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22.09.2026 à 14:20

Investir dans l'immobilier permettrait au NDP de renforcer son ancrage communautaire

James Adair

Une présence physique au sein des communautés serait de nature à renforcer la capacité du parti à tisser des liens et à mobiliser ses membres.

Tiré de Rabble
https://rabble.ca/politics/canadian-politics/the-ndp-could-
grow-its-community-roots-by-investing-in-real-estate/

Mercredi 9 septembre 2026 / DE : JAMES ADAIR
Traduction Johan Allengren

À Lisbonne, au Portugal, niché entre une boutique Gucci et une autre marque de luxe européenne, se trouve le siège de l'un des partis communistes les plus puissants d'Europe. Devant le bâtiment est assise une femme d'un certain âge accompagnée d'un enfant. Tandis que l'enfant court dans tous les sens, la femme distribue des tracts pour le festival de musique de trois jours organisé par le parti communiste portugais (« Avante ! Feste »). Le bureau est animé, les gens s'affairent à l'intérieur et la musique résonne dans la rue, des haut-parleurs ayant été installés devant le local.

Cela m'a frappé, moi qui suis déjà passé devant l'Édifice Jack Layton – le siège national du NPD –, de constater qu'il serait facile, pour le passant lambda, de ne jamais savoir que cet édifice – un don du mouvement syndical du temps où Jack Layton était à la tête du parti – est le centre névralgique du parti socialiste démocratique canadien. De mémoire récente, il n'a jamais été utilisé pour des événements ; la plupart des membres à Ottawa n'en ont probablement jamais vu l'intérieur.

Comparés au Portugal, où les partis de tous horizons politiques disposent non seulement de sièges publics, mais aussi de dizaines de bureaux répartis dans tout le pays, dans toutes les grandes villes, les partis politiques canadiens semblent être nettement moins présents sur le terrain. Or, au Portugal et dans toute l'Europe, les bureaux locaux sont des pôles d'organisation et des lieux de vie communautaire.

Mais nul besoin de se tourner vers l'Europe pour constater l'impact que peut avoir la présence de bureaux permanents sur la construction d'un mouvement social. Chiara Padovani, qui compte parmi les membres fondateurs du syndicat des locataires de York South-Weston, gère un bureau communautaire depuis des années. Après qu'un siège au conseil municipal lui a échappé de peu en 2022, elle a levé des fonds pour transformer son bureau de campagne en un espace communautaire. Autrefois lieu de rencontre des militants et des agents de campagne, ce lieu est devenu le fief des mouvements de gauche de tout son quartier.

Dans un article que j'ai rédigé pour le média Jacobin, Chiara Padovani explique que ce local est devenu « le pilier du financement de ce mouvement, simplement parce qu'il offre un espace physique au sein de la communauté où les gens peuvent se rencontrer et s'organiser ».

L'initiative de Padovani peut servir de modèle au NPD. À une époque où les mouvements manquent de ressources et où l'espace physique à la disposition des organisateurs est limité, le NPD pourrait utiliser ses ressources pour investir dans des pôles communautaires permanents, ce qui constituerait un moyen de tisser des liens avec les mouvements sociaux et de cultiver une identité partisane. Cela permettrait également au NPD de ne plus se contenter de mener campagne strictement en période électorale, mais de le faire 24 heures sur 24, 7 jours sur 7 et 365 jours par an ; en plus, ce serait l'occasion de mettre en place une infrastructure et des pratiques durables pour soutenir ce mode organisationnel.

Dans son article intitulé « Solidarity Needs A Room », le chercheur William Gillies fait le constat que la classe ouvrière, plutôt que de « s'intégrer en politique en s'identifiant à une classe », « est happée par un processus de socialisation ». Pour Gillies, ce processus de socialisation se déroule dans les espaces physiques de vie de la classe ouvrière. Dans cet ordre d'idées, rares sont ceux qui viennent au NPD par attrait pour la politique ; le plus souvent, le processus d'intégration au parti se fait par le truchement de réseaux d'amis, de clubs universitaires et, surtout, de réseaux sociaux. À l'heure actuelle, le NPD attire des socialistes et des progressistes, plutôt que de les former en son sein. Si le NPD souhaite tirer parti de la vague de popularité de la politique socialiste, il doit offrir aux personnes intéressées un lieu d'accès au parti axé sur la socialisation.

Alors que le NPD d'Avi Lewis poursuit une nouvelle stratégie d'organisation, les conseils régionaux semblent être une option qui fait son chemin dans les esprits. Le rôle potentiel de ces conseils est de permettre aux associations de circonscription électorale (ACE) de mettre en commun les ressources de leurs régions, et ils pourraient bien constituer le vecteur idéal pour une stratégie immobilière du NPD. Il n'est pas nécessaire de voir grand dès le départ ; un projet pilote de locaux publics à Ottawa pourrait servir de test en vue de cimenter le pouvoir de la classe ouvrière.

En dehors des périodes de campagne, le NPD manque de présence physique dans les communautés qu'il aspire à représenter. Il peut certes y avoir des discussions de groupe, des réunions d'EDA, des événements ou des campagnes de porte-à-porte occasionnels, mais le NPD n'a nulle part où se sentir chez lui.

Il est temps que le NPD change cela ; il est temps que le NPD investisse dans l'immobilier.
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22.09.2026 à 14:20

Le temps presse : avec la gauche radicale américaine contre l'IA et la catastrophe climatique !

Yorgos Mitralias

Dire qu'il y a une exception à la montée en flèche mondiale de l'extrême droite et que cette exception est en train de prendre corps à la métropole du capitalisme mondial, aux Etats-Unis d'Amérique, ne peut que laisser totalement abasourdis et incrédules tous ceux qui ont grandi avec la certitude que rien ne peut changer dans la société profondément réactionnaire de la super-puissance américaine.

16 septembre 2026
Par Yorgos Mitralias

C'est d'ailleurs pourquoi, comme un peu partout ailleurs, que dans mon pays, la Grèce, le mot d'ordre favori de la gauche tout entière scandé dans les manifs depuis un demi-siècle est le très éloquent et quelque peu simpliste sinon raciste... « Américains assassins des peuples »...

Alors, quand partout ailleurs, et surtout en Europe, cette montée en flèche de l'extrême droite se matérialise dans des succes électoraux historiques et fait craindre le pire pour les mois à venir en France, en Espagne, au Royaume Uni et ailleurs, aux Etats-Unis on est en train d'assister à un phénomène diamétralement opposé : d'un côté, l'extrême droite américaine, jadis triomphante, personnifiée par le président Trump lui-même, est en crise de plus en plus profonde car rejetée par la grande majorité d'une population américaine déçue et en colère. Et de l'autre, cette crise de l'extrême droite américaine va de pair avec la montée en flèche de la nouvelle gauche radicale qui accumule les succès électoraux et voit son influence grandir à vue d'œil ! (1)

Il va de soi que de tels événements de portée historique se déroulant au cœur même du capitalisme mondial vont laisser leur empreinte bien au-delà des frontières des Etats-Unis. Et cela d'autant plus que l'extrême droite américaine n'est pas n'importe quelle extrême droite. Bénéficiant du soutien très actif du locataire de la Maison Blanche et de son administration, et disposant en conséquence d'énormes moyens, l'extrême droite américaine a lancé, soutenu, financée, formé et dirigé, ces 10 dernières années, les partis et organisations de l'extrême droite de par le monde, favorisant les plus dures, formations néofascistes et néonazies inclues. Ce qui a fait d'elle, le centre de l'Internationale Brune de nos temps, qu'elle dirige en collaboration avec la Russie de Poutine.

La leçon à tirer de ce qui précède, crève les yeux : le poids spécifique et l' importance de l'extrême droite américaine au sein de l'extrême droite mondiale, fait que sa très profonde crise actuelle sème ou va semer le désarroi dans les rangs de l'extrême droite globale, signant l'arrêt ou même la fin de sa montée en flèche ininterrompue depuis au moins dix ans. Cependant, attention : cette crise ne tombe pas du ciel, mais elle est, dans une large mesure, le résultat du présent essor historique de la gauche radicale américaine. Un essor de la gauche radicale qui approfondit ultérieurement la crise de l'extrême droite trumpiste en la rendant toujours plus inextricable, d'autant plus que cet essor se fait au dépens aussi de l'establishment du parti Démocrate, et donc aux dépens du bipartisme traditionnel et du système (capitaliste) qui l'a créé et entretenu !

La leçon que doit en tirer la gauche européenne est non seulement qu'elle a beaucoup à apprendre des expériences de la gauche radicale américaine, mais aussi et surtout, qu'elle doit s'allier et se coordonner avec elle le plus vite possible ! Et cela indépendamment des divergences ou même des désaccords qui peuvent exister sur telle ou telle question. Car l'unité d'action s'impose à nous tous et toutes plus que jamais, à un moment dramatique de l'histoire de l'humanité où cette mise en commun de nos forces urge désespérément...

Et quand on dit que ça urge désespérément, ce n'est pas du tout ni une exagération ni un effet oratoire. Ça urgeait déjà désespérément en raison de la catastrophe climatique qui s'accélère et semble atteindre désormais des points de bascule aux conséquences désormais cauchemardesques. Mais, ca urge encore plus désespéramment depuis que des chercheurs en Intelligence Artificielle avertissent publiquement des menaces directes et immédiates que fait peser l'IA même sur la survie de l'humanité (!), et que même des PDG des géants d'IA comme Anthropic et OpenAI insinuent, également publiquement, que ces avertissements sont fondées !

Évidemment, ce n'est pas surprenant que Trump s'empresse de qualifier de « canular » (hoax) es avertissements. D'ailleurs, il avait employé le même mot « hoax » pour qualifier la catastrophe climatique. Mais, attention : sa défense inconditionnelle de l'IA n'est pas due uniquement au fait que lui et ses proches ont investi fortement dans les géants de l'IA. Son attitude, comme d'ailleurs celle de son vice JD Vance, s'explique aussi par la peur que leur provoque l'opposition grandissante des 70% de citoyens américains à l'IA, laquelle vient s'ajouter à la colère populaire provoquée par les politiques de Trump. Comme le constate justement la CNN, « des scénarios effrayants liés à l'IA pourraient renforcer les inquiétudes des Américains quant au pouvoir détenu par une poignée d'oligarques milliardaires du secteur technologique, qui risquent de créer de nouvelles tensions sociales dangereuses ». (2)

Il va sans dire qu'une gauche radicale ne peut pas ignorer ni les avertissements des experts en IA, ni leurs peurs et leurs inquiétudes qu'elle doit prendre très au sérieux. Cependant, son opposition à l'IA ne peut pas se limiter à une opposition à ses « excès » ni au « risque » qu'elle tombe aux mains des terroristes et autres « ennemis » de l'Occident, qu'évoquent tous ceux qui proposent son « ralentissement » (slowdown). C'est d'ailleurs, pourquoi, et ce n'est pas évidemment un hasard, le maire de New York Zohran Mamdani vient d'interdire l'IA dans les écoles de sa ville, de la prématernelle à la fin du collège (600.000 élèves concernés), et cela pendant un an, le temps pour la municipalité d'évaluer les effets sur l'apprentissage de cette interdiction.

Une gauche radicale ne peut pas se contenter d'une telle « opposition » qui se résume au « ralentissement » de l'IA. Elle doit aller au fond des choses, elle doit la rejeter entièrement ! Pourquoi ? Mais, parce que, comme le dit si justement Romaric Godin, « cette technologie est conçue comme un outil de contrôle social parce qu'il vise à définir la vérité et à coloniser la vie réellement vécue. Il détermine les choix individuels, établit ce qui est vrai ou faux, remplace le chemin de la pensée par une immédiateté trompeuse et instaure une dépendance compulsive. Bref, c'est une machine à décupler l'aliénation qui a déjà été renforcée par les outils numériques que la « gauche » n'a nullement combattus et qui l'ont dévoré (...) Comme on le disait jadis, « on ne combat l'aliénation par des moyens aliénés ». Adopter l'IAG dans ce combat aujourd'hui serait sceller la victoire définitive du capitalisme (,,,) L'IAG a été conçue comme l'ennemi des conditions d'existence de l'humain, que ce soit en tant qu'être social ou qu'être naturel. Ce ne peut pas être un outil d'émancipation parce que c'est un outil de destruction (...) elle nous engloutira tous, parce qu'il est ce Moloch créé par les capitalistes pour rendre la vie humaine, le dernier obstacle à la domination de l'abstraction réelle du capital, superflue ».

Alors, on ne peut qu'être pleinement d'accord avec l'auteur de ces lignes, quand il tire la conclusion logique de tout ce qui précède, avec cet appel pressant à la lutte : « Le refus actif de l'IAG, de sa « hype », de ses « gains de temps », de ses « solutions », peut être le fondement d'un mouvement social capable de contester l'ordre capitaliste et la destruction qui l'accompagne. Il reste certes à construire, mais il est néanmoins la seule voie cohérente pour résister au désastre qui vient ». Résister et lutter ensemble avec les camarades de la gauche radicale americaine...

Notes

1. Sur ce sujet voire nos articles États-Unis : une grande gauche radicale prend forme : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/300726/etats-unis-une-grande-gauche-radicale-prend-forme

Et aussi Quand Trump sonne l'alarme contre les « communistes » de Mamdani qui triomphent : https://blogs.mediapart.fr/yorgos-mitralias/blog/290626/quand-trump-sonne-l-alarme-contre-les-communistes-de-mamdani-qui-triomphent

2. A fateful turning point for humanity and AI could redefine American politics : https://edition.cnn.com/2026/09/14/politics/trump-ai-warning-sacks-coxon-anthropic

3. La gauche doit-elle céder aux chants des sirènes de l'intelligence artificielle ? : https://blogs.mediapart.fr/romaric-godin/blog/030826/la-gauche-doit-elle-ceder-aux-chants-des-sirenes-de-l-intelligence-artificielle

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22.09.2026 à 14:19

À l'occasion des 25 ans du 11 septembre 2001

Caspar Shaller, Gilbert Achcar

Àl'occasion des 25 ans du 11 septembre 2001, Gilbert Achcar dresse un tableau des rapports entre les États-Unis et le Moyen-Orient et de la situation dans celui-ci, dans un entretien avec Caspar Shaller pour la Rosa-Luxemburg-Stiftung.

Tiré de la revue Inprecor
11 septembre 2026]

Avec l'aimable permission de l'auteur. Photo : Des soldats américains montent dans un hélicoptère lors de l'invasion de l'Afghanistan en 2001. © IMAGO / United Archives International

Gilbert Achcar, où étiez-vous le 11 septembre 2001 ?

J'étais chez moi, à Paris ; c'est ma compagne qui m'a alerté sur le fait que quelque chose de considérable était en train de se produire, et je l'ai rejointe devant la télévision. Ce que j'ai vu était épouvantable. Et au-delà du caractère épouvantable du crime lui-même, ma crainte immédiate a porté sur ses conséquences au Moyen-Orient. Il était évident pour moi qu'il serait suivi du déploiement de forces étatsuniennes dans la région, étant donné que l'administration Bush était déjà décidée à envahir l'Irak. J'étais pleinement conscient que cela sèmerait le chaos et se solderait en fin de compte par un échec pour les États-Unis.

Avant d'aborder les conséquences mondiales de l'attentat, quels effets le 11 Septembre et la guerre contre le terrorisme ont-ils eus en Occident même ?

Le résultat a été catastrophique. Depuis le 11 Septembre, nous avons assisté à une succession d'attentats meurtriers, du Bataclan à Berlin, et chacun d'eux a servi de prétexte au renforcement d'un appareil répressif déjà redoutable. L'extrême droite a exploité ces attentats sans relâche ; en un sens, ils ont maintenu sous perfusion la politique d'extrême droite. Aujourd'hui, le moteur idéologique de l'extrême droite est le racisme antimusulman : c'est le migrant musulman, et non plus le juif, qui est devenu la figure centrale de sa phobie. L'antisémitisme n'a certes pas disparu, mais il n'est plus la motivation idéologique de l'extrême droite.

Et au Moyen-Orient, comment caractériseriez-vous la situation vingt-cinq ans après ?

Le Moyen-Orient a sombré dans le chaos et la répression. Comme on pouvait le prévoir dès le départ, l'un des effets secondaires notables des interventions étatsuniennes consécutives au 11 Septembre a été le renforcement de l'Iran, principal bénéficiaire de la déstabilisation de la région. Téhéran a pleinement tiré profit de l'occupation étatsunienne de l'Irak ; ce sont bien les États-Unis, après tout, qui ont installé au gouvernement des partis irakiens pro-iraniens, permettant ainsi la constitution d'un couloir dominé par Téhéran, allant de l'Iran à la Syrie en passant par l'Irak, et de la Syrie au Hezbollah libanais. Cette déstabilisation régionale a également mis l'Iran en position d'aider les Houthis à s'emparer du nord du Yémen. L'une des causes sous-jacentes de la récente attaque américano-israélienne contre l'Iran réside précisément dans l'extension de l'influence du régime iranien en conséquence de l'intervention étatsunienne qui a suivi le 11 Septembre. Et regardez l'Iran lui-même, où le régime massacre son propre peuple. La répression brutale et les exécutions publiques visent à terroriser la population pour la réduire au silence. Nous sommes entrés dans une déstabilisation de longue durée de la région, qui est aujourd'hui probablement la partie la plus instable du monde. C'est une situation très désolante.

Lorsque des manifestations ont éclaté sur la place Tahrir, au Caire, en 2011, et qu'a commencé ce que l'on appellera plus tard le Printemps arabe, vous étiez plutôt optimiste. Dans votre livre de 2013, Le peuple veut (Actes Sud, 2013), votre analyse était encore relativement porteuse d'espoir, position que vous avez révisée en 2016 avec Symptômes morbides (Actes Sud, 2017). Comment votre analyse du Printemps arabe a-t-elle évolué au fil du temps ?

Lorsque le Printemps arabe a éclaté, j'ai insisté sur le fait qu'il était enraciné dans une crise structurelle profonde, et qu'il fallait donc le comprendre non comme un épisode passager, mais comme l'inauguration d'un processus historique de longue durée. Le symptôme le plus clair de la paralysie sociale et économique de la région est que la région Moyen-Orient et Afrique du Nord détient depuis des décennies le record mondial des taux de chômage des jeunes, conséquence directe de la collision entre l'économie néolibérale et le type d'État et de système dirigeant qui y prévaut. J'ai toujours soutenu que, quoi qu'il arrive, il ne pourrait y avoir de retour à la stabilité despotique qui régnait au Moyen-Orient et en Afrique du Nord avant 2011.

Au début, les soulèvements ont partout été initiés par des forces progressistes, mais la région était, et reste dans une certaine mesure, caractérisée par l'existence de courants réactionnaires d'opposition aux anciens régimes. Les intégristes religieux ne sont pas progressistes ; leurs programmes sociaux et culturels sont réactionnaires. Ce à quoi nous avons assisté n'était donc pas une simple opposition binaire entre révolution et contre-révolution : il est apparu clairement qu'il s'agissait d'une situation triangulaire, avec un camp révolutionnaire et deux formes distinctes de contre-révolution, les anciens régimes d'une part et, de l'autre, des forces intégristes religieuses de droite cherchant à s'emparer du pouvoir.

Mais les espoirs suscités par le Printemps arabe ont été brisés. Nous avons vu des guerres civiles éclater, des dictatures revenir sous des formes encore plus dures qu'auparavant, et les guerres étatsuniennes se poursuivre dans la région, culminant avec la guerre génocidaire israélo-étatsunienne à Gaza et l'offensive contre l'Iran. La condition du peuple palestinien a atteint le point le plus bas de son histoire ; elle n'a jamais été pire. Les attaques du Hamas comptent parmi les pires erreurs de calcul de l'histoire des luttes anticoloniales. À mon sens, tout cela est la conséquence de l'absence d'une alternative politique crédible dans la région : aucune force progressiste n'a émergé qui soit capable de canaliser la colère des masses engendrée par la crise sociale et économique vers un changement radical. Cette faillite a produit un blocage politique qui est venu se superposer au blocage social et économique.

Comment évalueriez-vous l'état actuel du pôle islamiste du triangle que vous avez décrit ?

Au début des soulèvements, les forces progressistes qui les avaient déclenchés étaient trop faibles sur le plan organisationnel pour constituer une véritable alternative aux gouvernements en place. Les Frères musulmans, qui avaient passé des décennies dans l'opposition, ont rempli ce vide, saisissant leur chance en se présentant comme l'alternative. Au lendemain immédiat de 2011, la Confrérie a tiré parti du moment historique, remportant les élections en Égypte et en Tunisie. Mais, en dépit de toutes ses prétentions, elle n'offrait aucune alternative sociale ou économique : son projet est fondamentalement idéologique et politique plutôt que socio-économique. Elle ne représentait pas une véritable alternative sociale à ce qui existait, et son projet politique s'est effondré en conséquence. En 2013-2014, les Frères musulmans ont été battus partout, avec le coup d'État des militaires en Égypte et la crise politique en Tunisie. Lorsque la seconde vague de soulèvements est arrivée en 2019 — au Soudan, en Algérie, en Irak et au Liban —, les forces intégristes islamiques n'en faisaient plus partie ; elles étaient plutôt imbriquées dans les régimes en place.

Vous dites que les forces islamistes sunnites ont été largement défaites, et pourtant, en Syrie, Ahmed al-Charaa, ancien dirigeant du groupe islamiste Hayat Tahrir al-Cham, contrôle désormais l'État et consolide son pouvoir. Même les YPG kurdes du Nord-Est ont accepté de s'intégrer à l'armée syrienne. Cela ne suggère-t-il pas que les islamistes sunnites ont, en fait, réussi dans certains endroits ?

Il y a quelque ironie dans la victoire des intégristes islamiques en Syrie, car elle a été un effet secondaire des guerres d'Israël au Liban. En portant un coup dévastateur au Hezbollah, Israël a fait tomber le dernier pilier qui soutenait le régime syrien. Ce régime s'était auparavant appuyé sur le soutien militaire iranien et russe, mais après avoir envahi l'Ukraine, la Russie s'y est enlisée au point de retirer le gros de ses forces de Syrie. Dès qu'Israël eut détruit la capacité du Hezbollah à intervenir pour le compte de l'Iran, les forces intégristes qui contrôlaient Idlib, dans le nord, purent déferler avec une facilité relative. Le régime Assad s'est effondré, un peu comme le gouvernement afghan de Kaboul en 2021.

Depuis lors, cependant, al-Charaa s'efforce de se présenter comme un modéré. Il se donne beaucoup de mal pour se faire accepter par l'Occident. Il n'a jusqu'ici pris aucune mesure d'envergure pour imposer la charia, même s'il y a des signes d'islamisation de l'État et de la société. Ce n'est pas pareil à la façon dont ils gouvernaient la province d'Idlib jusqu'en 2024, et encore moins à la façon dont Daech, le soi-disant « État islamique », a régné sur des parties de la Syrie et de l'Irak en y proclamant son soi-disant califat.

En somme, vous diriez que le projet islamiste a échoué ?

Il n'aurait jamais pu réussir, parce qu'il ne représente pas une véritable alternative à la crise sous-jacente. Il en va de même pour al-Charaa : il ne fait que reproduire les politiques socio-économiques des autres États arabes, ce qui engendre déjà en Syrie une crise sociale aiguë, qui générera un mécontentement croissant, outre les questions non résolues auxquelles sont confrontées les minorités du pays.

Pourquoi les Kurdes du Rojava ont-ils accepté de se fondre dans l'État syrien ? Dans le même temps, le PKK en Turquie a accepté de désarmer et a engagé des pourparlers de paix avec Erdoğan. Pourquoi les mouvements kurdes de ces deux pays ont-ils renoncé à leurs positions de forces ?

Avant tout, bien sûr, dans le cas syrien, c'est parce qu'ils ont été abandonnés par les États-Unis. Une fois Daech vaincu, Washington n'avait plus besoin des Kurdes. Trump n'a montré aucun intérêt à continuer à les soutenir.

Erdoğan, pour sa part, perd du terrain électoral depuis 2015 et tente par tous les moyens de s'accrocher au pouvoir : en réprimant l'opposition, en arrêtant ses principales figures, jusqu'à s'ingérer dans la direction du CHP1. Son ouverture en direction des Kurdes est une autre manœuvre dans le même but : un pari sur le fait que le mouvement kurde ne jouera pas le rôle qu'il a joué en 2015, lorsqu'il a mis à mal la domination de l'AKP au Parlement.

Le dirigeant kurde Öcalan prône depuis des années un compromis avec Ankara. Il est devenu évident que la stratégie armée du PKK a échoué. La Turquie, après tout, dispose de la deuxième armée de l'OTAN. Après avoir si longtemps orienté la stratégie du mouvement dans le sens de la lutte armée, Öcalan l'a maintenant complètement infléchie dans la direction opposée, celle du compromis. Mais je ne suis pas convaincu que cela réussira davantage. L'oppression de la nation kurde n'a pas cessé, et il n'existe aucune garantie réelle pour les Kurdes, ni en Turquie ni en Syrie. Il y a des désaccords au sein des branches turque et syrienne du mouvement : certains de leurs membres voient d'un mauvais œil l'autodissolution en cours et mettent en garde contre ce qui pourrait désormais se produire.

L'accord avec le gouvernement syrien porte sur la dissolution des Forces démocratiques syriennes et leur intégration dans l'armée syrienne, mais cela reste largement théorique. Qui commandera les forces en réalité ? Le commandement restera-t-il dans les zones sous administration kurde du Rojava, ou bien Damas prendra-t-il le contrôle du Nord-Est ? Ce processus rencontrera de nombreux obstacles, notamment la question de la place des femmes. Le féminisme a été au cœur de la lutte du peuple kurde, et les femmes combattantes des unités armées, telles que les YPJ, n'ont pas leur place dans la conception de la société d'al-Charaa.

Compte tenu de la dérive droitière que vous avez décrite dans ces États très différents, évoluent-ils vraiment tous dans la même direction ?

Pas à l'échelle régionale. La plupart des États arabes restent des régimes despotiques traditionnels ; ils n'ont pas vraiment dérivé vers la droite car cela a toujours été leur positionnement. De même, il ne fait pas grand sens de qualifier le régime iranien d'extrême droite. Ce que j'appelle néofascisme à l'échelle mondiale, représenté par des forces comme l'AfD en Allemagne, le Rassemblement national en France et le mouvement MAGA autour de Donald Trump, trouve son équivalent régional le plus net dans le gouvernement Netanyahou, qui se situe déjà à l'extrémité du spectre de l'extrême droite. Et puis il y a la dérive propre d'Erdoğan vers l'extrême droite au sein du régime turc.

Dans votre livre de 2002, Le Choc des barbaries, consacré à l'immédiat après-11 Septembre, vous décriviez une dynamique dans laquelle des forces réactionnaires, dans des contextes différents, se nourrissent les unes des autres et se radicalisent mutuellement. C'était il y a vingt-cinq ans. Ce processus s'est-il ralenti, ou s'est-il simplement poursuivi ?

J'ai opposé à l'idée de Samuel Huntington d'un prétendu « choc des civilisations » la thèse d'un « choc des barbaries ». Les guerres entre les puissances impérialistes occidentales et les forces intégristes islamiques ne mettaient pas aux prises des civilisations opposées, mais des tendances barbares inhérentes à la civilisation de chaque camp. Cela se poursuit toujours ; comme on peut l'observer avec la terrifiante dérive du gouvernement israélien vers l'extrême droite, et les guerres qu'il a menées depuis le 7 octobre.

Ce processus a atteint son paroxysme avec Gaza. J'ai qualifié Gaza de premier génocide perpétré par un État industriellement avancé depuis 1945, depuis la défaite de l'Allemagne nazie. Il y a eu d'autres génocides depuis, dont celui du Rwanda, mais aucun perpétré par un État industrialisé soutenu par les puissances occidentales.

Vous avez écrit que Gaza marque la fin définitive de l'ordre libéral occidental. Pourquoi pas déjà l'invasion de l'Irak en 2003 ?

Parce que l'invasion de l'Irak s'était heurtée à l'opposition de dirigeants comme Gerhard Schröder et Jacques Chirac, et même de certaines voix à Washington. L'illusion selon laquelle les forces centristes finiraient par redresser la barre a persisté. Barack Obama, après tout, avait bâti une partie de son identité politique sur son opposition à l'invasion de l'Irak, et avait adopté pour principe de ne s'engager dans une guerre qu'avec la couverture de l'ONU. Il n'est intervenu en Libye qu'après que le Conseil de sécurité eut autorisé la zone d'exclusion aérienne. Cette illusion d'un ordre libéral fondé sur des règles a survécu et a ensuite été utilisée contre la Russie à propos de son invasion de l'Ukraine. Mais le contraste entre la façon dont les gouvernements occidentaux ont réagi à l'Ukraine et celle dont ils ont réagi à Gaza a été le dernier clou enfoncé dans le cercueil de cet ordre mondial.

Vous évoquez l'opposition de Chirac et Schröder à la guerre d'Irak, mais ils ont néanmoins accordé des droits de survol et coopéré à d'autres égards. Cette résistance était-elle réelle ou largement symbolique ?

Au moment de l'invasion de l'Irak, les États-Unis se trouvaient au summum de leur hégémonie mondiale, si bien que ni Chirac ni Schröder n'ont osé provoquer Washington au point de lui refuser l'usage de leur espace aérien ou une coopération militaire. Chacun avait néanmoins de réels intérêts en jeu. La France avait beaucoup investi dans sa relation avec le régime de Saddam Hussein et comprenait qu'elle risquait de perdre cet investissement du fait de l'invasion étatsunienne. Schröder, quant à lui, savait que l'opinion publique allemande était fortement opposée à la guerre ; il a ainsi trouvé un moyen facile de chercher à se rendre populaire. Avec Gaza, nous n'avons vu aucune résistance à la riposte totalement disproportionnée d'Israël au 7 Octobre. La dernière feuille de vigne de la décence libérale est tombée. Les attaques du Hamas ont déclenché une intensification de l'instrumentalisation de la mémoire de la Shoah, qui a rendu les gouvernements occidentaux incapables d'adopter une position critique à l'égard d'Israël durant plusieurs mois après le début du génocide.

Voilà une affirmation étonnamment idéaliste pour un marxiste. Pensez-vous qu'il s'agit d'une question d'héritage culturel plutôt que d'intérêt matériel ?

Les États-Unis ont un intérêt matériel évident dans leur alliance avec Israël, en tant que gendarme sous-traitant de l'hégémonie étatsunienne dans la région. Le soutien des gouvernements européens à Israël relève beaucoup moins de l'intérêt matériel. Le point de départ de leur position sur Gaza est idéologique : c'est la façon dont le 7 Octobre a été présenté comme le plus grand massacre de juifs depuis la Shoah. Cette phrase a été répétée en boucle. L'attaque menée par le Hamas a provoqué une onde de choc et de sympathie, et les gouvernements occidentaux se sont ralliés au prétendu droit d'Israël à se défendre. Ce n'est que des mois plus tard, une fois que l'ampleur des destructions était devenue impossible à ignorer et qu'il est apparu clairement à quel point la riposte israélienne était disproportionnée, qu'ils ont commencé à évoluer vers des appels au cessez-le-feu.

Du point de vue matériel, il n'est certainement pas dans l'intérêt des gouvernements centristes européens d'avoir un gouvernement comme celui de Netanyahou au pouvoir en Israël : cela leur crée des problèmes sans fin. Netanyahou n'a aucune sympathie pour les gouvernements centristes européens, et il ne cesse de le montrer. Même le Royaume-Uni connaît désormais des tensions avec Israël. L'Europe est géographiquement bien plus proche du Moyen-Orient que les États-Unis, de sorte que ce qui se passe dans la région a des conséquences immédiates en Europe. Ce simple fait révèle qu'il existe une nette divergence entre les intérêts des différentes puissances occidentales au Moyen-Orient. Mais l'Europe est subordonnée aux États-Unis. C'est une position stratégique assez particulière pour les Européens. Une poignée de gouvernements, dont ceux de l'Espagne et de l'Irlande, ont osé dénoncer ce que fait le gouvernement israélien. Ce faisant, ils représentent sans doute plus fidèlement les intérêts européens que ceux qui gardent le silence.

Les néoconservateurs ont notoirement poursuivi l'intérêt étatsunien sans guère se soucier de qui que ce soit. Ils étaient très influents au lendemain immédiat du 11 Septembre, mais aujourd'hui presque personne ne parle plus d'eux. Quel était leur projet, et a-t-il réussi ?

On se souvient surtout des néoconservateurs pour leur doctrine du « changement de régime », l'idée selon laquelle les États-Unis avaient pour mission d'imposer le régime démocratique libéral à travers le monde. L'illusion de reconstruire un État irakien sur le modèle occidental a conduit l'occupation à démanteler entièrement l'appareil d'État existant. Et cela a mené au chaos. Ce fut un échec total en tant qu'entreprise visant à imposer par la force un ordre « libéral ».

Washington s'est donc ensuite détourné de son projet ostentatoirement démocratique pour l'Irak, qui avait en réalité renforcé les acteurs pro-iraniens, au profit d'un recours plus pragmatique aux structures tribales et du retrait de ses troupes. Avant même la fin officielle de l'occupation, l'Iran avait déjà acquis plus d'influence en Irak que les États-Unis eux-mêmes. Et c'est de cela qu'ont été tirées les prétendues leçons de l'Irak : l'erreur, croyait-on, avait consisté à démanteler l'État dictatorial, qu'il aurait fallu garder intact en se contentant de changer son orientation, comme cela s'est produit au Venezuela au début de cette année.

Il existe à présent une fracture au sein de la droite étatsunienne entre interventionnistes et isolationnistes. L'approche de Trump lui-même semble différer de celle des deux camps, dans sa méthode comme dans ses objectifs. Comment caractériseriez-vous cette division ?

L'extrême droite étatsunienne a toujours comporté une composante isolationniste à côté d'une composante belliciste. Trump a tenté de souder ses différents courants, des isolationnistes à la mouvance complotiste, en s'adressant simultanément à toutes ces clientèles, ce qui explique les nombreuses contradictions de son comportement. Trump est une créature de Frankenstein de la droite étatsunienne, assemblée à partir de toutes ces pièces disparates. Mais une chose est certaine : il n'a aucun respect pour la démocratie. Il combat la démocratie aux États-Unis mêmes ! Personne ne devrait donc s'étonner qu'il ne fasse même pas semblant de vouloir l'exporter ailleurs.

Quoi qu'il en soit, réduire le débat à une simple opposition entre intervention et non-intervention revient à passer à côté des nuances de la politique impérialiste. Le type d'intervention compte énormément. Aujourd'hui, plutôt que de remplacer les régimes qu'ils considèrent comme « voyous », les États-Unis tentent de les préserver en les forçant simplement à collaborer. Avant son entrée en fonctions, Trump avait explicitement fait sienne cette leçon de l'Irak et publiquement critiqué l'illusion du « changement de régime ». Son approche du Venezuela s'inscrit parfaitement dans cette logique : il a écarté Maduro, et le reste de l'appareil a simplement été contraint de collaborer avec Washington, sans aucune tentative d'imposer des élections libres ni de ramener la prétendue opposition démocratique. Même avec Cuba, à laquelle Marco Rubio porte un intérêt particulier, Washington négocie avec des personnalités issues du régime lui-même ; le petit-fils de Raúl Castro figure parmi ses principaux interlocuteurs ! Et c'est ce que Trump a également tenté d'obtenir en Iran. Il croyait pouvoir contraindre le régime à collaborer avec lui, sauf que ses actions ont renforcé les partisans de la ligne dure plutôt que ceux qui seraient disposés à un compromis.

Où cela laisse-t-il les libéraux [centristes] étatsuniens, pris entre ces camps rivaux ?

Ils sont complètement désorientés, ne sachant quelle position adopter. C'est précisément pour cela que nous assistons à une résurgence de la gauche : les gens se rendent compte que le discours libéral mou que propose l'establishment n'est plus crédible ; ils cherchent des réponses plus radicales à leur situation sociale, économique et politique, y compris pour la défense de la démocratie elle-même. Les libéraux se sont montrés bien trop pusillanimes, par exemple, pour s'opposer frontalement à l'étranglement en cours de Cuba. Ce qui s'y passe est criminel. Des décennies d'embargo en sont aujourd'hui arrivées au point d'affamer la population purement et simplement, et cela suscite bien moins de réactions internationales qu'il ne le faudrait, non seulement de la part des gouvernements, mais aussi de la part des mouvements de masse qui devraient exprimer une solidarité bien plus grande avec le peuple cubain. Ces sanctions punissent la population davantage que le régime.

Votre livre de 2023, La Nouvelle Guerre froide, traite de l'invasion russe de l'Ukraine. Voyez-vous l'attaque de la Russie comme une conséquence à long terme de la guerre contre le terrorisme et de l'interventionnisme néoconservateur ?

En un sens, l'invasion de l'Irak en 2003 a démontré à la Russie, à la Chine, au monde entier, que les États-Unis ne respecteraient pas les règles de l'ordre dont ils se prétendaient les champions. L'invasion de l'Irak était une violation flagrante du droit international. Après l'effondrement de l'Union soviétique, les choses auraient pu se dérouler bien autrement ; on parlait alors de « dividendes de la paix », etc. Au lieu de cela, les États-Unis ont fait des choix politiques délibérés qui ont contrarié la Russie, en particulier l'élargissement de l'OTAN. Je crois que cela était délibéré. Washington voulait que la Russie reste un épouvantail pour le reste de l'Europe, afin que les autres États européens demeurent dans une relation de vassalité à l'égard des États-Unis.

Helmut Kohl était lui aussi initialement favorable à l'élargissement vers l'Est, qui servait l'intérêt du capital allemand à établir son hégémonie sur l'Europe orientale. Mais lorsque la Géorgie et l'Ukraine ont été invitées par George W. Bush à rejoindre l'OTAN, Angela Merkel s'y est bien opposée. Là encore, nous voyons une divergence entre les intérêts étatsuniens et ceux d'États européens comme l'Allemagne.

Rien de tout cela, cependant, ne justifie en quoi que ce soit l'invasion de l'Ukraine, un crime terrible dont le prix est payé par le peuple ukrainien, et de plus en plus par le peuple russe lui-même. Poutine porte la plus grande responsabilité dans cette catastrophe.

Avec le recul d'un quart de siècle d'interventions impériales étatsuniennes et de guerre contre le terrorisme, où en sont les États-Unis aujourd'hui ?

Toutes les guerres lancées par les États-Unis après le 11 Septembre ont été, en un sens, « perdues ». Je mettrais ce mot entre guillemets parce que Washington a quand même réussi à détruire les régimes qu'il visait. Les vrais perdants ont été les populations civiles des pays concernés, pas les États-Unis eux-mêmes. Il n'en reste pas moins que les États-Unis ont échoué à atteindre leurs propres objectifs déclarés dans chacun de ces cas.

Cela a été un cas classique de surextension impériale. À la fin des années 1980, l'historien britannique Paul Kennedy a écrit un livre à succès faisant le constat assez évident que les empires déclinent dès lors qu'ils entreprennent plus qu'ils ne peuvent contrôler. Mais il se trompait dans sa lecture de l'ère Reagan : Reagan a réussi à relancer à la fois l'économie et l'hégémonie étatsuniennes. Après l'effondrement de l'Union soviétique, cependant, l'administration Bush a succombé à l'hubris. Les guerres d'Afghanistan et d'Irak ont été un cas typique de surextension, bien au-delà de ce que les États-Unis pouvaient réellement contrôler, et ils ont échoué dans les deux pays. Mais quiconque croit que l'empire étatsunien est fini prend ses désirs pour des réalités. Les États-Unis restent un État extraordinairement puissant, toujours le plus puissant de la planète, toujours capable d'infliger d'énormes destructions. Leurs limites sont toutefois bien plus visibles aujourd'hui qu'au tournant du siècle.

Y a-t-il quelque chose qui vous donne de l'espoir dans cette situation ?

Absolument, je garde espoir, un espoir enraciné dans la nouvelle génération et dans sa capacité à inventer de nouvelles formes de lutte, comme on l'a vu récemment avec le mouvement Gen Z marocain, un moment extraordinaire, où des milliers de jeunes se sont mobilisés en utilisant les technologies modernes pour coordonner leur action. Je fais une distinction cruciale entre l'optimisme et l'espoir, qui ne sont pas du tout la même chose. L'optimisme, c'est la conviction que le mieux se réalisera. L'espoir, c'est la conviction qu'un mieux est possible, sans aucune garantie. Je peux continuer à espérer, tout en reconnaissant qu'aujourd'hui, le poids des faits fait lourdement pencher la balance du côté du pessimisme.

Publié le 10 septembre 2026 par Rosa-Luxemburg-Stiftung

Gilbert Achcar est professeur émérite d'études du développement et de relations internationales à SOAS, Université de Londres. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages parus en diverses langues, dont récemment Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025). Son nouvel ouvrage, Les guerres de l'empire américain au Moyen-Orient. Impérialisme et anti-impérialisme aujourd'hui, sera en librairie le 2 octobre.

Note

1. Parti républicain du peuple (kémaliste), principal parti d'opposition, dont le candidat à la présidentielle, le maire d'Istanbul Ekrem İmamoğlu, a été arrêté en 2025. (NdT)

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22.09.2026 à 14:15

Abandonnons le mirage de la privatisation de la SAQ

Martin Lachance

La vente d'alcool fait partie des discussions de la présente campagne électorale provinciale, que ce soit parce qu'il s'agit de tarifs douaniers ou d'ouverture du marché. Jusqu'à maintenant, il a été possible d'entendre et de lire plusieurs opinions et promesses sur le sujet. Le SEMB SAQ (CSN) représente près de 5 000 travailleuses et travailleurs de la Société des Alcools du Québec provenant de partout à travers le Québec. À ce titre, nous souhaitons porter à votre connaissance notre idée en lien avec les changements proposés pour la Société des Alcools du Québec.

L'auteur est président du Syndicat des employé-es de magasins et de bureaux de la SAQ (SEMB-SAQ-CSN).

Nous comprenons que l'objectif de ces promesses est d'alléger le fardeau administratif et bureaucratique des distillateurs et les vignerons québécois. Nous croyons cependant qu'envisager l'évolution de l'offre des produits en succursales est une vision plus avantageuse pour tous.

Les 5 000 travailleuses et travailleurs spécialisés dans le domaine de la vente de produits alcoolisés que nous représentons sont passionnés, assoiffés de connaissance et ils seraient très heureux d'obtenir davantage de formation afin de mieux conseiller et vendre ces produits découlant de l'expertise québécoise. Ces travailleuses et travailleurs des quatre coins du Québec, travaillant dans l'une des 400 succursales de la société d'État, sont les mieux placés pour promouvoir et faire découvrir les produits d'ici, de manière responsable, à travers un espace dédié à ces produits à même les succursales de la SAQ.

De cette manière, les entrepreneurs du secteur de l'alcool au Québec pourraient gagner à faire connaître leurs produits à l'ensemble de la population québécoise, qu'elle soit en ville ou en région, tout en s'assurant que la SAQ demeure un fleuron du Québec qui offre des emplois et des produits de qualité partout à travers la province.

Rappelons qu'en 2022, l'IRIS avait publié une étude concernant les commerces spécialisés en vente d'alcool et en produits d'importation privée (cavistes). La conclusion de cette étude était sans équivoque : l'ouverture de telles boutiques aurait peu de bénéfices pour la majorité des régions de la province au profit de métropoles comme Québec et Montréal, en plus d'être peu rentable pour la plupart des petites et moyennes entreprises.

Comme travailleuses et travailleurs de la SAQ, nous suivons de près les propositions des partis politiques durant cette campagne. Notre souhait, c'est que le prochain gouvernement abandonne le mirage de la privatisation et œuvre avec nous à préserver et développer ce fleuron québécois.

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22.09.2026 à 14:15

Appui de la FTQ à la campagne de la Coalition of Black Trade Unionists – Canada

Magali Picard

Au nom de la Fédération des travailleurs et travailleuses du Québec (FTQ), qui représente 600 000 travailleuses et travailleurs au Québec de tous secteurs confondus, je tiens à exprimer notre appui à la campagne menée par la Coalition of Black Trade Unionists — Canada (CBTU-Canada) afin que le gouvernement du Canada reconnaisse pleinement son rôle dans la traite et l'esclavage des personnes africaines et présente des excuses officielles.

L'abstention du Canada lors du vote du 25 mars dernier à l'Assemblée générale des Nations Unies ne peut pas simplement être passée sous silence. Reconnaître cette histoire, c'est aussi reconnaître les traces profondes qu'elle a laissées et les inégalités qui perdurent encore aujourd'hui.

La FTQ joint donc sa voix à celles de la CBTU-Canada et du Congrès du travail du Canada pour demander au gouvernement fédéral de reconnaître cette histoire, de présenter des excuses officielles et de soutenir les démarches visant à faire progresser la justice réparatrice pour les personnes d'ascendance africaine.

Les membres de la FTQ ont voté à maintes reprises des résolutions de congrès qui revendiquent que leur centrale milite contre le racisme dans la société ; notre appui s'insère dans une continuation de notre travail sur cette question importante. Pour le mouvement syndical, la lutte contre les discriminations a toujours fait partie de notre combat pour la justice sociale. La solidarité, ce n'est pas seulement dénoncer les injustices lorsqu'elles se produisent. C'est aussi avoir le courage de regarder notre histoire en face, d'en reconnaître les conséquences et d'agir pour réparer ce qui peut et doit l'être.

La FTQ est fière d'appuyer cette démarche et invite le gouvernement du Canada à y répondre avec toute l'écoute, le sérieux et l'engagement qu'elle mérite.

La présidente,
Magali Picard

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22.09.2026 à 14:15

La sécurité des soins commence par des équipes en mesure de soigner

Julie Bouchard

Chaque 17 septembre, la Journée mondiale de la sécurité des patient-e-s nous rappelle que la qualité des soins ne peut être dissociée de leur sécurité. Cette journée, instaurée par l'Organisation mondiale de la Santé, vise à sensibiliser l'opinion publique, à mieux faire connaître cet enjeu partout dans le monde, à encourager la solidarité et à susciter une action concrète à l'échelle internationale. Au Québec aussi, cet appel doit résonner avec force. Car derrière les indicateurs, les tableaux de bord et les réformes, il y a des personnes qui attendent, qui souffrent, qui espèrent recevoir les bons soins, au bon moment, dans des conditions sécuritaires.

On le répète depuis longtemps : la sécurité des patient-e-s passe d'abord par des conditions de travail qui permettent aux infirmières, infirmières auxiliaires, inhalothérapeutes et perfusionnistes cliniques d'effectuer leur travail correctement. Quand une professionnelle en soins est responsable de trop de patient-e-s, quand les remplacements manquent, quand les heures supplémentaires deviennent la norme, le risque d'erreur augmente, la surveillance clinique diminue et la détresse morale s'installe. Ce n'est pas une question de dévouement. Le personnel en soins en donne déjà énormément. C'est une question d'organisation du travail, de planification et de courage politique.

Protéger les patient-e-s, c'est aussi protéger celles qui les soignent.

Les solutions existent pourtant. Il faut renforcer la première ligne pour éviter que l'urgence devienne la porte d'entrée par défaut. Il faut déployer de vrais ratios sécuritaires entre les professionnelles en soins et les patient-e-s. Il faut aussi mieux reconnaître et utiliser l'expertise de toutes les professionnelles du réseau.

En cette Journée mondiale de la sécurité des patient-e-s, le Québec doit choisir ce qu'il veut défendre : un réseau qui s'épuise à colmater les brèches ou un réseau public fort, humain et sécuritaire. La solidarité dont parle cette journée ne doit pas rester un principe abstrait. Elle doit se traduire en décisions concrètes.

Au moment où la campagne électorale bat son plein et que les promesses s'accumulent, cette journée prend tout son sens. Écouter les patient-e-s, oui. Mais aussi écouter les professionnelles en soins qui voient chaque jour où le système tient… et où il craque. La sécurité des patient-e-s, c'est une responsabilité collective. Et elle commence par la volonté politique de donner enfin au réseau public les moyens de soigner, sans compromis.

Julie Bouchard, présidente
Fédération interprofessionnelle de la santé du Québec–FIQ

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22.09.2026 à 14:14

Entre l'orientation de Thomas Piketty pour résoudre la grande crise de la rupture métabolique et le plan Solidaire il y a un gouffre infranchissable

Marc Bonhomme

L'Aut'Journal reprend un court article de Thomas Piketty publié dans le journal Le Monde qui pose les jalons des transformations nécessaires et les conditions économiques indispensables pour arrêter le train infernal menant vers la terre-étuve.

D'un, « même menée à très grande échelle, la transformation des systèmes énergétiques ne suffira pas.a limitation du réchauffement à moins de 2 °C exige la sobriété, définie comme une transformation structurelle de l'économie. Cela passe par la poursuite de la réduction historique du temps de travail, un changement des habitudes alimentaires permettant une reforestation d'ampleur, et une forte diminution du poids des secteurs matériels dans l'économie. » Piketty donne les exemples des vêtements jetables et des téléphones portables dernier cri. Ce serait rester à la surface du problème. Les piliers de la consommation de masse qui enchaînent les ménages prolétariens au capital bancaire sont la « villa campagnarde » et l'auto solo — d'où le dilemme entre fin du monde et fin du mois — à remplacer par le logement social communautaire et le transport en commun mur à mur. Ajoutons-y le régime alimentaire végétarien implicitement avancé par l'auteur.

De deux, « [l]'éducation, la santé et la culture apportent un bien-être à la fois plus réel et plus durable : trois fois moins d'intrants matériels et d'émissions carbone par euro de produit intérieur brut (PIB) que l'industrie, la construction ou l'agriculture intensive. »Dans le mil. Voilà ce que saccage l'austérité néolibérale devenant « austorité » avec la militarisation du monde pavant la voie au néofascisme dans laquelle le Canada et le Québec embarquent à pieds joints. Soulignons que les services publics, acquis des « trente glorieuses » arraché peu ou prou à la domination du marché et qui pourraient s'étendre au transport et à l'alimentation de base, sont autant de producteurs de liens sociaux, de solidarité entravant l'individualisme et la course effrénée à la consommation. La somme des services publics bonifiés et gratuits plus l'indispensable consommation matérielle libérée de l'agriculture industrielle et carnée, de la mode et de l'obsolescence planifiée seront quantitativement équivalent et qualitativement supérieure au revenu du ménage moyen des pays riches. Piketty a raison de s'attaquer au mythe de la prétendue automaticité capitaliste de la dématérialisation de l'économie. Et il a encore plus raison de souligner la fausseté de la substitution des biens matériels et de l'énergie fossile par les services et l'énergie renouvelable alors qu'il n'y a qu'empilement. Cette substitution est antinomique à l'accumulation du capital, donc à la croissance du PIB, commandée par la loi de la compétition entre les capitaux.

De dire Piketty, « [p]our changer de cap et mener à bien les transformations nécessaires (énergie, éducation, santé), les moyens à mobiliser sont considérables : environ 10 % du PIB mondial par an jusqu'en 2050. Il faudra mettre les plus riches à contribution » …pour dire le moins. Sera nécessaire une stratégie qui combine justice climatique avec justice sociale parce que les ultrariches sont essentiellement responsables des émanations de GES par leur consommation mais surtout par leur contrôle de l'économie à commencer par les transnationales pétrolières et bancaires. Au cœur de cette stratégie se trouve « la mobilisation syndicale et citoyenne » […] Le point essentiel est qu'une telle transformation doit aller de pair avec la démocratie économique, l'autogestion, l'égalité politique et territoriale et la démarchandisation. » Pourquoi ne pas dire clairement que des politiques révolutionnant la structure économique en termes d'énergie, de transport, d'agriculture, d'habitat et d'urbanisme implique une rupture avec les rapports sociaux capitalistes ?

De nuancer Piketty,« [p]our avancer, il faudra convaincre les classes populaires et moyennes du Nord et du Sud que le statu quo n'est pas tenable et conduit à l'enfer climatique, social et migratoire. » En effet, la consommation des classes moyennes (les 40% dans la séquence mondiale 10 riche – 40 moyen – 50 pauvre) joue un rôle involontaire dans les émanations de gaz à effet de serre (GES) à cause d'une structure subie de la consommation, particulièrement dans les secteurs transport et habitation. L'attachement à cette structure, considérée comme un acquis alors qu'elle est une dépendance surtout par l'endettement des ménages, reste un obstacle à leur mobilisation. Toutefois, pour se donner les moyens de mettre en œuvre les drastiques réformes de la structure économique nécessaires au tournant climatique, Piketty semble se satisfaire d'une redistribution fiscale des revenus sans atteinte à la propriété des moyens de production malgré qu'il parle de « démocratie économique » et « d'autogestion ». Piketty donne l'impression d'être davantage obnubilé par l'échelle des revenus (et des patrimoines) plus que par la dichotomie entre la masse des prolétaires et l'archi-concentration et centralisation du capital. Il en découle qu'il esquive la nécessité du renversement du capitalisme.

Pour QS c'est la concertation avec l'entreprise privée pour perpétuer une croissance compétitive

On pourrait définir Thomas Piquetty comme un réformiste radical tendant la main à l'écosocialisme lequel prône une société en décroissance matérielle de prendre soin des gens et de la terre-mère. On ne peut pas en dire autant du plan de transition 2035 « Préparer l'avenir » de Québec solidaire. Le débat à trois sur l'environnement à la Maison du développement durable — l'absence de la CAQ et du PCQ les disqualifie en partant — a donné l'impression que les trois partis présents baignent dans les mêmes eaux. Pourtant les Libéraux se contentent de maintenir la même cible de réduction de GES à 37.5% déjà insuffisante que la CAQ a pourtant retardée de 2030 à 2035. En plus, ils se dispensent de présenter un plan d'ensemble que seuls ont fait QS et le PQ. Bizarrement, le PQ a fait connaître son plan, dont la mesure vedette est une passe mobilité à 95$ par mois, avant le début de la campagne pour marquer que ses priorités étaient ailleurs. Fort à propos, QS a fait remarquer que les positions pratiques du PQ sont loin d'être écologiquement conséquentes tellement priment les intérêts des entreprises.

Quant n'est-il de QS ? D'entrée de jeu dans la présentation de son plan, le parti affirme qu'« il ne s'agit pas de choisir l'un [l'environnement] ou l'autre [la croissance économique]. » Adieu décroissance matérielle. Pour le parti « la crise climatique est le résultat de mauvais choix économiques ainsi que de politiques inefficaces et mal ciblées » et non pas une crise de système. Pour QS, l'environnement est « une occasion stratégique de développer un véritable avantage concurrentiel : en misant sur notre énergie et en devenant une économie à faible émission de carbone, le Québec peut attirer les investissements étrangers ». Voilà le Québec inscrit dans la grande foire mondiale de l'intelligence artificielle s'orientant de plus en plus vers une économie de guerre ce dont il n'est nulle question dans le plan qui aligne pourtant plus de cent mesures. Comment alors remettre en question par des BAPE le Plan d'électrification 2035 de 200 milliards $ avec ses champs d'éoliennes et sa nouvelle Baie James de l'entente de Churchill Falls aux dépens des peuples autochtones ? Pour un parti se disant de gauche, il vaut mieux taire cette triste affaire.

Pour y arriver, dit le plan, il y faut « une politique industrielle fondée sur le partenariat [… pour] coordonner les investissements, la formation, la recherche, les infrastructures, les marchés publics, l'innovation et les chaînes d'approvisionnement. Cette coordination exige une collaboration permanente entre l'État, les travailleuses et les travailleurs, les entreprises, les mouvements sociaux et communautaires, les milieux de la recherche, les Premières Nations et Inuit, les municipalités et les régions. » Au sein de cette vaste concertation qui noie le poisson, les acteurs clefs dans une société capitaliste sont les détenteurs de fonds c'est-à-dire les entreprises, plus particulièrement les transnationales étrangères et les institutions financières d'ici et d'ailleurs, et l'État. Un gouvernement Solidaire garantirait-il un État de gauche ? De prime abord, il se confronterait à la pétrolière moyenne puissance canadienne soutenue par la grande puissance étatsunienne. On peut toujours imaginer une politique de division trumpiste mais certainement pas pour une indépendance à gauche. Quant à l'État profond, il est maillé par mille liens avec le réseau capitaliste sans compter qu'il est prisonnier de la dette publique et de la politique d'investissements des entreprises. À moins de vouloir confronter le capital. Mais QS veut la concertation pas l'affrontement. La messe est dite.

Des réformes plaisant au capital parce qu'elles contribuent à sa rentabilité sans rien résoudre

Se pourrait-il qu'une politique de centre-gauche soit acceptable par le capital ? De dire le plan, il faut « [r]éserver les aides financières gouvernementales aux entreprises respectant les normes environnementales… » On subventionnera donc les entreprises respectant la loi. Mais pénalisera-t-on celles qui ne la respectent pas ou se contentera-t-on de ne pas les subventionner ? On annonce une réforme du marché du carbone et non son abolition ce qui laisse les entreprises dans un tête-à-tête avec l'État où elles disposent de l'outil ultime de la grève et de la fuite des capitaux. Qu'en est-il des mesures médiatisées du plan Solidaire ?

Parmi les mesures annoncées par Ruba Ghazal figurent des investissements de 23 milliards pour le transport collectif, la gratuité des transports publics pour les jeunes et les aînés, et la poursuite pour quatre ans du programme Roulez vert afin d'encourager l'achat de voitures électriques. […] Québec solidaire prévoit aussi le retour de l'interdiction de vente de véhicules à essence à compter de 2035, ainsi que l'interdiction de l'immatriculation de nouveaux véhicules à essence en 2045. […] En ce qui concerne l'habitation, une enveloppe annuelle de 250 millions serait consacrée à un programme d'adaptations résidentielles destiné à favoriser « l'efficacité et la sobriété énergétiques ». Au cours des quatre prochaines années, 950 millions seraient par ailleurs alloués à des projets d'infrastructures vertes, tandis que 1 % des investissements du Programme québécois des infrastructures serviraient à verdir les villes et les municipalités.

Ces mesures sont aussi souhaitées par le capital qui se plaint amèrement des coûts de la congestion urbaine en autant que son atténuation ne soit pas un moyen d'éliminer la lucrative auto solo au cœur de la consommation de masse et essentielle aux banlieues tentaculaires avalant sols agricoles et forêts. On aboutit ainsi à un coûteux système de transport à deux niveaux, sur le sol versus celui sous terre et dans les airs sans compter le TGV — un autre 100 à 200 milliards — auquel le plan acquiesce et qui charcutera le terroir agricole au lieu de favoriser un réseau de trains réguliers prenant en charge l'essentiel du transport interurbain des passagers et des marchandises. Bien entendu, le petit capitalisme québécois préfère l'auto électrique à celle à essence étant donné la réalité des sources primaires d'énergie du Québec.

Quant à la restauration des habitations et la construction d'infrastructures, la très québécoise « industrie de la corruption » ne demande pas mieux en autant que le tout soit digestible — donc pas de de grands chantiers étatiques restaurant sur dix ans l'ensemble des bâtiments récupérables — pour qu'elle ne soit pas obligée d'investir massivement dans les moyens de production au détriment des dividendes et que le pactole privé-public dure longtemps. Mais il y a quand même les propositions de nationalisation des éoliennes et du transport interurbain. Gouvernement et Hydro-Québec se sont aperçus que les entreprises ne s'intéressent qu'aux petits champs d'éoliennes dans les milieux habités de sorte à minimiser les coûts afin d'encaisser en généreux profits les prix garantis sur 25 ans. À Hydro de développer les nécessaires grands champs hors zones habitées, et à s'entendre avec les nations autochtones, quitte à donner les contrats de construction à l'entreprise privée comme ça s'est toujours fait pour les centrales hydro-électriques et pour l'ensemble des infrastructures. Quant au transport en commun interurbain, il s'est effondré parce qu'il n'était pas rentable. Il y a toujours place pour des services étatisés socialement nécessaires — le transport à longue distances de la couche prolétarienne la plus pauvre — que le capitalisme n'arrive pas à rentabiliser. C'est aussi le cas des services de santé et d'éducation de la majorité prolétarienne mais oh combien indispensable au capital.

Le Québec est des années-lumière de prendre en main les crises climatique et de la biodiversité.

Marc Bonhomme, 20 septembre 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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22.09.2026 à 14:14

Élections : Un seul parti s'engage à être solidaire de la Palestine

Léa Beaulieu-Kratchanov

Pivot a interrogé les principaux partis sur le Bureau du Québec à Tel-Aviv, le transit d'armes à destination d'Israël et les placements de la Caisse.

16 septembre 2026 | tiré de Pivot

Léa Beaulieu-Kratchanov - Journaliste d'enquête · Pivot

La campagne non partisane Votons Palestine a récolté l'engagement de 40 candidat·es – tous·tes solidaires – sur des enjeux locaux qui concernent la Palestine. Si Israël et la Palestine ont animé les mouvements protestataires au Québec au cours des trois dernières années, la majorité des principaux partis évitent le sujet en amont des élections provinciales.

Un sondage de Léger paru en avril dernier montre que seulement 17 % des québécois·es ont une perception favorable d'Israël. Une cote en dégringolade depuis les trois dernières années qui devrait, aux yeux de Boutaïna Chafi et de ses collègues à la campagne Votons Palestine, inciter les candidat·es des différents partis politiques à prendre position sur l'enjeu durant la campagne.

Lancée la semaine dernière, la campagne Votons Palestine regroupe six organisations de la société civile : Voix juives indépendantes, Canadiens pour la justice et la paix au Moyen-Orient (CJPMO), le Mouvement de la jeunesse palestinienne, Greenpeace, Fermons le bureau de la honte et Désinvestir pour la Palestine.

La campagne est décrite comme citoyenne et non-partisane et demande à tous·tes les candidat·es de s'engager sur quatre points qui relèvent des compétences provinciales, soit :

1# Fermer le Bureau du Québec à Tel-Aviv
2# Étendre la couverture de la RAMQ aux ressortissant·es de Gaza
3# Poursuivre et élargir le désinvestissement de la Caisse de dépôt et placement du Québec (la Caisse)
4# Mettre fin au transit via le Québec d'équipements militaires vers Israël

« Souvent, avec le palier provincial, ce qu'on se fait dire, c'est que ça relève de la compétence fédérale »
, avance Boutaïna Chafi. « L'idée derrière la campagne, c'est de démontrer qu'il y a une responsabilité au niveau provincial. »

Depuis le 7 octobre 2023, certains partis affichent leurs couleurs sur ces enjeux. C'est par exemple le cas de Québec solidaire (QS), qui demande notamment la fermeture du Bureau du Québec à Tel-Aviv, et, de l'autre côté, la Coalition avenir Québec (CAQ), qui défend son ouverture.

Mais pour d'autres partis, c'est beaucoup moins clair.

« Ce qu'on entend beaucoup, surtout des libéraux et du PQ, c'est que la ligne de parti n'est pas établie », analyse Boutaïna Chafi. Mais parfois, « les partis préfèrent ne pas avoir de position pour éviter de se mettre dans une situation qui pourrait être malaisante ».

Dans le cadre de la campagne, chaque député est sollicité individuellement et peut s'engager de manière totale ou partielle, soit en n'adhérant qu'à certains points. En date de publication de cet article, 40 candidat·es, tous·tes solidaires, s'étaient engagé·es, et ce, de manière totale sur les quatre demandes.

De son côté, Pivot a contacté les principaux partis politiques afin de connaître leur position.

Du lot, seul QS a fourni des réponses claires sur les quatre points, s'accordant à toutes les demandes de la campagne.

Le Parti libéral du Québec (PLQ) s'est dit préoccupé par « la situation humanitaire à Gaza et les violences qui persistent », réitérant son « appui indéfectible au droit d'Israël d'exister en paix et en sécurité » ainsi qu'au « droit du peuple palestinien à l'autodétermination », sans pour autant répondre aux questions de Pivot.

Le Parti québécois (PQ) a, quant à lui, refusé de répondre.

La CAQ et le Parti conservateur du Québec (PCQ) n'ont pas fait suite aux demandes répétées de Pivot.

« On sait qu'il y a une pression beaucoup plus importante qui est nécessaire pour que certains candidats sentent qu'ils doivent répondre à une proportion des électeurs dans leur circonscription », concède Boutaïna Chafi.

Mais l'activiste pense que cette pression pourrait monter d'ici le jour du scrutin, et ainsi forcer la prise de position de candidat·es du PLQ, qui n'a jamais eu de position très claire quant à la Palestine, ou même du PQ, qui historiquement, s'était positionné en soutien au peuple palestinien.

Bureau du Québec à Tel-Aviv

Depuis son ouverture officielle en septembre 2024 par le gouvernement de la CAQ, QS demande la fermeture du Bureau du Québec à Tel-Aviv, chose que le parti promet de faire dans les 100 premiers jours de mandat.

Si aucun·e candidat·e du PQ ne s'est encore engagé sur ce point, le député péquiste dans Jean-Talon, Pascal Paradis, avait en avril 2024 appelé à suspendre son ouverture, citant l'escalade des violences entre Israël et l'Iran.

Lors d'un débat électoral tenu lundi par le Conseil des relations internationales de Montréalen partenariat avec le Devoir, le candidat péquiste dans Pointe-aux-Trembles, Stéphane Paquet, s'est dit en faveur du maintien du Bureau, tempérant que ses activités devraient cependant être suspendues tant que les violences israéliennes perdurent à Gaza.

Au cours de cet échange, la CAQ et le PLQ ont quant à eux plaidé en faveur du maintien du Bureau et de ses opérations.

Au moment de son ouverture en 2024, en plein génocide à Gaza, la ministre québécoise des Relations internationales de l'époque, la caquiste Martine Biron, avait défendu que le projet était antérieur au 7 octobre et n'avait « strictement rien à voir avec le gouvernement de Nétanyahou ».

Lors d'une mêlée de presse précédant l'ouverture, l'ancien ministre de l'Économie, Pierre Fitzgibbon, avait affirmé être à l'origine du projet, qui aurait été inspiré par une mission ministérielle en Israël en 2022, durant laquelle il avait été impressionné par le secteur de la technologie et de l'innovation du pays.

« Le français n'est pas une langue officielle d'Israël. Le Liban, qui est un pays francophone, aurait été un bien meilleur endroit. »
Boutaïna Chafi

En décembre dernier, Pivot avait révélé que les fonctionnaires du Bureau avaient tenté de nouer des liens avec des entreprises israéliennes de cybersécurité associées aux services de renseignements israéliens et dont les technologies pourraient présenter des risques pour les Québécois·es.

« Il est présenté comme étant un bureau qui va faire rayonner la francophonie au Moyen-Orient, alors que le français n'est pas une langue officielle d'Israël », souligne Boutaïna Chafi, « le Liban, qui est un pays francophone, aurait été un bien meilleur endroit. »

Dur de justifier l'ouverture et le maintien d'un Bureau « alors qu'on est dans un déficit budgétaire monstrueux, qui ne fait que gober plus de l'argent des contribuables et ne produit rien pour la population », argumente Boutaïna Chafi.

Comme le révélait Pivot dans une enquête sur les activités du Bureau, ce dernier cumulait des dépenses de plus de 1,5 million $ en juin 2025.

Contrairement aux autres bureaux du Québec à l'étranger qui assurent les relations de la province avec plusieurs pays de la région où ils sont installés, le Bureau du Québec à Tel-Aviv couvre uniquement Israël.

Transit d'armes au Québec

En novembre dernier, une enquête dévoilait que des livraisons de marchandises militaires provenant de fabricants basés dans des grandes villes canadiennes, dont Montréal, avaient été expédiées vers Israël même si le gouvernement fédéral affirmait avoir suspendu les permis d'exportation d'armes au pays.

Du lot, 150 expéditions d'explosifs et de matières inflammables auraient été faites depuis les usines de General Dynamics à Valleyfield et Repentigny, vers des usines américaines qui produisent des bombes et des obus utilisés à Gaza.

Le rapport avait notamment dévoilé que des explosifs produits en Pologne, utilisés dans la fabrication d'armes en Israël, transitaient par le port de Saguenay et circulaient sur les routes du Québec.

« La seule et unique raison pour laquelle le transport de TNT de la Pologne jusqu'aux États-Unis, transite par le Saguenay, c'est parce que le port de Saguenay est un des seuls sur la côte est nord-américaine qui est un petit peu isolé des centres urbains », explique Boutaïna Chafi. « Et le fédéral, mais aussi le Québec, accepte que sa population au Saguenay soit exposée à ce genre de risque. »

Contactés par Pivot, les trois candidats péquiste, caquiste et conservateur dans la circonscription de Dubuc, où se trouve le port de Saguenay, n'ont pas fait suite aux questions de Pivot.

Pour sa part, QS soutient « la mise en marche d'un embargo bilatéral sur le transfert d'armes avec Israël, en s'assurant que les compagnies et infrastructures québécoises ne soient pas mises en œuvre pour encourager l'acheminement d'armes ou de composantes d'armes ».

Placements de la Caisse
Au cours des trois dernières années, plusieurs organisations québécoises et internationales, dont les Nations Unies et Amnistie internationale, dénoncent lesinvestissements de la Caisse dans des compagnies complices du génocide à Gaza, de l'occupation illégale et de l'apartheid en Palestine.

En juillet 2025, la Caisse s'était engagée à ne faire aucun nouvel investissement en Israël et dans les Territoires palestiniens occupés.

Dans un communiquéparu en juin dernier, la Caisse évaluait son « exposition géographique à Israël » à un peu moins de 250 millions $, des investissements détenus « par une poignée de gestionnaires externes » qui représenteraient 0,04 % de son portefeuille.

Une analyse signée par la Coalition du Québec Urgence Palestine et Mouvement pour une paix juste, estime plutôt qu'en 2025, la Caisse détenait 26,4 milliards $ à son actif dans 81 entreprises problématiques. Cela inclut non seulement des fabricants d'armes comme General Dynamics, mais aussi des géants numériques, comme Amazon et Microsoft, dont les technologies sont utilisées par l'armée israélienne.

Parmi les principaux partis, seul QS a répondu aux questions de Pivot concernant les investissements de la Caisse, promettant de « mettre en place les dispositifs nécessaires pour assurer le désinvestissement de la Caisse de dépôt et placement du Québec », et ce, « de toutes les entreprises qui sont complices du génocide en cours ou qui en tirent profit », en plus des entreprises israéliennes.

Couverture de la RAMQ

Au Canada, le Québec demeure la seule province qui n'a pas étendu son régime d'assurance maladie aux ressortissant·es gazaoui·es arrivé·es depuis octobre 2023.

La plupart de ces dernier·ères ont obtenu un visa temporaire du Canada, leur octroyant une couverture de soins de santé aux frais du fédéral sur une période de trois mois. Après cette période, c'est aux provinces de reprendre le relais, ce que refuse de faire le Québec.

Les réfugié·es ukrainien·nes avaient pourtant eu accès à la RAMQ ainsi qu'à une prolongation de la couverture provinciale jusqu'en 2028.

Durant son mandat, le ministre caquiste de la Santé, Christian Dubé, avait défendu que le type de visa temporaire accordé par le fédéral ne répondait pas aux critères d'admissibilité de la RAMQ et demandait plutôt à Ottawa de prolonger sa couverture.

Dans un courriel à Pivot, QS dit, quant à lui, souhaiter « étendre la couverture de la RAMQ aux ressortissant·es de Gaza en incluant les personnes titulaires du visa de résidence temporaire ».

Ici aussi, les autres partis n'ont pas répondu aux questions de Pivot.

Reconnaissance de la Palestine

En mai 2024, le député solidaire Guillaume Cliche-Savard avait déposé une motion à l'Assemblée nationale visant à ce que la province reconnaisse l'État palestinien, bloquée par la CAQ et les libéraux.

Le chef du PQ, dont le parti avait appuyé la motion solidaire, Paul Saint-Pierre Plamondon, s'était dit en faveur d'un État palestinien

Contacté par Pivot, le parti n'a cependant pas voulu commenter la question.

Les conservateurs, qui n'avaient alors aucun siège à l'Assemblée nationale, n'ont pas répondu aux questions de Pivot à ce sujet. Cependant, le chef du parti, Éric Duhaime, s'est fréquemment prononcé en faveur d'Israël.

Ce genre de motion a pourtant été adoptée dans plusieurs autres pays, dont la Norvège, l'Irlande et l'Espagne. Une tendance qu'a finalement suivie le Canada en septembre 2025, tout comme le Royaume-Uni, la France, l'Australie et le Portugal.

Suite à la décision du fédéral, la co-porte-parole solidaire, Ruba Ghazal, avait de nouveau demandé au gouvernement de la CAQ de reconnaître la Palestine.

La ministre des Relations internationales de l'époque et députée dans Chutes-de-la-Chaudière, Martine Biron, avait affirmé prôner, tout comme Québec solidaire, une solution « à deux États ».

La solution à deux États repose sur la division de la Palestine ancestrale en deux États souverains : Israël pour les Juif·ves et la Palestine pour les Palestinien·nes. La CAQ, tout comme le PLQ, s'est néanmoins opposée à la reconnaissance officielle de la Palestine.

Dans un courriel à Pivot, QS confirme toujours soutenir une solution à deux États que le parti perçoit comme « le meilleur scénario », concédant qu'une telle perspective « demeure complexe avec la situation actuelle ».

« On se doit de réclamer des choses des personnes qui vont nous représenter dans les quatre prochaines années », conclut Boutaïna Chafi, qui espère que la solidarité envers la Palestine, particulièrement forte chez les jeunes, puisse mener certain·es candidat·es à briser le mutisme au sein de leur parti.

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22.09.2026 à 14:12

55 ans et plus et chômage ; une Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté sous le signe du cirque postélectoral : La rentrée d'Action Chômage de Québec

Action chômage de Québec

L'été d'Action Chômage de Québec se termine alors que le taux de chômage atteint désormais 4,8 % (août 2026) dans la région de Québec, soit plus de 21,800 chômeurs et chômeuses sur la rive nord. Ainsi, après une année de pressions sur le marché du travail et malgré une baisse de la population active (dont le départ de beaucoup de gens de la région), le taux de chômage commence tranquillement à augmenter.

Nos collègues du Conseil national des chômeurs et chômeuses (le CNC) ont d'ailleurs souligné le maintient et même l'amélioration des mesures temporaires du gouvernement fédéral. Ainsi, en cessant de prendre en compte les fins d'emploi précédentes, mais surtout en ne comptabilisant plus les indemnités de fin d'emploi, l'assurance-emploi devient enfin une politique qui permet de limiter l'appauvrissement des personnes en situation de chômage. Il ne reste plus qu'à rendre pérenne ces mesures, mais aussi ne pas oublier les industries saisonnières.

Dans ce contexte, un groupe comme le nôtre intervient comme il le peut auprès de Service Canada, mais il faut avouer que les demandes d'accompagnement pour des demandes de révision ou pour le nouveau conseil d'appel ont nettement augmenté dans les derniers six mois. Ce surcroît de travail risque d'impacter nos services, mais nous continuons tout de même à militer contre le pauvreté et étudier différents aspects du chômage.

Les travailleurs de 55 ans et plus représentent 248 380 bénéficiaires actifs de l'assurance-emploi, soit 23,5 % de l'ensemble, presque un bénéficiaire sur quatre. Toute mesure les concernant a une portée de premier ordre. Plus de 65 000 personnes de 65 ans et plus recevaient des prestations d'assurance-emploi, soit 6,2 % des bénéficiaires. Ce profil de chômeurs et de chômeuses fait souvent appel à nos services téléphoniques et c'est pourquoi nous avons élaboré un projet de recherche estival à ce propos.

Trois zones précises de désavantages

Le désavantage des travailleurs vieillissants ne se situe pas au point d'entrée du régime, mais dans trois zones qui structurent l'ensemble de l'analyse :

· La durée du soutien qui est trop courte au regard de la durée réelle de leur chômage ;

· Les transitions d'occupation et les invalidités fonctionnelles qui sont mal couvertes par un régime binaire entre pleine disponibilité et invalidité reconnue ;

· Le piège du travail à temps partiel qui érode silencieusement l'admissibilité future.

C'est pourquoi nous vous invitons à lire le rapport des 55 ans + sur le chômage et à participer aux mobilisations de la Journée internationale pour l'élimination de la pauvreté à Lévis et à Québec.

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22.09.2026 à 14:12

Les manifestants s'unissent contre le sommet sur l'investissement organisé par Carney

Evan Wexler

Un groupe hétéroclite de critiques a fait part d'un large éventail de préoccupations cette semaine, alors que le premier ministre Mark Carney organisait le tout premier sommet sur l'investissement du Canada à l'hôtel Four Seasons, au centre-ville de Toronto.

15 septembre 2026| tiré de Rabble.ca | Photo : Un manifestant brandit une pancarte portant l'inscription « No TRUST - Aucune confiance » lors d'une manifestation contre la conférence de Mark Carney avec des oligarques, où une partie des infrastructures publiques du Canada était mise en vente. de Luisa M. Gonzalez
https://rabble.ca/politics/canadian-politics/the-protesters-uniting-against-carneys-investment-summit/

Ce sommet, auquel ont participé Jon Gray de Blackstone Inc. et Larry Fink de BlackRock Inc., parmi des dizaines d'autres chefs de direction et investisseurs institutionnels, proposait des occasions d'investissement dans 167 projets répartis dans les secteurs de l'énergie, des mines, des infrastructures maritimes, de l'électricité, de la fabrication de technologies numériques et des transports à travers le Canada.

Mardi, M. Carney a annoncé des « méga-déductions pour la productivité » et a indiqué que le gouvernement canadien cherchait à attirer des investissements privés dans les quatre plus grands aéroports du pays – à Toronto, Vancouver, Montréal et Calgary – ainsi que des investissements totalisant 1 billion de dollars dans les pipelines, les ports et les réseaux de transport, les ressources énergétiques, l'intelligence artificielle et les minéraux essentiels au cours des cinq prochaines années.

Unifor et le Congrès du travail du Canada s'opposent tous deux fermement à la privatisation des aéroports, affirmant qu'elle entraînerait une hausse des coûts pour les passagers et passagères, une détérioration des conditions de travail des employé·es aéroportuaires et une baisse des recettes publiques.

Par ailleurs, lundi soir, une manifestation de masse a été organisée lors du souper destiné aux participant·es au sommet à la Galerie d'art de l'Ontario (AGO). Elle a rassemblé plus de 1 000 manifestantant·es. Cette manifestation faisait suite à une table ronde et à un contre-sommet de deux jours organisés par un groupe appelé « The Many vs. The Money ».

La manifestation a été accueillie par des centaines de policiers en tenue antiémeute, qui avaient bouclé l'AGO plusieurs heures avant le début des manifestations et maintenaient la foule à bonne distance du sommet lui-même.

Néanmoins, les détracteurs de la stratégie gouvernementale visant à attirer les investissements des grandes entreprises ont crié dans des mégaphones en direction des forces de l'ordre et ont manifesté leur colère, accusant Carney de réduire les mesures de protection de l'environnement et de restreindre les droits des travailleurs et des travailleuses, tout en privatisant les travaux publics et en réduisant le financement des services publics.

La diversité des messages est aujourd'hui une caractéristique récurrente de toute manifestation publique, et alors que le mégaphone circulait lundi soir, les manifestant·es scandaient des slogans portant sur les droits des travailleurs et travailleuses, la préservation de l'environnement, la solidarité avec les Autochtones, la libération de la Palestine, la défense d'un logement équitable, ainsi qu'un programme globalement anticapitaliste et anti-corporatif.

Parmi les personnes qui ont pris le mégaphone lors de la manifestation devant le bâtiment de l'OCAD à Toronto figurait Miles Magner, membre du Syndicat des employé·es de la fonction publique de l'Ontario.

« Des personnes différentes se retrouvent ici en raison d'un enjeu précis qui les concerne », a déclaré M. Magner, « mais nous constatons qu'un fil conducteur se dessine actuellement dans la politique canadienne et dans l'économie : la solution de Carney consiste, d'une part, à promouvoir politiquement un programme favorable aux grandes entreprises, par le biais de subventions et de réductions d'impôts pour les sociétés. »

Deux autres personnes qui s'étaient rendues à la manifestation étaient Rainbow Child, de la Première Nation de Serpent River, en Ontario, et Kanahus Manuel, de la nation Secwepemc / Ktunaxa.

« Tous ceux qui sont ici se battent pour une cause, et l'ennemi commun en ce moment, ce sont ces 250 PDG milliardaires qui se trouvent à l'intérieur de ce bâtiment. « Alors oui, on a beaucoup en commun », a déclaré Manuel.

« Tout ce qui fait notre identité en tant que peuples autochtones vient de la terre : notre culture, notre langue, notre mode de vie, notre alimentation, tout ce qui nous a fait vivre depuis la nuit des temps. Et aujourd'hui, ces sociétés et ces groupes organisés de milliardaires envahissent nos terres et tentent de nous prendre le peu qui nous reste. On nous confine dans de minuscules réserves autochtones, qui ne représentent que 0,2 % de notre territoire ici, dans ce qu'on appelle le Canada, et notre seule autre option est de riposter. On doit riposter, sinon on n'aura plus rien. »

Rainbow Child a acquiescé, puis a poursuivi : « On est censés être l'un des pays les plus riches de ce foutu monde. Et nous voilà, en train de baigner nos filles et nos bébés avec de la foutu eau en bouteille. J'en ai vraiment assez. J'en ai assez de ces foutus pipelines. »

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22.09.2026 à 14:12

Recommandations au sujet du projet d'oléoduc de la côte Ouest

Gérard Montpetit

Pour contrer les menaces tarifaires du locataire de la Maison-Blanche, le gouvernement Carney, via sa loi C-5, peut désigner certains projets qui seraient « d'intérêt national ».

Nous avons jusqu'au 18 septembre pour donner nos commentaires au sujet du projet d'oléoduc de la côte Ouest, ce qui laisse très, très peu de temps pour souligner les nombreux problèmes que ce projet soulève. Contrairement à un mémoire transmis lors d'une véritable évaluation environnementale, je tenterai de me concentrer sur seulement quelques points et d'être bref !

Pour avoir cette désignation « d'intérêt national » , un projet doit :
a) renforcer l'autonomie, la résilience et la sécurité du Canada ;
b) offrir des avantages économiques ou autres au Canada ;
c) avoir une forte probabilité d'exécution réussie ;
d) promouvoir les intérêts des peuples autochtones ;
e) contribuer à une croissance propre et à l'atteinte des objectifs du Canada en matière de changements
climatiques. [1]

Ce projet est le résultat de l'entente (MOU ou Memorandum of Understanding) entre Mme Smith et M. Carney. Mais qui paiera les quelque 45 milliards de dollars pour construire ce pipeline ??? Les pétrolières se défilent ; tout comme dans le cas de Trans-Mountain, elles veulent obliger les contribuables à « ramasser la facture ».[2] Si les richissimes pétrolières considèrent ce projet trop risqué (à cause du pic pétrolier, de marchés en déclin, de « stranded assets », etc.), ou des difficultés de construction qui pourraient faire exploser les coûts, cela devrait nous mettre la puce à l'oreille au sujet de la solidité financière de ce projet.[3] De plus, les pétrolières se font tirer la patte pour mettre en action leur part de la « bargain », c'est à dire le projet de capture du carbone. Pourtant la capture du carbone est une technologie controversée qui, dans le meilleur scénario, pourrait ralentir l'augmentation des émissions de carbone émis par la production accrue des sables bitumineux.

Voici ma première recommandation. Après que les contribuables se soient « fait avoir » pour payer les 35 milliards de Trans-Mountain (TMX), il ne faut JAMAIS que le gouvernement d'Ottawa refasse pareille erreur. Si ce projet a le feu vert, ce nouveau pipeline ainsi que le projet de capture du carbone doivent être payés à 100% par les compagnies privées sans un sou de subventions, de financement public ou d'allègement fiscal !

Oui, le poids de la menace trumpienne pèse lourd. Mais l'ombre de l'ogre ne peut pas guider à elle seule toutes nos actions sans qu'on tienne compte des changements climatiques. À long terme, les dérèglements climatiques sont bien plus graves que les élucubrations de Trump. Le rapport sorti discrètement cette semaine nous dit que le température moyenne au Canada pourrait augmenter de 5 degrés C.[4] Tout comme cette consultation, il semblerait que le gouvernement ne veut pas que ce rapport fasse partie d'un débat public vigoureux.[5]

Ma deuxième recommandation. Il ne faut pas mettre ce rapport du gouvernement sur les tablettes. Il faut le mettre de l'avant et en faire le coeur de notre action pour faire face à Trump.

Cet été, nous avons goûté à une sauce climatique très épicée ! Feux de forêt, canicules et un El Niño qui n'a pas fini de bousculer les prédictions des météorologues. En ce début de septembre, la ville de Toronto a reçu 100 mm de pluie en quelques heures.[6] Il semblerait que ce genre de « déluge » soit en train de devenir la norme de l'avenir. C'est pourquoi il faut préparer nos infrastructures pour y faire face. Durant la campagne électorale d'avril 2025, cent vingt élus municipaux, (dont le maire de Jaspers, une ville qui a été anéantie par un incendie en 2024) ont adressé une demande pleine de bon sens aux cinq partis politiques en lice. Pour répondre à une menace climatique croissante et à une attaque contre notre souveraineté, ces maires proposent des « projets structurants qui protègent nos territoires, connectent nos communautés et préparent notre avenir ».[7] C'est faire d'une pierre, deux coups ! En renforçant nos infrastructures municipales pour les rendre capables de résister aux excès climatiques, on fait face à la crise climatique, on crée des emplois pour renforcer notre économie et on fait un pied de nez à celui qui veut annexer le 51e état !

Ma troisième recommandation. Que notre réaction à Trump soit axée sur le renforcement de nos infrastructures municipales en les rendant capables de résister aux excès climatiques.

J'ose espérer que ces quelques recommandations seront prises en compte, car elles permettraient d'atteindre le 5e objectif de cette consultation : « contribuer à une croissance propre et à l'atteinte des objectifs du Canada en matière de changements climatiques. »

Merci

signé
Gérard Montpetit
La Présentation, Québec

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1] Les personnes qui souhaitent donner leur point de vue sur des considérations susceptibles d'orienter la décision du gouvernement peuvent le soumettre à WCOPComment-CommentaireOCO@mpo-bgp.gc.ca d'ici le 18 septembre.

2] https://www.nationalobserver.com/2026/09/01/news/alberta-west-coast-pipeline-economics-report?nih=C4lejbllNrwL7qSuUNXf5LYRzcVeJciiRLKpocPwNs8&utm_source=National+Observer&utm_campaign=4d4c985815-

3] https://thetyee.ca/Analysis/2026/08/24/Fraser-Valley-New-Oil-Pipeline-Challenges/?utm_source=edge&utm_medium=email&utm_campaign=280826

4] https://www.lapresse.ca/actualites/environnement/2026-09-04/climat-canadien/ottawa-publie-en-sourdine-un-rapport-majeur.php

5] https://www.nationalobserver.com/2026/09/04/news/ottawa-burying-climate-report-worsening-impacts?nih=zRovhPP1dTJqp_19EfAxAl2P9vCFy5AG4ALi30f7m_k&utm_source=National+Observer&utm_campaign=0ef8f3f110-

6] https://www.nationalobserver.com/2026/09/03/news/toronto-recovering-100-year-storm

7] https://www.lapresse.ca/dialogue/opinions/2025-04-11/face-a-la-crise-tarifaire-et-climatique/retroussons-nous-les-manches.php

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22.09.2026 à 14:11

Le projet TES en Mauricie : Stop à l'intimidation juridique et au « bullying » contre nos municipalités

Climat Québec, Martine Ouellet

Il est profondément révoltant de voir ce à quoi s'abaisse aujourd'hui la compagnie TES Canada, propriété de France Chrétien Desmarais. Incapable de convaincre la population, l'entreprise a choisi la voie de l'intimidation juridique en déposant, le 17 juillet 2026, un pourvoi en contrôle judiciaire devant la Cour supérieure contre la MRC des Chenaux et cinq municipalités (Saint-Luc-de-Vincennes, Saint-Maurice, Saint-Narcisse, Saint-Prosper-de-Champlain et Saint-Stanislas) — dont l'audition initiale du 25 août a été reportée au 15 septembre et reportée une 2e fois au 6 octobre, le lendement de l'élection tout un hasard —, en plus d'envoyer des mises en demeure menaçantes à Hérouxville et à Sainte-Adelphe.

Ces manœuvres ressemblent à s'y méprendre à des poursuites-bâillons destinées à faire peur. C'est d'autant plus inacceptable que le PDG de TES, Éric Gauthier, avait solennellement promis en assemblée publique qu'il ne poursuivrait pas les municipalités et qu'il respecterait l'acceptabilité sociale. Que vaut la parole des promoteurs privés face à l'appât du gain ? Rien, manifestement.

Utiliser les tribunaux et des armées d'avocats contre de petites municipalités rurales constitue une forme odieuse de harcèlement financier. France Chrétien Desmarais, figure locale issue de l'une des plus grandes fortunes du pays, sait pertinemment que les conseils municipaux craignent de voir des frais juridiques exorbitants se répercuter en hausses de taxes foncières pour leurs citoyens. Il est désolant de constater que Mme Chrétien Desmarais cautionne un tel comportement de voyou corporatif, qui méprise ouvertement la démocratie municipale et le droit des citoyens de décider de leur propre milieu de vie.

Sur le plan juridique, la poursuite de TES repose sur une instrumentalisation grossière de l'OGAT 9 (Orientation gouvernementales en aménagement du territoire), tout en passant sous silence la Loi sur les compétences municipales. Cette loi accorde explicitement aux municipalités à l'article 4 les pouvoirs sur leur territoire en matière de production d'énergie d'environnement et de sécurité. De plus, une loi a préséance sur des orientations gouvernementales. Une municipalité a non seulement le droit, mais le devoir sacré de protéger ses sources d'eau potable, la valeur des résidences, la sécurité des familles, la quiétude face aux nuisances sonores et la beauté exceptionnelle de ses paysages bordant en particulier les rivières Saint-Maurice et Batiscan. Il est parfaitement légitime pour les élus d'imposer des distances séparatrices strictes pour bloquer l'envahissement de méga-éoliennes industrielles.

D'ailleurs, l'argumentaire de TES s'effondre dès que l'on lit attentivement l'OGAT 9 :

Orientation 9

— Favoriser la mise en valeur du potentiel éolien du territoire d'une manière qui respecte les particularités du milieu et qui contribue à l'acceptabilité sociale de cette filière énergétique

• Objectif 9.1

— Assurer la compatibilité du développement éolien avec l'aménagement du territoire et prendre en compte les caractéristiques distinctives du milieu et les préoccupations de la population

• Objectif 9.2

— Favoriser l'établissement de parcs éoliens sur les terres du domaine de l'État

L'OGAT 9 exige expressément le respect des particularités du milieu et la contribution à l'acceptabilité sociale, tout en priorisant les terres publiques de l'État ! Or, les citoyens de Des Chenaux et de Mékinac ont dit NON, et de façon catégorique : les référendums locaux ont révélé une opposition massive allant de 65 % à 90 %. Plusieurs maires et conseillers ont été démocratiquement élus avec le mandat clair de barrer la route à ce projet. De plus, les exigences fondamentales des OGAT 2 (protection pérenne de l'eau et des écosystèmes) et 3 (protection absolue de nos précieuses terres agricoles) sont totalement bafouées par TES. L'Orientation 9 ne peut en aucun cas servir de massue juridique pour imposer de force ce que la population rejette.

Qu'on se le dise clairement : le rôle d'un conseil municipal et d'une MRC est de veiller au bien commun, à la sécurité publique et à la protection du territoire, et non de garantir les marges bénéficiaires d'une entreprise privée. Que des normes municipales rigoureuses réduisent les profits projetés de TES ou rendent son modèle d'affaires non rentable n'est absolument pas du ressort des municipalités. La rentabilité financière d'un promoteur ne constitue en rien un argument juridique pour museler les élus et les empêcher d'exercer leurs compétences. Si, après l'adoption de règlements légitimes protégeant l'eau, les terres agricoles et la qualité de vie, TES juge que son projet n'est plus assez payant, c'est à l'entreprise d'en assumer le risque d'affaires et d'en tirer elle-même les conclusions.

Rappelons enfin l'aberration complète de ce projet. TES ne propose rien de « vert » : son procédé de transformation de l'eau en hydrogène et en gaz synthétique dit de « source renouvelable » représente un gaspillage énergétique colossal de 94 %. Pour faire tourner cette usine énergivore, TES prétend implanter 144 méga-éoliennes, des panneaux solaires et accaparer un bloc de 150 MW d'Hydro-Québec — une électricité propre et précieuse qui devrait plutôt servir à décarboner directement nos usines et nos bâtiments commerciaux.

Pire encore, le projet n'a aucun débouché économique réel : son modèle d'affaires prévoyait qu'Énergir devrait injecter 10 % de gaz de « source renouvelable » hors de prix dans le réseau d'Énergir, ce que le gouvernement a refusé d'entériner suite aux pressions des consommateurs, tandis que le marché du camionnage lourd à hydrogène est qualifié de chimère inexistante par l'ensemble des spécialistes.

Pas de marché, un gaspillage honteux d'électricité, aucune contribution à une transition écologique réelle et un refus citoyen massif : pourquoi France Chrétien Desmarais s'entête-t-elle à vouloir enfoncer son projet dans la gorge des gens de la Mauricie à coups de poursuites et de mises en demeure ?

Les citoyennes, les citoyens et les élus de Des Chenaux et de Mékinac ont fait leur choix. Il est temps que TES range ses menaces judiciaires et respecte la démocratie.

Martine Ouellet, ing., MBA
Candidate dans Champlain

Cheffe de Climat Québec
Ancienne ministre des Ressources naturelles du Québec

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22.09.2026 à 14:09

Pas une de plus

Québec solidaire, Ruba Ghazal

Aujourd'hui, je vous parle d'un enjeu qui me touche et qui touche toutes les femmes qui s'expriment dans l'espace public. La recrudescence des discours masculinistes et misogynes gagne du terrain partout dans le monde. Ça se traduit par une montée de la violence envers les femmes, qu'elle soit physique ou en ligne.En appuyant ma candidature comme première ministre, vous soutenez un gouvernement qui va investir massivement pour protéger les femmes.

Dans les 100 premiers jours de mon premier mandat, je m'engage à créer un ministère des femmes et de l'égalité des genres pour coordonner l'action gouvernementale en matière d'égalité et de lutte contre les violences faites aux femmes.

Québec solidaire propose quatre mesures concrètes pour mieux protéger les femmes :

Créer un ministère des Femmes et de l'Égalité des genres doté de pouvoirs et de ressources lui permettant d'agir efficacement.

Créer un service d'intervention de première ligne pour contrer les cyberviolences ;

Offrir 10 jours d'absence rémunérée aux personnes victimes de violence conjugale ;

Investir 600 M$ pour construire jusqu'à 1000 nouvelles places en maisons d'hébergement au cours d'un premier mandat, en fonction des besoins régionaux et en collaboration avec les organismes sur le terrain.

La violence envers les femmes change de forme, mais elle n'a pas disparu. Elle est dans les maisons, dans les milieux de travail et de plus en plus derrière nos écrans. C'est à nous, comme société, de nous donner les moyens de la combattre.

M'appuyer comme première ministre, c'est voter pour un gouvernement qui protège les femmes pour vrai.

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22.09.2026 à 14:08

Marche contre les féminicides et les violences faites aux femmes : cinq associations féministes et de femmes autochtones appellent la population et les partis politiques à se mobiliser pour répondre à l'urgence de la crise

Collectif

Plusieurs centaines de manifestant·es sont rassemblé·es ce samedi 19 septembre à Montréal, à l'appel de L'Alliance des maisons d'hébergement de 2e étape, de Femmes Autochtones du Québec, de la Fédération des maisons d'hébergement pour femmes, de L'R des Centres de femmes du Québec et du Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale pour marcher contre les féminicides et les violences faites aux femmes, et aux femmes autochtones.

Sous le thème “Crise nationale, AGISSEZ !”, cette marche appelle les élu·es et l'ensemble de la population à regarder la crise en face.

Toutes en sécurité, sinon aucune

En 2026, les besoins en termes de lutte contre les violences faites aux femmes et aux femmes autochtones demeurent très élevés. Le Québec connaît des niveaux sans précédent de violence déclarée visant les femmes. Depuis le début de l'année, le Québec a connu 17 féminicides dont 14 en contexte conjugal, incluant des femmes Inuit et des Premières Nations.

Ce bilan insoutenable exige que les féminicides et les violences faites aux femmes et aux femmes autochtones soient traités à la hauteur de la crise nationale qu'ils constituent, et soient replacés au cœur des agendas politiques.

Derrière les meurtres ou les disparitions de femmes se cachent des milliers de femmes et d'enfants qui vivent encore aujourd'hui dans la violence, dans un système qui ne protège pas toutes les femmes de la même façon, et encore moins les femmes autochtones.

À quatre jours du débat des chef·fes, les groupes féministes et de femmes autochtones au Québec ont voulu faire des rues un espace de mobilisation, mais aussi interpeller directement les candidates et candidats en leur lançant un message clair : la lutte contre les féminicides et les violences faites aux femmes et aux femmes autochtones doit faire l'objet d'engagements concrets de la part des partis politiques.

Depuis des années, ces groupes documentent la situation, formulent des recommandations et interpellent les gouvernements sur les mesures nécessaires pour prévenir les violences et assurer la sécurité des femmes et des enfants. À l'approche du dernier débat des chef·fes, le moment est venu pour les partis de dire clairement ce qu'ils comptent faire, avec quels moyens et dans quels délais.

Citations des porte-paroles

« Depuis des années, les groupes féministes documentent et sont bien au fait de la situation, il est temps que les partis s'engagent avec des actions concrètes basées sur leurs recommandations. » – Stéphanie Vallée, L'R des centres de femmes du Québec

« La hausse des féminicides est le reflet d'une société où les violences envers les femmes sont tolérées et banalisées. Ces violences, on les remarque partout : dans les relations intimes, dans la famille, par des proches ainsi que dans les espaces publics ou en ligne. Face à cette réalité, prévenir et enrayer les violences faites aux femmes doit devenir une priorité nationale. » – Mylène Bigaouette, Fédération des maisons d'hébergement pour femmes

« À elles seules, les organisations de femmes et de femmes autochtones ne peuvent adresser l'ampleur de cette crise. Les partis doivent prendre des engagements clairs, ambitieux et mesurables afin que la sécurité des femmes autochtones devienne une véritable priorité collective. » – Marjolaine Étienne, présidente de Femmes Autochtones du Québec (FAQ)

« Les ressources existent à travers le Québec, elles ont la compétence et l'expertise. Ce qu'il manque, c'est l'ambition politique de s'attaquer en profondeur à la violence faite aux femmes, et le financement qui va avec. » – Annick Brazeau, Regroupement des maisons pour femmes victimes de violence conjugale

« Parce qu'aucune femme ne devrait avoir à attendre pour être en sécurité. Parce qu'aucun enfant ne devrait grandir dans la peur. Parce qu'aucune demande d'aide ne devrait pas être répondu. Il est maintenant temps que les partis politiques passent de la parole à l'action. La sécurité des femmes et des enfants victimes de violence conjugale postséparation ne peut être une promesse parmi tant d'autres. Elle doit devenir une priorité gouvernementale et un engagement durable. » – Mélanie Miranda, coordonnatrice des dossiers politiques de l'Alliance des maisons d'hébergement de 2e étape pour femmes et enfants victimes de violence conjugale

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22.09.2026 à 14:08

Le Comité de défense de Pinar Selek dénonce l'agression en cours du pouvoir turc contre la communauté LGBTQIA+

Comité international de Défense de Pinar Selek et de sa recherche

Une offensive d'une ampleur inédite au niveau de la Turquie contre les personnes LGBTQIA+ a débuté depuis ce matin, dimanche 13 septembre, en Turquie.

Dans l'obscurité de l'aube, les autorités turques ont lancé une vague coordonnée de perquisitions et d'arrestations visant les organisations, les militant·es et les défenseur·ses des droits humains. Le nombre exact de personnes interpellées reste inconnu, mais il dépasse déjà 160 depuis 1h du matin. Des poursuites judiciaires ont d'ores et déjà été engagées contre 162 « suspects », 9 associations et 13 entreprises a annoncé le ministre de la Justice turc.

Le choix de la date est glaçant : à l'occasion du 46e anniversaire du coup d'État militaire du 12 septembre, les sites internet et les comptes sur les réseaux sociaux de nombreuses organisations LGBTI+, de médias indépendants, de collectifs étudiants, de défenseur·ses des droits humains et de militant·es ont été saisis.

À partir de 1 heure du matin, dans la nuit du 12 au 13 septembre, les opérations se sont étendues à quinze provinces, notamment Ankara, Mersin, Kuşadası, Istanbul et Izmir. Partout le même schéma se reproduit : les associations LGBTI+, les militant·es, les défenseur·ses indépendant·es des droits humains, ainsi que certains établissements et lieux de travail, sont pris pour cible. Des domiciles ont été perquisitionnés avant l'aube. Des portes ont été forcées. À Istanbul, même les locaux d'organisations apportant un soutien vital aux personnes vivant avec le VIH ont été investis.

Cette opération porte le nom cynique de « Ma famille est en sécurité » (Ailen Huzurunda, en Turc). Elle s'inscrit dans le cadre d'un plan proclamé par Erdogan « pour contrer le déclin de la natalité et protéger l'institution familiale ». Comme le rappelle Libération dans un article publié aujourd'hui, « l'homosexualité n'est pas réprimée pénalement en Turquie mais l'homophobie y est largement répandue jusqu'au sommet de l'État. »

Il ne s'agit pas de protéger les familles. Il s'agit d'une campagne coordonnée d'intimidation et de répression dirigée contre les personnes LGBTQIA+, leurs organisations, leurs allié·es et toutes celles et tous ceux qui défendent les libertés fondamentales.

Alors que les opérations sont toujours en cours, les militant·es attendent dans la peur, sans savoir qui sera la prochaine cible.

Nous appelons de toute urgence les organisations internationales de défense des droits humains, les élu·es, les syndicats, les organisations de la société civile, les journalistes et toutes les personnes attachées à l'égalité et à la liberté à agir dès maintenant et à prendre publiquement position. Exigeons la libération immédiate des personnes détenues et l'arrêt des perquisitions. Le silence ne protégera pas les personnes attaquées. Il ne fera qu'encourager la répression.

À quelques jours d'une nouvelle audience du procès de Pinar Selek, sociologue, écrivaine et militante pour la défense des droits de la communauté, LGBTQIA+, le 18 septembre, à Istanbul, cette nouvelle atteinte aux droits humains, en Turquie, ne peut que renforcer notre détermination à dénoncer ce nouvel acte autoritaire du pouvoir turc à l'encontre de son peuple.

Comité international de Défense de Pinar Selek et de sa recherche

Le site officiel de Pınar Selek : pinarselek.fr

La cagnotte en ligne : helloasso.com

Les dons par chèques : à l'ordre de l'ADN (noter au dos "Solidarité Pınar Selek") et à envoyer à :
ADN - 1 rue de la Croix - 06300 Nice

Justice pour Pınar Selek
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22.09.2026 à 14:08

« Le fascisme de la fin des temps » : Naomi Klein et Astra Taylor parlent des milliardaires, des bunkers, de l'IA, de Gaza et de l'extrême droite

Democracy now !

Naomi Klein et Astra Taylor présentent leur nouveau livre, End Times Fascism : And the Fight for the Living World, sur Democracy Now ! L'ouvrage examine comment les élites fortunées se préparent à « la fin du monde », alors même qu'elles contribuent à l'aggravation des inégalités, à l'instabilité politique et à la crise climatique. La montée du fascisme moderne n'est « pas simplement une rediffusion », explique Klein. « Nous ne croyons pas que l'histoire se répète en boucle. Nous croyons plutôt que nous vivons une sorte de suite, où les logiques du fascisme — qui sont celles de la déshumanisation, de l'altérisation, de la suprématie raciale et de la hiérarchie — s'appliquent désormais dans un contexte de crise existentielle mondiale. » En réponse, affirme Taylor, le mouvement grandissant qui cherche à résister à cette vision fataliste « doit fondamentalement s'ancrer dans le désir de rester ici sur Terre, de s'engager envers cet endroit ».

15 septembre 2026 | tiré de democracy now !

Naomi Klein est une journaliste primée, autrice et réalisatrice de documentaires, professeure agrégée et codirectrice du Centre for Climate Justice à l'Université de la Colombie-Britannique.
Astra Taylor est une écrivaine primée, militante et réalisatrice de documentaires, cofondatrice du Debt Collective
.

AMY GOODMAN : Vous écoutez Democracy Now !, Democracynow.org, le War and Peace Report. Je suis Amy Goodman à New York, aux côtés de Juan González, coanimateur de Democracy Now !, à Chicago. Bonjour, Juan.

JUAN GONZÁLEZ : Bonjour, Amy, et bienvenue à tous nos auditeurs et téléspectateurs à travers le pays et partout dans le monde.

AMY GOODMAN : « Les personnes qui développent l'IA croient sincèrement qu'elle pourrait nous tuer d'ici la fin de la décennie. » C'est l'avertissement lancé la semaine dernière par Jacob Coxon, ancien chercheur chez Anthropic, qui a déclenché un débat de plus en plus vif sur la manière de réglementer les systèmes d'IA de plus en plus puissants. Coxon s'est exprimé à la BBC.

AMY GOODMAN : Le chef de la direction d'Anthropic, Dario Amodei, a également appelé à ralentir le rythme de développement des modèles d'intelligence artificielle. Dans un essai, il a écrit que d'ici six à douze mois, un essaim d'agents d'IA pourrait être capable de prendre le contrôle de l'ensemble d'Internet et de causer des dommages s'élevant à des centaines de milliards de dollars. Il a écrit : « L'ampleur des dommages ne ferait que s'accroître à partir de là si l'IA devenait plus puissante sans les garde-fous nécessaires. » Mais le président Trump a rejeté les appels de plus en plus nombreux en faveur de la mise en place de garde-fous réglementaires pour l'industrie de l'IA et a qualifié les préoccupations concernant l'IA de « canular ». Lundi, Trump a appelé Jensen Huang, le chef de la direction du fabricant de puces informatiques Nvidia, alors que ce dernier prenait la parole lors d'un sommet sur l'IA à Los Angeles. Huang a mis le président sur haut-parleur.

LE PRÉSIDENT TRUMP : Les centres de données sont formidables ; ils enrichissent les gens et les États, et c'est le pétrole des 20 ou 25 prochaines années. C'est plus important qu'Internet. Et l'IA, vous savez, l'est encore bien plus. Et ils font exactement le jeu de beaucoup de gens qui ne veulent pas que cela se produise. Il peut s'agir de politiciens ; cela peut aussi être la Chine. Et nous n'allons pas laisser cela se produire. C'est un canular. Et [interférences]—

JENSEN HUANG [rit] Vous avez raison. Nous n'allons pas laisser cela se produire, monsieur.
PUBLIC : [applaudissements]

LE PRÉSIDENT TRUMP : Non, nous n'allons pas laisser cela se produire. Les robots ne vont pas prendre le contrôle du monde.

AMY GOODMAN : Alors que le débat sur l'IA s'intensifie, les journalistes et autrices primées Naomi Klein et Astra Taylor publient aujourd'hui un nouveau livre en lien avec tout cela. Il s'intitule End Times Fascism : And the Fight for the Living World. Il examine comment les élites fortunées, y compris les chefs de direction du secteur technologique, se préparent à la fin du monde alors même qu'elles contribuent à l'accroissement des inégalités, à l'instabilité politique, aux guerres et à la crise climatique.

ASTRA TAYLOR : Le fascisme de la fin des temps n'est pas un bloc monolithique. C'est une alliance dangereuse et hétéroclite de trois groupes principaux.

AMY GOODMAN : Une courte vidéo diffusée à l'occasion de la parution du nouveau livre End Times Fascism : And the Fight for the Living World, écrit par nos invités présents en studio pendant cette heure. Naomi Klein, journaliste primée, réalisatrice de documentaires et autrice à succès de plusieurs ouvrages, dont Doppelganger, No Logo et La doctrine du choc. Naomi Klein est également professeure agrégée et codirectrice du Centre for Climate Justice à l'Université de la Colombie-Britannique, au Canada. Astra Taylor est une auteure primée, militante et réalisatrice de documentaires, cofondatrice du Debt Collective et auteure de plusieurs ouvrages, dont The Age of Insecurity : Coming Together as Things Fall Apart et The People's Platform : Taking Back Power and Culture in the Digital Age. Merci beaucoup de passer cette heure avec nous. Naomi, commençons par le titre, End Times Fascism : pourquoi l'avez-vous choisi ?

NAOMI KLEIN : Tout d'abord, merci de nous accueillir ici, Amy. C'est formidable de lancer ce livre sur Democracy Now ! Il vient tout juste de paraître ce matin, comme tu l'as dit. Et je crois que nous avons une longue tradition de lancements de livres ensemble. Nous avons décidé de l'intituler End Times Fascism parce que nous essayons de comprendre ce qui est identique et ce qui est différent dans notre époque marquée par l'extrémisme d'extrême droite. Nous savons que des partis d'extrême droite, héritiers des fascistes du XXe siècle, accèdent au pouvoir partout dans le monde. Nous venons d'assister à une élection décisive dans un État allemand : c'est la première fois que l'extrême droite remporte une élection depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous observons des résultats de sondages très inquiétants en France, par exemple. Et aux États-Unis, nous constatons de plus en plus de déclarations ouvertement fascistes de la part de personnalités très influentes au sein du gouvernement et du secteur des technologies.
Mais nous ne croyons pas qu'il s'agisse simplement d'une rediffusion. Nous ne croyons pas que l'histoire se répète en boucle. Nous pensons plutôt que nous vivons une sorte de suite où les logiques du fascisme — qui sont celles de la déshumanisation, de l'altérisation, de la suprématie raciale et de la hiérarchie — s'appliquent désormais en cette période de crise existentielle mondiale. Ce n'est pas une nouveauté pour les auditeurs et les téléspectateurs de Democracy Now ! : nous vivons à une époque marquée par l'effondrement climatique. Nous disposons d'outils comme les armes nucléaires, que Hitler et Mussolini ne connaissaient pas, et qui ont la capacité d'infliger des niveaux de violence apocalyptiques qui étaient hors de leur portée.
Et le fascisme émerge toujours en période de crises systémiques ; il apparaît en fait comme un moyen de protéger le capitalisme contre tout changement systémique. Ainsi, si l'on pense au fascisme européen du XXe siècle après la Première Guerre mondiale, on constate qu'il y a eu une montée de la réponse socialiste face aux ravages de la Première Guerre mondiale, puis à la Grande Dépression. Et le fascisme surgit — nous l'appelons la « réponse du capitalisme face à la menace » ou le « capitalisme aux dents découvertes » — pour s'assurer que toute cette colère populaire soit détournée vers un bouc émissaire. À notre époque, alors que nous assistons à ces crises mondiales — qui pourraient mener à un changement systémique ou donner lieu à ce que nous appelons une « réaction fasciste de la fin des temps » qui dit : « qu'on laisse tout brûler » —, c'est désormais une lutte pour savoir qui survivra à l'avenir.
Il s'agit désormais de construire — comme vous l'avez vu dans ce film sur lequel nous avons eu la chance de travailler avec une formidable équipe de cinéastes — il s'agit de construire les bunkers, les fusées et les issues de secours. Pour les adeptes religieux de la fin des temps, il s'agit littéralement d'un bunker dans les cieux ; c'est l'idée de l'enlèvement. Mais c'est presque un modèle pour ces récits plus laïques qui constituent eux aussi une sorte d'enlèvement, que nous appelons dans le livre un « enlèvement de la richesse ». Si vous disposez de ressources, vous pouvez vous soustraire aux répercussions de ces menaces auxquelles nous sommes tous exposés. C'est pourquoi nous l'appelons End Times Fascism. Ce n'est pas encore gagné. Et si nous avons écrit ce livre, c'est parce que les gens ripostent. Et nous pensons que si nous parvenons à regarder cette réalité très effrayante en face, plus elle sera exposée à la lumière, moins elle sera populaire, car en fait, ces gens chérissent notre seule et unique maison, veulent y rester et veulent l'améliorer.

JUAN GONZÁLEZ : Naomi, en quoi cela diffère-t-il, par exemple, des années 1950 et 1960, au plus fort de la Guerre froide, lorsque des Américains, surtout issus des classes supérieures, construisaient des abris anti-bombes, convaincus qu'une guerre nucléaire allait éclater, et que le reste de la population a fini par s'organiser au sein d'un mouvement antinucléaire qui a atteint son apogée dans les années 1980 et qui a réellement contraint le capitalisme à se restreindre dans une certaine mesure par le biais de traités de contrôle des armements ? En quoi la situation actuelle diffère-t-elle de celle d'alors ?

NAOMI KLEIN : Eh bien, Juan, je suppose que c'est différent parce que ceux que nous qualifions de « fascistes de la fin des temps » sont en train de démanteler systématiquement cette infrastructure internationale même. L'un des points sur lesquels ces trois factions s'entendent toutes — qu'il s'agisse des fondamentalistes religieux, des extrémistes technologiques que nous avons entendus dans cette vidéo, ou des ethnonationalistes —, c'est qu'elles ne sont pas d'accord sur tout, mais qu'elles s'entendent toutes pour vouloir se débarrasser des Nations Unies. Ils croient tous que c'est en quelque sorte l'Antéchrist de leur récit. Parfois, ils l'appellent littéralement « l'Antéchrist ». Et ce chapitre que tu décris, dont nous parlons dans le livre, Juan — et j'aimerais d'ailleurs beaucoup faire intervenir Astra dans la conversation, car elle a mené des recherches très approfondies sur l'histoire du « bunkering » aux États-Unis et sur la façon dont les gens ont renversé la vapeur, parce que nous pensons vraiment que c'est une histoire très inspirante que nous devons mieux connaître.
Puis-je donner la parole à Astra, ma formidable coauteure ?

JUAN GONZÁLEZ : Bien sûr.

ASTRA TAYLOR : Merci beaucoup. Encore une fois, merci de nous accueillir. Oui, c'est vrai — très brièvement, dans les années 1950, la politique gouvernementale consistait à encourager les gens à construire leurs propres abris antiatomiques dans leur cour arrière, et c'était la réponse à la menace nucléaire. Seulement environ 1 % ou 2 % des ménages l'ont fait, en partie parce que les gens se rebellaient contre l'idée de se protéger eux-mêmes tout en laissant leurs voisins périr. Et il y a eu un débat massif dans des revues comme TIME et LIFE autour de l'idée de « tirer sur son voisin ». Les gens disaient : « On ne veut pas faire ça. Nous ne voulons pas nous cacher dans un trou dans le sol, des armes pointées vers l'extérieur, en tournant le dos aux gens qui nous sont chers. » C'est en partie ainsi qu'est né le mouvement pour le désarmement nucléaire. Ce sont des gens ordinaires qui ont proposé la bonne solution : débarrassons-nous des bombes nucléaires ; ne nous retournons pas les uns contre les autres et ne nous retranchons pas dans des abris. Il y a là une leçon à tirer pour aujourd'hui.

NAOMI KLEIN : C'est tellement intéressant, car ce qu'ils avaient compris à l'époque, c'est qu'il fallait soit se retrancher — c'est-à-dire simplement se protéger soi-même et les siens —, soit s'attaquer à la cause profonde de la crise et dire : « En fait, on ne peut pas vivre avec ces armes. » N'est-ce pas ? C'est tout simplement : « C'est trop dangereux. »
Et comme vous le savez tous les deux, le mouvement pour le désarmement nucléaire a remporté d'énormes succès. À bien des égards, nous soutenons dans le livre qu'il a été victime de son propre succès, car de nombreux militants de ce mouvement croyaient avoir remporté tant de victoires que les responsables allaient désormais simplement mener la tâche à bien, car des milliers d'ogives nucléaires avaient été désarmées avec succès, ce qui donnait l'impression qu'une nouvelle ère s'ouvrait. La majorité des stocks avait été désarmée, mais pas suffisamment, et on assiste aujourd'hui à un réarmement, tandis que l'IA est intégrée à l'arsenal nucléaire. C'est pourquoi, à la fin du livre, nous appelons à un triple mouvement de désarmement.
En fait, Juan, nous avons quelque chose qui pourrait t'intéresser — un néologisme tiré du livre —, à savoir « le test Stephen Miller ». En gros, notre argument est que, tôt ou tard, les outils les plus puissants, les armes les plus puissantes, tomberont entre les mains des pires personnes au monde, et si l'on ne veut pas que ces outils se retrouvent entre les mains de Stephen Miller, alors ils ne devraient pas exister. Cela s'applique aux armes nucléaires. Cela s'applique à l'IA. Cela s'applique à la concentration de la richesse elle-même, que nous estimons devoir désormais considérer comme une ADM. Ce niveau de richesse qui s'est accumulé au sommet de notre économie est lui-même devenu une arme de destruction massive. Nous devons donc désarmer les bombes de la richesse, les bombes technologiques et, bien sûr, les bombes-bombes. Parce que nous constatons maintenant que ces personnes très dangereuses et complètement immorales, qui semblent avoir une attitude si désinvolte — et nous le voyons dans la plus récente publication de Donald Trump, qui n'est qu'une sorte de haussement d'épaules face à l'apocalypse —, elles vont se trouver… elles exercent une attraction magnétique les unes envers les autres.

JUAN GONZÁLEZ : Je voulais revenir là-dessus et demander à l'un ou l'autre d'entre vous s'il souhaite répondre à cette question, car j'ai lu le livre ces derniers jours et je l'ai vraiment trouvé extrêmement bien écrit. En même temps, cependant, j'ai eu quelques réserves. Par exemple, on y parle très peu de l'émergence d'un monde multipolaire, de la montée en puissance de l'Asie de l'Est, en particulier du déplacement de la classe ouvrière industrielle mondiale vers la Chine, le Vietnam, l'Inde, l'Indonésie, le Bangladesh, ainsi que le Brésil et le Mexique — ce qui, selon beaucoup, constitue le plus grand obstacle à la domination économique des États-Unis et à l'expansion des marchés capitalistes. Et c'est aussi la plus grande menace qui préoccupe bon nombre de ces « prophètes de la fin des temps », comme vous les appelez. Ils s'inquiètent de la Chine, et pourtant la Chine et son impact sur l'hégémonie américaine et le capitalisme ne sont absolument pas mentionnés dans le livre.

NAOMI KLEIN : Eh bien, je pense que la menace que représente la Chine est vraiment, vraiment au cœur du déploiement sans entrave de l'IA. C'est en fait le seul argument dont ils disposent. Nous abordons ce sujet dans le livre, mais vous avez raison, ce n'est pas le thème central de l'ouvrage. Nous nous concentrons davantage sur les États-Unis et, en particulier, sur la manière dont cela est mis en œuvre en Amérique latine, car nous pensons que c'est là — et en Europe — que se joue l'enjeu. Mais je pense que la menace d'un monde multipolaire est centrale, car le seul argument dont dispose réellement Donald Trump face aux menaces qui sont désormais formulées de l'intérieur, au sein même des entreprises, est : « Mais la Chine, mais la Chine ; si nous ne le construisons pas, ce sont eux qui le feront.
» Il est tout à fait faux de dire que l'IA déréglementée doit être développée de la façon dont elle l'est actuellement, sous peine de voir la Chine s'en charger. La Chine est bien plus ouverte à la réglementation de ces technologies, à des règles s'inscrivant dans le cadre du système multilatéral. Ce sont les États-Unis qui ont fait capoter ces ententes.
Et lorsque l'horloge de l'apocalypse a été réinitialisée cette année, c'était vraiment… Je veux dire, c'est toujours assez angoissant, mais cette année, ça l'était particulièrement ; ils l'ont avancée de quatre secondes — et ont décrit non seulement les menaces, qu'il s'agisse d'armes biologiques, d'armes nucléaires ou d'IA, mais aussi la façon dont le gouvernement américain, sous Donald Trump, s'en prenait à tous les accords internationaux auxquels des gouvernements comme celui de la Chine avaient adhéré, en déclarant simplement : « On n'en a pas besoin. » Je pense donc que ce sont les outils et le démantèlement de toute tentative visant à restreindre ces outils.

ASTRA TAYLOR : Il s'agit aussi du discours que les personnes au pouvoir se tiennent à elles-mêmes. Nous observons une certaine adhésion à un discours apocalyptique, à celui de l'Armageddon, de la fin des temps, qui n'est pas… tous les gouvernements du monde n'adhèrent pas à ce discours, n'est-ce pas ? C'est quelque chose de très puissant dans certaines franges de la classe politique américaine, en Israël, dans certaines régions de l'Amérique latine. Nous ne disons pas que cela s'applique à tous les pays du monde entier, et c'est d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles ce n'est pas le cas — certains acteurs internationaux très puissants ne sont pas au cœur de cette thèse.

AMY GOODMAN : Astra et Naomi, vous parlez de Peter Thiel en écrivant : « Aujourd'hui, un nombre stupéfiant de ses anciens collègues et acolytes occupent des postes influents dans tous les secteurs de l'administration Trump. Le plus marquant d'entre eux est J.D. Vance. » Pourriez-vous expliquer qui est Peter Thiel ? Que signifie le fait que son cercle restreint soit présent au sein même du cercle restreint des États-Unis ? Parlez-nous également de toutes ces personnalités qui font actuellement la une des médias, celles qui se tenaient derrière le président Trump lors de son investiture, des gens qui s'opposaient à lui auparavant et qui l'avaient exclu de leurs plateformes. Nous parlons de gens comme Jeff Bezos, Mark Zuckerberg et d'autres.

ASTRA TAYLOR : Oui. Peter Thiel est un puissant milliardaire et investisseur en capital de risque qui évolue depuis longtemps dans la Vallée du Silicium. Il fait partie de la « mafia PayPal » : il a fondé PayPal avec David Sacks, qui était l'ancien tsar de Trump en matière d'IA et de cryptomonnaies. Et bien sûr, il y a aussi Elon Musk, qui est aujourd'hui président de SpaceX ; tout le monde le connaît. Peter Thiel est un personnage assez intéressant, car il se revendique fièrement de l'extrême droite depuis longtemps, depuis qu'il était étudiant de premier cycle à Stanford, époque à laquelle lui et David Sacks ont d'ailleurs écrit un livre contre le politiquement correct. Il a été à l'avant-garde d'une opposition farouche à la démocratie — d'une position quasi-libertaire, mais qui est désormais explicitement autoritaire — et a écrit des phrases telles que « La démocratie et la liberté sont incompatibles ».
Il a été l'une des premières personnalités de la Vallée du Silicium à soutenir Trump dès 2015.
Et comme nous l'écrivons dans le livre et comme vous l'avez dit, bon nombre de ses protégés occupent aujourd'hui des postes de pouvoir, le plus influent étant J.D. Vance. J.D. Vance a raconté comment sa vie avait basculé lorsqu'il a assisté à une conférence donnée par Peter Thiel. Cette conférence a incité Vance à se rendre dans la Vallée du Silicium pour devenir un investisseur en capital de risque
— pas des plus prestigieux — et c'est là qu'il a rencontré des personnalités clés qui allaient financer son ascension politique, notamment Thiel qui lui a versé un don record de 15 millions de dollars et qui a en quelque sorte lancé et rendu possible la candidature de Vance au poste de sénateur de l'Ohio. Et c'est Peter Thiel qui a également organisé la rencontre à Mar-a-Lago où Vance a pu s'excuser d'avoir qualifié Donald Trump d'« Hitler ». Vance fait donc bien sûr partie de ces personnalités qui étaient autrefois opposées —

AMY GOODMAN : Pouvez-vous expliquer cela ? Que Vance a dit ...

ASTRA TAYLOR : Oui, Vance était autrefois — il était autrefois en faveur de l'énergie verte. Il était contre Donald Trump, qui, selon lui, induit les gens en erreur et fait des promesses creuses comme celle de construire un mur qui n'améliorera pas réellement la vie des gens. Mais c'est aussi un opportuniste notoire, et c'est Peter Thiel qui a négocié la réconciliation entre ces deux-là ; aujourd'hui, on connaît Vance en tant que vice-président d'une société de capital de risque.
J.D. Vance joue également un rôle crucial dans notre livre, car c'est lui qui a contribué à rapprocher l'industrie de l'IA et Donald Trump. On se souvient que, durant son premier mandat, Donald Trump s'opposait aux géants de la technologie. Il ne cessait de fustiger les géants de la technologie. C'est grâce à J.D. Vance, qui a organisé un souper chez David Sacks, que Trump a pris le train de l'IA en marche. Il s'agissait d'une collecte de fonds, mais aussi d'une séance de présentation. Les confrères de Vance de la Vallée du Silicium ont expliqué à Donald Trump que l'IA serait bénéfique pour l'économie, mais qu'elle le serait encore davantage pour le secteur des combustibles fossiles. Et nous constatons aujourd'hui que l'administration Trump mise tout sur l'IA et pas grand-chose d'autre. Ainsi, lorsque nous regardons la célèbre image de la deuxième investiture de Trump et que nous voyons tous ces dirigeants du secteur de la technologie assis aux premières rangées, alignés, notre point de vue est que c'est la promesse d'une IA générative dévorant l'économie qui les a en réalité transformés en fascistes et a provoqué cette incroyable alliance avec le régime Trump à laquelle nous assistons.

NAOMI KLEIN : Oui, cette alliance leur a incroyablement bien réussi. Elle a donné naissance au premier « trillionnaire ». Elle a donné naissance à des entreprises dont la valeur boursière revendiquée équivaut à peu près à celle de l'économie américaine tout entière. Et ce qu'elles attendaient de Donald Trump, c'est exactement ce qu'elles ont obtenu : une « frontière ». On entend sans cesse cette expression aujourd'hui — « l'IA de la frontière » — mais si on réfléchit à ce qu'est une frontière, c'est le Far West. Il n'y a pas de règles. Et ce qui les dérangeait sous le dernier gouvernement, c'est qu'il y avait certaines règles — pas radicales, très simples — comme l'obligation d'étiqueter les deepfakes, des garde-fous contre précisément les scénarios dont ils parlent maintenant en termes d'intégration aux systèmes d'armement et la perspective d'une IA hors de contrôle. Tout cela était donc sur la table il y a des années. Il y a eu des discussions aux Nations Unies.
Il est intéressant de noter qu'ils utilisent toujours la Chine comme épouvantail pour justifier la nécessité de déployer l'IA sans règles. La Chine dispose de bien plus de règles régissant l'IA que les États-Unis,
notamment des règles interdisant aux enfants d'entretenir ce genre de relations « personnelles » avec l'IA, où l'on ne sait plus très bien si l'on s'adresse à un ami, à un robot, à un thérapeute ou à quoi que ce soit d'autre. Tout d'abord, c'est un mensonge, et c'est simplement parce que les gens ne sont pas informés de ce que fait réellement la Chine que certains se laissent prendre à ce genre de discours, du genre : « Oh non, si on ne le fait pas, la Chine le fera ». Ils ignorent tout simplement comment la Chine réglemente ce domaine.
Mais l'une des choses auxquelles j'ai réfléchi, c'est que — et nous devons être conscients de l'intensité avec laquelle cette avancée a été poussée vers la « frontière », car maintenant, bien sûr, tous ces chefs d'entreprise se manifestent et disent : « S'il vous plaît, réglementez-nous, nous nous autorégulerons, nous savons que nous devons être réglementés », comme s'ils n'étaient pas ceux qui ont non seulement exigé cette « frontière du Far West », mais qui l'ont également financée et ont créé l'alliance stratégique avec Donald Trump pour qu'il leur permette d'y parvenir. Et maintenant, ils se rendent compte : « Bon, on est peut-être allés trop loin et on doit paraître plus crédibles. » Et Donald Trump répond : « Pas question. »
Pourquoi dit-il « Pas question » ? Parce qu'il a fait sombrer toute l'économie américaine et que la seule chose qui joue en sa faveur, c'est la bulle boursière de l'IA, et il est terrifié à l'idée que cette bulle éclate sur lui avant les élections de mi-mandat ou avant la prochaine élection présidentielle. Il y est également très investi personnellement. Il est plus riche que jamais grâce à la corruption effrénée de cette administration, à l'argent qu'il a tiré des cryptomonnaies, mais aussi aux nombreux investissements que lui et sa famille ont réalisés dans l'IA. C'est pourquoi il se livre à ces gesticulations frénétiques, comme appeler Jensen Huang sur scène pour lui dire : « Ne t'inquiète pas, on ne va rien faire. »
Mais si vous me le permettez, j'ai été vraiment frappée par ce mythe selon lequel — ces sortes de paraboles où la technologie échappe au contrôle de ceux qui l'ont créée, n'est-ce pas ? L'Apprenti sorcier, Frankenstein. On crée un monstre, n'est-ce pas ? C'est le mythe qu'ils racontent tous. « Oh non, nous avons créé ce monstre puissant. Il nous échappe et maintenant, il va nous détruire. » Je dirais que ce mythe est bel et bien en train de se réaliser, mais le monstre, ce n'est pas l'IA, Amy ; c'est Donald Trump. Ils ont créé Donald Trump, c'est lui leur monstre, il est hors de contrôle et il ne s'arrêtera tout simplement pas. Et ils se disent : « Attendez un peu, ça va peut-être un peu trop vite. »

AMY GOODMAN : Vous écoutez Democracy Now !, Democracynow.org, le War and Peace Report. Je suis Amy Goodman, avec Juan González. Nous passons cette heure en compagnie de Naomi Klein et d'Astra Taylor, coauteurs du nouveau livre End Times Fascism : And the Fight for the Living World. Je voudrais revenir sur la vidéo qui a été diffusée à l'occasion de la sortie du livre.

NAOMI KLEIN : Au sommet d'une montagne, en plein cœur de l'hiver, un groupe d'hommes pieux a rassemblé un auditoire pour partager sa vision. Ils avaient aperçu une ville étincelante baignée d'une lumière dorée. La ville serait remplie de bâtiments si magnifiques qu'ils sembleraient flotter au-dessus de la terre, comme s'ils descendaient du ciel. Leur vision avait déjà un nom.

NAOMI KLEIN : Le sommet de montagne en question était la station balnéaire de Davos. Les hommes de foi qui présentaient leur vision étaient les magnats de l'immobilier américains Jared Kushner et Steve Witkoff.

NAOMI KLEIN : Des horreurs d'un génocide diffusé en direct, un paradis exclusif était sur le point d'émerger, déjà tout tracé.

AMY GOODMAN : Extrait de la vidéo publiée avec le livre End Times Fascism : And the Fight for the Living World.
Elle est signée par Naomi Klein et Astra Taylor. Je voudrais parler de Gaza tout de suite. On sort tout juste de… À Venise, en ce moment même, il y a deux cinéastes israéliens, Rachel Szor et Yuval Abraham, qui viennent de sortir un film intitulé NAZA, et maintenant, des membres du gouvernement israélien menacent de leur retirer leur citoyenneté ; ce film s'appuyait sur les commentaires de hauts fonctionnaires israéliens, anonymes, qui parlaient délibérément des meurtres à Gaza. Naomi Klein ?

NAOMI KLEIN : Oui, et l'utilisation de l'IA à cette fin. Je n'ai en fait pas vu le film. Je compte bien le voir. Mais cela souligne ce que nous savons déjà grâce aux journalistes palestiniens qui, au prix d'énormes sacrifices personnels, documentent en direct un génocide.

AMY GOODMAN : Plus de 250 d'entre eux ont été tués au cours des deux dernières années.

NAOMI KLEIN : Et comme nous le disons dans le film, c'est l'histoire que raconte l'administration Trump : de l'apocalypse naîtra ce paradis. Il y aura ce qu'ils appellent la « Nouvelle Gaza ». Nous commençons le livre par cela, car c'est une synthèse extrême de l'histoire. Et je crois que c'est l'histoire la plus dangereuse qui ait jamais été racontée. C'est une histoire biblique. Elle est profondément ancrée dans notre culture, que nous soyons croyants ou non. Et l'histoire est la suivante : d'abord vient le déluge, d'abord vient l'apocalypse, d'abord vient la mort massive — et de cette mort massive, de ce grand nettoyage, de la fureur de Dieu, surgit la cité d'or, le paradis, pour les quelques élus.
Cette histoire — c'est l'histoire du déluge et de l'arche ; elle est racontée sous sa forme la plus violente dans le livre de l'Apocalypse — a brouillé, pour ceux qui y croient littéralement, la distinction entre le bien et le mal. Elle a en quelque sorte inversé les choses : alors que nous voyons dans notre monde des phénomènes qui devraient nous alerter, nous indiquer que nous devons agir, que nous traversons une période de crise, qu'il s'agit d'une urgence — qu'il s'agisse de catastrophes climatiques, de la COVID ou de l'effondrement du système —, ce que l'on y voit plutôt, ce sont des signes. « Oh non, cela signifie que nous entrons dans la fin des temps. » Et bien que cela puisse être néfaste pour beaucoup de gens, c'est en réalité très avantageux pour une poignée d'élus. C'est pourquoi nous avons commencé par ce mythe du Nouveau G… Il n'y a pas de paradis qui émergera de l'apocalypse à Gaza, mais c'est l'histoire que raconte l'administration Trump. C'est un paradis privatisé qu'ils proposent de construire. Ils utilisent ce genre de récit biblique, mais bien sûr, tout cela n'a qu'un but lucratif, puisqu'il s'agit de l'administration Trump. Ils veulent construire des condominiums de luxe au-dessus d'un charnier. Et vous avez vu là-bas que c'est une histoire littérale.
Nous pensons effectivement que le Conseil de la paix revêt une importance particulière dans l'évolution de la privatisation de l'État : le fait que l'administration Trump ne se contente pas d'attaquer les Nations Unies et de leur retirer leur financement, mais qu'elle tente de remplacer les Nations Unies par une entité appelée le Conseil de la paix, dont Trump serait à la tête à vie, qu'ils contrôleraient — et dont ils s'octroieraient l'immunité. Cela fait partie de ce que nous entendons par « se retrancher », par « s'échapper ». C'est comme s'ils considéraient l'État comme un site minier. Ils voient les États-Unis comme un lieu dont ils peuvent tirer profit. Pas seulement en extrayant des richesses et des ressources — et nous les voyons le faire —, mais aussi en tirant d'autres avantages qui comptent pour eux, comme l'immunité juridique. N'est-ce pas ? Je veux dire, le Conseil de la paix leur offre cela.
C'est donc pour ça qu'on commence par là. Et ça rassemble ces différentes composantes de la coalition. Parce qu'il y a des extrémistes religieux, tant des sionistes chrétiens que des juifs messianiques, qui croient vraiment que Gaza et l'Iran annoncent la venue du Messie. Comme si plus c'était violent, mieux c'était. Et vous avez évoqué dans l'émission le cas de militaires américains qui se plaignent que leurs supérieurs leur disent qu'ils devraient se réjouir d'une violence apocalyptique en Iran, car cela signifie que Jésus revient. Mais il ne s'agit pas seulement des extrémistes religieux. Il y a aussi les versions laïques de ce récit. Nous ne pensons pas que Trump croie à la version biblique de cette histoire, mais nous croyons qu'il croit en une sorte d'« enlèvement » lié à la richesse. Et quand on voit ces images générées par l'IA d'une nouvelle Gaza et que Trump les partage, on se rend compte à quel point ces récits ont faussé son esprit.

JUAN GONZÁLEZ : Dans le peu de temps qu'il nous reste, je me demande si vous pourriez parler un peu des mouvements de résistance, des mouvements populaires contre ce fascisme croissant, et peut-être aussi aborder certaines critiques formulées, disons, par des marxistes comme John Bellamy Foster, qui insiste essentiellement sur le fait que le mouvement fasciste aux États-Unis, repose en réalité sur la classe moyenne, ces gens chassés des petites entreprises par les Walmart et les Target, ainsi que les franchisés et autres qui ont été acculés par la croissance de ces capitalistes monopolistes de haut vol et qui se tournent désormais vers un mouvement fasciste pour y trouver leur salut.

ASTRA TAYLOR : Pour répondre d'abord à la deuxième partie, le fascisme est toujours un mouvement des puissants lésés. C'est un mouvement qui crée une solidarité verticale entre les élites politiques et corporatives et des gens qui ne sont pas les plus démunis, mais qui ont le sentiment d'avoir perdu leur statut, et qui canalise leur sentiment d'insécurité vers le bas, davantage en direction de boucs émissaires vulnérables — vers les immigrants, vers les jeunes trans, vers les féministes — plutôt que vers le haut, en direction des oligarques et des politiciens. C'est donc ainsi que nous comprenons l'acquisition de X — ou de ce qui était Twitter — par Elon Musk : c'était pour lui un moyen de contrôler un écosystème médiatique et de contribuer à diriger cette rage vers le bas, contre la gauche et les personnes vulnérables, plutôt que de la laisser se retourner contre des gens comme lui. Je pense donc que c'est exact : le fascisme crée ce que nous appelons une solidarité verticale pour protéger le capitalisme, pour protéger le statu quo. C'est certainement vrai du fascisme dans le passé et c'est certainement vrai aujourd'hui.
Ce que nous devons faire pour bâtir la résistance, c'est créer cette solidarité horizontale, ne pas faire des personnes vulnérables des boucs émissaires, bâtir notre propre coalition et trouver nos propres alliés inattendus. Je pense qu'on le voit dans la résistance au fascisme qui prend de l'ampleur aux États-Unis et partout dans le monde. Une chose — Naomi l'a mentionnée — concernant les gens que nous suivons : le fascisme de la fin des temps n'est pas nécessairement une idéologie cohérente. Ce n'est pas un bloc monolithique. C'est une alliance hétéroclite de ces trois groupes : les adeptes religieux de la fin des temps, les accélérationnistes technologiques et les ethnonationalistes. Mais ce qu'ils ont en commun, c'est ce sentiment que la situation va devenir de plus en plus instable. Nous disons qu'ils construisent leurs arches tout en provoquant les inondations. Ils accélèrent l'effondrement. Ils ont décidé de précipiter les choses et d'abandonner ce monde que nous partageons, au profit de leurs divers fantasmes de « nation-bunker », d'ascension au ciel ou de « classe numérique ».
La résistance doit donc fondamentalement s'ancrer dans le désir de rester ici sur Terre, de s'engager envers cet endroit. À un moment donné dans le livre, nous les décrivons comme des traîtres à la création. Et nous n'utilisons pas le mot « traîtres » à la légère. Nous disons qu'ils ne sont pas des traîtres au drapeau ou à la nation, mais bien à la vie sur Terre, à notre humanité commune, à notre planète commune. Et je crois que nous voyons cet engagement envers ce que nous appelons « l'ici-présence » dans le livre, dans le mouvement contre les centres de données qui déferle sur le pays, dans la résistance à l'ICE où les gens disent : « Non, je vais défendre ma communauté, défendre mes voisins », et chez ceux qui se lèvent et se battent pour les droits du travail, que les fascistes s'attaquent sans cesse. La lutte pour l'environnement, la lutte contre les centres de détention.
Nous voyons donc la résistance s'amplifier partout dans le monde, mais je pense que la révolte contre les centres de données est la plus importante pour nous, car elle redéfinit véritablement les lignes de front et rassemble des gens qui, il y a un an ou deux, se seraient peut-être affrontés sur des questions de guerre culturelle. Maintenant, ils se disent : « En fait, nous avons beaucoup en commun, car il existe une classe sociale qui veut réellement nous remplacer par des robots. Peut-être devrions-nous nous ranger du côté de l'humanité contre les machines. »

NAOMI KLEIN : Y compris ces propriétaires de petites entreprises, Juan, auxquels tu faisais référence. C'est pourquoi c'est vraiment l'occasion de former ces nouvelles alliances. Parce que Donald Trump a trahi bon nombre de ceux qui avaient voté pour lui la première fois. Le problème, bien sûr, c'est que de nombreux démocrates influents acceptent eux aussi de l'argent des grandes entreprises technologiques et ne sont donc pas disposés à tirer parti de ce qu'un humoriste de Madison, je crois, a qualifié de « la cause la plus bipartisane depuis la bière » : l'opposition à ces entreprises technologiques. Mais pour tirer un avantage politique de cette énorme cause bipartisane, il faut être prêt à s'opposer à ses donateurs ou à ne pas accepter leur argent dès le départ.

JUAN GONZÁLEZ : Naomi, si ces « fascistes de l'IA » devaient réussir à s'imposer et à priver des millions de personnes d'emploi, comment gagneraient-ils leur argent ? Car, de toute évidence, Henry Ford, à l'époque du capitalisme monopolistique naissant, croyait qu'il fallait offrir aux travailleurs un salaire décent afin qu'ils puissent consommer les produits que l'on fabriquait.

NAOMI KLEIN : Eh bien, je ne suis pas certaine qu'ils y aient vraiment réfléchi. Je pense qu'ils s'imaginent qu'à court terme, ils vendront principalement des produits à d'autres entreprises. Mais c'est justement pour cela, Juan, que c'est une bulle, et qu'il s'agit d'un processus d'extraction, et cette bulle est sur le point d'éclater, menaçant les travailleurs et leurs rentes dès maintenant.

ASTRA TAYLOR : Oui, je pense qu'ils croient aussi qu'ils vont gagner beaucoup d'argent en s'associant au gouvernement et à l'armée. Il y a une citation d'Alex Karp — qui est un collègue de Peter Thiel, chef de la direction de Palantir — et il a dit — nous le citons dans le livre en ces termes : « Si ces entreprises technologiques pensent qu'elles vont prendre les emplois de tout le monde et ensuite ne pas collaborer avec l'armée, elles sont » — je vais modifier ce qu'il a dit et dire — « elles se trompent ». Ce qu'il dit, en substance, c'est que si l'on prévoit de mettre au point une technologie qui provoquera une apocalypse de l'emploi, il faudra également s'aligner sur l'État et contribuer à mettre en place les mécanismes permettant de surveiller, de contrôler et de contenir les masses d'êtres humains dépossédés.

AMY GOODMAN : Je voulais terminer par la conclusion de votre livre : « Nous n'avons pas choisi de naître au cœur d'un combat aussi décisif, mais nous sommes arrivés à un tournant. Nous pouvons soit suivre les fascistes de la fin des temps vers l'oubli, soit nous engager à bâtir ce mouvement indiscipliné et transfrontalier qu'ils redoutent tant, un mouvement qui leur arrache leurs armes, les tient responsables de leurs crimes et défend le paradis d'ici. »
Ce sont les mots de Naomi Klein et d'Astra Taylor, coauteurs du nouveau livre qui paraît aujourd'hui, *End Times Fascism : And the Fight for the Living World*. Joyeux anniversaire à Sam Alcoff ! Naomi et Astra seront à Brooklyn ce soir à l'église St. Ann's. Demain, elles se rendront de Brooklyn à Brookline, au Massachusetts. Elles mettront ensuite le cap sur Washington — à la librairie Politics and Prose — puis ailleurs. Elles seront également à Londres et ailleurs en Europe.
Jeudi 17 septembre, je rentre chez moi à Bay Shore, dans l'État de New York, sur Long-Île, pour une projection de Steal This Story, Please ! au Boulton Center, en présence de la réalisatrice Tia Lessin et de la productrice Caren Spruch. Ce fut une conversation remarquable. Merci beaucoup d'avoir été avec nous. Je suis Amy Goodman, aux côtés de Juan González, pour une nouvelle édition de Democracy Now !.

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22.09.2026 à 14:08

« Ma famille est en sécurité » : la chasse aux LGBTI+ du régime turc

Uraz Aydin

Une nouvelle étape a été franchie dans la répression homophobe du régime d'Erdoğan le dimanche 13 septembre. Les forces de police ont lancé une vaste opération contre des organisations et des militant·es LGBTI+, ainsi que des associations de lutte contre le VIH/Sida.

Tiré de l'infolettre d'inprecor
14 septembre 2026 par Uraz Aydin. Photo : Marche des fiertés en 2011

Des perquisitions ont été menées notamment à Istanbul, Ankara et Izmir. Le ministère de la Justice affirme que l'opération, baptisée « Ma famille est en sécurité », concerne au total 162 personnes, neuf associations et treize établissements dans quinze provinces.

Des dizaines de sites internet et de comptes sur les réseaux sociaux ont également été bloqués. La vague de censure s'étend progressivement à des sites d'informations et d'association de défenses des droits humains. Dans son communiqué, le ministre de la Justice Akın Gürlek assimile explicitement certaines organisations à des associations « faisant la promotion des LGBT et de l'immoralité » et affirme que l'État ne tolérera aucune structure qui « vise nos enfants, nos jeunes et nos familles ».

Criminaliser l'existence et l'organisation des personnes LGBTI+

Le fait que diverses associations aient bénéficié de financements de l'Union européenne est également mis en avant dans les enquêtes et repris dans la presse inféodée au régime comme un fait criminel. Yıldız Tar, à la tête de la rédaction de Kaos GL, dénonce une tentative de criminalisation de l'existence même des personnes LGBTI+1. Tar rappelle que « toutes les associations LGBTI+ de ce pays sont enregistrées, travaillent légalement et sont contrôlées plusieurs fois par an par le ministère de l'Intérieur. Parmi les principaux bénéficiaires des fonds de l'Union européenne et des Nations unies figurent également des institutions publiques, des ministères ainsi que des fondations proches du pouvoir, comme la TÜGVA. Dans ce cas, est-ce nous qui devenons les criminels ? »

Tar souligne que les personnes LGBTI+ s'organisent avant tout pour se protéger de la violence et des discriminations : « Les personnes LGBTI+ s'organisent simplement pour ne pas être tuées. Elles s'organisent simplement pour pouvoir être traitées comme des êtres humains. Et ensuite, vous affirmez que cela constitue un crime ».

Jusqu'en 2025, la répression contre les LGBTI+ en Turquie prenait principalement la forme d'interdictions des Marches des fiertés, d'attaques policières contre les rassemblements et les lieux communautaires, accompagnées périodiquement de déclarations humiliantes au plus haut niveau de l'État. Un tournant qualitatif s'opère cependant avec la proclamation de 2025 comme « Année de la famille ». Les personnes LGBTI+ ne sont plus seulement présentées comme contraires aux valeurs conservatrices, mais comme une menace organisée contre la famille, la jeunesse, la démographie et la société elle-même. Recep Tayyip Erdoğan parle de « perversion LGBT », de « courants déviants » qui « empoisonnent » les nouvelles générations et affirme que la famille serait soumise à des « attaques de nouvelle génération ». Il a également déclaré que ces courants « dynamitaient l'institution familiale ».

Cette rhétorique s'est accompagnée d'une tentative de traduction dans le droit pénal. Un projet de réforme divulgué en 2025 prévoyait jusqu'à trois ans de prison pour les comportements jugés « contraires au sexe biologique de naissance et à la morale publique », mais également pour le fait de les « encourager, louer ou promouvoir ». La participation à une cérémonie de fiançailles ou de mariage entre personnes du même sexe pouvait être punie de quatre ans de prison. Le projet durcissait aussi considérablement les conditions de transition de genre et prévoyait des peines pouvant aller jusqu'à sept ans de prison pour les professionnel·les de santé ne respectant pas les nouvelles restrictions et jusqu'à trois ans pour les personnes trans elles-mêmes.

Ce texte, divulgué à l'automne 2025, n'a finalement jamais été soumis au Parlement après les fortes réactions des organisations de la société civile en Turquie et à l'étranger. Des dispositions très similaires ont néanmoins refait surface en juin 2026 dans les travaux préparatoires du 12e « paquet judiciaire ». À la suite d'une nouvelle mobilisation des organisations féministes et LGBTI+ et de nombreuses organisations de défense des droits, ces articles ont de nouveau été retirés du paquet avant son dépôt au Parlement. Ils n'ont donc pas été adoptés, mais leur réapparition à plusieurs reprises montre que le gouvernement n'a nullement abandonné cette orientation.

Une offensive appelée à durer

Depuis 2026, cette offensive s'inscrit désormais dans une politique de long terme. Le gouvernement a proclamé la période 2026-2035 « Décennie de la famille et de la population ». Le texte présidentiel officiel dénonce notamment les courants de « dégenrisation » qui, sous couvert de droits humains et de libertés individuelles, menaceraient la famille, les générations ainsi que les « valeurs nationales et spirituelles ». L'opération du 13 septembre, directement présentée par le ministre de la Justice comme une mise en œuvre de cette stratégie décennale, montre que cette orientation débouche déjà sur une intensification de la répression.

Face à cette offensive, qui n'est certes pas limitée au régime islamo-nationaliste d'Erdoğan mais reflète l'orientation idéologique patriarcale et homophobe de quasiment tout le spectre néofasciste international, la défense des personnes LGBTI+ ne peut rester isolée. Elle exige l'unité des forces progressistes, démocratiques, féministes, syndicales et révolutionnaires de Turquie contre cette criminalisation. La solidarité internationale demeure également indispensable : les organisations démocratiques, les mouvements sociaux et les forces de gauche à l'étranger doivent dénoncer clairement les arrestations, les interdictions, la fermeture des associations et toute tentative de criminaliser l'existence et l'organisation des personnes LGBTI+.

Pour crier toutes et tous ensemble, et encore plus fort, comme dans les Marches des fiertés :

« Habituez-vous-y ! Nous sommes ici ! »

Le 14 septembre 2026, Istanbul

Note
1Entretien de Nalin Öztekin avec Yıldız Tar, « LGBTİ+'lara sahip çıkmak insanlığımıza, vicdanımıza sahip çıkmaktır », bianet, 14 septembre 2026.

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22.09.2026 à 14:07

Contre la chasse aux LGBTI+ en Turquie, organisons la solidarité internationale

Bureau exécutif de la IVe Internationale

La répression contre les personnes LGBTI+ en Turquie vient de connaître une nouvelle escalade. Le 13 septembre, une vaste opération policière a visé des militant·es, des associations LGBTI+ et des structures de lutte contre le VIH/sida.

Tiré de Quatrième internationale
16 septembre 2026

https://fourth.international/fr/asie/794

Par le Bureau exécutif de la Quatrième Internationale

Copyright
Fikret Kabay / Pexels (2017)
Bureau Executif

Le ministère de la Justice affirme que l'opération concerne 162 personnes, neuf associations et treize établissements dans quinze provinces. Des dizaines de sites internet et de comptes sur les réseaux sociaux ont également été bloqués. Le ministre de la Justice dénonce des associations qui feraient « la promotion des LGBT et de l'immoralité » et prétend ainsi défendre « nos enfants, nos jeunes et nos familles ».

Cette offensive s'inscrit dans une stratégie politique précise. Depuis plusieurs années déjà, les Marches des fiertés sont régulièrement interdites, dispersées par la police et donnent lieu à des arrestations massives de participant·es et de militant·es. La proclamation de 2025 comme « Année de la famille » a marqué un tournant : le pouvoir a commencé à désigner explicitement les personnes LGBTI+ comme une menace pour la famille, la jeunesse, la démographie et l'ordre social. Erdoğan parle de « perversion LGBT », de « courants déviants » et affirme qu'ils « dynamitent l'institution familiale ». Des projets de loi ont même prévu des peines de prison pour des comportements jugés contraires au « sexe biologique » ou à la « morale publique », ainsi que pour leur promotion.

Depuis 2026, cette offensive est intégrée à la « Décennie de la famille et de la population » 2026-2035. Il ne s'agit donc ni d'une dérive ponctuelle ni d'un simple discours réactionnaire : il s'agit d'une politique d'État.

Le régime islamo-nationaliste d'Erdoğan cherche à renforcer, par la peur, la censure et la répression, l'imposition de ses valeurs patriarcales, misogynes et homophobes. Il prétend protéger la société alors qu'il organise lui-même l'insécurité, l'exclusion et la violence. Sous un pouvoir qui criminalise les identités, les associations, les journalistes et les mouvements sociaux, personne ne peut se croire durablement à l'abri.

La véritable menace pour les peuples de Turquie n'est pas l'existence des personnes LGBTI+, ni les luttes pour l'égalité, la fierté et l'émancipation. La menace, c'est ce régime néofasciste, sa politique de haine, sa destruction des libertés démocratiques et sa volonté de remodeler la société selon un ordre capitaliste autoritaire, patriarcal et nationaliste.

Nous exigeons la libération immédiate de toutes les personnes placées en garde à vue ou détenues dans le cadre de cette offensive, la fin des poursuites contre les associations et les militant·es LGBTI+, la levée des blocages et des interdictions, ainsi que l'arrêt de toute politique visant à criminaliser leur existence et leur organisation.

Nous reconnaissons la crainte des personnes LGBTI+ d'être persécutées sous le régime actuel et soutenons leur quête de sécurité, y compris leur droit à l'asile dans un autre pays. Nous exhortons tous les pays à ouvrir leurs frontières aux demandeur·euses d'asile et à mettre fin aux expulsions.

Nous appelons le mouvement ouvrier, les organisations démocratiques et les forces révolutionnaires à l'échelle internationale à dénoncer cette offensive, à exercer une pression politique sur le régime turc et à renforcer leur solidarité avec les personnes LGBTI+ et toutes celles et ceux qui subissent la répression.

Défendre les personnes LGBTI+, c'est défendre les libertés de toutes et tous. Face à la répression, notre réponse doit être internationale, solidaire et déterminée.

Déclaration du Bureau exécutif de la Quatrième Internationale
16 septembre 2026

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22.09.2026 à 14:07

Un ministre israélien menace de retirer leur nationalité à des cinéastes israéliens à cause du documentaire sur Gaza « NAZA »

Lorenzo Tondo, Sian Cain

Le ministre israélien de la Culture a demandé que les réalisateurs israéliens de« NAZA », un documentaire oscarisé sur le massacre de civils perpétré par Israël à Gaza, soient déchus de leur nationalité, les accusant de « trahison envers l'État ».

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Yuval Abraham et Rachel Szor récompensés à la Mostra de Venise pour leur documentaire NAZA.

« NAZA », produit par le Guardian, tire son nom d'un acronyme utilisé par les services de renseignement israéliens pour indiquer le nombre de civils dont ils prévoient la mort lors d'une frappe aérienne sur Gaza.

Dans le film, les réalisateurs israéliens Yuval Abraham et Rachel Szor ont interrogé 24 lanceurs d'alerte de l'armée ou des services de renseignement israéliens qui ont décrit les systèmes de ciblage basés sur l'intelligence artificielle utilisés pour bombarder Gaza, lesquels ont tué des dizaines de milliers de civils. Dans une interview, une source affirme que l'autorisation avait été donnée de tuer 500 « NAZA » afin de tuer un membre du Hamas.

Ce documentaire de 80 minutes a remporté samedi un prix spécial du jury au Festival du film de Venise de cette année, après avoir reçu une ovation debout de 25 minutes – un record pour le festival.

Dimanche, le ministre israélien de la Culture, Miki Zohar, a accusé les réalisateurs d'être prêts à « nuire à leur patrie pour s'attirer les applaudissements des antisémites du monde entier ».

« Je vais agir sans délai pour révoquer la nationalité israélienne de ces créateurs méprisables pour trahison envers l'État », a écrit Zohar sur X.

Lundi, Zohar a développé ces propos dans un communiqué : « Ce matin, j'ai écrit au directeur général de l'Autorité de la population et de l'immigration ainsi qu'au directeur général du ministère de l'Intérieur, leur demandant d'examiner la possibilité de révoquer la nationalité israélienne des créateurs du film anti-israélien NZA [sic] pour manquement à la loyauté envers l'État et collaboration avec l'ennemi.

« Je leur ai également demandé d'enquêter sur la manière dont les documents utilisés dans le film ont été obtenus, sur l'identité de la personne responsable de leur obtention, et de déterminer si les actions menées pour les acquérir ou les diffuser pouvaient constituer une aide à l'ennemi en temps de guerre.

« La liberté d'expression n'est pas un passe-droit pour trahir l'État. Quiconque agit contre Israël en temps de guerre doit savoir qu'il y aura un prix à payer. »

Le Premier ministre, Benjamin Netanyahou, a condamné le film. « C'est choquant. Nous luttons contre l'incitation antisémite mondiale et, lorsqu'elle vient de l'intérieur, c'est intolérable », a-t-il déclaré dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux. « Et voilà que deux réalisateurs israéliens qui dépeignent les Forces de défense d'Israël comme des criminels de guerre sont applaudis au Festival de Venise. »

D'autres ministres israéliens ont également critiqué les réalisateurs, qui ont remporté un Oscar en 2025 pour leur film No Other Land, consacré aux violences commises par les colons israéliens en Cisjordanie occupée.

« Vous êtes une honte et une source d'embarras pour l'ensemble du peuple israélien. Partez ! », a déclaré sur X le ministre de la Sécurité nationale d'extrême droite, Itamar Ben-Gvir.

« Je suis certain que vos amis, c'est-à-dire nos ennemis du Hamas à Gaza, vous accueilleront à bras ouverts. »

Lundi, le chef d'état-major de l'armée israélienne a affirmé que le film était « fondé sur des calomnies sanglantes, des déformations délibérées de la réalité et de graves accusations mensongères à l'encontre des soldats et des commandants des FDI ».

Eyal Zamir a indiqué que des juristes militaires examinaient « d'éventuelles mesures juridiques concernant le film et les personnes impliquées dans celui-ci ».

L'ancien ministre de la Défense Avigdor Lieberman a qualifié Abraham et Szor de « haineux d'Israël », tandis que l'ancien Premier ministre Naftali Bennett a décrit ce film comme « une horrible calomnie sanglante contre nos fils et nos filles ».

La déchéance de nationalité est légalement possible en Israël, bien qu'elle soit rarement appliquée. En 2022, la Cour suprême a confirmé que l'État pouvait déchoir des personnes de leur nationalité si elles n'avaient pas fait preuve de « loyauté », par exemple en commettant des actes d'espionnage ou de trahison. La loi a également été élargie en 2023 pour s'appliquer aux personnes reconnues coupables de « terrorisme ». La loi prévoit que le ministre de l'Intérieur doit déposer la demande de déchéance, que le ministre de la Justice doit l'approuver et que des juges doivent la valider.

La maison familiale d'Abraham a été prise pour cible par une foule d'extrême droite après la première mondiale, en 2024, du film No Other Land, qui traitait de la destruction de villages palestiniens en Cisjordanie occupée.

« Nous prenons des risques dans un système qui nous privilégie, dont la caractéristique fondatrice est la suprématie juive-israélienne », a-t-il déclaré au Guardian, ajoutant : « Pour tant de Palestiniens, ce n'est pas une foule d'extrême droite qui vient chez eux : ce sont des bulldozers et des armes financés par les États-Unis.

« Imaginez si un journaliste palestinien à Gaza essayait de faire ce que nous avons fait et appelait de hauts responsables israéliens. Il n'y a aucune comparaison possible. Il serait très probablement assassiné. »

L'armée israélienne a d'abord répondu à NAZA en affirmant qu'elle « rejetait catégoriquement » les allégations formulées dans le documentaire et a critiqué le recours à des témoignages anonymes, affirmant que l'identité des lanceurs d'alerte « ne pouvait être vérifiée ». Dans une réponse ultérieure, l'armée a déclaré que « ces allégations nécessitaient une réponse détaillée, fondée sur des preuves, plutôt qu'un rejet en bloc ».

Certaines personnalités de la gauche israélienne ont salué le film et ses réalisateurs. L'ancien député Yousef Jabareen, président du parti de gauche Hadash, a félicité les réalisateurs pour ce prix, les remerciant d'avoir porté « ces crimes horribles et la réalité brutale à Gaza » à la connaissance de millions de personnes.

Anat Saragusti, responsable de la liberté de la presse au sein de l'Union des journalistes d'Israël, a déclaré : « Le public israélien n'a pas bénéficié d'une couverture en hébreu qui soit ne serait-ce qu'approximativement adéquate de ce qui s'est passé à Gaza. Pendant une grande partie de la guerre, les médias israéliens n'ont pratiquement pas montré le point de vue palestinien : les victimes civiles, les enfants tués, les destructions. Les gens pouvaient trouver ces informations ailleurs s'ils les cherchaient activement, mais elles n'apparaissaient pas dans les grands médias en hébreu. »

Dans un éditorial, le journal Haaretz a exhorté les Israéliens à faire face à ce qu'il a décrit comme la réalité des actions d'Israël à Gaza. « En projetant leur film au Festival du film de Venise, Abraham et Szor tentent de forcer les Israéliens à affronter ce qu'ils savent déjà : qu'il y a une tache noire sur la manière dont Israël mène la guerre à Gaza, pour employer un euphémisme », a écrit Haaretz.

Le groupe militant palestinien Hamas a lancé une attaque contre Israël le 7 octobre 2023, qui a fait 1 221 morts, selon un décompte de l'Agence France-Presse basé sur les chiffres officiels israéliens. Des militants du Hamas ont également emmené 251 otages à Gaza.

Le ministère de la Santé de Gaza a fait état de plus de 73 000 morts au cours des trois années de bombardements israéliens qui ont suivi, dont la grande majorité étaient des victimes civiles.

Un porte-parole de Guardian News & Media a déclaré : « Le Guardian est consterné par la réaction autoritaire à l'égard de NAZA en Israël.

« Yuval Abraham et Rachel Szor sont des journalistes et des cinéastes courageux. Les attaques dont ils font l'objet émanent de personnes qui n'ont pas encore vu le film.

« NAZA s'appuie sur plus de trois ans de journalisme d'investigation. Les témoignages qu'il contient sont véridiques et nous estimons qu'ils méritent d'être entendus. Les entretiens ont été accordés par des sources journalistiques confidentielles.

« Nous défendrons avec vigueur NAZA – ainsi que l'équipe qui l'a réalisé – contre toute attaque ou tentative de censure. »

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22.09.2026 à 14:07

La chute du dernier inuksuk

Gaétan Roberge

Avez-vous entendu ce fracas ? Il ne s'agit pas du bruit de deux tours qui s'effondrent ou celui d'un krach boursier. Mais le bruit du dernier inuksuk qui vient de s'engouffrer dans le pergélisol sociétal dégelé par la bêtise humaine.

Illustration : Un Inuksuk signifiant « qui agit à titre d'humain » en langue inuktitut.

Le péril

Selon la revue Science, la planète Terre s'approche dangereusement de cinq points de bascule qui provoqueront des perturbations climatiques majeures risquant ainsi de créer un terrible et incontrôlable effet domino. Lors du Sommet de Johannesburg sur le développement durable, en 2002, Jacques Chirac déclara : « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». La terre et l'humanité sont en péril et nous continuons de fermer les yeux et de nous bercer d'illusions dans une chaise qui craque de partout et repose sur un plancher en train de s'affaisser.
« C'est un malheur du temps que les fous guident les aveugles ». William Shakespeare

La chute
Les cieux s'effondrent dans la stupeur
Les vents se torsadent de fureur
Les océans s'asphyxient de chaleur
L'atmosphère s'intoxique de mortelles vapeurs

Les continents hurlent en se fracassent entre eux
Les arbres se déracinent jusqu'aux cieux
Les saisons s'embrouillent au firmament
Le soleil se glace de neige rouge sang

Les nuits mortes envahissent les jours
Toutes sombres et sans retour
Sans étoiles et sans clarté
Les submergeant de vagues de pluie cendrée

Les êtres s'enfoncent dans leur torpeur
La terreur et la folie fondent en pleurs
La terre et ses créatures agonisent de douleur
La colère des éléments charrie récoltes et labeurs

Les signes du néant pointent à l'horizon
Le sens s'enfonce dans la déraison
L'espoir crache toutes ses illusions
Le temps s'égrène dans la négation

Le destin de l'humanité est en perdition
Tout le vivant tombe en chute libre
Tel un immense caillou en perdition
Plongeant au cœur d'un univers en fusion

L'anéantissement

Nous sommes en 2084, dernière année dystopique du calendrier Grégorien et tout est maintenant terminé. La terre vient d'éructer son dernier souffle d'oxygène. L'asphyxie des océans, la méthanisation de l'atmosphère et la destruction de la stratosphère se sont maintenant achevées. Le magnifique bleu de l'azur s'est décomposé dans les strates de l'obscurité tourmentée par les gaz toxiques qui parasitent les continents. Notre planète est maintenant ensphérée sous un dôme de cendres incandescentes et perdue dans le silence sidéral de l'oubli.

Le monde tel que nous l'avons apprivoisé, exploré, façonné et malheureusement pillé et saccagé jusqu'à l'épuisement a fini par s'effondrer. Toutes les espèces animales, végétales et humaines formant notre extraordinaire biodiversité se sont finalement éteintes dans l'espace-temps. L'obsession insensée, voire scélérate, pour le pouvoir et la richesse de certains humains est parvenue à corrompre les cœurs, obnubiler les esprits et bafouer les droits fondamentaux d'une multitude d'êtres humains : le droit à la vie, à la sûreté, à l'intégrité et à la liberté. Tout comme Icare, pourtant prévenu des conséquences mortelles, ils ont tout de même osé !

L'ultime chance

Martin Luther écrivait il y a plus de six siècles déjà : « Si on m'apprenait que la fin du monde est pour demain, je planterais quand même un pommier ». Ainsi, pour la suite du monde, tous ensemble nous pouvons et devons stopper notre chute dans les entrailles des abysses sidéraux de notre aliénation. Selon un adage populaire : « C'est quand les choses sont au pire que les humains-es sont à leur meilleur ». Oui, il est encore temps.L'Horloge de l'Apocalypse nous annonce qu'il reste 1 minute et 25 secondes avant la fin symbolique du monde. Certains diront que cela représente une tâche surhumaine et pourtant, comme l'écrivait si justement Albert Camus : « On appelle surhumaines les tâches que les hommes (femmes) mettent longtemps à accomplir, voilà tout ». Alors commençons à planter des pommiers, éradiquons les mauvaises herbes et continuons d'ensemencer du sens, de la bonté et de la beauté pour tous et toutes, et surtout pour nos enfants, dans le jardin de l'Humanité.

« Quand on commence à agir, l'espoir est partout. Alors au lieu d'attendre l'espoir, cherchez l'action ». Greta Thunberg

Gaétan Roberge

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22.09.2026 à 14:06

La représentativité

Marie-Ève Mathieu

Après avoir discuté avec quelques candidats et candidates de Québec Solidaire, plusieurs sont déçus de ce qu'ils qualifient de campagne Top-down, une expression qui désigne que tout est décidé dans les officines de la direction et relayé aux autres joueurs sur le terrain. C'était déjà le cas en 2022, il apparait donc que l'on n'a pas changé de stratégie.

Pourtant, nous avions stagné dans les intentions de vote. Au lieu de répéter la même formule qui ne fonctionne pas, pourquoi ne pas avoir misé sur les candidatures locales ? Nous avons plusieurs candidatures de grande qualité, et une bonne manière de rejoindre les citoyens et citoyennes, c'est d'être présents sur le terrain. En plus, l'autobus de campagne se rend dans certaines régions sans avoir prévenu les candidats et candidates locales.

Je critique QS, car je ne sais pas comment cela se déroule dans les autres partis aussi bien que dans ma formation. Il y a tout de même quelques indices des mêmes problèmes. Si au 17 septembre, les cinq partis principaux (CAQ, Conservateur, Libéral, PQ et QS) ont leurs 127 représentants et représentantes, cela s'est fait à l'arraché. Au début de la campagne, la vitesse à laquelle les Libéraux perdaient des candidatures était un peu affolant. Les élections sont à date fixe. Or, que les partis n'aient pas prévu le coup et ne se soient pas assurés d'une bonne représentation dans chaque circonscription montre le manque d'intérêt total des politiciens qui logent à l'Assemblée nationale pour la représentativité. Seuls les chefs comptent ou à peu près. Plusieurs Conservateurs se seraient désistés des débats locaux, tout comme PSPP, d'ailleurs, qui a refusé de participer au débat local de sa circonscription.

En même temps, on voit un essoufflement des manifestants et manifestantes. Le communautaire à boutte a réuni 6000 personnes à Trois-Rivières, après la campagne du printemps, cela n'est pas spectaculaire. Une manifestation contre les violences faites aux femmes a eu 2000 personnes. Ici, je ne blâme pas les organisateurs et organisatrices des mouvements sociaux, pas plus que je ne blâme les candidats et candidates locaux de tous les partis (n'importe qui faisant une campagne électorale, peu importe quelle couleur il défend, fait un vrai travail démocratique), je blâme les grosses machines de comm des grands partis. Nous n'entendons pas les voix dissidentes, ou si peu. Nous n'entendons pas parler des enjeux locaux, ou si peu. Mais surtout qui est là pour écouter ce que les citoyens et les citoyennes ont à dire ?

Qu'est-ce qui crée des réactions ? Le scandale, mais seulement s'il arrive au bon moment, comme lors d'une campagne. Ainsi, un bébé trouvé dans un campement de fortune génère une annonce d'un fonds de 250 millions. Mais, qui se souvient du bébé décédé dans un abribus en octobre dernier à Longueuil ? Sa vie avait-elle moins d'importance ? Bien que ces deux situations soient une tragédie sans nom, elles ne sont pas représentatives. Elles sont certes un symptôme d'une crise majeure. Mais qui oublie-t-on ? Toutes les autres personnes qui étaient présentes sur le campement. Elles sont invisibles et probablement sans voix. Si on est sans domicile fixe et qu'on n'a pas fait ses impôts durant la dernière année, quelle est la probabilité de pouvoir se présenter pour voter au scrutin ? Qui porte ces voix ? Qui les entend ?

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22.09.2026 à 14:06

L'OTAN, la crise climatique et l'urgence écosocialiste

Gippò Mukendi Ngandu

Gippo Mukendi Ngandu, membre de la direction de la IVe Internationale, est intervenu à la conférence anti-impérialiste NoToNATO pour présenter les liens entre guerres et crise climatique, et proposer les réponses avancées dans notre Manifeste pour la révolution écosocialiste.

Tiré de Inprecor
15 septembre 2026

Par Gippò Mukendi Ngandu

Nous sommes confrontés à une crise systémique multidimensionnelle du capitalisme, dont les racines remontent à :

. Une explosion des inégalités sociales au sein des pays et entre eux, conséquence de la fuite en avant néolibérale et d'une crise croissante des systèmes représentatifs et des partis traditionnels qui ont géré la vie politique partout dans le monde,

. Le retour des fascismes anciens et nouveaux, des fondamentalismes religieux,
Une aggravation des tensions géopolitiques dans un contexte de désordre hégémonique et de résurgence d'impérialismes agressifs,

. Le chaos climatique, la désertification et l'effondrement accéléré de la biodiversité, avec des répercussions croissantes sur l'économie (inflation, destruction des infrastructures, etc.) et sur la vie quotidienne.

Je m'attarderai surtout sur ce point.

La croissance exponentielle des investissements militaires constitue une menace grandissante pour le climat. Ce secteur est bien entendu dominé par les puissances impérialistes. Si les pays membres de l'OTAN atteignent l'objectif de 5 % d'investissement dans l'armée prévu par l'alliance militaire d'ici 2035 – ce qu'ils sont en train de faire –, le résultat en termes de bilan carbone serait l'émission de plus de 500 millions de tonnes de CO₂ supplémentaires dans l'atmosphère. Une perspective totalement incompatible avec la réduction drastique des émissions nécessaire face à la crise.

La comparaison entre les investissements financiers que représente cet objectif de 5 % et les « engagements » climatiques de ces pays révèle la duplicité totale des États. Les dépenses nécessaires pourraient ainsi financer 200 fois le fonds « pertes et dommages » de 100 milliards promis par les puissances impérialistes aux pays du « Sud » lors de la COP27. Une somme dérisoire, qu'ils n'ont jusqu'à présent jamais réunie dans son intégralité, et qu'ils ont en partie versée sous forme de prêts, aggravant ainsi le pillage du « Sud » par la dette.

Ces quelques chiffres montrent que les financements militaires sont sans doute les investissements les plus polluants qui soient. Alors que l'accélération de la crise climatique impose une réduction rapide des émissions de gaz à effet de serre, une écologie à la hauteur des enjeux passe par l'opposition résolue à toute dépense militaire.

Le militarisme est l'une des principales causes du dépassement des limites planétaires, et en premier lieu du changement climatique. La plus grande armée du monde, celle des États-Unis, consommait en 2019 autant de combustibles fossiles qu'un pays comme le Portugal, en comptant cette fois aussi bien la production d'armes que les interventions militaires et les opérations stratégiques qui en découlent.

Cependant, ce n'est pas seulement de manière directe que le complexe militaro-industriel a contribué à la catastrophe écologique, mais aussi de manière indirecte, en raison du rôle que les armées ont joué dans l'expansion des énergies fossiles dont elles tirent pour l'essentiel leur puissance. Le rôle moteur des industries militaires occidentales, liées à leurs impérialismes – au premier rang desquels ceux du Royaume-Uni au XIXe siècle et des États-Unis au XXe siècle –, dans le développement des énergies fossiles au sein des secteurs civils. On rappellera pour finir le rôle majeur de l'industrie militaire dans l'invention et le développement de technologies agricoles écocidaires, de l'extractivisme et de procédés et composés chimiques polluants.

Le lien entre le développement du militarisme et l'expansion du capital (et donc de la crise écologique) apparaît particulièrement clairement dans les industries extractivistes. La concurrence féroce entre les puissances impérialistes est générée par les politiques extractivistes menées tant par l'impérialisme encore dominant – celui des États-Unis, qui ont replacé les énergies fossiles au centre de leurs préoccupations – que par la Chine, qui fait preuve d'une voracité inhabituelle dans l'appropriation des ressources stratégiques en Afrique et en Amérique latine.

La logique extractiviste est le moteur caché du capitalisme contemporain. D'une part, elle repose sur une exploitation des ressources qui ne se soucie ni de leur renouvellement ni de ses répercussions négatives (pollution, pauvreté) et, d'autre part, sur le contrôle monopolistique de ces mêmes ressources.

Dans ce contexte, les catastrophes socio-environnementales ont de fortes répercussions sur la géopolitique mondiale.

La catastrophe qui se déroule actuellement est sans précédent. Aux fléaux de la guerre, du colonialisme, de l'exploitation, du racisme, de l'autoritarisme et de toute forme d'oppression s'est ajouté un nouveau fléau, qui les aggrave tous : la destruction accélérée par le capital de l'environnement naturel dont dépend la survie de l'humanité.

La lutte contre les géants de l'extractivisme et des énergies fossiles passe nécessairement par la remise en cause des activités militaires qui permettent leur progression.

Tant que le capitalisme perdurera, et en particulier le capitalisme des catastrophes, les guerres impérialistes seront inévitables. Sans doute depuis la crise financière de 2008, et plus encore depuis le tournant mondial des années 2020, avec sa succession de catastrophes mondiales formant un cocktail explosif, notamment : la pandémie de Covid-19, l'invasion de l'Ukraine par la Russie, la guerre génocidaire en Palestine, le déclenchement par les États-Unis de la guerre commerciale, l'intervention au Venezuela puis en Iran, le durcissement inhumain de l'embargo contre Cuba, le tout accompagné par le développement des intelligences artificielles génératives qui constitue également un facteur de militarisation.

Mais alors, si la guerre est inévitable, ne faut-il pas se résigner ?

Le mouvement de soutien au peuple palestinien est l'une des premières étapes des convergences nécessaires entre les mouvements pour faire face à la barbarie en cours. Il nous a indiqué une voie à suivre, à savoir la nécessité de construire un mouvement contre la guerre et le militarisme sous des formes ouvertes et plurielles, un mouvement internationaliste capable de redonner de l'espoir et d'identifier une voie alternative.

L'écosocialisme constitue, de ce point de vue, une union et une synthèse vitale des différentes luttes : les luttes contre les catastrophes environnementales, pour la protection des êtres humains, pour le développement des biens communs et contre les privatisations, les luttes antiracistes et pour la liberté de circulation, contre les grandes entreprises de la haute technologie, pour la libération et l'autodétermination des peuples, contre l'impérialisme et le colonialisme, afin de proposer un projet révolutionnaire, radicalement démocratique, qui se nourrit de la contribution des luttes féministes, écologistes, antiracistes, anti-impérialistes, anticolonialistes et LGBTIQ+.

C'est pour ces raisons que nous avons rédigé, en tant que Quatrième Internationale, un manifeste écosocialiste, car nous sommes convaincus que le processus de révolution écosocialiste est plus que jamais nécessaire. Le progrès socialiste qui est à la base de nos propositions exige une refondation en profondeur, nourrie par une évaluation pluraliste des expériences et par les grands mouvements de lutte contre toute forme de domination et d'oppression

L'écosocialisme peut contribuer à l'essor d'un mouvement international : puisque les crises écologiques, économiques et sociales mondiales ne connaissent pas de frontières, la lutte contre les forces systémiques à l'origine de ces crises doit elle aussi être internationale.

En prenant conscience du lien étroit entre la guerre, l'exploitation du travail et l'exploitation de l'environnement, l'écosocialisme devient essentiel tant pour s'opposer aux impérialismes qu'à l'« écologie de marché » réformiste et à la logique « productiviste ». En adoptant un nouveau modèle de planification fortement démocratique, la société peut prendre le contrôle des moyens de production et de son propre destin ; imposer des horaires de travail plus courts et privilégier les besoins authentiques plutôt que le consumérisme peut faciliter la primauté de « l'être » sur « l'avoir », ainsi que l'acquisition d'un sens plus profond de la liberté pour tous et toutes. Il n'y a pas d'autre issue pour parvenir à un véritable changement systémique. La classe dominante doit être expropriée et son pouvoir politique renversé.

Le 4 juillet 2026

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22.09.2026 à 12:57

Une arme de destruction massive sans explosion : l'intelligence artificielle et le démantèlement de l'esprit humain

Rezgar Akrawi

Les dirigeants des entreprises alertent, mais la course continue : une lecture de gauche de l'impasse de l'intelligence artificielle

Rezgar Akrawi

Le côté bruyant et le côté silencieux

Ce que nous vivons aujourd'hui n'est pas une prise de pouvoir des robots sur l'humanité, telle que le cinéma l'a imaginée dans d'innombrables films. C'est un autre modèle de contrôle numérique, fondé sur l'automatisation et sur le recours à l'intelligence artificielle et aux algorithmes pour gérer des pans toujours plus larges de la vie quotidienne, et qui laisse les sociétés de plus en plus soumises à des systèmes, à des entreprises et à des machines intelligentes.

Perdre le contrôle de ces systèmes n'est toutefois que le côté bruyant de ce danger, qui se développe rapidement sous l'effet de la concurrence entre les grandes puissances et les groupes capitalistes monopolistes, au point que les lois, la société et les institutions éducatives n'arrivent plus à suivre. Et c'est là que réside le cœur du problème : le danger ne s'arrête pas à la possibilité que ces systèmes échappent au contrôle, puisqu'ils sont développés à l'intérieur de rapports de propriété et d'une concurrence capitaliste féroce qui rendent un tel dérapage plus probable et en multiplient le coût pour les gens.

Son côté le plus grave est bien plus silencieux, car l'intelligence artificielle, sous la structure capitaliste qui la développe et oriente ses usages, contribue à façonner la conscience de milliards d'êtres humains et à orienter leur attention et leur comportement dans un sens qui sert la logique du modèle capitaliste. À cela s'ajoute que la concurrence entre les monopoles capitalistes numériques et les grandes puissances, en l'absence de garde-fous et de lois efficaces, peut infliger les dommages les plus lourds à l'esprit humain et transformer l'intelligence artificielle en arme de destruction massive si son développement et sa diffusion se poursuivent à ce rythme excessif et sans contrôles.

Ces inquiétudes n'émanent plus des seuls critiques. Le magazineTIME a révélé qu'un système d'intelligence artificielle avait échappé au contrôle et attaqué d'autres systèmes, et quelques jours plus tard près de 1 400 ingénieures et ingénieurs des plus grandes entreprises ont signé une pétition communeréclamant que le rythme du développement soit maîtrisé, et parmi les signataires figurent de hauts responsables de ces mêmes entreprises. Des dizaines de milliers de personnes, parmi lesquelles des scientifiques de premier plan du domaine, ont signé unedéclaration internationale qui exige l'interdiction du développement de la « superintelligence » tant qu'il n'existe pas de consensus scientifique établissant qu'elle peut être atteinte en toute sécurité. De nombreux penseurs et techniciens, dont des personnes qui travaillent dans ce domaine, ont également demandé que son développement soit encadré par la loi et placé sous une supervision sociale.

Et le 12 septembre 2026, l'affaire est passée à un autre niveau, car sous une pression mondiale populaire, associative et technique, les entreprises du capitalisme numérique qui développent les systèmes d'intelligence artificielle ont été contraintes de sortir de leur silence. Dario Amodei, directeur général d'Anthropic, a publié un texte intitulé « Nous devons régler le rythme de la frontière », dans lequel il appelle sa propre industrie à ralentir la course au développement et propose trois étapes : ouvrir les laboratoires à des évaluateurs indépendants qui y travaillent avec un accès complet, un organisme de normes communes entre les entreprises, et un accord international incluant la Chine.

  • En quelques heures, Sam Altman, directeur général d'OpenAI, a annoncé son accord et a adopté la même mesure, Elon Musk a écrit « Dario a raison », et Demis Hassabis, de Google DeepMind, les a rejoints, tandis que les trois entreprises ont révélé qu'elles discutaient de ce dossier depuis des semaines.

Cet aveu, venu des propriétaires eux-mêmes, est la confirmation la plus claire de la gravité de la situation. Ils disent ouvertement qu'ils ne peuvent pas s'arrêter isolément, parce que celui qui ralentit perd face à ses concurrents, ce qui signifie que le cœur du problème réside dans la structure même de la propriété et de la concurrence, et non dans un manque de connaissance des risques. La réponse politique est venue vite, puisque Donald Trump a qualifié ces avertissements de « canular » et de « complot malsain » et a écrit « ne tuez pas la poule aux œufs d'or », tandis que son vice-président JD Vance y a vu un « cheval de Troie ». Ainsi l'État le plus puissant du monde se range du côté de l'accélération sans garde-fous, même face à ceux qui fabriquent cette technologie de leurs propres mains.

Et je ne crois pas que les entreprises qui développent l'intelligence artificielle prendront des mesures effectives de contrôle. Leurs mesures resteront très probablement formelles et viseront à absorber l'inquiétude et l'opposition mondiales grandissantes, car elles sont liées d'une manière ou d'une autre aux pouvoirs en place et obéissent aux règles de la concurrence et de la domination.

Personne ne nie les possibilités immenses qu'offre l'intelligence artificielle. Elle comprime des années de recherche dans la découverte de médicaments, met au jour des structures de protéines qui ont résisté des décennies aux scientifiques, augmente la précision du diagnostic des maladies et permet de les détecter à des stades précoces où des vies sont sauvées, modélise les changements du climat et alerte de ses catastrophes avant qu'elles ne surviennent, abat les barrières linguistiques par la traduction et met le savoir à la portée de ceux qui en ont été longtemps privés, facilite leur vie quotidienne et professionnelle, et ouvre la voie à de nombreux services capables de résoudre des problèmes enracinés de l'humanité.

Et ce sont précisément ces acquis qui rendent la question plus pressante, car cet article ne conteste pas ces capacités. Son objet est de savoir à qui elles appartiennent, qui les oriente, quels intérêts elles servent et comment elles sont employées.

Orienter la conscience pour enraciner la culture capitaliste

Cette technologie est employée de manière systématique pour façonner et orienter la conscience des individus, afin de renforcer la culture capitaliste et ses valeurs. Par l'analyse des données et du comportement, les algorithmes de classement et de recommandation contrôlent le contenu affiché, et ils sont conçus pour nourrir chacun de ce qui sert la vision capitaliste.

Cette tendance s'est enracinée avec l'expansion de ces plateformes. Selon le rapport de l'Union internationale des télécommunications,- près de trois quarts de la population mondiale utilisent aujourd'hui internet, soit une hausse de plus de 240 millions d'utilisateurs en une seule année. Cette expansion tient en partie à la volonté desgroupes monopolistes et des grandes puissancesde porter internet dans tous les recoins du monde, et dans les pays du Sud en particulier, y compris dans des régions qui manquent d'eau potable, d'électricité et de services de base, parce que la priorité de l'investissement va à ce qui élargit le marché avant ce qui répond aux besoins des gens, dans le but de maximiser le profit, de renforcer la domination et de coloniser numériquement ces régions.

Ainsi la conscience collective est conduite peu à peu à accepter ces valeurs comme naturelles et inéluctables, par une voie douce et imperceptible, au point que la plupart des utilisateurs, dont des secteurs de la pensée de gauche, voient dans cette technologie des outils neutres. L'hégémonie capitaliste s'en trouve consolidée, et les idées et les alternatives de gauche et progressistes sont repoussées vers la marge.

Le démantèlement des compétences humaines et la servitude numérique volontaire

La menace atteint aussi les facultés mentales de la personne. Selon une étude de chercheurs du Massachusetts Institute of Technology, le recours aux outils d'écriture par IA réduit l'activité cérébrale et affaiblit la mémoire ainsi que le sentiment d'être propriétaire de ses propres idées, phénomène auquel les chercheurs ont donné le nom de « dette cognitive ». Une autre étude a constaté que l'usage fréquent est associé à un affaiblissement de la pensée critique par le mécanisme du « délestage cognitif », c'est-à-dire la délégation du souvenir et de l'analyse aux appareils.

Et l'affaire ne se limite pas aux laboratoires. Les résultats de l'évaluation internationale des élèves, publiés il y a quelques jours, ont porté le tableau au niveau de systèmes éducatifs entiers : les plus mauvais résultats de l'histoire des écoles européennes, avec un recul équivalent à des années scolaires entières, et le même tableau se répète dans des dizaines de pays. Ce recul n'est pas un effet secondaire accidentel, car derrière lui se tient le modèle de profit des plateformes fondé sur l'addiction numérique, dans lequel les données massives sont exploitées pour comprendre les ressorts des personnes et les manipuler.

Ce qui rend cette domination plus dangereuse, c'est son caractère volontaire, car les individus sont poussés, sous l'effet de la manipulation algorithmique et de la pression à utiliser l'intelligence artificielle au travail et dans la vie quotidienne, vers cette « servitude numérique » sans contrainte, sous l'illusion du contrôle et du choix. Et tout cela est présenté comme une liberté individuelle. Or une liberté dont les conditions n'appartiennent pas à celui qui l'exerce n'est pas une liberté. C'est la liberté de choisir parmi ce que le capital a placé devant soi, sans aucun pouvoir sur ce qui est placé devant soi en premier lieu.

Et ce qui se produit à l'échelle de l'individu se répète à l'échelle de l'humanité. Lorsque l'être humain cède jour après jour ses petites décisions aux algorithmes, les sociétés cèdent leurs grandes décisions à des systèmes numériques qui échappent à leur contrôle. La cause est unique : l'absence de propriété collective et de contrôle démocratique est ce qui fait perdre à l'individu la maîtrise de sa conscience, et c'est la même chose qui peut faire perdre à l'humanité la maîtrise de l'instrument le plus dangereux qu'elle ait fabriqué.

Sur cette base, l'aliénation humaine est reproduite sous forme numérique, l'être humain étant coupé de ses facultés mentales et créatrices et se retrouvant cerné par un appareil technique qui lui ôte la capacité d'agir et de penser de manière indépendante. Il peut se transformer peu à peu en un être soumis aux algorithmes qui dirigent ses interactions quotidiennes et lui fixent ce qu'il lit et regarde, comment il pense, comment il écrit et communique, ce qui peut approfondir sa dépendance à l'égard de systèmes, d'entreprises et d'États contrôlés par le capital et par les forces de l'exploitation et du despotisme.

L'intelligence artificielle peut devenir une arme de destruction massive

Sur le plan militaire, cette concurrence prend corps dans une véritable course aux armements qui englobe les armes à décision autonome, les robots de combat et les systèmes de désignation des cibles. Et des chercheurs avertissent de l'effondrement de ces systèmes lorsqu'ils passent de l'environnement de test aux conditions de la guerre. Le danger n'est pas hypothétique, car des systèmes d'intelligence artificielle ont échappé au contrôle dans des cas annoncés et documentés.

La destruction qui peut découler de l'intelligence artificielle ne s'arrête toutefois pas aux limites de la guerre et des opérations militaires, car elle a un autre niveau, plus discret dans le bruit et plus long dans la portée. L'arme nucléaire a été liée à un usage militaire direct, relativement visible et encadré par des calculs et des accords internationaux déclarés, et son danger est resté confiné à l'instant de l'explosion et à ce qui l'a suivi.

Au niveau de la conscience, en revanche, l'intelligence artificielle travaille en silence et s'infiltre dans les détails de la vie quotidienne, dans l'éducation, le travail, les médias, les services et la plupart des rouages de la société, elle affaiblit les compétences humaines, approfondit la dépendance aux systèmes numériques, et avec elle reculent la pensée critique et l'autonomie cognitive. Ici la destruction devient moins bruyante et plus étendue, et la servitude numérique elle-même devient une forme d'arme de destruction massive, car elle ne tue pas la personne d'un seul coup, et elle refaçonne plutôt sa conscience, ses capacités et ses relations jour après jour. Les deux niveaux sont les deux faces d'une même arme : l'une détruit les corps en un instant, l'autre démantèle les esprits à loisir.

Et en considérant les deux niveaux ensemble, le danger ne réside pas seulement dans la production d'armes plus meurtrières, et il réside aussi dans la refonte de l'être humain et de la société lorsque le développement et l'emploi de l'intelligence artificielle sont soumis à la logique du profit, de la concurrence, du monopole et du contrôle. L'intelligence artificielle peut menacer la capacité humaine de comprendre, de choisir, d'analyser et de décider. C'est pourquoi des centaines de chercheurs de premier plan en intelligence artificielle, dont des personnes qui ont contribué à la bâtir, ont signé une déclaration succincte estimant qu'« atténuer le risque d'extinction lié à l'intelligence artificielle devrait être une priorité mondiale, au même titre que d'autres risques à l'échelle de la société tels que les pandémies et la guerre nucléaire ».

Lorsque la technologie la plus dangereuse de l'histoire humaine devient une carte entre les mains de la rivalité géopolitique et militaire capitaliste entre les grands pôles, sans freins juridiques, sociaux et démocratiques réels, le risque de perdre le contrôle cesse d'être une menace pour la seule conscience individuelle et devient une menace pour l'avenir de la société et de l'humanité tout entière.

Un terrain de lutte des classes et de lutte cognitive

Pour autant, ce serait une erreur de tomber dans le déterminisme technologique. L'intelligence artificielle est un terrain ouvert de lutte des classes et de lutte cognitive, où le capital l'emploie dans la répression, la désignation des cibles, la mise à mort et le lavage des consciences, tandis que des médecins, des chercheurs du climat, des militants, des syndicats et des mouvements ouvriers l'utilisent dans les soins, dans la lutte et pour porter la voix des victimes. Et les mêmes données qui enregistrent le dommage enregistrent le bénéfice lorsque les conditions changent, dans l'éducation et sur les lieux de travail, où les acquis et la productivité s'élèvent lorsque le système est conçu pour faire travailler l'utilisateur au lieu de travailler à sa place, et lorsque la supervision sociale est maintenue.

Et la question la plus importante demeure : à qui profitent ces gains ? La hausse de la productivité signifie une augmentation de la plus-value extraite du travail des travailleuses et des travailleurs de la main et de l'esprit. L'intelligence artificielle ne se présente pas ici comme une technique neutre, car elle intensifie et approfondit l'exploitation, puisqu'elle permet de produire la même valeur avec moins de travail et moins de temps, tandis que la plus grande part des gains se transforme en profits pour le capital.

Et ce processus apparaît le plus clairement dans le champ du travail, où la menace que l'intelligence artificielle fait peser sur l'emploi a cessé d'être une éventualité future, car de nombreux postes et de nombreuses tâches professionnelles ont déjà commencé à être supprimés, réduits ou restructurés, et de larges secteurs des travailleuses et des travailleurs de la main et de l'esprit font face au risque de perdre leur emploi ou de voir leurs conditions de travail se dégrader à mesure que s'accélère l'usage de l'automatisation et de l'intelligence artificielle.

Ce basculement est souvent présenté comme si l'intelligence artificielle était une entité indépendante qui « s'empare » des emplois, et cette formulation masque la décision économique et politique qui se tient derrière. La machine ne décide pas d'elle-même de supprimer un poste ou de le maintenir, et ce sont les entreprises et les employeurs qui prennent les décisions d'investissement, de licenciement et de répartition des gains de productivité. Chaque emploi supprimé par l'usage d'une technique nouvelle est, en fin de compte, le résultat d'une décision humaine sur la manière dont se partagent les fruits du progrès technique et sur qui en supporte le coût.

Et même là où l'intelligence artificielle ne remplace personne directement, il suffit d'agiter la possibilité de se passer du personnel pour que tout le monde rentre dans le rang, et les salariés acceptent des horaires plus longs, des salaires plus bas, une surveillance plus étroite et une pression croissante sur la productivité, par peur de perdre leur emploi.
Ainsi l'armée de réserve du travail prend une nouvelle forme numérique, car il suffit que des millions d'emplois restent menacés ou remplaçables à l'horizon pour affaiblir la capacité de la classe ouvrière à négocier, à s'organiser et à faire grève. Le chômage n'est pas ici un destin technique imposé à la société, et il tient à la manière dont la technique est utilisée et aux décisions que prend le capital.

La technique même qui peut supprimer des emplois et accroître le chômage est capable, dans d'autres rapports sociaux, de raccourcir la journée de travail, de maintenir les salaires, d'élargir le temps de repos et de vie hors du travail, et de libérer les êtres humains d'une grande part du travail épuisant et répétitif. Le problème ne réside pas dans la capacité de l'intelligence artificielle à produire davantage avec moins de travail. Il réside dans le fait que les fruits de cette capacité sont orientés, sous le système capitaliste, avant tout vers l'accumulation des profits et le renforcement de la puissance du capital, au lieu d'être convertis en temps libre, en sécurité économique et en une vie meilleure pour celles et ceux qui produisent la valeur.

Conclusion et tâches : vers une intelligence artificielle au service de l'humanité

Et c'est ici qu'apparaît la contradiction fondamentale : l'intelligence artificielle est un produit social par excellence, bâti sur le savoir humain accumulé et sur le travail de millions de personnes, et pourtant ses fruits sont accaparés comme propriété privée par une poignée de monopoles et d'États. C'est la contradiction entre le caractère social de la production et l'appropriation privée de ses résultats, reproduite dans la force productive la plus avancée de l'histoire. Le problème fondamental réside dans la propriété des moyens numériques de production et dans le contrôle qui s'exerce sur eux, et c'est ce qui déplace la bataille du terrain de la plainte contre la technologie vers le terrain de la lutte des classes.

Ce à quoi nous faisons face aujourd'hui n'est pas un destin technique inéluctable. C'est le produit de choix politiques et économiques qui servent les intérêts du capital, et il peut être combattu. Cela exige une organisation de gauche, progressiste et attachée aux droits à l'échelle mondiale, de placer l'infrastructure des données sous l'intérêt public et la gestion sociale, de transformer les algorithmes de « boîtes noires » en logiciels à code source ouvert soumis à un audit indépendant, d'imposer la transparence dans la conception des modèles et dans les sources de leurs données, de soutenir des alternatives numériques coopératives appartenant à celles et ceux qui les utilisent et y travaillent, et d'orienter cette technologie vers les besoins de la société et la justice sociale.

Sans ces mécanismes, l'appel aux lois et à la supervision reste général et insuffisant, et la technologie demeure l'otage d'une poignée d'entreprises monopolistes et de grandes puissances. En revanche, par la propriété et la responsabilité sociales et par les alternatives coopératives, il devient possible d'arracher l'intelligence artificielle à la logique du monopole et du profit et de la transformer en propriété collective et en moyen de libération humaine.

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22.09.2026 à 12:56

Les BRICS et Israël au temps du génocide : quand le commerce dément les condamnations

Éric Toussaint

Face au génocide à Gaza, les BRICS affirment défendre le droit international et les droits du peuple palestinien. Mais leurs actes contredisent largement leurs déclarations. Alors que leur 18e sommet de New Delhi condamne la famine, les déplacements forcés et les attaques contre les civils sans même désigner Israël comme responsable, plusieurs États membres accroissent leurs échanges commerciaux avec cet État. Plus grave encore, certains participent directement à son effort militaire. L'Inde, qui préside les BRICS en 2026, en fournit un exemple particulièrement révélateur : ses entreprises exportent vers Israël des composants destinés à la fabrication de munitions et d'armes. Les BRICS dénoncent donc certaines conséquences de la guerre génocidaire tout en continuant, pour plusieurs d'entre eux, à alimenter les relations économiques et militaires avec l'État qui la mène.

Tiré du site du CADTM. Légende : « Le chef d'État indien Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping au 18ᵉ sommet des BRICS à New Delhi en septembre 2026 ». Source.

Le 18e sommet des BRICS+ (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud, Égypte, Émirats Arabes Unis, Éthiopie, Iran, Indonésie), réuni à New Delhi les 12 et 13 septembre 2026, a consacré plusieurs paragraphes à Gaza et à la Palestine [1]. Mais la lecture attentive de la déclaration finale révèle une volonté choquante d'éviter de désigner Israël comme responsable des violations qu'elle évoque. Le texte condamne la « famine comme méthode de guerre », les attaques contre les civils, contre les établissements de santé et les infrastructures civiles, ainsi que les entraves à l'aide humanitaire, mais il ne dit pas qu'Israël est l'auteur de ces actes. Il appelle de manière générale « toutes les parties concernées » à respecter le droit international humanitaire et les droits humains. De même, tout en mentionnant les mesures provisoires de la Cour Internationale de Justice dans la plainte de l'Afrique du Sud contre Israël et en rappelant l'obligation juridique d'Israël de permettre l'acheminement de l'aide humanitaire, il ne constate pas qu'Israël n'a pas respecté ces mesures. Il évoque l'« occupation illégale » et demande qu'il y soit mis fin, mais sans nommer Israël comme puissance occupante responsable de cette situation. Il condamne le déplacement forcé des Palestinien·nees et les modifications géographiques et démographiques de Gaza, sans qualifier ces politiques de « nettoyage ethnique ». Il ne mentionne ni le génocide, ni les milliers de Palestiniens détenus sans inculpation ni jugement, ni les violences et mauvais traitements infligés aux prisonniers palestiniens. Même lorsqu'il évoque les violations les plus graves du droit international, le texte évite ainsi de mettre directement en cause l'État d'Israël.

Cette prudence est d'autant plus frappante que la déclaration se présente comme celle d'un groupe qui entend faire entendre la voix du Sud global et défendre un ordre international fondé sur le droit. Les BRICS n'emploient pas les termes « génocide » et « nettoyage ethnique » et ils évitent systématiquement de mettre en relation explicite les violations qu'ils mentionnent avec l'État d'Israël qui les commet. Cette formulation permet aux membres du groupe de préserver une position commune minimale sur la Palestine tout en évitant une condamnation directe d'Israël et, surtout, toute décision collective susceptible d'affecter leurs relations économiques, énergétiques, technologiques ou militaires avec cet État. Cette attitude inacceptable est à mettre en regard de l'augmentation ou le maintien des échanges commerciaux de plusieurs membres des BRICS avec Israël depuis octobre 2023.

Un autre élément mérite d'être souligné : loin de se réduire, les échanges commerciaux de plusieurs pays des BRICS avec Israël ont augmenté depuis le début de la guerre à Gaza. Entre 2024 et 2025, les exportations vers Israël ont augmenté de près de 54% pour la Chine [2] et ont été multipliées par dix pour la Russie [3]. Entre 2023 et 2025, les exportations vers Israël ont plus que doublé pour l'Égypte [4] et ont progressé d'environ 51 % pour l'Indonésie [5].

Ces échanges portent sur l'ensemble des catégories de marchandises et ne peuvent donc être assimilés à des livraisons d'armes. Ils n'en contribuent pas moins, indirectement, au fonctionnement de l'économie israélienne : les biens importés permettent à Israël de satisfaire une partie de ses besoins civils et industriels et de préserver ses ressources pour d'autres usages, notamment militaires. Cette évolution est d'autant plus significative que les BRICS+ se présentent, à des degrés divers, comme des promoteurs d'un monde multipolaire et d'une réduction de la domination occidentale. Dans les faits, leurs relations commerciales avec Israël montrent les limites de cette contestation lorsqu'il s'agit de mettre en cause concrètement l'économie qui soutient sa guerre génocidaire à Gaza.

L'Inde qui préside les BRICS+ en 2026, a maintenu des exportations importantes vers Israël. Son cas est particulièrement significatif. Les relations de l'Inde avec l'industrie militaire israélienne sont très importants : des entreprises indiennes fournissent directement des composants à des fabricants d'armes israéliens et participent à la coproduction de systèmes militaires. Des documents douaniers révèlent ainsi qu'en 2024, des entreprises indiennes ont notamment exporté vers Israël 554 120 composants de fragmentation destinés à des munitions, 50 corps de projectiles de 155 mm, 99 400 éléments d'amorçage pour munitions et des pièces métalliques destinées à des engins militaires. Parmi les destinataires figurent Rafael Advanced Defense Systems, IMI Systems et d'autres entreprises israéliennes d'armement [6]. L'Inde participe également à la production de drones militaires Hermes 900 et Hermes 450 avec Elbit Systems, tandis que des entreprises indiennes sont associées à la production de systèmes de missiles israéliens [7]. Un rapport d'Amnesty International publié le 30 juillet 2026 documente 2 596 expéditions d'armes, de munitions, de pièces et de composants de l'Inde vers Israël depuis le 7 octobre 2023. Il identifie notamment des obus explosifs de 155 mm, des ogives pour drones SkyStriker, des composants de mitrailleuses et des pièces de véhicules blindés. Il s'agit d'exportations militaires documentées, y compris par des entreprises détenues ou contrôlées par l'État indien. Amnesty recense notamment 390 516 composants pour armes légères, 564 970 composants d'engins explosifs et 298 composants de véhicules militaires [8].

L'Inde avec des exportations totales vers Israël qui dépasse la valeur de 2 milliards de dollars US n'est donc pas seulement un important partenaire commercial d'Israël : elle est devenue un maillon de son complexe militaro-industriel, y compris pendant la guerre à Gaza.

La Chine, de loin le principal pays des BRICS+, et parmi eux également le principal partenaire commercial d'Israël avec plus de 20 milliards de dollars US exporte vers Israël des drones commerciaux (des modèles fabriqués notamment par DJI et Autel). Ces drones initialement destinés à des usages civils ont été acquis par l'armée israélienne puis transformés et équipés pour des missions militaires, notamment pour larguer des explosifs et des grenades et effectuer des opérations de surveillance et de reconnaissance à Gaza. Ces pratiques ont été documentées par des enquêtes d'Al Jazeera/Sanad et de +972 Magazine et Local Call, ainsi que par des analyses israéliennes récentes [9]. Cela montre concrètement comment une partie du commerce présenté comme civil ou commercial peut être réorientée vers l'effort militaire israélien, même lorsqu'il ne s'agit pas, au départ, d'une exportation d'armes au sens classique. Par ailleurs, l'ambassade de Chine en Israël indiquait en avril 2025 que le China-Israel Changzhou Innovation Park accueillait « près de 300 entreprises israéliennes et coentreprises sino-israéliennes », ainsi qu'environ 60 projets de coopération technologique bilatérale. Mais ce n'est pas le nombre total d'entreprises israéliennes présentes en Chine. Le parc de Changzhou est seulement l'un des principaux pôles de cette présence.

Par ailleurs, le Brésil fournit certains composants et intrants destinés à l'industrie militaire israélienne, notamment à travers les activités d'entreprises liées à Elbit Systems.

Les Émirats arabes unis (EAU) occupent une position différente : ils ne sont pas un fournisseur militaire important d'Israël, mais entretiennent une coopération étroite avec son industrie de défense et lui achètent des systèmes d'armes et des technologies militaires.

La profondeur des relations économiques entre les EAU et Israël est particulièrement frappante. En 2025, environ 600 entreprises israéliennes étaient actives aux Émirats arabes unis, selon des données communiquées par le ministre israélien de l'Économie Nir Barkat et rapportées par Bloomberg. Ce chiffre, loin de diminuer avec la guerre à Gaza, était encore confirmé en 2026 par Global Finance. De leur côté, plus de 200 entreprises émiraties avaient, dès 2023, noué des partenariats ou développé des activités en Israël, selon la Chambre de Commerce de Dubai. La dynamique économique ouverte par la normalisation de 2020 et les Accords d'Abraham s'est donc poursuivie malgré la guerre à Gaza.

Par contre, parmi les BRICS, il faut saluer le rôle particulièrement courageux de l'Afrique du Sud, qui en Decembre 2023 a saisi la Cour internationale de Justice contre Israël pour génocide et continue, en 2026, de défendre activement cette procédure. Mais cette position est gravement contredite par le maintien des exportations sud-africaines de charbon vers Israël : environ 1,8 million de tonnes en 2025. Pretoria invoque notamment les règles de l'OMC pour justifier leur poursuite. Cette contradiction est d'autant plus difficilement acceptable que l'énergie fournie contribue au fonctionnement de l'économie israélienne car comme le proclame Francesca Albanese, rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, : « Les conglomérats extractifs et miniers, tout en fournissant des sources d'énergie civile, ont alimenté les infrastructures militaires et énergétiques d'Israël, toutes deux utilisées pour créer des conditions de vie visant à détruire le peuple palestinien. » [10]

La critique sans concession qu'il convient d'adresser aux BRICS+ qui maintiennent, et dans plusieurs cas, approfondissent leur collaboration avec Israël ne doit pas faire oublier les principaux soutiens d'Israël dans son entreprise génocidaire que sont les Etats-Unis et les pays d'Europe occidentale. Washington a fourni les armes permettant de mener une campagne militaire génocidaire et a, parallèlement, protégé Israël contre une partie des pressions exercées dans les institutions internationales.

À partir du 7 octobre 2023, les États-Unis ont considérablement accéléré leur approvisionnement militaire d'Israël. Dès les premiers mois de la guerre, Washington a organisé un véritable pont aérien de munitions et d'équipements. À la fin juin 2024, ils avaient déjà livré au moins 27 100 bombes et missiles, dont 14 000 bombes de 2 000 livres, ainsi que des dizaines de milliers d'obus d'artillerie et de char [11].

En février 2025, l'administration de Trump a notifié près de 3 milliards de dollars de nouvelles ventes d'armes, comprenant notamment 35 529 bombes de 2 000 livres et 4 000 ogives pénétrantes, tandis que l'aide militaire était encore accélérée en mars 2025 [12]. Cette politique s'est poursuivie en 2026 : les États-Unis demeurent de très loin le principal fournisseur d'armes majeures d'Israël, devant l'Allemagne et l'Italie.

Ces livraisons massives d'armes par Washington ont permis à Israël de mener une politique génocidaire contre la population palestinienne.

Entre octobre 2023 et août 2026, plus de 73 000 Palestinien·nes ont été tués à Gaza, selon les données du ministère palestinien de la Santé reprises par l'ONU. Au 31 décembre 2025, parmi les 71 444 morts identifiés figuraient 21 283 enfants et 10 983 femmes, soit plus de 45 % des victimes. En janvier 2026, selon Reuters, l'armée israélienne a elle-même admis que le chiffre d'environ 70 000 morts était globalement crédible [13].

Ce bilan reste toutefois incomplet. Des milliers de Palestinien·nes sont toujours porté·es disparu·es, probablement enseveli·es sous les décombres. Le ministère de la Santé estimait en août 2026 que plusieurs milliers de morts supplémentaires n'avaient pas encore été recensés, notamment parmi les familles entières disparues sous les bombardements. Le nombre réel de victimes est donc nécessairement supérieur au bilan officiel.

À cela s'ajoute l'ampleur des destructions. Selon l'évaluation conjointe de la Banque mondiale, de l'ONU et de l'Union européenne publiée en avril 2026, plus de 1,2 million de personnes, soit près de 60 % de la population de Gaza, ont perdu leur logement [14]. Des centaines de milliers de logements ainsi que les infrastructures sanitaires, scolaires, hydrauliques et énergétiques ont été détruits ou gravement endommagés.

Conclusion

La critique fondamentale adressée aux BRICS+ est donc claire : ils ne prennent pas les mesures nécessaires pour sanctionner Israël et plusieurs d'entre eux continuent d'entretenir avec son gouvernement néofasciste des relations commerciales, voire, pour certains, des coopérations militaires.

On ne peut prétendre défendre la Palestine tout en alimentant, directement ou indirectement, l'économie et l'appareil militaire de l'État qui détruit Gaza, renforce la politique d'apartheid, d'occupation et de colonisation. La véritable solidarité ne se mesure pas aux déclarations des sommets, mais aux décisions concrètes qu'elles entraînent.

Il faut mettre en pratique ce que la campagne BDS (Boycott. Divest. Sanction. En français : boycotter, désinvestir et sanctionner) propose : embargo militaire, arrêt des transferts d'armes, désinvestissement des entreprises et institutions impliquées dans les crimes commis contre les Palestiniens, boycott des entreprises complices et rupture de certaines relations institutionnelles, notamment académiques, culturelles et sportives [15]. Les condamnations verbales ne suffisent pas : les États doivent cesser de fournir à Israël les moyens économiques, financiers, militaires et institutionnels qui permettent la poursuite de ses politiques.

Notes

[1] BRICS New Delhi Declaration : Building for Resilience, Innovation, Cooperation and Sustainability, Déclaration des chefs d'État et de gouvernement du 18e sommet des BRICS, New Delhi, 12 septembre 2026, §§ 30-34, consacrés à la Palestine, à Gaza et aux territoires palestiniens occupés. Le §30 traite notamment de la mise en œuvre du cessez-le-feu, de l'acheminement de l'aide humanitaire, de la violence persistante à Gaza et de l'opposition aux politiques visant au déplacement forcé des Palestiniens ; le §31 réaffirme les droits du peuple palestinien, notamment son droit à l'autodétermination et au retour, le soutien à l'adhésion pleine de l'État de Palestine à l'ONU et à la solution à deux États ; le §32 condamne le déplacement forcé de la population palestinienne et les modifications géographiques et démographiques de Gaza et évoque la nécessité de mettre fin à l'« occupation illégale » ; le §33 traite des violations du droit international humanitaire et des droits humains, notamment de l'utilisation de la famine comme méthode de guerre, des attaques contre les civils, les établissements de santé et les infrastructures civiles, ainsi que de l'obstruction à l'aide humanitaire, et mentionne les mesures provisoires ordonnées par la Cour internationale de Justice dans l'affaire Afrique du Sud c. Israël ; le §34 concerne notamment Jérusalem et la protection des lieux saints. Texte intégral de la Déclaration de New Delhi des BRICS publié le 12 septembre 2026 sur le site officiel de l'Inde : https://www.pmindia.gov.in/en/news_updates/brics-new-delhi-declaration-building-for-resilience-innovation-cooperation-and-sustainability-september-12-2026 consulté le 13 septembre 2026

[2] Entre 2023 et 2025, les importations israéliennes en provenance de Chine ont augmenté 28 % passant de 16,33 milliards $ à 20,79 milliards $. A noter qu'entre 2023 et 2024, elles avaient baissé et avaient atteint 13,53 milliards $. Par contre, entre 2024 et 2025, en plein génocide, elles ont fortement augmenté passant de 13,53 milliards $ à 20,79 milliards $, soit une augmentation de 54% en un an. https://trendonify.com/imports/israel/china consulté le 13 septembre 2026.

[3] En 2025, les exportations russes vers Israël ont été en forte augmentation par rapport à 2024 passant de 238 millions de dollars à 2,36 milliards de dollars. Elles ont donc été multipliées par 10. Les principaux produits exportés sont de l'acier et du fer sous différentes formes (pour plus d'un milliard de dollars), des céréales pour 460 millions de dollars et des combustibles pour 291 millions de dollars. Source : https://tradingeconomics.com/israel/imports/russia consulté le 14 septembre 2026.

[4] Les exportations égyptiennes vers Israël sont passées de 145,31 millions de dollars en 2023 à 284,22 millions en 2024 et 304,06 millions en 2025. Elles ont donc plus que doublé entre 2023 et 2025 (+109 %). Source : UN Comtrade, données reprises par Trendonify, « Egypt Exports to Israel », https://trendonify.com/exports/egypt/israel , consulté le 14 septembre 2026.

[5] Les exportations indonésiennes vers Israël ont atteint 250,18 millions de dollars en 2025, contre 165,77 millions en 2023, soit une progression d'environ 51 %. Source : UN Comtrade, données reprises par Trading Economics, « Indonesia Exports to Israel », https://tradingeconomics.com/indonesia/exports/israel , consulté le 14 septembre 2026.

[6] Al Jazeera, « Not just the US : India to Brazil, 51 nations armed Israel amid Gaza war », 23 mai 2026, enquête fondée notamment sur 91 documents douaniers indiens de 2024. https://www.aljazeera.com/news/longform/2026/5/23/not-just-the-us-india-to-brazil-51-nations-armed-israel-amid-gaza-war consulté le 14 septembre 2026.

[7] Al Jazeera, « India exports rockets, explosives to Israel amid Gaza war, documents reveal », 26 juin 2024, https://www.aljazeera.com/features/2024/6/26/india-exports-rockets-explosives-to-israel-amid-gaza-war-documents-reveal consulté le 14 septembre 2026 ; Reuters, « Israel's military exports to top buyer India unaffected by Gaza war » , 23 février 2024, https://www.reuters.com/business/aerospace-defense/israels-military-exports-top-buyer-india-unaffected-by-gaza-war-2024-02-23/ , consulté le 14 septembre 2026.

[8] Amnesty International, « India : Continuing weapons exports to Israel could risk complicity in ongoing genocide in Gaza – new investigation » , 30 juillet 2026, https://www.amnesty.org/en/latest/news/2026/07/india-continuing-weapons-exports-to-israel-could-risk-complicity-in-ongoing-genocide-in-gaza-new-investigation , consulté le 14 septembre 2026.

[9] Al Jazeera/Sanad, « Israel retrofitting DJI commercial drones to bomb and surveil Gaza », 8 mai 2025 ; +972 Magazine/Local Call, « Like a video game : Israel enforcing Gaza evacuations with grenade-firing drones », 10 juillet 2025 ; INSS, « From Red to Blue-and-White : The Strategic Necessity of Developing the Israeli Drone Industry », 7 juillet 2026 https://www.inss.org.il/publication/israeli-drones/ consulté le 14 septembre 2026. Les enquêtes documentent notamment l'utilisation de DJI Agras, Mavic et Avata, ainsi que de drones Autel EVO, modifiés ou employés par l'armée israélienne à Gaza.

[10] Francesca Albanese, rapporteuse spéciale auprès des Nations Unies sur la situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés, « De l'économie de l'occupation à l'économie du génocide », 2025. Le rapport complet en français est disponible en ligne : https://docs.un.org/fr/A/HRC/59/23 Et en anglais : https://www.un.org/unispal/document/a-hrc-59-23-from-economy-of-occupation-to-economy-of-genocide-report-special-rapporteur-francesca-albanese-palestine-2025/ consulté le 14 septembre 2026.

[11] Reuters, « US has sent Israel thousands of 2,000-pound bombs since Oct. 7 », publié le 29 juin 2024, https://www.reuters.com/world/us-has-sent-israel-thousands-2000-pound-bombs-since-oct-7-2024-06-28 consulté le 14 septembre 2026.

[12] Defense Security Cooperation Agency (DSCA), « Israel – Munitions and Munitions Support », 28 février 2025. https://www.dsca.mil/Press-Media/Major-Arms-Sales/Article-Display/Article/4088258/israel-munitions-and-munitions-support consulté le 14 septembre 2026. La notification porte sur une vente de 35 529 bombes MK-84 ou BLU-117 et 4 000 ogives pénétrantes, pour une valeur estimée à 2,04 milliards de dollars. Les autres ventes annoncées simultanément portent notamment sur près de 5 000 bombes de 1 000 livres avec kits de guidage et des bulldozers D9.

[13] Reuters, “Israel military reported to accept death toll of around 70,000 in Gaza”, publié le 30 janvier 2026, https://www.reuters.com/world/middle-east/israel-military-reported-accept-death-toll-around-70000-gaza-2026-01-30/ , consulté le 14 septembre 2026.

[14] European Union, United Nations and World Bank, « Gaza Strip Rapid Damage and Needs Assessment (RDNA »), publié le 20 avril 2026, https://www.un.org/unispal/document/report-gaza-strip-rapid-damage-20apr26 consulté le 14 septembre 2026.

[15] BDS National Committee, « This Ramadan, let's escalate the boycott of companies implicated in Israel's crimes against Palestinians », 2026 : le mouvement appelle à « mettre fin à l'impunité » d'Israël par des « mesures de responsabilité significatives » et à boycotter, désinvestir et sanctionner (Boycott. Divest. Sanction.), https://bdsmovement.net/news-type/action-alert?page=1&utm BDS National Committee, « The Military Embargo is Here », 26 avril 2025 : BDS appelle à imposer un embargo militaire à Israël et affirme que les États tiers doivent prendre des mesures pour mettre fin à leur complicité avec le génocide, l'occupation et l'apartheid israéliens. https://bdsmovement.net/Military-Embargo-Is-Here consulté le 14 septembre 2026.

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22.09.2026 à 12:49

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre...

Fredy Linus Bouchen, Stéphanie Garneau

Chaque jour, des gens risquent tout pour vivre dignement.
La moindre des choses, c'est de comprendre pourquoi.

Fredy Linus Bouchen a traversé cinq frontières pour fuir le Cameroun jusqu'en Europe. L a sociologue Stéphanie Garneau étudie les migrations depuis vingt ans. Ensemble, ils unissent témoignage vécu et rigueur analytique pour expliquer pourquoi, chaque jour, des milliers de personnes risquent leur vie aux frontières.

Les médias diffusent quotidiennement des images de personnes migrantes qui tentent de franchir une frontière, parfois au péril de leur vie. Ces images sont réelles, mais elles sont rarement accompagnées d'un contexte qui permette de comprendre pourquoi ces personnes partent, ce qui rend leurs trajets si dangereux, ou ce que ces histoires disent de notre monde. Sans ce contexte, les préjugés s'installent, les peurs grandissent, et la réalité de la migration reste profondément mal comprise.

C'est ce vide que vient combler Migration, frontières, exil. Ensemble, Stéphanie et Fredy offrent ce que ni la recherche seule ni le témoignage seul ne peuvent donner : une compréhension à la fois rigoureuse et profondément ancrée dans le réel de ce que signifie migrer aujourd'hui. Leur livre démonte les idées reçues, explique les mécanismes d'un système injuste, et montre comment les frontières, loin d'être des réalités naturelles, sont des constructions politiques ayant de trop lourdes conséquences humaines.

Cet essai pose aussi des questions que l'on n'ose pas toujours poser : pourquoi certaines personnes peuvent-elles voyager librement alors que d'autres risquent leur vie pour le faire ? Qui profite de ce système ? Et que pouvons-nous faire, comme citoyen·nes, pour que ça change ? Migration, frontières, exil est un livre nécessaire, qui donne aux jeunes lecteur·rices les outils pour démêler le vrai du faux, comprendre les injustices qui structurent nos sociétés et réfléchir à ce qu'un autre monde pourrait être.

Né à Douala, Fredy Linus Bouchen est technicien en programmation et production et responsable de maintenance. Il a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. En Espagne, il s'est engagé dans la lutte pour la justice migratoire. Il vit au Québec avec sa famille.a risqué sa vie sur les routes migratoires, du Cameroun à l'Europe. Migration, frontières, exil est son premier livre.

Née en Abitibi, Stéphanie Garneau est sociologue et professeure en travail social à l'Université d'Ottawa. Elle effectue des recherches, enseigne et publie sur les enjeux migratoires depuis vingt ans. Migration, frontières, exil est son premier essai jeunesse.

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22.09.2026 à 12:49

Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », affirmait Theodor W. Adorno en 1967 dans une conférence prophétique sur « le nouvel extrémisme de droite ». Sa réédition est une opportune invitation à prendre la mesure du péril, confirmé par le succès récent de l'AfD en Allemagne.

Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières
8 septembre 2026
Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser
Apprenez donc à voir, et enfin agissez.
»

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

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22.09.2026 à 12:49

Présidentielle 2027 en France : affronter la possibilité du pire

Edwy Plenel

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Tiré d' Europe Solidaire Sans Frontières
8 septembre 2026
Par Edwy Plenel

[Préface à la réédition du Nouvel Extrémisme de droite de Theodor W. Adorno dans la collection « Champs » des éditions Flammarion publiée dans Médiapart pour sa portée politique présente.].

Nous avons manqué de vigilance. Pourtant nous étions prévenus. Et de longue date. « Le ventre est encore fécond, d'où a surgi la bête immonde » : c'est ainsi que fut longtemps traduit le dernier vers de La Résistible Ascension d'Arturo Ui, pièce de théâtre écrite en 1941 dans son exil finlandais par Bertolt Brecht (1898-1956). Pour décrire la mécanique de l'avènement du nazisme, le dramaturge allemand y transforme Adolf Hitler en gangster de Chicago, chef mafieux aussi grotesque qu'impitoyable. « L'Arturo Ui, a-t-il résumé, est une parabole, conçue dans le but de détruire le respect habituel et dangereux devant les grands tueurs. »

Le choix par Brecht d'un décor nord-américain n'est pas innocent. Le 31 octobre 1936, dans un discours prononcé quelques jours avant sa réélection, le président Franklin Delano Roosevelt (1882-1945) s'en était pris aux « vieux ennemis de la paix » que sont « le monopole industriel et financier, la spéculation, la banque véreuse », avant de poursuivre ainsi : « Ils avaient commencé à considérer le gouvernement des États-Unis comme un simple appendice de leurs affaires privées. Nous savons maintenant qu'il est tout aussi dangereux d'être gouverné par l'argent organisé que par le crime organisé. »

Voici donc le ventre fécond, dont l'évocation souligne notre actuelle mafiosisation du monde : ce capitalisme criminel, hors la loi, qui, pour survivre, est prêt à jeter aux orties les oripeaux de démocraties affaiblies et déclinantes. Mais, largement popularisée, au point d'être devenue une expression courante, cette traduction bien connue est quelque peu infidèle.

Nulle « bête immonde » dans le texte original brechtien. « Car ce terreau putride est encore fécond ! », propose la plus récente des traductions françaises, qui la fait disparaître. « Le ventre est encore fécond d'où ça sort », suggérait celle qui l'a précédée, chez le même éditeur.

Avec son « ça », pronom indéfini, cette variante rejoint le cœur du propos de Brecht : ce mal politique radical ne nous est pas inconnu, il ne nous est ni étranger ni extérieur. D'ailleurs, vous le savez pertinemment, lance-t-il au public dans le sous-titre de sa pièce : « Ce grand hold-up que vous connaissez bien. »

De la genèse du désastre

Bref, l'arrivée au pouvoir de forces autoritaires qui piétinent les droits, musèlent les libertés, discriminent les minorités et congédient l'idéal démocratique, en somme de ces ennemis de l'égalité que nous nommons « extrême droite » et dont les habits mondiaux sont infiniment variés, n'est jamais une fatalité.

Loin d'une catastrophe imprévisible, inimaginable et impensable, elle est le produit d'un processus durant lequel, bien avant qu'elle n'advienne, des indifférences et des aveuglements, des renoncements et des compromissions, des abandons et des capitulations, l'ont accompagnée et facilitée. C'est le sens de ce « résistible » du titre d'Arturo Ui, adjectif auquel Brecht renoncera dans la version du texte postérieure à la Seconde Guerre mondiale, tant l'ascension s'était, hélas, révélée irrésistible.

« Que les choses continuent comme avant, voilà la catastrophe », glisse dans son Livre des passages Walter Benjamin (1892-1940), cet autre antifasciste allemand. De lucidité autant que de désespoir, son suicide à Portbou, en Espagne, le 26 septembre 1940, mit fin tragiquement à son échappée hors de l'Europe nazifiée qui devait lui permettre de retrouver, aux États-Unis, son ami exilé Theodor W. Adorno (1903-1969) avec lequel il n'avait cessé de correspondre.

C'est de ce « comme avant », de cette genèse du désastre, des habitudes et des accommodements qui font le jeu et le lit de la catastrophe, que nous parle Le Nouvel Extrémisme de droite, texte prophétique d'Adorno, issu d'une conférence prononcée en 1967 à Vienne, en Autriche, aujourd'hui réédité par la collection de poche « Champs » des éditions Flammarion, dans une traduction d'Olivier Mannoni.

« Les conditions sociales du fascisme continuent à exister », y affirme d'emblée cette figure de l'école de Francfort. Deux décennies après l'effondrement du régime nazi, Adorno se propose de développer « l'idée que les conditions d'existence des mouvements fascistes continuent à être présentes sur le plan social, sinon sur le plan immédiatement politique ».

Lire ce texte aujourd'hui, à près de soixante années de distance, c'est prendre la mesure du long assoupissement ayant précédé l'évidence qui, désormais, nous alarme et nous accable : cette possibilité du pire dont l'États-Unien Donald Trump, le Russe Vladimir Poutine, l'Israélien Benyamin Nétanyahou, l'Argentin Javier Milei et bien d'autres sont les incarnations.

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure.

Nous nous sommes rassurés à trop bon compte. À mesure que les générations suivantes en prenaient conscience, l'incommensurabilité des crimes nazis, au premier chef le génocide des juifs d'Europe, a fait écran, endormant nos vigilances. Face à la monstruosité de la Shoah, le « plus jamais ça » est devenu un « rien ne ressemble, rien ne ressemblera à cela », entraînant une lecture de la catastrophe par la fin, dans l'oubli, voire l'ignorance de l'ordinaire qui l'avait fait advenir.

Ainsi dévitalisés, comme s'ils avaient été vidés de leurs mécanismes intérieurs, les mots « fascisme » et « nazisme » sont devenus des entraves à la lucidité. On les conjure officiellement pour mieux s'aveugler sur leurs renaissances. Encalminés dans l'époque qui les contextualise et les documente, ils ont fini par appartenir à un passé figé dont les commémorations sont autant de mises à distance, qui les enferment dans les vitrines d'une « histoire antiquaire », pour reprendre la formule de Nietzsche dans ses Considérations inactuelles.

Une exigence de ressemblance a servi d'alibi à l'aveuglement : si ce n'est pas tout à fait pareil, s'il n'y a pas de bandes armées comme les sections d'assaut du parti national-socialiste, de croix gammées et de saluts nazis, c'est qu'il n'y a pas de risque de récidive.

Et c'est ainsi, dans la certitude d'avoir conjuré le danger épidémique d'une nouvelle peste brune, que nos gouvernants et nos médias, ces dernières décennies, se sont accommodés de mots et d'actes, d'idéologies et de politiques – notamment sur l'immigration et la sécurité –, faisant la courte échelle aux nouveaux fascismes de ce XXIe siècle dont la progression semble, de nouveau, irrésistible.

Traquer les signaux d'un retour du pire

Le fascisme peut toujours revenir, sous de nouvelles formes mais avec les mêmes constantes. Parce que son surgissement n'est pas étranger à l'inachèvement des démocraties. Parce qu'il n'est pas une agression extérieure, mais une décomposition intérieure. C'est ce que Theodor W. Adorno n'a cessé de marteler jusqu'à son dernier souffle – il est mort en 1969, deux ans après la conférence de Vienne.

La génération de survivant·es à laquelle il appartenait restait hantée par l'effondrement allemand dont elle avait été témoin et qu'elle n'avait pu empêcher. Comment la barbarie avait-elle pu surgir au cœur de la civilisation ? Pourquoi aucune digue n'avait-elle tenu, jusqu'à permettre le crime contre l'humanité ? Quels ressorts psychologiques ont pu faciliter la perdition de l'homme dans cette haine absolue de l'Autre – le juif en l'espèce –, qui est la négation de sa propre humanité ?

Ces interrogations, loin de congédier le passé, le transforment en vigilance au présent. Dès lors, pour Adorno et ses semblables, ce fut une évidence qu'il fallait traquer les signaux, même les plus faibles, d'un retour du pire. Et les traquer en profondeur, bien au-delà des apparences.

C'est pourquoi il moque ici cette « consolation bourgeoise d'ordre quiétiste » qui se rassure par la dénonciation des provocations de groupes néonazis, sans voir que le mal est plus enfoui, niché dans l'imperfection d'une « démocratie qui ne s'est nulle part concrétisée réellement et entièrement », une démocratie « restée formelle », « pas encore, à ce jour, totalement à la hauteur de l'idée qu'elle se fait d'elle-même ».

Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme.

Marie-Andrée Ricard, philosophe

« Je ne veux pas aborder la question des organisations néonazies, dit-il dans une autre conférence célèbre, de 1959, reprise dans Modèles critiques. Je considère que la survie du national-socialisme à l'intérieur de la démocratie est potentiellement plus menaçante que la survie de tendances fascistes contre la démocratie. » Sous l'intitulé « Que signifie : repenser le passé ? », Adorno y martèle, à l'attention d'un public allemand, sa conviction qu'« on veut se libérer du passé à tort parce que le passé auquel on voudrait échapper est encore très vivant ».

Suivront trois autres conférences qui, toutes, développent ce questionnement : en 1960, autour du « désir autoritaire », dans le prolongement d'une enquête parue en 1950 aux États-Unis sur « la personnalité autoritaire » ; en 1962, sous la forme d'un appel « pour combattre l'antisémitisme aujourd'hui » ; et celle-ci, de 1967, cherchant à cerner « le nouvel extrémisme de droite ».

Elles forment un triptyque cohérent, comme le souligne la philosophe Marie-Andrée Ricard, traductrice de la première d'entre elles : « Aux yeux d'Adorno, la personnalité autoritaire, l'extrémisme de droite et l'idéologie nationaliste, notamment antisémite, sont les trois principaux visages d'un même fléau qui a pour nom le fascisme, ou qui tend à tout le moins vers cet ordre antidémocratique et donc aussi potentiellement totalitaire. »

Avant ces conférences à visées pédagogiques et au point de départ des réflexions qui les inspirent, il y a un ouvrage fondateur, coécrit avec Max Horkheimer (1895-1973) durant la guerre, La Dialectique de la raison. Datée de mai 1944, son introduction le présente comme une « tentative de comprendre pourquoi l'humanité, au lieu de s'engager dans des conditions vraiment humaines, sombrait dans une nouvelle forme de barbarie ».

À rebours des philosophies du progrès, dont le temps linéaire n'intègre pas les bifurcations régressives, Horkheimer et Adorno interrogent l'autodestruction des Lumières, cet effondrement de la justice et du droit où peuvent s'abîmer les démocraties.

La première des « Notes et esquisses » placées en annexe de ce livre met en évidence la motivation intime des deux auteurs : une colère jamais éteinte contre tous ces beaux esprits, gorgés de certitudes et installés dans leur confort, matériel ou idéologique, qui n'ont pas voulu voir ou, pis, qui n'ont pas craint la montée du nazisme.

Elle s'intitule « Contre ceux qui ont réponse à tout », et commence ainsi : « L'époque hitlérienne nous a appris entre autres choses qu'il est stupide d'être trop malin. Combien d'arguments bien fondés les Juifs n'ont-ils pas avancés pour montrer que Hitler n'avait guère de chance de prendre le pouvoir à un moment où son ascension était déjà si évidente ! Je me souviens d'une conversation au cours de laquelle un économiste affirmait qu'il était impossible de mettre toute l'Allemagne en uniforme, en donnant comme argument que les intérêts des brasseurs bavarois s'y opposeraient. Puis d'autres personnes bien informées prétendirent que le fascisme était impossible en Occident. Par leur bêtise, ces esprits malins ont pourtant facilité la tâche aux barbares. »

Comprendre ce qui nous est arrivé, afin de mieux résister

À moins d'un an d'une élection présidentielle française qui, en 2027, pourrait offrir le pouvoir à l'extrême droite, comment ne pas lire ces lignes sans penser à nos esprits malins contemporains qui, depuis les premières percées électorales du Front national en 1983-1984, n'ont cessé d'en relativiser le danger ?

Quatre décennies durant lesquelles, sous des présidences de gauche comme de droite, ce risque fut successivement minimisé, instrumentalisé, valorisé, banalisé, cajolé, fréquenté, adoubé… Et voici qu'après trois scrutins présidentiels où l'extrême droite a figuré au second tour (en 2002, 2017 et 2022), elle a le vent en poupe, plus que jamais en position de force tant elle est galvanisée par un contexte international favorable aux nouveaux fascismes.

Mais rien n'est inéluctable : l'histoire n'est jamais écrite par avance et l'improbable peut déjouer les scénarios les plus établis. Aussi importe-t-il de comprendre ce qui nous est collectivement arrivé, afin de mieux résister, faire front et faire face dans l'intelligence de nos manques et de nos faiblesses. C'est toute l'utilité de cet essai de Theodor W. Adorno dont les diagnostics sont autant de prophéties.

D'abord, pose-t-il d'entrée, il y a le capitalisme, sa « tendance toujours dominante à la concentration du capital », sa course infinie à l'avidité et à la prédation, cet « illimitisme » qui fut toujours sa marque, dans un désir d'exploitation sans freins ni bornes du vivant, des hommes comme de la nature, et ce règne absolu de la marchandise qui réifie et déshumanise.

En 1967, alors que le plein-emploi règne encore, que la révolution numérique balbutie à peine et que l'intelligence artificielle relève de la science-fiction, Adorno voit déjà rôder « le spectre du chômage technologique » et advenir ce moment où « même les gens intégrés au processus de production se sentent déjà potentiellement superflus », autrement dit ce temps de déclassement où « ils se considèrent en réalité comme des chômeurs potentiels ».

Quand il arrive à son point de rupture, devenu capitalisme du désastre tant son insatiabilité mène l'humanité dans une impasse, le capital rencontre cette qualité particulière du fascisme d'être, selon Adorno, « une pratique sans concept ». Il veut dire par là d'être une machine de pouvoir, d'un « pouvoir inconditionnel », habile à capter les masses en les unifiant autour d'un « lexique de l'effroi » et d'un « appel à la personnalité autoritaire ». La nouvelle extrême droite, telle que l'entend Adorno, n'a pas besoin d'une « théorie réellement constituée », seule lui importe son adaptabilité à un objectif unique : la conquête, coûte que coûte, sans foi ni loi, du pouvoir.

Bien avant que les discours d'extrême droite gagnent en hégémonie dans la bataille culturelle, Adorno prédisait que ce serait « le domaine dans lequel ils peuvent essayer, et essaieront à coup sûr, et essaieront encore plus de se déchaîner ».

Considérant la propagande « comme le centre, comme la chose elle-même » du fascisme, il anticipait cette dictature des opinions qui, de nos jours, étouffe à feu lent la démocratie des informations, délégitimant les vérités de fait au profit des mensonges que sont les prétendues vérités alternatives – de croyance, de conviction, d'identité, de communauté, de préjugé, etc.

Mieux encore, Adorno anticipe l'avènement – ou plutôt le retour, car ce fut déjà une caractéristique de la modernité réactionnaire des années 1930, documentée par l'historien Jeffrey Herf – de ce techno-fascisme dont les oligarques de la Silicon Valley californienne sont de nos jours les promoteurs et Elon Musk la figure emblématique.

Il évoque ici cette « curieuse unité de système de démence et de perfection technologique » qu'a déployé le nazisme et, ailleurs, souligne combien le fétichisme de la technique est l'un des traits distinctifs de la « personnalité autoritaire », qui la considère comme une fin en soi, où l'objectif recherché justifie tous les moyens, sans aucune limite morale, sans aucun empêchement éthique.

« La question est de savoir qui est le maître, un point c'est tout » : cette réplique de Humpty Dumpty à Alice dans De l'autre côté du miroir (1871), l'œuvre de Lewis Carroll, pourrait résumer le lien qu'Adorno établit entre la psychologie sociale – la « personnalité autoritaire » – et la dynamique politique – le coup de force transgressif – dans la genèse ininterrompue de l'extrême droite.

« Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle », fait écho Carl Schmitt (1888-1985), ce juriste allemand rallié au nazisme qui théorisa l'état d'exception où s'impose une volonté sans entraves par la désignation d'un ennemi vital. Une stratégie abruptement résumée par l'États-Unien Curtis Yarvin dans un entretien avec Le Grand Continent : « Lorsque vous agissez avec une autorité désinhibée, les choses s'arrangent vite », confie ce cow-boy des « Lumières sombres » trumpistes, connu pour ses propos racistes, esclavagistes et eugénistes.

La démocratie est l'art et l'exigence des limites

À l'inverse, la démocratie est l'art et l'exigence des limites et de la précaution. État de droit, séparation des pouvoirs, droit international, égalité des droits sans distinction de naissance, d'apparence, de croyance : ces principes, aussi brandis que malmenés de nos jours, ne disent pas autre chose que la nécessité d'entraves aux pouvoirs, d'empêchements de leurs abus, de protections des individus, d'autonomie de la société, de respect des oppositions.

Pour les renverser, les fascismes se trouveront toujours de nouveaux boucs émissaires afin de ruiner l'idéal qui fonde cet idéal démocratique, à savoir la proclamation, depuis le XVIIIe siècle, de l'égalité naturelle, ce moteur de toutes les émancipations. Chasse à l'immigré, à l'étranger, au différent, aux minorités, sous toutes latitudes tant l'origine ne protège de rien.

« Il n'y a pas d'habit particulier pour ce moine-là », souligne l'historien états-unien Robert O. Paxton dans Le Fascisme en action (Seuil, 2004), livre écrit sous le choc de la guerre contre le terrorisme qui, après l'attentat du 11-Septembre, ouvrit la voie à la renaissance du fascisme états-unien dont la présidence Trump est l'aboutissement.

Rejoignant l'alarme visionnaire de Theodor W. Adorno, Paxton souligne les « passions mobilisatrices » des actions fascistes dont l'imaginaire défie les forces démocratiques. « On peut définir le fascisme, écrit-il, comme une forme de comportement marqué au coin d'une préoccupation obsessionnelle pour le déclin de la société, pour son humiliation et sa victimisation, pour les cultes compensatoires de l'unité, de l'énergie et de la pureté. »

Anticipant l'avènement ravageur du trumpisme, Paxton recommandait de ne pas se contenter de chercher « des répliques exactes » pour découvrir les signes avant-coureurs d'un nouveau cycle fasciste. Pour sa part, il les discernait « dans des situations de paralysie politique lors d'une crise, dans l'attitude de conservateurs à la recherche d'alliés plus énergiques et prêts à renoncer aux procédures légales et au respect de la loi afin d'obtenir un support de masse via la démagogie nationaliste et raciste ». « Les fascistes, résumait-il, sont proches du pouvoir lorsque les conservateurs commencent à leur emprunter leurs méthodes. »

Nous y sommes. Seule une passion mobilisatrice adverse pourra faire reculer cette ombre qui gagne. C'est la conclusion d'Adorno qui appelle à déployer « la force décisive de la raison », autrement dit à rassembler le plus largement possible dans la défense de l'essentiel. Mais sans illusions ni démagogies, souligne-t-il, c'est-à-dire « en faisant appel à la vérité réellement non idéologique ».

Face aux extrêmes droites, nous dit Adorno, il ne suffit pas de croire que l'on pense politiquement juste. Il faut aussi faire converger et s'efforcer de fédérer toutes les bonnes volontés qui prennent conscience du risque encouru, par-delà les nuances et les divergences qui les traversent ou les opposent.

« La manière dont les choses évolueront, et la responsabilité de leur évolution, c'est de nous qu'elles dépendent en dernière instance », conclut Adorno. Une conclusion qui rejoint la chute d'Arturo Ui :

« Mais vous, levez les yeux, cessez de jacasser
Apprenez donc à voir, et enfin agissez.
»

À nous toutes et tous d'agir ensemble, dans la certitude de la possibilité du pire.

Edwy Plenel

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22.09.2026 à 12:49

« Les femmes du Liban-Sud sont aussi les gardiennes de la terre, de la culture et de la mémoire »

Amélie David, Assil Fares, Francesca El Asmar

Assil Fares et Francesca El Asmar, deux chercheuses libanaises, cosignent le livre All That We Carry : A Collection of Life Stories by Women from South Lebanon. Ce recueil est le fruit de plusieurs mois de travail où les deux femmes ont écouté les histoires de huit femmes originaires du Liban-Sud entre 2024 et 2025. Le livre a été publié quelques jours avant la nouvelle escalade meurtrière qui frappe le Liban, depuis le 2 mars dernier, et qui a tué plus de 4000 personnes, plus de 16 000 blessés et forcé à l'exil plus d'un million de personnes au plus fort de la guerre, dont de nombreuses femmes.

Tiré du journal d'Alter.quebec Photo :Assil Fares et Francesca El Asmar, autrices @ crédit photo Améie David

Par Amélie David -10 septembre 2026

JDA : Pourquoi avoir consacré un livre aux récits de femmes du Liban-Sud ?

Assil Fares : L'idée est née d'une conversation entre nous, après la première guerre et le premier cessez-le-feu. [NDLR La guerre au Liban a commencé en octobre 2023, après l'ouverture par le Hezbollah, parti politique chiite pro-iranien doté d'une puissante milice, d'un front de soutien au Hamas, dans la foulée des attaques du 7 octobre à Gaza. En réponse, l'armée israélienne a d'abord concentré ses attaques sur le sud du Liban, jusqu'à l'attaque des bipers en septembre 2024, où tout le pays a été bombardé. Un premier cessez-le-feu est entré en vigueur le 27 novembre 2024, mais il a été régulièrement violé par l'armée israélienne, jusqu'à cette nouvelle escalade militaire le 2 mars dernier. Depuis, plusieurs cessez-le-feu ont été annoncés, mais les attaques se poursuivent dans le sud du Liban].

Nous avons évidemment parlé du deuil, de la douleur, de la colère que nous ressentions. Nous sommes toutes les deux féministes et nous avons aussi commencé à parler de notre rapport au Liban-Sud et des femmes de nos vies. Nous nous sommes rendu compte que les récits sur le Sud sont très souvent centrés sur les événements politiques, la guerre, l'occupation, les affrontements. La vie quotidienne, les expériences ordinaires et, surtout, le rôle des femmes sont beaucoup moins présents. Nous avons alors pensé qu'il fallait documenter ces histoires et laisser les femmes écrire leurs propres récits.

Francesca El Asmar : Il y avait aussi une autre forme d'effacement qui nous préoccupait : celle du patrimoine. Les villages et les villes du Sud voient leur paysage et leur patrimoine disparaître, tout comme leurs récits. En tant que femmes, nous connaissons intimement ce phénomène d'effacement de l'histoire. Nous avons donc voulu documenter les vies, les expériences et les histoires des femmes, mais aussi leur contribution à l'histoire des villages, à notre culture, notre langue, notre cuisine ou encore nos chansons.

JDA : Vous avez recueilli les récits de huit femmes. Que racontent-ils du Liban-Sud ?

Assil Fares : Il est important de préciser que ces huit récits ne prétendent pas représenter toutes les expériences des femmes du Sud. Ils sont plutôt une invitation à commencer à écouter les histoires qui nous entourent et à les préserver. Nous voulions aussi préserver ce qui est rarement documenté : la culture, l'écologie, la langue, les dialectes. Les femmes viennent de villages différents et nous avons essayé de conserver autant que possible leur manière de parler. Ces éléments font partie de la mémoire collective et de l'identité collective.

JDA : Vous parlez aussi de plantes, d'arbres, de chansons ou de dialectes. Pourquoi cette attention à ces détails ?

Francesca El Asmar : Notre volonté est de donner une image plus complète et plus nuancée du Sud. Les récits ne portent pas uniquement sur des événements historiques. Ils parlent aussi des plantes et des arbres qui poussent ou poussaient dans la région, des chansons, des mots et des accents, de l'apparence des villages. L'un des récits revient par exemple sur Saïda [NDLR Ville moyenne du sud du Liban] avant la construction de l'autoroute et sur ce qu'est devenue la ville depuis. Ces détails sont importants parce qu'ils sont parfois les seules traces qui restent d'un lieu ou d'une époque. Ils permettent aussi de préserver une mémoire qui n'est pas forcément conservée dans les archives officielles.

JDA : Pourquoi était-il important d'adopter une méthodologie féministe, et pas seulement de recueillir des témoignages de femmes ?

Assil Fares : Nous pensons que la production de connaissances n'est jamais neutre. Elle est politique. Depuis toujours, certaines connaissances sont considérées comme légitimes et dignes d'être documentées, tandis que d'autres sont ignorées. Nous voulions utiliser notre travail pour affirmer nos propres valeurs et notre vision féministe. Nous sommes aussi attachées à une approche intersectionnelle : les différentes formes d'oppression se croisent et influencent les vies. Le féminisme n'est donc pas simplement le fait de parler des femmes. C'est aussi réfléchir aux systèmes qui structurent leurs expériences.

Francesca El Asmar : Nous appliquons ces principes dans notre travail en général. Nous sommes attachées à l'idée d'un avenir plus féministe et plus juste. Pour nous, produire des connaissances peut aussi être une manière de reprendre du pouvoir et de résister.

JDA : Quelle place occupe la résistance dans ces récits ?

Francesca El Asmar : Nous voulions justement élargir ce que l'on entend par « résistance ». Dans l'histoire, les femmes sont souvent soit complètement absentes, soit réduites à un événement spectaculaire qui aurait marqué leur vie. Nous voulions montrer leur travail quotidien, leur résistance quotidienne, leur manière de contribuer à faire et à préserver l'histoire. Cela peut être une femme qui refuse de quitter sa maison jusqu'au dernier moment, une autre qui continue à préparer un plat traditionnel, à transmettre une coutume ou à prendre soin de sa famille. Ces gestes sont souvent invisibilisés, alors qu'ils permettent aussi à une société de continuer à vivre.

Assil Fares : La résistance a aussi été largement associée aux groupes armés. On parle beaucoup moins des formes quotidiennes de résistance : maintenir une famille, préserver une terre, transmettre une culture, faire fonctionner la vie malgré la guerre, le patriarcat, le colonialisme ou la marginalisation. Les femmes jouent un rôle immense dans cette continuité de la vie au Sud.

JDA : La guerre est-elle, pour vous, une expérience particulièrement genrée ?

Assil Fares : Absolument. La guerre est patriarcale en elle-même, mais ce qui nous intéresse surtout, c'est la manière dont plusieurs systèmes d'oppression se combinent. Pendant une guerre, le colonialisme, l'occupation, le patriarcat et les inégalités existantes peuvent agir ensemble et intensifier la violence qui pèse déjà sur certaines populations.

Francesca El Asmar : Les femmes sont disproportionnellement touchées par les guerres. Et, dans les conflits, les corps des femmes deviennent souvent des lieux de contrôle et de pouvoir. On retrouve aussi cette idée très ancienne qui associe le corps des femmes, leur honneur, à celui de la nation. Certains récits du livre montrent d'ailleurs comment l'occupation israélienne a influencé les comportements et les identités des femmes. Par exemple, Manife [NDLR Une des femmes qui racontent son histoire] raconte que certaines femmes ont commencé à porter le voile après la première occupation israélienne, notamment par peur des violences. Mais ce geste pouvait aussi être une manière d'affirmer leur identité et leur existence.

JDA : Dans votre livre, avez-vous souhaité éviter une vision romantique du Liban-Sud ?

Francesca El Asmar : Oui. Nous aimons profondément le Sud et nous voulons le protéger et le préserver. Mais cela ne signifie pas qu'il faut effacer les difficultés, les contradictions ou les systèmes d'oppression qui existent dans cette région. Certaines histoires parlent du patriarcat et des normes imposées aux femmes selon les générations. Les récits évoquent aussi, de manière plus implicite, les différences de classe. Pour nous, appartenir à un lieu ne signifie pas le considérer comme parfait. C'est pouvoir l'aimer, reconnaître ses problèmes et vouloir contribuer à le rendre meilleur et plus juste.

JDA : Votre livre a été publié au moment où la guerre reprenait. Comment avez-vous vécu ce télescopage entre le projet et la réalité ?

Assil Fares : Nous l'avons mis de côté pendant un moment, parce que j'étais très affectée par la situation. Francesca m'a encouragée à poursuivre. Mais cela a aussi donné au livre une résonance différente. Nous avions commencé ce travail pour préserver des récits dans un contexte de guerre. Puis, au moment où le livre sortait, la guerre recommençait.

JDA : Qu'aimeriez-vous faire maintenant ?

Assil Fares : Nous avons toujours considéré ce livre comme un début, pas comme une conclusion. Nous aimerions recueillir beaucoup plus de récits, dans d'autres régions du Liban et dans la région. Notre idée est de créer une sorte d'archive vivante des histoires, des expériences et des vies qui restent souvent inconnues.

Francesca El Asmar : Nous aimerions aussi explorer d'autres formats, notamment le multimédia, la photographie ou le documentaire, même si ce n'est pas notre domaine d'expertise. Nous avons déjà les voix enregistrées des femmes, leurs cartes et leurs récits. Nous sommes ouvertes à des collaborations pour prolonger le projet. Notre objectif reste le même : documenter les histoires des femmes et faire de cette pratique une véritable méthode de travail, qui puisse être reproduite ailleurs, au Liban, dans la région et au-delà.

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22.09.2026 à 12:48

Comptes rendus de lecture du mardi 22 septembre 2026

Bruno Marquis

Gouvernance
Alain Deneault

Même s'il gagnerait à être quelque peu vulgarisé, « Gouvernance » est un autre de ces bons bouquins d'Alain Deneault que l'on se doit de lire. J'ai aussi lu de nombreux autres livres de ce brillant essayiste, dont le fameux « Noir Canada » (avec Delphine Abadie et William Sacher), « Offshore », « Faire l'économie de la haine » et « Paradis sous terre » (avec William Sacher)...

Un extrait :

On feint de penser sous le vocable de la gouvernance des modalités pour lesquelles un vivre-ensemble serait possible... précisément sur un mode qui contredit cette possibilité. La gouvernance désigne ce qu'il reste d'envie de partage dans le contexte de la privatisation économique. Le collectif à l'état de fantasme. Un mirage. Car la privatisation du bien public ne procède de rien d'autre que de la privation.

Une ville en flammes
Raymond Ouimet

J'ai lu ce livre d'une traite. « Une ville en flammes », qui relate l'histoire de Hull à travers ses incendies, est un livre incontournable pour tous ceux et celles qui aiment l'histoire - et particulièrement l'histoire de l'Outaouais. J'ai lu plusieurs autres bouquins de cet excellent historien de la région qui porte chaque fois un regard honnête et sans complaisance sur les événements et les gens qui ont fait notre histoire. Ce bouquin, écrit il y a près de vingt ans et qui a été suivi d'une foule d'autres bons bouquins, est un livre qui ne vieillit pas. Je vous souhaite vraiment de mettre la main sur ce bouquin. Vous allez l'aimer.

Extrait :

Au même moment, Derouin fermait la porte de son étable et Joseph Cloutier puisait de l'eau dans son puits. Alors, une explosion assourdissante de produisit... Norbert Martin et son contremaître furent catapultés dans les airs et retombèrent lourdement sur le sol, 15 mètres plus loin. Martin mourut sur le coup. Séguin chez lui deux heures plus tard. Des pierres furent projetées à la vitesse de boulets de canon dans toutes les directions. L'une qui arracha la moitié gauche de la tête d'Honoré Larouche le tua instantanément. Une volée de petits cailloux transperça le crâne d'Eugène Barbeau en plusieurs endroits, comme des balles de fusil. Des pierres cassèrent le bras et les jambes de Joseph Beauchamp. Une vingtaine de personnes furent blessées, sans compter celles qui avaient perdu connaissance chez elles.

La Montagne magique

Thomas Mann
Traduit de l'allemand

C'est le roman le plus connu de Thomas Mann et l'un des romans les plus influents de la littérature allemande du dernier siècle. Le jeune Hans Castorp quitte sa ville de Hambourg en 1907 pour aller rejoindre son cousin Joachim Ziemssen en cure au sanatorium Berghof, à la station alpine de Davos. Ce qui ne devait être qu'une visite de quelques mois durera en fait sept ans et se terminera avec l'appel sous les drapeaux lors de la Grande Guerre. Comptant plus de mille pages, ce roman nous fait découvrir une foule de personnages et nous permet de pénétrer en profondeur les différentes mentalités, théories et tendances sociales et connaissances scientifiques et technologiques de l'époque. Une fort longue et fort belle lecture en somme.

Extrait :

Adieu, Hans Castorp, brave enfant gâté de la vie ! Ton histoire est finie. Nous avons achevé de la conter. Elle n'a été ni brève ni longue, c'est une histoire hermétique. Nous l'avons narrée pour elle-même, non pour l'amour de toi, car tu étais simple. Mais en somme, c'était ton histoire, à toi. Puisque tu l'as vécue, tu devais sans doute avoir l'étoffe nécessaire, et nous ne renions pas la sympathie de pédagogue qu'au cours de cette histoire nous avons conçue pour toi et qui pourrait nous porter à toucher délicatement de la pointe du doigt le coin de l'œil, à la pensée que nous ne te verrons ni ne t'entendrons plus désormais.

Qui a dit que nous avions besoin de vous ?
Jacques Claessens

Ces récits de Jacques Claessens ont été pour moi de superbes voyages dans le monde de l'aide au développement et de la coopération internationale. J'y ai découvert un monde que je ne connaissais que de loin, même si j'ai, au cours des années, écrit de nombreuses lettres aux journaux et aux politiciens pour que l'on cesse de sabrer dans les budgets ciblés d'aide aux plus démunis. Les projets dont il est question dans ces récits ont été établis au Burkina Faso, mais Claessens nous laisse entendre que la réalité est un peu la même ailleurs. Sa vision des choses dans le domaine rejoint parfois un peu celle de Jacques B. Gélinas dans son « Et si le Tiers Monde s'autofinançait ».

Extrait :

La plupart des ressortissants de ces hôtels ou de ces quartiers cossus ne connaissent que le chemin entre leur résidence et leur lieu de travail, parfois celui qui mène au magasin d'alimentation ou au marché de légumes et de fruits. Bien souvent, ces Blancs, une fois revenus au pays, ont bien des choses à dire sur l'Afrique en général et sur les Africains du pays en voie de développement qu'ils ont habité en particulier ; leurs sourires entendus, auxquels s'ajoute un zeste de condescendance, cachent une ignorance profonde...

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22.09.2026 à 12:46

Iran. Le fantasme du « D-Day économique » de Donald Trump

Abdelrahim Shalaby

Après l'Irak (dans les années 1990) et la Syrie (dans les années 2010), c'est le tour de l'Iran de subir une vague de sanctions des États-Unis sans précédent. Annoncées de manière fracassante par le président états-unien, elles ne risquent cependant pas de faire tomber le régime, et renforcent plutôt ses éléments les plus radicaux.

Tiré de orientxxi
17 septembre 2026

https://orientxxi.info/Iran-Le-fantasme-du-D-Day-economique-de-Donald-Trump

Par Abdelrahim Shalaby

Homme en costume bleu, assis, regarde un événement sportif en direct.
Washington DC, 14 juin 2026. Le président états-unien Donald Trump assiste à l'UFC Freedom 250, un événement d'arts martiaux mixtes organisé par l'Ultimate Fighting Championship sur la pelouse de la Maison Blanche pour commémorer le 250e anniversaire des États-Unis.
Photo officielle de la Maison Blanche prise par Daniel Torok

Le président états-unien Donald Trump aime les formules tonitruantes, et surtout les formules définitives. Le 20 août, sur son réseau Truth Social, il a présenté sa nouvelle campagne de sanctions contre l'Iran comme un « ECONOMIC D-DAY », en référence au débarquement allié du 6 juin 1944 en Normandie, et comme « l'opération économique la plus écrasante » de l'histoire états-unienne. Le message est clair : un coup unique, décisif, qui doit faire plier le régime iranien. C'est le langage du combat de boxe, celui du knock-out au premier round.

Asphyxie ou victoire par KO ?

Mais très vite, un autre discours s'est fait entendre, émanant de son propre gouvernement. Le vice-président J. D. Vance, dans plusieurs interviews données au moment du lancement des sanctions, a choisi un ton très différent. Il a parlé d'une « pression calibrée », d'un effort pour changer, petit à petit, les calculs stratégiques de Téhéran, sans aller jusqu'à une confrontation militaire immédiate. Ce n'est plus le langage du coup final, mais celui d'une stratégie plus longue, plus prudente, presque l'inverse du « D-Day » annoncé par Trump.

Une autre voix est venue confirmer ce glissement. Lors d'une conférence de presse à la Maison Blanche le 24 août 2026, le secrétaire au Trésor Scott Bessent a employé des mots que ni Trump ni Vance n'avaient utilisés : « asphyxie économique de ce régime », « suffocation économique ». Asphyxier, faire suffoquer, ce n'est pas assommer d'un coup. C'est un processus lent, qui suppose que l'adversaire continue, pendant longtemps, à respirer difficilement plutôt que de mourir tout de suite. En quelques jours, le « D-Day » promis par Trump s'était transformé, dans la bouche de son propre secrétaire au Trésor, en long étranglement économique.

Trois discours, trois registres, venant du même gouvernement, à quelques jours d'intervalle : ce genre de glissement de vocabulaire n'est jamais innocent.

Cinq secteurs visés

Sur le fond, l'Operation Economic Outcast ( « Opération Paria économique ») a été lancée le 24 août 2026, par le décret présidentiel 13902. Les mesures visent cinq secteurs précis : les actifs numériques, la technologie, l'or, l'aviation et le transport maritime. Tout acteur non états-unien — banque étrangère, registre maritime, entreprise — opérant dans ces secteurs s'expose désormais à des sanctions secondaires automatiques. Près de soixante entités, individus et navires de la « flotte fantôme » ont été ajoutés à la liste noire du Trésor états-unien, touchant Hong Kong, la Chine, les Émirats arabes unis, Singapour, l'Égypte et la Suisse. L'inclusion de l'Égypte illustre la portée limitée de ces mesures : les avertissements de Washington ont visé exclusivement les succursales de la Banque Misr aux Émirats arabes unis, et non le siège au Caire. La Banque centrale d'Égypte est d'ailleurs en contact avec le Trésor états-unien pour régler ce différend réglementaire.

Washington a même suspendu des licences humanitaires qui autorisaient jusque-là les transferts d'argent personnels, les échanges universitaires et certains événements sportifs. La cible principale reste claire : les circuits non bancaires, les bureaux de change basés aux Émirats arabes unis, les sociétés-écrans, les plateformes de cryptomonnaies — tout ce qui permet de contourner le dollar.

L'histoire récente nous enseigne pourtant pourquoi ce genre de dispositif produit rarement le résultat annoncé. Les sanctions économiques, même très dures, ne font presque jamais tomber un régime. Elles changent parfois ceux qui, à l'intérieur du régime visé, tiennent le pouvoir — et ce sont le plus souvent les acteurs les plus durs qui en sortent renforcés. Et quand les régimes tombent, comme en Irak ou en Syrie, c'est pour d'autres raisons, et ils laissent une société et un État affaiblis et privés de nombreux moyens d'action.

Irak, Cuba, Syrie, trois échecs

Ainsi en a-t-il été de l'Irak des années 1990. Les sanctions internationales ont duré plus de dix ans, détruit l'économie du pays et fait souffrir d'abord la population civile, sans l'aider à renverser Saddam Hussein. Elles ont renforcé le contrôle de l'État sur les ressources rares, et donné plus de pouvoir aux cercles proches du régime qui savaient comment contourner les sanctions. Il a fallu en fin de compte l'intervention états-unienne de 2003 pour renverser Saddam Hussein, alors que l'État était détruit, favorisant la guerre civile des années 2000.

Le deuxième exemple est celui de Cuba. Depuis plus de soixante ans, l'embargo économique états-unien n'a pas provoqué le changement fondamental recherché. Il a seulement donné au pouvoir cubain un argument, une excuse pour toutes ses difficultés, et une raison de rester uni face à un ennemi extérieur.

Le troisième exemple, sans doute le plus pertinent, est la Syrie. Pendant des années, la loi César (1) et les sanctions états-uniennes ont visé le régime de Bachar Al-Assad. Elles n'ont pas provoqué sa chute par asphyxie économique. C'est finalement une offensive militaire sur le terrain qui a fait tomber le régime. Mais l'effet le plus durable des sanctions a été ailleurs, un peu comme en Irak. Après plus de dix ans à vider l'État syrien de ses moyens — son système bancaire, ses douanes, sa fonction publique — il ne restait presque plus d'institutions capables de gérer une transition. Le vide a été rempli par des groupes armés, souvent les plus radicaux, et non par les forces favorables à une transition ordonnée. La Syrie d'après-Assad a hérité d'un pouvoir fragmenté, où les logiques les plus dures dominent.

Le refus de la Chine et de la Russie

D'autant qu'il existe de nombreux mécanismes de contournement des sanctions. Pour l'Iran, les choses se jouent déjà, à ciel ouvert, avec les partenaires commerciaux de Téhéran. La Chine a dénoncé ces sanctions comme du « harcèlement économique unilatéral », mais sa politique reste à géométrie variable : ses grandes banques d'État respectent les règles pour ne pas perdre l'accès au système SWIFT (2), tandis que le pétrole iranien continue d'entrer sur son territoire, à travers des banques régionales et de petites raffineries, réglées en yuans plutôt qu'en dollars.

La Russie constitue l'autre pilier stratégique du contournement : Moscou et Téhéran ont interconnecté leurs systèmes bancaires nationaux (Mir et Shetab) pour se passer totalement du réseau SWIFT, tout en développant les routes à travers la Caspienne et le couloir Nord-Sud (International North-South Transport Corridor, INSTC) afin d'acheminer marchandises et pétrole à l'abri des contrôles occidentaux.

L'Inde, elle, a choisi la conformité totale, redirigeant ses achats vers le Golfe et la Russie. L'Union européenne applique les règles à la lettre, ses banques étant trop exposées au système financier états-unien pour prendre des risques. Les monarchies du Golfe, enfin, resserrent leurs contrôles tout en laissant filer, dans les zones grises maritimes, des réseaux de transbordement pétrolier difficiles à arrêter totalement. Ici aussi la même règle s'applique : plus le système est verrouillé, plus il profite à ceux qui savent déjà comment le contourner.

En Iran même, ce mécanisme est déjà bien connu. Chaque nouvelle vague de sanctions a renforcé le rôle économique des Gardiens de la révolution, le corps des Pasdaran, qui contrôlent une grande partie des réseaux de contournement, du marché noir du pétrole et des circuits financiers parallèles.

Voix discordantes à Téhéran

Les discours iraniens de ces derniers jours illustrent bien cette dynamique, et montrent aussi que Téhéran ne reste pas passif. Le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf, a été l'un des premiers à fixer le ton, le 18 août, en affirmant que le détroit d'Ormuz « ne sera pas ouvert tant que les engagements américains prévus dans le mémorandum d'entente ne seront pas mis en œuvre ». Trois jours plus tard, à Bagdad, il ajoutait : « Si vous regardez les ressources et les matières premières des pays musulmans, vous comprendrez que nos ennemis viennent pour les piller… nous devons donc nous organiser face à des sanctions injustes pour les surmonter. »

Le président Massoud Pezeshkian, pourtant présenté comme la voix la plus modérée du système, a d'abord tenu un ton tout aussi ferme, le 21 août, devant l'Association islamique du corps médical iranien : « Il vaut mieux mettre fin à la guerre maintenant, alors que nous sommes en position de force et de dignité… le monde entier reconnaît notre victoire. » Une semaine plus tard, dans une interview télévisée, le ton s'est fait plus mesuré : « Il faut savoir raison garder… La poursuite des sanctions signifie la poursuite de la hausse des prix, c'est pourquoi la négociation reste une priorité. » Même l'homme le plus modéré du système doit naviguer entre deux registres, sans jamais paraître faible.

Le ministre de l'Économie, Seyed Ali Madanizadeh, a été plus direct encore, le 24 août, sur la télévision d'État : « Ils veulent lancer une attaque économique terroriste contre nous. Nous avons aussi nos propres outils, et nous connaissons les règles de ce jeu... ils ne devraient pas penser que notre approche sera purement défensive ; ils devraient aussi s'attendre à une attaque de notre part. » Ce n'est pas le langage d'un pays qui subit sans réagir.

Note

1. NDLR. Votée au Congrès états-unien en décembre 2019, cette loi étendait les sanctions aux sociétés étrangères impliquées plus ou moins directement dans des secteurs de l'économie syrienne liés au régime, notamment dans l'énergie et le BTP.

2. NDLR. Le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication) est un réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée.

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22.09.2026 à 12:45

Un tabou médiatique : les crimes d'Israël

Denis Sieffert

Les téléspectateur·ices qui regardent « La Grande Librairie », le mercredi sur France 5, connaissent l'exercice. En guise de conclusion, Augustin Trapenard demande à l'un ou l'une de ses invité·es de prendre sa place et de dire, « droit dans les yeux », un court texte imaginé pour cette seule circonstance.

Tiré du site de la revue Politis.

Ce 9 septembre, le journaliste a cédé son fauteuil à la comédienne Adèle Haenel, autrice récente d'un premier livre (1). Celle-ci est connue pour sa parole franche (litote) et une irrépressible façon de casser les codes de la bonne société médiatique. Elle n'a pas déçu. Je n'en retiens ici que les mots qui ont fait scandale : « L'État d'Israël commet un génocide en Palestine, et la France est complice. N'acceptez pas l'inacceptable. Alors sanctionnez Israël et libérez la Palestine. »

« Cette censure peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique. »

Holà Adèle, comme tu y vas ! « Génocide », « Israël », « sanctions », on n'est pas loin de l'apologie du terrorisme. France Télévisions a illico effacé de son site le replay de toute l'émission. Au passage, tant pis pour les autres invité·es, dont les auteurs et autrices d'un ouvrage collectif (2) écrit en réaction à la mainmise de Bolloré sur Grasset. Honni soit qui mal y pense ! Télérama a obtenu de la direction de la chaîne publique une explication : il n'y avait pas de contradicteur pour « contrebalancer » le propos d'Adèle Haenel. Nos amis d'Arrêt sur Images soulignent le double standard que pratiquent désormais les médias de service public, et l'extrême mauvaise foi des explications fournies.

Cela peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique. Rappelons pour les mémoires défaillantes que le mot « génocide » a été validé par Amnesty International, de nombreuses ONG, et par la rapporteuse spéciale de l'ONU, Francesca Albanese, autrice en mars 2024 d'un rapport intitulé « Anatomie d'un génocide ». Adèle Haenel ne l'a pas inventé. Il y a longtemps que la vie, au sens biologique du terme, est attaquée à Gaza, comme le montre encore Naza, le documentaire primé à la Mostra de Venise (3).

Mais la comédienne a poussé un peu plus loin le bouchon. Elle a appelé à des sanctions. Sa parole venait le jour même où précisément douze pays, dont la France, le Canada et le Royaume-Uni, ont imposé à Israël des sanctions sur les produits venus de Cisjordanie. Aurait-elle été exaucée ? Loin de là, car si ces dispositions ne sont pas sans effets, elles procèdent toujours de la même logique. Il s'agit de donner à voir des sanctions qui contournent la question de la responsabilité du gouvernement israélien. C'est la faute de Ben-Gvir et des colons fanatisés, jamais à l'armée d'un État, jamais au Premier ministre.

Le génocide à Gaza comme l'épuration ethnique en Cisjordanie ne seraient donc aucunement l'accomplissement méthodique d'un projet historique. C'est pourtant de cela qu'il s'agit comme le documente avec force l'enquête de l'organisation israélienne des droits de l'homme B'Tselem publié le 14 septembre. C'est ce « système politique » dénoncé par l'ONG que l'Union européenne, Paris et quelques autres capitales ne veulent pas voir. Seule, sans doute, une rupture franche et assumée de l'accord d'association qui traite Israël en parangon de vertu démocratique aurait des effets immédiats.

« La défense avouée ou inavouée de la politique coloniale israélienne fait partie aujourd'hui du corpus idéologique de la droite et de l'extrême droite. »

On ne méconnaît pas les bonnes ou mauvaises raisons de cette dérobade : de probables représailles de Trump qui se vengerait sur l'Ukraine, et un déchaînement des principales organisations juives pro-israéliennes sur le thème de l'antisémitisme, mais aussi d'une grande partie du paysage politique. Car voilà sans doute le fond du problème. La défense avouée ou inavouée de la politique coloniale israélienne fait partie aujourd'hui du corpus idéologique de la droite et de l'extrême droite. De Le Pen à Hollande. À la croisée des chemins, on trouve par exemple Aurore Bergé, ministre, mais aussi présidente du groupe d'amitié France-Israël, qui refuse obstinément de qualifier de raciste la théorie du « grand remplacement ».

Il y a dans tout cela une grande cohérence qui nous fait voyager du Proche-Orient jusqu'au cœur d'une classe politique qui n'aura pas grand mal à s'adapter à Marine Le Pen en cas de malheur. Les médias de service public s'y préparent aussi. À Radio France, on embauche le directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles ; sur France 5, on « cancelle » Adèle Haenel. Cette affaire met une nouvelle fois en évidence la centralité du conflit israélo-palestinien dans nos débats. Non seulement pour ce qu'il est, mais aussi pour ce qu'il représente comme point de ralliement politique. Avec ses tabous et ses dérives.

Notes

1- Viser juste / L'Arche Éditeur.
Cette censure peut aussi nous inspirer une réflexion sur la place qu'occupe Israël dans la droitisation de notre paysage médiatique.

2- La grande évasion / Collectif des États généreux / Buchet-Chastel.
Sur le même sujet : Adèle Haenel censurée : le double standard du service public

3- Le film a été jugé comme « un acte de trahison » par le ministre de la Culture israélien, qui demande la déchéance de nationalité pour leurs deux réalisateurs, Yuval Abraham et Rachel Szor.

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22.09.2026 à 12:44

« Nous sommes du même camp : il est l'heure de rejoindre la presse indépendante »

Collectif

Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s'agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue c'est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l'égalité. Nous sommes du même camp. Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C'est l'heure.

Tiré du blogue de l'auteur.

Depuis cet été en France, nos requêtes Google ne pointent plus vers des sources. Digérant des millions de pages internet, le moteur de recherche nous apporte désormais une réponse générée par intelligence artificielle (IA). Ce faisant, Google méprise celles et ceux qui produisent l'information et s'accapare le fruit de leur travail. Si les plus gros acteurs médiatiques pactisent avec les géants de l'intelligence artificielle, les acteurs plus modestes sont ignorés et se retrouvent totalement invisibilisés. Avec l'IA, les citoyens et citoyennes sont privés d'une part de leur libre arbitre. Ils ne choisissent plus comment ils s'informent, “on” choisit à leur place.

Google n'est qu'un exemple de la manière dont les big tech vampirisent l'information et orientent le débat public. Avant lui, Facebook avait sciemment mis au ban les médias dans les suggestions faites aux internautes. Trop peu rentables commercialement.

Tout cela ne fait que renforcer un phénomène que nous ne connaissons que trop bien : l'accaparement de la production d'information par quelques-uns au détriment de toutes et tous.

Les médias indépendants n'auront jamais à leur tête un milliardaire prêt à perdre des dizaines de millions d'euros par an pour posséder un titre de presse et l'influence qui va avec. Ils ne comptent que sur vous. Dans une période où la clarté du débat public et l'honnêteté du journalisme doivent plus que jamais primer, où l'enquête doit l'emporter sur la déférence, où il faut des médias libres pour défendre les libertés, nous vous lançons cet appel solennel et collectif.

Vous seuls, lectrices et lecteurs, nous permettrez de ne pas être définitivement invisibilisés. Il ne s'agit pas de défendre nos petites chapelles mais le pluralisme des points de vue c'est-à-dire, in fine, la démocratie, la liberté et l'égalité. Nous sommes du même camp

Rejoignez-nous, relayez, donnez, abonnez-vous ! C'est l'heure.

Les signataires

La Presse libre, Coop médias, Alternatives économiques, Arrêt sur images, Basta, Blast, Bon Pote, Boudu, Cerise la coopérative, Clutch, La Déferlante, Le Média, Le Poulpe, Le Syndicat de la presse pas pareille, Le Cri, Les Jours, Les utopiques, L'Iceberg, L'Observatoire des multinationales, Marsactu, Mediacités, Mediapart, Next, Politis, Qui vive, Reflets, Reporterre, Rue89 Bordeaux, Rue89 Lyon, Rue89 Strasbourg, Rural, Socialter, Splann, Vert, Vertige.

Vous souhaitez rejoindre cet appel ? Vous pouvez nous contacter à dumemecamp@proton.me

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22.09.2026 à 12:43

Entretien avec des membres du syndicat « Priama Diia »

solidaritycollectives.org

L'auto-organisation anti-autoritaire en Ukraine englobe aujourd'hui un large éventail d'initiatives, de projets, d'organisations, d'idées et de pratiques.

Tiré de Entre les lignes et les mots

15 septembre 2026

Aujourd'hui, nous souhaitons vous présenter une brève interview de membres du syndicat étudiant « Priama Diia » (Action directe) au sujet de leurs récentes actions et de leurs projets, de leur point de vue sur l'activisme contemporain en Ukraine, ainsi que des pressions auxquelles le syndicat a été confronté de la part des forces de l'ordre.

« Priama Diia » est un syndicat étudiant qui s'inscrit dans la lignée d'une tradition anarchiste de base dont l'histoire moderne remonte à 2008. Après plusieurs générations de militant·es et des périodes d'inactivité, la quatrième génération actuelle de l'organisation rassemble des centaines d'étudiant·es à travers toute l'Ukraine.

L'une des récentes campagnes du syndicat porte sur la lutte pour des transports publics abordables à Kyiv — une question qui, en temps de guerre, affecte directement la capacité des personnes à étudier, à travailler et à se déplacer dans la ville.

Parlez-nous de votre rôle dans la campagne contre la hausse des tarifs des transports en commun. Pourquoi avez-vous rejoint cette campagne ?

« Priama Diia » s'est activement impliquée dans la campagne : nos militant·es ont participé à des manifestations, ont collé des affiches, ont pris part à des consultations publiques, ont adressé des requêtes officielles à l'administration municipale de Kyiv et ont relayé des informations sur les manifestations via nos réseaux sociaux. Cet engagement actif s'explique par le fait que la question de l'accessibilité financière des transports en commun touche directement les étudiant·es. Les résidences universitaires étant situées loin des universités et les moyens de transport privés étant inabordables, les étudiants sont contraints de recourir en permanence aux marshrutkas [taxis collectifs NdT] aux trolleybus et au métro pour se rendre sur leur lieu d'études. Cela signifie que le coût des transports — qui, avec les nouveaux tarifs, représentera au moins un quart d'une bourse standard — constitue une dépense constante et inévitable pour les étudiant·es. Une multiplication par près de quatre des tarifs ne fera qu'accentuer la pression financière qui pèse sur les étudiant·es, qui auront désormais encore plus de mal à subvenir à leurs besoins fondamentaux.

Qui sera le plus touché par cette hausse ?

Ce changement sera particulièrement ressenti par les étudiant·es qui vivent en périphérie ou en dehors de la ville et qui sont contraint·es de planifier minutieusement leurs déplacements et de compter chaque centime. Parallèlement, l'accès à la ville sera restreint non seulement pour les jeunes, mais aussi pour ce qu'on appelle les voyageurs/voyageuses pendulaires [for so-called pendulum migrant] : enseignant·es, infirmier·es, vendeurs/vendeuses, ouvrier·es du bâtiment, personnel technique, employés·e du secteur des services, ainsi que les personnes âgées, les sans-abri et d'autres groupes vulnérables.

Pourquoi les transports publics constituent-ils pour vous un enjeu politique ?

Les transports publics sont essentiels pour mener une vie digne en ville et pour garantir un accès égal à ses infrastructures. Lorsque nous sommes contraint·es de payer plus cher pour exercer le droit fondamental à la liberté de circulation — et, par là même, les droits au travail, à l'éducation, etc. —, notre liberté est restreinte. Le fait que les politiques néolibérales réduisent la mobilité et la liberté des couches de la population à faibles revenus constitue un problème politique. Cette décision incarne une vision particulière de qui doit avoir accès à la ville et de qui doit être exclu de la vie sociale. Les coupes budgétaires dans le domaine social peuvent limiter la capacité de la majorité des citoyen·nes à participer sur un pied d'égalité à la société, à l'économie et à la vie politique.

Les manifestations sociales en temps de guerre sont souvent critiquées sous prétexte que « ce n'est pas le moment ». Êtes-vous confronté·es à ce genre de remarques, et comment y répondez-vous ?

Nous sommes assez souvent confronté·es à ce reproche, mais alors que la guerre en est à sa cinquième année, il a perdu toute crédibilité. Ce qui profite à l'ennemi, c'est précisément l'idée que les personnes devraient mettre leur vie entre parenthèses et renoncer à leurs libertés civiles. Liberté et sécurité constituent une fausse dichotomie. Pour beaucoup, la résistance à l'impérialisme russe a acquis non seulement une signification négative, mais aussi positive : nous ne luttons pas seulement contre l'asservissement, mais aussi pour la démocratie et la justice. En d'autres termes, nous nous battons pour une vision particulière de l'Ukraine — une Ukraine indépendante, autonome, anti-autoritaire, sans classes, progressiste, féministe et socialiste, selon les termes de [Davyd] Chychkan.

En ce sens, les manifestations contre les abus de pouvoir, les lois antisociales et autoritaires, les scandales de corruption, etc., s'inscrivent dans le prolongement de cette lutte. Nous en sommes venus à comprendre que la victoire du peuple ukrainien dans cette guerre ne dépend pas de l'impunité des dirigeant·es, mais, bien au contraire, de la libre expression de la volonté populaire.

Un pouvoir qui n'a de comptes à rendre à personne facilite également l'exploitation de la guerre à des fins lucratives et aggrave les inégalités sociales, ce qui ne fait qu'accroître le ressentiment au sein de la population et déstabiliser la société civile en empêchant les gens de subvenir à leurs besoins fondamentaux. Tout cela a un impact négatif sur la capacité militaire de notre pays. La contestation sociale est donc, en réalité, un sujet d'une grande actualité.

Votre stratégie militante a-t-elle évolué à la suite des pressions publiques exercées sur Maksym Shumakov, ancien militant de Priama Diia ?

La procédure pénale engagée contre Shumakov a renforcé notre méfiance envers les services de sécurité, accru nos inquiétudes quant à la sécurité de nos militant·es et mis en évidence l'importance de rester visibles. Elle a constitué le point culminant d'une pression prolongée exercée par les forces de l'ordre sur notre organisation et, plus largement, sur les initiatives progressistes. De nombreuses et nombreux camarades ont ressenti de l'angoisse face à la proximité et à l'impact personnel de ces répressions.

Cependant, la pire chose que nous puissions faire dans cette situation est de céder à la peur et de commencer à nous autocensurer. Nous ne devons pas cesser de parler des questions anarchistes et socialistes-démocratiques. De plus, nous devons examiner d'un œil critique les lois sur la décommunisation en vertu desquelles on tente d'emprisonner Maksym, car elles ont été promues par des forces réactionnaires, contiennent de nombreuses contradictions et constituent une menace pour la liberté académique. Plus largement, nous devons résister aux tentatives visant à réprimer l'activité syndicale indépendante et à marginaliser les idées de gauche, en faisant progressivement basculer la fenêtre d'Overton [métaphore désignant l'ensemble des opinions ou pratiques considérées comme acceptables par l'opinion publique d'une société donnée – NdT] en notre faveur.

Où trace-t-on la ligne de démarcation entre les restrictions nécessaires en temps de guerre et une situation où la guerre commence à servir de prétexte pour justifier la restriction des droits sociaux et politiques ?

Cette ligne se situe là où les autorités pourraient éviter de restreindre les libertés civiles, mais choisissent de ne pas le faire. L'augmentation des tarifs illustre clairement cette sélectivité dans la décision de déterminer qui doit se serrer la ceinture et qui, au contraire, bénéficie de privilèges. En particulier, le conseil municipal de Kyiv continue de pratiquer des loyers trop bas pour la location de terrains municipaux ou ne met pas en œuvre une fiscalité adéquate sur les entreprises des oligarques, qui sont pour la plupart offshore. Nous sommes constamment contraint·es de faire des concessions et on nous dit que ces changements sont « nécessaires » ou « inévitables ». Pourtant, les actions des autorités révèlent une politique délibérée visant à protéger la richesse privée tout en créant une pénurie publique.

Tout comme les pressions exercées sur le NABU et le SAPO*, la volonté d'adopter le nouveau Code civil et le limogeage de Fedorov, nous assistons à des politiques qui ouvrent davantage la voie à la corruption tout en sapant les capacités de défense de l'Ukraine et en réduisant au silence les journalistes indépendant·es et le personnel militaire. Les restrictions systématiques imposées aux plus démuni·es ne peuvent plus être justifiées par la guerre.

* Bureau national anti-corruption d'Ukraine et Parquet spécialisé dans la lutte contre la corruption

https://www.solidaritycollectives.org/en/intervyu-z-uchasni_czyami-profspilki-pryama-diya/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:41

Audit citoyen de la dette, annulation de la dette illégitime : deux impensés à gauche

Patrick Saurin

La récente proposition de Jean-Luc Mélenchon de jeter au feu ou de congeler la part de la dette publique détenue par la BCE a eu le mérite de réactiver le débat autour de la dette, notamment du côté des économistes hétérodoxes.

17 septembre | tiré du site du cadtm.org | Photo : Eric Toussaint présente le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec le 17 juin 2015. A sa droite, des membres du gouvernement et, sur le perchoir, Zoe Konstantopoulou.
https://www.cadtm.org/Audit-citoyen-de-la-dette-annulation-de-la-dette-illegitime-deux-impenses-a

Mais ce débat a révélé également deux carences du discours de la gauche : l'absence de proposition d'audit citoyen de la dette publique et l'élusion de son corollaire l'annulation de la part illégitime de cette dette. Pour preuve, voici un florilège de quelques textes publiés ces dernières semaines :

  • Le 22 août 2026, Tribune publié par 50 économistes dans Le Nouvel Obs, « “Mettre la dette au frigo” : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers »,
  • Le 3 septembre 2026, Mathias Thépot : « Annuler la dette publique ne règlera pas le problème de la dette face aux marchés »,
  • Le 4 septembre, Jean-Luc Mélenchon : « La dette sans tabou »,
  • Le 7 septembre 2026, Romaric Godin : « La “crise de la dette” : un récit conservateur à visée répressive »
  • Le 8 septembre, Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat : « Dette publique, débat sur l'annulation et domination de la finance »,
  • Le 11 septembre, dépêche AFP relative aux propos d'Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France : « Effacer la dette serait “illégal, dangereux et inutile”,
  • Frédéric Lordon préconise la sortie de le dette publique des marchés financiers et la restauration d'un équivalent de « circuit du Trésor » de l'après-guerre, mais il n'évoque pas lui non plus l'audit citoyen. Le 31 août 2026, Frédéric Lordon, « Dette : le frigo, l'euro et le plan B »,

Avant de développer mon propos, je tiens à préciser d'emblée que le but de ce papier n'est pas faire la leçon à des économistes et à des politiques en plaçant mon analyse en surplomb de la leur. Mon but est respectueusement et modestement d'attirer leur attention, et dans le même temps celle des lectrices et des lecteurs de Mediapart, sur deux axes de réflexion ignorés, mais qu'il est indispensable à mes yeux de prendre en considération dans une réflexion sur la dette publique. Il s'agit de l'audit citoyen et de l'annulation des dettes publiques illégitimes.

L'audit citoyen : une pratique démocratique associant les citoyennes et les citoyens à l'action politique

Avant toute chose, il est bon de rappeler que la dette publique n'est pas simplement un outil neutre permettant à l'État, une collectivité, un organisme d'administration centrale ou à la Sécurité sociale de financer ses investissements. La dette publique ne se résume pas à cette seule dimension technique car, depuis le XIXe siècle, elle est utilisée comme un instrument de domination et de spoliation partout dans le monde.

Les audits citoyens ne sont pas une vue de l'esprit, de la pure théorie. Rappelons tout d'abord qu'il s'agit d'un droit élémentaire des citoyens et un droit souverain de la nation. La réalisation d'audit de la dette est également une obligation au regard du droit international [1] et, dans certaines situations, au regard du droit européen [2]. En France, deux articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen peuvent être invoqués à l'appui du droit à la mise en œuvre d'un audit citoyen :

L'article 13 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

L'article 14 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 déclare que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Ces deux articles autorisent les citoyens à vérifier si toutes les personnes physiques et morales assujetties à l'impôt contribuent en fonction de leurs revenus et s'il n'y a pas des situations dans lesquelles certains contribuables n'acquitteraient pas l'impôt qu'ils devraient, avec pour conséquence une compensation par de la dette publique. Les citoyens sont également en droit de s'assurer que les emprunts ont servi l'intérêt général

L'article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 prévoit que « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration », c'est-à-dire qu'il donne un droit de regard aux citoyens sur l'utilisation de l'argent public et sur la manière dont la dette a été contractée.

Des audits citoyen de la dette publique ont déjà été réalisés. J'en donnerai deux exemples relativement récents.

L'audit de la dette publique de la France réalisée par le CAC en 2014

Le premier concerne la France et remonte à 2014 lorsque le Collectif pour un Audit Citoyen de la dette publique (CAC), composé d'économistes, de syndicalistes et de militants associatifs, s'est penché sur la dette publique de la France pour répondre à quelques questions cruciales, notamment : d'où vient la dette ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général, ou bien au bénéfice de minorités déjà privilégiées ? À l'issue de ses investigations, le CAC a conclu que 59 % de cette dette était illégitime. L'audit a estimé que les cadeaux fiscaux consentis aux plus fortunés avaient représenté 488 milliards d'euros de ponction sur les recettes publiques, tandis que les taux d'intérêt excessifs pratiqués par les banques avaient coûté à l'État 589 milliards d'euros d'intérêts (ce montant comptabilise les seuls intérêts dépassant le taux moyen de 2 % qu'aurait payé l'État sur les 30 années précédant la réalisation de l'audit si les banques avaient pratiqué un taux raisonnable). [3]

Le second exemple nous emmène en Grèce en 2015.

L'audit de la dette publique de la Grèce réalisée par la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque en 2015

En avril 2015, la présidente du parlement grec de l'époque, Zoé Kostantopoulou, met en place la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque dont elle confie la coordination scientifique à Éric Toussaint. La Commission a pour mandat de mener des investigations sur l'origine et l'augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur l'impact qu'ont eu sur l'économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats. La Commission a également pour mission d'amener à une prise de conscience sur les questions relatives à la dette grecque, tant sur le plan interne qu'au niveau international, de formuler des arguments et de proposer des scénarios relatifs à l'annulation de la dette.

À l'issue de ses investigations, la Commission a démontré que la dette grecque a principalement servi à sauver les banques privées grecques et européennes en leur permettant de réduire leur exposition aux titres publics grecs. Elle a également apporté la preuve que l'ensemble de la dette publique grecque (dettes envers le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière, les prêts bilatéraux et la dette aux créanciers privés) était illégale, illégitime et odieuse. La commission a préconisé la répudiation de la totalité de cette dette.
Malheureusement, cette proposition validée par la présidente du Parlement grec n'a pas été retenue par Alexis Tsipras et Yánis Varoufákis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances à l'époque. [4]

L'annulation des dettes illégitimes : une pratique reposant sur le droit et le rapport de force déjà mise en œuvre dans le passé

Le juriste russe Alexander Nahum Sack a été le premier à théoriser la doctrine de la dette odieuse en 1927. Selon lui, si une dette a été contractée contre les intérêts de la Nation, du peuple ou de l'État, et si les créanciers ne peuvent démontrer qu'ils ignoraient l'usage d'une telle dette, celle-ci est réputée odieuse et donc nulle.

La CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, anciennement Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde) a poursuivi la réflexion de Sack et a développé un nouveau cadre et dispositif théoriques autour de quatre types de dettes susceptibles de ne pas être remboursées : la dette illégale (souscrite en violation du droit), la dette illégitime (dette contraire au droit ou dont les conditions sont abusives ou qui n'est pas utilisée au service de la population, par exemple lorsqu'une dette privée est transformée en dette publique sous la pression des créanciers), la dette insoutenable (dette qui peut être légitime mais dont le remboursement ne permet pas à l'État d'assurer ses obligations en matière de droits humains fondamentaux), la dette odieuse (dette souscrite auprès d'un créancier qui savait que celles-ci avait été contractée en violation des principes démocratiques et employée contre les intérêts de la population).

De nombreuses annulations de dette ont été réalisées dans le passé. Cela commence au troisième millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte. Ce mouvement s'est poursuivi. Citons quelques exemples. Au XIXe siècle, en Amérique après la guerre de Sécession, les États du Nord ont répudié les dettes dues aux États du Sud. En 1918, le nouveau gouvernement russe issu de la Révolution a refusé de rembourser les fameux « emprunts russes ». On peut mentionner de nombreux autres pays. En Amérique : le Mexique, le Brésil, la Bolivie, l'Équateur, le Costa Rica, Cuba, le Pérou, l'Argentine, le Paraguay. En Afrique, le Burkina Faso. En Europe, la Pologne, l'Allemagne (en 1953), l'Islande. On peut ajouter également la Turquie.

Si, comme on vient de le voir des audits citoyens et des annulations de dettes publiques sont susceptibles d'être réalisés avec succès, ils ne suffisent pas à eux seuls à remettre en cause l'ordre du capital. Comme l'écrit Éric Toussaint, le porte-parole du CADTM, dans la conclusion de son livre, Le système dette :

« La répudiation des dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d'un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d'évoluer vers une société libérée des différentes formes d'oppression et d'exploitation. » [5]

Au terme de ce texte, j'invite les responsable politiques, avec le concours des économistes, des citoyennes et des citoyens, de prendre au sérieux les propositions en matière d'audit citoyen et d'annulation de dette illégitime, et d'en faire un élément de leur programme ainsi que de leur action sur le terrain dans le cadre d'une participation démocratique.

Notes

[1] Les principes directeurs des Nations unies relatifs à la dette extérieure et aux droits de l'Homme (A/HRC/20/23), adoptés par le Conseil des droits de l'Homme en juillet 2012, demandent aux États de conduire régulièrement des audits de leur dette publique, en vue d'assurer la transparence, le compte rendu de leur action dans la gestion de leurs ressources, et d'éclairer les décisions d'emprunt à venir.

[2] Le règlement (UE) n° 472/2013 du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2013 enjoint à un État membre soumis à un programme d'ajustement macro-économique de réaliser « un audit complet de ses finances publiques, afin, notamment, d'évaluer les raisons qui ont entraîné l'accumulation de niveaux d'endettement excessifsainsi que de déceler toute irrégularité » (paragraphe 9 de l'article 7).

[3] Le rapport complet est accessible par le lien : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/que-faire-de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france

[4] Le rapport complet se trouve dans le livre : La Vérité sur la dette grecque, Rapport de la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[5] Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 304.

Auteur.e
Patrick Saurin a été pendant plus de dix ans chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d'Épargne. Il est porte-parole de Sud Solidaires BPCE, membre du CAC et du CADTM France. Il est l'auteur du livre « Les prêts toxiques : Une affaire d'état ».
Il était membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce, créée le 4 avril 2015.

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22.09.2026 à 12:40

Face à l'IA, dépasser l'impuissance

Paul Bartali

Face à l'IA, le refus moral et le boycott constituent une défaite stratégique. Sortir du purisme pour contester le contrôle politique et social de cette technologie est un impératif

Billet de blog 29 juillet 2026 | Illustration 1Agrandir l'image : Illustration 1 -© Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart
https://blogs.mediapart.fr/paul-bartali/blog/290726/face-lia-depasser-limpuissance

Le purisme comme défaite anticipée

Depuis deux ans, l'intelligence artificielle générative s'est imposée dans nos quotidiens en occupant une place de plus en plus conséquente dans les entreprises, les administrations et les universités à un rythme qu'aucune régulation n'a suivi. Une partie de la gauche, à raison, inquiète des dégâts sociaux et écologiques qu'elle produit, en conclut qu'il faut la refuser en bloc. Cela se traduit à travers le boycott, l'objection de conscience ou des appels à l'éradication pure et simple de l'outil. Cette réaction part certes d'une analyse globalement juste, établie à travers différentes critiques matérialistes de l'intelligence artificielle. Elles défont toutes la technologie de son mythe messianique et révèlent sa vraie nature sous le capitalisme tardif.

L'IA s'impose comme une infrastructure destinée à relancer la productivité au service d'un projet de société marchand, autoritaire et écocidaire. Par conséquent, sa « régulation éthique » promue par les géants du secteur n'est jamais qu'une blague concurrentielle. Mais ce constat se retourne contre lui-même dès qu'il conclut sur le rejet absolu ou l'éradication de l'outil. Car l'IA ne s'est pas seulement imposée comme une technologie de plus, elle est devenue le terrain même où se joue la bataille hégémonique de la décennie. Refuser d'y entrer, au nom d'une pureté morale, ne fait pas reculer d'un pouce le capitalisme et les techno-fascistes qui la contrôlent, c'est même leur laisser le champ libre.

Le choc social de l'IA

Ce refus par principe se heurte à une réalité plus grande car l'IA est déjà en train de transformer, de déqualifier et de détruire des emplois à grande échelle. Et pourtant, aucun débat sur sa rentabilité économique ne change quoi que ce soit à ce que vivent concrètement les personnes concernées. Le monde universitaire en offre d'ailleurs un raccourci révélateur, face à un collectif d'enseignants-chercheurs toulousains qui a récemment appelé à un refus par principe d'utiliser l'IA générative, des voix se sont élevées à l'intérieur même de la profession pour rappeler que la quasi-totalité des étudiants s'en servaient déjà et que décréter le tabou sans se former soi-même à l'outil revenait surtout à laisser les plus démunis s'en débrouiller seuls.

C'est ce même arbitrage qui traverse toute la question sociale : un retrait moral qui protège la cohérence de qui le formule, tout en abandonnant ceux qui n'ont pas ce luxe. Le MIT a montré que l'IA générative ne devrait accroître la productivité globale que de 0,05 à 0,07 % par an. Pourtant, les géants du secteur engagent des dépenses titanesques (plus de 800 milliards de dollars en 2026) alimentant une bulle spéculative faite d'engagements hors bilan et de dettes massives. Ce paradoxe dévoile la logique profonde du capitalisme : l'IA n'a pas besoin d'être performante ou soutenable à long terme pour détruire des emplois, aujourd'hui il lui suffit uniquement de servir à remplacer le travail humain à moindre coût.

En France, la vague touche les métiers créatifs (rédacteurs, traducteurs, graphistes,etc.) mais s'attaque aussi de plein fouet aux services publics. Selon Roland Berger, 38 % des emplois de la fonction publique sont exposés à l'IA mais la CFDT évalue à 8 % la part directement automatisable (soit 430 000 postes). Chez France Travail, où l'opérateur prévoit de supprimer 2 300 postes d'ici 2027 tout en multipliant les outils algorithmiques, comme à la CAF ou dans les banques. Le risque de voir des agents dépossédés de leur métier, réduits à de simples superviseurs de systèmes qu'ils ne contrôlent plus est flagrant.

À l'autre bout de la chaîne, cette infrastructure perpétue une division néocoloniale du travail. Au Kenya, plus d'un millier d'annotateurs employés par Sama pour le compte de Meta ont été brutalement licenciés en avril 2026 sur décision unilatérale venue de Californie. Payés 300 dollars par mois pour modérer des contenus violents. Cela illustre le contrôle total du secteur par des donneurs d'ordre américains laissant des salariés à la merci de décisions impériales, sans le moindre pouvoir de négociation collective.

Face à ce choc social, on ne répond pas par une posture basée uniquement sur l'immoralité des algorithmes et du monde qu'ils défendent. Dire aux travailleurs « nous refusons cette technologie », c'est les désarmer stratégiquement. Comme le montre l'analyse de Bernard Friot, l'enjeu n'est pas d'attendre une indemnisation passive de l'Etat qui entérinerait notre inutilité économique. La tâche de la gauche est d'organiser la riposte d'abord sur le terrain de la production en rattachant le salaire à la personne plutôt qu'à l'emploi concurrencé par la machine, puis d'imposer le contrôle direct des travailleurs sur les choix des investissements et l'introduction des algorithmes. L'automatisation ne doit pas signifier précariser mais libérer du temps pour la décision politique, l'organisation du quotidien et la création.

Ne pas rejouer la défaite du Web 2.0

Ce risque de désarmement stratégique n'est pas une hypothèse sortie de nulle part, puisque la gauche l'a déjà vécu, face à l'émergence des plateformes numériques au tournant des années 2010. Facebook, Twitter, YouTube ont été majoritairement désertés par la gauche critique, qui y voyait des dispositifs d'aliénation ne méritant pas qu'on s'y attarde. Les faits donnent une actualité dure à cette défaite, une étude interne menée par Twitter/X en 2022 a montré que les contenus publiés par des élus de droite bénéficiaient d'une amplification algorithmique supérieure à ceux de la gauche. Cet écart s'est encore creusé depuis le rachat de la plateforme par Elon Musk au point qu'elle est devenue une place centrale des droites radicales mondiales.

En Allemagne, une étude de l'université de Potsdam a montré qu'à l'approche des élections régionales de 2024, les utilisateurs de TikTok étaient exposés en moyenne à neuf contenus favorables à l'AFD par semaine contre un seul pour les autres partis. Ce précédent éclair ce qui se joue aujourd'hui à une échelle supérieure. Car l'IA telle qu'on nous l'impose, n'est pas un simple réseau social de plus mais une mutation anthropotechnique qui porte un projet de société total auquel il faut plus que jamais y faire face.

Contre l'écocide concurrentiel : socialisation

L'argument écologique, souvent brandi en dernier recours pour justifier le refus technologique, mérite le même type de reformulation plutôt qu'un simple constat d'impuissance. Il ne s'agit pas ici de nier le coût matériel de l'IA. Selon l'Agence internationale de l'énergie, la consommation électrique liée à l'IA et aux centres de données pourrait dépasser 1 000 TWh en 2026, contre 460 TWh en 2022, soit l'équivalent de la consommation totale du Japon, tandis que ces infrastructures ont englouti environ 560 milliards de litres d'eau dans le monde en 2023.

Si la capacité de calcul pose en elle-même des limites physiques et écologiques évidentes, le moteur de son explosion incontrôlée réside avant tout dans la logique d'accumulation et la guerre concurrentielle. Que Google, Microsoft, Amazon, Meta et OpenAI se disputent le même marché conduit chacun à démultiplier ses propres centres de données par crainte de perdre du terrain sur ses rivaux. Cette logique marchande suffit à expliquer pourquoi la sobriété n'entre jamais en compte dans le choix d'implanter une nouvelle infrastructure.

Cette impasse face aux infrastructures lourdes et la légitimité de leur besoin concret n'est pas nouvelle, elle rejoue même un dilemme historique de la gauche quant à la ligne à tenir face aux outils industriels centralisés. On retrouve un enjeu similaire dans les débats sur le nucléaire, nationalisé dès 1945. La production électrique y est longtemps restée un objet de désaccord entre une culture industrielle et étatique portée par le PCF et la CGT à EDF, face à une critique écologiste qui en a fait un symbole à rejeter en bloc, notamment lors des affrontements de Creys-Malville en 1977, où la répression policière a coûté la vie à un manifestant antinucléaire. Sans trancher ce débat sur le fond, ce précédent montre une chose : qualifier de façon monolithique une infrastructure de « mal absolu » plutôt que de se battre pour son contrôle nous prive de toute prise sur sa gestion laissant l'État et l'industrie décider seuls des choix à notre place.

C'est cette leçon qu'une planification démocratique des ressources informatiques doit appliquer à l'IA, à ceci près qu'il devrait ici, commencer par en arracher la propriété aux monopoles privés. Mettre fin à la concurrence marchande réduirait le nombre d'infrastructures physiques nécessaires et réorienterait le calcul vers des besoins collectifs (prévision climatique, recherche médicale, planification énergétique, etc.). Une infrastructure sous contrôle démocratique permet de surcroît d'imposer des exigences écologiques par implantation là où l'énergie décarbonée est disponible, l'application de moratoires sur l'extension du parc privé, etc.

L'empreinte de l'IA n'est donc pas qu'une fatalité inhérente au code qu'elle requiert, elle est également intrinsèquement liée au chaos concurrentiel du capitalisme et s'y attaquer impose la question de la socialisation des infrastructures de calcul plutôt que le fantasme d'une extinction de la technologie.

Constituer un front pluriel et réaliste

Cette socialisation trouve d'ailleurs sa légitimité dans l'histoire même du savoir qu'elle mobilise. L'apprentissage automatique et les grands modèles de langage ne sont pas nés du génie de quelques entrepreneurs de la Silicon Valley : ils reposent sur des décennies de recherche mathématique publique, sur l'accaparement du langage humain et sur le travail invisible du clic mondial. C'est d'ailleurs ce que la thèse de Marx du « general intellect », développée dans les "Grundrisse", permet précisément de penser. Ce savoir accumulé appartient historiquement à la collectivité et le libérer de la cage de la propriété privée est la condition pour en faire un instrument d'émancipation plutôt que d'exploitation et d'oppression.

Prôner malgré tout le désengagement, au nom d'un « There Is No Alternative » inversé, revient à ériger la capture capitaliste actuelle d'une technologie en son essence inaltérable, c'est le mécanisme même du « réalisme capitaliste » que décrivait Mark Fisher. Mener la bataille inverse suppose de ne pas se tromper de méthode. Il serait naïf de croire qu'une réforme progressive des institutions existantes suffira à elle seule, mais il serait tout aussi vain de se replier dans des communautés autonomes en abandonnant l'État aux seuls intérêts privés. Les deux terrains doivent être investis en même temps et non l'un à la place de l'autre.

Le premier terrain d'action est État lui-même. Le considérer comme un bloc monolithique au service exclusif du capital serait une erreur. Comme le soulignait Nicos Poulantzas, l'État est la « condensation matérielle d'un rapport de forces ». Il est en permanence tiraillé entre deux logiques contradictoires. D'un côté, des impératifs sécuritaires qui le poussent à s'allier aux monopoles privés de l'IA ; de l'autre, la nécessité de préserver la paix sociale à travers le droit du travail, la régulation et la recherche publique. Déserter l'État au nom d'une pureté militante revient à laisser ses leviers juridiques et budgétaires au capital, alors qu'ils pourraient servir à briser les monopoles, imposer des normes écologiques strictes et de financer une alternative publique.

Le second terrain puise dans l'imaginaire historique de la commune, dans une veine plus proche de Murray Bookchin. Parce que l'État souffre d'une inertie bureaucratique que la seule lutte institutionnelle ne suffira pas à surmonter. Il lui faut donc opposer des contre-institutions technologiques autonomes véritablement démocratique appliquant la démocratie direct.

Exiger l'éradication pure et simple de l'IA reste au bout du compte, un vœu pieux qui masque un retard stratégique plutôt qu'il ne le comble. La technologie est déjà intégrée aux structures matérielles de notre époque. Il ne reste donc qu'à abandonner le dogmatisme moral pour engager une guerre de position sur plusieurs fronts :

Contre le projet de société que la Silicon Valley technofasciste qui cherche à imposer par ces outils, une société de surveillance où les logiques d'exclusion et de discrimination l'emportent sur toute promesse d'émancipation.
Dans la machine et les salles de classe, en apprenant à se servir de ces outils avec un œil critique plutôt que de décréter le tabou et de porter des revendications concrètes sur ce que l'automatisation transforme dans le travail humain visant à l'émancipation plutôt qu'à la précarisation.

Dans l'État, en mobilisant le droit pour démanteler les monopoles, stopper l'explosion des consommations d'eau et d'électricité puis de soumettre le calcul à une planification écologique stricte.
Dans la commune, enfin, en créant des pôles du numérique autogérés, offrant aux associations et écoles des outils d'IA ouverts, et garantissant la protection réelle des données personnelles en passant par des modèles hébergés sur des serveurs coopératifs à l'échelle municipale, mis au service de la planification écologique locale, des transports publics ou de la redistribution transparente des ressources, par exemple.

C'est en affrontant le système sur son propre terrain et non en se réfugiant dans les marges morales de l'histoire, que la gauche pourra disputer l'hégémonie et construire une véritable alternative crédible.

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22.09.2026 à 12:39

« Taxer les riches ! » : vers une internationale de la justice fiscale ?

Ronald Cameron

La campagne électorale au Québec est bien engagée et malgré que la société bien pensante n'arrête pas de dissuader de taxer les grandes fortunes, Québec solidaire a réussi à mettre la question dans l'actualité et à obtenir des appuis ! Or, s'il est une préoccupation qui se développe au niveau international dans plusieurs pays occidentaux, il s'agit bien de l'accroissement des fortunes et des écarts de richesse.

Tiré d'alter.quebec

De la mauvaise foi

Des médias qui se disent neutres ont rapidement mobilisé leurs journalistes pour défendre l'idée que la proposition d'imposer les grandes fortunes serait inutile, en invoquant l'évasion fiscale. On nous a répété que croire à cette mesure serait vain, car les plus riches trouveront toujours un moyen de contourner les règles. C'est ce qu'on appelle du défaitisme ! La palme d'or revient probablement à Radio Canada et à son journaliste Jean Philippe Hugues, qui conclut, « faits vérifiés », que la mesure ne fonctionnera pas. Jean François Lysée a eu le courage de dire la vérité et est le seul, ces derniers temps, à s'opposer à cette prétendue neutralité.

Il n'est pas normal que les plus riches échappent à leurs obligations fiscales. Ce qui choque profondément la population, c'est de voir augmenter la fortune de façon indécente sans que leurs privilèges soient remis en question.

Une mobilisation internationale pour la taxation des grandes fortunes

Aujourd'hui, il existe un véritable écosystème transnational de mouvements qui militent pour la taxation des grandes fortunes. Ce réseau, qui s'est solidement structuré ces dernières années, rassemble des ONG de justice fiscale, des mouvements sociaux, des syndicats, des organisations écologistes et, plus récemment, des collectifs de millionnaires qui demandent à être davantage imposés.

En voici quelques uns au niveau mondial :

Le Tax Justice Network est sans doute le réseau intellectuel et militant le plus influent au niveau international en matière de justice fiscale. Il se consacre à l'évasion fiscale, aux paradis fiscaux, à la taxation du patrimoine et à la fiscalité des multinationales. Il publie de nombreuses données que les journalistes peuvent exploiter.

Oxfam International est l'une des organisations les plus visibles dans la campagne pour taxer les ultrariches. Ses rapports annuels sur les milliardaires et les inégalités sont souvent cités dans les appels à un impôt mondial sur les grandes fortunes.

Patriotic Millionaires réunit des personnes fortunées qui demandent explicitement que leurs propres impôts augmentent et que la taxation des milliardaires soit beaucoup plus forte. Des branches existent aux États Unis et au Royaume Uni. En juillet 2026, la branche britannique a indiqué que plus de 120 millionnaires avaient demandé au nouveau premier ministre britannique de taxer davantage leur richesse.

France : un important incubateur de mobilisation

Attac France, Oxfam France et 350.org mènent une campagne commune en France. Elles organisent des actions d'interpellation des parlementaires et soutiennent la taxation des ultrariches comme moyen de financer les services publics et la transition écologique.

Oxfam France propose un programme fiscal plus complet : taxe Zucman, ISF climatique, taxation accrue des dividendes, réforme de la taxe sur les transactions financières et taxation des très gros héritages. Selon ses estimations, cinq de ces mesures pourraient générer plus de 69 milliards d'euros.

La France est devenue l'un des principaux laboratoires de cette bataille, notamment autour de la « taxe Zucman », du nom de Gabriel Zucman, un économiste qui a lancé l'idée et qui œuvre en Californie. Il s'agit d'un impôt plancher de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 100 millions d'euros. La taxation des grandes fortunes reste un enjeu politique en France.

Royaume Uni : une coalition sociale assez remarquable

Au Royaume Uni, Tax Justice UK conduit une campagne structurée en faveur d'un prélèvement de 2 % sur les patrimoines supérieurs à 10 millions de livres. L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter environ 24 milliards de livres par an.

Par ailleurs, une coalition beaucoup plus large s'est formée autour de la même revendication et qui regroupe les réseaux suivants : Tax Justice UK, Oxfam GB, Greenpeace UK, 350.org, Green New Deal Rising, 38 Degrees, Patriotic Millionaires UK et le syndicat Fire Brigades Union, entre autres.

En novembre 2025, cette coalition a remis plus de 575 000 signatures au gouvernement pour demander une taxation accrue des super riches. Le dossier est très actuel : au 7 septembre 2026, la possibilité d'une taxation accrue du patrimoine fait partie du débat autour du prochain budget britannique.

Aux États Unis

Deux organisations jouent un rôle clé.

Americans for Tax Fairness organise des campagnes nationales autour du slogan « Tax the Rich » et collabore avec des syndicats et des groupes progressistes. Sa campagne 2026 relie explicitement la taxation des milliardaires au financement de la santé, de l'éducation et des programmes sociaux.

À cela s'ajoute Patriotic Millionaires, qui attire l'attention parce que ses porte parole sont eux mêmes millionnaires. Le mouvement conteste directement l'idée selon laquelle les personnes fortunées s'opposeraient toujours à une hausse de leur fiscalité.

De nombreuses campagnes locales et étatiques — notamment à New York, en Californie et dans l'État de Washington — mobilisent également beaucoup de gens aux États Unis. Lors des élections à mi mandat en novembre prochain en Californie, l'électorat devra choisir d'adopter ou non une taxe de 5 % sur la richesse des milliardaires. Son adoption pourrait renforcer un mouvement mondial de taxation des gouvernements de l'extrême richesse.

Graphique qui présente l'accroissement de la richesse des 0,001 de la population la mieux nantie des États-Unis face à la moyenne (40 %) ou au moins bien nantie (50%) 1975-2025, source https://realtimeinequality.org via Gabriel Zucman.

Canada et Québec

Au Canada, l'organisation la plus spécialisée est Canadiens pour une fiscalité équitable (Canadians for Tax Fairness). Elle mène une campagne intitulée « Taxons la richesse » et réclame un impôt progressif sur le patrimoine : 1 % au dessus de 10 millions $ ; 2 % au dessus de 50 millions $ ; 3 % au dessus de 100 millions $.

L'organisation estime que cette mesure pourrait rapporter plus de 39 milliards $ la première année. Elle demande aussi une tranche supplémentaire d'impôt sur les revenus supérieurs à un million de dollars, une réforme de l'imposition des gains en capital et une taxation des grandes successions. (Tax Fairness)

Le Québec ne reste pas en retrait. Les déclarations médiatisées de Claire Trottier, milliardaire Québécoise qui a appelé les pouvoirs publics à hausser la taxation des plus riches, ainsi que la récente campagne de la Coalition Main rouge, le manifeste 2026 du Collectif pour un Québec sans pauvreté et la coalition Échec aux paradis fiscaux illustrent les développements récents à ce propos. On doit aussi mentionner le travail d'Attac-Québec, l'Observatoire québécois des inégalités et l'Institut de recherche et d'informations socioéconomiques (IRIS).

Un mouvement qui commence à converger

Autrefois dispersées, ces campagnes tendent maintenant à se regrouper autour de revendications communes : un impôt annuel sur les très grandes fortunes, un impôt minimum sur les milliardaires, une taxation plus forte des héritages, la suppression des échappatoires fiscales et une imposition des revenus du capital proche de celle du travail. Elles relient aussi trois luttes qui étaient souvent séparées — inégalités sociales, financement des services publics et financement de la transition écologique.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

22.09.2026 à 12:38

Audit citoyen de la dette, annulation de la dette illégitime : deux impensés à gauche

Patrick Saurin

La récente proposition de Jean-Luc Mélenchon de jeter au feu ou de congeler la part de la dette publique détenue par la BCE a eu le mérite de réactiver le débat autour de la dette, notamment du côté des économistes hétérodoxes.

Tiré du Comité pour l'abolition de la dette illégitime
17 septembre 2026

https://www.cadtm.org/Audit-citoyen-de-la-dette-annulation-de-la-dette-illegitime-deux-impenses-a

Par Patrick Saurin

Eric Toussaint présente le rapport pour la vérité sur la dette publique au parlement grec le 17 juin 2015. A sa droite, des membres du gouvernement et, sur le perchoir, Zoe Konstantopoulou.

Mais ce débat a révélé également deux carences du discours de la gauche : l'absence de proposition d'audit citoyen de la dette publique et l'élusion de son corollaire l'annulation de la part illégitime de cette dette. Pour preuve, voici un florilège de quelques textes publiés ces dernières semaines :

. Le 22 août 2026, Tribune publié par 50 économistes dans Le Nouvel Obs, « “Mettre la dette au frigo” : le débat est celui de notre dépendance aux marchés financiers »,

. Le 3 septembre 2026, Mathias Thépot : « Annuler la dette publique ne règlera pas le problème de la dette face aux marchés »,

. Le 4 septembre, Jean-Luc Mélenchon : « La dette sans tabou »,

. Le 7 septembre 2026, Romaric Godin : « La “crise de la dette” : un récit conservateur à visée répressive »

. Le 8 septembre, Pierre Khalfa et Jacques Rigaudiat : « Dette publique, débat sur l'annulation et domination de la finance »,

. Le 11 septembre, dépêche AFP relative aux propos d'Emmanuel Moulin, gouverneur de la Banque de France : « Effacer la dette serait “illégal, dangereux et inutile”,

. Frédéric Lordon préconise la sortie de le dette publique des marchés financiers et la restauration d'un équivalent de « circuit du Trésor » de l'après-guerre, mais il n'évoque pas lui non plus l'audit citoyen. Le 31 août 2026, Frédéric Lordon, « Dette : le frigo, l'euro et le plan B »,

Avant de développer mon propos, je tiens à préciser d'emblée que le but de ce papier n'est pas faire la leçon à des économistes et à des politiques en plaçant mon analyse en surplomb de la leur. Mon but est respectueusement et modestement d'attirer leur attention, et dans le même temps celle des lectrices et des lecteurs de Mediapart, sur deux axes de réflexion ignorés, mais qu'il est indispensable à mes yeux de prendre en considération dans une réflexion sur la dette publique. Il s'agit de l'audit citoyen et de l'annulation des dettes publiques illégitimes.

L'audit citoyen : une pratique démocratique associant les citoyennes et les citoyens à l'action politique

Avant toute chose, il est bon de rappeler que la dette publique n'est pas simplement un outil neutre permettant à l'État, une collectivité, un organisme d'administration centrale ou à la Sécurité sociale de financer ses investissements. La dette publique ne se résume pas à cette seule dimension technique car, depuis le XIXe siècle, elle est utilisée comme un instrument de domination et de spoliation partout dans le monde.

Les audits citoyens ne sont pas une vue de l'esprit, de la pure théorie. Rappelons tout d'abord qu'il s'agit d'un droit élémentaire des citoyens et un droit souverain de la nation. La réalisation d'audit de la dette est également une obligation au regard du droit international [1] et, dans certaines situations, au regard du droit européen [2]. En France, deux articles de la Déclaration des droits de l'Homme et du Citoyen peuvent être invoqués à l'appui du droit à la mise en œuvre d'un audit citoyen :

L'article 13 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 énonce que « Pour l'entretien de la force publique, et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable : elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés. »

L'article 14 la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 déclare que « Tous les citoyens ont le droit de constater, par eux-mêmes ou par leurs représentants, la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi, et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée. »

Ces deux articles autorisent les citoyens à vérifier si toutes les personnes physiques et morales assujetties à l'impôt contribuent en fonction de leurs revenus et s'il n'y a pas des situations dans lesquelles certains contribuables n'acquitteraient pas l'impôt qu'ils devraient, avec pour conséquence une compensation par de la dette publique. Les citoyens sont également en droit de s'assurer que les emprunts ont servi l'intérêt général

L'article 15 de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 prévoit que « La Société a le droit de demander compte à tout Agent public de son administration », c'est-à-dire qu'il donne un droit de regard aux citoyens sur l'utilisation de l'argent public et sur la manière dont la dette a été contractée.

Des audits citoyen de la dette publique ont déjà été réalisés. J'en donnerai deux exemples relativement récents.

L'audit de la dette publique de la France réalisée par le CAC en 2014

Le premier concerne la France et remonte à 2014 lorsque le Collectif pour un Audit Citoyen de la dette publique (CAC), composé d'économistes, de syndicalistes et de militants associatifs, s'est penché sur la dette publique de la France pour répondre à quelques questions cruciales, notamment : d'où vient la dette ? A-t-elle été contractée dans l'intérêt général, ou bien au bénéfice de minorités déjà privilégiées ? À l'issue de ses investigations, le CAC a conclu que 59 % de cette dette était illégitime. L'audit a estimé que les cadeaux fiscaux consentis aux plus fortunés avaient représenté 488 milliards d'euros de ponction sur les recettes publiques, tandis que les taux d'intérêt excessifs pratiqués par les banques avaient coûté à l'État 589 milliards d'euros d'intérêts (ce montant comptabilise les seuls intérêts dépassant le taux moyen de 2 % qu'aurait payé l'État sur les 30 années précédant la réalisation de l'audit si les banques avaient pratiqué un taux raisonnable). [3]

Le second exemple nous emmène en Grèce en 2015.

L'audit de la dette publique de la Grèce réalisée par la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque en 2015

En avril 2015, la présidente du parlement grec de l'époque, Zoé Kostantopoulou, met en place la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque dont elle confie la coordination scientifique à Éric Toussaint. La Commission a pour mandat de mener des investigations sur l'origine et l'augmentation de la dette publique, la façon dont cette dette a été contractée et les raisons qui y ont amené, enfin sur l'impact qu'ont eu sur l'économie et la population les conditionnalités attachées à ces contrats. La Commission a également pour mission d'amener à une prise de conscience sur les questions relatives à la dette grecque, tant sur le plan interne qu'au niveau international, de formuler des arguments et de proposer des scénarios relatifs à l'annulation de la dette.

À l'issue de ses investigations, la Commission a démontré que la dette grecque a principalement servi à sauver les banques privées grecques et européennes en leur permettant de réduire leur exposition aux titres publics grecs. Elle a également apporté la preuve que l'ensemble de la dette publique grecque (dettes envers le FMI, la BCE, le Fonds européen de stabilité financière, les prêts bilatéraux et la dette aux créanciers privés) était illégale, illégitime et odieuse. La commission a préconisé la répudiation de la totalité de cette dette.

Malheureusement, cette proposition validée par la présidente du Parlement grec n'a pas été retenue par Alexis Tsipras et Yánis Varoufákis, respectivement Premier ministre et ministre des Finances à l'époque. [4]

L'annulation des dettes illégitimes : une pratique reposant sur le droit et le rapport de force déjà mise en œuvre dans le passé

Le juriste russe Alexander Nahum Sack a été le premier à théoriser la doctrine de la dette odieuse en 1927. Selon lui, si une dette a été contractée contre les intérêts de la Nation, du peuple ou de l'État, et si les créanciers ne peuvent démontrer qu'ils ignoraient l'usage d'une telle dette, celle-ci est réputée odieuse et donc nulle.

La CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes, anciennement Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers-Monde) a poursuivi la réflexion de Sack et a développé un nouveau cadre et dispositif théoriques autour de quatre types de dettes susceptibles de ne pas être remboursées : la dette illégale (souscrite en violation du droit), la dette illégitime (dette contraire au droit ou dont les conditions sont abusives ou qui n'est pas utilisée au service de la population, par exemple lorsqu'une dette privée est transformée en dette publique sous la pression des créanciers), la dette insoutenable (dette qui peut être légitime mais dont le remboursement ne permet pas à l'État d'assurer ses obligations en matière de droits humains fondamentaux), la dette odieuse (dette souscrite auprès d'un créancier qui savait que celles-ci avait été contractée en violation des principes démocratiques et employée contre les intérêts de la population).

De nombreuses annulations de dette ont été réalisées dans le passé. Cela commence au troisième millénaire avant notre ère en Mésopotamie et en Égypte. Ce mouvement s'est poursuivi. Citons quelques exemples. Au XIXe siècle, en Amérique après la guerre de Sécession, les États du Nord ont répudié les dettes dues aux États du Sud. En 1918, le nouveau gouvernement russe issu de la Révolution a refusé de rembourser les fameux « emprunts russes ». On peut mentionner de nombreux autres pays. En Amérique : le Mexique, le Brésil, la Bolivie, l'Équateur, le Costa Rica, Cuba, le Pérou, l'Argentine, le Paraguay. En Afrique, le Burkina Faso. En Europe, la Pologne, l'Allemagne (en 1953), l'Islande. On peut ajouter également la Turquie.

Si, comme on vient de le voir des audits citoyens et des annulations de dettes publiques sont susceptibles d'être réalisés avec succès, ils ne suffisent pas à eux seuls à remettre en cause l'ordre du capital. Comme l'écrit Éric Toussaint, le porte-parole du CADTM, dans la conclusion de son livre, Le système dette :

« La répudiation des dettes illégitimes ne suffit pas : pour être réellement utile à la société, elle doit faire partie d'un ensemble cohérent de mesures politiques, économiques, culturelles et sociales qui permettent au pays d'évoluer vers une société libérée des différentes formes d'oppression et d'exploitation. » [5]

Au terme de ce texte, j'invite les responsable politiques, avec le concours des économistes, des citoyennes et des citoyens, de prendre au sérieux les propositions en matière d'audit citoyen et d'annulation de dette illégitime, et d'en faire un élément de leur programme ainsi que de leur action sur le terrain dans le cadre d'une participation démocratique.

Notes

[1] Les principes directeurs des Nations unies relatifs à la dette extérieure et aux droits de l'Homme (A/HRC/20/23), adoptés par le Conseil des droits de l'Homme en juillet 2012, demandent aux États de conduire régulièrement des audits de leur dette publique, en vue d'assurer la transparence, le compte rendu de leur action dans la gestion de leurs ressources, et d'éclairer les décisions d'emprunt à venir.

[2] Le règlement (UE) n° 472/2013 du Parlement européen et du Conseil du 21 mai 2013 enjoint à un État membre soumis à un programme d'ajustement macro-économique de réaliser « un audit complet de ses finances publiques, afin, notamment, d'évaluer les raisons qui ont entraîné l'accumulation de niveaux d'endettement excessifsainsi que de déceler toute irrégularité » (paragraphe 9 de l'article 7).

[3] Le rapport complet est accessible par le lien : https://france.attac.org/nos-publications/notes-et-rapports/article/que-faire-de-la-dette-un-audit-de-la-dette-publique-de-la-france

[4] Le rapport complet se trouve dans le livre : La Vérité sur la dette grecque, Rapport de la Commission pour la Vérité sur la Dette publique grecque, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2015.

[5] Éric Toussaint, Le système dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Paris, Les Liens qui Libèrent, 2017, p. 304.

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22.09.2026 à 12:38

Dédollariser l'économie du Québec ?

Michel Gourd

Bien que la dédollarisation soit en cours depuis une vingtaine d'années, Donald Trump l'accélère avec sa guerre économique mondiale, les pays qui en sont victimes fuyant sa monnaie pour éviter son influence et ses tarifs, ce que le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient faire pour se protéger et continuer à se développer.

La déclaration finale de 149 points du 18e sommet des Brics qui s'est tenu du 12 au 13 septembre à New Delhi a été adoptée à l'unanimité. La dédollarisation de l'économie mondiale était un de ses sujets importants. Le point 90 de la déclaration explorait des méthodes de paiement entre pays en utilisant les monnaies locales. Il expliquait que les solutions devaient être trouvées à la pièce, dépendamment des circonstances, ce que faisait le BRICS Payment Task Force (BPTF). Le point 92 traitait, pour sa part, d'un écosystème d'assurance pour le commerce entre ces pays, soit le BRICS Insurance Resilience Centre (BIRC).

Un analyste de la politique étrangère des États-Unis, Charles Kupchan, membre du Conseil des relations internationales, et professeur à l'université de Georgetown, affirmait sur les ondes de DW le 14 septembre dernier que ce sommet des Brics, comme ceux d'autres groupes qui servent à contrer les institutions occidentales, montre qu'ils ne considèrent pas en faire partie et ne veulent pas le rejoindre. Selon lui, nous serions actuellement dans la phase de démantèlement de l'ancien ordre libéral qui a émergé après la Deuxième Guerre mondiale, bien que nous n'ayons même pas commencé la conversation sur ce qui vient après.

Les Brics totaliseraient plus de 40 % du PIB à l'échelle mondiale en parité de pouvoir d'achat, 41 % de la production de pétrole, 48,5 % de la population, 60 % du commerce, 64 % de la production de riz et 71 % de la production mondiale de terres rares. La part du dollar dans les coffres des banques centrales est passée de 85 % en 1970 à 46 % aujourd'hui.

Vingt ans de dédollarisation

Quand les États-Unis sont devenus une superpuissance mondiale après la Seconde Guerre mondiale, l'accord de Bretton Woods de 1944 a établi un système monétaire ou leur dollar est devenu la principale monnaie de réserve pour le commerce international. Les États-Unis, qui surveillent le réseau de transferts financiers SWIFT, ont la capacité d'imposer des sanctions l'étranger, ce qui a amené plusieurs pays à commercer en devises nationales.

La feuille de route de la dédollarisation remonterait à environ 25 ans. En 2011, la Chine a progressivement délaissé les échanges en dollar américain au profit de son yuan. Elle concluait aussi un accord pour échanger en devises nationales avec le Japon et faisait dans les années suivantes des accords similaires avec l'Iran, la Russie, le Brésil et l'Australie.
Après avoir envahi la Crimée en 2014, la Russie a pour sa part accéléré son processus de dédollarisation et développe SPFS en 2017, un équivalent russe du système de transfert financier SWIFT.

En juin 2021, la Russie a annoncé qu'elle éliminerait le dollar de son Fonds national de richesse pour réduire la vulnérabilité aux sanctions occidentales. En mars 2022, après l'invasion de l'Ukraine, elle obligeait les pays non amis à acheter son gaz en rouble.

Pour encourager les paiements en monnaies locales, les Brics sont passés de cinq à onze pays après le sommet de Johannesburg en 2023. Lors de leur rencontre à New Delhi, il y a quelques jours, ils ont misé sur les nouvelles technologies, comme le Brics Pay, pour augmenter leurs échanges sans utiliser de dollars américains. Développée par une société basée à Dubaï, NB Pay FZCO, elle permet de faire des transactions financières via un QR Code. Elle ne fonctionne actuellement qu'en Russie, mais devrait se généraliser d'ici la fin de l'année et pourrait être reliée aux applications de paiement instantané tel PayShap en Afrique du Sud, UPI en Inde et Pix au Brésil. Concurrent chinois de Mastercard et Visa, UnionPay, devraient aussi y être intégrés en 2030. D'autres nations d'Asie centrale et la Turquie pourraient s'y rajouter.

Le dollar n'est plus une valeur refuge

Le stratégiste chez Pepperstone, Quasar Elizundia, affirme que le dollar n'est plus une valeur refuge. L'imprévisibilité de l'administration américaine actuelle, ses attaques répétées contre la Fed, le déficit des finances publiques qui atteint 1 900 milliards de dollars en 2026 soit de 7 à 8 % du PIB, l'explosion de la dette américaine qui vient de passer le cap des 40 000 milliards de dollars, créent de la volatilité et questionne la fiabilité des actifs américains en tant que réserves à long terme.

Beaucoup d'investisseurs se sont donc tournés vers l'or, qui est devenu l'an dernier, avec 20 % des réserves, le deuxième actif détenu par les banques centrales du monde, derrière l'USD à 46 %, mais devant l'euro à 16 %. Les réserves mondiales d'or des banques centrales sont désormais de 36 000 tonnes. Dans les trois dernières années, les banques en ont acheté annuellement 1 000 tonnes, une quantité sans précédent depuis plusieurs décennies. L'Inde en aurait actuellement 876 tonnes. Des achats mondiaux de 900 à 950 tonnes métriques sont prévus en 2026.

La récente intervention du Trésor américain pour stabiliser le yen en raison de ses préoccupations face au coût de son endettement a choqué les investisseurs qui y ont vu l'avènement d'une nouvelle ère d'interventionnisme des États-Unis dans le domaine monétaire, ce qui a entraîné un désir de dédollarisation pour libérer les banques centrales internationales du pouvoir que procure aux Américains leur monnaie. Cette intervention du Trésor américain a propulsé l'or à 4 500 dollars l'once. Les annonces du Trésor sur les rachats de dette américaine à long terme ont aussi provoqué une forte hausse des cours de l'or.

Dédollariser pour se protéger ?

Pour de nombreux experts, à moins d'un revirement de la politique américaine, cette année pourrait être le point historique ou le dollar a commencé à perdre son statut de monnaie mondiale.

Les pays du Brics ne dominent pas le monde, mais laissent l'ordre international s'effondrer de l'intérieur, affirme Charles Kupchan. La partie la plus dommageable de la présidence de Trump serait le degré de menace qu'il fait peser contre les démocraties, s'aliénant ses alliés avec ses guerres économiques.

Selon Michal Santi, macroéconomiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, chaque sanction, restriction d'accès au système financier en dollar, inciterait à diversifier les canaux de paiement et produirait un effet d'apprentissage. Selon lui, on ne sort pas du dollar par conviction idéologique, mais par gestion du risque. Les pays construiraient des alternatives de la même manière qu'ils prennent une assurance, soit avant d'en avoir besoin.
L'Euro, la prochaine monnaie de réserve mondiale ?

Bien que le dollar soit à plus de 70 % la principale monnaie utilisée pour les échanges dans le commerce international, en Europe c'est l'euro avec 66 %. Les spéculations sur la dédollarisation pourraient le soutenir, remarquent plusieurs spécialistes. La raison étant que le taux de change du yuan est contrôlé par la Banque populaire de Chine ce qui n'est pas le cas de l'euro qui flotte librement.

En ce sens, la présidente de la Banque centrale européenne, Christine Lagarde, ne voudrait pas supplanter l'USD du jour au lendemain, mais accroître le rôle international de l'euro. Pour ce faire, l'Europe pourrait créer un véritable actif européen sûr puisqu'il n'y existe pas actuellement d'équivalent au Treasury américain. Il faudrait aussi stabiliser les règles budgétaires, car l'imprévisibilité de la dette détruit la confiance. Donner une lisibilité à la politique monétaire serait aussi important puisque la stabilité monétaire est la priorité d'une banque centrale, la confiance se reconstruisant par la prévisibilité.

Un rôle international plus important de l'euro protégerait l'Europe des fluctuations, des taux de change et permettrait au secteur public et privé européen d'emprunter à moindre coût, ce qui devrait stimuler la demande intérieure.
Le professeur de géopolitique et d'affaires internationales à KEDGE Business School, Kambiz Zare, considère qu'après avoir été longtemps freiné par les faiblesses structurelles de l'UE, l'euro peut désormais gagner en crédibilité puisque l'engagement en faveur des marchés ouverts, sa stabilité institutionnelle et le renforcement de son système financier la place dans une position favorable et ouvre la voie à une consolidation du statut international de sa monnaie commune.
Le Québec, ses entreprises et entrepreneurs pourraient utiliser l'euro en plus de la monnaie nationale pour commercer avec l'Europe, se protéger et continuer à se développer malgré les tarifs et la guerre économique américaine.
Michel Gourd
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22.09.2026 à 12:36

La justice continue de ne pas protéger les enfants des femmes victimes de violences

Alejandra Mateo Fano

Le système judiciaire revictimise les mineur·es en les obligeant à maintenir le contact avec l'agresseur dans 86% des cas. Des associations de mères dénoncent la persistance des stéréotypes machistes et la croyance dans le faux syndrome d'aliénation parentale

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/30/la-justice-continue-de-ne-pas-proteger-les-enfants-des-femmes-victimes-de-violences/?jetpack_skip_subscription_popup
30 juin 2026

Le fils d'Ana (nom fictif pour préserver son identité) avait quatre ans lorsqu'elle a porté plainte contre son compagnon de l'époque et père de l'enfant, après des années de violences brutales. Elle a pris cette décision le lendemain de la énième agression physique qu'elle a subie alors qu'elle préparait le dîner. Alors qu'elle était en proie à la terreur, elle s'est retournée pour chercher son petit garçon de l'autre côté de la cuisine et l'a vu contempler la scène, les yeux vitreux. « Je me souviens parfaitement de son visage, avec sa tétine, et c'est là que je me suis dit : « C'est fini, je pars » », raconte-t-elle. Ce jour-là a également marqué le début d'un parcours judiciaire complexe qui allait s'éterniser pendant plusieurs années. En juin 2019, déjà séparée, Ana a dénoncé l'enfer auquel elle était soumise depuis des années chez elle. Elle avait rassemblé des dizaines de preuves attestant de la véracité de son témoignage : des messages WhatsApp, des enregistrements des caméras de vidéosurveillance qu'il avait installées partout dans la maison, des enregistrements audio, des photos… Elle disposait également d'un rapport médical des urgences établi six mois auparavant, qui faisait état des graves contusions qu'elle avait subies un jour au crâne à la suite de plusieurs coups de poing.

Au début, rien de tout cela n'a suffi pour que le juge retire au père la garde de l'enfant, qui continuait à passer des journées avec lui. Cependant, comme c'est toujours le cas avec la violence machiste, celle-ci s'est intensifiée jusqu'à mettre en danger l'intégrité physique de l'enfant : « Un jour, alors qu'il était chez son père, il m'a appelée en pleurant, pris d'une angoisse terrible, car celui-ci l'avait frappé, avait déchiré son cahier et avait donné des coups de poing dans les portes parce que, selon lui, l'enfant avait une mauvaise écriture. » Depuis lors, le petit garçon a passé ces dernières années à subir des interrogatoires, à témoigner et à faire face à des procédures judiciaires exhaustives jusqu'à ce qu'il parvienne à exercer son droit d'être loin de lui. Ana avoue s'être sentie remise en question à tout moment par les instances judiciaires mêmes qui auraient dû la protéger, mais elle a trouvé un refuge lorsqu'un jour, par hasard, elle a découvert le profil de « Madres Protectoras »sur les réseaux sociaux. Elle a découvert qu'elle n'était pas la seule à avoir vécu un véritable calvaire devant les tribunaux pour que son récit soit pris en considération : il y avait des centaines de mères survivantes qui avaient vécu des expériences similaires.

« Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. »

Ana a rapidement pris contact avec elles, et depuis, elle fait partie de ce groupe de femmes revictimisées par l'appareil judiciaire « patriarcal ». Les données qui chiffrent l'angoisse de ces mères sont fournies par le dernier rapportde l'Observatoire des violences institutionnelles machistes (OVIM), qui met pour la première fois l'accent sur l'impact de la violence machiste sur les filles, les garçons et les adolescent·es. L'étude révèle que six cas sur dix de violence institutionnelle machiste sont imputables à des agissements de la justice. « Non seulement la justice manque à son devoir de protection, mais dans de nombreux cas, elle contribue à la reproduction de la violence institutionnelle machiste. Parmi les schémas identifiés, on peut citer l'imposition de droits de visite auprès du parent agresseur, l'absence de mesures efficaces de protection et de bien-être ou l'absence d'une évaluation adéquate des risques, ainsi que la sanction des mères protectrices », indique le rapport.

L'une des grandes luttes que mènent depuis des années, tant les « Madres Protectoras » que de nombreuses organisations féministes dans notre pays, consiste à empêcher les agresseurs d'obtenir la garde de leurs enfants. Ni de droits de visite, ni de rencontres sporadiques. Légalement, ce contact ne devrait pas être autorisé lorsqu'il existe des indices avérés de violence de genre, car le principe est clair : un agresseur ne sera jamais un bon père. Or, au nom de l'intérêt supérieur de l'enfant (considéré comme l'un des principes directeurs du Code civil espagnol), ainsi que du maintien de la coutume consistant à faire passer en avant les droits paternels et le lien père-enfant, de nombreuses et nombreux juges privilégient le maintien du contact entre le père et ses enfants. « Il existe une culture sociale et juridique qui continue de considérer la violence machiste comme un conflit privé ; le corps principal du droit continue de reconnaître les droits absolument sacralisés du pater familias. C'est pourquoi, si l'on examine les régimes de visite et les déchéances de l'autorité parentale pour délits graves, on constate que ceux-ci sont tout à fait anecdotiques », explique à notre journal Laia Serra, avocate pénaliste spécialisée dans les droits humains et militante féministe.

Le système judiciaire, soulignent les expertes, reproduit en permanence l'ordre patriarcal, de sorte que, dans de nombreux cas, l'autorité parentale finit par primer sur l'intérêt supérieur des enfants, ce qui va à l'encontre des normes internationales telles que la Convention d'Istanbul. L'Association des femmes juristes Themis fait valoir à cet égard que, même s'il est admis a priori qu'il est bénéfique pour l'enfant d'être avec ses deux parent·es, cela n'est vrai que dans un contexte normal : « Il arrive parfois qu'aucune mesure de protection ne soit accordée et que la fillette doive se rendre à l'école dans la peur, car elle sait que son père va venir la chercher. Ces situations génèrent une très grande insécurité chez l'enfant », explique Rosa Gil, membre de cette association. Selon elle, dès lors qu'il existe des indices de maltraitance ou qu'une ordonnance de protection est en vigueur, le droit de visite devrait être immédiatement suspendu. Cependant, d'après les données du Conseil général du pouvoir judiciaire, la suspension du droit de visite dans les cas de violence à l'encontre des mères reste limitée, s'élevant à environ 14% des cas ces dernières années.

Minimisation du risque pour les mineur·es et revictimisation

Ce type d'actions ne fait que conduire à une sous-estimation constante du risque encouru par les mineurƒes, qui sont des victimes directes de la violence de genre dans le contexte de la violence exercée à l'encontre de leurs mères. C'est ce que prévoit laloi organique n°1/2004 du 28 décembre relative aux mesures de protection intégrale contre la violence de genre. Pour Julia Vega, experte en politiques publiques et en lutte contre les violences machistes, et fondatrice de la coopérative Almena Feminista, l'évaluation du risque encouru par les mineur·es dans ces cas-là est, dans la pratique, « minime, voire nulle ».

« Dans la plupart des cas, on minimise l'impact que l'exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons »

Dans la plupart des cas, on minimise l'impact que l'exposition à la violence a sur ces filles et ces garçons, sans tenir compte des dommages que peut leur causer cette situation qui met en danger leur intégrité physique et psychologique. « Le climat dans lequel évoluent ces enfants à la maison est absolument dévastateur pour elles et pour eux : insécurité, conflits de loyauté, peurs… », ajoute Mme Serra. Tout cela revictimise les enfants et crée un contexte de discrimination, d'épuisement et d'exposition au risque », comme le souligne un autre rapport antérieur de l'OVIM. Selon cet organisme, 94% des situations de violences institutionnelles machistes sont revictimisantes, car certaines actions contribuent à aggraver le préjudice, à intensifier la vulnérabilité ou à prolonger la situation de vulnérabilité de ces mineur·es, par action ou par omission.

Les conséquences les plus brutales de cette lacune du système se sont déjà manifestées dans des affaires très médiatisées, comme celle d'Itziar Prats, dont les filles âgées de 6 et 2 ans ont été assassinées en 2018 à Castellón par leur père, alors qu'il était en plein divorce. Le procureur chargé de l'affaire de maltraitance s'est opposé à la demande de protection lors de la première comparution devant le tribunal de garde, puis la juge du tribunal chargé des affaires de violence a rejeté l'ordonnance de protection demandée par la mère : avant de mourir, les fillettes ont été contraintes de vivre avec l'homme qui avait menacé à plusieurs reprises de mettre fin à leur vie afin de causer un préjudice irréparable à leur mère. « Faites attention à ce que vous faites, vous allez toutes finir mortes et moi en prison », avait-il averti à maintes reprises jusqu'à ce qu'il tienne sa promesse.

« Le recours au faux SAP est constaté dans 20,5% des cas au sein du secteur judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées à des violences machistes. »

Les expertes évoquent ce que l'on appelle le syndrome d'aliénation parentale (SAP)qui, bien qu'il ne soit pas scientifiquement validé, continue d'influencer de nombreuses décisions judiciaires au détriment des victimes. Le recours à ce faux SAP est observé dans 20,5% des cas au sein du système judiciaire, dans le cadre de procédures judiciaires liées aux violences machistes, « remettant en cause leur crédibilité, leurs capacités parentales et leur rôle protecteur », selon l'OVIM. Outre le fait de placer les enfants dans une situation de grande vulnérabilité, cela reproduit des stéréotypes sur les femmes survivantes, car cela discrédite les récits maternels en partant du principe qu'elles tentent d'influencer leurs enfants.

Rappelons les proposdu juge David Maman Benchimol, président de la section chargée des violences faites aux femmes du tribunal de première instance n°8 de Madrid, dans le cadre d'une formation organisée par l'Ordre des avocat·s de Madrid, qui a récemment affirmé que les mères « manipulent » leurs fils et leurs filles pour qu'ils se séparent de leurs pères. Tout cela va à l'encontre des recommandations de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) et du Conseil général du pouvoir judiciaire. La dernière réforme de la loisur la protection intégrale de l'enfance et de l'adolescence contre la violence (LOPIVI) vise à corriger ce parti pris machiste de la magistrature : non seulement elle interdit expressément d'utiliser cette fausse pathologie comme argument, mais elle inclut également, parmi les critères relatifs à l'intérêt supérieur de l'enfant, l'éloignement de l'enfant par rapport à la personne qui lui fait subir des violences, et renforce les mécanismes d'écoute de ces enfants.

Un geste, affirmait la ministre de la Jeunesse et de l'Enfance, Sira Rego, de réparation historique envers les mères protectrices et leurs enfants. Des femmes comme María Salmerón, condamnée en 2003 pour enlèvement de mineur·es et désobéissance à l'autorité pour avoir « manipulé sa fille adolescente » en l'éloignant de son père, qui avait été condamné pour violences machistes répétées. Ou comme ce qui est arrivé, des années plus tard, à Irene Costumero, originaire de Biscaye, victime de violences conjugales : en 2021, les services sociaux et le parquet ont invoqué l'existence de ce syndrome pour lui retirer la garde partagée de sa fille.

Un système judiciaire qui ne prend pas en compte le point de vue de l'enfant

Une question sous-tend tout cela : les voix des enfants sont presque toujours discréditées et ignorées, comme si, en raison de leur jeune âge, elles et ils n'étaient pas capables de reconnaître la violence. Cela est étroitement lié à la croyance largement répandue selon laquelle les mères exercent une influence négative déterminante sur leurs enfants. « L'opinion de ces garçons et de ces filles n'est pas prise en compte, elles et ils ne sont pas écoutés, et ces stéréotypes de genre finissent par se retrouver dans les rapports d'expertise et des services sociaux. Cela signifie que, dans la plupart des cas, les enfants ne sont pas considérés comme des sujet·tes de droit », en déduit Vega. De son côté, Clara Burriel, spécialiste de la défense politique et de la protection de l'enfance chez Save the Children, insiste sur le fait que l'écoute des témoignages d'enfants ne doit pas être considérée comme une simple formalité, mais comme un élément indispensable à la prise de décisions judiciaires.

« Les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent de sensibilisation aux questions de genre »

La cause profonde de ces défaillances du système, qui remettent en cause les enfants et les mères dans des contextes de violence avérée, réside dans la formation des professionnel·les. La perspective de genre brille souvent par son absence au sein des instances judiciaires, où les magistrat·es, les procureur·es ou les avocat·es manquent souvent d'une sensibilisation spécifique dans ce domaine. « Nous avons des professionnel·les qui, s'i elles ou ils n'ont pas reçu une certaine formation sur les implications des violences machisteschez les enfants et les adolescent·es, ne comprennent pas que cette violence de genre a un impact sur les mineur·es. Il faut une formation spécifique, une méthodologie bien définie et une approche concrète pour savoir traiter ces cas, comme c'est déjà le cas dans d'autres domaines », souligne Serra.

Il en va de même lorsqu'il s'agit de comprendre le langage utilisé par les enfants lors des interrogatoires, lorsqu'on les interroge sur leur relation avec leur père. Faute des outils cognitifs et communicatifs propres aux adultes, leurs témoignages présentent souvent un mélange entre l'univers symbolique et l'univers matériel, que de nombreuses et nombreux juges interprètent comme des mensonges d'enfants ou de simples inventions. « On a tendance à remettre fortement en question leur déclaration, surtout si celle-ci peut évoluer avec le temps. On a toujours dit que les enfants avaient tendance à fantasmer, mais nous savons que lorsqu'un·e enfant a subi des violences, il est plus courant qu'elle ou il garde certaines choses pour elle/lui plutôt que de les inventer », commente Burriel.

Ni le système n'est prêt à valider les témoignages des mineur·es, ni les tribunaux ne constituent des lieux accueillants pour les enfants. À cet égard, Gil estime que les tribunaux constituent des environnements « agressifs et hostiles », non seulement pour les mineur·es, mais aussi pour tout·e citoyen·ne. « Même si les juges ont l'obligation d'ôter leur robe lorsque des enfants témoignent, elles et ils ne descendent généralement pas de leur estrade car elles et ils sont très pressés de passer au procès suivant, ce qui intimide beaucoup les mineur·es, qui sont alors complètement terrifié·es. Peut-être que ce jour-là, au tribunal, l'enfant a vu passer un homme menotté, escorté par deux policiers », affirme-t-il. Bien qu'il existe des modèles tenant compte de la perspective de l'enfance, comme le système Barnahus, les enfants restent actuellement soumis es à des pressions énormes pendant les interrogatoires : « Les enfants témoignent derrière une vitre, mais elles et ils ne sont pas idiots, elles et ils savent que le lendemain, ce sera au tour de leur père de comparaître », explique Serra. Lorsque cela se produit, des droits fondamentaux sont bafoués, tels que le droit à une réparation intégrale (bafoué par 84,3% des institutions du secteur), le droit à un recours effectif (83,7%), le droit à la sécurité (72,5%) ou le droit d'accès à la justice (56,9%).

Alejandra Mateo Fano,17 juin 2026
https://ctxt.es/es/20260601/Politica/53857/alejandra-mateo-fano-justicia-mujeres-menores-agresores-desproteccion-revictimizacion-sap.htm
Traduit par DE
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22.09.2026 à 12:35

Violences sexuelles : l'État de droit exige autre chose que des promesses ou des indignations

Collectif

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas, un ensemble d'avocat·es sort du silence pour dénoncer « une défaillance systémique qui engage une responsabilité politique ». « Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers. Elles constituent un fait social majeur. C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale. Elle doit être globale. »

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/06/15/violences-sexuelles-letat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indignations/?jetpack_skip_subscription_popup

Certaines affaires judiciaires bouleversent l'opinion publique. Elles provoquent aussi des débats où se confrontent émotions légitimes, exigences démocratiques et principes fondamentaux du droit.

Parce que nous sommes avocats, parce que notre métier consiste à défendre les libertés, les droits fondamentaux et les garanties de chacun, nous estimons nécessaire de prendre la parole.

Non pour commenter une décision particulière.

Non pour opposer les droits des victimes aux droits de la défense.

Mais pour rappeler une évidence trop souvent oubliée : la lutte contre les violences sexuelles est aujourd'hui un enjeu majeur d'État de droit.

La présomption d'innocence est un principe cardinal de notre démocratie.

Elle protège chaque citoyen contre l'arbitraire.

Elle impose que la culpabilité soit démontrée avant d'être affirmée.

Mais la présomption d'innocence n'impose ni le silence des victimes, ni celui de la société.

Elle ne commande pas de détourner le regard devant une réalité établie depuis des décennies. Elle n'interdit ni le débat public, ni l'analyse critique des politiques publiques, ni la dénonciation des défaillances institutionnelles.

Elle ne saurait devenir un argument destiné à étouffer la parole de celles et ceux qui dénoncent des violences ou qui alertent sur les insuffisances de notre système de protection.

Une autre confusion fragilise aujourd'hui le débat public : celle qui consiste à assimiler la vérité judiciaire à la vérité des faits.

Tout juriste sait pourtant qu'il s'agit de deux notions distinctes.

La justice ne dit pas toujours ce qui s'est passé. Elle dit ce qui a pu être démontré selon les règles du procès, avec les éléments disponibles, dans le respect du contradictoire et des exigences de preuve.

Une relaxe, un acquittement ou un classement sans suite ne signifient pas nécessairement que les faits n'ont pas existé.

Ils signifient parfois que les conditions juridiques permettant de les établir n'ont pas été réunies.

Cette distinction, enseignée dès les premières semaines des études de droit, mérite d'être rappelée tant elle est essentielle à la compréhension de notre système judiciaire.

Elle est particulièrement importante lorsqu'il s'agit des violences sexuelles.

Car ces infractions présentent des caractéristiques spécifiques : elles sont majoritairement commises sans témoins, dans la sphère privée, souvent par des personnes connues de la victime ; elles s'accompagnent fréquemment de phénomènes d'emprise, de sidération, de dissociation traumatique ou de révélations tardives ; elles laissent rarement des preuves matérielles lorsque les faits sont anciens.

La difficulté probatoire n'est donc pas un accident du système : elle est inhérente à la nature même de ces violences.

Or cette réalité rencontre aujourd'hui une autre réalité : celle des insuffisances chroniques de notre appareil judiciaire.

Depuis des années, les professionnels du droit, les associations, les magistrats, les policiers, les gendarmes, les médecins, les travailleurs sociaux et les chercheurs décrivent les mêmes difficultés : manque d'enquêteurs spécialisés, délais excessifs, saturation des juridictions, insuffisance des expertises psychologiques et psychiatriques, disparités territoriales considérables, défaut de formation de nombreux intervenants, difficultés d'accès aux soins psychotraumatiques.

Ces constats ne relèvent plus du dysfonctionnement ponctuel.

Ils caractérisent une défaillance systémique.

Et une défaillance systémique engage une responsabilité politique.

Le sujet dépasse très largement le cadre judiciaire.

Les violences sexuelles constituent un phénomène social massif.

En France, un enfant est victime d'un viol, d'une agression sexuelle ou d'un inceste toutes les trois minutes. Plus de 160 000 enfants sont victimes chaque année de violences sexuelles. Plus de 5,4 millions d'adultes déclarent avoir subi des violences sexuelles durant leur enfance. Ces chiffres ne reflètent qu'une partie de la réalité puisque nombre de victimes ne révèlent jamais les faits ou ne déposent jamais plainte.

Les violences sexuelles ne sont pas une succession de faits divers.

Elles constituent un fait social majeur.

Elles interrogent notre rapport collectif à l'enfance, à l'autorité, à la domination et à la protection des plus vulnérables.

C'est pourquoi la réponse ne peut être exclusivement pénale.

Elle doit être globale.

Elle doit commencer par une politique ambitieuse d'éducation à l'égalité, au respect de l'intégrité physique, au consentement et à la vie affective.

Elle doit se poursuivre par une formation obligatoire et continue de tous les professionnels susceptibles de recueillir la parole des victimes.

Elle doit renforcer les capacités d'enquête et de jugement des juridictions.

Elle doit protéger immédiatement les enfants.

Elle doit surtout être évaluée.

Car l'expérience des dernières décennies nous enseigne une leçon simple : les annonces ne suffisent pas.

La France dispose déjà de nombreux textes.

Elle manque davantage de moyens, de coordination, de pilotage et d'évaluation.

Si une loi intégrale relative aux violences sexuelles devait voir le jour, elle ne pourrait se limiter à proclamer de nouveaux principes. Elle devrait prévoir des indicateurs publics, des objectifs mesurables, un calendrier de mise en œuvre et une évaluation de ses résultats.

En effet, l'effectivité des droits est le véritable critère de l'État de droit car un droit qui ne peut être efficacement exercé cesse progressivement d'être un droit garanti.

C'est pourquoi cette affaire douloureuse, doit nous conduire à sortir du silence sur le terrain qui est le nôtre.

Celui de la défense de l'État de droit.

Parce qu'un État de droit sans justice effective n'existe pas.

Parce qu'une justice à laquelle la Nation refuse les moyens nécessaires n'est plus seulement une question budgétaire.

Elle devient une question démocratique.

Signataires :
Nejra MUSABASIC, Barreau de NANTES
Jérôme GUISTI, Barreau de PARIS
Jérôme KARSENTI, Barreau de PARIS
Benjamin MAIRESSE, Barreau de PARIS
Isabelle DAHAN, Barreau de PARIS
Lucy DILLENSCHNEIDER, Barreau de MONTPELLIER
Charlotte GAUCHON, Barreau de MARSEILLE
Elise BRAND, Barreau de CAEN
Jocelyne DULAC, Barreau de PARIS
Jérémie PAGEOT, Barreau de CAEN
Jennifer AULOMBARD, Barreau de CAEN
Cécile JOUSSELIN, Barreau de PARIS
Mathieu DAVY, Barreau de PARIS
Lalla BOUSTANI, Barreau de BOBIGNY
Miguel GARRE MURCIA, Barreau de PARIS
Anouck JURAVER, Barreau de NANTES
Françoise ASSUS JUTTNER, Barreau de NICE
Thomas GODEY, Barreau de PARIS
Anne-Cécile SIMON, Barreau de RENNES
Jacques THOIZET, Barreau de VIENNE

https://blogs.mediapart.fr/les-invite-es-de-mediapart/blog/120626/violences-sexuelles-l-etat-de-droit-exige-autre-chose-que-des-promesses-ou-des-indig
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22.09.2026 à 12:34

Les violences commises à l'encontre d'une étudiante soulèvent à nouveau des questions sur la sécurité des femmes et la confiance dans les institutions

Mašina

Cinq jours après qu'une étudiante en médecine de l'université de Novi Sad a été brutalement agressée par un homme qu'elle avait auparavant laissé entrer dans son immeuble, l'agresseur n'a toujours pas été retrouvé et l'affaire est traitée comme un vol.

Les étudiantes dénoncent les lacunes dans la réaction des institutions, et le Centre autonome des femmes (AŽC) met en garde contre le fait que cette affaire soulève la question plus large de la sécurité des femmes et de la confiance dans les institutions. Biljana Janjić, de FemPlatz, voit dans cette affaire un problème récurrent : l'incapacité à réagir rapidement face à la violence.

« Ils sont entrés ensemble dans l'ascenseur, où il s'est glissé derrière elle et a commencé à l'étrangler violemment. Lana a failli perdre connaissance, mais elle a continué à se défendre. L'agression a duré tout le trajet de six étages dans l'ascenseur. « Lorsqu'il s'est arrêté, l'agresseur lui a arraché son téléphone et s'est enfui », déclarent les étudiant·es qui bloquent l'accès à plusieurs facultés. L'agresseur a été identifié dans un immeuble équipé de vidéosurveillance, et la localisation du téléphone a été déterminée grâce à l'application « Localiser mon iPhone », mais l'agresseur reste introuvable depuis quatre jours.

Les étudiant·es affirment que la police n'est pas entrée dans l'appartement indiqué par le téléphone, au motif qu'« elle ne peut pas pénétrer dans un logement au hasard en pleine nuit ». Elles et ils soulignent que la diffusion des images de vidéosurveillance est retardée, que le gérant de l'immeuble ne répond pas et que les responsabilités sont renvoyées d'un service à l'autre.

Maja Milošević, du Centre autonome des femmes (AŽC), a déclaré à Mašina que la sécurité des femmes est une question de second ordre dans ce pays.

« Même si nous ne pouvons pas savoir pour l'instant s'il s'agissait d'une agression à caractère sexiste, la situation vécue par cette étudiante de Novi Sad est le genre de chose qui sert depuis des années à intimider les femmes. »

Selon Milošević, la sécurité des femmes n'a jamais été une priorité, mais l'escalade de plus en plus fréquente et intense de la violence brutale dans cette société indique qu'il s'agit de graves défaillances systémiques dont la correction demandera beaucoup de temps et d'énergie.

Lorsque l'on évoque la violence à l'égard des femmes, on dit le plus souvent que la violence subie par les femmes est le fait d'un proche. Cependant, même si ce n'est pas le cas ici, cela ne doit pas pour autant être considéré comme moins grave. « On apprend plus souvent aux femmes à craindre ce genre de situations, et l'explication selon laquelle il s'agissait d'un agresseur qui « voulait la tuer ou la violer » suscite une peur supplémentaire et peut faire redouter que ces craintes ne se concrétisent », souligne Milošević.

FemPlatz précise que, comme toujours, l'organisation condamne toutes les formes de violence à l'égard des femmes, mais que, bien que nous ne disposions pas actuellement d'informations suffisantes sur ce cas précis, il apparaît clairement que l'étudiante n'a pas reçu le soutien nécessaire à ce moment-là.

Selon les données de FemPlatz, l'organisation a recensé cette année 50 cas de violences à l'encontre d'étudiantes, de professeures et de militantes, dans le cadre de la liberté de réunion.

Janjić affirme que lorsqu'elles signalent des actes de violence, les femmes sont également confrontées à des remarques déplacées, mais que la raison pour laquelle elles ne portent pas plainte ne tient pas seulement au traitement individuel qui leur est réservé, mais aussi à une méfiance plus générale envers les institutions, à savoir la crainte de ne pas bénéficier d'un soutien et d'une protection adéquats et que l'auteur des violences ne soit pas poursuivi :

« La violence en Serbie n'est pas aussi banalisée que l'absence de réponse adéquate de la part des institutions, ce qui conduit à une banalisation générale de la violence au sein du système. »

« En ce sens, le fait que la violence ne fasse pas l'objet d'une réponse rapide constitue un problème récurrent en Serbie ; lorsqu'un cas de violence est signalé, un temps considérable s'écoule et les mesures ne sont pas prises conformément à l'ensemble des procédures, ce qui affecte en réalité les femmes, non seulement parce qu'elles n'obtiennent pas justice, mais aussi parce qu'elles ne portent pas plainte faute de confiance », déclare Biljana Janjić, de FemPlatz.

Les étudiant·es se demandent pourquoi cette affaire est traitée comme un vol, alors qu'un inspecteur a déclaré à la victime qu'il ne s'agissait pas d'un vol, mais que l'agresseur avait tenté de la tuer ou de la violer. Elles et ils soulignent qu'elles et ils ne resteront pas silencieux alors que des femmes sont étouffées dans des ascenseurs et que les institutions trouvent des excuses, et qu'elles et ils n'accepteront pas une situation où les victimes sont laissées à elles-mêmes et où les auteurs de ces crimes circulent librement dans les rues.

Au cours de l'année écoulée, nous avons assisté à une normalisation croissante de la violence, les discours de haine et les stigmatisations [tiketiranje] étant de plus en plus présentes dans la sphère publique, tandis que les poursuites judiciaires contre les actes de violence commis à l'encontre de citoyen·nes lors de manifestations sont reportées ou que les agresseurs sont graciés.

Le traitement réservé aux femmes victimes de violences est particulièrement préoccupant. Dans leurs interventions, les institutions négligent le plus souvent la dimension de genre de l'affaire, comme dans le cas de cette étudiante en médecine. Non seulement elle a subi des violences, mais malgré les déclarations d'un policier selon lesquelles elle avait été victime d'une tentative de meurtre ou de viol, son affaire est actuellement traitée comme un vol.

La violence à l'égard des femmes laisse des séquelles physiques et psychologiques, et lorsqu'une personne ne peut pas compter sur les institutions pour se protéger, il est impossible de créer dans la société un espace sûr pour les victimes de violence.

Milošević, du WRC, aborde également ce problème, affirmant que nous ne savons toujours pas exactement ce qui se cache derrière cet incident, ni pourquoi l'agresseur n'a pas encore été arrêté : « On a parfois l'impression que, dans les différentes procédures et règles, l'essentiel est perdu de vue, à savoir la protection contre toutes les formes de violence. »

https://www.masina.rs/nasilje-nad-studentkinjom-iznova-otvara-pitanje-bezbednosti-zena-i-poverenja-u-institucije/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:33

« Une chaîne autour de la cheville » : comment l'identifiant numérique national danois alimente la violence économique à l'égard des femmes

Polina Bachlakova

La violence économique à l'égard des femmes liée à l'utilisation des identifiants numériques est un problème croissant, mais rarement reconnu, au Danemark et dans toute l'Europe.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Copenhague, Danemark – C'est après avoir donné naissance à son premier enfant que Mary a remarqué un changement radical dans le comportement de son mari. Dans le cadre d'un contrat prénuptial signé lors de leur mariage au Danemark en 2011, le couple avait convenu de mettre en commun ses finances.

Mais cela ne s'est jamais concrétisé. Au lieu de cela, Mary est restée dépendante de l'argent de poche que son mari, seul soutien de famille, lui versait sur son compte bancaire personnel pendant qu'elle préparait un master.

Lorsqu'elle l'interrogeait sur le compte bancaire commun qu'elle et il avaient prévu d'ouvrir, « chaque conversation se transformait en dispute », a déclaré Mary, qui a refusé de donner son vrai nom par crainte des répercussions sur la procédure judiciaire en cours qui l'oppose à son désormais ex-mari. Il a également commencé à la questionner sur ce qu'elle avait acheté et payé. « J'avais un peu l'impression qu'il se prenait pour un enquêteur », a-t-elle déclaré.

Alors que son ex-mari gagnait jusqu'à 4 millions de couronnes par an (environ 610 000 dollars en 2015), il ne lui donnait généralement que 6 000 couronnes (915 dollars) par mois, a-t-elle précisé. Cette somme était censée couvrir toutes ses dépenses ainsi que celles de leurs deux enfants.

Dans les faits, cela s'est transformé en une forme de contrôle inquiétante. Mary a affirmé qu'il la dissuadait activement de travailler et refusait de l'aider à s'occuper des enfants. De ce fait, elle dépendait entièrement de l'argent que son mari lui donnait. « C'était très instable, car s'il estimait avoir déjà payé l'essence, par exemple, ou s'il jugeait que je ne méritais pas cet argent, il pouvait le déduire. Je ne pouvais donc jamais vraiment compter sur ce que j'allais recevoir », a-t-elle expliqué.

Le contrôle exercé sur ses finances s'est aggravé. Début 2015, son conseiller bancaire l'a contactée et lui a fait remarquer, en passant, qu'elle s'était connectée à ses services bancaires en ligne à de nombreuses reprises. Elle lui a répondu qu'il se trompait. « Et tout à coup, j'ai compris. J'ai dit : “Ce n'était pas moi. C'est mon mari qui s'est connecté” », se souvient-elle.

Son mari avait utilisé NemID – la première version danoise de l'identité numérique, comprenant un identifiant, un mot de passe et des codes à usage unique sur une carte physique – pour accéder à son compte à environ 21 reprises. Le conseiller bancaire lui a proposé de signaler l'incident. Mary l'en a dissuadé. « Avec le recul, je pense que j'aurais dû le signaler… car cela aurait pu servir de preuve d'un schéma récurrent aujourd'hui. »

Mary ignore à quelle fréquence son ex-mari a abusé de son identité numérique au cours de leur relation de 11 ans pour l'espionner. Mais le schéma auquel elle fait référence relève de la violence économique : une forme de violence conjugale dans laquelle un partenaire contrôle ou contraint une victime par le biais des finances. De la surveillance des comptes bancaires au contrôle de l'argent de poche, en passant par les pressions exercées pour qu'elle cède des biens communs sous la menace d'un divorce, ces moments pouvaient sembler disparates pris isolément, mais, pris dans leur ensemble, ils constituaient une forme de maltraitance.

« J'avais souvent cette image en tête : lui, c'était un chat, et moi, une souris », raconte-t-elle.

Jusqu'à récemment, la violence économique était largement invisible – et elle est encore souvent mal comprise ou ignorée. Ce n'est que depuis quelques années que les chercheurs et les chercheuses ont commencé à étudier comment les applications bancaires numériques et les cartes d'identité nationales peuvent contribuer à la rendre possible.

Le Danemark ne dispose d'aucune donnée nationale sur l'impact de l'identité numérique sur la violence économique. Cependant, selon un rapport de 2026 publié par Danner, une association à but non lucratif qui vient en aide aux victimes de violences conjugales au Danemark, près de la moitié des femmes participant à son programme d'accompagnement ont été victimes de violence économique. Parmi elles, 17% ont vu leur partenaire contracter des dettes ou demander des aides publiques en leur nom, souvent en utilisant l'identité numérique comme moyen.

Le Danemark, un pays numérisé

Le Danemark est l'un des pays les plus numérisés d'Europe. Il a mis en place son premier système national d'identité numérique, NemID, en 2010. Plus d'une décennie plus tard, en 2021, celui-ci a été remplacé par MitID : une clé numérique accessible via smartphone qui donne accès à pratiquement tous les aspects de la vie d'un·e résident·e, des opérations bancaires à l'historique des ordonnances médicales.

Bien qu'elle ne soit pas obligatoire légalement, il est très difficile de s'en passer. Les résident·s danois·es sont tenu·es d'utiliser MitID pour ouvrir des comptes bancaires, payer leurs impôts et accéder à la plupart des services essentiels.

MitID est plus sécurisé et se distingue de l'ancien système d'identification par un élément clé : il repose sur l'authentification biométrique. En général, les utilisateurs/utilisatrices doivent scanner leur visage via l'application MitID sur leur smartphone pour se connecter à leur compte. Selon Malte Bundgaard Kolze, criminologue et chercheur au sein du groupe de réflexion juridique Justitia, basé à Copenhague, cela rend le MitID « très sûr contre toutes sortes d'abus », car personne ne peut simplement « accéder au système et utiliser un code », a-t-il déclaré.

Mais il y a un angle mort. « Contre des inconnu·es, c'est très efficace. Mais contre des partenaires intimes, ça ne l'est pas, justement parce qu'elles ou ils sont proches de vous », a déclaré Kolze. Un·e partenaire violent peut utiliser « tous les moyens à sa disposition » pour convaincre, contraindre ou manipuler sa victime afin qu'elle scanne son visage pour déverrouiller l'application, ajoute Kolze. « [MitID] est un bon système, mais il présente cette lacune qui a un impact très négatif sur ce groupe en particulier », a déclaré M. Kolze, en faisant référence aux femmes victimes de relations violentes.

Lorsque les victimes tentent de prouver qu'une violence économique a eu lieu, l'authentification biométrique de MitID rend la preuve de la contrainte extrêmement difficile à établir et, par conséquent, il est difficile d'obtenir justice. Maja Wallmeier Wolfgang, criminologue travaillant comme consultante pour les services de police de la région du Nordjylland, a déclaré que les affaires de violence économique sont particulièrement difficiles à enquêter en raison de « toute la question du consentement », ce qui rend la preuve de la violence plus complexe.

« Si une personne s'est connectée avec MitID, il peut être difficile de savoir si c'est bien elle qui a effectué l'opération, ou si quelqu'un·e d'autre a obtenu un accès non autorisé, ou encore si elle a été induite en erreur d'une manière ou d'une autre », a-t-elle déclaré.

Finance Denmark, une organisation faîtière représentant les banques du pays qui a développé MitID en collaboration avec l'agence danoise chargée de l'administration numérique, a déclaré « éprouver une profonde compassion pour les femmes victimes de violence économique ».

« C'est pourquoi nous travaillons également avec Danner et LOKK [l'organisation nationale des foyers d'accueil pour femmes] pour contribuer à lutter contre ce phénomène », a déclaré Kjeld Gosvig-Jensen, directeur adjoint des affaires juridiques chez Finance Denmark.

Interrogé sur ce que Finans Danmark pouvait faire pour empêcher que MitID ne soit utilisé comme une arme pour maltraiter les femmes, M. Gosvig-Jensen a répondu : « En ce qui concerne l'utilisation effective de MitID, Finans Danmark n'a aucun moyen d'agir de manière indépendante. »

L'agence nationale pour l'administration numérique a refusé de répondre à la demande de commentaires de Fuller.

« Une chaîne autour de la cheville »

Dans l'Union européenne, une femme sur cinq est victime d'une forme ou d'une autre de violence économique, mais seuls neuf pays européens l'érigent spécifiquement en infraction pénale. Le Danemark n'en fait pas partie. Toutefois, le pays a érigé en infraction pénale la violence psychologique en 2019, y compris le fait de « prendre le contrôle des finances d'une personne ».

Il s'agit là d'une « définition très restrictive de cette forme de maltraitance, selon Clara Kort Illeborg, consultante de projet chez LOKK.

Les auteurs de violences peuvent, par exemple, exploiter le système d'identité numérique pour contracter des dettes ou demander des aides publiques au nom de leur partenaire. « On peut contracter des prêts très importants, modifier l'adresse de versement des allocations sociales, transférer de l'argent », explique Mme Illeborg. « Et faire beaucoup de choses avec MitID sans avoir à parler à un véritable être humain. »

Au Danemark, selon Justitia, les auteurs d'abus peuvent également se servir des identités numériques pour contracter des « prêts rapides » au nom de la victime à son insu. Après tout, c'est facile : les prêts peuvent être approuvés en quelques minutes et le versement peut être effectué sur n'importe quel compte bancaire.

Le Danemark dispose d'un dispositif d'indemnisation pour les victimes de fraude à la signature numérique. Mais les chercheurs/chercheuses affirment que les victimes d'abus économiques en sont souvent exclues de manière délibérée. Ce dispositif ne couvre pas les cas où un agresseur contracte un prêt au nom de sa victime via une identité numérique et transfère les fonds vers son propre compte plutôt que vers celui de la victime.

Danmarks Radio a rapporté qu'en 2017, le compagnon d'une femme avait utilisé abusivement son NemID pour contracter un prêt rapide de 40 000 DKK (6 200 $) en son nom. Bien que l'homme ait par la suite été condamné pour fraude, la femme a été poursuivie en justice par l'une des banques concernées, qui exigeait qu'elle rembourse le prêt ainsi que les intérêts courus.

C'est l'une des façons dont l'abus d'identité numérique peut devenir un « boulet » qui perdure bien au-delà de la relation, selon Kolze. « Vous pouvez par exemple accumuler une dette colossale dont vous ne pourrez jamais vous débarrasser », a-t-il déclaré. « Le problème avec [la violence économique], c'est que ses conséquences peuvent potentiellement durer toute une vie. »

Dans un autre cas, quelques années après avoir quitté son ex-partenaire violent, une femme prénommée Tahmina a reçu une lettre de l'administration fiscale danoise. Elle leur devait près d'un demi-million de couronnes (78 120 dollars) pour une société dont elle n'avait même jamais entendu parler. « J'étais sous le choc », a-t-elle confié à Danner. Il s'est avéré que son ancien partenaire avait utilisé son identité numérique pour créer cette société et accumuler des dettes en son nom.

La violence économique est rarement reconnue

Selon les expert·es, la police, institution de première ligne chargée de lutter contre la violence économique, n'en a qu'une compréhension limitée. Cette année, le Danemark a alloué 25 millions de couronnes (près de 4 millions de dollars) aux efforts de la police pour lutter contre la violence entre partenaires intimes. Pourtant, ces fonds ne se traduisent pas toujours par une meilleure détection de la violence économique.

« J'ai discuté avec plusieurs femmes qui ont signalé leur situation à la police, mais qui ont eu le sentiment que la violence économique n'était pas reconnue comme un schéma récurrent », a déclaré l'économiste et autrice danoise Anne-Mette Barfod, qui a écrit un ouvrage sur la violence économique. « De ce fait, de nombreuses victimes ont encore l'impression de ne pas être prises au sérieux. »

En 2022, un rapport publié par le *Nordic Journal of Criminal Science* a révélé que sur 357 rapports de police contenant des résumés d'affaires relatives à la violence psychologique au Danemark, la violence économique n'était mentionnée que dans 35 d'entre eux.

Modifier la législation danoise afin de criminaliser spécifiquement et de définir clairement la violence économique pourrait permettre aux policier·es de mieux gérer ces affaires, a déclaré Wolfgang, la consultante en matière de police. « La police ne dispose pas d'une définition tout à fait concrète de la violence économique », a-t-elle précisé. En effet, lorsque Fuller a appelé l'un·e des attaché·es de presse de la préfecture de police pour solliciter un entretien, celle/celui-ci lui a demandé : « Qu'est-ce que la violence économique ? »

Une « hausse vertigineuse »

Le Danemark n'est pas un cas isolé. La police suédoise a indiqué que la violence économique via l'identité numérique constituait un problème dans son pays. En Norvège, c'est également un problème bien connu.

Au Royaume-Uni, où la violence économique est reconnue comme un délit, l'association caritative Surviving Economic Abuse estime qu'une femme sur six au Royaume-Uni « a subi des violences économiques de la part d'un partenaire actuel ou ancien au cours des 12 derniers mois », et souligne que ce problème « se produit rarement de manière isolée » et s'accompagne généralement d'autres formes de violence conjugale.

Il s'agit d'un problème en pleine expansion au Royaume-Uni, selon l'association caritative britannique Refuge, qui a signalé une hausse « vertigineuse » de 78% des signalements de cas de violences facilitées par la technologie et de violences économiques au cours de l'année écoulée. Dans le rapport de Refuge, une survivante a évoqué des violences psychologiques et économiques, expliquant que son partenaire avait contracté plusieurs dettes en son nom, notamment pour une voiture de luxe d'une valeur de plus de 100 000 £ (135 900 $). La victime a déclaré : « Je me sentais incapable de refuser en raison du caractère coercitif de mon partenaire. Cela m'a laissée avec un engagement financier énorme auquel je ne voulais pas m'engager et auquel je ne me sentais pas capable de dire non. »

Cette tendance est d'autant plus importante que d'ici la fin de l'année, l'UE prévoit de déployer les portefeuilles d'identité numériques (EDIW) à l'échelle de l'Union, qui devraient fonctionner de manière similaire à MitID. Un rapport de recherche récent a averti que les exemples scandinaves d'abus d'identité numérique par des partenaires amoureux constituent « une leçon dont les législateurs/législatrices européen·nes doivent tenir compte lors du déploiement des EDIW ».

Mary vit désormais dans un appartement avec ses enfants. Depuis qu'elle a demandé le divorce en 2022, elle a pris conscience que la violence économique dans sa relation ne s'était pas manifestée par un seul événement marquant, mais par la somme de différents comportements. En repensant à son expérience, elle estime que, trop souvent, la société continue de considérer la violence économique comme un simple problème d'argent.

« Mais c'est psychologique. Cela sape complètement vos fondements », a-t-elle déclaré.

Polina Bachlakova, 30 août 2026
https://www.fullerproject.org/editions/cost-of-living/a-chain-around-the-ankle-how-denmarks-national-digital-id-fuels-economic-violence-against-women/
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:33

Les mythes sur la violence sexuelle dans les lieux de vie nocturne

Alejandra Mateo Fano

La peur d'être violée lorsqu'on sort en soirée a eu un effet dissuasif sur les femmes, mais 68,5% des agressions commises en dehors du couple ont lieu dans le cadre domestique et presque toutes les victimes connaissaient leur agresseur

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/08/24/les-mythes-sur-la-violence-sexuelle-dans-les-lieux-de-vie-nocturne/?jetpack_skip_subscription_popup

24 août 2026

Si l'on jette un regard en arrière et que l'on se remémore certaines des affaires les plus médiatisées d'agressions sexuelles en Espagne ces dernières années, on constate immédiatement que la plupart se sont déroulées dans des lieux de vie nocturne : du viol collectif commis par « La Manada », qui a eu lieu dans un hall d'immeuble pendant les fêtes de San Fermín à Pampelune, jusqu'à l'agression sexuelle commise par le footballeur Dani Alves sur une jeune femme dans les toilettes d'une discothèque en Catalogne, en passant par l'affaire Diana Quer à La Corogne, abusée et assassinée par José Enrique Abuín Gey, alias « El Chicle », alors qu'elle rentrait des fêtes populaires d'A Pobra do Caramiñal durant l'été 2016. C'est peut-être après l'affaire des jeunes filles d'Alcàsser que la violence sexuelle a commencé à être abordée pour la première fois dans les médias de notre pays : trois mineures valenciennes âgées de 13 et 14 ans qui ont été enlevées, violées, torturées et finalement assassinées en novembre 1992 alors qu'elles se rendaient dans une discothèque en début d'après-midi.

Il ne fait aucun doute que le discours dominant autour de ces violences a eu tendance à établir un lien dangereux entre les sorties nocturnes, l'été et le risque. La médiatisation excessive de ces cas brutaux a joué un rôle clé pour mettre en lumière le caractère structurel et patriarcal de ces violences, et pour souligner que le genre est un facteur de vulnérabilité. Mais elle a également occulté un fait très important : la plupart des agressions sexuelles n'ont que peu, voire rien à voir avec ce que l'on voit à la une des médias généralistes. Celles-ci, au contraire, se produisent dans la sphère privée, sont le fait de personnes proches de la victime, et ne sont presque jamais portées devant les tribunaux. Il s'agit de violences silencieuses, quotidiennes et, de ce fait, socialement enfouies dans l'impunité. De nombreuses et nombreux experts en matière de genre alertent sur le fait que lier ces agressions à la fête et à l'été ne se contente pas de masquer de nombreux autres cas souvent plus représentatifs : cela contribue également à restreindre considérablement la liberté sexuelle des femmes lorsqu'elles occupent l'espace public.

Pour conceptualiser ce qui se passe avec les mythes répandus autour de la violence sexuelle, l'Observatoire Noctámbul@s – dont le travail consiste à analyser ces violences survenues dans les lieux de loisirs nocturnes – parle d'une « logique de l'exception » : les récits hégémoniques sur les agressions, fondés sur des cas exceptionnels et/ou extrêmes comme celui de « La Manada », finissent par agir, en dernière instance, sur les corps féminisés comme s'il s'agissait d'une règle générale. Par le biais de mécanismes implicites de responsabilisation et de culpabilisation, qui ont historiquement accompagné les femmes, « un système de contrôle et d'intimidation collective s'instaure, qui conduit à l'autocensure et au contrôle de leur sexualité », indiquent-ils dans un rapport. La culpabilité, soulignent-iels, est un sentiment récurrent dans ces cas où il semble que si la victime a subi une agression, c'est parce qu'elle a librement disposé de son corps ou même consommé des substances dans certains lieux de loisirs et de fête.

« À Madrid, seules 28% des femmes victimes d'un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur »

Alors que la peur de subir des agressions lors des sorties nocturnes a fini par contraindre de nombreuses jeunes femmes à restreindre leurs mouvements, ce qui a un impact direct sur leur liberté de mouvement, les données de la macro-enquête sur la violence de genre révèlent ce qui suit : 68,5% des femmes ayant subi un viol en dehors de leur couple déclarent que l'agression a eu lieu dans une maison, 16,3% qu'elle s'est produite dans des espaces ouverts tels que des rues ou des parcs, et 11% que le viol a eu lieu dans des lieux de fête (7,3% dans des discothèques, des bars, etc., et 5,9% dans des lieux de fête en plein air). En d'autres termes, les agressions survenues dans des lieux de loisirs nocturnes constituent une minorité par rapport à celles qui se produisent dans la sphère privée. Une autre étude récente, menée à plus petite échelle par la mairie de Madrid, révèle que dans 65% des cas d'agression sexuelle dans la capitale, les agresseurs étaient des hommes connus de la victime. Seules 28% des femmes ayant subi un viol en dehors du cadre du couple désignent un inconnu comme agresseur.

Tous ces cas, qui sont rarement consignés, se caractérisent par un nombre inquiétant de non-plaintes, en raison de la complexité qu'implique le fait de reconnaître la violence et d'en parler publiquement. Briser le silence devient alors un exercice quasi impossible. « Il est souvent très difficile de porter plainte contre son oncle, son père, son frère, son cousin ou son grand-père. La plupart des délits sont commis au domicile même de la victime, selon le ministère de l'Intérieur. Cela signifie qu'il faut avoir une relation banale avec la personne qui t'a agressée sexuellement ; il faut donc démystifier cette idée reçue selon laquelle on va se faire violer en rentrant d'une soirée », prévient Beatriz Martos, responsable des campagnes pour les droits humains des femmes chez Amnesty International Espagne. Martos estime, à cet égard, que les mythes sur la terreur sexuelle ont pour conséquence « que nous nous replions davantage dans l'espace domestique pour éviter la rue ». Cette sous-déclaration des violences sexuelles domestiques s'explique également par des facteurs tels que la peur de ne pas être crue, celle de l'ostracisme, celle de devoir continuer à vivre avec l'agresseur ou encore le lien familial qui nous unit à lui.

Discipline de la sexualité

Malgré les chiffres cités, qui permettent de dresser un tableau moins alarmiste quant aux dangers potentiels de la vie nocturne en matière de violence machiste,l'association féministe Clara Campoamor souligne, dans la même veine que Martos, que la peur d'être victime d'agressions dans les bars ou les discothèques a souvent des effets symboliques très importants à long terme. « Nous sommes nombreuses à éviter de sortir seules le soir, à accepter de modifier notre façon de nous habiller, à avoir normalisé le fait de partager notre localisation avec des proches ou des amies, ou à veiller à rentrer accompagnées. Cela représente la restriction ultime de notre autonomie et de notre droit à profiter librement de l'espace public ainsi que de la vie sociale et sexuelle », explique à CTXT Izaskun Gutiérrez, éducatrice sociale au sein de cette association de référence dans la dénonciation des violences machistes.

Outre cette hypervigilance acquise par les jeunes femmes, des mécanismes de silence et d'impunité envers de nombreux agresseurs se mettent également en place par inertie ; ceux-ci passent souvent inaperçus dans les médias et font rarement la une. « Il est beaucoup plus difficile d'identifier comme agresseurs potentiels les personnes qui font partie de notre quotidien et avec lesquelles nous interagissons ; il est en revanche beaucoup plus facile d'imaginer une personne inconnue, sans visage, qui, un jour, dans un coin d'une discothèque, nous agresse », explique María Giaever, titulaire d'un doctorat en sociologie et collaboratrice de l'Observatoire Noctámbul@s.

Selon elle, on a assisté ces dernières années à un véritable engouement des médias pour un type très précis de violence qui détourne le regard de ce qui est structurel et quotidien. La construction patriarcale de la sexualité a historiquement conduit à sa domestication et à sa discipline « au nom de la sécurité des femmes ». Cette perception de la sécurité, souvent utilisée de manière détournée pour restreindre la liberté des femmes, découle également d'une expérience vécue dès l'enfance qu'il ne faut pas négliger.

Un effet symbolique sur la liberté sexuelle

Comme on ignore presque toujours la prévalence de cette réalité quotidienne et que l'on mythifie les agressions commises dans des lieux tels que les soirées, de nombreuses femmes décident inconsciemment d'éviter les lieux que l'on pourrait qualifier de plus « masculins ». Par exemple, un autre rapport de Noctámbul@s montre que près de 80% des femmes ne choisiraient pas les raves comme lieu de loisirs et que 60% d'entre elles ne fréquenteraient pas non plus les « parking parties ». En revanche, les lieux où elles sont les plus nombreuses sont les soirées à domicile ou les événements organisés par des entreprises privées, des mairies et des associations.

C'est là qu'intervient non seulement l'idée d'une auto-répression de la liberté de mouvement, mais aussi celle de la consommation de substances face à la panique sexuelle collective. Nous savons que l'alcool et les drogues ont traditionnellement servi à légitimer la violence chez les hommes et, en même temps, à culpabiliser les victimes sur la base de divers stéréotypes de genre liés à la féminité. En d'autres termes, ce n'est pas seulement la présence dans l'espace public la nuit qui est restreinte par crainte de subir certaines agressions, mais aussi la consommation de substances. En ce sens, en règle générale, cette rhétorique a pour conséquence que les femmes consomment de préférence des drogues légales, moins stigmatisées et socialement associées à une moindre perte de contrôle du comportement.

« Les agressions par soumission chimique représentent moins de 1% du total chez les femmes âgées de plus de 16 ans »

Mais toute une série de stratégies défensives ont également été mises en place – tant au niveau des soins collectifs entre femmes qu'au niveau individuel – pour éviter l'ingestion involontaire de substances (alors que les agressions par soumission chimique ne représentent même pas 1% du total chez les femmes de plus de 16 ans). Comme l'explique Burgos, les vernis à ongles, les bandelettes réactives et autres kits sont développés depuis plus d'une décennie afin, en principe, de prévenir les agressions sexuelles par soumission chimique.

Il est essentiel de parler ouvertement de ces moyens visant à neutraliser la volonté des femmes à l'aide de psychotropes, mais le faire en partant d'une surreprésentation de ces cas, ce qui crée un climat d'alerte sociale, peut s'avérer contre-productif, soulignent les expertes. « La conséquence la plus immédiate de cela est la difficulté à identifier les violences et les agresseurs dans des contextes qui ne sont pas médiatisés et qui, par conséquent, restent en dehors de l'imaginaire de la violence sexuelle », souligne Noctámbul@s.

« À la suite d'affaires très médiatisées, comme les cas de drogage de l'été 2022, il existe une perception figée du phénomène de la soumission chimique et du lien entre la consommation de drogues et la violence. Les rares agressions survenues dans des lieux de vie nocturne où l'on trouve de l'alcool ou des substances sont le résultat d'une consommation volontaire », souligne Giaver. Une fois encore, le fait que la culpabilité et la maîtrise de soi intériorisée soient centrées sur les drogues s'avère très efficace pour détourner l'attention de la nature structurelle des inégalités entre les sexes. Les expertes rappellent que la violence sexuelle s'inscrit tant dans le modèle de domination que dans la dimension morale et subjective de la crédibilité.

La construction sociale du monstre qui commet des violences la nuit

Le Col.lectiu Punt 6, une organisation qui aborde l'égalité des genres à travers l'urbanisme féministe, affirme que « nous, les femmes, avons été socialisées pour avoir peur de l'espace public, de la nuit et de l'inconnu. De plus, la violence devient quelque chose de banal dès notre plus jeune âge : on nous marque par des attouchements dans le métro ou par des remarques de harcèlement, qui bouleversent notre notion de sécurité ». Peu à peu, nous apprenons à contourner cette violence en nous rendant, dans une certaine mesure, responsables de la prévenir par tous les moyens à notre disposition, en nous convainquant que nous ne la méritons pas en raison de nos comportements.

La politologue et chercheuse féministe Nerea Barjola aborde cette question dans son ouvrage *Microphysique sexiste du pouvoir. L'affaire Alcàsser et la construction de la terreur sexuelle*, où elle affirme que les jeunes filles apprennent très vite à « se protéger » contre ce qui pourrait arriver. Une autogestion du risque qui a été encouragée de manière plus ou moins consciente par les médias de masse.

Dans ce contexte déformé qui exagère certains cas extrêmes de violence au point de les faire passer pour la norme (ce qui s'avère très utile pour assurer le contrôle sur la féminité), c'est la figure stéréotypée de l'agresseur-monstre qui prévaut. Ce paradigme de l'homme agressif, socialement inadapté et souffrant de troubles mentaux, qui s'en prend aux femmes la nuit. Un peu comme le « violeur de l'ascenseur », qui a fait la une des médias pendant des années en raison de ses innombrables délits sexuels et dont le mode opératoire consistait à aborder la nuit de jeunes filles sous la menace d'une arme pour les enlever et les violer.

On constate souvent que l'extrême droite s'est approprié ces figures « monstrifiées », si présentes dans l'imaginaire collectif, pour les associer aux hommes migrants et/ou issus de minorités ethniques, qu'elle considère comme des agresseurs sexuels violents presque par nature. « La plupart des reportages sont illustrés par des images des forces de l'ordre, ce qui alimente le sentiment d'un danger inévitable dû à la monstruosité des agresseurs, un danger qui ne peut être combattu que par la coercition ; d'autre part, on retrouve le récit de l'agresseur sans visage, alors qu'environ 45% des cas pris en charge aux urgences hospitalières sont des agressions commises par une connaissance », affirment les responsables de Noctámbul@s.

La construction sociale du monstre à combattre, souligne la journaliste et anthropologue Ana Burgos dans un article, empêche d'aborder la nature systémique du problème de la violence (les inégalités entre les sexes et la culture patriarcale du viol) qui traverse tous les processus de socialisation et les normes culturelles. « Lorsqu'on imagine un agresseur inconnu, malfaisant, cruel, souvent représenté à travers des préjugés de classe, racistes ou validisme (pauvre, issu d'une minorité ethnique ou fou), qui vous drogue pour vous violer (la partie émergée de l'iceberg des violences sexuelles), on détourne le regard du « fils sain du patriarcat », l'agresseur connu, le cousin, le voisin, le partenaire ou le patron », explique-t-elle dans son texte.

Alejandra Mateo Fano, 18/08/2026
https://ctxt.es/es/20260801/Politica/54837/violencia-sexual-ocio-nocturno-nerea-barjola-mujeres-libertad.htm
Traduit par DE

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22.09.2026 à 12:31

Rojava : Les femmes inquiètes pour leurs acquis

kurdistan-au-feminin.fr

SYRIE / ROJAVA – Une étude de terrain menée en 2026 par le Centre de recherche du Rojava pour la protection des droits des femmes et des enfants révèle que les femmes de Qamishlo et de ses environs perçoivent la crise économique, les récents bouleversements politiques et juridiques, la guerre, les migrations et la pauvreté comme des facteurs interdépendants qui fragilisent leur quotidien et alimentent leurs craintes pour l'avenir de leurs droits et des mécanismes de protection.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/09/01/rojava-les-femmes-inquietes-pour-leurs-acquis/?jetpack_skip_subscription_popup

1 septembre 2026

Publiée samedi sur le site officiel du Mouvement des femmes kurdes Kongra Star, l'étude s'appuie sur des entretiens en face à face avec environ 600 femmes réparties dans les quartiers de Jodi, Hililiye, Qadour Bek, Antarieh, Corniche et Arbouiye (une centaine par quartier). Le centre a également conduit des enquêtes de terrain auprès de plus de 1 000 femmes afin de documenter leurs difficultés quotidiennes, leurs préoccupations et les obstacles auxquels elles sont confrontées. Kongra Star et les maisons de femmes des quartiers ont facilité l'accès aux participantes et la réalisation des entretiens.

Inquiétudes face aux changements politiques et juridiques

Selon les conclusions de l'étude, la majorité des femmes interrogées constatent que la société a connu des transformations majeures ces dernières années, dans un contexte de hausse du coût de la vie, d'aggravation des difficultés économiques et d'incertitude quant à l'avenir des droits des femmes dans le nouveau cadre politique et juridique syrien.

Une proportion significative des participantes estime que les changements politiques de l'année écoulée — notamment la chute du régime baasiste et l'arrivée d'une nouvelle autorité — ont suscité un sentiment de soulagement chez certains hommes, tout en renforçant la peur et le sentiment d'insécurité chez les femmes. Ces craintes sont directement liées à l'avenir des institutions et organisations féminines, ainsi qu'aux mécanismes d'intervention mis en place ces dernières années. Les femmes soulignent que la présence de ces structures a joué un rôle déterminant pour dissuader les violences et renforcer leur sentiment de protection.

Après 2014 : un tournant pour le statut des femmes

L'étude identifie 2014 comme une année charnière dans le nord et l'est de la Syrie. L'adoption d'une législation relative aux droits des femmes, la création d'institutions dédiées, de maisons des femmes et de mécanismes d'intervention en cas de violence ou de conflits familiaux, ainsi que le déploiement de programmes de sensibilisation destinés aux femmes et aux hommes, ont marqué un changement notable.

Ces mesures ont contribué à renforcer la confiance en soi des femmes et le sentiment de ne plus être isolées face à la violence. Elles ont également fait prendre conscience aux hommes que les actes de violence pouvaient entraîner des conséquences juridiques. L'étude met en avant le rôle joué par la Maison des femmes, les Forces de sécurité intérieure féminines (Asayish), l'Organisation Sara et Kongra Star dans l'intervention et la prévention, permettant d'éviter que les situations de violence restent confinées au cercle familial.

240 demandes en six mois dans les maisons des femmes de Qamishlo

Les données des Maisons des femmes de Qamishlo illustrent les difficultés rencontrées en 2026. Entre début janvier et mi-juillet, ces structures ont reçu 240 dossiers et demandes. Parmi elles, 109 ont été résolues et 30 ont été transmises aux tribunaux.

Sur l'ensemble, 153 requêtes concernaient des conflits entre femmes et hommes, incluant des cas de violence à l'égard des femmes et des problèmes familiaux. D'autres demandes étaient liées aux difficultés économiques et de subsistance, ainsi qu'aux tensions qu'elles génèrent au sein des foyers. Cinq requêtes relatives à la polygamie ont également été enregistrées sur la même période.

L'étude précise que ces chiffres ne correspondent pas forcément à des catégories distinctes : un même dossier peut cumuler plusieurs facteurs (problèmes financiers, conflits conjugaux et violences). Le faible nombre de demandes liées à la polygamie apparaît notable par rapport à la période antérieure à 2014, où les maisons des femmes recevaient davantage de plaintes sur ce sujet. Le centre souligne toutefois que ces cinq demandes ne reflètent pas le nombre réel de cas de polygamie dans la société, mais uniquement le volume de sollicitations reçues pendant ces six mois.

La crise économique, facteur d'aggravation de la vulnérabilité

Les entretiens montrent que la crise économique constitue une préoccupation partagée. La hausse des prix du carburant, des denrées alimentaires et des produits de première nécessité, combinée au chômage et à la perte de revenus, pèse lourdement sur les foyers.

Si les difficultés financières ne sont pas la cause unique des violences, elles accentuent les tensions et les conflits familiaux, en particulier pour les femmes économiquement dépendantes. L'absence de revenus propres rend plus difficile le départ d'un foyer violent ou le début d'une vie indépendante avec des enfants. Du point de vue des participantes, la crise économique est donc étroitement liée à la sécurité et à la liberté personnelle.

Guerre, migrations et pressions cumulées

L'étude relie également la situation des femmes aux conditions plus larges que traverse la société : guerre prolongée, déplacements de population, migrations, pertes économiques et incertitude quant à l'avenir. L'accumulation de ces facteurs, associée aux problèmes familiaux et aux pressions du quotidien, peut accroître le stress psychologique et social. Dans certaines circonstances, les femmes et les enfants se trouvent exposés à des risques plus élevés.

La déclaration constitutionnelle et l'avenir des droits

Les changements politiques et juridiques en Syrie apparaissent comme l'une des principales sources d'inquiétude. La Déclaration constitutionnelle adoptée le 13 mars 2025 garantit l'égalité entre les citoyens et les droits des femmes, tout en reconnaissant la jurisprudence islamique comme l'une des sources principales de la législation.

Cette disposition soulève des interrogations quant à l'avenir des règles relatives au statut personnel, au mariage, au divorce, à la protection de l'enfance et aux affaires familiales. Le nouveau système juridique n'étant pas encore pleinement établi, les femmes s'interrogent sur la préservation des acquis obtenus depuis 2014. Elles ne décrivent pas nécessairement la situation actuelle comme un retour au système précédent, mais craignent la réapparition de certaines formes d'inégalité antérieures à 2014, notamment la polygamie, le mariage des enfants et un statut juridique plus faible des femmes au sein de la famille.

Rumeurs et climat d'incertitude

L'étude relève également la circulation, au sein de la société, d'inquiétudes et de rumeurs concernant l'avenir de la participation des femmes à la vie publique, leurs déplacements, leurs vêtements et la nature des relations entre hommes et femmes dans l'espace public. Même si ces craintes ne se sont pas traduites en mesures concrètes, leur diffusion reflète un état d'anxiété face à l'incertitude sur les droits qui seront effectivement protégés.

Une représentation encore limitée dans les instances de décision
Les préoccupations ne se limitent pas aux questions sociales et juridiques. Elles concernent aussi la participation politique. Selon l'étude, le parlement syrien compte 210 sièges en 2026, dont seulement 21 occupés par des femmes. Ce chiffre est considéré comme un indicateur de la représentation limitée des femmes dans les processus de décision qui façonneront l'avenir du pays.

Les questions relatives aux droits des femmes dépassent désormais le cadre de Qamishlo et de ses environs. Elles s'inscrivent dans le débat public à l'échelle nationale : en décembre 2024, Damas a connu des manifestations rassemblant des centaines de personnes réclamant une gouvernance laïque et l'égalité des droits entre les sexes.

Au-delà de la violence, la peur de la perte des acquis

L'étude conclut que la violence à l'égard des femmes ne peut être dissociée des conditions économiques, sociales et politiques qui l'entourent : pauvreté, chômage, guerre, migrations, structures patriarcales et statut juridique. Les institutions et les lois mises en place depuis 2014 ont permis de sensibiliser les femmes à leurs droits et de développer des mécanismes d'intervention et de protection.

Cependant, les préoccupations exprimées par les participantes portent sur une question plus large : les acquis juridiques, sociaux et organisationnels obtenus ces dernières années seront-ils préservés ? Les institutions et mécanismes de protection existants conserveront-ils leur capacité d'action ?

La principale inquiétude des femmes n'est donc pas seulement le risque de subir des violences, mais aussi celui de perdre des droits ou de voir s'affaiblir les dispositifs institutionnels sur lesquels elles comptaient.

https://kurdistan-au-feminin.fr/2026/08/29/rojava-les-femmes-inquietes-pour-leurs-acquis/
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22.09.2026 à 12:29

L'espace vital, ce concept géopolitique dérangeant

Bruno Marquis

Le concept géopolitique d'espace vital désigne le territoire qu'un peuple juge nécessaire pour assurer sa croissance au détriment des autres. Il consacre la déshumanisation, puis la spoliation et l'anéantissement de l'autre. Il a servi de justification à plusieurs expansionnismes agressifs et conquêtes territoriales au cours de l'histoire. Aux génocides des derniers siècles, entre autres.

(Ce texte a d'abord été publié dans l'édition de septembre du journal Ski-se-Dit.)

Ce concept géopolitique, s'il était connu et expliqué, nous éclairerait beaucoup sur l'histoire et l'actualité en cours. Sur la Seconde guerre mondiale d'abord, puis en rétrospective sur l'expansionnisme états-unien, sur le colonialisme en général, et enfin sur le génocide en cours à Gaza.

Nous sommes nombreux à nous être demandés, plus jeunes, comment un pays comme l'Allemagne avait pu s'engager dans un conflit mondial avec comme seuls alliés l'Italie et le Japon. Comprendre que c'est vers les pays de l'est que l'Allemagne a d'abord dirigé l'essentiel de ses forces pendant la guerre et qu'elle l'a fait dans le but de se dégager un « espace vital » au dépens de peuples jugés inférieurs, nous permet de comprendre les tenants et aboutissants de cette guerre.

L'Allemagne nazie voulait dans un premier temps, avec l'opération Barbarossa, accaparer le territoire et les ressources soviétiques pour mieux poursuivre la guerre sur d'autres fronts, mais elle y a épuisé ses forces. Contrairement à ce que le cinéma américain nous a inculqué par la suite, c'est donc l'Union soviétique, avec ses 27 millions de morts, sans la précieuse aide des États-Unis, qui a finalement mis fin à la Seconde guerre mondiale et qui nous a libérés des nazis.

Jacques Pauwels, dans un de ses ouvrages, déconstruit à ce sujet le mythe véhiculé depuis 1945 sur les réalités de la guerre contre l'Allemagne nazie. Les États-Unis ne sont entrés dans cette guerre, nous explique-t-il, que sous la contrainte et leurs riches industriels (General Motors, Ford, IBM, Coca-Cola, IT&T, etc.) ont fait des affaires avec le IIIe Reich en guerre le plus longtemps possible.

James Whitman dans « Le modèle américain d'Hitler », nous explique pour sa part que ce principe d'espace vital allemand était directement inspiré de l'expansionnisme états-unien du XVIIIe au début du XXe siècle au cours desquels on a décimé des millions d'Amérindiens, puis livré, entre autres, une guerre d'invasion au Mexique.

Ce que l'Allemagne nazie a fait subir aux juifs et ce qu'il voulait faire subir aux autres peuples jugés inférieurs, n'était pas tellement différent, non plus, de ce que les peuples européens ont fait subir aux peuples autochtones un peu partout dans le monde au cours des derniers siècles. Et c'est précisément ce que l'État d'Israël fait subir au peuple palestinien depuis 1948 et de façon beaucoup plus intensive depuis 2023.

Mettre en lumière ce monstrueux concept d'espace vital nous permettrait de porter un regard plus juste sur nos prétendues démocraties libérales et de bien réaliser le risque que constitue la montée de l'autoritarisme d'extrême droite un peu partout dans le monde. Le mensonge et la désinformation ne sont pas seulement le fait des concepts complotistes ; Ils le sont aussi des concepts que l'on masque.
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22.09.2026 à 12:28

Des élections au Maroc. Pourquoi faire ?

Mohamed Lotfi

N'y a-t-il pas quelque chose d'obscène dans une mise en scène démocratique qui se joue sur une scène truquée ? Le 23 septembre 2026, un peu plus de quinze millions de Marocains inscrits sur les listes électorales seront appelés à se lever, à marcher, parfois à parcourir des kilomètres, pour glisser un bulletin dans une urne et renouveler les 395 sièges de la Chambre des représentants.

Cela devrait être une fête, puisque c'est le peuple qui parle. Le peuple qui exerce son droit constitutionnel. Pourtant, à l'intérieur même du pays, plusieurs journalistes indépendants observent la mise en scène de cette campagne électorale et arrivent tous à la même conclusion, désabusée, murmurée plus que criée. À quoi servent vraiment ces élections ?
Je passerai vite, sur les rituels folkloriques du scrutin marocain, les billets de 200 dirhams qui changent de mains dans l'arrière-salle des cafés, les couscous offerts à l'occasion, les listes de « moubayine » qu'on recrute au poids du portefeuille plutôt qu'au poids des idées. Ce folklore-là, tout le monde le connaît, tout le monde en rit avec cette lassitude particulière qu'on réserve aux histoires qu'on a trop entendues. Ce n'est pas mon sujet. Mon sujet est plus grave, parce qu'il touche non pas aux marges du système, mais à son cœur, la question de savoir ce que ces élections représentent réellement, quand le pouvoir qui les organise avance, sur le dossier le plus sensible de la conscience nationale, dans une direction que la majorité du pays réprouve.

Voilà le paradoxe que personne, dans cette campagne, n'aura le courage de nommer à voix haute, excepté quelques journalistes et chroniqueurs indépendants. Le Maroc a un peuple, dans son immense majorité, viscéralement attaché à la cause palestinienne (pour les marocains, la cause palestinienne est une cause nationale) et un État qui persiste, patiemment, méthodiquement, à consolider ses liens avec Israël, au moment même où Gaza est rayée de la carte à coups de bombes.

L'actualité vient de renforcer cette réalité. Le 16 septembre 2026, soit la veille de l'écriture de ces lignes, sept jours avant le scrutin, le ministère israélien des Affaires étrangères annonçait que Rabat et Tel-Aviv allaient ouvrir des ambassades dans leurs pays respectifs, après une rencontre entre les deux chefs de la diplomatie sous l'égide américaine. La rencontre s'est tenue à New York, entre le ministre israélien Gideon Saar et son homologue marocain Nasser Bourita, à l'invitation de l'ambassadeur des États-Unis auprès des Nations unies, Mike Waltz. Notons, au passage, la pudeur de Rabat. Le Maroc n'a fait aucun commentaire dans l'immédiat. Le silence, ici, n'est pas neutre, c'est une politique. On avance sans le dire, on normalise sans le crier, on espère que la nouvelle se noiera dans le vacarme de la campagne électorale.

Précisons que rien dans les communiqués disponibles, n'indique que l'ambassade marocaine ouvrirait à Jérusalem plutôt qu'à Tel-Aviv, la plupart des pays, y compris ceux ayant normalisé avec Israël, maintiennent leurs représentations à Tel-Aviv, précisément parce que le statut de Jérusalem reste disputé. Mais l'exactitude géographique n'enlève rien à la charge symbolique de la nouvelle. Que le Maroc renforce, élève, officialise ses liens avec l'État hébreu trois ans après le début d'une campagne militaire à Gaza que la plupart des instances des droits humains qualifient de génocidaire, voilà qui suffit largement à nourrir l'ironie amère de la situation. Et l'histoire ne date pas d'hier. Le Maroc et Israël avaient normalisé leurs relations diplomatiques en décembre 2020 dans le cadre des accords d'Abraham, un processus soutenu par Washington. Six ans plus tard, on ne recule pas, on avance, on « élève le niveau », on parle d'« amitié entre les peuples » avec cette langue de bois diplomatique qui prétend décrire une relation d'État alors qu'elle esquive soigneusement la question qui fâche, celle du sang versé, aujourd'hui, à Gaza.

Et c'est là que l'ironie devient vertigineuse, presque insoutenable si l'on s'y arrête vraiment. Le roi du Maroc préside le Comité Al-Qods (Jérusalem), cette instance de l'Organisation de la coopération islamique dont la mission officielle est de défendre le statut de Jérusalem et les droits des Palestiniens sur leur capitale. Comment tenir ensemble ces deux rôles, gardien institutionnel de la cause d'Al-Qods d'un côté, partenaire diplomatique de plus en plus assumé de l'État qui occupe cette même ville de l'autre ? On me dira que la diplomatie n'a jamais été affaire de cohérence morale, qu'elle est affaire d'intérêts. C'est vrai. Mais alors, qu'on cesse de nous parler de « cause sacrée » et de « constante nationale » dans les discours officiels, si dans les faits la ligne diplomatique s'accommode si bien de la contradiction.

On me permettra un exercice de contrefactuel, aussi périlleux que nécessaire. Le royaume a toujours, sous Hassan II, entretenu des canaux avec Israël, discrets, feutrés, jamais officialisés au grand jour, gérés dans les coulisses par des hommes de l'ombre plutôt que sur papier à en-tête diplomatique. C'était une politique de la nuance, ni rupture, ni normalisation clinquante. Le monde a changé, dira-t-on, les accords d'Abraham ont changé la donne régionale, il fallait suivre le mouvement. Peut-être. Mais depuis octobre 2023, ce ne sont plus des paramètres géopolitiques abstraits qui sont en jeu. Ce sont des dizaines de milliers de morts, des hôpitaux détruits, des enfants sous les décombres. Dans ce contexte-là, aurait-on vu Hassan II, fin connaisseur des sensibilités de son peuple, aller renforcer publiquement des liens avec Tel-Aviv, quitte à transformer un bureau de liaison discret en ambassade avec fanfare ? J'en doute très sérieusement. Le vieux souverain avait, sur ce dossier précis, un sens de la mesure et du symbole que le régime actuel semble avoir perdu, ou choisi de sacrifier.

Alors pourquoi ce manque de courage ? La réponse, cyniquement, tient en quelques mots. Les accords d'Abraham lient la normalisation à la question du Sahara, la reconnaissance américaine de la marocanité du Sahara en échange de la normalisation avec Israël. C'est un marché. Un marché dont le prix, aujourd'hui, se paie en légitimité populaire. Pendant que la diplomatie s'active à New York, la rue marocaine, celle qui a vu défiler, depuis 2023, des manifestations parmi les plus massives de la région en soutien à Gaza, regarde, encaisse, et retient. Les Marocains ne sont pas dupes. Ils savent lire entre les lignes des communiqués sans signature, ils savent reconnaître un pas de plus vers l'irréversible quand ils le voient.

Revenons donc à la question du titre. Des élections, pourquoi faire ? Si le vote ne porte que sur la répartition locale de la rente, sur des allégeances de circonscription, sur des « familles » de notables qui se transmettent un siège comme un fonds de commerce, les partis en changent, les mêmes noms restent, on l'a vu jusque dans les provinces les plus reculées, alors le scrutin n'est qu'une formalité administrative maquillée en cérémonie civique. Le vrai enjeu national, celui qui touche à l'identité, à la dignité, à la place du Maroc dans le monde arabe et musulman, celui-là ne se discute pas dans l'isoloir. Il se décide ailleurs, dans des salons de New York, entre diplomates, sous « l'égide américaine », loin des quinze millions d'électeurs qu'on convoque le 23 septembre pour élire... quoi, au juste, si l'essentiel se joue déjà sans eux ?

Il faut se souvenir, et c'est peut-être la seule note d'espoir, de ce texte, que les Marocains ont, dans leur histoire, une capacité de résistance discrète mais tenace. On ne les mobilise pas facilement dans la rue, mais on ne les endort pas non plus facilement dans le silence. La défaite électorale cinglante du PJD en 2021, où le parti a perdu plus de 90 % de ses sièges, s'explique en partie, selon plusieurs analyses, par une politique de rapprochement avec Israël à laquelle son électorat était particulièrement hostile, rapprochement pourtant imposé par le palais plutôt que choisi par le parti lui-même. Le message est clair. Même quand la sanction populaire ne peut pas atteindre directement le sommet de l'État, elle trouve toujours un exutoire, un bouc émissaire, une urne où se venger. Ce n'est pas un hasard si le prochain gouvernement, quel qu'il soit, portera le poids de décisions qu'il n'a pas prises.

Il serait malhonnête de clore ce texte sans laisser un espace, même bref, à ceux qui défendent une lecture différente. Le pouvoir marocain, et ceux qui le soutiennent, avanceront que la diplomatie n'est pas un plébiscite de rue, que gérer un État suppose de dissocier la solidarité affective d'un peuple des impératifs stratégiques d'une nation, la question du Sahara, la relation avec Washington, la sécurité régionale. Ils diront aussi que le Maroc continue, dans le même temps, d'envoyer une aide humanitaire à Gaza, de porter la voix palestinienne dans les instances internationales via le Comité Al-Qods, et que la coexistence d'une diplomatie pragmatique avec Israël et d'un soutien de principe à la cause palestinienne n'est pas, pour eux, une contradiction insoluble mais un exercice d'équilibriste que d'autres pays arabes, les Émirats, Bahreïn, pratiquent depuis plus longtemps encore sans que cela n'ébranle leurs régimes.

Le débat, en somme, reste ouvert, mais il se joue, hélas, ailleurs que dans les urnes du 23 septembre.

Mohamed Lotfi
17 Septembre 2026

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22.09.2026 à 12:28

Gabon : L'attitude de la France dans la répression sanglante de 2016

Paul Martial

Les autorités françaises tentent d'entraver la justice sur le rôle joué par d'anciens militaires français dans le massacre postélectoral de 2016 au Gabon.
Ali Bongo, qui a succédé à son père Omar Bongo, est déclaré vainqueur de l'élection présidentielle de 2016. Tout le monde sait qu'une nouvelle fois, il y a eu inversion des résultats au détriment de son concurrent, Jean Ping, ancien secrétaire général de l'Union africaine. Même les observateurs de l'Union européenne font état d'anomalies importantes lors de ce scrutin.

Un massacre

Lors de la proclamation des résultats, fin août 2016, nombre de personnes descendent dans les rues des principales villes pour exprimer leur colère et sont confrontées à une forte répression. À Libreville, la capitale, les manifestants convergent vers le QG de campagne de Jean Ping.

Dans la soirée, un hélicoptère survole le QG, situé à quelques encablures de la base militaire Charles-de-Gaulle des Éléments français au Gabon (EFG). Il allume son projecteur et ouvre le feu sur les personnes présentes. Dans le même temps, les soldats de la Garde présidentielle enfoncent la porte et tirent à bout portant avec des armes de guerre.
Au petit matin, la gendarmerie arrête les survivants. La plupart seront emprisonnés et subiront de mauvais traitements et des actes de torture. De cet épisode sanglant, les ONG de défense des droits humains font état de dizaines de morts et de blessés.

Dix ans plus tard, les familles et les amis des victimes exigent la vérité. Celle-ci se fait toujours attendre, d'autant que le nouvel homme fort du pays, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, n'est autre que l'ancien responsable de la Garde présidentielle.

La France impliquée

La France ne pouvait ignorer ce qui se tramait, compte tenu de ses fortes connexions avec les autorités gabonaises. En 2016, c'est un ancien officier qui fait office de conseiller militaire d'Ali Bongo. Certains font également référence au système d'écoute mis en place par la France.

Plus grave encore, des témoins affirment que des Français étaient présents lors de cette fusillade, notamment le pilote de l'hélicoptère. Le journal Marianne donne les noms de Français ayant appartenu à l'armée ou à la Légion étrangère et qui étaient intégrés à la Garde présidentielle à cette époque.

Une plainte a été déposée en France. L'enquête a été confiée aux magistrats de l'Office central de lutte contre les crimes contre l'humanité et les crimes de haine (OCLCH). Ces derniers ont demandé au ministère des Affaires étrangères tous les documents liés à cette affaire. Il y en aurait 315, mais Xavier Bigot, un ancien de la DGSE chargé du bureau Afrique au Quai d'Orsay, aurait donné l'ordre, par e-mail, de ne fournir que les pièces en lien avec des victimes françaises, soit seulement 35, entravant ainsi délibérément la justice.

La France a fermé les yeux sur cet épisode sanglant qui a empêché une alternance démocratique au Gabon. Elle a avalisé les grossiers trucages électoraux pour préserver sa mainmise sur ce pays. Il n'aura échappé à personne qu'en 2016, la présidence française était occupée par un socialiste : François Hollande.
Paul Martial

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22.09.2026 à 12:27

Madagascar : la réforme de l'État en panne de courant

Herininahary Mosesy

« Lève-toi et va car dix-mois de junte ont dilué l'appel du 25 septembre ! » C'est le credo de Herininahary Mosesy, Président de l'AOVPM (Observatoire de la Vie Publique de Madagascar). Ingénieur diplômé du Conservatoire National des Arts et Métiers (Paris), titulaire d'un Certificat d'Études Politiques de Sciences Po (Toulouse), et disposant de 30 ans d'expérience internationale en gestion de projets complexes dans plusieurs pays, Herininahary Mosesy livre un bilan sans complaisance de la gouvernance de l'actuel régime et donne quelques pistes pour sortir le pays des ornières.

Tiré de MondAfrique.

La Refondation de la République de Madagascar patauge dans son programme depuis son avènement, le 14 octobre 2025. Elle s'est empêtrée dans les dérives et les travers du régime précédent. Les acteurs aux commandes étant, pour l'essentiel, les mêmes, et les mêmes causes produisant les mêmes effets, on ne s'étonnera pas de ce qui advient : la déception se mesure au nombre de promesses non tenues face aux griefs du 25 septembre 2025. Alors, agissons avant qu'il ne soit trop tard.

« Moïse, lève-toi » ou « Moussa, va » : les croyants au Dieu d'Abraham connaissent bien cette formule, un ordre venu de l'Être qu'ils aiment, pour affronter celui qui personnifie les plaies d'Égypte. De la même manière, toute proportion gardée avec le registre religieux, la Patrie que tout Malgache aime lui ordonne aujourd'hui de réagir face à ce qui, si ce n'est de la gabegie, relève à tout le moins de la pagaille. Il était temps.

Lorsqu'on parle de refondation de la République, on attend une suite d'actions structurées de reconstruction, sur des bases nouvelles, d'un système politique où la souveraineté appartient aux citoyens. Or on s'aperçoit, avec le temps, que l'on stagne. La réorganisation profonde des institutions se trouve bloquée dans une action confuse et sans progrès ; on se retrouve enlisé dans des difficultés que l'on connaît déjà que trop bien. En effet, comme prérequis absolu, la refondation devait commencer par assainir l'État, pour asseoir sa légitimité par l'appropriation citoyenne, et espérer bâtir une vision structurée, avec des actions définies avec précision et hiérarchisées, pour répondre à l'urgence et aller droit à l'efficacité. Le problème est posé.

Un mélange de mesures sociales concrètes et de crises structurelles

Dix mois après le coup d'État, le tableau général montre un mélange réel de mesures sociales concrètes et de crises structurelles non résolues. Il serait malhonnête d'ignorer les améliorations tangibles apportées par le régime actuel : les mesures chiffrées sur les salaires, les bourses et la réforme du carburant, relevées ici et là, sont vérifiables et récentes – ce n'est pas de l'invention. Mais, malheureusement, cela s'arrête là. Derrière cette vitrine coexistent une crise énergétique non résolue, une dette en hausse, une perception de la corruption qui s'est aggravée, et une instabilité institutionnelle persistante.

Face à cette situation, la restauration de l'intégrité, de la transparence et de l'efficacité, là où la gabegie, la corruption et l'improvisation ont trop longtemps régné, devient une condition sine qua non. Il faut une coordination opérationnelle de l'assainissement de l'État, fondée sur un diagnostic holistique. Elle s'appuiera sur une méthodologie et des principes de gouvernance transversaux, avec une matrice des rôles et des responsabilités, un calendrier, un mécanisme de contrôle citoyen, et des indicateurs de résultats publics. C'est seulement l'ensemble de ce dispositif qui garantira l'assainissement d'un État prêt à bâtir sur des fondations saines.

Ce qui a été fait, et ce qui reste à faire

Parmi les réalisations mises en avant par les soutiens du pouvoir figure le salaire des fonctionnaires : une hausse réelle de 14 %, effective depuis janvier 2026, la masse salariale progressant quant à elle de 26 % par rapport à 2025. Quoique modeste, le salaire minimum garanti a lui aussi connu une hausse : il atteint désormais 300 000 Ar (environ 60 €) dans le secteur privé non agricole, même si les syndicalistes soulignent que ce montant reste en deçà du seuil international de pauvreté de 3 dollars par jour.

Du côté des bourses et des équipements étudiants, des hausses respectives de 20 % et de plus de 51 % ont été appliquées, avec, cerise sur le gâteau, un paiement désormais digitalisé via le Trésor. Mais cela reste faible en valeur absolue : un étudiant en L1/L2 touche 26 400 Ar par mois, soit environ 5 €. Enfin, ce qui relève désormais du souvenir : la « captation » des produits pétroliers. Là, il y a un vrai retournement, le pouvoir actuel a mis fin au système de captation de l'importation, jusqu'alors coordonnée par les distributeurs privés (TotalEnergies, Vivo Energy, Rubis/Galana, Axian/Jovena). C'est réel et très récent, mais encore étroit : seulement le gasoil des centrales, pas encore l'essence des stations. Cela ne va d'ailleurs pas sans générer des tensions avec les anciens opérateurs, à Toamasina.

Un effondrement des services publics essentiels

De l'autre côté, on constate un effondrement des services publics essentiels. Sur le volet sécurité, par exemple, la multiplication des disparitions a conduit à décréter un deuil national le 24 juillet 2026 : la situation inquiète plutôt qu'elle ne s'améliore. Et qu'en est-il de l'urgence eau-électricité ? Elle semble remise aux oubliettes, puisque la JIRAMA elle-même ne promet d'amélioration qu'à l'horizon de fin 2026. Au registre du pillage des ressources minières, le mouvement d'amélioration reste partiel, voire confidentiel, avec des lacunes persistantes dans la déclaration des bénéficiaires effectifs du secteur extractif. Bien que classée « modérée », la dette a par ailleurs continué de grimper, atteignant 51,3 % du PIB en 2025 selon le FMI.

Sur le plan institutionnel, deux Premiers ministres en moins de cinq mois, un flou persistant sur le calendrier électoral, et une suspension de l'Union africaine toujours pas levée depuis le 15 octobre 2025 : l'ensemble dessine un régime de transition chaotique.

Enfin, et c'est de loin le signal le plus net, la perte de confiance internationale est flagrante : l'indice de perception de la corruption 2025 est en recul par rapport à l'année précédente, Madagascar passant de la 140e à la 148e place sur 182 pays. Et pourtant, c'était précisément le déclencheur phare des soulèvements de la Gen Z qui ont fait tomber le gouvernement.

Six chantiers pour une vraie refondation

Madagascar sort d'une crise profonde ouverte en septembre 2025, et le pays en reste durablement marqué. Il faut structurer une action de coordination interministérielle autour de chantiers prioritaires, dont le pilotage méthodologique sera assuré par un cabinet ministériel plénipotentiaire, en lien avec les ministères sectoriels concernés.

Six chantiers seront considérés : l'urgence vitale que représentent l'eau potable et l'électricité, l'appareil d'État et la fonction publique, l'éducation politique, le secteur minier, les filières d'exportation stratégiques, et la sécurité aéroportuaire.

1- Priorité absolue : un audit express de la JIRAMA, avec remise en service des centrales stratégiques, sécurisation de l'approvisionnement en carburant et réparation des réseaux d'eau dans les zones critiques. Des solutions transitoires, bornes-fontaines et délestages organisés, seront également mises en œuvre, dans une transparence totale sur l'état du réseau et des dettes. A la clé, des indicateurs de résultat : à 3 mois, les zones prioritaires rétablies en électricité ; à 6 mois, l'eau potable accessible dans tous les bâtiments publics.

2- Dans la fonction publique : un audit exhaustif des effectifs réels, l'élimination des agents fantômes, la rationalisation des structures ministérielles, un moratoire sur les recrutements politiques, et la publication mensuelle des dépenses de fonctionnement de chaque ministère.

3- Sur l'éducation politique : il s'agit avant tout d'outiller le citoyen pour qu'il ne se laisse pas instrumentaliser par des discours trompeurs, du choix entre un État unitaire décentralisé et un État fédéral. Le sujet, porté sur la place publique lors de la Concertation nationale de la jeunesse début août 2026, ravivant une opposition ancienne entre les Hautes Terres et les régions côtières plutôt qu'un débat serein sur l'efficacité de la gouvernance locale. Le risque n'est pas mince, qu'une question de méthode administrative soit détournée en question identitaire, au bénéfice de quelques entrepreneurs politiques et au détriment du peuple. L'éducation politique proposée ici consistera donc à outiller les citoyens, via les antennes régionales, pour distinguer l'enjeu réel du récit identitaire qui cherche à l'instrumentaliser ; à rappeler que ni le statut unitaire ni le statut fédéral ne garantissent à eux seuls la bonne gouvernance, celle-ci dépend d'abord de la reddition de comptes, de la transparence budgétaire et du contrôle citoyen à tous les échelons.

4- Pour le secteur minier : un audit de tous les permis en cours, la suspension des nouveaux permis pendant la transition, la récupération des redevances impayées, et la publication intégrale des contrats et conventions minières.

55- Pour les filières d'exportation stratégiques : un audit des circuits d'exportation (vanille, litchi, girofle, etc.), le renforcement du contrôle qualité, la protection des petits producteurs locaux, et la récupération des taxes impayées.

6- Enfin, pour la sécurité aéroportuaire : l'audit des procédures de contrôle dans les aéroports internationaux, la rotation du personnel compromis, le renforcement technique et la coopération internationale contre les trafics.

Une méthode, pas un remède miracle

Le cabinet consacré à la Refondation s'appuiera sur une méthodologie dont les principaux alinéas sont au nombre de trois.

Une séparation claire des rôles. Le portefeuille Refondation est clairement distingué de l'Exécutif, qui demeure le garant de l'ordre et de la continuité de l'État, ainsi que de l'Assemblée chargée de la rédaction de la nouvelle Constitution, laquelle n'est pas préemptée par le calendrier de l'assainissement.

Un pilotage stratégique tripartite, associant trois légitimités complémentaires : institutionnelle (le Conseil de la transition et les ministères), morale (le FFKM), et populaire (représentants de la jeunesse et de la société civile). Ce modèle garantit qu'aucune réforme ne se fait sans les forces vives qui ont porté le mouvement de 2025.

Une justice transitionnelle, sans amnistie pour la corruption. L'assainissement ne peut être crédible sans traiter le passé : commission d'enquête sur les événements de septembre-octobre 2025, mécanisme de poursuite des détournements avérés, et aucune amnistie pour la corruption systémique ou les détournements de fonds publics prouvés. Compte tenu de la suspension de Madagascar par l'Union africaine, la durée du portefeuille Refondation doit être strictement bornée et jalonnée trimestriellement, afin de permettre une réintégration rapide dans le concert des nations. Dix-huit mois seront ainsi imposés pour traiter les audits, publier les résultats, mettre en œuvre les plans d'assainissement, et faire le bilan public. Un conseil consultatif des forces vives sera expressément chargé d'évaluer publiquement l'action du portefeuille Refondation. Trois collèges (18 à 24 membres) le constitueront : société civile et syndicats, jeunesse et associations étudiantes, secteur privé et expertise technique – avec exigence de parité et de représentativité géographique. Ses livrables : un rapport trimestriel citoyen sur chacun des secteurs surveillés, des mémorandums thématiques ad hoc en réaction aux événements critiques, et un rapport périodique de synthèse, assorti d'un tableau de bord d'indicateurs et de recommandations pour l'après-transition.

En conclusion, cet article propose une méthode et un calendrier pour assainir un État malgache marqué par la déliquescence, le pillage de ses ressources, l'effondrement des services publics essentiels, la dilapidation des deniers publics, et une perte de confiance internationale. Il ne s'agit en rien d'un remède miracle, mais d'un moyen de restaurer les conditions d'une gouvernance crédible, afin que le prochain gouvernement, issu d'élections légitimes, puisse bâtir Madagascar sur des fondations saines. Madagascar mérite mieux que le chaos et la corruption. Madagascar mérite un État digne de son peuple.

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22.09.2026 à 12:27

Brésil. Le sud du Brésil, la terre promise du bolsonarisme. « Foi, famille, armes et grand capital »

Sofía Kortysz Vaz

À Santa Catarina [Etat dans le sud du Brésil dont la capitale est Florianopolis], à moins de deux heures de vol de Montevideo, dans une région où de nombreux Uruguayens choisissent de passer leurs vacances d'été, l'extrême droite brésilienne a trouvé son plus grand soutien. Un conservatisme profondément enraciné, les origines allemandes d'une grande partie de ses habitants, l'influence de l'Église évangélique et la présence d'un nombre inhabituel de milliardaires se conjuguent ici en faveur de Flávio Bolsonaro.

12 septembre 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Renan Bolsonaro (« 04 »), candidat à la Chambre des députés dans l'Etat de Santa Catarina, au côté du gouverneur de l'Etat Jorginho Mello.
https://alencontre.org/ameriques/amelat/bresil/bresil-le-sud-du-bresil-la-terre-promise-du-bolsonarisme-foi-famille-armes-et-grand-capital.html

« Tout comme il y a eu un avant et un après le Christ, il y a eu un avant et un après l'arrivée au pouvoir de Jair Bolsonaro, il y a huit ans », a déclaré à Brecha [hebodmadaire uruguayen] un membre du Parti des travailleurs (PT) de Santa Catarina lors d'une réunion de militants favorables au président Luiz Inácio Lula da Silva. « Attention, je ne compare pas Bolsonaro au Christ », a-t-il précisé en souriant.

Lors des élections de 2018, Jair Bolsonaro s'est imposé dans tout le sud du Brésil, mais c'est dans l'État de Santa Catarina qu'il a obtenu ses meilleurs résultats, avec 75,9% des suffrages, contre 24% pour le candidat du Parti des travailleurs, Fernando Haddad. En 2022, il n'a pas obtenu d'aussi bons résultats, mais le défi était plus grand : il se mesurait à l'actuel président, Lula, qui venait d'être libéré. Malgré tout, l'écart entre les deux hommes était très important : 69,2% contre 30,7% en faveur de l'ancien capitaine [Jair Bolsonaro a été capitaine de l'armée dans la seconde moitié des années 1980 avant d'être transféré à la réserve en 1988, il est élu député fédéral en 1990 et réélu six fois].

Lorsque les électeurs de gauche ou du centre évoquent un changement profond depuis l'arrivée de Jair Bolsonaro au Palais du Planalto, ils pensent avant tout à une fracture au sein de la société, dans laquelle s'est installée, sous l'impulsion de la présidence, une culture de la haine de l'autre. Mais il existe sur le territoire brésilien une division antérieure au mandat de Bolsonaro : la polarisation entre un Sud et un Sud-Est riches, d'une part, et un Nord et un Nord-Est pauvres, d'autre part. Le magazine Forbes, qui dresse chaque année le classement des personnes les plus riches de chaque pays, a publié dans son numéro de la semaine dernière, à propos du cas brésilien : « Alors que le Sud-Est concentre la majeure partie de la richesse avec Eduardo Saverin et Jorge Paulo Lemann, le Nord du pays ne compte aucun représentant » parmi les plus puissants. Saverin est cofondateur de Facebook [fortune estimée à 35,6 milliards de dollars en 2025], et Lemann, un ancien joueur de tennis issu d'une famille d'origine suisse [a la double nationalité suisse et brésilienne] a étudié à Harvard et a fait fortune dans la finance [actionnaire majoritaire du groupe Kraft Heinz, Burger King et fondateur de 3G Capital]. Un autre milliardaire du sud est Luciano Hang, propriétaire de Havan, l'une des plus grandes chaînes de supermarchés brésiliennes, qui a eu l'idée ingénieuse de placer des répliques de la statue de la Liberté devant ses magasins en hommage au « rêve américain ». On a vu Luciano Hang en compagnie de Flávio Bolsonaro, candidat présidentiel d'extrême droite pour les élections du mois prochain.

Soixante pour cent des super-magnats brésiliens sont originaires du sud-est du pays, et dans le sud, Santa Catarina apparaît comme leur terre promise : c'est l'État qui compte le plus grand nombre de personnes extrêmement riches par rapport à sa population. Leur culture a imprégné le reste de la société, et de nombreux habitants de Santa Catarina, y compris des travailleurs qui ne feront jamais fortune, regardent les habitants du Nord-Est avec méfiance, voire avec mépris. « Maintenant qu'ils migrent vers le sud, la sécurité commence à vaciller parmi nous », affirment certains d'entre eux, reprenant le cliché de l'immigrant pauvre, coupable de tous les maux. Dans le Nord-Est, « beaucoup de gens ont cessé de travailler pour percevoir des aides de l'État », affirment-ils également. « Ils préfèrent rester dans la rue plutôt que de respecter des horaires », nous a déclaré un chauffeur Uber selon lequel Santa Catarina est l'État qui « fait vivre le pays » et qui « les entretient », en référence aux habitants du Nord-Est. Certains vont même jusqu'à rêver de séparer Santa Catarina du reste du Brésil, à l'instar du mouvement « O Sul é Meu País », créé à Santa Catarina en 1992 avec un objectif clairement sécessionniste. Deux ans auparavant, au Rio Grande do Sul, était née la « República do Pampa », avec un projet similaire. D'autres, dans le Sud, plus réalistes, choisissent de préserver l'unité nationale par intérêt personnel. Lors des célébrations locales du 7 septembre pour l'indépendance du Brésil organisées par l'extrême droite à Florianópolis, un homme s'est exclamé à tue-tête : « Le Sud a de la tête, c'est vrai, mais le Nord a des minerais. » L'Amazonie et l'Etat de Bahia sont en effet les régions du pays qui possèdent le plus de terres rares.

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Lors d'un rassemblement bolsonariste à Balneário Camboriú [littéral de Santa Catarina], le candidat au poste de vice-gouverneur de Santa Catarina, Adriano Silva, du Parti Novo [ultralibéral opposé aux droits sociaux et la Bolsa Familia], a évoqué ce contraste entre les régions. « On pourrait même croire qu'ici, nous ne sommes pas au bord d'une crise économique, contrairement à ce qui se passe dans d'autres régions, car ici, nous sommes en pleine croissance », dit-il sans étayer ses affirmations par aucune donnée concrète.

Balneario Camboriú est surnommée Bolsonaro city. C'est là que siège en tant que conseiller municipal le plus jeune des fils de l'ancien président, Renan Bolsonaro, qui se présentera aux élections du 4 octobre pour un siège à la Chambre fédérale des députés. Le « Fils n° 4 Junior », comme on l'appelle, n'est pas le seul membre de la famille à briguer un mandat dans l'État de Santa Catarina. Son frère Carlos se présentera également, quant à lui pour un siège au Sénat. Il sait qu'il a des chances ici [sur la famille Bolsonaro, voir l'article publié sur ce site (alencontre.org) le 25 août 2026].

Le rassemblement bolsonariste s'est déroulé dans un lieu emblématique de la ville, où, au sommet d'une colline, se dresse la statue du Cristo Luz, un Jésus-Christ de 33 mètres, plus haut que le célèbre Christ Rédempteur de Rio de Janeiro. Carlos Bolsonaro figurait parmi les orateurs de l'événement, aux côtés de la sénatrice Carol de Toni [Parti libéral bolsonariste] et du gouverneur Jorginho Mello [Parti libéral] ; « 04 » est resté dans la salle de réunion, au pied du Cristo Luz. À un moment donné, Adriano Silva a tapoté l'épaule de 04 et lui a dit : « Les médias sont agressifs et affirment que tout ce que fait la famille Bolsonaro est mauvais, mais un masque est tombé à Brasilia et a révélé à quel point cette famille a souffert. » Le vice-gouverneur faisait allusion au scandale impliquant le juge de la Cour suprême fédérale Alexandre de Moraes [qui a confirmé, en tant que président du Tribunal supérieur électoral la victoire de Lula en décembre 2022 et qui a mené l'enquête sur le projet de coup d'Etat qui a abouti à la condamnation de Bolsonaro, ce qui l'a fait considérer comme un « allié » de Lula].

Armes
Sous la présidence de Jair Bolsonaro, la réglementation relative au port d'armes a été assouplie au Brésil, à tel point qu'en 2020 plus de 4,4 millions d'armes étaient en circulation [sur une population de 7,8 millions]. Lula a ensuite rétabli le contrôle des armes, mais la situation n'est toutefois pas revenue à ce qu'elle était auparavant. L'État de Santa Catarina reste le plus armé du pays, avec environ 25'000 fusils, carabines et fusils de chasse, ainsi que près de 40'000 pistolets entre les mains de civils.

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Ce même discours qui attribue à « la gauche » le contrôle des médias – propagé par l'extrême droite aux quatre coins du monde – s'est également fait entendre lors d'un rassemblement organisé dans la nuit noire, dans un coin perdu de la route menant à Rio do Sul, dans l'État de Santa Catarina. Le lieu était signalé par une pancarte sur laquelle on peut lire : « Chamados para servir », une branche de l'Église évangélique pentecôtiste. Lors de ce rassemblement, la députée régionale Ana Campagnolo [Parti social-libéral de droite affirmée], candidate à sa réélection, a longuement expliqué en quoi « la télévision et la radio sont contre les partisans de Bolsonaro ». Au cours d'une sorte de conférence publique intitulée « L'Évangile en pratique » – qui a duré environ deux heures –, Ana Campagnolo, qui se définit comme « conservatrice et chrétienne », a appelé l'Église évangélique à produire « de la musique et des films de qualité, qui ne soient pas perçus comme chrétiens » afin de contrer efficacement l'influence idéologique de la « gauche ». Aujourd'hui, a-t-elle affirmé, « il n'existe que la musique d'église et la musique pornographique », et la première, plutôt ennuyeuse, n'est pas en mesure de contrebalancer la seconde, a-t-elle suggéré. « Tout est politique. Depuis l'origine, depuis que le Christ a été crucifié, religion et politique sont liées », a-t-elle également expliqué à son public dans le cadre d'une dynamique divertissante consistant à montrer des extraits du Roi lion [film de Disney] pour établir des parallèles avec la Bible. « Lorsque le mur de Berlin et l'Union soviétique sont tombés, on a dit que le communisme avait pris fin, mais non, il s'est réorganisé au sein des mouvements indigénistes, écologistes et féministes, qui ont dressé les Noirs contre les Blancs, les femmes contre les hommes, les homosexuels contre les hétérosexuels », a-t-elle affirmé. Le premier coup a été porté aux écologistes, pour leur vision « erronée » du monde. « Dans la Genèse, selon elle, en substance, Dieu a créé les animaux avant les hommes. C'est pourquoi on ne peut pas affirmer que les plantes, les animaux et les humains sont d'égale importance. Ils le sont tous, mais l'homme est plus parfait car il a été le dernier à être créé. Que la nature soit au centre et non l'homme est un postulat incompatible avec le christianisme. Rien n'est plus important que l'homme, pas même la forêt amazonienne. » Les féministes ont ensuite été prises pour cible : « Car vous pouvez bien éduquer votre enfant, mais ensuite, il va à l'école et tombe sur une enseignante écoféministe athée qui lui dira que, pour des raisons morales, il doit être végétarien. » Il faut également écarter toute volonté de mettre fin au patriarcat, a déclaré la députée en adressant des clins d'œil complices à l'assistance. « Il faut comprendre qu'il s'agit là d'un élément de la société qui a été décrit et prescrit par la Bible, et qu'aucune interprétation philosophique de celle-ci ne peut conduire à vouloir le détruire. »

Son discours s'est conclu par un appel à mettre fin à l'avortement légal, peut-être l'objectif principal de la députée. « Si vous avez un arbre qui risque de tomber sur votre maison, vous n'osez pas l'abattre, car la police environnementale viendrait et vous n'avez aucune idée du montant de l'amende que cela vous coûterait, mais si vous vous rendez dans un établissement de santé public et que vous prétendez à tort avoir été victime d'abus, le médecin va immédiatement vous administrer une injection qui va traverser votre ventre, atteindre le cœur de votre bébé, et celui-ci va subir un arrêt cardiorespiratoire après avoir agonisé de douleur. » La description est ensuite devenue encore plus terrifiante : « Vous serez alors soumise à l'accouchement d'un cadavre, un bébé mort-né verra le jour ou, si votre bébé a moins de mois, ils utiliseront une pince pour démembrer les restes, les morceaux de bébé, et les aspireront. Combien devrez-vous payer pour avoir fait cela ? Rien. »

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La plupart des descendants d'Allemands arrivés au Brésil vivent tant dans le sud-est que dans le sud. Les premiers Allemands à avoir débarqué dans le pays se sont installés dans le Rio Grande do Sul, en 1824. Puis ce fut le tour de Santa Catarina, en 1850. Dans plusieurs localités de ces deux États, la culture germanique est célébrée et préservée. La dernière fête a eu lieu le 2 septembre, à l'occasion de l'anniversaire de Blumenau, commune de Santa Catarina. Plusieurs candidats locaux du mouvement bolsonariste s'y sont rendus pour faire campagne lors de rassemblements qui ont parfois été marqués par des actes de violence. Depuis le début de l'année 2026, deux incidents liés à l'apologie du nazisme se sont produits à Santa Catarina, l'État où la première cellule nazie a vu le jour sur le territoire brésilien, en 1928. En janvier dernier, un homme a été dénoncé pour avoir apposé sur sa voiture un immense autocollant représentant une croix gammée, accompagné de la phrase « Guerre civile maintenant ». En juin, la justice de l'État a confirmé l'acquittement de deux hommes dénoncés pour avoir porté des chapeaux ornés de croix gammées lors d'une fête traditionnelle. Ces dernières années, des événements de ce type se sont multipliés dans cet État où le bolsonarisme pourrait, une nouvelle fois, enregistrer ses meilleurs résultats lors des élections d'octobre 2026.

Le dernier sondage de l'institut Quaest, publié le 24 août, montre que c'est dans les États de Rondônia [capitale Porto Velho] et de Santa Catarina que Flávio Bolsonaro obtiendrait ses meilleurs résultats au premier tour. À Santa Catarina, il recueillerait 45% des voix, contre 20% pour Lula. Dans l'hypothèse d'un second tour entre les deux candidats, un autre institut, Futura/Apex, avait attribué en juin 52,3% des voix à l'extrême-droitier et 23,3% au candidat du PT. En mai, ce même institut avait mesuré le rejet que suscitaient les deux candidats dans cet État : Lula totalisait 70% et Bolsonaro 29%. Dans ce contexte, Lula entame ce week-end une tournée dans le Rio Grande do Sul, le Paraná et l'Etat de Santa Catarina, avec peu de chances de renverser la tendance. (Article publié par l'hebdomadaire uruguayen Brecha le 11 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Forum
La semaine dernière s'est tenue à Santiago du Chili la Ve Rencontre régionale du Forum de Madrid, une instance qui rassemble les forces d'extrême droite d'Amérique et d'Espagne, sous l'égide de la Fondation Disenso, liée au parti espagnol Vox. Le président chilien, José Antonio Kast, en tant qu'hôte, et son homologue argentin, Javier Milei, ont été les vedettes de la rencontre, mais des représentants du gouvernement américain (son ambassadeur au Chili, Brandon Judd, et la sous-secrétaire d'État Sarah Rogers), la vice-présidente hondurienne María Antonieta Mejía, une députée européenne proche de l'ancien Premier ministre hongrois Viktor Orbán ainsi que des délégués de plusieurs think tanks états-uniens étaient également présents. « Nous sommes sur la bonne voie. Si nous continuons ainsi, nous ne tarderons pas à entrer à La Havane », a déclaré Antonio Kast depuis la tribune du forum. Flávio Bolsonaro n'a pas pu se rendre à l'événement car il était en campagne électorale, mais il a été l'un des plus acclamés et des plus cités par ses compagnons de route. Messieurs Milei et Kast ont tous deux déclaré espérer une victoire du Brésilien aux élections d'octobre afin d'achever d'encercler le « communisme » dans la région.

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22.09.2026 à 12:26

Cuba : la « boîte de Pandore » de l'aide humanitaire états-unienne

David Montgomery

Alors que les États-Unis étranglent économiquement Cuba, Marco Rubio met en œuvre sur l'île un programme de « conquête des cœurs et des esprits » d'un montant de 100 millions de dollars.

Tiré du site A l'Encontre
11 septembre 2026

https://alencontre.org/ameriques/amelat/cuba/cuba-la-boite-de-pandore-de-laide-humanitaire-etats-unienne.html

Par David Montgomery

(Capture d'écran)

Le 21 juillet, un avion-cargo a atterri à La Havane, transportant la première tranche d'une aide humanitaire états-unienne promise à Cuba d'un montant de 100 millions de dollars. La cargaison comprenait des cartons de denrées alimentaires et des bidons en plastique contenant des produits d'hygiène destinés à 700 familles. Après une séance photo médiatique de l'aide avant le décollage à Miami, la mise en scène de la livraison s'est poursuivie aux abords de La Havane, où Mike Hammer, chef de mission de l'ambassade des États-Unis à Cuba, a rendu visite à certaines des premières familles à recevoir cette aide. Il a ensuite publié ses échanges sur les réseaux sociaux. Les kits d'aide étaient pourvus d'autocollants représentant le drapeau américain et protant la mention, en espagnol : « Don du peuple des États-Unis d'Amérique aux citoyens de Cuba. »

Tout dans ce modeste geste de bonne volonté de la part des États-Unis semble conçu pour gagner le cœur et l'esprit du peuple cubain – et détourner l'attention des politiques états-uniennes qui contribuent à la faim et à la misère que ces colis alimentaires sont censés soulager. La livraison de cette aide est arrivée, comme par hasard, le lendemain de la publication par le Département d'État d'un rapport de 100 pages accusant Cuba de mener « une révolution contre la civilisation occidentale elle-même », afin de justifier l'escalade de la guerre d'agression économique et d'usure menée par les États-Unis.

Pour la fraction de la population cubaine qui a la chance de recevoir un colis d'aide, le riz, les haricots, l'huile de cuisson, le sucre, le dentifrice, le savon et les autres articles ne dureront guère plus de dix jours. Beaucoup n'auront pas d'eau courante pour utiliser le savon, car les coupures d'électricité affectent le réseau d'approvisionnement en eau, et ils devront faire cuire le riz et les haricots au bois ou au charbon de bois dans l'obscurité, car le durcissement des sanctions imposées par l'administration Trump entrave l'accès au combustible, à l'électricité, à la nourriture et à l'argent liquide sur l'île.

Le gouvernement cubain a accepté cette aide, mais ses responsables ont souligné l'hypocrisie du blocus économique états-unien qui est à l'origine de ce besoin d'aide humanitaire. Dans un message publié sur X, le président Miguel Díaz-Canel a déclaré que les États-Unis « ne se heurteront ni à des obstacles ni à l'ingratitude de la part de Cuba, aussi incohérente et paradoxale que puisse paraître cette offre à un peuple que le gouvernement des Etats-Unis lui-même punit collectivement de manière systématique et impitoyable ». « Cent millions de dollars seraient certainement utiles », a fait remarquer en juin le ministre cubain des Affaires étrangères, Bruno Rodríguez, « même si nous devons reconnaître que cela ne représente que cinq jours du coût annuel du blocus [des Etats-Unis] » contre Cuba.

Une boîte de Pandore humanitaire

Cette aide de 100 millions de dollars est source de tensions depuis que le secrétaire d'État Marco Rubio l'a annoncée en mai, alors que les pourparlers secrets visant à satisfaire les exigences des Etats-Unis battaient de l'aile. Dans un discours vidéo en espagnol adressé aux Cubains, Rubio a précisé les objectifs de ces 100 millions de dollars : « Je tiens à vous dire ce que nous, aux États-Unis, vous proposons pour vous aider non seulement à atténuer la crise actuelle, mais aussi à construire un avenir meilleur… La véritable raison pour laquelle vous manquez d'électricité, de carburant ou de nourriture, c'est que ceux qui contrôlent votre pays ont détourné des milliards de dollars, mais rien n'a été utilisé pour aider la population », a affirmé Marco Rubio. « Le président Trump propose une nouvelle relation entre les États-Unis et Cuba. Mais elle doit s'établir directement avec vous, le peuple cubain », et non avec des entités contrôlées par le gouvernement.

Pour contourner les autorités cubaines, le Département d'État a alloué 60 millions de dollars de cette aide à Catholic Relief Services afin qu'elle soit distribuée par l'intermédiaire de son homologue cubain dirigé par l'Église, Cáritas Cuba. Cet argent permettra de fournir des kits à près de 200'000 familles, soit plus de 500'000 personnes, selon l'organisation. La population cubaine s'élève à plus de 9 millions d'habitants. Par ailleurs, le révérend Franklin Graham [président de la Billy Graham Evanglistic Association, sioniste chrétien, partisan inconditionnel de l'Etat d'Israël], un allié du président Trump, a confirmé que Samaritan's Purse, l'organisation évangélique d'aide humanitaire qu'il dirige, prévoit de participer à la distribution d'une partie de cette aide.

Les organisations religieuses sont confrontées à un énorme fardeau logistique qui pourrait ralentir les efforts visant à acheminer l'aide vers les personnes qui en ont le plus besoin. Ces groupes doivent se procurer des camions de livraison et de l'essence dans un pays où les véhicules manquent de pièces de rechange et où l'essence est devenue plus rare et plus chère depuis que les États-Unis ont imposé un blocus sur les carburants en janvier. En effet, les prêtres tentent toujours de distribuer des kits alimentaires similaires à ceux que Marco Rubio avait promis en février dans le cadre d'une aide de 9 millions de dollars destinée à faire face aux dégâts causés par l'ouragan Melissa en octobre dernier. Les autorités cubaines affirment que seule une fraction de cette aide destinée à faire face aux conséquences de l'ouragan, orchestrée par Marco Rubio, avait été distribuée en juillet.

En juillet, lorsque la première livraison de cette nouvelle aide de 100 millions de dollars est arrivée à La Havane, plus de deux mois après l'annonce faite par Marco Rubio, la population était plus désespérée que jamais, en quête d'un répit dans sa lutte quotidienne pour se procurer de la nourriture, de l'eau et de l'électricité. Les gens ont commencé à affluer vers les églises ou à interpeller les prêtres dans la rue, suppliant qu'on leur donne un colis alimentaire.

« L'aide est destinée à tout le monde, mais il n'y en a pas assez », explique le révérend Leandro NaunHung, curé de la paroisse San José Obrero, située à la périphérie de Santiago, la deuxième plus grande ville de Cuba. L'écart entre l'ampleur des besoins et le volume de l'aide « est énorme », note-t-il. Et cette aide sème la discorde et la jalousie. Certaines personnes prétendent avoir plus de bouches à nourrir qu'elles n'en ont réellement, dans l'espoir d'obtenir un colis. Partout où il va, rapporte le révérend, il entend des gens implorer : « Padre, Padre, mon colis, mon colis, mon colis ! »

Tourmenté par les passions et les contradictions déchaînées par ces colis d'aide, Leandro NaunHung a récemment prononcé un sermon comparant les cartons alimentaires états-uniens à la boîte de Pandore. Selon le mythe grec, en ouvrant la boîte, Pandore a libéré toutes sortes de malheurs sur la terre. Dans la version du révérend, le dernier des malheurs, au fond de la boîte, était l'espoir – que l'on ne considère généralement pas comme malfaisant. Il met en garde ses paroissiens contre le fait de s'accrocher à de faux espoirs, tels qu'un colis alimentaire humanitaire, pour résoudre leurs problèmes. « La faim est plus grande que l'aide humanitaire qui arrive », leur dit-il.

Et pourtant, aussi précaire et limitée que puisse être cette aide, NaunHung estime que ses livraisons ne sont pas vaines. « Certains disent que si l'aide n'est pas destinée à tout le monde, alors elle ne devrait être destinée à personne », explique-t-il. Mais « si ne serait-ce que dix personnes peuvent en bénéficier, nous ferons ce travail ». Il ajoute : « Les gens disent qu'ils n'ont jamais vu autant de nourriture d'un seul coup. » (Article publié sur le site The Nation le 10 septembre 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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22.09.2026 à 12:26

Pourquoi l'Amérique latine joue un rôle clé dans l'impunité diplomatique d'Israël

Xavier Abu Eid

Tout en s'aliénant ses alliés traditionnels, Israël renforce ses liens avec une nouvelle vague de dirigeant·es populistes de droite prêt·es à le protéger de toute obligation de rendre des comptes.

16 septembre 2026 | tiré du site de l'Agence media Palestine | Photo : Le président argentin Javier Milei rit aux côtés du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu, lors d'une séance extraordinaire de la Knesset organisée en l'honneur de Milei, à Jérusalem, le 11 juin 2025. (Yonatan Sindel/Flash90).
https://agencemediapalestine.fr/blog/2026/09/16/pourquoi-lamerique-latine-joue-un-role-cle-dans-limpunite-diplomatique-disrael/

Le 10 août, trois jours seulement après son entrée en fonction, le nouveau gouvernement colombien dirigé par le président Abelardo de la Espriella a officiellement reconnu la souveraineté israélienne sur le plateau du Golan occupé. Cette annonce a d'autant plus retenu l'attention qu'elle a eu lieu le jour même où la Colombie a été frappée par l'un des plus importants séismes de son histoire récente, qui a fait plus de 300 morts et causé d'importants dégâts dans tout le pays.

Avant même son entrée en fonction, la future administration de de la Espriella avait convenu avec Israël de rétablir pleinement les relations diplomatiques, de transférer l'ambassade de Colombie à Jérusalem, de reprendre les exportations de charbon et de se retirer de la procédure engagée par l'Afrique du Sud devant la Cour internationale de justice (CIJ), accusant Israël de génocide, ainsi que du Groupe de La Haye. De la Espriella a également annoncé que la Colombie reviendrait sur son projet d'ouvrir une ambassade en Palestine, et s'est engagé à « ne jamais cesser de défendre Israël, car c'est le peuple de Dieu ».

Ces mesures marquent un revirement diplomatique remarquable. Jusqu'à récemment, la Colombie était l'un des exemples les plus évidents d'une tendance très différente en Amérique latine.

Au cours du génocide israélien à Gaza, plusieurs gouvernements de gauche et sociaux-démocrates ont vivement critiqué les politiques israéliennes, ont rappelé leurs ambassadeurs de Tel-Aviv, se sont joints à la plainte déposée par l'Afrique du Sud devant la CIJ et ont fait pression sur la Cour pénale internationale (CPI) pour qu'elle accélère les enquêtes sur les crimes de guerre et les crimes contre l'humanité présumés commis en Palestine. Certains ont également participé aux réunions du Groupe de La Haye, qui appelait à des mesures coordonnées visant à faire rendre des comptes en réponse aux violations systématiques du droit international par Israël.

Mais les récentes élections ont porté au pouvoir des dirigeant·es de droite, d'extrême droite et populistes dans un nombre croissant de pays, notamment l'Argentine, le Paraguay, la Bolivie, le Chili, le Pérou, l'Équateur, la Colombie et le Honduras. Une tradition diplomatique latino-américaine longtemps ancrée, du moins formellement, dans le droit international s'oriente vers une politique plus transactionnelle : un alignement plus étroit sur Israël et l'adhésion à ses récits politiques en échange d'une coopération militaire et sécuritaire plus approfondie, ainsi que de la perspective de relations plus solides avec Washington.

Des dirigeant·es tels que l'Argentin Javier Milei, le Colombien de la Espriella et le Paraguayen Santiago Peña ont ouvertement adopté un alignement politique étroit avec le président américain Donald Trump et le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou. Le Paraguay, le Honduras et le Guatemala ont transféré leurs ambassades à Jérusalem, tandis que l'Argentine et la Colombie ont annoncé leur intention de faire de même, au mépris du consensus international reflété dans la résolution 478 du Conseil de sécurité de l'ONU.

Aux Nations unies, l'Argentine, le Honduras, le Guatemala et l'Équateur se sont de plus en plus alignés sur Israël, les États-Unis et un petit groupe de soutiens diplomatiques traditionnels d'Israël, tels que Tuvalu et les Îles Marshall.

Pour Israël, le moment choisi pour ce revirement est crucial. Si les décideurs israéliens ont longtemps considéré la question palestinienne avant tout comme une bataille autour de la perception internationale, cette bataille est devenue considérablement plus difficile à remporter, alors que le soutien de l'opinion publique à Israël s'effrite dans une grande partie de l'Europe et aux États-Unis.

Pourtant, alors que la destruction de Gaza et l'accélération de l'annexion de la Cisjordanie occupée ont suscité une condamnation internationale croissante et tendu les relations avec les alliés traditionnels, certaines forces politiques restent déterminées à protéger Israël de toute obligation de rendre des comptes : les mouvements d'extrême droite, notamment les sionistes chrétiens et les figures populistes.

Associés au soutien politique bien ancré dont bénéficie Israël à Washington et aux gouvernements européens qui lui sont favorables, ces forces contribuent à empêcher que cette condamnation ne se transforme en un isolement diplomatique total. L'Amérique latine est aujourd'hui l'un des théâtres les plus évidents où observer le déroulement de cette dynamique.

Des partenaires « fiers d'être sionistes » L'intérêt d'Israël à nouer des alliances avec l'extrême droite latino-américaine repose sur un objectif stratégique central : l'imunité.

Se souciant peu du droit international et des droits de l'homme, Israël s'oppose depuis longtemps à toute limitation de son territoire aux frontières de 1967 et a contesté les mesures politiques européennes refusant un traitement préférentiel aux produits fabriqués dans les colonies israéliennes. Il a également privilégié des accords bilatéraux mettant l'accent sur la coopération économique et politique, tout en laissant de côté la question du statut juridique des territoires palestiniens occupés.

Les relations d'Israël avec les pays d'Amérique latine ont souvent reflété cette approche. Son accord de libre-échange de 2007 avec le MERCOSUR, le bloc commercial sud-américain créé en 1991, ne contenait aucune référence explicite aux frontières de 1967. La vague de reconnaissance de l'État palestinien par les pays d'Amérique latine entre 2010 et 2012 a changé la donne, plusieurs pays ayant clairement indiqué que leurs relations avec Israël ne concernaient que le territoire situé à l'intérieur des frontières de 1967.

Ce principe a pris une importance renouvelée pendant le génocide de Gaza et alors qu'Israël s'engageait de plus en plus résolument vers l'annexion de la Cisjordanie occupée. Le Groupe de La Haye a été créé début 2025 pour transformer les déclarations de soutien au droit international en actions contraignantes, principalement en ce qui concerne la Palestine. La Colombie s'est imposée comme l'un de ses principaux participants latino-américains, tandis que les débats menés ailleurs dans la région, notamment au Chili, ont débouché sur des propositions visant à interdire l'importation de produits provenant des colonies israéliennes.

Conjugués aux débats parallèles menés en Europe, aux États-Unis et au Canada, ces développements laissaient entrevoir que la stratégie diplomatique traditionnelle d'Israël commençait à montrer des signes de faiblesse. Ses tactiques habituelles — coopération en matière de sécurité, culpabilité historique liée aux persécutions antisémites et invocation de « droits bibliques » — s'avéraient moins efficaces face aux preuves de plus en plus nombreuses de graves crimes de guerre commis à Gaza.

Dans le même temps, le gouvernement Netanyahu défendait ouvertement des positions que la diplomatie israélienne s'était longtemps efforcée de dissimuler, notamment le nettoyage ethnique de Gaza et le refus permanent d'un État palestinien.

Mais si de tels arguments restent largement inacceptables en Europe, ils trouvent aujourd'hui un public plus réceptif parmi une nouvelle génération de dirigeant·es latino-américains de droite et populistes, qui semblent prêts à approfondir leurs relations avec Israël, quel que soit son bilan en matière de droits de l'homme ou ses violations systématiques du droit international.

Ce changement est particulièrement visible au Chili, qui abrite l'une des plus grandes diasporas palestiniennes au monde, et dont le nouveau gouvernement a nommé Gabriel Zaliasnik ambassadeur en Israël au début de cette année. Avocat de renom, ancien président de la communauté juive du Chili et défenseur déclaré des intérêts israéliens, Zaliasnik s'est publiquement identifié comme un « fier sioniste » et a évoqué le renforcement des liens entre « le peuple chilien et le peuple juif » — renforçant ainsi l'idée qu'Israël est un État appartenant exclusivement au peuple juif plutôt qu'à tous ses citoyen·nes à parts égales.

Les diplomates étrangers en poste à Tel-Aviv représentent leurs États auprès d'un pays composé à la fois de citoyen·nes juif·ves et palestinien·nes ; ils ne sont pas des émissaires interconfessionnels auprès du « peuple juif ». De même, entretenir des relations diplomatiques avec Israël n'implique pas d'approuver le sionisme ni les lois et pratiques discriminatoires à l'égard des Palestinien·nes. Au contraire, ces pays restent liés par les conventions internationales interdisant la discrimination raciale.

La nomination de Zaliasnik a été fermement soutenue par le président chilien José Antonio Kast, dont l'ascension politique a elle-même marqué une rupture avec une grande partie de la tradition diplomatique récente du Chili. Kast a pris la défense du défunt dictateur Augusto Pinochet, et son père était un membre du parti nazi allemand. Son entourage en matière de politique étrangère comprend également des personnalités ayant des liens institutionnels de longue date avec des organisations pro-israéliennes, comme le conseiller en politique étrangère de Kast, Eitan Bloch, ancien conseiller politique de l'ambassadeur d'Israël au Chili et membre de l'American Jewish Committee.

Considérer Israël comme une exception risque de porter atteinte aux principes mêmes de citoyenneté, d'égalité et de non-discrimination que ces gouvernements prétendent défendre ailleurs. Et la normalisation des crimes de guerre, des crimes contre l'humanité et de l'annexion affaiblit également un système international sur lequel les États d'Amérique latine se sont historiquement appuyés pour défendre leur propre souveraineté et leur intégrité territoriale.

Des Accords d'Abraham aux « Accords d'Isaac »

En avril 2026, Netanyahou et le président argentin Javier Milei ont lancé les « Accords d'Isaac », un nouveau cadre de coopération entre l'Argentine, Israël et ce que leur déclaration commune qualifie de « nations partageant les mêmes valeurs » dans l'hémisphère occidental. L'initiative invoque explicitement les descendants d'Isaac et une « tradition judéo-chrétienne » commune.

Ces accords pourraient apporter à Israël ce qui lui faisait jusqu'alors défaut en Amérique latine : un cadre politique permettant d'approfondir la coopération avec Israël au-delà des relations bilatérales existantes. L'initiative s'inspire des Accords d'Abraham conclus entre Israël et les Émirats arabes unis, le Maroc et Bahreïn. Ces accords ont démontré qu'Israël pouvait étendre ses liens régionaux et son intégration économique sans pour autant résoudre la question palestinienne.

Les accords d'Isaac et d'Abraham partagent donc une caractéristique structurelle importante : ils offrent à Israël une forme de normalisation diplomatique largement détachée du respect du droit international. Bien qu'ils ne parviennent pas à demander des comptes à Israël, les États membres de l'UE, le Royaume-Uni, la Norvège, la Suisse, l'Australie et le Canada continuent d'insister sur le fait que le droit international fournit le cadre permettant de traiter la question de l'occupation israélienne. Plus récemment, le Royaume-Uni, le Canada, la France et d'autres pays ont annoncé des sanctions à l'encontre des colonies israéliennes, des mesures que l'Espagne, l'Irlande, la Belgique et les Pays-Bas avaient déjà prises.

En présentant Israël comme faisant partie d'une civilisation « judéo-chrétienne » commune, les Accords d'Isaac vont d'ailleurs plus loin que les Accords d'Abraham en embrassant explicitement une idéologie religieuse. Un tel cadrage peut trouver un écho auprès de dirigeant·es tels que Milei et Kast ainsi qu'auprès des électorats sionistes chrétiens, mais il est loin de faire l'unanimité en Amérique latine. Ce cadrage s'accorde également mal avec l'inquiétude croissante des communautés chrétiennes face au traitement réservé par Israël aux chrétien·nes palestinien·nes.

L'idéologie n'explique toutefois qu'une partie de ce revirement. Certains dirigeant·es populistes latino-américains semblent également estimer que des relations plus étroites avec Israël peuvent leur ouvrir la voie à une plus grande influence à Washington.

Mais il reste difficile de savoir si ce calcul sert réellement les intérêts de leurs pays. L'ancien ambassadeur chilien Jorge Heine a décrit succinctement ce danger dans une interview accordée à Responsible Statecraft : « Dès l'instant où vous vous alignez sur l'une des grandes puissances en concurrence, vous devenez un subordonné. Et vous êtes alors traité comme tel. »

L'expérience récente ne montre guère que l'alignement politique garantisse un traitement favorable de la part de Washington. L'Argentine, le Panama et le Chili ont tous subi des pressions américaines au sujet de leurs relations économiques avec la Chine, malgré leurs efforts pour s'attirer les faveurs de l'administration Trump. Le Chili, par exemple, s'est vu imposer en juillet un droit de douane américain supplémentaire de 12,5 % sur bon nombre de ses exportations.

La reconnaissance de Jérusalem comme capitale d'Israël — comme l'ont fait le Honduras, le Guatemala et le Paraguay en y installant leurs ambassades — marque également une rupture significative avec la tradition diplomatique d'après-guerre de l'Amérique latine. La région a généralement défendu le principe selon lequel un territoire ne peut être légalement acquis par la force. Même les conflits territoriaux les plus acharnés, de la crise du canal de Beagle entre l'Argentine et le Chili au conflit entre le Pérou et l'Équateur, ont finalement été résolus par la médiation, des mécanismes conventionnels et le recours au droit international plutôt que par une annexion unilatérale.

Pour certains gouvernements populistes, cependant, le respect de ces principes semble de plus en plus passer au second plan face à d'autres préoccupations immédiates : l'accès, via Israël, à la cybersécurité et aux technologies militaires afin de renforcer leurs propres dispositifs de répression intérieure.

Ces dernières années, cependant, les pays arabes, notamment le Qatar et l'Arabie saoudite, ont également développé leurs échanges commerciaux et leurs investissements en Amérique latine, en particulier dans les domaines de la logistique, des transports et des infrastructures. Les échanges bilatéraux entre l'Amérique latine et le Conseil de coopération du Golfe ont dépassé les 32 milliards de dollars en 2022, dont plus de 21 milliards provenaient des exportations latino-américaines vers le Golfe. À titre de comparaison, le volume total des échanges entre Israël et l'Amérique latine s'élevait à environ 6 milliards de dollars cette année-là.

Les liens de l'Amérique latine avec d'autres puissances du Moyen-Orient se sont également développés rapidement. À eux seuls, les échanges commerciaux de la Turquie avec l'Amérique latine et les Caraïbes ont atteint 16,4 milliards de dollars en 2025, accompagnés d'une expansion diplomatique remarquable : Ankara a fait passer le nombre de ses missions dans la région de six en 2022 à vingt aujourd'hui, tandis que les liaisons aériennes directes et la représentation commerciale se sont développées en parallèle.

Il n'y a donc aucun argument économique évident justifiant de subordonner la politique moyen-orientale d'un pays aux préférences israéliennes. Les États arabes possèdent un poids économique considérable, tandis que les importantes communautés arabes et palestiniennes d'Amérique latine revêtent une importance politique, commerciale et culturelle qui leur est propre.

Une stratégie à long terme ?

Alors qu'Israël renforce sa présence en Amérique latine, l'Autorité palestinienne semble dépourvue d'une stratégie régionale comparable. Les organisations de la société civile et les communautés palestiniennes peuvent se mobiliser contre les tentatives de normalisation des crimes de guerre israéliens, mais elles ne peuvent se substituer à une approche diplomatique palestinienne plus large à l'égard de l'Amérique latine.

Une telle stratégie nécessiterait une coordination beaucoup plus étroite avec les États arabes et musulmans, en particulier ceux qui développent déjà leurs échanges commerciaux et leurs investissements dans toute la région. À tout le moins, les dirigeant·es palestinien·nes pourraient nommer un envoyé spécial pour l'Amérique latine et collaborer avec les gouvernements arabes afin de mettre en place un groupe de travail diplomatique permanent dédié à cette région.

Cela impliquerait également de s'opposer aux gouvernements qui contribuent à normaliser l'annexion par Israël des territoires arabes occupés, notamment Jérusalem-Est et le plateau du Golan syrien. Les gouvernements arabes et musulmans sont en droit de se demander pourquoi des États tels que le Paraguay, la Colombie, le Guatemala et le Honduras devraient bénéficier d'une représentation diplomatique dans les capitales arabes et musulmanes sans subir de conséquences politiques après avoir reconnu ou légitimé les revendications unilatérales d'Israël sur les territoires occupés.

Les oppositions internes au rapprochement avec Israël se renforcent également dans plusieurs pays d'Amérique latine, en particulier là où les gouvernements sont perçus comme contribuant à normaliser les crimes de guerre. La vague actuelle de dirigeant·es de droite et populistes ne façonnera pas indéfiniment l'Amérique latine.

Il n'est pas non plus certain que les efforts de ces dirigeant·es visant à normaliser le déni des droits des Palestinien·nes résisteront aux prochains cycles électoraux. Le calendrier politique à venir pourrait s'avérer décisif : Israël doit tenir des élections le 27 octobre, suivies peu après par les élections de mi-mandat aux États-Unis en novembre. Ces deux scrutins pourraient recomposer les coalitions politiques qui soutiennent actuellement la stratégie diplomatique d'Israël.

Les gouvernements latino-américains pourraient alors devoir déterminer si les avantages à court terme de cet alignement l'emportent sur leur intérêt national à plus long terme à préserver les règles internationales dont dépendent, en définitive, leur propre souveraineté et leur sécurité.

Source : +972.

Traduit par DM pour l'Agence Média Palestine.

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22.09.2026 à 12:25

Les élections au Brésil : Un enjeu crucial pour freiner l'extrême droite

Israel Dutra, Mariana Riscali

Le PSOL et la gauche anticapitaliste ont deux défis gigantesques à relever simultanément lors de ces élections : contribuer à la lutte plus large contre la principale expression brésilienne du néofascisme mondial, et construire un pôle de gauche radicale et indépendante.

20 septembre 2026 | tiré d'inprecor.fr
https://inprecor.fr/les-elections-au-bresil-un-enjeu-crucial-pour-freiner-lextreme-droite

Donald Trump, chef de file de l'impérialisme hégémonique et leader mondial des mouvements et partis d'extrême droite, est en train de redessiner les relations politiques mondiales, en cherchant à mettre en place des régimes autoritaires et ultralibéraux tant au niveau national qu'international – mais surtout sur ce qu'il considère comme « son » territoire élargi, l'Amérique latine. Il poursuit son offensive guerrière au Moyen-Orient, commencée avec le génocide qu'il a aidé Netanyahu à perpétrer à Gaza, et qui se poursuit aujourd'hui par une nouvelle série d'attaques contre l'Iran, le Liban et de nouveau la Palestine.

Face à l'imminence d'un effondrement climatique, comme le montrent les phénomènes extrêmes du Nord au Sud et d'Est en Ouest, le gouvernement américain fait fi de la plus grande crise environnementale de notre histoire, en encourageant, tant dans la lutte idéologique que dans la pratique politique, le déni antiscientifique. Chaleurs extrêmes, effondrements de glaciers, feux de forêt, ouragans, tornades, cyclones, inondations… les catastrophes résultant du réchauffement climatique provoqué par le capitalisme laissent présager une situation encore pire que celle d'aujourd'hui. Le Brésil, dans ce contexte, court un risque immédiat : il n'est pas prêt à faire face aux effets du super El Niño qui s'annonce dévastateur.

Sur tout le territoire au sud des États-Unis, le gouvernement Trump-Rubio met en œuvre avec succès un sinistre plan de recolonisation, fondé sur des attaques militaires, des menaces d'invasion – comme à Cuba, une fois de plus encerclée et résistant héroïquement –, des chantages économiques et des ingérences peu subtiles dans les processus électoraux de pays souverains. C'est ce qu'il a fait au Honduras, en Argentine et, cette année, en Colombie. Après l'opération d'invasion menée en janvier au Venezuela, et la prise en otage de Nicolás Maduro et Cilia Flores, Trump vient d'officialiser, avec l'aide du gouvernement fantoche de Delcy Rodríguez, le pillage d'une bonne partie du pétrole vénézuélien. Et maintenant, avec l'aide de ses géants de la tech et de sa gigantesque machine de guerre et d'espionnage, il commence à s'ingérer dans le processus électoral brésilien, dans le but explicite de ramener le clan Bolsonaro au pouvoir.

Une élection polarisée

Le Brésil se rend aux urnes en octobre pour ce qui constitue la sixième plus grande élection au monde. Un scrutin qui combine le renouvellement du mandat présidentiel – où Lula affronte le fils Bolsonaro – avec l'élection de centaines de membres des deux chambres du Parlement (l'ensemble des député·es et les deux tiers des sénateur·rices), ainsi que les élections pour le gouvernement des 27 États et de leurs assemblées locales. Un scrutin dont l'issue reste incertaine entre les deux principaux candidats, Flávio Bolsonaro et Lula.

Ces élections seront, sans aucun doute, marquées par les retombées du scandale de la banque Master. La pyramide s'écroule au dernier trimestre 2025 et la banque centrale décrète la liquidation de la banque Master. Le Brésil découvre alors le plus grand scandale financier de son histoire : un trou encore mal évalué, qui dépasserait les 10 milliards d'euros. Daniel Vorcaro est arrêté par la police fédérale.

Dès le début apparaissent des liens d'affaires, de copinage et de corruption, profonds et solides, avec l'extrême droite. Des figures de proue de l'extrême droite, comme le député Nikolas Ferreira (Minas Gerais) ou le sénateur Ciro Nogueira, ont profité des largesses (voyages, hôtels de luxe, argent) de Vorcaro. Le gouverneur bolsonariste Claudio Castro (Rio de Janeiro) a investi les ressources du fonds de retraite des fonctionnaires de l'État dans les fonds gérés par Master. Son collègue de Brasília, Ibaneis Rocha, bolsonariste lui aussi, a investi près de 2 milliards d'euros provenant de la Banque régionale de Brasília.

La cerise sur le gâteau reste l'affaire Dark Horse (L'Outsider), un navet censé conter l'épopée de Jair Bolsonaro. Vorcaro s'était engagé à financer le film à hauteur de 136 millions de réais (plus de 20 millions d'euros), dont la moitié seulement a effectivement été transférée. Les conversations et messages retrouvés sur le téléphone portable de Vorcaro montrent des contacts fréquents, des négociations directes entre Vorcaro et Flávio Bolsonaro, et même une visite de Flávio à Vorcaro la veille de son incarcération.

On trouve donc l'ADN de l'extrême droite à tous les niveaux du scandale. Cela n'empêche pas l'impérialisme et l'extrême droite de vouloir renverser la situation et faire rejaillir la crise Master sur celles et ceux que des couches entières de la population considèrent comme des allié·es de Lula, à commencer par les ministres de la Cour suprême fédérale. Ils sont aidés en cela par le fait que Vorcaro n'a pas limité ses largesses à la seule extrême droite, mais a tenté de coopter tous ceux et toutes celles qui, de près ou de loin, détenaient une parcelle de pouvoir exécutif, législatif, judiciaire ou administratif. Mais surtout, ils peuvent compter sur l'engagement du ministre du STF (Tribunal suprême fédéral) André Mendonça – ex-ministre de la Justice de Bolsonaro – en charge du dossier. Mendonça conduit l'affaire en protégeant ses complices politiques et vise des cibles choisies en fonction de leur proximité supposée avec Lula, en premier lieu un autre ministre du STF, Alexandre de Moraes, cité dans le dossier, considéré comme un allié de Lula et juge du procès des putschistes de janvier 2023 – ce qui donne en plus aux bolsonaristes un goût de revanche.

Une intervention étasunienne continue

Le gouvernement américain agit déjà délibérément contre la souveraineté du Brésil, tout en maintenant le Mexique sous la menace économique et militaire. En plus de droits de douane exorbitants, qui ont taxé à 37,5 % divers produits brésiliens, le Département d'État continue de s'ingérer, notamment en classant le CV et le PCC comme groupes terroristes, et en semant sans cesse le doute sur les élections et les urnes électroniques. L'escalade d'août a notamment consisté à révoquer le visa diplomatique de l'ambassadrice brésilienne à Washington. Trump et Rubio se sont servis de leur subordonné Milei pour s'en prendre au Brésil, à son gouvernement et à la candidature de Lula.

Le véritable enjeu de la bataille électorale, c'est donc la souveraineté du Brésil. Les géants de la tech, comme Palantir de Peter Thiel, font office de force de choc numérique au service du projet d'extrême droite. Une partie de leurs ambitions consiste à mettre en place une expérience techno-fasciste dans les pays de la région — un projet qui bénéficie aussi du soutien enthousiaste de Renan Santos et du parti Missão au Brésil. Une victoire de Flávio Bolsonaro ouvrirait la voie à une offensive coloniale plus large : contrôle des terres, des eaux, des ports et de bien d'autres ressources et infrastructures nationales.

La tentative de déstabilisation de l'élection, en cours depuis quelques semaines – au moment où nous écrivons cet article –, est flagrante, comme on peut le voir dans la récente crise qui secoue le STF. D'un côté, les ramifications tissées par Vorcaro et la banque Master montrent qu'un changement global s'impose dans les relations troubles entre le pouvoir judiciaire et la bourgeoisie. C'est pourquoi il est juste de demander que soit enquêté chacun de ceux qui sont cités dans l'affaire Master — Moraes, Toffoli et Mendonça compris —, tout en promouvant une réforme politique et judiciaire radicale pour abolir les privilèges. André Mendonça teste le terrain pour semer la confusion et créer un écran de fumée autour du scandale Dark Horse, dans une manœuvre pro-Trump destinée à garantir à Flávio les conditions pour se présenter en position de force au second tour.

La bataille politique au sein du STF n'est qu'une manifestation supplémentaire – et l'une des plus graves – du degré de polarisation dans lequel se trouve le pays. La tendance est que les élections deviennent un référendum, où l'on approuve ou rejette Lula, la gauche, les politiques sociales, le régime démocratique bourgeois et la souveraineté même du pays. Une victoire de Bolsonaro fils rendrait le contrôle de l'appareil d'État à l'extrême droite et à Trump, ce qui représenterait un risque d'une ampleur historique pour les libertés démocratiques et les droits socio-économiques acquis ces quarante dernières années. Pour toutes ces raisons, la campagne électorale de 2026 est une bataille stratégique d'envergure régionale et internationale.

Le PSOL et la réélection de Lula

Le Comité national du PSOL a voté à une quasi-unanimité en faveur d'un soutien électoral à Lula, sans pour autant approuver son programme de gouvernement. Cette décision s'est accompagnée d'un débat sur la proposition, portée par une partie du parti, de former une fédération avec le PT — rejetée par 75 % des membres de la direction nationale. À travers ces deux débats distincts, le PSOL a montré qu'il comprenait la nécessité d'un vote tactique essentiel en faveur de la réélection de Lula, sans pour autant confondre le parti avec le projet du PT.

Le PSOL a mis toute son énergie dans la campagne de Lula et a fait de ses candidatures dans les scrutin majoritaires et proportionnels une tribune pour cette victoire indispensable, tout en conservant son indépendance programmatique. Concrètement, par exemple, notre Fondation Lauro Campos et Marielle Franco a choisi, politiquement, de ne pas participer à la rédaction du programme de la coalition que dirige Lula. Nos priorités dans le cadre de la réélection de Lula sont la lutte pour mettre fin au système « 6x1 », la défense de la souveraineté du Brésil face aux attaques de Trump, la défense des droits et de la vie même des femmes contre la misogynie et les féminicides, et la nécessité d'un programme de gouvernement qui tienne compte de la crise climatique — en luttant contre la dévastation causée par l'agro-industrie, l'exploitation minière, l'extraction et l'usage des combustibles fossiles ; en défendant les forêts sur pied, l'agriculture familiale biologique, le caractère de bien commun des rivières, des lacs et des forêts, ainsi qu'une transition énergétique urgente vers l'utilisation exclusive de sources renouvelables.

Le PSOL se tourne vers l'avenir

Le PSOL aborde l'élection la plus importante de son histoire, un moment où se jouent sa cohérence et son avenir : il se bat pour dépasser le seuil électoral1, contribue à endiguer le bolsonarisme et l'extrême droite en aidant à faire réélire Lula, et réaffirme dans le même temps son profil politico-programmatique pour ce que sera l'« après-Lula ». Dans cette voie autonome, le parti a attiré des personnalités de poids comme Manuela D'Ávila, Duda Salabert et Jones Manoel2.

Il faut d'ores et déjà réfléchir à ce que sera le PSOL après octobre, à ses contours et aux défis qui l'attendent. Nous pensons qu'il doit servir de point d'appui aux luttes, en se montrant utile à celles et ceux qui vivent de leur travail. Pour contribuer à rassembler les conflits les plus importants, il devra se mettre au service des mouvements sociaux afin de construire des espaces unitaires, des fronts uniques et des convergences associatives. Il faut combiner la lutte contre l'extrême droite et pour la souveraineté nationale avec la défense des droits des travailleuses et des travailleurs – via les syndicats, sur les lieux de travail comme dans les lieux de vie, pour les salaires, la santé, l'éducation, les crèches – et avec les mobilisations et organisations antiracistes, féministes et LGBTQIA+.

La dernière conférence de mise à jour programmatique, qui a eu lieu en 2025, a été un point de départ pour aligner notre action sur ce qu'il y a de plus vivant dans les luttes pour la civilisation – mais ce n'était qu'un début. Des thèmes comme la crise environnementale et la souveraineté numérique, qui définissent le rôle des mouvements et le nôtre en tant que parti, doivent être abordés avec l'urgence que les temps exigent. Un bon exemple de ce qu'il faudrait généraliser comme pratique est l'élaboration de la plateforme « Lignes directrices programmatiques pour une transition écosocialiste », coordonnée par les fondations du PSOL et du Rede. Ce programme a été élaboré de manière inclusive et participative par des activistes, des expert·es invité·es, des militant·es et des dirigeant·es.

Pour avancer dans cette voie, dans un pays aussi vaste et diversifié que le Brésil, il est essentiel de renouer avec l'esprit pluraliste sur lequel le PSOL a été fondé il y a 22 ans : constituer une convergence entre différents secteurs et traditions de la gauche socialiste brésilienne, au sein d'un parti-front radical et radicalement démocratique, où toutes les tendances ont leur place. Pour jouer un rôle important dans la vague actuelle de nouveaux mouvements de gauche socialiste (comme le DSA américain, Die Linke en Allemagne ou le Parti des travailleurs en Turquie), le parti doit s'affirmer comme présent dans les luttes et au service de celles-ci : un parti militant, démocratique et internationaliste.

Une fois Lula vainqueur – la tâche à laquelle nous nous consacrons pleinement –, nous tracerons une voie programmatique pour l'avenir, sans pour autant négliger la lutte contre le putschisme. C'est maintenant que se joue l'avenir.

Le 20 septembre 2026

Notes

1. En 2026, les partis (ou fédération de partis) qui n'auront pas obtenus 13 élu·es au niveau fédéral n'auront pas accès à un ensemble d'avantages politiques ou matériels, en particulier l'accès aux fonds de financement public des partis politiques.
2. Manuelle D'Ávila est une figure centrale de la vie politique dans l'état du Rio Grande do Sul. En 2018, alors militante du PCdoB, elle a été candidate à la vice-présidence de la République en association avec Fernando Hadda du PT. Elle a rejoint les PSOL en 2026 et sera candidate pour le poste de sénatrice pour la coalition formée dans l'État dont Porto Alegre est la capitale et qui réunit PT, SPOL et PDT.

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22.09.2026 à 12:24

Budgets Lecornu : le ruissellement vers le haut

Frank Prouhet

Dans la rue et au Parlement, nous devons censurer les budgets d'austérité que Lecornu veut nous imposer en prenant sur le financement des urgences sociales et climatiques comme sur nos retraites. Et toujours pas question de toucher aux assistés du CAC 40 !

17 septembre 2026 | L'Hebdo L'Anticapitaliste-814 | Crédit Photo : Charmag
https://lanticapitaliste.org/actualite/economie/budgets-lecornu-le-ruissellement-vers-le-haut

Pas moins de 30 milliards à arracher aux services publics et aux classes populaires, dont 6 milliards sur nos retraites ! Et le gouvernement veut faire adopter ces budgets sans majorité parlementaire, à quelques mois de l'élection présidentielle. Un pari que nous pouvons faire échouer. Comme le dit Sophie Binet, secrétaire générale de la CGT : « La question du budget, c'est combien de pompiers, combien de Canadairs, combien de soignants, combien d'écoles et de crèches ? » Ajoutons-y la désindexation des retraites, la suppression de l'abattement fiscal de 10 % sur les pensions, le gel du point d'indice des fonctionnaires…

L'Insee a ramené sa prévision de croissance pour 2026 à 0,4 %, le déficit dépassera 5 % et les taux auxquels la France emprunte à dix ans sur les marchés financiers ont franchi les 4 %. Les seules marges de manœuvre que le gouvernement Lecornu envisage, ce sont encore et toujours les attaques contre les plus pauvres, les salariéEs, les retraitéEs, les chômeurEs et les malades. Celles et ceux qui paient déjà la crise et n'en sont pas responsables !

Le Medef et l'armée chouchoutés

Car l'austérité n'est pas pour tout le monde ! Pendant que la Macronie rationne les hôpitaux et les pensions, les budgets militaires vont augmenter de 6,2 milliards d'euros en 2027, au nom de la loi de programmation militaire, qui prévoit une hausse de 36 milliards d'euros sur 2026-2030. Et évidemment, pas question de toucher aux 211 milliards d'aides massives au patronat révélées par le rapport de la commission d'enquête sénatoriale sur les aides publiques aux entreprises, dont 80 milliards d'exonérations de cotisations sociales ! Macron, c'est le ­ruissellement vers le haut !

Nos luttes peuvent changer la donne

À la Fête de l'Humanité, LFI, le PCF, les Écologistes et même les représentantEs du PS se sont dits prêts à censurer les budgets Lecornu. Mais Marine Le Pen, devant les parlementaires RN au Touquet, a ouvert la porte à une non-censure en affirmant préférer « un budget imparfait » à une loi spéciale. Sans doute veut-elle rassurer le Medef et la droite sur la « responsabilité » d'un gouvernement Le Pen-Bardella, en demandant elle aussi des « économies » pour rentrer dans les clous des 3 % de déficit — au risque de montrer bien trop tôt à ses électeurEs que, loin de défendre « le peuple », le RN est aussi un parti du capital, qui ne surfe sur les colères populaires que pour les détourner contre les étrangerEs.

Des pompiers aux fonctionnaires, des personnels des hôpitaux aux opposantEs aux pesticides, une série de mobilisations sociales vont marquer la rentrée. Elles doivent converger pour bloquer l'austérité et imposer des réponses à l'urgence écologique. Elles peuvent aussi changer le climat politique, faire que l'espoir change de camp. Le RN n'est pas une fatalité. Cela dépend aujourd'hui de nos luttes : elles doivent être fortes, unitaires, auto-organisées et porteuses d'exigences populaires !

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22.09.2026 à 12:23

Trois mois de manifestations de masse : à qui appartient l'Albanie ?

Gerhard Klas

Depuis fin mai, jour après jour, des Albanais·es manifestent à Tirana contre un complexe touristique de luxe que la fille de Trump, Ivanka, et son gendre, Jared Kushner, prévoient de construire avec un investisseur albanais. Au début, ils n'étaient que quelques centaines de manifestant·es, mais c'est désormais devenu un mouvement de masse.

26 août 2026 | tiré du site de la gauche anticapitaliste
https://www.gaucheanticapitaliste.org/trois-mois-de-manifestations-de-masse-a-qui-appartient-lalbanie/

Parfois, plusieurs dizaines de milliers de personnes descendent dans la rue – dans un pays qui ne compte que 2,5 millions d'habitant·es. Ce qui a commencé comme une mobilisation contre la dégradation de l'environnement est devenu une remise en cause du système. Le drapeau national albanais et les symboles de l'UÇK flottent au vent aux côtés des drapeaux américains et des flamants roses. Ce dont il est question ici, c'est de la nature, de la corruption, du capitalisme.

Tout a commencé à cause d'un morceau de littoral. Sur l'île de Sazan, Atlantic Incubation Partners LLC, liée à la société d'investissement de Kushner, Affinity Partners, souhaite investir 1,4 milliard d'euros. 4,7 milliards d'euros sont également prévus pour des projets touristiques dans la lagune de Narta, près de Zvërnec. Ces deux zones sont protégées ; on y trouve notamment l'une des plus importantes escales européennes pour les flamants roses et autres oiseaux migrateurs. Elles doivent céder la place à des hôtels, des appartements, des villas et un port de plaisance. Pour le gouvernement de Tirana, il s'agit d'un projet prestigieux : investissements internationaux, tourisme de luxe, emplois, croissance. Pour les opposant·es, c'est un exemple révélateur de la manière dont le gouvernement traite l'Albanie.

Au départ, les manifestant·es réclamaient le retrait des assouplissements de la loi sur les zones protégées, adoptés en 2024 peu après la publication des plans de Kushner. Ils demandaient également l'abrogation de la loi sur les investissements stratégiques, qui permet une accélération du traitement et de l'approbation des projets considérés comme prioritaires. Atlantic Incubation Partners LLC a déjà obtenu le statut d'investisseur stratégique. Mais les projets de Kushner ne sont que la partie émergée de l'iceberg. Partout dans le pays, des projets permettent, de manière extrêmement opaque, que des terrains abritant des sites historiques et culturels ainsi que des zones protégées sur le plan écologique passent entre les mains d'investisseurs privés, notamment étrangers.

L'île de Zvërnec, dans la lagune de Narta, avec, à l'horizon, l'île de Sazan. © Arbenllapashtica / CC BY 4.0,

« L'Albanie n'est pas à vendre »

Tel est le slogan que scandent soir après soir les foules rassemblées sur la place Skanderbeg, dans le centre-ville, et sur les rues qui mènent au quartier du gouvernement. Elles ne veulent plus être les simples spectatrices d'une évolution dont d'autres décident. Lors des manifestations, ce sont surtout des drapeaux albanais qui flottent, parfois accompagnés de quelques drapeaux de l'UÇK. L'« Ushtria Çlirimtare e Kosovës » (Armée de libération du Kosovo, UÇK) kosovare-albanaise occupe encore aujourd'hui une place importante dans ce qu'on pourrait appeler le « bagage émotionnel » de la conscience nationale albanaise. On voit également parfois des drapeaux américains.

À première vue, cela semble paradoxal : une manifestation contre un projet de luxe américain – et à côté, le drapeau américain… Mais c'est précisément dans cette contradiction que réside tout le sens du mouvement. Elsa Paja a 33 ans ; elle est artiste plasticienne, graphiste et militante. Elle a participé aux manifestations dès le début. Avec d'autres artistes, elle a notamment mis en place un espace où les enfants peuvent dessiner et exprimer ce qu'ils ressentent.

« Lorsqu'on regarde les messages véhiculés par ces dessins, on voit à quel point ce conflit touche même les enfants », explique Paja. Ils dessinent des plages, des flamants roses, des pelleteuses, des clôtures.

La politisation des manifestations a été rapide : une réserve naturelle clôturée, des forces de sécurité qui ont réprimé violemment les manifestant.es à Zvërnec. Les images de cette violence sont devenues virales.

« Nous n'avions plus le droit de fouler notre terre, c'était désormais clair », explique Elsa Paja. Et soudain, la question était de savoir qui avait le droit de décider de l'avenir de ce pays.

Le flamant rose contre les oligarques

Melitian Nezai, un biologiste environnementaliste et militant de 29 ans, s'est lui aussi engagé très tôt dans le mouvement.

« Le symbole de notre révolution, c'est le flamant rose », dit-il. Le flamant rose ne représente ni un parti, ni une nation, ni un dirigeant. Il est le symbole même d'un espace de vie. Ainsi, il devient le point de ralliement d'un mouvement difficile à classer idéologiquement. « Gauche, droite, libéraux, conservateurs : beaucoup de gens y participent », explique Nezai.

Le mouvement a en effet rassemblé une coalition exceptionnellement large, composée notamment d'organisations de gauche, de membres de la communauté LGBTQ+, de militant·es écologistes, de représentant·es des quatre communautés religieuses, de collectifs féministes et, enfin et surtout, de forces conservatrices, nationalistes et de droite. Cela donne parfois lieu à des conflits : ainsi, il n'a pas été possible de brandir un drapeau arc-en-ciel, considérant que cela était sans rapport avec la cause défendue par le mouvement.

Mais les frontières s'estompent aussi. « Les garçons albanais portent désormais du rose, la couleur des flamants roses, et trouvent ça cool », explique Elsa Paja. Ce qui unit les manifestant·es : ils et elles en ont tout simplement assez du gouvernement du Premier ministre Edi Rama, qui se qualifie lui-même de socialiste et dénonce le mouvement comme partie intégrante d'une « guerre hybride » orchestrée de l'extérieur.

Pour Nezai et beaucoup de manifestant·es, le chef de l'opposition (et ancien Premier ministre) Sali Berisha fait lui aussi partie du problème. Il ne s'agit pas de remplacer le gouvernement par le parti d'opposition. Le problème, ce sont les élites corrompues qui contrôlent le système politique.

Le drapeau albanais est omniprésent. On peut aussi voir quelques-uns des emblèmes de l'UÇK.

Mais ils ne constituent pas une preuve d'une implication organisationnelle de l'UÇK. Au contraire : l'organisation des vétérans de l'UÇK a elle-même mis en garde contre l'instrumentalisation de ses symboles à des fins politiques actuelles. Les militant·e·s expliquent la présence des nombreux drapeaux américains par la proximité traditionnelle de nombreux Albanais·es avec les États-Unis. De même, Paja ne dirige pas ses critiques de manière générale contre les investissements étrangers.

« Nous voulons des investissements qui profitent à la population locale, et pas seulement aux oligarques et aux étrangers venus prendre possession de notre pays ».

© Arbenllapashtica / CC BY 4.0

Qui décide de l'utilisation des terres ? Qui décide de l'utilisation des ressources ? Qui en tire les bénéfices ?

Depuis le début des années 1990, ces questions agitent l'Albanie. Après la fin de la « République populaire socialiste d'Albanie » (1944-1990), le pays a été soumis à une thérapie de choc néolibérale. Alors que les institutions d'une démocratie bourgeoise en étaient encore à leurs balbutiements et étaient peu développées, la privatisation s'est déroulée à un rythme effréné et le pays s'est ouvert aux capitaux étrangers. Peu de gens en ont profité, et cela a entraîné d'importants bouleversements sociaux. La majorité des Albanais·es n'avait aucune expérience de l'économie de marché capitaliste et était donc vulnérable à la manipulation. La diffusion fulgurante de la télévision par satellite a fait prendre conscience à une grande partie de la population albanaise de tout ce qui avait vraiment ou supposément été raté en plus de quarante ans d'isolement sous le régime d'Enver Hoxha, alimentant ainsi le désir d'enrichissement rapide. Les systèmes pyramidaux mafieux construits sur des taux d'intérêt exorbitants, dans lesquels des responsables politiques des deux partis étaient impliqués et où une grande partie de la population avait placé ses économies, ont fini par s'effondrer en 1997. L'État a de fait cessé de fonctionner dans certaines régions du pays ; la colère populaire a conduit à l'« insurrection de la loterie », et des affrontements dignes d'une guerre civile ont fait plus d'un millier de morts.

Ce n'est pas le chaos de 1997, mais la thérapie de choc, qualifiée à la légère de « transformation », qui perdure plus ou moins jusqu'à aujourd'hui ; elle est devenue un état permanent. La génération qui manifeste aujourd'hui ne connaît pas le prétendu « socialisme » par expérience personnelle. Mais elle vit avec les conséquences de son effondrement et de la thérapie de choc néolibérale qui a suivi.

Une phase de transition sans fin

« J'ai 29 ans, et cela fait déjà 36 ans que nous sommes plongés dans la transformation. Toute ma vie jusqu'à présent n'est qu'une phase de transition », résume Melitian Nezai.

Personnellement, il s'en sort plutôt bien : il travaille pour une ONG environnementale et gagne plus que le salaire moyen de 630 euros. En revanche, d'autres jeunes de son âge, comme les chauffeurs de taxi, travaillent six jours par semaine, douze heures par jour. Mais le salaire moyen suffit à peine à vivre, avec des prix alimentaires dignes de l'Europe occidentale et des petits appartements qui coûtent encore 400 euros de loyer, même dans les banlieues de Tirana.

C'est pourquoi de nombreux jeunes Albanais et Albanaises quittent le pays. Près de cinq millions vivent aujourd'hui à l'étranger – soit près de deux fois plus qu'en Albanie même. (Ce chiffre inclut toutefois également les Albanais·es des pays voisins, le Kosovo et la Macédoine du Nord, qui représentent à eux seuls près de deux millions de personnes.) Parallèlement, le tourisme albanais est en plein essor. Les plages, les montagnes et les villes historiques attirent de plus en plus de visiteur·ses. Avec le secteur de la construction, le tourisme est aujourd'hui le principal moteur économique.

Pour les manifestant·es, il ne s'agit pas d'une contradiction, mais d'une facette du même problème. « Nous avons l'impression d'être des touristes dans notre propre pays », déclare Elsa Paja. Elle décrit ainsi comment certains lieux, toujours plus aménagés pour les visiteurs et les investisseurs, leur sont désormais étrangers. Et une société dans laquelle les jeunes cherchent leur avenir ailleurs. « Les gens ne sont plus là, ils ne peuvent donc plus faire entendre leur voix », explique Nezai, qui établit ainsi un lien direct entre l'exode et la question du pouvoir politique. Lorsque les jeunes partent, il reste moins de personnes capables de s'opposer aux atteintes portées à leurs régions.

Elsa Paja estime que le capitalisme et le néolibéralisme font clairement partie du problème. « Alors que quelques-uns en profitent, tous les autres sont exclus », explique-t-elle pour décrire la société.

« Des personnes venues d'autres pays arrivent désormais en Albanie pour s'inspirer de ce mouvement », explique Melitian Nezai. Elles s'intéressent à la manière dont la résistance contre les grands projets peut être organisée.

Où en est le mouvement aujourd'hui ?

Drapeaux albanais et flamant rose : ce mouvement semble incarner un patriotisme critique envers le capitalisme, qui défend la souveraineté nationale et réclame l'émancipation sociale. Il s'agit avant tout d'un mouvement anti-corruption, dépourvu de direction claire et porté par la génération Z. Son symbole, le « Jolly Roger », ce drapeau orné d'une tête de mort et d'un chapeau de paille, est omniprésent lors des manifestations. Outre les deux partis établis, rejetés par le mouvement, il existe au moins trois petits partis qui soutiennent les manifestations.

Outre un parti de centre-droit et un parti réformateur il convient surtout de mentionner ici Lëvizja Bashkë (« Mouvement Ensemble ») : Il s'agit d'une force radicale jeune, d'orientation écologique et de gauche, qui s'efforce de nourrir et de faire fond sur les sentiments hostiles à ceux qui tiennent les leviers. Les militant·es de Lëvizja Bashkë ont été présent·es dès le début dans les manifestations, ont consigné les incidents – tels que les actions d'intimidation menées par les forces de sécurité – et les ont rendus publics, ce qui a permis au mouvement de gagner en visibilité au-delà des frontières locales. Elle constitue en quelque sorte la colonne vertébrale organisationnelle du mouvement ; elle aide à coordonner les manifestations, les discours, les banderoles et la communication – sans pour autant se présenter comme la seule direction. Le mouvement réclame de nouvelles élections – Lëvizja Bashkë y trouverait son compte.

Le 14 août 2026

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À paraître dans Sozialistische Zeitung. Traduit de l'allemand par Pierre Vandevoorde

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22.09.2026 à 12:23

Espagne. À Ceuta, militarisation et extrême droitisation des esprits

Ariadna Roig

Les 30 et 31 juillet, après une déclaration mal interprétée volontairement propagée sur les réseaux sociaux, des milliers d'exilés ont tenté de gagner l'exclave espagnole depuis le Maroc. Aussitôt, une vague xénophobe s'est emparée de la ville, devenue une caisse de résonance à l'échelle européenne. Sur place, la solidarité doit désormais composer avec la suspicion et le rejet. Reportage.

Tiré d'Orient XXI.

Au large de l'exclave espagnole de Ceuta, les navires semblent immobiles. L'épaisse brume du Levant annonce la fin de l'été. Sur la plage du Trampolín, depuis plusieurs semaines, le même rituel se répète chaque jour. Plusieurs centaines de personnes avancent par petits groupes pour recevoir le seul repas qui leur sera distribué de la journée. Sous la surveillance des agents de la Policía Nacional, elles attendent, alignées et accroupies. Un homme tarde à s'asseoir. D'un geste sec de la main, un policier lui ordonne de regagner sa place. La Croix-Rouge distribue ici quotidiennement 6 000 repas.

Depuis un mois, les associations locales absorbent une partie de l'urgence. À Sidi Embarek, l'ONG Luna Blanca (« Lune blanche ») accueille plusieurs centaines de femmes et d'enfants dans un campement installé près de la mosquée. Les places manquent, les bénévoles aussi. À 70 ans, Hamed, Ceuti d'origine marocaine et bénévole de l'association, ne compte plus ses heures et ses journées. Depuis la fin juillet et l'arrivée depuis le Maroc de dizaines de milliers de personnes — dont beaucoup à la nage —, suscitant une nouvelle vague xénophobe en Europe, il dit avoir perdu 25 kilos, rongé par le stress et l'anxiété.

« La porte du paradis est ouverte à celui qui aide celui qui est dans le besoin », répète-t-il. Parmi les bénévoles, une trentaine sont eux-mêmes des exilés arrivés à Ceuta pendant ces journées de juillet. Ceux qui avaient besoin d'aide quelques semaines plus tôt participent désormais à l'effort. Dans cette ville saturée, habitants, associations et nouveaux venus tentent de maintenir à flot une solidarité improvisée. Mais après plus d'un mois, elle s'épuise elle aussi.

Une caserne à ciel ouvert

Sur à peine 20 km² vivent quelque 84 000 habitants. Ceuta est espagnole, mais se trouve sur le continent africain, séparée de la péninsule Ibérique par le détroit de Gibraltar et presque entièrement encerclée par le Maroc. Avec Melilla, un peu plus au sud, où les mêmes scènes se répètent, elle constitue l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Quelques kilomètres de clôture séparent ici des territoires aux niveaux de richesse profondément inégaux.

Cette géographie façonne toute la ville. L'industrie y est presque inexistante et l'économie dépend largement de l'État espagnol : près de quatre emplois sur dix relèvent du secteur public. Militaires, policiers, gardes civils et fonctionnaires font partie du paysage quotidien. Ceuta bénéficie d'un régime fiscal particulier mais reste marquée par un chômage supérieur à 20 %. Chrétiens, musulmans, juifs et hindous composent le récit d'une ville qui revendique depuis longtemps la coexistence de ses « quatre cultures ». Dans certains quartiers, le darija résonne autant que l'espagnol.

Les 30 et 31 juillet, cet équilibre a volé en éclats. Le gouvernement espagnol avance le chiffre d'environ 72 000 entrées, presque l'équivalent de la population de la ville. La majorité repart vers le Maroc dans les premières 24 à 48 heures. Plusieurs milliers restent. En quelques heures, la station balnéaire prend des allures de caserne à ciel ouvert.

La nouvelle se répand comme une traînée de poudre. Elle repose notamment sur l'interprétation d'une récente décision du Tribunal suprême espagnol, montée en épingle par des actions de propagande attribuées par l'Espagne puis par de nombreuses enquêtes à des plateformes liées à Israël, à la Russie et au Maroc (1). Depuis 2015, la loi prévoit à Ceuta et Melilla un régime spécifique permettant le « rejet à la frontière » des personnes interceptées alors qu'elles tentent de franchir irrégulièrement la frontière. Cette année, le Tribunal suprême a précisé que ce mécanisme ne peut pas s'appliquer aux entrées irrégulières par voie maritime lorsqu'aucun dispositif de contrôle frontalier n'a été franchi. Sur les réseaux sociaux, cette nuance devient une toute autre information, massivement poussée par des comptes propagandistes : la frontière serait donc ouverte.

« On sentait sous nos pieds des corps »

« Je me suis sentie comme entourée de milliers de fourmis », se souvient Latifa Idrissi, une habitante musulmane de Ceuta, qui était à bord d'un ferry en provenance d'Algeciras quand des milliers de personnes tentaient de rejoindre l'exclave espagnole. « Tout a fermé. Les commerces ont baissé leur rideau pendant au moins quarante-huit heures après avoir été saccagés par cette foule complètement hors de contrôle. »

La mer charrie alors un flot continu de personnes. « On sentait sous nos pieds des bras, des corps, des choses molles », racontent ceux qui sont parvenus à nous décrire ces heures de traversée. Certains comprennent qu'ils nagent au milieu de corps sans vie. Sur les plages, les premiers cadavres sont recouverts d'un drap blanc puis emportés par la Guardia Civil.

Les morts se comptent par dizaines. Faute d'identification pour une partie d'entre eux, des dépouilles sont enterrées au cimetière musulman de Sidi Embarek, désignées par un simple numéro. Elles reposent dans des tombes identiques, tournées vers La Mecque. Pour seuls témoins de certaines inhumations, quelques journalistes et les employés du cimetière.

Ceux qui restent sont progressivement répartis entre plusieurs dispositifs d'accueil, organisés notamment selon leur profil et leur vulnérabilité. Le quartier de Loma Margarita accueille principalement des hommes originaires d'Afrique subsaharienne, celui de Loma Colmenar, des Maghrébins, tandis que le centre équestre Hípica reçoit des femmes et des jeunes filles. Le Centre de séjour temporaire pour immigrants (Ceti), seul lieu d'accueil pour adultes géré par l'État, complète un dispositif rapidement saturé. Les mineurs non accompagnés relèvent, eux, de la Ville autonome (autre nom donné à Ceuta), confrontée à la prise en charge de près de 1 500 jeunes.

« Je ne me sens plus en sécurité »

Dehors, de jeunes Marocains se reconnaissent dans le terme harraga, « ceux qui brûlent » les frontières pour tenter de gagner clandestinement l'Europe. Beaucoup avaient trouvé refuge dans les reliefs qui entourent Ceuta. Depuis plusieurs nuits pourtant, les cachettes se vident : plusieurs racontent en être redescendus par peur des interventions nocturnes des militaires et s'être repliés vers les quartiers périphériques.

« Certains méritent une seconde chance. » « Il y en a des bons et des mauvais. » « On n'en peut plus. » « Ils n'ont pas de toilettes, alors forcément ils urinent dans les rues. » Les phrases s'égrènent à Loma Colmenar, où la quasi-totalité des habitants sont musulmans. « Nous voulons qu'ils soient identifiés », lâche Fatima Belkhairi, qui habite l'une des résidences situées face au centre d'accueil. Autour d'elle, les jeunes femmes du quartier se succèdent. « Ils ne m'ont rien fait, mais je ne mets plus de vêtements aussi serrés depuis qu'ils sont là en bas. Je ne me sens plus en sécurité », confie l'une d'elles.

La fatigue se mêle pourtant à la compassion. « Comment voulez-vous qu'on leur dise non ? Chez nous, certains hébergent déjà des gens. Ils nous font de la peine, mais on ne peut pas aider tout le monde », poursuit Fatima. « Hier, ma mère a passé toute la journée à pleurer dans sa chambre parce qu'elle ne sait plus comment les aider. »

Depuis plusieurs semaines, les habitants font des courses, remplissent des bidons d'eau et préparent des repas. Dans l'entrée d'un immeuble, un garçon de 17 ans dort à même le sol. Les jeunes femmes tentent de le réveiller. Il réagit à peine. « Boulis, boulis ! » (« Police ! », en darija), plaisante l'une d'elles. Le garçon sursaute et se redresse d'un bond, les yeux écarquillés. Son visage se détend lorsqu'il reconnaît les filles du quartier.

« Les chrétiens ne veulent pas voir de migrants dans le centre »

Plus haut, à moins d'un kilomètre, le centre de Príncipe Alfonso accueille 320 mineures non accompagnées. Pendant notre entretien avec Ahmed Enfedal, président de l'association de quartier, une jeune femme se présente à l'entrée. Elle cherche une place pour sept autres femmes qui dorment dans la rue. Il n'y en a pas.

« Ici, elles se sentent protégées », affirme Ahmed. Il raconte le cas d'une adolescente marocaine de 13 ans qui, après avoir quitté seule son foyer, aurait subi des attouchements à son arrivée à Ceuta. Ses cris alertent une habitante. L'histoire bouleverse le quartier et pousse ses habitants à s'organiser pour ouvrir le centre.

Loma Colmenar, Hadú, Los Rosales ou le Príncipe comptent aussi parmi les secteurs les plus défavorisés de Ceuta. Baba Achraf, 25 ans, raconte avoir quitté les abords de la plage du Chorrillo après avoir été frappé pendant son sommeil par ceux qu'il appelle les askar, les militaires. D'autres hommes font des récits similaires : réveils nocturnes, coups, téléphones ou argent dérobés. Des accusations directement dirigées contre des membres des forces de l'ordre déployées dans la ville.

« C'est toujours nous qui nous les prenons », répètent plusieurs habitants des quartiers périphériques. Une femme s'emporte :

  • Les chrétiens disent qu'il n'y a pas de divisions, mais ils ne veulent pas voir de migrants dans le centre, là où ils vivent. Si nous, on ne va pas aux manifestations, on nous traite de traîtres. Mais nous ne sommes simplement pas d'accord avec la manière dont ils sont traités. Ce ne sont pas des animaux.

À cet instant, un jeune homme allongé dans la rue semble pris d'une crise d'angoisse. Rafael, président de l'association de quartier, appelle une ambulance : « Où sont les ministres ? Où sont les droits humains ? » Puis il regarde l'heure. « On va voir combien de temps elle met à arriver. »

« Moi, je les brûlerais tous ! »

Le gouvernement socialiste de Pedro Sánchez concentre l'essentiel des critiques. On lui reproche d'avoir perdu le contrôle de la frontière et abandonné Ceuta face à la crise. Les organisations humanitaires sont elles aussi prises à partie. Le 27 août, des manifestants tentent d'empêcher un camion de la Croix-Rouge d'accéder au Trampolín pour y distribuer les repas.

Sur la plage, le rejet s'exprime parfois sans détour. Des voitures ralentissent. Depuis les fenêtres, des passagers filment avec leur téléphone les centaines d'exilés installés en contrebas. Un après-midi, une femme passe à son tour. Elle sort presque tout le buste par la fenêtre et hurle dans leur direction : « Moi, je les brûlerais tous ! » La voiture poursuit sa route.

Quelques jours plus tard, sur la Plaza de los Reyes, une manifestation se forme devant la Délégation du gouvernement. Les drapeaux espagnols se multiplient. Depuis le début de la crise, le récit des « quatre cultures », si souvent invoqué à Ceuta, s'accompagne presque toujours d'une précision : « Cela n'a rien à voir avec le racisme. » Dans la foule, les slogans se chargent pourtant de colère : « Pedro Sánchez, fils de pute ! », « Ceuta ne se vend pas, Ceuta se défend ! ». Sur la Plaza de Correos, deux garçons à l'air à peine majeurs, en claquettes et vêtements légers, sont assis à l'écart et regardent passer les manifestants. Soudain, deux femmes les remarquent. « Dehors ! » Des dizaines de voix reprennent le cri. Plusieurs jeunes hommes se détachent de la foule et se lancent à leur poursuite. Les garçons disparaissent dans une rue adjacente.

Ceux qui vivent encore dehors disent désormais éviter le centre les jours de manifestation. Certains parlent moins de peur que de honte : celle d'être montrés du doigt, filmés ou chassés de l'espace public sous les regards. Dans le cortège, le vocabulaire dit aussi le déplacement qui s'est opéré depuis la fin juillet. « La violence, c'est que 80 000 personnes envahissent ton pays ! », hurle quelqu'un. Le mot revient d'une manifestation à l'autre : « Invasion. » « Ce n'est pas une crise humanitaire. C'est une invasion. »

« Les gens ont enlevé leur masque »

À quelques mètres de là, Elena Iribas, journaliste de 28 ans au quotidien El Mundo, tente de photographier la scène. Une dizaine d'hommes l'encerclent et exigent qu'elle efface sa photo : « Tu ne vas plus pouvoir marcher dans la rue. On sait qui tu es. » Sous la pression, elle finit par effacer l'image. Lorsqu'elle s'éloigne, elle tremble.

Journalistes et ONG deviennent à leur tour la cible de rumeurs et d'intimidations. No Name Kitchen est notamment accusée sur les réseaux sociaux de fournir aux exilés du matériel pour s'attaquer aux habitants, ce que l'organisation dément. Sa coordinatrice à Ceuta, Francesca Fusaro, dit désormais craindre de sortir seule tant son visage est devenu identifiable.

Le 27 août, sur la plage de Benítez, des abris de fortune sont incendiés. « Ils ont brûlé nos tentes et jeté nos affaires, tout ce qu'on avait, dans la mer », raconte le lendemain l'un des hommes qui y dormaient. Plusieurs habitants interrogés attribuent ces violences à des groupes d'ultradroite mêlés aux manifestations, sans se reconnaître eux-mêmes dans ces actes. « Les gens ont enlevé leur masque », résume un chauffeur de taxi.

La crise s'est installée jusque dans le calendrier intime de la ville. Au lendemain des arrivées, les autorités annulent la Feria, les fêtes patronales qui devaient commencer quelques jours plus tard. Un mois après, son absence revient encore dans les conversations. « Moi je suis jeune, alors qu'on me prive de la Feria, ça, je ne l'accepte pas », peste un habitant.

Des mères empêchent leurs filles de sortir seules

« Ce n'est plus une vie », entend-on ailleurs. Certains disent craindre que les événements se reproduisent ; quelques-uns envisagent même de quitter Ceuta pour la péninsule. Pour ceux qui ont nagé depuis le Maroc, Ceuta représente la porte vers l'Europe continentale. Pour certains de ceux qui y vivent, c'est désormais la péninsule qui apparaît comme une porte de sortie.

La peur traverse particulièrement les conversations entre femmes. Certaines mères disent empêcher leurs filles de sortir seules. D'autres reconnaissent pourtant avoir du mal à distinguer ce qu'elles ont vécu de ce que le climat général leur fait redouter. « Ils ne m'ont jamais rien fait, ils ne m'ont même jamais rien dit », reconnaît Laura, une trentenaire qui, depuis fin juillet, ne sort plus seule que pour aller à la salle de sport.

Cette peur coexiste avec une réalité moins présente dans les discours sur l'insécurité : les principales victimes des violences sexuelles recensées depuis la crise sont elles-mêmes exilées. Au 31 août, le parquet avait enregistré vingt-trois agressions sexuelles contre des personnes exilées. Parmi les huit auteurs présumés alors identifiés, quatre étaient marocains, trois espagnols et un belge. À Ceuta, la violence épouse donc moins clairement la frontière entre « eux » et « nous » que ne le suggèrent certains discours.

« Eux, ce ne sont pas des gens civilisés »

Cette frontière est d'autant plus difficile à tracer qu'ici religion, origine et nationalité ne se superposent pas. « Ma religion n'a rien à voir avec mon identité. Je peux être musulman et espagnol », tranche un chauffeur de taxi. Quelques jours plus tard, un autre chauffeur, musulman lui aussi, trace pourtant une autre frontière : « Moi aussi je suis musulman, mais eux, ce ne sont pas des gens civilisés. » Dans une ville où une grande partie de la population est d'origine marocaine, le « nous » et le « eux » se recomposent ainsi au gré des conversations.

Dans les manifestations, les drapeaux espagnols portent eux aussi plusieurs significations. Ils expriment le rejet de la politique migratoire de Pedro Sánchez, mais également une affirmation de souveraineté face au Maroc, qui continue de revendiquer Ceuta et Melilla. La relation avec Rabat place pourtant Madrid dans une position délicate : l'Espagne dépend de la coopération marocaine pour contrôler l'une des deux seules frontières terrestres entre l'Union européenne et le Maghreb. Sánchez s'est donc gardé, faute de preuves, d'attribuer directement les arrivées au gouvernement de Mohammed VI et a, au contraire, salué sa coopération dans les retours. Cette prudence est devenue une arme politique : le Parti populaire (PP, droite conservatrice) accuse le gouvernement d'épargner Rabat, tandis que Vox (extrême droite) dénonce sa « soumission » au Maroc et préfère au mot « crise » celui d'« invasion ».

C'est peut-être là que Ceuta fonctionne le mieux comme laboratoire. L'extrême droite n'a inventé ni la saturation des centres, ni la peur de certaines femmes, ni l'épuisement des quartiers périphériques. Elle relie ces réalités dans un même récit : une invasion, un État impuissant, des complices et un « nous » à protéger.

Une crise réelle qui déplace les frontières

Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.

Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.Ce récit dépasse désormais l'Espagne. Le soutien du président états-unien Donald Trump à Mohammed VI sur le Sahara occidental a renforcé la position régionale du Maroc ; en Italie, le gouvernement de Giorgia Meloni a rétabli des contrôles après les arrivées de Ceuta. Sous des formes différentes, la frontière, la souveraineté et la perte de contrôle sont devenues des thèmes structurants des droites radicales européennes.

Ceuta en révèle pourtant toutes les contradictions. Des Espagnols musulmans brandissent le drapeau national ; des habitants de quartiers presque entièrement musulmans hébergent des exilés tout en réclamant davantage de contrôle ; certains se disent solidaires mais ne veulent plus les voir dans leur rue. Dans une ville qui a fait de la coexistence de quatre cultures l'un des piliers de son identité, une paire de claquettes, un accent ou quelques mots de darija peuvent désormais suffire, dans le regard de l'autre, à tracer une frontière entre ceux d'ici et ceux de là-bas.

Ceuta n'est pas devenue en un mois une ville d'extrême droite. Ce serait effacer les solidarités, les contradictions et les résistances que la crise a également révélées. Mais sur ces vingt kilomètres carrés se joue, à une échelle presque expérimentale, un phénomène qui dépasse largement l'exclave : la manière dont une crise réelle peut déplacer les frontières de ce qu'une société accepte d'entendre, de dire et, progressivement, de penser.

Au Trampolín, pendant ce temps, les navires semblent toujours immobiles au large. Sur la plage, les exilés se remettent en file. La Croix-Rouge prépare les repas. Demain, le même rituel recommencera.

Notes

1- Iago Moreno, « Le chaînon manquant : les réseaux sociaux au cœur de “l'attaque” contre Ceuta », Le Grand Continent, 2 septembre 2026.

Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

22.09.2026 à 12:22

Allemagne. Die Linke remporte les élections au Parlement régional : Berlin passe au rouge

Erik Peter

Elif Eralp est la grande gagnante des élections au Parlement régional de Berlin. Avec 25,7% des suffrages, l'avance de Die Linke sur la CDU, qui obtient 18,8%, est nette – et plus importante que prévu. Lors de la soirée électorale organisée à la Festsaal Kreuzberg [quartier « multiculturel » de Berlin], les militants et militantes s'étreignent, tandis que des cris « Elif ! Elif ! » résonnent dans la salle.

Tiré d'À l'encontre.

Dix minutes seulement après la première estimation des résultats, Elif Eralp monte sur scène. Elle déclare : « À partir d'aujourd'hui, nous allons changer ensemble notre Berlin et en faire un endroit meilleur. » Dans la ville, « l'amour et la justice ont triomphé de la haine ». Elle est interrompue par les cris « Alerta, Alerta, Antifascista » de ses partisans et partisanes. Car tous ici le savent : le succès de Die Linke a également permis de tenir l'AfD en échec. « Ce signal part vers le monde entier », s'exclame Elif Eralp.

Dans son discours de 20 minutes, Elif Eralp remercie ensuite toutes les personnes qui l'ont soutenue et ont rendu ce résultat possible : sa famille en Turquie, ainsi que tous ceux qui l'ont soutenue par des appels au vote, tant les acteurs du monde culturel que les syndicats.

La stratégie de Die Linke a pleinement porté ses fruits lors de cette campagne électorale. Bien que la députée Elif Eralp fût inconnue de la plupart des électeurs et électrices, son parti a décidé il y a un an de la désigner comme tête de liste et a dès lors mis en scène un duel entre Eralp et la CDU, faisant comme si le SPD et les Verts – qui se situaient jusqu'alors à un niveau similaire dans les sondages – n'existaient pas.

La stratégie « Eralp contre Evers » a porté ses fruits

Le leitmotiv Elif Eralp contre Stefan Evers – le candidat tête de liste de la CDU [de 2016 à 2023, il était secrétaire général de la CDU Berlin, il se caractérisait par ses violentes critiques adressées à la gauche] – a récemment fait la une de tous les médias : dans des débats diffusés sur plusieurs chaînes de télévision privées, à la une des journaux nationaux et également dans d'innombrables vidéos virales sur Internet. Lors de la clôture de la campagne électorale de Die Linke, vendredi 18 septembre devant la mairie rouge, Elif Eralp était entourée d'un nombre de journalistes sans précédent pour ce Die Linke régional. Alors qu'une éventuelle victoire de la CDU ne promettait qu'un « statu quo », la perspective d'une victoire de Die Linke a fait monter l'émotion en flèche. La tête de liste a promis : « Nous allons écrire une page d'histoire qui ne se limitera pas seulement en Allemagne. »

Avec ce duel mis en scène, Die Linke a désormais devancé les deux autres partis du bloc de centre-gauche lors du scrutin de dimanche : elle a nettement distancé les Verts, qui ont obtenu environ 14,3% des suffrages, et a carrément surclassé le SPD, qui obtient 12,1%. Et pourtant : sans ces deux partis comme partenaires, Elif Eralp ne deviendra pas la prochaine maire de Berlin.

25,7% des suffrages : c'est un record historique pour Die Linke à Berlin. En 2001, le PDS (Parti du socialisme démocratique-Partei des Demokratischen Sozialismus) [1], sous la houlette de Gregor Gysi [2], avait obtenu 22,6% à la suite du scandale bancaire [3], ce qui ne lui avait toutefois valu que la troisième place.

Les bastions de Die Linke sont répartis dans toute la ville

La première place dans la capitale marque un tournant et revêt une grande importance symbolique – notamment en réponse à la montée en puissance de ‘AfD. Die Linke remporte par ailleurs pour la première fois une élection régionale grâce, entre autres, aux arrondissements de Berlin-Ouest. Ses bastions sont répartis dans toute la ville.

Il y a à peine deux ans, le parti était au plus bas, affaibli par la polémique autour de Sahra Wagenknecht [qui rompt avec Die Linke en octobre 2023 puis formera le BSW], et se rapprochait même à Berlin du quorum des 5%. Mais depuis, la tendance est à la hausse, notamment grâce à un nouvel élan après les élections fédérales de février 2025. Dix mille personnes ont adhéré au parti à Berlin. Aucun autre parti n'est aussi présent dans la capitale, que ce soit lors d'assemblées de locataires, à l'occasion porte-à-porte, de collectes de déchets ou sur les réseaux sociaux. Le parti a frappé à un quart de million de portes, a annoncé le chef du parti berlinois, Maximilian Schirmer, lors de la clôture de la campagne électorale – « aucun parti n'avait jamais réussi cela lors d'une élection régionale ».

Mais cela ne suffit pas à expliquer pourquoi Die Linke a pu réitérer, voire consolider, son succès des élections fédérales, lors desquelles il était déjà en tête dans la ville [Die Linke obtenait 19,9%, SPD 15,1%, Grüne 16,6%, CDU 18,3%, AfD 15,2%, listes de parti]. La candidate elle-même a joué un rôle majeur : elle a su se démarquer de ses concurrents ne serait-ce que parce qu'elle n'est pas un homme prénommé Stefan ou Steffen. Elif Eralp n'a même pas eu besoin de mettre en avant son parcours migratoire, mais dans une ville où 42% des habitant·e·s sont issu·e·s de l'immigration, dont beaucoup, comme elle, sont d'origine turque, c'est un atout. « Il n'est pas écrit que l'un·e d'entre nous y parvienne », tel était l'un de ses messages. Et après les élections en Saxe-Anhalt, Elif Eralp s'est déclarée avec assurance « la riposte à l'AfD ».

Parallèlement, non seulement Elif Eralp n'a commis aucune erreur pendant la campagne électorale, mais elle a gagné en assurance. Ses discours ne semblaient plus récités par cœur ; elle donnait l'impression authentique de connaître les grands problèmes des Berlinois à travers sa propre expérience, par exemple en expliquant qu'elle-même, en tant que mère, avait dû chercher un logement [la crise du logement est au centre des préoccupations sociales à Berlin]. En tant que candidate proche du peuple, prônant une « politique inclusive », elle s'est de plus en plus rapprochée de la comparaison souvent citée avec le maire new-yorkais Zohran Mamdani, même si elle n'a pas suscité un véritable engouement dans la ville.

La seule fausse note de ces dernières semaines a été le manque de volonté de la part d'une partie de son parti de ne pas pousser trop loin la solidarité avec la Palestine au point de la faire basculer dans l'antisémitisme, surtout après qu'un rappeur eut pu vanter les mérites de l'« Intifada » lors d'un meeting électoral de Die Linke à Neukölln [4]. Elif Eralp elle-même, engagée de longue date dans la lutte contre le racisme, a certes su faire valoir de manière crédible son opposition à l'antisémitisme comme au racisme, mais aucun autre sujet ne l'a amenée à s'exprimer aussi souvent.

Elle a elle-même bénéficié du soutien d'un appel à voter lancé par des survivants et des proches de victimes d'attentats d'extrême droite. Pas un appel en faveur de Die Linke, mais en faveur d'Elif Eralp. La mesure dans laquelle les franges rebelles du parti ont néanmoins nui à la campagne ne se révélera peut-être qu'au cours des prochaines négociations exploratoires ou de coalition.

Mais Die Linke a marqué des points non seulement grâce à sa candidate, mais aussi sur le fond, en mettant l'accent sur les loyers, le ramassage des ordures, le nettoyage urbain, la gestion des déchets ainsi que les transports en commun. La chaîne dorée portée par la candidate, sur laquelle était inscrit le thème « plafonnement des loyers », était plus qu'un simple gag : elle exprimait le fait que le parti avait réussi à se positionner comme l'offre la plus crédible pour les locataires victimes d'abus dans la ville. Les contrôles des loyers abusifs et des frais de chauffage ont apporté une aide concrète à des dizaines de milliers de personnes, tout comme les rassemblements organisés dans les grands quartiers contre des groupes immobiliers indélicats ou indifférents. À cela s'ajoute toute une série de mesures en matière de politique locative qui dorment dans les tiroirs – ainsi que la promesse de faire enfin avancer la socialisation des grands groupes immobiliers.

La mise en œuvre du référendum de 2021 [sur l'expropriation des compagnies immobilières de Berlin qui possède plus de 3000 logements, avec rachat par le gouvernement régional : il a obtenu 60% des suffrages], qui a remporté un franc succès, devrait constituer le principal obstacle dans les négociations en vue d'une alliance de gauche. Le candidat tête de liste du SPD, Steffen Krach, a d'emblée rejeté ce projet. Mais les Berlinois·es n'ont pas récompensé cette position du SPD. (Article publié dans la Taz, le 20 septembre 2026 ; traduction-édition rédaction A l'Encontre)

Notes

[1] Le PDS, fondé en 1990, est issu du SED de l'Allemagne de l'Est, fondé en 1946. En décembre 1989, une structure SED-PDS est créée et en février 1990, le PDS s'affirme comme parti, « débarrassé » du SED, mais présent pour l'essentiel dans l'est de l'Allemagne. En juin-juillet 2005, dans le contexte des élections fédérales, s'opère une alliance entre la WASG (Alternative électorale travail et justice) – organisation regroupant des opposants à la ligne Schröder du SPD et des syndicalistes – et le PDS. Cette coalition prend le nom de Linkspartei. Cela aboutira en juin 2017 à la naissance de Die Linke, qui regroupe PDS (1990), Linkspartei-PDS (2005). (Réd.)

[2] Gregor Gysi (né en1948), membre du SED depuis 1967, va s'affirmer sur la scène politique lors de la crise ouverte du régime de la RDA en novembre 1989. Il sera un des animateurs poussant à la transformation du SED en PDS. De 1990 à 2002, il est élu député au Bundestag. Il sera durant une courte période ministre de l'Economie et maire adjoint de Berlin. Après s'être retiré de ses responsabilités – il s'est trouvé comme d'autres députés sous pression médiatique pour utilisation privée de miles de Lufthansa – il revient sur la scène politique lors des élections de 2005 et va présider la fraction parlementaire de Die Linke, initialement en collaboration avec Oskar Lafontaine, puis seul. (Réd.)

[3] En juin 2001 éclate l'effondrement de la Bank Gesellschaft Berlin qui annonce un trou de plus de 2 milliards d'euros. Cette banque est détenue à hauteur de 56,6% par la Ville-Etat de Berlin. Cette crise est provoquée par l'effondrement du marché immobilier à Berlin et par une gestion tout sauf transparente par ses dirigeants issus de la CDU. Ce « scandale » va déboucher sur de nouvelles élections. (Réd.)

[4] Le samedi 29 août, le rappeur Dahabflex, lors du meeting électoral de Die Linke à Neukölln, quartier multiculturel de Berlin, a lancé le slogan : « Yallah, yallah, Intifada, Cisjordanie, Palestine, Gaza » et « Death to the IDF ». Il s'en est suivi des fortes critiques de la CDU, du SPD et des Verts qui ont accusé Die Linke d'inclination d'antisémitisme, une accusation qui rapidement utilisée en Allemagne. Dans ce contexte, Die Linke doit gérer une double pression. D'un côté, le maintien de liens avec des formations comme le SPD et les Verts pour une coalition gouvernementale, de l'autre sa présence et les liens tissés avec les mouvements sociaux parmi lesquels la solidarité avec la Palestine occupe une place de relief, à côté du thème du logement et de l'expropriation des spéculateurs. Elif Eralp, à propos des slogans lancés par ce rappeur, a pris ses distances mais a souligné l'instrumentalisation de l'accusation d'antisémitisme contre Die Linke. Elle a répété à multiples fois son opposition au racisme et à l'antisémitisme. (Réd.)

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22.09.2026 à 12:21

Iran : Une situation de crise aiguë

Babak Kia

Dans l'incapacité de remporter la guerre, Trump s'enlise. La République islamique d'Iran répond coup pour coup aux bombardements américains. À l'approche des élections de mi-mandat aux États-Unis et des élections législatives en Israël, Trump et Netanyahou ne peuvent reculer. Cela fait craindre une fuite en avant et une intensification de la guerre dans les semaines à venir.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La fermeture du détroit d'Ormuz, le blocus maritime et les sanctions imposées par les États-Unis, l'inflation galopante, la pauvreté et l'aggravation de la crise économique, ont conduit la société iranienne au bord de l'explosion sociale. La détérioration des conditions de vie s'accompagne de la militarisation du régime, de l'augmentation des exécutions et du renforcement de la répression.

Le pouvoir renforce son dispositif sécuritaire.

En témoigne le projet présenté au Parlement le 16 août, consacré à « l'infiltration des services de renseignement étrangers et d'officines ». Trois jours plus tard, neuf hauts responsables du pouvoir judiciaire, des dirigeants de l'Organisation des prisons et de l'Inspection générale du pays, d'organes sécuritaires, des Gardiens de la révolution ou du Bassidj, ont été destitués et remplacés.

Cette prétendue « réforme » est avant tout destinée à renforcer la capacité répressive du régime face aux soulèvements à venir.

Le Guide suprême, l'ayatollah Mojtaba Khamenei, a remplacé le secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale (CSSN) de l'Iran par un ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Ce changement soudain à la tête du Conseil place Mohsen Rezaee au cœur du processus décisionnel en matière de sécurité nationale.

La nomination inattendue de Mohsen Rezaï, ancien haut commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique pendant la guerre Iran-Iraq, au « Conseil suprême de sécurité nationale », ou celle de Hossein Taëb à la tête du Bassidj en sont des exemples. Taëb, ancien chef du renseignement des Gardiens de la révolution, est une figure majeure de l'appareil sécuritaire iranien, associée notamment à la répression des soulèvements populaires et des opposant.es.

Lectrices, lecteurs,
Apportez votre soutien financier aux militant·e.s de l'association
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Une économie en lambeaux

Washington renforce encore le blocus maritime et les sanctions. Le 20 août, les États-Unis ont annoncé de nouvelles mesures menaçant de lourdes sanctions les pays qui aideraient l'Iran à les contourner ou entretiendraient avec lui des relations commerciales. Si elles étaient effectivement mises en œuvre, la situation économique et sociale deviendrait encore plus critique pour l'immense majorité de la population.

Conséquences immédiates : nouvel effondrement de la monnaie nationale et nouvelle flambée des prix. Le blocus du détroit d'Ormuz affecte durement les importations. À titre d'exemple, la réduction des exportations de médicaments de l'Inde vers l'Iran.

En août 2026, une société pharmaceutique iranienne a annoncé une hausse moyenne de 117% sur 8 médicaments, certaines molécules augmentant de plusieurs centaines de pour cent. Ainsi, entre septembre 2025 et septembre 2026, le prix de l'amoxicilline a augmenté de 284%, celui de l'ibuprofène de 110%.

À cela s'ajoute une importante pénurie d'essence, qui pousse le régime à réduire les subventions et limiter la consommation. Cette situation illustre les difficultés croissantes de production, d'importation et de distribution des carburants.

L'inquiétude des dirigeants iraniens

Le président du Parlement, Mohammad-Bagher Ghalibaf, déclarait le 21 août : « Nous pouvons disposer de toute la puissance militaire que nous voulons, mais sans circulation financière, croissance économique et production nationale, nous ne pourrons pas tenir face à un peuple affamé. »

Le président Massoud Pezeshkian parle lui aussi d'une véritable guerre économique, militaire et sécuritaire. Il reconnaît la chute des importations et des exportations ainsi que les restrictions financières pesant sur les aides à la population, le versement des salaires et des prestations sociales. Il a également déclaré qu'« il vaudrait mieux mettre fin à la guerre dès aujourd'hui », mettant implicitement en cause la direction des Gardiens de la révolution, qui joue un rôle central dans la définition des orientations stratégiques du régime.

En réponse, les courants proches des Gardiens de la révolution et leurs médias accusent les critiques de la politique actuelle d'être des « laquais de Trump et de Netanyahou ».

À quelques jours du quatrième anniversaire de la mort de Jina Mahsa Amini et du soulèvement « Femme, Vie, Liberté », le pouvoir redoute particulièrement une nouvelle mobilisation des travailleurs/euses, des femmes, de la jeunesse et des minorités nationales.

Pris en tenaille entre la violence de l'impérialisme étatsunien et celle de la dictature réactionnaire, les peuples d'Iran luttent pour leur survie, leur dignité et leur liberté. Ils ont besoin de notre solidarité anti-impérialiste.

Babak Kia
Publié par L'Echo d'Iran n°33, septembre 2026
https://alencontre.org/moyenorient/iran/iran-a-loccasion-du-quatrieme-anniversaire-de-lassassinat-de-jina-mahsa-amini-et-du-soulevement-populaire-de-2022-1.html

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22.09.2026 à 12:20

Au Népal, le contrôle du Tibet par la Chine complique la prévention des crues

Anand Dibyesh

Une crue soudaine a ravagé, le 26 août, la zone frontalière entre le Népal et le Tibet, faisant au moins un millier de morts et de nombreux disparus. Le manque de coopération et le faible partage de données entre le Népal et la Chine (très réticente à communiquer des informations, quelles qu'elles soient, sur le Tibet) empêchent d'alerter efficacement les populations en aval.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
Par Anand Dibyesh, 3 septembre 2026

Les constructions népalaises dans une vallée instable expliquent aussi en partie le lourd bilan humain.

Ce 26 août, en à peine quelques minutes, le poste-frontière entre le Népal et la Chine – Rasuwagadhi du côté népalais et Gyirong du côté chinois – a été détruit par une crue soudaine provoquée par l'effondrement d'un glacier. Des villages, des ponts et des routes des deux côtés de la frontière ont été emportés.

On dénombre au moins 1 000 morts et de nombreux disparus, parmi lesquels des touristes et des pèlerins. Le bilan définitif ne sera pas connu avant plusieurs jours, car les zones les plus touchées sont difficiles d'accès. En ce qui concerne le Tibet, compte tenu de du contrôle draconien de l'information exercé par la Chine, le bilan réel pourrait ne jamais être connu.

Une fois les opérations de secours terminées, le Népal, pays pauvre, devra s'atteler au difficile défi de la reconstruction. Il s'agira du premier véritable test pour le gouvernement qui a pris le pouvoir en mars, après qu'une révolution largement portée par la génération Z a balayé les partis traditionnels.

Le gouvernement du premier ministre Balen Shah cherche à éviter de dépendre de l'un ou l'autre de ses grands voisins, la Chine et l'Inde, ou de se retrouver pris au piège de leur rivalité. Il tente d'affirmer une certaine autonomie stratégique en traitant avec New Delhi, avec Pékin, mais aussi avec Washington sur un pied d'égalité.

Le fait que le Népal soit frontalier du Tibet, une région autrefois autonome que la Chine a annexée par la force entre 1950 et 1951 et qu'elle administre depuis lors, rend plus difficile la préparation aux inondations dans cette région frontalière.

Une frontière militarisée

Même si le gouvernement népalais entretient des relations cordiales avec Pékin, adhère au principe « d'une seule Chine » et n'accorde aucun soutien aux Tibétains, le contrôle strict exercé par la Chine sur le Tibet engendre des complications pour Katmandou.

La région frontalière, côté tibétain, est administrée comme une zone militarisée. Elle est étroitement surveillée par la police et l'armée, l'accès y est soumis à des permis et des autorisations, et les étrangers — journalistes, chercheurs indépendants, parfois même diplomates — en sont systématiquement tenus à l'écart. Le Tibet est un trou noir en matière d'information.

Le Népal constitue depuis longtemps la principale voie de fuite hors du Tibet et accueille aujourd'hui plus de 10 000 réfugiés tibétains. La Chine cherche à contraindre Katmandou de réprimer le militantisme tibétain, de fermer les points de passage et d'intégrer la gestion de la frontière dans un partenariat de sécurité visant à isoler le plateau tibétain du reste du monde.

Les données glaciaires et hydrologiques du plateau tibétain, indispensables pour anticiper les inondations, sont également considérées comme stratégiquement sensibles par la Chine et sont gardées secrètes. Le Népal ne dispose d'aucun mécanisme pour recevoir en temps réel des données sur les lacs glaciaires et les cours d'eau de la part de la Chine, et ses responsables ont parfois accusé Pékin de ne pas partager ces informations pourtant vitales.

Lorsqu'une catastrophe survient dans cette région frontalière, la transmission d'alertes et l'acheminement des secours sont freinés par un système conçu avant tout pour le contrôle, et non pour la rapidité et l'efficacité.

De plus en plus d'éléments indiquent que, le 26 août, l'effondrement du glacier s'est produit du côté népalais de la frontière, près du sommet du Langtang Lirung. Mais, quel que soit le lieu d'origine de la crue, aucun avertissement n'est parvenu aux personnes se trouvant sur son passage.

Les autorités du district népalais de Rasuwa, au Népal, ont déclaré n'avoir eu « aucune idée » de ce qui allait se passer. Cela s'explique en partie par la rapidité de l'inondation provoquée par l'avalanche de glace, qui n'a sans doute laissé que peu de temps pour donner l'alerte. Les stations de surveillance népalaises situées en amont ont été emportées avant d'avoir pu envoyer un signal d'alerte.

Mais comme je l'ai souligné dans mes recherches, un problème plus profond et plus structurel doit être mis en évidence : il n'existe aucun système permanent et obligatoire permettant de transmettre des alertes en temps réel dans cette région frontalière. La plupart des données susceptibles de véhiculer une telle alerte se trouvent dans une région que la Chine gère avant tout comme une question de sécurité nationale.

Une coopération limitée

Déjà en 2016, quand la rupture de la digue morainique d'un lac glaciaire au Tibet a provoqué une crue de la rivière Bhote Koshi au Népal, aucun avertissement n'avait été donné. Les responsables népalais de l'hydrologie ont déclaré par la suite que la Chine avait, pendant des années, omis de partager des données « essentielles » sur les lacs glaciaires situés de son côté de la frontière.

La coopération entre les deux pays n'est pas totalement inexistante, mais elle reste limitée et réactive. La Chine et le Népal surveillent conjointement un seul lac glaciaire transfrontalier dangereux, le Cirenmaco. Ce dispositif permet de superviser des lacs qui se forment progressivement, mais pas de détecter une avalanche soudaine dans une vallée non surveillée.

De part et d'autre de la frontière, l'information ne circule que dans la mesure où les préoccupations sécuritaires l'autorisent. Mais la vulnérabilité du Népal ne tient pas seulement à ce manque de coopération. Le développement imprudent du pays – construction de routes et de barrages, urbanisation de vallées fragiles –, conjugué à une administration corrompue et à des capacités d'alerte précoce insuffisantes, a alourdi le bilan des inondations.

Partout dans le monde, les zones frontalières sont souvent considérées avant tout comme des espaces relevant de la sécurité nationale, au détriment de la prévention et de la gestion des catastrophes. En 2025, à la suite d'un attentat terroriste au Cachemire, l'Inde a suspendu le traité sur les eaux de l'Indus et a interrompu la transmission des données hydrologiques au Pakistan. Lorsque les inondations dues à la mousson sont survenues quelques mois plus tard, Islamabad a déclaré que cette suspension les avait aggravées.

Le changement climatique accroît les risques liés au plateau tibétain pour les populations vivant en aval, du Népal au Bangladesh en passant par l'Inde. Face à ces risques, il faut considérer l'Himalaya comme un espace écologique partagé, une zone de contact plutôt qu'une zone de conflit.

Le renforcement du partage transfrontalier des données et des systèmes d'alerte précoce permettrait de réduire le nombre de victimes des tremblements de terre, des glissements de terrain et des inondations. Pour le gouvernement népalais, c'est là que son autonomie stratégique sera véritablement mise à l'épreuve : il ne s'agira pas tant de choisir entre Pékin et Delhi que de faire en sorte que la sécurité de sa population ne soit pas subordonnée aux préoccupations sécuritaires d'un État étranger.

Les inondations, les tremblements de terre et autres catastrophes naturelles continueront de se produire. La question est de savoir si les États de la région seront capables d'améliorer leur coopération et de faire passer la sécurité des populations avant celle des frontières.

Dibyesh Anand, Professor of International Relations and Deputy Vice-Chancellor, University of Westminster

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22.09.2026 à 12:20

Yémen. Dix ans de pouvoir houthiste, une emprise encore précaire

Laurent Bonnefoy

Il y a dix ans, le 21 septembre 2014, les rebelles houthistes s'emparaient de Sanaa et renversaient le gouvernement issu du « Printemps yéménite ». Depuis lors, leur exercice du pouvoir dans de larges parties du Yémen s'est affirmé tant en interne, à travers la mise en place d'un État autoritaire, qu'à l'échelle régionale, où leur capacité militaire va croissante. Le 15 septembre 2024, un de leurs missiles atteignait à nouveau le centre d'Israël, éloigné de plus de 2 000 kilomètres. Bilan.

Tiré d'Orient XXI.

Depuis vingt ans, la place prééminente occupée par les houthistes au Yémen est le fruit de divers paradoxes. Né dans les montagnes de l'extrême nord du pays, non loin de l'Arabie saoudite, le mouvement emmené par la famille Al-Houthi avait profité de sa confrontation militaire avec l'État yéménite, entamée en juin 2004, pour gagner en expérience et légitimité. Au prix de dizaines de milliers de morts et de destructions de villages entiers, il avait alors accru sa puissance armée, ses connexions tribales, sa cohérence idéologique et son assise géographique jusqu'à gagner les confins de la capitale Sanaa peu avant le soulèvement de 2011. Rattaché à une expression marginale du paysage politique et religieux, le groupe Ansar Allah (Partisans de Dieu), courant de renouveau zaydite lié au chiisme dans un pays majoritairement sunnite, avait su mettre de côté les enjeux identitaires pour capitaliser d'abord sur le ressentiment face au pouvoir du président Ali Abdallah Saleh (jusqu'en 2012), puis contre le processus révolutionnaire du « printemps yéménite ». Ce dernier avait pourtant abouti au départ de l'ancien président et à son remplacement par Abd Rabbo Mansour Hadi chargé de mener la transition vers la démocratie. C'est toutefois en s'alliant avec leurs anciens ennemis du clan Saleh à compter de 2012 que paradoxalement les houthistes ont atteint leur masse critique, devenant le « monstre de Frankenstein » que les Yéménites connaissent. En effet, entre 2012 et 2014, les houthistes ont pu s'appuyer sur les ressources de Saleh, financières et militaires, pour mettre à mal le processus révolutionnaire qu'ils avaient pourtant initialement soutenu. Ce faisant, tous deux pouvaient atteindre un autre de leurs objectifs : mettre en pièce leurs ennemis communs, les Frères musulmans du parti al-Islah. Pour Saleh, ce pacte devait lui permettre de se venger de ceux qui l'avaient trahi lorsqu'ils s'étaient engagés dans le soulèvement révolutionnaire. Mais à l'évidence, l'accord était pour lui un trompe-l'œil et était passé au bénéfice des houthistes. Ils pouvaient dès lors entamer une phase d'exercice et de consolidation du pouvoir qui, dix ans plus tard, perdure malgré d'évidentes fragilités.

Incarner l'État

Passée la surprenante phase militaire de prise de contrôle de structures étatiques (radio et télévision nationale, ministères, casernes), les houthistes à compter du 21 septembre 2014 ont agi avec méthode. Leur coup d'État a autant été caractérisé par une volonté de dénoncer les compromis du nouveau gouvernement par rapport au projet révolutionnaire que de répondre à des aspirations réactionnaires. Les houthistes ont d'abord pu neutraliser le pouvoir reconnu par la communauté internationale en assignant à résidence le président Abd Rabbo Mansour Hadi. Ce dernier a pu fuir vers Aden et de là faire appel à l'Arabie saoudite qui est intervenue militairement à compter du 26 mars 2015 pour restaurer son pouvoir et vaincre les houthistes, sans succès.

Le processus interne essentiel de construction d'un État houthiste a été largement occulté par l'intervention de l'armée saoudienne ainsi que par les liens entre Ansar Allah et l'Iran. L'un et l'autre ont été certes importants et expliquent l'impasse que connait le pays. Mais ils n'épuisent aucunement l'analyse d'un pouvoir qui s'est affirmé au fil du temps et dont l'organisation a été finalement contre-intuitive. En effet, loin de l'image de combattants rétrogrades venus des tribus arriérées des hautes terres du Yémen, l'exercice du pouvoir par les houthistes s'est avéré efficace à divers titres. Ils se sont employés à incarner pleinement l'État dans l'ensemble des zones qu'ils ont contrôlé — le quart occidental du pays et environ la moitié de la population. Bien que n'étant pas reconnus par la communauté internationale et confrontés aux bombardements de la coalition emmenée par l'Arabie saoudite, ils ont su mettre en place des institutions qui ont empêché un effondrement général des services publics, de l'économie et de la sécurité. La stabilité du taux de change du riyal dans les zones sous leur contrôle est comparativement meilleure à celle dans les réduits du gouvernement reconnu par la communauté internationale. Le faible nombre d'attentats jihadistes atteste également de cette réalité, tout comme la permanence de médias gouvernementaux, d'une façade de vie partisane et institutionnelle.

Tout d'abord pour construire l'État houthiste, les nouveaux maitres de Sanaa ont assuré une forme de continuité en s'appuyant sur les réseaux de fonctionnaires liés à Saleh. Dans les banques, l'armée, la police, les entreprises publiques, la stabilité a un temps primé. Les petits fonctionnaires issus de domaines perçus comme moins essentiels, par exemple dans l'éducation, étaient eux délaissés, souvent privés de salaires et forcés donc de trouver des moyens de subsistance. Leur engagement, comme celui du personnel de santé, assurait malgré tout souvent une forme de continuité tout en n'empêchant pas le ressentiment parmi la population.

S'autonomiser

Progressivement les houthistes ont placé leurs hommes — d'autant plus aisément qu'Ali Abdallah Saleh, en décembre 2017, s'est retourné contre eux, finissant alors assassiné. Ils ont pu recomposer les élites politiques et sécuritaires en offrant une prime particulière à leur propre groupe, les hachémites se revendiquant descendants du Prophète. Ces derniers, forme de noblesse très minoritaire à l'échelle de la société mais qui joue un rôle central dans le zaydisme, ont avec les houthistes retrouvé leur rang perdu au moment de la révolution du 26 septembre 1962 qui avait mis fin à la monarchie.

Pour mener à bien cette recomposition, ils ont pu instrumentaliser et capter une part de l'aide humanitaire internationale, prenant en tenailles les agences de l'ONU ainsi que les ONG. Celles-ci ont été depuis 2015 tétanisées par la crainte d'une famine généralisée, acceptant finalement les exigences des houthistes et une corruption manifeste des structures de distribution. C'est ainsi qu'en 2018 l'offensive contre Hodeïda, cinquième ville la plus peuplée du Yémen, a pu être annulée à la suite de l'accord de Stockholm, ancrant leur position dans ce port et donc sur la Mer Rouge. Parallèlement, au niveau local, les houthistes ont développé un maillage sécuritaire, accentuant la surveillance et la répression de la société civile. Ils se sont appuyés sur un réflexe nationaliste en décrivant l'opération de la coalition arabe, soutenue par les Occidentaux, comme une agression, préservant ainsi un certain niveau de popularité. L'alignement de leurs ennemis yéménites sur les positions des pays étrangers — Arabie saoudite donc, mais aussi Émirats arabes unis pour ce qui concerne les sudistes —a pu faire oublier leur propre proximité idéologique et diplomatique avec l'Iran. L'idéologie portée par leur leader Abdlemalik Al-Houthi s'est affirmée, infusant dans la société à travers l'armée mais aussi les structures éducatives et religieuses, tournées vers l'effort de guerre. Une génération s'en trouve sacrifiée. Le zaydisme s'est aussi transformé, parfois à travers l'instauration de nouvelles célébrations religieuses comme Achoura ou au moment du Mouloud. Un système de taxation spécifique au bénéfice des hachémites, les restrictions exercées sur les droits élémentaires des femmes et une police morale ont enfermé la société dans une logique que bien des opposants des houthistes décrivent comme totalitaire ou finalement proche de ce que les talibans afghans imposent. L'idéologie est également structurée autour d'une contestation de l'ordre international, faisant de la question palestinienne un élément essentiel et ancrant le mouvement dans l'Axe de la résistance porté par l'Iran. Au plus fort de la guerre en Syrie, les portraits du président syrien Bachar Al-Assad trônaient dans Sanaa. L'idéologie reste pourtant caractérisée par des non-dits autour de la place des hachémites et des objectifs politiques internes. Bien que se revendiquant républicains, il est entendu que la prééminence d'Abdelmalik Al-Houthi et de son clan en général, notamment la tutelle exercée par Hussein, son demi-frère et fondateur du mouvement, tué par l'armée en 2004, acte pour les houthistes le passage vers un pouvoir héréditaire. Celui-ci s'autonomise en partie aussi de l'État et marginalise de fait la majorité sunnite, il s'appuie sur une peur de la répression qui est d'autant plus efficace dans un contexte de guerre.

Humilier les Saoudiens

L'inefficacité militaire de l'opération Tempête décisive menée par l'Arabie saoudite depuis 2015 a été largement actée, y compris par les dirigeants saoudiens. Ceux-ci ont en effet depuis avril 2022 entrepris de se retirer du dossier yéménite. Depuis lors, les bombardements aériens des positions houthistes ont cessé. Abd Rabbo Mansour Hadi a été forcé à la démission et les discussions menées grâce à Mascate ont un temps donné le sentiment que la paix était à portée de main. Les houthistes toutefois n'entendaient pas faciliter le travail des Saoudiens. En interne, ils tiennent militairement leurs positions et n'ont pas réduit la pression sur Taez par exemple. Depuis plus de deux ans, ils s'emploient à humilier l'Arabie saoudite en faisant monter le prix de la paix. Leurs exigences ont ainsi notamment été financières, visant à faire payer à la coalition les arriérés de salaires des fonctionnaires.

L'engagement armé des houthistes en Mer Rouge depuis novembre 2023 a rendu toute signature d'un accord impossible. Il a placé les Saoudiens dans l'embarras, incapables de reprendre les armes au nom des Américains et des Israéliens contre un mouvement affirmant s'engager en faveur des Palestiniens et qui a gagné en popularité sur le plan régional. Le mufti omanais, Ahmed Al-Khalili, avait pu signaler sa reconnaissance, tout comme Yahya Sinouar, chef du Hamas.

En dix mois, les plus de 120 attaques contre les navires marchands, de plus en plus sophistiquées, puis les missiles envoyés vers Israël en solidarité avec la population de Gaza ont de nouveau braqué les projecteurs sur le Yémen. En réaction à l'ouverture de ce nouveau front, les États-Unis et les Britanniques ont relancé les bombardements contre les houthistes dès décembre 2023, sans davantage de succès. Le bombardement israélien du port de Hodeïda le 20 juillet 2024 a eu pour effet principal de désorganiser l'aide humanitaire, aucunement d'affecter la capacité de projection des houthistes. Deux mois plus tard, un missile d'une nouvelle technologie explosait à six kilomètres de l'aéroport de Tel-Aviv.

La stratégie régionale des houthistes pèse indéniablement sur les Yéménites ainsi que sur les populations des pays voisins. L'attaque contre le navire Ruby Mar qui transportait des engrais en mars 2024 et a coulé avec sa cargaison, puis contre le pétrolier Sounion en août 2024 rendent compte d'une logique jusqu'au-boutiste. Une marée noire d'ampleur historique a, semble-t-il, été évitée in extremis en septembre 2024. L'Égypte elle-même a perdu près de la moitié des revenus liés à l'exploitation du canal de Suez. Les ONG et agences onusiennes gérant l'aide internationale ont subi au cours de l'été une vague de répression à Sanaa. Les houthistes se sentent autorisés à s'extraire des règles internationales.

Si la nuisance causée par les houthistes en Israël (et pour les pays occidentaux) n'est pas que symbolique et si elle flatte l'engagement sincère de la population en faveur des droits des Palestiniens, nombre des Yéménites sont avant tout impatients d'en finir avec la guerre. Ils demandent des houthistes une clarification de leur projet politique de long terme sans laquelle la stabilité de leur régime imposée depuis dix ans risque de ne pas durer.

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22.09.2026 à 12:18

Élections israéliennes. Gadi Eisenkot, encore un général

Sylvain Cypel

Principal concurrent de Benyamin Nétanyahou pour les élections générales du 27 octobre, le général Gadi Eisenkot surfe sur le rejet du premier ministre israélien par une fraction importante de l'opinion publique. Sur l'avenir des Palestiniens, thème peu présent dans la campagne, il s'inscrit dans le consensus d'un refus de tout État pour eux.

Tiré d'Orient XXI.

Les électeurs israéliens sont incurables. Quand il faut décider, leur regard se porte en premier lieu vers les généraux. Les élites sécuritaires — armée, services spéciaux — sont les détenteurs de la pensée juste. Historiquement, ils sont une grosse quarantaine à avoir dirigé les ministères régaliens les plus importants, et trois d'entre eux — Yitzhak Rabin, Ehud Barak et Ariel Sharon — sont devenus premiers ministres. Le dernier en date à créer son parti dans l'espoir de devenir premier ministre après les élections législatives du 27 octobre 2026 se nomme Gadi Eisenkot.

Il a été, bien entendu, chef d'état-major (2015-2019). Après le 7 octobre 2023, le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou l'a invité à entrer dans son cabinet de guerre. Mais les dissensions entre les deux hommes sont vite apparues. Eisenkot misait sur une guerre à Gaza aux objectifs bien fixés et réalistes. Nétanyahou envisageait de la poursuivre jusqu'à la « victoire totale », sans jamais définir les buts et les termes de cette victoire, pour l'inscrire dans une transformation politique plus radicale de la région — transformation pas plus définie, d'ailleurs.

Nétanyahou, un menteur pathologique

Aujourd'hui, Eisenkot mène aux élections un nouveau parti nommé Yashar. Le mot signifie « droit », mais aussi « honnête », ou « juste ». Il pourfend un Nétanyahou dépeint comme un menteur malhonnête pathologique, tant politiquement que personnellement. Pour l'emporter, lui, le néophyte en politique, joue sur trois fibres essentielles. La première concerne les échecs de Nétanyahou — il remporte toutes ses guerres sans glaner aucun succès politique. La deuxième vise les manipulations des faits et les velléités du premier ministre actuel de réduire les droits des Juifs israéliens, menaçant ainsi leur démocratie. Enfin, sa troisième carte réside dans ses origines.

Fils d'une famille marocaine, il espère gagner à sa cause un nombre important de citoyens d'origine séfarade (orientale) — en particulier du Maroc. Ces Marocains ont quitté leur pays dans une opération du Mossad menée avec l'accord des autorités françaises et du futur monarque Mohammed V. Dans la décennie 1945-1955, ils ont organisé un exode massif des juifs marocains vers Israël. Les dirigeants sionistes, quasi exclusivement issus d'Europe centrale et orientale, dites « ashkénazes », entendaient faire venir le plus possible de juifs orientaux pour consolider le nouvel État. Ils voyaient dans ces séfarades des êtres inférieurs peu éduqués. Dans les années 1930, le grand poète sioniste Haïm Nahman Bialik aurait dit : « Savez-vous pourquoi je n'aime pas les Arabes ? Parce qu'ils ressemblent trop aux séfarades »… Des gueux incultes, pour résumer.

Gadi Eisenkot, né en 1960, a forcément connu cette époque où fleurissait en Israël un racisme ashkénaze de grande ampleur envers les juifs orientaux, venus du Maghreb, du Machrek ou de Turquie, dont le judaïsme était perçu comme inférieur par les élites ashkénazes. Au passage, cela démontrait leur propre ignorance de l'histoire juive, où le cœur méditerranéen, jusqu'au XVIIIe siècle, a été beaucoup plus riche, éduqué et actif culturellement, du Maroc à l'Irak, que dans les misérables shtetls (« petite ville » en yiddish) de l'Europe orientale ghettoïsée. L'historien israélien Shay Hazkani a décrit l'accueil effroyable octroyé dans les années 1945-1950 à ces yéménites, irakiens et maghrébins, et tout particulièrement aux juifs marocains (1).

Ces Marocains au couteau entre les dents

Le chef d'état-major Ygael Yadin (1917-1984) traitait alors les juifs orientaux de « primitifs ». À l'époque, un terme en Israël désignait ces juifs arrivés de Rabat, Fez ou Marrakech : « Marocco sakin », le Marocain au couteau entre les dents. La cinéaste Michale Boganim a décrit comment, à leur arrivée, ces Marocains furent installés en quasi-totalité dans des bourgs déshérités (2).

Cette population a rapidement manifesté une immense déception devant cette réception. « Nous sommes venus en Israël croyant trouver un paradis, nous y avons trouvé des juifs avec des cœurs d'Allemands », écrivait un soldat à ses parents (3). Le mépris dans lequel sont traités ces orientaux suscita chez eux une détestation du régime. Or, ce régime était celui du suprémacisme ashkénaze, des « socialistes » du Parti travailliste, détenteurs de tous les pouvoirs. À droite, un homme va vite comprendre le potentiel politique de la rage des séfarades. Il s'appelait Menahem Begin (1913-1992). Il était chef du « parti révisionniste », le Hérout (« Liberté »), une droite ultranationaliste qui resta minoritaire durant les trente premières années du pays (1948-1977).

Lui aussi était ashkénaze, mais il se faisait le porte-parole des revendications de ces nouveaux immigrants, ces séfarades si méprisés. Il jouait de leurs souffrances : ils étaient juifs et voilà qu'on les traitait comme des Arabes. C'est sur cette musique-là que Begin a gagné leurs suffrages. C'est une configuration coloniale commune : les populations coincées entre dominants et dominés (arabes) choisissent le soutien au camp des premiers pour ne pas voir leur propre statut sombrer dans le camp des plus faibles. Beaucoup des juifs orientaux — pas tous, évidemment — vont fournir en Israël les pires soldats du nationalisme chauvin anti-arabe.

Gadi Eisenkot vient de là. Son nom peut apparaitre typiquement ashkénaze. En allemand, Eisen, c'est le « fer », et Kot, le « fessier ». « Fessier de fer », la consonance sonne yiddish (la langue des juifs d'Europe centrale). Mais l'étymologie infirme cette piste. Azincot, Azenkoud, Eizenkot, ces noms signifient « gazelle » dans les dialectes amazighs situés entre l'Atlantique et l'Oued Draa, à 400 kilomètres d'Agadir. Le père d'Eisenkot est né à Marrakech, sa mère à Casablanca. Dans sa campagne, il a beaucoup fait de ses ascendances une arme politique. Il a également été le premier chef d'état-major israélien d'ascendance marocaine. Face à Nétanyahou, né Mileikowsky, il ne l'oubliera pas.

L'inventeur de la doctrine Dahiya

Sa carrière est celle d'un officier classique et ambitieux. Dès 1999, il est secrétaire militaire du premier ministre travailliste, Ehud Barak. Il sera patron d'une célèbre brigade, Golani, avant de devenir chef d'état-major, en 2015 — nommé par Nétanyahou. Il aura eu le temps de codifier une nouvelle « doctrine » de l'armée, la « doctrine Dahiya », qui tirait le bilan des déboires israéliens de l'attaque menée contre le Hezbollah en 2006, soldée par un échec (officiellement non reconnu). Deux ans plus tard, Eisenkot inscrit la doctrine Dahiya dans le codex militaire officiel. Elle prône que dans les guerres asymétriques, où l'armée d'un État se confronte à un ennemi « illégal » caché par une population qui lui est favorable, le seul moyen de l'emporter est d'utiliser contre elle de « frappes disproportionnées » sans distinction entre civils et combattants. « Une telle réponse est de nature à inscrire un souvenir durable renforçant ainsi la dissuasion », précise l'Institut sécuritaire de recherches israélien.

Le mot « dissuasion » a toujours été le mot clé de l'armée israélienne. Désormais, il signifie destruction totale. En octobre 2008, Eisenkot déclara :

  • Ce qui est arrivé au quartier Dahiya de Beyrouth en 2006 [la destruction quasi totale] arrivera à tous les villages qui servent de base à des tirs contre Israël. […] Nous y ferons un usage disproportionné de la force et causerons de grands dommages et destructions. Il ne s'agit pas de villages civils, mais de bases militaires. […] Il ne s'agit pas d'une recommandation, mais d'un plan approuvé. […] S'en prendre à la population est le seul moyen de retenir Nasrallah (4).

Israël usera ouvertement de cette philosophie dans ses guerres suivantes à Gaza, en 2008-2009, puis en 2014. L'après 7 octobre 2023 sera l'apogée de cette vision, amenant l'armée israélienne à sombrer dans des pratiques génocidaires avérées.

  • « Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, c'est que lui veut coloniser « proprement »

Sorti de l'armée en janvier 2019, Eisenkot envisage, rapidement, une carrière politique, dans la tradition israélienne des militaires aux manettes. Il adhère à un parti centriste, Kahol Lavan (« Bleu et Blanc »). Élu à la Knesset aux élections de 2022, Nétanyahou fait de lui, cinq jours après le 7 octobre 2023, un ministre du cabinet de guerre. Le début de cette guerre lui est personnellement très douloureux. Fin décembre 2023, il y perd un fils, un soldat de 25 ans. Il y perdra encore deux neveux. Il manifeste son hostilité à l'attitude du premier ministre, qui persiste, avec l'appui de son gouvernement et de l'opinion israélienne, à clamer que la « victoire totale » est le préalable à la libération des otages.

En juin 2025, il quitte la Knesset et démissionne de son parti, l'Unité nationale, dirigé par… un autre ex-chef d'état-major, Benny Gantz, qu'il juge trop mou face à Nétanyahou. Trois mois plus tard, il crée sa propre formation, Yashar. Il fait de Yoram Cohen, un ex-chef du Shin Bet, le service de renseignement intérieur, son numéro 2. On est entre « sécuritaires ». Bientôt, Yaïr Lapid, chef du parti Yesh Atid (« L'espoir »), se rallie à lui. Son nouveau parti rassemble rapidement nombre d'ex-ministres de divers gouvernements, tous de la mouvance « centriste » hostile à Nétanyahou, critiques de la volonté du gouvernement de maitriser la Cour suprême.

Critique de la loi sur Israël État-nation

Depuis, Eisenkot martèle que s'il l'emporte, le pays reviendra aux fondements de sa déclaration d'indépendance, définissant Israël comme un État « juif » et « démocratique ». Seuls les Israéliens comprennent la nature non dite de cet engagement. En fait, Eisenkot se démarque politiquement de la « loi sur Israël État-Nation », votée en 2018, qui a imposé deux catégories de citoyens israéliens, aux droits différents sur une base ethnique : les juifs et ceux qui ne le sont pas — les Palestiniens citoyens israéliens. Par ailleurs, il promeut plusieurs actions rejetées par le Likoud, l'actuel parti dominant, et ses alliés des droites messianiques.

Il exige une commission d'enquête publique indépendante sur le fiasco du 7 octobre 2023, ce qui est la hantise de Nétanyahou. Il imposera aux jeunes ultras-religieux (les craignant-Dieu) et aux jeunes citoyens palestiniens soit un service militaire soit un service civil national, les obligeant de renoncer à l'exemption dont ils bénéficient aujourd'hui. La mesure est très populaire parmi les laïcs israéliens, qui payent indument une contribution — trois ans de service militaire — dont les « craignant-Dieu » et les citoyens arabes sont exemptés.

« Un État palestinien n'a plus lieu d'être »

Pour le reste, rien de neuf. Il insiste sur le renforcement de l'armée et des services de sécurité, un engagement impératif pour quiconque ambitionne de gagner une élection. Eisenkot promet d'améliorer le coût de la vie, l'éducation, la santé, les services publics, etc. Il entend, enfin, « faire d'Israël une puissance régionale majeure » (5). Dans sa plateforme en dix points, il n'a pas un mot pour la situation des Palestiniens, pas même ceux citoyens israéliens, sinon leur possible insertion dans les forces armées…

Sur la question palestinienne, rien donc. Eisenkot s'en tient à l'air du temps. Avant le 7 octobre 2023, il avait mollement plaidé pour « deux États » à échéance indéfinie, avec les colons qui garderaient les villes et les terres prises aux Palestiniens et où Israël préserverait sa gestion de la sécurité, colonies, bases militaires, etc. Mais dès les lendemains du 7 octobre, le discours change. Désormais, « un État palestinien n'a plus lieu d'être », déclare-t-il (6). Il devient « fermement convaincu de la nécessité d'une colonisation en Judée-Samarie ». Sa seule différence avec Betzalel Smotrich, le ministre annexionniste en charge de la Cisjordanie qui ne cache pas son intention d'en expulser tous les Palestiniens, c'est que lui veut coloniser « proprement ». « Cette colonisation doit être conforme aux intérêts nationaux de l'État d'Israël et à la loi ». Il n'y croit pas lui-même, mais son attitude est typique du camp anti-Nétanyahou, ceux qui craignent seulement que les pogroms des colons en Cisjordanie « nuisent à la réputation d'Israël », a-t-il dit (7).

Pour l'après-scrutin, il laisse des portes ouvertes. D'un côté il, il est « prêt à discuter » avec beaucoup de ses adversaires actuels s'ils trouvent un terrain d'entente — hormis bien entendu les partis arabes (8) et ceux des Juifs qui s'écartent des « valeurs de la Déclaration d'Indépendance », ce qui, dans son esprit, récuse l'ultra-droite raciste telle que les formations de Itamar Ben Gvir, Smotrich ou de l'ex-général Ofer Winter, nouvel arrivant dans la mouvance messianique. De l'autre côté, il souhaite un nettoyage des écuries : « Quiconque a occupé une fonction de direction ou de commandement le 7 octobre n'est pas apte à occuper une fonction [gouvernementale] à l'avenir. Il est inapte » (9). Cela fait du monde, et place Nétanyahou en tête de liste.

Pourtant, certains plaident que tous ses propos ne sont que de vaines paroles. Le directeur du quotidien Haaretz, Aluf Benn, s'interroge. Selon beaucoup de sondages, le bloc des partis soutenant Nétanyahou et celui plébiscitant Eisenkot s'équilibreraient, avec, environ, 53 à 54 élus chacun (sur 120 députés). Les partis arabes obtiendraient 13-14 membres. Bref, un match nul est possible, probable même, d'après Benn (10). Dès lors, note-t-il, les deux dirigeants, malgré leurs propos très aigres l'un envers l'autre, sèment derrière eux des petits cailloux qui « laissent entendre qu'ils pourraient gouverner ensemble ». Cela reste très improbable : les deux camps ont accumulé beaucoup de détestations mutuelles.

Mais en y regardant de plus près, conclut le journaliste, malgré leurs dissensions, pourquoi ne pas regarder vers un gouvernement d'unité nationale en cas de blocage ? Car il existe « la base d'une coopération post-électorale : tous deux s'opposent à un État palestinien ». Ils divergent sur tout le reste, mais, bien que personne n'en parle dans cette campagne, chacun sait que la question palestinienne est la clé de tout. Or, que pèsent les haines intestines israéliennes face à l'enjeu « existentiel » permanent ?

Notes

1- Shay Hazkani, Dear Palestine, A Social History of the 1948 War, Stanford University Press, octobre 2021.

2- Voir le film de Michale Boganim, Mizrahim, les oubliés de la Terre promise, 2022.

3- Hazkani, op. cit.

4- « Israel warns Hizbullah : war would invite destruction », Reuters, 10 mars 2008, repris de Yedioth Aharonot.

5- Linda Dayan, « Netanyahu biggest challenger : who is Gadi Eisenkot, and what does he stand for », Haaretz, 14 juillet 2026.

6- Simone Saidmehr, « Who is Gadi Eisenkot, the Israeli politician who could dethrone Netanyahu ? », The Forward, 31 décembre 2026.

7- Linda Dayan, op. cit.

8- La Liste unie, réunissant les citoyens palestiniens et quelques juifs progressistes

9- Ibidem.

10- Aluf Benn, « Between the lines : Are Netanyahu and Eisenkot signaling they could govern together ? », Haaretz, 8 septembre 2026.

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22.09.2026 à 12:18

L'impasse du droit international et le défi d'une réforme radicale

Monique Chemillier-Gendreau, Mouloud Idir

Entrevue avec Monique Chemillier-Gendreau
Juriste spécialiste du droit international, professeure émérite de droit public et de sciences politiques à l'université Paris-Diderot, et autrice, entre autres, de Rendre impossible un État palestinien, l'objectif d'Israël depuis sa création (Textuel, 2025)

Tiré de l'Infolettre de Collectif 19 mars

Sept 8, 2026

Dans un monde où le droit international semble de plus en plus méprisé, la juriste française Monique Chemillier-Gendreau remet les pendules à l'heure. Elle rappelle notamment les vices de conception que les grandes puissances y ont laissés dès le départ, les ambigüités du principe de la souveraineté des États, et la faillite du droit international face au colonialisme sioniste. Celle qui plaide régulièrement devant les juridictions internationales, y défendant les droits du peuple palestinien, a accepté de répondre à nos questions. Cet entretien prolonge les réflexions qu'elle livrait dans le cadre de notre webinaire « Gaza, de la faillite globale au devoir d'humanité ». Une version écourtée de cet entretien, mené l'hiver dernier1, a également été publiée dans la revue Droits et libertés (vol. 45, no 1, Printemps/Été 2026).

Dans le contexte des chamboulements qu'on observe dans l'ordre multilatéral libéral qui prévalait depuis 1945, peut-on parler, selon vous, d'un effondrement du droit international ?

Monique Chemillier-Gendreau : Je dirai, pour situer d'emblée la réflexion, qu'il n'y a pas un effondrement subit du droit international ni une contestation imprévue de l'ordre multilatéral mis en place en 1945 avec une organisation regroupant les États du monde. Il y avait dès la mise en place de ce droit et de cet ordre, c'est-à-dire après la Seconde Guerre mondiale, des fragilités, des contradictions qui minaient l'un et l'autre. Elles éclatent au grand jour aujourd'hui. Je regrette que la pensée critique, si peu présente dans les Facultés de droit, n'ait pas permis d'analyser ces contradictions dès leur apparition. Dans les années 1970-1980, sous l'impulsion de Charles Chaumont, il y avait eu, lors des Rencontres de Reims, un mouvement d'analyse qui mettait en lumière les apories du droit international. Il n'y a pas eu de relais depuis. Il y a bien sûr des auteur·rices isolé·es qui développent des positions critiques. Mais le positivisme reste la doctrine qui domine les études sur le droit, or il se contente de prendre la norme juridique comme elle est et de vérifier sa validité au regard du système en vigueur. Il fait l'impasse sur l'analyse critique des fondements de ce système.

Il y a des changements notables dans la distribution du pouvoir entre les États et dans l'affichage de la volonté de domination. Celle-ci est désormais revendiquée, bien que selon des moyens différents, de la part des États-Unis, de la Chine et de la Russie. Et elle est accompagnée évidemment par un mépris du droit, lequel reste pourtant le contre-feu aux volontés de domination (« Entre le fort et le faible, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit  », disait Lacordaire). Mais cette nouvelle donne ne fait que dévoiler ce qui était en germe dès l'origine.

Jusqu'en 1945, la société mondiale n'était régie que par les pouvoirs régaliens des États parmi lesquels le droit de faire la guerre et, notamment, la guerre de conquête. L'évolution de la technologie militaire a rendu la situation dramatique avec les deux guerres mondiales et leurs millions de morts. Lorsque le monde sort de là, meurtri par les destructions du second conflit mondial, une apparence de sagesse saisit alors les dirigeants mondiaux. C'est la création des Nations unies avec le principe central de l'interdiction du recours à la force et le développement du droit international. Et c'est très vite le vote de la Déclaration universelle des droits de l'homme aux Nations unies. Mais derrière ces avancées remarquables, les puissances victorieuses de la Seconde Guerre mondiale, celles qui en étaient responsables, n'avaient pas renoncé à leur volonté de domination. C'est ce que révèle le rôle attribué aux membres permanents du Conseil de sécurité. Jamais soumis à réélection et dotés du droit de veto, ils peuvent ainsi que leurs alliés échapper à tout contrôle de l'institution, même lorsqu'ils en violent ouvertement les normes.

Cela dit, d'autres indicateurs pouvaient alerter. La Charte des Nations unies ne prévoyait aucun processus de décolonisation. Les peuples colonisés n'y étaient abordés que dans la Déclaration relative aux territoires non autonomes (chapitre XI), qui ne faisait pas de la décolonisation une obligation. Ce sont les luttes des peuples qui ont amené l'Assemblée générale des Nations unies à proclamer, en 1960, le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes. Enfin, bien que la Charte ait affiché le souci de développer le droit international, son affirmation en faveur de la souveraineté des États fait obstacle au développement de celui-ci. Pour synthétiser, disons qu'il y avait de réelles avancées, mais une insincérité de la part de ceux qui en étaient les promoteurs et qui avaient prévu des mécanismes subtils leur permettant d'afficher des valeurs universelles tout en y dérogeant pour eux-mêmes.

Pourquoi voyez-vous le principe de souveraineté des États comme un obstacle au respect du droit international ? Par quelles voies vous semble-t-il souhaitable et possible d'agir si on espère un jour que ce droit protège vraiment les populations ?

M. C.-G. : La souveraineté des États est un principe ambigu. On fait le plus souvent l'impasse sur sa définition, laissant croire qu'il s'agit du principe garantissant l'indépendance d'un État et le protégeant contre les ingérences éventuelles des autres États. Mais la souveraineté se définit comme un pouvoir autoconstitué, qui a sa source en lui-même, un pouvoir au-dessus duquel il n'y a rien. Là est la source de la faiblesse congénitale du droit international. Celui-ci n'est pas au-dessus des États, il ne peut pas les contraindre. Le droit international leur est proposé, notamment à travers tous les traités préparés par la Commission du droit international, mais ils y puisent librement les normes auxquelles ils acceptent de souscrire. Les traités ne s'appliquent ainsi qu'à ceux qui les ont ratifiés. Et ils peuvent être dénoncés. Ainsi, n'y a-t-il pas de normes réellement universelles. Or, le monde est entré en relations intenses entre toutes ses parties sans disposer de normes communes qui s'imposeraient à tous sans qu'ils puissent les contester.

Cette faiblesse du droit international est aggravée par le fait que les juridictions internationales (à l'exception de la Cour européenne des droits de l'homme) ne peuvent être saisies d'un différend entre deux États que si l'un et l'autre en acceptent la juridiction. Si tel n'est pas le cas, le procès ne peut avoir lieu. Ainsi, la Palestine ne peut traduire Israël devant la Cour internationale de justice pour la colonisation du territoire palestinien, car Israël ne reconnaît pas la compétence de la Cour.

Disons enfin que la souveraineté n'est un véritable pouvoir indépendant que pour les grandes puissances. Leur souveraineté ne protège pas les États moyens ou faibles des agressions ou ingérences des plus puissants. Ce qui les protégerait, ce serait un droit commun reconnu comme tel par tous et non une souveraineté qui n'est qu'un cache-misère de leur position de dominés. On ne sortira de cette situation, aujourd'hui périlleuse, que par une réforme radicale qui conduirait la communauté internationale à reconnaître la position prééminente du droit international, le fait qu'il s'impose à tous les États. Cela suppose une codification des normes ayant cette valeur. Rien de tel ne sera possible dans le cadre actuel.

Les membres permanents du Conseil de sécurité, lorsqu'ils ont rédigé la Charte des Nations unies, ont verrouillé le système qui leur est favorable, puisqu'aucune réforme n'est possible sans l'accord des cinq membres permanents. Nous devons donc commencer à penser un avenir meilleur en dehors du cadre des Nations unies, car le cœur du réacteur, le mécanisme du maintien de la paix, est à l'arrêt. Cela dit, l'ONU reste le seul lieu permettant le dialogue entre tous les États et elle a mis en place des organisations spécialisées, des agences, des programmes qui permettent de véritables actions de solidarité mondiale. Nous devons défendre les Nations unies pour ses aspects positifs, mais il est de notre devoir de repenser comment faire advenir la paix autrement, puisque la manière dont elle a été pensée par l'ONU a échoué.

Le génocide du peuple palestinien montre la faillite du droit international sur tous les plans. Vous intervenez avec courage sur ce sujet et rappelez quel est le début de l'effacement des droits politiques de ce peuple. Où le situez-vous historiquement ?

M. C.-G. : La source historique de la situation, aujourd'hui tragique, des Palestinien·nes est dans les ambigüités entretenues dès le passage de la Palestine sous domination occidentale lors du mandat britannique exercé sur ce territoire entre 1922 et 1947. Les peuples dégagés du joug ottoman par la défaite de celui-ci en 1918 sont placés sous mandats de puissances européennes (la France et la Grande-Bretagne), les mandats A, pour lesquels, le principe est affirmé que ces peuples seront, aux termes du mandat, «  reconnus comme nations indépendantes  ». Ainsi, l'horizon de l'indépendance était-il esquissé et cette promesse fut respectée pour tous les mandats A (Syrie, Liban, Jordanie, Irak), à l'exception de la Palestine.

Pourquoi cette exception ? Dans le cas de la Palestine, la relation bilatérale entre le nouveau maître, une puissance européenne, et le peuple soumis à ce nouveau régime juridique considéré comme transitoire vers l'indépendance, fut percutée par l'irruption d'un tiers : le mouvement sioniste et son ambition de s'implanter sur cette même terre de Palestine. La position du mandataire britannique, exprimée dès la Déclaration Balfour en 1917 et résolument favorable au sionisme, déséquilibra complètement le rapport des forces aux dépens des Palestinien·nes. Pendant toute la durée du mandat et encore plus dans les toutes dernières années lorsque le génocide des Juif·ves par les nazis fut connu, les autorités britanniques favorisèrent pleinement l'implantation des Juif·ves et réprimèrent violemment les révoltes palestiniennes qui surgirent en réponse. Ainsi, un nouveau type de colonialisme (colonialisme de remplacement) s'est-il développé au profit des sionistes.

Pourquoi les mécanismes onusiens pourtant prévus dans le plan de partage de 1947 n'ont-ils pas permis de freiner l'expansionnisme colonial de l'État israélien et de présider à l'établissement d'un État palestinien ?

M. C.-G. : Le plan de partage prévoyait en effet deux États. Mais les Arabes de Palestine, soutenus par les États arabes de la région, refusèrent d'abord ce plan. On peut les comprendre dans la mesure où il actait la prise d'une partie de la terre palestinienne par les Juif·ves. Israël l'accepta mais en ne cessant par la suite d'élargir la part du territoire qui lui revenait aux dépens de celle attribuée à un État arabe. Écrasé·es par la guerre de 1948-1949 et la Nakba (c'est-à-dire l'expulsion massive des Palestinien·nes de villes et villages pourtant situés dans la partie de la Palestine qui leur revenait selon le plan de partage), les Palestinien·nes finirent, lors des Accords d'Oslo en 1991, par admettre le plan de partage et par reconnaître l'État d'Israël. C'est cette reconnaissance qui est la source de la légitimité actuelle de l'État d'Israël. Et il faut dire clairement que l'existence d'Israël ne peut plus être remise en cause, dans la mesure où les principaux·ales intéressé·es, les Palestinien·nes, en ont reconnu l'existence. Mais cette légitimité n'est attribuable à l'État d'Israël que dans les limites territoriales consacrées par le droit international, c'est-à-dire celles représentées par la Ligne verte qui est celle résultant des Accords d'armistice de 1949, ligne également acceptée par les Palestinien·nes à Oslo.

Les mécanismes onusiens n'ont pas freiné l'expansionnisme israélien, d'une part parce qu'ils sont faibles et, d'autre part, parce qu'il n'y a pas eu de volonté politique des autres États de les actionner. Le plan de partage prévu dans la résolution 181 votée par l'Assemblée générale des Nations unies en 1947 n'était qu'une recommandation et ne pouvait en soi créer un nouvel État. L'Assemblée générale le savait si bien que dans sa recommandation, elle demande au Conseil de sécurité de prendre les mesures permettant l'exécution de ce plan. Le Conseil de sécurité n'en a rien fait. Ensuite, lors des expansions israéliennes, si parfois le Conseil de sécurité les a condamnées, il n'a jamais mis en place les sanctions qui étaient cependant en son pouvoir et qui auraient été de nature à stopper l'expansion coloniale d'Israël. Les États-Unis ont été le gardien vigilant des intérêts d'Israël, les autres puissances occidentales, comme les États arabes, n'ont protesté qu'en paroles non suivies d'actes.

Abordons la question du droit au retour des Palestinien·nes chassé·es de Palestine après 1948 et découlant de la résolution 194 de l'Assemblée générale de l'ONU. Cette dernière est souvent minorée au nom d'un principe jugé supérieur : la résolution 181 donnant droit à l'existence d'Israël. Face au génocide et à la destruction de Gaza, sans oublier celle aussi en cours en Cisjordanie, et face à l'incapacité de l'ONU d'agir, quels leviers reste-t-il aux Palestinien·nes pour défendre leurs droits ?

M. C.-G. : La résolution 181 n'est qu'une recommandation de l'Assemblée générale, comme je viens de le rappeler. Elle n'a pas l'autorité d'une résolution du Conseil de sécurité. Il n'y a aucune «  supériorité » du principe validant la création d'Israël, sur le principe du droit au retour. Ce droit leur reste donc par principe acquis. Cela d'autant plus que la majorité d'entre elleux ont été expulsé·es non pas du territoire attribué à Israël par le plan de partage, mais de la partie qu'Israël a conquise par la force, donc illégalement, à la suite de la guerre de 1948-1949. Et si les Palestinien·nes ont renoncé, par les Accords d'Oslo, à revendiquer cette partie de leur terre, illes n'ont pas renoncé à leur droit au retour qui reste intact juridiquement.

Il est vrai que la situation créée par les attentats du 7 octobre 2023 leur est très défavorable. Écrasé·es par les actions génocidaires à Gaza et par les avancées violentes de la colonisation en Cisjordanie et à Jérusalem, désavantagé·es par la réputation d'incurie de l'Autorité palestinienne, il leur manque actuellement d'avoir une visibilité politique incarnée par une force politique incontestée. Si, comme il en est vaguement question, on programmait des élections, il serait indispensable que celles-ci concernent autant les Palestinien·nes de l'intérieur que de l'extérieur. Dans une tribune publiée dans Le Monde en décembre2, j'ai défendu l'idée que si se tenaient des élections renouvelant le Conseil national de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP), celui-ci, une fois renouvelé, devrait se déclarer gouvernement de la Palestine en exil. Bénéficiant de plus de 150 reconnaissances comme État, il pourrait déployer une action diplomatique qui modifierait enfin le cours des choses.

Quand le Conseil de sécurité en vient à condamner Israël, il le fait rarement en convoquant les dispositions de la Charte de l'ONU relatives à la menace contre la paix et la sécurité internationale. Ces éléments sont pourtant souvent invoqués par l'axe de l'OTAN lorsqu'il met de l'avant la « responsabilité de protéger ». Quelle est l'importance de cette différence à vos yeux ?

M. C.-G. : Le Conseil de sécurité des Nations unies a en effet, à de multiples reprises, condamné les actions d'Israël comme contraires au droit international. Mais il ne l'a pas fait sous le Chapitre VII de la Charte, celui qui est le cadre des sanctions. Il n'y a pas à s'en étonner, compte tenu de la position des États-Unis, qui ont toujours été complices des actions d'Israël et qui ont toujours utilisé leur droit de veto de manière à le protéger. À cet égard, je ne pense pas qu'il y ait explicitement un «  axe de l'OTAN » qui mettrait en avant « la responsabilité de protéger  » et qui serait différent de l'axe des Nations unies. Il est vrai cependant que, lorsque ce concept a été proposé dans les années 2000, l'OTAN a déclenché une opération militaire contre le régime libyen en invoquant cette responsabilité de protéger. Mais c'est le Conseil de sécurité qui en a eu l'initiative. Il a, par une résolution du 26 février 2011 (résolution 1970), rappelé cette responsabilité pesant sur le gouvernement libyen. Puis, faute d'effet de cette première résolution, le 17 mars 2011, il autorise les États membres à prendre « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les populations touchées (résolution 1973). L'OTAN n'a été, dans ce cas, que le bras armé du Conseil de sécurité et pas du tout une alternative.

De toute façon, cette « responsabilité de protéger » ne peut survivre aux contradictions du droit international3. Il s'agit d'un discours sans possibilité de réalisation, puisque par ce nouveau concept l'on prétend que la souveraineté ne comporte pas seulement des droits, mais des devoirs. Mais on la maintient comme souveraineté, c'est-à-dire comme pouvoir autoconstitué. De ce fait l'État souverain n'a donc que les devoirs qu'il se donne à lui-même et le droit international échoue à lui en imposer. Et le texte proposant cette «  responsabilité de protéger », qui est le Document final du Sommet mondial de New York de 20054, admet que cette responsabilité peut conduire à une action collective lorsque des autorités nationales manquent à cette responsabilité. Mais cette action doit être autorisée par le Conseil de sécurité. C'est donc bien cet organe, et donc les membres permanents qui le dominent, qui gardent la main sur ces opérations.

Comment comprendre l'argument de la légitime défense, avancé le plus souvent par Israël ? En dépit du génocide en cours, celui-ci continue à circuler médiatiquement.

M. C.-G. : L'argument de la légitime défense et de la sécurité d'Israël est en effet continuellement présenté pour justifier l'emploi de la force contre les Palestinien·nes. Pourtant la sécurité des Palestinien·nes est infiniment plus menacée que celle des Israélien·nes, pas seulement à Gaza où illes meurent sous les bombes ou par famine organisée, mais aussi en Cisjordanie où les attaques des colons, protégés par l'armée israélienne, se multiplient. Le plus souvent, l'argument a été avancé par Israël sous la forme de la légitime défense préventive. Mais selon le droit international, la légitime défense ne peut jamais être préventive, car elle doit, pour être légitime, répondre à une attaque armée effective et non pas supposée. Et elle ne peut être que de courte durée, car le Conseil de sécurité doit être immédiatement saisi pour décider des suites à donner à la situation. Et en tous les cas, elle doit être proportionnée. Manquant à toutes ces conditions, la légitime défense invoquée par Israël n'a jamais eu de fondement légal.

Le seul cas qui mérite d'être examiné de plus près est celui des attentats du 7 octobre, car la sécurité des Israélien·nes a été gravement atteinte ce jour-là. Mais il faut s'interroger sur la qualification juridique de ces attaques et ensuite sur la légalité de la réponse apportée par Israël. Ces attentats pouvaient-ils être considérés comme l'exercice par le peuple palestinien de son droit à lutter par tous les moyens contre la domination coloniale ? Nous savons que l'Assemblée générale des Nations unies a admis que la lutte des peuples colonisés pouvait être exercée par « tous les moyens nécessaires » (résolution de l'AGNU 2621 de 1970), ce qui inclut la lutte armée. Toutefois cette lutte reste encadrée par le droit humanitaire, ce qui interdit l'attaque de civil·es. Si le Hamas n'avait attaqué que des postes militaires et n'avait fait prisonnier·ères que des militaires, l'argument aurait été valable. Mais cela n'a pas été le cas. Ces attaques menées contre les civil·es constituent une série de crimes internationaux qui devront être jugés un jour et sanctionnés. Ainsi le veut le principe d'objectivité du droit, car à ne pas l'observer, il est déconsidéré. Il en résulte que l'argument de la légitime défense peut ici être invoqué, contrairement à bien d'autres situations où il a été mis en avant par Israël, sans fondement.

Toutefois Israël a ouvert une guerre génocidaire qui dure depuis plus de deux ans et qui est totalement contraire au principe de la proportionnalité qui commande la légitime défense. Et il n'a pas saisi le Conseil de sécurité dans les heures ou les jours qui ont suivi, comme l'exige le droit de la légitime défense. Israël ne s'est jamais plié à l'exigence d'objectivité du droit international qui, par un recours à des tiers supposés impartiaux, crée un espace permettant une solution du conflit. Israël s'est toujours considéré comme au-dessus du droit commun puisqu'il fonde ses droits sur des textes religieux. Et le Conseil de sécurité, qui détient le rôle d'arbitre, c'est-à-dire de faiseur d'objectivité, est disqualifié par sa partialité.

Pour conclure, que signifie politiquement la reconnaissance du génocide fait aux Palestinien·nes, selon vous, et en quoi vient-elle troubler le récit sioniste ?

M. C.-G. : Pour ce qui est de la reconnaissance d'un génocide contre le peuple palestinien, cette reconnaissance n'est pas un fait politique. Le génocide est un crime dont la reconnaissance ne peut résulter que d'une décision fondée en droit par des juridictions internationales. Quant à la question de savoir si cette reconnaissance aurait une signification politique, il faudrait d'abord être au clair sur les principes ayant légitimé historiquement la création de l'État d'Israël. Celle-ci a été acquise au mouvement sioniste bien avant le génocide des Juif·ves pendant la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement britannique officialise cette légitimation en 1917 avec la Déclaration Balfour et les États fondateurs de la Société des Nations la reprennent à leur compte en 1922 en introduisant cette Déclaration dans les termes du Mandat sur la Palestine. Est-ce cependant l'argument de l'antisémitisme qui sévissait alors en Europe qui a servi de légitimation ? S'il a été un élément, ce n'est pas le seul. Pour le mouvement sioniste, la légitimation d'un regroupement des Juif·ves en terre de Palestine est d'ordre messianique, comme on le voit dans les discours des sionistes actuellement au pouvoir en Israël. C'est a posteriori, alors que la légitimation d'Israël avait été imposée sur d'autres fondements, que l'on a repris l'argument du génocide perpétré par les nazis pour renforcer la légitimité d'Israël.

Entretien réalisé par Mouloud Idir, politologue, membre du Collectif 19 mars

À noter que c'était avant que les États-Unis ne procèdent à l'enlèvement du président vénézuélien Nicolás Maduro et n'attaquent l'Iran avec les forces israéliennes. ↩︎
M. Chemillier-Gendreau, « Monique Chemillier-Gendreau, juriste : « Il faut rendre au peuple palestinien les commandes de son destin » », Le Monde, 12 décembre 2025 [en ligne]. ↩︎
Mouloud Idir et Rémi Bachand, « Décoloniser les esprits en droit international. La “responsabilité de protéger” et l'alliance entre naïfs de service et rhétoriciens de l'impérialisme », Mouvements, vol.4, no 72, 2012 [en ligne]. ↩︎
A/60/1 du 24 octobre 2005, para. 138 à 140. ↩︎

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22.09.2026 à 12:17

Même les Palestiniens ont été stupéfaits : l'alliance entre l'armée israélienne et les colons franchit une nouvelle étape

Alex Levac, Gideon Levy

Un colon signale le vol de moutons – apparemment une fausse accusation –, ce qui déclenche la série d'événements suivante : l'armée mène un raid dans un village palestinien, se joint aux colons pour voler des dizaines de moutons et de chèvres et, au cours de cette opération, abat deux jeunes hommes.

Tiré de France Palestine Solidarité. Photo : Des soldats israéliens protègent des colons après qu'ils aient attaqué Al-Mughayyir et tiré sur 3 Palestiniens, s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village. Crédit : Alex Levac 30 août 2026 © Ihab Hassan.

On aurait pu croire que tout avait déjà été dit et écrit sur le rôle incroyable que jouent les Forces de défense israéliennes dans les pogroms perpétrés par les colons en Cisjordanie. Mais cette semaine, nous avons appris un incident qui pourrait bien les surpasser tous.

Un colon a signalé que 12 de ses chèvres avaient été volées par des habitants du village voisin d'Al-Mughayyir. L'armée a tout laissé tomber, a envahi le village et a exigé que le président du conseil local veille à la restitution immédiate du troupeau. Il était minuit passé. Lorsque le président du conseil a fourni la preuve que les chèvres appartenaient à un habitant du village, l'affaire a semblé réglée.

Mais le lendemain soir, un important contingent de l'armée israélienne arrive et vole 11 moutons à un berger bédouin. Quelques heures plus tard, les soldats reviennent et volent des dizaines de moutons et de chèvres dans d'autres enclos. Ils se dirigent ensuite vers le centre-ville où des tireurs d'élite prennent position sur les toits et ouvrent le feu sur des adolescents qui sortent dans les rues. Deux d'entre eux sont tués.

Pour rejoindre Al-Mughayyir, dans la partie centrale de la Cisjordanie, nous empruntons ce que Mohammad Romaneh, chercheur de terrain pour l'organisation israélienne de défense des droits de l'homme B'Tselem, appelle « la route de la mort ». Y circuler est en effet dangereux. La route passe par la ville « américaine » de Turmus Ayya – où 80 à 90 % des habitants possèdent la nationalité américaine, et où l'ambassadeur des États-Unis en Israël, Mike Huckabee, s'est rendu samedi dernier – et c'est actuellement le seul moyen d'accéder à Al-Mughayyir. Depuis environ un mois, un nouvel avant-poste illégal érigé par des colons surplombe la route et ses occupants s'en prennent aux voitures qui passent. Selon les Palestiniens, sept véhicules ont déjà été endommagés et les colons en ont également volé un, une Mercedes appartenant à un habitant de Naplouse, après avoir forcé ses occupants à prendre la fuite. L'un des passagers était un citoyen américain.

Dans son bureau délabré, Amin Abu Aaliya, président du conseil d'Al-Mughayyir, nous raconte ce qui s'est passé mercredi dernier. Même ce village, qui souffre depuis si longtemps et qui a perdu 13 de ses habitants ainsi que des milliers d'acres de terres depuis le 7 octobre, n'avait jamais connu une telle situation.

Nous nous y étions rendus en avril et avions constaté le vol de 170 moutons par des colons, ainsi que le meurtre d'un garçon de 12 ans et d'un homme de 32 ans par un colon en uniforme militaire. Or, M. Abu Aaliya rapporte que la situation s'est aggravée : depuis peu, des soldats et des policiers accompagnent les colons lorsqu'ils volent le bétail des villageois. Les événements de la semaine dernière en sont un exemple typique.

Avant minuit, le mardi 1er septembre, Abu Aaliya a reçu un appel d'un fonctionnaire de l'Administration civile. Ce dernier lui a expliqué qu'un colon affirmait qu'un villageois lui avait volé 12 de ses chèvres. Le président du conseil s'est montré sceptique dès le départ. Les habitants de la région n'osent pas s'approcher de ce qu'on appelle désormais des « fermes » – qui sont en réalité des avant-postes de colons – dans la région ; de toute façon, voler du bétail dans un pâturage, comme cela a été allégué, n'est pas une mince affaire. Même avec 20 jeeps, dit-il, les villageois n'auraient pas pu y parvenir.

Il a demandé à voir les photos que le colon avait prises des chèvres qui auraient été volées, puis a réveillé le propriétaire des animaux en question. Ce dernier lui a montré des photos de ces mêmes chèvres noires – datant du printemps précédent. Elles avaient des taches blanches sur les oreilles, explique Abu Aaliya, endossant le rôle d'enquêteur médico-légal. Il s'est avéré que la veille, des colons étaient venus à Al-Mughayyir, avaient pris des photos de ces mêmes chèvres et avaient prétendu qu'elles leur appartenaient.

« Vous avez déjà eu pas mal de blessés. Vous feriez mieux de rendre le bétail », a averti l'officier au président du conseil. « Nous sommes déjà à l'entrée de votre village. »

La nuit même, le président du conseil a envoyé à l'Administration civile les photos qu'il avait reçues des chèvres tachetées. Le fonctionnaire à qui il s'est adressé a répondu : « Inshallah khair (Tout ira bien). » Abu Aaliya était convaincu que l'affaire était close.s'approchent des nouveaux avant-postes entourant le village.

Mercredi soir, cependant, les villageois ont été pris par surprise par l'arrivée d'une importante force mixte composée de soldats, de policiers et de colons. Ceux-ci ont d'abord attaqué une famille bédouine à la périphérie du village et lui ont volé 11 moutons, avant de réapparaître quelques heures plus tard au centre du village. Ils ont évacué les rues à l'aide de gaz lacrymogènes et de grenades assourdissantes, puis se sont mis à voler du bétail dans plusieurs enclos des environs : 48 moutons et 12 chèvres.

Les soldats ont protégé les colons tandis que ceux-ci faisaient sortir de force les animaux et les conduisaient vers l'avant-poste situé sur la colline.

Les propriétaires des animaux ont donné l'alerte sur les réseaux sociaux : « Ils volent notre bétail ! » Des habitants bouleversés, parmi lesquels des jeunes, se sont précipités dans les rues. Pendant ce temps, selon des témoins oculaires, des tireurs d'élite se sont postés sur le toit d'un bâtiment en construction et ont commencé à tirer à balles réelles. Khalil Shehadeh, 17 ans, a été le premier à être tué. Quelques minutes plus tard, son voisin, Omar al-Naasan, 19 ans, a été abattu.

D'après des témoins, tous deux ont été touchés par le même tireur d'élite posté sur le même toit, à une distance de quelques dizaines de mètres. Khalil est mort sur le coup. Omar est décédé dans l'ambulance qui le transportait d'urgence à l'hôpital. Le secouriste Mujahid Abu Alia nous a raconté cette semaine qu'il avait porté Omar jusqu'à l'ambulance, mais qu'il était déjà trop tard : le jeune homme, qui, selon ce qu'on nous a dit, espérait étudier à l'université de Birzeit cette année, avait été touché dans le dos.

Mercredi, à 21 h 30, deux heures après son début, l'opération « Vol de moutons » – ainsi baptisée par l'armée – était terminée. Les forces se sont retirées, laissant derrière elles deux corps et emportant avec elles des dizaines de moutons (et quelques chèvres).

Le président du conseil, Abu Aaliya, a déclaré : « J'ai de la peine pour les colons. Leurs enfants devraient être à l'école ou à l'université. Au lieu de cela, ils volent et tuent. Quand ils seront grands, ils retourneront leur violence contre vous, en Israël. Les mafias et les familles du crime les exploiteront, car la violence est tout ce qu'ils connaissent. Il est étrange qu'Israël, avec toute sa puissance, ne comprenne pas cela et ne fasse rien. »

Le président du conseil a également son mot à dire sur la visite de l'ambassadeur Huckabee à Turmus Ayya, localité voisine : « Il a dit qu'il n'y avait qu'une poignée de colons violents ? Il n'est pas des nôtres. Les Américains qu'il a rencontrés à Turmus Ayya sont différents des Américains de la colonie [juive] de Shiloh. Apparemment, un Américain de Shiloh a le droit de voler des terres à un Américain de Turmus Ayya, et d'attaquer sa maison aussi. »

Nous sommes sortis dans la rue, là où la vie de ces deux adolescents a été fauchée. Les tireurs d'élite auraient tiré dans les deux directions. L'une des victimes s'est effondrée et est morte à droite du bâtiment sur lequel ils se trouvaient, l'autre à gauche. Un partage égal. Les habitants ont planté un jeune arbre à chaque endroit où ils sont tombés, en leur mémoire.

Vêtu d'une casquette et d'un t-shirt gris, Ghasem, 38 ans, le père endeuillé de Khalil, est assis dans la chambre d'amis soigneusement entretenue de sa maison le jour de notre visite, submergé par le chagrin. Ouvrier agricole et agriculteur, il est père de quatre fils, dont Khalil, l'aîné, qui s'apprêtait à entrer en première.

La veille au soir du meurtre de son fils, Ghasem était chez lui avec lui lorsqu'il a entendu leur voisin, Abu Nabil, appeler à l'aide. Des soldats et des colons avaient envahi son enclos à moutons et avaient commencé à les chasser. Ghasem et Khalil se sont précipités dehors pour tenter de protéger Abu Nabil et son troupeau. Environ deux minutes plus tard, se souvient-il, les lampadaires se sont éteints et une pluie de balles s'est abattue sur eux. Khalil s'est effondré sous ses yeux. Son père l'a emmené à la hâte dans une voiture particulière pour l'évacuer, mais il savait déjà que Khalil était mort.

Au moment de la mise sous presse, le bureau du porte-parole de l'armée israélienne n'avait pas répondu.

Traduction : AFPS

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22.09.2026 à 12:17

Israël. La marche vers l'expulsion des Palestiniens

Amira Hass

Amira Hass est une journaliste israélienne installée depuis vingt ans à Ramallah, en Cisjordanie. Dans une tribune publiée dans Haaretz le 1er septembre, elle explique qu'à Gaza, en Cisjordanie et en Israël même, le mécanisme visant à rendre la vie des Palestiniens impossible est déjà en marche. Et prépare le terrain à une expulsion massive. Nous la publions ici.

Tiré d'Orient XXI. Publié dans Haaretz le 1er septembre 2026 sous le titre « Israel Isn't Debating a Palestinian State. It's Preparing for Expulsion ».

Dans une interview accordée au quotidien Israel Hayom le 28 août, Gadi Eisenkot, favori des élections générales du 27 octobre prochain et chef du parti Yashar (centre) a déclaré : « Ceux qui envisagent une solution à deux États après le 7 octobre se font tout simplement des illusions. » Mais sa position, en fin de compte, n'a aucune importance. Ce qui est en jeu aujourd'hui, ce n'est pas une « solution diplomatique », mais l'existence même du peuple palestinien entre le Jourdain et la Méditerranée. Les forces israéliennes qui s'efforcent de les « effacer » ne connaissent ni limites ni contraintes. Leurs partisans sont trop nombreux pour que nous puissions nous fier uniquement à la fermeté et au soumoud (1) d'un peuple qui a déjà subi les plans d'expulsion mis en œuvre par Israël.

Le monde reste impassible. La gauche est minuscule, faible et aphone à force de lancer des avertissements. L'opposition anti-Nétanyahou oscille entre minimisation du danger, indifférence et soutien sans réserve à l'expulsion. Les condamnations sporadiques, principalement suscitées par une publication sur X, le 13 août, de l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee, à propos du siège de trois maisons de Qusra par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux — « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes » —, sont aussi efficaces qu'un tamis sous une averse. Les « phalangistes » juifs attaquent constamment et partout, pas seulement à Qusra.

Le débat sur un État, deux États ou une fédération est plus théorique que jamais. Toute solution consensuelle exige d'abord la reconnaissance du problème et une définition claire de celui-ci. Trop de Juifs en Israël ont été conditionnés à croire que le problème réside dans la présence même, sur cette terre, d'un peuple palestinien enraciné, bénéficiant d'une continuité historique et économique, d'un patrimoine culturel et matériel, d'un riche héritage agricole et d'un profond attachement à sa patrie.

Effacer tout un peuple

« L'effacement » est la solution cauchemardesque qui se concrétise chaque jour davantage. Lois de la Knesset, déclarations politiques, ordres militaires, manuels scolaires et sacro-saints bataillons immobiliers opérant à Gaza, en Cisjordanie et dans le Néguev, tous œuvrent, ensemble et séparément, à la mise en œuvre de cette « solution » avec diligence et sans crainte de condamnation internationale.

Après les avoir privés de conditions de vie digne, la politique israélienne vise à rendre la vie insupportable aux Palestiniens où qu'ils soient, afin que leur départ puisse être présenté comme volontaire, et non comme une expulsion. En Israël même, les autorités laissent carte blanche aux organisations criminelles arabes pour s'armer et tuer des citoyens palestiniens chez eux. En Cisjordanie, ces mêmes autorités israéliennes donnent carte blanche aux « bataillons de Dieu » pour s'armer, tuer et expulser, tandis que l'armée officielle poursuit ses raids jour et nuit. À Gaza, dévastée et assoiffée, le gouvernement et l'armée alimentent des milices armées de collaborateurs criminels, tandis que les pilotes israéliens continuent de lancer des missiles de représailles qui fauchent la vie d'encore plus d'enfants. Toutes ces viriles démonstrations de force sont liées entre elles.

-* L'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée.

Dans le même temps, Israël détruit ou restreint considérablement la capacité des Palestiniens à gagner leur vie. À Gaza, cette mission est accomplie. Une population de deux millions de « morts-vivants » dépendants de l'aide humanitaire — portant le poids de quelque 74 000 tombes récentes, de familles et de souvenirs, de talents et de professions, et d'économies anéanties — est entassée sur environ 150 kilomètres carrés de terre brûlée. La créativité, l'ingéniosité et l'entraide sont étouffées par l'ampleur de la destruction et par l'interdiction faite par Israël de reconstruire et de se relever.

En Cisjordanie, l'étau économique du ministère des finances se resserre autour d'environ trois millions de personnes et de l'Autorité palestinienne. Le détournement systématique des recettes est aggravé par les campagnes de destruction menées par l'armée dans les villes et les camps de réfugiés, ainsi que par d'autres méthodes employées pour empêcher les Palestiniens de cultiver et de développer leurs terres : points de contrôle, interdictions bureaucratiques, clôtures et présence de bergers juifs israéliens.

En Israël même, la « judaïsation de la Galilée et du Néguev » était et demeure un euphémisme pour désigner le vol des terres et des ressources aux citoyens palestiniens d'Israël. Les discriminations à leur encontre en matière d'attribution de terres, de subventions et d'emploi, ainsi que les interdictions de construire et les démolitions, ont toujours occupé une place prépondérante dans la politique officielle menée de l'autre côté de la Ligne verte.

« Une terre débarrassée des Arabes »

Je le répète : l'existence même du peuple palestinien entre la mer et le Jourdain est aujourd'hui menacée. Trop de forces agissantes contribuent à ce danger : la puissance et les capacités militaires d'Israël ; le culte du service militaire en toutes circonstances et sous tous les gouvernements ; l'obéissance érigée en valeur ; le recours systématique aux armes et aux attaques militaires ; la banalisation du syndrome de stress post-traumatique et des suicides chez les soldats ; l'attrait d'une carrière militaire et les opportunités qu'elle offre ; la tentation d'une villa abordable dans une communauté exclusive de Galilée ou dans une banlieue de colons en Samarie ; les mensonges de la propagande officielle et officieuse ; l'indifférence face à l'enfer sur terre qu'Israël a créé dans la bande de Gaza ; le déni de soixante ans d'occupation et de domination par la force ; le réflexe pavlovien du « Mais le 7 octobre… » ; la synergie entre l'armée, le gouvernement, les rabbins et les milices portant la kippa en Cisjordanie ; l'indifférence face à la destruction du Liban ; le mépris pour l'occupation de nouvelles régions de Syrie ; la normalisation du discours sur l'expulsion ; les systèmes judiciaire et éducatif entachés de racisme tant laïque que religieux ; et l'armée de geôliers qui maltraitent des milliers de prisonniers palestiniens, sur ordre ou de leur propre chef.

Ensemble, ces forces — et d'autres similaires — créent au sein de la société juive israélienne l'infrastructure matérielle, idéologique et psychologique nécessaire à une nouvelle expulsion massive des Palestiniens et à ce qui pourrait l'accompagner : un massacre de masse. Les « héros » des milices de colons proclament ouvertement que l'expulsion est leur objectif. Ils reconnaissent clairement la disposition de larges pans de la société juive israélienne à y participer, activement ou passivement, directement ou indirectement. Par leurs provocations et crimes quotidiens, commis au grand jour et rendus possibles uniquement grâce à un soutien institutionnel, les « phalangistes » cherchent constamment à provoquer un acte de rage et de vengeance palestinien qui « réussisse » afin de l'instrumentaliser pour déclencher une nouvelle guerre sainte.

Les « phalangistes » juifs et les organisations de droite qui les alimentent comptent sur une mobilisation massive — incluant les dirigeants, électeurs et partisans de Yashar et du parti Les Démocrates (centre gauche) — en faveur d'une guerre qui pourrait déjà se résumer au slogan : « Un peuple, une armée, une terre débarrassée des Arabes ».

Notes

1- NDLR. Le terme soumoud n'a pas d'équivalent exact en français. Il renvoie au fait de tenir bon dans la résistance.

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22.09.2026 à 12:16

« Une guerre culturelle » : des livres censurés et des cours sur le climat menacés aux États-Unis

Théo Quintard

Du Texas à l'Oklahoma, les attaques contre l'enseignement du réchauffement climatique se multiplient, entre manuels censurés, pressions des partis politiques locaux et autocensure des professeurs.

San Antonio (États-Unis), correspondance

14 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Une-guerre-culturelle-des-livres-censures-et-des-cours-sur-le-climat-menaces-aux-Etats

Aux États-Unis, l'enseignement du réchauffement climatique reste l'objet de controverses. Depuis le prétendu « endoctrinement » dénoncé par Donald Trump en 2017, l'enseignement du climat s'est imposé comme un nouveau front de la « guerre culturelle », résume Glenn Branch, directeur adjoint du National Center for Science Education (NCSE), une organisation de défense de l'enseignement des sciences.

Lire aussi : « Femme », « climat »... Trump interdit des mots dans les articles scientifiques

Selon lui, « les salles de cours sont devenues des champs de bataille » politique et culturel, en particulier dans le système « K-12 » (écoles, collèges et lycées) mais aussi dans les universités, avec « une tentative d'édulcorer la manière dont le sujet est abordé dans les programmes ». Celle-ci reprend de vieux arguments utilisés pendant des décennies contre la théorie de l'évolution de Charles Darwin, selon laquelle les espèces se transforment au fil des générations, notamment sous l'effet de la sélection naturelle.

Des manuels censurés en Floride

En l'absence de système scolaire national, les élèves peuvent être confrontés à des approches radicalement différentes d'un État à l'autre. Si le réchauffement climatique est largement intégré aux référentiels scientifiques, son enseignement varie fortement entre les quelque 13 300 districts scolaires du pays. 78 % des électeurs inscrits pensent pourtant que « les écoles devraient enseigner aux enfants les causes et les conséquences du réchauffement climatique, ainsi que les solutions possibles », selon un rapport publié en juin 2025 par le Yale Program on Climate Change Communication (YPCCC).

En Floride, le département de l'Éducation a exigé que plusieurs éditeurs de manuels scolaires revoient leur copie sur le climat, révèle une récente enquête de la radio locale WUSF et du média spécialisé dans l'éducation The Hechinger Report.

Il « finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel »

Dans certains ouvrages, le terme « changement climatique » devient parfois « modifications de l'environnement », tandis que disparaissent des références à son « origine humaine » ou à « l'immense pouvoir politique et économique » de l'industrie des combustibles fossiles.​ Surtout, la communauté éducative redoute l'introduction de cette vision tronquée du réchauffement climatique dans le programme, en cours de révision pour la première fois depuis 2008.

« À force, le changement climatique finit par ressembler à une catastrophe sans origine réelle, comme si elle était tombée du ciel », souffle une lycéenne de la proche banlieue de Miami, ayant requis l'anonymat. Parfois « désemparée par la situation », elle affirme que « près d'un tiers de sa classe » adhère aux théories conspirationnistes de Donald Trump, selon lesquelles le réchauffement climatique serait « un canular ou une invention politique », dans un État où toute référence à ce phénomène a été supprimée des lois en mai 2024.

Des cours sur le climat et l'environnement ont été retirés du tronc commun

Comme l'université de Houston, Texas A&M a, de son côté, décidé de retirer ses cours sur le climat et l'environnement du tronc commun, jugés non « fondamentaux et essentiels » par la loi texane SB 37 de 2025. « À partir de la rentrée 2027, ce ne sera plus qu'une simple option sans importance », se désole Judy Dickey, enseignante au département des sciences de l'atmosphère sur le campus de College Station au Texas.

Cette ancienne météorologue de l'US Air Force y voit « une manière détournée de marginaliser son cours », plutôt que de le supprimer ou d'en limiter explicitement le contenu, sans que cela soit « trop flagrant ». Près de 600 étudiants ont suivi cet enseignement ces trois dernières années ; aujourd'hui, elle espère simplement qu'ils seront encore assez nombreux pour permettre son maintien.

Pour les enseignants, la crainte d'accusations de militantisme

Malgré le consensus scientifique, des responsables politiques continuent de remettre en cause l'importance de cet enseignement. En janvier, les républicains de l'Oklahoma le présentaient comme « contestable » et exigeaient que « les forces et les faiblesses des théories » dites environnementales soient soupesées — mais leur projet de loi n'a finalement pas été adopté.

Même si aucune loi n'interdit explicitement d'aborder le sujet, certains enseignants hésitent à en parler ouvertement en classe, confient plusieurs de nos interlocuteurs. Non pas par désintérêt de la nouvelle génération, au contraire, mais par crainte d'accusations de militantisme politique et de réactions hostiles des parents, de leur hiérarchie ou de leur communauté. Face à ces pressions, certains établissements s'appuient sur des associations comme le Cleo Institute, en Floride. L'organisation forme les enseignants, leur fournit des ressources pédagogiques et sensibilise les élèves au chaos climatique.

Un « déluge d'informations erronées »

Directrice du Teacher Institute for Evolutionary Science, un programme destiné aux enseignants de sciences, Bertha Vazquez plaide pour un retour à un enseignement fondé sur les preuves scientifiques. « Car au final, le plus grand danger n'est pas l'absence d'enseignement sur le changement climatique, mais le déluge d'informations erronées qui s'abat sur nos enfants et sur nous tous », alerte cette ancienne professeure de sciences dans la région de Miami.

Des États résistent

À l'heure où la Floride et le Texas rendent plus difficile l'enseignement du réchauffement climatique dans leurs établissements, d'autres États adoptent, eux, une position presque diamétralement opposée.

Depuis 2020, le New Jersey encourage un enseignement interdisciplinaire du climat. En cours d'espagnol, une séquence intitulée « El Colibrí y el Cambio Climático » invite les élèves de primaire à suivre la migration des colibris entre le New Jersey et le Mexique. Ils y apprennent notamment le vocabulaire associé à leur habitat et travaillent sur les effets du réchauffement climatique.

À New York, Carolina Castro-Skehan, une enseignante des sciences de la Terre dans un lycée du Bronx, pense ses cours en dehors de la classe. Dans une logique de science citoyenne — où l'observation du milieu local devient elle-même un outil d'apprentissage, elle travaille avec ses élèves pour créer des jardins potagers dans le quartier et ses environs. « Le meilleur enseignement est celui qui favorise l'action, souligne Rajul Pandya, spécialiste de l'éducation climatique informelle et professeur à l'université d'Arizona State. Celui-ci amène les élèves non seulement à acquérir des connaissances, mais aussi à réfléchir à ce qu'ils souhaitent entreprendre. »

Pour lui, un enseignement de qualité sur le réchauffement climatique repose sur quatre caractéristiques : il doit être « actif, interdisciplinaire, social et ancré localement ». Et de conclure : « Le but n'est pas de leur dire quoi penser, mais de leur donner les outils pour comprendre le monde dans lequel ils vivent. »

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22.09.2026 à 12:15

Data centers : même les pro-Trump rejoignent la fronde aux États-Unis

Théo Quintard

Aux États-Unis, la course à l'intelligence artificielle se heurte à une fronde contre les data centers qui rassemble démocrates et républicains. Aussi inédite qu'improbable, cette coalition pourrait rebattre les cartes lors des élections de mi-mandat.

San Antonio (États-Unis), correspondance

16 septembre 2026 | tiré de reporterre.net
https://reporterre.net/Data-centers-meme-les-pro-Trump-rejoignent-la-fronde-aux-Etats-Unis

Mar-a-Lago, ses terrains verdoyants, son golf… et bientôt son data center ? À écouter Donald Trump, sa luxueuse résidence floridienne aurait tout intérêt à accueillir l'un de ces centres de données sans âme ni charme, la nouvelle « poule aux œufs d'or » des États-Unis aux yeux du président républicain. À moins de deux mois des élections de mi-mandat (midterms), pourtant, les foyers de contestation se multiplient localement à mesure que pullulent ces immenses bâtiments nécessaires à l'essor de l'intelligence artificielle (IA). Entre réunions publiques parfois très tendues, pétitions et recours juridiques, la contestation prend plusieurs formes.

Des campagnes trumpistes aux bastions démocrates, cette mobilisation « populaire décentralisée et rapide » dépasse largement « les clivages politiques et idéologiques », sans pour autant qu'il y ait une « organisation capable de coordonner le mouvement à l'échelle nationale », observe la sociologue Nancy Whittier, spécialiste des mouvements sociaux et de leurs effets sur les politiques publiques et professeure au Smith College (Massachusetts).

Lire aussi : « Un bruit constant » : en Virginie, les riverains des data centers paient le prix fort de l'IA

Le rejet est désormais tel que les data centers suscitent davantage d'hostilité que les centrales nucléaires : 7 Étasuniens sur 10 s'opposeraient à l'installation d'un data center dans leur communauté, selon un sondage de Gallup publié en mai. Même si cette opposition transpartisane reste ancrée chez les démocrates, traditionnellement plus sensibles aux enjeux environnementaux, 63 % des républicains se disent eux aussi opposés à ces centres de données.

« Let Data Reign »

Chantre de l'IA et allié de la première heure des géants de la tech, Donald Trump ne cache pas son agacement face à cette fronde citoyenne. Comme à son habitude, il méprise ses opposants et les accuse de vouloir délibérément finir « arriérés et pauvres », tout en précisant que « la Chine ne pourrait pas être plus heureuse de ce mouvement anticentres de données ». « Let Data Reign [“Vive le règne des data centers”] », écrivait-il encore sur son réseau social Truth Social, fin août, convaincu qu'au pays de l'or noir, les data centers finiront par peser « plus lourd que le pétrole ».

D'après les calculs de Reporterre à partir de la base de données de Data Center Map, les États-Unis comptent près de 4 800 data centers en activité, plus que leurs 17 poursuivants réunis dans cette course mondiale aux data centers — la France en totalise 393, soit douze fois moins que son concurrent étasunien.

Lire aussi : PFAS, « chaleur fatale »... Un projet de data centers destinés à l'IA révolte des riverains

Mère au foyer de cinq enfants dans le comté très rural de Grant, en Indiana, Molly Earley, 49 ans, l'avoue sans fard : en novembre prochain, elle votera démocrate « pour la première fois depuis dix ans ». Alors qu'elle avait soutenu le milliardaire républicain lors des trois dernières élections présidentielles, elle est aujourd'hui persuadée que d'autres électeurs ruraux pourraient, à leur tour, s'éloigner du trumpisme Maga (Make America Great Again), voire « basculer complètement vers le camp démocrate ».

Les sorties à répétition de Donald Trump l'ulcèrent particulièrement et ne font que « témoigner de son décalage avec l'Américain moyen », peste-t-elle. « Depuis que Donald Trump est arrivé au pouvoir, mon parti s'est laissé aller. » Comme Molly Earley, près de 1 Étasunien sur 2 se dit davantage susceptible de voter pour un candidat proposant un moratoire sur les data centers dans son État, selon un sondage publié en juillet par Politico. « Peu de gens basculent radicalement de la droite vers la gauche mais ils commencent à percevoir une certaine pertinence dans les positions du camp adverse », insiste Nancy Whittier.

Dans le comté de Loudoun, en Virginie, certains centres de données ont été construits à quelques pas des maisons. © Nastasia Peteuil / Reporterre

Une alliance improbable

Mi-juillet, l'État de New York est devenu le premier à adopter un moratoire sur les data centers consommant 50 mégawatts ou plus. Sous pression, d'autres États ont depuis infléchi leur position. Au Nebraska, le gouverneur républicain Jim Pillen a signé un décret supprimant les incitations fiscales accordées aux nouveaux data centers. Au Texas, son homologue, Greg Abbott, a suspendu l'avancée des nouveaux raccordements au réseau électrique, le temps de passer au crible plusieurs centaines de projets. Le collectif Data Center Watch recense au moins 75 projets de data centers bloqués ou retardés au premier trimestre 2026, soit autant que sur l'ensemble de l'année 2025.

À Independence (Missouri), McKenna Cobb, 31 ans, est elle aussi montée au front : cette mère de deux enfants, qui ne s'était jamais engagée politiquement, a lancé une procédure de révocation contre un élu favorable à un projet de data center. Sa campagne a porté ses fruits : après avoir recueilli 1 000 signatures, près de 68 % des votants ont choisi de destituer John Perkins lors d'une élection partielle, début septembre.

Cette victoire électorale est aussi celle d'une alliance improbable. D'abord réticente à frapper aux portes ornées de pancartes Trump, elle a fini par sympathiser avec un couple de retraités républicains, au point de leur confier ses enfants quelques heures pour aller militer.

Lors de l'une de ces réunions, elle se souvient encore de cet homme portant un t-shirt « Le socialisme est l'avenir » discuter paisiblement avec un autre portant une casquette « Maga ». Sans occulter les profondes divergences entre les deux partis à l'échelle nationale, notamment sur l'avortement, l'immigration et les droits des minorités, cette mobilisation lui a tout de même permis de « dédiaboliser l'autre camp », souligne-t-elle. « Car au niveau local, on veut tous la même chose : des routes entretenues, des lieux où nous retrouver, une eau de qualité et des factures d'électricité abordables. »

Si les motivations divergent selon les sensibilités politiques, la hausse du coût de la vie (et notamment de l'électricité) fait consensus — une autre promesse de campagne non tenue par Donald Trump : depuis son retour à la Maison Blanche, les prix à la consommation ont augmenté d'environ 5 %.

Factures d'électricité intenables, risques de pénurie d'eau, nuisances sonores, accaparement des terres, défiance envers les géants de la tech et les élus locaux qui leur accordent permis et allègements fiscaux : cette impressionnante liste de griefs ne fait que nourrir la colère des différentes communautés touchées par le développement des data centers.

Une réelle rupture ?

Longtemps acceptés parce qu'ils rapportaient des taxes et créaient des emplois, les data centers sont devenus « une sorte d'incarnation des inquiétudes autour de l'IA », pointe Scott Brennen, directeur du Centre des politiques technologiques de l'université de New York (NYU). Il précise : « Ce sont de gros blocs disgracieux qui matérialisent physiquement des problèmes qui, autrement, resteraient diffus et difficiles à cerner. Contrairement aux débats sur la réglementation de l'IA où le citoyen ordinaire a finalement peu de prise [l'encadrement des chatbots, les obligations de sécurité, etc.], les data centers s'implantent localement, là où les habitants peuvent se mobiliser et peser concrètement. »

« En novembre, je voterai pour le bon candidat, qu'il soit démocrate ou républicain »

La plupart des habitants interrogés par Reporterre en veulent d'ailleurs davantage à leurs élus locaux qu'aux hyperscalers, ces géants technologiques comme Amazon, Microsoft et Google qui exploitent d'immenses réseaux de data centers.

Les élus « sont censés être nos protecteurs » face à la voracité des géants de la tech et à leur soif de profits, mais alors qu'on « leur agite un gros sac d'argent sous leur nez, ils s'aplatissent devant eux et oublient les personnes qu'ils sont censés aider et protéger », fustige Kyle Schmidt, 44 ans, entrepreneur dans le bâtiment. Lui habite une zone rurale très conservatrice près de Sand Springs (Oklahoma), où un projet doit voir le jour à proximité de sa ferme familiale.

Celui qui se définit désormais comme un libertarien — favorable à un État minimal et à une forte protection des libertés individuelles — ressent un dégoût face au système politique et économique qu'il juge « injuste » depuis cette prolifération de data centers partout aux États-Unis. « En novembre, je voterai pour le bon candidat démocrate ou pour le bon candidat républicain, continue le président de la coalition d'habitants Protect Sand Spring Alliance. Tout dépend vraiment de la personne : je suis beaucoup plus attentif à ce qu'ils proposent aujourd'hui qu'auparavant. »

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21.09.2026 à 16:45

(Re)devenir écologiste

Quentin Lehmann

Depuis une dizaine d'années, deux tendances écologistes contradictoires s'intensifient en Occident [1]. D'un côté, les pouvoirs politiques et économiques font de l'écologie un outil discursif pour justifier un renouveau capitaliste marqué par le colonialisme, l'extractivisme et un regain industriel. De l'autre, des mouvements écologistes radicaux ré-émergent autour de la volonté de renverser ces systèmes tout en imaginant d'autres manières d'habiter le monde. Cette polarisation redéfinit les cadres de l'action écologiste et façonnera sans aucun doute l'avenir du Québec.

Pour comprendre ce clivage, il est essentiel de relire l'histoire écologiste avec un regard critique. Cela fait plus de cinquante ans, depuis la publication du rapport Meadows en 1972, que des lanceur·euses d'alerte attirent l'attention sur les catastrophes écologiques en cours. Depuis, des interventions de toutes sortes se sont multipliées au nom de l'écologie et des courants de pensée souvent contradictoires ont émergé.

C'est en réponse au premier mouvement écologiste anti-industriel né durant les années 1960 que les pouvoirs politiques occidentaux ont tenté de trouver des solutions aux problèmes écologiques. Cette période interventionniste a vu naître des ministères de l'environnement et des politiques visant à encadrer la croissance économique, sans toutefois en remettre en cause les fondements. À partir de la fin des années 1970, avec l'avènement du néolibéralisme, la situation est renversée. L'économie de marché néoclassique passe de la principale cause à l'unique solution faisant des enjeux écologiques une nouvelle externalité à internaliser.

Dans la foulée des années 1990, les pouvoirs politiques et économiques répondent aussi aux problèmes écologiques par l'institution du « développement durable ». Cette idéologie cornucopienne [2] étouffera les mouvements écologistes radicaux tout en laissant la place à un mouvement environnementaliste réformiste, axé sur les changements climatiques et soucieux d'accompagner plutôt que de contester les pouvoirs économiques.

Malgré l'annulation de certains projets et l'obtention de quelques cadres réglementaires arrachés par les mouvements sociaux et la société civile, la destruction de notre monde se poursuit. Aujourd'hui, la majorité du mouvement mise surtout sur la transition socio-écologique, l'innovation social-démocrate et le citoyennisme pour transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Dépasser l'environnementalisme

En 2019, l'indifférence des décideur·euses politiques envers les revendications du mouvement Fridays for Future a nourri un terreau fertile pour l'émergence de nouvelles formes de lutte. Depuis la pandémie, un double mouvement s'est mis en place : une écologisation des mouvements radicaux traditionnels (mouvements anarchistes, féministes radicaux, communistes, révolutionnaires, autonomistes, etc.) et une radicalisation de nombreux écologistes [3].

Des mouvements comme les Soulèvements de la Terre ou Ende Gelände incarnent en Europe cette dynamique en expérimentant depuis quelques années de nouvelles modalités d'action [4]. Cette transformation du mouvement environnementaliste modéré et réformiste vers un mouvement écologiste radical s'observe aussi au Québec. Elle s'incarne par l'intensification des actions, l'intégration plus large d'un vocabulaire théorique anticapitaliste et anticolonialiste, la solidarisation avec d'autres luttes et le changement d'interlocuteur des nouvelles organisations militantes.

Ce dernier élément est exceptionnel. Historiquement, les mouvements environnementalistes revendiquent presque exclusivement des changements aux gouvernements et se contentent de dénoncer les pratiques des corporations. Ce nouvel écologisme privilégie quant à lui des actions directes de masse ciblant les infrastructures économiques des entreprises. Il fait l'usage de nouvelles tactiques, tel que le désarmement. Jusqu'alors tabou dans une majorité de cercles écologistes, ce mode d'action s'inscrit dans la pratique luddiste, syndicaliste et anarchiste du sabotage d'infrastructure. Cette transformation marque le passage d'une posture revendicatrice de « quémandage » à la volonté explicite d'incarner un contre-pouvoir matériel au transformer nos systèmes. En continuité avec le développement durable et le système économique néolibéral, ces paradigmes d'action ont le même défaut de désirer des changements sans mettre radicalement en cause les rapports de domination et sans constituer de contre-pouvoir politique et économique.

Ce demi-siècle de réformisme ne nous a pas permis de sortir de l'impasse actuelle : les crises écologiques s'exacerbent, le pouvoir économique et politique des corporations se renforce, l'impérialisme extractiviste s'accentue, et l'écologie en devient le principal pantin. Cette lecture historique de l'évolution de l'écologisme en Occident, mais surtout de sa réappropriation par le capitalisme, met ainsi en lumière les insuffisances du mouvement.

Reconsidérer nos intentions

Plus le temps avance, plus l'ampleur de la catastrophe écologique (extinction de masse, crises alimentaires, migrations forcées) contraste avec la modestie des pratiques dominantes du mouvement environnementaliste (lettres ouvertes, innovation technologique, consultations publiques, manifestations encadrées). Cette dissonance croissante appelle à élargir nos horizons de lutte.

Il faut avant tout reconsidérer nos objectifs et reconnaître les causes politico-économiques sous-jacentes de la catastrophe en dépassant les analyses strictement techniques ou uniquement écologiques. L'économie capitaliste, le culte de la croissance et du matérialisme, les relations de pouvoir asymétriques, ainsi que les systèmes d'exploitation et d'extraction coloniaux sont les racines de ces nombreuses crises. Intervenir de toutes les manières possibles sur celles-ci devrait être la priorité stratégique de nos mouvements.

Cela pourrait commencer par la remise en question de la propriété privée de la terre, l'expropriation des multinationales et la socialisation territorialisée des moyens de production. On peut aussi penser à la gestion collective et démocratique des communs, au remplacement du libre-marché par des mécanismes participatifs ou à la décentralisation des pouvoirs politiques en collaboration avec les communautés autochtones. Ces quelques perspectives post-capitalistes devraient cependant toujours se réfléchir dans une logique de substitution aux systèmes dominants, plutôt que seulement dans une logique de juxtaposition.

Faire mouvements

Au Québec, nous avons une économie du Nord global profitant de la mondialisation néolibérale, mais aussi une économie fondée sur des logiques extractivistes semblables à celles des pays du Sud. L'exploitation extractiviste est un pilier central du capitalisme et du colonialisme : sans elle, ces systèmes vacillent. La matérialité des infrastructures extractivistes (leur omniprésence sur le territoire et la vulnérabilité de leurs chaînes logistiques) constitue une opportunité d'intervention radicale tant locale qu'internationale. Cette réalité particulière nous permet d'envisager le mouvement écologiste local comme une force pouvant provoquer des pertes financières critiques à l'existence de plusieurs corporations industrielles mondialisées.

En s'assumant pleinement, un tel front écologiste pourrait alors devenir l'une des forces majeures pour déstabiliser les pouvoirs économiques dominants et désamorcer les crises. Dans cette perspective, lutter contre l'accaparement des terres, en soutien au mouvement Land Back, ne relève pas seulement d'un objectif moral, mais représente une stratégie de lutte clé. Opposer à l'économie de marché une résistance matérielle et symbolique, tout en bâtissant des alternatives pour habiter et vivre autrement le territoire. L'écologisme comme force politique peut incarner un souffle régénérateur, ravivant les flammes d'un mouvement radical et ouvrant la voie à des utopies réelles.


[1] Ce texte se concentre sur l'écologisme et l'environnementalisme en Occident, soit dans les pays colonisateurs ou profitant du colonialisme. Il serait faux de prétendre que l'hypothèse et la lecture écologistes proposées dans ce texte s'appliquent aux Suds, surtout lorsque l'on considère les logiques coloniales et impérialistes de centre-périphérie centrales aux crises écologiques.

[2] Renvoie au mythe de la corne d'abondance, ici cela signifie une croyance en des ressources illimitées et en des innovations permanentes pour résoudre l'ensemble des problèmes rencontrés par l'humanité.

[3] Voir Robineau C. Pour une sociologie des écologistes radicaux. Quelques éléments programmatiques. e-cadernos CES [Internet]. 15 déc 2020 ;(34).

[4] Ces modalités d'action sont nouvelles dans le mouvement écologiste contemporain et occidental, mais pas dans l'histoire de toutes les luttes.

Quentin Lehmann est diplômé en science politique, étudiant à la maîtrise en sciences de l'environnement à l'UQAM, militant dans les milieux écologistes anticapitalistes et chargé de la mobilisation jeunesse au Front commun pour la transition énergétique.

Illustration : Élisabeth Doyon

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 16:36

Feux en Californie : une recette bien humaine du désastre

Jade Almeida

Les mêmes flammes qui dévastent les maisons des puissants de Californie sont celles que l'État américain a allumées dans la destruction de Gaza. Un lien saisissant entre écocide et génocide, où la violence envers l'humain se conjugue à la violence envers la terre.

La Californie brûle. Le mardi 7 janvier 2025, le Palisades Fire érupte dans le quartier huppé de Pacific Palisades. Le même jour, deux autres incendies majeurs éclatent : l'Eaton Fire et le Hurst Fire. Le 9 janvier 2025, les pompiers californiens annoncent avoir épuisé les réserves d'eau. Le 10 janvier 2025, The New York Times déclare que les incendies de Palisades et Eaton font désormais partie des cinq feux les plus destructeurs de l'histoire de l'État. Le 11 janvier 2025, plus de 14 000 hectares de terrains ont brûlé, 150 000 personnes ont été évacuées, 11 ont été tuées, 13 sont portées disparues et, à l'heure où sont écrites ces lignes, les incendies ne sont toujours pas sous contrôle. Pourtant, face à cette apocalypse en cours, la scène médiatique semble plus préoccupée par les maisons de luxe englouties par les flammes que par les conséquences sociales, politiques et écologiques du désastre.

Les images qui circulent sur les réseaux sociaux sont dignes des pires films catastrophes : des forêts rougeoyantes, des structures qui s'effondrent, des maisons engouffrées dans les flammes, la silhouette de pompiers ou de citoyen·nes, plongé·es dans le noir, la cendre qui voltige sous fond de la décadence financière que représente Los Angeles. Justice poétique ou simple ironie de l'histoire ?

Quand les plus vulnérables brûlent en premier

Dans cette guerre contre le feu, une main-d'œuvre invisible dans la narration dominante lutte dans des conditions extrêmes : les prisonnier·ères. Depuis 1915, la Californie fait appel aux détenu·es pour combattre les incendies, une pratique controversée qui semble se perpétuer malgré les critiques. Les prisonnier·ères, bien souvent payé·es à peine un dollar de l'heure, risquent leur vie pour éteindre les flammes. Un rapport de 2018 [1] a révélé que ces travailleur·euses étaient quatre fois plus susceptibles de se blesser que les professionnel·les. Le système carcéral californien s'illustre ainsi une fois de plus comme une machine d'exploitation, dans laquelle le corps des détenu·es devient une ressource sacrificielle pour la gestion des urgences.

Même lorsque ce sont les pompier·ères professionnel·les qui sont mobilisé·es, la réalité du financement et de la gestion de ces services reste nébuleuse. Karen Bass, la mairesse de Los Angeles, est critiquée pour avoir effectué des coupes budgétaires dans les services de lutte contre les incendies, au profit de la police. Si des annonces récentes suggèrent une augmentation des salaires pour les pompier·ères, l'indignation reste vive. Le vrai problème, c'est la manière dont l'État gère sa propre sécurité. Dans une Californie où l'industrie de la tech, les studios d'Hollywood et les résidences de luxe prospèrent, il est clair que les ressources publiques ne sont pas allouées en priorité pour protéger la vie des plus vulnérables et l'environnement californien.

L'impact des incendies ne se limite pas à la destruction de maisons ou d'espaces naturels. Les feux, à l'instar de ce que l'on observe dans de nombreuses crises environnementales, exacerbent les inégalités sociales. Les communautés marginalisées, souvent les plus pauvres et les plus exposées, sont les premières à être touchées. Les quartiers où vivent les minorités raciales, les familles immigrantes et les populations précaires se trouvent généralement dans les zones les plus vulnérables aux incendies, en raison de politiques foncières et de logement discriminatoires. Des compagnies d'assurance commencent déjà à annoncer qu'elles ne couvriront pas les pertes liées aux incendies. Et dans une scène d'horreur encore plus perverse, certains discours abjects tentent de faire porter la responsabilité des feux aux personnes sans-abri, comme si la violence des flammes était le résultat d'un quelconque choix personnel.

Le véritable coût de ces incendies va bien au-delà des chiffres liés à la reconstruction. Il s'agit de la dégradation de la qualité de vie des populations locales, de la contamination de l'eau, de la perte de terres agricoles cruciales et du risque de glissements de terrain. Historiquement, les peuples autochtones de Californie avaient une approche profondément respectueuse et intégrée de la gestion des feux. Loin d'être associé au désastre, le feu faisait partie de leur relation stable et durable avec la terre. Ces communautés utilisaient des feux contrôlés pour gérer les écosystèmes, prévenir les incendies incontrôlables, et favoriser la régénération des sols et de la végétation. Cette pratique, qui faisait partie d'une gestion holistique de l'environnement, a été systématiquement réprimée par les autorités coloniales, qui ont imposé des politiques d'extraction et de destruction des terres. Aujourd'hui, alors que les incendies ravagent à nouveau la Californie, ce sont ces mêmes terres ancestrales, déjà maltraitées par des siècles de colonisation, qui sont détruites. Les conditions climatiques extrêmes, produites et renforcées par les choix politiques et économiques des États-Unis, rendent ces évènements inévitables.

Du feu de Gaza à celui de Los Angeles : un retour de bâton tristement poétique

Difficile de ne pas voir un lien saisissant entre les incendies qui ravagent Los Angeles et le rôle des États-Unis dans le soutien financier, politique et militaire du génocide en Palestine. La scène est presque trop parfaite dans son ironie tragique : ces flammes qu'on a vues pendant plus d'un an dévorer des tentes de réfugié·es, dévorent avec la même intensité des maisons estimées à des millions de dollars, propriétés de célébrités ayant ouvertement soutenu l'injustifiable destruction de la population palestinienne.

Les États-Unis, ce pays qui verse des milliards de dollars en bombes sur Gaza, est aussi celui dont les terres brûlent aujourd'hui sous les effets d'une crise écologique dont ils sont lourdement responsables. Car un génocide, ce n'est pas seulement la destruction d'êtres humains, c'est aussi un écocide [2], un massacre de la nature et un pillage des ressources naturelles qui impacte toute l'humanité. Les bombes larguées sur Gaza ont non seulement dévasté la vie des Palestinien·nes, mais elles ont aussi un impact profond sur l'environnement, sur l'air, sur l'eau et sur la terre. Tout comme le déracinement systématique des oliviers, c'est une violence écologique et symbolique qui s'inscrit dans une logique de colonisation, où la terre, la nature et les racines sont utilisées comme armes pour maintenir l'occupation. La crise écologique mondiale, alimentée par des politiques impérialistes et des industries extractivistes, fait aujourd'hui face à une nouvelle forme de violence : les incendies ravageurs qui frappent le cœur même de l'Empire. Les flammes en Californie ne sont que l'extension d'un désastre global, où l'exploitation humaine et la dégradation écologique se croisent pour mener à une violence sans fin.

Que l'empire brûle

La Californie, tout comme les États-Unis, se trouve aujourd'hui à la croisée des chemins. Un gouvernement obsédé par la militarisation et la répression ne peut que mener à un monde qui brûle. L'écocide, la militarisation et l'exploitation des ressources ne sont pas des concepts abstraits – ce sont des réalités qui se manifestent brutalement, ici et maintenant.

Les puissant·es de ce monde se croient-ils à l'abri, enfermé·es dans des bulles d'argent et d'isolement, à tel point que l'horreur commise ailleurs, dans les ruines de Gaza, ne viendrait jamais les rattraper chez eux ? Croient-ils vraiment que l'écocide continu, la militarisation, le pillage des ressources naturelles et l'exploitation systématique des plus pauvres d'entre nous peuvent se dérouler sans conséquences ? Comme si ces incendies n'étaient qu'une simple malchance, un événement sans rapport avec l'injustice mondiale et la crise climatique qu'ils ont contribué à nourrir. Ces feux n'épargneront ni leurs villes, ni leurs quartiers de luxe. Si la symbolique reste forte de voir le monde des puissant·es brûler, il nous reste à nous organiser afin qu'iels ne nous emportent pas dans les flammes. Car ce sont les plus opprimé·es, celles et ceux qui ont vu leur existence réduite à néant par ce système, qui seront à nouveau laissé·es dans les cendres. Il nous faut profiter de ce chaos, non pour repartir dans la même logique, mais pour imposer une réorganisation radicale. C'est dans les ruines du vieux monde qu'il nous faudra construire le nôtre.


[1] Vesoulis, A. (2018, 16 novembre) « Inmates Fighting California Wildfires Are More Likely to Get Hurt, Records Show ». Time.

[2] L'écocide désigne la destruction massive et délibérée de l'environnement naturel, souvent dans le but de réaliser des objectifs politiques, économiques ou militaires. Il s'agit d'un acte de dévastation écologique qui entraîne des dommages graves, irréversibles et à grande échelle sur les écosystèmes, la biodiversité, les sols, l'eau et l'air, affectant directement la santé et la survie des populations humaines et animales.

Illustration : Ramon Vitesse

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21.09.2026 à 16:14

Pas de profit sur la maladie

Isabelle Bouchard, Réjean Leclerc

Le 23 novembre dernier, la CSN réunissait plus de 4 000 personnes au Colisée Vidéotron de Trois-Rivières pour un réseau de la santé et des services sociaux vraiment public en opposition au sombre avenir que nous préparent le gouvernement et le privé. À bâbord ! est allé à la rencontre de Réjean Leclerc, président de la Fédération de la santé et des services sociaux (FSSS-CSN). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Qu'est-ce que la FSSS ? Comment se fait-il que la lutte au maintien d'un réseau de la santé et des services publics soit chapeautée par la CSN ? Est-ce un défi important de mobiliser l'ensemble des membres de la CSN sur un enjeu plus propre à la Fédération de la santé ?

Réjean Leclerc : La FSSS est l'une des 8 fédérations affiliées à la CSN. Nous représentons près de 145 000 membres sur les quelques 330 000 de la CSN. D'abord initiée par la FSSS, la lutte s'est déployée dans toute la CSN parce que nous avons décidé d'en faire une priorité en instance confédérale (toutes les fédérations de la CSN ainsi que les conseils fédéraux) et ce, compte tenu des enjeux tant au niveau des membres que de la population.

De manière générale, il y a toujours un défi à mobiliser les membres et ce, pour toutes sortes de raisons. Cela étant, la CSN n'hésite pas à mettre les moyens pour atteindre les objectifs fixés dans le cadre du mandat de priorisation voté en instance confédérale. Tous les membres de la CSN répondent présents. Il en va de la survie du modèle québécois de la santé et des services sociaux qui repose sur les valeurs de démocratie, de décentralisation, de déprivatisation, et d'action sur les déterminants de la santé. En plus de 100 ans d'histoire, la CSN ne craint pas de relever les défis de cette nature !

AB ! : En quoi le recours au privé en matière de santé et de services sociaux est-il responsable de la crise actuelle ?

R. L. : D'abord, les coûts explosent à cause du lien de dépendance du gouvernement face à des fournisseurs privés qui ne cherchent qu'à maximiser leur profit. On l'a notamment vu avec les agences de main d'œuvre indépendantes. D'ailleurs, en contexte d'austérité, pourquoi le gouvernement ne cherche-t-il pas à récupérer de l'argent payé en trop auprès des fournisseurs privés au lieu de couper dans le secteur public, fragilisant ainsi dangereusement ce dernier ? Ensuite, il ne revient pas au privé de déterminer l'organisation des services et des soins à la population. La qualité des services se détériore parce qu'elle est axée sur une logique de commercialisation de la maladie. Les ordres professionnels se plaignent d'ailleurs du peu de contrôle qu'ils ont sur ces fournisseurs au regard de la qualité des soins et des services. C'est une crise qui perdure, faut-il le rappeler !

AB ! : Dans le discours commun, la pratique en privé est vue comme une soupape à un réseau public qui en arrache. Vous prétendez le contraire. Comment expliquer ce renversement du discours ?

R. L. : Depuis aussi longtemps que je me souvienne, la FSSS et la CSN luttent toujours contre la privatisation des services publics. Nous sommes constant·es à ce chapitre et ce, depuis le début. C'est au Québec où le privé se développe le plus au Canada. Or, selon plusieurs études, le privé ne rend pas le réseau plus efficace. Les temps d'attente ne diminuent pas, et mettent à mal l'accessibilité pour le monde ordinaire. Prétendre que le privé agit en complémentarité avec le public est une espèce d'insulte intellectuelle. Le privé vient plutôt vampiriser les ressources financières et humaines du secteur public. Il n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Dans un moment de lucidité, s'il en est un, le ministre Dubé exprimait en novembre dernier vouloir sevrer le réseau de la santé du recours au privé. Nous sommes bien d'accord avec lui ! Malheureusement, on lui a certainement recommandé de se rétracter. Aussi bon communicateur puisse-t-il être, il est peu probable, de mon point de vue, qu'il se soit fourvoyé dans son commentaire initial. Je crois qu'il exprimait le fond de sa pensée avant de se rétracter publiquement.

AB ! : À votre avis et selon celui de vos membres, quels sont les trois principaux problèmes qui caractérisent la gestion du réseau public de la santé et des services sociaux ?

R. L. : Premièrement, les réformes néolibérales et centralisatrices qui se succèdent ont des effets délétères pour le réseau parce qu'elles ne reposent pas sur des données probantes, ni sur l'expérience de terrain du personnel. Ce faisant, le gouvernement se donne une fausse légitimité en ayant tous les pouvoirs à l'Assemblée nationale mais sans le vote populaire et majoritaire qui vient avec (ex. : 90 sièges pour la CAQ en 2022 avec seulement 41% des votes populaires). Autrement dit, ces réformes autoritaires se font sans débat, ni négociation avec les principaux concernés que sont la population et le personnel.n'y a aucune saine concurrence en pareilles circonstances. On le voit avec l'exode des médecins et autres professionnel·les vers le privé. Les réformes du gouvernement ne visent pas l'efficacité du réseau public mais son affaiblissement et sa douce privatisation à l'américaine avec les conséquences tragiques que l'on connait et qui vont s'exacerber.

Deuxièmement, nous identifions le manque de courage des gouvernements pour endiguer l'évasion fiscale et faire en sorte que la fiscalité favorise la juste contribution des mieux nantis (entreprises et individus) afin de réduire les inégalités sociales à travers un réseau de santé et services sociaux public, gratuit, accessible et universel. Le désengagement constant du gouvernement concernant le maintien du réseau public est aussi un problème. En effet, il laisse de plus en plus de place au privé (augmentation du financement de 52,6% au privé en 40 ans), avec les conséquences que l'on connait aujourd'hui.

AB ! : Quelles sont les principales solutions mises de l'avant dans votre campagne ?

R. L. : Nos revendications sont les suivantes : mettre fin à l'exode des médecins vers le secteur privé, cesser d'octroyer des permis de cliniques privées à but lucratif et décréter un moratoire sur tous les projets de privatisation du travail et des tâches effectuées par le personnel du réseau public.

Nous nous en remettons aux solutions énoncées par l'IRIS dans leur publication Remèdes pour révolutionner le système de santé au Québec, et qui consistent en six éléments. Créer 400 pôles sociaux pour le contact entre le réseau et la population est le premier. Puis, viser une répartition 50-50 pour les dépenses en santé et en services sociaux (50 % préventif et 50 % curatif). Doubler urgemment les investissements dans quatre domaines prioritaires que sont la santé mentale, la santé publique, les services à domicile, ainsi que le secteur communautaire. On souhaiterait aussi ajouter 100 000 personnes aux effectifs du réseau public. Il va de soi que pour nous, il faut déprivatiser les services de santé et les services sociaux car il est inacceptable de faire des profits sur la maladie. Finalement, il nous semble intéressant de démédicaliser le réseau notamment en salariant les médecins et en réduisant leur rémunération.

AB ! : Quelles sont les suites de cette mobilisation ? Peut-on imaginer une grève pour la santé ?

R. L. : Compte tenu du privé qui vampirise les ressources, encouragé par un ministre de la Santé et une PDG de Santé Québec pro-privatisation, l'amélioration du réseau public passe par de meilleures solutions fiscales pour une meilleure justice sociale. On ne peut plus tolérer l'attitude gouvernementale complaisante face à l'échappement fiscal alors que certain·es de nos concitoyen·nes meurent dans nos rues, faute de soins et de services. Le droit en santé n'étant pas pleinement affirmé, les gouvernements poursuivront leur austérité à l'égard du plus important poste budgétaire au Québec. Le régime parlementaire actuel centralise trop le pouvoir dans les mains de bien peu de personnes qui nous imposent leur vision néolibérale, générant ainsi de plus en plus d'injustices. Forte de ce constat, parions que la mobilisation citoyenne prendra de l'ampleur dans un horizon plus ou moins rapproché. Mais est-ce que cela va converger jusqu'à une grève pour sauvegarder le réseau public ? L'avenir nous le dira bien assez tôt.

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21.09.2026 à 16:07

Petit éloge de la bravoure

Kharoll-Ann Souffrant

Le courage ne se trouve pas seulement dans les coups d'éclat au téléjournal du soir. Il s'incarne aussi dans les petits gestes de droiture du quotidien à l'abri des regards.

Dans son récent essai, Les engagements ordinaires – Lutter de mères en filles, l'autrice Mélikah Abdelmoumen rend hommage aux combattantes qui travaillent loin des projecteurs, ces femmes ignorées des manuels d'histoire : « Dans l'ombre des grandes figures de proue du militantisme, il y a une foule de nobodies œuvrant sur le terrain, des gens ordinaires pour qui prendre la parole dans l'espace public ne fait même pas partie du champ des possibles (tout le monde n'a pas accès à une tribune). Plus encore, pour cette majorité silencieuse, ce ne sont généralement pas les grands principes et les grandes idées qui ont propulsé l'engagement, mais quelque chose de beaucoup plus terre à terre » (p. 18).

Une perspective faisant écho à celle de rosalind hampton et Désirée Rochat [1] dans un récent texte portant sur le leadership des femmes noires à Montréal : « Les définitions étroites de l'activisme, du leadership et de la politique tendent à négliger l'organisation sociale et politique quotidienne des femmes et à délimiter la sphère politique présumée. Les féministes noires ont remis en question les constructions patriarcales de l'activisme et du leadership, qui privilégient notamment la confrontation directe avec les autorités, les porte-paroles masculins charismatiques et très en vue, et l'engagement politique par le biais d'institutions reconnues et validées par l'État » (p. 150, traduction libre).

Quand on parle de la bravoure et d'engagement politique, ce sont les coups d'éclat, les manifestations, les casseroles et les prises de parole assumées dans les médias qui sont généralement reconnues et célébrées. Personne ne parle du courage du quotidien, celui de personnes qui peinent à mettre un pas devant l'autre. Ces personnes qui tentent de passer au travers de chaque journée, chaque heure, chaque minute sans que quiconque ne vienne les ovationner.

Médailler les mères

J'ai toujours eu un sentiment ambivalent face aux médailles de bravoure que plusieurs États et gouvernements décernent pour ces individus qui osent se mettre à risque pour le bien commun. Or, dans une situation de danger absolu, il a été maintes fois démontré qu'on ne contrôle pas sa réaction instinctive. Il ne s'agit pas d'une question de volonté, mais plutôt de survie. Fight, flight or freeze. Combien de victimes de violences sexuelles s'en veulent d'avoir figé alors que c'est ce qui se produit dans la majorité des cas d'agressions sexuelles ?

Dans son essai La puissance des mères, la politologue et militante écologiste, féministe et antiraciste franco-marocaine Fatima Ouassak propose de concevoir les mères d'enfants des quartiers populaires comme des actrices politiques révolutionnaires. Elle qui dénonce le processus de « désenfantisation [2] » que subissent les enfants racisés, elle nous rappelle que la parentalité – et en l'occurrence ici, la maternité – est une forme d'engagement politique en bonne et due forme face à une société oppressante envers la prunelle de leurs yeux.

Espaces sécuritaires et espaces de courage

Chaque fois que j'enseigne, je dis à mes étudiant·es de manière très sincère que je ne crois pas aux espaces dits sécuritaires. Ma longue expérience au sein des mouvements sociaux m'a appris à la dure que les rapports de pouvoir et la violence existent même dans les espaces les plus « progressistes ». Parler d'espaces sécuritaires est même souvent pris à la blague pour plusieurs militantes de longue date qui n'auront aucune gêne à dire que les espaces les plus oppressants psychologiquement étaient des espaces qui affirmaient être sécuritaires [3]. Très souvent, je fais lire en début de session ce billet de blogue [4] d'Élise Ahenkorah intitulé « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) » dans lequel elle déplore également le concept d'espaces de courage. Un espace de courage place la responsabilité sur les personnes marginalisées de faire preuve de courage en partageant des expériences intimes, douloureuses et personnelles pour éduquer autrui sans prendre en compte à quel point il peut être difficile et insécurisant de faire preuve d'une telle vulnérabilité. Elle affirme que le simple fait d'exister en tant que femme noire et queer est la forme de courage la plus absolue. Ahenkorah parle plutôt de mettre en place des espaces d'imputabilité faisant écho au concept de safer space. On peut « tendre vers » mais croire que l'on est à l'abri d'exercer de la violence et de reproduire des rapports de domination, des abus de pouvoir, de la domination et de la violence parce que nous serions « du bon côté de l'histoire » est naïf voire malhonnête.

Le courage de l'humilité

Mes expériences au sein du milieu communautaire et institutionnel à titre de travailleuse sociale et d'intervenante m'ont appris une chose précieuse : l'humilité par rapport à ce que l'on pense savoir. Trop souvent, ce que les gens qualifient « d'intégrité politique » relève plutôt de l'arrogance intellectuelle. Avoir travaillé avec autant de personnes avec des parcours et des expériences de vie variées et multiples m'a appris à me décentrer de mes propres convictions pour voir l'autre, avec une véritable curiosité. En sciences sociales et en matière d'équité, il n'y a rien de plus dangereux qu'une rigidité dans nos convictions, surtout lorsque l'on ne vit pas soi-même les oppressions que nous sommes en train d'aborder. L'humilité n'est pas à confondre avec la modestie que l'on prescrit souvent aux femmes. L'humilité peut être vertueuse, gracieuse et assumée tout à la fois. Un mélange d'équilibre entre un amour-propre et une ouverture à apprendre. Il n'est pas suffisant de lire des livres sur des enjeux d'équité ou d'enseigner sur ces thématiques. Le savoir expérientiel (le nôtre et celui des autres) est ce qui permet de développer cette posture d'humilité.

À la fin décembre 2024, j'ai été invitée pour ouvrir la 75e édition du Parlement jeunesse du Québec à titre de lieutenante-gouverneure. Mon discours a tourné autour du pouvoir du langage, de la parole et des mots pour promouvoir des valeurs telles que le respect, la dignité, la liberté et la justice. Dès les premières minutes de mon allocution, je me suis surprise moi-même en ayant les larmes aux yeux au moment où je remerciais les jeunes pour leur soutien et leur solidarité. Je le dis et je pense : la seule et unique raison pour laquelle j'existe dans cette province est grâce à la jeunesse québécoise. Iels ont été celles et ceux qui ont amplifié ma voix et qui m'ont ouvert des portes. Iels ont permis que mon travail et mes prises de parole des vingt dernières années ne soient pas effacées à l'instar de nombreuses femmes noires dans l'histoire du Québec. Tout vient à point à qui sait atteindre et j'ai confiance en cette génération, celle qui sera bientôt aux commandes et avec laquelle je marche. Après mon allocution, la première ministre de la simulation et première femme noire à occuper ce rôle en 75 ans du Parlement jeunesse, Attou Mamat, a livré un discours poignant sur le courage dans la vulnérabilité. La capacité à se remettre en question, à confronter nos idées à celles des autres. En écoutant ses mots, ma gêne d'avoir eu les larmes aux yeux s'est dissipée. Le courage est probablement la capacité à se présenter telles que nous sommes vraiment, dans tous nos travers et avec toutes nos forces, dans un monde qui est hostile à notre simple existence.


[1] hampton, rosalind, & Rochat, D. (2019). « To Commit and to Lead : Black Women Organizing across Communities in Montreal ». Dans T. Kitossa, E. S. Lawson, & P. S. S. Howard (Éds.), African Canadian Leadership : Continuity, Transition, and Transformation (p. 149-169). University of Toronto Press.

[2] L'autrice utilise ce terme, à l'instar du concept d'adultification, pour parler du fait que la société et ses institutions retirent souvent le droit à l'innocence aux enfants racisés.

[3] Almeida, J., & Lopez, M. (2022). « Milieux de travail féministes : « safe space » pour les femmes noires ? » Dans C. Kuptsch & É. Charest (Éds.), Le futur de la diversité (p. 189-204). Presses de l'Université du Québec/International Labour Organization.

[4] Ahenkorah, E. (2020, septembre 21). « Safe and Brave Spaces Don't Work (and What You Can Do Instead) ». Medium. En ligne : medium.com/@elise.k.ahen/safe-and-brave-spaces-dont-work-and-what-you-can-do-instead-f265aa339aff

Photo : wwwuppertal (CC BY 2.0)

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21.09.2026 à 16:00

Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025

Roxane Bélisle, Isabelle Bouchard

Le 29 octobre dernier avait lieu le lancement du Dossier noir de l'assurance-chômage 2024-2025, organisé par le Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Quels sont les principaux faits saillants de ce dossier ? Entrevue avec Roxane Bélisle, co-coordonnatrice du Mouvement autonome et solidaire des sans-emploi (MASSE). Propos recueillis par Isabelle Bouchard.

À bâbord ! : Pouvez-vous nous présenter les origines et la mission du MASSE ?

Roxane Bélisle : Le MASSE c'est un regroupement national qui rassemble 17 organismes de défense des droits des chômeurs et des chômeuses au Québec et au Nouveau-Brunswick. On a fêté cette année les 25 ans du regroupement ! C'est donc depuis 1999, après une série de réformes dévastatrices pour le régime d'assurance-chômage, que le MASSE et ses groupes membres luttent pour la mise en place d'un régime d'assurance-chômage accessible, juste, universel et non discriminatoire. On a d'ailleurs choisi de continuer d'appeler ça de l'assurance-chômage, plutôt que d'utiliser le terme assurance-emploi, dont l'utilisation marque la transformation idéologique d'un régime de protection sociale vers un système de régulation de la main-d'œuvre.

AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?

R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.

Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.

AB ! : Quelle a été votre démarche et votre méthode pour rédiger ce dossier ?

R. B. : Pour rédiger le dossier, on a commencé par sonder nos groupes membres, qui sont sur le terrain et font face, toutes les semaines, à des histoires d'horreur. Quels sont les principaux problèmes rencontrés par les chômeurs et les chômeuses ? Qu'est-ce qui, dans la loi ou dans le traitement de leurs dossiers, les empêche d'avoir accès à l'assurance-chômage ? À quels préjugés ou à quelles formes de discriminations sont-ils et elles confronté·es ? On a recueilli plusieurs témoignages, puis on les a triés par thématiques et on les a anonymisés.

Ce qui se dégage de ces témoignages, c'est un programme d'assurance-chômage obsolète qui n'arrive pas à jouer convenablement son rôle de protection sociale en cas de perte d'emploi et une interface de service qui ne peut pas répondre adéquatement aux requêtes des prestataires. Au contraire, ce sont trop souvent les personnes les plus vulnérables qui sont laissées de côté par le régime et le programme contribue davantage à creuser les inégalités sociales qu'à les atténuer.

AB ! : Ce dossier noir de l'assurance-chômage conclut aussi qu'en 2025, l'assurance-chômage est encore sexiste. En quoi exactement et comment y remédier ?

R. B. : Avant 1996, l'admissibilité à l'assurance-chômage se basait sur le nombre de semaines travaillées. Il fallait avoir entre 12 et 20 semaines pour se qualifier, autrement dit, entre 180 et 300 heures de travail. Actuellement, l'admissibilité se base sur le nombre d'heures travaillées et le taux de chômage de votre région.

À première vue, l'admissibilité basée sur les heures travaillées semble neutre, elle s'applique autant aux hommes qu'aux femmes. Toutefois, pour les personnes travaillant à temps partiel, obtenir le nombre d'heures exigées est beaucoup plus long qu'avant et parfois même impossible. Or, environ 75 % des personnes travaillant à temps partiel sont des femmes. La principale raison évoquée par ces femmes pour travailler à temps partiel est qu'elles s'occupent de leurs enfants : ce n'est pas une simple question de préférence.

Ce qu'on constate, c'est que selon la méthode de calcul des prestations actuelle, pour le même effort de travail, le même niveau de cotisations et une même situation de chômage, les femmes sont moins souvent admissibles aux prestations et, quand elles le sont, elles reçoivent des montants moins élevés et pendant moins longtemps.

Au-delà de la question du temps partiel, il y a aussi celle des congés parentaux. À la suite de leur congé de maternité, la plupart des femmes n'auront pas droit aux prestations régulières d'assurance-chômage si elles perdent leur emploi pendant, ou peu de temps, après leur congé. À première vue, encore une fois, ces règles de l'assurance-chômage paraissent neutres : ce sont les mêmes pour tout le monde. Ce sont toutefois en très grande majorité les femmes qui s'absentent du travail après la naissance d'un enfant. Au Québec, les mères prennent en moyenne 45,2 semaines de prestations du RQAP, comparativement à 6,7 semaines en moyenne pour les pères. Ces derniers, s'ils se retrouvent sans emploi, seront donc admissibles au chômage, loin d'avoir plafonné le maximum de 50 semaines.

Pour les travailleuses de l'industrie saisonnière, s'absenter du travail en raison d'une grossesse peut avoir de lourdes conséquences financières. Certaines femmes doivent prévoir leur grossesse en fonction des saisons pour ne pas perdre leurs prestations régulières, ce qui est préoccupant.

AB ! : Quand on pense à l'assurance-chômage, on pense à de longs délais de traitement. Est-ce encore le cas ? Comment cela s'incarne dans la réalité des personnes en situation de chômage ?

R. B. : Les chômeurs et les chômeuses sont en effet encore confronté·es à d'importants délais dans le traitement de leurs demandes. Il suffit parfois d'un petit détail qui sorte de l'ordinaire, d'une erreur dans le dossier, ou parfois d'aucune raison apparente, pour qu'une demande d'assurance-chômage soit mise sur la glace et prenne plusieurs semaines, voire plusieurs mois, avant d'être traitée. Pendant l'attente, ce sont des prestataires qui se retrouvent sans aucun revenu, avec des factures qui continuent toutefois de s'accumuler.

Au MASSE, on considère que les délais de traitement à l'assurance-chômage ne sont pas un simple accroc chez Service Canada, ou uniquement un enjeu de service ou de bureaucratie, mais plutôt un symptôme criant des défaillances du système. La Loi sur l'assurance-emploi est excessivement compliquée. On croit qu'une simplification de la loi et des conditions d'admissibilité au régime pourrait régler une panoplie de problèmes, autant au niveau de la discrimination que des délais de traitement. Plutôt que d'ajouter des exceptions et de complexifier le régime encore davantage, nous proposons de le simplifier en établissant un critère d'admissibilité unique à 350h.

AB ! : Selon vous, la loi de l'assurance-chômage est-elle discriminatoire ? Quels témoignages avez-vous recueillis en ce sens ?

R. B. : Le MASSE dénonce depuis sa création le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi. Les témoignages du Dossier noir font état de discrimination envers les femmes, mais aussi envers toutes les personnes qui occupent des emplois précaires, à temps partiel, à contrat ou saisonniers. Ce sont souvent des personnes immigrantes, racisées, vulnérables, étudiantes ou âgées qui occupent ces emplois et qui n'arrivent pas à avoir droit à une protection en cas de chômage. Ironiquement, ce sont les personnes qui en auraient le plus besoin qui sont privées de la protection sociale offerte par le régime.

La question de l'assurance-chômage est particulièrement problématique dans les régions dont l'économie repose sur l'industrie saisonnière. Plusieurs travailleurs et travailleuses de ces régions dépendent de l'assurance-chômage pour passer au travers de la basse saison. Le régime n'est pourtant pas adapté à cette réalité. Le nombre de semaines de prestation auxquelles ils et elles ont droit dépend du taux de chômage régional et ils et elles sont à risque de se retrouver chaque année dans le « trou noir » de l'assurance-chômage, une période durant laquelle ils et elles n'ont droit à aucune prestation alors que la saison de travail n'a pas encore recommencé.

AB ! : Comment votre dossier a-t-il été reçu par les médias, par vos membres, par le politique ?

R. B. : L'assurance-chômage, ce n'est pas toujours un sujet « à la mode », autant pour la classe politique que pour les médias traditionnels. Depuis la pandémie, on parle davantage de pénurie de main-d'œuvre ou de travailleur·euses temporaires et c'est parfois difficile de faire entendre nos revendications. Pourtant, que le taux de chômage soit élevé ou qu'il soit bas, le caractère discriminatoire de la Loi sur l'assurance-emploi reste le même. Les situations vécues par les chômeurs et les chômeuses doivent être dénoncées, même en temps de pénurie de main-d'œuvre et même si les élu·es refusent d'en parler.

Illustrations : MASSE

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21.09.2026 à 15:52

Animal Liberation Front : la clef de voûte du Green Scare aux États-Unis

Ève Lynn Smollett

Au début des années 1990, le Animal Liberation Front devient un acteur majeur dans la lutte pour les droits des animaux aux États-Unis. Par ses actions de sabotage et de libération d'animaux captifs, le mouvement catalyse le « Green Scare », une série de mesures visant à marginaliser l'extrême gauche.

Apparu dans les années 1970 en Angleterre, le Animal Liberation Front (ALF) incarne un militantisme radical pour la libération animalière en cherchant à affaiblir tous ceux qui participent à l'exploitation des animaux. Gagnant en popularité aux États-Unis dès la fin des années 1970, le mouvement s'impose alors comme une des forces d'extrême gauche les plus polarisantes de la cause des droits animaliers.

Racines et vision philosophique

Les racines de l'ALF remontent au XIXe siècle, avec la fondation de la Royal Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1824) en Grande-Bretagne et de la American Society for the Prevention of Cruelty to Animals (1867) aux États-Unis, deux organisations pionnières pour l'avènement de lois contre la cruauté animalière. Des mouvements plus radicaux naissent dans le contexte britannique. Le Hunt Saboteur Association (1962) et Bands of Mercy (1973), par exemple, font la promotion de la direct action comme tactique de lutte pour les droits animaliers. Influencé par une volonté d'adopter des tactiques radicales et par l'ouvrage philosophique précurseur Animal Liberation de Peter Singer (1975), Ronnie Lee (ancien membre du Hunt Saboteur Association) fonde l'ALF en Grande-Bretagne en 1976. L'ALF gagnera en popularité en Amérique de Nord dès 1977, avant de s'y établir en 1979.

L'AFL est essentiellement un mouvement anarchique mondial consacré à la libération animalière. Sa principale tactique est de causer des désagréments et des dommages économiques aux personnes et aux entreprises qui participent à l'exploitation des animaux, tout en démontrant le caractère violent de la société industrielle actuelle. La stratégie de l'ALF repose sur quatre éléments : (1) libérer les animaux de la violence et de la misère, (2) infliger des dommages auprès des entreprises et des individus qui profitent de la souffrance et de l'exploitation animalière, (3) jeter la lumière sur les cruautés dissimulées contre les animaux par le moyen d'actions non violentes, et (4) prendre toutes les précautions nécessaires afin d'éviter de faire mal à des animaux ou des individus. Selon l'ALF, les militants anarchistes seraient moralement obligés d'agir, puisque les animaux n'ont pas les moyens de se défendre. Enfin, il s'agit d'un front composé de membres autonomes et anonymes, unis par la cause, pouvant agir au nom de l'ALF à n'importe quel moment.

L'activisme radical de l'ALF

Entre 1990 et 2010, l'ALF est devenu l'un des mouvements de défense des droits animaliers les plus célèbres et controversés aux États-Unis. Le FBI estime qu'entre 1990 et 2004, l'ALF et le Earth Liberation Front (ELF), un mouvement d'activisme environnemental d'extrême gauche, auraient mené entre 1 200 et 1 400 actes qualifiés d'« écoterroristes ». Selon le FBI, près de 600 actes criminels auraient causé environ 40 millions de dollars en dommages entre 1996 et 2002. Les actions allaient de la libération d'animaux (telle la libération de 10 000 visons du Arritola Mink Ranch en Oregon le 30 mai 1997 [1]), à la destruction totale d'entreprises (on peut citer l'incendie d'un abattoir de chevaux à Redmond, Oregon, le 21 juillet 1997, qui a engendré près d'un milliard de dollars de dommages et a causé la fermeture définitive de l'abattoir [2]), en passant par la publication de dossiers de laboratoires (telle la publication de dossiers faisant étant de sévices envers des primates dans un laboratoire de l'Université de Pennsylvanie en 1984, qui a engendré sa fermeture [3]). Entre 1995 et 2010, 239 actes criminels et attentats à la bombe ont été attribués à l'ALF et l'ELF, dont 108 spécifiquement à l'ALF [4]. Les cibles incluaient des institutions gouvernementales, tels que des postes de gardes forestiers et des services de police, des entreprises privées de conditionnement de viande, des fermes, des stations de ski, et même le bombardement d'une douzaine de laboratoires de recherches en 2001 afin de libérer une centaine d'animaux au Centre médical de l'Université de New York.

Green Scare et musèlement de l'extrême gauche

L'ALF a rapidement été dépeint par le gouvernement américain comme une menace intérieure sérieuse. L'intensification de ses actions dans les années 2000, combinées au contexte post 11 septembre, a engendré le Green Scare (expression rappelant le Red Scare des années 1950). En 2002, le FBI place la lutte contre l'écoterrorisme dans ses priorités absolues dépassant même les suprémacistes blancs et les regroupements anti-avortement.

Le USA Patriot Act, promulgué en 2001, va définir le terrorisme comme « l'utilisation illégale […] de la violence pour contraindre le gouvernement ou la population civile dans le cadre d'un objectif politique et social » [5]. Très vite, les actions de l'ALF vont se retrouver dans le collimateur de l'État américain. Cette priorisation envers l'ALF soulève pourtant des questions. Entre 2002 et 2018, près de 80 % des meurtres reliés à l'extrémisme aux États-Unis sont reliés à des idéologies d'extrême droite, et moins de 3 % à des idéologies d'extrême gauche. Aucun de ces meurtres n'émanaient de l'ALF, ce dernier n'ayant jamais tué ou blessé d'individus. Le choix de cibler l'ALF reflète donc une redéfinition stratégique de la notion de violence par l'État américain et de criminalisation des mouvements sociaux.

Adopté en 2006, le Animal Entreprise Terrorism Act (AETA) vise alors à caractériser des actions souvent non violentes, comme la libération d'animaux, comme étant « terroristes » et permet de poursuivre les activistes qui nuisent aux entreprises commerciales ou universitaires. Sous l'AETA, toute infraction causant plus de 10 000 $ en dommages corporels ou économiques devient passible de deux ans d'emprisonnement, et jusqu'à 20 ans si les pertes dépassent d'un million de dollars ou causent des blessures graves. Cette loi, bien que rarement appliquée agit surtout sur le plan symbolique (sur 70 poursuites contre des écologistes radicaux recensées en 2019 par The Intercept, seules 18 l'invoquent, souvent pour des libérations d'animaux ou des encouragements au sabotage). En exagérant l'idée d'une menace terroriste, l'État a non seulement protégé l'industrie animalière, mais a également affaibli le militantisme environnemental et animalier en créant un environnement hostile à la gauche radicale.

Vers un nouvel élan militant ?

Au fil des décennies, l'ALF a incarné un activisme radical pour les droits des animaux, suscitant à la fois l'admiration et la controverse. La législation et la répression mise en place par l'appareil étatique américain, surtout à travers l'AETA, ont cherché à étouffer ses actions. L'ALF a effectivement ralenti ses actions : entre 2011 et 2021, celui-ci a revendiqué seulement 31 des 117 actions attribuées aux militants des droits animaliers. Malgré cela, le mouvement a sensibilisé le public à la question des droits animaliers, et a permis d'alimenter le débat quant à la libération des animaux. En 2022, selon l'institut de sondage YouGov, près de 46 % d'Américain·es jugent les lois contre la cruauté animale insuffisantes8. Le débat continue de s'étendre, notamment dans les milieux universitaires, où des ouvrages comme Zoopolis : une théorie politique des droits des animaux de Sue Donaldson et Will Kymlicka explorent l'octroi de la citoyenneté à certains animaux. Cet éveil témoigne d'une sensibilisation croissante, qui pourrait marquer une nouvelle ère pour la libération animalière.


[1] Peter Young, Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, Warcry, 2021, p. 62.

[2] Peter Young, op. cit., p. 7.

[3] Peter Young, op. cit., p. 63.

[4] Chermak, Steven M., Joshua Freilich, Celinet Duran, et William S. Parkin. An Overview of Bombing and Arson Attacks by Environmental and Animal Rights Extremists in the United States, 1995-2010, Final Report to the Resilient Systems Division, Science and Technology Directorate, U.S. Department of Homeland Security. College Park, MD : START, 2013.

[5] Committee on Environment and Public Works, Eco-Terrorism Specifically Examining The Earth Liberation Front And The Animal Liberation Front, U.S. Governement Publishing Office, One Hundreth Ninth Congress (First Session), États-Unis, 2007. Traduction libre.

Ève Lynn Smollett est finissante en science politique à l'Université de Moncton.

Visuel : livre Animal Liberation Front : Complete US Diary of Actions, p. 48 et 26

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21.09.2026 à 15:42

Les limites de « l'entreprise citoyenne »

Thomas Collombat

Installée depuis 2018 au Québec, la multinationale française Décathlon ne propose pas que du matériel de course à pied, de camping ou de hockey. Elle vend aussi l'idée d'« entreprise citoyenne », engagée pour le développement durable et l'amélioration de la société. Une équipe de chercheur·euses français·es est allée tester cette idée sur le terrain et en révéler les limites.

Karel Yon, chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), est un des membres de Citindus, l'équipe de recherche s'étant penchée sur le cas de Décathlon. Il est venu en 2024 présenter les résultats de ce projet dans le cadre d'un séminaire du Centre de recherche sur les innovations sociales (CRISES) et nous relatons ici quelques-uns des constats qu'il a partagés.

Économie de la vertu

Il faut tout d'abord comprendre que Décathlon appartient à un empire industriel français, celui de la famille Mulliez (également propriétaire de la chaîne de supermarchés Auchan), ayant de fortes racines dans le catholicisme social. Ce contexte explique la tendance historique du groupe à une certaine forme de bienveillance sociale pouvant à l'occasion tourner au paternalisme à l'égard de ses employé·es. Quand cette tendance en rencontre une autre beaucoup plus récente, celle de la responsabilité sociale des entreprises ou encore de l'« économie de la vertu », elle débouche parfois sur des changements importants dans les entreprises du groupe. Dès le départ, Décathlon déclare ainsi que son mandat est de « démocratiser l'accès au sport » par l'offre de produits abordables. À partir du début des années 2000, Décathlon pose plusieurs gestes afin de se positionner comme « entreprise citoyenne » : adoption d'une charte sociale, lancement d'une fondation, création d'un service de développement durable et même d'un cabinet-conseil interne afin d'appuyer les initiatives des salarié·es allant dans le sens des valeurs de l'entreprise.

Dans les faits, l'implication des travailleur·euses de Décathlon est une composante majeure de la stratégie de l'entreprise. C'est là que la figure du « bon Décathlonien », l'employé·e modèle qui s'engage dans une multitude d'initiatives en dehors du cadre formel de son travail, mais toujours au nom de l'entreprise, a un impact direct sur les conditions de travail.

Engagement social ou travail gratuit ?

Sous couvert de volontariat, la stratégie d'entreprise citoyenne crée en fait des attentes chez la direction pour que les employé·es s'engagent de façon bénévole au-delà des obligations de leur contrat de travail. Ces attentes sont intériorisées au point où, comme en a témoigné une employée interviewée par l'équipe Citindus, la progression dans l'entreprise peut être bloquée pour quelqu'un·e qui ne fait « que son travail ». Ces exigences débouchent bien entendu sur des situations hautement problématiques. On parle ainsi d'une gratuitisation du travail au cours de laquelle les employé·es sont appelé·es à agir de façon bénévole, mais au bénéfice de la stratégie d'entreprise. Cet engagement est souvent obtenu en mobilisant les convictions personnelles des salarié·es, notamment leur attachement au sport et à sa démocratisation. La nature de ces activités les rapproche souvent du care et donc des fonctions sociales traditionnellement occupées par les femmes et historiquement dévalorisées sur le plan salarial au nom de la « vocation » des travailleuses à prendre soin de leur prochain. Il y a donc bien une grille d'analyse féministe à poser sur la stratégie d'« entreprise citoyenne » de Décathlon, qui repose sur le travail gratuit des activités de care, même si celles-ci diffèrent de celles plus souvent étudiées dans le domaine de l'éducation, de la santé ou des services sociaux.

Autre limite importante de ce « modèle » : son impact sur la représentation des salarié·es. Malgré son discours de responsabilité sociale, Décathlon n'est pas un environnement particulièrement propice à la vie syndicale. Dans les pays où une représentation salariale est obligatoire, comme en France, l'entreprise encourage certain·es employé·es à occuper les postes de représentant·es du personnel, mais en promouvant une conception de ce rôle comme un relai de la direction et de ses orientations plutôt que comme la voix indépendante des travailleur·euses face à leur employeur. Dans un autre pays où les chercheur·euses de Citindus ont investigué l'activité de Décathlon, le Mexique, la situation est encore pire. L'entreprise y a signé un « contrat de protection » pour installer un syndicat fantoche dans l'entreprise afin d'empêcher la création d'une authentique organisation indépendante et représentative des travailleur·euses. Cette pratique est malheureusement courante au Mexique et dénoncée depuis des années par le Bureau international du travail. La contradiction devient ici évidente : au discours de la responsabilité sociale et citoyenne se heurte le refus d'une organisation autonome et porteuse d'émancipation. S'il doit y avoir « citoyenneté », elle reste sous le contrôle étroit de l'employeur.

Mirages du développement durable

Toutefois, ce mouvement n'est pas sans connaître de résistance interne. Étonnamment, celle-ci s'enracine parfois dans les valeurs mêmes de l'entreprise. Des cadres convaincus par le discours de développement durable de Décathlon ont ainsi progressé au sein de ses structures pour finalement la quitter, car ils considéraient que l'entreprise n'allait pas assez loin dans son engagement social et environnemental. De façon similaire, des grèves de salarié·es de Décathlon déclenchées par la Confédération française démocratique du travail (CFDT, habituellement considérée comme plutôt modérée dans le champ syndical français) portaient un discours en phase avec les objectifs de l'entreprise citoyenne, mais en réclamant que les efforts faits en ce sens soient reconnus à leur juste valeur, notamment salariale.

Au final, les chercheur·euses de Citindus offrent un bilan relativement nuancé. Tout en gardant un sain scepticisme quant aux vertus de la responsabilité sociale des entreprises, ils et elles reconnaissent que dans un cas comme celui de Décathlon, des salarié·es peuvent s'engager de bonne foi dans des activités de développement durable (social comme environnemental) pilotées par leur entreprise et y trouver une forme de satisfaction. De même, le discours de l'entreprise citoyenne ne semble pas être qu'un écran de fumée. En effet, il a conduit à la mise en place de réels processus qui ont donné un certain poids aux enjeux de développement durable dans la structure décisionnelle de l'entreprise. Toutefois, dès qu'elle est questionnée de façon un peu plus fondamentale, cette logique révèle que les engagements envers le développement durable passeront toujours après la nécessité du profit. Cette hiérarchie s'observe bien au travers de l'étude. De la même façon que les « gourous » de la réorganisation du travail dans les années 1990 prétendaient changer l'entreprise capitaliste par l'empowerment des salarié·es, « l'entreprise citoyenne » ne modifie pas les logiques fondamentales de pouvoir dans les milieux de travail, et ne rend certainement pas caduques les luttes des salarié·es.

Photo : Wikimedia Commons (CC BY 2.0)

Pour en savoir plus

Maxime Quijoux et Karel Yon, « Servir l'entreprise pour mieux défendre les salarié·es ? Les formes plurielles du syndicalisme d'entreprise dans une multinationale d'articles de sports », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 252, no2, 2024, p. 48-69.

Pierre Rouxel, « La managérialisation de la question sociale dans une multinationale de la distribution sportive », Les Mondes du travail, n° 30, 2023, p. 89-101.

Pierre Rouxel et Karel Yon, « Ce qu'une multinationale “citoyenne” fait aux citoyens. La managérialisation d'engagements salariés au Mexique », Cultures & Conflits, n° 130, 2023, p. 43-68.

Voir en ligne : Revue À bâbord !

21.09.2026 à 14:18

Culture Bas-Saint-Laurent a 50 ans : Act of God, synchronicité et les enfants de la panne

Marc Simard

Le 9 novembre 1965, New York est frappé par une panne électrique de 12 heures. Et… neuf mois plus tard, tadam, un baby-boom. Le 15 octobre 1976, Sainte-Luce-sur-Mer est frappé par une panne électrique de 12 heures. Et… tadam, le premier Conseil de la Culture du Québec vient au monde. Ce soir-là, (…)

Voir en ligne : Journal le Mouton Noir

21.09.2026 à 13:01

Quelles sont les revendications du patronat pour les élections ?

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À l'approche des élections provinciales au Québec, les politiciens ne sont pas les seuls à faire campagne : depuis quelques semaines, les entreprises publient leurs revendications à l'attention des partis politiques.…

20.09.2026 à 20:24

En photos—un récapitulatif de la lutte à Norgate

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Dans les derniers mois, L'Étoile du Nord a été en contact avec des membres du groupe Offensive populaire et des locataires des appartements Norgate, à Montréal. Ceux-ci sont actuellement poursuivis…

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