24.03.2026 à 11:24
Socialisme européen, militarisme impérial et défense de l'Ukraine

Simon Pirani, chercheur en énergie, historien et auteur du blog People and Nature, dresse un bilan sévère de l'échec de la gauche européenne à s'engager sérieusement dans les questions politiques et militaires posées par la guerre de la Russie, aujourd'hui dans sa quatrième année. S'appuyant sur des voix socialistes ukrainiennes — Taras Bilous, Hanna Perekhoda, Oleksandr Kyselov et sur les initiatives de la gauche nordique, il esquisse les contours d'une réponse internationaliste articulant Ukraine, Palestine, droits des réfugiés et lutte des classes. [AN]
15 mars 2026 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/15/socialisme-europeen-militarisme-imperial-et-defense-de-lukraine/
Les bombardements russes sur les infrastructures civiles et les immeubles d'habitation ukrainiens se sont poursuivis sans interruption ce mois-ci, tandis que l'attention a été détournée par l'aventure militaire criminelle américano-israélienne en Iran. Les villes ukrainiennes sortent de leur hiver le plus difficile, au cours duquel la Russie a tout tenté pour les geler jusqu'à la capitulation.
Savoir si, et comment, les socialistes européens parviendront à appréhender les défis politiques et pratiques posés par la guerre de la Russie figure assurément très bas sur la liste des préoccupations de la plupart des Ukrainiens en ce moment.
J'en écrirai néanmoins ici, car si le « socialisme » doit signifier quelque chose, la manière dont les socialistes européens répondent à la guerre la plus meurtrière sur ce continent depuis quatre-vingts ans importe énormément.
Je soutiendrai que les quelques petits pas que nous avons faits pour soutenir la résistance ukrainienne dans un esprit d'internationalisme sont éclipsés par notre échec collectif à comprendre et à discuter des profonds changements causés par la guerre russe, et à élaborer des réponses efficaces.
Par « nous », j'entends les socialistes qui ont soutenu dès le début la résistance ukrainienne à l'attaque impérialiste. Dans ce premier article, je propose un bilan de ce que nous avons fait et n'avons pas fait. Dans un second article, je reviens sur l'influence persistante de ceux qui s'opposent, en pratique, en paroles ou les deux à la fois, à la résistance ukrainienne [1].
Les petits pas que nous avons accomplis peuvent se résumer ainsi. Premièrement, certaines sections du mouvement syndical organisé ont apporté un soutien direct et matériel à leurs homologues ukrainiens sous forme de matériel médical et d'autres fournitures. Bien que ce soutien ne représente probablement qu'une part relativement faible du flux global de soutien en provenance de la société civile et des Ukrainiens vivant en Europe — allant jusqu'aux équipements militaires et aux soldats volontaires —, il n'en demeure pas moins significatif.
Deuxièmement, nous avons cherché à unir le soutien à la résistance ukrainienne face à l'impérialisme russe — et au minuscule mouvement antiguerre férocement réprimé en Russie — avec le vaste mouvement antiguerre qui s'était opposé au soutien des gouvernements occidentaux au génocide israélien à Gaza. Nous avons élevé la voix contre l'hypocrisie des gouvernements qui cherchaient à réduire violemment au silence les voix pro-palestiniennes tout en permettant les voix ukrainiennes.
Les demandes adressées aux gouvernements occidentaux depuis le sein du mouvement syndical, pour qu'ils prennent des mesures spécifiques plus fortes en soutien à l'Ukraine — en rendant les sanctions économiques plus efficaces ou en libérant des livraisons de certains types d'armes —, ont été à mon sens moins efficaces, en raison de la faiblesse relative du mouvement syndical sur le plan politique et de la crise des partis social-démocrates à travers l'Europe.
Notre échec le plus grave, cependant, réside à mon sens dans l'absence d'une discussion approfondie sur la manière dont la guerre russe a transformé l'Europe, et sur ce que cela signifie pour le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux.
On prête trop peu d'attention aux tentatives de critique des socialistes ukrainiens. Toute discussion significative sur les questions militaires qui nous crèvent les yeux est presque totalement absente, en Grande-Bretagne du moins. Une réflexion claire sur ce que la guerre et ses effets signifient pour la société, pour les mouvements sociaux, pour les travailleurs en tant que force motrice du changement — par opposition à ce qu'elle signifie pour l'État — est rarement articulée.
Une des conséquences de cet échec est que nos réponses à l'« anti-impérialisme » grossier qui rend la résistance ukrainienne invisible — exprimé récemment, par exemple, par Zarah Sultana — sont insuffisamment robustes [2].
Parmi les critiques des socialistes ukrainiens, il y a un défi implicite qui nous est lancé, à nous dans les pays occidentaux, dans les réflexions de Taras Bilous sur les quatre dernières années de guerre, qui prolongent sa « lettre à la gauche occidentale » largement diffusée, écrite le jour de l'invasion russe [3].
Interrogé sur les perspectives d'une paix négociée et des garanties de sécurité — dont l'absence constitue, selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, un obstacle central à tout règlement —, Bilous a déclaré :
« Dans le contexte de l'effondrement de l'ordre international, aucune garantie de sécurité écrite n'est fiable. Pour l'Ukraine, il existe deux principales garanties de sécurité : l'armée, et le fait que la Russie a subi de lourdes pertes dans cette guerre. Maintenant, ils y réfléchiront à deux fois avant de nous attaquer à nouveau. »
Bilous souligne d'un côté la portée des négociations directes Russie-Ukraine actuellement en cours, par opposition à la farce des « grandes puissances » américano-russe. De l'autre, il ne voit aucun signe que Poutine ait abandonné son projet de détruire l'État ukrainien, et considère que les appels à céder à la Russie la partie non occupée du Donbas constituent potentiellement « un simple pas vers » cette fin.
Ces avertissements sans équivoque impliquent des dilemmes pour les socialistes à travers l'Europe. Si les seules véritables « garanties de sécurité » sont la force des armes, qu'est-ce que cela signifie pour l'Estonie ? La Lituanie ? La Pologne ? Et plus à l'ouest ?
Hanna Perekhoda, socialiste ukrainienne vivant en Suisse, a soutenu l'année dernière que toute perspective de gauche devait partir non pas de l'État-nation ou de la communauté européenne, mais de la « classe ouvrière mondiale ». Il lui faut « garder à l'esprit que ni la vie humaine, ni les droits des travailleurs, ni l'environnement ne peuvent être protégés » dans un État pris au piège dans la « zone d'influence » de puissances impériales extractivistes telles que la Russie, la Chine ou les États-Unis [4].
À son sens, cela exige des socialistes européens, d'abord, d'« assurer la survie structurelle d'un espace démocratique » et, ensuite, de « combattre depuis l'intérieur de cet espace pour en redéfinir le contenu politique et social ». Dans les États baltes, en Pologne et en Finlande, cela signifie « reconstituer leurs stocks [d'armements] et renforcer les infrastructures ». Elle poursuit :
« Quand ton voisin est la deuxième puissance militaire mondiale, bombarde des villes quotidiennement, consacre un tiers de son budget à la guerre et qualifie ton pays d'« erreur historique », la capacité à se défendre n'est pas une course aux armements. C'est une question de survie. »
Les États d'Europe de l'Est ne peuvent mener cette tâche qu'avec l'aide de leurs alliés d'Europe de l'Ouest, écrit Perekhoda. En Europe de l'Ouest, « la menace est différente. Moins liée à une invasion, davantage à la montée de l'extrême droite » ; et la défense signifie :
« [C]ombattre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer les financements étrangers en politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d'armes pour leur survie. »
Perekhoda soutient que les socialistes ne devraient pas s'opposer à la production d'armes ; le véritable enjeu est celui du contrôle ; « le problème, c'est de laisser le marché décider de ce qui est produit, pour qui, selon quelles règles ».
Si nous, en Europe de l'Ouest, ne débattons pas de ces questions, à quoi jouons-nous ? Ce n'est pas aux camarades ukrainiens de régler nos problèmes. Ils ont bien d'autres soucis. C'est à notre honte collective qu'Oleksandr Kyselov, socialiste ukrainien établi en Suède, a marqué le quatrième anniversaire de la guerre totale en protestant que [5] :
« Trop de membres de la gauche européenne s'affairent à étirer de vieux schémas familiers sur un monde transformé. Comme si, en continuant à espérer que, pour peu qu'ils nient, condamnent et dénoncent assez fort, pontifiant sélectivement sur l'internationalisme tout en renforçant les frontières de leurs unités nationales, ils seront épargnés par la nouvelle réalité du monde. »
Cette discussion que nous devons avoir comporte (au moins) deux volets : l'un (« politique ») concernant tout effet que nous pourrions avoir sur la situation actuelle, où toutes les décisions en matière militaire sont effectivement entre les mains de la classe dirigeante, de son État et de ses politiciens fantoches ; l'autre (que j'appellerai « centré sur les mouvements »), portant sur les principes autour desquels construire un mouvement suffisamment fort pour à la fois contrer l'État et opérer une transformation sociale.
Sur le plan politique, les socialistes des pays nordiques ont une longueur d'avance sur nous au Royaume-Uni, peut-être parce qu'ils sont géographiquement plus proches de la Russie.
Bjarke Friborg, de l'Alliance rouge-verte (Enhedslisten) au Danemark, a souligné dans un récent entretien la menace « très réelle » que représente le régime de Poutine, « pas nécessairement sous la forme de 'chars roulant vers Paris', mais certainement comme une menace pour la démocratie, la souveraineté et le principe selon lequel les frontières ne peuvent pas être modifiées par la force brute ». Il a ajouté :
« Nous nous opposons à l'impérialisme russe tout comme nous nous sommes opposés à l'impérialisme américain et à celui de l'OTAN : non pas en soutenant un bloc contre un autre, mais en défendant le droit des peuples à l'autodétermination et en soutenant les forces démocratiques et progressistes en Russie et dans son État client, la Biélorussie. »
Friborg a soutenu que « s'opposer au militarisme » et reconnaître « la nécessité pour les peuples de résister à l'agression » sont parfaitement compatibles, et a formulé cela en termes de « défense populaire — une défense démocratique fondée sur les citoyens et enracinée dans la société civile, non dans un appareil d'État militarisé au service des intérêts des entreprises, de l'industrie de l'armement et des interventions impérialistes ». L'alternative à la « défense populaire », c'est laisser le champ libre aux puissances autoritaires.
« Il n'y a aucune contradiction entre le soutien militaire à l'Ukraine et la critique de l'OTAN et de l'industrie de l'armement. »
Où en sont les socialistes au Royaume-Uni ? En octobre dernier, un groupe d'entre nous a tenu une discussion (restreinte, non publique) sur le thème « Comment soutenir efficacement la résistance ukrainienne tout en s'opposant au réarmement général de l'Europe ». Un ami qui a ouvert la discussion — appelons-le Gerald a commencé par dire qu'il ne pensait pas que ce soit possible ; que nous ne pouvions pas faire l'un sans l'autre (contrairement à la position de Friborg) [6].
À ce que j'en ai compris, Gerald estime que les dépenses militaires des nations européennes ont été relativement faibles ces dernières années, et que sans investissements de plusieurs milliards d'euros dans des systèmes d'armement, elles seraient incapables de contrecarrer le militarisme russe en Europe de l'Est.
Les technologies militaires (sur lesquelles je sais très peu de choses) ont également été évoquées lors de notre discussion. La mesure dans laquelle les États-Unis, les pays européens, Israël et d'autres s'appuient mutuellement sur ces technologies est pertinente.
Par où commencer pour former un point de vue collectif sur ce sujet difficile ? Les mouvements ouvriers et socialistes peuvent et doivent choisir quelles actions de l'État capitaliste ils soutiennent, et lesquelles ils combattent. Nous devons choisir les technologies.
Nous soutenons la construction d'écoles et l'embauche de personnel de santé ; nous nous opposons à la construction de nouvelles pistes d'aéroport. Pourquoi ne pourrions-nous pas soutenir la fourniture de systèmes de défense antiaérienne à l'Ukraine, tout en nous opposant à l'engloutissement de milliards dans Trident et les porte-avions ? Pourquoi ne pourrions-nous pas exiger du gouvernement qu'il refuse d'acheter des systèmes d'armement de fabrication israélienne ?
Pour développer une approche socialiste dans ce sens, nous avons besoin, pour commencer, d'une évaluation honnête de l'étendue et de la nature de la menace militaire russe : (i) envers l'Ukraine, (ii) envers les autres États d'Europe orientale et centrale, et (iii) envers l'Europe de l'Ouest (vraisemblablement sous forme de cyber-sabotage et d'autres formes de sabotage, de soutien occulte aux partis d'extrême droite, etc.) [7].
Il nous faut en outre une évaluation honnête des limites de la « démocratie » européenne qui prétend défendre l'Ukraine — cette même « démocratie » qui renforce le pouvoir des entreprises contre les travailleurs, qui a soutenu bec et ongles le génocide israélien et qui maintient une « forteresse » contre des réfugiés sans défense. C'est la question que pose sans détour Hanna Perekhoda, comme je l'ai mentionné plus haut.
C'est cette « démocratie » qui contrôle les technologies militaires. Ses affirmations selon lesquelles l'investissement dans les systèmes militaires est justifié par le soutien à l'Ukraine doivent être évaluées dans ce contexte. Nous savons que ce soutien est strictement rationné, et qu'il coexiste avec le maintien du commerce des armes avec Israël, les États du Golfe et d'autres régimes autocratiques.
À mon sens, les demandes politiques adressées aux « démocraties » européennes pour qu'elles fournissent à l'Ukraine les armes défensives dont elle a besoin doivent s'intégrer dans une opposition plus large au militarisme impérialiste, comme le fait Friborg. L'appel à un embargo européen sur les ventes d'armes en dehors de l'Ukraine, mentionné par Taras Bilous, pourrait-il constituer un point de départ ?
Un homme politique britannique a timidement laissé entendre qu'il existe de bonnes et de mauvaises livraisons d'armes : John Swinney, premier ministre d'Écosse. En septembre dernier, il a levé les restrictions sur l'utilisation du soutien public à la production de munitions « à la lumière de l'invasion de l'Ukraine par la Russie et de la guerre continue qu'elle y mène », mais a bloqué tout nouveau versement de fonds publics aux entreprises de défense commerçant avec Israël, en raison des « preuves plausibles de génocide » à Gaza [8].
Un engagement très limité, certes. Mais pourrait-il constituer un premier pas vers un ensemble d'approches politiques radicales ? La distinction entre armement pour l'Ukraine et armement pour les régimes génocidaires pourrait-elle être intégrée dans des initiatives telles que le « Plan pour une alternative à l'occupation russe », publié l'année dernière par des députés travaillistes, des dirigeants syndicaux et d'autres personnalités, et soutenu par la Ukraine Solidarity Campaign (Campagne de solidarité avec l'Ukraine) ?
Le Plan préconise l'augmentation des livraisons d'armes et le renforcement des sanctions contre la Russie, et appelle à l'annulation de la dette internationale de l'Ukraine et au transfert des avoirs financiers russes gelés à l'Ukraine.
Il préconise également la convocation d'un « sommet d'urgence 'Sauvons l'Ukraine' des nations européennes et alliées », pour « le soutien militaire et financier nécessaire ». C'est, à mon sens, une boîte de Pandore.
Comment le mouvement ouvrier, et/ou les politiciens qui lui sont liés, pourraient-ils empêcher qu'un tel sommet devienne le vecteur par lequel les gouvernements européens contraignent l'Ukraine à se plier à leur volonté ? Que peut-on apprendre de l'expérience des conférences sur la reconstruction économique de l'Ukraine en 2022-23, où les entreprises européennes se disputaient la première place dans les programmes financés par l'UE d'après-guerre ?
Il y a une pénurie criante de discussions franches et sérieuses sur la logique de telles demandes politiques.
Nous avons également besoin d'une discussion sur les liens entre ces demandes politiques concernant les livraisons d'armes — adressées au gouvernement britannique et aux autres gouvernements réactionnaires — et les principes socialistes plus larges sur lesquels peut se fonder le développement du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux. (C'est ce que j'entendais plus haut par approches centrées sur les mouvements. Elle repose sur l'idée que le socialisme implique la transformation de l'ensemble de la société, par la société, avec la classe ouvrière en son centre, par opposition aux changements politiques dans l'État.)
L'opposition au militarisme impérialiste et le soutien à tous ceux qu'il attaque doivent être au cœur de cette démarche, selon moi. Cela signifie, pour commencer :
* Œuvrer à unir le soutien européen à la résistance ukrainienne et le soutien à la résistance palestinienne au colonialisme et au génocide israéliens — c'est-à-dire travailler à unir les mouvements de libération humaine des deux côtés de la fracture géopolitique.
* Au Royaume-Uni et en Europe, défendre les droits humains de tous les réfugiés et demandeurs d'asile face à la manipulation raciste et divisive des gouvernements, qui instrumentalisent les règles pour opposer les réfugiés ukrainiens à ceux venus d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient.
* Articuler ces principes internationalistes de base avec la lutte pour enrayer les assauts contre les niveaux de vie de la classe ouvrière et les services publics au Royaume-Uni et en Europe — c'est-à-dire orienter la lutte sur ces questions contre le capital, pour contrer les tentatives de l'extrême droite de dresser les travailleurs européens contre l'Ukraine et/ou contre les réfugiés et les migrants.
* Coopération et coordination avec les organisations du mouvement ouvrier et de la société civile ukrainiennes, qui sont alliées au gouvernement de droite de Zelensky contre l'agression russe, mais en conflit avec lui dans leurs efforts pour étendre les droits sociaux et civils, résister à l'autoritarisme et à la corruption de l'État ukrainien, et s'opposer aux politiques économiques conçues pour servir les intérêts des entreprises occidentales.
Ces principes fondamentaux ne se font pas entendre assez fort. Notre bannière « De l'Ukraine à la Palestine, l'occupation est un crime » est chaleureusement accueillie dans les manifestations, mais reste le slogan d'une minorité. Des voix comme celle d'Adeeb Shaheen, qui identifie la communauté de luttes contre les impérialismes occidental et russe, doivent être amplifiées [9].
Si le soutien à la résistance ukrainienne n'est pas ancré dans de tels principes, il y a un danger qu'il soit transformé en annexe du militarisme travailliste.
Telle semble être la mission actuelle de Paul Mason, le journaliste passé de gauche à droite, qui parade son soutien aux livraisons d'armes à l'Ukraine tout en exprimant sa « fierté » devant le soutien travailliste au génocide israélien, en applaudissant la répression autoritaire des manifestations pro-palestiniennes et en déplorant que les électeurs de gauche sanctionnent le Parti travailliste.
Mason conseille au gouvernement que le programme général de réarmement du Royaume-Uni peut être bénéfique à la société.
Assimiler la lutte ukrainienne au militarisme impérialiste est incompatible avec une véritable solidarité envers la résistance ukrainienne, et constitue le miroir de l'opposition « campiste » à cette résistance, que j'analyse dans un second article.
Simon Pirani, 12 mars 2026
Article lié : Russia's war : stop trying to delegitimise resistance
Simon Pirani est un écrivain, historien et chercheur en énergie britannique, professeur honoraire à l'École des Langues et Cultures Modernes de l'Université de Durham et ancien chercheur principal à l'Oxford Institute for Energy Studies (2007-2021). Il est l'auteur de Burning Up : A Global History of Fossil Fuel Consumption (Pluto Press, 2018) et tient le blog People and Nature à l'adresse peoplenature.org.
Source : People and Nature, 12 March 2026.
Traduit et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78318
Notes
[1] Simon Pirani, « Russia's war : stop trying to delegitimise resistance », People and Nature, 12 mars 2026. Disponible à :
https://peopleandnature.wordpress.com/2026/03/12/russias-war-stop-trying-to-delegitimise-resistance/
[2] Zarah Sultana est une députée travailliste britannique de gauche qui s'est prononcée publiquement contre le soutien aux livraisons d'armes à l'Ukraine. La lettre ouverte à laquelle renvoie ce lien est signée par la poète ukrainienne Galina Rymbu.
[3] Taras Bilous est un socialiste, historien et militant ukrainien, membre de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social). Sa « Lettre à la gauche occidentale depuis Kiev », écrite le jour de l'invasion à grande échelle (24 février 2022) et publiée dans openDemocracy, a été largement diffusée à l'échelle internationale. Disponible à :
https://www.opendemocracy.net/en/odr/a-letter-to-the-western-left-from-kyiv/
[4] Hanna Perekhoda, « La vulnérabilité militaire de l'Europe : un angle mort de la gauche occidentale », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74521
[5] Oleksandr Kyselov est un socialiste ukrainien établi en Suède et membre de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social — Соціальний рух), l'organisation socialiste démocratique ukrainienne.
[6] Sur le débat au sein de la gauche européenne autour du réarmement et de la défense ukrainienne, voir aussi : Adam Novak, « Stop ReArm Europe et le besoin d'un mouvement contre toutes les agressions impérialistes », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74919
[7] Sur les réalités de la pression militaire russe, la dynamique du réarmement européen et la réponse de la gauche, voir : Oleksandr Kyselov, « L'Ukraine et la gauche française. Lutte pour la paix ou lâcheté myope ? », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77511
[8] John Swinney est premier ministre d'Écosse depuis mai 2024, ayant succédé à Humza Yousaf à la tête du Parti national écossais (SNP).
[9] Adeeb Shaheen est un auteur palestino-ukrainien. Le lien renvoie à un projet de mémoire sur son expérience d'un double déracinement — de Palestine, puis d'Ukraine à la suite de l'invasion russe à grande échelle.
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24.03.2026 à 11:23
Ecologie militaire et machine de guerre russe

Le philosophe Peter Sloterdijk soutient que les conflits armés actuels s'apparentent davantage au terrorisme qu'à la guerre conventionnelle. Il utilise le terme « atmoterrorisme » pour décrire un changement de stratégie militaire qui consiste à ne plus viser directement les forces militaire et les armes de l'ennemi, mais plutôt les conditions environnementales qui rendent la survie possible[1].
27 février 2026 | tiré du site alencontre.org | Illustration de Posle.
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/ecologie-militaire-et-machine-de-guerre-russe.html
Ce changement est apparu pour la première fois durant la Première Guerre mondiale avec l'introduction des armes chimiques. La logique de la guerre « météorologique » [avec impact dévastateur sur l'air, le climat et l'environement…] a atteint sa forme la plus extrême et la plus lourde de conséquences à l'échelle mondiale pendant la guerre froide, lorsque le développement des armes nucléaires a rendu la destruction totale concrètement possible [voir sur l'armement atomique l'entretien avec Benoît Pelopidas publié sur ce site le 18 novembre 2025, en deuxième partie de cet article ]. Au cours du XXe siècle, les effets catastrophiques des explosions atomiques, des agents chimiques [agent orange pendant la guerre du Vietnam, par exemple] et biologiques et de l'empreinte carbone importante de l'armée sont devenus impossibles à ignorer.
L'étude scientifique des relations entre les organismes vivants et leur environnement, connue sous le nom d'écologie, a pris une importance culturelle considérable lors des mouvements environnementaux des années 1960 et 1970. Dans le discours public, le concept d'écologie a évolué pour englober la préservation du monde naturel contre les pratiques humaines destructrices, y compris celles découlant des activités militaires. Dans toute l'Europe, les groupes environnementaux se sont historiquement engagés dans des campagnes antimilitaristes, s'opposant aux essais et au déploiement d'armes nucléaires, ainsi qu'à l'expansion du complexe militaro-industriel. Parmi les exemples de cette mobilisation, on peut citer les protestations contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, le mouvement du Larzac [de 1971 à 1981], la collaboration de l'OOA-Organisationen til Oplysning om Atomkraft danoise [« avec son logo le soleil souriant, nucléaire non merci »] avec des organisations pacifistes et les mobilisations de l'IKV néerlandaise contre la bombe à neutrons. Au début des années 1980, cette alliance entre pacifisme et écologie s'était également implantée au Royaume-Uni et en Allemagne de l'Ouest, où les réseaux verts émergents reliaient les préoccupations écologiques à l'opposition à l'infrastructure nucléaire de l'OTAN.
***
Dans ce contexte, le terme « écologie militaire » peut sembler oxymorique. Historiquement, il est apparu en réponse à l'expansion rapide de la destruction de l'environnement qui a accompagné l'ampleur croissante et la sophistication technologique de la guerre moderne. Les États ont commencé à créer des unités d'écologie militaire au sein de leurs forces armées. Les écologistes militaires ont été officiellement chargés d'évaluer l'impact environnemental des opérations militaires, d'atténuer les dommages potentiels et de réparer les dommages déjà causés.
[Note des auteurs : le terme « sécurité environnementale » est plus largement utilisé dans le milieu universitaire et est défini comme la relation entre les préoccupations sécuritaires, notamment les conflits armés, et l'environnement naturel. Ici, nous utilisons le terme « écologie militaire » pour désigner plus précisément les institutions, les pratiques et la production de connaissances spécifiques au sein des forces armées qui sont chargées de la sécurité environnementale.]
Sur le papier, les écologistes militaires semblent être les « gentils » au sein des forces armées. Dans la pratique, cependant, ces engagements se heurtent souvent aux réalités de la stratégie militaire et de l'occupation.
Cela soulève la question suivante : les tentatives visant à rendre la guerre « verte » atténuent-elles réellement son impact environnemental dévastateur ? Dans le cas de l'armée russe, la réponse brève est non. Ce qui suit est un examen de la manière dont l'écologie militaire sert d'instrument idéologique et technique au militarisme et au pouvoir colonial. Nous retracerons son évolution depuis la guerre froide jusqu'à nos jours, en examinant son rôle au sein des forces armées russes contemporaines et dans leur invasion à grande échelle de l'Ukraine.
Les environnements et la vision militariste du monde
La guerre froide a étroitement lié l'écologie, la science et le militarisme, entraînant le « monde vivant » à la logique de la guerre totale et de la sécurité nationale. Des deux côtés du rideau de fer, l'environnement est devenu un champ de bataille pour l'idéologie et l'intervention technoscientifique. Aux États-Unis, l'expansion d'après-guerre du complexe militaro-industriel de recherche a jeté les bases institutionnelles de la science environnementale moderne. L'océanographie, la météorologie et l'écologie se sont développées sous le patronage de l'armée, qui a commandé des études sur le climat, les radiations et les systèmes planétaires afin de modéliser le champ de bataille mondial d'une éventuelle guerre nucléaire[2]. Les projets conçus pour mesurer les vulnérabilités géophysiques et biologiques de la Terre dans des conditions de destruction totale sont devenus, paradoxalement, le terreau intellectuel à partir duquel l'écologie des systèmes et la conscience environnementale mondiale ont ensuite émergé. On peut même affirmer que l'écologie des écosystèmes était « un artefact du projet Manhattan » [bombe nucléaire], une science des flux d'énergie, de la rétroaction et du contrôle issue de la cybernétique et de la thermodynamique, visant à modéliser les systèmes d'autorégulation dans la nature et les machines[3]. La vision militariste du monde, obsédée par la manipulation de l'environnement et la vulnérabilité systémique, a effacé les distinctions entre les connaissances écologiques et la recherche militaire.
En Union soviétique, l'autre camp de la guerre froide, la destruction de l'environnement par le complexe militaro-industriel était immense, s'étendant à tous les écosystèmes et secteurs liés à la défense, ce qui a conduit certains historiens à qualifier la situation qui en résultait d'« écocide »[4]. La plupart des spécialistes estiment que 30 à 40% de l'effort industriel soviétique était consacré à l'armée[5]. Si le ministère de la Défense avait recours à des mesures dévastatrices pour l'environnement pour atteindre ses objectifs, celles-ci étaient justifiées par les « intérêts stratégiques nationaux ». Elles ne faisaient l'objet d'aucune discussion, même au sein du Conseil des ministres de l'URSS[6], l'organe exécutif et administratif suprême de l'autorité étatique, qui était techniquement supérieur au ministère de la Défense. Le rôle des forces armées en tant que pollueurs était presque aussi secret que la plupart des programmes de développement d'armes.
Dans le même temps, le discours écologique était souvent instrumentalisé à des fins idéologiques. Les responsables soviétiques présentaient la pollution comme un symptôme de la décadence occidentale, alors même que leurs propres projets industriels et militaires dévastaient les écosystèmes. À l'époque de Brejnev, le droit environnemental et les politiques de conservation – notamment l'expansion des zapovedniki [zones particulièrement protégées] et la création de comités environnementaux – étaient présentés comme des preuves du progrès socialiste et du leadership mondial. Pourtant, ces mesures restaient subordonnées aux impératifs de la production et de la parité militaire (voir note 5). La compétition de la guerre froide s'étendait à la diplomatie environnementale : les représentants soviétiques liaient la protection écologique au désarmement dans les forums de l'ONU, tandis que la propagande utilisait la rhétorique de la catastrophe écologique contre l'Occident, accusant les États-Unis de mener une guerre biologique et de propager des épidémies.
***
Le système soviétique excellait dans la formation d'un grand nombre d'ingénieurs dotés d'une formation technique spécialisée. En 1991, l'URSS comptait un tiers des ingénieurs et un quart des physiciens du monde, mais l'éducation environnementale n'avait pratiquement pas pris racine (voir note 6). Seuls quelques officiers étaient chargés de surveiller le respect de la nature par l'armée. En réponse à une résolution du Parti et du Conseil des ministres de 1978 sur le renforcement de la protection de l'environnement, le ministre de la Défense a publié en 1980 le décret n° 156, créant un Inspectorat de la protection de l'environnement. En 1987, cette inspectorat a été élevé au rang de subdivision indépendante relevant du vice-ministre de la Défense et chef des services d'intendance des forces armées. Cependant, même sous la pression du ministre de la Défense, de nombreuses unités ne disposaient pas d'inspecteurs environnementaux externes, et les inspections créées en 1987 ont été vidées de leur substance : leurs effectifs ont été réduits de moitié et les membres restants ont été réaffectés ailleurs (voir note 4).
En 1988, le lieutenant-colonel Yury Sorokin, directeur de l'Inspectorat de la protection de l'environnement, a prudemment révélé dans une obscure revue militaire que le comportement de l'armée avait été peu soucieux à cet égard : « Il y a tellement de lacunes dans nos pratiques [militaires] de protection de l'environnement que nous ne pouvons tout simplement pas rester silencieux à ce sujet. » Citant les incendies de forêt, le déversement incontrôlé de déchets et les fuites de déchets pétroliers dans les réserves d'eau des villes de garnison, il a ajouté que l'installation de dispositifs de contrôle des émissions sur les voitures, les camions et les blindés militaires se développait lentement. Même si les inspecteurs se sont déplacés partout pour inciter les commandants à nettoyer leurs bases et à sensibiliser leurs troupes, il était « trop tôt » pour parler d'améliorations (voir note 4). Comme l'a suggéré Yury Sorokin, le problème sous-jacent était la croyance persistante que la protection de l'environnement était secondaire et que les violations n'avaient que peu de conséquences.
Tout au long de la fin de la période soviétique, l'armée est restée une source majeure mais largement opaque de dévastation environnementale, du déversement routinier de déchets aux accidents nucléaires catastrophiques. Seules des informations fragmentaires ont été rendues publiques. Les catastrophes très médiatisées ont été largement rapportées, mais rarement reconnues par les forces armées, ce qui a renforcé la méfiance du public. Des militant·e·s, des journalistes et des scientifiques tels qu'Aleksei Yablokov ont dénoncé le secret qui entourait ces pratiques, l'augmentation des taux de cancer dans les régions touchées et les retombées à long terme de sites tels que Baïkonour et le lac Karatchaï [lieu de stockage de déchets radioactifs]. Malgré des protestations occasionnelles, des poursuites judiciaires et des demandes de nettoyage[7], les autorités militaires ont constamment éludé leurs responsabilités, dissimulant une grande partie des dommages écologiques à la surveillance et à la reddition des comptes.
En fin de compte, l'armée soviétique a souffert de la dévastation environnementale qu'elle avait causée. La dégradation de l'environnement, par exemple, a directement contribué au déclin de la puissance militaire. En 1990, moins de la moitié des hommes en âge d'être appelés sous les drapeaux étaient aptes au service. De nombreux jeunes hommes des régions industrielles touchées par la pollution toxique, telles que Tcheliabinsk [Sibérie occidentale] et Krasnodar [située dans la Russie européenne, au sud de Moscou], ont été déclarés inaptes au service militaire en raison de leur mauvaise santé. Les soldats tombaient également malades en raison du mauvais entretien des casernes et de l'hygiène insuffisante dans les garnisons militaires (voir note 4). En conséquence, au moment de l'effondrement de l'Union soviétique, l'armée a été critiquée non seulement en raison de la prise de conscience environnementale croissante et de l'activisme qui a suivi les politiques de glasnost et la catastrophe nucléaire (avril 1986) de Tchernobyl »[8], mais aussi parce qu'elle n'avait pas réussi à protéger ses propres troupes et son futur personnel militaire. C'est pourquoi l'un des principaux objectifs de l'écologie militaire – et des institutions créées pour la mettre en œuvre – était donc de protéger le personnel militaire contre les dommages environnementaux causés par les forces armées elles-mêmes.
L'écologie militaire en Russie
Après l'effondrement de l'URSS, l'écologie militaire a été reconstruite parallèlement aux nouvelles forces armées russes. En 1992, l'ancien Inspectorat de la protection de l'environnement a été transformé en Direction de l'écologie et des moyens spéciaux de protection au sein du ministère russe de la Défense, initialement dirigée par le colonel Sergey Grigorov, dont la carrière s'est étendue de l'Afghanistan au nettoyage de Tchernobyl, en passant par des missions internationales en Antarctique. À partir de 1997, il a dirigé la Direction de la sécurité environnementale, supervisant la destruction des stocks d'armes chimiques. Ses affectations ultérieures à la Commission technique d'État sous l'autorité du président et au Service fédéral de contrôle technique et des exportations, puis son rôle de conseiller présidentiel, reflètent un changement plus large dans les priorités militarisées de la Russie : de la sécurité écologique et chimique à la protection de l'information et à la cyberdéfense.
La surveillance écologique de l'armée n'a jamais été indépendante. Les périodes d'expansion ou de déclin n'avaient pas grand-chose à voir avec les besoins environnementaux, mais plutôt avec l'évolution de la volonté politique et la restructuration administrative, façonnées par les ambitions géopolitiques, les surplus économiques sectorielles et la sécurité institutionnelle. La brève période à la fin des années 1990, durant laquelle le Service environnemental relevait directement du ministre de la Défense, laissait entrevoir une certaine autonomie institutionnelle. Cependant, il a rapidement été intégré à la hiérarchie logistique et dépouillé de son influence. La dissolution du Comité d'État pour la protection de l'environnement en 2000 a affaibli la surveillance civile, et les réformes internes de 2008 à 2014 ont éliminé environ 80% du personnel chargé de l'écologie de l'armée. Un décret présidentiel de 2020 a une fois de plus consolidé les responsabilités environnementales au sein du ministère de la Défense, mais sans modifier la hiérarchie sous-jacente.
Les responsabilités courantes comprennent aujourd'hui la rédaction de documents réglementaires, la réalisation d'évaluations environnementales des installations militaires et la surveillance des émissions des centrales thermiques des garnisons, qui peuvent représenter jusqu'à 70 à 80% de la pollution atmosphérique locale. Les académies militaires utilisent même des manuels spécialisés, tels que Military Ecology, pour former leur personnel. Les documents officiels stipulent que les exigences environnementales ne doivent être respectées que dans la mesure où elles n'interfèrent pas avec la tâche principale : infliger un maximum de pertes à l'ennemi. Cette formulation transforme la sécurité écologique en une recommandation bien intentionnée plutôt qu'en une norme contraignante. Dans la pratique, elle n'est appliquée que lorsqu'elle n'entrave pas les objectifs de combat, lorsque les responsables politiques s'y intéressent ou lorsque les dommages accumulés commencent à gêner les opérations de l'armée elle-même.
En conséquence, l'écologie militaire fonctionne presque exclusivement de manière réactive. Au lieu d'une prévention systématique, elle traite des conséquences à long terme de l'activité militaire : contamination pétrolière vieille de plusieurs décennies, aérodromes et champs de tir abandonnés, sites de stockage de combustible nucléaire usé, eaux navales polluées et montagnes de ferraille sur les îles arctiques. Comme l'ont souligné Vladimir Trishunkin, chef du Commandement du soutien matériel et technique, et Olga Astafeeva, cheffe du Service de sécurité environnementale, les normes relatives à l'impact environnemental admissible dans les unités militaires n'ont commencé à être élaborées qu'en 2018. En 2020, Olga Astafeeva a souligné le sous-financement chronique de la construction, de la réparation et de la modernisation des installations de protection de l'environnement dans les forces armées, ce qui a empêché la mise en œuvre complète des mesures visant à réduire les dommages environnementaux.
Le projet national « Écologie » (2011-2024) a permis aux unités militaires ayant des responsabilités environnementales de recevoir des ressources pour démanteler des installations chimiques et nucléaires et construire des infrastructures de gestion des déchets. Cependant, les nouveaux fonds alloués ont principalement servi à financer des opérations de nettoyage et de démolition plutôt qu'une gestion proactive de l'environnement. Certaines propositions envisageaient même de convertir d'anciennes usines de destruction d'armes chimiques en sites d'incinération des déchets, ce qui montre à quel point le travail écologique reste lié à la reconversion militaro-industrielle.
Dans la pratique, la sécurité environnementale au sein des forces armées russes continue de fluctuer en fonction des priorités politiques et reste clairement secondaire par rapport aux considérations tactiques. Il n'existe pas de système cohérent de protection écologique, mais plutôt une tentative tardive de gérer des problèmes qui ont depuis longtemps échappé à tout contrôle. Cette trajectoire suggère que la surveillance écologique de l'armée ne peut être exercée efficacement depuis l'intérieur même de l'armée. En maintenant la surveillance écologique derrière le voile du secret militaire, l'État garantit en fait que la responsabilité reste un exercice administratif interne plutôt qu'une véritable garantie de la santé publique ou de l'intégrité environnementale.
Guerre environnementale
Outre la pollution conventionnelle et la dégradation de l'environnement résultant des essais militaires d'armes nucléaires, chimiques et biologiques, l'impact de l'armée pendant les conflits armés est profond et multiforme. Faisant écho aux arguments idéologiques de l'époque de la guerre froide en faveur de la protection de l'environnement comme justification morale de l'action militarisée, la Fédération de Russie continue de déployer des arguments écologiques et environnementaux pour légitimer l'agression militaire. Par exemple, dans une interview, Alevtin Yunak, qui a occupé le poste de responsable de la sécurité environnementale de 2002 à 2008, a affirmé que les opérations militaires russes en Tchétchénie visaient à éviter des dommages écologiques importants : « Au cours des dix dernières années, le “terrorisme environnemental” s'est emparé de la région du Caucase du Nord de la Russie, en particulier de la Tchétchénie et de l'Ingouchie. Il est bien connu que les écologistes militaires ont été parmi les premiers à tirer la sonnette d'alarme et à commencer à le combattre. […] Des milliers de mini-raffineries de pétrole de fortune, construites en violation des normes techniques existantes, ont été exploitées sans aucune surveillance ni contrôle. Cela a entraîné une pollution pétrolière étendue. Le ministère de la Défense a pris des mesures cohérentes pour normaliser la situation environnementale en Tchétchénie. »
Contrairement aux affirmations d'un général russe, la situation écologique en Tchétchénie s'est détériorée en raison de la destruction des infrastructures industrielles par les frappes aériennes russes, de la contamination délibérée des sols et des rivières par les déchets nucléaires provenant du site d'enfouissement de Radon [gaz radioactif naturel incolore et inodore issu de la désintégration de l'uranium et du radium], de la destruction des systèmes d'irrigation et des installations de stockage de pesticides, et du bombardement des forêts et des précieux pâturages alpins. Ces événements ont entraîné une forte augmentation de la morbidité globale et une réduction de l'espérance de vie, ainsi qu'une recrudescence des cas de cancer et de tuberculose parmi la population tchétchène.
Au cours de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, la Russie a causé – et continue de causer – d'énormes dommages environnementaux, qui ont été documentés par des chercheurs et des écologistes ukrainiens et internationaux[9]. Certains chercheurs ukrainiens, tels que Svitlana Matviyenko, affirment que la pollution est une arme de guerre délibérée et fait partie de ce qu'elle appelle la « guerre élémentaire ». Les médias russes présentent souvent les catastrophes écologiques comme des événements incontrôlables, résultant de forces naturelles plutôt que de décisions politiques ou de stratégies militaires. Ce cadre obscurcit la responsabilité et limite le contrôle public. Si le rôle des unités environnementales dans la prise de décision interne reste classé secret, leurs actions peuvent être retracées en lien avec deux des crises écologiques les plus importantes de la guerre : la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia et la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka [voir ci-dessous l'émission consacrée à la dimension de destruction écologique de la guerre menée en Ukraine].
Des rapports officiels documentent la participation des troupes de défense nucléaire, chimique et biologique (troupes de protection NBC) à des opérations impliquant des munitions incendiaires et au phosphore en Ukraine, malgré leur responsabilité dans les impacts environnementaux des activités militaires. Les responsables russes ont explicitement mentionné l'implication des « troupes de protection écologique, chimique et biologique » lors de l'assaut contre la centrale nucléaire de Zaporijia (NPP). Ces troupes sont équipées de systèmes de lance-flammes lourds, notamment le TOS-1ASolntsepyok et le TOS-2 Tosochka. Ces systèmes ont une portée étendue et un impact sur une large zone, ce qui en fait des armes efficaces sur le champ de bataille, mais aussi des dangers importants pour l'environnement. Au cours du conflit, quatre brigades et quatre régiments ont reçu le titre honorifique de « Gardes », quatre officiers ont reçu le titre de « héros de la Russie » et 4563 militaires ont reçu des distinctions nationales ou départementales, dont 320 ordres du courage. Cela suggère que ces unités de « protection » se sont concentrées sur des tâches offensives, notamment des attaques impliquant des agents chimiques et des systèmes thermobariques.
Sur le plan structurel, cela reflète une contradiction plus profonde : la protection de l'environnement au sein de l'armée est en partie supervisée par les mêmes divisions chargées du déploiement des armes biologiques et chimiques. Si les troupes de protection NBC ont officiellement pour mission de protéger les forces armées contre les armes de destruction massive et d'en atténuer les conséquences, elles sont en réalité devenues à la fois des atténuateurs et des producteurs.
Les mentions des « troupes écologiques » circulent également largement dans l'écosystème propagandiste entourant la guerre. Depuis le début de l'invasion à grande échelle, les médias d'État ont amplifié les déclarations du chef des troupes de protection NBC, le général Igor Kirillov, prononcées lors de briefings du ministère de la Défense. Kirillov a affirmé que les laboratoires biologiques américains en Ukraine étudiaient des virus transmis par les moustiques. Il a accusé l'Ukraine de propager la grippe aviaire en Russie, puis a prétendu que le Covid-19 était originaire des États-Unis et avait été créé artificiellement. En octobre 2024, il a accusé l'Ukraine d'utiliser des armes chimiques occidentales à Soudja [oblast de Koursk, dès août 2024 les troupes ukrainiennes effectuent une incursion]. La veille de sa mort [décembre 2024], les services de sécurité ukrainiens l'ont accusé d'avoir utilisé à grande échelle des agents chimiques interdits.
Dans le discours officiel, les catastrophes écologiques sont systématiquement attribuées à des sabotages ukrainiens. En 2023, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé Kiev d'être responsable de la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka et des dommages humanitaires et environnementaux qui en ont résulté : collectivités inondées, cours d'eau contaminés et mortalité massive d'animaux. Le même discours présente l'Ukraine comme négligente ou malveillante dans sa gestion des sites dangereux, tels que l'usine chimique de Pridneprovsky, où de grandes quantités de déchets radioactifs menaceraient le bassin du Dniepr. Dans les deux cas, le risque écologique est externalisé vers l'Ukraine, tandis que la présence, les responsabilités et les actions des instances russes chargées de la protection de l'environnement sont manifestement absentes du récit. Ces discours révèlent comment la rhétorique écologique et biologique est instrumentalisée dans le cadre de la guerre de l'information, brouillant la frontière entre la protection de l'environnement et la légitimation de l'agression militaire.
L'écologie militaire révèle comment la protection de l'environnement est absorbée par la logique de la guerre. Elle est mobilisée lorsqu'elle est utile, ignorée lorsqu'elle est gênante et utilisée comme arme lorsqu'elle est stratégiquement efficace. Dans le cas de la Russie, la rhétorique écologique devient un moyen de légitimer la violence, et les unités écologiques oscillent entre l'atténuation des dommages passés et la mise en place de nouvelles formes de destruction. Au lieu de prévenir la catastrophe, l'écologie militaire transforme la crise environnementale en une ressource pour le pouvoir militarisé et la colonisation. (Article publié sur le site Posle le 28 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)
Références
Sloterdijk, P. (2009). Terror From The Air. MIT Press / Semiotext(e).
Hamblin, J. D. (2013). Arming Mother Nature : The birth of catastrophic environmentalism. Oxford University Press.
Walker, J. (2020). More Heat Than Life : The Tangled Roots Of Ecology, Energy, And Economics. Palgrave Macmillan.
Feshbach, M., & Friendly, A., Jr. (1992). Ecocide in the USSR. Basic Books.
Josephson, P., Dronin, N., Mnatsakanian, R., Cherp, A., Efremenko, D., & Larin, V. (2013). An Environmental History Of Russia. Cambridge University Press.
Komarov, B. (1980). The Destruction Of Nature In The Soviet Union. Pluto Press.
McNeill, J. R., & Unger, C. R. (Eds.). (2010). Environmental Histories Of The Cold War. Cambridge University Press, 23.
Coumel, L., & Elie, M. (2013). A belated and tragic ecological revolution : Nature, disasters, and green activists in the Soviet Union and the post-Soviet states, 1960s–2010s. The Soviet and Post-Soviet Review, 40(2), 157–165.
Tsymbalyuk, D. (2025). Ecocide in Ukraine : The environmental cost of Russia's war. Polity.
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24.03.2026 à 11:22
La guerre au Moyen-Orient creuse l'appétit des pays pétroliers

Canada, Norvège, États-Unis, France... À l'aune de la guerre au Moyen-Orient, la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles s'accroît. Un cercle vicieux dont il est difficile de s'extraire.
Tiré de Reporterre
19 mars 2026
Par Vincent Lucchese
La guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d'Ormuz, où transite jusqu'à un quart du pétrole et du gaz produit dans le monde, attisent les ambitions de producteurs d'énergies fossiles éloignés et préservés de ce chaos régional. Le Canada, quatrième producteur de pétrole brut dans le monde, a ainsi annoncé une hausse de ses exportations, officiellement pour contribuer à limiter l'envolée des cours du baril. Le pays aimerait en réalité en profiter pour développer ses capacités et ses infrastructures fossiles.
En Europe, la Norvège, premier fournisseur de gaz du continent et producteur pétrolier majeur, entend également tirer profit de la situation. Le pays fait pression sur l'Union européenne pour que celle-ci abandonne son idée de moratoire sur les forages en Arctique.
Ces éléments viennent en réalité confirmer une inquiétante tendance de fond, que la guerre en Iran ne fait que renforcer : la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles. Le cas le plus emblématique est celui des États-Unis de Donald Trump et de la montée en puissance d'un fascisme fossile, qui a conduit à l'intervention militaire au Venezuela et à la mainmise sur les réserves pétrolières du pays.
Mais la France n'échappe pas non plus, dans une moindre mesure, à cette dynamique. Fin janvier, le Sénat a voté la réautorisation de la recherche et l'exploitation d'hydrocarbures dans les territoires d'outre-mer. Le texte cible en particulier le pétrole en Guyane et le gaz à Mayotte. Toutes ces initiatives sont un contresens climatique total, alors que la lutte contre le réchauffement planétaire imposerait l'arrêt immédiat de tout investissement dans les énergies fossiles.
La menace d'un verrouillage fossile
L'un des aspects les plus dangereux et vicieux de ces investissements est qu'ils menacent de verrouiller un peu plus notre trajectoire énergétique sur le long terme. Plus l'on investit dans un type de système, plus il devient compliqué de s'en extraire : c'est ce que résume le concept de « dépendance au sentier ».
« C'est doublement vrai avec les énergies fossiles, explique Fanny Henriet, économiste au CNRS. D'une part, parce que les gros investissements se font au lancement des projets d'exploitation de ces énergies. Le coût que l'on paye ensuite pour les extraire est marginal. Une fois qu'on a investi, on a donc tout intérêt à continuer d'extraire le plus longtemps possible. » D'autre part, « les technologies se développent préférentiellement dans les secteurs les plus développés et rentables, précise-t-elle. Plus on se spécialise dans les énergies fossiles, plus la technologie s'y développe, au détriment d'autres secteurs ».
« Une fois qu'on a investi, on a tout intérêt à extraire le plus longtemps possible »
La logique de marché renforce, en outre, ces boucles d'investissements : plus les prix du pétrole sont hauts, plus ils stimulent l'innovation pour optimiser et rentabiliser l'exploitation de réserves pétrolières jusqu'ici jugées trop chères. C'est ce qui s'est passé avec le développement de la fracturation hydraulique et l'exploitation du pétrole et du gaz de schiste, repoussant sans cesse l'avènement du pic pétrolier.
Rien n'est joué
Le cercle vicieux des investissements mortifères dans les énergies fossiles n'a toutefois encore rien d'inéluctable. « Tout n'est pas joué, nous ne sommes que dans les premiers jours de la crise. Et les volumes en jeu sont plus faibles qu'en 2022 [lors de la crise liée à la guerre en Ukraine et à l'approvisionnement en gaz russe] », dit Ines Bouacida, chercheuse sur le climat et l'énergie à l'Iddri, l'Institut du développement durable et des relations internationales.
Tout l'enjeu est donc de contrer le discours des lobbies des industries fossiles et de leurs relais. Ceux-ci tentent de récupérer à leur profit les objectifs européens de gagner en « autonomie énergétique », besoin rendu d'autant plus aigu par la crise en cours, en appelant à diversifier les sources d'approvisionnement en gaz et en pétrole.
« Sauf qu'on connaît aujourd'hui des manières de sortir durablement et structurellement de notre dépendance aux énergies fossiles. Si on avait respecté notre objectif de 2015 sur la rénovation énergétique, en dix ans, on serait sorti de notre dépendance au gaz russe en France », illustre Ines Bouacida.
Ne manque donc que la volonté politique, la Commission européenne élue en 2024 enchaînant les reculs et les détricotages brutaux des politiques environnementales. « Il y a malgré tout eu des avancées depuis 2022. On a vu une accélération sur la vente de pompes à chaleur, un très fort développement des véhicules électriques. Même si on est en retard sur nos objectifs et que les attaques se multiplient contre l'architecture climatique européenne, la transition est avancée en Europe », souligne la chercheuse. Une manière de garder espoir en rappelant que la dépendance au sentier pourrait aussi concerner le déploiement timidement amorcé de solutions vertueuses.
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