22.09.2026 à 12:23
Espagne. À Ceuta, militarisation et extrême droitisation des esprits

Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.
Tiré d'Orient XXI.
Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.
Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.
« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.
Une caserne à ciel ouvert
Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.
Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.
Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.
La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc (1). Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.
« On sentait sous nos pieds des corps »
« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »
La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.
Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.
Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.
« Je ne me sens plus en sécurité »
Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.
« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.
La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »
Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.
« Les chrétiens ne veulent pas voir de migrants dans le centre »
Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.
« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.
Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.
« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :
- Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.
À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »
« Moi, je les brûlerais tous ! »
Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.
Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.
Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.
Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »
« Les gens ont enlevé leur masque »
À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.
Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.
Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.
La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.
Des mères empêchent leurs filles de sortir seules
« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.
La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.
Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.
« Eux, ce ne sont pas des gens civilisés »
Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.
Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».
C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.
Une crise réelle qui déplace les frontières
Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.
Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.
Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.
Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.
Notes
1- Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.
22.09.2026 à 12:22
Allemagne. Die Linke remporte les élections au Parlement régional : Berlin passe au rouge

Elif Eralp est la grande gagnante des élections au Parlement régional de Berlin. Avec 25,7% des suffrages, l'avance de Die Linke sur la CDU, qui obtient 18,8%, est nette – et plus importante que prévu. Lors de la soirée électorale organisée à la Festsaal Kreuzberg [quartier « multiculturel » de Berlin], les militants et militantes s'étreignent, tandis que des cris « Elif ! Elif ! » résonnent dans la salle.
Tiré d'À l'encontre.
Dix minutes seulement après la première estimation des résultats, Elif Eralp monte sur scène. Elle déclare : « À partir d'aujourd'hui, nous allons changer ensemble notre Berlin et en faire un endroit meilleur. » Dans la ville, « l'amour et la justice ont triomphé de la haine ». Elle est interrompue par les cris « Alerta, Alerta, Antifascista » de ses partisans et partisanes. Car tous ici le savent : le succès de Die Linke a également permis de tenir l'AfD en échec. « Ce signal part vers le monde entier », s'exclame Elif Eralp.
Dans son discours de 20 minutes, Elif Eralp remercie ensuite toutes les personnes qui l'ont soutenue et ont rendu ce résultat possible : sa famille en Turquie, ainsi que tous ceux qui l'ont soutenue par des appels au vote, tant les acteurs du monde culturel que les syndicats.
La stratégie de Die Linke a pleinement porté ses fruits lors de cette campagne électorale. Bien que la députée Elif Eralp fût inconnue de la plupart des électeurs et électrices, son parti a décidé il y a un an de la désigner comme tête de liste et a dès lors mis en scène un duel entre Eralp et la CDU, faisant comme si le SPD et les Verts – qui se situaient jusqu'alors à un niveau similaire dans les sondages – n'existaient pas.
La stratégie « Eralp contre Evers » a porté ses fruits
Le leitmotiv Elif Eralp contre Stefan Evers – le candidat tête de liste de la CDU [de 2016 à 2023, il était secrétaire général de la CDU Berlin, il se caractérisait par ses violentes critiques adressées à la gauche] – a récemment fait la une de tous les médias : dans des débats diffusés sur plusieurs chaînes de télévision privées, à la une des journaux nationaux et également dans d'innombrables vidéos virales sur Internet. Lors de la clôture de la campagne électorale de Die Linke, vendredi 18 septembre devant la mairie rouge, Elif Eralp était entourée d'un nombre de journalistes sans précédent pour ce Die Linke régional. Alors qu'une éventuelle victoire de la CDU ne promettait qu'un « statu quo », la perspective d'une victoire de Die Linke a fait monter l'émotion en flèche. La tête de liste a promis : « Nous allons écrire une page d'histoire qui ne se limitera pas seulement en Allemagne. »
Avec ce duel mis en scène, Die Linke a désormais devancé les deux autres partis du bloc de centre-gauche lors du scrutin de dimanche : elle a nettement distancé les Verts, qui ont obtenu environ 14,3% des suffrages, et a carrément surclassé le SPD, qui obtient 12,1%. Et pourtant : sans ces deux partis comme partenaires, Elif Eralp ne deviendra pas la prochaine maire de Berlin.
25,7% des suffrages : c'est un record historique pour Die Linke à Berlin. En 2001, le PDS (Parti du socialisme démocratique-Partei des Demokratischen Sozialismus) [1], sous la houlette de Gregor Gysi [2], avait obtenu 22,6% à la suite du scandale bancaire [3], ce qui ne lui avait toutefois valu que la troisième place.
Les bastions de Die Linke sont répartis dans toute la ville
La première place dans la capitale marque un tournant et revêt une grande importance symbolique – notamment en réponse à la montée en puissance de ‘AfD. Die Linke remporte par ailleurs pour la première fois une élection régionale grâce, entre autres, aux arrondissements de Berlin-Ouest. Ses bastions sont répartis dans toute la ville.
Il y a à peine deux ans, le parti était au plus bas, affaibli par la polémique autour de Sahra Wagenknecht [qui rompt avec Die Linke en octobre 2023 puis formera le BSW], et se rapprochait même à Berlin du quorum des 5%. Mais depuis, la tendance est à la hausse, notamment grâce à un nouvel élan après les élections fédérales de février 2025. Dix mille personnes ont adhéré au parti à Berlin. Aucun autre parti n'est aussi présent dans la capitale, que ce soit lors d'assemblées de locataires, à l'occasion porte-à-porte, de collectes de déchets ou sur les réseaux sociaux. Le parti a frappé à un quart de million de portes, a annoncé le chef du parti berlinois, Maximilian Schirmer, lors de la clôture de la campagne électorale – « aucun parti n'avait jamais réussi cela lors d'une élection régionale ».
Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi Die Linke a pu réitérer, voire consolider, son succès des élections fédérales, lors desquelles il était déjà en tête dans la ville [Die Linke obtenait 19,9%, SPD 15,1%, Grüne 16,6%, CDU 18,3%, AfD 15,2%, listes de parti]. La candidate elle-même a joué un rôle majeur : elle a su se démarquer de ses concurrents ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas un homme prénommé Stefan ou Steffen. Elif Eralp n'a même pas eu besoin de mettre en avant son parcours migratoire, mais dans une ville où 42% des habitant·e·s sont issu·e·s de l'immigration, dont beaucoup, comme elle, sont d'origine turque, c'est un atout. « Il n'est pas écrit que l'un·e d'entre nous y parvienne », tel était l'un de ses messages. Et après les élections en Saxe-Anhalt, Elif Eralp s'est déclarée avec assurance « la riposte à l'AfD ».
Parallèlement, non seulement Elif Eralp n'a commis aucune erreur pendant la campagne électorale, mais elle a gagné en assurance. Ses discours ne semblaient plus récités par cœur ; elle donnait l'impression authentique de connaître les grands problèmes des Berlinois à travers sa propre expérience, par exemple en expliquant qu'elle-même, en tant que mère, avait dû chercher un logement [la crise du logement est au centre des préoccupations sociales à Berlin]. En tant que candidate proche du peuple, prônant une « politique inclusive », elle s'est de plus en plus rapprochée de la comparaison souvent citée avec le maire new-yorkais Zohran Mamdani, même si elle n'a pas suscité un véritable engouement dans la ville.
La seule fausse note de ces dernières semaines a été le manque de volonté de la part d'une partie de son parti de ne pas pousser trop loin la solidarité avec la Palestine au point de la faire basculer dans l'antisémitisme, surtout après qu'un rappeur eut pu vanter les mérites de l'« Intifada » lors d'un meeting électoral de Die Linke à Neukölln [4]. Elif Eralp elle-même, engagée de longue date dans la lutte contre le racisme, a certes su faire valoir de manière crédible son opposition à l'antisémitisme comme au racisme, mais aucun autre sujet ne l'a amenée à s'exprimer aussi souvent.
Elle a elle-même bénéficié du soutien d'un appel à voter lancé par des survivants et des proches de victimes d'attentats d'extrême droite. Pas un appel en faveur de Die Linke, mais en faveur d'Elif Eralp. La mesure dans laquelle les franges rebelles du parti ont néanmoins nui à la campagne ne se révélera peut-être qu'au cours des prochaines négociations exploratoires ou de coalition.
Mais Die Linke a marqué des points non seulement grâce à sa candidate, mais aussi sur le fond, en mettant l'accent sur les loyers, le ramassage des ordures, le nettoyage urbain, la gestion des déchets ainsi que les transports en commun. La chaîne dorée portée par la candidate, sur laquelle était inscrit le thème « plafonnement des loyers », était plus qu'un simple gag : elle exprimait le fait que le parti avait réussi à se positionner comme l'offre la plus crédible pour les locataires victimes d'abus dans la ville. Les contrôles des loyers abusifs et des frais de chauffage ont apporté une aide concrète à des dizaines de milliers de personnes, tout comme les rassemblements organisés dans les grands quartiers contre des groupes immobiliers indélicats ou indifférents. À cela s'ajoute toute une série de mesures en matière de politique locative qui dorment dans les tiroirs – ainsi que la promesse de faire enfin avancer la socialisation des grands groupes immobiliers.
La mise en œuvre du référendum de 2021 [sur l'expropriation des compagnies immobilières de Berlin qui possède plus de 3000 logements, avec rachat par le gouvernement régional : il a obtenu 60% des suffrages], qui a remporté un franc succès, devrait constituer le principal obstacle dans les négociations en vue d'une alliance de gauche. Le candidat tête de liste du SPD, Steffen Krach, a d'emblée rejeté ce projet. Mais les Berlinois·es n'ont pas récompensé cette position du SPD. (Article publié dans la Taz, le 20 septembre 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)
Notes
[1] Le PDS, fondé en 1990, est issu du SED de l'Allemagne de l'Est, fondé en 1946. En décembre 1989, une structure SED-PDS est créée et en février 1990, le PDS s'affirme comme parti, « débarrassé » du SED, mais présent pour l'essentiel dans l'est de l'Allemagne. En juin-juillet 2005, dans le contexte des élections fédérales, s'opère une alliance entre la WASG (Alternative électorale travail et justice) – organisation regroupant des opposants à la ligne Schröder du SPD et des syndicalistes – et le PDS. Cette coalition prend le nom de Linkspartei. Cela aboutira en juin 2017 à la naissance de Die Linke, qui regroupe PDS (1990), Linkspartei-PDS (2005). (Réd.)
[2] Gregor Gysi (né en1948), membre du SED depuis 1967, va s'affirmer sur la scène politique lors de la crise ouverte du régime de la RDA en novembre 1989. Il sera un des animateurs poussant à la transformation du SED en PDS. De 1990 à 2002, il est élu député au Bundestag. Il sera durant une courte période ministre de l'Economie et maire adjoint de Berlin. Après s'être retiré de ses responsabilités – il s'est trouvé comme d'autres députés sous pression médiatique pour utilisation privée de miles de Lufthansa – il revient sur la scène politique lors des élections de 2005 et va présider la fraction parlementaire de Die Linke, initialement en collaboration avec Oskar Lafontaine, puis seul. (Réd.)
[3] En juin 2001 éclate l'effondrement de la Bank Gesellschaft Berlin qui annonce un trou de plus de 2 milliards d'euros. Cette banque est détenue à hauteur de 56,6% par la Ville-Etat de Berlin. Cette crise est provoquée par l'effondrement du marché immobilier à Berlin et par une gestion tout sauf transparente par ses dirigeants issus de la CDU. Ce « scandale » va déboucher sur de nouvelles élections. (Réd.)
[4] Le samedi 29 août, le rappeur Dahabflex, lors du meeting électoral de Die Linke à Neukölln, quartier multiculturel de Berlin, a lancé le slogan : « Yallah, yallah, Intifada, Cisjordanie, Palestine, Gaza » et « Death to the IDF ». Il s'en est suivi des fortes critiques de la CDU, du SPD et des Verts qui ont accusé Die Linke d'inclination d'antisémitisme, une accusation qui rapidement utilisée en Allemagne. Dans ce contexte, Die Linke doit gérer une double pression. D'un côté, le maintien de liens avec des formations comme le SPD et les Verts pour une coalition gouvernementale, de l'autre sa présence et les liens tissés avec les mouvements sociaux parmi lesquels la solidarité avec la Palestine occupe une place de relief, à côté du thème du logement et de l'expropriation des spéculateurs. Elif Eralp, à propos des slogans lancés par ce rappeur, a pris ses distances mais a souligné l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme contre Die Linke. Elle a répété à multiples fois son opposition au racisme et à l'antisémitisme. (Réd.)
22.09.2026 à 12:21
Iran : Une situation de crise aiguë

Dans l'incapacité de remporter la guerre, Trump s'enlise. La République islamique d'Iran répond coup pour coup aux bombardements américains. À l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis et des élections législatives en Israël, Trump et Netanyahou ne peuvent reculer. Cela fait craindre une fuite en avant et une intensification de la guerre dans les semaines à venir.
Tiré de Entre les lignes et les mots
La fermeture du détroit d'Ormuz, le blocus maritime et les sanctions imposées par les États-Unis, l'inflation galopante, la pauvreté et l'aggravation de la crise économique, ont conduit la société iranienne au bord de l'explosion sociale. La détérioration des conditions de vie s'accompagne de la militarisation du régime, de l'augmentation des exécutions et du renforcement de la répression.
Le pouvoir renforce son dispositif sécuritaire.
En témoigne le projet présenté au Parlement le 16 août, consacré à « l'infiltration des services de renseignement étrangers et d'officines ». Trois jours plus tard, neuf hauts responsables du pouvoir judiciaire, des dirigeants de l'Organisation des prisons et de l'Inspection générale du pays, d'organes sécuritaires, des Gardiens de la révolution ou du Bassidj, ont été destitués et remplacés.
Cette prétendue « réforme » est avant tout destinée à renforcer la capacité répressive du régime face aux soulèvements à venir.
Le Guide suprême, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, a remplacé le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de l'Iran par un ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ce changement soudain à la tête du Conseil place Mohsen Rezaee au cœur du processus décisionnel en matière de sécurité nationale.
La nomination inattendue de Mohsen Rezaï, ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique pendant la guerre Iran-Iraq, au « Conseil suprême de sécurité nationale », ou celle de Hossein Taëb à la tête du Bassidj en sont des exemples. Taëb, ancien chef du renseignement des Gardiens de la révolution, est une figure majeure de l'appareil sécuritaire iranien, associée notamment à la répression des soulèvements populaires et des opposant.es.
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Compte au nom de : Solidarité avec les travailleurs Iraniens
Une économie en lambeaux
Washington renforce encore le blocus maritime et les sanctions. Le 20 août, les États-Unis ont annoncé de nouvelles mesures menaçant de lourdes sanctions les pays qui aideraient l'Iran à les contourner ou entretiendraient avec lui des relations commerciales. Si elles étaient effectivement mises en œuvre, la situation économique et sociale deviendrait encore plus critique pour l'immense majorité de la population.
Conséquences immédiates : nouvel effondrement de la monnaie nationale et nouvelle flambée des prix. Le blocus du détroit d'Ormuz affecte durement les importations. À titre d'exemple, la réduction des exportations de médicaments de l'Inde vers l'Iran.
En août 2026, une société pharmaceutique iranienne a annoncé une hausse moyenne de 117% sur 8 médicaments, certaines molécules augmentant de plusieurs centaines de pour cent. Ainsi, entre septembre 2025 et septembre 2026, le prix de l'amoxicilline a augmenté de 284%, celui de l'ibuprofène de 110%.
À cela s'ajoute une importante pénurie d'essence, qui pousse le régime à réduire les subventions et limiter la consommation. Cette situation illustre les difficultés croissantes de production, d'importation et de distribution des carburants.
L'inquiétude des dirigeants iraniens
Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, déclarait le 21 août : « Nous pouvons disposer de toute la puissance militaire que nous voulons, mais sans circulation financière, croissance économique et production nationale, nous ne pourrons pas tenir face à un peuple affamé. »
Le président Massoud Pezeshkian parle lui aussi d'une véritable guerre économique, militaire et sécuritaire. Il reconnaît la chute des importations et des exportations ainsi que les restrictions financières pesant sur les aides à la population, le versement des salaires et des prestations sociales. Il a également déclaré qu'« il vaudrait mieux mettre fin à la guerre dès aujourd'hui », mettant implicitement en cause la direction des Gardiens de la révolution, qui joue un rôle central dans la définition des orientations stratégiques du régime.
En réponse, les courants proches des Gardiens de la révolution et leurs médias accusent les critiques de la politique actuelle d'être des « laquais de Trump et de Netanyahou ».
À quelques jours du quatrième anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini et du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le pouvoir redoute particulièrement une nouvelle mobilisation des travailleurs/euses, des femmes, de la jeunesse et des minorités nationales.
Pris en tenaille entre la violence de l'impérialisme étatsunien et celle de la dictature réactionnaire, les peuples d'Iran luttent pour leur survie, leur dignité et leur liberté. Ils ont besoin de notre solidarité anti-impérialiste.
Babak Kia
Publié par L'Echo d'Iran n°33, septembre 2026
https://alencontre.org/moyenorient/iran/iran-a-loccasion-du-quatrieme-anniversaire-de-lassassinat-de-jina-mahsa-amini-et-du-soulevement-populaire-de-2022-1.html
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22.09.2026 à 12:20
Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus. Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu'elles soient, sur le Tibet) empêchent d'alerter efficacement les populations en aval.
Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
Par Anand Dibyesh, 3 septembre 2026
Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.
Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l'effondrement d'un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.
On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d'accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l'information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.
Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s'atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s'agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu'une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.
Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l'un ou l'autre de ses grands voisins, la Chine et l'Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d'affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d'égalité.
Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu'elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.
Une frontière militarisée
Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d'une seule Chine » et n'accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.
La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l'armée, l'accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l'écart. Le Tibet est un trou noir en matière d'information.
Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd'hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d'intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.
Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d'aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d'eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.
Lorsqu'une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d'alertes et l'acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l'efficacité.
De plus en plus d'éléments indiquent que, le 26 août, l'effondrement du glacier s'est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d'origine de la crue, aucun avertissement n'est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.
Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n'avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s'explique en partie par la rapidité de l'inondation provoquée par l'avalanche de glace, qui n'a sans doute laissé que peu de temps pour donner l'alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d'avoir pu envoyer un signal d'alerte.
Mais comme je l'ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n'existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.
Une coopération limitée
Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d'un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n'avait été donné. Les responsables népalais de l'hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.
La coopération entre les deux pays n'est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.
De part et d'autre de la frontière, l'information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l'autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d'alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.
Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d'un attentat terroriste au Cachemire, l'Inde a suspendu le traité sur les eaux de l'Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.
Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l'Inde. Face à ces risques, il faut considérer l'Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu'une zone de conflit.
Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d'alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c'est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l'épreuve : il ne s'agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d'un État étranger.
Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d'améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.
Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster
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22.09.2026 à 12:20
Yémen. Dix ans de pouvoir houthiste, une emprise encore précaire

Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.
Tiré d'Orient XXI.
Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.
Incarner l'État
Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.
Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.
Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.
S'autonomiser
Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.
Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.
Humilier les Saoudiens
L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.
L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.
En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.
La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.
Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.
22.09.2026 à 12:18
Élections israéliennes. Gadi Eisenkot, encore un général

Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.
Tiré d'Orient XXI.
Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.
Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.
Nétanyahou, un menteur pathologique
Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.
Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.
Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains (1).
Ces Marocains au couteau entre les dents
Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités (2).
Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents (3). Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).
Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.
Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.
L'inventeur de la doctrine Dahiya
Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.
Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :
- Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah (4).
Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.
- « Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, c'est que lui veut coloniser « proprement »
Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.
En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.
Critique de la loi sur Israël État-nation
Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.
Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.
« Un État palestinien n'a plus lieu d'être »
Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure » (5). Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…
Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il (6). Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit (7).
Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes (8) et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte » (9). Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.
Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn (10). Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.
Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?
Notes
1- Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.
2- Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.
3- Hazkani, op. cit.
4- « Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.
5- Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.
6- Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.
7- Linda Dayan, op. cit.
8- La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes
9- Ibidem.
10- Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.
22.09.2026 à 12:18
L'impasse du droit international et le défi d'une réforme radicale

Entrevue avec Monique Chemillier-Gendreau
Juriste spécialiste du droit international, professeure émérite de droit public et de sciences politiques à l'université Paris-Diderot, et autrice, entre autres, de Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création (Textuel, 2025)
Tiré de l'Infolettre de Collectif 19 mars
Sept 8, 2026
Dans un monde où le droit international semble de plus en plus méprisé, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau remet les pendules à l'heure. Elle rappelle notamment les vices de conception que les grandes puissances y ont laissés dès le départ, les ambigüités du principe de la souveraineté des États, et la faillite du droit international face au colonialisme sioniste. Celle qui plaide régulièrement devant les juridictions internationales, y défendant les droits du peuple palestinien, a accepté de répondre à nos questions. Cet entretien prolonge les réflexions qu'elle livrait dans le cadre de notre webinaire « Gaza, de la faillite globale au devoir d'humanité ». Une version écourtée de cet entretien, mené l'hiver dernier1, a également été publiée dans la revue Droits et libertés (vol. 45, no 1, Printemps/Été 2026).
Dans le contexte des chamboulements qu'on observe dans l'ordre multilatéral libéral qui prévalait depuis 1945, peut-on parler, selon vous, d'un effondrement du droit international ?
Monique Chemillier-Gendreau : Je dirai, pour situer d'emblée la réflexion, qu'il n'y a pas un effondrement subit du droit international ni une contestation imprévue de l'ordre multilatéral mis en place en 1945 avec une organisation regroupant les États du monde. Il y avait dès la mise en place de ce droit et de cet ordre, c'est-à-dire après la Seconde Guerre mondiale, des fragilités, des contradictions qui minaient l'un et l'autre. Elles éclatent au grand jour aujourd'hui. Je regrette que la pensée critique, si peu présente dans les Facultés de droit, n'ait pas permis d'analyser ces contradictions dès leur apparition. Dans les années 1970-1980, sous l'impulsion de Charles Chaumont, il y avait eu, lors des Rencontres de Reims, un mouvement d'analyse qui mettait en lumière les apories du droit international. Il n'y a pas eu de relais depuis. Il y a bien sûr des auteur·rices isolé·es qui développent des positions critiques. Mais le positivisme reste la doctrine qui domine les études sur le droit, or il se contente de prendre la norme juridique comme elle est et de vérifier sa validité au regard du système en vigueur. Il fait l'impasse sur l'analyse critique des fondements de ce système.
Il y a des changements notables dans la distribution du pouvoir entre les États et dans l'affichage de la volonté de domination. Celle-ci est désormais revendiquée, bien que selon des moyens différents, de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Et elle est accompagnée évidemment par un mépris du droit, lequel reste pourtant le contre-feu aux volontés de domination (« Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit », disait Lacordaire). Mais cette nouvelle donne ne fait que dévoiler ce qui était en germe dès l'origine.
Jusqu'en 1945, la société mondiale n'était régie que par les pouvoirs régaliens des États parmi lesquels le droit de faire la guerre et, notamment, la guerre de conquête. L'évolution de la technologie militaire a rendu la situation dramatique avec les deux guerres mondiales et leurs millions de morts. Lorsque le monde sort de là, meurtri par les destructions du second conflit mondial, une apparence de sagesse saisit alors les dirigeants mondiaux. C'est la création des Nations unies avec le principe central de l'interdiction du recours à la force et le développement du droit international. Et c'est très vite le vote de la Déclaration universelle des droits de l'homme aux Nations unies. Mais derrière ces avancées remarquables, les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, celles qui en étaient responsables, n'avaient pas renoncé à leur volonté de domination. C'est ce que révèle le rôle attribué aux membres permanents du Conseil de sécurité. Jamais soumis à réélection et dotés du droit de veto, ils peuvent ainsi que leurs alliés échapper à tout contrôle de l'institution, même lorsqu'ils en violent ouvertement les normes.
Cela dit, d'autres indicateurs pouvaient alerter. La Charte des Nations unies ne prévoyait aucun processus de décolonisation. Les peuples colonisés n'y étaient abordés que dans la Déclaration relative aux territoires non autonomes (chapitre XI), qui ne faisait pas de la décolonisation une obligation. Ce sont les luttes des peuples qui ont amené l'Assemblée générale des Nations unies à proclamer, en 1960, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Enfin, bien que la Charte ait affiché le souci de développer le droit international, son affirmation en faveur de la souveraineté des États fait obstacle au développement de celui-ci. Pour synthétiser, disons qu'il y avait de réelles avancées, mais une insincérité de la part de ceux qui en étaient les promoteurs et qui avaient prévu des mécanismes subtils leur permettant d'afficher des valeurs universelles tout en y dérogeant pour eux-mêmes.
Pourquoi voyez-vous le principe de souveraineté des États comme un obstacle au respect du droit international ? Par quelles voies vous semble-t-il souhaitable et possible d'agir si on espère un jour que ce droit protège vraiment les populations ?
M. C.-G. : La souveraineté des États est un principe ambigu. On fait le plus souvent l'impasse sur sa définition, laissant croire qu'il s'agit du principe garantissant l'indépendance d'un État et le protégeant contre les ingérences éventuelles des autres États. Mais la souveraineté se définit comme un pouvoir autoconstitué, qui a sa source en lui-même, un pouvoir au-dessus duquel il n'y a rien. Là est la source de la faiblesse congénitale du droit international. Celui-ci n'est pas au-dessus des États, il ne peut pas les contraindre. Le droit international leur est proposé, notamment à travers tous les traités préparés par la Commission du droit international, mais ils y puisent librement les normes auxquelles ils acceptent de souscrire. Les traités ne s'appliquent ainsi qu'à ceux qui les ont ratifiés. Et ils peuvent être dénoncés. Ainsi, n'y a-t-il pas de normes réellement universelles. Or, le monde est entré en relations intenses entre toutes ses parties sans disposer de normes communes qui s'imposeraient à tous sans qu'ils puissent les contester.
Cette faiblesse du droit international est aggravée par le fait que les juridictions internationales (à l'exception de la Cour européenne des droits de l'homme) ne peuvent être saisies d'un différend entre deux États que si l'un et l'autre en acceptent la juridiction. Si tel n'est pas le cas, le procès ne peut avoir lieu. Ainsi, la Palestine ne peut traduire Israël devant la Cour internationale de justice pour la colonisation du territoire palestinien, car Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour.
Disons enfin que la souveraineté n'est un véritable pouvoir indépendant que pour les grandes puissances. Leur souveraineté ne protège pas les États moyens ou faibles des agressions ou ingérences des plus puissants. Ce qui les protégerait, ce serait un droit commun reconnu comme tel par tous et non une souveraineté qui n'est qu'un cache-misère de leur position de dominés. On ne sortira de cette situation, aujourd'hui périlleuse, que par une réforme radicale qui conduirait la communauté internationale à reconnaître la position prééminente du droit international, le fait qu'il s'impose à tous les États. Cela suppose une codification des normes ayant cette valeur. Rien de tel ne sera possible dans le cadre actuel.
Les membres permanents du Conseil de sécurité, lorsqu'ils ont rédigé la Charte des Nations unies, ont verrouillé le système qui leur est favorable, puisqu'aucune réforme n'est possible sans l'accord des cinq membres permanents. Nous devons donc commencer à penser un avenir meilleur en dehors du cadre des Nations unies, car le cœur du réacteur, le mécanisme du maintien de la paix, est à l'arrêt. Cela dit, l'ONU reste le seul lieu permettant le dialogue entre tous les États et elle a mis en place des organisations spécialisées, des agences, des programmes qui permettent de véritables actions de solidarité mondiale. Nous devons défendre les Nations unies pour ses aspects positifs, mais il est de notre devoir de repenser comment faire advenir la paix autrement, puisque la manière dont elle a été pensée par l'ONU a échoué.
Le génocide du peuple palestinien montre la faillite du droit international sur tous les plans. Vous intervenez avec courage sur ce sujet et rappelez quel est le début de l'effacement des droits politiques de ce peuple. Où le situez-vous historiquement ?
M. C.-G. : La source historique de la situation, aujourd'hui tragique, des Palestinien·nes est dans les ambigüités entretenues dès le passage de la Palestine sous domination occidentale lors du mandat britannique exercé sur ce territoire entre 1922 et 1947. Les peuples dégagés du joug ottoman par la défaite de celui-ci en 1918 sont placés sous mandats de puissances européennes (la France et la Grande-Bretagne), les mandats A, pour lesquels, le principe est affirmé que ces peuples seront, aux termes du mandat, « reconnus comme nations indépendantes ». Ainsi, l'horizon de l'indépendance était-il esquissé et cette promesse fut respectée pour tous les mandats A (Syrie, Liban, Jordanie, Irak), à l'exception de la Palestine.
Pourquoi cette exception ? Dans le cas de la Palestine, la relation bilatérale entre le nouveau maître, une puissance européenne, et le peuple soumis à ce nouveau régime juridique considéré comme transitoire vers l'indépendance, fut percutée par l'irruption d'un tiers : le mouvement sioniste et son ambition de s'implanter sur cette même terre de Palestine. La position du mandataire britannique, exprimée dès la Déclaration Balfour en 1917 et résolument favorable au sionisme, déséquilibra complètement le rapport des forces aux dépens des Palestinien·nes. Pendant toute la durée du mandat et encore plus dans les toutes dernières années lorsque le génocide des Juif·ves par les nazis fut connu, les autorités britanniques favorisèrent pleinement l'implantation des Juif·ves et réprimèrent violemment les révoltes palestiniennes qui surgirent en réponse. Ainsi, un nouveau type de colonialisme (colonialisme de remplacement) s'est-il développé au profit des sionistes.
Pourquoi les mécanismes onusiens pourtant prévus dans le plan de partage de 1947 n'ont-ils pas permis de freiner l'expansionnisme colonial de l'État israélien et de présider à l'établissement d'un État palestinien ?
M. C.-G. : Le plan de partage prévoyait en effet deux États. Mais les Arabes de Palestine, soutenus par les États arabes de la région, refusèrent d'abord ce plan. On peut les comprendre dans la mesure où il actait la prise d'une partie de la terre palestinienne par les Juif·ves. Israël l'accepta mais en ne cessant par la suite d'élargir la part du territoire qui lui revenait aux dépens de celle attribuée à un État arabe. Écrasé·es par la guerre de 1948-1949 et la Nakba (c'est-à-dire l'expulsion massive des Palestinien·nes de villes et villages pourtant situés dans la partie de la Palestine qui leur revenait selon le plan de partage), les Palestinien·nes finirent, lors des Accords d'Oslo en 1991, par admettre le plan de partage et par reconnaître l'État d'Israël. C'est cette reconnaissance qui est la source de la légitimité actuelle de l'État d'Israël. Et il faut dire clairement que l'existence d'Israël ne peut plus être remise en cause, dans la mesure où les principaux·ales intéressé·es, les Palestinien·nes, en ont reconnu l'existence. Mais cette légitimité n'est attribuable à l'État d'Israël que dans les limites territoriales consacrées par le droit international, c'est-à-dire celles représentées par la Ligne verte qui est celle résultant des Accords d'armistice de 1949, ligne également acceptée par les Palestinien·nes à Oslo.
Les mécanismes onusiens n'ont pas freiné l'expansionnisme israélien, d'une part parce qu'ils sont faibles et, d'autre part, parce qu'il n'y a pas eu de volonté politique des autres États de les actionner. Le plan de partage prévu dans la résolution 181 votée par l'Assemblée générale des Nations unies en 1947 n'était qu'une recommandation et ne pouvait en soi créer un nouvel État. L'Assemblée générale le savait si bien que dans sa recommandation, elle demande au Conseil de sécurité de prendre les mesures permettant l'exécution de ce plan. Le Conseil de sécurité n'en a rien fait. Ensuite, lors des expansions israéliennes, si parfois le Conseil de sécurité les a condamnées, il n'a jamais mis en place les sanctions qui étaient cependant en son pouvoir et qui auraient été de nature à stopper l'expansion coloniale d'Israël. Les États-Unis ont été le gardien vigilant des intérêts d'Israël, les autres puissances occidentales, comme les États arabes, n'ont protesté qu'en paroles non suivies d'actes.
Abordons la question du droit au retour des Palestinien·nes chassé·es de Palestine après 1948 et découlant de la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU. Cette dernière est souvent minorée au nom d'un principe jugé supérieur : la résolution 181 donnant droit à l'existence d'Israël. Face au génocide et à la destruction de Gaza, sans oublier celle aussi en cours en Cisjordanie, et face à l'incapacité de l'ONU d'agir, quels leviers reste-t-il aux Palestinien·nes pour défendre leurs droits ?
M. C.-G. : La résolution 181 n'est qu'une recommandation de l'Assemblée générale, comme je viens de le rappeler. Elle n'a pas l'autorité d'une résolution du Conseil de sécurité. Il n'y a aucune « supériorité » du principe validant la création d'Israël, sur le principe du droit au retour. Ce droit leur reste donc par principe acquis. Cela d'autant plus que la majorité d'entre elleux ont été expulsé·es non pas du territoire attribué à Israël par le plan de partage, mais de la partie qu'Israël a conquise par la force, donc illégalement, à la suite de la guerre de 1948-1949. Et si les Palestinien·nes ont renoncé, par les Accords d'Oslo, à revendiquer cette partie de leur terre, illes n'ont pas renoncé à leur droit au retour qui reste intact juridiquement.
Il est vrai que la situation créée par les attentats du 7 octobre 2023 leur est très défavorable. Écrasé·es par les actions génocidaires à Gaza et par les avancées violentes de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem, désavantagé·es par la réputation d'incurie de l'Autorité palestinienne, il leur manque actuellement d'avoir une visibilité politique incarnée par une force politique incontestée. Si, comme il en est vaguement question, on programmait des élections, il serait indispensable que celles-ci concernent autant les Palestinien·nes de l'intérieur que de l'extérieur. Dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre2, j'ai défendu l'idée que si se tenaient des élections renouvelant le Conseil national de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), celui-ci, une fois renouvelé, devrait se déclarer gouvernement de la Palestine en exil. Bénéficiant de plus de 150 reconnaissances comme État, il pourrait déployer une action diplomatique qui modifierait enfin le cours des choses.
Quand le Conseil de sécurité en vient à condamner Israël, il le fait rarement en convoquant les dispositions de la Charte de l'ONU relatives à la menace contre la paix et la sécurité internationale. Ces éléments sont pourtant souvent invoqués par l'axe de l'OTAN lorsqu'il met de l'avant la « responsabilité de protéger ». Quelle est l'importance de cette différence à vos yeux ?
M. C.-G. : Le Conseil de sécurité des Nations unies a en effet, à de multiples reprises, condamné les actions d'Israël comme contraires au droit international. Mais il ne l'a pas fait sous le Chapitre VII de la Charte, celui qui est le cadre des sanctions. Il n'y a pas à s'en étonner, compte tenu de la position des États-Unis, qui ont toujours été complices des actions d'Israël et qui ont toujours utilisé leur droit de veto de manière à le protéger. À cet égard, je ne pense pas qu'il y ait explicitement un « axe de l'OTAN » qui mettrait en avant « la responsabilité de protéger » et qui serait différent de l'axe des Nations unies. Il est vrai cependant que, lorsque ce concept a été proposé dans les années 2000, l'OTAN a déclenché une opération militaire contre le régime libyen en invoquant cette responsabilité de protéger. Mais c'est le Conseil de sécurité qui en a eu l'initiative. Il a, par une résolution du 26 février 2011 (résolution 1970), rappelé cette responsabilité pesant sur le gouvernement libyen. Puis, faute d'effet de cette première résolution, le 17 mars 2011, il autorise les États membres à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations touchées (résolution 1973). L'OTAN n'a été, dans ce cas, que le bras armé du Conseil de sécurité et pas du tout une alternative.
De toute façon, cette « responsabilité de protéger » ne peut survivre aux contradictions du droit international3. Il s'agit d'un discours sans possibilité de réalisation, puisque par ce nouveau concept l'on prétend que la souveraineté ne comporte pas seulement des droits, mais des devoirs. Mais on la maintient comme souveraineté, c'est-à-dire comme pouvoir autoconstitué. De ce fait l'État souverain n'a donc que les devoirs qu'il se donne à lui-même et le droit international échoue à lui en imposer. Et le texte proposant cette « responsabilité de protéger », qui est le Document final du Sommet mondial de New York de 20054, admet que cette responsabilité peut conduire à une action collective lorsque des autorités nationales manquent à cette responsabilité. Mais cette action doit être autorisée par le Conseil de sécurité. C'est donc bien cet organe, et donc les membres permanents qui le dominent, qui gardent la main sur ces opérations.
Comment comprendre l'argument de la légitime défense, avancé le plus souvent par Israël ? En dépit du génocide en cours, celui-ci continue à circuler médiatiquement.
M. C.-G. : L'argument de la légitime défense et de la sécurité d'Israël est en effet continuellement présenté pour justifier l'emploi de la force contre les Palestinien·nes. Pourtant la sécurité des Palestinien·nes est infiniment plus menacée que celle des Israélien·nes, pas seulement à Gaza où illes meurent sous les bombes ou par famine organisée, mais aussi en Cisjordanie où les attaques des colons, protégés par l'armée israélienne, se multiplient. Le plus souvent, l'argument a été avancé par Israël sous la forme de la légitime défense préventive. Mais selon le droit international, la légitime défense ne peut jamais être préventive, car elle doit, pour être légitime, répondre à une attaque armée effective et non pas supposée. Et elle ne peut être que de courte durée, car le Conseil de sécurité doit être immédiatement saisi pour décider des suites à donner à la situation. Et en tous les cas, elle doit être proportionnée. Manquant à toutes ces conditions, la légitime défense invoquée par Israël n'a jamais eu de fondement légal.
Le seul cas qui mérite d'être examiné de plus près est celui des attentats du 7 octobre, car la sécurité des Israélien·nes a été gravement atteinte ce jour-là. Mais il faut s'interroger sur la qualification juridique de ces attaques et ensuite sur la légalité de la réponse apportée par Israël. Ces attentats pouvaient-ils être considérés comme l'exercice par le peuple palestinien de son droit à lutter par tous les moyens contre la domination coloniale ? Nous savons que l'Assemblée générale des Nations unies a admis que la lutte des peuples colonisés pouvait être exercée par « tous les moyens nécessaires » (résolution de l'AGNU 2621 de 1970), ce qui inclut la lutte armée. Toutefois cette lutte reste encadrée par le droit humanitaire, ce qui interdit l'attaque de civil·es. Si le Hamas n'avait attaqué que des postes militaires et n'avait fait prisonnier·ères que des militaires, l'argument aurait été valable. Mais cela n'a pas été le cas. Ces attaques menées contre les civil·es constituent une série de crimes internationaux qui devront être jugés un jour et sanctionnés. Ainsi le veut le principe d'objectivité du droit, car à ne pas l'observer, il est déconsidéré. Il en résulte que l'argument de la légitime défense peut ici être invoqué, contrairement à bien d'autres situations où il a été mis en avant par Israël, sans fondement.
Toutefois Israël a ouvert une guerre génocidaire qui dure depuis plus de deux ans et qui est totalement contraire au principe de la proportionnalité qui commande la légitime défense. Et il n'a pas saisi le Conseil de sécurité dans les heures ou les jours qui ont suivi, comme l'exige le droit de la légitime défense. Israël ne s'est jamais plié à l'exigence d'objectivité du droit international qui, par un recours à des tiers supposés impartiaux, crée un espace permettant une solution du conflit. Israël s'est toujours considéré comme au-dessus du droit commun puisqu'il fonde ses droits sur des textes religieux. Et le Conseil de sécurité, qui détient le rôle d'arbitre, c'est-à-dire de faiseur d'objectivité, est disqualifié par sa partialité.
Pour conclure, que signifie politiquement la reconnaissance du génocide fait aux Palestinien·nes, selon vous, et en quoi vient-elle troubler le récit sioniste ?
M. C.-G. : Pour ce qui est de la reconnaissance d'un génocide contre le peuple palestinien, cette reconnaissance n'est pas un fait politique. Le génocide est un crime dont la reconnaissance ne peut résulter que d'une décision fondée en droit par des juridictions internationales. Quant à la question de savoir si cette reconnaissance aurait une signification politique, il faudrait d'abord être au clair sur les principes ayant légitimé historiquement la création de l'État d'Israël. Celle-ci a été acquise au mouvement sioniste bien avant le génocide des Juif·ves pendant la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement britannique officialise cette légitimation en 1917 avec la Déclaration Balfour et les États fondateurs de la Société des Nations la reprennent à leur compte en 1922 en introduisant cette Déclaration dans les termes du Mandat sur la Palestine. Est-ce cependant l'argument de l'antisémitisme qui sévissait alors en Europe qui a servi de légitimation ? S'il a été un élément, ce n'est pas le seul. Pour le mouvement sioniste, la légitimation d'un regroupement des Juif·ves en terre de Palestine est d'ordre messianique, comme on le voit dans les discours des sionistes actuellement au pouvoir en Israël. C'est a posteriori, alors que la légitimation d'Israël avait été imposée sur d'autres fondements, que l'on a repris l'argument du génocide perpétré par les nazis pour renforcer la légitimité d'Israël.
Entretien réalisé par Mouloud Idir, politologue, membre du Collectif 19 mars
À noter que c'était avant que les États-Unis ne procèdent à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et n'attaquent l'Iran avec les forces israéliennes. ↩︎
M. Chemillier-Gendreau, « Monique Chemillier-Gendreau, juriste : « Il faut rendre au peuple palestinien les commandes de son destin » », Le Monde, 12 décembre 2025 [en ligne]. ↩︎
Mouloud Idir et Rémi Bachand, « Décoloniser les esprits en droit international. La “responsabilité de protéger” et l'alliance entre naïfs de service et rhétoriciens de l'impérialisme », Mouvements, vol.4, no 72, 2012 [en ligne]. ↩︎
A/60/1 du 24 octobre 2005, para. 138 à 140. ↩︎
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22.09.2026 à 12:17
Même les Palestiniens ont été stupéfaits : l'alliance entre l'armée israélienne et les colons franchit une nouvelle étape

Un colon signale le vol de moutons – apparemment une fausse accusation –, ce qui déclenche la série d'événements suivante : l'armée mène un raid dans un village palestinien, se joint aux colons pour voler des dizaines de moutons et de chèvres et, au cours de cette opération, abat deux jeunes hommes.
Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Des soldats israéliens protègent des colons après qu'ils aient attaqué Al-Mughayyir et tiré sur 3 Palestiniens, s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village. Crédit : Alex Levac 30 août 2026 © Ihab Hassan.
On aurait pu croire que tout avait déjà été dit et écrit sur le rôle incroyable que jouent les Forces de défense israéliennes dans les pogroms perpétrés par les colons en Cisjordanie. Mais cette semaine, nous avons appris un incident qui pourrait bien les surpasser tous.
Un colon a signalé que 12 de ses chèvres avaient été volées par des habitants du village voisin d'Al-Mughayyir. L'armée a tout laissé tomber, a envahi le village et a exigé que le président du conseil local veille à la restitution immédiate du troupeau. Il était minuit passé. Lorsque le président du conseil a fourni la preuve que les chèvres appartenaient à un habitant du village, l'affaire a semblé réglée.
Mais le lendemain soir, un important contingent de l'armée israélienne arrive et vole 11 moutons à un berger bédouin. Quelques heures plus tard, les soldats reviennent et volent des dizaines de moutons et de chèvres dans d'autres enclos. Ils se dirigent ensuite vers le centre-ville où des tireurs d'élite prennent position sur les toits et ouvrent le feu sur des adolescents qui sortent dans les rues. Deux d'entre eux sont tués.
Pour rejoindre Al-Mughayyir, dans la partie centrale de la Cisjordanie, nous empruntons ce que Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l'organisation israélienne de défense des droits de l'homme B'Tselem, appelle « la route de la mort ». Y circuler est en effet dangereux. La route passe par la ville « américaine » de Turmus Ayya – où 80 à 90 % des habitants possèdent la nationalité américaine, et où l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, s'est rendu samedi dernier – et c'est actuellement le seul moyen d'accéder à Al-Mughayyir. Depuis environ un mois, un nouvel avant-poste illégal érigé par des colons surplombe la route et ses occupants s'en prennent aux voitures qui passent. Selon les Palestiniens, sept véhicules ont déjà été endommagés et les colons en ont également volé un, une Mercedes appartenant à un habitant de Naplouse, après avoir forcé ses occupants à prendre la fuite. L'un des passagers était un citoyen américain.
Dans son bureau délabré, Amin Abu Aaliya, président du conseil d'Al-Mughayyir, nous raconte ce qui s'est passé mercredi dernier. Même ce village, qui souffre depuis si longtemps et qui a perdu 13 de ses habitants ainsi que des milliers d'acres de terres depuis le 7 octobre, n'avait jamais connu une telle situation.
Nous nous y étions rendus en avril et avions constaté le vol de 170 moutons par des colons, ainsi que le meurtre d'un garçon de 12 ans et d'un homme de 32 ans par un colon en uniforme militaire. Or, M. Abu Aaliya rapporte que la situation s'est aggravée : depuis peu, des soldats et des policiers accompagnent les colons lorsqu'ils volent le bétail des villageois. Les événements de la semaine dernière en sont un exemple typique.
Avant minuit, le mardi 1er septembre, Abu Aaliya a reçu un appel d'un fonctionnaire de l'Administration civile. Ce dernier lui a expliqué qu'un colon affirmait qu'un villageois lui avait volé 12 de ses chèvres. Le président du conseil s'est montré sceptique dès le départ. Les habitants de la région n'osent pas s'approcher de ce qu'on appelle désormais des « fermes » – qui sont en réalité des avant-postes de colons – dans la région ; de toute façon, voler du bétail dans un pâturage, comme cela a été allégué, n'est pas une mince affaire. Même avec 20 jeeps, dit-il, les villageois n'auraient pas pu y parvenir.
Il a demandé à voir les photos que le colon avait prises des chèvres qui auraient été volées, puis a réveillé le propriétaire des animaux en question. Ce dernier lui a montré des photos de ces mêmes chèvres noires – datant du printemps précédent. Elles avaient des taches blanches sur les oreilles, explique Abu Aaliya, endossant le rôle d'enquêteur médico-légal. Il s'est avéré que la veille, des colons étaient venus à Al-Mughayyir, avaient pris des photos de ces mêmes chèvres et avaient prétendu qu'elles leur appartenaient.
« Vous avez déjà eu pas mal de blessés. Vous feriez mieux de rendre le bétail », a averti l'officier au président du conseil. « Nous sommes déjà à l'entrée de votre village. »
La nuit même, le président du conseil a envoyé à l'Administration civile les photos qu'il avait reçues des chèvres tachetées. Le fonctionnaire à qui il s'est adressé a répondu : « Inshallah khair (Tout ira bien). » Abu Aaliya était convaincu que l'affaire était close.s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village.
Mercredi soir, cependant, les villageois ont été pris par surprise par l'arrivée d'une importante force mixte composée de soldats, de policiers et de colons. Ceux-ci ont d'abord attaqué une famille bédouine à la périphérie du village et lui ont volé 11 moutons, avant de réapparaître quelques heures plus tard au centre du village. Ils ont évacué les rues à l'aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, puis se sont mis à voler du bétail dans plusieurs enclos des environs : 48 moutons et 12 chèvres.
Les soldats ont protégé les colons tandis que ceux-ci faisaient sortir de force les animaux et les conduisaient vers l'avant-poste situé sur la colline.
Les propriétaires des animaux ont donné l'alerte sur les réseaux sociaux : « Ils volent notre bétail ! » Des habitants bouleversés, parmi lesquels des jeunes, se sont précipités dans les rues. Pendant ce temps, selon des témoins oculaires, des tireurs d'élite se sont postés sur le toit d'un bâtiment en construction et ont commencé à tirer à balles réelles. Khalil Shehadeh, 17 ans, a été le premier à être tué. Quelques minutes plus tard, son voisin, Omar al-Naasan, 19 ans, a été abattu.
D'après des témoins, tous deux ont été touchés par le même tireur d'élite posté sur le même toit, à une distance de quelques dizaines de mètres. Khalil est mort sur le coup. Omar est décédé dans l'ambulance qui le transportait d'urgence à l'hôpital. Le secouriste Mujahid Abu Alia nous a raconté cette semaine qu'il avait porté Omar jusqu'à l'ambulance, mais qu'il était déjà trop tard : le jeune homme, qui, selon ce qu'on nous a dit, espérait étudier à l'université de Birzeit cette année, avait été touché dans le dos.
Mercredi, à 21 h 30, deux heures après son début, l'opération « Vol de moutons » – ainsi baptisée par l'armée – était terminée. Les forces se sont retirées, laissant derrière elles deux corps et emportant avec elles des dizaines de moutons (et quelques chèvres).
Le président du conseil, Abu Aaliya, a déclaré : « J'ai de la peine pour les colons. Leurs enfants devraient être à l'école ou à l'université. Au lieu de cela, ils volent et tuent. Quand ils seront grands, ils retourneront leur violence contre vous, en Israël. Les mafias et les familles du crime les exploiteront, car la violence est tout ce qu'ils connaissent. Il est étrange qu'Israël, avec toute sa puissance, ne comprenne pas cela et ne fasse rien. »
Le président du conseil a également son mot à dire sur la visite de l'ambassadeur Huckabee à Turmus Ayya, localité voisine : « Il a dit qu'il n'y avait qu'une poignée de colons violents ? Il n'est pas des nôtres. Les Américains qu'il a rencontrés à Turmus Ayya sont différents des Américains de la colonie [juive] de Shiloh. Apparemment, un Américain de Shiloh a le droit de voler des terres à un Américain de Turmus Ayya, et d'attaquer sa maison aussi. »
Nous sommes sortis dans la rue, là où la vie de ces deux adolescents a été fauchée. Les tireurs d'élite auraient tiré dans les deux directions. L'une des victimes s'est effondrée et est morte à droite du bâtiment sur lequel ils se trouvaient, l'autre à gauche. Un partage égal. Les habitants ont planté un jeune arbre à chaque endroit où ils sont tombés, en leur mémoire.
Vêtu d'une casquette et d'un t-shirt gris, Ghasem, 38 ans, le père endeuillé de Khalil, est assis dans la chambre d'amis soigneusement entretenue de sa maison le jour de notre visite, submergé par le chagrin. Ouvrier agricole et agriculteur, il est père de quatre fils, dont Khalil, l'aîné, qui s'apprêtait à entrer en première.
La veille au soir du meurtre de son fils, Ghasem était chez lui avec lui lorsqu'il a entendu leur voisin, Abu Nabil, appeler à l'aide. Des soldats et des colons avaient envahi son enclos à moutons et avaient commencé à les chasser. Ghasem et Khalil se sont précipités dehors pour tenter de protéger Abu Nabil et son troupeau. Environ deux minutes plus tard, se souvient-il, les lampadaires se sont éteints et une pluie de balles s'est abattue sur eux. Khalil s'est effondré sous ses yeux. Son père l'a emmené à la hâte dans une voiture particulière pour l'évacuer, mais il savait déjà que Khalil était mort.
Au moment de la mise sous presse, le bureau du porte-parole de l'armée israélienne n'avait pas répondu.
Traduction : AFPS
22.09.2026 à 12:17
Israël. La marche vers l'expulsion des Palestiniens

Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.
Tiré d'Orient XXI. Publié dans Haaretz le 1er septembre 2026 sous le titre « Israel Isn't Debating a Palestinian State. It's Preparing for Expulsion ».
Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud (1) d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.
Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.
Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.
Effacer tout un peuple
« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.
Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.
-* L'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée.
Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.
En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.
En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.
« Une terre débarrassée des Arabes »
Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.
Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.
Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».
Notes
1- NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.
22.09.2026 à 12:16
« Une guerre culturelle » : des livres censurés et des cours sur le climat menacés aux États-Unis

Du Texas à l'Oklahoma, les attaques contre l'enseignement du réchauffement climatique se multiplient, entre manuels censurés, pressions des partis politiques locaux et autocensure des professeurs.
San Antonio (États-Unis), correspondance
14 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Une-guerre-culturelle-des-livres-censures-et-des-cours-sur-le-climat-menaces-aux-Etats
Aux États-Unis, l'enseignement du réchauffement climatique reste l'objet de controverses. Depuis le prétendu « endoctrinement » dénoncé par Donald Trump en 2017, l'enseignement du climat s'est imposé comme un nouveau front de la « guerre culturelle », résume Glenn Branch, directeur adjoint du National Center for Science Education (NCSE), une organisation de défense de l'enseignement des sciences.
Lire aussi : « Femme », « climat »... Trump interdit des mots dans les articles scientifiques
Selon lui, « les salles de cours sont devenues des champs de bataille » politique et culturel, en particulier dans le système « K-12 » (écoles, collèges et lycées) mais aussi dans les universités, avec « une tentative d'édulcorer la manière dont le sujet est abordé dans les programmes ». Celle-ci reprend de vieux arguments utilisés pendant des décennies contre la théorie de l'évolution de Charles Darwin, selon laquelle les espèces se transforment au fil des générations, notamment sous l'effet de la sélection naturelle.
Des manuels censurés en Floride
En l'absence de système scolaire national, les élèves peuvent être confrontés à des approches radicalement différentes d'un État à l'autre. Si le réchauffement climatique est largement intégré aux référentiels scientifiques, son enseignement varie fortement entre les quelque 13 300 districts scolaires du pays. 78 % des électeurs inscrits pensent pourtant que « les écoles devraient enseigner aux enfants les causes et les conséquences du réchauffement climatique, ainsi que les solutions possibles », selon un rapport publié en juin 2025 par le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC).
En Floride, le département de l'Éducation a exigé que plusieurs éditeurs de manuels scolaires revoient leur copie sur le climat, révèle une récente enquête de la radio locale WUSF et du média spécialisé dans l'éducation The Hechinger Report.
Il « finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel »
Dans certains ouvrages, le terme « changement climatique » devient parfois « modifications de l'environnement », tandis que disparaissent des références à son « origine humaine » ou à « l'immense pouvoir politique et économique » de l'industrie des combustibles fossiles. Surtout, la communauté éducative redoute l'introduction de cette vision tronquée du réchauffement climatique dans le programme, en cours de révision pour la première fois depuis 2008.
« À force, le changement climatique finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel », souffle une lycéenne de la proche banlieue de Miami, ayant requis l'anonymat. Parfois « désemparée par la situation », elle affirme que « près d'un tiers de sa classe » adhère aux théories conspirationnistes de Donald Trump, selon lesquelles le réchauffement climatique serait « un canular ou une invention politique », dans un État où toute référence à ce phénomène a été supprimée des lois en mai 2024.
Des cours sur le climat et l'environnement ont été retirés du tronc commun
Comme l'université de Houston, Texas A&M a, de son côté, décidé de retirer ses cours sur le climat et l'environnement du tronc commun, jugés non « fondamentaux et essentiels » par la loi texane SB 37 de 2025. « À partir de la rentrée 2027, ce ne sera plus qu'une simple option sans importance », se désole Judy Dickey, enseignante au département des sciences de l'atmosphère sur le campus de College Station au Texas.
Cette ancienne météorologue de l'US Air Force y voit « une manière détournée de marginaliser son cours », plutôt que de le supprimer ou d'en limiter explicitement le contenu, sans que cela soit « trop flagrant ». Près de 600 étudiants ont suivi cet enseignement ces trois dernières années ; aujourd'hui, elle espère simplement qu'ils seront encore assez nombreux pour permettre son maintien.
Pour les enseignants, la crainte d'accusations de militantisme
Malgré le consensus scientifique, des responsables politiques continuent de remettre en cause l'importance de cet enseignement. En janvier, les républicains de l'Oklahoma le présentaient comme « contestable » et exigeaient que « les forces et les faiblesses des théories » dites environnementales soient soupesées — mais leur projet de loi n'a finalement pas été adopté.
Même si aucune loi n'interdit explicitement d'aborder le sujet, certains enseignants hésitent à en parler ouvertement en classe, confient plusieurs de nos interlocuteurs. Non pas par désintérêt de la nouvelle génération, au contraire, mais par crainte d'accusations de militantisme politique et de réactions hostiles des parents, de leur hiérarchie ou de leur communauté. Face à ces pressions, certains établissements s'appuient sur des associations comme le Cleo Institute, en Floride. L'organisation forme les enseignants, leur fournit des ressources pédagogiques et sensibilise les élèves au chaos climatique.
Un « déluge d'informations erronées »
Directrice du Teacher Institute for Evolutionary Science, un programme destiné aux enseignants de sciences, Bertha Vazquez plaide pour un retour à un enseignement fondé sur les preuves scientifiques. « Car au final, le plus grand danger n'est pas l'absence d'enseignement sur le changement climatique, mais le déluge d'informations erronées qui s'abat sur nos enfants et sur nous tous », alerte cette ancienne professeure de sciences dans la région de Miami.
Des États résistent
À l'heure où la Floride et le Texas rendent plus difficile l'enseignement du réchauffement climatique dans leurs établissements, d'autres États adoptent, eux, une position presque diamétralement opposée.
Depuis 2020, le New Jersey encourage un enseignement interdisciplinaire du climat. En cours d'espagnol, une séquence intitulée « El Colibrí y el Cambio Climático » invite les élèves de primaire à suivre la migration des colibris entre le New Jersey et le Mexique. Ils y apprennent notamment le vocabulaire associé à leur habitat et travaillent sur les effets du réchauffement climatique.
À New York, Carolina Castro-Skehan, une enseignante des sciences de la Terre dans un lycée du Bronx, pense ses cours en dehors de la classe. Dans une logique de science citoyenne — où l'observation du milieu local devient elle-même un outil d'apprentissage, elle travaille avec ses élèves pour créer des jardins potagers dans le quartier et ses environs. « Le meilleur enseignement est celui qui favorise l'action, souligne Rajul Pandya, spécialiste de l'éducation climatique informelle et professeur à l'université d'Arizona State. Celui-ci amène les élèves non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils souhaitent entreprendre. »
Pour lui, un enseignement de qualité sur le réchauffement climatique repose sur quatre caractéristiques : il doit être « actif, interdisciplinaire, social et ancré localement ». Et de conclure : « Le but n'est pas de leur dire quoi penser, mais de leur donner les outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. »
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22.09.2026 à 12:15
Data centers : même les pro-Trump rejoignent la fronde aux États-Unis

Aux États-Unis, la course à l'intelligence artificielle se heurte à une fronde contre les data centers qui rassemble démocrates et républicains. Aussi inédite qu'improbable, cette coalition pourrait rebattre les cartes lors des élections de mi-mandat.
San Antonio (États-Unis), correspondance
16 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Data-centers-meme-les-pro-Trump-rejoignent-la-fronde-aux-Etats-Unis
Mar-a-Lago, ses terrains verdoyants, son golf… et bientôt son data center ? À écouter Donald Trump, sa luxueuse résidence floridienne aurait tout intérêt à accueillir l'un de ces centres de données sans âme ni charme, la nouvelle « poule aux œufs d'or » des États-Unis aux yeux du président républicain. À moins de deux mois des élections de mi-mandat (midterms), pourtant, les foyers de contestation se multiplient localement à mesure que pullulent ces immenses bâtiments nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Entre réunions publiques parfois très tendues, pétitions et recours juridiques, la contestation prend plusieurs formes.
Des campagnes trumpistes aux bastions démocrates, cette mobilisation « populaire décentralisée et rapide » dépasse largement « les clivages politiques et idéologiques », sans pour autant qu'il y ait une « organisation capable de coordonner le mouvement à l'échelle nationale », observe la sociologue Nancy Whittier, spécialiste des mouvements sociaux et de leurs effets sur les politiques publiques et professeure au Smith College (Massachusetts).
Lire aussi : « Un bruit constant » : en Virginie, les riverains des data centers paient le prix fort de l'IA
Le rejet est désormais tel que les data centers suscitent davantage d'hostilité que les centrales nucléaires : 7 Étasuniens sur 10 s'opposeraient à l'installation d'un data center dans leur communauté, selon un sondage de Gallup publié en mai. Même si cette opposition transpartisane reste ancrée chez les démocrates, traditionnellement plus sensibles aux enjeux environnementaux, 63 % des républicains se disent eux aussi opposés à ces centres de données.
« Let Data Reign »
Chantre de l'IA et allié de la première heure des géants de la tech, Donald Trump ne cache pas son agacement face à cette fronde citoyenne. Comme à son habitude, il méprise ses opposants et les accuse de vouloir délibérément finir « arriérés et pauvres », tout en précisant que « la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de ce mouvement anticentres de données ». « Let Data Reign [“Vive le règne des data centers”] », écrivait-il encore sur son réseau social Truth Social, fin août, convaincu qu'au pays de l'or noir, les data centers finiront par peser « plus lourd que le pétrole ».
D'après les calculs de Reporterre à partir de la base de données de Data Center Map, les États-Unis comptent près de 4 800 data centers en activité, plus que leurs 17 poursuivants réunis dans cette course mondiale aux data centers — la France en totalise 393, soit douze fois moins que son concurrent étasunien.
Lire aussi : PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l'IA révolte des riverains
Mère au foyer de cinq enfants dans le comté très rural de Grant, en Indiana, Molly Earley, 49 ans, l'avoue sans fard : en novembre prochain, elle votera démocrate « pour la première fois depuis dix ans ». Alors qu'elle avait soutenu le milliardaire républicain lors des trois dernières élections présidentielles, elle est aujourd'hui persuadée que d'autres électeurs ruraux pourraient, à leur tour, s'éloigner du trumpisme Maga (Make America Great Again), voire « basculer complètement vers le camp démocrate ».
Les sorties à répétition de Donald Trump l'ulcèrent particulièrement et ne font que « témoigner de son décalage avec l'Américain moyen », peste-t-elle. « Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, mon parti s'est laissé aller. » Comme Molly Earley, près de 1 Étasunien sur 2 se dit davantage susceptible de voter pour un candidat proposant un moratoire sur les data centers dans son État, selon un sondage publié en juillet par Politico. « Peu de gens basculent radicalement de la droite vers la gauche mais ils commencent à percevoir une certaine pertinence dans les positions du camp adverse », insiste Nancy Whittier.
Dans le comté de Loudoun, en Virginie, certains centres de données ont été construits à quelques pas des maisons. © Nastasia Peteuil / Reporterre
Une alliance improbable
Mi-juillet, l'État de New York est devenu le premier à adopter un moratoire sur les data centers consommant 50 mégawatts ou plus. Sous pression, d'autres États ont depuis infléchi leur position. Au Nebraska, le gouverneur républicain Jim Pillen a signé un décret supprimant les incitations fiscales accordées aux nouveaux data centers. Au Texas, son homologue, Greg Abbott, a suspendu l'avancée des nouveaux raccordements au réseau électrique, le temps de passer au crible plusieurs centaines de projets. Le collectif Data Center Watch recense au moins 75 projets de data centers bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que sur l'ensemble de l'année 2025.
À Independence (Missouri), McKenna Cobb, 31 ans, est elle aussi montée au front : cette mère de deux enfants, qui ne s'était jamais engagée politiquement, a lancé une procédure de révocation contre un élu favorable à un projet de data center. Sa campagne a porté ses fruits : après avoir recueilli 1 000 signatures, près de 68 % des votants ont choisi de destituer John Perkins lors d'une élection partielle, début septembre.
Cette victoire électorale est aussi celle d'une alliance improbable. D'abord réticente à frapper aux portes ornées de pancartes Trump, elle a fini par sympathiser avec un couple de retraités républicains, au point de leur confier ses enfants quelques heures pour aller militer.
Lors de l'une de ces réunions, elle se souvient encore de cet homme portant un t-shirt « Le socialisme est l'avenir » discuter paisiblement avec un autre portant une casquette « Maga ». Sans occulter les profondes divergences entre les deux partis à l'échelle nationale, notamment sur l'avortement, l'immigration et les droits des minorités, cette mobilisation lui a tout de même permis de « dédiaboliser l'autre camp », souligne-t-elle. « Car au niveau local, on veut tous la même chose : des routes entretenues, des lieux où nous retrouver, une eau de qualité et des factures d'électricité abordables. »
Si les motivations divergent selon les sensibilités politiques, la hausse du coût de la vie (et notamment de l'électricité) fait consensus — une autre promesse de campagne non tenue par Donald Trump : depuis son retour à la Maison Blanche, les prix à la consommation ont augmenté d'environ 5 %.
Factures d'électricité intenables, risques de pénurie d'eau, nuisances sonores, accaparement des terres, défiance envers les géants de la tech et les élus locaux qui leur accordent permis et allègements fiscaux : cette impressionnante liste de griefs ne fait que nourrir la colère des différentes communautés touchées par le développement des data centers.
Une réelle rupture ?
Longtemps acceptés parce qu'ils rapportaient des taxes et créaient des emplois, les data centers sont devenus « une sorte d'incarnation des inquiétudes autour de l'IA », pointe Scott Brennen, directeur du Centre des politiques technologiques de l'université de New York (NYU). Il précise : « Ce sont de gros blocs disgracieux qui matérialisent physiquement des problèmes qui, autrement, resteraient diffus et difficiles à cerner. Contrairement aux débats sur la réglementation de l'IA où le citoyen ordinaire a finalement peu de prise [l'encadrement des chatbots, les obligations de sécurité, etc.], les data centers s'implantent localement, là où les habitants peuvent se mobiliser et peser concrètement. »
« En novembre, je voterai pour le bon candidat, qu'il soit démocrate ou républicain »
La plupart des habitants interrogés par Reporterre en veulent d'ailleurs davantage à leurs élus locaux qu'aux hyperscalers, ces géants technologiques comme Amazon, Microsoft et Google qui exploitent d'immenses réseaux de data centers.
Les élus « sont censés être nos protecteurs » face à la voracité des géants de la tech et à leur soif de profits, mais alors qu'on « leur agite un gros sac d'argent sous leur nez, ils s'aplatissent devant eux et oublient les personnes qu'ils sont censés aider et protéger », fustige Kyle Schmidt, 44 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Lui habite une zone rurale très conservatrice près de Sand Springs (Oklahoma), où un projet doit voir le jour à proximité de sa ferme familiale.
Celui qui se définit désormais comme un libertarien — favorable à un État minimal et à une forte protection des libertés individuelles — ressent un dégoût face au système politique et économique qu'il juge « injuste » depuis cette prolifération de data centers partout aux États-Unis. « En novembre, je voterai pour le bon candidat démocrate ou pour le bon candidat républicain, continue le président de la coalition d'habitants Protect Sand Spring Alliance. Tout dépend vraiment de la personne : je suis beaucoup plus attentif à ce qu'ils proposent aujourd'hui qu'auparavant. »
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