBold Metals, de Bill Gates et avec Jeff Bezos
Après avoir subi, en février 2025, de nombreux revers militaires, perdant successivement Goma, capitale du Nord-Kivu, et Bukavu, capitale du Sud-Kivu, le président, Félix Tshisekedi, a joué sa dernière carte en décembre 2025. Il a tout mis en œuvre pour intéresser Donald Trump aux richesses de la RD Congo, lui faisant miroiter la perspective d'une éviction de la Chine et veillant à séduire les puissantes sociétés états-uniennes, parmi lesquelles KoBold Metals. Cette dernière est soutenue par le fonds Breakthrough Energy Ventures, qui finance des projets innovants dans le domaine de l'énergie et qui a été fondé par Bill Gates et est soutenu par Jeff Bezos. Ce fonds lorgne depuis longtemps les réserves de lithium de la province du Tanganyika, riveraine du lac du même nom.
L'accord de paix conclu à Washington en juin 2025 – un soutien politique sinon militaire à Kinshasa en échange d'accords miniers – ménageait cependant le voisin rwandais : il prévoyait la « gestion conjointe » des parcs nationaux ainsi que la transformation au Rwanda de minerais extraits dans l'est du Congo (colombo-tantalite et cobalt principalement).
À terme, les États-Unis nourrissent des projets bien plus vastes : désireux de réorienter les flux de matières premières congolaises qui se dirigent aujourd'hui vers l'Asie, ils comptent beaucoup sur le « corridor de Lobito » qui devrait permettre aux minerais extraits au Katanga et dans le Kivu d'être exportés de l'autre côté de l'Atlantique, via l'Angola. La réalisation rapide de ces ambitions, clé de l'appui de Washington aux accords de paix, passe cependant par un préalable : l'accès des sociétés états-uniennes aux archives minières détenues par le musée de l'Afrique, à Tervuren.
Les promesses faites à Washington par le président Tshisekedi et inspirées par son ministre des Mines, Kizito Pakabomba, auraient-elles été imprudentes ? Auraient-elles ouvert l'accès à des documents qui ne sont pas en possession de son pays et qui auraient dû être exploités d'un commun accord avec les Belges ? Les États-uniens auraient-ils brûlé les étapes pour devancer d'éventuels concurrents, prévoyant même de déployer une équipe dans l'enceinte du musée de l'Afrique pour entamer sur place la numérisation des documents ?
Un accord signé sans concertation
Le 17 juillet 2025, un accord de principe a été signé avec Kobold, la société de Jeff Bezos. Le texte prévoit que « KoBold Metals déploiera une équipe aux archives géologiques de la RDC conservées au Musée royal de l'Afrique centrale pour commencer la numérisation des documents ». Ainsi que le relève Émile Dongala, un ancien ministre congolais des Mines, « cet accord a été signé sans la Belgique, sans l'Africa Museum, sans aucune concertation préalable… ».
Bart Ouvry, le directeur de l'Africa Museum (un ancien diplomate qui fut en poste dans plusieurs capitales africaines, dont Kinshasa, où il représenta l'Union européenne) rappelle avec fermeté, comme une fin de non-recevoir pour KoBold, que ces archives demeurent des biens publics appartenant à l'ancienne puissance coloniale et que des copies seront disponibles après la digitalisation des originaux. Bruxelles précise aussi que ces documents, déposés dans les caves du musée comme dans les rayonnages des Archives du Royaume, sont régulièrement consultés par des chercheurs venus de l'ancienne colonie, dès lors qu'ils peuvent présenter une lettre d'appui émanant des autorités congolaises. Autrement dit, pour les autorités belges, les originaux demeureront en Belgique, sans que Kinshasa ait le moindre droit de récupérer ces documents ou de les faire numériser par une société étrangère qui en aurait l'exclusivité.
L'Union européenne ainsi entrée – tardivement – dans le « grand jeu » de la quête des ressources n'entend pas se faire « doubler » par les États-Unis désormais concurrents. Les premiers géologues envoyés par l'Europe sont entrés au service du musée de l'Afrique le 1er février 2026, et quatre archivistes financés par l'Union européenne étaient attendus pour le 1er mars. Les informations qui se dégageront de la consultation des documents seront partagées avec le Service géologique national du Congo, qui dépend du ministère des Mines. Le projet prévoit aussi la formation de géologues congolais afin de renforcer l'expertise locale.
Le trouble jeu de Tshisekedi
Ce programme « belgo-européen », qui aurait pu être mis en œuvre depuis longtemps, est désormais bousculé par les appétits de Washington.
Pour sa part, l'opinion congolaise s'interroge : désireux d'obtenir l'appui des États-Unis, Tshisekedi aurait-il formulé des promesses en échange d'une médiation diplomatique, voire d'une discrète intervention militaire ? Aurait-il été emporté par un élan de nationalisme (sinon un désir de revanche) ? Pourquoi Jean-Luc Habyarimana, fils du défunt président du Rwanda Juvénal Habyarimana, mort en 1994 dans le crash de son avion, a été vu à Kinshasa ? Lié aux Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), un mouvement dénoncé par Kigali comme lié aux auteurs du génocide de 1994, Jean-Luc Habyarimana ne cache pas son ambition de prendre un jour le pouvoir au Front patriotique rwandais.
Le timing des uns et des autres n'est visiblement pas le même : les Belges et les Européens se hâtent lentement tandis que les États-uniens veulent tout, tout de suite, et que Félix Tshisekedi souhaite gagner la guerre et assurer sa réélection (la prochaine élection présidentielle aura lieu en 2028). La fin de non-recevoir adressée à KoBold et à ses alliés pourrait expliquer les incidents qui se multiplient entre Bruxelles et Washington. La Belgique s'est toujours vantée de son « expertise africaine » et s'est toujours prévalue de sa « solidarité atlantique ». Les accrochages actuels provoquent ainsi un véritable électrochoc.