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24.03.2026 à 16:29

Coupure de financement majeure dans le communautaire : Co-Savoir, la mémoire historique du milieu est en danger !

Co-Savoir

Bonjour à l'équipe de Presse toi à gauche,

J'espère que vous allez bien.

Je me permets de vous contacter au nom de Co-Savoir, un organisme qui outille et forme le milieu communautaire sur des enjeux tels que l'alphabétisation, l'éducation des adultes, l'égalité des genres et la justice numérique. Nous sommes la mémoire vivante du communautaire québécois, accueillant depuis 40 ans un grand nombre de productions et de collections documentaires des organismes québécois et canadiens francophones.

Comme vous le savez, l'ensemble du milieu communautaire au Québec traverse une crise sans précédent et se bat pour sa survie, alors que les instances gouvernementales laissent de nombreux organismes à l'abandon. Une grève historique est d'ailleurs prévue du 23 mars au 2 avril afin de dénoncer des conditions de travail devenues intenables.

Co-Savoir n'échappe pas à cette situation alarmante. En 2024-2025, un financement de plus de 400 000 $ nous a été refusé par le ministère de l'Éducation du Québec. Ce financement, dédié à l'alphabétisation et à l'éducation des adultes était pourtant renouvelé chaque année depuis 2011. Pour l'année 2025-2026, bien qu'elle touche à sa fin, nous sommes toujours en attente d'une réponse. Car, les financements publics du milieu communautaire arrivent généralement à la fin de l'année financière, et non au début.

Nos services sont aujourd'hui gravement fragilisés, des coupures de postes sont à prévoir prochainement, et ce sont des milliers d'adultes à travers le Canada francophone qui en subissent les conséquences.

En tant que média engagé sur les enjeux communautaires et de justice sociale, seriez-vous disponibles pour nous rencontrer et en discuter plus en détail ?

P.S. : Pour en savoir plus sur notre campagne de mobilisation et de soutien : https://interaction.cdeacf.ca/index.php/sdi-espace-alpha/

Merci beaucoup de votre attention !

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24.03.2026 à 16:29

Nous sommes avec le peuple cubain – lettre ouverte étudiante

Rédaction-coordination JdA-PA

Nous publions une lettre ouverte appuyée par 356 étudiantes et étudiants du Québec adressée au Gouvernement du Canada pour lui demander d'agir immédiatement en soutien avec Cuba. L'initiative est issue d'un groupe étudiant du collège Dawson qui, de retour d'un séjour à Cuba, s'est engagé à agir (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives

24.03.2026 à 16:15

L'R des centres de femmes du Québec est à boutte du manque de reconnaissance et de financement

L'R des Centres de femmes

Montréal, le 23 mars 2026 – L'R des centres de femmes du Québec appuie le mouvement Le communautaire à boutte, qui revendique pour les organismes communautaires autonomes du financement digne des besoins de la population.

Cette année encore, le budget a laissé le milieu communautaire sur sa faim, alimentant la motivation déjà grande des groupes à mener diverses actions de mobilisations et de grève, telles que prévues du 23 mars au 2 avril prochains. Solidaire de ces revendications et de la campagne CA$$$H (Communautaire autonome en santé et services sociaux – Haussez le financement !), L'R des centres de femmes du Québec recommande des solutions concrètes pour mettre fin au sous-financement chronique des organismes : financer les missions des groupes à partir de seuils planchers communs et adaptés, ainsi qu'indexer les subventions pour maintenir leur valeur en utilisant l'Indice des coûts de fonctionnement du communautaire (ICFC).

Tout comme Le communautaire à boutte, la campagne CA$$$H, coordonnée par la Table des regroupements provinciaux d'organismes communautaires et bénévoles au nom des 3000 OCASSS, déplore que les conditions de travail se dégradent alors que les demandes de soutien augmentent en nombre et sont de plus en plus complexes. Les équipes, composées exclusivement de femmes dans les centres membres de L'R, se retrouvent surchargées et en situation de précarité financière. Cela se produit parce que les subventions pour la mission globale du PSOC, le seul financement permettant aux groupes d'agir sur les salaires, ne sont pas adéquatement rehaussées. Cette année encore, le budget ne contient que 20 millions $pour rehausser l'enveloppe annuelle du PSOC pour la mission globale, du ministère de la Santé et des Services sociaux (MSSS), qui pourtant finance plus de 3000 organismes communautaires autonomes en santé et services sociaux (OCASSS). « Les centres de femmes au Québec, qui offrent du soutien, œuvrent en prévention des différentes violences faites aux femmes et transforment la société pour la rendre le plus égalitaire possible, devront traverser 2026-2027 avec un famélique rehaussement moyen de 6 500$, ce qui est à peine plus de 1% des besoins estimés pour les centres qui composent avec les enjeux de plus en plus grandissants que vivent les femmes de leur communauté », souligne Stéphanie Vallée, co-coordonnatrice à L'R des centres de femmes du Québec.

Les organismes font pourtant connaître leurs revendications et leurs propositions de multiples manières. En 2026, ce sont plus de 50 mémoires déposés dans le cadre des consultations prébudgétaires qui ont proposé l'adoption de l'ICFC pour indexer correctement les programmes de financement pour la mission globale des OCA. Par ailleurs, les centres de femmes du Québec membres de L'R réclament 42 Millions $ pour bien remplir les missions que leurs membres leur ont données.

Le 2 avril, devant l'Assemblée nationale, plus de 1 500 groupes de tous les secteurs d'activités convergeront pour réclamer avec vigueur une reconnaissance pleine et entière de leur rôle pour la réalisation des droits humains et pour le maintien du filet social.

La transformation sociale ne se fera pas sans maintenir la pression. À l'approche des élections, L'R des centres de femmes du Québec entend multiplier les occasions de faire entendre les revendications de ses membres et de l'ensemble du milieu communautaire autonome, afin que le prochain gouvernement y réponde adéquatement.

L'R des centres de femmes du Québec regroupe 73 membres répartis sur l'ensemble du Québec. Ce sont des milieux de vie ancrés dans leurs communautés, qui travaillent entre autres en violences faites aux femmes.

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24.03.2026 à 16:03

La démocratie ne se défendra pas toute seule | Louis-Philippe Lampron

Éditions Écosociété, Louis-Philippe Lampron

*La démocratie ne peut plus être tenue pour acquise. Les failles légales et constitutionnelles que Donald Trump exploite aux États-Unis pour s'arroger le pouvoir existent aussi dans les systèmes démocratiques canadien et québécois. Il existe cependant des moyens de renforcer nos démocraties. *

Le livre *La démocratie ne se défendra pas toute seule*, du juriste et professeur de droit Louis-Philippe Lampron, paraîtra *en librairie le 18 mars* prochain. Avec une préface d'Élisabeth Vallet, professeure au Collège militaire royal de Saint-Jean, directrice de l'Observatoire de géopolitique de la Chaire Raoul-Dandurand et chroniqueuse au Devoir.

En bref / Qu'est-ce qui limite les pouvoirs des premiers ministres ? Quelles échappatoires nos dirigeants peuvent-ils utiliser pour contourner les lois et nous imposer leur volonté ? Sommes-nous vraiment à l'abri des abus de pouvoir au Québec ? Le professeur de droit Louis-Philippe Lampron expose les failles des institutions démocratiques québécoises et canadiennes, tout en offrant des moyens de les renforcer.

*À propos du livre*

Selon le professeur de droit Louis-Philippe Lampron et bon nombre de juristes, la démocratie ne peut plus être tenue pour acquise. Si la seconde administration Trump multiplie les attaques frontales contre les institutions démocratiques et tente de réaliser un coup d'État légal, il serait dangereux de nous croire à l'abri d'un tel délitement institutionnel sur la foi d'un quelconque exceptionnalisme québécois ou canadien.

Abus et privilèges de l'exécutif, ligne de parti, pouvoirs d'urgence, échappatoires légales… Les failles légales et constitutionnelles que le président américain exploite aux États-Unis existent aussi dans les systèmes démocratiques canadien et québécois. Le gouvernement caquiste ne
se prive d'ailleurs pas pour en utiliser : nombreux recours au bâillon, affaiblissement de la Charte québécoise des droits et libertés, contrôle de la branche législative grâce à la ligne de parti dans un contexte de super majorité issue d'une distorsion électorale, possible imposition d'une constitution, limitation de la capacité d'action des syndicats, etc. Si ces actions sont actuellement posées dans le cadre de la légalité – ce qui a de quoi surprendre –, cela ne garantit pas qu'elles soient pour autant légitimes.

Pour éviter de revivre des crises d'octobre ou de jouer dans le même film dystopique que nos voisins du sud, plusieurs réformes et actions concrètes peuvent être menées pour renforcer nos démocraties. Ce n'est plus possible de penser que nos droits fondamentaux sont fondamentaux... parce qu'ils sont fondamentaux. Sans nous, sans pression citoyenne, l'État de droit ne suffit pas. Make democracy great again !

« *Essentiel, cet ouvrage est à la fois une ode à la démocratie, un mode d'emploi de sa consolidation, un appel à l'action. Maintenant. * » - Élisabeth Vallet


*À propos de l'auteur*

Louis-Philippe Lampron est professeur titulaire à la Faculté de droit de l'Université Laval et chercheur au Centre de recherche interdisciplinaire sur la diversité et la démocratie (CRIDAQ). Il est l'auteur, chez Somme toute, de *Maudites chartes !* (2022) et de *En toute collégialité !* (avec Simon Viviers, 2025).

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24.03.2026 à 13:30

La guerre des États-Unis et d'Israël contre l'Iran : quelle approche adopter pour une gauche socialiste attachée à ses principes ?

Frieda Afary

Vous trouverez ci-dessous le texte révisé d'une présentation donnée par Frieda Afary à l'organisation sud-africaine Zabalaza for Socialism le 15 mars 2026.

Tiré de Entre les lignes et les mots

I. Que s'est-il passé depuis que les États-Unis et Israël ont lancé leur dernière guerre contre l'Iran ?

Les États-Unis et Israël ont entamé une nouvelle vague de bombardements contre l'Iran le 28 février. Depuis lors, ils ont bombardé des dépôts de pétrole, des installations pétrolières, l'île de Kharg, qui est la plaque tournante de l'exportation de 90% du pétrole iranien (4 à 5 millions de barils par jour), des sites militaires, des installations de missiles et de drones, des locaux de police, des banques, une école de filles à Minab, des hôpitaux, des immeubles d'habitation, des usines de dessalement d'eau et des sites classés au patrimoine mondial.

Le premier jour des bombardements, Israël a pris pour cible le complexe résidentiel d'Ali Khamenei, le « Guide suprême », le tuant ainsi que sa femme, sa belle-fille, son petit-enfant et divers dirigeants gouvernementaux. Le 17 mars, Israël a tué Ali Larijani, le plus haut responsable de la sécurité nationale iranienne, et Gholamreza Soleimani, le chef de la force paramilitaire Basij. Le 18 mars, il a tué le ministre iranien du Renseignement, Esmaeil Kahtib, lors d'une autre frappe aérienne.

À l'heure actuelle, les États-Unis comptent plus de 50 000 soldats dans la région du Moyen-Orient et viennent d'y envoyer 2 500 marines supplémentaires. Ils ont déployé des chasseurs-bombardiers et des navires d'assaut dans la région. Au cours des six premiers jours, ils ont dépensé 11 milliards de dollars pour cette guerre et continuent d'y consacrer plus d'un milliard de dollars par jour. Trump a également évoqué l'envoi de forces terrestres américaines en Iran.

Israël a recommencé à bombarder le Liban et y envoie des troupes terrestres. Il poursuit sa guerre génocidaire contre les Palestinien·nes à Gaza et le nettoyage ethnique en Cisjordanie.

L'Iran a riposté en tirant des missiles et des drones sur des bases et des installations militaires américaines dans la région. Ses cibles israéliennes étaient initialement des cibles militaires. Aujourd'hui, l'Iran équipe ses missiles balistiques de munitions à fragmentation pour bombarder les habitations, les parcs, les commerces et les routes de Tel-Aviv. L'Iran a également pris pour cible des installations pétrolières, des pétroliers, des hôtels, des aéroports et des usines de dessalement dans la région du Golfe. Il a bloqué le détroit d'Ormuz et a commencé à y poser des mines. Mujtaba Khamenei, le fils d'Ali Khamenei, a été nommé comme nouveau « Guide suprême ». Depuis janvier 2026, le gouvernement iranien a coupé l'accès à Internet pour la population.

Plus de 2 000 civil·es ont été tué·es dans la région à ce jour. Plus de 1 200 d'entre elles et eux sont des Iranien·nes. Les autres victimes civiles se trouvent principalement au Liban. Dans les États du Golfe, les victimes sont principalement des travailleurs et des travailleuses migrantes.

Plus de 3,2 millions de personnes ont été déplacées en Iran et plus d'un million au Liban.

Jusqu'à présent, cette guerre a eu des conséquences non seulement économiques, avec une hausse de 35% du prix du pétrole et le blocage du transit d'autres biens essentiels tels que les denrées alimentaires et les engrais, mais aussi humanitaires. Des dégâts considérables, voire irréversibles, ont été causés aux ressources en eau et à la qualité de l'air, en particulier en Iran où la pollution atmosphérique et la pénurie d'eau étaient déjà graves. Nous avons également constaté des dégâts sur des sites classés au patrimoine mondial, comme le palais du Golestan à Téhéran.

Un langage apocalyptique fondé sur le fondamentalisme chrétien, islamique et juif est utilisé pour motiver et recruter des combattants.

L'intelligence artificielle est utilisée de diverses manières, que ce soit pour les bombardements, le tir de missiles ou la création de fausses vidéos visant à promouvoir la désinformation.

À l'échelle mondiale, le gouvernement russe a tiré profit de cette guerre car le prix du pétrole a augmenté et l'administration Trump a levé les sanctions sur les ventes de pétrole russe. La Russie a également tiré profit du fait que les systèmes antimissiles que l'Ukraine et l'Europe achetaient aux États-Unis pour aider à défendre l'Ukraine contre l'invasion impérialiste brutale de ce pays par la Russie sont désormais acheminés vers le Moyen-Orient. La Russie aide également le gouvernement iranien en partageant des informations secrètes sur des cibles américaines.

Le gouvernement chinois a également tiré profit de cette guerre, car le gouvernement américain accordera moins d'attention à la région du Pacifique et pourrait même permettre à la Chine de poursuivre ses plans visant à prendre le contrôle de Taïwan.

II. Contexte : l'Iran de 1979 à nos jours, les États-Unis, Israël et les changements mondiaux

Depuis sa fondation à la suite de la révolution populaire iranienne de 1979 contre une monarchie brutale et autoritaire, la République islamique a défini sa raison d'être comme l'opposition à Israël et aux États-Unis. Il s'agit d'une entité chiite fondamentaliste religieuse et nationaliste persane qui s'est également fortement appuyée sur la misogynie et le patriarcat. Des slogans anti-impérialistes, voire anticapitalistes et révolutionnaires, ont été utilisés pour promouvoir l'autoritarisme et détruire toute opposition progressiste.

Ainsi, en mars 1979, peu après que la révolution eut renversé la monarchie brutale de Mohammad Reza Pahlavi, l'ayatollah Khomeini et ses partisans ont commencé à réprimer les manifestations de la Journée internationale des femmes contre le port obligatoire du hijab nouvellement imposé. Au cours de ce mois-là, un référendum populaire a proclamé l'Iran République islamique. Le nouveau gouvernement a également commencé à réprimer brutalement un soulèvement des Kurdes en faveur de l'autonomie dans le nord. Une grande partie de la gauche a continué à défendre la République islamique en tant qu'anti-impérialiste au cours des deux premières années qui ont suivi la révolution. La République islamique a toutefois réprimé la gauche et tué et exécuté des milliers de ses membres à partir de 1981. Elle a également tué des milliers d'autres prisonnier·es politiques de gauche après la fin de la guerre Iran-Irak en 1988. Elle a continué à réprimer toute opposition progressiste et a instauré un État policier.

Depuis 2009, l'Iran a connu cinq vagues de manifestations populaires, qui ont toutes été brutalement réprimées. La première, en 2009, à la suite d'une élection frauduleuse, visait à réformer le système. Les autres, en 2017, 2019, 2022 et la dernière en 2026, avaient pour objectif de renverser la République islamique. Le soulèvement de 2022, connu sous le nom de mouvement « Femme, Vie, Liberté », a retenu le plus l'attention du monde entier car il était mené par des femmes brûlant leurs foulards et comportait un fort contenu émancipateur. Il a mobilisé des militant·es Sundicales/syndicaux et des jeunes, ainsi que des minorités nationales telles que les Kurdes, les Baloutches et les Arabes. La dernière vague de manifestations populaires, en 2026, a rassemblé plus d'un million de personnes à travers le pays et a été réprimée de la manière la plus brutale qui soit. En l'espace de trois jours, en janvier 2026, le gouvernement a tué au moins 7 000 personnes, voire 20 000 ou plus.

L'Iran affiche le taux d'exécutions le plus élevé au monde après la Chine et compte de nombreuses et nombreux prisonniers politiques.

Le régime iranien s'est également servi de son discours anti-impérialisme américain et anti-Israël pour écraser l'opposition progressiste dans les pays où il exerce son influence.

Le projet impérialiste régional de l'Iran a débuté au début des années 1980 avec son rôle dans la création du Hezbollah au Liban, puis ses interventions en Irak, en Syrie et au Yémen. Dans le cas de la Syrie, il a soutenu pendant 13 ans le régime brutal de Bachar al-Assad en envoyant des troupes terrestres et en écrasant le soulèvement syrien avec l'aide de la Russie. Il a dépensé des milliards pour financer le Hezbollah, le Hamas et les milices chiites en Irak et en Syrie. Son soutien aux Palestinien·nes se limite à la promotion de ses propres ambitions régionales et n'inclut ni la démocratie ni les droits humains pour le peuple palestinien. Ces dernières années, il a vendu des drones et des missiles à la Russie pour la guerre impérialiste de cette dernière contre l'Ukraine. Il a également soutenu une faction de l'armée soudanaise dans la guerre civile soudanaise. Il soutient actuellement les talibans tout en encourageant la haine contre les réfugié·es afghan·es en Iran.

Le Corps des gardiens de la révolution islamique a été fondé par l'ayatollah Khamenei en tant qu'armée distincte de l'armée régulière. Après la guerre Iran-Irak de 1980 à 1988, un conflit sanglant et destructeur de huit ans au cours duquel plus d'un million de personnes ont été tuées ou blessées, le CGRI s'est développé et est devenu le plus grand détenteur de capitaux et investisseur d'Iran, ainsi que l'incarnation de l'unité du parti, de l'armée et de l'État. Il compte 180 000 gardes et fait partie de l'armée et des forces de police iraniennes, qui totalisent 1,5 million d'effectifs. L'Iran possède la 8e armée la plus importante au monde.

Le CGRI a consacré une somme inconnue au programme nucléaire iranien. En juin 2025, l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA) a annoncé que l'Iran disposait de suffisamment d'uranium enrichi à 60% pour fabriquer dix bombes. Après la guerre destructrice et illégale menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran en juin 2025, cette capacité nucléaire a été gravement affaiblie.

En ce qui concerne les États-Unis et Israël, il ne fait aucun doute qu'ils poursuivent leurs ambitions impérialistes brutales dans la région. Le gouvernement Netanyahu veut écraser la lutte palestinienne pour l'indépendance et massacre le peuple palestinien. Le gouvernement Netanyahu s'oppose également à tous/toutes les Juifs/Juives israélien·nes qui croient en une coexistence pacifique entre Juifs/Juives et Palestinien·nes fondée sur l'égalité.

Washington a toujours soutenu l'ancien régime monarchique iranien. Les États-Unis sont également responsables des invasions ultérieures de l'Afghanistan et de l'Irak dans la région, qui ont causé la mort et blessé des millions de personnes.

Les États-Unis et Israël se sont tous deux orientés vers le fascisme. Aux États-Unis, avec le deuxième mandat de Trump, nous avons un gouvernement fasciste qui contrôle la présidence, le Congrès et la Cour suprême. Lorsque je parle de fascisme, je me réfère à la définition de Robert Paxton dans L'Anatomie du fascisme. Les caractéristiques distinctives du régime fasciste sont le rejet massif de la raison et de la logique, l'adhésion massive au darwinisme social ou à la croyance en la supériorité de sa propre nation ou race, et la soi-disant « loi du plus fort ». Le régime fasciste a également besoin de la complicité des élites qui s'y soumettent. Le nationalisme extrême et le racisme fascistes s'expriment dans un processus de « purification » interne consistant à diaboliser, déshumaniser, emprisonner et tuer les membres d'un ou de plusieurs groupes considérés comme « l'Autre » ou « l'ennemi intérieur ». Ce processus va de pair avec l'expansion impérialiste/la guerre à l'extérieur, la misogynie, la désinformation, l'effacement de l'histoire et le pouvoir d'un homme fort. À l'aune de ces critères, en Israël aussi, le gouvernement Netanyahu est dirigé par des fascistes.

Les États-Unis et Israël souhaitent tous deux collaborer avec les États du Golfe et la Turquie pour remodeler le Moyen-Orient en une entité capitaliste totalement autoritaire, sans même faire semblant de respecter la démocratie ou les droits humains.

L'administration Trump pensait qu'elle bombarderait l'Iran pendant quelques jours et conclurait un accord avec une partie du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) afin d'instaurer un régime docile en Iran. Le CGRI, cependant, planifie des attaques de représailles depuis de nombreuses années et mise sur l'affaiblissement des États-Unis et d'Israël en prolongeant la guerre. Il compte également sur un monde multipolaire où la Russie et la Chine renforcent leur puissance impérialiste.

Pour la Russie, qui est un État fasciste et impérialiste, l'Iran est un État allié auquel elle vend des centrales nucléaires et des armes, et dont elle obtient des missiles, des drones et des services pour promouvoir la désinformation et la terreur à travers le monde.

Pour l'impérialisme capitaliste chinois, l'Iran est une source de pétrole, de produits pétrochimiques et de minerais bon marché, ainsi qu'un allié autoritaire. La Chine et l'Iran ont signé en 2021 un accord de 25 ans en vertu duquel la Chine obtient pour 400 milliards de dollars de pétrole iranien à un prix fortement réduit en échange de la construction d'installations pétrolières et gazières et d'autres infrastructures pour l'Iran.

Au vu de la doctrine stratégique de l'administration Trump, de son alliance ouverte avec Poutine dans la guerre menée par la Russie contre l'Ukraine et de son indifférence actuelle face à une éventuelle invasion chinoise de Taïwan, il semble que ces trois superpuissances soient pour l'instant parvenues à un accord sur leurs sphères d'influence. Cela ne signifie pas pour autant que ces sphères d'influence soient éternelles. Le capitalisme n'est pas un système stable. Il s'agit de pôles de capital qui se font concurrence pour l'extraction et l'accumulation de valeur monétaire à partir des êtres humains et de la nature, et qui s'engagent dans des guerres de plus en plus destructrices au cours de ce processus.

Une guerre en cours au Moyen-Orient, qui absorbe les ressources militaires et autres des États-Unis et les affaiblit, est également tout à fait dans l'intérêt de la Russie et de la Chine, qui se concentrent sur leurs propres projets impérialistes et l'exploitation capitaliste de leurs sujets.

Face à cette réalité, il est essentiel de bien comprendre les acquis, les limites et les possibilités des forces progressistes en Iran.

III. Réalisations, limites et perspectives des forces progressistes en Iran

La réalisation la plus importante a été le mouvement « Femmes, Vie, Liberté » d 2022, qui a formulé des revendications émancipatrices explicites concernant les femmes, le travail, l'éducation et les droits des minorités opprimées. Ce mouvement a été brutalement réprimé, avec 20 000 arrestations et l'assassinat de plus de 500 participant·es.

Au cours des vingt dernières années, nous avons assisté à la montée d'une organisation syndicale indépendante en Iran parmi les travailleurs/travailleuses du secteur pétrolier et pétrochimique sous contrat temporaire, les travailleurs/travailleuses de la canne à sucre, les chauffeurs de bus, les enseignant·es et les infirmières.

Les femmes représentent 60% des diplômé·es de l'enseignement supérieur et défendent avec force leurs droits, bien qu'elles vivent sous un gouvernement autoritaire et fondamentaliste religieux et ne détiennent qu'une part de 16% dans l'économie officielle.

Les prisonnier·es politiques s'organisent à l'intérieur des prisons et rédigent des lettres et des manifestes.

Les intellectuel·les iranien·nes ont produit diverses traductions d'ouvrages clés sur la philosophie et la critique de l'économie politique, tels que les Manuscrits économiques et philosophiques de 1844 et Le Capital de Marx dans une nouvelle traduction, ainsi que certains ouvrages importants sur le féminisme. D'autres ouvrages importants sur l'histoire, la sociologie, la politique, les relations entre les sexes et les droits des minorités en Iran ont été rédigés par divers·es intellectuel·les, en particulier à l'étranger où elles et ils disposaient de plus de ressources et de liberté.

Parmi les principales limites des progressistes iranien·nes, on peut citer les suivantes :

Le nationalisme persan s'oppose à toute tentative visant à proposer un projet de reconnaissance et de codification des droits des minorités nationales à l'usage de leur langue et à l'exploitation de leurs ressources naturelles.

Le patriarcat et la misogynie continuent d'entraîner des taux élevés de féminicides, de violences sexistes et d'abus.

La gauche iranienne réduit principalement le concept de socialisme au contrôle étatique de la propriété, sans chercher à s'attaquer à l'aliénation inhérente au mode de production capitaliste lui-même. Elle en reste donc à prôner simplement le remplacement de la propriété privée par la propriété d'État.

Beaucoup de membres de la gauche continuent de réduire l'impérialisme à l'impérialisme occidental uniquement, et refusent d'accorder une attention égale à l'impérialisme russe et chinois, ainsi qu'aux interventions impérialistes régionales menées par le gouvernement iranien lui-même au cours des quatre dernières décennies.

Compte tenu de ces limites, diverses entités rétrogrades ont séduit les masses iraniennes, notamment en recourant à la désinformation sur les réseaux sociaux et les chaînes de télévision par satellite. Ainsi, lors du soulèvement de janvier 2026, alors que plus de 7 000 mort·es avaient été confirmé·es par le régime, de nombreuses personnes, même parmi la classe ouvrière, scandaient des slogans monarchistes et appelaient Reza Pahlavi, le fils du roi déchu, à revenir en Iran pour leur apporter la prospérité. Certaines personnalités intellectuelles progressistes de premier plan, y compris des féministes, ont également déclaré leur alliance avec Reza Pahlavi. Reza Pahlavi, quant à lui, n'a pas seulement soutenu l'invasion militaire américaine et israélienne. Il appelle également depuis plusieurs années le Corps des Gardiens de la Révolution islamique (CGRI) à se joindre à lui en échange d'une grâce totale et d'une pleine participation au nouveau régime.

Cinq partis kurdes ont récemment formé une coalition afin de se préparer à la chute du régime. Bien qu'on ignore s'ils envisagent ou non de combattre aux côtés des forces américaines et israéliennes, il est évident qu'ils sont profondément déçus par la prédominance du nationalisme persan dans la société iranienne.

L'Iran compte des intellectuel·les courageuses/courageux et engagé·es dont on n'a pas entendu parler récemment, car elles et ils sont soit en prison, soit assigné·es à résidence, soit en permission de sortie ou en liberté conditionnelle. La plus notable est Nasrin Sotoudeh, une avocate féministe spécialisée dans les droits humains qui est prisonnière politique depuis de nombreuses années et se trouve actuellement en liberté conditionnelle. Pakhshan Azizi, militante kurde iranienne pour les droits des femmes, risque toujours la peine de mort et dénonce ouvertement le régime ainsi que l'intervention militaire américaine. Narges Mohammadi, lauréate du prix Nobel de la paix 2023, est une autre militante féministe qui est pour l'instant réduite au silence en prison.

Compte tenu de la guerre brutale et croissante qui sévit actuellement, ainsi que de ces problèmes réels au sein de la société iranienne et de la région, que peuvent faire aujourd'hui les progressistes internationaux ?

IV. Que peuvent faire les progressistes internationaux aujourd'hui ?

Premièrement : Faites tout ce qui est en votre pouvoir pour mettre fin à cette guerre. Sensibilisez, exprimez-vous, manifestez, faites pression sur vos représentant·es gouvernementaux et sur les intellectuel·les indépendant·es. Aux États-Unis, l'opinion publique est actuellement à 60% contre cette guerre. La plupart des personnes ne veulent pas envoyer leurs enfants se battre au Moyen-Orient. La moitié de la population adulte s'oppose aux attaques de l'administration Trump contre des immigrant·es innocent·es, ainsi qu'à leur détention et à leur expulsion. Il existe également une grande colère face à la manière dont des hommes pour la plupart riches, dont Trump, d'autres politiciens et même des universitaires, ont collaboré avec le réseau de feu Jeffrey Epstein et en ont tiré profit pour le trafic de femmes et de filles à des fins de viol et d'abus sexuels. Toutes ces questions doivent être abordées pour formuler un message anti-guerre.

Deuxièmement : Tendez la main aux progressistes du Moyen-Orient ou aux progressistes originaires du Moyen-Orient vivant à l'étranger. Ne vous limitez pas à ne parler que d'une seule lutte ou d'un seul pays du Moyen-Orient.

Troisièmement : Opposez-vous au « campisme », prenez clairement position contre toutes les puissances capitalistes-impérialistes mondiales et régionales et défendez les droits et l'humanité des peuples que ces puissances oppriment.

Quatrièmement : aborder les questions clés qui freinent nos luttes : la discrimination raciale et ethnique, le patriarcat, l'exploitation capitaliste et l'aliénation capitaliste.

Frieda Afary
18 mars 2026

Publié et traduit en français par : https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/21/la-guerre-des-etats-unis-et-disrael-contre-liran-quelle-approche-adopter-pour-une-gauche-socialiste-attachee-a-ses-principes/#more-103362

Coordonnées, blogs et travaux de Frieda Afary

Fafarysecond @yahoo.com
https://iranianprogressives.org/
https://socialistfeminism.org/
Lectures on Humanist Alternatives to Capitalism, Racism, Sexism
https://www.youtube.com/playlist

References :
Afary, Janet. 2009. Sexual Politics in Modern Iran. Cambridge University Press.
BBC Persian. 2025. Pakhshan Azizi's Letter from Prison. October 4. https://www.bbc.com/persian/articles/cqlzx25vzzwo
Kaufman, Jeff and Marcia Ross. 2020. Nasrin. https://www.nasrinfilm.com/
https://www.youtube.com/watch?v=RZ0fQpU0fg8
Keddie, Nikki R. 2003. Modern Iran : Roots and Results of Revolution. Updated ed. New Haven, CT : Yale University Press.
MacFarquhar, Neil. 2026. “Revolutionary Guards Corps : Spine of a Militarized State.” New York Times. March 9.
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https://www.nelafordemocracy.org/
https://drive.google.com/file/d/1rZu2ZglUA-8djuCih4dKkHHMkL7-wMyJ/view
Paxton, Robert. 2005. Anatomy of Fascism. Vintage
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Ukraine Solidarity Network (U.S.). 2026. “Solidarity with the Iranian Uprising.” February 9.
https://www.ukrainesolidaritynetwork.us/solidarity-with-the-iranian-uprising/

Frieda Afary, 18 mars 2026

Frieda Afary is an Iranian American librarian, translator and author of Socialist Feminism : A New Approach (Pluto Press, 2022). She produces Iranian Progressives in Translation and Socialistfeminism.org.
https://newpol.org/the-u-s-israeli-war-with-iran-what-is-a-needed-approach-for-a-principled-socialist-left/
https://socialistfeminism.org/the-u-s-israeli-war-with-iran-what-is-a-needed-approach-for-a-principled-socialist-left/
Traduction DE

De l'autrice ;
Où mèneront les manifestations en Iran en 2026 ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/01/11/solidarite-avec-les-populations-en-iran/
« Nous avons besoin d'une alternative humaniste au capitalisme ». Interview de Frieda Afary pour Posle Media
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/26/nous-avons-besoin-dune-alternative-humaniste-au-capitalisme/
Qu'est-ce que le féminisme marxiste ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/09/20/quest-ce-que-le-feminisme-marxiste/
Tirer les leçons des manifestations à Los Angeles
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/10/tirer-les-lecons-des-manifestations-a-los-angeles/
Avec Farooq Sulehria
« Le régime iranien a été affaibli par la guerre, mais la répression s'est intensifiée après le cessez-le-feu. »
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/07/04/le-regime-iranien-a-ete-affaibli-par-la-guerre-mais-la-repression-sest-intensifiee-apres-le-cessez-le-feu/
Qu'est-ce que le fascisme et comment pouvons-nous y résister aux États-Unis ?
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2025/02/05/quest-ce-que-le-fascisme-et-comment-pouvons-nous-y-resister-aux-etats-unis/
Donner un sens à la victoire de Trump et à la résistance nécessaire
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/11/14/donner-un-sens-a-la-victoire-de-trump-et-a-la-resistance-necessaire-et-autres-textes/
L'opposition iranienne face au conflit entre Téhéran et Tel-Aviv. Entretien avec Frieda Afar
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/05/29/lopposition-iranienne-face-au-conflit-entre-teheran-et-tel-aviv-entretien-avec-frieda-afary/
Stop au militarisme israélien & iranien
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2024/08/12/stop-au-militarisme-israelien-iranien/
Iran entretien avec Frieda Afary [en deux parties]
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/10/17/iran-entretien-avec-frieda-afary-en-deux-parties/
Les syndicats iraniens dans les mobilisations
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2023/02/15/les-syndicats-iraniens-dans-les-mobilisations/
L'Iran manifeste contre le hijab obligatoire et la violence d'État
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/09/26/liran-manifeste-contre-le-hijab-obligatoire-et-la-violence-detat/
Avec Kevin Anderson : Femme, vie, liberté : les origines du soulèvement en Iran
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2022/12/12/femme-vie-liberte-les-origines-du-soulevement-en-iran/

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24.03.2026 à 13:24

Doit-on annuler des conférences ?

Jonathan Durand Folco

Voici quelques réflexions suite à mon commentaire du 17 mars sur Facebook, lequel a suscité de vives réactions et a fait couler beaucoup d'encre.

21 Mars 2026 | tiré de Métapolitiques

Pour vous mettre en contexte, j'ai commenté une publication d'un groupe d'étudiantes féministes de l'Université Laval qui revendiquait l'annulation d'une conférence organisée par un comité local du Parti québécois. Celle-ci prévoyait la venue du député Alex Boissonneault, Benjamin Tremblay et Étienne-Alexandre Beauregard, qui auraient "un discours traditionaliste, discriminatoire et voir haineux que nous n'acceptons pas sur nos campus".

J'ai alors émis une critique à l'endroit de la tactique de l'annulation, en mentionnant que cela était contreproductif dans le contexte actuel, et qu'on devrait idéalement utiliser d'autres moyens pour combattre ces idées conservatrices. Mon but n'était pas de condamner moralement cette action, au nom d'un principe abstrait de liberté d'expression, mais d'en appeler à notre réflexion stratégique. J'ai alors dit :

Bref, réinventons nos méthodes pour combattre les discours conservateurs ou d'extrême droite, car les moyens utilisés dans la précédente décennie ont souvent alimenté le backlash antiwoke et le virage autoritaire que nous constatons aujourd'hui. Combattons leurs discours par d'autres moyens, afin de ne pas "s'auto-pelure-de-bananiser".

J'ai alors reçu maintes critiques venant d'ami·e·s, camarades, et personnes inconnues qui ont souligné plusieurs objections, problèmes et angles morts dans mon commentaire. Je voudrais à la fois nuancer mon propos, répondre à certains arguments qui m'ont été adressés, revenir sur certains aspects problématiques de mon intervention, tout en identifiant des pistes de réflexion pour la suite.

Le paradoxe de la tolérance et ses paramètres

Plusieurs personnes ont souligné que mon commentaire risquait de tomber dans le "paradoxe de la tolérance". Selon cet argument développé par le philosophe Karl Popper, il ne faudrait pas tolérer des propos intolérants (discriminatoires, haineux, fascistes ou anti-démocratiques), car cela risque de les normaliser et d'augmenter leur influence. Cela pourrait éventuellement contribuer à la prise du pouvoir de forces autoritaires, qui vont ensuite imposer des limites drastiques à la liberté d'expression qu'on souhaitait défendre initialement. En d'autres termes, la tolérance extrême détruit la tolérance.

Cela dit, on évoque souvent ce paradoxe sans avoir lu Karl Popper, comme si chaque propos intolérant devait être toujours combattu par la force. Or, il s'agit plutôt de réfuter l'argument de la tolérance absolue ou illimitée, afin que la liberté d'expression n'accepte pas les propos les plus extrémistes dans l'espace public. Voici une citation tirée de son livre La société ouverte et ses ennemis :

« … la tolérance illimitée ne peut que conduire à la disparition de la tolérance. Si nous accordons une tolérance illimitée même à ceux qui sont intolérants, si nous ne sommes pas prêts à défendre une société tolérante contre les assauts des intolérants, alors les tolérants seront détruits, et la tolérance avec eux…

Avec cette formulation, je ne veux pas dire, par exemple, que nous devrions toujours réprimer les philosophies intolérantes ; tant qu'il nous est possible de les contrer par des arguments rationnels et de les tenir en échec grâce à l'opinion publique, les interdire ne serait certainement pas judicieux.

Mais nous avons intérêt à revendiquer le droit de les réprimer si nécessaire, même par la force ; car il se peut fort bien qu'ils n'acceptent pas la confrontation d'arguments rationnels, et dénoncent d'emblée toute argumentation ; ils risquent d'interdire à leurs adeptes d'écouter toute argumentation rationnelle, parce qu'elle serait trompeuse, et de leur apprendre à répondre aux arguments en faisant usage de leurs poings ou de leurs pistolets.

Nous devons donc revendiquer, au nom de la tolérance, le droit de ne pas tolérer les intolérants. Nous devrions affirmer que tout mouvement prêchant l'intolérance se place hors la loi, et considérer comme criminelle l'incitation à l'intolérance et à la persécution, de la même manière que nous considérerions comme criminelle l'incitation au meurtre, à l'enlèvement, ou à la relance de la traite des esclaves.

L'argument de Popper est habile ; il évoque la nécessité de se garder des garde-fous si certains discours intolérants ne peuvent être contrecarrés par l'argumentation rationnelle. Il ne revendique pas une interdiction systématique de l'intolérance, mais plutôt le droit, sous certaines conditions, de refuser la simple délibération démocratique. Dans des cas extrêmes, le débat ne peut avoir lieu, surtout quand votre interlocuteur rejette les principes mêmes de la discussion rationnelle, et utilise des menaces, le mensonge, voire la force ou l'intimidation pour vous contraindre. Dans ces circonstances, répliquer par des contre-arguments ne vaut pas la peine, et l'usage de la force est justifié pour se défendre.

Une interprétation simpliste du paradoxe de la tolérance pourrait suggérer qu'il faut toujours interdire les discours intolérants. Popper adopte plutôt une vision nuancée : la préservation du principe de tolérance exige certaines limites sur le plan juridique, moral ou institutionnel, pour éviter des cas extrêmes qui viendraient détruire ce principe. Je le cite encore ici :

Je n'implique pas, par exemple, que nous devions toujours supprimer l'énoncé des philosophies intolérantes ; tant que nous pourrons les contrer par des arguments rationnels et les contrôler par l'opinion publique, la suppression serait très imprudente. Mais nous devons revendiquer le droit de les supprimer si nécessaire, même par la force.

De mon côté, je suis plutôt d'accord avec cette idée de Popper ; il y a des limites à la liberté d'expression, notamment en matière de discours haineux. Mais où doit-on tracer la limite ? Tout ce joue dans les limites ou les paramètres de ce qu'on entend par "discours intolérant". Si on a affaire à un groupe néonazi ou d'extrême droite décomplexé comme Atalante ou le collectif Horizon Québec Actuel, je soutiens sans problème l'idée que l'annulation d'une conférence de leur groupe soit légitime.

Mais est-ce que des personnes comme le député péquiste Alex Boissonneault, Benjamin Tremblay et Étienne-Alexandre Beauregard entrent dans la catégorie des discours néofascistes, de l'extrême droite, ou encore de personnes faisant la promotion de discours haineux ? Où doit-on tracer la ligne entre le conservatisme, qui a fait partie des idées "socialement acceptables" dans le giron de la démocratie libérale depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et le (néo)fascisme qui menace directement les conditions de la démocratie et de la liberté d'expression ?

Le paradoxe de la tolérance est ici mis à l'épreuve de circonstances particulières, et je crois que cela exige d'exercer notre jugement. Cela veut dire qu'on ne peut pas appliquer un principe de façon directe ou universelle, mais qu'il faut tenir compte du contexte. L'argument du paradoxe de l'intolérance est valide, mais il implique aussi un calibrage, un débat démocratique sur les limites raisonnables à imposer à la liberté d'expression.

Une droite aux contours flous

Pour revenir au trio de Boissonneault, Tremblay et Beauregard, on peut les classer dans la catégorie large de la "droite". Ceux-ci s'identifient peut-être au centre-droit ou à la "droite modérée", mais j'aurais tendance à les définir comme étant carrément à droite. Or, font-ils partie de la famille de l'extrême droite pour autant ? Si on élargit trop la catégorie des discours discriminatoires, alors il faudrait interdire un très grand nombre de conférences de la droite politique, impliquant plusieurs personnes impliquées dans la CAQ, le PQ, le PCQ, etc.

Si les discours de la droite permettent effectivement de normaliser et de justifier, plus ou moins directement, une série d'inégalités et de discriminations, que ce soit en termes de classe, d'origine ethnique, de genre, de citoyenneté, etc., cela veut dit-il que la droite serait ipso facto intolérante, et donc qu'il faudrait toujours annuler leurs conférences ? Bref, où doit-on tracer la ligne ?

À mes yeux, et on peut débattre de la chose, une ligne rouge se trouve au niveau de l'extrême droite et du fascisme. Même si on sait que ces catégories ont des contours parfois flous, il ne faut pas étirer l'élastique à l'infini ; cela revient à tomber dans le piège que je critique au début de mon livre Fascisme tranquille : l'usage abusif de l'étiquette "fasciste" pour disqualifier d'emblée toute personne moindrement à droite. Je cite ici un extrait de mon livre :

À l'autre bout du spectre, nous trouvons une attitude de suspicion généralisée présente dans certains milieux de gauche, une posture à la fois radicale, hypermoralisatrice et épidermique, attribuant l'étiquette fasciste à tout phénomène moindrement conservateur, à toute réflexion soulevant des questions sur l'immigration, les modèles d'intégration, les enjeux liés au genre ou le moindre élan de fierté nationale. Tous les gens critiques du mouvement « woke » seraient ainsi des fascistes en puissance, des relents de l'extrême droite, l'accusation permettant de tracer une frontière nette entre personnes fréquentables et infréquentables. Cette posture immodérée ou polémique représente le miroir de la vision négationniste ; alors que des gens croient que l'extrême droite n'est nulle part, d'autres croient qu'elle est partout, même où on la soupçonne le moins.

Bref, des catégories comme populisme autoritaire, extrême droite ou fascisme restent valides ; mais il faut garder, malgré tout, une certaine prudence dans l'usage de ces concepts, sans quoi ils perdent de leur sens. Il existe toute une gradation des discours de droite allant du nationalisme conservateur, à la droite radicale populiste, puis à la droite extrémiste néonazie. Et le cas d'Étienne-Alexandre Beauregard est révélateur à cet égard.

Le cas particulier d'Étienne-Alexandre Beauregard

Par exemple, on sait qu'Étienne-Alexandre est un ami et protégé de Mathieu Bock-Côté, qui tient un discours national-populiste décomplexé ; mais le discours d'Étienne-Alexandre est moins radical et outrancier que son mentor. Son dernier livre Anti-civilisation critique même le populisme, tout en justifiant un conservatisme social et politique dans la lignée d'Allan Bloom.

On pourrait certes objecter qu'Étienne-Alexandre a un discours plus modéré et nuancé que celui de MBC, tout en partageant avec ce dernier une même vision, et qu'il contribue ainsi à adoucir ou à normaliser ces idées dans l'espace public. Cela est sans doute vrai, mais cela fait-il en sorte qu'Étienne-Alexandre soutient un discours haineux ou qu'il devrait être classé à d'extrême droite ?

À mon avis, il convient de faire encore des nuances dans le continuum ou le spectre de la droite. Il y a une différence entre le nationalisme conservateur (style Étienne-Alexandre Beauregard, ou le jeune Bock-Côté), qui peut ensuite basculer vers le populisme radical autoritaire (style MBC actuel, qui normalise le discours de Trump, Le Pen, Zemmour, etc.), et enfin le stade extrême de la droite, proche des suprématistes blancs ou des néofascistes décomplexés, comme Nick Fuentes aux États-Unis, ou encore le malheureux militant néonazi Quentin Deranque qui est mort à Lyon suite à une rixe le 12 février dernier.

Est-ce que toutes les personnes qui parlent de "capacité d'accueil", "d'immigration incontrôlée" ou de "laxisme législatif canadien" peuvent être automatiquement classées dans la catégorie de propos haineux, racistes et xénophobes ? Dans la famille large de la droite certes, mais encore faut-il préciser le niveau de radicalité auquel on a affaire.

Si on peut s'entendre d'un point de vue de gauche qu'il faut combattre ce genre de discours par différents moyens, quels sont les moyens légitimes ? Si on privilégie l'annulation pour ce genre de discours conservateur, alors il faudrait annuler les conférences de PSPP, de Bernard Drainville et d'Éric Duhaime dans les cégeps et les universités, et de bien d'autres figures politiques et médiatiques qui entrent dans cette catégorie. La liste serait très très longue.

La religion, entre université et agenda politique

Par ailleurs, Étienne-Alexandre travaille actuellement pour l'Institut Cardus, un think tank chrétien conservateur d'origine anglo-canadienne, qui flirte avec des positions anti-avortement, comme dans cet article de 2019 portant sur le féminisme pro-vie. Le chercheur lui-même n'a jamais soutenu une telle position, et il prétend que son organisation ne finance pas de recherche contre l'avortement. Or, l'Institut Cardus apparaît tout de même sur une liste d'organisations anti-choixselon la Abortion Rights Coalition of Canada.

Cela peut évidemment susciter des doutes en matière de défense de droits des femmes. Comme le consensus pro-choix est encore très fort au Québec, contrairement aux États-Unis et dans le Canada anglais, on peut comprendre le niveau de vigilance élevé de groupes féministes qui ne souhaitent pas que ce discours se diffuse en sol québécois, et je soutiens tout à fait cet objectif. Mais peut-on pour autant associer l'individu aux positions de son organisation ? Si c'est parfois le cas, il s'agit d'une question complexe.

Pour donner un exemple concret qui me touche personnellement, je suis professeur à l'Université Saint-Paul depuis maintenant dix ans. Il s'agit d'une université catholique relativement ouverte sur le monde, notamment depuis une quinzaine d'années, en raison du leadership de notre ancienne rectrice Chantal Beauvais, première femme et rectrice laïque à diriger l'Université Saint-Paul depuis sa création en 1848. Dans cette université, je dispose d'une pleine liberté académique, avec des professeur·e·s qui peuvent être chértiens, athées, agnostiques, musulmans, libéraux, conservateurs, féministes, marxistes, etc.

Cette université a été créée par les prêtres Oblats, qui jouent encore un rôle dans la gouvernance de l'Université. Or, cette communauté religieuse a été accusée à maintes reprises d'agressions sexuelles dans les dernières décennies, notamment sur des personnes mineures, et condamnée pour avoir contribué directement au génocide des communautés autochtones, via leur rôle dans les pensionnats à travers le Canada.

Cela veut-il dire que j'endosse personnellement ces faits et gestes, ou encore les positions politiques ou religieuses des frères Oblats ? Aucunement, et l'Université Saint-Paul elle-même a entrepris tout en travail de reconnaissance des torts subis ces dernières années, avec la mise en place de diverses mesures de réconciliation pour tenter de rétablir un minimum de justice. Dans ce cas-ci, il y a une distance entre les actions passées des Oblats qui ont eu des actions répréhensibles et criminelles dans le passé, et les professeur·e·s qui travaillent à l'Université Saint-Paul aujourd'hui.

Cela dit, l'institution dans laquelle je travaille est redevable du passé dont elle a hérité, et l'ensemble de la communauté universitaire doit garder un haut degré de vigilance pour ne pas reproduire les mêmes dynamiques oppressives qu'elle a longtemps ignorées ou acceptées tacitement.

Dans le cas de l'Institut Cardus, l'histoire est plus compliquée. Il ne s'agit pas d'une université, mais d'un think tank qui a pour mandat d'influencer les politiques publiques du pays. Un think tank a toujours une mission orientée sur le plan idéologique, et le chercheur n'a pas la même "liberté académique" que dans une université ; il doit plutôt servir un agenda politique déterminé. Cela ne veut pas dire que chaque membre d'un institut religieux travaille nécessairement dans une optique religieuse, mais que ses orientations sont influencées par les choix stratégiques de son employeur.

Le premier rapport de recherche d'Étienne-Alexandre a d'ailleurs été de justifier le système actuel d'éducation au Québec, qu'il appelle le "modèle québécois de pluralisme éducatif", qu'on appelle parfois "système à trois vitesses". Il a fait maintes sorties médiatiques pour essayer de contredire des discours plus critiques de ce système, comme celui de Christophe Allaire Sévigny qui parle de "ségrégation scolaire" dans son dernier livre Séparés mais égaux.

Jusqu'ici, on n'a pas affaire à un discours anti-avortement, chrétien fondamentaliste ou d'extrême droite, mais plutôt à une posture typiquement conservatrice et néolibérale, qui s'oppose à une vision progressiste de l'éducation. Étienne-Alexandre défend le statu quo, certes inégalitaire, au nom de la "liberté de choix", mais il ne défend pas l'évangélisation du système scolaire. On peut certes s'opposer, critiquer et combattre ces idées, mais encore une fois, on reste dans un débat gauche/droite plutôt classique.

Je ne vise pas ainsi à normaliser le discours d'Étienne-Alexandre, que je considère toujours comme un adversaire politique. Mais je crois qu'il y a une différence entre son discours et celui d'un Alexandre Cormier-Denis par exemple, et qu'il ne faut pas nécessairement utiliser les mêmes tactiques dans les deux cas. On ne combat pas un conservateur et un idéologue d'extrême droite de la même façon.

On entre ici dans le débat complexe sur la "diversité des tactiques", qui implique de se demander quelles sont les actions légitimes ou efficaces pour résister à la normalisation de tels discours, au-delà de la simple discussion démocratique.

La diversité des tactiques, et leur efficacité

En me reprochant de tolérer des discours intolérants, on suppose un faux dilemme entre deux options : 1) soit qu'on tolère des conférences conservatrices, que ce soit en restant les bras croisés ou en prônant un échange serein ; 2) soit qu'on appelle à combattre de tels discours par la force et l'annulation de l'événement. L'une prône une vision libérale (ou absolutiste) de la liberté d'expression, où toute idée intolérante doit toujours être combattue par l'argumentation rationnelle, alors que l'autre considère que toute idée moindrement intolérante doit être interdite par différents moyens coercitifs.

En réalité, entre ces deux positions extrêmes, il existe tout un spectre d'actions possibles. À titre de rappel, la diversité des tactiques est devenue un principe central des mouvements sociaux depuis les années 1990. Selon Wikipédia :

La diversité des tactiques est une pratique stratégique des mouvements sociaux qui consiste à utiliser périodiquement la force à des fins perturbatrices ou défensives, en dépassant les limites de la stricte non-violence, mais en s'arrêtant avant une militarisation totale. Elle a pour but de trouver la stratégie de désobéissance civile la plus efficace pour obtenir des changements sociaux. La diversité des tactiques peut utiliser des méthodes non violentes, la résistance armée ou une gamme de méthodes intermédiaires en fonction du niveau de répression auquel le mouvement fait face.

Pour revenir au cas de la conférence à l'Université Laval, voici diverses possibilités qui me sont venues en tête : dénonciation de l'événement sur les médias sociaux ; mobilisation pour remplir une salle pour poser des questions difficiles et répliquer au discours des adversaires ; actions directes pour perturber la tenue de l'événement ; surveillance et enregistrement des propos tenus durant la conférence, suivi de répliques dans une optique de créer des contre-discours dans l'espace public, etc.

Je ne prône ici aucune de ces tactiques précises. À titre de rappel, nos moyens d'action doivent s'adapter au contexte spécifique d'un événement, à la nature de nos interlocuteurs, à l'évaluation du rapport de forces dans la conjoncture actuelle, à un calcul coûts/bénéfices visant à générer un maximum d'impact et à minimiser les risques pour les gens qui commettent ces actions, mais aussi pour les personnes impliquées (in)directement par celles-ci.

Mon but est seulement de montrer qu'il existe plusieurs façons de ne pas "tolérer" des discours potentiellement intolérants, ou de combattre des idées conservatrices, que ce soit par la confrontation des idées, ou des moyens plus conflictuels, qui ne passent pas nécessairement par l'annulation ou la violence physique. Bref, je crois que la gauche en général doit faire preuve d'imagination pour mieux résister, être imprévisible et déjouer nos adversaires, au lieu d'utiliser des moyens prévisibles que les forces dominantes peuvent facilement neutraliser.

Dans le livre Joyeux Bordel : tactiques, principes et théories pour faire la révolution écrit par Andrew Boyd et Dave Oswald Mitchell, les auteurs donnent une série d'idées et d'exemples de tactiques pour élargir notre répertoire d'action collective : canular, flash mob, occupation, perturbation créatrive, théâtre invisible, intervention préfigurative, etc. Quelles tactiques ou combinaison d'actions devrait-on privilégier dans le cadre de cette conférence du PQ ?

À vrai dire, je ne le sais pas, et je ne suis pas la personne la mieux placée pour répondre. Et c'est sur ce point que la plupart des critiques à gauche ou dans les rangs féministes m'ont été adressées : quelle est la légitimité pour me prononcer, en tant que professeur d'université, homme blanc et relativement privilégié, pour dire quelle action militante est acceptable ou condamnable pour s'opposer à la droite nationaliste ? Et cette question se pose d'emblée dans un contexte où la demande d'annulation vient d'un groupe d'étudiantes féministes.

Une question de légitimité

En gros, je ne peux ignorer ici qu'il y a des enjeux liés à ma position sociale, à ma perspective située qui n'est pas celle des étudiantes féministes militant dans une autre université. Cela implique donc des angles morts de mon côté. À titre d'exemple, je cite un des commentaires qui m'a été transmis sur Facebook :

J'aime beaucoup tes réflexions habituellement Jonathan Durand Folco, mais là je trouve ça limite condescendant envers ces militant.e.s... où est la solidarité et le respect pour la diversité des tactiques ? On peut bien parler efficacité de nos stratégies, mais il y a des endroits et des façons de le faire.

En effet, le respect du principe de diversité des tactiques implique généralement d'éviter de condamner moralement dans l'espace public des tactiques que l'on juge peu efficaces, nuisibles ou contraires à nos convictions. Cela ne veut pas dire qu'il est impossible de débattre sur l'efficacité et la légitimité de nos actions, mais il est préférable d'avoir ce genre de discussions à l'interne, dans une perspective de critique constructive, plutôt que de "laver son linge sale en public". J'entends cet argument, et il est valide à mes yeux, même si le débat public sur nos tactiques et stratégies peut aussi avoir son utilité.

Ensuite, sur les manières de le faire, je crois aussi que mon commentaire était un peu dur. Je mentionnais que "l'idée d'annuler leur conférence me semble une bien mauvaise idée", que cela consistait à "s'auto-pelure-de-bananiser", et j'ai même écrit de façon un peu méprisante sous l'un des commentaires de ma publication que je trouvais cette idée "stupide". J'ai d'ailleurs modifié mon commentaire pour enlever le mot "stupide", qui était de trop et déplacé. Ce n'est pas dans mon habitude, car j'essaie d'écrire de façon posée, critique et nuancée. Mais devant le déferlement de commentaires, j'ai écrit de manière irréfléchie sous le coup de la colère et l'exaspération.

Après avoir écrit mon commentaire de façon plutôt impulsive le 17 mars dernier, sans avoir réfléchi longuement aux impacts d'une telle prise de parole, j'ai aussitôt eu un doute. Une amie féministe dormant chez moi ce soir-là m'a d'ailleurs fait remarquer que même si elle était plutôt d'accord avec moi sur le fond, c'est-à-dire avec le fait que l'annulation n'était peut-être pas la meilleure tactique pour résister à cette conférence précise, ma prise de parole était trop expéditive.

Je me prononçais, comme professeur dans une université en Ontario, sur la justesse d'une tactique adoptée par un groupe d'étudiantes féministes à l'Université Laval, sans connaître tout le contexte. Une foule de commentaires sous ma publication allaient dans la même direction, et je me suis alors dit : "oui c'est vrai, vaut mieux parfois tourner sa langue sept fois avant de parler".

Cela ne veut pas dire qu'il faille systématiquement soutenir toute action de n'importe quel groupe militant progressiste, du simple fait qu'il soit mené par les premières personnes concernées. Cela ne veut pas dire non plus qu'aucun homme ne peut commenter les actions ou revendications d'un groupe féministe, ou inversement. Mais il y a des façons, des lieux et des manières pour le faire adéquatement, de façon intelligente et constructive.

Somme toute, je crois qu'il faut se poser diverses questions pour ne pas condamner moralement, de façon abrupte, des tactiques que l'on juge peu pertinentes pour mener la résistance. On peut en débattre, c'est essentiel, mais il faut essayer d'éviter le piège du "gérant d'estrade", dans lequel on peut facilement tomber. Sur ce point, je m'excuse du ton et du caractère expéditif de mes propos, même si cela a eu le mérite, indirectement, de nourrir un débat stratégique dont la gauche a besoin à mon avis.

Le groupe d'étudiantes féministes de l'Université Laval peut s'organiser comme il le souhaite, je ne souhaite pas dicter leurs actions, et je ne connais pas le contexte précis de cette institution en 2026, même si j'ai été étudiant en philosophie là-bas de 2009 à 2016.

Or, pourquoi ai-je commenté si rapidement cette controverse sur l'annulation d'une conférence de la droite nationaliste à l'Université Laval ? Je me suis posé la question, et j'ai réalisé que je me sentais vivement concerné par cet enjeu. En tant que professeur d'université, un événement similaire aurait pu se produire dans les murs de ma propre université. J'aurais sans doute réagi différemment cela dit, en essayant plutôt de contacter les personnes concernées, plutôt que de m'exprimer publiquement en mode call-out ou dénonciation.

À mon avis, l'annulation de conférences de droite ou d'extrême droite touche la question complexe des limites de la liberté d'expression évoquée plus haut, mais aussi la communauté universtaire dans son ensemble, ainsi que les dynamiques sociales plus larges dans l'espace médiatique et la sphère politique.

Le backlash est déjà là, et il s'intensifie

Pour le dire rapidement, je crains sérieusement les répercussions de tels événements sur la vie universitaire à moyen terme, surtout si le Parti québécois prend le pouvoir aux prochaines élections. Rappelons que PSPP a nommé à quelques reprises les professeurs d'université comme des vecteurs du "wokisme" en les prenant pour cible, qu'il s'inquiète des idéologies de la gauche radicale à l'école, et que le PQ entend serrer la vis sur la violence en milieu scolaire, avec des sanctions plus sévères, ce qui pourrait inclure des incidents du genre.

En toute honnêteté, j'ai peur que le Québec s'inscrive dans la trajectoire des États-Unis et de l'Alberta qui ont commencé à "serrer la vis" contre tout ce qui est moindrement de gauche dans les universités. Le cas le plus flagrant d'un tel backlash se trouve chez nos voisins du Sud. Après de nombreux débats sur la liberté d'expression et l'annulation de conférences sur les campus américains dans les années 2010, plusieurs États (dont la Floride et le Texas) ont multiplié les lois et règlements visant les lieux d'enseignement : retrait de cours sur le genre, bannissement de livres sur la diversité sexuelle, interdiction d'enseigner des "idéologies" en classe, surveillance accrue des professeur·e·s d'université, suppression de la permanence (tenure) pour les profs, etc.

Quand Trump a commencé son deuxième mandat, il a carrément supprimé les mesures EDI, censuré la recherche scientifique, interdit des centaines de mots des sites gouvernementaux, définancé des universités jugées trop "wokes", alors que la droite conservatrice se vantait de défendre la "liberté d'expression". C'était le monde à l'envers, ou plutôt la cancel culture de la droite réactionnaire.

En Alberta, la première ministre Danielle Smith a utilisé la clause dérogatoire en 2025 pour adopter des lois anti-trans : empêcher les élèves de changer de nom ou pronom à l'école, interdire aux filles transgenres de participer à des sports amateurs féminins, et limiter les services de santé liés à l'affirmation de genre. L'année dernière, le Conseil scolaire public d'Edmonton avait publié une liste de 200 livres à bannir, incluant certains classiques tels que La servante écarlate de Margaret Atwood. Après un léger réajustement, 103 livres ont été retirés des écoles de conseils scolaires d'Edmonton et de Calgary.

Le problème, c'est que cette vague de droite autoritaire s'abat aussi sur le Québec, bien que nous soyons légèrement "en retard" comparativement à l'Alberta et aux États-Unis. Si on regarde l'actuelle droitisation du PQ et de la société québécoise, nous risquons d'être les prochains sur la liste.

Mais qu'on me comprenne bien ici : je ne veux pas dire que la montée de la droite et du populisme autoritaire soit causée par des actions de groupes militantes ou de quelques annulations de conférences ici et là, comme si le "wokisme" était le premier responsable de la montée de la droite nationaliste. Ce récit conservateur ne tient pas la route d'un point de vue factuel, car ces actions de résistance face à la droite nationaliste surviennent précisément dans un contexte de montée mondiale de l'autoritarisme.

Cela dit, la droite conservatrice nous voit venir, et des actions prévisibles comme des demandes d'annulation de conférences sont vite récupérées pour disqualifier ces groupes miliants, voire à appeler à les combattre plus intensément. Les anti-wokes raffolent de ce genre de micro-controverses, et ont déjà un playbook pour amplifier ce genre de scandales, pour les transformer en paniques morales. En gros, c'est leur gagne-pain, un modèle d'affaires. On n'a qu'à penser au déferlement de chroniques dans l'écosystème Québecor, dont la chronique de Bock-Côté intitulée La gauche intolérante rêve de censure contre les jeunes péquistes à l'Université Laval. Tout cela était écrit dans le ciel.

Dans ce genre de controverses, la droite en profite pour amplifier la portée de tels événements, comme s'ils étaient l'illustration d'une hégémonie de la gauche radicale dans les campus universitaires, tout en ciblant, sans les nommer, des "idéologues" (comme moi ?) qui alimenteraient de telles actions :

La gauche radicale demeure hégémonique sur les campus, et partout où elle règne, elle impose sa culture de l'annulation, en mélangeant terreur morale et intimidation idéologique, quand elle ne va pas jusqu'à la violence physique, comme on l'a vu sur de nombreux campus occidentaux ces dernières années. Cette gauche radicale, au Québec, est soutenue par quelques idéologues de gauche qui s'agitent sur les réseaux sociaux, surtout Facebook, et qui enferment ceux qui les suivent dans un univers parallèle, où ils se prennent pour de vaillants résistants contre une extrême droite québécoise pourtant fantomatique.

Dans ce contexte, le PQ pourrait profiter de cet incident pour à la fois mousser la popularité de son événement, mais aussi se servir de cette controverse comme d'un exemple concret visant à justifier de nouvelles législations dans le domaine de l'éducation. J'envisage ici l'éventualité où un gouvernement péquiste pourrait décider de "serrer la vis" contre la gauche radicale et aux wokes sur les campus. Est-ce que ce sera le cas ? J'en ai aucune idée, mais le risque est bien réel.

Comment sortir de ce pétrin ?

Sérieusement, je ne sais pas sortir de cette situation, je n'ai pas de recette magique à prescrire. Une intuition qui me vient en tête est qu'on ne combat pas un discours conservateur avec les mêmes méthodes que l'on combat un groupe néofasciste.

Dire qu'il ne faut pas débattre avec l'extrême droite mais la combattre est valide en principe ; mais dire qu'il ne faut pas débattre avec la droite et utiliser les mêmes méthodes m'apparait comme un glissement parsemé d'embûches. Cela vaut autant sur le plan de la légitimité démocratique (et donc de l'opinion publique qui va se braquer contre ces méthodes), que pour l'efficacité de nos actions, en donnant davantage de pouvoir à nos adversaires qu'on souhaite combattre. Que faire dans ce cas ? Je me pose personnellement plusieurs questions, et je crois que les milieux de la gauche doivent réfléchir activement à ce genre d'enjeux stratégiques.

Par ailleurs, j'aimerais terminer en disant que je ne suis pas contre la tactique de l'annulation d'événements en général. Celle-ci peut s'avérer utile dans certains contextes, et contreproductive dans d'autres. Si cette tactique a eu le vent dans les voiles dans la dernière décennie, elle est plus ancienne, comme le rappelle le militant Jaouad Laaroussi dans un commentaire Facebook que je partage ici :

Pourtant l'histoire du féminisme au Québec a été jalonnée d'actions d'éclat contre la parole hégémonique des hommes dans l'espace public prenant la forme d'actions visant à annuler des conférences. Si on se rappelle souvent de la marche "du pain et des roses" en 1995, on oublie qu'elle a été précédée quelques mois avant d'une manifestation pour faire “annuler” une conférence de Human Life International (un groupe religieux anti-avortement) qui a regroupé des milliers de personnes à Montréal. Au début des années 2000, le mouvement féministe a organisé à deux autres reprises des manifestations pour dénoncer et perturber des événements anti-féministe. Au printemps 2005, une manifestation est organisée contre le colloque masculiniste "parole d'homme" et à l'automne de la même année une autre mobilisation à l'appel de la coalition "avortons leur congrès" a pour objectif de faire “annuler” un congrès anti-avortement. Les actions de perturbation à l'égard de la prise de parole groupes masculinistes et réactionnaires a toujours été au coeur des tactiques du mouvement féministe et ne sont pas le produit d'un néo-féminisme ou du wokisme mais de la conflictualité propre à la prise de parole dans un espace public inégalitaire.

Ce rappel historique est essentiel, notamment pour éviter l'erreur d'une pensée abstraite et non-contextuelle, comme si tel ou tel moyen d'action était valable ou condamnable en tout temps. Or, si je crois personnellement que l'annulation d'un congrès anti-avortement est une bonne tactique, tout comme l'annulation d'événements néofascistes, qu'en est-il de l'annulation d'un événement du PQ alors qu'il est aux portes du pouvoir ? S'il apparaît bon d'empêcher la tenue d'événements intolérants alors qu'ils sont encore marginaux dans l'espace public, afin d'éviter leur diffusion, que doit-on faire quand il s'agit le discours d'une droite nationaliste qui est déjà hégémonique dans la société ?

Encore une fois, je n'ai pas de réponse, et je vais arrêter de faire le gérant d'estrade ici. Chaque groupe militant peut s'organiser comme il veut, mais il faudra aussi créer des stratégies qui dépassent la simple diversité des tactiques. Comment lutter contre la droite nationaliste ? Comment empêcher la radicalisation en cours, où un populisme de plus en plus décomplexé qui déferle dans l'espace public ?

Cette question me hante, et c'est précisément celle qui anime les réflexions de ce blogue Métapolitiques.

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24.03.2026 à 13:23

Pour sortir PSPP et le PQ de l'ornière MBC

Luc Potvin

Au fond, je veux simplement dire que je partage l'avis ou plus précisément l'inquiétude de maints commentateurs, dont les excellents confrères de L'aut'journal Mohamed Lotfi et Pierre Sormany, sur une certaine dérive droitière apparemment en cours au Parti québécois.

16 mars 2026 | tiré de l'Aut'Journal

Le chef, Paul St-Pierre Plamondon, semble être plus ou moins tombé sous l'influence de Mathieu Bock-Côté. Pour sa défense, on dira qu'il a rappelé que le PQ ne se livre aucunement au dénigrement des immigrés, ce qui est vrai et tant mieux (il ne manquerait plus que ça !). Il a même annoncé que le PQ allait avoir plusieurs candidats issus de l'immigration. Ça aussi, c'est tant mieux, mais on verra.

Or, le problème, à mon sens, c'est que, quand il parle d'immigration, c'est toujours de façon plutôt négative et, surtout, un peu ou même pas mal comme le ferait un politicien européen, auquel cas forcément de droite. Il donne ainsi l'impression que, pour lui, l'immigration est un problème en soi. Par exemple, il hésite à peine à y voir la cause principale de la crise du logement. Ce n'est pourtant pas la faute des immigrants si, depuis bon nombre d'années, on construit de moins en moins d'habitations à loyer modique (HLM) et de plus en plus de luxueuses tours à condos.

Jamais (ou alors très rarement) PSPP ne rappelle que c'est plutôt le contexte dans lequel le Québec reçoit des immigrants qui, aujourd'hui comme depuis 1760, constitue un problème. On aura beau se gargariser en parlant du Québec comme d'un « presque-pays », il n'en reste pas moins que, tant que l'indépendance n'est pas faite, les immigrants arrivent dans un pays majoritairement anglophone et dans une ville, Montréal, où les opulentes institutions de langue anglaise, à commencer par McGill, exercent toujours une attraction disproportionnée. Difficile, et même impossible, dans les circonstances, d'en vouloir à ceux d'entre eux qui, malgré certains progrès, continuent de succomber davantage à la culture anglo-américaine qu'à la nôtre.

Il ne convient donc pas de parler d'immigration au Québec sans constamment évoquer notre situation toute particulière, celle d'un peuple colonisé qui, pour ce qui est de l'intégration des nouveaux venus sur son territoire, subit une concurrence comme peu d'autres peuples en connaissent encore.

Un couple d'immigrants péruviens s'installe à Paris. Personne là-bas (pas même les cons d'extrême droite) ne craint ou même n'imagine que, sous l'influence du principal voisin de la France, les enfants ou petits-enfants de ce couple n'y deviennent Allemands de langue et de culture. En revanche, à Montréal, l'anglo-américanisation de ces mêmes enfants et petits-enfants, d'origine péruvienne ou autre, n'a rien d'une hypothèse farfelue, ça demeure au contraire une éventualité des plus sérieuses, hélas conforme à notre expérience historique.

En gardant le silence là-dessus, PSPP donne donc l'impression que, pour lui, ce sont les cultures des pays d'où viennent les immigrants qui menaceraient la nôtre. Un peu comme MBC, qui craint la « désoccidentalisation » du Canada, Québec inclus. Là, non seulement on contribue à alimenter des préjugés, mais, pire encore, on frôle le crétinisme, voire on y sombre corps et biens ! Venant du Parti conservateur d'Éric Duhaime, on en rirait presque, tant ce serait prévisible. Mais venant du PQ, il y a plutôt de quoi en pleurer de rage, tant c'est indigne de lui et de son histoire.

En plus de s'éloigner de MBC, PSPP (qui n'a pas toujours eu une réputation de réactionnaire, il me semble) devrait donc, dans les plus brefs délais, y aller de quelques déclarations qui clarifieraient les choses et montreraient que le PQ ne s'enfonce dans aucune ornière :

1) L'immigration n'est pas et n'a jamais été un problème pour le Québec. Ce qui est un problème, c'est le contexte dans lequel nous recevons les immigrants. Contexte politique surtout, mais aussi socio-économique (des entreprises québécoises qui deviennent ontariennes ou américaines, ça n'aide pas).

2) Les cultures des pays d'où viennent les immigrants ne sont en rien une menace à la culture québécoise. L'attachement qu'ont pour elles les immigrés et leur progéniture est naturel, normal, humain, légitime, en plus d'être susceptible de contribuer à l'élévation du niveau de notre culture générale. Dans un contexte normal, tous les citoyens d'un pays, graduellement, au bout de quelques générations, finissent par partager une même culture, la culture nationale, sans pour autant que celle-ci soit leur seule et unique référence. Ce ne serait certes pas promouvoir notre culture nationale que d'en faire une sorte de prison mentale pour qui que ce soit. Bien au contraire, ça risquerait même de l'achever.

3) Les migrants souvent sans-papiers qui, aujourd'hui, partent en nombre accru des pays du sud et montent au nord, rappellent les nombreux Québécois du XIXe siècle (ou Canadiens français à l'époque) qui, en sens inverse, ont dû quitter le Québec pour, surtout, la Nouvelle-Angleterre. Ils réagissent de la même manière aux mêmes causes, principalement l'exploitation des ressources naturelles de leur pays natal par des puissances capitalistes étrangères, souvent les mêmes. Nous ne saurions donc parler d'eux froidement, sans sympathie ni solidarité. C'est à l'exploitation impérialiste dont ils sont victimes qu'il faut mettre fin et un Québec enfin indépendant ajouterait sa voix à celles des peuples qui déjà plaident en ce sens.

Voilà, à mon sens, les trois principaux ajustements que le PQ, sous la houlette de PSPP, aurait intérêt à apporter, le plus tôt possible, à son discours. Cela rassurerait les indépendantistes qui tiennent à ce que leur mouvement garde la noblesse qui l'anime et le caractérise depuis toujours. De plus, cela éviterait la perte de tout espoir d'un progrès substantiel de l'appui à l'indépendance au sein des minorités issues de l'immigration. Un tel progrès n'a jamais été certain, non. Mais, plus le temps passe, plus il devient nécessaire. Du reste, à l'heure où l'Anglo-Amérique, à l'ouest comme au sud du Québec, montre plus que jamais qu'elle n'a guère de leçons d'ouverture à donner, il y a peut-être bien une chance que l'attraction qu'elle a toujours exercée à nos dépens commence à s'effriter, au moins quelque peu. Cette chance, ne soyons pas assez bêtes pour la négliger, la bouder, la louper.

Fier de sa culture et de son histoire quadri-séculaire, même si celle-ci, comme n'importe quelle autre, ne fut pas toujours épique et peut avoir des zones d'ombre, le Québec souhaite être aimé de tous les humains qu'il accueille. C'est dire qu'il espère trouver une place dans leur cœur. Une place, dis-je. Pas toute la place, non. Une place, une place de choix, une place de qualité, une place, surtout, dont la valeur ne se mesure pas à l'étendue, mais à la solidité.

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24.03.2026 à 13:22

Résistance contre l'extrême droite et le fascisme

Une conférence animée par Nima Machouf
avec Rima Hassan, eurodéputée de la France insoumise (LFI)
et d'autres invité·es

31 mars, 19 h
Salle Pierre-Mercure, 300 Boul. de Maisonneuve E., Montréal

Partout sur la planète, avec une ferveur renouvelée, l'extrême droite avance, piétine les droits les plus fondamentaux en introduisant des politiques qui marginalisent, excluent et nourrissent la peur et le mépris des minorités et des personnes migrantes et immigrantes. Comme les dernières convulsions d'un monde en perdition, les crises se multiplient et se conjuguent, les tensions impérialistes s'intensifient et le droit international continue de s'effriter.

Depuis le début du génocide à Gaza en 2023, les mouvements pour les droits du peuple palestinien ont été au cœur de la mobilisation citoyenne internationale contre le fascisme, donnant lieu à de nouvelles formes de résistances qui s'inscrivent dans une histoire plus large d'inégalités, de colonialisme et d'impérialisme.

Lors de cette conférence animée par Nimâ Machouf, Rima Hassan, eurodéputée de la France insoumise, discutera de l'importance de la convergence des luttes et de la solidarité internationale pour contrecarrer le fascisme, en insistant sur le rôle central que jouent les mouvements pour la libération de la Palestine.

Femme politique et juriste française née dans le camp de réfugié·es palestiniens de Neirab en Syrie, Rima Hassan a fondé, en 2019, l'Observatoire des camps de réfugiés, une organisation non gouvernementale consacrée à la protection des camps de réfugiés dans le monde. En août dernier, elle participait à la flottille chargée d'aide humanitaire partie de Barcelone en direction de Gaza (Global Sumud Flotilla) qui a été interceptée par les forces israéliennes d'occupation.

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24.03.2026 à 13:21

Le refus de condamner la guerre illégale américano-israélienne contre l'Iran met à nu l'hypocrisie du premier ministre canadien, pourtant chantre de « l'ordre fondé sur des règles »

Fareed Khan

Les paroles percutantes de Mark Carney à Davos sonnent désormais creux alors qu'il ne parvient pas à tenir tête aux États-Unis et à Israël après leur attaque illégale contre l'Iran.

16 mars 2026 | Photo : À Minab (Iran), le 5 mars. L'école primaire de filles a été touchée le 28 février par des frappes aériennes. Stringer / Anadolu via AFP
https://rabble.ca/politics/canadian-politics/refusal-to-condemn-us-israeli-illegal-war-on-iran-shows-the-hypocrisy-of-canadas-rules-based-pm/

Dans le jugement final du Tribunal militaire international de Nuremberg en 1946, les puissances alliées ont rendu un verdict qui résonne encore comme le socle du droit international moderne : « Déclencher une guerre d'agression… n'est pas seulement un crime international ; c'est le crime international suprême, qui ne diffère des autres crimes de guerre qu'en ce qu'il contient en lui-même le mal accumulé de l'ensemble. »

Ce crime international suprême est commis en ce moment même, en temps réel, par les États-Unis et Israël. Le 28 février, ces deux puissances hors-la-loi ont lancé une attaque non provoquée et injustifiée contre le territoire souverain de l'Iran. Alors que les missiles et les bombes s'abattaient, l'une des cibles touchées dès le premier jour fut une école primaire de filles à Minab, massacrant au moins 165 écolières innocentes. Le Guide suprême iranien, l'ayatollah Ali Khamenei, a également été assassiné, ainsi que plusieurs hauts responsables du régime. Les infrastructures civiles, notamment les dépôts pétroliers, ont été réduites en cendres ; plus de 1 300 personnes ont été tuées à ce jour et plus de 17 000 ont été blessées. Il ne s'agissait pas d'un acte de légitime défense, mais bien d'une agression caractérisée — le crime même que le Tribunal de Nuremberg avait qualifié de mal suprême.

L'histoire du régime iranien actuel n'est pas reluisante. Oui, il a été brutal : il écrase les manifestants, opprime les femmes, emprisonne et torture les dissidents. Cela mérite une condamnation sans équivoque. Mais la brutalité intérieure de l'Iran n'autorise pas d'autres nations à bombarder un État souverain pour le soumettre. L'État de droit n'est pas un buffet. On ne peut pas choisir à la carte quand il s'applique selon le régime que l'on n'aime pas.

C'est pourtant exactement ce que fait Mark Carney. Le premier ministre du Canada a refusé — catégoriquement — d'appeler cette agression par son nom. Il a lancé de tièdes appels à la « retenue » tout en se gardant soigneusement de condamner les deux nations qui ont allumé cet incendie. Il a même exprimé son soutien aux frappes, les présentant comme nécessaires pour empêcher l'Iran d'acquérir des armes nucléaires. La réalité, confirmée par des sources anonymes du renseignement américain, l'Agence internationale de l'énergie atomique et des experts indépendants, est que l'Iran n'était nullement proche d'une arme nucléaire opérationnelle. Aucune menace imminente n'existait. La diplomatie progressait. Les négociations étaient constructives. Puis vinrent les missiles.

Quelques semaines seulement avant l'attaque, Carney s'était rendu au Forum économique mondialde Davos pour y prononcer un discours grandiloquent sur la nécessité pour les « petites nations » de s'unir afin de défendre le droit international, la souveraineté et l'ordre fondé sur des règles. Il avait plaidé avec passion pour que les puissances moyennes défendent l'intégrité territoriale et rejettent la loi de la jungle. À quoi servait donc ce discours s'il cautionner aujourd'hui la chose même qu'il dénonçait ? N'était-ce que de la rhétorique creuse destinée à épater les élites de Davos, tandis qu'il soutenait discrètement les violations mêmes qu'il prétendait combattre en janvier ?

Si le Canada croit véritablement au droit international, pourquoi ce silence lâche quand les acteurs les plus puissants du monde le mettent à feu et à sang ? La question exige une réponse. Carney n'est-il intéressé à défendre le droit international que lorsque cela sert le Canada et ses alliés ? Ou est-il attaché à la souveraineté territoriale de toutes les nations — alliées comme adversaires ?

La réaction initiale de Carney à cette nouvelle guerre crie à l'application sélective. Le Canada était parmi les voix les plus fortes pour condamner l'invasion russe de l'Ukraine comme une violation flagrante de la Charte des Nations Unies. Des sanctions furent imposées au milieu de discours empreints d'indignation. L'« ordre fondé sur des règles » devint un mantra. Pourtant, lorsque les États-Unis et Israël lancent une guerre d'agression illégale contre l'Iran — bombardant des sites civils, assassinant des dirigeants et embrasant une région entière — le Canada offre, au mieux, un soutien « avec regrets », et au pire, une volte-face. Aucune exigence de responsabilité, seulement des platitudes sur la diplomatie pendant que des innocents meurent.

Des experts internationaux dénoncent ce double standard grotesque. Le Rapporteur spécial de l'ONU, Ben Saul, a déclaré sans ambages que les frappes américano-israéliennes « semblent enfreindre l'interdiction d'agression prévue par la Charte des Nations Unies » et sont dépourvues de toute justification juridique valable.

Yusra Suedi, professeure adjointe de droit international à l'Université de Manchester, avertit que les attaques constituent un crime d'agression et exposent la « fragilité qui se désagrège » du droit international — précisément la même fragilité que l'Occident avait soulignée lors de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, mais qu'il ignore commodément lorsqu'il s'agit de ses propres alliés.

Un article d'Al Jazeera a caractérisé les attaques en ces termes : « Le recours à la force militaire aveugle a contribué à un sentiment d'impunité pour les États puissants et a dégradé le système du droit international. »

Le Centre mondial pour la responsabilité de protéger a documenté la tendance — une condamnation rapide et unanime des actions de la Russie en Ukraine, contrastant avec des excuses, un silence ou un soutien ouvert à l'agression américano-israélienne contre l'Iran, Gaza, le Liban et au-delà.

Les principaux bénéficiaires du mépris de Washington pour la Charte des Nations Unies sont précisément les acteurs que l'Occident prétend combattre — la Russie, désormais enhardi en Ukraine, et la Chine, qui attend son heure à propos de Taïwan. Le message adressé au monde est clair : le droit international est une arme à brandir contre les adversaires, jamais contre nous-mêmes.

Au lieu de faire preuve d'un leadership de principe, Carney a affiché une hypocrisie éhontée qui déshonore la réputation internationale du Canada. Cela n'est pas surprenant compte tenu du refus de son gouvernement de reconnaître les actions d'Israël à Gaza comme un génocide, malgré les preuves accablantes et les conclusions explicites d'Amnesty International, Human Rights Watch, B'Tselem, Médecins Sans Frontières, l'Association internationale des chercheurs sur le génocide, l'ONU et de nombreuses autres organisations internationales respectées. Au lieu de cela, le Canada continue de s'allier à des nations commettant les crimes internationaux les plus graves et de les protéger politiquement, tandis que l'Iran brûle et que son peuple souffre.

En soutenant — ou au moins en refusant de condamner — cette guerre d'agression, Carney a aligné le Canada sur les forces mêmes qu'il critiquait à Davos, celles qui ignorent l'État de droit, sèment le chaos et la souffrance, pendant que leurs victimes enterrent leurs morts. Nous étions censés avoir laissé cette ère derrière nous après 1945. Et pourtant, nous voici de retour à la loi de la jungle.

Les frappes ont été lancées alors que les négociations sur le programme nucléaire iranien progressaient, selon des informations concordantes. L'accord nucléaire de 2015 avec l'Iran— négocié sous Barack Obama — fonctionnait jusqu'à ce que Trump le déchire à la demande de Netanyahu. Carney le sait, et pourtant il appelle à la « retenue » maintenant que le génie est sorti de la bouteille. Il condamne les représailles iraniennes mais refuse de nommer les agresseurs originels. Pourquoi ?

Parce que la cohérence exigerait que le Canada prenne position par principe contre de puissants alliés. Parce qu'admettre que l'attaque contre l'Iran viole la Charte des Nations Unies exposerait l'hypocrisie. Parce que la vision tant vantée de Carney à Davos est un théâtre de pose, non destiné à s'appliquer aux crimes des alliés.

Le Canada ne peut prétendre à une autorité morale quand notre premier ministre se dérobe à l'évidence — l'assaut américano-israélien contre l'Iran est illégal, dangereux et constitue une violation directe de la Charte des Nations Unies et de la souveraineté territoriale d'un État membre. Le refus de Carney de le condamner révèle exactement où se situent ses véritables engagements — du côté du pouvoir et des alliances, plutôt que des principes.

Le monde observe. Les petites nations — celles-là mêmes que Carney prétendait défendre à Davos — en prennent note. Si le Canada ne défend pas les règles quand cela compte le plus, face aux violations des plus puissants, alors les paroles de Carney ne valaient rien. Le droit international s'applique à tous, ou il ne s'applique à personne. La honte lui appartient — et à chaque Canadien qui croit encore que son gouvernement représente quelque chose de plus que de l'hypocrisie sélective.

La voie vers l'avenir est l'anarchie à moins que des dirigeants comme Carney ne trouvent le courage de dire la vérité aux puissants — en commençant par nommer le crime suprême pour ce qu'il est. D'ici là, son discours de Davos restera comme un monument à la rhétorique creuse et à la faillite morale.

Note de la rédaction, 17 mars 2026 : Cet article a été corrigé pour indiquer qu'une citation attribuée à Rebecca Inger était en réalité tirée d'un article d'Al Jazeera.

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24.03.2026 à 13:20

Budget 2026 : le Québec s'engage de plain-pied dans l'austérité

Guillaume Hébert, Guillaume Tremblay-Boily, Julia Posca

Le ministre des Finances Eric Girard présentait aujourd'hui son budget pour 2026-2027 dans un contexte marqué par l'incertitude économique à l'échelle internationale et la tenue prochaine d'élections. Un contexte préélectoral qui donne lieu à une pléthore de petites mesures qui laissent croire que le gouvernement est à l'écoute des préoccupations de la population québécoise. Elles illustrent toutefois son incapacité à remédier aux crises que traverse le Québec, faute d'une approche structurante et d'un renforcement des missions sociales de l'État.

18 mars 2026 | tiré de la lettre de l'IRIS

Le gouvernement se vante d'avoir remis de l'argent dans les poches des Québécoises et des Québécois, mais les montants dont il se prive en raison de la baisse d'impôt de 2023-2024 et de l'uniformisation de la taxe scolaire depuis 2018-2019 privent le gouvernement de 3,0G$ en 2026-2027 seulement. Un manque à gagner qui fragilise davantage les services publics dont dépend la qualité de vie de la population québécoise.

Cadre budgétaire

Il y a un an, lors de la présentation du plan de retour à l'équilibre budgétaire, plusieurs observateurs étaient frappés de voir la diminution drastique des dépenses qu'il faudrait concrétiser pour atteindre l'objectif d'une résorption du déficit pour l'année 2029-2030. Or, cette année, malgré l'approche de l'échéance électorale et le saupoudrage de mesures, le gouvernement suit bel et bien le plan qu'il avait annoncé et s'engage dans une phase de coupes budgétaires importantes.

Certes, le budget de la santé et des services sociaux (+4,1 %) est tout juste suffisant pour couvrir l'augmentation des coûts du système (estimée par l'IRIS à 4 %). Mais la hausse de 2,4% des dépenses en éducation est insuffisante puisque l'augmentation requise était de 3,8 %.

De façon beaucoup plus drastique, le budget de tous les autres portefeuilles (hors santé et éducation) diminuera de 1,2 % alors qu'il aurait fallu l'augmenter de 2,3 % pour couvrir les coûts du système. En somme, les dépenses de programme du gouvernement québécois augmenteront de 1,6 % alors qu'on aurait eu besoin de 3,2 % pour absorber les coûts du système. Le manque à gagner qui correspond à la différence entre les deux chiffres s'élève à 2,6 G$. Le Québec est en austérité.

Le graphique suivant, qui apparaît à la page F.67 du plan budgétaire, montre la réduction drastique des dépenses que concrétise le gouvernement québécois dans l'exercice budgétaire qui s'amorcera le 1er avril.

Non seulement le gouvernement québécois s'engage à tête baissée dans l'austérité, il le fait même si les finances publiques ont bénéficié d'une embellie considérable au terme de l'exercice budgétaire qui se termine. En effet, lors du dépôt du précédent budget il y a un an, le gouvernement prévoyait enregistrer un déficit comptable de 11,4 G$ en 2025-2026 (1,8 % du PIB). Les chiffres révisés annoncent plutôt un déficit de 7,7 G$ (1,2 % du PIB).

Pour l'exercice 2026-2027, le gouvernement québécois prévoit des revenus de 166 492M$ et des dépenses de 170 757M$, ce à quoi il ajoute une « provision pour éventualités » (une marge de manœuvre en cas d'imprévu) de 2 G$ pour un déficit de 6,3 G$ (0,9 % du PIB). En somme, le déficit se résorbe rapidement, mais cela se fait au prix de coupes drastiques dans les services.

On trouve une petite consolation en constatant à quel point le gouvernement met désormais l'accent sur le déficit comptable plutôt que le déficit après les versements aux Fonds des générations, un indicateur qui biaise l'ampleur du déficit en le gonflant inutilement. Reste à voir si cette évolution positive sera reprise par les médias et, qui sait, le grand public.

Nouvelles dépenses

Le gouvernement annonce 2,1G$ en nouvelles dépenses comparativement à 2,8G$ dans le budget de l'année dernière. Ces nouvelles mesures se déclinent en trois grandes catégories : (1) l'accélération de la transformation économique du Québec, (2) le soutien des grandes missions de l'État et (3) l'appui aux Québécois et aux communautés avec des « gestes ciblés ».

Appuyer les grandes missions de l'État

Santé

Le soutien aux grandes missions s'élève à 910M$ pour 2026-2027. De ce montant, la santé recevra 400M$, dont 162M$ pour une mystérieuse « consolidation de l'offre de soins et services » en santé et services sociaux, 150M$ pour améliorer l'accès aux médicaments à travers une offre accrue de traitements et 40M$ pour réduire les listes d'attente en chirurgie. Toujours en santé, le gouvernement prévoit 10M$ (une somme qui grimpera ensuite à 20 M$ par année) pour accroître l'offre de service par les pharmaciens, 5M$ (qui passera ensuite à 10 M$ par année) pour mettre en œuvre le nouveau mode de rémunération des médecins ainsi qu'un autre 10M$ par année pendant trois ans pour « soutenir la coordination des actions gouvernementales en première ligne ».

Éducation et enseignement supérieur

Le budget prévoit également 165M$ en éducation, dont 50M$ pour aménager des salles modulaires pour combler les besoins urgents d'espace, ce qui, comme le déficit d'entretien, montre la planification déficiente dans ce domaine. Le gouvernement cherchera par ailleurs à réduire la pénurie de main-d'œuvre en favorisant le retour de personnes retraitées (37M$), mais aussi en rendant les postes temporaires moins précaires (15M$). À propos de cette dernière mesure, l'IRIS formulait une proposition de réduction de la précarité du personnel scolaire qui coûterait 300M$ par année, ce qui montre l'aspect pratiquement symbolique de l'approche gouvernementale.

Enfin, en enseignement supérieur et en formation, le budget annonce 105M$ de dépenses en 2026-2027, dont quelques millions en recherche pour le CIRANO, la Chaire en fiscalité et finances publiques de l'Université de Sherbrooke, le Centre sur la productivité et prospérité des HEC et pour l'Institut du Québec… mais rien pour l'IRIS malheureusement. Blague à part, le budget annonce le prolongement de l'allocation d'aide à l'emploi (48M$) qui permet aux personnes en recherche d'emploi de « bénéficier d'une aide financière durant leur participation à certaines mesures d'intégration en emploi » (p. C.30). Il annonce aussi 30 M$ pour la formation de diplômés dans les secteurs « stratégiques » aux yeux du gouvernement caquiste : la défense, l'IA, la cybersécurité et les minéraux critiques.

Sécurité

Enfin, en ce qui a trait aux grandes missions de l'État, il est notable que l'un des plus grands montants annoncés (150M$) pour l'année à venir concerne « les activités de prévention et d'intervention en matière de sécurité », ce qui inclut les dépenses causées par les changements climatiques. Il faut s'attendre à ce que ce chiffre augmente de plus en plus rapidement avec les événements climatiques extrêmes causés par la crise environnementale dont le gouvernement fait peu de cas.

Appuyer les Québécois et les communautés avec des gestes ciblés

Le budget prévoit des mesures pour « appuyer les Québécois et les communautés avec des gestes ciblés », qui totalisent 742,3M$ pour 2026-2027.

Services de garde

À cet égard, deux mesures qui coûteront ensemble 89,4M$ en 2026-2027 retiennent l'attention.
Premièrement, l'extension du réseau subventionné des services de garde éducatifs à l'enfance par la conversion de 5000 places non subventionnées, une mesure qui coûtera 22,4M$ cette année. Le financement de places en services de garde vise notamment les régions plus défavorisées, mais ne créant pas de nouvelles places, cette mesure ne pourra combler les besoins pour les parents toujours en attente d'une place ni renforcer le réseau des centres de la petite enfance, qui pâtit depuis des années de la préférence des gouvernements pour le réseau privé. Avec 34 000 nouvelles places créées au 31 janvier 2026, le gouvernement est sous l'objectif d'environ 46 000 qu'il s'était donné en 2021 (p. D8).

Mentionnons également que dans le Plan québécois des infrastructures, on constate une réduction de 33,6% du financement des services de garde éducatifs à l'enfance. Concrètement, cela annonce une réduction des investissements pour rénover les garderies existantes et en construire de nouvelles, alors qu'il y a déjà un manque criant de places pour les enfants. Rappelons que les sommes attribuées à ce secteur avaient été réduites de 18,4% l'année dernière.

Deuxièmement, le maintien du plafonnement de la croissance de la taxe scolaire à 3 % représente une dépense de 67M$ en 2026-2027. Cette mesure bénéficiera aux propriétaires, tout en continuant de priver l'État de revenus provenant d'une des deux seules mesures d'imposition du patrimoine au Québec avec la taxe foncière. En additionnant l'effet de l'uniformisation de la taxe scolaire cette année, c'est 1,2G$ en moins cette année dans les coffres de l'État (p. D9).

Populations vulnérables

Le budget prévoit 60,8M$ en mesures pour l'itinérance et les problèmes de santé mentale. Parmi celles-ci, 5,1M$ permettront en 2026-2027 d'accorder 1 000 nouvelles unités du Programme de supplément au loyer d'urgence en prévision du 1er juillet (et environ 8M$ par année pour les deux années suivantes). Cette mesure doit éviter que des personnes se retrouvent à la rue, mais elle ne permet ni de créer des logements à l'abri de la spéculation et des hausses de loyer, ni aucun nouveau logement social, la seule catégorie de logement réellement abordable.

Le gouvernement Legault continue de faire des efforts pour lutter contre les violences conjugale et sexuelle, en consacrant cette année 55,8M$ à cet objectif. Il est à craindre que les 12,0M$ qui visent à « rehausser le soutien aux maisons d'hébergement pour femmes victimes de violence » ne seront cependant pas à la hauteur des besoins de ces organismes communautaires qui peinent à offrir de nouvelles places et à améliorer les conditions de travail de leur personnel (p. D15).

Logement

Le budget prévoit 292,3M$ pour soutenir l'accès au logement. De ce montant, 46,1M$ permettront de construire 1000 logements dits abordables dans le cadre du Programme d'habitation abordable Québec (PHAQ). Par contre, on ne retrouve aucune mention d'une préférence pour les organismes à but non lucratif, qui rencontrent des difficultés pour mener à bien des projets à travers le PHAQ depuis sa création.

Les 52,7M$ prévus pour financer le déficit d'exploitation de logements ainsi que le montant de 118,5M$ pour rénover le parc d'habitations à loyer modique sont les bienvenus, bien qu'ils nous rappellent l'absence de sommes pour créer de nouveaux logements sociaux, ce qui est pratiquement une constante depuis l'arrivée au pouvoir de la CAQ en 2018.

Organismes communautaires

80,8M$ sont prévus pour renforcer les services aux personnes vulnérables, dont 45,6M$ pour appuyer les organismes communautaires (notamment en soutenant leur mission globale) et 21,0M$ pour l'organisme Les banques alimentaires du Québec. Comme les mesures prévues pour le logement, l'itinérance ou les femmes victimes de violence conjugale, ces sommes montrent que le gouvernement reconnaît l'existence des multiples crises sociales que traverse le Québec, mais échoue à mettre l'effort nécessaire pour y remédier. Le gouvernement se « vante » au contraire de se priver notamment d'un montant de 1,8G$ en 2026-2027 en raison des baisses d'impôt consenties depuis 2018-2019.

Soutien aux communautés

Les 130,9M$ en 2026-2027 pour assurer la résilience des communautés sont répartis entre plusieurs petites mesures qui visent à aider les municipalités et des institutions à entretenir leurs infrastructures, ainsi qu'améliorer certains services comme le transport aérien interrégional, puis, de manière plus marginale, à protéger ou restaurer des écosystèmes, à soutenir les communautés autochtones et à encourager la pratique de sports et loisirs. Le soutien à l'adaptation et à la lutte contre les changements climatiques se voit accorder une somme de 49,2M$ en 2026-2027, essentiellement pour des mesures d'aide à la rénovation et d'efficacité énergétique dans le secteur résidentiel. Bref, des mesures intéressantes, mais d'une ampleur dérisoire en comparaison avec celle de la crise écologique en cours.

Culture

Les mesures pour faire rayonner la culture et le patrimoine culturel québécois totalisent cette année un maigre 32,3M$. Ce maigre engagement, qui comprend notamment 13,0M$ pour maintenir le financement de la culture à l'école et des sorties scolaires en milieu culturel, montre là encore que le gouvernement est au courant des préoccupations de la population québécoise. Il témoigne cependant d'une incapacité à agir de manière structurante dans un contexte où le milieu culturel a formulé de nombreux avertissements au sujet de la précarité des artistes, des travailleurs et travailleuses culturelles ainsi que des organismes et institutions culturels et artistiques.

Accélérer la transformation économique du Québec

Politiques économiques et aide aux entreprises

Sous prétexte « d'accélérer la transformation économique du Québec », le gouvernement annonce une panoplie de mesures pour aider les entreprises. Il s'agit dans la plupart des cas de crédits d'impôt et de fonds additionnels dans des programmes visant à favoriser « l'innovation », les « secteurs d'avenir » et les « technologies de pointe ». Les secteurs dont il est question incluent notamment l'intelligence artificielle et la défense.

En misant sur ces secteurs, le gouvernement semble jouer à la roulette russe avec l'argent des Québécoises et des Québécois. En effet, dans le premier cas, des rapports récents ont montré que l'intelligence artificielle avait peu contribué à l'amélioration de la compétitivité des entreprises, alors que plusieurs analystes craignent l'éclatement de la bulle de l'IA et que les conséquences environnementales de ce secteur sont bien documentées. Dans le second cas, des études montrent que l'industrie militaire contribue moins à l'économie et à l'emploi que d'autres secteurs plus structurants comme la santé ou la recherche scientifique, tout en ayant des impacts écologiques plus grands.

De manière générale, les mesures d'aide aux entreprises présentées dans ce budget montrent que le gouvernement n'a pas intégré la question écologique à sa conception de l'économie. À titre d'exemple, pour protéger l'industrie forestière menacée par les tarifs américains, le gouvernement se contente de réduire les redevances des entreprises pour « améliorer leur compétitivité ». Il passe ainsi à côté d'une occasion de proposer des mesures pour favoriser la transformation locale et l'aménagement forestier durable.

Transport en commun

En matière de transport, les investissements prévus au Plan québécois des infrastructures sont essentiellement les mêmes que ceux qui avaient été annoncés l'année dernière. On constate donc un déséquilibre persistant entre le réseau routier et le transport collectif, à la faveur du premier. Le réseau routier reçoit en effet 73,6% des investissements en transport, contre 26,4% pour le transport collectif. Rappelons qu'entre 2020 et 2025, les investissements dans le réseau routier ont connu une augmentation 10 fois plus élevée que celle du transport en commun (9G$ contre 900M$). En refusant de soutenir davantage le transport en commun, le gouvernement maintient l'hégémonie de l'automobile. Dans le contexte d'incertitude actuel, la dépendance au pétrole expose pourtant le Québec à des risques économiques.

Article mis à jour le 19 mars 2026 à 13h00.

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24.03.2026 à 13:20

Les minéraux stratégiques et critiques, un enjeu militaire

Marc Nantel

Depuis l'arrivée de Donald Trump au pouvoir, une tempête géopolitique mondiale se dessine dans laquelle les minéraux stratégiques et critiques deviennent un enjeu militaire

16 mars 2026 | tiré de L'Aut'journal

Trump impose son agenda

En réaction à la hausse des tarifs, le gouvernement Carney fait voter en catastrophe « La Loi sur l'unité de l'économie canadienne ». Cette loi vise à accélérer les grands projets d'infrastructure et d'énergie qui sont d'intérêt national (en l'occurrence les mines).

Pour s'arrimer avec le fédéral, le Québec dépose en 2025 le projet de loi 5 « Loi visant à accélérer l'octroi des autorisations requises pour la réalisation des projets prioritaires et d'envergure nationale ». Le gouvernement Legault vise à accélérer la construction d'infrastructures majeures en permettant de contourner certaines lois environnementales et de réduire les consultations publiques.

La pression exercée par le président Trump sur les alliés de l'OTAN pour qu'ils augmentent leurs dépenses allouées à la défense, exigeant désormais 5 % de leur PIB, incite Mark Carney à répondre positivement. Le pays consacrera désormais 5 % de son produit intérieur brut à la défense d'ici 2035.

Objets de convoitise

Finalement, la guerre ouverte de Donald Trump sur différents territoires, comme les frappes sur l'Iran, l'enlèvement de Maduro et les menaces sur d'autres pays, comme Cuba, provoque la croissance de l'industrie militaire américaine et mondiale. Afin de l'alimenter, les minéraux critiques et stratégiques du Canada et du Québec deviennent la convoitise de nos voisins.

Dans ce contexte, l'industrie minière voit une opportunité d'accélérer tous les projets miniers, et non seulement les projets d'intérêt national, en prétextant le besoin d'alimenter les complexes industrialo-militaires au niveau international. Leur nouvelle campagne de marketing devient : il faut répondre rapidement aux besoins afin d'accroitre les capacités de défense, de renforcer la souveraineté technologique et d'augmenter la production de munitions.

Ce sentiment d'urgence et la réduction des exigences légales auront un impact sur la qualité de l'environnement et mettront à mal le droit des autochtones sur leurs territoires non cédés. Malgré tout, le premier ministre Carney cherche à placer le Canada en tête de liste des pays qui vont alimenter l'industrie militaire.

Nos cibles environnementales vont s'effacer sous l'appât du gain et sous le soi-disant pragmatisme assumé de nos élus.

Étude sur les liens entre la défense nationale, la sécurité nationale et le secteur des minéraux critiques du Canada

Le 9 mars 2026, lors d'une consultation fédérale concernant la défense nationale, Me Rodrigue Turgeon, co-porte-parole de MiningWatch Canada, a présenté un mémoire [1] à différents partenaires de la scène internationale sur les enjeux provoqués par une ouverture à l'exploitation de nos minéraux critiques dans un contexte de guerre.

Voici quelques extraits du rapport :

Par souci de cohérence, le gouvernement du Canada – comme ceux des provinces et des territoires – devrait faire preuve de transparence et communiquer plus clairement au public sa position concernant sa tolérance, son acceptation ou son refus de voir chacun des États étrangers accéder aux minéraux dits critiques du Canada et de les contrôler à même leurs chaînes d'approvisionnement.

Il devrait ensuite agir conformément à ces positions, en évitant de collaborer et en interdisant l'accès aux minéraux dits critiques par les entités étrangères hostiles à la sécurité réelle du Canada.

(…)

Chose certaine, davantage de dommages à l'environnement et aux droits des peuples autochtones et populations locales sont attendus si le Canada pousse pour une augmentation de la production minière à des fins militaires, de sécurité nationale ou de défense nationale. En aucun cas nous ne pouvons concevoir que les impacts miniers seront réduits dans un contexte d'expansion de l'industrie minière…

(…)

L'urgence climatique est un danger réel et présent à la sécurité nationale, pas seulement une vague menace géopolitique. Nous ne pouvons pas négocier la paix avec la Nature.

Liste des recommandations déposée par MiningWatch

Recommandation #1 : Que chaque projet de loi déposé devant les différentes assemblées législatives concernant le secteur minier devrait accorder aux autorités de meilleurs leviers sur l'accès et le contrôle des ressources minérales ;

Recommandation #2 : Que le gouvernement du Canada, ainsi que ceux des provinces et territoires, fasse preuve de transparence et communique plus clairement au public sa position concernant sa tolérance, son acceptation ou son refus de voir chacun des États étrangers accéder aux minéraux dits critiques du Canada et de les contrôler à même leurs chaînes d'approvisionnement. Il devrait ensuite agir conformément à ces positions, en évitant de collaborer et en interdisant l'accès aux minéraux dits critiques par les entités étrangères hostiles à la sécurité réelle du Canada ;

Recommandation #3 : Que le gouvernement du Canada s'assure et démontre que ses décisions et plans d'action en matière de défense nationale permettent une diminution de ses émissions de gaz à effet de serre ainsi qu'une diminution des impacts sur la nature en lien avec les minéraux dits critiques ;

Recommandation #4 : Concentrer les investissements, ressources et efforts dans l'atteinte d'une sobriété minérale, tous domaines confondus, y compris dans le secteur de la défense nationale ;

Recommandation #5 : Que la réutilisation et le recyclage des minéraux dits critiques soient privilégiés dans les investissements des gouvernements, à condition que ces mesures ne mettent pas en danger la santé publique ni l'environnement ;

Recommandation #6 : Que le gouvernement du Canada prenne des engagements fermes et mette en place un système transparent et crédible de traçabilité de ses minéraux dits critiques pour assurer la population que ceux-ci ne servent pas à la création ni à la prolifération d'armes utilisées en infraction au droit international, incluant dans des génocides, que ces armes soient employées par le Canada ou un État tiers ;

Recommandation #7 : Que les projets de loi déposés à tous les paliers de gouvernement ne permettent pas d'accélérer la délivrance d'autorisations à des compagnies minières soutenues par toute entité étrangère hostile envers la sécurité nationale du Canada ;

Recommandation #8 : Que les mesures visant à accélérer les projets miniers n'affaiblissent ni ne réduisent les normes environnementales ;

Recommandation #9 : Qu'un bannissement complet des activités minières dans les fonds marins soit mis en œuvre au Canada comme à l'international, en spécifiant que le secteur de la défense nationale n'y fasse pas exception ;

Recommandation #10 : Retirer l'uranium des listes de minéraux dits critiques et éviter d'étendre l'utilisation et la dépendance à l'énergie nucléaire au pays ;

Recommandation #11 : Éviter et minimiser toute activité minière susceptible de causer des atteintes à l'eau douce et à l'air pur ;

Recommandation #12 : Mettre fin au free mining. Mettre pleinement en œuvre la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, en particulier en ce qui concerne le consentement libre, préalable et éclairé, y compris le droit de dire non aux projets miniers ;

À l'évidence, le mouvement environnementaliste a perdu du terrain dans le débat politique. Nous sommes en présence de gouvernements qui sont plus soucieux de l'aspect économique du pays que de la protection de notre environnement.

[1] https://miningwatch.ca/sites/default/files/2026-03-06%20MWC%20-%20Memoire%20au%20Comite%20permanent%20de%20la%20defense%20nationale%20-%20Etude%20sur%20les%20mineeraux%20dit%20s%20critiques.pdf

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24.03.2026 à 13:19

Le Monde selon Gaza

Chris Hedges

Gaza n'est que le début. Le nouvel ordre mondial est celui où les faibles sont anéantis par les forts, où l'état de droit n'existe pas, où le génocide est un instrument de contrôle et où la barbarie triomphe. La guerre contre l'Iran et l'anéantissement de Gaza ne sont qu'un commencement. Bienvenue dans le nouvel ordre mondial. L'ère de la barbarie technologiquement avancée. Il n'y a aucune règle pour les forts, seulement pour les faibles. Si vous vous opposez aux forts, si vous refusez de vous incliner devant leurs exigences capricieuses, vous serez plongés sous une pluie de missiles et de bombes.

19 mars 2026 | tiré de Canadian dimension

Les hôpitaux, les écoles primaires, les universités et les immeubles d'habitation sont réduits en ruines. Des médecins, des étudiants, des journalistes, des poètes, des écrivains, des scientifiques, des artistes et des dirigeants politiques — y compris les chefs des équipes de négociation — sont assassinés par dizaines de milliers par des missiles et des drones tueurs.

Les ressources — comme le savent les Vénézuéliens — sont ouvertement volées. La nourriture, l'eau et les médicaments, comme en Palestine, sont transformés en armes.

Qu'ils mangent de la terre.

Les organisations internationales telles que les Nations Unies sont une pantomime, des appendices inutiles d'une autre ère. Le caractère sacré des droits individuels, l'ouverture des frontières et le droit international ont disparu. Les dirigeants les plus dépravés de l'histoire humaine, ceux qui ont réduit des villes en cendres, regroupé des populations captives pour les mener à des sites d'exécution et jonché les terres qu'ils occupaient de charniers et de cadavres, sont de retour avec une force décuplée.

Ils déversent les mêmes tropes hyper-masculins. Ils déversent le même discours vil et raciste. Ils déversent la même vision manichéenne du bien et du mal, du blanc et du noir. Ils déversent le même langage infantile de domination totale et de violence débridée.

Des clowns tueurs. Des bouffons. Des idiots. Ils ont saisi les leviers du pouvoir pour réaliser leurs visions cinglées et caricaturales tout en pillant l'État pour leur propre enrichissement.

« Après avoir été témoin d'un massacre sauvage pendant plusieurs mois, en sachant qu'il avait été conçu, exécuté et cautionné par des gens semblables à eux, qui le présentaient comme une nécessité collective, légitime et même humaine, des millions de personnes se sentent aujourd'hui moins à l'aise dans le monde », écrit Pankaj Mishra dans « Le Monde après Gaza ». « Le choc de cette nouvelle exposition à un mal particulièrement moderne — le mal accompli à l'ère prémoderne uniquement par des individus psychopathes et déchaîné au siècle dernier par les dirigeants et les citoyens de sociétés riches et prétendument civilisées — ne saurait être surestimé. Pas plus que l'abîme moral auquel nous sommes confrontés. »

Les subjugués sont autant d'objets, des marchandises à exploiter pour le profit ou le plaisir. Les dossiers Epstein exposent la maladie et la cruauté de la classe dirigeante. Libéraux. Conservateurs. Présidents d'université. Universitaires. Philanthropes. Titans de Wall Street. Célébrités. Démocrates. Républicains.

Ils se vautrent dans un hédonisme débridé. Ils fréquentent des écoles privées et bénéficient d'une assurance maladie privée. Ils vivent dans des bulles auto-référentielles,entourés par des flagorneurs, des attachés de presse, des conseillers financiers, des avocats, des domestiques, des chauffeurs, des gourous du développement personnel, des chirurgiens plastiques et des coachs sportifs personnels. Ils résident dans des domaines fortement gardés et passent leurs vacances sur des îles privées. Ils voyagent en jets privés et sur de colossaux yachts. Ils existent dans une autre réalité, ce que le journaliste du Wall Street Journal Robert Frank appelle le monde du « Richistan », un monde de Xanadus privés où ils tiennent des bacchanales dignes de Néron, concluent leurs marchés perfides, accumulent leurs milliards et rejettent ceux dont ils se servent, y compris des enfants, comme s'ils étaient des déchets. Personne dans ce cercle magique n'est responsable de quoi que ce soit. Aucun péché n'est trop dépravé. Ce sont des parasites humains. Ils éventrent l'État pour leur profit personnel. Ils terrorisent les « races inférieures de la terre ». Ils éradiquent les dernières et chétives traces de notre société ouverte.

« Il n'y aura ni curiosité, ni jouissance du processus de la vie », écrit George Orwell dans « 1984 ». « Tous les plaisirs concurrents seront détruits. Mais toujours — n'oubliez pas cela, Winston — il y aura toujours l'ivresse du pouvoir, constamment croissante et constamment plus subtile. Toujours, à chaque instant, il y aura le frisson de la victoire, la sensation de piétiner un ennemi impuissant. Si vous voulez une image de l'avenir, imaginez une botte écrasant un visage humain — pour toujours. »

La loi, malgré quelques courageux efforts d'une poignée de juges — qui seront bientôt purgés — est un instrument de répression. Le système judiciaire existe pour mettre en scène des procès pour l'exemple. J'ai passé beaucoup de temps dans les tribunaux londoniens à couvrir la farce dickensienne de la persécution de Julian Assange. Un Loubianka-sur-la-Tamise. Nos tribunaux ne valent pas mieux. Notre ministère de la Justice est une machine à vengeance.

Des individus masqués et armés envahissent les rues des États-Unis et assassinent des civils, y compris des citoyens américains. Les mandarins au pouvoir dépensent des milliards pour convertir des entrepôts en centres de détention et en camps de concentration. Ils affirment qu'ils n'y hébergeront que les sans-papiers, les criminels, mais notre classe dirigeante mondiale ment comme elle respire. À leurs yeux, nous sommes de la vermine, soit aveuglément et inconditionnellement obéissants, soit des criminels. Il n'y a rien entre les deux.

Ces camps de concentration, où il n'y a aucune procédure régulière et où les gens disparaissent, sont conçus pour nous. Et par « nous », j'entends les citoyens de cette république morte. Pourtant, nous regardons, stupéfaits, incrédules, attendant passivement notre propre asservissement.
Ce ne sera plus long.

La sauvagerie en Iran, au Liban et à Gaza est la même sauvagerie à laquelle nous sommes confrontés chez nous. Ceux qui perpètrent le génocide, le massacre de masse et la guerre non provoquée contre l'Iran sont les mêmes personnes qui démantèlent nos institutions démocratiques.

L'anthropologue social Arjun Appadurai qualifie ce qui se passe de « vaste correction malthusienne mondiale », « conçue pour préparer le monde aux gagnants de la mondialisation, sans le bruit gênant de ses perdants ».

Mais non, disent les critiques, ne soyez pas si sombre. Ne soyez pas si négatif. Où est l'espoir ? Vraiment, ce n'est pas aussi grave que ça.

Si vous croyez cela, vous faites partie du problème, un rouage involontaire dans la machinerie de notre État fasciste en rapide consolidation.

La réalité finira par faire exploser ces fantasmes « optimistes », mais il sera alors trop tard.

Le vrai désespoir n'est pas le résultat d'une lecture précise de la réalité. Le vrai désespoir vient de la capitulation, que ce soit par le biais du fantasme ou de l'apathie, face à un pouvoir malveillant. Le vrai désespoir, c'est l'impuissance. Et la résistance, une résistance authentique, même si elle est presque certainement vouée à l'échec, est une source d'émancipation. Elle confère l'estime de soi. Elle confère la dignité. Elle confère de l'autonomie. C'est la seule action qui nous permette d'utiliser le mot espoir.

Les Iraniens, les Libanais et les Palestiniens savent qu'il n'est pas possible d'apaiser ces monstres. Les élites mondiales ne croient en rien. Elles ne ressentent rien. On ne peut leur faire confiance. Elles présentent les traits fondamentaux de tous les psychopathes — charme superficiel, grandiosité et importance d'elle-mêmes, besoin d'une stimulation constante, penchant pour le mensonge, la tromperie, la manipulation et l'incapacité à ressentir des remords ou de la culpabilité. Elles dédaignent comme de la faiblesse les vertus de l'empathie, de l'honnêteté, de la compassion et du sacrifice. Elles vivent selon le credo du Moi. Moi. Moi.

« Le fait que des millions de personnes partagent les mêmes vices ne fait pas de ces vices des vertus, le fait qu'ils partagent tant d'erreurs ne fait pas de ces erreurs des vérités, et le fait que des millions de personnes partagent les mêmes formes de pathologie mentale ne rend pas ces personnes saines d'esprit », écrit Eric Fromm dans « Société aliénée et société saine ».

Nous sommes témoins du mal à Gaza depuis presque trois ans. Nous l'observons maintenant au Liban et en Iran. Nous voyons comment dirigeants politiques et médias masquent ou excusent ce mal.

Le New York Times, s'inspirant de la novlangue orwellienne, a envoyé un mémo interne demandant aux reporters et aux rédacteurs d'éviter les termes « camps de réfugiés », « territoire occupé », « nettoyage ethnique » et, bien sûr, « génocide » lorsqu'ils écrivent sur Gaza. Ceux qui nomment et dénoncent ce mal sont calomniés, mis sur liste noire et purgés des campus universitaires et de la sphère publique. Ils sont arrêtés et expulsés. Un silence assourdissant descend sur nous, le silence de tous les États autoritaires. Si vous manquez à votre devoir, si vous manquez d'encourager la guerre contre l'Iran, votre licence de radiodiffusion sera révoquée, selon la proposition du président de la Commission fédérale des communications, Brendan Carr.

Nous avons des ennemis. Ils ne sont pas en Palestine. Ils ne sont pas au Liban. Ils ne sont pas en Iran. Ils sont ici. Parmi nous. Ils dictent nos vies. Ils sont des traîtres à nos idéaux. Ils sont des traîtres à notre pays. Ils envisagent un monde d'esclaves et de maîtres. Gaza n'est que le début. Il n'existe aucun mécanisme interne de réforme. Nous pouvons faire obstruction ou nous rendre.

Ce sont les seuls choix qui restent.

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24.03.2026 à 13:18

Guerres, impunité et résistances : pourquoi le féminisme doit défier la guerre et le capitalisme ?

Isabel Cortés

Dans un monde frappé par le plus grand nombre de conflits actifs depuis la Deuxième Guerre mondiale, les femmes et les filles sont en première ligne d'une violence qui dépasse de beaucoup les champs de bataille.

Tiré de Le Journal des alternatives

Par Isabel Cortés -8 mars 2026

photo : Banderole de la marche organisée par la Commission du 8 mars à Cibeles à Madrid @ Jaime Villanueva

Déjà en 2025, le rapport Les femmes, la paix et la sécurité d'António Guterres, secrétaire général de l'ONU, au Conseil de sécurité indiquait en septembre dernier dénombrait que plus de 676 millions de femmes vivaient à moins de 50 kilomètres de zones de conflit mortel. Il s'agit d'une hausse spectaculaire par rapport aux années 90, mais en deçà du niveau actuel depuis l'intervention militaire en Iran.

Les pertes civiles chez les femmes et les enfants ont quadruplé ces dernières années, tandis que la violence sexuelle liée aux conflits a augmenté de 87 %. Ce ne sont pas seulement des chiffres ; c'est un témoignage sombre de la façon dont les guerres amplifient les inégalités existantes, privant d'accès à la justice et érodant les droits gagnés de haute lutte.

Cette montée des conflits mondiaux, des crises prolongées au Soudan aux tensions croissantes au Moyen-Orient et au-delà, croise brutalement les défaillances systémiques des systèmes juridiques internationaux. Les femmes ne jouissent que de 64 % des droits légaux dont bénéficient les hommes, les laissant exposées à la discrimination dans tout, du droit familial aux protections au travail.

Dans les scénarios de conflit, ces écarts deviennent des abîmes, où règne l'impunité et où la justice devient un idéal lointain. Comme l'a exprimé Sima Bahous, directrice exécutive d'ONU Femmes : « Les femmes et les filles sont tuées en nombres records, exclues des tables de négociation et laissées sans protection pendant que les guerres se multiplient ».

Quand la guerre amplifie les inégalités

Soudan 2025 : des femmes du Centre de concentration d'Alazhri discutent avec l'équipe de la Mission conjointe de haut niveau de l'ONU Femmes. Photo Ekram Hamad Fadlalla ONU Femmes
Les conflits ne font pas de discrimination, mais leurs impacts, oui. Dans des zones comme Gaza, le Soudan et l'Ukraine, les femmes font face à des risques accrus de violence sexiste, de déplacement et de ruine économique. Le rapport du secrétaire général de l'ONU souligne un contraste frappant : les dépenses militaires mondiales ont dépassé 2 700 milliards de dollars en 2024, alors que les organisations de femmes dans les zones de conflit n'ont reçu que 0,4 % de l'aide internationale. Cette disparité de financement laisse les groupes de base — souvent dirigés par des femmes — au bord de l'effondrement, incapables d'offrir des services essentiels comme l'aide juridique ou des refuges.

À l'échelle mondiale, 54 % des pays n'ont toujours pas de définitions légales du viol basées sur le consentement, permettant aux auteurs d'échapper à leurs responsabilités même en temps de paix. En guerre, cette impunité explose, les survivantes faisant face à la stigmatisation, à des mécanismes de dénonciation inadéquats et à la peur de représailles. Les mouvements féministes soulignent l'hypocrisie : les puissances occidentales invoquent la « liberté des femmes » pour justifier des interventions dans des pays comme l'Iran, mais ignorent comment les bombardements dévastent des vies civiles, y compris des écoles et des hôpitaux.

Opposons cela aux perspectives des féministes antiguerre, qui soutiennent que le capitalisme et l'impérialisme alimentent ces guerres, touchant de façon disproportionnée les femmes racisées et du Sud mondial. En Afrique, de la République démocratique du Congo aux territoires sahraouis, les industries extractives et les ingérences étrangères aggravent les conflits, déplaçant des communautés et érodant les droits fonciers des femmes.

Justice défaillante : obstacles légaux et normes sociales

L'accès à la justice pour les femmes et les filles est un droit humain fondamental, mais des obstacles profonds persistent. Le rapport de la Commission de la femme de l'ONU de janvier 2026 « Garantir et renforcer l'accès à la justice pour toutes les femmes et les filles » révèle que dans 54 % des pays, le viol n'est pas défini par le consentement, et dans 44 %, il n'existe pas de lois imposant une rémunération égale pour un travail égal. Ces lacunes ne protègent pas seulement ; elles minent la confiance dans les institutions qui devraient défendre l'égalité.

Les normes sociales discriminatoires aggravent le problème. Dans des contextes patriarcaux, les femmes font face à la stigmatisation quand elles dénoncent la violence, et les biais judiciaires limitent leur représentation. L'intersectionnalité ajoute des couches : les femmes autochtones, handicapées ou de minorités sexuelles font face à des barrières cumulées. Dans les conflits, ces facteurs s'intensifient, les systèmes traditionnels de justice — utilisés par 80 % de la population dans les pays en développement — reproduisant souvent les inégalités de genre.

Il y a toutefois des progrès. Plus de 40 pays ont réformé leurs constitutions pour faire avancer les droits de genre dans la dernière décennie, sous l'impulsion de mouvements féministes autonomes. Des lois contre la violence conjugale existent dans 84 % des pays, mais leur application échoue par manque de ressources et à cause de normes persistantes. Le rapport appelle à une approche multidimensionnelle, reconnaissant la justice comme digne de la voix et de l'agence des femmes.

Féminisme antiguerre : voix venues des rues

« Il faut s'allier avec les militantes antiracistes, les environnementalistes, avec les activistes qui luttent pour les droits des migrants et des travailleuses et travailleurs ; c'est seulement ainsi que le féminisme pourra relever le défi de notre époque. »

À l'occasion de la Journée internationale des femmes 2026, des marches mondiales ont réclamé non seulement l'égalité salariale et la fin de la violence machiste, mais aussi l'opposition à la guerre et au fascisme. Les féministes socialistes, se rappelant Clara Zetkin, voient l'oppression des femmes comme enracinée dans le capitalisme, avec des doubles charges de travail et domestiques. « Le vrai féminisme défie l'exploitation de classe », soutiennent-elles, critiquant comment la gauche adopte parfois des idéologies antiféministes en priorisant l'identité de genre sur le sexe biologique.

Au Moyen-Orient, elles dénoncent les interventions des États-Unis et d'Israël en Iran, utilisant une rhétorique de « liberté féminine » pour justifier des bombardements qui tuent des fillettes dans les écoles. En Afrique, elles se solidarisent avec les femmes sahraouies et soudanaises qui résistent au colonialisme et à l'extractivisme. « Il n'y a pas de paix sous oppression systémique », proclament-elles, appelant à des souverainetés populaires et à l'autodétermination.

Des grèves politiques, comme en Italie contre le génocide à Gaza ou aux États-Unis contre les politiques anti-immigrantes de Trump, montrent la voie. Il faut un féminisme de base, anti-impérialiste et révolutionnaire, construit dans les rues, les écoles et les lieux de travail.

Le rapport de l'ONU insiste sur la nécessité de données genrées pour rendre visibles des réalités invisibles. Sans elles, les violations restent non comptabilisées. Il appelle à des résolutions inclusives, à plus de femmes dans les réformes de sécurité et à de meilleurs enregistrements officiels des violations, incluant justice et réparations pour les survivantes.

Les conflits mondiaux ne détruisent pas seulement des vies ; ils perpétuent des injustices de genre qui affaiblissent l'État de droit. Investir dans la paix plutôt que dans la guerre, en priorisant la participation féminine, est essentiel.

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24.03.2026 à 13:18

Unir les forces de la gauche, sur tout le globe, pour affronter la montée de l'extrême droite et les agressions impérialistes

CADTM international

Unir les forces de la gauche, sur tout le globe, pour affronter la montée de l'extrême droite - et les guerres impérialistes, c'est l'objectif de la Première conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples qui se tiendra à Porto Alegre, du 26 au 29 mars. Plusieurs milliers de personnes, venues de plus de 70 pays, y sont attendues.

20 mars 2026 tiré du site du CADTM

L'événement s'ouvrira par une large manifestation dans les rues de la capitale de l'État du Rio Grande do Sul. Durant trois jours, se dérouleront onze conférences plénières thématiques et 150 activités autogérées [1]. Les discussions seront axées sur le renforcement des mouvements sociaux, féministes et syndicaux et de la solidarité internationale dans la lutte contre le fascisme - mais aussi sur les potentialités et les limites de l'action institutionnelle. La solidarité avec Gaza, les luttes contre le négationnisme climatique et pour la réforme agraire, la situation sur le continent américain seront d'autres points forts. En infligeant une défaite à Jair Bolsonaro en 2022, la gauche brésilienne a prouvé qu'il est possible de barrer la voie au danger néofasciste : partis politiques - du PT, social-démocrate, au Psol, gauche radicale en passant par le PC -, mouvements populaires et syndicats ont surmonté leurs désaccords pour faire triompher la candidature de Lula. On retrouve ces acteur·ices au sein du comité unitaire qui organise la conférence.

Si une grande partie des intervenant·es proviendront du continent américain, une large palette d'organisations et mouvements seront représentés à Porto Alegre, berceau du Forum Social Mondial en 2001, et de l'un des principaux mouvements sociaux du continent latino-américain, le Mouvement des sans-terre (MST), dans les années 1980. Plus de 1800 personnalités et militant·es, issu·es des cinq continents, ont signé l'appel international lancé par le CADTM pour inviter à la conférence. On y trouve notamment : les dirigeant·es d'organisations populaires et politiques du continent latino-américain, dont le leader du MST, João Pedro Stédile ; les autrices et militantes féministes Nancy Fraser et Tithi Bhattacharya ; Penelope Duggan, rédactrice en chef de l'International Viewpoint et membre de la direction de la Quatrième Internationale ; Frei Betto, écrivain brésilien et figure de la théologie de la libération ; l'eurodéputée (La France Insoumise) Rima Hassan et Thiago Ávila, participant·es à la Global Sumud Flotilla pour Gaza ; Éric Toussaint, porte-parole du réseau mondial du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM) ; Ada Colau, l'ancienne maire de Barcelone ; Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022 ; l'ex leader du parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn ; le dirigeant de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, aux côtés de parlementaires italien·nes, espagnol·es, scandinaves, allemand·es, de Turquie et toute la direction des Socialistes Démocratiques des Amériques (DSA) dont Zohran Mamdani, le nouveau maire de New York est membre. On y trouve aussi les signatures de Yanis Varoufakis initiateur de l'Internationale progressiste, Zoe Konstantopulou (ex-présidente du parlement grec en 2015), Manon Aubry (LFI), Olivier Besancenot (NPA), Raymonde Ponce (sénatrice Écologiste), Denis Robert, fondateur du média Blast, et bien d'autres.

Internationale néofasciste

Une forme d'internationale néofasciste s'est constituée, notamment sous l'impulsion des Etats-Unis de Donald Trump, et l'extrême droite menace d'accéder au pouvoir dans la plupart des États européens ; en Russie, le régime de Vladimir Poutine a des caractéristiques très proches de celui de Trump ; l'Inde est dirigée par un hindouiste radical et islamophobe, Narendra Modi, tandis qu'en Israël, le gouvernement néofasciste de Benjamin Netanyahou mène un génocide à Gaza depuis plus de deux ans et demi.

Au-delà du soutien idéologique et des déclarations publiques, l'extrême droite européenne est désormais intégrée dans des espaces transnationaux de coordination politique directement liés au trumpisme.

Le principal lieu de convergence est la Conservative Political Action Conference (CPAC), le grand rendez-vous annuel de l'extrême droite américaine, qui s'est progressivement internationalisé. Depuis le début des années 2020, des dirigeants et cadres de l'AfD, de Vox, du Rassemblement National, de Fidesz, de Fratelli d'Italia, de Chega, du Vlaams Belang ou encore de l'AUR roumaine y participent régulièrement, aux côtés de Donald Trump, de ses proches (Steve Bannon, J.D. Vance et Mike Flynn) et de dirigeants latino-américains d'extrême droite. La CPAC fonctionne comme une plateforme idéologique globale où se diffusent et s'harmonisent les thèmes centraux du trumpisme : guerre civilisationnelle, rejet du multilatéralisme, hostilité envers l'UE, obsession migratoire, attaques contre les droits des femmes et des minorités, scepticisme climatique et criminalisation de la gauche et des mouvements sociaux.

Les réunions de la CPAC organisées en dehors des États-Unis (Brésil, Mexique, Argentine ou Hongrie) confirment l'existence d'un axe transatlantique et transcontinental reliant Washington à certaines capitales européennes et à l'Amérique latine réactionnaire. Il ne s'agit pas seulement d'échanges symboliques : ces espaces permettent la circulation de financements, de stratégies électorales, de techniques de communication numérique et de méthodes de polarisation sociale inspirées du mouvement MAGA.

Parallèlement à la CPAC, le parti Vox joue en Espagne un rôle central dans la structuration de ce réseau international, notamment à travers le Foro Madrid, créé en 2020. Présenté comme une alternative « patriotique » aux forums progressistes internationaux, le Foro Madrid réunit des partis et dirigeants d'extrême droite européens et latino-américains, parmi lesquels figurent Milei, Bolsonaro, Kast, des représentants du RN, de Chega, de Fratelli d'Italia ou encore des partis d'Europe centrale. Le Foro Madrid et les initiatives de Vox servent de pont entre le trumpisme, l'extrême droite européenne et les droites radicales latino-américaines, en articulant un discours explicitement opposé à la gauche, aux féminismes, à l'écologie, aux droits humains et à toute forme de souveraineté populaire non autoritaire.

Agressions impérialistes

En janvier 2026, après avoir agressé militairement le Venezuela et enlevé le président vénézuélien ainsi que son épouse, Trump a menacé Petro d'être le prochain sur la liste. Plusieurs médias ont fait état de ces menaces.

Depuis août 2025, l'armée américaine a attaqué des dizaines d'embarcations dans les eaux internationales des Caraïbes et du Pacifique oriental, au nom de la lutte contre le narcotrafic. Les occupants — plus de 130 personnes au total entre le 2 septembre 2025 et la mi-février 2026 — ont été tués sans qu'aucune preuve de culpabilité ne soit rendue publique et sans le moindre procès. Sur ordre de Trump, l'armée des États-Unis n'a pas abordé ces embarcations, mais les a détruites avec leurs occupants. Sans accusation, sans débat contradictoire, sans décision judiciaire : une simple décision de Trump a suffi pour que son armée exécute des présumés délinquants sans aucun jugement, commettant ainsi de véritables crimes.

Encouragé par le succès de son opération sur le plan militaire et face à des protestations internationales officielles très faibles au regard de la gravité de son action contre le Venezuela, Trump a décidé de radicaliser fortement la politique menée contre Cuba depuis son premier mandat. Depuis la fin janvier 2026, son objectif est d'asphyxier complètement l'économie de l'île en coupant totalement ou presque l'approvisionnement en combustibles indispensables à la production d'énergie.

Le « corollaire de Trump » à la doctrine Monroe marque ainsi une évolution importante par son caractère explicite et par la centralité accordée à l'instrument militaire. Alors que les administrations précédentes privilégiaient généralement les mécanismes économiques, diplomatiques ou clandestins — déstabilisation, entraînement et financement de mercenaires, assassinats non revendiqués —, la Stratégie de sécurité nationale 2025 (NSS 2025) et la Stratégie de défense nationale (NDS 2026) affirment sans détour l'usage des forces armées comme instrument normalisé de gestion régionale. L'opération contre le Venezuela en janvier 2026 et les menaces publiques adressées à d'autres gouvernements — Cuba, Colombie, Mexique, Brésil… — illustrent cette volonté d'intimidation stratégique. À cela s'ajoutent, depuis février 2026, l'agression massive contre l'Iran menée conjointement avec Israël, ainsi que l'agression perpétrée par Israël contre le Liban.

Nécessaire réponse internationale antifa et anti impérialiste

À gauche, la riposte peine à s'internationaliser. Les forces qui combattent le fascisme et les agressions impérialistes sont nombreuses et très diverses, et il n'est pas question de gommer ces différences. Il est essentiel de constituer un front large, à l'échelle globale, contre des ennemis de plus en plus menaçants. Cette convergence doit inclure toutes les forces disposées à défendre la classe ouvrière, la paysannerie, les migrant·es, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, les minorités opprimées et les peuples autochtones - tout en défendant la nature et en soutenant les luttes contre l'impérialisme.

La conférence de Porto Alegre tentera d'apporter le début d'une réponse à ce défi. Ensuite, il sera très important de réussir des initiatives antifascistes et anti-impérialistes unitaires par grandes régions du monde : Europe, Amérique du Nord, Amérique latine, Afrique et Asie.
Des responsables du CADTM prendront la parole comme panelistes dans plusieurs plénières et dans 9 conférences autogérées dont nous publions le détail.

Il est toujours possible de signer l' Appel international au renforcement de l'action antifasciste et anti-impérialiste en cliquantici.

Notes

[1] Le programme complet des 11 conférences et des 150 activités autogérées est accessible sur https://antifas2026.org/fr/

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24.03.2026 à 13:15

Notes sur la guerre en Iran et autour

Vincent Presumey

La guerre des Etats-Unis et d'Israël contre l'Iran est une guerre aérienne de grande ampleur et dure maintenant depuis 22 jours (28 février 2026). Cette durée est en elle-même un facteur de première importance. Deux avis sont formulés par les commentateurs, qui semblent contradictoires.

D'une part, les assassinats ciblés de dignitaires du régime des mollahs, menés par ou sous la supervision de l'Etat israélien, à commencer par l'assassinat d'Ali Khamenei en personne dès le premier jour, suivis de la liquidation de dizaines de hauts responsables dont Ali Larijani, souvent présenté comme ayant été le vrai chef de facto de l'Etat, sont supposés avoir mis la République islamique d'Iran au bord de l'effondrement en tant qu'appareil d'Etat.

Mais d'autre part, rien ne montre avec évidence un tel effondrement : au plan intérieur la répression se poursuit et le territoire est tenu, au plan extérieur l'Iran riposte d'une manière indiscriminée, sur l'ensemble des Etats arabes du golfe, sur Israël et jusqu'en direction de Chypre, et « bloque le détroit d'Ormuz », c'est-à-dire qu'il filtre les passages de navires pétroliers, gaziers, et chargés d'engrais, dans le sens de la sortie, et des porte-conteneurs dans le sens de l'entrée.

D'ores et déjà, la fausse « magie » des citées dispendieuses, pôles logistiques dingues telles que Doha, est sans doute cassée, et pour longtemps, ce qui constitue un fait mondial de première importance.

Un appareil d'Etat « normal » serait, estime-t-on généralement, paralysé par une campagne terroriste telle que celle que subit l'appareil d'Etat iranien, éliminant l'essentiel de sa haute hiérarchie, quelle que soit la façon dont il combine homogénéité et décentralisation fonctionnelle. Et les spéculations vont bon train. Mais la plupart du temps, elles oublient un facteur absolument capital : la guerre américano-israélienne a été déclenchée 3 semaines après une terrible défaite physique des peuples d'Iran, de la jeunesse, des prolétaires et des femmes.

C'est une crise révolutionnaire qui se dirigeait tout droit vers le renversement du régime début janvier. Ce n'est pas la détermination ni la volonté politique qui manquaient aux larges masses, mais les armes pour se défendre puis attaquer. L'incertitude à échelle de masse sur ce qui allait se produire a reçu, hélas, sa réponse dans la première semaine de janvier. L'ampleur du massacre est comparable à la répression de la Commune de Paris (1871) ou à celle de Tian-An-Men en Chine (1989).

C'est une défaite du prolétariat, des femmes et des aspirations démocratiques, qui doit être mesurée dans toute sa portée. Il est vrai qu'on ne peut pas dire quelle aurait été, sans guerre, la durée de la résilience de la révolte, étant donné le niveau total de rupture entre la majeure partie de la population et le pouvoir. Fin janvier, des manifestations reprenaient, ce qui est non seulement remarquable, mais admirable, soit dans les universités, soit lors des obsèques des victimes après les périodes de deuil. Ce sont les bombardements américains et israéliens qui y ont mis fin.

Nous touchons là à la question politique centrale et au principal mensonge relatif à cette guerre. La nature de cette guerre est précisément définie par le fait qu'elle s'enchaine directement sur la répression et la favorise. Le discours officiel constant, de Tel-Aviv, et erratique, de Washington et Mar-a-Lago, comporte l'appel au renversement du régime. Mais tout appel de Trump ou de Netanyahou aux masses iraniennes a été et est, directement, un piège mortel et un coup de Jarnac d'assassins envers elles, et elles ont eu hélas l'occasion de s'en rendre compte. Ce n'est ni une guerre de libération côté Etats-Unis/Israël, ni une guerre de résistance anti-impérialiste côté République islamique.

L'expression « guerre impérialiste » est vraie, mais imprécise et permet toutes les interprétations erronées. L'impérialisme étatsunien est engagé dans un cycle d'agressions tous azimuts, depuis le début de l'année : Nigéria, Venezuela, Groenland, Cuba, et l'Iran est la principale à présent. Le pouvoir israélien, sachant très bien que la guerre de 12 jours en juin 2025 n'a en rien détruit le programme nucléaire iranien, veut cette destruction, veut en relation avec cela une mise au pas de l'appareil d'Etat iranien, et à l'ombre de cette opération de grande ampleur, poursuivre ses entreprises d'occupation du Sud-Liban et d'éviction des populations palestiniennes de Gaza et de Cisjordanie.

En juin 2025 les Etats-Unis avaient relayé Israël pour le brider ; en février 2026, engagés dans la campagne trumpienne mondiale de déstabilisation, ils ont embrayé sur Israël en amplifiant les dégâts, et il est permis de supposer que s'ils ont agi ainsi, outre la dynamique de leurs interventions mondiales en tous sens, c'est parce que l'écrasement sanglant de l'insurrection démocratique révolutionnaire des peuples d'Iran les libérait de la peur de la révolution, la peur de peuples debout voulant prendre en main leur destin.

L'objectif de destruction ou de non-destruction de l'appareil d'Etat et militaro-milicien de la République islamique d'Iran n'a tout simplement jamais été, ni adopté, ni écarté. L'incertitude au sommet, incarnée dans les propos incohérents de Trump, est une donnée structurelle de la situation. Il ne s'agit pas d'une guerre impérialiste du même type que les deux guerres dites du golfe de Bush père puis fils contre l'Irak, en 1991 puis 2003. Nous avons changé de période et être en retard d'une guerre est politiquement mortifère. En 1991 et en 2003, l'impérialisme nord-américain entendait affirmer sa domination planétaire, non contestée. En 2026, s'il est toujours le cœur logistique des mouvements de capitaux, il n'est plus le foyer principal d'extraction et de circulation de la plus-value, qui est en Chine et autour de la Chine. Washington cherche à se rappeler comme puissance de premier plan non par l'ordre, mais par le désordre, dans le cadre d'une situation mouvante marquée par la présence de deux autres impérialismes d'une importance également planétaire, la Chine et la Russie.

Le fait que l'Iran soit attaqué, que son « Guide suprême » soit assassiné, et tout ce qui s'ensuit, le tout sans réaction notable de Beijing ni de Moscou, a pu être interprété comme un affaiblissement des deux autres impérialismes majeurs devant les foucades brutales de l'hégémon n°1. Mais le fait que celui-ci, avec Israël, ne parvienne nullement, pour l'heure, à détruire l'Etat islamique d'Iran, devient, 20 jours après, puis 21 jours, et ainsi de suite, un « contre la montre » qui sape fondamentalement la réaffirmation de puissance de Washington.

La Russie aide l'Iran en matière de renseignement mais ne lui a pas été d'un grand secours, ne payant pas en retour les drones Shahed lâchés sur l'Ukraine. Cependant, elle est économiquement gagnante par la hausse des tarifs du pétrole et du gaz, renforcée par la levée de fait de toute sanction économique de la part de Washington. Pis encore, la Russie est en fait la seule puissance au monde à ne pas être agressée par les tentatives trumpiennes de guerre commerciale et de tarifs douaniers « fous » !

Politiquement affaiblie, et aussi moralement (si l'on peut employer un tel terme s'agissant de Poutine), par l'attaque initiale, elle est ensuite doublement confortée et renforcée en tant qu'impérialisme militaro-étatique et énergétique par la durée de la guerre : l'Etat iranien tient, les prix énergétiques montent, l'Europe est exposée, et l'Ukraine devrait reculer.

Mais en fait l'Ukraine ne recule pas, et gagne même des km carrés par ci par là : la méthode de guerre russe par vagues d'assauts est un échec total. A peine trois semaines de guerre US contre l'Iran ont vu la consommation de plus d'armes que tout ce que les Etats-Unis ont livré à l'Ukraine depuis 2022, et peut-être même depuis 2014. Le premier facteur de la résistance ukrainienne, dans ce qui reste le front militaire antifasciste clef de la planète, reste la mobilisation populaire, devant les livraisons d'armes tant américaines, qui ont cessé, qu'européennes, elles-mêmes mesurées à la peur d'infliger une défaite à la Russie.

L'impérialisme russe est économiquement renforcé par cette guerre, mais il ne parvient pas, malgré l'aide de Trump, à en tirer les bénéfices militaires et politiques. Ceci peut le conduire à des aventures et il convient de suivre avec vigilance ce qui se passe autour de l'opération de cyberguerre d'une prétendue « République populaire de Narva », en Estonie.

En tout cas, l'objectif structurel de l'impérialisme nord-américain porté par Trump, mais ne se limitant pas à lui, consistant à séparer la Russie de la Chine, en livrant l'Ukraine à son occupation et l'Europe à son influence, piétine et n'aboutit pas. La Chine semble attendre, et certains commentateurs l'imaginent en sage paisible, ce qui est totalement contraire à la réalité : les contradictions s'y accumulent.

Mais de fait, le prolongement de l'enlisement US dans le piège qu'il se sont eux-mêmes construit induit objectivement une tendance à la pression tacite d'un bloc sino-russe hostile, aidant simplement la République islamique d'Iran à tenir militairement. Ce qui devient chaque jour plus évident est que le festival trumpien de désordre mondial ne parvient pas à enrayer le déclin de l'impérialisme étatsunien. Et aussi qu'il induit des risques accrus, et immédiats, de dérapage nucléaire et de basculement vers la guerre mondiale, comme fuite en avant devant des contradictions insolubles.

Les impérialismes de second rang, à savoir les puissances européennes membres de l'OTAN, le Japon, l'Australie et le Canada, refusent tous, plus ou moins brutalement ou de façon plus ou moins biaisée, d'aider Washington dans son aventure et dans la gestion des conséquences de son aventure au niveau du golfe arabo-persique et de l'océan Indien. C'est là un fait majeur, qui indique que la cassure causée par la menace d'agression militaire étatsunienne contre le Groenland, et donc contre l'Union Européenne, et contre le Canada, n'est pas réparée.

Du coup Trump hurle qu'il n'en a rien à faire de l'OTAN. C'est aussi l'indication que, précisément, nous ne sommes pas dans la répétition des deux guerres dites du golfe, ni, si ce n'est dans des conditions tout à fait nouvelles, dans la réalisation du vieux projet de G.W. Bush n° 2 d'attaquer l'Iran après l'Afghanistan et l'Irak.

Cependant, les puissances européennes, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie, n'offrent aucune orientation alternative au désordre trumpien et à la menace poutinienne : elles en sont structurellement incapables.

Notons, dans ce cadre, le positionnement à part de l'Espagne, seul pays, du coup, où de grandes manifestations contre cette guerre se déroulent bel et bien.

Le rôle d'Israël, pour les raisons propres à la fuite en avant ethno-colonialiste de son gouvernement, est important, y compris bien sûr militairement, mais ne doit pas être surévalué : ce n'est pas Israël le facteur clef du désordre mondial trumpien et de la multipolarité impérialiste conflictuelle, mais ce sont, inversement, ce désordre mondial et cette multipolarité, qui confèrent à un petit Etat surmilitarisé, comme par ailleurs, par exemple, à la Corée du Nord, ou même au Ruanda, un rôle régional surdimensionné.

Comme je l'ai indiqué, les Etats-Unis ont « suivi » Israël pour l'encadrer et en fait, calmer le jeu en chantant victoire (ce qui n'était que propagande), en juin 2025, et à nouveau en février-mars 2026, mais cette fois-ci, étant donné la fuite en avant trumpienne, en rajoutant des destructions et de la frénésie.

Pour autant, les divergences de vues sont apparues à plusieurs reprises, notamment lors du bombardement israélien, les 19 et 20 mars, des zones d'extraction de gaz visant de fait non seulement l'Iran, mais le Qatar. Les Etats-Unis et Trump lui-même ont alors fait savoir qu'ils n'étaient pour rien dans cette initiative et n'avaient même pas été prévenus, ce qui semble techniquement surprenant vu les risques encourus, dont les conséquences économiques de moyen terme pourraient être lourdes.

Le ciblage iranien, ce 21 mars, d'un site nucléaire israélien à Dimona (Israël ayant la bombe, comme chacun est censé l'ignorer !), joue habilement, et dangereusement, sur ce maillon faible.

Aux Etats-Unis, la posture de King Trump n'a pas été renforcée par cette guerre, au contraire. Dans le monde MAGA, l'opposition « pacifiste », et antisémite, grandit, marquée par la spectaculaire démission du responsable nommé par Trump un an auparavant à l'antiterrorisme, Joe Kent – suprématiste blanc, complotiste antisémite, anti-ukrainien acharné – immédiatement objet d'une enquête du FBI ! Cette cassure remonte justement à la première guerre de juin 2025, elle est agrandie par l'affaire Epstein, et une grande partie de la base fascisante du trumpisme est à présent en roues libres.

Heureusement toutefois, l'opposition principale à Trump aux Etats-Unis est la lame de fond de défense des libertés publiques, des droits des migrants et de la démocratie, qui depuis les journées nationales « No King-No Kings » et la bataille de Minneapolis, pose la question, à partir de son propre mouvement démocratique, de la grève générale. Une nouvelle journée anti-Trump est annoncée pour le 28 mars.

Trump et l'exécutif veulent faire passer une loi nouvelle, le Save America Act, qui vise, sous couvert de vérification des identités, à l'éviction du droit de vote de millions de citoyens américains : c'est en effet par ce retour de fait à la ségrégation généralisée que Trump espère éviter la débâcle aux élections législatives de cet automne, l'autre possibilité étant la suspension des élections par la loi martiale. Mais le rapport de force réel se dégrade pour lui.

Les dynamiques guerrières et les luttes sociales sont, on le voit, profondément imbriquées. Si leur potentiel est puissant, les peuples du Moyen Orient ne sont pas, pour l'heure, en mesure de se lancer dans des soulèvements tels que celui qui a été fauché en Iran au début de l'année. Bombardements et répression se cumulent contre eux. En Syrie, où s'est produite leur principale victoire avec le renversement de Bachar el Assad voici un peu plus d'un an, le HTS au pouvoir, refusant des élections libres et se liant à Trump tout en voulant renouer avec Poutine, s'est lancé dans les agressions contre les groupes non sunnites, successivement Alaouites, Druzes, puis Kurdes. La préservation des cadres organisationnels existants, les syndicats indépendants, la clandestinité, la résistance n'excluant pas l'armement, sont les problèmes de l'heure, pas encore le soulèvement.

C'est aux Etats-Unis, d'une part, en Europe d'autre part, que le sort de la vague des guerres de Poutine et de Trump et de la possible guerre mondiale, se jouera. Les puissances impérialistes européennes sont paralysées, terrorisées à la fois par Poutine et par Trump et ne voulant affronter sérieusement et encore moins renverser ni l'un, ni l'autre. Elles réarment, avec les méthodes capitalistes des trusts de l'armement et la place faite au nucléaire notamment en France, mais ce réarmement n'a aucune finalité militaire autre que « faire face à ce qui pourrait arriver » et préserver, dans le cas français, les restes ébréchés de domination impérialiste (Françafrique brisée et Zones Economiques Exclusives procurées par les « outremers »).

De sorte que ce à quoi convergent les influences trumpiennes et poutiniennes, l'arrivée au pouvoir de l'union des droites autour du RN en France, dans la V° République bonapartiste et présidentialiste française, constitue un danger majeur, sans comparaison par exemple avec le post-fascisme au pouvoir dans un cadre parlementaire en Italie. Mais réciproquement, la victoire des larges masses, majoritairement opposées à une telle issue, contre elle en France, ouvrirait un appel d'air à l'échelle européenne.

L'éventualité d'une défaite d'Orban aux législatives en Hongrie, le 12 avril, indiquerait que la victoire et la contre-attaque sont possibles.

Un fait est très frappant envers la guerre contre l'Iran : l'absence de mobilisations de masse, sauf le cas particulier de l'Espagne qui mériterait un examen à part. Les « mobilisations anti-guerre » ou « anti-impérialistes » traditionnelles ne sont d'aucune capacité à faire quoi que ce soit, car il faut à la fois soutenir les peuples d'Iran et la perspective de la révolution en Iran détruisant la République islamique, et combattre la guerre de terreur aérienne des Etats-Unis et d'Israël. Quatre ans après le refus de la majorité de la « gauche » de défendre l'Ukraine, trois ans après une fixation soi-disant « propalestinienne et antisioniste » qui n'a aidé en rien le peuple palestinien, le faux anti-impérialisme pacifiste traditionnel arrive en état de mort cérébrale et de coma avancé. Les grandes messes comme Porto Alegre, où l'Ukraine risque d'être noyée dans plus de 150 forums en tous sens, ne le ressusciteront pas. La question d'un véritable internationalisme est vitale pour gagner et mettre fin aux massacres des peuples, de la Palestine à l'Ukraine et du Soudan à l'Iran.

Précisons : la question d'un véritable internationalisme ne peut pas consister seulement dans le fait d'être « contre le campisme » et de s'opposer aux impérialismes de Beijing et de Moscou comme à ceux de Washington et d'Europe. Cette condition nécessaire n'est pas suffisante. La solidarité reste platonique si elle ne consiste pas en lutte réelle dans chaque pays pour régler la question du pouvoir, renverser Trump et par là stopper toutes ses guerres, empêcher l'union des droites de prendre le pouvoir en France, battre les armées russes en Ukraine tout en y défendant les droits sociaux. Cette lutte réelle, sans laquelle internationalisme et anticampisme resteront éthérés et sans conséquences, impose de discuter de la manière actuelle d'aider les larges masses à affronter le pouvoir pour s'en emparer, et de se saisir des questions militaires, à la fois pour prendre le pouvoir et le garder, et pour affronter et battre les agresseurs impérialistes et fascistes.

Vincent Présumey, le 21 mars 2026.
Publié sur Aplutsoc.

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24.03.2026 à 13:14

Résister, c'est déjà gagner : La logique iranienne !

Mohamed Lotfi

Le régime iranien repose sur une conception du monde profondément différente de celle qui domine en Occident. Cette différence ne tient pas seulement à la politique, mais à une vision du sens de l'histoire, du sacrifice et de la justice, largement influencée par l'héritage du chiisme.

Dans cette tradition, marquée par la mémoire du martyre de Hussein ibn Ali lors de la bataille de Karbala en 680, la souffrance n'est pas perçue comme un échec, mais comme une preuve de fidélité à une cause juste. Cette lecture du monde ne conduit pas à un rejet de la vie, mais à une redéfinition de la notion de succès. Résister, tenir, ne pas céder face à un adversaire peut constituer, en soi, une forme de victoire. Particulièrement pour le régime des mollahs.

Dans ce cadre, les pertes humaines, les sanctions économiques ou les frappes ciblées, y compris celles menées par Israël ou les États-Unis, ne produisent pas nécessairement l'effet attendu. Elles peuvent même renforcer le récit du régime, qui se perçoit comme assiégé, mais debout. La disparition de figures importantes du pouvoir, loin d'affaiblir automatiquement le système, est intégrée dans une logique de sacrifice et de continuité.

Il convient toutefois d'ajouter un élément central dans la perception iranienne et dans une partie de l'opinion internationale. L'Iran n'a jamais engagé d'attaque directe contre Israël ou les États-Unis, tout en reconnaissant son soutien à des acteurs comme le Hezbollah ou le Hamas. Ce soutien est présenté par Téhéran comme une aide à des populations considérées comme vulnérables. Cette lecture est fortement contestée par de nombreux États occidentaux qui voient dans ce soutien une forme d'appui au terrorisme, alors que, pour l'Iran des mollahs, tout mouvement de libération mérite un appui. C'est évidemment aussi sa façon de consolider ses appuis dans la région.

Dans le même esprit, la question nucléaire alimente une perception de double standard. L'Occident exprime une inquiétude constante face au programme nucléaire iranien, tandis que la possession de l'arme nucléaire par Israël reste en dehors de tout cadre officiel de contrôle international. Cette asymétrie nourrit, dans le discours iranien, l'idée d'une injustice structurelle dans l'ordre mondial. L'injustice peut être perçue comme encore plus grande, à juste titre, si l'on considère que la vraie menace provient plutôt de pays surmilitarisés et sur nucléarisés, qui n'hésitent pas, au mépris de tout droit international, à attaquer un pays qui s'est montré ouvert à des négociations. On est en droit de se demander qui est une menace pour qui ? La seule véritable menace contre Israël, ça ne serait pas Israël ? Sa conception de la victoire risque de conduire ce pays à sa perte.

Cela étant dit, la résilience du régime iranien repose aussi sur des réalités politiques solides. L'appareil sécuritaire, notamment les Gardiens de la Révolution, constitue un véritable pilier du pouvoir, agissant comme un État dans l'État. À cela s'ajoute un nationalisme profond, enraciné dans une histoire plurimillénaire, ainsi qu'une mémoire collective marquée par les ingérences étrangères.

L'histoire contemporaine de l'Iran illustre cette tension. Le renversement du Premier ministre Mohammad Mossadegh en 1953, avec l'implication de puissances occidentales, reste un traumatisme fondateur. Plus tard, la révolution qui a conduit à l'arrivée de Ruhollah Khomeini s'inscrivait initialement dans une dynamique large et hétérogène d'opposition au Shah. Elle a progressivement évolué vers une révolution islamique structurée, portée par une vision politique et religieuse.

Le rôle des puissances étrangères, dont la France, dans l'installation de Ruhollah Khomeini au pouvoir, après la chute du Shah, n'est pas négligeable. Son retour en Iran, en janvier 1979, à bord d'un avion d'Air France, est un symbole marquant de cette séquence historique. Dans le contexte de la guerre froide, certains courants islamistes ont été utilisés comme des contrepoids possibles à l'influence communiste. Cependant, loin de répondre aux attentes extérieures, le nouveau régime en Iran a rapidement affirmé son autonomie. Il a su consolider son pouvoir et transformer la mobilisation initialement diverse en un système politique durable, structuré autour d'institutions révolutionnaires religieuses puissantes et d'un discours de rupture affirmé avec l'Occident.

Aujourd'hui, la situation dépasse largement le cadre iranien. En Occident, les opinions publiques expriment une lassitude croissante face aux conflits au Moyen-Orient. Cette fatigue n'est pas nécessairement liée à une sympathie envers le régime iranien, mais plutôt aux conséquences économiques directes des tensions, notamment après la fermeture par l'Iran du détroit d'Ormuz. La hausse des prix et l'instabilité renforcent cette réalité. Dans ce contexte, l'Iran peut apparaître comme capable d'imposer un coût significatif à ses adversaires, ce qui alimente son sentiment de victoire morale, indépendamment du bilan matériel.

Ces tensions s'inscrivent donc dans un cadre géopolitique plus large, marqué par la montée en puissance de la Chine. Les actions menées contre l'Iran sont considérées par plusieurs observateurs, dont des opposants au régime des mollahs, comme une forme de reconquête coloniale. Une manière de contenir et d'affaiblir une puissance émergente. C'est la deuxième attaque israélo-américaine en une seule année. Pour l'instant, l'effet est paradoxal. En mobilisant leurs ressources dans des conflits régionaux complexes, les puissances occidentales créent un espace stratégique dont la Chine peut tirer profit, sans s'exposer directement. Si l'on devait désigner un gagnant indirect de cette guerre, la Chine apparaît en position très favorable. Sa capacité à tirer profit d'un conflit qu'elle n'a ni initié ni assumé militairement rappelle, ironiquement et dans une certaine mesure, que lors de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis, d'abord en retrait, ont su convertir leur engagement en avantage stratégique durable. Aujourd'hui, la Chine adopte une posture plus prudente, moins visible, mais potentiellement tout aussi efficace sur le long terme.

Ainsi, la situation actuelle révèle un décalage profond entre deux manières de penser la victoire. D'un côté, une approche occidentale encore largement fondée sur des résultats visibles, militaires ou économiques. De l'autre, une logique iranienne dans laquelle la capacité à durer, à résister et à transformer les pertes en légitimité constitue déjà une forme de succès.

Si l'Iran se considère comme gagnant selon sa propre définition de la victoire, des interrogations essentielles demeurent. Elles restent ouvertes, sans réponses claires à ce stade, mais elles s'imposent avec force.

Quelle leçon le régime tirera-t-il de cette épreuve qu'il présentera au monde comme une victoire ?
Ce succès revendiqué conduira-t-il à une évolution interne ?
Peut-on envisager un assouplissement du régime au bénéfice de la population ?
Des milliers de prisonniers politiques seront-ils libérés ?
Certaines lois obscurantistes, comme l'obligation faite aux femmes de porter le voile, seront-elles abolies ?
Ou faut-il, au contraire, s'attendre à un durcissement du pouvoir, à un système encore plus fermé et plus rigide ?

En parallèle, d'autres incertitudes majeures concernent l'équilibre régional :

Comment Israël sortira-t-il des ripostes iraniennes plus solides que prévu ?
Autant pour les États-Unis que pour Israël, l'attaque contre l'Iran aura-t-elle un effet de boomerang ?
Quelles leçons les pays du Golfe tireront-ils de la capacité de défense iranienne ?
Leurs relations avec leur principal allié, les États-Unis, en seront-elles durablement affectées ?
Pour combien de temps encore ces pays vont-ils accueillir des bases militaires américaines ?

Au fond, une question domine toutes les autres :

Au-delà de l'interprétation iranienne de l'issue de la guerre, de quelle façon cette intervention israélo-américaine est-elle en train de redessiner, en profondeur, le jeu des alliances au Moyen-Orient et peut-être même dans le monde ?

En attendant d'y voir plus clair, les pertes humaines innocentes ne sont jamais les signes d'une victoire, ni pour l'attaquant ni pour celui qui s'en défend. De ces pertes-là, un fait me paraît évident. Nous ne sommes pas étrangers à la violence et à la folie qui s'emparent du monde.

Des êtres tués sous les explosions là-bas, ils ont des proches ici.
Des bombes explosent là-bas, une bonne partie est fabriquée ici.

Mohamed Lotfi
19 mars 2026

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24.03.2026 à 13:14

Le détroit d'Ormuz peut-il être fermé ?

Olivier Da Lage

Actualisation le 16 mars 2026 : le détroit d'Ormuz est partiellement bloqué par l'Iran dans le cadre de la guerre que lui mène Israël et les États-Unis.

Tiré de Orient XXI
Photo : Carte simple montrant des bateaux dans des vagues près de l'Iran, Émirats Arabes Unis et Oman. © Hélène Aldeguer, 2025.

Depuis les bombardements israéliens et américains sur l'Iran en juin 2025, les dirigeants de Téhéran évoquent la menace d'une fermeture du détroit d'Ormuz.

Ce bras de mer est le débouché du golfe arabo-persique sur l'océan indien et la voie de passage obligée pour les navires se rendant dans le Golfe ou le quittant, et notamment les pétroliers et les méthaniers. La crédibilité de cette menace tient en grande partie à la largeur réduite du détroit (29 milles marins, soit 54 kilomètres) ainsi qu'à sa faible profondeur, de l'ordre de 60 mètres, mais qui peut tomber à 25 mètres du côté iranien du détroit, c'est-à-dire au nord. La profondeur moyenne de 60 mètres permet le passage de superpétroliers dont le tirant d'eau est de l'ordre de 25 mètres. C'est ce qui explique que les voies de navigation se situent plus au sud, du côté proche des rives de la péninsule de Musandam qui appartient au sultanat d'Oman. Elles se trouvent donc pour l'essentiel dans les eaux territoriales omanaises. Les navires entrant dans le Golfe empruntent la voie du nord et ceux qui en sortent celle du sud.

Près de cent pétroliers par jour

Il s'agit de deux rails de navigation, de deux milles nautiques chacun (3,7 kilomètres), eux-mêmes séparés par une zone tampon large de deux milles. Autrement dit, les voies de circulation se limitent à six milles, soit seulement un peu plus de 11 kilomètres sur les 54 que compte le détroit proprement dit.

Le trafic maritime y est intense : chaque jour, ce sont près de cent pétroliers qui transitent par le détroit, avec leur cargaison, au départ du Golfe. Celle-ci représente un peu plus de 20 millions de barils, soit 20 % de la consommation mondiale d'hydrocarbures et près de 30 % des échanges maritimes de gaz et de pétrole. Cette proportion est élevée, mais elle est en chute sensible depuis la fin des années 1970, lorsque l'on estimait à 60 % la part du trafic maritime des hydrocarbures passant par le détroit d'Ormuz.
Cette réduction tient à plusieurs facteurs : d'une part, la découverte de nouveaux gisements ailleurs sur la planète, mais aussi par les infrastructures de contournement lancées voici une quarantaine d'années, lorsque la guerre Irak-Iran (1980-1988) menaçait les exportations de brut en provenance du Golfe. C'est ainsi que les Émirats arabes unis ont déployé un oléoduc court-circuitant le détroit d'Ormuz pour aboutir au port de Foujeirah, l'un des sept émirats de la Fédération, et le seul dont la façade maritime donne sur l'Océan indien. L'Arabie saoudite, de son côté, a posé un oléoduc reliant ses champs pétrolifères de la province orientale, sur le Golfe, au port saoudien de Yanbu, sur la mer Rouge.

Les pays les plus vulnérables, l'Inde et la Chine

Le caractère stratégique du détroit d'Ormuz — et sa vulnérabilité — sont apparus au lendemain de la guerre israélo-arabe d'octobre 1973, à la suite de l'embargo pétrolier décrété par les pays arabes producteurs de pétrole contre plusieurs pays occidentaux, à qui les premiers reprochaient leur soutien à Israël. Plus tard, en 1984, durant la guerre Irak-Iran, l'aviation irakienne a bombardé le terminal pétrolier de Kharg ainsi que des tankers chargés de pétrole iranien. En représailles, l'Iran a posé des mines dérivantes et fixes dans le sud du Golfe et — déjà ! — menacé de fermer le détroit d'Ormuz. C'est ce que l'on a surnommé la « guerre des pétroliers », qui a duré de 1984 à 1988.

À l'époque, comme on l'a vu, l'économie mondiale était bien davantage dépendante de ce passage, souvent qualifié de « veine jugulaire », que ce n'est le cas aujourd'hui. Les États-Unis, désormais exportateurs d'hydrocarbures grâce notamment à leur pétrole de schiste, sont très peu dépendants du gaz et du pétrole du Golfe. L'Europe l'est davantage, même si elle a sensiblement diversifié ses sources d'approvisionnement depuis les années 1970-1980. Ce sont surtout l'Inde, et davantage encore la Chine, qui hébergent à elles deux plus du tiers de la population mondiale, pour qui les hydrocarbures en provenance du détroit d'Ormuz représentent un besoin vital. Une fermeture, même partielle, déséquilibrerait le marché et provoquerait une forte hausse des cours mondiaux, hausse qui se cumulerait avec celle des primes d'assurance pour les armateurs affrétant des pétroliers naviguant dans cette zone. Les conséquences se feraient donc sentir même dans les pays qui importent peu ou pas d'hydrocarbures du Golfe.

Une arme de dernier recours

Il reste cependant à apprécier la faisabilité d'une fermeture du détroit par l'Iran. C'est difficile, mais pas impossible, du moins pour une durée limitée, avant l'intervention des forces étrangères venues rétablir « la liberté de navigation ». Outre les mines flottantes ou fixes qu'ils pourraient larguer dans le sud du Golfe, les Iraniens pourraient aussi couler des pétroliers traversant le détroit, bloquant le passage pour les suivants. Ils peuvent également décider d'y saborder leur propre flotte.

Se pose dès lors la question de l'intérêt pour Téhéran de le faire. Cela reviendrait en effet à asphyxier leur économie et à commettre un acte hostile à l'encontre de deux pays qui lui sont proches : l'Inde et la Chine. Toutefois, les Iraniens ont toujours affirmé qu'il s'agirait d'une mesure de dernier recours, l'équivalent désespéré de l'emploi d'une bombe atomique dont ils ne disposent pas. Deux cas de figure pourraient permettre d'envisager ce qui relèverait d'une action suicide à l'échelle d'un pays tout entier : une attaque massive contre le territoire iranien ou le risque imminent d'une chute du régime.

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24.03.2026 à 13:13

La guerre d'Iran : Kharg, Ormuz et les limites de la puissance américaine

Siyavash Shahabi

Les États-Unis ont attaqué Kharg, mais ils n'ont pas touché le terminal d'exportation de pétrole iranien qui s'y trouve. Cette contradiction apparente explique peut-être mieux la nature de cette guerre que n'importe quelle déclaration officielle. Kharg n'est pas seulement une île. C'est un lieu où la force militaire, le budget de l'État iranien, les routes des pétroliers et les nerfs du marché énergétique mondial se rejoignent tous en un seul petit point.

Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
17 mars 2026

Lorsque Washington frappe les installations militaires de l'île tout en laissant intacte l'infrastructure pétrolière, il admet en substance que même la plus grande puissance militaire du monde ne peut pas contrôler totalement tout ce qu'elle attaque. Parfois, la cible elle-même est si profondément intégrée à la structure de l'économie mondiale que sa destruction ne ferait pas seulement du tort à l'ennemi, mais déclencherait également une série de crises qui toucheraient tout le monde.

C'est précisément là que réside l'importance de Kharg. Reuters a rapporté qu'environ 90% des exportations pétrolières iraniennes transitent par cette île, qu'elle dispose d'une capacité de stockage d'environ 30 millions de barils et que des dommages importants causés à ses terminaux pourraient réduire l'offre mondiale d'environ 2 millions de barils par jour. Même après le début de la guerre, l'Iran continuait d'exporter entre 1,1 et 1,5 million de barils par jour depuis Kharg, principalement vers la Chine.

Cela signifie que Kharg n'est pas seulement une installation. C'est l'artère principale qui transforme le pétrole souterrain en liquidités, en recettes publiques, en importations et en survie financière du gouvernement. Les États-Unis le savent, l'Iran le sait, et le marché le comprend mieux que quiconque. C'est pourquoi une attaque contre Kharg, si elle touche le cœur de son système pétrolier, n'est plus seulement une opération tactique. Elle devient une frappe contre un nœud systémique.

Mais Kharg ne peut être compris indépendamment d'Ormuz. La question n'est pas seulement de savoir combien de pétrole l'Iran exporte. La question est que cette guerre se déroule dans un endroit par lequel transite environ un cinquième du pétrole mondial. Reuters et l'Agence internationale de l'énergie ont décrit cette crise comme la plus grande perturbation de l'approvisionnement de l'histoire moderne.

Le Brent est repassé au-dessus des 100 dollars, des réserves d'urgence ont été mobilisées à une échelle sans précédent, et même cette intervention massive ne fait encore que jouer le rôle d'un analgésique. Une fois que le champ de bataille atteint un véritable point d'étranglement de l'économie mondiale, on ne peut plus avancer avec la simple logique consistant à « bombarder pour en finir ». La guerre cesse d'être un simple conflit militaire et se transforme en une machine à produire des crises sur le marché mondial.

C'est pourquoi le fait de ne pas avoir frappé le terminal pétrolier de Kharg n'est pas un signe de faiblesse totale de la part des États-Unis, mais ce n'est pas non plus le signe d'une liberté d'action illimitée. Washington peut frapper, mais il ne peut pas être certain que les conséquences s'arrêteront là. L'Iran a également clairement averti que des attaques contre ses infrastructures énergétiques pourraient être suivies de représailles contre les infrastructures des pays alliés des États-Unis, et la frappe de drone sur Fujaïrah a rappelé que cette menace n'était pas que des paroles en l'air.

Dans ce contexte, la décision américaine de frapper des cibles militaires tout en évitant la destruction du réseau pétrolier ressemble moins à une retenue morale qu'à l'aveu d'un frein structurel. Ce frein n'est pas l'amour de Washington pour la paix. C'est la crainte d'un choc énergétique, de perturbations dans les assurances et le transport maritime, et de flambées des prix qui frapperaient l'empire lui-même.

Cette guerre n'a pas seulement ébranlé le marché du pétrole brut. Reuters a rapporté que la crise actuelle a frappé les produits raffinés encore plus durement que le brut lui-même. Les prix du diesel à Singapour ont bondi de 57% et ceux du kérosène de 114%. La Chine a immédiatement cessé ses exportations de carburant, et les pays qui dépendent des importations de carburant se sont orientés vers le rationnement, la réduction de l'activité des raffineries et la constitution de stocks d'urgence. C'est là que la question énergétique dépasse le cadre du pétrole brut et touche directement la vie quotidienne, les transports, l'agriculture, l'exploitation minière, l'industrie et les moyens de subsistance de millions de personnes. Lorsque le détroit d'Ormuz est secoué, ce n'est pas seulement le cours du Brent qui grimpe. Les chaînes de distribution de carburant, le prix des marchandises et les perspectives globales de croissance économique sont également ébranlés. Le capitalisme mondial a l'air très moderne, mais il continue de respirer à travers quelques vieux goulets d'étranglement.

Dans le même temps, la Russie n'est ni la sauveuse du marché ni une simple spectatrice en marge des événements. Elle tire un double avantage de cette crise. D'une part, les États-Unis ont accordé une dérogation de 30 jours pour certaines cargaisons de pétrole et de carburant russes déjà en mer, afin d'apaiser le choc sur les marchés. D'autre part, Poutine a déclaré ouvertement qu'une crise énergétique était survenue et que la Russie était prête à collaborer à nouveau avec l'Europe.

Cela signifie que le même pétrole qui, hier encore, était qualifié d'« illégitime » et « sanctionné » commence soudainement à apparaître comme un pétrole « nécessaire » en cette période de crise. Bien sûr, la Russie ne remplace pas Kharg. En 2025, la Russie a elle-même exporté environ 238 millions de tonnes de pétrole, dont 80% vers la Chine et l'Inde, et non vers l'Europe. Mais cela suffit déjà à ouvrir une brèche dans le régime de sanctions et à permettre à Moscou de montrer une fois de plus qu'elle ne peut pas être simplement écartée du jeu.

Dans tout ce scénario, l'Europe est davantage un objet de pression qu'un acteur décisif. Aujourd'hui, l'Union européenne ne façonne pas le terrain. Elle tente d'en contenir les conséquences. Les prix du gaz en Europe ont augmenté d'environ 50% en deux semaines, et le responsable des questions climatiques de l'ONU à Bruxelles a rappelé à tout le monde que l'UE importe toujours plus de 90% de son pétrole et 80% de son gaz.

Dans le même temps, Bruxelles envisage de renforcer la mission navale Aspides, mais tout changement majeur nécessite l'accord des 27 États membres, et l'Allemagne se montre sceptique quant à son extension à Ormuz. Cela signifie que l'Europe n'est pas totalement dépourvue d'action, mais que son action est faible, défensive et fragmentée. C'est un continent doté d'un poids économique énorme, mais d'une colonne vertébrale géopolitique fragile. Plus que de tracer la voie, elle calcule le coût du jeu des autres.

Trump a lui aussi compris cette limite, et c'est pourquoi il utilise la crise du détroit d'Ormuz comme un moyen de mettre ses allié·es au pas. Ces derniers jours, il a ouvertement averti que si les allié·es de l'OTAN et les pays bénéficiant du passage du pétrole et du gaz par Ormuz n'aidaient pas les États-Unis, l'avenir de l'OTAN serait « très sombre ». Le Japon a déclaré pour l'instant qu'il n'avait pas l'intention d'envoyer une mission d'escorte, et l'Europe reste enlisée entre débats, doutes et tergiversations. Il ne s'agit pas seulement de la sécurité du transport maritime.

Le problème est que les États-Unis veulent socialiser le coût de l'ordre énergétique mondial tout en conservant le commandement politique et militaire entre leurs mains. En termes plus simples, Washington dit : tout le monde doit aider à porter le fardeau, mais je garderai les mains sur le volant. Cela montre à lui seul que la puissance américaine dans cette guerre ressemble moins à une volonté claire et unie qu'à une gestion de crise précipitée.

La question principale n'est donc pas de savoir si les États-Unis peuvent détruire davantage l'Iran. Bien sûr qu'ils le peuvent. La question la plus importante est de savoir s'ils peuvent transformer cette destruction en un résultat contrôlé, peu coûteux et gérable sur le plan géopolitique. Jusqu'à présent, la réponse n'est pas claire. Plus la guerre se rapproche de Kharg, d'Ormuz, de Fujaïrah, du GNL du Qatar, de l'assurance des pétroliers et des marchés des carburants raffinés, plus le fossé entre la « capacité à détruire » et la « capacité à contenir les conséquences » devient évident.

C'est précisément là que le mythe d'une victoire rapide commence à s'effriter. Non pas parce que l'Iran serait soudainement devenu invincible, mais parce que le champ de bataille s'est étendu au-delà des frontières iraniennes pour s'immiscer au cœur même du système qui régit l'économie mondiale.

À ce stade, les lecteurs et les lectrices devraient comprendre que la question de la guerre pour le pétrole ne concerne plus vraiment le régime au pouvoir à Téhéran. Plus cette guerre avance, plus il apparaît clairement que sa logique n'a rien à voir avec la sécurité du peuple iranien ou l'avenir de la région. Cette guerre peut blesser l'Iran encore davantage, mais en même temps, elle a mis à nu les limites de la puissance américaine. L'empire peut encore faire pleuvoir le feu, mais il ne peut garantir que ce feu ne brûlera que la maison de l'ennemi.

En fin de compte, Kharg et Ormuz ne sont pas seulement deux noms géographiques. Ce sont les noms d'un moment où la guerre échappe au contrôle de ses planificateurs et se transforme en une crise contre l'ordre énergétique mondial tout entier. Si les États-Unis n'ont pas frappé le terminal pétrolier de Kharg, ce n'est pas par humanité.

Ils ne l'ont pas frappé parce qu'ils savent que cet endroit n'est plus seulement du sol iranien. C'est le point où le pétrole, la guerre, la Russie, l'Europe, le marché et la peur mondiale s'entremêlent. Et c'est la vérité qui se tient toujours là, obstinément, sous tous les slogans de victoire.

Siyavash Shahabi

P.-S.

• Entre les lignes entre les mots. 19 mars 2026 :
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/19/iran-entre-les-bombes-et-la-theocratie-et-autres-textes/

• Traduction DE.

Source - The Fire Next Time. 17 mars 2026 :

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https://firenexttime.net/kharg-hormuz-and-the-boundaries-of-u-s-power/

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24.03.2026 à 13:12

Déclaration des groupes de résistance populaire et d'action sociale au Liban

Collectif

Ce texte a été rédigé le 9 mars 2026 par un collectif d'associations et d'organisations civiles et politiques au Liban. Les signataires rappellent que la résistance contre la domination coloniale est un droit fondamental. Ils condamnent l'orientation du gouvernement libanais qui criminalise la Résistance menée par le Hezbollah, et appellent les peuples du monde à la solidarité avec le Liban dans la lutte contre la guerre d'agression et l'expansionnisme israéliens.

Tiré du site de la revue Contretemps.

Nous approchons du trentième mois de la guerre génocidaire menée au Liban et en Palestine par l'entité sioniste sous le patronage des États-Unis et avec le soutien inconditionnel d'une communauté internationale complice de notre mise à mort et de la tentative de nous anéantir. En Palestine, en Syrie et au Liban, nous assistons, sous les yeux du monde entier, à l'expansion de l'occupation sous toutes ses formes, tandis que les États, y compris nos propres gouvernements, s'entendent pour criminaliser le droit des peuples à résister et à déterminer leur propre destin, au lieu de s'unir pour demander des comptes à l'occupant et le désarmer afin de renverser et d'éradiquer son système expansionniste et colonialiste. Ces pratiques ne se limitent pas au Machreq ; elles constituent plutôt un modèle despotique par lequel l'Empire hégémonique tente de criminaliser la résistance et les mouvements de libération politique qui s'opposent au génocide et défendent la terre.

Au cours de la période faussement qualifiée de « cessez-le-feu » – un accord unilatéral qui a jeté les bases de l'expansion de l'occupation –, l'entité sioniste a lancé plus de 15 000 attaques aériennes, terrestres et maritimes contre nous au Liban, faisant 397 martyrs et plus de 1 102 blessés. Pendant ce temps, sous les diktats des États-Unis, les priorités du gouvernement libanais consistaient à attaquer les familles des combattants de la Résistance, tenter de les désarmer et déployer des efforts pour imposer des lois qui priveraient le peuple de ses ressources, de son patrimoine et de ses données personnelles, ouvrant ainsi la voie aux multinationales, instrument clé de l'occupation.

Avant l'escalade actuelle, les attaques israéliennes avaient déjà fait plus de 4 000 martyrs, dont 316 enfants et 790 femmes. Les femmes et les enfants représentaient plus d'un quart des victimes, dont 51 % étaient des enfants et adolescents. Ces attaques ont également visé directement 11 journalistes. 222 travailleurs de la santé ont été tués et 330 autres blessés, 158 ambulances et 57 camions de pompiers ont été bombardés, et quelque 90 076 installations ont été endommagées, dont 23 489 ont été détruites. Des postes de l'armée libanaise, des bâtiments municipaux et des hôpitaux ont été pris pour cible (8 hôpitaux ont été fermés de force et 38 autres ont été endommagés). Le personnel de la défense civile et des municipalités a été pris pour cible, en particulier au centre de défense civile de Baalbek (13 morts), ainsi que les employés municipaux et les bâtiments municipaux. Le nombre de détenus libanais est estimé à 22 (dont 11 ont été arrêtés lors de l'invasion terrestre de 2024).

La semaine dernière [semaine du 2 mars], au début de la guerre actuelle, Israël a tué 268 martyrs et causé bien d'autres dégâts supplémentaires. Plus de 500 000 personnes ont été déplacées du Sud, de la Bekaa et de la banlieue sud de Beyrouth. Elles ont un besoin urgent d'abris, de nourriture, d'eau et d'autres services, compte tenu de la réticence de l'État à dépenser des fonds pour aider la population.

Parallèlement à l'extermination des populations et à la destruction de leurs moyens de subsistance, la destruction systématique de l'environnement a entraîné l'incendie d'environ 10 800 hectares (108 millions de mètres carrés) en raison des obus au phosphore et des frappes aériennes dévastatrices. En outre, plus de 47 000 oliviers centenaires ont été détruits, brûlés ou volés, et 134 hectares d'oliveraies, 48 hectares d'agrumeraies et 44 hectares de bananeraies ont été endommagés. Vingt-six stations publiques de pompage d'eau ont été détruites, et les stations d'al-Wazzani et de Maysat ont été mises hors service, privant 150 000 personnes d'eau. Les pertes dans le secteur de l'eau et de l'irrigation sont estimées entre 171 et 356 millions de dollars.

Durant cette période, l'ennemi a détruit 18 millions de mètres carrés de forêts et de bois (chênes, chênes verts, etc.) et a contaminé les terres avec divers polluants toxiques et mortels en pulvérisant des herbicides et d'autres substances chimiques et biologiques inconnues. Ces polluants détruisent l'écosystème et rendent les sols impropres à l'agriculture pendant de nombreuses années.

Comme d'habitude, des initiatives populaires et collectives ont émergé pour apporter de l'aide et manifester leur solidarité. Cette approche humanitaire est d'une importance capitale ; elle contraste aussi fortement avec le confessionnalisme qui a déformé la société libanaise.

Par ailleurs, il est impossible d'ignorer le fait que la position actuelle du gouvernement libanais non seulement aligne son discours sur les diktats des puissances coloniales passées et présentes, mais s'y conforme également sans remise en question ni considération pour l'intérêt national et le droit des citoyens libanais à repousser ces attaques israéliennes continues. Cela est essentiel pour préserver leur vie et celle de leurs proches, ainsi que pour défendre leur droit de vivre sans crainte d'un ennemi brutal qui commet des atrocités en toute impunité.

Aujourd'hui, l'ennemi se prépare à occuper le Liban, en commençant par le Sud, la vallée de la Bekaa et la banlieue sud de Beyrouth, qui sont les plus touchés par les destructions et les massacres quotidiens. Cette opération s'inscrit dans le contexte d'une guerre féroce menée contre l'Iran et son peuple par l'ennemi sioniste, en alliance avec les États-Unis, dont l'administration fasciste déclare quotidiennement son intention de contrôler le monde et d'utiliser une violence excessive contre quiconque n'adhère pas à son leadership et sa supériorité raciste. Elle s'apparente de surcroît à un retour aux pires époques du colonialisme et de l'oppression.

Cette guerre se déroule parallèlement à des tentatives de restructuration de l'économie politique du pays qui ne font qu'aggraver la dépendance et les inégalités. La crise économique et la destruction continue sont utilisées pour accélérer la restructuration néolibérale, la privatisation des ressources publiques et le transfert des richesses entre les mains des élites nationales et des multinationales.

Au cours de sa première année, le gouvernement libanais, qui a été ouvertement nommé par les ambassades et les émissaires occidentaux, a commencé à proposer une série de lois visant à piller les ressources et le patrimoine agricole et à endommager l'équilibre écologique du pays au profit des multinationales responsables de l'effondrement des systèmes alimentaires dans le monde. Il a adopté une politique de punition collective à l'encontre des populations des zones ciblées par l'occupation, les privant des ressources nécessaires à la reprise et à la reconstruction. Sa soumission aux puissances coloniales se poursuit avec la récente décision visant à criminaliser la Résistance, et à criminaliser le droit du peuple à se défendre face aux institutions de l'État, y compris l'armée, qui manquent à leurs devoirs sur ordre officiel des autorités.

Cette criminalisation s'accompagne d'une guerre médiatique organisée qui fait écho à la propagande israélo-étatsunienne contre le droit à l'autodéfense et à l'autodétermination, employant une rhétorique raciste, confessionnelle, classiste, discriminatoire et de division de la société [libanaise] inacceptable.

Comme lors des crises précédentes, les travailleurs, les petits agriculteurs, les communautés déplacées et les marginalisés des zones urbaines du Liban supportent le coût écrasant de la guerre, des déplacements et de la reconstruction, tandis que les élites politiques et les acteurs financiers cherchent à réorganiser l'économie de manière à préserver leur pouvoir ou à le céder à l'occupant.

Dans ce contexte, et sur la base de notre ferme conviction dans les droits inhérents des peuples, y compris le droit à l'autodétermination et le droit à la résistance, et au regard des tentatives externes et internes visant à forcer la société à se rendre et à accepter l'hégémonie sioniste sur la région, nous, les groupes de résistance populaire et d'action sociale au Liban, affirmons les principes suivants :

– Le droit des peuples à résister et à défendre leur terre et leur souveraineté, en tant que droit humain inhérent et fondamental, est consacré et garanti par les pactes et traités internationaux, au premier rang desquels figurent la Charte des Nations unies et les accords relatifs aux droits des peuples à l'autodétermination. L'exercice de ce droit est l'incarnation de ces principes juridiques qui ne peuvent être interprétés ou abrogés par quiconque.

– Notre rejet catégorique des politiques et des pressions actuelles exercées par le régime libanais qui visent à restreindre ou à contourner ce droit légitime. La protection de la souveraineté nationale ne s'obtient pas par le recul, mais plutôt par le respect des droits historiques et légaux.

C'est pourquoi nous lançons un appel collectif et urgent au peuple de ce pays, à tous les habitants du Liban et à tous les peuples épris de liberté à travers le monde, à agir immédiatement en soutien à cette position de principe en s'opposant au projet du gouvernement, de l'Empire et de l'occupation. Nous devons documenter les violations et résister au black-out médiatique et aux campagnes de désinformation dont est victime le peuple de ce pays alors qu'il résiste et défend sa terre et ses droits légitimes.

Mobilisons-nous à travers le monde pour rejeter la mécanisation des systèmes génocidaires, en nous unissant où que nous soyons pour démanteler le système expansionniste et colonialiste qui cherche à dominer notre planète. Pour ce faire, nous pouvons organiser des manifestations et des sit-in devant les ambassades de la puissance occupante et des États complices afin d'amplifier la voix de la résistance populaire, lancer des campagnes de pétitions à grande échelle pour affirmer le soutien populaire au droit de défendre la terre, nous solidariser avec nos populations déplacées et nous opposer à l'offensive impérialiste par tous les moyens nécessaires.

Nous rejetons tout compromis sur notre droit à l'autodétermination et nous affirmons notre engagement à poursuivre cette lutte, y compris en nous appuyant sur la conscience et la solidarité des peuples pour protéger ce qui reste de notre souveraineté et de notre dignité nationales. Il est temps que les peuples du monde soient libérés de l'Empire et que la souveraineté soit restaurée pour tous les peuples de la terre !

Beyrouth, le 9 mars 2026.

Signataires

Agricultural Movement in Lebanon
Socio-Economic Action Collective (SEAC)
Arab Network for Food Sovereignty
Cartography of Darkness
Seed In A Box
Free Palestine Front
Tafkik
Sikka Saida
Development Movement
Deyer Men Dar
Arab Network for Food Sovereignty
Siyada Network : for a popular sovereignty over food systems and resources
Aatma
Agricultural Committee in Bakhoun Municipality – Al-Miniyeh-Diniya District
Bladi Khadra
Cultural Club of The South – American University of Beirut (AUB)
Mouvement du peuple

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Illustration : « Inhad », 1982. Tableau du peintre égyptien Hamed Abdalla.

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24.03.2026 à 13:10

Une plateforme électorale Solidaire courte, lisible mais affreusement frileuse

Marc Bonhomme

Rendons à César ce qui lui revient. La proposition de plateforme électorale (PPÉ) de la direction de Québec solidaire n'est pas indigeste. Elle pourrait même être jugée lisible par une bonne partie de l'électorat et non seulement par la militance férue de politique. C'est à souligner. Si on l'analyse en termes d'engagements précis qu'on serait capable d'évaluer précisément à la fin du mandat, on peut en compter une cinquantaine. Un bon tiers des engagements concrets concerne la thématique ajoutée Démocratie et droit du travail dont l'abolition de plusieurs lois scélérates et liberticides de la CAQ sans compter le rétablissement du « Programme de l'expérience québécoise (PEQ) et [l'accélération] la réunification familiale ». Plusieurs concernent l'ajout de temps libre rémunéré. Ces engagements démarquent clairement les Solidaires des autres partis susceptibles d'être présents à la prochaine Assemblée nationale. En termes de stratégie électorale ressort l'engagement traditionnel Solidaire d'« une démarche d'assemblée constituante chargée de rédiger la Constitution du nouveau pays du Québec indépendant au cours de son premier mandat. Cette proposition de Constitution d'un Québec-pays sera ensuite soumise à la population par voie référendaire pour en confirmer l'adoption démocratique, qui mènera à la Déclaration d'indépendance.

Accompagnant cet engagement stratégique fort, quand même refoulé à la fin de la PPÉ, on trouve des engagements signalant un Québec inclusif et solidaire envers les peuples du monde. On affirme que « le projet d'indépendance » sera fondé « sur les principes de justice, de décolonisation et d'autodétermination des peuples » mais il n'est pas précisé que ces principes eu regard aux peuples autochtones et inuit signifient le droit de se séparer du Québec. Il est fort à propos de déclarer qu'« [a]u lendemain d'un référendum gagnant, un gouvernement solidaire offrira un accès accéléré, volontaire et gratuit au processus de citoyenneté québécoise à toutes les personnes résidentes permanentes ». Pourquoi ne pas avoir plus simplement affirmer que ‘le lendemain d'un référendum gagnant, toutes les personnes résidentes permanentes pourront sans exception devenir citoyennes'.

La formulation choisie laisse planer un doute sur l'aboutissement de la démarche ce qui immanquablement sèmera le doute auprès des personnes racisées concernées. Certains des engagements de francisation sont clairs et testables : l'application de « la loi 101 à l'ensemble des entreprises de dix personnes employées et plus, tout en faisant reposer le fardeau sur les entreprises pour la formation de son personnel. » Qu'en est-il, au-delà des énoncés sans engagements concrets et vérifiables, des autres personnes concernées par la francisation ? À souligner « la politique de lutte au racisme systémique […] et la reconnaissance de l'État palestinien par l'Assemblée nationale et [la fermeture du] bureau du Québec à Tel-Aviv. » N'aurait-il pas fallu aussi reconnaître le génocide sioniste et le droit à l'autodétermination du peuple palestinien, et dénoncer les guerres et menaces d'invasion de toutes les puissances impérialistes ?

En renonçant à un tournant Mamdani, la plateforme se cramponne au centre-gauche

N'eut été du coup de point stratégique de la démarche indépendantiste, la PPÉ reste une plateforme typique de centre-gauche à des années-lumière de celle plus radicale, en fait conséquemment social-démocrate, du Démocrate de gauche Mamdani membre des Democrat Socialists of America (DSA). Mamdani s'est engagé à hausser « le salaire minimum de NYC à 30 $US/heure d'ici 2030 » contre 20 $CDN pour la PPE. Pendant queMamdani s'est engagé à « mettr[e] en place une garde d'enfants gratuite pour tous les New-Yorkais âgés de 6 semaines à 5 ans », la PPÉ reste silencieuse à propos de la gratuité des garderies. Pendant que Mamdani s'engage à « créer un réseau d'épiceries municipales », la PPÉ ne créera qu'« un projet pilote d'épiceries sans but lucratif ». Pendant que Mamdani s'engage à « éliminer définitivement le tarif sur chaque bus de la ville – et les rendr[e] plus rapides en construisant rapidement des voies prioritaires », la PPÉ ne s'engage qu'à « réduir[e] significativement le prix des titres de transport ». Il n'est plus question de gratuité sur 10 ans comme en 2018 ou à terme comme en 2022. Quant aux voies prioritaires ni vu ni connu.

La PPÉ veut « réformer la fiscalité des grandes entreprises et des grands patrimoines […] instaurer une taxe progressive [combien ?] sur la part des grandes fortunes excédant 25 millions de dollars » soit à peine plus que le dixième d'un pour cent des ménages et, enfin un peu de précision, « imposer également la totalité des gains en capital et des dividendes ». « Le plan de revenus de Zohran augmentera le taux d'imposition des sociétés pour l'aligner sur les 11,5% du New Jersey, générant ainsi 5 milliards de dollars. Et il imposera aux 1% des New-Yorkais les plus riches — ceux gagnant plus de 1 million de dollars annuellement — un impôt fixe de 2% (actuellement, les taux d'imposition sur le revenu de la ville sont essentiellement les mêmes que vous gagniez 50 000 ou 50 millions de dollars). » Les ordres de grandeur paraissent semblables, plutôt modestes. Mais l'administration Mamdani dirige une ville au pouvoir de taxation limité qui compte sur des revenus supplémentaires de l'état… qui ne viendront peut-être pas à moins de pression populaire.

Pendant que Mamdani « gèlera immédiatement le loyer » pour deux millions de locataires, la PPÉ propose bien le gel universel des loyers mais seulement après avoir refilé l'inflation aux locataires ! Pourquoi ne pas faire la promotion, tant qu'à y être, du profit juste si ce n'est injuste étant donné qu'implicitement la PPÉ ne remet pas en question le gonflement postpandémie des loyers. La PPÉ reste fidèle à la revendication du FRAPRU de « 50 000 logements sociaux et communautaires dans un premier mandat » soit 10 000 par année alors que Mamdani, pour une population un peu inférieure à celle du Québec, s'est engagé à construire 20 000 logements à loyer régulé chaque année. Ne tombe-t-il pas sous le sens qu'avec la crise du logement qui s'est gravement empirée depuis la pandémie il ne suffit plus de proposer que seulement environ 20% de la nouvelle construction au Québec soit sociale ? Cet effort ne ferait que répondre à très très petit feu au fait qu'« un locataire sur cinq a eu de la difficulté à payer son loyer au cours de la dernière année [soit à] l'échelle du Québec […] plus de 700 000 personnes. » c'est-à-dire environ 320 000 ménages. En revanche, la PPÉ favorise le soutien à la propriété privée de son logement. Étonnante préoccupation pour un parti de gauche.

L'enjeu de la lutte climatique, enjeu fondamental du XXIe siècle, sombre dans l'insignifiance

Là où le bât blesse et pas à peu près c'est pour la thématique de la lutte climatique baptisée platement « Environnement, transition socioécologique et transports ». Cette thématique qui aborde la grande contradiction du XXIe siècle pour ne pas que l'humanité sombre dans la terreétuve chapotait les plateformes de 2018 et 2022. Ce n'est plus le cas. On se dit que la PPÉ a voulu l'intégrer aux thématiques de 2026 qui retiennent plus l'attention soit le coût de la vie et le logement. Nenni. La plateforme 2022 exigeait « 50 000 logements sociaux écoénergétiques ». On se serait attendu que la PPÉ reprenne la caractérisation « écoénergétique », il est vrai fort peu présente dans le discours Solidaire. La PPÉ aurait pu la concrétiser en spécifiant que ces logements sociaux devraient être à la fine pointe de la technologie de l'isolation thermique sans compter l'ajout de toits verts ou de panneaux solaires. On cherche en vain dans la PPÉ pour une politique de mise à niveau écoénergétique de tous les bâtiments récupérables du Québec à commencer, d'ici 2030, par tous ceux chauffés aux énergies fossiles, en particulier le gaz naturel, en plus de les convertir au chauffage électrique. Une telle politique facile et évidente est pourtant le b-a-ba de toute politique de lutte climatique sans compter un code du bâtiment en conséquence applicable à toutes les constructions neuves. Une mesure plus audacieuse mais indispensable pour en finir avec l'énergivore étalement urbain serait l'interdiction de la construction des maisons individuelles et en rangées par définition ouvertes aux quatre vents. Ce serait la meilleure façon de « favoriser une vision de l'urbanisme ayant à cœur le transport durable, l'accessibilité et la proximité des services. »

Cette déception se conjugue à celle sur le transport en commun dont on a constaté la reculade tant vis-à-vis la gratuité que les voies exclusives pour autobus et tramways dans la trame urbaine. Cette démission signifie la capitulation du parti vis-à-vis l'électrique auto solo, de plus en plus le VUS solo, laquelle par défaut, par la seule force du marché devrait-on dire, se substitue à l'auto solo à essence même si le trumpisme ambiant ralentit le rythme de remplacement. Il faut prendre toute la mesure de cette démission laquelle tient pour acquis le passage de l'extractivisme trumpien des énergies fossiles à l'extractivisme bourgeois bienpensant du tout-électrique. Celui-ci parsème la planète de polluantes et énergivores mines à ciel ouvert et de leurs ribambelles de fonderies et usines de recyclage tout aussi polluantes et énergivores. C'est là d'aller d'un Scylla bien connu et dénoncé à un Charybde qu'on apprend à connaître et dont on prend conscience. Faut-il se surprendre que la PPÉ reste coite face au Plan d'action d'Hydro-Québec qui prévoit des investissements de 200 milliards $ pour hausser de 50% la production électrique de moins en moins en faveur de la filière batterie en chute libre et de plus en plus en faveur des centres de données pour l'intelligence artificielle et l'industrie de guerre. Ce sera le peuple québécois qui paiera ces gargantuesques investissements qui saccageront les bassins versants et chambouleront les forêts soit par la hausse des tarifs d'électricité soit par la baisse des dividendes d'Hydro-Québec à l'État. La plateforme de 2018 qui avait présidé à la percée Solidaire proposait au moins de « [r]apatrier la production hydroélectrique des alumineries et des petits barrages privés ». Quant à l'expropriation du secteur privé de l'éolien dont il était question dans la plateforme 2008, la PPÉ n'en parle plus. Pourtant cette propriété privée explose par la vertu du plan d'expansion d'Hydro-Québec.

Où est la société du soin et du lien qui est au cœur de la justice climatique et sociale ?

Une société québécoise alternative arrêtant net la débandade climatique ne se contente pas d'œuvrer à la nécessaire décroissance matérielle en attaquant frontalement ces deux piliers que sont l'auto solo et la « villa campagnarde » pour le plus grand soulagement du budget des ménages populaires et le plus grand malheur des banques dont l'endettement des ménages est le coussin de leurs profits mirobolants. On s'attendrait à ce que la PPÉ propose une société du soin et du lien en faisant des services publics la base de son économie et non pas les grandes entreprises manufacturières contrôlées par une poignée de transnationales dont les GAFAM sont le fer de lance. La PPÉ ne prend nullement à bras-le-corps cette seconde tâche stratégique.

Il n'est plus question comme dans la plateforme 2018 d'ouvrir les CLSC « 24 heures sur 24 » ou comme dans celle de 2022 d'avoir « un réseau de CLSC ouverts 24h sur 24, sept jours sur sept ». Côté lutte contre la privatisation, il n'est plus question comme en 2018 d'« [i]ntégrer les cliniques réseaux et les GMF aux CLSC » ou en 2022 de « nationalis[er] les CHSLD privés » mais seulement de mettre fin à la dérive de la privatisation sans questionner les acquis du secteur privé sauf à mettre « graduellement fin au financement des cliniques privées » sans préciser d'échéance et sans réclamer leur nationalisation et leur intégration dans le secteur public. La PPÉ met de l'avant la mise à niveau des infrastructures du secteur de la santé qui tombent en ruine et l'embauche de personnel supplémentaire mais ne précise aucune cible, aucun montant et aucune échéance. Idem pour le système scolaire. La PPÉ veut bien réduire le coût des médicaments par la magie d'un futur Pharma-Québec mais elle ne prône pas leur gratuité. Toutefois les soins dentaires seront gratuits… pour les 18 ans et moins. On ne parle plus d'« assurance dentaire publique et universelle » comme en 2018 ou « une assurance dentaire publique, universelle et gratuite » comme en 2022.

La PPÉ dénonce l'école à trois vitesses et prône l'école commune. Comme mesure concrète pour y arriver, elle met de l'avant « l'accès aux programmes particuliers non conditionnel aux résultats scolaires ou à des frais ». Cette mesure inclut-elle l'école privée ou seulement ces programmes au sein de l'école publique ? On ne sait trop. Il n'est pas clair non plus que concerne l'école privée la « gratuité scolaire complète du primaire à l'université » à être implantée que « graduellement » sans fixer d'échéance. En tout cas, on ne parle nulle part de réduire ou supprimer les subventions à l'école privée encore moins de la supprimer. « Le programme de lunchs universel […] valorisant les aliments sains issus de l'agriculture locale » ne fait pas appel aux aliments biologiques. Idem pour les incitations (lesquelles ?) aux épiceries pour favoriser l'achat local. Nulle part dans la PPÉ est-il question d'agriculture biologique et encore moins d'alimentation carnée. Elles sont pourtant l'assise de la transformation de l'agro-industrie vers une agriculture écologique absolument nécessaire pour abaisser les gaz à effet de serre (GES) et améliorer la santé publique alors que pourtant la PPÉ met de l'avant la prévention. Où est le paragraphe sur l'agriculture biologique dans la plateforme 2018 et la référence de 2022 ?

On comprendra qu'avec un si piteux plan d'action pour entreprendre la vitale lutte écologique tant pour le climat que pour la biodiversité, la PPÉ renonce à la cible 2030 de réduction des GES de 55% qui était la sienne dans la plateforme de 2022. Pire, le parti se rallie à la cible gouvernementale de 37.5% que les écologistes bien au fait des rapports du GIEC ont toujours déclaré comme totalement insuffisante. De dire le Front commun pour la transition énergétique dans sa feuille de route Québec Zen, « cette cible n'est pas assez ambitieuse pour permettre au Québec de faire sa juste part dans l'effort planétaire vers la carboneutralité. » Même pour la redistribution de la richesse indispensable non seulement pour la justice sociale mais aussi pour s'attaquer à l'énergivore consommation effarante des riches de ce monde comme l'ont démonté maints rapports d'Oxfam, le compte de la PPÉ n'y est pas. Et encore plus pour contrôler la propriété et canaliser les profits qui en découlent vers cette construction de la société du soin et du lien. Cette société réduit la production matérielle au strictement nécessaire besoins vitaux contemporains et au bon fonctionnement des services publics radicalement approfondis et étendus. Financer ce tournant social majeur mais surtout bloquer les grands projets inutiles et ruineux tels centres de données, filière batterie, industrie de guerre, métros, trains aériens (REM), barrages, champs éoliens exige l'essentielle gestion bancaire publique de l'épargne nationale. Il n'est nullement question dans la PPÉ. Ne pas le faire conduit à « l'austoritarisme » permanent du seul fait de l'inévitable riposte populaire à cette accumulation capitaliste grassement soutenue par l'État et aux dépens des services publics et des programmes sociaux.

Une base sociale Solidaire en dissonance avec le discours ‘travailleuse et travailleur' ?

Étant donné le succès électoral de la radicalité social-démocrate, dite « socialiste » dans le contexte étatsunien, de Zohran Mamdani élu comme maire de New-York, on est éberlué que la direction de Québec solidaire ne suive pas cette voie elle qui n'en a que pour la voie électorale. La leçon politique de l'élection de Mamdani n'est-elle pas que la polarisation socio-économique de la société en est rendue au point qu'elle entraîne sa polarisation politique, en un mot que les centres gauche et droit se vident de leurs électorats. L'évolution du monde est témoin. C'est dire à quel point la direction Solidaire, et une bonne partie de sa base semble-t-il, se conforte au centre-gauche quitte à donner raison aux sondages défavorables. Comment expliquer ce mystère ? Est-ce la composition de la base sociale militante du parti particulièrement celle en haut de la pyramide ? Serait-elle moins travailleuse et travailleur que petite-bourgeoise (et col blanc sécurisé) pas riche mais instruite de ce savoir académique ou administratif qui raffermit le réformisme modéré et rend allergique à la radicalité et aux ruptures ?

L'embêtant est que cette fraction de classe, base du parti, est au Québec tendanciellement indépendantiste, ce qui est une rupture non banale soit celle d'un relativement important pays impérialiste membre du G-7. Il y a une forte contradiction entre le caractère centre-gauche de la PPÉ et son engagement indépendantiste car la réalisation de la PPÉ centre-gauche ne requiert nullement l'indépendance. Une attitude prudente, pour ne pas dire centriste, pour un parti de centre-gauche serait d'ignorer cette tendance ou pour le moins de l'édulcorer dans un discours ronflant mais édenté. C'est peut-être ce que tentera de faire Québec solidaire durant la campagne électorale, malgré sa plateforme, si on en juge par son discours politique actuel quasi silencieux sur cet enjeu. Après tout, une bonne partie de l'électorat Solidaire, à distinguer de sa base, est composé de progressistes non indépendantistes. Sans compter que le trumpisme guerrier raffermit les hésitations de l'électorat sur cet enjeu. Le problème c'est la compétition avec le PQ qui convoite en partie la même base indépendantiste après avoir failli disparaître pour avoir marginalisé l'indépendance. Pourtant, dans la conjoncture actuelle, le PQ pourrait se casser les dents en la prônant. À bon escient, les Solidaires opposeront l'inclusivité à l'identitarisme du PQ. Mais ça ne sera pas suffisant pour que l'électorat embarquer dans un tel projet risqué. Surtout si l'indépendantisme devient la question de l'urne, la navigation à vue du PQ et Solidaire sur une mer turbulente profiteront aux Libéraux et peut-être à la CAQ.

Pour une plateforme de rupture socio-écologique en diapason avec celle indépendantiste

La seule façon de s'en tirer, hors opportunisme qui accorde l'indépendance au trumpisme, serait de faire de la PPÉ une plateforme de rupture écologique et socio-économique en diapason avec celle indépendantiste. Cet indépendantisme de gauche rejette celui vengeur du PQ s'en prenant aux personnes racisées par des allusions mesquines et trompeuses au sujet de l'immigration. Serait en mesure d'accéder à une économie du soin et du lien en décroissance matérielle un Québec inclusif débarrassé du poids mortuaire de l'extractivisme pétrogazier et tout-électrique soutenu par la finance privée de Toronto et celle publique d'Ottawa auxquelles participent les sous-fifres québécois. Le Québec se délesterait de l'auto solo en faveur d'un système de transport en commun mur à mur et d'un complément d'autopartage communautaire. La production nationale de bois, d'aluminium et d'acier sera embrigadée dans une corvéehabitation de mise à niveau écoénergétique du déjà bâti et de construction très majoritaire de logements sociaux à consommation d'énergie quasi zéro. Puisant dans le gisement de « négawatts » des bâtiments rénovés et rejetant les énergivores centres de données pour le nuagique qui accapare les données personnelles et pour l'aliénante intelligence artificielle, il ne sera pas nécessaire d'augmenter de 50 % la production électrique à un coût faramineux sauf marginalement celle solaire couvrant les bâtiments. Ainsi, l'économie du Québec ne sera plus soumise au chantage des affairistes étatsuniens et canadiens. Quant à l'alimentation, soulagée pour l'essentiel de la production carnée et laitière, l'agriculture biologique québécoise sera en mesure de nourrir son monde pour l'essentiel. D'amicaux rapports internationaux avec les pays non impérialistes, surtout du Sud, permettront d'y exporter pour importer ce qui manque.

Marc Bonhomme, 21 mars 2026
www.marcbonhomme.com ; bonmarc1@gmail.com

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24.03.2026 à 13:09

Blocage du détroit d'Ormuz et inflation : à quoi s'attendre ici ?

Bruno-Pierre Guillette

Depuis le 28 février 2026, Israël et les États-Unis bombardent l'Iran. Le régime iranien y répond par ses missiles et ses drônes. La pression est vive sur les installations militaires et économiques dans le golfe Persique et plus particulièrement dans le détroit d'Ormuz où l'armée iranienne paralyse le transport maritime. Des dizaines de cargos ont été attaqués forçant plusieurs armateurs à mettre leurs navires à l'arrêt.

Le détroit d'Ormuz est un passage commercial névralgique pour le commerce mondial. C'est 20% du pétrole, 20% du gaz naturel liquéfié, 1 tiers des fertilisants et 1 tiers de l'hélium, « gaz critique pour les fabricants de puces électroniques » (1), qui transitent par le détroit. Cela impacte également plusieurs autres produits comme l'aluminium.

« Plus importante perturbation de l'offre de toute l'histoire »

Dans son rapport du 12 mars 2026, l'Agence internationale de l'énergie (AIE) soutient que « la guerre au Moyen-Orient provoque la plus importante perturbation de l'offre de toute l'histoire du marché pétrolier mondial » (2). Pour tenter d'équilibrer l'offre sur le marché, plusieurs pays se départissent d'une partie de leurs réserves stratégiques pour tenter d'artificiellement maintenir l'offre et éviter la flambée des prix du baril. Cette manœuvre a sans doute ralenti la hausse, mais ne l'empêche pas.

L'impact au Canada se fait déjà ressentir, non seulement par l'augmentation du prix du litre d'essence, mais également sur le prix des engrais. Deux facteurs qui touchent durement les agriculteurs.trices et vont fortement contribuer à alimenter l'inflation alimentaire.

Dans une étude de Desjardins (3), ne tenant pas compte de la guerre en Iran, publiée le 5 mars 2026, l'inflation alimentaire allait rester à la hausse au moins jusqu'à la fin de 2026. Avec la guerre, la poursuite et l'accentuation de l'inflation alimentaire est une certitude.

L'augmentation du prix du pétrole va entraîner à la hausse l'ensemble des prix, mais il est difficile d'en déterminer son ampleur. Lors de la dernière poussée inflationniste, il y avait deux causes majeures : le bouleversement du commerce international dû aux fermetures pendant la pandémie et la guerre en Ukraine forçant une complète réorganisation des chaînes d'approvisionnements pour plusieurs produits clés. Les autorités politiques et économiques avaient été lentes à réagir, endormies par des décennies d'inflation stable.

Cela est différent cette fois-ci et, dès les premiers jours du conflit, les dangers d'une reprise de l'inflation étaient sur toutes les lèvres.

Selon le communiqué de laBanque du Canadadu 18 mars 2026 (4), la guerre commerciale entre les États-Unis et le Canada nuit à la croissance. En février, l'IPC est de 1,8% et est en voie de stabilisation depuis plusieurs mois. Sans le blocage du détroit d'Ormuz causé par la guerre, elle aurait probablement baissé son taux directeur pour stimuler l'économie canadienne. Sa décision de maintenir son taux directeur aujourd'hui s'explique par une crainte de stagflation. C'est-à- dire un ralentissement économique créant du chômage jumelé à une augmentation des prix.

Dans l'histoire récente, toutes les poussées inflationnistes ont été causées par une crise pétrolière (1973, 1979, 2022). Tous les experts s'attendent à voir une poussée inflationniste dans les prochains mois. Le débat ne porte pas sur son arrivée, mais sur sa durée et son ampleur.

Est-ce que le conflit va durer des mois, voire plus ? Combien de temps faudra-il pour sécuriser le détroit après le conflit (les mines) ? Considérant les retards de livraison, combien de temps faudra-t-il pour rattraper le temps perdu ? Les dégâts causés aux installations pétrolières du golfe Persique (incluant en Iran) vont-ils avoir un impact important sur le prix du baril ? Même si la République islamique d'Iran s'écroule rapidement, va–t-il rester des poches de résistance suffisamment organisées pour continuer de menacer les cargos et les installations pétrolières ?

Toutes ces incertitudes, et plusieurs autres, sont en soi inflationnistes. Pour garantir le maintien de leurs marges de profits, les compagnies vont refiler toutes les hausses des intrants réels ou prévisibles sur les prix et d'autres vont, comme en 2022, profiter de la pagaille pour également monter leurs prix pour augmenter leurs profits.

Sans volonté politique ferme pour contrôler les prix, il faut s'attendre à des phénomènes de greedflation, réduflation et de déqualiflation.

« Trump fait des conneries et moi j'en subis les conséquences » (5)

Nous commencions à reprendre notre souffle depuis la dernière poussée inflationniste qu'une autre s'en vient. Cela n'empêche nullement Donald Trump de dormir.

Il a affirmé jeudi le 12 mars que « Les États-Unis sont de loin le plus grand producteur de pétrole au monde, donc lorsque les prix du pétrole augmentent, nous gagnons beaucoup d'argent ». De quel « nous » parle-t-il ? De la classe ouvrière qui va voir, encore, son pouvoir d'achat s'éroder pour une opération militaire, non seulement illégale, mais complètement bâclée, ou les pétrolières américaines et la classe des milliardaires ?

Pour préserver les profits de la bourgeoisie, c'est la classe ouvrière qui doit payer ? Tout cela est normal, il n'y a rien à dire ?

Que faire ?

Certains poussent pour l'abolition de certaines taxes, comme la taxe carbone. Ces taxes sont effectivement plus durement ressenties par la classe ouvrière, mais c'est un couteau à double tranchant.

La classe ouvrière est dépendante des services publics pour survivre. Réduire les revenus de l'État en période de crise limite son action. Le débat doit davantage porter sur une meilleure utilisation de l'argent disponible ou sur la façon d'aller chercher l'argent ailleurs que dans les poches de la classe ouvrière.

Une abolition de taxe a comme effet de permettre aux entreprises de subtilement augmenter leurs prix, comme elles l'ont fait dans le passé (6). De plus, pourquoi l'État devrait-il sacrifier ses revenus pour une crise causée par la bourgeoisie ? C'est de sa faute, c'est elle qui doit payer.

La meilleure campagne à ce sujet en ce moment est la campagne de Québec solidaire pour « faire baisser le prix de l'épicerie », mais sa dernière revendication (« Étudier la possibilité de plafonner les marges de profit des grandes marques d'épicerie ») doit s'harmoniser avec les campagnes des autres partis de gauche dans le monde, tels queLa France insoumise (LFI) et le Parti du Travail de Belgique (PTB), qui demandent aujourd'hui le blocage des prix du carburant. Il faut étendre cette logique et mettre de l'avant une politique de contrôle des prix comme durant la Deuxième Guerre mondiale.

Dans la dernière entente du Front commun du secteur public, une clause d'indexation a été intégrée. Nous allons probablement en avoir besoin cette fois-ci. Belle occasion pour organiser une large mobilisation intersyndicale pour se préparer à faire respecter cette clause, ancrer solidement cette demande chez les membres pour la maintenir en vie lors de la prochaine négociation et populariser cette revendication dans l'ensemble de la classe ouvrière.

Depuis la pandémie, la question environnementale a été reléguée très loin dans les priorités. La hausse des prix du pétrole est une opportunité à saisir pour la remettre à l'avant-plan avec un programme de revendications pour mettre fin à notre dépendance au pétrole par le déploiement d'initiatives visant l'autonomie énergétique et l'électrification du transport de marchandises. Investissements plus positifs pour l'avenir de l'humanité que de s'embarquer dans une hausse de nos dépenses militaires comme c'est le cas en ce moment.

Bruno-Pierre Guillette, 19 mars 2026.


Sources :

1) Le Monde, « Guerre au Moyen-Orient : les fabricants de semi-conducteurs s'inquiètent pour leur approvisionnement en hélium », 12 mars 2026.
2) International Energy Agency (IEA), « Oil Market Report - March 2026 », 12 mars 2026.
3) Desjardins, « L'inflation alimentaire redescendra-t-elle en 2026 ? », 5 mars 2026.
4) Banque du Canada, « La Banque du Canada maintient le taux directeur à 2¼ % », 18 mars 2026.
5) Opinion d'un chauffeur Uber en entrevue avec le Journal de Montréal, « Répercussions de la guerre : en route vers 2$ le litre d'essence », 16 mars 2026.
6) La Presse, « Congé de TPS : la pire fausse bonne idée de l'année », 28 novembre 2024.

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24.03.2026 à 13:09

Baisse des cotisations du RQAP : une occasion manquée d'innover

Collectif petite enfance

Montréal, le 17 mars 2026 - Au moment où un article du Devoir met en lumière certaines décisions récentes entourant le Régime québécois d'assurance parentale (RQAP), le Collectif petite enfance rappelle que la diminution répétée des taux de cotisation – pour une baisse totale de 23% ou plus d'un milliard de $ dans les dernières années – représente une occasion manquée d'améliorer un régime qui constitue pourtant l'une des plus importantes innovations sociales du Québec.

Depuis sa création, le RQAP permet à des milliers de familles de mieux concilier parentalité et travail, contribuant directement au développement des tout-petits. Des données récentes démontrent d'ailleurs que le régime fonctionne bien et demeure largement utilisé par les familles québécoises.

En 2023, les familles prestataires du RQAP ont utilisé en moyenne 96 % des semaines de prestations auxquelles elles avaient droit. La proportion de couples partageant les semaines de prestations est quant à elle passée de 26,5 % en 2019 à 44,2 % en 2023. L'implication des pères et des coparents continue donc de progresser. « Ces résultats montrent que les mesures prévues au RQAP sont un succès et qu'elles répondent à un besoin réel des familles québécoises. C'est justement parce qu'il fonctionne bien que nous devons continuer de l'améliorer », affirme Elise Bonneville, directrice du Collectif petite enfance.

Une occasion manquée d'innover

Pour le Collectif petite enfance, la décision de réduire les cotisations au régime limite la capacité du Québec de continuer à faire évoluer cette politique familiale. Il faudrait plutôt geler les cotisations au taux précédent afin d'investir les surplus dans l'amélioration de dimensions importantes du programme, en soutenant davantage les familles qui vivent nécessairement une période de vulnérabilité financière lors de l'arrivée d'un enfant.

« La naissance d'un enfant représente un moment de grande joie, mais aussi un moment de fragilité financière pour plusieurs familles. Plutôt que de réduire les cotisations, nous croyons que ces surplus devraient servir à améliorer le régime afin qu'il réponde encore mieux aux besoins des parents et des tout-petits », souligne Elise Bonneville.


Six pistes pour améliorer le régime

Dans un mémoire récemment préparé sur l'avenir du RQAP, le Collectif petite enfance propose six recommandations visant à renforcer l'impact du régime pour les familles et les tout-petits.

Parmi celles-ci :

Bonifier le montant des prestations pour mieux supporter les familles les plus vulnérables, assurer une meilleure continuité des revenus familiaux et ainsi réduire le choc financier associé au congé parental ;

élargir l'accès au programme pour toutes les familles impliquées dans un projet de naissance, notamment pour les parents vivant un deuil périnatal et pour les familles ne pouvant pas y cotiser.

augmenter le nombre de semaines réservées aux pères ou aux coparents afin d'atteindre la moyenne des pays de l'OCDE, soit dix semaines.

Le Collectif propose également de se donner les moyens de mieux comprendre pourquoi certaines familles n'utilisent pas le régime, d'élargir l'accès au RQAP afin qu'il bénéficie à toutes les familles qui accueillent un enfant, ainsi que de mieux soutenir les parents vivant un deuil périnatal.

« Le RQAP est une réussite et il fait partie intégrante de la politique familiale du Québec. La question aujourd'hui n'est pas de savoir s'il faut le maintenir tel qu'il est, mais plutôt comment nous pouvons continuer à l'améliorer pour mieux soutenir les familles, puis favoriser le mieux-être et le développement du plein potentiel des tout-petits. Rappelons que l'ensemble du Régime, ses prestations et sa gestion, se fait à coût nul pour l'État, puisqu'il est financé par les cotisations des travailleurs et des employeurs », conclut Elise Bonneville.

Des inquiétudes quant à la gouvernance du régime

Le Collectif s'inquiète également des changements souhaités par le gouvernement en ce qui a trait à la gouvernance du régime, notamment, l'abolition du Conseil de gestion de l'assurance parentale (CGAP), visée par le projet de loi no 7. Le CGAP constitue un lieu important pour l'amélioration continue du programme et l'atteinte de consensus au sein de la société civile.

C'est entre autres grâce à cette gouvernance spécifique qui rassemble une diversité d'acteurs – organismes, syndicats, employeurs – que l'on peut considérer le RQAP comme faisant partie des grandes innovations sociales du Québec.

À propos du Collectif petite enfance

Le Collectif petite enfance regroupe 23 organisations partenaires œuvrant auprès des tout-petits et de leurs familles. Il agit comme porte-voix des enfants de 0 à 5 ans au Québec et vise la mise en place des conditions de succès assurant leur développement, leur bien-être et leur avenir, du début de la grossesse jusqu'à l'âge de 5 ans.

www.collectifpetiteenfance.com

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24.03.2026 à 13:08

La P-38 n'est pas une loi sur la criminalité

Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ)

MONTRÉAL, 9 mars 2026 — À la suite de l'article de Megan Foy dans La Presse – Des intervenants réclament la révision de la loi p-38[1], l'Association des groupes d'intervention en défense des droits en santé mentale du Québec (AGIDD-SMQ), tient à rappeler le cadre réel de la loi P-38 – Loi sur la protection des personnes dont l'état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui est essentiel pour éviter les amalgames qui circulent actuellement dans l'espace public.

Cette loi québécoise n'est pas une loi criminelle et n'a jamais été conçue pour contrôler la criminalité. Elle vise une situation bien précise : permettre l'évaluation psychiatrique d'une personne lorsqu'il existe des motifs sérieux de croire que son état mental représente un danger grave et immédiat pour elle-même ou pour autrui.

Les actes criminels, eux, relèvent d'un tout autre cadre juridique, soit celui du Code criminel du Canada. Autrement dit, la P-38 appartient au système de santé et de protection civile, pas au système pénal.

Mélanger violence et santé mentale : une fausse piste

Utiliser un acte criminel violent pour remettre en cause la P-38 revient à confondre deux réalités complètement différentes.

« La P-38 n'a jamais été un outil de prévention du crime. C'est une mesure exceptionnelle qui permet une évaluation psychiatrique urgente. Ce n'est pas une loi pour gérer la violence criminelle » martèle François Winter, porte-parole de l'AGIDD-SMQ.

Cette confusion entretient aussi un problème bien connu : l'association automatique entre santé mentale et violence. Or, dans le débat actuel, on observe presque le phénomène inverse ; parce qu'une personne a un historique de violence, on présuppose qu'elle devait forcément avoir un problème de santé mentale.

« Si on suit cette logique, tous les criminels auraient un problème de santé mentale et tous auraient dû être placés sous P-38 pour prévenir leurs actes. C'est évidemment absurde » relate Nancy Melanson, responsable sociopolitique de l'AGIDD-SMQ.

Un enjeu criminel, pas nécessairement psychiatrique

Les informations rendues publiques dans cette affaire évoquent surtout un historique de comportements violents et criminels. Si des questions doivent être posées, elles concernent possiblement le suivi judiciaire de ces comportements, et non l'absence d'une intervention psychiatrique.

« Transformer un problème de violence criminelle en problème de santé mentale ne règle rien. Cela déplace simplement la question » ajoute François Winter.


L'instrumentalisation des tragédies

Chaque fois qu'un acte violent survient, il devient tentant de l'expliquer par la santé mentale. Pourtant, la violence existe aussi comme phénomène criminel et social, indépendamment des troubles mentaux.

« À chaque drame, on cherche un lien avec la santé mentale sans examiner sérieusement la question de la violence elle-même » ajoute Nancy Melanson.

Dans ce contexte, cet acte de violence tragique, au centre de l'actualité, risque de devenir un exemple instrumentalisé pour soutenir des propositions politiques qui n'ont que peu de lien avec la situation réelle.

« On ne peut pas utiliser chaque tragédie comme prétexte pour élargir des mesures de contrainte en santé mentale. Ce type d'amalgame nous fait reculer vers une logique d'institutionnalisation et de contrôle qui appartient à une autre époque » conclut François Winter.

En terminant, les événements tragiques exigent évidemment des réponses sérieuses. Mais ces réponses doivent s'appuyer sur une compréhension exacte des lois et des réalités en jeu.

La loi P-38 – Loi sur la protection des personnes dont l'état mental présente un danger pour elles-mêmes ou pour autrui n'a jamais été un outil de gestion de la criminalité. L'associer à un acte violent relevant du Code criminel du Canada entretient des amalgames nuisibles et contribue à stigmatiser inutilement les personnes vivant avec un problème de santé mentale.

[1]https://www.lapresse.ca/actualites/justice-et-faits-divers/2026-03-15/meurtre-dans-un-depanneur-a-montreal/des-intervenants-reclament-la-revision-de-la-loi-p-38.php?sharing=true

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24.03.2026 à 13:07

La défense collective des droits vendue pour 20 000 piastres !

Collectif

Montréal, le vendredi 13 mars 2026 – Une mobilisation du milieu communautaire a eu lieu ce matin devant le bureau de la ministre responsable de la Solidarité sociale et de l'Action communautaire, Mme Chantal Rouleau, pour réclamer un recul immédiat sur le PL 7.

Une lettre signée par près de 300 organismes a aussi été envoyée hier à la Présidente du Conseil du Trésor du Québec, Mme France-Élaine Duranceau, à Mme Rouleau et aux représentant·es des principaux partis politiques, avec le même objectif.

L'adoption de ce projet de loi pourrait porter gravement atteinte à l'indépendance des organismes communautaires autonomes, dont ceux en défense collective des droits (DCD), et miner l'une des plus innovantes expressions de démocratie citoyenne que nous avons au Québec.

Une fusion de fonds qui n'a rien d'anodin

Le 25 février dernier, Mme Duranceau a confirmé sa volonté de poursuivre la fusion du Fonds d'aide à l'action communautaire autonome (FAACA) et du Fonds québécois aux initiatives sociales (FQIS). Présentée comme une banale simplification administrative, cette manœuvre politique est en vérité une grave atteinte à l'autonomie de plus de 350 organismes en défense collective des droits, affaiblissant ainsi l'ensemble de l'action communautaire autonome.

Le FAACA existe depuis 1996. En 2001, la Politique de reconnaissance de l'action communautaire (PRAC) consolide celui-ci dans son mandat de financer la défense collective des droits comme instance indépendante des ministères. Cette indépendance permet aux groupes de défendre les droits de la population et de dénoncer les politiques et les décisions de l'État qui vont à leur encontre.

Le FQIS, lui, relève d'une autre loi, d'une autre mission. Ce n'est pas un outil de protection de l'autonomie politique du communautaire. Fusionner ces fonds, c'est mélanger des objectifs incompatibles.

Aucune écoute

L'absence d'écoute et de collaboration nous interroge sur les réelles motivations du gouvernement. Est-ce qu'il souhaite contrôler le travail quotidien des organismes en faisant fi de leur autonomie ? La question est pertinente étant donné les autres lois déposées ces derniers temps visant à limiter la capacité d'intervention des organismes de la société civile.

Poussée par les questions des partis d'opposition, la ministre a fini par admettre que l'économie réalisée par cette fusion est pratiquement nulle. Un tiers de poste à temps complet par année. Autour de 20 000 $ !

Lors de notre récente semaine de mobilisation pour la défense collective des droits, nous disions que nous valions plus qu'une tape dans le dos afin d'illustrer que l'appui du gouvernement à notre secteur se limite souvent à de belles paroles. La réponse du gouvernement avec ce projet de loi 7 fait l'effet d'une gifle au visage.

Le gouvernement tourne le dos à 30 ans de relations avec le mouvement communautaire autonome — un modèle unique au monde, qui fait l'envie des milieux associatifs de plusieurs pays et permet aux Québécois et Québécoises de défendre leurs droits via des organismes qu'ils ont eux-mêmes créés.

De son côté, la ministre responsable de la Solidarité sociale et de l'Action communautaire, Mme Chantal Rouleau, est aux abonnés absents, et ignore toute tentative de dialogue, en refusant coup après coup de rencontrer les instances mandatées. Elle participe à cet effacement d'un pan complet de notre histoire — des acquis obtenus par plus d'une décennie de luttes.

Le PL 7 n'est pas encore adopté. Il n'est pas trop tard pour faire amende honorable. Nous en appelons aussi à la prochaine ou au prochain premier ministre, Mme Fréchette et M. Drainville, mais également à l'ensemble des élus. Nous tenons au respect de notre autonomie !

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24.03.2026 à 13:06

Un paradigme fiscal désuet, une fiscalité à réformer

Renée-Claude Lorimier, Wedad Antonius

Dans le rapport de janvier 2026 de l'Observatoire québécois des inégalités, Geoffroy Boucher écrivait que les PDG des 21 plus grandes entreprises québécoises « … ont gagné 62 795 $ en 8,8 heures, soit ce qu'un travailleur ou une travailleuse moyen gagne en une année au Québec. Cette rémunération tient compte des salaires, mais également de différentes primes telles que les bonus en argent et les options d'achat d'actions1. »

Tandis que la richesse se concentre de plus en plus entre quelques mains, la pauvreté s'accroît à un rythme effarant. Des milliers de personnes n'ont plus les moyens de se nourrir adéquatement, de se loger, et de manière générale de répondre à leurs besoins de base et à ceux de leur famille.

Pourquoi une réforme fiscale ?

La fiscalité est un des outils les plus puissants pour renflouer les coffres du gouvernement, afin de maintenir un filet social fort et d'assurer la justice sociale. Cependant, depuis plusieurs décennies, nos décideurs se basent sur trois paradigmes qui s'avèrent aujourd'hui complètement désuets. Le premier suppose qu'en permettant aux riches de s'enrichir, c'est toute la société qui prospère par la magie du « ruissellement » de la richesse de haut en bas… cette théorie s'est avérée avec les années complètement farfelue : les écarts de richesse n'ont jamais été aussi élevés !

Le deuxième paradigme stipule que l'équilibre budgétaire ne peut être atteint que par la baisse des dépenses et surtout pas par l'augmentation des revenus des revenus : « Remettre l'argent dans les poches des Québécois » est le slogan de toute campagne électorale… Dans cet esprit, chaque baisse d'impôt est perçue comme une bonne nouvelle. Toutefois, le manque à gagner qui en résulte conduit le gouvernement à adopter des politiques austéritaires, à réduire les services publics, ce qui entraine l'appauvrissement de la population… De fait, l'IRIS évalue que les baisses d'impôt successives des années 2018-2023 ont entrainé des pertes récurrentes de près de 4,1 milliards de $ pour le gouvernement québécois.2

Selon le troisième paradigme, il suffit d'augmenter la progressivité de l'impôt pour s'attaquer au problème des inégalités… Or, aujourd'hui, les fortunes colossales détenues par les mégariches sont moins liées à leurs revenus qu'aux gains en capitaux qui leur permettent après année d'augmenter leur patrimoine à une vitesse fulgurante. Ainsi, une poignée de rentiers vivent uniquement des dividendes qu'ils peuvent tirer de leurs investissements. D'après l'Observatoire des inégalités : « … les entreprises canadiennes ont versé un total de 341,5 milliards de dollars à leurs actionnaires en 2023, contre 64,4 milliards en 2003. Il s'agit d'une augmentation de 431 % en 20 ans ». Ce même rapport ajoute : « Au Québec, en 2023, les familles faisant partie des 10 % les plus riches captaient, à elles seules, près de la moitié de la richesse (45,6 %), contre seulement 4,3 % pour les 40 % les plus pauvres »3.

Nous croyons, comme le groupe Millionnaires Patriotes, qu'il est temps que les ultrariches contribuent au même titre que tous et toutes au financement de services publics universels, gratuits et de qualité.

Par ailleurs, une réforme de notre politique fiscale s'impose afin de répondre aux multiples crises actuelles : dérèglements climatiques, insécurité alimentaire, pénurie de logements et protection contre le pouvoir des milliardaires qui, de plus en plus, dictent les politiques des États4.

Pistes de solution

Plusieurs organismes5 proposent des mesures qui rendraient notre fiscalité plus équitable et rapporteraient des milliards de dollars dans les coffres du gouvernement. Nous en retiendrons trois :

1 Taxer la fortune : Malgré la croissance fulgurante du patrimoine des ménages les plus aisés ces dernières années6, ni le Canada ni le Québec ne taxent la fortune des plus nantis, contrairement à d'autres pays. Afin que chacun paie sa juste part, il faut, en plus d'imposer les revenus, taxer la richesse. Ceci importe d'autant plus que la situation actuelle permet aux ménages fortunés qui vivent de leurs rentes de réduire pratiquement à néant leur contribution à la richesse collective. L'IRIS propose une taxe progressive qui rapporterait au gouvernement 6,8 milliards de dollars annuellement7.

2 Augmenter la taxe sur les gains en capital pour les entreprises et les particuliers : Actuellement, les gains en capital ne sont imposés qu'à 50 % (alors que les salaires des contribuables sont imposés à 100 %). Le PM Justin Trudeau avait proposé une timide réforme faisant passer à 66,6 % le taux d'imposition de la tranche des gains en capital excédant 250 000 $. Cette mesure, qui aurait généré 19,4 milliards de recettes fiscales fédérales sur 5 ans8, a été annulée par le PM Mark Carney le 21 mars 2025, poussant le Québec à adopter la même politique fiscale. Ceci représente un manque à gagner de quelque 4 milliards pour la population québécoise9.

3 Augmenter les paliers d'imposition afin que les grandes fortunes contribuent à la société à la mesure de leur revenu. Le modèle proposé par l'IRIS, permettrait au gouvernement québécois de récupérer 3,2 G.10

À elles seules, ces trois mesures rapporteraient au Québec près de 14 milliards de dollars de façon récurrente, soit un montant bien supérieur au déficit actuel. Le Québec a les moyens de réaliser ses ambitions de justice sociale, mais il faudrait aller chercher l'argent là ou il se trouve.

Selon nous, ce n'est pas en nous dépossédant de nos services publics et en les privatisant que nous allons sortir de la crise actuelle. Il faut plutot collectiviser le financement, resserrer les mailles de notre filet social, miser sur un renforcement démocratique et favoriser l'égalité entre les citoyens et les citoyennes.

Wedad Antonius et Renée-Claude Lorimier, membres du CA d'Attac Québec

L'Action citoyenne pour la justice fiscale, sociale et écologique (ATTAC Québec) — à l'origine Association pour la Taxation des Transactions financières pour l'Aide aux Citoyens) — est active dans une trentaine de pays à travers le monde et depuis 25 ans au Québec. Née de la volonté de rétablir un contrôle démocratique des marchés financiers et de leurs institutions, Attac Québec mène des actions variées visant la reconquête, par les citoyennes et les citoyens, du pouvoir démesuré que la sphère financière exerce sur tous les aspects de la vie politique, économique, sociale et écologique.

Notes
1. https://observatoiredesinegalites.com/wp-content/uploads/2025/12/Article-Salaire-des-PDG-2026-1.pdf,
2.https://iris-recherche.qc.ca/communiques/reforme-impot-particuliers/
3.https://observatoiredesinegalites.com/un-tiers-des-actions-des-pdg-suffirait-a-couvrir-les-besoins-de-base/
4.https://oxfam.qc.ca/wp-content/uploads/Resister-au-regne-des-plus-riches-Davos-2026.pdf
5.Au Québec, les syndicats, l'Iris, Oxfam, la quarantaine d'associations membre de la Coalition Main Rouge (dont Attac-Québec) et Québec solidaire réclament haut et fort une réforme de la fiscalité.
6.https://observatoiredesinegalites.com/un-tiers-des-actions-des-pdg-suffirait-a-couvrir-les-besoins-de-base/
7.https://irisrecherche.qc.ca/publications/impotpatrimoine/#Proposition_de_lIRIS_un_nouvel_impot_sur_le_patrimoine
8. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2149481/carney-confirme-abandon-hausse-impot-gains-capital
9. Statistique Canada estime la part de l'économie du Québec à 20 % de celle du Canada.
10.https://www.journaldemontreal.com/2026/03/12/32g-de-recettes-supplementaires-liris-propose-de-taxer-les-plus-riches

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24.03.2026 à 13:05

La grisaille politique

Jean-François Delisle

Le gouvernement caquiste vient de présenter son budget. Celui-ci se situe dans la droite ligne des budgets gouvernementaux d'inspiration néoconservatrice (et managériale), en vogue depuis plus de quarante ans, avec diverses variations, mais l'austérité en demeure le point central.

Certes, le cabinet Legault va investir dans la rénovation des hôpitaux (qui en ont bien besoin) et appuyer les centres de dépannage alimentaire, mais il ne s'agit là que de diachylons sur des plaies sociales causées par des politiques restrictives et des années de négligence. On n'observe là aucun changement de cap par rapport aux orientations budgétaires antérieures, qu'elles soient péquistes ou libérales. C'est plutôt la consécration des politiques restrictives en vigueur puisque la multiplication des centres de dépannage alimentaire depuis des années et l'état de délabrement des centres hospitaliers sont le résultat de décennies de négligence et d'économies de bouts de chandelle de la part des gouvernements successifs depuis celui de René Lévesque, seconde et dernière manière (1981-1985). Si le Parti québécois de Paul Saint-Pierre Plamondon (PSPP) arrive au pouvoir le 5 octobre prochain, comme cela semble probable, rien ne changera sur ce plan, ou du moins, pas grand chose. Ce sera le changement dans la continuité. C'est plutôt la polémique fédéralistes-indépendantistes qui va rebondir.

Pourtant, l'écart croissant entre riches et pauvres (précisément illustré par la multiplication des centres de dépannage alimentaire et les friperies aussi) et le vieillissement de la population n'augurent rien de bon pour la suite des choses. En effet, dans ce dernier cas, plusieurs personnes âgées doivent se contenter de maigres prestations de retraite puisque durant les décennies 80 et 90, elles ont perdu leur emploi dans le cadre des compressions budgétaires inaugurées par le gouvernement Lévesque et plusieurs entreprises. Ce fut l'époque de la grande récession de 1982-1984, laquelle a entraîné un remodelage en profondeur et dans la longue durée du marché de l'emploi. La précarisation de l'emploi en effet a provoqué une baisse du niveau de revenu de bien des gens, qui n'ont jamais réussi à trouver ou à retrouver un emploi permanent ou du moins, de longue durée. La pauvreté de l'époque explique celle de certains retraités. Il faudrait donc que le gouvernement québécois se penche sur la question (ou plutôt le problème) de l'insuffisance des prestations provinciales de vieillesse et en rehausse la prestation de base. Cela n'apparaît même pas dans le budget d'Éric Girard, le ministre des Finances caquiste. Le prochain gouvernement s'en préoccupera-t-il ? C'est peu probable, à moins que des associations de personnes âgées ne fassent les pressions politiques nécessaires.

Le seul parti qui rompt avec les politiques néoconservatrices est bien entendu Québec solidaire, mais il est pris dans divers problèmes, surtout internes, ce qui a entraîné une baisse marquée dans les intentions de vote en sa faveur. Après avoir descendu à 6% d'intentions de vote, le dernier sondage indique qu'il est remonté à 9%. Il lui reste du chemin à parcourir avant d'atteindre les 15% d'octobre 2022. Le chemin est long et la pente assez raide encore.

Mais comme le dit le proverbe : « Il n'est pas nécessaire d'espérer pour entreprendre ni de réussir pour persévérer ».

Jean-François Delisle

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24.03.2026 à 13:02

Non à la surveillance de C-22 et au racisme de C-12, oui à la dignité humaine : Un Statut permanent pour toutes et tous ! Ouvrez les frontières !

Centre des travailleurs et travailleuses immigrants (CTTI), Solidarité sans frontière

Montréal, 19 mars 2026 – En réponse à l'adoption par le Sénat du projet de loi C-12 anti-migrant·es et au dépôt devant la Chambre des Communes du projet de loi C-22 qui dotera l'État de nouveaux moyens de traque et de surveillance des personnes sans papiers, Solidarité sans frontières (SSF) et le Centre des travailleuses et travailleurs immigrants (CTTI) appelent les différents paliers du gouvernement à faire le choix d'une politique de régularisation fondée sur la dignité humaine et l'égalité et contre le racisme et l'exploitation.

« Aujourd'hui, des centaines de milliers de personnes au Canada sont déjà privées de tous leurs droits sociaux, économiques et politiques et le nombre de sans-papiers augmente de plusieurs dizaines de milliers de personnes chaque année. Nous sommes ici pour appeler les gouvernements — fédéral, provincial et municipal — à faire un choix : celui de la justice, celui de l'humanité, celui de la régularisation, » a dit Samira Jasmin de Solidarité sans frontières (Ssf).

« Nous réclamons un statut permanent pour toutes et tous, un programme de régularisation pour les sans papiers comme Marc Miller nous l'a promis, comme l'Espagne est en train d' implémenter, et comme l'ONU a demandé aux États comme le Canada d'introduire. Nous exigeons que le Canada se retire de l'Entente sur les tiers pays sûrs. Nous réclamons une vie digne, sans peur. » a ajouté Redouane, un militant de Ssf qui sera touché par C-12.

« On nous répète que les migrants menacent le français, qu'ils mettent en danger nos valeurs, qu'ils coûtent trop cher, qu'ils sont à la base de l'augmentation des loyers. Pour le gouvernement, tout ce qui est de leur incompétence, c'est la faute aux migrants. Ce discours n'est pas seulement faux : il est dangereux. Il divise, il stigmatise et il affaiblit le Québec. La vérité, c'est que ces femmes et ces hommes soignent nos malades, enseignent à nos enfants, font tourner nos entreprises. Nous dénonçons ces politiques qui ferment des portes, qui dressent des murs, qui transforment l'identité québécoise en arme politique. Parce que l'avenir ne se construit pas en rejetant les autres, mais en les accueillant avec dignité et respect, » a dit Tania Luzolo, une militante de Ssf.

« Nous demandons à la mairesse de Montréal d'agir maintenant pour une vraie ville sanctuaire et pour une solution permanente pour tous les sans papiers et migrants à statut précaire. Nous réclamons une ville qui nous protège et qui nous traite comme des êtres humains égaux, » a dit Amir de Ssf.

« Au lieu d'affronter la crise que vivent les migrants sans papiers et sans statut par un programme de régularisation compréhensif et inclusif pour tous les sans papiers, comme promis par Marc Miller en 2023, le gouvernement fédéral ferme la porte. Il a alimenté la stigmatisation raciste et xénophobe pour justifier de nouvelles restrictions imposées aux étudiants internationaux, aux réfugiés, aux travailleurs étrangers temporaires et aux personnes sans papiers, notamment avec le dépôt du projet de loi C-12. Aujourd'hui plus que jamais, nous devons faire front commun pour exiger l'égalité et la dignité pour tous les migrants. C'est pourquoi on se mobilise ce 21 mars, » a dit Mostafa Henaway, du Centre des travailleurs et travailleuses immigrantes.

Source : Solidarité sans frontières

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24.03.2026 à 13:02

Les plus grandes entreprises canadiennes ont engrangé 677 milliards de dollars l'an dernier. Pourquoi reçoivent-elles encore des subventions ?

Jared A. Walker, Silas Xuereb

Les bénéfices des entreprises ont atteint des sommets historiques en 2025, tandis que la part de ces profits consacrée aux impôts n'a jamais été aussi faible

16 mars 2026 | tiré de Canadian dimension | Photo : « L'argent parle », caricature politique d'Udo Keppler datant de 1906, publiée dans le magazine Puck. Image reproduite avec l'aimable autorisation de la Bibliothèque du Congrès.
https://canadiandimension.com/articles/view/canadas-biggest-corporations-raked-in-677-billion-last-year-why-are-they-still-getting-handouts

Un sentiment de déjà-vu s'impose. Nous entrons dans une nouvelle année, et une fois encore, les données de Statistique Canada révèlent que les bénéfices des entreprises ont atteint un niveau record de 677 milliards de dollars en 2025. Ce nouveau sommet dépasse même les niveaux enregistrés lors des pratiques effrénées de profitabilité et de fixation abusive des prix observées pendant la pandémie. Une grande partie de cette croissance provient du secteur financier, qui a enregistré pour la première fois des bénéfices annuels dépassant les 200 milliards de dollars.

Bien que les bénéfices augmentent naturellement avec l'inflation, le record de l'an dernier ne s'explique pas par ce seul facteur. En réalité, le taux de profit des entreprises — la part des revenus restant après déduction des coûts d'exploitation — ne cesse de grimper. En 2025, il a atteint 10,7 %, son troisième niveau le plus élevé en trente ans, après 2021 et 2022.

Au cours des deux dernières décennies, ce taux a progressé de façon régulière. Dans les années 2000, il tournait autour de six pour cent, avant de s'établir à environ huit pour cent dans les années 2010. Depuis 2021, cependant, il a franchi la barre des deux chiffres et n'est plus redescendu sous les dix pour cent.

Durant la pandémie et les années qui ont suivi, les grandes entreprises ont exploité leur pouvoir de marché, les perturbations des chaînes d'approvisionnement et les anticipations inflationnistes du public pour gonfler durablement leurs marges bénéficiaires. Ces bouleversements étant désormais ancrés dans les pratiques, les sociétés les plus importantes et les plus rentables du Canada et du monde entier ont instauré une nouvelle norme : s'accaparer une part toujours plus grande de ce que nous payons pour presque tout.

Si vous avez suivi un cours d'économie de base et vécu coupé du monde ces dernières décennies, vous pourriez ressortir votre vieux manuel et vous demander : « Les entreprises rentables n'utilisent-elles pas leurs bénéfices pour investir dans les collectivités, créer des emplois, soutenir l'État et financer des services publics essentiels ? »

La réponse, malheureusement, est de plus en plus : pas vraiment.

Les entreprises ont engrangé un montant record de 677 milliards de dollars de bénéfices en 2025

Les profits s'envolent, les impôts s'effondrent

La part des bénéfices que les entreprises acquittent en impôts n'a jamais été aussi faible, en raison de décennies de réductions progressives des taux d'imposition des sociétés, tant au fédéral que dans les provinces. Dans les années 1990, le taux d'imposition effectif des entreprises avoisinait les 39 %. Dans les années 2000, il était tombé à environ 29,5 %, avant de reculer encore à 20,6 % dans les années 2010. L'an dernier, le taux effectif moyen n'était plus que de 18,3 %.

À cela s'ajoute le fait que les gouvernements fédéraux successifs ont multiplié les exemptions fiscales pour les entreprises — telles que les déductions pour amortissement accéléré et l'inclusion partielle des gains en capital —, dont le coût est estimé à plus de 22 milliards de dollars pour la seule année 2025.

Combinées, ces réductions et exemptions ont privé le Canada de 1 100 milliards de dollars de recettes fiscales dont il avait pourtant cruellement besoin au cours des vingt dernières années.

La flambée des taux de profit des entreprises ne montre aucun signe de ralentissement
Le taux de profit des entreprises, qui s'établissait en moyenne à 6,2 % dans les années 2000 et à 8,3 % durant les années 2010, dépasse les 10 % chaque année depuis 2021, tandis que les taux d'imposition effectifs des sociétés n'ont jamais été aussi bas.

Malgré des bénéfices records et des taux d'imposition au plancher, les entreprises n'investissent toujours pas au Canada. Le premier ministre Mark Carney a consacré sa première année au pouvoir à promouvoir un accord d'investissement après l'autre, qualifiant son premier budget de « stratégie d'investissement générationnelle ». Ce budget a même introduit une « Super-déduction pour la productivité », présentée comme un ensemble d'« incitatifs fiscaux bonifiés » destinés à « faciliter l'investissement et la croissance des entreprises ».

Si les entreprises trouvent effectivement ces déductions « super », les investissements qu'elles ont générés sont loin de l'être. Après neuf mois sous un gouvernement Carney en 2025, les entreprises non financières ont investi moins qu'en 2024 — 212 milliards de dollars en investissements, contre 473 milliards en bénéfices. C'est moins que ce qu'elles investissaient chaque année entre 2011 et 2014, à une époque où leurs profits étaient inférieurs de moitié aux niveaux de 2025. En clair, les faits sont sans appel : les baisses d'impôt des sociétés et des profits astronomiques ne garantissent nullement un investissement accru.

Les baisses d'impôt de Carney n'ont pas généré de hausse des investissements en 2025

Repenser les règles du jeu

Avec la flambée des prix du pétrole provoquée par la guerre que mènent les États-Unis et Israël en Iran, les bénéfices des entreprises devraient grimper encore davantage au premier trimestre 2026. La dernière période d'inflation des combustibles fossiles — de 2022 à 2024 —a coûté en moyenne 12 000 dollars par ménage canadien. Mais comme l'a souligné l'économiste Jim Stanford, la hausse des prix à la pompe au Canada résulte d'un choix de politique publique, non d'une fatalité du marché. De même que les entreprises fixent librement leurs tarifs, nous avons le choix des politiques que nous mettons en œuvre.

Une première piste consiste à instaurer une taxe permanente sur les profits excessifs, déclenchable en période de crise — comme la guerre en Iran —, afin d'enrayer le profit llié à une crise. C'est notamment ce que réclame la Fédération du travail de l'Alberta. En s'inspirant de pays comme le Royaume-Uni, qui a mis en place une taxe sur les bénéfices exceptionnels liés à la pandémie, reconductible jusqu'en 2030, le Canada pourrait percevoir des milliards auprès des compagnies pétrolières et gazières qui pratiquent des prix abusifs, afin d'alléger le fardeau des consommateurs.

Il faudrait également mettre fin aux subventions accordées à l'industrie des combustibles fossiles, qui est très profitable, néfaste pour l'environnement et représente une menace croissante pour la souveraineté canadienne.

Il est également grand temps de se doter d'une véritable politique industrielle. Celle-ci pourrait passer par le recours à des sociétés d'État pour concurrencer les entreprises privées dans les secteurs essentiels, maintenir les marges bénéficiaires sous contrôle et mobiliser stratégiquement les fonds de pension pour investir au Canada — où seulement 13 % des actifs du Régime de pensions du Canada sont actuellement placés à l'échelle nationale.

Le statu quo n'est plus tenable. Depuis des décennies, les gouvernements s'efforcent de stimuler l'investissement des entreprises en abaissant les impôts. Cette approche a échoué à maintes reprises. Les profits et le pouvoir des grandes sociétés atteignent des sommets historiques, tandis que les Canadiens, déjà éprouvés par la crise du coût de la vie, continuent de subir des hausses de prix incessantes.

Pour mettre un frein au pouvoir des entreprises et rendre la vie plus abordable, on ne peut pas continuer à puiser dans la même boîte à outils néolibérale. Les nations fortes et démocratiques se construisent en investissant dans les personnes et les collectivités — non en déversant toujours plus d'argent et de pouvoir dans les mains d'une poignée de sociétés. Il est temps d'adopter une nouvelle approche qui serve réellement l'intérêt de tous.

— -

Jared A. Walker est directeur général de Canadiens pour une fiscalité équitable, un organisme de recherche et de défense des droits à but non lucratif et non partisan qui milite pour une fiscalité juste et progressive.

Silas Xuereb est économiste et analyste des politiques au sein de Canadiens pour une fiscalité équitable, et coauteur de « The new robber barons : A quarter century of wealth concentration in Canada. ».

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24.03.2026 à 12:59

Réaction QS - Québec solidaire invite les autres partis à dire non au retour du gaz de schiste au Québec

Aile parlementaire de Québec solidaire

QUÉBEC, le 18 mars 2026 /CNW/ - Le député solidaire Etienne Grandmont, responsable du dossier Environnement et Lutte aux Changements Climatiques, réagit aux propos de Christine Fréchette sur la possibilité de rouvrir le dossier de l'exploration et l'exploitation du gaz de schiste :

18 mars 2026
Nouvelles fournies par Aile parlementaire de Québec solidaire

« Pas question de rouvrir le débat sur l'exploitation des gaz de schiste au Québec. Cette avenue a déjà été débattue et tranchée en 2022 par l'adoption d'une loi. Évoquer cette option aujourd'hui, c'est faire du pur populisme.

Continuer à miser sur les énergies fossiles, y compris le gaz de schiste, ce n'est pas aider le portefeuille des Québécois et des Québécoises comme peuvent le prétendre certains partis politiques : c'est les maintenir dans une dépendance coûteuse.

Je demande aux autres formations politiques de s'engager comme nous vers les énergies renouvelables et la sobriété énergétique puisque c'est par là que se situe l'avenir énergétique du Québec, mais aussi de l'ensemble des nations.

L'économie du futur sera décarbonée. Voulons-nous devenir des leaders mondiaux ou serons-nous des cancres énergétiques comme le sont le Canada et les États-Unis de Trump ? »

SOURCE Aile parlementaire de Québec solidaire

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24.03.2026 à 12:59

Pipeline d'hydrogène à Gatineau : la Ville reconnaît les enjeux de sécurité, mais doit préciser ses actions

Association des résidents et résidentes de Buckingham (ARB)

Gatineau, le 17 mars 2026 Lors de la séance du conseil municipal du 17 mars, l'Association des résidents et résidentes de Buckingham (ARB) a intervenu et questionné la Ville de atineau sur de quelle manière elle entend exercer concrètement son rôle en matière de sécurité publique dans le cadre du projet de pipeline d'hydrogène proposé par Enbridge Gaz Québec dans les secteurs de Buckingham et Masson-Angers.

Les interventions ont porté sur la nécessité d'obtenir et de rendre accessibles les analyses de risques associées au projet. Plusieurs élus, dont la mairesse, ont reconnu que ce projet soulève des préoccupations légitimes en raison de sa proximité avec des milieux résidentiels et que les normes actuelles ne sont pas adaptées à ce type d'infrastructure.

Cette reconnaissance renforce l'importance d'un examen rigoureux et transparent des risques. La Loi sur la sécurité civile reconnaît les municipalités comme premières responsables de la protection des personnes et des biens sur leur territoire, indépendamment des analyses provinciales. Les instances provinciales comme la Régie du Bâtiment ou la Régie de l'énergie appliquent chacun un cadre spécifique, sans évaluer dans son ensemble les risques à la sécurité publique et la compatibilité d'une infrastructure industrielle avec un secteur résidentiel.

À ce jour, aucune étude de risques d'Enbridge Gaz Québec n'a pas été rendue publique. L'ARB rappelle que l'entreprise a reconnu que son analyse préliminaire identifiait une zone d'impact pouvant s'étendre sur plusieurs dizaines de mètres, confirmant l'importance de la zone d'impact et de l'exposition des résidents aux évènements de faible probabilité mais a conséquences potentiellement catastrophiques.

Une participation publique éclairée suppose que les citoyens puissent savoir s'ils se trouvent dans une zone d'impact potentielle et en comprendre les implications. Dans ce contexte, l'ARB invite la Ville à demander formellement la transmission complète des analyses de risques, incluant les zones d'impact, et à rendre cette information accessible au public. Elle souligne également l'importance que la Ville précise comment ces données guideront ses décisions en matière de sécurité publique.

Une telle démarche ne constitue pas une opposition au projet, mais une mesure de prudence et de saine gouvernance.

Dans un contexte où la Ville reconnaît elle-même les limites du cadre actuel, il devient essentiel de clarifier les conditions nécessaires pour assurer la sécurité des citoyens.

« Le conseil municipal a reconnu que ce projet soulève des enjeux réels et que les normes actuelles ne sont pas pleinement adaptées. La prochaine étape consiste à rendre accessibles les analyses de risques et à préciser comment elles guideront les décisions de la Ville. »

« Agir par prudence n'est pas s'opposer à un projet. C'est exercer la responsabilité que la loi confie aux municipalités, là où vivent les citoyens », conclut l'ARB.

A propos de l'ARB
L'Association des résidents et résidentes de Buckingham est un organisme à but non lucratif et un regroupement citoyen indépendant voué à informer les résidents face aux projets et enjeux locaux. Elle agit pour protéger la santé, la sécurité́ et la qualité́ de vie de la communauté́.

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24.03.2026 à 12:58

Non au contrôle de Rio Tinto sur les berges des berges du lac St-Jean

Collectif

Nous vous écrivons, au nom du Comité de la Pointe, parce que nous voulons votre appui pour sauver Pointe Langevin. Nous vous demandons quelques minutes de votre temps pour vous exposer notre situation.

Pourquoi maintenant ?

Rio Tinto a déposé sa proposition de projet pour le Programme de stabilisation des berges du lac en décembre 2025. Cette proposition n'inclut rien pour Pointe Langevin. La situation à la Pointe dure depuis 10 ans ; nos vies ont été bouleversées, notre quiétude et notre santé sont affectées. Nous n'en pouvons plus ; la situation de Pointe Langevin doit être résolue avant l'adoption d'un nouveau décret.

Les problèmes de la Pointe reflètent tout ce qui ne fonctionne pas avec la gestion du lac par Rio Tinto :

1) Le Programme des berges est un programme volontaire de Rio Tinto ; ce n'est pas un engagement légal ; c'est quelque chose que la firme peut manipuler et définir comme elle le veut.

2) Rio Tinto fait compléter des études dont ils contrôlent les conclusions ; les riverains, les villes et les MRC n'ont pas les fonds ou le mandat de reprendre ces études.

3) Aucune autorité n'est mandatée pour vérifier ou mettre en question les conclusions de Rio Tinto. Les riverains n'ont aucune base légale pour remettre en question les décisions de Rio Tinto.

4) Aucune instance gouvernementale, ne veut déplaire à Rio Tinto, puisque cette firme est la plus importante de notre région. C'est plus facile ou bien de blâmer les riverains qui revendiquent ou de laisser pourrir la situation en espérant que quelqu'un d'autre trouve des solutions.

5) Nous avons démontré que Rio Tinto est responsable des dommages à Pointe Langevin. Toute personne qui étudie un peu la situation en viendra à la même conclusion. La justification de Rio Tinto est absurde : ''Les dommages sont dus à un débit élevé de la Petite Rivière Péribonka en 2017 et à la fluviatilité.'' La Petite Péribonka est une rivière naturelle ; la Péribonka, au contraire, est une rivière harnachée avec un débit anormalement élevé 12 mois par année, incluant en période d'étiage. Pendant 50 ans, Rio Tinto a réparé la Pointe et les berges partout le long des berges de la petite et grande rivière Péribonka de Ste Monique jusqu'à l'embouchure au lac. Ils continuent de le faire encore aujourd'hui, incluant à Péribonka actuellement pour contrer les effets de la fluviatilité.

Ce ne sont pas les faits et la raison qui parlent, c'est la loi du plus fort.

Nous vous invitons à prendre connaissance de la présentation ci-jointe qui détaille brièvement notre situation. Tenez compte en lisant que si vous étiez dans notre même situation, vous seriez heureux et confortés que vos concitoyens appuient vos revendications.

Appuyez-nous ! Pas de nouveau décret avant de d'abord régler Pointe Langevin.

Merci de votre considération attentive,

Respectueusement,

Pour plus d'information sur ce sujet, envoyez vos demandes à l'adresse : comitépointelangevin@gmail.com

Voir plus bas les gens qui appuient cette démarche et qui signent ce message.


COMMENT PROCÉDER ?

1) Lisez d'abord la présentation intitulée : Message aux riverains du Lac-St-Jean, qui est en pièce jointe à ce message. C'est un résumé de notre situation et de ce que nous demandons.
https://webmail.koumbit.net/roundcube/?_task=mail&_frame=1&_mbox=INBOX&_uid=171587&_part=2&_action=get&_extwin=1
2) Si vous avez le temps, vous pouvez aller au site suivant sur Facebook et consulter d'autres documents qui détaillent la situation à la Pointe Langevin. Entre autres, vous pouvez consulter les documents suivants :

Site sur Facebook : Erosion Pointe à Langevin

JFSA, Avis Technique, Problématique d'érosion de Pointe Langevin. C'est l'explication scientifique de notre situation, présentée par des experts hydrogéomorphologues.

Pointe Langevin, Présentation 2020. Ce document explique en détails notre situation avec des prises de vues qui parlent pour elles-mêmes.

Liste des riverains qui appuient et signent ce message

A. Boillat

G. Morissette

G. Guillemette

R. Tremblay

A. Rochette

P-H. Girard

S. Emmanuel

M. Martin

G. Gilbert

P. Morin

N. Fortin

S. Gauvin

M. Paquette

R. Paradis

D. Gagnon

G. Guay

C. Parrot

L. Gauthier

M. Boulanger

N. Coté

P. Savard

M. Potvin

M. Desmarquis

D. Murray

M. Girard

L. Rousseau

J-F. Lemieux

H. Girard

J. Gagné

E. Gallant

L. Bonenfant

S. Lambert

M. Morissette

G. Routhier

J. Langevin

J-M. Corneau

P. Potvin

A. Girard

J_F. Héroux

A. Thériault

D. Lemieux

L. Hébert

S. Murray

D. Langevin

P. Gallant

M. Harvey

M. Boulay

S. Sauvageau

M. Gilbert

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24.03.2026 à 12:57

Élimination de la discrimination : Il faut que ça bouge : les syndicats du Canada exigent la modernisation de la Loi sur l'équité en matière d'emploi

Congrès du travail du Canada (CTC)

En cette Journée internationale pour l'élimination de la discrimination raciale, les syndicats du Canada incitent de nouveau le gouvernement fédéral à prendre des mesures concrètes pour éliminer le racisme et la discrimination systémiques sur le marché du travail en modernisant la Loi sur l'équité en matière d'emploi (LEE).

Avec les autres lois qui font avancer l'instauration d'une vraie égalité en milieu de travail -y compris les lois sur les droits de la personne, l'équité salariale et l'accessibilité et les protections prévues par les conventions collectives- la LEE est un outil crucial pour les travailleuses et travailleurs se heurtant à des obstacles systémiques à l'emploi bien ancré. L'équité en matière d'emploi vise essentiellement à voir à ce que les travailleuses et travailleurs aient un accès équitable et égal aux bons emplois stables—également appelé travail décent.

En 2023, après avoir consulté amplement les travailleuses et travailleurs, les syndicats, les employeurs et d'autres intervenants, le Groupe de travail sur l'examen de la Loi sur l'équité en matière d'emploi a publié un rapport faisant date qui comprend 187 recommandations pour la modernisation et le renforcement de la Loi. Ces recommandations indiquent des mesures concrètes à prendre pour s'attaquer à la discrimination systémique en matière d'embauche, d'avancement et de maintien en emploi et de fortes mesures de mise en application et d'assurance de la conformité obligeant les employeurs à rendre des comptes.

Après la publication de ce rapport, le gouvernement libéral de l'époque a annoncé des engagements initiaux à l'égard de la modernisation de la Loi. Il s'agit notamment d'engagements à créer deux nouveaux groupes désignés en vertu de la LEE, soit les travailleuses et travailleurs noirs et 2SLGBTQI+, à remplacer dans la version anglaise « Aboriginal Peoples » par « Indigenous Peoples », et à mettre à jour la définition pour qu'elle englobe les Premières Nations, Métis et Inuits et qu'elle cadre avec celle de la Loi concernant la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, à remplacer le terme « minorités visibles » par « personnes racialisées » et à mettre à jour la définition correspondante et à aligner la définition des « personnes handicapées » sur la Loi canadienne sur l'accessibilité afin de la rendre plus inclusive.

Mais les travailleuses et travailleurs attendent encore trois années plus tard.

L'inaction du gouvernement est telle que les travailleuses et travailleurs faisant partie de groupes désignés–qui ont déjà beaucoup de difficulté à accéder à l'équité—continuent de se heurter à des obstacles en raison de la désuétude de la législation et de la discrimination systémique. Le rapport du Groupe de travail présente une claire feuille de route pour le changement et, en ces temps d'inégalité croissante, la mise en œuvre de ses recommandations est plus pressante que jamais. La modernisation de la Loi sur l'équité en matière d'emploi donne au gouvernement fédéral l'occasion de prendre des mesures valables pour aplanir les obstacles auxquels se heurtent les nombreux travailleurs et travailleuses assujettis à la Loi.

Les syndicats du Canada incitent le gouvernement fédéral à mettre en œuvre pleinement les recommandations exhaustives présentées par le Groupe de travail et à déposer rapidement une Loi mise à jour. Il doit également affecter des fonds suffisants pour aider les employeurs à mettre la Loi en œuvre et les ressources nécessaires pour que la Commission canadienne des droits de la personne mette la Loi en application et assure la conformité avec celle-ci et une évaluation efficace.

« Il faut que ça bouge. Une Loi renforcée qui témoigne des réalités actuelles de la main-d'œuvre et du marché du travail canadiens est un outil d'une importance critique pour le nivellement des obstacles que doivent surmonter en milieu de travail les personnes faisant partie des groupes désignés actuels et des nouveaux groupes désignés proposés », déclare Larry Rousseau, vice-président exécutif du CTC. Bien que la LEE ne puisse pas éliminer à elle seule la discrimination et le racisme systémiques au sein de la population active et sur le marché du travail, elle pose un cadre global sur les lois destinées à faire avancer l'équité et l'inclusion. Si elle est renforcée et dûment mise en application, elle peut aider à rectifier les injustices systémiques et à voir à ce que les travailleuses et travailleurs qui ont été privés de possibilités par le passé soient pleinement représentés au sein de la population active du Canada.

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24.03.2026 à 12:57

Conseil fédéral de la FIQ de mars 2026 | Ce qu'il faut retenir

Julie Bouchard

Depuis plusieurs semaines, la classe politique québécoise est en pleine effervescence. Démissions, luttes de leadership, élections partielles : tout s'enchaîne rapidement et crée un climat d'instabilité. Dans ce contexte, même si nous ne contrôlons pas le rythme des événements, notre organisation est demeurée pleinement engagée, et elle continuera de l'être.

Notre priorité reste la même : défendre avec rigueur et détermination les 90 000 professionnelles en soins que nous représentons. Parce qu'au-delà des débats politiques, les décisions prises à l'Assemblée nationale ont des impacts bien réels sur votre quotidien : l'organisation du travail, l'accès aux soins pour la population, vos conditions d'exercice, la reconnaissance de votre rôle, la place du privé, les ratios et la surcharge de travail. Ces décisions touchent aussi de plein fouet des milliers de femmes, qui composent la grande majorité de nos professions.

C'est dans ce contexte que, réunies en conseil fédéral, vos déléguées ont adopté une stratégie électorale en vue des élections provinciales du 5 octobre 2026. L'objectif est simple : nous préparer collectivement et nous mobiliser pour que la santé, les soins et les priorités des professionnelles en soins soient au cœur du débat public. Au cours des prochains mois, nous suivrons de près les promesses électorales des partis, notamment sur la première ligne, la privatisation du réseau, la gouvernance sous Santé Québec et les ratios sécuritaires. Nous produirons différents contenus pour vous informer, alimenter la réflexion et soutenir l'engagement.

L'instabilité politique peut aussi créer des occasions qu'il faut savoir saisir. Ce conseil fédéral a été un moment important pour vos militantes syndicales : faire le point sur les dossiers qui vous touchent directement, mais aussi réfléchir ensemble aux moyens de faire entendre votre voix et d'influencer les débats à venir.

Le printemps est maintenant amorcé et sera marqué, comme chaque année, par le Mois des professionnelles en soins, avec de nombreuses activités dans vos établissements. Je vous invite à y participer pour souligner votre apport essentiel aux soins et aux services.

Le printemps, c'est aussi la Fête internationale des travailleuses et des travailleurs. Dans un contexte où les droits syndicaux sont fragilisés, une grande marche nationale aura lieu le samedi 2 mai à Montréal. J'espère vous y voir nombreuses pour faire entendre notre voix, ensemble.

Solidairement,

Julie Bouchard
Présidente de la FIQ

Photo : exécutif de la FIQ

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24.03.2026 à 12:56

Deux prochains webinaires Faire front

Confédération des syndicats nationaux (CSN)

Dans les prochaines semaines, la CSN tiendra des webinaires pour apprendre et échanger sur des grands enjeux qui touchent les travailleuses et les travailleurs.

Budget du Québec : réaction de la CSN

Le 24 mars de 12 à 13 heures, la CSN tient un webinaire de la campagne Faire front pour réagir au dernier budget du gouvernement caquiste. Ce sera l'occasion à la fois de faire une analyse budgétaire et de voir de quelle manière le gouvernement répond aux demandes des travailleuses et des travailleurs.

Le budget Girard 2026 sera le dernier avant les élections à venir. L'état de nos services publics nécessite un rehaussement du financement, tout cela alors que les baisses d'impôt imposées par le gouvernement créent un trou béant dans nos finances publiques. Le Québec qu'on veut doit prendre les moyens de n'échapper personne et d'aider les travailleuses et les travailleurs à faire face à l'incertitude économique.

Pour vous inscrire à ce rendez-vous sur le budget du Québec, veuillez remplir ce formulaire.

Ceux d'en haut : richesse extrême et domination de classe

Le 21 avril de 12 à 13 heures, la CSN tient un webinaire de la campagne Faire front sur la hausse des inégalités sociales avec Dahlia Namian, professeure titulaire à l'École de travail social de l'Université d'Ottawa et autrice.

Les plus fortunés n'ont jamais été aussi riches, ni aussi influents. Ils forment une véritable classe dominante, organisée, mobile et dotée d'un pouvoir sans précédent. Leur influence déborde largement la sphère économique : elle façonne les politiques publiques, oriente les médias et redessine les règles du jeu démocratique. Pendant ce temps, une part croissante de la population compose avec l'inflation, la précarité et le recul des services publics. En s'appuyant sur son essai La Société de provocation : essai sur l'obscénité des riches, gagnant d'un prix Pierre Vadeboncoeur, ce webinaire mettra en lumière les liens étroits entre accumulation de richesse, rapports de classe et avenir collectif.

Pour vous inscrire à ce rendez-vous sur la richesse extrême, veuillez remplir ce formulaire.

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24.03.2026 à 12:53

Motion de Sol Zanetti sur les GAFAM comme principal danger pour la culture québécoise

Sol Zanetti

Voici la motion que j'ai présentée aujourd'hui :

« Que l'Assemblée nationale reconnaisse, comme l'a affirmé le ministre de la Culture, que la principale menace envers la culture francophone ne vient pas de l'immigration, mais bien des géants du Web, et qu'elle souligne l'importance d'agir pour mieux protéger et promouvoir la culture québécoise face à ces plateformes numériques. »

17 mars 2026

Pourquoi le PQ s'est-il abstenu ?

Se peut-il que ses député·es sous-estiment gravement le danger que fait peser sur notre culture l'accaparement des lieux de diffusion en ligne par les multinationales du numérique ? Si c'est le cas, c'est très grave.

Sinon c'est quoi ? Laissent-ils entendre que l'immigration est une menace à la culture québécoise ? Ça aussi c'est grave.

Depuis des décennies, les immigrants et leurs descendants font rayonner la culture québécoise ici et à l'international. Il faut le reconnaître.

Le problème avec les partis qui identifient à tort l'immigration comme la cause de certains problèmes, c'est qu'ils proposent nécessairement les mauvaises solutions à ces problèmes, en plus de contribuer à la stigmatisation sociale des personnes immigrantes.

Pour assurer l'avenir et l'épanouissement de notre culture, il faut reprendre le contrôle du Far-West numérique dominé par les GAFAM et permettre aux Québécois•es de toutes les origines d'être en contact avec notre culture commune.

C'est ÇA le vrai enjeu.

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24.03.2026 à 12:52

Habermas ou l'usage public de la raison à l'épreuve du monde réel

Nikos Smyrnaios

Penseur incontournable de la démocratie délibérative, Habermas aura passé sa vie à défendre un espace public que le capitalisme numérique a méthodiquement détruit. Hommage critique à la grandeur et aux insuffisances d'une œuvre qui reste indispensable.

Tiré du blogue de l'auteur.

La disparition de Jürgen Habermas le 14 mars à l'âge de 96 ans marque la fin d'une ère pour la philosophie continentale et la théorie sociale. Figure de proue de la seconde génération de l'École de Francfort, cet intellectuel né en 1929 a consacré son existence à l'exploration de la raison, du langage et des conditions de possibilité d'une démocratie délibérative. Son œuvre, d'une densité exceptionnelle, a cherché à reconstruire les fondements d'une modernité qu'il considérait comme un projet inachevé, plaçant l'agir communicationnel au cœur de l'émancipation humaine.

L'un des apports le plus fondamentaux de sa pensée demeure la forge du concept d'espace public dans les années 1960, entendu comme une sphère de médiation entre la société et l'État où s'exerce l'usage public de la raison. En théorisant cette Offentlichkeit, Habermas a identifié le lieu de formation des représentations sociales et des opinions qui guident la délibération démocratique. Pour lui, l'espace public représentait le principe de légitimation du pouvoir par la recherche d'un consensus démocratique, s'opposant radicalement au droit divin et à la raison d'État.

Cette conception théorique a émergé dans le contexte d'une réflexion sur l'héritage des Lumières et de la philosophie kantienne, s'appuyant sur l'essor de la presse imprimée et des salons littéraires au dix-huitième siècle. L'influence de ce modèle fut considérable, devenant la référence canonique et normative de la théorie démocratique libérale. Elle a imprégné durablement les cadres réglementaires des médias, de la loi de 1986 en France jusqu'aux récents règlements européens, postulant qu'un espace public médiatique pluraliste où les citoyens peuvent accéder à une information de qualité est la condition sine qua non de toute société libre.

Pourtant, cette vision idéale-typique a rapidement suscité des critiques majeures de la part de penseurs soulignant son caractère exclusif. Dès le début des années 1970 Oskar Negt et Alexander Kluge ont dénoncé les fondements bourgeois de ce modèle, qui ignore les exclusions de classe et l'existence d'espaces publics oppositionnels et des contre publics. Nancy Fraser a complété cette charge dans les années 1990 en pointant les exclusions fondées sur le genre, la race et la nationalité, démontrant que l'universalité prétendue par Habermas dissimulait en réalité les intérêts d'une élite masculine et propriétaire. D'autres encore, comme Chantal Mouffe, ont critiqué l'omission des dimensions matérielles, conflictuelles et marchandes qui structurent nécessairement toute communication médiatisée.

L'histoire contemporaine a cruellement souligné l'échec de cet idéal-type face aux réalités du capitalisme et de la numérisation. Habermas lui-même avait diagnostiqué très tôt la transformation structurelle et le déclin de l'espace public bourgeois sous l'effet de la commercialisation et de l'expansion étatique. À la fin de sa vie, il a tenté de sauver son idéal en l'adaptant aux nouvelles formes de communication, mais ses efforts se sont heurtés à la réalité d'un espace public numérique dominé par un oligopole technologique puissant. Et ceci dans un contexte d'échec patent des démocraties libérales occidentales, engluées dans une polycrise aigue.

Habermas dans son dernier texte a fini par reconnaitre à demi-mots que la pathologie de l'espace public contemporain n'est pas une anomalie passagère, mais une caractéristique constitutive du capitalisme. Un espace public authentiquement démocratique et inclusif est impossible sans une égalité sociale et politique réelle.

La stature intellectuelle de Habermas a également été ternie par un eurocentrisme dont il n'a jamais su se départir totalement. Ses récentes prises de position, notamment son soutien à l'intervention militaire à Gaza, ont été perçues comme une faillite morale par de nombreux observateurs du Sud global. Pour lui la souffrance de l'Autre non-européen a semblé dépourvue de réalité ontologique, confirmant les critiques sur l'incapacité de sa pensée à s'extraire de l'horizon occidental.

En conclusion, si Jürgen Habermas restera comme l'un des plus grands philosophes modernes, dont les travaux sur les médias et la démocratie demeurent une base fondamentale pour toute analyse critique, il n'en demeure pas moins le produit d'une époque révolue. Son œuvre témoigne d'une foi immense en la puissance du discours rationnel, mais elle a fini par se briser sur les récifs du techno-capitalisme et des dérives du libéralisme occidental.

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24.03.2026 à 12:51

La prison !Ce que nous n'en savons pas ?

Mohamed Lotfi

Un samedi, en fin d'après-midi, les mains plongées dans une eau tiède, je m'appliquais à une tâche aussi banale que rassurante. La vaisselle s'empilait lentement, chaque assiette retrouvant sa place dans le silence domestique, quand une voix s'éleva, presque par inadvertance, depuis le poste de radio posé à un mètre de moi, sur le comptoir.

J'entends une question.

« Qu'est-ce qu'on ne sait pas de la prison ? »

Je ralentis mon geste, l'éponge suspendue entre mes doigts. Une question essentielle venait d'être posée à une heure de grande écoute. Une de celles que l'on n'entend jamais. Une de celles qui traversent rarement les ondes, comme si elles étaient frappées d'une interdiction tacite, reléguées aux marges de la conversation collective.

L'invité n'avait pas le loisir d'y consacrer tout le temps qu'elle exigeait. Mais qu'importe. La question avait été prononcée, et cela seul constituait déjà un événement. Je salue Marie-Louise. Il fallait oser glisser une telle pierre dans la mécanique bien huilée des sujets convenus.

On attendra sans doute encore des années avant d'entendre à nouveau la même question. Entre-temps, les sujets jugés plus urgents, plus rentables, plus confortables occuperont les ondes.

Non, la question ne suscitera pas de débat public. Il n'y aura pas de commission parlementaire pour examiner, disséquer, comprendre ce que nous ne savons pas de la prison. Elle restera là, massive et silencieuse, comme ces bâtiments que l'on contourne sans jamais les regarder, persuadés qu'ils appartiennent à un autre monde.

Pourtant, derrière cette question, en somme assez sage, pertinente, il en existe une autre, plus tranchante, plus dérangeante. Une question qui ne cherche pas à informer, mais à dévoiler. Une question qui exige autre chose qu'une réponse rapide.

« Qu'est-ce que nous ne voulons pas savoir de la prison ? »

Il faut s'arrêter un instant pour l'entendre vraiment. La question ne s'adresse pas à un expert, ni à un ministre, ni même à un détenu. Elle s'adresse à nous tous.

Nous ne voulons pas savoir que la prison est la nôtre. Qu'elle nous appartient entièrement. Qu'elle ne flotte pas à la périphérie de la société, mais qu'elle en est une émanation directe, une construction collective, patiemment entretenue. Nous en sommes les propriétaires, au même titre que nos routes, nos écoles, nos hôpitaux. Pourtant, nous agissons comme si elle relevait d'un territoire étranger, d'une zone obscure dont nous aurions confié les clés à d'autres. La prison devient ainsi une forme de no man's land mental.

Nous ne voulons pas savoir qu'il nous incombe d'en penser le développement, l'évolution, le sens même. Qu'elle n'est pas seulement un lieu de punition, mais un miroir grossissant de nos choix, de nos renoncements, de nos contradictions.

Nous ne voulons pas savoir que ceux qui en sortent reviennent vers nous. Toujours. Un jour ou l'autre. Ils franchissent à nouveau le seuil de nos rues, de nos immeubles, de nos vies. Ils redeviennent nos voisins, nos collègues, parfois même nos proches. Et la moindre des choses serait peut-être de préparer ce retour, de le rendre possible, viable, humain. Non pas par naïveté ou par charité, mais par lucidité. Ne pas préparer ce retour, c'est déjà préparer l'échec. La récidive. Ne pas réhabiliter participe à faire des futures victimes. Quand est-ce qu'on va finir par le savoir ?

Nous ne voulons pas savoir que personne n'entre en prison par génération spontanée. Aucun homme, aucune femme ne tombe du ciel pour s'écraser derrière des barreaux. Il y a des parcours, des fractures, des abandons, des enchaînements de causes que l'on préfère ne pas démêler, de peur d'y reconnaître quelque chose de nous-mêmes.

Alors nous nous installons dans un paradoxe commode, mais terrible. Nous exigeons la réhabilitation des personnes incarcérées, nous en faisons un principe, une valeur officielle, un slogan, mais nous refusons de leur en donner plus de moyens réels, par crainte que la punition cesse d'être la finalité première de la prison. Et lorsqu'elles sortent, chargées de ce que nous n'avons pas voulu réparer, nous continuons à les regarder comme si le crime était une nature, un destin. Comme si chaque détenu portait en lui un prétendu chromosome du crime, dont la science a pourtant depuis longtemps réfuté l'existence.

Nous ne voulons pas que les personnes incarcérées se relèvent, parce que cela exigerait de tendre la main. Comment tendre la main à quelqu'un qui a fait du mal ? Idéalement, elles disparaîtraient, tout en demeurant à portée de nos jugements. Nous les reléguons, au fond de nous, à une forme d'infériorité que nous refusons d'admettre. Alors nous demandons aux services correctionnels de traduire nos contradictions en fabriquant une double illusion, celle d'une réhabilitation affichée et celle d'une sécurité illusoire.

La prison, dans ce qu'elle a de plus profond, n'est pas seulement un lieu d'enfermement. Elle est une zone d'oubli organisée. Un endroit où l'on dépose ce que l'on ne sait pas traiter autrement, ce que l'on ne veut plus voir, ce que l'on préfère croire extérieur à nous.

Et pourtant, elle nous ressemble.

Elle porte nos peurs, nos colères, notre désir de justice et notre incapacité à la penser jusqu'au bout. Elle révèle notre besoin d'ordre, mais aussi notre difficulté à affronter les causes du désordre. Voilà pourquoi la prison est devenue une solution simpliste à des problèmes complexes. Ce n'est pas la première ni la dernière fois que je l'écris, la prison est l'expression de notre manque d'imagination. Et cela, nous ne voulons pas le savoir.

Tout comme nous ne voulons pas savoir que ce n'est pas l'imagination qui manque en dedans. Lorsqu'elle est encadrée, soutenue, orientée, elle peut devenir une force de transformation réelle. Il existe des parcours où la prison a représenté un point de bascule, parfois même une chance inattendue. Mais nous préférons ignorer ces trajectoires. Réduire la prison à une seule vérité, celle d'une école du crime, ne lui rend pas justice, même si ces réussites demeurent rares. Elles sont rares parce que ce n'est pas la mission première que nous avons choisie de lui confier. Voilà pourquoi, lorsqu'un jeune sort avec un diplôme en poche, personne n'est là pour l'accueillir, aucun regard pour reconnaître l'effort, aucune première page pour en témoigner. Cela ne cadre pas avec ce que nous voulons voir et savoir.

Nous ne voulons pas savoir non plus que, depuis une vingtaine d'années, il est profondément contre-productif d'opposer les droits des détenus à ceux des victimes. Que de meilleures conditions de travail pour les gardiens participent directement à de meilleures conditions de détention, et que vouloir dresser les uns contre les autres relève d'une vision simpliste, voire absurde. Et puis il y a ce tabou plus discret, presque honteux, que l'on s'acharne à tenir dans l'ombre. Tout en assumant leur responsabilité criminelle, la plupart des détenus ont d'abord été des victimes avant de faire des victimes. Rappeler cette réalité est devenu suspect dans certains discours de droite, comme si comprendre revenait à excuser. Pourtant, toutes les approches thérapeutiques sérieuses convergent vers une même évidence. On cesse de nuire à soi et aux autres en comprenant les racines de son propre mal-être. Mais cela aussi, nous préférons ne pas le savoir. Ce n'est pas une petite semaine que nous devons consacrer à la justice réparatrice pour en reconnaître les mérites, mais une année entière.
Ce que nous ne savons pas de la prison est déjà immense. Mais ce que nous ne voulons pas savoir l'est davantage encore. Parce que cela nous oblige. Cela nous implique. Cela nous retire le confort de la distance. Nous préférons nous raconter ce beau mensonge, ce que nous ne savons pas, ne fait pas mal.

Un jour ou l'autre, il faudra cesser de détourner le regard. Non pas pour excuser, ni pour absoudre, mais pour comprendre. Comprendre, comme le disait Albert Jacquard dans son introduction de l'album Libre à vous, « Une prison dans une ville signifie que quelque chose ne fonctionne pas dans la société tout entière ».

Qu'on le veuille ou non, la prison est une fabrication humaine.

J'espère seulement que la prochaine fois que je réagirai à une question aussi essentielle sur la prison, ce ne sera pas les mains dans l'eau, entre deux assiettes.

Mohamed Lotfi
22 Mars 2026

https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid0QA3E3GK8jvCPovhKTQjpAmf2eJbcmXi57uSobttJhhDNXQYCqbtJ7jHNWyUT4g5Bl
La prison ! Ce que nous n'en savons... - Mohamed Lotfi
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24.03.2026 à 12:51

Manifeste pour une révolution écosocialiste

Daniel Tanuro

Daniel Tanuro, militant écosocialiste de la Gauche anticapitaliste, section belge de la IVème Internationale, a été le coordinateur du comité de rédaction de ce Manifeste. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'écosocialisme, dont « l'Impossible capitalisme vert », « Trop tard pour être pessimistes » et, plus récemment, « Écologie, luttes sociales et révolution. » Nous lui avons posé quelques questions.

15 mars 2026 | tiré de la Gauche anticapitaliste

La Gauche anticapitaliste : notre organisation politique a publié, en 2022, un manifeste intitulé : » L'urgence d'un monde nouveau ». Pourquoi et en quoi, ce manifeste de la IVème Internationale apporte-t-il une nouvelle dimension à notre programme politique de lutte ?

Daniel Tanuro : le Manifeste prend à bras-le-corps la question-clé de notre époque : la catastrophe écologique grandissante et son articulation avec la crise sociale. Ces deux crises et leur combinaison sont le produit de la logique productiviste du profit capitaliste. Le point décisif du Manifeste consiste en ceci : il s'appuie sur l'expertise scientifique qui atteste le dépassement de seuils de soutenabilité dans la plupart des domaines (climat, biodiversité, pollution atmosphérique, eau douce, sols, etc…) pour en déduire la nécessité générale d'une décroissance globale, juste, et anticapitaliste, afin de ramener l'humanité « dans les clous » des possibilités terrestres. C'est la première fois qu'un réseau mondial d'organisations politiques marxistes adopte une démarche écosocialiste aussi radicale.

GA : En quoi et pourquoi, ce Manifeste écosocialiste – rompre avec la croissance capitaliste- peut-il susciter un débat nécessaire, voire indispensable au sein des organisations politiques, syndicales et sociales du mouvement ouvrier belge ?

DT : Chico Mendez disait que » l'écologie sans lutte de classe, c'est du jardinage ». C'est très juste. Mais il faut ajouter que la lutte sociale sans écologie, c'est du bricolage, voire du raclapotage. La catastrophe écologique est une catastrophe sociale. La réponse capitaliste à cette catastrophe approfondit fortement les inégalités et les discriminations.Tolérer cette politique, voire y collaborer au nom de l'emploi, est une erreur stratégique. Cela fait le jeu de l'extrême-droite. Partout, celle-ci relativise ou nie carrément la gravité extrême de la menace écologique. Ce relativisme et ce négationnisme (le backlash écologique) sont même au centre de son offre de service aux capitalistes. Ceux-ci cherchent par tous les moyens à augmenter leur profitabilité dans leur guerre de concurrence sur le dos du travail et de la nature. Il y a donc un débat indispensable et urgent à mener, dans les syndicats et les autres mouvements sociaux, sur un programme de lutte écosocial et sur la stratégie, dans la perspective d'une tout autre société. Le Manifeste est une contribution à ce débat à ces trois niveaux.

GA : En Belgique, le mouvement syndical et associatif est engagé dans un combat contre l'Arizona, gouvernement le plus dur et le plus autoritaire qu'on ait connu depuis longtemps, soutien inconditionnel du patronat, avec, aux commandes, la droite et droite extrême.En quoi ce manifeste peut-il être un outil de combat pour une possible victoire ?

DT : La politique de l'Arizona s'insère dans ce contexte capitaliste général de backlash écologique et de régression sociale combinés. Face à cela, il ne faut pas se dissimuler la difficulté. Le productivisme capitaliste apparaît, à la grande majorité des gens, comme une nécessité, une obligation à laquelle ils ne peuvent échapper, car leur existence en dépend. Au stade actuel, le Manifeste est un outil de débat, pas directement un outil de combat pour une victoire. Il contient des « lignes directrices » pour un programme écosocial, mais ne constitue pas en soi le programme à copier-coller. C'est dans la lutte et dans la convergence démocratique des luttes – syndicales, féministes, antiracistes, écologiques – qu'un tel programme peut commencer à émerger.

Propos recueillis par Denis Horman

Daniel Tanuro sera présent comme orateur à la conférence-débat organisée par la Formation Léon Lesoil, en collaboration avec la Gauche anticapitaliste, le mardi 24 mars, à 19h30, à l'université de Liège, place du XX août.

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24.03.2026 à 12:03

Dans les coulisses d'une rédaction en exil : 8AM Media, lumière de l'info dans les ténèbres de Kaboul

Célia Mercier

Issu du quotidien Hasht-e Subh (« Huit heures du matin »), ce média en ligne est l'un des derniers bastions du journalisme indépendant en Afghanistan. Alors que travailler ouvertement à Kaboul est devenu impossible sous les talibans, la rédaction en exil s'appuie sur des collaborateurs opérant secrètement dans le pays.

Tiré de Entre les lignes et les mots

La sécurité est une condition de survie pour un média couvrant un pays dirigé par l'un des régimes les plus répressifs au monde. L'identité et la localisation des journalistes restés en Afghanistan, les canaux de communication et les protocoles d'urgence ne peuvent être rendus publics sans mettre des vies en danger. 8AM Media applique des règles strictes : communications chiffrées, cloisonnement des informations sensibles, anonymisation des sources, évaluations des risques avant publication et soutien à la relocalisation des journalistes.

Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, certains sujets sont devenus strictement interdits en Afghanistan : oppression des femmes, corruption, incidents sécuritaires, exécutions, etc. En guise de motif, le régime invoque qu'ils sont « contraires à l'islam » ou relevant de la « propagande occidentale ». Les journalistes qui osent franchir ces lignes rouges s'exposent à des convocations par les services de renseignement, des violences physiques, la confiscation de leur matériel et une détention arbitraire.

Alors que le pays suffoque sous le poids de la censure et de la répression, 8AM Media, plateforme à but non lucratif, revendique un journalisme d'investigation indépendant et d'intérêt public visant à exposer la réalité de l'Afghanistan. Il documente les violations des droits des femmes, l'exclusion des filles du système éducatif et les défaillances de la gouvernance talibane, mais aussi les crises humanitaires, sanitaires et environnementales, les détentions arbitraires, la torture et les exécutions extrajudiciaires, la situation des réfugiés afghans et leurs expulsions forcées, notamment du Pakistan et d'Iran. Ses enquêtes en font une source essentielle pour comprendre la réalité afghane, loin de la propagande officielle talibane.

Pour toucher le plus large public possible, la rédaction publie en dari, pachto, ouzbek et anglais. Et pour contrer ou contourner les coupures d'Internet, la censure et les pare-feux, 8AM Media multiplie les canaux de diffusion : sites miroirs, formats légers adaptés aux connexions limitées, réseaux sociaux, applications de messagerie comme WhatsApp ou Telegram et relais de la diaspora. Cette diversification est vitale quand l'accès à l'information est utilisé comme arme politique.

Mais travailler en exil a un fort coût humain et financier. La distance pèse aussi psychologiquement sur des journalistes vivant dans l'angoisse permanente vis-à-vis de leurs proches restés au pays. Quant aux membres de 8AM Media en exil au Pakistan, ils sont aujourd'hui menacés d'expulsion vers leur pays d'origine en raison de la politique de renvois massifs des réfugiés afghans, alors même qu'ils ont signé des enquêtes sensibles qui font peser des menaces sur leur liberté et leur vie.

Pourtant, 8AM Media continue de faire ce que les talibans cherchent précisément à empêcher : décrire la rugosité de la vie de l'Afghanistan d'aujourd'hui, et non la façade lisse que le régime voudrait présenter. Dans un pays où la liberté de la presse est méthodiquement étouffée, 8AM Mediaapporte chaque jour la preuve que, même en exil, le journalisme est capable d'exister et de résister.

Célia Mercier, responsable du bureau Asie du Sud de RSF
https://rsf.org/fr/dans-les-coulisses-d-une-rédaction-en-exil-8am-media-lumière-de-l-info-dans-les-ténèbres-de-kaboul

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24.03.2026 à 11:59

Inde : le cyberharcèlement sexiste étouffe le travail des femmes journalistes

Reporters sans frontières (RSF)

En Inde, les campagnes de harcèlement en ligne ciblant tout particulièrement les femmes journalistes se sont intensifiées ces dernières années.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Sur les réseaux sociaux, ces offensives sexistes visent à les intimider, les discréditer et les réduire au silence. Reporters sans frontières (RSF) demande aux autorités indiennes d'y mettre fin sans délai, d'introduire dans le droit pénal la criminalisation de certaines formes de cyberharcèlement avec des circonstances aggravantes pour les auteurs et les responsables de ces infractions lorsque celles-ci visent des journalistes femmes

Les réseaux sociaux sont une arme de choix contre les femmes journalistes en Inde. Celles-ci font face ces dernières années à une montée en puissance du harcèlement en ligne, accompagné de menaces et violences sexistes. « Quand on regarde l'ampleur de ce qui se passe, c'est clairementsans précédent », assure la rédactrice en chef et cofondatrice du média en ligne The News Minute, Dhanya Rajendran. « Dès que vous publiez quelque chose – que ce soit sur le cinéma, la politique ou le milieu des affaires – des groupes s'organisent désormais sur Telegram ou WhatsApp pour venir tout simplement vous insulter », continue-t-elle. Puis l'attaque est démultipliée : « Il y a ensuite 50 à 100 chaînes YouTube gérées par le même groupe de personnes qui vont amplifier cela », avant que des médias grand public ne reprennent l'attaque : il est alors impossible de contenir l'exposition.

La journaliste indépendante Neha Dixit poursuit : « Lorsque des journalistes hommes sont attaqués, on les accuse souvent d'être payés ou corrompus ; mais lorsque ce sont des femmes, on les traite immédiatement de salopes, de prostituées, et des menaces de viol suivent aussitôt ». Et ce, en toute impunité.

« RSF s'inquiète de la perpétuation de ces campagnes en ligne de discrédit et de menaces sordides contre les femmes journalistes, par des auteurs qui ne sont jamais inquiétés. Cette impunité totale mine la liberté de la presse et met en danger les professionnelles des médias. Les autorités indiennes doivent y mettre fin et poursuivre les auteurs de harcèlement et de menaces. Il est indispensable de permettre aux femmes journalistes d'exercer sans crainte. Les plateformes doivent également remplir leur devoir de modération et lutter contre les menaces anonymes et les campagnes coordonnées en mettant en œuvre toutes les mesures de retrait de contenus et de suspension de comptes prescrites par la loi applicable
Célia Mercier, Responsable du bureau Asie du Sud de RSF

Les femmes musulmanes sont particulièrement ciblées, comme l'ont montré les attaques répétéescontre l'éditorialisteRana Ayyub depuis 2024, et plus récemment contre la journaliste indépendante Gafira Kadir. Au-delà des menaces, le risque d'attaque est réel : la journaliste du tabloïd Lankesh Patrike Gauri Lankesh, harcelée en ligne, a été froidement abattue devant son domicile à Bangalore en 2017.

Pour lutter contre le cyberharcèlement sexiste, RSF partage sur sa plateforme « Resources for Journalists », le guide pratique de l'organisation Women in media, qui présente la réponse à mener dans les 24 premières heures suivant une attaque.

https://rsf.org/fr/video-inde-le-cyberharcèlement-sexiste-étouffe-le-travail-des-femmes-journalistes

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24.03.2026 à 11:49

Nouveau numéro de la revue Ukraine résistante - no 49 - mars 2026

Brigades éditoriales de solidarité avec l'Ukraine

Pour la télécharger cliquez sur l 'icône :

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24.03.2026 à 11:49

Comptes rendus de lecture du mardi 24 mars 2026

Bruno Marquis

Une autre fin du monde est possible
Pablo Servigne, Raphaël Stevens et Gauthier Chapelle

J'avais déjà lu « L'Entraide – L'autre loi de la jungle » de Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, un excellent essai qui s'inscrivait dans la continuité du fameux « L'entraide : un facteur de l'évolution » de Pierre Kropotkine. « Une autre fin du monde est possible » des mêmes auteurs, auquel s'est joint Raphaël Stevens, dresse quant à lui le constat, à la lumière du réchauffement climatique et de la crise écologique, que tout peut réellement s'effondrer et qu'il nous faut donc réfléchir sérieusement aux changements dans notre façon de penser et dans nos modes de vie. Un livre qui nous rappelle l'importance du vivre ensemble, avec les autres êtres humains, mais aussi avec les autres êtres vivants ; l'importance de la générosité et de l'empathie aussi.

Extrait :

La domestication n'est pas une simple anecdote, ou une petite branche de l'agronomie, c'est devenu notre monde. Imaginez, par exemple, que la biomasse de l'ensemble des humains représente 36 % de la biomasse de tous les mammifères du monde ! Et que 60 % de la biomasse des mammifères de la planète sont des animaux domestiques. Seuls 4 % sont des espèces sauvages (dont les éléphants et les baleines bleues !). La proportion est similaire pour les oiseaux du monde, dont 70 % de la biomasse sont des poules, dindons, oies et canards.

Mélancolies identitaires
Mark Fortier

Mark Fortier a passé une année entière à lire Mathieu Bock-Côté – ce qui n'est pas peu dire - et il nous livre dans cet essai ses réflexions sur ce volubile chroniqueur ultra-conservateur que l'on connaît beaucoup ici pour ses chroniques dans le Journal de Montréal et ses interventions à la radio et à la télévision. Nostalgique d'un Canada français d'avant la Révolution tranquille, apologiste de Jean-Marie puis de Marine Le Pen du Front national en France, puis de Donald Trump et Doug Ford, habile discoureur qui prétend reconnaître la crise écologique, mais pourfend les écologistes, et prétend à l'égalité hommes-femmes, mais répète que les féministes culpabilisent le désir des hommes, Mathieu Bock-Côté est surtout véritablement une usine à produire une phraséologie imprécise et déroutante, située bien à droite, susceptible de ne pas trop déplaire et de lui donner l'allure d'un brillant intellectuel. L'essai de Mark Fortier ne traite cependant pas toujours directement de Bock-Côté... et ce sont ces digressions qui sont souvent les plus intéressantes à lire.

Extrait :

Le conservatisme politique s'est toujours méfié de l'idéal démocratique d'une représentation du peule par et pour lui-même, à travers l'agencement de ses institutions. Les tenants de ce courant de pensée estiment que l'autorité légitime doit être personnelle, qu'elle repose sur une élite naturelle, et ils insistent sur la nécessité d'une représentation du pouvoir devant le peuple – comme dans une pièce de théâtre dont les citoyens seraient des spectateurs. Une telle attitude a servi à justifier aussi bien des dictatures que des formes autoritaires de parlementarisme. L'important, c'est que les décisions ete les lois viennent d'en haut, que les libertés accordées soient bridées, que les mesures du gouvernement servent les intérêts d'une minorité qui pourra par la suite dicter à la majorité ce qui est bon pour elle.

Passagères de nuit
Yanick Lahens

Ce roman s'est mérité le dernier Grand Prix du roman de l'Académie française. L'auteure nous y raconte la vie de deux de ses ancêtres au XIXe siècle : Elizabeth, née à la Nouvelle-Orléans, qui quitte sa famille pour rejoindre Haïti, le pays de sa grand-mère ; puis, deux générations plus tard, Régina, esclave affranchie dont la vie sera marquée par la misère et le racisme. Un beau roman intimiste, que j'ai aimé, et qui nous rappelle l'esclavage, le mépris, le viol et la haine, mais aussi la tendresse, la persévérance, l'amour et surtout le désir de vivre. Une belle découverte !

Extrait :

Je n'étais pas un homme, je n'avais pas la peau claire des puissants de ce monde, je ne possédais rien. Dans ce monde tel qu'il tournait, je n'étais rien. De quel pouvoir un sexe de femme était-il donc investi ? Quelle malédiction pesait sur ce sexe voué à souffrir ? J'étais à la fois confiante comme une impératrice et effrayé comme un oiseau blessé.

Le procès des Cinq
Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois

Dans la foulée des enlèvements de James Richard Cross et de Pierre Laporte par le Front de libération du Québec, le gouvernement du Canada décrète le 16 octobre 1970 la Loi des mesures de guerre. Michel Chartrand, Pierre Vallières, Charles Gagnon, Robert Lemieux et Jacques Larue-Langlois sont alors accusés de « conspiration séditieuse ». Le procès des Cinq commence le 8 janvier 1971. Bientôt, au fur et à mesure que les accusés prennent la parole, c'est en réalité le procès de la justice canadienne qui est instruit… « Le procès des Cinq » est un rappel éloquent des véritables enjeux de la Crise d'Octobre.

Extrait :

Robert Lemieux – Non. Mais certains actes faits en vertu de la Loi des mesures de guerre peuvent être illégaux parce qu'ils ne sont pas autorisés par la loi. Comme le parlement du Canada n'a pas autorisé le Cabinet à décréter la Loi des mesures de guerre n'importe quand parce que si on avait fait ça, le gouvernement, l'exécutif, les 20 personnes de l'exécutif auraient dit à un moment donné : bien, il y a un candidat qui vient d'être élu ou il y a un groupe de personnes qu'on n'aime pas, et puis on va promulguer la Loi des mesures de guerre et on va les sacrer en prison, et on va écrire leur condamnation dans les termes de cette loi et on va les amener devant le Tribunal. On va dire qu'ils sont coupables parce qu'ils ont été à un certain meeting le 10 janvier, là on va les amener devant le Tribunal, on va dire : il y a une loi là, un décret en vertu de la Loi des mesures de guerre. Si vous étiez à ce meeting-là le 10 novembre, vous êtes coupable d'un crime et êtes passible de cinq ans de prison. Le juge a juste à s'assurer si la personne était bien au meeting, et si oui, elle est coupable. C'est exactement ça ce que la loi fait. Le Parlement a délégué des pouvoirs au Cabinet, mais pas n'importe quand, uniquement quand il y a une insurrection appréhendée. C'est vrai qu'il y a un article qui dit que la promulgation fait qu'il en a, mais toute discrétion, n'est-ce pas, doit être exercée suivant le droit, et ce n'est pas si le Cabinet, n'est-ce pas, a agi parce que, n'est-ce pas, ils ont des fantasmes, qu'ils sont à Ottawa, de l'autre bord de la rivière, ils s'imaginent qu'il se passe toutes sortes de choses, qu'ils se trompent ;ou bien s'ils ont agi sous des mauvaises informations ; ou bien s'ils ont agi pour des motifs politiques, cachés, comme ceux que nous a révélés monsieur Marchand, qui nous a dit : « Si on n'avait pas passé la loi, le Québec aurait été indépendant. » Il ne parle pas d'insurrection. Il ne dit pas que les commandos d'insurgés auraient pris, n'est-ce pas, l'hôtel de ville, le palais de justice et le parlement de Québec. Il parle juste de l'indépendance. Il nous est permis, à partir de déclarations comme celle-là, de soupçonner qu'il ne visait pas des groupes d'insurgés ou des complots d'insurrection, mais qu'il visait plutôt un problème plus large et c'est lui-même qui l'a dit.

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24.03.2026 à 11:48

Célébrer la nuance par le doute !

Mohamed Lotfi

Il fut un temps où douter passait pour une preuve d'intelligence. Aujourd'hui, c'est presque devenu un aveu de faiblesse. Comme si hésiter entre deux idées revenait à ne pas en avoir. Comme si réfléchir demandait désormais de choisir son camp avant même d'avoir compris la question.

Dans nos grands débats contemporains, le spectacle est souvent le même. Les certitudes s'alignent comme des soldats. Les convictions se durcissent. Les slogans remplacent les arguments. Et la nuance, elle, se fait regarder de travers, comme un invité mal habillé à un dîner trop formel. Sur un sujet ou un autre, les Pour doivent être plus que jamais pour et les Contre, plus que jamais contre.

Sur la laïcité, la souveraineté, Gaza, l'Iran, ou encore le climat, chacun semble sommé de répondre par oui ou par non. Aimer ou détester. Défendre ou condamner. Il n'y a plus de place pour ce petit espace fragile où l'on peut dire je condamne, mais voici pourquoi, ou encore pire, je veux bien condamner, mais à qui ma condamnation profite t-elle ? Dans ce climat, la nuance devient suspecte. Elle dérange. Elle ralentit. Elle complique. Bref, elle fait tout ce que les certitudes détestent.

Et pourtant, comme le disait Voltaire, « le doute est un état désagréable, mais la certitude est ridicule ». On pourrait ajouter aujourd'hui qu'elle est parfois dangereuse. Car lorsque la peur s'invite dans le débat, elle ne produit pas de la réflexion, elle produit de la crispation. Elle fabrique des camps. Elle transforme les idées en identités. Et une idée qui devient identité cesse d'être discutée, elle doit être défendue à tout prix.

Commence alors cette étrange guerre civile idéologique où chacun parle plus fort que l'autre, persuadé que le volume remplace la justesse. On ne débat plus, on s'affronte. On ne cherche plus à comprendre, on cherche à gagner. Et dans ce vacarme, la nuance n'a pas de micro.

Introduire du doute dans ce contexte, c'est presque un acte de résistance. Non pas pour affaiblir les convictions, mais pour leur donner de la profondeur. Le doute n'est pas un ennemi de la vérité. Il en est souvent le point de départ. Descartes lui-même, n'a pas construit sa pensée sur la certitude immédiate, mais sur le doute méthodique. Douter pour mieux comprendre. Douter pour ne pas se laisser tromper. Douter pour construire, et non pour détruire.

Dans cette lignée, Taha Hussein, patron de la littérature arabe du 20me siècle, reste une figure fascinante. Dans son ouvrage sur la poésie préislamique, il ose une idée presque sacrilège. Et si ces textes, considérés comme fondateurs, étaient trop parfaits pour être authentiques ? Et si une partie de cet héritage était le fruit d'une reconstruction ultérieure ?

Son livre a provoqué un scandale. Toucher à une tradition, c'est déjà délicat. Toucher à une tradition considérée comme intouchable, c'est s'exposer à la tempête. Et la tempête est venue. Procès, critiques, pressions. Il a dû reculer sur certains points, modifier son ouvrage, en atténuer la portée, changer le titre. Mais l'essentiel était fait. Une brèche avait été ouverte.

Ce qui compte, ce n'est pas tant d'avoir eu raison ou tort. Ce qui compte, c'est d'avoir osé poser la question. D'avoir refusé de considérer une certitude comme un point final. D'avoir rappelé que même les piliers les plus solides méritent d'être examinés.

Il faut beaucoup de courage pour faire cela. Le courage de ne pas plaire à son camp. Le courage de décevoir ceux qui attendent une prise de position claire, nette, tranchée. Le courage d'habiter cette zone inconfortable où l'on réfléchit encore pendant que les autres ont déjà conclu. Le courage de penser contre soi-même.

Aujourd'hui, ce courage est rare. Non pas parce que les gens sont moins intelligents, mais parce que le contexte récompense autre chose. Les réseaux sociaux, par exemple, adorent les certitudes. Elles sont simples, rapides, partageables, mais non imputables. La nuance, elle, demande du temps. Elle oblige à lire, à écouter, à hésiter, à documenter. Elle ne tient pas toujours en une phrase. Elle n'est pas spectaculaire. Elle est patiente. Et la patience, dans un monde pressé, passe souvent pour de la faiblesse.

Alors on se retrouve avec des débats qui ressemblent à des matchs. Des positions qui se radicalisent. Des individus qui se définissent par opposition. Et au milieu, quelques voix qui tentent de ralentir le rythme, de complexifier la discussion, de rappeler que la réalité est rarement binaire.

Ces voix sont souvent mal comprises. On les accuse de relativisme. De lâcheté. De vouloir ménager tout le monde. De tenir un double discours. Mais la nuance n'est pas une fuite. C'est une exigence. Elle demande plus d'effort que le dogme. Plus de rigueur que l'adhésion aveugle.

Apporter de la nuance, ce n'est pas dire que tout se vaut. Ce n'est pas non plus refuser de trancher quand c'est nécessaire. C'est accepter que certaines questions méritent plus qu'une réponse rapide. C'est reconnaître que l'on peut défendre une idée tout en en voyant les limites. C'est refuser de transformer une conviction en religion.

Des religions sans dieu, mais avec des fidèles fervents. Des dogmes sans texte sacré, mais avec des gardiens vigilants. Et dans ces nouvelles chapelles, le doute est vu comme une hérésie.

Anciennement, on affirmait avec aplomb que la Terre était plate et qu'elle occupait le centre de l'univers. Ce n'était pas l'absence d'intelligence qui produisait ces certitudes. C'était l'absence de doute.

Aujourd'hui, nous avons accès à une quantité d'information sans précédent. Et pourtant, le réflexe de certitude n'a pas disparu. Il a simplement changé de forme. Il est plus rapide, plus bruyant, souvent plus agressif.

Dans ce contexte, célébrer la nuance par le doute devient presque un geste subversif. C'est subversif de rappeler que la complexité n'est pas un défaut, mais une caractéristique du réel.

Peut-être que quelqu'un, quelque part, reprendra le flambeau de Taha Hussein. Pas forcément sur la poésie préislamique, mais sur d'autres certitudes de notre époque. Cette personne sera sûrement critiquée, caricaturée, attaquée. C'est inévitable. Mais si elle parvient à introduire ne serait-ce qu'un peu de doute dans une mer de certitudes, elle aura déjà fait beaucoup. Pour la pensée. Pour le débat. Pour cette fragile idée que réfléchir, au fond, c'est accepter de ne pas savoir complètement.

Et si cela dérange, tant mieux. C'est souvent le signe que quelque chose d'important est en train de se passer.

Mohamed Lotfi https://www.facebook.com/mohamed.lo...>
21 Mars 2026

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24.03.2026 à 11:48

« Planète Palantir : une nouvelle machine de guerre plus courageuse »

Janet Abou-Elias, William Hartung

« J'adore l'idée de me procurer un drone et d'asperger d'urine légèrement frelatée au fentanyl les analystes qui ont tenté de nous nuire », a déclaré Alex Karp, PDG de Palantir, une entreprise émergente de technologies militaires.

17 mars 2026 | tiré du site alencontre.org | Photo : Alex Karp lors de la conférence annuelle de présentation de sa société Palantir.
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/planete-palantir-une-nouvelle-machine-de-guerre-plus-courageuse.html

Loin d'être une simple sortie de route, cette déclaration reflète une éthique plus large qui s'installe dans le secteur militaro-technologique de la Silicon Valley : une éthique qui considère la coercition comme une innovation, la cruauté comme une franchise, et l'application sans contrôle de la puissance technologique comme à la fois inévitable et souhaitable.

Alex Karp apprécie autant la joute verbale que la direction d'une entreprise qui fabrique des armes de haute technologie. Sa société a aidé Israël à accélérer le rythme des bombardements et des massacres de Palestiniens à Gaza, et sa technologie a permis à l'ICE [U.S. Immigration and Customs Enforcement's] d'accélérer les expulsions, tout en aidant à localiser et identifier des manifestants à Minneapolis.

Non seulement Karp ne regrette rien des dommages causés par les produits de son entreprise, mais il s'en délecte ouvertement.

En février dernier, il a déclaré à un journaliste de CNBC : « Si vous critiquez l'ICE, vous devriez manifester pour obtenir davantage de Palantir. Notre produit, par essence, exige que les utilisateurs respectent le Quatrième Amendement de la Constitution américaine, qui protège les données contre les perquisitions et saisies abusives. »

Pourtant, ces déclarations n'ont pas incité Karp à demander à l'ICE de cesser d'utiliser son logiciel dans sa lutte contre la dissidence pacifique, ni à accepter un contrat à durée indéterminée d'un milliard de dollars avec le Département de la Sécurité intérieure (DHS), dont l'ICE est affilié.

Fidèle à son soutien inconditionnel à la répression, tant au niveau national qu'international, Karp, au plus fort de la guerre de Gaza, a tenu une réunion du conseil d'administration de Palantir à Tel Aviv, proclamant : « Notre travail dans la région n'a jamais été aussi vital. Et il se poursuivra. »

Dans un entretien avec Maureen Dowd du New York Times, il a résumé sa philosophie ainsi :

« Je suis en réalité progressiste. Je veux moins de guerres. On ne met fin à la guerre qu'en possédant la meilleure technologie et en terrorisant nos adversaires. S'ils n'ont pas peur, ils ne se réveillent pas la peur au réveil, ils ne se couchent pas la peur au ventre, ils ne craignent pas la colère américaine, ils nous attaqueront. Ils nous attaqueront partout. »

La réalité, cependant, est bien plus complexe. La technologie de Palantir a été utilisée pour tuer des dizaines de milliers de personnes à Gaza et ailleurs, dont beaucoup n'avaient aucun lien avec le Hamas, n'exerçaient aucun contrôle sur ses actions et étaient souvent décédées avant même sa victoire aux élections locales de 2006 et la prise de contrôle de Gaza.

L'attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 était incontestablement inadmissible. Pourtant, la riposte d'Israël, qui a consisté à tuer plus de 70 000 Palestiniens à Gaza – un chiffre relativement prudent que même le gouvernement israélien reconnaît désormais –, constitue une réponse totalement disproportionnée, qualifiée de génocide par la plupart des experts indépendants.

L'idée qu'un tel massacre puisse se justifier comme un moyen d'intimider les agresseurs et de réduire la violence est intellectuellement insoutenable et moralement obscène.

Bienvenue donc dans l'univers d'Alex Karp, l'un des chefs de file de la nouvelle vague de technomilitaristes de la Silicon Valley.

L'IA militarisée ou le techno-optimisme débridé ?

Ce n'est plus le complexe militaro-industriel (CMI) de votre enfance.

Les dirigeants actuels du CMI – à la tête de géants industriels comme Lockheed Martin, RTX (anciennement Raytheon), Boeing, General Dynamics et Northrop Grumman – sont bien plus circonspects que Karp.

Il leur arrive de déclarer que la montée des tensions au Moyen-Orient ou en Asie pourrait générer une demande pour leurs produits chez les alliés des États-Unis dans ces régions, mais ils ne se livreraient jamais à la rhétorique ouvertement orwellienne dont Karp semble avoir le secret.

Cependant, le CMI de demain annonce non seulement une évolution technologique ou des pratiques commerciales, mais aussi – comme le suggère Karp – un possible changement culturel où le militarisme est ouvertement glorifié, sans avoir besoin de se justifier par des arguments de promotion de la stabilité mondiale ou de défense d'un « ordre international fondé sur des règles ».

Imaginez le nouveau complexe militaro-industriel comme une version individualiste et ultra-technologique de la « guerre de tous contre tous » du philosophe Thomas Hobbes.

Et ceux qui le dirigent veulent nous faire croire que la seule façon de « gagner » une future guerre est de confier les rênes de notre monde politique à une clique d'êtres autoproclamés supérieurs, menée par des personnalités comme Alex Karp, Peter Thiel (fondateur de Palantir), Palmer Luckey (directeur d'Anduril) et l'inimitable Elon Musk.

Alex Karp est co-auteur d'un ouvrage intitulé « La République technologique : Puissance dure, croyances illusoires et avenir de l'Occident », dans lequel il expose sa vision des conditions nécessaires, selon lui, pour que l'Amérique retrouve sa position dominante sur la scène mondiale.

Ce livre est une longue lamentation sur la façon dont la plupart des Américains ont perdu leur sens du devoir et leur patriotisme, gaspillant leur temps dans des activités futiles comme la téléréalité et les jeux vidéo.

Avec son co-auteur Nicholas W. Zamiska [conseiller légal de Palantir], il appelle à une nouvelle mission nationale fédératrice pour remettre sur les rails cette nation de fainéants et restaurer les États-Unis à leur juste place de première puissance politique et militaire mondiale.

La solution proposée par Karp : un nouveau projet Manhattan (qui, rappelons-le, a permis la création de la bombe atomique et la fin de la Seconde Guerre mondiale).

Cette fois, l'objectif ne serait pas de développer des armes nucléaires, mais d'accélérer les applications militaires de l'intelligence artificielle (IA) et de conférer aux États-Unis un avantage technologique permanent sur la Chine.

Il est difficile d'imaginer une vision plus appauvrie ou plus erronée de l'avenir de l'Amérique, ou plus dénuée d'humanité.

Les faucons, les réalistes traditionnels et les technomilitaristes qualifieront bien sûr de naïve toute approche humanitaire de la politique étrangère et intérieure, mais en réalité, ce sont les militaristes de la nouvelle vague qui font preuve de la plus grande naïveté.

Après avoir gaspillé des milliards de dollars et des centaines de milliers de vies dans les guerres de ce siècle – des guerres qui n'ont absolument pas atteint leurs objectifs annoncés (tout comme la plus récente en Iran ne manquera pas de le faire), tout en rendant le monde bien plus dangereux –, ils continuent de proférer des platitudes sur la recherche de la « paix par la force » et sur l'utilisation de la puissance militaire américaine pour consolider un « ordre international fondé sur des règles ».

Compte tenu des pertes américaines subies au cours de ce siècle face à des adversaires bien moins bien financés et technologiquement avancés en Irak et en Afghanistan, cette rhétorique éculée commence à ressembler à une plaisanterie cruelle, voire aux soupirs désabusés des représentants d'un empire en déclin.

La guerre technologique sera-t-elle moins coûteuse et nous protégera-t-elle ?

Laissant de côté l'idéologie un instant, il convient de se demander si les entreprises technologiques émergentes peuvent réellement produire de meilleurs systèmes de guerre à moindre coût.

Palmer Luckey, d'Anduril – protégé de Peter Thiel, fondateur de Palantir – a récemment fait la une des journaux en déclarant à un journaliste de CNBC que les États-Unis pourraient dépenser peut-être la moitié du budget actuel du Pentagone, qui s'élève à 1000 milliards de dollars, et disposer d'un système de défense plus efficace s'ils cessaient simplement d'acheter « les mauvaises choses ».

L'idée qu'un fournisseur d'armement puisse proposer un meilleur rapport qualité-prix paraît presque révolutionnaire à une époque où la cupidité et la corruption font des ravages au sein du complexe militaro-industriel.

La philosophie qui sous-tend la déclaration de Luckey à CNBC est en réalité exposée dans un document remarquable d'Anduril intitulé « Repenser l'Arsenal de la Démocratie », une critique acerbe des pratiques commerciales actuelles du Pentagone et des géants de l'armement comme Lockheed Martin.

Le manifeste de Luckey doit être perçu comme une attaque frontale contre les cinq principaux conglomérats d'armement – menés par Lockheed Martin et RTX (anciennement Raytheon) – qui perçoivent aujourd'hui un tiers des contrats octroyés par le Pentagone.

Ces multinationales ont fait leur temps, suggère l'essai, accomplissant un travail nécessaire et utile durant la Guerre froide, une période révolue.

« Pourquoi les entreprises de défense actuelles ne peuvent-elles pas simplement faire mieux ? » interroge-t-il. « … Ces entreprises travaillent lentement, alors que les meilleurs ingénieurs excellent dans la rapidité… Ces entreprises ont conçu les outils qui ont assuré notre sécurité par le passé, mais elles ne représentent pas l'avenir de notre défense. »

Ce document suggère presque que des entreprises comme Lockheed Martin devraient recevoir un prix d'honneur pour l'ensemble de leur carrière, puis être écartées, afin que des personnalités comme Thiel, Karp, Luckey et Musk puissent prendre les rênes de l'industrie de l'armement.

Mais réduire les dépenses d'armement – aussi utile que cela puisse être compte tenu des autres priorités nationales urgentes – ne saurait constituer le seul objectif de la politique de défense. La question essentielle est de savoir si des systèmes d'IA, prétendument moins coûteux, plus agiles et plus précis, peuvent réellement être déployés de manière à promouvoir la paix et la stabilité plutôt que de nouveaux conflits.

En réalité, le risque existe que, si les États-Unis pensent pouvoir utiliser de tels systèmes pour intervenir militairement de façon routinière tout en subissant moins de pertes, la tentation d'entrer en guerre s'accroisse.

Malgré tout ce qui précède, l'idée de briser l'emprise des grands groupes d'armement sur le développement et la production de l'arsenal américain reste séduisante. Mais les affirmations du secteur technologique selon lesquelles il peut faire le travail mieux et à moindre coût restent à prouver.

Un drone coûte certes moins cher qu'un avion de chasse F-35, mais qu'en est-il des essaims de drones déployés par vagues successives et rapidement reconstitués en temps de guerre, ou encore des navires et véhicules blindés sans pilote fonctionnant grâce à des logiciels complexes et non éprouvés, susceptibles de tomber en panne à des moments critiques ?

Et si, comme le souhaiteraient le secteur technologique et ses lobbyistes de plus en plus nombreux, on laissait ces nouveaux militaristes opérer sans le moindre contrôle, avec un affaiblissement des garde-fous tels que les tests indépendants et la limitation des prix abusifs – des garde-fous déjà trop faibles pour garantir une efficacité optimale ?

Lorsque le président Ronald Reagan négociait des accords de contrôle des armements avec le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev au siècle dernier, sa devise était « Faites confiance, mais vérifiez ».

Dans le cas de Palantir et de ses semblables, la devise devrait peut-être être « Méfiez-vous et vérifiez ». Il est impératif de dépasser leurs slogans marketing et de les obliger à prouver que leurs nouvelles technologies fonctionnent comme annoncé et sont réellement supérieures aux précédentes.

Dans ce cas, Palantir et Anduril devraient être considérés comme des fournisseurs et rémunérés pour leurs services, sans pour autant prétendre influencer notre budget militaire ou notre politique étrangère, et encore moins les fondements mêmes de notre démocratie déjà fragile.

Le lobby militaro-technologique : des perturbateurs sous stéroïdes

Avant l'essor actuel du développement d'armements dans le secteur technologique, certaines entreprises de la Silicon Valley agissaient comme si leurs produits étaient si supérieurs et abordables qu'elles n'avaient pas besoin de recourir au lobbying traditionnel.

Aussi irréaliste que cela ait pu paraître, la Silicon Valley s'est désormais lancée à corps perdu dans la corruption légalisée : des contributions ciblées aux campagnes électorales au recrutement d'anciens fonctionnaires pour servir ses intérêts.

Le premier exemple est, bien sûr, le vice-président J.D. Vance, qui a été employé, encadré et financé par – oui ! – Peter Thiel, le fondateur de Palantir, lors de son ascension au Sénat puis à la vice-présidence.

Lorsqu'il a été choisi comme colistier de Donald Trump en 2024, la campagne a bénéficié d'un afflux massif de fonds provenant du secteur militaro-technologique, dont des dizaines de milliards de dollars d'Elon Musk. Une fois engagé, l'une des principales missions de Vance s'est avérée être d'obtenir encore plus de dons auprès des militaristes de la Silicon Valley.

Puis vint le Département de l'efficacité gouvernementale (DOGE) de Musk, une organisation qui a donné une image désastreuse à l'efficacité en réduisant les programmes et les effectifs fédéraux de manière apparemment aléatoire et en démantelant des outils essentiels comme l'Agence des États-Unis pour le développement international (USAID), tout en laissant le Pentagone quasiment intact.

Bien que l'USAID ait connu des difficultés, elle a également financé des efforts essentiels de développement et de santé publique à l'échelle mondiale, qui ont permis à des millions de personnes de survivre. Une véritable démarche d'efficacité aurait consisté à analyser ce qui fonctionnait et ce qui ne fonctionnait pas au sein de cette agence.

Au lieu de cela, les disciples de Musk, qui ne connaissaient rien à l'aide économique, l'ont tout simplement démantelée.

On compte aujourd'hui un nombre important de dirigeants de la Silicon Valley à des postes clés au sein de l'administration Trump, sous la direction de Vance, mais aussi des dizaines d'autres à des postes importants dans l'armée, au sommet de la hiérarchie du Pentagone et dans diverses agences de politique intérieure et étrangère.

Peter Thiel et Alex Karp sont manifestement convaincus que ce qui est bon pour Palantir est bon pour l'Amérique, mais la vision de l'Amérique qu'ils promeuvent est à la fois dangereuse et déshumanisante.

Retour à la réalité (et maîtrise des technophiles)

Le problème des nouveaux technomilitaristes n'est pas qu'ils se trompent sur le pouvoir de la technologie, mais qu'ils se trompent dangereusement sur qui devrait l'utiliser, à quelles fins et sous quelles contraintes.

Le pouvoir sans contrainte n'est pas de l'innovation. C'est de l'inconscience déguisée en fatalité. Une part croissante des outils qui façonnent la politique de sécurité étrangère et intérieure américaine est conçue, déployée et promue par un petit groupe d'acteurs privés dont les motivations sont purement financières, dont la vision du monde est profondément militarisée et dont la responsabilité envers le public est, au mieux, minimale.

Ce dont ce pays a besoin, c'est de tout sauf d'une nouvelle élite d'ingénieurs milliardaires qui nous dicte que la guerre est inévitable, que la peur est le seul chemin vers la paix et que la démocratie doit se soumettre à la sagesse supérieure de ceux qui programment des algorithmes et fabriquent des armes.

En réalité, nous connaissons déjà ce discours : celui des stratèges nucléaires de la Guerre froide, des adeptes du décompte des morts pendant la guerre du Vietnam et des architectes de la doctrine du « choc et de la stupeur » qui a contribué à la destruction de l'Irak.

À chaque génération, on promet que cette technologie (quelle qu'elle soit) rendra enfin la guerre, à l'américaine, propre, précise et décisive. Pourtant, à chaque fois, le nombre de morts ne cesse d'augmenter.

Ce qui rend la situation actuelle particulièrement dangereuse, c'est la rapidité et l'opacité avec lesquelles de tels systèmes sont développés et déployés.

Outils de ciblage basés sur l'IA, plateformes de surveillance prédictive, armes autonomes et systèmes de fusion de données sont tous intégrés aux structures militaires et policières sans débat public approfondi, avec un contrôle insuffisant et sans véritable consentement des populations qui en subiront les conséquences, parfois mortelles.

La rhétorique de la disruption induite par l'IA est devenue un prétexte commode pour contourner purement et simplement les processus démocratiques.

Le postulat de base des technomilitaristes est que la guerre permanente est l'état naturel de notre monde et que notre seul choix réside dans l'efficacité avec laquelle nous décidons de la mener. En réalité, la sécurité ne s'obtient jamais en terrorisant le reste de la planète pour la soumettre.

Elle s'acquiert par la diplomatie, la retenue, le respect du droit international et de la justice économique, ainsi que par le travail de longue haleine et ingrat de bâtir des institutions qui réduisent la probabilité de violences de masse plutôt que de les automatiser.

Alex Karp et ses pairs se perçoivent peut-être comme des réalistes, osant dire ce que d'autres n'osent pas dire. En vérité, leur vision du monde est fragile et nihiliste, confondant domination et force, et innovation et sagesse.

L'humanité mérite mieux qu'une course aux armements sans fin menée par des hommes (et ce sont presque tous des hommes !) qui s'arrogent le droit de décider qui peut sacrifier une vie. Cette nouvelle machine de guerre, version moderne du Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, devrait tous nous effrayer.

Si la technologie doit façonner l'avenir de la guerre (et elle le fera), alors la société doit façonner les règles qui la régissent. L'alternative serait de confier notre responsabilité morale à une poignée de visionnaires autoproclamés et d'espérer qu'ils ne se trompent pas.

L'histoire nous enseigne que c'est un pari que nous ne pouvons pas nous permettre de prendre. (Article publié sur le site Tom Dispatch le 8 mars 2026 ; traduction de Marie Claire Tellier publiée sur son blog)

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24.03.2026 à 11:46

La Conférence internationale antifasciste présente son programme à Porto Alegre

Tatiana Py Dutra

L´événement réunira des milliers de participants venus de dizaines de pays pour débattre des stratégies à adopter face à la montée de l'extrême droite et de l'impérialisme.

Tiré du site du CADTM.

Le programme de la 1re Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples, qui se tiendra du 26 au 29 mars à Porto Alegre, a été présenté au public ce mercredi 12 (voir à la fin de l'article). L'événement, qui s'est tenu dans le salon Ipê du Centre culturel de l'Université fédérale du Rio Grande do Sul (UFRGS), a réuni des représentants du comité d'organisation, des dirigeants politiques, des leaders de mouvements sociaux ainsi que l'historien et politologue belge Eric Toussaint, membre du comité international de la conférence. Outre les dates et horaires des tables rondes principales, la liste des intervenants, modérateurs et commentateurs de chacune d'entre elles a été présentée,

En ouverture, le président du PT de Porto Alegre et membre du comité d'organisation local, Rodrigo Dilélio, a souligné la portée internationale que l'initiative a déjà acquise.

L'événement compte déjà 3 500 préinscrits provenant de plus de 30 pays. La majorité sont des Brésiliens, mais il y a une délégation importante venue d'Argentine, a-t-il déclaré.

Dilélio a également expliqué que la première journée de la conférence, le 26 mars, sera consacrée au Forum des autorités antifascistes, à l'Assemblée législative du Rio Grande do Sul, réunissant des parlementaires et des représentants de gouvernements de différents pays. Le programme de la journée devrait se terminer par une grande marche dans les rues de la capitale gaucho. Au cours des trois jours suivants, 11 tables rondes et 150 activités autogérées sont prévues, organisées par les entités et mouvements participants.

Nous avons encore le défi, d'ici demain et mardi, de définir les lieux pour ces 150 activités autogérées. C'est un défi de taille. Nous avons déjà repéré quelques dizaines d'endroits, dont plusieurs ici même dans l'enceinte de l'université, a-t-il déclaré.

Université et résistance démocratique

Dans son allocution aux personnes présentes, la rectrice de l'UFRGS, Márcia Barbosa, a affirmé que l'université avait pris la décision de participer activement à l'organisation de la conférence compte tenu du contexte politique international.

Lorsque notre administration a été sollicitée, l'idée était non seulement de mettre un espace à disposition, mais aussi d'être co-auteurs et co-autrices de tout ce mouvement, a-t-elle déclaré.

Selon elle, la montée en puissance des forces autoritaires exige une réponse coordonnée de la société.

Nous vivons une période où se construit, à l'échelle internationale, un mouvement visant à éliminer les quelques avancées que nous avons obtenues dans divers domaines. Cette construction doit être combattue, a-t-elle affirmé.

Offensive de l'extrême droite

L'économiste et militant international Éric Toussaint a souligné que le contexte mondial actuel est très différent de celui qui a marqué l'émergence du Forum social mondial au début des années 2000.

Il y a 25 ans, les altermondialistes, les oppositions proposant des changements, étaient à l'initiative. Les gouvernements de gauche se multipliaient, non seulement en Amérique latine, mais aussi en Europe et en Asie. À l'heure actuelle, nous assistons à une offensive généralisée des forces néofascistes d'extrême droite ainsi qu'à des actions impérialistes, a-t-il déclaré, citant comme exemple les actions de Trump contre les nations latino-américaines et au Moyen-Orient.

Selon lui, dans ces circonstances, il est fondamental de constituer un nouvel espace international réunissant les partis politiques, les mouvements sociaux et les réseaux internationaux de solidarité pour résister à l'offensive néofasciste et aux actions impérialistes.

Il faut un espace au niveau international et par continent, par pays, capable de mobiliser des actions, car, bien sûr, il y a résistance. Il y a résistance en Argentine contre Milei ; aux États-Unis, il y a le mouvement No Kings, qui défend les droits et les migrants face aux expulsions massives organisées par Trump via l'ICE ; dans plusieurs pays européens, des résistances importantes, sérieuses, significatives, en solidarité avec la Palestine. Ce sera donc très significatif lorsque nous nous réunirons, dans 15 jours, ici à Porto Alegre, a souligné Toussaint.

Mobilisation politique

Dans son intervention, le conseiller municipal Roberto Robaina a également mis en garde contre la gravité du contexte international :

Nous sommes dans une situation impressionnante, sans précédent. Car nous sommes en mars et nous avons déjà eu dans le monde un président enlevé et un président assassiné par l'action du gouvernement Trump. Ce n'est donc pas n'importe quoi, c'est un saut qualitatif. Car depuis ce deuxième mandat de Trump, les États-Unis ont adopté une logique de mépris total du droit international
.
Rejoignant Toussaint sur la question de l'articulation d'une résistance antifasciste mondiale, Robaina a souligné l'importance de la grande marche prévue pour le premier jour de la Conférence, en tant que moment décisif de mobilisation.

La marche est un moment de démonstration de force. Je pense donc qu'il est nécessaire que nous nous engagions tous, tous les partis, toutes les organisations, à l'organiser. Car si l'on prend les six ou sept dernières années au Brésil, depuis 2019, nous avons connu des moments où les mobilisations ont été très fortes. Mais á d'autres moments les mobilisations ont montré une relative faiblesse. Et je crois que nous sommes à un moment où les gens ne voient pas nécessairement les raisons de descendre dans la rue le 26. Si nous ne nous mobilisons pas, si nous ne lançons pas l'appel, si nous ne créons pas un climat de mobilisation dans la ville et dans la région métropolitaine, selon lequel il est impératif d'être dans la rue ce jour-là, nous n'aurons pas de grande marche. Mais si nous parvenons à le faire, si les gens sont mobilisés, je suis sûr qu'ils répondront, a-t-il conclu.

Contexte international

Pour le dirigeant communiste Raul Carrion, la conférence se tient à un moment de profondes transformations de la géopolitique mondiale. Selon lui, la rencontre vise à articuler deux fronts de lutte centraux :

La lutte, d'une part, contre le fascisme, qui renaît dans ce contexte, et la lutte contre l'impérialisme, qui aujourd'hui, de manière très agressive, s'en prend aux peuples, a-t-il déclaré, soulignant également que l'initiative a suscité un intérêt international précisément parce qu'elle cherche à unir différentes organisations et réseaux de lutte.

Programme international

La présidente du PSOL dans l'État de Rio Grande do Sul, Gabi Tolotti, a présenté une partie des tables rondes thématiques de la conférence, qui réuniront des dirigeants politiques, des universitaires et des militants de plusieurs pays. L'une d'entre elles sera consacrée à la résistance palestinienne.

Je vais animer une table ronde qui traitera de la question palestinienne, de la résistance palestinienne face au génocide et à l'oppression de l'État d'Israël (…) Nous aurons des personnalités très importantes sur ce thème à cette table ronde, comme Ualid Rabah, de la Fédération palestinienne, Breno Altman, d'Opera Mundi, Marjane Gibril, ambassadeur de Palestine au Brésil, Ibrahim Alzeben, ambassadeur de la Ligue arabe, et Thiago Ávila, mon camarade qui était avec moi lors de la Global Smud Flotilla.

Travail, terre et droits

Le dirigeant syndical Jairo Boelter a présenté des tables rondes qui traiteront de la relation entre le néolibéralisme, la précarisation du travail et la montée de l'extrême droite.

Ici, au Brésil, la droite a déchiré le carnet de travail des travailleurs brésiliens a-t-il affirmé, ajoutant que le débat abordera également la crise dans les campagnes et la concentration foncière.

Le capital achète les terres. Nous continuons à concentrer la terre entre les mains d'une poignée de producteurs à une échelle gigantesque, a-t-il déclaré, avant de présenter la table ronde qui abordera le racisme, le féminicide et les droits civils.

Nous battons des records de féminicide dans le Rio Grande do Sul et au Brésil, a-t-il affirmé.

Une nouvelle étape de résistance

Lors de la présentation du programme, l'éducatrice et dirigeante syndicale Juçara Dutra a mis en avant trois tables rondes thématiques de la conférence, qui aborderont aussi bien la montée de l'extrême droite sur la scène internationale que les défis de la solidarité entre les peuples et le rôle de l'éducation dans la résistance démocratique. À propos de la table ronde consacrée à l'offensive de l'extrême droite dans le monde, Dutra a souligné que le débat s'inscrira dans un contexte mondial marqué non seulement par la montée des forces néofascistes, mais aussi par la persistance du néolibéralisme qui, selon elle, aggrave les inégalités et crée un terrain fertile pour la montée de l'autoritarisme.

À la fin de la présentation, Rodrigo Dilélio a souligné que la conférence devrait se conclure par une assemblée finale et la publication d'un document politique.

À l'issue de celle-ci, nous tiendrons l'Assemblée finale… avec la lecture de la Charte de Porto Alegre, qui orientera sans doute la lutte antifasciste dans les années à venir, a-t-il déclaré.

Les organisateurs espèrent que la rencontre réunira des milliers de participants de différents pays, consolidant ainsi Porto Alegre comme un nouveau point de convergence international contre la montée de l'extrême droite, de l'impérialisme et des politiques néolibérales.

Programme de la 1re CONFÉRENCE INTERNATIONALE ANTIFASCISTE POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES

Le Programme de la 1re CONFÉRENCE INTERNATIONALE ANTIFASCISTE POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES

JEUDI 26 MARS
FORUM DES AUTORITÉS DÉMOCRATIQUES ANTIFASCISTES
14h – Ouverture du Forum des autorités antifascistes

Avec les députés Pepe Vargas, Luciana Genro et Bruna Rodrigues

14h30 – 1re table ronde – LE RÔLE ET LES LIMITES DE L'ACTION INSTITUTIONNELLE DANS LA LUTTE DÉMOCRATIQUE
Modération : les députées fédérales Maria do Rosário et Daiana Santos

Intervenants : le sénateur Humberto Costa (ancien président du Parlasul, Brésil), le sénateur Oscar Andrade (secrétaire général du PCU), la députée européenne Ana Miranda (Espagne), le député européen João Oliveira (Portugal), le député Thomas Portes (France), Abdul Razak (conseiller municipal du Connecticut, États-Unis), le député Glauber Braga (Brésil), le député Erkan Bas (président du Parti des travailleurs de Turquie), Vilma Ripoll (ancienne députée, Argentine)

16h – 2e table ronde – EXPÉRIENCES D'APPROFONDISSEMENT DE LA DÉMOCRATIE DANS LES GOUVERNEMENTS POPULAIRES
Modération : la députée Stela Farias et le député Matheus Gomes

Intervenants : Maurizio Fabbri (président de l'Assemblée de la région d'Émilie-Romagne, Italie), Fernando Rojas (directeur de la Casa de las Américas, Cuba), Daniel Jadue (ancien maire de Recoleta, Chili), Luiz Fernando Mainardi (maire de Bagé, Brésil), Dani Brizolara (adjointe au maire de Pelotas, Brésil), Franco Metaza (député du Mercosur, RI La Campora, Argentine), représentant de la délégation du Venezuela.

18h – MARCHE D'OUVERTURE DE LA 1re CONFÉRENCE INTERNATIONALE ANTIFASCISTE POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES*
Lieu : Largo Glênio Peres (en face du marché public)

VENDREDI 27 MARS
8h – Petit-déjeuner (UFCSPA)
Adresse de bienvenue de la Fondation Rosa Luxemburg

9h – 1re conférence – L'OFFENSIVE DE L'EXTRÊME DROITE DANS LE MONDE : CAUSES, CONSÉQUENCES ET DÉFIS
Modérateur : Brenno Almeida (président de la Fondation Perseu Abramo)

Intervenants : la députée Sâmia Bomfim (Brésil), Eric Toussaint (CADTM Belgique), Jorgelina Matusevicius (Ventos del Pueblo, Argentine), Ricardo Abreu de Melo « Alemão » (PMG, Brésil), Thomas Portes (député LFI, France), Valter Pomar (PT, Brésil)

Intervenants : Gabriel Portillo (dirigeant syndical et AUTE, coordinateur du front syndical León Duarte, Uruguay), conseiller municipal Giovani Culau (sociologue, ancien dirigeant de l'UNE et de l'UJS)

11h – 2e conférence – LA LUTTE CONTRE LE FASCISME ULTRANÉOLIBÉRAL DE MILEI
Modératrice : la députée Luciana Genro

Intervenants : Claudio Lozano (Unidad Popular), Isaac Rudnik (Libres del Sur), Julio Gambina (ATTAC CADTM), Sergio Garcia (MST, Argentine)

Commentateurs : Juçara Dutra (Internationale de l'Éducation, ancienne présidente de la CNTE) et Thomas Battagliano (Fédération universitaire, Argentine)

12h à 14h – Activités autogérées
14h – 3e conférence – LA LUTTE DES TRAVAILLEURS CONTRE LE NÉOLIBÉRALISME ET LE FASCISME

Modérateur : désigné par les centrales syndicales (Brésil)

Intervenants : Quintino Severo (CUT), Adilson Araújo (président de la CTB), Hugo Godo (CTA, Argentine), Carlos Martinez (FSM Cône Sud, secrétaire international de l'UNTIMRA et du Département international de la PIT-CNT, Uruguay), Airto Mugia (ELA), Humberto Montes de Oca (Syndicat des électriciens, Mexique), la députée européenne Leila Chalbi (LFI, France)

Commentateurs : Jair dos Santos (Syndicat des métallurgistes de Campinas) et Danilo Serafim (Syndicat des enseignants, CEPE/RJ)

16h – 4e conférence – LE BRÉSIL SOUS LA MENACE DE L'EXTRÊME DROITE ET DE L'IMPÉRIALISME
Modérateur : Raul Carrion (ancien député, SRI PC do B)

Intervenants : professeure Jana Silverman (États-Unis), eurodéputé João Oliveira (Portugal), Nádia Campeão (présidente du PC do B), Tarso Genro (ancien gouverneur, Institut Novos Paradigmas), Paula Coradi (présidente du PSOL), Beto Albuquerque (président du PSB-RS)

Commentateurs : le député Leonel Radde et Tica Moreno (Marche mondiale des femmes)

19h – 5e conférence – LA SOLIDARITÉ ENTRE LES PEUPLES ET LA LUTTE ANTI-IMPERIALISTE
Modératrice : la députée Maria do Rosário

Intervenants : Socorro Gomes (Cebrapaz, ancienne présidente du Conseil mondial de la paix), Vijay Prashad (Tricontinental, Inde), Jorge Arreaza (député à l'Assemblée nationale, ancien vice-président du Venezuela), Fernando Rojas (Casa das Américas, Cuba), Sushovan Dhar (CADTM), Rafael Barnabe (Porto Rico), Patricia Pol (ATTAC, France)

Commentateurs : Olívio Dutra (ancien gouverneur et ancien ministre, Brésil), Pedro Cesar Batista (Internationale antifasciste, Brésil)

SAMEDI 28 MARS
8h30 à 10h30 – Activités autogérées

11h à 13h – Activités autogérées

14h – 6e conférence –LA RÉSISTANCE PALESTINIENNE FACE AU GÉNOCIDE ET À L'OPPRESSION DE L'ÉTAT D'ISRAËL.
Modératrice : Gabi Tolotti (présidente du PSOL-RS et membre de la Global Sumud Flotilla)

Intervenants : Ualid Rabah (Fepal), Breno Altman (Ópera Mundi), Maran Jebril (ambassadeur de Palestine), Ibrahim Alzeben (ambassadeur de la Ligue arabe), Thiago Ávila (Global Sumud Flotilla), Muna Mohamed (UNE), la députée européenne Ilaria Salis (Italie), Mauren (BDS)

Commentateurs : Sayid Marcos Tenório (Braspal)

16h30 – 7e conférence – LA LUTTE CONTRE LE FASCISME DANS LES AMÉRIQUES
Modératrice : Misiara Oliveira (SRI du PT)

Intervenants : Mônica Valente (FSP), Benigno Perez Fernandez (consul général de Cuba), Atilio Borón (Argentine), Cyn Huang (DAS), Pietro Alarcón (Internationale UP et Commission internationale Pacto Histórico),
Rander Peña (Internationale antifasciste, vice-chancelier pour l'Amérique latine, secrétaire général de l'ALBA), le sénateur Oscar Andrade (secrétaire général du PCU), Javier Miranda (représentant du PC chilien, ancien ministre des Droits de l'Homme et ancien président du Frente Amplio, Uruguay)
Intervenants : Amanda Harumi (ancienne secrétaire exécutive de la CCLAE, SRI PC do B)

19h – 8e conférence – LA LUTTE CONTRE LE NÉGATIONNISME CLIMATIQUE ET POUR LA RÉFORME AGRAIRE DANS LE CONTEXTE DE LA CRISE ENVIRONNEMENTALE
Modératrice : Lara Rodrigues (MST)
Intervenants : João Pedro Stédile (MST), Vânia Marques Pinto (Contag), Michel Lowy (France), David Otieno (Ligue paysanne kenyane), Zé Correa (FSM)
Intervenants : Annie Hsiou (USP) et Jairo Boelter (Adufrgs)

DIMANCHE 29 MARS
9h30 – 9e conférence – ANTIRACISME, FÉMINISME ET DROITS CIVILS DANS LA LUTTE CONTRE LE FASCISME

Modératrice : la députée Fernanda Melchionna

Intervenantes : Mirelle Fanon (juriste, France), Penelope Dugan (France), Danielle Costa (politologue, SEPPIR/Bahia), Ideli Salvatti (Humaniza SC), la conseillère municipale Luana Alves, la pasteure Filigrana Garcia (Ação Contra el Odio, Espagne), Aracélia Arapiuns (Peuples autochtones)

Commentatrices : Letícia Carolina Nascimento (auteure transféministe et pédagogue) et la députée Laura Sito

11h30 – 10e conférence – ÉDUCATION, SCIENCE ET TECHNOLOGIE POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES
Modératrice : la députée Sofia Cavedon

Intervenants : Márcia Barbosa (rectrice de l'UFRGS), la sénatrice Teresa Leitão, Gloria Ramirez (Fecode, Colombie), Bianca Borges (présidente de l'UNE), Sonia Alesso (Internationale de l'Éducation), Cláudio Mendonça (président de l'Andes)

Intervenants : Huo Silva (président de l'Ubes), Fátima Silva (CNTE), Rozane Zan (présidente du CPERS) et une représentante de la Fasubra

14h30 – 11e conférence – RÉSISTANCES, ARTICULATIONS ET ALTERNATIVES : UN AUTRE MONDE EST POSSIBLE
Modérateur : Damian Hazar (FSM)

Intervenants : Zoe Konstantopoulou (ancienne présidente du Parlement grec), la députée européenne Manon Aubry (France), Fernanda Gadea (ATTAC Espagne), Ana Maria Prestes (SRI PC do B), le conseiller municipal Roberto Robaina (président du PSOL Porto Alegre), Valter Pomar (Fondation Perseu Abramo)

Commentateurs : Liége Rocha (CI FSM, FDIM), Raul Pont (ancien maire de Porto Alegre)16h30 – Assemblée générale et adoption de la Charte de Porto Alegre18h – Clôture

Publication originale : Revista Movimento

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Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

24.03.2026 à 11:45

Pour une convergence antifasciste internationale

Éric Toussaint, Guy Zurkinden

Réunir les forces de gauche pour contrer la déferlante d'extrême droite. C'est le pari de la Première conférence antifasciste internationale, qui se tiendra fin mars à Porto Alegre, au Brésil. Interview

Tiré du site du CADTM.

Unir les forces de la gauche, sur tout le globe, pour affronter la montée de l'extrême droite - et des guerres impérialistes. C'est l'objectif de la Première conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples. La rencontre s'ouvrira le 26 mars prochain à Porto Alegre, capitale de l'Etat du Rio Grande do Sul, qui avait été le berceau du mouvement altermondialiste au début des années 2000. La dynamique, qui vise à dépasser la fragmentation des résistances face au tournant néofasciste à l'œuvre, a été soutenue par un appel signé par une large palette de personnalités représentatives de la gauche combative et des mouvements sociaux, issues des cinq continents (lire ci-dessous). Le Courrier s'est entretenu avec Eric Toussaint, du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes (CADTM), une des chevilles ouvrières de cette initiative.

Quelle est la genèse de cette conférence internationale ?

Éric Toussaint : Le 8 janvier 2023, peu après avoir perdu l'élection présidentielle face à Lula, Jair Bolsonaro a tenté d'effectuer un coup d'Etat au Brésil. Prétextant une prétendue fraude électorale, les partisan·es de l'ex-président néofasciste ont mis à sac le siège du Congrès et du Tribunal suprême fédéral, reproduisant l'invasion du Capitole par les soutiens de Donald Trump, deux ans plus tôt. Ces épisodes ont souligné le danger que représente la percée de l'extrême droite. De cette prise de conscience a surgi l'idée d'organiser une initiative antifasciste à l'échelle internationale.

Pourquoi avoir choisi la ville de Porto Alegre, au sud du Brésil ?

Le symbole est fort, car c'est dans cette ville qu'est né le Forum social mondial (FSM) : en janvier 2001, 20 000 personnes s'y étaient réunies afin de définir un agenda commun pour le mouvement altermondialiste, alors en pleine effervescence.

Ensuite, parce qu'en infligeant une défaite à Jair Bolsonaro en 2022, la gauche brésilienne a prouvé qu'il est possible de barrer la voie au danger néofasciste : partis - du PT, social-démocrate, au Psol, gauche radicale -, mouvements populaires et syndicats ont surmonté leurs désaccords pour faire triompher la candidature de Lula. On retrouve ces acteur·ices au sein du comité unitaire qui organise la conférence.

Prévue en mai 2024, la réunion a dû être suspendue en raison des graves inondations - conséquence du dérèglement climatique - qui ont touché l'Etat du Rio Grande do Sul le mois précédent. En raison de la multiplication des agressions militaires par Donald Trump depuis le début de son mandat, nous avons entretemps décidé de rajouter un volet anti-impérialiste à l'événement.

Le monde est-il en train de vivre un tournant néofasciste ?

L'administration Trump est à la tête de la première puissance mondiale. Elle y applique une politique caractérisée par un nationalisme exacerbé, le suprémacisme et l'homophobie, tout en utilisant la milice ICE pour déporter massivement des personnes non blanches. On peut donc la qualifier de néofasciste. Un tournant symbolisé de manière explicite par le salut nazi d'Elon Musk lors de l'investiture de Trump.

En parallèle, l'extrême droite menace d'accéder au pouvoir dans la plupart des Etats européens ; en Russie, le régime de Vladimir Poutine a des caractéristiques très proches de celui de Trump ; l'Inde est dirigée par un hindouiste radical et islamophobe, Narendra Modi. Tandis qu'en Israël, le gouvernement néofasciste de Benjamin Netanyahou mène un génocide à Gaza depuis plus de deux ans et demi.

En Amérique latine, l'élection de Javier Milei en novembre 2023 a été suivie par celle Juan-Antonio Kast au Chili, en 2025. Tandis que le président d'Équateur, Daniel Noboa, prend pour modèle le régime autoritaire de Nayib Bukele, au Salvador. Et l'extrême droite fera tout pour gagner la présidentielle cet automne au Brésil, face à Lula, avec l'appui d'un réseau international. Si elle arrive à ses fins, cela aura des répercussions terribles sur tout ce continent, qui a subi des dictatures brutales au cours du siècle dernier.

La droite radicale semble disposer d'un solide réseau à l'échelle mondiale. Est-ce le cas ?

On assiste à la mise sur pied d'une forme d'internationale néofasciste, notamment sous l'impulsion des Etats-Unis de Donald Trump. Dans sa stratégie de sécurité nationale publiée en 2025, le président américain apporte clairement son soutien aux partis « patriotiques » du Vieux Continent. En Amérique latine, qu'il considère à nouveau comme une « arrière-cour », il n'hésite pas à interférer directement dans les processus politico-électoraux pour favoriser les candidat·es d'extrême droite.

Certes, ces forces ne disposent pas d'un commandement mondial unique. Mais des structures de coordination sont déjà en place. La Conservative Political Action Conference (CPAC) rassemble chaque année les droites radicales du continent américain et d'Europe. Elle a organisé récemment des conférences aux Etats-Unis, en Hongrie et dans plusieurs pays d'Amérique latine. Lancé par la formation espagnole Vox, le forum de Madrid est un autre rendez-vous qui agglutine ces partis.

La conférence de Porto Alegre se veut une réponse à cette globalisation néofasciste ?

A gauche, nous sommes en retard : nous n'avons pas encore commencé à internationaliser notre riposte à l'extrême droite. Certes, les forces qui combattent le fascisme et les agressions impérialistes sont très diverses, et il n'est pas question de gommer ces différences. Toutefois, il est essentiel de constituer un front large, à l'échelle globale, contre ces ennemis de plus en plus menaçants. Cette convergence doit inclure toutes les forces disposées à défendre la classe ouvrière, la paysannerie, les migrant·es, les femmes, les personnes LGBTQIA+, les personnes racisées, les minorités opprimées et les peuples autochtones - tout en défendant la nature et en soutenant les luttes contre l'impérialisme. Notre conférence tentera d'apporter le début d'une réponse à ce défi.

Concrètement, sur quoi pourrait déboucher cette initiative ?

Une des clés du succès, c'est de rester modestes. L'idée n'est pas de créer une nouvelle structure mondiale, mais de faire converger partis, personnalités et militant·es autour d'un espace capable de convoquer et de soutenir des initiatives et mobilisations communes face à l'extrême droite. Tout en appuyant les batailles qui se jouent dans les différents Etats.

Après cette première réunion à l'échelle mondiale, un deuxième pas en avant important serait d'organiser une initiative du même type dans les principales régions du globe, dès 2027.

Milliers de militant.e.s attendu.e.s

Plusieurs milliers de personnes, venues d'une septantaine de pays, sont attendues à la Première conférence antifasciste pour la souveraineté des peuples, qui se tiendra à Porto Alegre du 26 au 29 mars. L'événement s'ouvrira par une large manifestation dans les rues de la capitale de l'Etat du Rio Grande do Sul. Durant trois jours, il proposera onze conférences plénières thématiques et 150 activités autogérées. Les discussions seront axées sur le renforcement des mouvements sociaux, féministes et syndicaux ainsi que de la solidarité internationale dans la lutte contre le fascisme - mais aussi sur les potentialités et les limites de l'action institutionnelle. La solidarité avec Gaza, les luttes contre le négationnisme climatique et pour la réforme agraire, la situation sur le continent américain seront d'autres points forts. Les débats se cloront par l'adoption d'une charte en assemblée générale.

Si une grande partie des intervenant· proviendront du continent américain, une large palette d'organisations et mouvements seront représentés dans la capitale du Rio Grande do Sul, qui a été le berceau d'un des principaux mouvements sociaux du continent latino-américain, le Mouvement des sans-terre (MST), dans les années 1980. En témoignent les plus de 1500 personnalités et militant·es, issu·es des cinq continents, qui ont signé l'appel international invitant à la conférence. On y trouve notamment : les dirigeant·es d'organisations populaires et politiques du continent latino-américain, dont le leader du MST, João Pedro Stédile ; les autrices et militantes féministes Nancy Fraser et Tithi Bhattacharya ; le journaliste et activiste indien Vijay Prashad ; l'économiste haïtien Camille Chalmers ; Solange Koné, de la Marche mondiale des Femmes (MMF) en Côte d'Ivoire ; Frei Betto, écrivain brésilien et figure de la théologie de la libération ; l'eurodéputée (La France Insoumise) Rima Hassan et Thiago Silva, participant·es à la flottille globale Soumoud pour Gaza ; Ada Colau, l'ancienne maire de Barcelone ; Annie Ernaux, prix Nobel de littérature en 2022 ; l'ex leader du parti travailliste britannique, Jeremy Corbyn ; le dirigeant de La France Insoumise, Jean-Luc Mélenchon, aux côtés de parlementaires italien·nes, espagnol·es et de membres de DSA, la tendance de gauche du Parti démocrate étasunien. En Suisse, le sociologue Jean Ziegler, ex rapporteur des Nations unies pour le droit à l'alimentation, a signé l'appel. Mathilde Marendaz, militante du parti Solidarité & Ecologie et députée Ensemble à gauche au Grand Conseil vaudois, fera le voyage à Porto Alegre.

Source : Propos recueillis par Guy Zurkinden, Le Courrier (19 mars 2026) : www.lecourrier.ch

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Voir en ligne : Presse-toi à gauche !

24.03.2026 à 11:45

Programme de la 1re Conférence internationale antifasciste pour la souveraineté des peuples

CADTM

Du 26 au 29 mars 2026, à Porto Alegre – Brésil. Réunir les forces de gauche pour contrer la déferlante d'extrême droite. C'est le pari de la Première conférence antifasciste internationale, qui se tiendra fin mars à Porto Alegre, au Brésil.

JEUDI 26 MARS

Forum des Autorités Antifascistes

14h – Ouverture du Forum des Autorités Antifascistes

Député Pepe Vargas, Députée Luciana Genro, Députée Bruna Rodrigues

14h30 – Panel des parlementaires : « Rôle et limites de l'action institutionnelle dans la lutte démocratique »

Modération par Députée Maria do Rosário et Députée Daiana Santos

Intervenant-es : Sénateur Humberto Costa (ex-Président du Parlasul/Brésil), Sénateur Oscar Andrade (Secrétaire Général du PCU), Eurodéputée Ana Miranda (Espagne), Eurodéputé João Oliveira (Portugal), Député Thomas Portes (France), Abdul Razak (Conseiller Municipal, Connecticut/USA), Député Glauber Braga (Brésil), Député Erkan Bas (Président du Parti des Travailleurs de Turquie), Vilma Rippol (Ex-députée, Argentine).

16h – Panel des gouvernements : « Expériences d'approfondissement de la démocratie au sein des gouvernements populaires »

Modération par Députée Stela Farias et Député Matheus Gomes.

Intervenant-es : Maurizio Fabbri (Président de l'Assemblée de la Région Émilie-Romagne/Italie) ; Fernando Rojas (Directeur de la Casa de las Américas/Cuba), Daniel Jadue (Ex-Maire de Recoleta/Chili), Maire Luiz Fernando Mainardi (Bagé/RS, Brésil), Dani Brizolara (Vice-Maire de Pelotas/Brésil), Député du Mercosur Franco Metasa (RI La Campora Argentine), Députée Blanca Eekhout (Présidente de l'Inst. Simon Bolivar pour la Paix et la Solidarité avec les Peuples, Venezuela).

17h30 – Clôture

18h – MARCHE D'OUVERTURE DE LA 1re CONFÉRENCE INTERNATIONALE ANTIFASCISTE POUR LA SOUVERAINETÉ DES PEUPLES*

Lieu : Largo Glênio Peres (devant le Marché Public)) | 18h

VENDREDI 27 MARS

8h – Petit-déjeuner à l'UFCSPA – Bienvenue de la Fondation Rosa Luxemburg.

9h – 1re CONFÉRENCE : L'offensive de l'extrême droite dans le monde : causes, conséquences et défis

Modération par Brenno Almeida (Président de la Fondation Perseu Abramo).

Intervenant-es : Députée Sâmia Bonfim (SP/Brésil), Éric Toussaint (CADTM, Belgique), Jorgelina Matusevicius (Vientos del Pueblo, Argentine), Ricardo Abreu de Melo « Alemão » (FMG, Brésil), Thomas Portes (Député LFI, France), Walter Pomar (PT/Brésil).

Commentaire 1 par : Gabriel Portillo (Coordinateur du Front Syndical León Duarte, Uruguay).

Commentaire 2 par : Conseiller municipal Giovani Culau (Scientiste social, ex-dirigeant de l'UNE et de l'UJS).

11h – 2e CONFÉRENCE : La lutte contre le fascisme ultra-néolibéral de Milei

Modération par Députée Luciana Genro (Brésil).

Intervenant-es : Claudio Lozano (Unidad Popular), Isaac Rudnik (Libres del Sur), Julio Gambina (ATTAC CADTM), Sergio Garcia (MST Argentine).

Commentaire 1 par : Juçara Dutra (Internationale de l'Éducation, Ex-Présidente de la CNTE).

Commentaire 2 par : Thomas Battagliano (Fédération Universitaire Argentine).

14h30 – 3e CONFÉRENCE : La confrontation des travailleurs face au néolibéralisme et au fascisme

Modération par : une personne désignée par les Centrales Syndicales du Brésil.

Intervenant-es : Quintino Severo (CUT), Adilson Araújo (Président de la CTB), Hugo Godoy (CTA, Argentine), Carlos Martinez (FSM Cône Sud, Secr. International de l'UNTMRA et du Dépt. International de la PIT-CNT Uruguay), Aitor Murgia (ELA, Pays Basque), Humberto Montes de Oca (Syndicat des Électriciens du Mexique SME), Eurodéputée Leila Chaibi (LFI, France).

Commentaire 1 par : Jair dos Santos (Syndicat des Métallurgistes de Campinas).

Commentaire 2 par : Danilo Serafim (Syndicat des Professeurs CEPE/RJ).

17h – 4e CONFÉRENCE : Le Brésil sous la menace de l'ultradroite et de l'impérialisme

Modération par : Historien Raul Carrion (Ex-Député, SRI PCdoB).

Intervenant-es : Professeure Jana Silverman (USA), Eurodéputé João Oliveira (PCP, Portugal), Nádia Campeão (Présidente du PCdoB), Tarso Genro (ex-Gouverneur, Institut Novos Paradigmas, représentant du PT), Paula Coradi (Présidente du PSOL), Beto Albuquerque (Président du PSB-RS).

Commentaire 1 par : Député Leonel Radde (Brésil).

Commentaire 2 par : Tica Moreno (Marche Mondiale des Femmes).

19h – 5e CONFÉRENCE : La solidarité entre les peuples et la lutte anti-impérialiste

Commentaire 1 par : Olívio Dutra (Ex-Gouverneur, Ex-Ministre/Brésil).

Commentaire 2 par : Pedro Cesar Batista (Internationale Antifasciste, Chapitre Brésil).

Lieu : UFCSPA (R. Sarmento Leite, 245 – Centre Historique – Porto Alegre).

Local : UFCSPA (R. Sarmento Leite, 245 – Centro Histórico – Porto Alegre) | Auditório Jorge E P Lima (Salão Nobre)

SAMEDI 28 MARS

9h à 13h – Activités autogérées

14h – 6e CONFÉRENCE : La résistance palestinienne au génocide et à l'oppression de l'État d'Israël

Médiatrice : Gabi Tolotti (Présidente du PSOL-RS et participante de Global Sumud Flotilla).

Intervenant-es : Ualid Rabah (FEPAL), Breno Altman (Ópera Mundi), Marwan Jebril (Ambassadeur de Palestine), Ibrahim Alzeben (Ambassadeur de la Ligue Arabe), Thiago Ávila (Global Sumud Flotilla), Muna Mohamed (UNB), Mauren – (BDS).

Commentaire 1 par : Sayid Marcos Tenório (IBRASPAL).

Commentaire 2 par : Ahmed Mulay (Front Polisario).

16h30 – 7e CONFÉRENCE : Le combat contre le fascisme dans les Amériques

Modération par : Misiara Oliveira (SRI du PT).

Intervenant-es : Mônica Valente (FSP), Benigno Perez Fernandez (Consul Général de Cuba), Atílio Borón (Argentine), Cyn Huang (DSA/USA), Pietro Alarcón (Commission Internationale Pacte Historique), Sénateur Oscar Andrade (Secrétaire Général du PCU), Docteur en Sociologie, Alexis Cortés (Univ. Alberto Hurtado, CC du PC du Chili), Tania Diaz (Vice-Présidente RI PSUV) ou Rander Peña (Internationale Antifasciste, Vice-Chancelier du Venezuela pour l'Amérique Latine, Secr. Général ALBA), Javier Miranda (ex-Ministre DH, ex-Président du Front Large Uruguay).

Commentaire 1 par : Amanda Harumy (Ex-Secr. Exécutive OCLAE, SRI PCdoB).

19h – 8e CONFÉRENCE : La lutte contre le négationnisme climatique et pour la réforme agraire dans le contexte de la crise environnementale

Modération par : Lara Rodrigues (MST).

Intervenant-es : João Pedro Stédile (MST), Vânia Marques Pinto (CONTAG), Michael Löwy (NPA, France), David Otieno (Ligue Paysanne Kényane), Zé Correa (FSM).

Commentaire 1 par : Annie Hsiou (USP).

Commentaire 2 par : Jairo Boelter (UFRGS).

Lieu : UFRGS (Av. Paulo Gama, 110 – Farroupilha – Porto Alegre) | Grand Amphithéâtre du Rectorat (Salão de Atos).

Dimanche, 29 mars

9h – 9e CONFÉRENCE : Antiracisme, féminisme et droits civils dans la lutte contre le fascisme

Modération par : Députée Fernanda Melchionna (Brésil).

Intervenant-es : Mireille Fanon (Juriste, France), Pénélope Duggan (NPA France, membre du bureau de la IV internationale), Danielle Costa (Scientiste politique, SEPIR/Bahia), Ideli Salvatti (Humaniza SC), Luana Alves (Conseillère municipale de São Paulo – PSOL), Pastora Filigrana Garcia (Action contre la Haine, Espagne), Auricélia Arapiun (Peuples Indigènes).

Commentaire 1 par : Letícia Carolina Nascimento (Auteure et Pédagogue – UFPI).

Commentaire 2 par : Députée Laura Sito (Brésil).

11h30 – 10e CONFÉRENCE : Éducation, science et technologie pour la souveraineté des peuples

Modération par : Députée Sofia Cavedon (Brésil).

Intervenant-es : Márcia Barbosa (Rectrice de l'UFRGS), Sénatrice Teresa Leitão, Ex-Sénatrice Gloria Ramirez (Féd. Colombienne des Professeurs), Bianca Borges (Présidente de l'UNE), Sonia Alesso (Internationale de l'Éducation), Cláudio Mendonça (Président ANDES), Représentant PROIFES.

Commentaires par Hugo Silva (Président de l'UBES), Fátima Silva (Présidente CNTE), Rozane Zan (Présidente CPERS), Sandro Pimentel (Coord. Éducation FASUBRA Syndical).

14h30 – 1e CONFÉRENCE : Résistances, articulations et alternatives démocratiques

Modération par : Damian Hazar (Forum Social Mondial).

Intervenant-es : Zoe Konstantopoulou (Ex-présidente du Parlement Grec), Manon Aubry (Eurodéputée LFI France, vice-présidente du groupe The Left), Fernanda Gadea (ATTAC Espagne), Ana Maria Prestes (SRI PCdoB), Roberto Robaina (Conseiller municipal et Président du PSOL Porto Alegre), Valter Pomar (Fondation Perseu Abramo).

Commentaire 1 par : Liége Rocha (CI FSM, FDIM).

Commentaire 2 par : Ex-Maire de Porto Alegre Raul Pont.

16h30 – Assemblée Générale et Approbation de la Charte de Porto Alegre

18h – Clôture

Lieu : UFRGS (Av. Paulo Gama, 110 – Farroupilha – Porto Alegre) | salles à confirmer

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24.03.2026 à 11:44

Front mondial contre le néofascisme et l'impérialisme : 565 personnalités et 900 activistes de 100 pays font front commun

CADTM

PORTO ALEGRE / INTERNATIONAL – Le 25 février 2026 – La mobilisation contre l'internationale réactionnaire franchit un palier historique. Un mois après un premier appel retentissant lancé par le CADTM, une seconde vague de 335 personnalités rejoint l'initiative, portant à 565 le nombre total de personnalités signataires issus d'une centaine de pays. S'y ajoutent plus de 900 signatures d'activistes et de citoyen·nes motivé·es.

Ce front mondial unit parlementaires, syndicalistes, activistes et intellectuel-les autour d'un constat d'urgence : la lutte contre l'extrême droite est indissociable de la lutte contre les agressions impérialistes.

Un diagnostic sans concession : l'internationale de la haine

L'appel dénonce une « internationale néofasciste » qui, derrière un discours raciste et chauvin, poursuit des objectifs communs :

Destruction sociale : Privatisation des services publics, démantèlement de la sécurité sociale et précarisation des salariés.

Offensive autoritaire : Restriction du droit de grève, censure universitaire et surveillance de masse.

Écocide et colonialisme : Déni climatique au profit de l'extractivisme, des énergies fossiles et de la perpétuation de situations coloniales, avec une dénonciation explicite du génocide en cours en Palestine.

Discrimination renforcée : contre les femmes, contre les LGBT+, contre les personnes d'origine étrangère, etc.

Le néofascisme : vecteur d'un capitalisme agressif

L'appel souligne que la progression de l'extrême droite n'est pas un phénomène isolé, mais le moteur d'une politique de pillage global. Les signataires dénoncent une stratégie coordonnée visant à :

1. Intensifier les agressions impérialistes pour l'accaparement des ressources et l'exploitation des populations.

2. Perpétuer les situations coloniales, dont le cas le plus tragique est le génocide orchestré par l'État d'Israël en Palestine, avec la complicité de ses alliés.

3. Promouvoir un extractivisme débridé, au prix du déplacement forcé des peuples autochtones et de l'expropriation des familles paysannes.

4. Accroître les dépenses militaires au détriment de la sécurité sociale et des services publics.

Une convergence internationale des résistances

Face à une extrême droite qui tisse ses liens via des think tanks et des réseaux de désinformation, la riposte s'organise. Cette nouvelle liste de signataires renforce considérablement la représentativité du mouvement, intégrant des voix majeures du Sud Global et des forces politiques clés du Nord. « Notre lutte doit être internationale pour être efficace », précise l'appel. Les signataires s'engagent à soutenir la lutte des peuples qui résistent aux oppressions coloniales et impérialistes.

Les pôles politiques majeurs

DSA (Democratic Socialists of America) - États-Unis : a signé l'appel toute la direction de DSA, mouvement politique dont fait partie le nouveau maire de New York Zohran Mamdani.

France : presque tout l'éventail des organisations politiques de gauche est représenté, notamment LFI, Écologistes, PCF, NPA-A, Génération, Après, jusqu'à des élues socialistes.

Espagne : il en va de même, sont représentés Comuns, Compromís, Podemos, Sumar, EH Bildu, Anticapitalistas, Izquierda Unida, CUP, Bloco Nacional Gallego (BNG), etc.

Brésil : Le Parti des Travailleurs, le PCdoB, le PSOL (Parti Socialisme et Liberté) sont représentés du plus haut niveau à la base. Leur alliance a permis en 2022 la victoire de Lula contre Jair Bolsonaro.

Amérique Latine : de nombreuses organisations de gauche et de mouvements sociaux du reste de la région sont bien représentés (Argentine, Mexique, Chili, Colombie, Uruguay, Cuba, Équateur, Pérou, Bolivie, Salvador, Guatemala, etc.).
Asie, Monde Arabe, Afrique et Pacifique : ces régions sont aussi représentées, marquant l'ampleur mondiale du mouvement.

Organisations internationales : on trouve également des représentant-es de l'Internationale Progressiste, la Quatrième Internationale, le Forum de Sao Paulo, qui se retrouvent ensemble dans leur diversité.

Le réseau altermondialiste et académique

ATTAC : On retrouve des sections de différents pays (Argentine, Autriche, Belgique, Espagne, France, Hongrie, Italie, Maroc, Togo).

CADTM (Comité pour l'abolition des dettes illégitimes) : présent dans une trentaine de pays.

Réseaux de recherche et milieux universitaires : Le CLACSO (Conseil latino-américain des sciences sociales), l'IIRE (Amsterdam), ainsi qu'une multitude de professeurs d'université et de chercheur-ses.

Médias : des journalistes, des responsables de médias indépendants et de maisons d'édition.

Les organisations syndicales et de paysan-nes sont aussi bien représentées.

En route vers Porto Alegre (26-29 mars 2026)

Ce mouvement convergera vers la Conférence internationale antifasciste et anti-impérialiste à Porto Alegre. Ce sommet sera l'occasion de transformer ces 555 engagements en actions concrètes pour défendre les classes populaires, la nature, les droits des femmes, des LGBT+, des migrant-es et les peuples opprimés contre un capitalisme jugé « écocidaire » et « inhumain ».

L'appel se conclut sur une exigence morale portée par les signataires : la capacité de ressentir profondément toute injustice commise, où que ce soit dans le monde.

Lire le programme de la conférence

Voir la vidéo d'invitation à la conférence (d'un peu plus d'une minute).

Voir la liste de la centaine d'organisations brésiliennes qui soutiennent la conférence.

Lire l'appel international.

Pour signer l'appel, cliquez ici.

Voir la liste des 230 premiers signataires.

Pour vous pré-inscrire pour participer à la conférence cliquez ici

La liste des nouveaux signataires est ci-dessous.

Deuxième liste de 335 personnalités ( 19 février 2026) qui complète la première liste de 230 personnalités publiée le 20 janvier 2026

Afrique du Sud

1. Ashraf Patel, Institute for Global Dialogue IGD wwwigdorgza (Institut pour le dialogue mondial)
2. Lara Reddy, responsable de la recherche et de l'éducation (organisatrice féministe, éditrice, poète), ILRIG-SA

Algérie

3. Kamel Aissat, Membre du secrétariat national, Parti Socialiste des Travailleurs suspendu (PST)
4. Saadeddine Kouidri, écrivain

Argentine

5. Gloria Liliana Abratte, sindicato Central de trabajadores y trabajadoras de Argentina - CTA (Syndicat central des travailleurs et travailleuses d'Argentine)
6. Carlos Aznarez, Directeur de Resumen Latinoamericano (Résumé latino-américain)
7. Tomás Battaglino, secrétaire aux relations internationales, Fédération universitaire argentine
8. Pablo Bergel, Membre fondateur, ancien candidat à la députation nationale dans la ville autonome de Buenos Aires, PACHAS - Movimiento Ecopolitico por el Buen Vivir (Mouvement écopolitique pour le bien vivre)
9. Jesús Chirino, secrétaire syndical, CTA Villa María et militant social
10. Marta Dillon, journaliste, écrivaine, militante, figure de référence, Columna Mostri
11. Vanessa Dourado, ATTAC Argentina
12. Víctor Ego Ducrot, enseignant, journaliste et écrivain
13. Jaime Gabriel Farji, économiste, IPYPP (ipypporgar)
14. Claudia Favero, secrétaire, Centre culturel Daniel Favero
15. Clarisa Gambera, Féminisme syndical, Asociacion Trabajadores del Estado (Association des travailleurs de l'État)
16. Mario Giorgi, enseignant, journaliste, chercheur, Université nationale d'Avellaneda
17. Nancy (Pantera) Gonzalez, Secrétaire générale, Unión de músicos central de trabajadores Argentina, artistas antifascistas (Union centrale des musiciens travailleurs d'Argentine, artistes antifascistes)
18. Pablo Goodbar, Référent, MULCS en Vientos del Pueblo - Frente por el poder popular (MULCS à Vientos del Pueblo - Front pour le pouvoir populaire)
19. Olga Mónica Gurina, Secretaria general, CTA A central de trabajadores de la argentina autonoma (centrale des travailleurs de l'argentine autonome)
20. Mario Hernandez, journaliste et écrivain, AM Radio del Pueblo, directeur de la maison d'édition Metrópolis
21. Mariano Lanza, économiste, enseignant et chercheur à l'Université nationale de Río Negro
22. Maria Lanese, poète, porte-parole du Centre PEN Argentine
23. Hector Luis Lacreu, géologue engagé politiquement, éducateur à la retraite, Université nationale San Luis
24. Anny Ocoró Loango, enseignante/chercheuse au Conicet, directrice académique, AINALC
25. Eduardo Lucita, Economistas de Izquierda (Économistes de gauche)
26. Cesar Maffei, enseignant à la retraite, militant
27. Eduardo Macaluse, ancien député national
28. Jorge Marchini, économiste
29. Euge Murillo, journaliste et militante LGTBIQ+, Columna Mostri
30. Juan Roberto Robles, Radical indépendant, ancien député de Tucumán, Unión Cívica Radical (Union civique radicale)
31. Marcelo Fabián Rodríguez, secrétaire aux Relations internationales, Parti communiste argentin
32. Pablo Sanseverino, Représentant national, Instrumento Electoral por la Unidad Popular (Instrument électoral pour l'unité populaire)
33. Emilio Taddei, politologue, Groupe d'études sur l'Amérique latine (GEAL)
34. Humberto Luis Toriglia, conseiller, Université nationale
35. Pablo Vommaro, Director Ejecutivo, CLACSO
36. Alberto Wainer, écrivain
37. Marcos Wolman, Mesa Coordinadora Nacional de Organizaciones de Jubilados y Pensionados de Argentina (Table ronde nationale des organisations de retraités et de pensionnés d'Argentine)

Australie

38. Jonathan Strauss, Membre de l'exécutif national, Socialist Alliance (Alliance socialiste)
39. Clive Tillman, responsable industriel, Syndicat des services communautaires et publics

Bangladesh

40. Abdul Awal, directeur exécutif, NRDS Bangladesh
41. SK MOJIBUL HUQ, Directeur, BNSK Syndicat des ouvrières du Bangladesh
42. Nari Sramik Kendra, BNSK Syndicat des ouvrières du Bangladesh

Belgique

43. Minervina Bayon, secrétaire régionale interprofessionnelle, FGTB Liège Huy Waremme
44. Olivier Bonfond, économiste, CCEF
45. Didier Brissa, secrétaire régional interprofessionnel, FGTB Verviers/OstBelgien
46. Christian Jacquemin, Président de la FGTB Verviers/OstBelgien
47. Pablo Laixhay, CADTM
48. Najla Mulhondi, coordination générale, Congodorpen
49. Christine Pagnoulle, ATTAC Belgique
50. Laurent Pirnay, Vice-président, CGSP
51. Nordine Saidi, Fondateur et porte parole, Bruxelles Panthères & Mouvement Citoyen Palestine
52. Jean-René Thonard, volontaire, Entraide & Fraternité
53. Pamela Acevedo Vahos, Avocat, Avocat au Barreau de Bruxelles

Bolivie

54. Juan Carlos Fernández, Direction nationale, PARTIDO SOCIALISTA -
55. Javier Fernandez, Directeur, Accion por los Derechos Humanos (Action pour les droits humains)
56. Alfredo Rada, Coordinateur général, École socialiste communautaire de Bolivie

Bosnie-Herzégovine

57. Tijana Okić, Crvena, Association pour la culture et les arts

Brésil

58. Valerio Arcary, professeur titulaire à l'Institut fédéral de São Paulo (IFSP)
59. Manuela d'Ávila, journaliste, candidate à la vice-présidence du Brésil en
60. Mário Augusto de Azeredo, Coordination nationale, Fortalecer o PSOL (Renforcer le PSOL)
61. Rodrigo Callais, président, syndicat CTB-RS
62. Márcia Campos, secrétaire nationale adjointe, commission coordinatrice du Secrétariat national des femmes du PCdoB
63. Íris de Carvalho, secrétaire à l'organisation, Parti des travailleurs
64. Jussara Rosa Cony, cadre nationale et directrice de CEBRAPAZ-RS
65. Paula Coradi, Présidente nationale du PSOL (Parti Socialisme et Liberté)
66. Matheus Gomes, député de l'État du Rio Grande do Sul, historien, militant du mouvement noir et dirigeant de Resistência/PSOL (Résistance/PSOL)
67. Virgínia Fontes, Historienne, Professeure et Chercheuse, Université Fédérale Fluminense (UFF)
68. Pedro Fuentes, Journaliste et militant, Revista Movimento (Revue Movimento)
69. Ângelo Augusto Schiavo Lunelli, secrétaire adjoint, PCdoB
70. Luiz Marques, membre, Collectif
71. Rosa Maria Marques, Professeure, PUC-SP (Université Pontificale Catholique de São Paulo)
72. Bernadete Menezes, secrétaire générale nationale du PSOL
73. Paulo Renato Menezes, Secrétaire général, AGAPAN (Association gaucha pour la protection de l'environnement naturel)
74. Neida Porfírio de Oliveira, membre de l'exécutif du PSOL/RS
75. Leonel Radde, député à l'Assemblée législative de Rio Grande Do Sul
76. Mariana Riscali, membre de l'exécutif national du PSOL et directrice de la Fondation Lauro Campos et Marielle Franco
77. Maria Liege Santos Rocha, Membre du Comité directeur mondial de la FDIM (Fédération démocratique internationale des femmes) et coordinatrice des relations internationales de l'UBM (Union brésilienne des femmes), Conseil international du Form Social Mondial
78. Renato Roseno, député régional du PSOL dans l'État de Ceará
79. Vanda Souto, militante féministe, professeure-chercheuse à l'UFC, membre du comité municipal du PSOL à Fortaleza
80. Silvana Verissimo, Coordinatrice Générale, Rede Nacional de Mulheres Negras no Combate à Violência (Réseau National de Femmes Noires dans la Lutte contre la Violence)

Burkina Faso

81. Joseph Thiombiano, Président, CBOP

Cameroun

82. Jean Marc Bikoko, Plate Forme d'Information et d'Action sur la Dette (PFIAD)
83. Eric Nyamsi, Internationaliste, Responsable de la coopération, Mabédja-Panafricaniste

Canada

84. Greg Albo, Professeur à l'Université York, coéditeur de Socialist Register (Registre socialiste)
85. Jason Devine, organisateur, enseignant, Calgary Anti-Racist Action (Action antiraciste de Calgary)
86. André Frappier, Rédacteur de Presse-toi à gauche et Canadian Dimension

Catalogne

87. Jaume Asens Llodrà, député européen, Comuns

Chili

88. Pablo Abufom, militant de Solidaridad, porte-parole de la Coordinadora por Palestina
89. Andrés Figueroa Cornejo, Communications, Plataforma Anticapitalista y Popular (Plateforme anticapitaliste et populaire)

Colombie

90. Alí Bantú Ashanti, Directeur du collectif Justicia Racial
91. Julio Cesar Ramírez Camelo, La Flotilla Sumud, Palestine Libre
92. Edinson Mendez, président, SINTRAUNICOL Cali
93. William Gaviria Ocampo, Trésorier national, FENASIBANCOL (Fédération nationale des syndicats bancaires colombiens)
94. Jorge Eliécer Triviño Rincón, vice-président mondial, Union hispanique mondiale des écrivains

Costa Rica

95. Blanche Luchaire Grutter, Membre, Partido Vanguardia Popular de Costa Rica (Parti Avant-garde populaire du Costa Rica)

Cuba

96. Miguel Barnet, écrivain
97. Omar González, escritor, Prix Casa de las Américas (Maison des Amériques), professeur titulaire à l'Institut supérieur des relations internationales
98. Waldo Leyva, poète, Prix national de littérature
99. Nancy Morejón, poète et lauréate du Prix national de littérature
100. Rolando González Patricio, président, Parlement latino-américain et caribéen
101. Omar Valiño, dramaturge et directeur de la Bibliothèque nationale

Danemark

102. Lone Degn, Membre de la direction nationale de Red-Green Alliance (Alliance rouge-verte)

El Savaldor

103. Siman Khoury, Président, Asosacion Salvadoreña Palestina (Association salvadorienne palestinienne)
104. Sigfrido Reyes, Ancien président de l'Assemblée législative, Frente Farabundo Martí para la Liberación Nacional (Front Farabundo Martí pour la libération nationale)

Equateur

105. Hugo González, Coordinateur-Liaison avec d'autres organisations, Red Feminista Ecosocialista (Réseau féministe écosocialiste)
106. José Mora, Avocat, conseiller juridique, Federación de Trabajadores Campesinos FENAC (Fédération des travailleurs agricoles)
107. Leoncio Pazmiño, ancien juge vice-président de la Cour interaméricaine des droits humains, avocat, conseiller juridique
108. Alexis Ponce, Défenseur des droits, dirigeant, Colectivo de Derechos y Comunicación Mujeres Contando (Collectif pour les droits et la communication « Mujeres Contando » (Les femmes racontent)

Espagne

109. Ricard Sánchez Andrés, président, SOS Ribagorza
110. Noelia Adánez, responsable de la rubrique « opinion », quotidien Públicoes
111. Lorena Cabrerizo, Commission confédérale permanente, Anticapitalistas
112. Francisco Calero Romero, président de la section syndicale, UGT
113. Raul Camargo, Commission confédérale permanente, Anticapitalistas
114. Erika González, Coordination, Ecologistas en Acción (Écologistes en action)
115. Quim Boix i Lluch, Unión Internacional de Sindicatos (UIS) de Pensionistas y Jubilados (PyJ) de la FSM (Federación Sindical Mundial)
116. María Mar González Lozano, responsable du département Féminismes, Podemos
117. Manuel Marrero Morales, professeur retraité et ancien député de Podemos (Canaries)
118. Carlos Sánchez Mato, professeur d'économie à l'université Complutense de Madrid, responsable du programme, Izquierda Unida (Gauche unie)
119. Acacio Puig, Collaborateur graphique et analyste, Association Loquesomos, Prisonnier politique anti-franquiste
120. Antonio López Rodríguez, conseiller municipal de Mollet et responsable politique du Parti communiste de Catalogne
121. Alberto Martínez Sánchez, ATTAC Espagne

Eswatini

122. Thokozane Kunene, secrétaire général du Parti communiste du Swaziland

Etats-Unis

123. Sara Almosawi, coprésidente, Jeunes socialistes démocrates d'Amérique (YDSA)
124. Christian Araos, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
125. Eleanor Babaev, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
126. Hayley Banyai-Becker, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
127. Sidney Carlson White, Comité politique national des socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
128. Jeremy Cohan, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
129. Ryan Clancy, membre de l'Assemblée de l'État du Wisconsin, district
130. Cliff Connolly, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
131. Saulo Colón, rédacteur en chef, New Politics
132. Kareem Elrefai, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
133. Cerena Ermitanio, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
134. Abdullah Farooq, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
135. Paul Garver, Comité international, DSA
136. Frances Gill, National Political Committee of the Democratic Socialists of America (DSA)
137. James Hernandez, Comité national de coordination, Jeunes socialistes démocrates d'Amérique (YDSA)
138. Ahmed Husain, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
139. David Jenkins, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
140. Kay Mann, sociologue, historienne, membre du Comité national de Solidarity (Solidarité)
141. John Lewis, Comité politique national des socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
142. Francesca Maria, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
143. Luisa Martínez, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
144. Sarah Milner, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
145. Charles Post, rédacteur en chef de Spectre : A Marxist Journal, membre du collectif Tempest
146. Megan Romer, coprésidente du Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
147. Clayton Ryles, National Political Committee of the Democratic Socialists of America (DSA)
148. Daniel Salup-Cid, coprésident, Jeunes socialistes démocrates d'Amérique (YDSA)
149. Katie Sims, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
150. Ashley Smith, membre du comité national, Tempest Collective (Collectif Tempête)
151. Ashik Siddique, coprésident du Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
152. Ella Teevan, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
153. Andrew Thompson, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
154. Cara Tobe, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
155. Amy Wilhelm, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)
156. Hazel Williams, Comité politique national des Socialistes démocrates d'Amérique (DSA)

France

157. Marie - Hélène Amiable, Maire de Bagneux , PCF
158. Pouria Amirshahi, Député de Paris à l'Assemblée nationale
159. Raphaël Arnault, Député, Porte-Parole de la Jeune Garde/ Parlementaire à La France Insoumise (LFI)
160. Marie-Andrée Auclair, secrétaire, secours populaire français
161. Alain Bihr, sociologue
162. Jennifer-Léonie Bellay, Militante altermondialiste, ATTAC France
163. Emmanuelle Bourgeois, Administratrice, ATTAC France
164. Blaise Boussel, Coordinateur, Riposte Populaire
165. Pierre Cohen, Bureau national, Générations, Ancien député-maire de Toulouse
166. Caroline Coignard, Vigneronne bio, Paysanne syndiquée, La confédération paysanne
167. Marie Contaux, déléguée départementale, FSU-SNUipp
168. Maud Cornet, Secrétaire, Fédération du Parti Socialiste de la Creuse
169. Gérard Delahaye, syndicaliste CGT, militant antifasciste et membre du conseil d'administration de la Fondation Copernic
170. Philippe Diaz, producteur, réalisateur, Cinéma Libre Studio (E-U et Europe) et responsable des éditions La Dissidence (France)
171. Sophie Djigo, Philosophe, Membre du bureau, Coordination Antifasciste pour l'Affirmation des Libertés Académiques et Pédagogiques (CAALAP)
172. Elsa Faucillon, députée Parti Communiste français
173. Fatiha Ferchouche, Cheffe de file LFI, Paris e
174. Mathilde Feld, Députée LFI de la Gironde, Assemblée nationale
175. Franck Gaudichaud, Historien, revue Contretemps Web
176. Andrés Gomez, Secrétaire Général, CGT Beaulieu
177. Catherine Hollard, Militante altermondialiste, Présidence, Attac Rhône
178. Laure Jabrane, prof philo, membre CAALAP (Coordination Antifasciste pour l'Affirmation des Libertés Académiques et Pédagogiques)
179. Anne Joubert, Membre de la direction, Générations
180. Stathis Kouvelakis, philosophe, Membre du conseil scientifique, Institut La Boétie
181. Jean-Yves Lalanne, Secrétaire national, Alliance Pour la République Écologique et Sociale, maire honoraire de Billère
182. Antoine Larrache, resp revue Inprecor, Nouveau Parti Anticapitaliste - L'anticapitaliste
183. Patrice Leclerc, maire de Gennevilliers, PCF
184. Geneviève Lepage, Élue municipale, membre du Réseau des Éluses insoumises et Citoyennest, LFI
185. Gustave Massiah, membre fondateur, Cedetim/Ipam
186. Akli Mellouli, sénateur du Val de Marne
187. Koldo Mendi, Membre du Conseil Politique National, Nouveau Parti Anticapitaliste - L'anticapitaliste
188. Agnès Moussion, militante altermondialiste, ATTAC France
189. Michel Nebout, Secrétaire général, Cgt Educ'Action
190. Soraya Ouidji, Élue indépendante à la ville de Strasbourg
191. Roland Pavot, Administrateur principal, La Forge de l'Opinion, France
192. Noam Peter, Membre de la coordination nationale, responsable stratégie, La jeunesse Communiste
193. Juliana San Geroteo, Élue locale, Parti politique Générations
194. Sarah Scalbert, Avocate en droit des étrangers, Cabinet terravocats
195. Anthony Smith, Député européen, La France Insoumise
196. José Luis Torres, militant antifasciste, secrétaire fédéral, SUD PTT
197. Eric Valade, Membre C E Conf, CGT
198. Christiane Vollaire, philosophe, Membre bureau CAALAP (Coordination Antifasciste pour l'Affirmation des Libertés Académiques et Pédagogiques)
199. Abdourahman Waberi, Écrivain et activiste
200. Béatrice Whitaker, Représente la FASTI à la Conférence Antifasciste en mars à Porto Alegre, Fédération de solidarité avec Toutes les Immigrées (FASTI)

Grèce

201. Yannis Felekis, TPT- (Fourth International Programmatic Tendency -greek FI section)

Guadeloupe

202. Ali Méril, Secrétaire général adjoint, Union populaire pour la libération de la Guadeloupe

Guatemala

203. Luis Soto, président, coopérative COOSINFRO

Hongrie

204. Matyas Benyik, président de l'association ATTAC Hongrie
205. Péter Dr Farkas, ancien président de la Société Karl Marx (Hongrie)
206. Vera Zalka, militante, Forum social hongrois

Inde

207. Arka Bhaduri, fondateur, The Hammer (Le Marteau)
208. Leena Dabiru, bénévole, Anhad (Anhad)
209. Partha Dasgupta, rédacteur, ganavarta, organe de Revolutionary Socialist Party (RSP) (Parti socialiste révolutionnaire)
210. Ramesh Patnaik Donkada, co-organisateur, Meluko Andhra Pradesh (Meluko Andhra Pradesh)
211. Aparna Ghosh, comité de rédaction, Alternative Viewpoint (Point de vue alternatif)
212. Joseph Victor Raj P, organisateur, Puducherry Environment Council (Conseil de l'environnement de Puducherry)
213. Nowfal Md Safiulla, membre du comité central, Revolutionary Socialist Party (RSP) (Parti socialiste révolutionnaire)
214. Mahesh Sharma, conseiller, Aashray Adhikar Abhiyan (Campagne pour le droit au logement)
215. Vinod Shetty, coordinateur, ACORN

Indonésie

216. Maria Pakpahan, cofondatrice, RUMPUN Tjoet Njak Dien Yogyakarta
217. Regi Yoga Pratama, Campagne et plaidoyer, WALHI (véhicule environnemental indonésien) Îles Bangka Belitung
218. Ichal Supriadi, Secrétaire général, Asia Democracy Network

Italie

219. Sergio Bellavita, responsable Union Syndicale de Base (USB) Pouilles (sud de l'Italie)
220. Fabrizio Burattini, Comité national, Sinistra Anticapitalista (Gauche anticapitaliste), Coordinateur du site refrattariolink
221. Giovanni De Giglio, Autogestione in Movimento (Autogestion en mouvement), Fuorimercato (Hors marché)
222. Stefano Risso, membre du Conseil national, Attac Italie

La Réunion

223. Marie Christine Martz, ATTAC, Collectif des Citoyens Etang Sale
224. Yogananda Thirapathi Appadu, médecin

Malaisie

225. Jerald Joseph, Directeur, Centre Komas

Mali

226. Ousmane Diarra, Coordinateur, Associations Malienne des Expulsés ( AME )

Maroc

227. Omar Aziki, Secrétaire général, ATTAC CADTM Maroc
228. Omar Radi, journaliste, ATTAC-CADTM Maroc

Martinique

229. Béatrice Bellay, Députée, Assemblée Nationale Française, membre du groupe socialiste
230. Michèle Cidalise-Montaise, Secrétaire, Rèspé (Résistance Espoir Émancipation)
231. Joel Fardin, Délégué, Union Solidaires Martinique
232. Philippe Pierre-Charles, Groupe Révolution Socialiste

Mexique

233. Carmen Aceves, démocrate, féministe, chercheuse, UNAM
234. José Luis Hernández Ayala, socialiste et syndicaliste, membre du Movimiento Socialista del Poder Popular (Mouvement socialiste du pouvoir populaire)
235. Jorge Armando Carranza, membre de l'INDASS (Intégrateur national pour le développement agricole)
236. Fidel Chávez, Président, Braceros en vida queremos nuestro pago ! (Nous, les braceros, voulons être payés de notre vivant !)
237. Gilberto Conde, Secrétaire général du SIPRIN Colmex, Sindicato gremial de profesores e investigadores Colmex
238. Héctor De la Cueva, conseiller syndical et promoteur de diverses organisations sociales nationales et internationales, CILAS
239. José Luis Rojas Diaz, Organización Nacional del Poder Popular (Organisation nationale du pouvoir populaire)
240. Héctor Díaz-Polanco, président de Morena Mexico City
241. Alfredo López Domínguez, ancien militant et fondateur du GCI-PRT, activiste et professeur d'université
242. José Ernesto Fortanel Hernández, militant, Parti socialiste mexicain
243. Marcos Fuentes Franco, coordinateur du Forum national des militants du Morena
244. Víctor Álvarez Gibanel, membre du Syndicat des téléphonistes de la République mexicaine
245. Maria Guadalupe Gómez, journaliste
246. Felix Hernández Gamundi, porte-parole, Comité
247. Benito Mirón Lince, membre de la Coalition pour l'annulation des intérêts de la dette publique
248. Andrés López, militant de base, Morena
249. Elizabeth Enriquez Martinez, féministe
250. Veka García Martínez, coordinatrice de la politique internationale du parti Morena
251. Fabricio Mejía Madrid, journaliste et écrivain
252. Lesly Solís Mendoza, militante écosocialiste, MSP
253. Molay Maza Ontiveros, militant, Semilleros de Conciencias-morena (Pépinières de consciences-morena)
254. Victor Quintana, coordinateur, Comisión de Solidaridad y Defensa de los Derechos Humanos, AC (Commission de solidarité et de défense des droits humains, AC)
255. Roberto Romero, Coordinateur général, Collectif Ensenada Se Mueve
256. Edgard Sánchez, membre du Comité central du PRT (Parti révolutionnaire des travailleurs)
257. Oscar Ugarteche, chercheur principal, UNAM
258. Nestor Vazquez Mejia, militant, COCYP (Centrale des organisations paysannes et populaires)
259. Aline Zunzunegui, coordinatrice nationale, Fight Inequality Alliance (Alliance contre les inégalités)

Norvège

260. Don Kalb, professeur à l'université de Bergen

Pakistan

261. Faizan Aziz, secrétaire adjoint, Fédération nationale des étudiants du Jammu-et-Cachemire
262. Awais Qarni, Asian Marxist Review (Revue Marxiste Asiatique)
263. Arslan Shani, Fédération socialiste du Jammu-et-Cachemire, JKNSF
264. Farooq Sulehria, rédacteur en chef du Daily Jeddojehad (Quotidien de la lutte)
265. Abdul Khaliq Syed, personne de référence CADTM Pakistan
266. Farooq Tariq, président du parti Haqooq Khalq au Pakistan
267. Umair Umair, membre du cabinet central, NSF

Paraguay

268. Techi Cusmanich, Red de Intelectuales Artistas y Movimientos Sociales en defensa de la humanidad (Réseau d'intellectuels, d'artistes et de mouvements sociaux pour la défense de l'humanité), Red Continental Latinoameticana y Caribeña de Solidaridad con Cuba y las Causas Justas (Réseau continental latino-américain et caribéen de solidarité avec Cuba et les causes justes)

Pays-Bas

269. Aschwin van den Abeele, écrivain
270. Kees Hudig, responsable du site globalinfonl
271. Alex de Jong, codirecteur de l'IIRE Amsterdam
272. Maral Jefroudi, codirectrice de l'IIRE Amsterdam
273. Sanne Maassen van den Brink, co-présidente, Mokum Tegen Fascisme (Mokum Contre le Fascisme)
274. Alejandra Slutzky, coordinatrice, Plateforme Stop Racisme et Fascisme
275. Ilse Terheggen, Coordinator, tête de liste, MERA Leeuwarden

Pays Basque

276. Xabier Barber del Río, syndicat Esk EH Bildu
277. Jesus Uzkudun Illarramendi, Porte-parole, Asviamie asociación de víctimas del amianto (Asviamie association des victimes de l'amiante)
278. Amaia Nikolas, Porte-parole, Sare Antifaxista (Réseau antifasciste)
279. Joxe Iriarte Zabaleta, « Bikila », militant, Alternatiba

Pérou

280. Kiri Escobar, compositeur interprète du groupe septiembre 2000, CANTO DE TODOS

Pologne

281. Paweł Szelegieniec, chercheur en économie politique et histoire sociale, auteur socialiste
282. Roland Zarzycki, Université Wroclaw

Portugal

283. José Falcão, SOS Racismo (SOS Racisme)
284. António Manuel Cruz Tavares Meyrelles, capitaine à la retraite, marine de guerre portugaise

Porto Rico

285. Ruth Arroyo, Democracia Socialista Puerto Rico (Démocratie socialiste Porto Rico)
286. Roberto Torres Collazo, Activiste, Latinos y Latinas Por el Cambio Social (Latinos et Latinas pour le changement social)
287. Nelson Diaz, Membre, Guarda Rio
288. Eva Lourdes Ayala Reyes, présidente, EDUCAMOS (Nous éduquons)
289. Jaime Torres, Propriétaire, éditeur et journaliste, Prensa Sin Censura (Presse sans censure)

Québec

290. Amir Khadir, Ex porte-parole et député de Québec solidaire
291. Bernard Rioux, militant écosocialiste, Rédacteur, Presse-toi à gauche !

République Démocratique du Congo

292. Luc Mukendi, Coordinateur, CADTM Lubumbashi/ RDC

République Tchèque

293. Shifa Herko, philosophe, journaliste, organisatrice communautaire pour les immigrants

Royaume-Uni

294. Nika Dubrovsky, écrivaine, Institut David Graeber

Russie

295. Kseniia Kagarlitskaia, fondatrice de Freedom Zone, fille de Boris Kagarlitsky

Sahara Occidental

296. Ahamed Mulay Ali Hamadi, ambassadeur représentant au Brésil, Front POLISARIO

Sénégal

297. Mamadou Diouf, Militant anti impérialiste, Acteur société civile, Coordinateur, forum social
298. Chérif Salif Sy, Directeur Forum Tiers Monde fondé par Samir Amin

Slovénie

299. Lucien Perpette, Militant, IVe Internationale

Soudan

300. Ihsan Fagiri hassan, membre de l'Union des femmes soudanaises, fondatrice du mouvement « No to women oppression » (Non à l'oppression des femmes)

Sri Lanka

301. Ishankha Singha Arachchi, membre de l'Exco, journaliste indépendant / syndicaliste
302. Tilakasiri GVD, Président, FTUDC SL, Centre pour le développement des syndicats libres
303. Rathnarajah Nalini, Directeur exécutif, Women's Development Innovators and Fighting Inequality Alliance (Alliance pour le développement des femmes, l'innovation et la lutte contre les inégalités)
304. Dhanusha Pathirana, Consultant, Fondation Droit et société

Suède

305. Tord Björk, militant pour l'environnement et la paix, membre de la direction d'Artister för fred (Artistes pour la paix)
306. Umar Hayat, porte-parole du Front de libération du Jammu-et-Cachemire (JKLF)
307. Andreas Malm, professeur agrégé d'écologie humaine, Université de Lund

Suisse

308. Jean Batou, Professeur émérite d'histoire internationale, Responsable de rédaction, Marxch
309. Claude Calame, Directeur d'études, EHESS, Commission migrations, ATTAC LDH
310. Antoine Dubiau, auteur d'Écofascismes
311. Térence Durig, Secrétaire politique, solidaritéS
312. Tamara Knezevic, syndicaliste, militante de la Grève féministe Suisse
313. Meriam Mastour, activiste, juriste et spécialiste droits humains
314. Philipp Schmid, direction nationale, Bewegung für den Sozialismus/Mouvement pour le socialisme
315. Aude Spang, Militante, Grève féministe, Syndicat Unia, Collectif Solidarité Palestine
316. Timothée Wuillemin, Médecin, Membre de médecins pour le climat

Tunisie

317. Arroi Baraket, Journaliste et militante féministe
318. Mahmoud Chalbi, Indépendant, Agitateur artistique

Turquie

319. Uraz Aydin, Journaliste, ex-universitaire signataire de la pétition des “Universitaire pour la paix”
320. Can Atalay, Député incarcéré (depuis ), Türkiye İşçi Partisi/Parti Ouvrier de Turquie (TİP)
321. Yiğit Bener, Écrivain
322. Hakan Gunes, membre du CC, secrétaire du Comité des relations internationales, Parti Ouvrier de Turquie (TİP)
323. Mehmet Tas, écrivain et professeur retraité, Admin, Unity and Solidarity for Democracy Platform (Plateforme « Unité et solidarité pour la démocratie »)
324. Hakan Tahmaz, Président, Barış Vakfı (Fondation de la Paix)

Uruguay

325. Ana Maria Araujo Felice, porte-parole de la CxP, Coordinacion x Palestina (CxP, Coordination pour la Palestine)
326. Gabriel Portillo, membre de la direction, Pvp
327. Miguel Suárez, Lucha, MLN Tupamaros, El Oriental

Pays Valencia

328. Vicent Maurí Genovés, Président, Intersindical Solidària (Inter-syndicale Solidaire)
329. Vicent Marzà i Ibáñez, député européen pour Compromís, Pays valencien

Venezuela

330. Yhonny García Calles, Mouvement national d'amitié et de solidarité mutuelle Venezuela Cuba
331. Oscar Feo, professeur à l'université Carabobo au Venezuela et chercheur au CLACSO
332. Percy Katari, CONAICOP (Conseil national et international de la communication populaire)
333. Pedro Vargas, Coordinateur, Coalición de Tendencias Clasista (Coalition des tendances classistes)
334. José León Uzcátegui, Coordinateur, Red de Salud Colectiva (Réseau de santé collective)

Abya Yala

335. Myriam Hernandez, Coordinatrice régionale, Alianza contra la Desigualdad - Abya Yala (Alliance contre l'Inégalité - Abya Yala (Abya Yala)

Liste de plus de 900 activistes et citoyen-nes motivé-es
337. Tafadzwa Choto, University of Johannesburg (Afrique du Sud)
338. Ismail Lagardien, Écrivain (Afrique du Sud)
339. Nick Marx (Afrique du Sud)
340. Hugo Antonio Blasco, Mesa Coordinadora Jubilados y Pensionados RA (Comité de coordination des retraités et pensionnés RA) (Argentine)
341. Manuel Gutierrez, Mesa Organizaciones de jubilados y pensionados (Comité de coordination des retraités et pensionnés RA) (Argentine)
342. Oscar Lascano, Primer vocal, Corjub (Argentine)
343. Eduardo Aibar, musicien (Argentine)
344. Irene Alperovich (Argentine)
345. Laura Alperovich (Argentine)
346. Silvina Gabriela Inchauspe, Militante, DDHH (Argentine)
347. Cristina Antic, Participante, MarMe (Argentine)
348. Daniel Baigorria, économiste, professeur à l'université de Buenos Aires (Argentine)
349. Marcelo Bagnati, directeur du centre culturel El Cántaro (Argentine)
350. Marcelo Ricardo Baltore, Citoyen du monde (Argentine)
351. Lauria Barrionuevo, employée, Universidad Buenos Aires (UBA) (Argentine)
352. Alberto Baulina, architecte, conseiller, Faculté d'architecture (UNC) (Argentine)
353. Isabel Béjar (Argentine)
354. Maria Julia Bertomeu, chercheuse, Conicet UBA (Argentine)
355. José Luis Blanco, Militant, Asamblea de J B Justo y Corrientes (Assemblée de J B Justo et Corrientes) (Argentine)
356. Carlos Borzi, retraité (Argentine)
357. Marisa Burlastegui, assistante sociale, professeure-chercheuse à l'UNMDP, retraitée (Argentine)
358. Marcos Cacciamani, Mateada por la Memoria (Argentine)
359. Marcos Cansinos (Argentine)
360. Griselda Olga Castro, enseignante à la retraite (Argentine)
361. Juan Clivio (Argentine)
362. Adriana Rodríguez Duran, Collaboratrice diplômée, Centre interdisciplinaire de recherche sur le genre (CINIG), UNLP (Argentine)
363. Aria Cristona Dufour (Argentine)
364. Nelida Noemi Duranti, enseignante à la retraite et poète, La Internacional de Escritoras y Escritores Insurgentes (LIEI) (L'Internationale des écrivains insurgés (LIEI)) (Argentine)
365. Jose Octavio Estevez, Militante social, Miembro Espacio Chacabuco Posadas, Misiones (Argentine)
366. Roberto Fajardo (Argentine)
367. Jaime Gabriel Farji, économiste, IPYPP (ipypporgar) (Argentine)
368. Lucrecia Fernandez, militante, retraitée - kirchnériste (Argentine)
369. Maria Alejandra Fernandez (Argentine)
370. Luis Enrique Fervari, Activiste, Activo Internacionalista por los Derechos de los Pueblos - AIPDPL (Actif internationaliste pour les droits des peuples - AIPDPL) (Argentine)
371. Hugo Ferullo (Argentine)
372. Mabel Franzone, chercheuse (Argentine)
373. Liliana Andrea García (Argentine)
374. Ernesto Garrote (Argentine)
375. Domingo Garro, affilié à SUTeBA (Argentine)
376. Maria Fernanda Gamallo (Argentine)
377. Mónica Hidalgo (Argentine)
378. Cintia Ini, psychanalyste (Argentine)
379. Silvia Cristina Leanza, Ecosur - Ecologia cultura y educacion desde los pueblos del sur (Ecosur - Écologie, culture et éducation depuis les villages du sud) (Argentine)
380. Fidel Lerner (Argentine)
381. Marisa Lombardi, assistante sociale spécialisée dans les addictions et la violence sexiste, militante sociale (Argentine)
382. Guillermo Luchtenberg, médecin néonatologiste à la retraite (Argentine)
383. Marcos Mannucci, professeur, Université nationale de Patagonie australe - Unité académique Río Turbio (Argentine)
384. Beatriz Estela Morales, Participante, Asamblea Plaza Almagro (Assemblée Plaza Almagro), Retraitée (Argentine)
385. Lucia Mildenberger (Argentine)
386. Laura Minaker (Argentine)
387. Marcelo Montiel (Argentine)
388. Pablo Moreno (Argentine)
389. Carlos Muhn (Argentine)
390. Hugo Alberto Muñoz (Argentine)
391. José Nasser (Argentine)
392. Mirta Ochoa (Argentine)
393. Elena Peton, journaliste (Argentine)
394. Patricia Viviana Quezada, militante pour les droits humains (Argentine)
395. Maria Luisa Quercia (Argentine)
396. Stella Maris Quinteros, chef d'entreprise (Argentine)
397. Dr Juan Carlos Radovich, anthropologue/chercheur - Professeur, CONICET/UBA (Argentine)
398. Carlos Daniel Resio, Militant, Espacio Chacabuco (Misiones - Argentina) (Argentine)
399. Luis Riolobo (Argentine)
400. Beatriz Rosón, écrivaine (Argentine)
401. Digna Ruiz Diaz, Mimicha (Argentine)
402. Horacio Sada, travailleur social à la retraite (Argentine)
403. Agustín Saiz, Membre fondateur de la Bibliothèque populaire antifasciste (Argentine)
404. Pimpe Josefa Salazar (Argentine)
405. Gabriel El Sayer (Argentine)
406. Gabriel Sequeira, Coordinateur, Canto de Todos (Le chant de tous) (Argentine)
407. Yanko Silva, Integrante, Dúo Sigilos (Argentine)
408. Josefa Suárez (Argentine)
409. Claudia Tattoli (Argentine)
410. Gustavo Adrian Teres, Secrétaire adj régional Rosario Professeur, CTA A Central de Trabajadores Argentina Autonoma (Centrale des travailleurs argentins autonomes) (Argentine)
411. Raul Torres, Arditi del Popolo (Les Arditi du Peuple) (Argentine)
412. Mauricio Javier Vago (Argentine)
413. Maria Romina Valente, Integrante, Dúo Sigilos (Argentine)
414. Rita Ines Villa, enseignante à la retraite (Argentine)
415. Wilfried Hanser, Membre de Sozialistische Alternative (Alternative socialiste) (Autriche)
416. Lovely Yesmin, President, Readymade Garments Workers' Federation (Bangladesh)
417. Sarah Ungaro, membre de MOCICA (Belgique)
418. Jean-Jacques Grodent, Militant, Société civile (Belgique)
419. Jean Lazard (Belgique)
420. Marie Blairon, Militante, Gauche anticapitaliste (Belgique)
421. Sarah Bosman (Belgique)
422. Geneviève Bosman (Belgique)
423. Jean-Louis Berwart, Avocat au Barreau de Bruxelles (Belgique)
424. Mariella Caponnetto (Belgique)
425. Robert Charlier, Professeur, Université de Liège (Belgique)
426. Alain Content, Professeur honoraire, Université libre de Bruxelles (Belgique)
427. Philippe Cornet (Belgique)
428. Nicolas Dandois (Belgique)
429. Sacha Dehoux (Belgique)
430. Michèle Dehaen, Retraitée, FGTB (Belgique)
431. Diane De Marneffe (Belgique)
432. Perrine Depret (Belgique)
433. Ginette Dupont (Belgique)
434. Romina Fegatilli (Belgique)
435. Jacques Gaspers (Belgique)
436. Cora Gillet (Belgique)
437. Odette Goffard, Présidente, Asbl Pierreuse et Ailleurs (Belgique)
438. Lula Harcq, Étudiante, Université Libre de Bruxelles (Belgique)
439. Christiane Herman, citoyenne, ATTAC Liège (Belgique)
440. Mohamed Herroudi (Belgique)
441. Magali Hudlot (Belgique)
442. Arthur Jobé, Éducateur, Service accrochage scolaire (Belgique)
443. Cheyenne Jorquera, Membre, ABP/ Harpies, société civile (Belgique)
444. Valérie-Anne Lahaye (Belgique)
445. LORI Lambot, Petite main, FAL (Belgique)
446. Guy Leboutte, blogueur condrozbelgecom (Belgique)
447. Catherine Lenaers (Belgique)
448. Monique Lermusiaux, Militante pensionnée, CGSP-ALR Bruxelles (Belgique)
449. Veronique Lhoir (Belgique)
450. Julie Lombe, poétesse, care activist (Belgique)
451. Pierre Marissal, Chercheur, Université libre de Bruxelles (Belgique)
452. Mael Mathonet, Papa, dentiste et musicien (Belgique)
453. Francine Mestrum, chairperson, Global Social Justice (Belgique)
454. Yves Mulleneers (Belgique)
455. Vincent Périlleux (Belgique)
456. Maxime Perriot, CADTM (Belgique)
457. Thi Phan (Belgique)
458. Johan Proot, Bénévole, Oxfam (Belgique)
459. Michel Regnier (Belgique)
460. Daniel Rommes (Belgique)
461. Carole Savoie, Co-direction, Theatre CreaNova (Belgique)
462. Véronique Sio (Belgique)
463. Christine Tribolet (Belgique)
464. Alain Van Praet (Belgique)
465. Maximilien Van de Wiele, Militant, Artiste, Gauche Anticapitaliste (Belgique)
466. Pierre Zurstrassen (Belgique)
467. Oswaldo Rojas, Membre, Bolivia Pro Palestina (Bolivie pro-Palestine) (Bolivie)
468. Baco Vacaflores, indépendant (Bolivie)
469. Ana Paula Abreu (Brésil)
470. Jacqueline Alcântara, Militante, PT (Parti des Travailleurs) (Brésil)
471. Leonidas Cabral Albuquerque, Militante, PCdoB - RS (Parti Communiste du Brésil - Rio Grande do Sul) (Brésil)
472. Rogério Alves, Coordinateur, Secteur Science, Technologie et TIC du PT (Parti des Travailleurs) (Brésil)
473. Albertina Gonçalves Assis, Représentante syndicale, APEOESP (Syndicat des Enseignants de l'État de São Paulo) (Brésil)
474. Ana Maria Blanques, Psychologue Sociale (Brésil)
475. Silvia Helena S Borelli, Enseignante, Pontifícia Universidade Católica de São Paulo (PUC-SP) (Université Pontificale Catholique de São Paulo) (Brésil)
476. Cristina Cavalcante, Professeure Collaboratrice / Post-doctorante, Universidade Estadual de Londrina (Université d'État de Londrina) (Brésil)
477. Vânia Alves Martins Chaigar, Professeure, Universidade Federal do Rio Grande - FURG (Université Fédérale de Rio Grande) (Brésil)
478. Marli Conzatti, Militante organique, Partido dos Trabalhadores POA (Parti des Travailleurs Porto Alegre) (Brésil)
479. Emanuel Schmidt Corrêa, Trésorier, Associação Mães e pais pela democracia - AMPD (Association Mères et pères pour la démocratie) (Brésil)
480. Diéssica Da Costa Pires (Brésil)
481. Marcelo Dantas, Militant, Movimento Policiais Antirracistas (Mouvement Police Antiraciste) (Brésil)
482. Atilio Dengo (Brésil)
483. Teresa de Jesus Reckziegel de Lucena, Conseillère, Coletivo Planta Sonhos (Collectif Planta Sonhos) (Brésil)
484. Vinicius Eckert, PT (Parti des Travailleurs) (Brésil)
485. Roger Sauandaj Elias, Directeur des affaires de la carrière enseignante de l'EBTT à l'ADUFRGS Sindical (Syndicat des Enseignants de l'Université Fédérale du Rio Grande do Sul) (Brésil)
486. Amyra El Khalili, Fondatrice/Éditrice, Movimento Mulheres pela Paz na Palestina (Mouvement Femmes pour la Paix en Palestine) (Brésil)
487. Rafael Brum Ferretti, Président, Associação das Feiras Unidas (Association des Foires Unies) (Brésil)
488. Chirlei Werkhausen Fischer, Responsable Légale, Conseil Directeur de l'Associação Estadual Carlos Dorneles (Association d'État Carlos Dorneles) (Brésil)
489. Gabriel Galli, Secrétaire LGBT du PT Porto Alegre, Secrétariat LGBT PT POA (Parti des Travailleurs Porto Alegre) (Brésil)
490. Alain Geffrouais, MES/PSOL/Emancipa (Mouvement de Gauche Socialiste/Parti Socialisme et Liberté/Emancipa) (Brésil)
491. Luciano Giambastiani (Brésil)
492. Marcelo Giordan Santos, Professeur, Universidade de São Paulo (Université de São Paulo) (Brésil)
493. Alexandre Guedes, Président, Sindicato dos Artistas e Técnicos de Espetáculos de Diversões - SATED/PB, Artiste, Avocat, Philosophe et Éducateur (Syndicat des Artistes et Techniciens du Spectacle) (Brésil)
494. Maria Helena Guimarães Pereira, Professionnelle Indépendante, Journaliste (Brésil)
495. Jurema Louzada Alves Ju, Coordination, UNMP (Union Nationale des Femmes du Peuple) (Brésil)
496. Roberto Antonio Liebgott Liebgott, Représentant au Rio Grande do Sul - Cimi Sul, Conselho Indigenista Missionário (Conseil Missionnaire Indigéniste) (Brésil)
497. Ricardo Lucena, Professeur d'université, Coordinateur, Liga Andarilha (Ligue Errante) (Brésil)
498. Ligia Bernardo Machado, Activiste, Debt for Climate (Dette pour le Climat) (Brésil)
499. Cristiane Machado Marques, Militante, MES PSOL (Mouvement pour une Socialisme/Parti Socialisme et Liberté) (Brésil)
500. Naida Celi Dos Santos Machado (Brésil)
501. Luíza Maffei, Étudiante, militante de gauche, mouvement social (Brésil)
502. Silvia Helena Marchesan, Agente Municipale Retraitée (Brésil)
503. Francisca Maria De Farias Martins, Membre, Coletivo de mulheres (Collectif de femmes) (Brésil)
504. Eber Marzulo, Coordinateur, Professeur Universidade Federal do Rio Grande do Sul, Groupe de Recherche Identité et Territoire (Université Fédérale du Rio Grande do Sul) (Brésil)
505. Eremi Fátima Da Silva Melo, UISMM (Union Internationale des Syndicats des Métallurgistes) (Brésil)
506. Luiz Müller, Coordinateur, REDE SOBERANIA, Blogueiro (RÉSEAU SOUVERAINETÉ) (Brésil)
507. Jussara Nascimento de Oliveira, Productrice Culturelle, Coletivo Rede Maria Bueno (Collectif Réseau Maria Bueno) (Brésil)
508. Giovani Oliveira, Attaché Parlementaire, Assembleia Legislativa / RS (Assemblée Législative / Rio Grande do Sul) (Brésil)
509. Michele Fernandes de Oliveira, Dirigeante syndicale, Sindicato dos Empregados do Comércio (Syndicat des Employés du Commerce) (Brésil)
510. Celso Toscano Paz, Historien, Professeur et Gestionnaire Public (Brésil)
511. Luiz Claudio Portinho Dias, éditeur, Voz Trabalhadora (Voix Travailleuse) (Brésil)
512. João Carlos Prytoluk, Président du PT à Cidreira/RS, Partido dos Trabalhadores (Parti des Travailleurs) (Brésil)
513. Zé Reis, membre du Directoire, Partido dos Trabalhadores (Parti des Travailleurs) (Brésil)
514. Jann Ribeiro, Président, Ponto de Cultura Flor do Mato (Point de Culture Fleur du Maquis) (Brésil)
515. Carlos Roberto Castro de Jesus Roberto, Directeur, Sepe-RJ (Syndicat des Enseignants Publics de Rio de Janeiro) (Brésil)
516. João Evangel Rosa, Militant, Partido dos trabalhadores (Parti des Travailleurs) (Brésil)
517. Juliano Roso, Président, IDC Instituto Democracia e Cidadania (Institut Démocratie et Citoyenneté) (Brésil)
518. Glaura Pinheiro Rufilo, Avocate bénévole et Activiste pour les Droits Humains, Me Too (Me Too) (Brésil)
519. Sérgio Sant'Anna, Vice-président de la Commission de Droit de l'Intégration, Instituto dos Advogados Brasileiros - IAB (Institut des Avocats Brésiliens) (Brésil)
520. Gabriela Sarmet, Coordinatrice, cosmopolíticas (cosmopolitiques) (Brésil)
521. Jose Henrique Schwengber, Coordinateur Général, SOS VIAMÃO (SOS VIAMÃO) (Brésil)
522. Danilo Serafim, professeur, coordination TLS/MES (Travail, Socialisme et Liberté / Mouvement pour une Socialisme) (Brésil)
523. Prof Dora silva, Directoire d'État, APEOESP (Syndicat des Enseignants de l'État de São Paulo), TLS (Travail, Socialisme et Liberté) (Brésil)
524. Jurandir Silva, Direction d'État RS, MES PSOL (Mouvement pour une Socialisme/Parti Socialisme et Liberté) (Brésil)
525. Rodrigo Nickel, Coordinateur National, Rede Emancipa Movimento Social de Educação Popular, Militant du MES/PSOL (Réseau Emancipa Mouvement Social d'Éducation Populaire) (Brésil)
526. Sara Soares, Organisatrice, Feira Bella Ciao (Foire Bella Ciao) (Brésil)
527. Etevaldo Souza Teixeira, Secrétariat aux Finances, PSOL/RS (Parti Socialisme et Liberté/Rio Grande do Sul) (Brésil)
528. Roberto Torres Collazo, Éditeur du collectif de la revue Cambio Social (Changement Social) (Brésil)
529. Marcus Vianna, Membre de la Coordination Nationale, Rede Emancipa de Educação Popular (Réseau Emancipa d'Éducation Populaire) (Brésil)
530. Cristina Gross Villanova, Avocate, Coordinatrice, Comitê Estadual Contra a Tortura RS (Comité d'État Contre la Torture RS) (Brésil)
531. Joseph Thiombiano, Président, CBOP (Burkina Faso)
532. Oscar Medrano (Canada)
533. William Oates (Canada)
534. François Perron, Militant, FSSS CSN (Fédération de la santé et des services sociaux - Confédération des syndicats nationaux) (Canada)
535. Anton Burgués, Bénévole associatif, Supercoopera (Supercoopéra) (Catalogne)
536. Feliu Madaula Canadell, Équipe de gestion, Supercoopera (Supercoopéra) (Catalogne)
537. Jordi Panyella Carbonell, Éditeur, Pol·len edicions (Éditions Pol·len) (Catalogne)
538. Antoni Soy Casals, Professeur d'Économie Appliquée retraité, Universitat de Barcelona (Université de Barcelone) (Catalogne)
539. Jose Luis Negreira, Enseignant (Catalogne)
540. Jaime Caupolicán Peñaloza Carrasco, Autogestión, Independiente Chile (Autogestion, Indépendant Chili) (Chili)
541. Alba Granada north africa sinia benigassan, activiste anti-impérialiste, bureau d'information Alba Granada north africa (Bureau d'information Alba Granada Afrique du Nord) (Chili)
542. Patricia Jerez, Écrivaine (Chili)
543. David Escobar, Représentant des Enseignants, Sintraunicol - Univalle (Syndicat des Travailleurs de l'Université du Cauca - Université de la Vallée) (Colombie)
544. Danuil Antonio Gomez Padilla, Représentant légal, Grup GN SAS (Groupe GN SAS) (Colombie)
545. Darío González P, Chercheur, INDEPAZ (Colombie)
546. Oswaldo Guayasamín, Directeur, Fundación Desde Abajo (Fondation Par le Bas) (Colombie)
547. Marcela Lemarie, Art, Indépendante (Colombie)
548. León Martínez Arrieta, Coordinatrice Progressiste de l'Atlantique (Coordinatrice Progressiste de l'Atlantique) (Colombie)
549. Alejandro Quintero Galeano, Membre actif, Asmedas (Association des Médecins du Valle del Cauca) (Colombie)
550. César Torres (Colombie)
551. Anne-Laure Cristofari, A Manca (A Manca) (Corse)
552. Valérie Letondor, Adhérente, Corsica Palestina (Corsica Palestina) (Corse)
553. Amparo Diaz (Costa Rica)

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24.03.2026 à 11:43

Une guerre qui a dépassé les frontières de l'Iran

Houshang Sepehr

La guerre dévastatrice menée par les États-Unis et Israël contre la République islamique d'Iran s'est transformée en une crise transrégionale, voire mondiale. Elle a non seulement frappé les infrastructures iraniennes et bouleversé la vie de plus de quatre-vingt-dix millions de personnes, mais elle a aussi mis en péril le marché mondial de l'énergie et la sécurité maritime, tout en exacerbant les tensions au sein de l'OTAN et bouleversé le statu quo politique mondial.

Tiré d'Europe solidaire sans frontière.

Le gouvernement américain se trouve dans une situation délicate. Engagé dans une guerre lui ayant coûté un milliard de dollars par jour il ne peut s'en retirer facilement, car il n'est pas en mesure de claironner qu'il a remporté une « victoire ». Pour Washington, tout retrait sans résultat tangible serait perçu comme une défaite politique. Et plus le conflit se prolonge, plus le coût d'une sortie de guerre devient élevé. De son côté, le régime iranien se bat pour sa « survie ».

Cette dynamique rend le conflit plus long, plus coûteux et plus dangereux.

Parmi toutes les conséquences de ce conflit, la crise provoquée par la fermeture du détroit d'Ormuz est sans doute le fait le plus marquant à l'échelle mondiale. Ce passage maritime constitue en effet l'une des artères principales du transit énergétique mondial. Toute perturbation majeure n'affecte pas seulement l'Iran, les pays du Golfe ou les États-Unis, mais provoque également un choc pour l'économie mondiale.

Lorsque le pétrole et le gaz de la région sont bloqués ou restreints dans le détroit d'Ormuz, les premiers effets se font immédiatement sentir sur les marchés mondiaux : le prix du pétrole grimpe, les coûts de transport augmentent, les assurances maritimes se renchérissent et l'inflation progresse partout. Les grandes industries en Europe et en Asie voient leurs dépenses énergétiques s'envoler. Au final, ce sont des millions de travailleurs/euses et de consommateurs/trices à travers le monde qui portent le fardeau de cette crise.

La fermeture du détroit d'Ormuz ne se contente pas de perturber le secteur énergétique : elle désorganise en profondeur le commerce mondial. En Afrique, les conséquences sont immédiates, frappant de plein fouet les marchés agricoles et alimentaires, déjà sous pression en raison des blocages dans l'approvisionnement en engrais et en céréales.

Pour les États-Unis, cette crise est devenue une véritable impasse politique et militaire. Tant que le pétrole du Golfe persique reste bloqué, Washington ne peut pas, même s'il le souhaitait, annoncer facilement la fin de la guerre. Le maintien de l'ouverture du détroit d'Ormuz est en effet devenu un élément central de ce que les Américains présenteraient comme un « succès » dans ce conflit.

Des rapports publiés les 17 et 18 mars montrent par ailleurs que la forte hausse des prix de l'énergie a renforcé la pression politique sur les États-Unis, y compris à l'intérieur même du pays.

Une autre dimension cruciale de cette guerre est l'aggravation des divisions au sein de l'OTAN. Washington a demandé à ses alliés européens de participer à la constitution d'une force navale commune pour rouvrir le détroit d'Ormuz. Plusieurs pays européens ont cependant refusé cette requête.

Donald Trump a lui-même vivement critiqué cette attitude, qualifiant l'OTAN de « rue à sens unique » : selon lui, les États-Unis financent cette alliance pour assurer la protection des pays membre, sans recevoir en retour l'aide attendue lorsque le besoin se fait sentir.

Cette réaction traduit une fracture plus profonde. Depuis plus d'un an, Donald Trump a fragilisé les relations des États-Unis avec de nombreux alliés traditionnels à coups de droits de douane, de menaces et de déclarations méprisantes. À certains moments, il a même envisagé de prendre le contrôle du Groenland, territoire danois relevant de l'Union européenne.

Dans ce contexte, il est naturel que les gouvernements européens accueillent l'appel de Trump avec scepticisme. Ils savent qu'une implication plus directe dans ce conflit pourrait également entraîner l'Europe dans une crise à l'issue incertaine.

Ainsi, la guerre contre la République islamique n'a pas seulement embrasé le Moyen-Orient , elle a également fragilisé la cohésion des pays occidentaux. Cette question est cruciale pour l'avenir de l'OTAN : si les États-Unis ne parviennent pas à rallier leurs alliés à un moment aussi critique, leur prétention au leadership mondial en sortira affaiblie.

Les répercussions mondiales de cette guerre ne se limitent pas au pétrole, ni à l'OTAN. Cette crise risque également d'exacerber simultanément plusieurs dynamiques dangereuses.

• Premièrement, elle intensifie la rivalité entre les grandes puissances. Chaque crise majeure au Moyen-Orient crée à la fois des opportunités et des menaces pour la Russie et la Chine : elles tirent parti de l'affaiblissement de la position américaine tout en subissant les conséquences de l'instabilité du marché mondial de l'énergie.

• Deuxièmement, ce conflit peut favoriser de nouvelles dynamiques de militarisation à l'échelle mondiale. Lorsque le langage des missiles et des bombardiers prend le pas sur la diplomatie, il crée un précédent dangereux pour d'autres conflits.

• Troisièmement, le monde est confronté à une nouvelle vague d'instabilité économique. La hausse des prix de l'énergie ne se limite pas à l'essence et au diesel : elle entraîne une série de hausses dans les secteurs du transport, de la production, de l'alimentation et des services. Comme toujours, ce sont principalement les classes populaires qui en portent le fardeau.

Malgré tout, l'enjeu principal se situe au cœur même de l'Iran. Depuis des années, les peuples d'Iran ne supportent plus la République islamique : corruption, répression, injustice, discrimination, pauvreté et absence de perspectives sont autant de réalités incontestables.

Cependant, la guerre complique le comportement de la société. Sous la pression des missiles, des explosions, des déplacements forcés et de la peur, les populations ne s'engagent pas dans des affrontements de rue généralisés contre le régime. En temps de conflit, la priorité de nombreuses familles est de survivre : protéger leurs enfants, trouver des médicaments, du pain, de l'eau et un abri. Cette situation peut temporairement freiner les tensions sociales, mais elle ne les éteint pas.

Il est crucial de souligner une vérité : le sort final de la République islamique ne sera pas décidé par les bombardiers, ni par les missiles. Si le régime survit aux attaques extérieures, cela ne garantira en rien sa pérennité à long terme. Au contraire, une fois les flammes de la guerre éteinte, la société iranienne se retrouvera de nouveau confrontée à l'ensemble de ses contradictions accumulées. Les mécontentements, qui se sont exprimés pendant des années à travers grèves, manifestations, soulèvements et résistances quotidiennes, réapparaîtront tôt ou tard.

La véritable libération des peuples d'Iran face à la tyrannie, à la pauvreté, aux inégalités et à l'injustice repose entièrement entre ses mains. La guerre peut certes bouleverser l'équilibre des forces, affaiblir le régime ou le rendre plus brutal, mais elle n'apporte pas la liberté en cadeau.

La liberté, l'égalité et l'émancipation sociale ne peuvent être conquises que par l'action consciente et organisée des peuples eux-mêmes, dans une lutte qui reprendra une fois le fracas des missiles et des bombes retombé, au cœur même de la société.

Houshang Sepehr

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24.03.2026 à 11:43

Les enfants : les sacrifiés de la bêtise humaine

Gaétan Roberge

« La guerre n'a pas de sens pour les enfants. D'abord ils ont peur, puis ils s'habituent. C'est quand ils s'habituent que ça devient inhumain. » J.M.G. Le Clézio

L'enfance abandonnée

La première résolution sur les enfants et les conflits armés, adoptée en 1999 par l'ONU, a identifié six violations graves qui touchent le plus les enfants en temps de guerre.

1- Les meurtres et les mutilations d'enfants.
2- Le recrutement et l'utilisation d'enfants par des forces et des groupes armés – des conflits en Afrique, en Amérique Latine et en Asie
3- Les viols et autres violences sexuelles sur les enfants – comme armes et prises de guerre
4- Les enlèvements d'enfants – les 20 000 enfants ukrainiens arrachés de force à leurs parents et déportés en Russie pour « rééducation »
5- Les attaques contre les écoles et les hôpitaux – perpétrées par Israël à Gaza et récemment dans une école à Minab en Iran où 150 enfants innocents ont été tués par un missile Tomahawk ; frappe d'abord niée par les États-Unis et faussement attribuée à l'Iran –. 6- Et le refus de laisser les enfants accéder à l'aide humanitaire – Israël n'a jamais cessé de le faire dans la bande de Gaza.

Ce à quoi les 193 États membres de l'ONU ne se sont pas réellement opposé. Certes, ils ont dénoncé et paraphé des résolutions condamnant ces crimes, mais suite aux appels à l'aide et à la catastrophe humanitaire, de véritables actions auraient dû être entreprises pour contrer les opérations génocidaires du gouvernement Netanyahou

« Les enfants doivent êtres très indulgents envers les grandes personnes. » Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupéry

L'enfance sacrifiée

L'UNICEF nous apprend que plus de 50 000 enfants ont été tués ou blessés dans la bande de Gaza depuis octobre 2023. Selon une étude publiée par la revue The Lancet, en 2025, 54 600 enfants palestiniens seraient atteints de malnutrition aiguë, soit près d'en enfant sur six. Et dans cette étude, les chercheurs affirment : « Les enfants de la bande de Gaza sont gravement malnutris, une réalité qui affectera leur santé future et leur développement pendant plusieurs générations ». Une autre étude, celle de Save The Children, en 2022, affirme qu'environ 452 millions d'enfants – soit un enfant sur six de la planète – vivent dans des zones touchées par des conflits. Et selon le Secrétariat général des Nations-Unies : « Les impacts des conflits sur les enfants sont multiples et ont des conséquences à long terme au-delà de la durée du conflit armé. Lorsque les enfants sont exposés à un conflit armé, que l'accès à l'aide humanitaire leur est refusé, qu'ils sont déplacés de leur foyer et de leur famille et qu'ils ne peuvent accéder à une éducation, les ramifications ont un impact sur l'enfant à titre individuel et, parallèlement, sur le développement de la croissance économique, tout en perpétuant les cycles d'insécurité et de violence ».

« Ce n'est pas la souffrance de l'enfant qui est révoltante en elle-même, mais le fait que cette souffrance ne soit pas justifiée. » Albert Camus

Notre monde tue l'enfance

Les enfants ne sont ni des adultes ni des soldats et n'ont jamais déclaré la guerre à qui que ce soit. Les pertes humaines pendant la guerre à Gaza depuis 2023 sont évaluées à plus de 73 000 personnes tuées, dont au moins 21 500 enfants ; et à plus de 183 000 blessés, dont plus de 46 500 enfants et 14 000 personnes considérées comme disparues sous les décombres. Pour ajouter à ce drame, environ 1,9 million de personnes ont été déplacées à l'intérieur de la bande de Gaza. Une commission d'enquête de l'ONU a bel et bien confirmé qu'Israël a commis un génocide à Gaza. Selon l'UNICEF, 149 millions d'enfants dans le monde souffrent de malnutrition chronique et 200 millions d'enfants de moins de 5 ans souffrent de pauvreté alimentaire. Près de 14 millions d'enfants souffrent de malnutrition ou d'insécurité alimentaire au pays MAGAné. (Au non-pays du Québec, la situation n'est guère mieux puisque 200 000 enfants souffrent d'insécurité alimentaire et plus de 1,8 million au Canada.)

« Rien ne révèle mieux l'âme d'une société que la façon dont elle traite ses enfants. » Nelson Mandela


Notre monde vire à tribord

Pendant le même temps, la fortune du Citizen T s'est appréciée de 2, 8 milliards de dollars, sans compter qu'il ait accepté en cadeau un Boeing 747 de luxe évalué à 400 millions. Mister Narcissistic contemple son effigie « photoshopée » et son NOM inscrits en capitales au frontispice d'édifices publics. Il lèche la médaille et le trophée de l'absurde Prix de la paix de la FIFA. Il vante à tout vent les dorures et ornements de son bureau ovale dans lequel trône son Resolute desk sur lequel on n'y aperçoit jamais aucun livre, – d'ailleurs il ne lit pas de livres – document ou ordinateur, sauf un téléphone et à l'occasion des piles de décrets présidentiels … Il s'est offert une salle de bal à 420 millions de dollars, une gracieuseté – en échange de retours d'ascenseur – des ploutocrates de la finance, de l'immobilier et de l'industrie et de la coterie des seigneurs de la tech. Ce psychopathe aux relents fascistes, fossoyeur du droit et de l'équilibre international et pyromane de la Constitution américaine dilapide un milliard de dollars par jour appartenant au peuple états-unien afin de décimer des populations civiles innocentes en Iran, tuer des enfants sans défense et semer le chaos et des champs de ruines, la terreur et surtout la colère. La sombre vérité c'est que lui-même et ses amis autocrates à l'esprit belliqueux ne vivent pas toujours dans le monde réel. Ils évoluent plutôt aux frontières fantasmagoriques d'une réalité virtuelle à l'image de jeux vidéo de guerre. Cela les amène à considérer les sévices et traumatismes vécus par des enfants comme de simples « dommages collatéraux » inévitables, effaçables et assimilables à des effets spéciaux faisant partie intégrante d'une trame de jeux de guerre … D'ailleurs, a-t-on déjà entendu les Netanyahou, Poutine ou Trump exprimer la moindre émotion, ressentir de la douleur ou évoquer un soupçon de regret concernant les enfants blessés ou tués lors de conflits dans le monde ? Ce « TACO » (acronyme de Trump Always Chicken Out – « Trump se dégonfle toujours ») confond moralité avec « moronité » et déclare sans ambages se servir de ses « tripes » pour exercer son jugement – méchant bad trip au fentanyl … – Ce despote carburant aux inepties, à l'arrogance et à la terreur entend sanctionner toutes les nations et régenter un nouvel ordre mondial. Pourtant, il n'a réussi jusqu'à maintenant qu'à gazer les faits et la vérité pour oxygéner ses lubies et ses mensonges, instaurer un régime technofasciste, affaiblir l'État de droit, réprimer son propre peuple, partir en guerre, semer le chaos et tuer des vies humaines. Et dire qu'il voulait le Prix Nobel de la paix …

La genèse du fascisme : « D'abord, ils fascinent les imbéciles. Ensuite, ils musèlent les intelligents. » Bertrand Russel

Notre monde s'en va en guerre contre la paix

Ces prédateurs ne veulent pas répartir la richesse et affronter les défis de la paix. Ils préfèrent plutôt s'en aller en guerre afin de conforter leur royaume et leurs privilèges d'autocrates et assurer la survie d'un ultracapitalisme aux tendances technofascisantes. Et qu'importe le prix humain à payer, même celui de la paix et de la liberté … Non seulement la planète est-elle confrontée à une crise écologique majeure et destructrice, mais en plus, notre monde obsédé par les quêtes de pouvoir, d'enrichissement, de croissance sans fin et bouleversé par des conflits idéologiques, politiques, économiques et militaires, vient à nouveau de s'engager dans une course effrénée et périlleuse à l'armement. Les dépenses militaires américaines, en 2026, sont de l'ordre de 997 milliards de dollars, celles de la Chine de 282 milliards, de la Russie de 392 milliards et celles de l'Union Européenne de 381 milliards d'euros (435 milliards de dollars). Quant au Canada, il investira 150 milliards de dollars pour la défense – i.e. la guerre – d'ici 2035. Ainsi, après moult courbettes et salamalecs, de pauvres pays en manque de boussole et pris de panique se laissent naïvement et honteusement imposer une nouvelle doctrine pour la conduite des nations : « Mieux vaut un missile de guerre, qu'une missive de paix ».

Selon Oxfam France, 35,7 milliards de dollars des dépenses militaires annuelles agrégées des pays membres du G7 pourraient permettre de stopper la faim dans le monde et résoudre la crise de la dette dans le Sud …

Sauvons l'enfance

N'oublions jamais qu'à chaque instant où nous tuons un enfant ou le laissons mourir de désespoir, de faim, de maladie ou de la guerre, que nous violons sa sœur, torturons son père, ou que nous abattons lâchement sa mère d'une rafale d'AK-47 et que des familles entières sont inutilement décimées sous des attaques de drones ; c'est en définitive l'humanité que l'on vient impitoyablement d'assassiner. Ainsi, la vie perd alors tout son sens, son sang et sa dignité et l'univers entier plonge dans les fosses abyssales du néant. Le néant, non seulement celui des ténèbres qui empeste la mort, mais celui des petites et innocentes victimes opprimées et sacrifiées sur l'autel de la bêtise humaine. Nous parlons de cet injuste et cruel néant peuplé d'enfants rescapés de la mort, esseulés, aux corps mutilés, écorchés vifs et profondément tailladés au cœur. Des enfants torturés jusqu'aux racines de leur esprit et pour le reste de leur existence mortellement minés dans l'âme par l'incompréhension, la colère et la haine. Des enfants qui deviennent des sortes d'épaves à la dérive sans gouvernail et sans port d'attache. Ainsi, martyriser et assassiner des enfants, ces oubliés et sacrifiés de la terre, représente le plus abject des crimes. Tandis que sauver cette enfance avec ses élans de joie, son innocence, son sens de l'émerveillement et de la créativité et sa promesse d'humanité symbolise la plus noble et essentielle des missions ; car nos enfants représentent la résurrection perpétuelle du Genre humain et du renouveau de la civilisation. Soyons solidaires les uns des autres, taisons les canons, séchons leurs pleurs, pansons leurs plaies, pensons un avenir meilleur pour eux et surtout, aimons-les et célébrons la vie !

« Les enfants ne déclenchent pas les guerres et ne peuvent pas y mettre fin, mais ils en paient toujours le prix le plus élevé. » Catherine Russel, directrice générale de l'UNICEF

P.S. Ce ne serait que justice si Netanyahou et Poutine étaient jugés et emprisonnés pour leurs crimes. Quant à « El Chaos », on devrait lui aménager une cellule avec vue sur celle d'El Chapo dans l'aile Est du centre de détention du Colorado surnommé ironiquement « l'Alcatraz des Rocheuses ». Vêtu d'une combinaison orange made in China, privé de téléphone, donc privé de son réseau Truth Social et pour pitance des rations de Big Macs. Le tout sur fond musical, non pas du heavy metal comme à Guantanamo, mais plutôt les lamentations d'enfants criant à l'aide et souffrant de douleur avant de mourir sacrifiés sous les décombres de la bêtise humaine.

Gaétan Roberge
Père de deux filles et grand-père d'un petit-fils

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24.03.2026 à 11:42

Près de 400 millions de francophones dans le monde en 2026

Michel Gourd

Il devrait y avoir 590 millions de francophones sur la planète en 2050, selon un nouveau rapport de l'OIF qui utilise cependant de nouvelles méthodes d'évaluation.

Juste avant la journée internationale de la francophonie le 20 mars, l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) a rendu publique le 16 mars sa sixième édition du rapport La langue française dans le monde. Il place le français à la deuxième position des langues étrangères les plus apprises sur la planète, avec 170 millions d'étudiants. Ses 396 millions de locuteurs parleraient la troisième langue des affaires, la quatrième sur l'Internet et la plus utilisée, après l'anglais, le mandarin et l'espagnol. Si actuellement 65 % des francophones sont africains, ils devraient être 90 % des 590 millions estimés en 2050. Pour en arriver à ce résultat, l'OIF aurait cependant élargi sa définition de la francophonie pour y inclure les locuteurs de 6 à 9 ans scolarisés en français. Cette méthode devrait aussi être élargie aux enfants du préscolaire dans son édition de 2030. La comparaison avec les chiffres des cinq précédents rapports serait donc hasardeuse. L'OIF considère que l'estimation de la population francophone est un exercice délicat qui nécessite de prendre en compte les contextes éducatifs et sociolinguistiques propres à chaque pays.

Francophonie économique

Ce rapport décrit aussi une période ou l'angle économique de la Francophonie a été particulièrement mis de l'avant par l'OIF. Sur cinq continents, l'espace économique francophone représenterait une population de 1,2 milliard de personnes. Selon les données de l'organisme, un pays dans espace francophone aurait en moyenne 17 % plus d'échanges commerciaux avec d'autres États membres, ce qui augmenterait en moyenne de 6 % son PIB par habitant. Pour développer cet angle, l'OIF a établi des liens avec le Réseau international des agences francophones de promotion des investissements, l'Alliance des patronats francophones, la Conférence permanente des chambres consulaires africaines et francophones et le Forum francophone des affaires.

Dans cette ligne de pensée, la série des missions économiques de la Francophonie qui a débuté en 2022 vise le développement des liens internationaux et cherche à montrer les attraits des pays membres aux investissements étrangers. Plus de 2 000 entreprises d'une trentaine d'États membres ont été invitées au Bénin, au Cambodge, au Gabon, au Liban, au Québec, au Rwanda, en Roumanie et au Vietnam ou ont eu lieu plus de 5 000 rendez-vous d'affaires pendant ces rencontres. L'OIF a aussi lancé en 2025 la plateforme Entreprises en Francophonie pour offrir tout au long de l'année un espace où les entrepreneurs peuvent s'informer, se former, créer des liens et même avoir du mentorat.

Selon l'OIF, dans le monde des affaires, la langue française agirait comme levier d'intégration entre les acteurs économiques et faciliterait les échanges commerciaux en réduisant les coûts de transaction entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique du Nord. La migration économique s'appuierait souvent sur la langue et les pays à population vieillissante rechercheraient des travailleurs qualifiés dans l'éducation et la santé ou la maîtrise du français deviendrait importante.

Une autre évaluation encore plus optimiste

Le Cercle d'étude et de réflexion sur le monde francophone (CERMF) considère pour sa part que les critères de l'OIF sont trop restrictifs et que la population du monde francophone serait beaucoup plus élevée, soit aux environs de 602 millions d'habitants au début de 2026. Cette importante différence viendrait du fait que le CERMF comptabilise plus que les personnes maîtrisant parfaitement la langue, et inclurait la majorité des habitants des pays où on peut vivre en français au quotidien. Ce serait une hausse de plus de 12 millions de personnes par rapport aux évaluations de 2025. Comme l'OIF, le CERMF met le continent africain au cœur de cette progression, considérant que les 25 pays de l'Afrique francophone dépasseraient les 500 millions d'habitants, ce qui représenterait plus de 80 % de la population des régions francophones mondiale. Avec une stabilité macroéconomique et une progression globale de 4,9 %, l'Afrique subsaharienne francophone est vue comme le moteur de la croissance du continent comparée aux autres pays qui n'ont qu'un taux de 3,4 %. L'Afrique francophone aurait le niveau d'industrialisation le plus élevé du continent. Elle réunirait des sociétés plus égalitaires et moins corrompues que la moyenne des pays africains.

Investir en français en Afrique

Pour optimiser le potentiel de la francophonie, le document met de l'avant une vision dite régénératrice faisant la promotion de la solidarité entre les peuples, la réconciliation, la paix, valoriserait la diversité linguistique, contribuerait à la valorisation des langues locales et favoriserait la diversité. Être francophone en 2050, ce serait participer à une langue commune, vecteur d'une citoyenneté éthique et humaniste mondiale.

La survie du français dépendrait donc des investissements pour faire la promotion de cette langue en Afrique et de la capacité des pays de la Francophonie à s'imposer dans l'univers du numérique et de l'intelligence artificielle. En ce sens, l'OIF chercherait à augmenter la visibilité des sites francophones sur Internet. Seulement 3,5 % des contenus qui s'y trouveraient seraient en français, peu de choses comparées aux 24 % anglophones. Selon la secrétaire générale de l'OIF, Louise Mushikiwabo, Plus qu'ailleurs, ce serait dans les écoles d'Afrique que se jouerait l'avenir de la francophonie. Le poète et premier président du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, pensait que les peuples africains pouvaient considérer la langue française comme étant africaine. Toutes les prévisions actuelles confirment cette vision qui devrait être appuyée et renforcée par tous les pays de la francophonie pour leur propre bien et développement.

Michel Gourd

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24.03.2026 à 11:41

Le travail reproductif comme enjeu stratégique

Fanny Gallot, Hugo Harari-Kermadec

On redécouvre depuis quelques années ce fait simple que la domination du capital ne s'arrête pas aux portes des entreprises et que, sans travail reproductif, l'économie capitaliste cesserait de fonctionner. Mais a-t-on suffisamment saisi cette dimension comme un enjeu stratégique fondamental pour une gauche aspirant à rompre avec le capitalisme ?

11 mars 2026 | tiré de contretemps.eu
https://www.contretemps.eu/au-coeur-du-capital

Dans Le cœur du Capital. Ces travailleuses de l'ombre qui font tourner le monde (Université Paris Cité Éditions, 2026), Fanny Gallot et Hugo Harari-Kermadec se penchent sur les femmes peu visibles, peu considérées, mal rémunérées, qui effectuent le travail de reproduction de la société, et sans qui il n'y aurait ni force de travail, ni d'économie ; bref, ces femmes qui constituent le « cœur » du capital.

En croisant féminismes, économie et luttes sociales, le livre, écrit pour un large public, envisage les enjeux théoriques et stratégiques du travail reproductif. Nous en publions ici un extrait. Des rencontres autour du livre sont d'ores et déjà prévues. On pourra prolonger cette lecture avec les dossiers de Contretemps : « Défaire le genre, refaire le féminisme » et « Féminisme et théories de la reproduction sociale »

Chapitre 3 : La reproduction en grève ! Lutter depuis le travail reproductif pour repenser le monde ?

Institutionnaliser le travail reproductif

Dire qu'une tâche, notamment domestique, est un travail, c'est avant tout souligner qu'elle est utile à quelqu'un d'autre que celui qui la réalise. C'est ce qu'affirme Delphy, dans L'ennemi principal : « Selon nous, seuls peuvent être appelés travail gratuit [en fait, travail tout court] les services fournis à autrui. » C'est bien la préparation d'un repas par une femme pour son conjoint et ses enfants qui constitue un travail, pas celui qu'elle préparerait pour elle-même si elle vivait seule. En préparant le repas, elle dégage du temps à son conjoint, qui est donc disponible pour travailler ou se reposer. Mais si elle le prépare pour elle-même, elle ne dégage aucun temps pour personne.

Le travail reproductif sous sa forme domestique est bien un travail parce qu'il est réalisé pour quelqu'un d'autre. Mais pas n'importe qui : il n'est réalisé que pour les membres de la famille (mari, enfants). En ce sens, ce travail demeure lié aux personnes pour les­quelles il est accompli : il n'est ni séparé de la relation familiale ni transformé en objet ou en marchandise. C'est dans une certaine mesure toujours vrai pour les activités qui demandent de prendre soin d'autrui, qui engagent un rapport interpersonnel direct. Mais ce travail reproductif domestique, non rémunéré, ne peut pas être effectué dans son organisation actuelle à grande échelle, au-delà du cercle familial.

C'est très différent pour le travail reproductif rémunéré : les enseignantes, les aides-soignantes, ou les femmes de ménage produisent du travail reproductif pour des personnes sans entretenir de relations interpersonnelles au préalable avec elles, donc à une échelle plus large que le cercle familial. Cela participe à déconnecter ces tâches de leur dimension personnelle, et cette dépersonnalisation du travail rémunéré sous le capitalisme est partie prenante du mal-être au travail (perte de sens, aliénation). Or, cette déconnexion est une condition nécessaire : si l'on souhaite reconnaître une valeur économique au travail reproductif domestique dans le cadre familial et lui accorder une rémunération, cela veut dire qu'il devient échangeable contre tout autre type de travail rémunéré. Il doit être suffisamment abstrait, social, pour que le produit de ce travail puisse être échangeable contre de l'argent, comme le travail dans le secteur marchand (lors d'un achat) ou dans les services publics (impôts). C'est d'ailleurs un point qui fait débat entre les courants féministes marxistes : comment se produirait l'objectification du travail domestique ? Comment la préparation d'un repas pour sa famille ou le fait d'aller faire les courses pourrait-il être rendu comparable à tout travail dans le secteur marchand ? Combien de repas faudrait-il préparer pour produire autant de valeur qu'une fournée de baguettes du boulanger ou deux iPhones ? Le marché et les institutions de la fonction publique assurent ce processus d'abstraction et de valorisation, c'est-à-dire d'organisation et de mise en équivalence du travail à l'échelle de la société, mais cela n'existe pas pour l'instant pour le travail domestique.

Pour aller plus loin | Pour la grève féministe !

Il faudrait alors institutionnaliser ce travail, c'est-à-dire lui donner une forme symbolique et une organisation suffisamment générale pour être com­parable d'une famille à une autre, et avec d'autres types de travail, dans d'autres secteurs. Bien sûr, puisque le marxisme analyse avant tout l'économie capitaliste, on est conduit à penser qu'il n'y a pas d'autre option que de tout marchandiser, ou de ne rien rémunérer. On peut néanmoins être plus ima­ginatif, à partir des formes de travail reproductif rémunérées, mais non marchandes, déjà existantes. Une large partie de l'éducation des enfants, du tra­vail pour les soigner ou les nourrir est déjà assurée de façon socialisée : c'est ce qui est assuré dans le cadre de l'Éducation nationale ou de la santé publique. Il existe aussi des formes socialisées moins étatiques, comme l'éducation populaire. Certaines activités au domicile pourraient l'être également, et le sont déjà en partie : le travail domestique rémunéré l'est à moi­tié par du crédit d'impôt (par le dispositif du chèque emploi-service, l'État prend en charge la moitié du coût du travail de ménage, de garde d'enfant ou de jardinage, permettant ainsi aux classes moyennes et supérieures de se décharger d'une grande partie du travail domestique sur fonds publics). Le travail de soin au domicile (infirmières, aides-soignantes) est pris en charge par la Sécurité sociale. On pourrait augmenter le taux de prise en charge à 100 %, assu­rer un emploi pérenne et un temps complet à ceux et surtout celles qui les assurent et instituer ainsi un service public du travail reproductif domestique, couvrant une large partie de ce travail. Donner de nouvelles institutions au travail reproductif, ce n'est donc pas seulement reconnaître une valeur économique là où l'on n'en cherchait pas, c'est aussi changer en retour ce travail, et c'est ce que per­mettent d'appréhender les mobilisations pour la création de services publics, comme c'est le cas, notamment, pour la petite enfance.

L'histoire des mobilisations donne de nombreux exemples de luttes pour de telles institutionnalisations du travail reproductif. Dans les années 1970 en France, opposées à la rémunération du travail domestique, des militantes demandent plutôt une meilleure répartition des tâches dans le couple et un engagement de l'État via des structures collectives. C'est ainsi qu'est pensée la socialisation du travail domestique : puisqu'il faut bien le faire, sortons au maximum ce travail du domicile, pour qu'il ne s'agisse plus d'une affaire privée, familiale, mais plutôt d'une affaire sociale, d'un travail organisé collectivement et donc payé, encadré par le droit du travail. La revendication peut s'appuyer sur un changement dans la participation des femmes au marché du travail : elles reprennent désormais de plus en plus une activité professionnelle après leurs maternités.

Or, malgré une légère hausse du nombre de crèches, l'offre reste largement insuffisante, comme le relate l'historienne Liane Mozère. Dans les an­nées 1970, l'Union des femmes françaises dénonce ce déficit et formule plusieurs revendications, reprises et amplifiées par la CGT et la CFDT. La CGT insiste sur la responsabilité patronale dans la création de crèches, tandis que la CFDT intègre cette question dans une approche globale du cadre de vie. En 1975, l'exemple de la Caisse nationale de sécurité sociale militaire (CNSSM) de Toulon illustre une victoire syndicale concrète, avec la création d'une crèche cofinancée par l'employeur et la municipalité. Aujourd'hui, le nombre de crèches continue d'être insuffisant, tout comme la reconnaissance du tra­vail des auxiliaires de puériculture. Dans ce métier typique de l'assignation du travail reproductif aux femmes, on attend des professionnelles qu'elles fassent preuve d'attachement, voire d'amour, à l'égard des enfants, ce qui rend, selon la sociologue Eve Meuret-Campfort, difficile l'expression de la pénibilité du travail, tout comme sa reconnaissance, et donc sa valorisation.

Dans un moment particulier, en 2020, la pandé­mie a mis en lumière les défaillances étatiques aux quatre coins du monde. Ainsi, en Uruguay, pour faire face à la crise sanitaire et économique, des centaines d'initiatives communautaires ont émergé à travers tout le pays. Loin de disparaître après la première vague, ces initiatives se sont renforcées, organisées en réseau et ont revendiqué autonomie, solidarité et dignité. Elles s'appuient principalement sur des femmes issues des quartiers populaires, organisées autour de liens de voisinage et de solidarité locale. Ces ollas populares [cantines populaires] sont présen­tées non seulement comme des réponses à la faim, mais aussi comme des espaces de création collective, de résistance et de reconfiguration du lien social. Selon la sociologue Anabel Rieiro et ses coauteur·ices, ces femmes revendiquent une reconnaissance du tra­vail de soin communautaire et dénoncent la division sexuée et raciale du travail. Certaines de ces cantines reconnues et prises en charge financièrement, au moins temporairement, par les municipalités.

Ces luttes pour la reconnaissance, la rémunéra­tion ou la socialisation du travail reproductif posent plusieurs questions : qui prend en charge les besoins fondamentaux, dans quelles conditions, avec quelles ressources, et avec quelle reconnaissance sociale ? Qu'il s'agisse d'allocations, de crèches, de revenus garantis ou de reconnaissance du travail communau­taire, ces revendications s'adressent principalement à l'État comme acteur central de la redistribution, tout en révélant les inégalités persistantes selon la classe, la race et la configuration familiale. Si elles n'épuisent pas toutes les dimensions du travail reproductif, elles contribuent à en dévoiler la centralité, à en politiser les formes, et à faire émerger des alternatives au modèle familial hétérosexuel normatif. Car chaque grève produit une pensée politique propre, inédite. En Argentine, la grève internationale des femmes marque ainsi un tournant irréversible : elle a pro­fondément changé la manière dont les participantes perçoivent le monde, les autres et elles-mêmes. La chercheuse et théoricienne argentine Verónica Gago précise en 2015, dans son livre La puissance féministe, que cela vaut autant d'un point de vue analytique (parce qu'elle rend visibles certaines formes de travail et de production de valeur), que pratique (c'est parce qu'elle « nous permet de nous dépasser, de repousser les limites de ce que nous sommes, de ce que nous faisons, de nos désirs, [qu']elle provoque un change­ment historique à l'égard de la position des victimes et des exclues », p. 15). Autrement dit, le processus de la grève favorise la fabrication collective d'expériences alternatives éminemment politiques qui dépassent le cadre du travail, dans la mesure où elles remettent en cause un mode de vie. La suspension des activités permet de politiser la distinction entre travail et non-travail, et de contester l'assignation des femmes à certaines tâches, par l'émancipation. Car la grève féministe ne se réduit pas à l'interruption d'une activité professionnelle : elle soulève immédiatement la question de la reproduction de la force de travail. Elle met en relation des dimensions que le capitalisme tend à séparer, en particulier en fragmentant et en dissociant le travail reproductif. En ce sens, la grève féministe permet de réunir ces activités, en souli­gnant leur unité et leur interdépendance. Ce faisant, elle rend visible le fait que ce qui est habituellement disjoint – travail domestique gratuit, travail salarié, tâches communautaires ou bénévoles – constitue en réalité un même ensemble dont dépend la possibilité même de vivre collectivement. […]

Construire une autre société : du travail reproductif en soi au travail reproductif pour soi

Ainsi, penser le travail depuis la reproduction sociale, lutter depuis le travail reproductif, c'est aussi constituer un contre-pouvoir. Se revendiquer travailleur·ses de la reproduction sociale, c'est affir­mer que l'on peut reprendre le contrôle sur ce travail et le transformer. Puisque ce travail est au cœur de l'économie capitaliste, ce contre-pouvoir pourrait donc prendre une place tout à fait centrale dans la société, et marquer l'histoire sociale et politique, comme l'a fait à une autre époque la classe ouvrière à partir du travail industriel.

Plutôt que de distinguer le travail domestique gratuit d'une part et travail salarié d'autre part, nous avons fait le pari que l'on comprend mieux le travail en partant des continuités entre les diffé­rentes formes du travail reproductif. Cette approche par les continuités permet de penser plus facilement la reconnaissance économique du travail reproductif, puisqu'une bonne part est déjà reconnue comme telle : sous une forme marchandisée, dans un service public ou une association, des millions de femmes, et aussi beaucoup d'hommes, occupent contre rémunération des emplois dans l'éducation, la santé, l'alimentation ou la culture. Cette approche permet également de s'inspirer des mobilisations et des victoires passées pour imaginer comment formu­ler des revendications de reconnaissance économique du travail reproductif encore ignoré, c'est-à-dire comment instituer une valeur pour ce travail, là où il n'en a pas. Là où il en a, sa valeur est le plus souvent incomplète, du fait de la brèche salariale entre hommes et femmes.

Attribuer une juste valeur au travail reproductif n'est donc pas un nouveau front qui demanderait de nouvelles organisations à côté des syndicats, ou une revendication de plus à porter : ce sont les mêmes personnes, les travailleur·ses, autour des mêmes questions, le revenu du travail ; mais dans une ac­ception plus large du travail, qui permet d'imaginer des rapports de force plus larges également. C'est ce que les grèves féministes en Suisse ou en Espagne ont pu démontrer. Le travail reproductif est d'abord un travail concret, la reproduction matérielle de la force de travail. Mais c'est aussi un travail abstrait, plus collectif et institutionnel, politique, c'est le travail de reproduction de la relation de travail salarié, la reproduction d'êtres humains comme travailleur·ses.

Ce travail reproductif, objectivement délimité par son utilité pour le capital, nous l'appelons travail reproductif en soi, comme Marx appelait classe ou­vrière en soi l'ensemble des travailleur·ses, lorsqu'iels étaient froidement analysé·es à travers leur rôle dans l'économie capitaliste. Mais pour devenir un acteur politique, selon Marx, cette classe devait prendre conscience d'elle-même et de son pouvoir collectif, en se dotant d'organisations, de syndicats, de partis politiques : devenir classe pour soi. La classe ouvrière était ainsi invitée à mieux faire face au capital et même à sortir de sa dépendance vis-à-vis de celui-ci, à s'émanciper de sa définition originelle pour aller vers une société de travailleur·ses sans employeurs.

Développer l'aspect abstrait, institutionnel, du travail reproductif, c'est le subvertir : il s'agirait de reproduire des êtres humains, sans les reproduire comme force de travail au service du capital, c'est-à-dire envisager le travail reproductif pour soi, plutôt qu'en soi. Le travail reproductif pour soi, ce serait la réappropriation de cette force de travail au profit de celles et ceux qui l'exercent, plutôt qu'au profit du capital, en se constituant en tant que classe, et en tant que force collective et politique.

On peut alors reconsidérer de nombreuses distinc­tions qui ont été faites jusqu'ici, ou plutôt les mener plus avant en reprenant ce qui peut être considéré comme du travail reproductif en soi ou pour soi. D'un point de vue strictement économique, la question de l'entretien des retraité·es est la plus massive, tel qu'on l'a quantifié dans le deuxième chapitre. Puisque les retraité·es ne font plus partie de la force de travail pour leur ancien employeur, nous avions établi que le travail qui produisait les biens et services achetés avec les pensions de retraite, que le travail des aides à domicile, des personnels des Ehpad, etc., n'était pas du travail reproductif en soi ; mais il peut faire partie d'un travail reproductif pour soi. En effet, comme sujet collectif, comme classe sociale mobilisée, les travailleur·ses de la reproduction peuvent revendiquer qu'il n'est acceptable de travailler aujourd'hui qu'à la condition d'avoir droit à une retraite demain.

En d'autres termes, il ne s'agit pas seulement d'en­visager le travail reproductif comme les autres formes de travail, mais bien de repenser fondamentalement la notion même de travail et sa perception : en soi, le travail reproductif a fait l'objet de théorisations féministes permettant de penser sa centralité éco-nomique. La multiplication des luttes qui s'y rapportent révèle l'accélération de la crise de la reproduction sociale à l'échelle mondiale, à laquelle l'extrême droite tente de répondre dans une perspec­tive autoritaire, raciste, antiféministe, libertarienne. Envisagé pour soi, le travail reproductif est au contraire susceptible de constituer le ferment d'une société alternative. En effet, dans la dynamique de la contestation, la définition de ce travail reproductif, que les acteur·ices s'approprieraient, est susceptible de changer pour ne plus tant reproduire la force de travail pour le capital, mais plutôt reproduire une vie débarrassée de la logique de l'accumulation et favo­riser l'habitabilité de notre planète à moyen terme.

Silvia Federici définit ainsi le « double caractère du travail reproductif » : le travail reproductif est utile au capital, mais on ne peut pas le réduire à cette seule utilité. Il s'agit d'aller au-delà d'une revendication économique telle qu'elle existe dans le capitalisme, vers la construction d'une institu­tionnalisation propre au travail reproductif. Plutôt que de faire bouger la ligne entre productif et reproductif – ou marchandiser encore davantage des secteurs reproductifs –, cette analyse permet de concevoir autrement l'économie, sous des formes qui seraient propres aux secteurs reproductifs, et elle permet d'élargir les exemples déjà existants de ces modèles (comme les services publics). Elle permet également de produire une subjectivité politique aux travailleur·ses de la reproduction sociale, ce qui implique tout d'abord de repenser cette classe sociale comme catégorie politique. Alors, existe-t-elle, cette dynamique de constitution d'un sujet collectif, d'un groupe qui se dote d'une identité commune et d'un projet social et politique, d'une classe de la repro­duction sociale ? On peut en chercher la présence dans les mobilisations, à travers les droits sociaux acquis ou revendiqués, et dans les expérimentations d'organisation alternative du travail.

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24.03.2026 à 11:40

Ubérisation ou salariat : l'heure de vérité pour notre modèle social

Collectif

Le gouvernement français est tenu de légiférer, au plus tard le 2 décembre 2026, sur l'encadrement du travail des plateformes numériques, dont plus aucun secteur n'est épargné. Contre ce système d'exploitation, plusieurs organisations syndicales, associatives et citoyennes, dont des collectifs de livreurs, appellent « à une transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social ».

Tiré de Entre les lignes et les mots

Loin des projecteurs, un événement crucial pour la protection sociale française est en train de se jouer. Le gouvernement français est tenu de légiférer, au plus tard le 2 décembre 2026, sur l'encadrement du travail des plateformes numériques suite au vote de la directive européenne du 14 octobre 2024. Si le jeu en vaut la chandelle, personne n'a encore sorti son briquet.

Les plateformes numériques de travail reposent sur des travailleur·euses auto-entrepreneur·euse·s payé·es à la tâche. Dans ce modèle, les plateformes se dérobent à leurs responsabilités d'employeur comme la prévention des risques de santé, le versement des cotisations sociales, la représentation syndicale ou tout simplement le respect d'un salaire minimum. Ce n'est plus le droit mais le marché qui fixe, sans aucune contrainte, les conditions de travail. Les livreur·euse·s à vélos et chauffeurs VTC sont souvent cité·es, néanmoins ce débat concerne en réalité une partie beaucoup plus large de la force de travail en France : vendeur·euse·s, serveur·euse·s, soignant·es, juristes, aides à domicile, aides soignant·es, aides ménage, avocat·es, etc. Plus aucun secteur n'est épargné par l'émergence d'une plateforme de travail.

En 2022, ils étaient 200 000 à travailler pour une plateforme tout en ayant un statut d'indépendant, puis 600 000 en 2023. Combien seront-ils demain ?

Le rapport produit par l'ANSES, suite à la saisine de la CGT, sur les livreur·euse·s à vélo en mars 2025 alerte sur les nombreuses conséquences délétères du modèle actuel sur la santé. À court-terme, les travailleur·euses sont surexposé·e·s aux accidents de la route et aux chutes, mais aussi aux troubles musculo-squelettiques causés par une mauvaise ergonomie et réglage des véhicules. À moyen terme, la santé mentale des travailleur·euses est affectée, aussi bien par le stress, la fatigue et l'épuisement. Enfin, à long terme, de nombreuses pathologies respiratoires, cardiovasculaires et urogénitales sont constatées chez beaucoup de livreur·euse·s. L'instabilité de la relation de travail, la menace de sanction et l'injonction de performance amplifient la prévalence de ces problématiques de santé.

Au-delà des conséquences sur la santé, la paupérisation poussée des livreur·euse·s est objectivement démontrée. Depuis 2021, le revenu horaire moyen a baissé de 22,7% chez Deliveroo, 34,2% chez Uber Eats et 26,6% chez Stuart selon l'ARPE, et ce sans compter le temps d'attente des commandes comme du temps travaillé. Sur la même période, la durée des livraisons et les délais d'attente entre les commandes a continué à augmenter. L'ANSES constate que cette pression se traduit par une prise de risque accrue sur la route mais finit aussi par sélectionner une population de livreur·euse·s de plus en plus précaire, prête à accepter de moins bonnes conditions de travail et de rémunération.

La précarité administrative et statutaire des travailleur·euses n'est pas un effet de bords de l'émergence de ces marchés numériques. Le modèle des plateformes repose en tout premier lieu sur la concurrence de statut encadrant le travail (auto-entreprenariat) et de statut administratif (absence de politique de régularisation des travailleurs). Ainsi, la question des grandes difficultés d'accès à un droit au séjour stable place les personnes étrangères, qui représentent une part importante des travailleur·euses des plateformes numériques de travail, dans une situation de forte dépendance vis-à-vis de leur travail. Elles subissent alors encore plus fortement des conditions de travail précaires, inéquitables, voire indignes.

Le risque lié à cette organisation du travail n'est pas uniquement porté par les travailleur·euses des plateformes, mais par l'ensemble de la société. En détournant le statut d'auto-entrepreneur, les plateformes s'affranchissent du versement des cotisations sociales et mettent en danger le financement de la sécurité sociale de tou·te·s les travailleur·euses, et ce quel que soit leur statut. Dans une enquête à ce sujet en 2023, le journal l'Humanité évalue à 1,45 milliards les cotisations dues et non encaissées par l'URSSAF !

De plus, le détournement du statut d'auto-entrepreneur par les plateformes a pour conséquence directe de créer un dumping social dans toujours plus de secteurs au détriment in fine de tou·te·s les travailleur·euses. Laisser libre cours à la généralisation de ce modèle impliquerait une régression considérable des droits des travailleur·euses et un affaiblissement préoccupant de la représentation syndicale. Ainsi, ce sont donc les fondements même de la Sécurité Sociale qui seraient fortement fragilisés.

Une lutte qui porte ses fruits

Sans droit à la négociation collective, privés de droit du travail, subissant des déconnexions abusives en guise de représailles, livreur·euse·s à vélo et chauffeurs VTC, par leur résistance, ont pourtant réussi à imposer le débat sur l'encadrement du travail via les plateformes.

En effet, grâce à leur mobilisation, aux soutiens politiques et syndicaux, aux chercheur·euse·s et aux ONG qui ont fait bloc à leurs côtés une directive européenne a été adoptée. Son objectif ? Mettre fin à ce système qui broie, blesse et tue.

Une directive ambitieuse, une transposition à risque

Cette directive impose aux États membres d'instaurer un type de présomption de salariat pour les travailleur·euses de plateforme. L'enjeu de la transposition dans notre droit français est maintenant de rendre cette présomption opérationnelle et efficace.

Aujourd'hui, un·e livreur·euse ou un·e chauffeur qui veut faire requalifier son statut d'indépendant en contrat de travail doit mener individuellement une bataille judiciaire longue et coûteuse. Et lorsqu'il·elle gagne – car la justice lui donne raison dans l'immense majorité des cas – il·elle est systématiquement licencié·e par la plateforme.

La directive permettra à minima qu'un·e livreur·euse puisse entamer facilement une démarche individuelle de requalification en contrat de travail salarié, et ce sera désormais aux plateformes de prouver que ce·tte travailleur·euse est réellement indépendant·e. Cette démarche serait plus simple et plus rapide que les années de procédures que vivent les travailleur·euses actuellement.

Toutefois, si les démarches restent individuelles, il est inimaginable que les travailleur·euses de plateformes aillent tou·te·s un·e par un·e clarifier leur situation contractuelle. De plus, si la transposition de la directive ne prévoit pas de garantie d'emploi du travailleur·euse dans sa plateforme à la suite de la démarche de requalification, peu de personnes feront valoir ce droit.

Cette directive constitue certes une avancée sociale, mais reste vague quant à sa mise en œuvre. Le risque est donc d'avoir une transposition a minima qui ne changerait pas la situation actuelle et institutionnaliserait le détournement du statut d'auto-entrepreneur.

En complément la directive mentionne la mise en place d'une institution adaptée qui pourrait si besoin généraliser cette requalification à toute·s les travailleur·euse·s d'une même plateforme, évitant ainsi les procédures individuelles fastidieuses. C'est, là encore, dans cette formulation floue que va se jouer la qualité de la transposition.

Une telle institution en France existe bel et bien, c'est « l'inspection du travail ». L'enjeu est donc, premièrement, de savoir si elle pourra pleinement jouer son rôle, et ne sera pas remplacée dans la transposition de la directive par une institution inventée de toute pièce et sans pouvoir contraignant comme l'ARPE. Deuxièmement, de savoir si elle pourra agir pleinement, et non « si besoin », pour que la transposition permette réellement aux livreur·euse·s, chauffeurs et autres travailleur·euses de plateformes d'accéder enfin au droit du travail.

Nous avons une responsabilité historique : faire honneur à la lutte menée par les travailleur·euses précaires de plateforme. Cette opportunité, ils·elles l'ont créée. Elle nous oblige.

Nous, syndicats, ONG, professionnel·les du droit, citoyen·ne·s, associations et collectifs de travailleur·euses des plateformes ne voulons pas de ce système d'exploitation qui sévit dans notre pays depuis presque 15 ans. La transposition de la directive est l'occasion de réaffirmer notre modèle social. Pour lutter contre les conséquences économiques, sociales et sanitaires du modèle des plateformes de travail nous appelons à une transposition ambitieuse à la hauteur de notre modèle social, comprenant :

– une présomption de salariat effective et efficace sans aucune alternative permettant aux plateformes d'échapper à leurs nouvelles obligations ;

– l'inversement de la charge de la preuve (de salariat) incombant aux plateformes ;

– le contrôle des conditions de travail par une autorité nationale compétente, soit l'inspection actuelle ;

– la transparence de la gestion algorithmique des travailleur·euses, avec droit de regard des organisations syndicales ;

– l'arrêt des décisions automatisés quand elles ont une importance pour le·la travailleur·euse (désactivation du compte, sanctions, etc.) ;

En complément, nous demandons :

– la régularisation des travailleur·euses sans papiers et l'extension des preuves de travail en France aux factures d'auto-entrepreneurs ;

– la requalification systématique du faux statut d'indépendant en salariat, avec contrat de travail, interdiction de rupture du contrat et rétroactivité des droits à la protection sociale ;

– l'évaluation des risques pour la santé liée au travail de plateforme avec mise en place de mesures de prévention et de protection appropriées.

Pour les centaines de milliers de travailleur·euse·s concerné·e·s aujourd'hui. Pour les millions qui pourraient subir le même sort demain. Nous appelons tous·tes les travailleur·euse·s qui subissent directement la dégradation de leurs conditions de travail et toutes les associations, organisations du travail social et collectivités locales qui font face aux conséquences économiques et sociales de ce modèle délétère à se joindre à cet appel et au travail collectif que nous entamons pour une transposition vertueuse de la directive européenne sur le travail de plateformes.

Pour vous joindre à cet appel ou témoigner de la « plateformisation » ou l'ubérisation de votre secteur d'activité, des spécificités de l'uberisation de ce secteur auxquelles une transposition devrait répondre contacter le collectif.

Signataires :
Maison des Coursiers Paris
CIEL (Collectif pour l'Insertion et l'Émancipation des Livreurs)
Maison des Livreurs Bordeaux
AMAL (Association de mobilisation et d'accompagnement des livreurs…)
Coopcycle-association
Maison des livreurs de Nantes
Médecins du Monde
Confédération Générale du Travail
Fédération CGT des Transports
ADALI : l'Association pour les droits et l'accompagnement des livreurs indépendants
ASALR : Association de Soutien et d'Accompagnement des Livreurs
Rouennais
Force Ouvrière INV VTC
La Cimade
Fédération CoopCycle
SUD Commerces et Services IDF

https://blogs.mediapart.fr/les-invites-de-mediapart/blog/170326/uberisation-ou-salariat-lheure-de-verite-pour-notre-modele-social

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24.03.2026 à 11:40

Pays basque : bilan de la grève générale du 17 mars

Joxe Iriarte Bikila

Le bilan quantitatif de la grève a été clair et sans équivoque : plus de 105 000 manifestant.es dans les capitales des quatre provinces le matin, puis une deuxième vague l'après-midi dans presque tous les villages et villes d'Euskal Herria, impossible à quantifier. Quant aux arrêts de travail, ils ont touché la majeure partie de l'industrie et, de manière inégale, les autres secteurs.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Présentation succinte des organisations mentionnées (P. V.)

Anticapitalistas, section espagnole de la IVe internationale.

CC OO : Commissions Ouvrières, principal syndicat espagnol, à l'origine combatif et construit dans l'illégalité, aujourd'hui syndicat d'accompagnement plutôt proche du Parti communiste et de Podemos.

CGT : syndicat libertaire plus « souple » que la CNT.

CNT : syndicat anarchosyndicaliste
EH Bildu : Coalition de gauche indépendantiste basque abertzale (nationaliste basque).

EHKS : (Euskal Herriko Kontseilu Sozialista) et sa branche jeune.

GKS : Scission « communiste », dynamique et sectaire de la gauche indépendantiste EH Bildu

PNV : Parti Nationaliste Basque, parti de la bourgeoisie basque, autonomiste, qui domine la vie politique basque.

PSE : branche basque du PSOE souvent allié au PNV.

UGT : Union Générale des Travailleurs, traditionnellement réformiste et proche du Parti Socialiste Ouvrier Espagnol (PSOE).

Sumar : Coalition de la gauche gouvernementale.

*****

Le résultat qualitatif est impressionnant. La question du salaire minimum interprofessionnel s'est définitivement imposée dans l'agenda social.

La question du salaire minimum a été le facteur fédérateur, mais les autres revendications (logement, soins, retraites, etc.) n'ont pas été oubliées, elles étaient présentes dans toutes les manifestations. Les revendications des travailleuses du secteur domestique et des services de soins, avec leur dimension racialisée et décoloniale, ont eu un impact important.

Des actions contre la guerre ont eu lieu à Bilbao.

Fait curieux, à Pampelune, l'EHKS-GKS [voir la présentation des organisations ci-dessus.], la CNT (qui ailleurs a participé aux appels à la mobilisation unitaire), la CGT et Anticapitalistas ont choisi de ne pas participer aux manifestations unitaires au nom de l'unité de la classe ouvrière autour d'un ensemble de revendications plus larges. Il convient de noter que le GKS a été très actif dans la grève, mais avec des piquets de grève et des mobilisations en marge du reste du mouvement syndical.

Les attitudes de l'UGT, des CC OO et de Sumar sont grotesques : elles s'opposent à la revendication d'un salaire minimum pour l'Euskal Herria, la considérant comme une revendication non solidaire avec le reste des travailleurs de l'État.

Cette grève a été possible parce qu'il existe en Euskal Herria une majorité syndicale qui comprend que la négociation n'est viable et possible que par la confrontation. Cette attitude la distingue des CC OO et de l'UGT, qui ne savent négocier qu'à la baisse. En effet, le patronat de Confebask a systématiquement refusé de discuter de la question du salaire minimum à 1 500 euros. Et au Parlement basque, le PNV et le PSE ont refusé ne serait-ce que d'inscrire cette question à l'ordre du jour, malgré le soutien social majoritaire dont bénéficiait l'initiative législative populaire présentée par la majorité syndicale (tout comme ils l'ont fait avec le mouvement des retraités et sa demande d'une pension minimale égale au salaire minimum interprofessionnel). Auparavant, ils avaient exigé du gouvernement basque qu'il soumette au Parlement espagnol la proposition visant à ce que le Statut des travailleurs permette aux communautés autonomes, et pas seulement à la communauté basque et à celle de Navarre, d'avoir le pouvoir de fixer le salaire minimum interprofessionnel.

Il convient de mentionner tout particulièrement l'attitude du PNV et du gouvernement basque face à la grève, qui ont privilégié la voie de la négociation plutôt que celle de la confrontation, alors qu'il est de notoriété publique que (tout comme le patronat) ils ont refusé de débattre au sein des institutions des questions relatives au salaire et à la pension minimale. Nous verrons bien ce qu'ils feront lorsque ces questions seront portées devant le Parlement espagnol.

Cette grève a été précédée par l'impressionnante commémoration du 3 mars, anniversaire du massacre de Gasteiz, et du 8 mars, tout aussi impressionnante. Ces trois événements étaient étroitement liés

Il a été important de garder pendant 40 ans dans notre mémoire collective ce qui s'est passé le 3 mars 1976. À cette époque, le mouvement ouvrier a dû faire face à deux problèmes : défendre ses revendications et répondre à la dictature fasciste. Aujourd'hui, nous devons faire face à un problème similaire : lutter pour nos droits, notamment pour garantir un salaire minimum interprofessionnel décent, et répondre aux héritiers du franquisme qui frappent à la porte. Et il n'y a qu'une seule voie : constituer un front unique du mouvement ouvrier et, en même temps, organiser la majorité sociale de ce peuple.

Ceux d'entre nous qui avons participé aux comités de grève et aux vastes initiatives de mobilisation lors de la grève du 30 janvier 2020 ont pu constater l'efficacité et le caractère transversal de son organisation, ainsi que l'importance de la mener non seulement sur les lieux de travail, mais aussi dans l'espace social et au sein des communautés.

Cette fois-ci, nous avons reproduit la même formule. Syndicalistes, salarié.e.s précaires, étudiant.e.s et retraité.e.s, militant.es sociaux de tous horizons, féministes, citoyens et citoyennes engagé.es dans la grève, ainsi que les travailleurs et travailleuses du commerce et de l'hôtellerie, militant.e.s de différents partis politiques (il faut toutefois souligner la contribution active d'EH Bildu, présent dans la plupart des comités de grève et des mobilisations avec ses figures les plus connues pour soutenir la grève générale, au grand dam du PNV)… toutes et tous ensemble, nous avons organisé la grève, élaboré nos arguments, intégré nos revendications propres, tissé des liens de solidarité : en un mot, nous avons fades provinces it peuple. Il faut souligner la participation massive et très active de la jeunesse étudiante à toutes les mobilisations. Une expérience merveilleuse.

Hier comme aujourd'hui, nous pouvons affirmer que ni les libertés politiques ni les améliorations économiques n'ont été des concessions des classes dominantes, mais des conquêtes obtenues au prix de dures luttes.

Cependant, ces acquis ne sont jamais garantis. Ce qui a été obtenu au prix de grands efforts peut être perdu par des contre-réformes et des contre-révolutions si les classes dominantes estiment avoir suffisamment de force pour faire pencher la balance en leur faveur. C'est ce qui s'est produit au cours des vingt dernières années et s'est intensifié après la crise de 2008. C'est ainsi que les portes du tsunami néolibéral se sont grandes ouvertes, emportant comme un torrent bon nombre des acquis sociaux antérieurs.

Nous savons tous et toutes que le pouvoir de la bourgeoisie réside dans la propriété de l'argent et dans le contrôle de l'État. En revanche, les travailleur.es, les syndicats et la gauche sociale et politique ne doivent pas oublier que la véritable source de leur pouvoir réside, fondamentalement, dans la capacité de mobilisation sur les lieux de travail et dans la rue. Et la grève générale est, malgré ses limites, l'un des outils les plus efficaces. À condition, bien sûr, qu'elle ne soit pas considérée comme une action isolée et qu'après la journée de grève, les syndicats ne retournent pas dans leurs quartiers d'hiver ou à leur routine habituelle.

Depuis le début de la crise, nous avons insisté sur le même mot d'ordre et nous n'y renoncerons pas : le capitalisme et ses institutions économiques et politiques ont pris l'initiative et nous ont déclaré la guerre, une guerre sociale, une guerre des classes. Et les partis de gauche, les syndicats et les mouvements sociaux concernés doivent y répondre au même niveau.

La crise, avec ses hauts et ses bas, sera longue, et si elle se résout, ce sera le rapport de forces qui se dispute dans tous les territoires et tous les coins de la planète qui déterminera son issue. Nous ne sortirons pas indemnes de cette situation si nous ne reléguons pas au rebut de l'histoire le système qui a conduit l'être humain et la nature à une situation limite, et si, dans le même temps, nous ne faisons pas des pas déterminés vers la construction d'un autre modèle de société. La lutte — unitaire et large — est, en outre, la manière la plus efficace de faire face au climat de guerre et au fascisme.

La grève générale du 17 mars a été la répétition de ce que nous avons réussi à faire il y a 50 ans à Gasteiz : un mouvement ouvrier (aux côtés du mouvement féministe) affrontant hier le franquisme et aujourd'hui ses successeurs.

Joxe Iriarte, Bikila
Joxe Iriarte, Bikila, est membre d'Alternatiba
Source – Viento sur, 19 mars 2026 :
https://vientosur.info/un-balance-de-la-huelga-general-del-17-de-marzo/
Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78381

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24.03.2026 à 11:39

8 mars 2026 :L'autonomie des femmes afghanes et le défi du droit international

Dr Amna Mehmood

La Journée internationale des droits des femmes est souvent présentée comme une fête. En réalité, le 8 mars nous rappelle que les droits ne sont jamais garantis de manière définitive. Ils sont défendus de génération en génération, et peuvent être démantelés décret après décret.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/femmes-afghanes-quelques-textes/

En 2026, aucun pays n'illustre cela de manière plus frappante que l'Afghanistan.

L'Afghanistan reste le seul État au monde où les filles sont officiellement exclues de l'enseignement secondaire à l'échelle nationale et où les femmes sont systématiquement exclues des universités, de la plupart des emplois publics et de la vie civique par décret d'État. Il ne s'agit pas d'une régression progressive. Il s'agit d'un effacement structuré.

Depuis août 2021, les autorités afghanes ont mis en place un système dans lequel le genre détermine l'accès à l'éducation, au travail, à la mobilité et à la parole. Les écoles secondaires restent fermées aux filles. Les universités sont interdites aux femmes. Les femmes ont été écartées de la plupart des postes du secteur public. Les organisations de la société civile dirigées par des femmes ont été restreintes. L'UNESCO confirme que l'Afghanistan est le seul pays au monde à appliquer une interdiction nationale de l'enseignement secondaire pour les filles. Le PNUD continue de documenter l'effondrement de la participation des femmes au marché du travail, parallèlement à une grave contraction économique et à une vulnérabilité croissante des ménages.

Prises ensemble, ces mesures font plus que restreindre les opportunités. Elles réorganisent la société autour de l'exclusion. Elles redéfinissent la citoyenneté elle-même.

C'est pour cette raison que le terme « apartheid de genre » est passé du langage militant à celui de l'analyse juridique structurée. En 2023, le Tribunal populaire sur l'apartheid de genre s'est réuni à La Haye pour examiner les politiques de l'Afghanistan. La Dre Rashida Manjoo, ancienne rapporteuse spéciale des Nations Unies sur la violence à l'égard des femmes, a présidé le tribunal et rendu son verdict en décembre 2025. Le Tribunal a déterminé que le traitement réservé aux femmes par les talibans constituait une persécution systématique, intentionnelle et imposée par l'État sur la base du genre, équivalant à des crimes contre l'humanité. Il a en outre estimé que la situation présentait les caractéristiques structurelles d'un régime de type apartheid marqué par une ségrégation et une domination institutionnalisées, tout en reconnaissant que l'« apartheid de genre » n'était pas encore codifié comme un crime distinct en vertu du droit international existant. Pour cette raison, il ne peut actuellement faire l'objet de poursuites sous cette appellation sans une évolution juridique.

Le Tribunal a donc appelé à une clarification ou à une modification du droit international afin de reconnaître explicitement l'apartheid de genre et a exhorté les Nations unies, la Cour pénale internationale, les États et la société civile à agir de manière décisive. Il a surtout souligné que les femmes afghanes doivent être reconnues non seulement comme des victimes, mais aussi comme des titulaires de droits et des dirigeantes dans les processus de responsabilisation.

Le fondement juridique existe déjà en partie. L'article 7 du Statut de Rome définit la persécution fondée sur le genre, lorsqu'elle est généralisée ou systématique, comme un crime contre l'humanité, et décrit l'apartheid comme une domination institutionnalisée exercée sur un groupe. L'Afghanistan est un État partie prenante au Statut de Rome. Le cadre est en place. Les preuves d'une privation systématique sont manifestes. La question est de savoir si l'interprétation sera à la hauteur de la réalité.

Le 8 mars nous rappelle également que les Afghanes portent depuis longtemps le flambeau de la réforme et des droits au sein même de leur société et qu'elles l'ont transmis de génération en génération. La reine Soraya Tarzi s'est faite la championne de l'éducation des filles dans les années 1920, insistant sur le fait que le progrès national passait par l'alphabétisation et la participation des femmes. Des décennies plus tard, la Dre Anahita Ratebzad, l'une des premières femmes médecins d'Afghanistan et figure de proue du mouvement réformiste et militant pour les droits des femmes, a publiquement fait valoir que l'égalité d'accès des femmes à l'éducation, à l'emploi et aux services de santé était essentielle au développement national. Dans un article publié en 1978 dans le New Kabul Times, elle écrivait que ces droits n'étaient pas des privilèges mais des nécessités pour bâtir une société saine et moderne, rappelant ainsi que les revendications en faveur de l'égalité avaient été formulées par les Afghanes bien avant les débats contemporains. Après 2001, la Dre Sima Samar s'est employée à ancrer les droits des femmes au sein des institutions nationales et des cadres de responsabilité.

Ce flambeau ne s'est pas éteint en 2021. Il a changé de mains. À la suite des récents décrets, des militantes telles que Tamana Zaryab Paryani ont protesté publiquement contre les interdictions malgré les détentions et les intimidations. Au-delà des noms connus, d'innombrables femmes en Afghanistan et à travers la diaspora ont choisi de ne pas se réfugier dans le silence. Des enseignantes donnant des cours clandestins, des étudiantes poursuivant leurs études en secret, des avocates documentant les abus, des scientifiques et des écrivaines s'exprimant depuis l'exil : beaucoup auraient pu choisir la sécurité, la discrétion ou la distance. Au lieu de cela, elles utilisent toutes les tribunes et tous les privilèges dont elles disposent pour affirmer que l'exclusion ne définira pas leur avenir.

Ce combat n'a jamais appartenu à une seule génération. Il progresse chaque fois qu'une femme décide que le silence n'est pas une option.

La lutte pour les droits des femmes en Afghanistan n'a jamais été importée. Elle a été menée, articulée et défendue par les Afghanes elles-mêmes. Le système d'exclusion actuel n'est pas une tradition ; c'est une rupture avec un siècle de réformes menées de l'intérieur.

Les interdictions d'accès à l'éducation brisent la continuité du savoir entre les générations. Les interdictions universitaires excluent les femmes de la vie scientifique et professionnelle. L'exclusion de l'emploi affaiblit la résilience économique et renforce la dépendance. Lorsque la moitié de la population est systématiquement effacée de la vie publique, la gouvernance elle-même s'en trouve transformée. Les institutions se rétrécissent. Le pluralisme se contracte.

La Journée internationale des droits des femmes de 2026 n'est donc pas seulement commémorative. C'est un diagnostique.

Lorsque l'exclusion devient loi et que la domination devient politique, le droit international est mis à l'épreuve. La question n'est pas de savoir si les femmes afghanes continueront à résister, elles le font depuis des générations. La question est de savoir si l'ordre juridique mondial reconnaîtra la structure de leur exclusion avec la clarté qu'elle exige. Lorsque l'exclusion des femmes devient une politique d'État, elle ne viole pas seulement les droits ; elle démantèle l'ordre juridique, affaiblit les institutions nationales et fracture la continuité du savoir lui-même.

Dre Amna Mehmood, 8 mars 2026
La Dre Amna Mehmood est une scientifique de haut niveau et une enseignante en sciences dont les travaux portent sur le maintien de l'enseignement des STIM et de l'identité scientifique chez les femmes afghanes dans des conditions d'exclusion éducative. La Dre Amna Mehmood est biologiste moléculaire et scientifique de haut niveau à l'université Martin Luther de Halle-Wittenberg, en Allemagne.
https://zantimes.com/2026/03/08/march-8-2026-afghan-womens-agency-and-the-test-of-international-law/
Traduit par DE

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24.03.2026 à 11:38

De la maison au système de soutien : comment le patriarcat façonne la violence et les réactions face à celle-ci

worecnepal.org

Ayusha Magar a été étranglée avec un lacet de chaussure, assassinée, puis son corps a été abandonné à Balaju par Surya Thapa Magar à la suite d'un différend portant sur seulement 500 roupies [1]. Son corps n'a été découvert qu'au bout de 10 jours. Meena Sherpa (37 ans) a été tuée par son mari Prem Dorchi Sherpa à la suite d'une dispute domestique, puis enterrée dans son champ de cardamome [2].

Tiré de Entre les lignes et les mots

Dans une autre affaire à Nuwakot, une dispute domestique a conduit le mari de Sabina à l'attaquer avec un khukuri [un couteau népalais, lourd et courbe – NdT] et à la tuer [3]. Une mère et ses deux filles auraient été tuées par l'ex-mari de la femme à l'aide d'armes domestiques à Butwal [4].

Des cas de féminicide font désormais la une des journaux tous les deux jours. Selon la fiche d'information annuelle sur la violence sexiste (2081/82) [suivant calendrier officiel (Bikram Sambat) – NdT] publiée par la police népalaise, 73,17% des victimes de meurtres liés à la violence domestique sont des femmes, les auteurs étant le plus souvent leur mari ou des personnes ayant un lien familial étroit avec elles. De même, Anbesi 2082, lancé par WOREC, a enregistré 921 cas de violence à l'égard des femmes, dont 8 meurtres et 2 tentatives de meurtre.

Selon les données de l'INSEC pour Karnali, au cours de l'exercice 20280/81, neuf femmes ont été tuées par leur mari, tandis qu'en 2081/82, quatre cas de ce type ont été enregistrés. L'annuaire des droits humains 2025 de l'INSEC recense 27 cas d'homicide, les femmes constituant la majorité des victimes. Ces incidents sont brutaux et dépassent toutes les limites de l'humanité.

De même, un rapport publié par l'Office des Nations unies contre la drogue et le crime et ONU Femmes à l'occasion de la Journée internationale pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, basé sur des données provenant de 117 pays, indique que 137 femmes par jour, soit environ une femme toutes les dix minutes, sont victimes de féminicide [5]. Avec la publication du rapport et les événements de sensibilisation et de plaidoyer en cours, cela s'est poursuivi même pendant la campagne de 16 jours pour l'élimination de la violence à l'égard des femmes, au cours de laquelle deux femmes, Roshni Jha et Paro Devi, ont été tuées dans des circonstances suspectes [6].

Ces cas ne sont pas des incidents isolés, mais révèlent un schéma profondément ancré de violence à l'égard des femmes, soutenu par le pouvoir, le contrôle et l'impunité systémique. Dans un cas à Suvakalika, quartier n°4, un mari a tué sa femme en la brûlant vive après lui avoir infligé de graves violences physiques. Après avoir commis son crime, il a avoué à sa famille, qui a décidé collectivement de garder le silence. Son frère l'a ensuite aidé à se débarrasser du corps en le jetant dans un ravin. Cet incident n'a été relayé par aucun média et personne ne l'a signalé à la police. Cela montre à quel point la violence et même la mort des femmes sont normalisées dans la société. Les femmes sont considérées comme de simples ressources : une main-d'œuvre gratuite, des reproductrices et des objets de satisfaction masculine. Lorsqu'une femme disparaît, une autre peut la remplacer.

Bien que le féminicide ne soit pas explicitement défini dans la loi, le « Muliki Ain » traite du meurtre, des agressions, du viol et d'autres formes de violence. Cependant, les croyances patriarcales profondément ancrées et la misogynie, fondées sur l'idée que seuls les hommes sont les héritiers de la tradition, ont réduit la société au silence et ont souvent empêché la confrontation ouverte de ces crimes.

Tout aussi préoccupante est la culture du blâme des victimes et l'insensibilité institutionnelle auxquelles les femmes sont confrontées lorsqu'elles cherchent à obtenir justice. Le langage inapproprié, les remarques suggestives et les attitudes dédaigneuses des prestataires de services découragent souvent les survivantes de s'adresser à la police ou aux services d'aide, ainsi que de parler ouvertement de leur expérience.

Dans un incident survenu dans l'est du Népal, un avocat du gouvernement a déclaré : « Vous êtes si belle ! », une remarque qui a mis la victime mal à l'aise et elle a hésité à partager son témoignage. De même, lors de l'examen des preuves photographiques présentées pour prouver un chantage, un policier, après avoir regardé la photo de la survivante, a déclaré : « Vous venez ici depuis tant de jours, mais je n'avais pas réalisé que vous étiez si belle. Pouvez-vous retirer votre masque, s'il vous plaît ? ». De telles remarques peuvent traumatiser à nouveau les survivantes. Dans une autre affaire de viol collectif à Morang, un policier chargé de l'affaire a déclaré à la survivante : « Ce garçon a l'air bien, vous feriez mieux de l'épouser. »

Ce ne sont là que quelques exemples d'incidents qui mettent en évidence une tendance inquiétante à l'insensibilité et à la normalisation de la violence par les prestataires de services, qui porte atteinte à la dignité, à la sécurité et à l'accès à la justice des survivantes, et renforce les structures qui permettent à la violence sexiste de persister. Lorsque les prestataires de services normalisent la violence, la justice devient inaccessible pour les survivantes. La question n'est plus de savoir où les survivantes doivent aller, mais quand nous allons nettoyer nos propres lunettes à travers lesquelles nous les voyons, car des lunettes sales ne peuvent jamais offrir une vision centrée sur les survivantes.

Bien que l'article 38 de la Constitution népalaise stipule les droits des femmes garantissant leur inclusion à long terme et leur protection contre la violence et l'exploitation, la longueur et la complexité des procédures judiciaires obligent souvent les survivantes à retirer leur plainte ou à accepter des accords hostiles, ce qui entraîne un nouveau traumatisme plutôt que la justice. Les membres de l'équipe WOREC travaillant dans les districts, qui sont directement impliqués dans la gestion des cas centrée sur les survivantes, ont régulièrement fait état d'expériences similaires dans plusieurs endroits. Bien que nous ayons toujours été à l'avant-garde de la lutte contre les obstacles systémiques depuis plus de trois décennies, en menant des actions de sensibilisation dans les rues et au sein des parlements, nous avons été constamment freinées par les préjugés sexistes. Ces préjugés sont parfois inconscients et souvent délibérés, et continuent de marginaliser les femmes.

Les récentes manifestations de la génération Z ont encore accru les risques pour la sécurité des survivantes, des défenseuses des droits humains et des organisations qui fournissent des services juridiques et de protection aux survivantes. La destruction des infrastructures des services publics a perturbé les services essentiels, et les budgets initialement alloués à l'aide aux survivantes sont détournés vers la reconstruction des infrastructures. En conséquence, lorsque les survivantes cherchent de l'aide, elles sont souvent rejetées. Dans l'un de nos projets de mise en œuvre, Palika, des représentant·es élu·es et des employé·es municipaux auraient déclaré aux membres de l'équipe WOREC : « Faites ce que vous pouvez, nous fermons nos portes et ne pouvons plus fournir de services. Allez voir Gen Z pour obtenir de l'aide. » Le refuge municipal de Dang n'a accueilli aucune survivante en raison des contraintes budgétaires résultant du mouvement Gen Z.

Pour aggraver ces difficultés, le « Nyayik Samiti (comité judiciaire) » reste inactif dans de nombreuses palikas [division administrative – NdT], affaiblissant encore davantage un mécanisme de soutien local déjà fragile. En cas de violence, les survivantes sont souvent censées s'adresser à leur représentant·e élu·e pour obtenir de l'aide, une approche qui porte atteinte à la confidentialité et à la sécurité des survivants. Bien que nous soutenions les survivantes grâce à une approche globale, allant de l'aide d'urgence, à commencer par un hébergement sûr, à l'aide juridique et à la réintégration, en passant par un plaidoyer plus large visant à démanteler ces préjugés, les conséquences du mouvement Gen Z ont eu un impact direct sur le système de soutien.

De plus, la destruction et la perte de preuves et de documents juridiques essentiels ont rendu extrêmement difficile pour les survivantes d'obtenir justice. Dans un cas à Madhesh, une survivante n'a pas pu obtenir son certificat de citoyenneté parce que le bureau de Palika a été touché par le mouvement, ce qui l'a empêchée d'accéder à des recours juridiques et à des services essentiels. De telles situations soulignent la nécessité urgente pour le gouvernement de mettre en place un mécanisme alternatif et d'urgence d'aide juridique afin d'assurer la continuité des services aux survivantes pendant les crises.

Plus alarmant encore, 13 500 prisonniers se seraient échappés de différentes prisons à travers le pays [7]. Bien que certains d'entre eux aient été repris, 12 533 sont toujours en fuite [8]. De même, les évasions survenues dans les prisons de Saptari, Mahottrari, Gaur et Jaleshowr [9] ont accru le risque pour les survivantes dans toute la province de Madhesh. Aucune donnée spécifique sur la recapture des détenus n'est disponible, ce qui crée une incertitude quant à l'ampleur du risque et du danger potentiels.

Bishnu Regmi – « J'ai été contraint de quitter ma ville natale parce que j'ai soutenu une victime de viol pendant son combat juridique, qui a abouti à l'emprisonnement des auteurs du crime. Lorsque j'entends parler de criminels qui s'évadent de prison, j'ai peur, surtout en ce moment, car il y a eu beaucoup d'évasions de ce type. Ma peur s'est intensifiée lorsque j'ai appris que les auteurs impliqués dans l'affaire Rajpur s'étaient également évadés. Ils avaient été emprisonnés pour des faits liés à une affaire de sorcellerie et m'avaient déjà menacé, disant qu'ils s'en prendraient à moi une fois libérés. Maintenant qu'ils se sont évadés, certains d'entre eux ont même contacté mes proches dans mon village pour leur demander où je me trouvais. Je reçois également des appels de victimes, qui ont encore plus peur que moi. »

Un CDO [Care and Development Organization] du district de l'ouest du Népal : « Tout a été détruit. Les personnes nous demandent de les protéger, mais nous-mêmes vivons dans la peur et l'insécurité. Il devient de plus en plus difficile d'assurer la protection de la société civile dans ces conditions. »

Ces événements ont considérablement accru le risque de violence, en particulier pour les femmes, les enfants et les personnes issues de groupes marginalisés et vulnérables. Ils ont également entraîné l'effondrement du mécanisme de sécurité local et mis à rude épreuve la capacité des refuges existants, limitant l'accès à la protection d'urgence et au soutien en matière de sécurité au moment où cela est le plus nécessaire.

Dans l'ensemble, les preuves présentées ici reflètent une image profondément préoccupante de la violence sexiste au Népal, marquée non seulement par la fréquence alarmante des féminicides, mais aussi par des défaillances systémiques en matière de prévention, de protection et de justice.

Alors que les données fournies par la police, les hôpitaux et les organisations de défense des droits humains confirment l'ampleur de la violence subie par les femmes, les survivantes continuent d'être re-traumatisées par des services insensibles, des procédures judiciaires interminables, des mécanismes judiciaires locaux inactifs et l'effondrement du soutien institutionnel en période de troubles. Ces défaillances croisées mettent en danger les femmes, les enfants et les personnes issues de groupes marginalisés, renforçant ainsi le cycle de l'impunité et du silence. Il est impossible de faire entendre la voix des survivantes qui ont été réduites au silence par le patriarcat et les structures de la société à soi seul. Nous, groupes et organisations féministes, continuons à résister et à poursuivre notre lutte pour démanteler le patriarcat. Pour faire face à cette crise, il est nécessaire de prendre des mesures urgentes et coordonnées afin de rétablir des services centrés sur les survivantes et de garantir la responsabilité de tous les prestataires de services.

https://worecnepal.org/from-home-to-support-system-how-patriarchy-shapes-violence-and-response/
Traduction DE

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24.03.2026 à 11:37

Égalité des droits successoraux pour les femmes musulmanes : faire respecter la justice constitutionnelle et l'égalité des sexes en Inde

Indian Muslims for Secular Democracy

L'organisation « Indian Muslims for Secular Democracy » (IMSD) salue sans réserve les récentes observations formulées par la Cour suprême de l'Inde lors de l'audience relative à une requête déposée par Poulomi P. Shukla.

Tiré de Entre les lignes et les mots

Défendue par l'avocat chevronné Prashant Bhushan, cette affaire vise à corriger la disparité de longue date en matière de droits successoraux des femmes musulmanes — une initiative que l'IMSD considère comme une étape cruciale vers la concrétisation de la promesse démocratique de la Constitution indienne.

La Cour suprême soulève la question de la justice de genre

Une formation de trois juges, présidée par le juge en chef Surya Kant et composée des juges Joymalya Bagchi et R. Mahadevan, a fait remarquer qu'un Code civil uniforme (UCC) pourrait être la « réponse la plus efficace » pour éliminer les préjugés de genre dans les lois régissant le mariage, la succession et les droits de propriété. Cette observation a été formulée lors de l'examen d'un recours contestant la loi de 1937 sur l'application du droit personnel musulman (Shariat), qui, selon les requérants, impose aux femmes des conditions d'héritage inégales par rapport à leurs homologues masculins.

Une contestation constitutionnelle des lois discriminatoires

S'exprimant au nom de la requérante, Me Prashant Bhushan a fait valoir que les droits successoraux inférieurs accordés aux femmes en vertu de la loi de 1937 constituent une violation directe des garanties constitutionnelles. Il a souligné que l'héritage relève fondamentalement du droit civil et du droit de la propriété ; par conséquent, il ne peut être soustrait au contrôle constitutionnel en invoquant la liberté religieuse.

Répondant à la crainte de la Cour selon laquelle l'annulation des dispositions discriminatoires de la loi sur la charia pourrait créer un « vide juridique », M. Bhushan a proposé une solution pragmatique et immédiate : inclure les femmes musulmanes dans le champ d'application de la loi indienne sur la succession de 1925. Cela permettrait de s'appuyer sur un cadre juridique solide et existant pour garantir l'égalité sans laisser les femmes dans une situation d'incertitude juridique.

Les préjugés de genre : un problème qui dépasse le cadre d'une seule communauté
Point crucial, l'honorable Cour a noté que la discrimination de genre en matière d'héritage ne se limite pas au seul droit personnel musulman. La Cour a observé que des inégalités persistent au sein de la structure des familles hindoues indivisibles (HUF) et de diverses pratiques coutumières ou tribales. Comme le soulignent divers rapports, les droits successoraux restent également inéquitables dans le droit hindou, ce qui indique que la lutte pour les droits de propriété est un défi intercommunautaire.

Le cadre constitutionnel : égalité et dignité

L'IMSD estime que le fondement de cette pétition réside dans la morale constitutionnelle. La Constitution indienne garantit clairement :
• Article 14 : l'égalité devant la loi et la protection égale des lois.
• Article 15 : l'interdiction de toute discrimination fondée notamment sur la religion et le sexe.
• Article 21 : la protection de la vie, de la dignité et de la liberté individuelle.

Ces garanties doivent s'appliquer pleinement aux femmes musulmanes en tant que citoyennes à part entière. Alors que la jurisprudence islamique a reconnu les droits de propriété des femmes il y a plus de quatorze siècles, les interprétations patriarcales contemporaines et les pressions sociales contraignent souvent les femmes à renoncer à leur part légitime.

Vers une réforme

L'IMSD rappelle que le débat sur le Code civil unifié (UCC) a souvent été politisé par des forces cherchant à s'en prendre aux communautés minoritaires. Cependant, la justice de genre ne peut être reportée indéfiniment en raison de la politique identitaire ou de la polarisation communautaire. Une véritable réforme doit être le fruit d'un effort collaboratif associant les organisations de femmes, les juristes et les voix des minorités, afin de garantir qu'elle repose sur la justice plutôt que sur la stigmatisation.

​Les dirigeants de la communauté musulmane doivent également réfléchir à leur résistance historique à la réforme. Cette réticence a souvent privé les femmes de justice et renforcé les discours communautaires.

Conclusion : un appel à la justice constitutionnelle

L'IMSD soutient la procédure en cours devant la Cour suprême et appelle à une résolution garantissant l'égalité des droits successoraux pour les femmes musulmanes dans toute l'Inde. Nous plaidons en faveur d'une solution qui s'attaque à la discrimination de genre dans toutes les lois personnelles, garantissant que les femmes de toutes les communautés soient traitées comme des citoyennes égales ayant droit à la dignité et à la justice en vertu de la loi.

List of Signatories (Alphabetical)

• ​Adv. A. J. Jawad – IMSD, Chennai
• ​Amir Rizvi – Designer, IMSD, Mumbai
• ​Arshad Alam – Veteran Journalist, IMSD, Delhi
• ​Askari Zaidi – IMSD, Mumbai
• ​Bilal Khan – IMSD, Mumbai
• ​Guddi S. L. – Hum Bharat Ke Log, Mumbai
• ​Hasina Khan – Bebaak Collective, Navi Mumbai
• ​Irfan Engineer – CSSS, Mumbai
• ​Jeibunnisa Reyaz – Bharatiya Muslim Mahila Andolan, BMMA, Madurai
• ​Khatoon Sheikh – BMMA, Mumbai
• ​Adv. Lara Jesani – IMSD, Mumbai
• ​Mariya Salim – BMMA, New Delhi
• ​Nasreen M – BMMA, Karnataka
• ​Nasreen Rangoonwala – IMSD, Mumbai
• ​Nishat Hussain – BMMA, Jaipur
• ​Niyazmin Daiya – BMMA, Delhi
• ​Noorjehan Safiya Niyaz – BMMA, Mumbai
• ​Prof. Nasreen Fazalbhoy – IMSD, Mumbai
• ​Rahima Khatun – BMMA, Kolkata
• ​Salim Sabuwala – IMSD, Mumbai
• ​Prof. Sandeep Pandey – Magsaysay Awardee, Lucknow
• ​Sandhya Gokhale – Forum Against Oppression of Women, Mumbai
• ​Shabana Dean – IMSD, Pune
• ​Shafaq Khan – Theater Personality, IMSD, Mumbai
• ​Shalini Dhawan – Designer, IMSD, Mumbai
• ​Shama Zaidi – Scriptwriter, IMSD, Mumbai
• ​Shamsuddin Tamboli – Muslim Satyashodak Mandal
• ​Prof. Sujata Gothoskar – Forum Against Oppression of Women, Mumbai
• ​Sultan Shahin – Editor, New Age Islam, Delhi
• ​Dr. Sunilam – Farmer Leader, Gwalior
• ​Dr. Suresh Khairnar – Former President, Rashtriya Sewa Dal, Nagpur
• ​Yashodhan Paranjpe – IMSD, Social Activist, Mumbai
• ​Zakia Soman – BMMA, New Delhi
• ​Zeenat Shaukat Ali – Wisdom Foundation

Indian Muslims for Secular Democracy, 17/03/2026
https://countercurrents.org/2026/03/equal-inheritance-rights-for-muslim-women-upholding-constitutional-justice-and-gender-equality/
Traduit par DE

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24.03.2026 à 11:36

Femmes au parlement : progrès au ralenti, violences persistantes

news.un.org

La progression de la représentation des femmes dans les parlements du monde marque le pas depuis deux ans. Au 1er janvier 2026, elles occupaient 27,5% des sièges dans les parlements nationaux, soit une hausse de seulement 0,3 point par rapport à 2025, selon un rapport de l'Union interparlementaire (UIP) publié à l'occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/08/la-pleine-egalite-juridique-pour-les-femmes-reste-un-reve-et-autres-textes/

Intitulé Les femmes au parlement 2025, le rapport souligne que cette progression est la plus lente observée depuis près d'une décennie.

L'étude révèle également un recul de la présence des femmes aux postes de direction parlementaire : seulement 12 femmes ont été élues présidentes de parlement parmi 75 nouvelles nominations.

Selon l'UIP, les quotas jouent un rôle « critique » pour accroître la représentation des femmes. Dans les 49 pays ayant organisé des élections en 2025, les chambres disposant d'un dispositif législatif en faveur de la parité comptaient en moyenne 31% de femmes, contre 23% dans celles sans quotas.

Fortes disparités régionales

Les Amériques demeurent la région la plus avancée en matière de représentation féminine, avec 35,6% de femmes parlementaires.

À l'inverse, la représentation reste la plus faible au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, où les femmes occupent 16,2% des sièges en moyenne.

Certains pays ont toutefois enregistré des progrès notables. Le Kirghizistan a connu la plus forte progression, avec une hausse de 12,9 points, suivi de Saint-Vincent-et-les-Grenadines, avec 12,3 points supplémentaires.

À l'inverse, Oman, Tuvalu et le Yémen ne comptent toujours aucune femme parlementaire dans leurs chambres basses ou uniques.

« Si vous dites quelque chose qui n'est pas parfaitement en ligne avec ce que votre public veut entendre, vous subissez de multiples attaques »

Les femmes parlementaires ciblées par les violences

Au-delà de ces écarts de représentation, les femmes engagées en politique continuent également de faire face à des violences et des intimidations croissantes.

Selon l'Union interparlementaire, 76% des femmes parlementaires interrogées déclarent avoir subi des violences ou des intimidations, contre 68% des hommes.

Ces violences peuvent prendre de nombreuses formes, allant des attaques en ligne et des campagnes de harcèlement à des menaces ou des intimidations dans la sphère publique.

La députée italienne Valentina Grippo, membre de la délégation européenne auprès de l'UIP, évoque ces pressions : « Si vous dites quelque chose qui n'est pas parfaitement en ligne avec ce que votre public veut entendre, vous subissez de multiples attaques ».

Dénoncer les violences n'est plus tabou

Pendant longtemps, ces violences sont restées largement invisibles, explique Mariana Mutzenberg, du programme genre de l'Union interparlementaire.

« Ce n'est plus un sujet tabou. On sait désormais que cela se produit partout dans le monde », souligne-t-elle, notant que les études régionales de l'UIP montrent qu'aucune région n'y échappe.

Mais la prise de conscience progresse et plusieurs pays commencent à agir.

En 2025, la Bolivie a adopté une législation visant à prévenir et sanctionner toutes les formes de violence contre les femmes en politique. Aux Philippines, lors des élections de la même année, la Commission électorale a renforcé ses efforts pour lutter contre ce phénomène.

En Afrique, plusieurs pays commencent également à prendre des mesures. La Tunisie a été le premier pays du continent à adopter une législation spécifique contre les violences faites aux femmes en politique, suivie par la Tanzanie, qui a introduit des dispositions dans sa loi électorale. Dans certains parlements africains, comme au Bénin et en Sierra Leone, des initiatives ont également été lancées pour intégrer cette question dans les codes de conduite parlementaires.

Mariana Mutzenberg salue ces avancées : « La prise de conscience est importante, mais il faut aussi des lois et des mesures fortes de la part des autorités électorales pour s'attaquer à ce phénomène ».

https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158521

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24.03.2026 à 11:35

Avec seulement un pays sur sept dirigé par une femme, le pouvoir politique reste dominé par les hommes

news.un.org

L'égalité politique reste lointaine : les femmes occupent 22,4% des postes ministériels et 27,5% des sièges parlementaires dans le monde, selon les dernières données de l'Union interparlementaire (UIP) et d'ONU Femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/pas-de-justice-pour-les-femmes-sans-droits-syndicaux-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

Partout dans le monde, les femmes restent largement sous-représentées dans les instances dirigeantes politiques, et les décisions majeures continuent d'être prises en grande majorité par des hommes.

Selon les données de l'UIP et d'ONU Femmes, seuls 28 pays sont dirigés en 2026 par une femme cheffe d'État ou de gouvernement, tandis que 101 pays n'ont encore jamais été dirigés par une femme.

Cette sous-représentation se reflète à tous les niveaux de la prise de décision politique. Les femmes occupent aujourd'hui 22,4% des postes ministériels dans le monde, un recul par rapport aux 23,3% enregistrés en 2024, après plusieurs années de progrès constants.

Si quatorze pays ont atteint la parité entre les sexes au sein de leur gouvernement, huit pays ne comptent toujours aucune femme ministre.

Des progrès qui ralentissent

Dans les parlements nationaux, la progression reste lente. Les femmes occupent désormais 27,5% des sièges, contre 27,2% en 2025. Cette hausse de 0,3 point de pourcentage constitue la deuxième année consécutive de progression la plus faible observée depuis 2017, soulignant le rythme limité des avancées vers une représentation politique plus équilibrée.

La situation est également marquée par un recul au sommet des institutions parlementaires. En janvier 2026, 54 femmes présidaient un parlement dans le monde, soit 19,9 % du total. Il s'agit d'une baisse de près de quatre points de pourcentage par rapport à l'année précédente et de la première diminution du nombre de femmes présidentes de parlement en plus de vingt ans.

L'intimidation, obstacle persistant

Au-delà des chiffres, les femmes engagées en politique continuent de faire face à des obstacles persistants.

Selon les données de l'UIP, 76% des femmes parlementaires interrogées déclarent avoir été victimes d'actes d'intimidation de la part du public, contre 68% des hommes. Cette hostilité, qui se manifeste à la fois en ligne et hors ligne, peut décourager certaines femmes de se présenter aux élections et ralentir les progrès vers l'égalité politique.

Même lorsqu'elles accèdent à des fonctions ministérielles, les femmes se voient souvent confier un éventail limité de portefeuilles traditionnellement associés aux politiques sociales. Elles dirigent ainsi 90% des ministères chargés de l'égalité des sexes et 73% de ceux consacrés aux affaires familiales et à l'enfance. À l'inverse, les ministères de la défense, de la justice, des affaires intérieures, de l'économie ou de la gouvernance restent très largement dirigés par des hommes.

Pour la directrice exécutive d'ONU Femmes, Sima Bahous, cette situation affaiblit la capacité des sociétés à répondre aux crises actuelles.

« À une époque marquée par une instabilité mondiale croissante, l'escalade des conflits et un recul visible des droits des femmes, le fait d'exclure les femmes du leadership politique affaiblit la capacité des sociétés à relever les défis auxquels elles sont confrontées », a-t-elle déclaré.

« Les femmes apportent des perspectives et une expérience essentielle pour prendre de meilleures décisions, prévenir les conflits et construire une paix durable. Lorsque les femmes sont pleinement impliquées dans le leadership politique, les pays sont plus stables, les politiques servent plus efficacement leurs populations et les sociétés sont mieux préparées à faire face aux crises qui façonnent notre monde aujourd'hui », a-t-elle ajouté.

La présidente de l'UIP, Tulia Ackson, souligne pour sa part que la parité est à la fois une question de droits et d'efficacité démocratique. « La parité est un impératif moral, car les femmes ont, tout autant que les hommes, le droit de participer aux décisions qui régissent leur vie. Mais c'est aussi une question de bon sens. Les institutions prennent de meilleures décisions lorsqu'elles reflètent les sociétés qu'elles servent », a-t-elle déclaré.

Accélérer les progrès vers la parité

Le secrétaire général de l'UIP, Martin Chungong, estime que des mesures concrètes peuvent accélérer les progrès.

« L'UIP n'a eu de cesse de prouver que des quotas bien conçus et une volonté politique forte sont essentiels pour accélérer le changement et garantir que la voix des femmes soit entendue dans la prise de décision démocratique », a-t-il indiqué, appelant également à transformer la culture politique afin de combattre les stéréotypes et de construire des parlements plus inclusifs.

Malgré ces obstacles, les responsables internationaux soulignent que les femmes continuent de repousser les limites et de s'affirmer dans la vie politique. Accélérer les progrès vers l'égalité nécessitera toutefois de lever les obstacles structurels, notamment les lois discriminatoires, la violence à l'égard des femmes en politique et les inégalités d'accès aux ressources, ainsi que de remettre en question les normes sociales qui continuent de freiner leur participation au pouvoir.

https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158551

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24.03.2026 à 11:34

À l'ONU, la bataille des droits des femmes se durcit

news.un.org

Le consensus a volé en éclats. Pour la première fois de son histoire, la Commission de la condition de la femme – un forum annuel mondial consacré à l'égalité entre les sexes – n'a pas adopté son document final à l'unanimité. Le texte a dû être soumis à un vote, révélant au grand jour les fractures politiques qui traversent aujourd'hui la défense des droits des femmes.

Tiré de Entre les lignes et les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/16/pas-de-justice-pour-les-femmes-sans-droits-syndicaux-et-autres-textes/?jetpack_skip_subscription_popup

photo : Nations Unies Des participantes à la session de la Commission de la condition de la femme

Pour Annalena Baerbock, présidente de l'Assemblée générale de l'ONU, cette rupture n'est pas seulement un signe de crispation diplomatique. Elle témoigne aussi, selon elle, d'un affrontement mondial de plus en plus visible autour de l'égalité entre les sexes.

« Nous n'avions jamais vu de vote auparavant », a-t-elle reconnu vendredi devant les journalistes, au siège de l'organisation à New York. « Mais nous avons déjà connu des situations où il n'y avait tout simplement pas de document final ».

L'ex-ministre allemande des affaires étrangères préfère voir dans cet épisode un paradoxe révélateur : si le consensus disparaît, c'est aussi parce qu'un grand nombre d'États refusent désormais de céder face aux tentatives de recul d'une minorité. « La grande majorité n'a pas travaillé main dans la main avec ceux qui veulent un retour en arrière », a-t-elle insisté.

Un terrain de bataille mondial

Chaque année, la Commission de la condition de la femme réunit à New York des milliers de diplomates, responsables politiques et militants pour faire un état des lieux des droits des femmes dans le monde. Mais cette 70ème édition, qui se déroule jusqu'au 19 mars, a lieu dans un climat particulièrement tendu.

« Les droits des femmes sont le baromètre de la force, de la liberté et du développement économique des sociétés », a affirmé Annalena Baerbock en ouverture du point de presse. « L'égalité entre les sexes n'a jamais été aussi largement soutenue dans le monde, mais en même temps nous n'avons jamais vu des tentatives aussi organisées pour faire reculer ces acquis ».

Pour illustrer l'enjeu, elle a insisté sur l'impact économique de l'égalité. Combler les écarts de salaires entre hommes et femmes pourrait ajouter 12 000 milliards de dollars au produit intérieur brut mondial. Réduire la fracture numérique entre les sexes ferait croître l'économie mondiale de plus de 100 000 milliards de dollars d'ici à 2050.

« Encore une fois, les droits des femmes sont dans l'intérêt de tous », a-t-elle martelé.

Le poids des résistances

La présidente de l'Assemblée générale reconnaît toutefois que les avancées se heurtent à des résistances persistantes, parfois inattendues.

Elle a raconté un exemple révélateur. Dans certains pays, des algorithmes bancaires continuaient d'accorder automatiquement des plafonds de crédit plus élevés aux hommes qu'aux femmes, même lorsque ces dernières gagnent davantage.

« Ces algorithmes étaient programmés selon des biais anciens », a-t-elle expliqué.

Pour Mme Baerbock, ce type de discrimination montre que les progrès juridiques ne suffisent pas : les inégalités peuvent se réinventer dans les technologies, les normes économiques ou les structures sociales.

Iran, Gaza, Afghanistan : la diplomatie des droits humains

Les débats de cette commission ont aussi été traversés par les crises internationales.

Interrogée sur la situation en Iran, la présidente de l'Assemblée générale a adressé un message direct aux femmes du pays : « En tant que femme et en tant que présidente de l'Assemblée générale, nous nous tenons à vos côtés ».

Elle a rappelé la création d'une mission d'enquête du Conseil des droits de l'homme sur les violations récemment commises par le régime iranien contre les manifestantes et manifestants.

Concernant Gaza, elle a insisté sur le caractère universel des droits humains, y compris les droits des femmes, qui sont selon elle « indivisibles ». Or, les femmes et les filles sont souvent les premières victimes des conflits, a-t-elle rappelé, citant les difficultés d'acheminement de l'aide humanitaire et la destruction des logements dans l'enclave palestinienne.

« Les femmes et les filles souffrent le plus lorsque les habitations sont détruites et que la reconstruction est impossible », a-t-elle observé.

La haute responsable a également dénoncé la situation en Afghanistan, qu'elle décrit comme « l'attaque la plus sévère contre les droits humains », les femmes y étant « emprisonnées dans leurs propres maisons ».

Une mobilisation mondiale

Malgré ces crises, la présidente de l'Assemblée générale affirme percevoir une transformation profonde : les femmes, désormais connectées à travers les réseaux numériques, forment une solidarité mondiale de plus en plus visible.

« Les femmes dans les Amériques, en Europe ou ailleurs prennent la parole », a-t-elle expliqué. « Elles se soutiennent mutuellement et refusent de renoncer aux droits qu'elles ont obtenus ».

Dans un contexte de tensions géopolitiques et de contestations politiques, la bataille pour l'égalité entre les sexes est ainsi devenue l'un des fronts les plus visibles des débats internationaux.

Et, à en croire les divisions apparues cette année à l'ONU, elle est loin d'être terminée.

https://news.un.org/fr/story/2026/03/1158559

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24.03.2026 à 11:33

La police de Kaïs Saïed à l'œuvre contre le mouvement pro-palestinien

Selim Jaziri

Les relais tunisiens de la campagne internationale pour briser le siège de Gaza sont poursuivis et ses événements interdits. Derrière l'intransigeance de façade des positions de Kaïs Saïed, prévaut le réalisme et la continuité d'une tradition diplomatique.

Tiré de MondAfrique.

C'est une vérité crue, factuelle, face à laquelle les discours s'évaporent : la police de Kaïs Saïed réprime le mouvement de solidarité avec la Palestine. Alors que début mars devait se tenir à Tunis une série d'événements en prévision d'une nouvelle flottille destinée à apporter de l'aide humanitaire à Gaza, plus ambitieuse que celle d'octobre dernier, une série d'arrestations a frappé les membres du comité de pilotage international de la Flottille Global Sumud.

Des accusations de détournement

Le vendredi 6 mars 2026, Wael Naouar et son épouse Jawaher Channade étaient arrêtés chez eux. Quelques heures plus tard, Nabil Chennoufi, Mohamed Amine Bennour et Sana M'hidli étaient arrêtés à leur tour. Le lendemain, Ghassen Henchiri a été interpellé en pleine rue à Tunis alors qu'il participait à une manifestation contre l'agression israélo-américaine en Iran. Le 10 mars, un septième membre du comité, Ghassen Boughdiri, était placé en garde à vue à l'issue d'un interrogatoire au pôle judiciaire économique et financier. Lundi 16 mars, Wael Naouar, Nabil Chennoufi et Mohamed Amine Bennour ont été placés sous mandat de dépôt, avant même d'avoir été présentés à un juge d'instruction. Ghassen Henchiri et Ghassen Boughdiri viennent de connaître le même sort.

Officiellement, ces arrestations sont liées à des soupçons de « formation d'une entente en vue de blanchiment d'argent, d'escroquerie et d'appropriation de fonds provenant de dons, utilisés à des fins personnelles ». En d'autres termes, ils sont accusés d'avoir détourné l'argent collecté pour l'organisation de la première flottille. L'étape tunisienne de la flottille avait été marquée, en effet, par des problèmes d'organisation et des retards dans la préparation des navires tunisiens qui devaient se joindre aux embarcations arrivées d'Europe. Ces difficultés avaient donné lieu à des rumeurs sur les réseaux sociaux, certaines allant jusqu'à accuser Wael Naouar d'avoir acheté une villa avec l'argent collecté. En décembre, le comité avait présenté son rapport financier pour mettre un terme à ces accusations et personne ne l'avait contesté.

Une volonté de dissuader

Ces soupçons ne sont-ils qu'un prétexte ? Ils n'expliquent pas en tout cas les autres restrictions qui visent la mobilisation pour Gaza. Le 4 mars, la police tunisienne a violemment empêché une délégation de plus de vingt membres du comité de pilotage de la flottille d'atteindre le port de Sidi Bou Said où ils devaient rencontrer les marins et le personnel du port pour les remercier. Le rassemblement avait pourtant été autorisé dans un premier temps. À cette occasion, le militant brésilien Thiago Ávila a été retenu une partie de la soirée par la police. La militante écologiste suédoise Greta Thunberg a été bloquée plusieurs heures à son arrivée au port de La Goulette. Le 5, une soirée organisée dans une salle de cinéma où devait être projeté un film palestinien, suivi d'une intervention de Francesca Albanese, a été interdite quelques instants avant le début de l'événement.

Déjà fin septembre, deux navires qui faisaient escale dans le port de Sidi Bou Saïd avant le départ pour Gaza, avaient été attaqués par un drone incendiaire de facture plutôt artisanale.

Un Ukrainien a été arrêté en possession de drones sans que sa participation ne soit établie et l'implication israélienne évoquée. Depuis, on n'a pas eu de nouvelles de l'enquête.

Mais dans les milieux sécuritaires, on laissait filtrer le souhait d'entraver le départ de la flottille. Cette fois l'hostilité est sans équivoque. Il est évident que l'intention des autorités est d'empêcher que la Tunisie ne devienne le pôle de rassemblement et d'organisation d'une initiative civile transnationale qui échappe à leur contrôle, par l'asphyxie de ses relais tunisiens.

Kaïs Saïed, entre intransigeance et prudence

Cette réaction est surprenante de la part de Kaïs Saïed qui s'est posé depuis sa candidature à la présidentielle en 2019 en héraut d'une position intransigeante et maximaliste sur la question palestinienne. Lors du débat télévisé avec son rival Nabil Karoui pendant la campagne électorale il avait lancé : « Le terme “normalisation” est erroné, il s'agit de haute trahison. Nous sommes en état de guerre contre une entité colonisatrice. Celui qui traite avec une entité colonisatrice est un traître. »

Il s'est régulièrement prononcé en faveur du droit « du peuple palestinien à établir son État indépendant sur toute la Palestine après sa libération, avec Al-Quds comme capitale ». Droit qu'il a même inscrit dans le préambule de la constitution de 2022. Une position en rupture avec la tradition diplomatique tunisienne qui a toujours reconnu le principe onusien du partage. Mais depuis le 7 octobre 2023, la réaction tunisienne peine à dépasser ce stade rhétorique. Le 26 octobre 2023, la Tunisie n'a pas joint sa voix à celles des neuf pays arabes qui demandaient un cessez-le-feu immédiat. Le lendemain, elle s'est abstenue lors du vote de l'assemblée générale des Nations unies pour la demande de trêve humanitaire : « le texte a occulté la condamnation explicite et ferme des crimes de guerre et du génocide commis par les forces d'occupation », a expliqué Tarek el Adab, l'Ambassadeur tunisien auprès de l'ONU.

Toujours dans la même veine, la Tunisie ne s'est pas associée à la saisine du Procureur de la Cour pénale internationale par l'Afrique du Sud, le Bangladesh, la Bolivie, les Comores et Djibouti, pour établir les responsabilités des dirigeants israéliens, ni à la plainte sud-africaine devant la Cour de Justice internationale qui a statué en janvier 2024 sur le risque plausible d'un génocide. Poursuivre l'État d'Israël ou ses dirigeants serait une forme de reconnaissance a justifié Kaïs Saïed. Mais ce purisme exercé en solitaire ne permet pas à la Tunisie de construire un rapport de force diplomatique en faveur de la Palestine.

Sous pression occidentale ?

Les contraintes internationales, en revanche, incitent Kaïs Saïed à la prudence. Après la signature des Accords d'Abraham à l'été 2020 par plusieurs États arabes et la normalisation de leur relation avec l'État hébreu qu'il qualifiait de « trahison suprême » quelques mois plus tôt, il s'était borné à commenter : « Nous n'intervenons pas dans les choix des autres pays. Ce sont leurs propres affaires devant leurs peuples. »

C'est probablement sous la pression américaine ou allemande qu'il a demandé au Président de l'Assemblée Brahim Bouderbala, de « suspendre » au beau milieu d'une séance plénière le processus d'adoption d'une loi criminalisant la normalisation des relations avec Israël, le 2 novembre 2023. Réactivée après le 7 octobre, cette proposition de loi de 2015 dont l'examen avait été alors rejeté en commission, était débattue dans une version passablement durcie. Elle prévoyait en effet des peines allant jusqu'à 12 ans de prison, voire jusqu'à la réclusion à perpétuité en cas de récidive, en cas de « communication, contact, propagande, conclusion de contrats ou coopération, directe ou indirecte, par des personnes physiques ou morales de nationalité tunisienne avec toutes les personnes physiques et morales affiliées à l'entité sioniste, à l'exception des Palestiniens de l'intérieur ».

Même parmi les partisans de la pénalisation de la normalisation, certains avaient critiqué une sévérité excessive et mal dirigée : des juifs tunisiens qui ont des liens familiaux avec des Israéliens, un étudiant tunisien à l'étranger suivant un cours d'un professeur ayant la nationalité israélienne ou un militant tunisien pour la cause palestinienne ayant des contacts avec des Israéliens opposés à l'occupation, risquaient de tomber sous le coup de cette loi, par ailleurs totalement inoffensive à l'égard des entreprises internationales complices de la colonisation implantées en Tunisie. L'examen de la loi a été finalement ajourné sine die. Derrière une intransigeance de façade, prévaut en réalité la continuité d'une tradition diplomatique.

Une solidarité historique avec les Palestiniens

Le soutien populaire des Tunisiens aux Palestiniens, auxquels beaucoup s'identifient en tant que colonisés, remonte à la fin des années 1920, à la première explosion significative de violences entre Arabes et colons sionistes en 1929. En 1932, Chedly Khaïrallah, militant destourien et fondateur du journal La voix du Tunisien, décrivait le sionisme comme « une doctrine d'asservissement parce que sa réalisation impose l'asservissement de plusieurs centaines de milliers de Musulmans arabes à une poignée d'aventuriers financés par des européens et américains. » « Les nationalistes maghrébins, et plus particulièrement tunisiens, perçoivent le sionisme non seulement comme un projet colonial en Palestine, mais aussi comme une menace potentielle à l'équilibre communautaire en Tunisie », note la sociologue Hela Yousfi dans un article d'octobre 2025 (publié dans la revue Contretemps).

Ce soutien ne s'est jamais démenti, pas plus que la méfiance des autorités, coloniales d'abord, nationales ensuite, qui l'ont toujours perçu comme une menace pour l'ordre politique interne et pour la position internationale de la Tunisie indépendante.

Habib Bourguiba, gradualisme et realpolitik

Avant même l'indépendance en 1956, des dirigeants du mouvement national tunisien, en quête d'appui diplomatique, avaient approché des représentants israéliens. Ces contacts ont discrètement continué après l'indépendance. Habib Bourguiba se méfiait des postures idéologiques et du maximalisme des États arabes à l'égard d'Israël. En droite ligne de son approche gradualiste et de son réalisme diplomatique, il avait appelé les Palestiniens, dans un discours fameux à Jéricho en 1965, à adopter une solution négociée avec Israël sur la base des résolutions de l'ONU. « Ne pas reconnaître Israël est une erreur avait-il lancé. La politique du tout ou rien nous a conduits à la défaite. Seule une stratégie par étapes nous amènera au but. » Un propos très mal reçu à l'époque, dans le monde arabe et dans une large partie de l'opinion tunisienne.

Le déclenchement de la guerre des Six jours, qui a abouti à l'occupation de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem par les troupes israéliennes, fait éclater au grand jour ce fossé entre la position officielle et l'opinion. Le 5 juin, Tunis est au bord de l'insurrection. L'extrême gauche, très active parmi les étudiants, et le sentiment populaire convergent dans la même colère. Une manifestation se rassemble devant l'Ambassade britannique, puis se dirige vers le centre culturel américain. Mais de nouveaux meneurs sortis, d'après un témoin de l'événement, d'un meeting du Parti socialiste destourien au pouvoir, détournent le cortège « vers la grande synagogue de la capitale, brisant au passage les vitrines des magasins des commerçants juifs. Quelques dizaines d'étudiants appartenant au Parti communiste et au mouvement d'extrême gauche Perspectives, révoltés par la dérive antisémite de la manifestation, forment une chaîne pour tenter d'arrêter les émeutiers, sans y parvenir », selon le récit de l'historienne Sophie Bessis publié par Orient XXI le 15 juin 2017.

L'événement est un tournant pour le mouvement Perspectives qui unifie et radicalise sa ligne idéologique. « L'ennemi principal du peuple tunisien est le gouvernement réactionnaire tunisien de la bourgeoisie pro-réactionnaire », théorise-t-il dans « La question palestinienne dans ses rapports avec le développement de la lutte révolutionnaire en Tunisie », communément appelée « la brochure jaune ». Ce potentiel insurrectionnel est perçu comme une menace par le régime qui enclenche la première grande vague de répression politique de la Tunisie indépendante contre l'extrême gauche.

L'OLP à Tunis, un hôte qui dérange

À l'été 1982, Habib Bourguiba accepte d'accueillir en Tunisie l'OLP contrainte de quitter Beyrouth sous la pression de l'armée israélienne, à condition de n'y mener aucune activité militaire. Cet asile tunisien s'intègre dans les efforts de la diplomatie française et américaine pour éloigner les combattants palestiniens de la région afin de pousser l'OLP à entrer dans un processus de négociation politique. Cela n'empêche pas l'aviation israélienne de bombarder le siège de l'OLP à Hammam Chott, dans la banlieue de Tunisie, le 1er octobre 1985, pour éliminer la direction palestinienne, et notamment Yasser Arafat qui doit la vie sauve au report d'une réunion. Le raid dure six heures, fait 68 morts dont 18 Tunisiens, et des centaines de blessés. L'appui américain, qui fournit les images satellite et le ravitaillement en vol des appareils israéliens, place Bourguiba, qui les considère comme des alliés, dans une position embarrassante. « Je suis dans la situation d'un homme qui a toujours cru à la fidélité de son épouse, qui découvre au terme de cinquante années qu'il a été trompé et qui se demande s'il n'a pas été trompé depuis le début », déclare-t-il à l'ambassadeur américain.

La Tunisie obtient des États-Unis qu'ils nuancent très légèrement leur soutien à l'opération, qu'ils qualifient néanmoins « d'expression d'autodéfense », et qu'ils ne mettent pas leur veto à une résolution du Conseil de sécurité condamnant l'opération. Mais les conséquences diplomatiques ne vont pas plus loin tandis que les manifestations populaires sont réprimées.

Un début de de normalisation sous Ben Ali

C'est à Tunis, sous la présidence de Ben Ali, qu'ont lieu en 1989 les négociations entre l'OLP et les États-Unis. Dans les années qui suivent les accords d'Oslo de 1993, les contacts se multiplient entre diplomates tunisiens et israéliens. Suite à la création de l'autorité nationale palestinienne, les bureaux de l'OLP à Tunis ferment en juin 1994. En avril 1996, Israël et Tunisie échangent l'ouverture de bureaux d'intérêt dans leurs capitales respectives. La seconde intifada en octobre 2000 met un terme à cette amorce de normalisation des relations diplomatiques.

Puis les attaques du 11 septembre 2001 mettent la lutte contre le terrorisme au centre de l'agenda international et permet au régime tunisien de légitimer la répression de son opposition islamiste. Une discrète coopération sécuritaire avec Israël se met en place : échanges de renseignements, formation aux méthodes d'interrogatoire… Cette coopération donne lieu d'ailleurs à l'une des premières affaires post-révolution en 2011. Un officier de police, Samir Feriani, est arrête en mai 2011 pour avoir divulgué les instructions de la hiérarchie du ministère de l'Intérieur pour détruire les documents relatifs à la surveillance des bureaux de l'OLP à Tunis et aux relations entre Ben Ali
et le Mossad (il sera finalement condamné à une amende symbolique et réintégré dans les services de police).

Une solidarité entravée

Dans l'élan du « printemps arabe », on a pu penser que la démocratisation allait permettre aux États arabes de s'affranchir des contraintes internationales dans la défense de la cause palestinienne, et de se conformer aux attentes des opinions publiques. Ce rêve, comme les autres, a fait long feu. La vague démocratique s'est arrêtée à la Tunisie et elle a rapidement reflué en Égypte après le coup d'État de juillet 2013. Les guerres civiles en Libye et en Syrie, l'implantation de l'État islamique, les attentats en Europe ont remis la lutte contre le terrorisme tout en haut des priorités partagées entre Occident et pays arabes.

Israël, sans se heurter à aucune résistance, a cru pouvoir enterrer la question palestinienne, étendre et consolider la colonisation tout en
obtenant la reconnaissance officielle des États signataires des Accords d'Abraham de l'été 2020.

Sur la scène politique tunisienne, le soutien à la cause palestinienne a été un objet de surenchère entre la gauche et les islamistes, mais sans déboucher sur aucune initiative diplomatique. Les tentatives d'inscrire la criminalisation de la normalisation dans la Constitution en 2012, ou dans la loi en 2015 se sont heurtées à la menace de sanctions allemandes ou américaines, bailleurs de fonds de la transition démocratique.

Un lien émotionnel perçu comme un danger

Le soutien spontané et massif qu'avait rencontré la caravane Global Sumud partie de Tunis pour rejoindre Rafah, avant d'être stoppée par les autorités de Benghazi en Libye, montre que le lien émotionnel et l'identification politique résistent au cynisme des dirigeants et à l'usure du temps. Mais sa traduction diplomatique est toujours tributaire du même cadre.

D'abord, ce soutien provient de forces politiques, de gauche ou islamistes, ou de mouvements populaires éruptifs comme celui des supporters de foot, perçus comme des menaces par le régime. La mobilisation pour la Palestine peut rapidement se muer en contestation du pouvoir. D'autant que s'y ajoute à présent une composante internationale, avec la participation de personnalités et d'organisations étrangères, qui réactive les réflexes paranoïaques des appareils de sécurité. Ensuite, les alliances stratégiques avec les pays occidentaux n'autorisent pas de diplomatie de rupture. Comme en Égypte, les partisans du pouvoir reprochent aux mobilisations pro-palestiniennes de prendre le risque d'entraîner le pays dans un conflit avec Israël. Enfin, régimes arabes, pays occidentaux et Israël partagent les mêmes obsessions sécuritaires et coopèrent plus ou moins ouvertement.

Kaïs Saïed, malgré sa rhétorique radicale, avait peu de chance d'échapper à ces contraintes. La tradition diplomatique de la Tunisie la pousse à se positionner sur une ligne réaliste, et finalement conciliante avec Israël. La redéfinition en cours des équilibres régionaux sera plus déterminante pour son évolution que les discours du Président. Pour le moment, la conjonction d'une fragilité intérieur et d'un isolement international incite le pouvoir tunisien à ne laisser aucun espace à un soutien populaire à la Palestine.

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24.03.2026 à 11:33

RD Congo. Tensions entre la Belgique et les États-Unis sur les archives minières

Colette Braeckman

L'accès aux archives minières congolaises, qui datent de l'époque coloniale et qui sont conservées au musée royal de l'Afrique centrale de Tervuren, en Belgique, est revendiqué par une société états-unienne soutenue par Jeff Bezos et Bill Gates. Mais Bruxelles (comme l'Europe) n'entend pas se faire doubler sur l'accès aux minerais stratégiques dont regorge le sous-sol de son ancienne colonie.

Tiré d"Afrique XXI.

Malgré la différence de taille, de population et de statut, la République démocratique du Congo (RD Congo) deviendra-t-elle un nouveau Groenland, enjeu d'un litige entre les États-Unis et l'Union européenne ? Ces deux alliés historiques, désireux de s'assurer un accès privilégié aux matières premières stratégiques que recèle le sous-sol de l'ancienne colonie belge, peuvent-ils y devenir des rivaux ? Ces questions se posent au lendemain de la convocation, le 24 février, par le ministère belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, de l'ambassadeur états-unien Bill White. Au sortir de cet entretien, le diplomate, proche de Donald Trump, a assuré que l'incident était clos. Mais il est certain qu'il laissera des traces.

Qu'on en juge : fin février, le président du Vooruit (« En avant »), un parti de centre gauche flamand, le jeune et bouillant Conner Rousseau s'est vu interdire l'accès aux États-Unis après avoir comparé Donald Trump à Adolf Hitler. Auparavant, Bill White avait pris le parti d'un groupe de religieux juifs d'Anvers qui ont recours aux « mohels », des dignitaires autorisés à pratiquer la circoncision rituelle juive alors que la loi belge, si elle n'interdit pas cette pratique, exige qu'elle soit accompagnée de la présence d'un médecin. Avant la « réconciliation » dûment actée par les diplomates, le Premier ministre, Bart De Wever, n'avait pas hésité à recadrer sèchement le représentant d'un « pays ami », déclarant que « ce n'[était] pas le rôle d'un ambassadeur de semer le désordre dans la politique nationale ».

La querelle, aujourd'hui officiellement réglée, porte peut-être sur un autre différend autrement plus sensible : l'accès aux cartes du sous-sol congolais soigneusement conservées dans les caves du musée royal de l'Afrique centrale, à Tervuren, dans la banlieue de Bruxelles.

Des cartes détaillées enfermées dans des armoires en bois

On sait en effet que durant sept décennies de présence au Congo, les Belges ne se sont pas contentés d'inventorier la faune et la flore, ou de nommer et de classer les différents groupes ethniques ; administrateurs coloniaux et géologues ont aussi multiplié les prospections et localisé de nombreux gisements miniers. Certains sites ont été mis en exploitation sans tarder : les diamants extraits du Kasaï ont contribué à la prospérité de la ville d'Anvers, tandis que le cuivre du Katanga a servi à la production des canons utilisés durant la Première Guerre mondiale. Nul n'ignore que la réalisation des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945 fut rendue possible par la livraison aux États-Uniens de l'uranium du Katanga. Aujourd'hui, le coltan (colombo tantalite), le cobalt et d'autres minerais exploités dans le Nord-Kivu et dans le Sud-Kivu, et en partie exportés via le Rwanda voisin, représentent les principaux enjeux économiques de la guerre qui dévaste l'est du Congo depuis plus de deux décennies.

Les sociétés minières belges présentes au Congo mais aussi au Rwanda et au Burundi ou ayant prospecté dans d'autres pays du continent africain ont, au fil du temps, légué à l'ancien musée colonial de Tervuren (devenu Musée royal de l'Afrique centrale ou Africa Museum) une abondante documentation : des cartes et des fiches détaillées enfermées dans des armoires de bois occupent 500 m2 linéaires. Ce trésor a été soigneusement conservé mais, vu l'abondance des pièces, provenant aussi des legs d'anciens coloniaux, il est loin d'avoir été entièrement inventorié. Selon le droit belge, ces documents appartiennent à l'État et plus particulièrement à l'Institut géologique national. L'existence de ces archives n'est cependant pas ignorée.

Lors de la première guerre du Congo, déclarée en 1996 et qui a abouti à la chute de Mobutu Sese Seko en 1997, des sociétés minières comme American Mineral Fields ont suivi de près l'avancée des rebelles congolais assistés par le Rwanda, l'Ouganda et l'Angola. Au départ de Lubumbashi, capitale du Katanga, des investisseurs potentiels, États-Uniens et Canadiens, ont même apporté un appui logistique à des rebelles pressés d'en finir avec le régime de Mobutu.

Cartes subtilisées, désintérêt de la Belgique...

Par la suite, la société canadienne Banro, intéressée par l'or et l'étain du Sud-Kivu, a envoyé à Bruxelles une délégation qui a obtenu l'accès à des archives sinon négligées, du moins poussiéreuses. À l'époque, des témoins avaient assuré que certaines cartes avaient été photocopiées et peut-être même subtilisées.

En 2006, Joseph Kabila, au lendemain d'élections ayant légitimé son accession au pouvoir après l'assassinat de son père en 2001, comptait encore sur les investissements européens pour reconstruire son pays. Mais Bruxelles, en ces années-là, n'avait d'yeux que pour les pays de l'est de l'Europe, récemment libérés du communisme. Déçu par les Européens, le président congolais avait alors conclu avec la Chine des accords dits « win-win » (gagnant-gagnant). En principe, ils devaient permettre d'échanger les matières premières extraites du Katanga (cuivre et cobalt) contre de vastes travaux d'infrastructures confiés à des entreprises chinoises. Au fil des années, Pékin est devenu le principal partenaire commercial de la RD Congo, et si de grands travaux ont effectivement été réalisés entre autres dans la capitale, Kinshasa, la corruption et les détournements n'ont pas permis un réel essor économique.

Pendant ce temps, dans l'est du pays, le voisin rwandais, invoquant le péril représenté par les rebelles hutus des Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), entretenait des mouvements armés dirigés par des Tutsis congolais proches de Kigali (le dernier en date étant l'Alliance Fleuve Congo, visage politique du M23). L'occupation du terrain par des groupes armés et la complicité de certaines élites locales ont rendu possible la mise en place, dans la zone franche de Kigali, de circuits commerciaux et d'usines de transformation des minerais. Les experts de l'ONU assurent que les minerais venus de la RD Congo et dirigés vers les ports de l'océan Indien sont mélangés à la modeste production rwandaise, ce qui rend intraçables les origines réelles des exportations rwandaises de colombo tantalite. Moins médiatisées, les recettes de l'or extrait dans la province congolaise de l'Ituri ont contribué à faire de l'Ouganda l'un des principaux exportateurs d'or du continent, à raison de 5 milliards de dollars par an.

KoBold Metals, de Bill Gates et avec Jeff Bezos

Après avoir subi, en février 2025, de nombreux revers militaires, perdant successivement Goma, capitale du Nord-Kivu, et Bukavu, capitale du Sud-Kivu, le président, Félix Tshisekedi, a joué sa dernière carte en décembre 2025. Il a tout mis en œuvre pour intéresser Donald Trump aux richesses de la RD Congo, lui faisant miroiter la perspective d'une éviction de la Chine et veillant à séduire les puissantes sociétés états-uniennes, parmi lesquelles KoBold Metals. Cette dernière est soutenue par le fonds Breakthrough Energy Ventures, qui finance des projets innovants dans le domaine de l'énergie et qui a été fondé par Bill Gates et est soutenu par Jeff Bezos. Ce fonds lorgne depuis longtemps les réserves de lithium de la province du Tanganyika, riveraine du lac du même nom.

L'accord de paix conclu à Washington en juin 2025 – un soutien politique sinon militaire à Kinshasa en échange d'accords miniers – ménageait cependant le voisin rwandais : il prévoyait la « gestion conjointe » des parcs nationaux ainsi que la transformation au Rwanda de minerais extraits dans l'est du Congo (colombo-tantalite et cobalt principalement).

À terme, les États-Unis nourrissent des projets bien plus vastes : désireux de réorienter les flux de matières premières congolaises qui se dirigent aujourd'hui vers l'Asie, ils comptent beaucoup sur le « corridor de Lobito » qui devrait permettre aux minerais extraits au Katanga et dans le Kivu d'être exportés de l'autre côté de l'Atlantique, via l'Angola. La réalisation rapide de ces ambitions, clé de l'appui de Washington aux accords de paix, passe cependant par un préalable : l'accès des sociétés états-uniennes aux archives minières détenues par le musée de l'Afrique, à Tervuren.

Les promesses faites à Washington par le président Tshisekedi et inspirées par son ministre des Mines, Kizito Pakabomba, auraient-elles été imprudentes ? Auraient-elles ouvert l'accès à des documents qui ne sont pas en possession de son pays et qui auraient dû être exploités d'un commun accord avec les Belges ? Les États-uniens auraient-ils brûlé les étapes pour devancer d'éventuels concurrents, prévoyant même de déployer une équipe dans l'enceinte du musée de l'Afrique pour entamer sur place la numérisation des documents ?

Un accord signé sans concertation

Le 17 juillet 2025, un accord de principe a été signé avec Kobold, la société de Jeff Bezos. Le texte prévoit que « KoBold Metals déploiera une équipe aux archives géologiques de la RDC conservées au Musée royal de l'Afrique centrale pour commencer la numérisation des documents ». Ainsi que le relève Émile Dongala, un ancien ministre congolais des Mines, « cet accord a été signé sans la Belgique, sans l'Africa Museum, sans aucune concertation préalable… ».

Bart Ouvry, le directeur de l'Africa Museum (un ancien diplomate qui fut en poste dans plusieurs capitales africaines, dont Kinshasa, où il représenta l'Union européenne) rappelle avec fermeté, comme une fin de non-recevoir pour KoBold, que ces archives demeurent des biens publics appartenant à l'ancienne puissance coloniale et que des copies seront disponibles après la digitalisation des originaux. Bruxelles précise aussi que ces documents, déposés dans les caves du musée comme dans les rayonnages des Archives du Royaume, sont régulièrement consultés par des chercheurs venus de l'ancienne colonie, dès lors qu'ils peuvent présenter une lettre d'appui émanant des autorités congolaises. Autrement dit, pour les autorités belges, les originaux demeureront en Belgique, sans que Kinshasa ait le moindre droit de récupérer ces documents ou de les faire numériser par une société étrangère qui en aurait l'exclusivité.

L'Union européenne ainsi entrée – tardivement – dans le « grand jeu » de la quête des ressources n'entend pas se faire « doubler » par les États-Unis désormais concurrents. Les premiers géologues envoyés par l'Europe sont entrés au service du musée de l'Afrique le 1er février 2026, et quatre archivistes financés par l'Union européenne étaient attendus pour le 1er mars. Les informations qui se dégageront de la consultation des documents seront partagées avec le Service géologique national du Congo, qui dépend du ministère des Mines. Le projet prévoit aussi la formation de géologues congolais afin de renforcer l'expertise locale.

Le trouble jeu de Tshisekedi

Ce programme « belgo-européen », qui aurait pu être mis en œuvre depuis longtemps, est désormais bousculé par les appétits de Washington.

Pour sa part, l'opinion congolaise s'interroge : désireux d'obtenir l'appui des États-Unis, Tshisekedi aurait-il formulé des promesses en échange d'une médiation diplomatique, voire d'une discrète intervention militaire ? Aurait-il été emporté par un élan de nationalisme (sinon un désir de revanche) ? Pourquoi Jean-Luc Habyarimana, fils du défunt président du Rwanda Juvénal Habyarimana, mort en 1994 dans le crash de son avion, a été vu à Kinshasa ? Lié aux Forces démocratiques pour la libération du Rwanda (FDLR), un mouvement dénoncé par Kigali comme lié aux auteurs du génocide de 1994, Jean-Luc Habyarimana ne cache pas son ambition de prendre un jour le pouvoir au Front patriotique rwandais.

Le timing des uns et des autres n'est visiblement pas le même : les Belges et les Européens se hâtent lentement tandis que les États-uniens veulent tout, tout de suite, et que Félix Tshisekedi souhaite gagner la guerre et assurer sa réélection (la prochaine élection présidentielle aura lieu en 2028). La fin de non-recevoir adressée à KoBold et à ses alliés pourrait expliquer les incidents qui se multiplient entre Bruxelles et Washington. La Belgique s'est toujours vantée de son « expertise africaine » et s'est toujours prévalue de sa « solidarité atlantique ». Les accrochages actuels provoquent ainsi un véritable électrochoc.

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24.03.2026 à 11:32

Les menaces croissantes de Trump contre Cuba

Samuel Farber

Le 3 janvier, les États-Unis ont bombardé Caracas, faisant, selon certaines sources, 80 morts, et ont enlevé le président du Venezuela, Nicolás Maduro, ainsi que son épouse, Cilia Flores.

Au cours des semaines qui ont suivi cette attaque, l'attention s'est largement tournée vers Cuba, où Trump et de hauts responsables de son administration ont durci leur discours à l'encontre du gouvernement. En plus des nouvelles sanctions déjà mises en œuvre par Trump, un blocus pétrolier a été imposé au pays, aggravant les conditions de vie des Cubains ordinaires et provoquant une crise humanitaire.

Tiré de A l'Encontre
18 mars 2026

Entretien avec Samuel Farber

Cuba, février 2026. (capture d'écran)

Cet entretien avec Samuel Farber sur la situation désastreuse à Cuba a eu lieu dans les jours qui ont suivi le début de la guerre criminelle menée par les États-Unis et Israël contre l'Iran, et s'inscrit dans le contexte plus large de l'intensification des mesures anti-immigrés aux États-Unis et des attaques impérialistes à l'étranger [voir article de Samuel Farber sur le site alencontre.org publié le 10 février 2026 : « La situation précaire de Cuba »].

***

Tempest : Dans le sillage de ses attaques impérialistes contre le Venezuela, nous avons vu l'administration Trump intensifier ouvertement la pression sur Cuba. Cela doit également être replacé dans le contexte de la dernière attaque militaire non provoquée contre l'Iran et de la tentative d'y orchestrer un changement de régime. Trump a déclaré une « urgence nationale » concernant Cuba et impose un blocus pétrolier. Pourriez-vous nous parler de la nature de cette campagne d'escalade et de l'impact que vous pensez qu'elle aura sur les Cubains ordinaires ?

Samuel Farber : Cette escalade a créé la situation la plus difficile pour Cuba depuis le 1er janvier 1959, et il est très difficile d'envisager une solution acceptable, du moins à court terme. C'est particulièrement le cas alors que la répression gouvernementale a brisé le consensus politique minimal qui aurait permis un rejet aussi inclusif et généralisé que possible de l'ingérence impérialiste dans les affaires intérieures de Cuba.

C'est une situation effroyable. Les livraisons de pétrole en provenance du Venezuela avaient déjà été réduites avant le coup d'État et l'enlèvement menés par les États-Unis le 3 janvier. Mais aujourd'hui, elles sont complètement interrompues.

Le président brésilien, Lula, s'est fait un devoir, comme tant d'autres présidents de gauche en Amérique latine, de manifester son amitié envers le gouvernement cubain. Mais Petrobras, au Brésil, ne dit pas un mot sur l'envoi de pétrole.

Le Mexique avait commencé à envoyer du pétrole à Cuba, mais a suspendu ces livraisons car Claudia Sheinbaum ne souhaite pas s'aliéner Trump. Il est très révélateur que les navires de la marine mexicaine aient acheminé des vêtements, de la nourriture, etc., vers Cuba, mais pas de pétrole, qui est absolument essentiel.

Je tiens à souligner que la situation avant cette crise récente était déjà très difficile. De 2022 à 2025, l'émigration a atteint au moins 1 million de Cubains, sur une population de 11 millions. Ils ont quitté le pays en masse avec l'acquiescement indirect du gouvernement, ce qui a en fait été facilité par le Nicaragua qui a accueilli des Cubains sans visa. De toute évidence, le Nicaragua n'aurait pas agi ainsi sans l'accord du gouvernement cubain. Le 8 février, le Nicaragua a annoncé qu'il mettait fin à l'accès sans visa pour les Cubains.

La situation est donc critique. Le pays est paralysé. On ne voit pratiquement plus de véhicules dans les rues de La Havane. Toutes sortes d'interventions médicales ont été suspendues. Les coupures d'électricité étaient déjà nombreuses et longues avant le 3 janvier, mais elles sont encore pires aujourd'hui.

Dans le même temps, les États-Unis traitent les Cubains sur leur territoire presque aussi mal que les autres Latino-Américains et les réfugiés, car la xénophobie de Trump a dépassé même son anticommunisme.

Comment décririez-vous les perspectives pour les États-Unis de provoquer un changement de direction et une cooptation du gouvernement, comme au Venezuela ?

À court terme, je ne vois rien d'autre se produire qu'un éventuel coup d'État au sein du gouvernement — similaire mais pas identique à celui du Venezuela, car le système cubain est bien plus ancré et perdure depuis 67 ans. La structure du pouvoir cubaine a été bien plus forte politiquement qu'au Venezuela, comparativement parlant. Elle est également beaucoup plus impitoyable dans la répression musclée de l'opposition. Il convient de noter qu'il y a environ un millier de prisonniers politiques à Cuba. De plus, selon l'Institute for Crime and Justice Policy Research du Birkbeck College de Londres, depuis plusieurs décennies, Cuba figure parmi les 10 % des pays (sur 224 pays et territoires) ayant le taux d'incarcération par habitant le plus élevé pour les délits de droit commun, bien qu'elle reste derrière le Salvador et les États-Unis.

Des rumeurs font état de négociations secrètes entre le gouvernement cubain et le gouvernement américain concernant un changement.

Le président cubain Díaz-Canel a confirmé que le gouvernement cubain avait eu des discussions avec les États-Unis au sujet de la situation actuelle.

Et, comme l'avait initialement rapporté le Miami Herald fin février, avant que la nouvelle ne soit reprise plus largement par les médias américains, lors d'une récente conférence de la Caricom (Communauté des Caraïbes), Marco Rubio et des membres de son équipe ont rencontré Raúl Guillermo Rodríguez Castro, petit-fils de Raúl Castro et fils de l'ancien dirigeant de longue date de GAESA (Grupo de Administración Empresarial S.A.), l'empire commercial de l'armée cubaine qui contrôle au moins 40 % de l'économie cubaine.

Rien n'a été révélé quant au contenu de cette rencontre, mais les déclarations ultérieures de Rubio laissent entendre que le gouvernement Trump pourrait tenter de reproduire le scénario vénézuélien à Cuba. Comme l'a formulé Rubio : « Cuba doit changer. Et elle n'a pas besoin de changer d'un seul coup. Elle n'a pas besoin de changer du jour au lendemain. Tout le monde ici est mature et réaliste. »

Comme à son habitude, Trump semble parfois suggérer cette approche un jour, puis adopter une ligne plus dure le lendemain. Bien que cela n'ait pas fait l'objet de larges discussions, aux yeux même des décideurs politiques de droite à Washington, Cuba diffère du Venezuela sur un point important : alors que certains Vénézuéliens ont fui vers les États-Unis ces dernières années, la grande majorité s'est rendue dans des pays comme la Colombie et le Chili. Dans le cas de Cuba, toute « résolution » violente de la crise cubaine ferait débarquer des centaines de milliers de réfugiés sur les côtes américaines.

GAESA pourrait elle-même voir son propre avenir menacé et tenter d'agir, mais il ne s'agit là que de pure supposition, car rien n'indique pour l'instant que ses dirigeants aient pris des mesures concrètes. Parmi tous les scénarios possibles à Cuba, je pense que nous pourrions assister à une sorte de transition militaire orchestrée par Raúl Castro lui-même. Raúl Castro est âgé de 94 ans, soit dit en passant, et contrairement à son frère aîné, Fidel, il a toujours fait preuve d'un pragmatisme bien plus marqué. Raúl était membre du groupe de jeunesse du Parti communiste dans les années 1950 et était bien plus imprégné de la ligne politique traditionnelle de Moscou, et donc du pragmatisme, que ne l'était Fidel.

La presse cubaine de droite, que je suis de près, a évoqué la prise de pouvoir par un membre éminent de l'Assemblée nationale, qui pourrait être l'équivalent de Delcy Rodríguez au Venezuela. Pour autant que je sache, il pourrait s'agir d'une rumeur lancée par la CIA, sans aucun fondement, destinée à encourager les divisions au sein du régime cubain.

Mais je pense qu'il existe un élément nouveau et très inquiétant à Cuba, à savoir la montée d'un courant politique pro-américain parmi les élites intellectuelles et politiques, bénéficiant d'un soutien populaire significatif. Il n'y a aucune chance d'annexion aux États-Unis puisque le Congrès, qu'il soit dominé par les républicains ou les démocrates, ne l'approuvera jamais. Mais ce qui risque de se produire, c'est l'essor d'une politique « platista » pro-américaine [voir explication ci-après].

Certains Cubains expriment cette attitude : « Nous en avons assez de cette crise. Que les États-Unis viennent et améliorent notre situation. » C'est inquiétant, et cela trouve son origine dans le fait que, depuis le début des années 1990, les nouvelles générations de Cubains ont vécu sans connaître de période de relative stabilité économique et de prospérité.

D'un point de vue historique, les années 1980 sont considérées rétrospectivement comme la meilleure période économique depuis la révolution du point de vue de la population dans son ensemble, en termes d'accès aux éléments de base que sont l'alimentation et les transports (pouvoir se rendre au travail et en revenir dans un délai raisonnable). Tout cela était relativement satisfaisant, selon les normes historiques et par rapport au passé cubain depuis la victoire de la révolution en 1959.

Je ne parle pas ici d'une comparaison avec d'autres pays. Cuba se situe désormais dans le tiers inférieur des pays d'Amérique latine en termes de développement économique, alors qu'elle figurait dans les 20 % supérieurs avant la révolution. Le plus important est le fait que le gouvernement cubain a cessé de publier des données relatives aux questions de pauvreté et d'inégalité dans le pays depuis au moins deux décennies.

Ainsi, toute personne née et ayant grandi à Cuba après les années 1990 n'a connu que des crises économiques et des pénuries persistantes. Tous les indicateurs économiques actuels, comparés à ceux de 1989, sont désastreux. Ils ne représentent qu'une fraction – et souvent une fraction peu élevée. Il existe tout un groupe de personnes, âgées de 40 à 45 ans, qui n'ont jamais connu ni ne se souviennent d'aucun bien-être économique, même en termes relatifs.

Il y a également une crise démographique. La population cubaine comptait 11 millions de personnes il n'y a pas si longtemps. Aujourd'hui, les estimations s'élèvent à un peu plus de 8 millions, car, outre l'émigration massive, le taux de natalité a considérablement baissé. Cela signifie donc, d'un point de vue économique, qu'une population âgée plus nombreuse doit être prise en charge par une population jeune beaucoup plus réduite.

Pourriez-vous expliquer à quoi vous faites référence lorsque vous parlez de la politique platiste ?

Je fais ici référence à l'amendement Platt. Rappelez-vous que Cuba est devenue officiellement indépendante en 1902. De 1902 à 1934, l'indépendance de Cuba était juridiquement contestable car, pour que les États-Unis quittent Cuba, l'Assemblée constituante cubaine avait dû adopter en 1901 un amendement présenté par le sénateur Orville Platt (R-CT) et approuvé par le Congrès américain. Cet amendement réservait aux États-Unis le droit d'intervenir militairement à Cuba en cas de défaillance de la sécurité susceptible de mettre en danger les intérêts américains. Finalement, après la révolution de 1933, l'amendement a été aboli en 1934, mais en échange, les États-Unis ont été autorisés à conserver la base navale de Guantánamo à perpétuité.

Pourriez-vous nous en dire un peu plus sur les raisons de cette escalade actuelle et sur la manière dont vous percevez la projection croissante de la puissance militaire américaine dans les Caraïbes et en Amérique latine ?

La pression exercée sur Cuba s'inscrit dans le cadre d'une offensive d'extrême droite beaucoup plus large en Amérique latine, non seulement sur le plan militaire mais aussi économique, et il faut replacer cela dans ce contexte. Nous venons de voir Trump se mettre en quatre pour aider le président d'extrême droite de l'Argentine, Javier Milei, afin de le sauver d'une crise économique. Il n'est pas vrai que le gouvernement ait été définitivement sauvé, mais Milei a au moins réussi à remporter les élections de mi-mandat qui ont suivi le « sauvetage » de Trump.

Au Chili, nous venons d'assister à l'élection de José Antonio Kast, un représentant de l'extrême droite. En Bolivie, nous avons assisté à la défaite du Mouvement vers le socialisme et à l'élection de Rodrigo Paz, renforçant ainsi la droite bolivienne. Il existe également un gouvernement de droite en Équateur qui vient soudainement de rompre toutes relations avec Cuba.

La gauche subit une forte pression politique au Brésil. Lula est confronté à une opposition de droite très virulente. Le mouvement évangélique brésilien est probablement le plus puissant d'Amérique latine, avec d'importantes organisations politiques à son service.

Au Mexique, Claudia Sheinbaum et son parti, Morena, sont politiquement très forts, car tant le Parti révolutionnaire institutionnel (PRI) que le Parti d'action nationale (PAN) ont sérieusement perdu de leur crédibilité en tant qu'alternatives politiques. Mais Sheinbaum est confrontée à un défi de taille de la part des très grands trafiquants de drogue, ainsi qu'à des défis économiques dont Trump s'est servi pour exercer une forte pression sur elle.

Il convient de noter que l'Angola, pays riche en pétrole, dont le parti au pouvoir doit dans une large mesure son existence même au gouvernement cubain, n'a absolument rien fait pour aider ce gouvernement en cette période critique.

Vous brossez un tableau objectivement pessimiste, tant en ce qui concerne la crise à Cuba que les limites de l'influence internationale face à Trump. Pourtant, nous assistons à une colère croissante contre Trump, y compris au sein de la communauté latino-américaine, face à son racisme et à sa politique anti-immigrés. Selon vous, quelles sont les tâches essentielles de la gauche et des mouvements sociaux ici aux États-Unis en ce moment ?

Les principes fondamentaux consistent à empêcher les États-Unis d'intervenir à Cuba et à s'opposer à l'arbitraire et à la suppression des droits démocratiques les plus élémentaires par le gouvernement cubain, lui-même très autoritaire, un problème majeur qui persiste depuis plusieurs décennies.

Dans la mesure où nous pouvons influencer les événements ou exercer une pression, par exemple sur les libéraux au Congrès et surtout sur toutes sortes d'organisations progressistes de la société civile, nous devons essayer de rendre toute intervention beaucoup plus coûteuse pour Trump et l'empêcher de commettre des actes terribles à Cuba.

Et d'autres doivent également faire pression sur leurs gouvernements. Trump utilise principalement la menace de droits de douane contre certains pays, le Mexique en particulier. Le Mexique pourrait tenir tête à cela. Le gouvernement mexicain est le mieux placé pour acheminer du pétrole à la population cubaine. La popularité de Sheinbaum reste très élevée, et l'opposition est en train de s'effondrer, bien que, comme je l'ai souligné précédemment, il y ait une grave crise concernant les grands cartels de la drogue.

En résumé, nous devons nous opposer à toute intervention américaine à Cuba et défendre l'autodétermination nationale de ce pays, comme nous l'avons fait dans le cas de l'Ukraine face à l'invasion russe. Nous devrions également soutenir les groupes d'opposition démocratiques à Cuba qui, comme nous, s'opposent à l'intervention américaine dans ce pays. (Entretien publié sur le site Tempest (Revolutionary Socialist Collective) le 16 mars 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

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24.03.2026 à 11:31

Brésil - Un nouvel espoir : l'indépendance du PSOL est un acquis qu'il faut défendre

Israel Dutra

Des élections générales auront lieu, au Brésil, en octobre. Elles concernent la présidence, la vice-présidence, les membres du Congrès national (député.e.s fédéraux et sénateurs), ainsi que les gouverneurs et député.e.s des États.

9 mars 2026 | tiré d'Europe solidaire sans frontières Israel Dutra
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78341
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Une réforme des conditions électorales rend l'accès et le maintien de la représentation parlementaire plus difficiles pour les plus petites formations. Depuis 2022, il faut 2,5 % des votes (avec 1,5 % dans au moins 9 États) ou élire 13 députés (au lieu de 9) dans au moins 9 États pour accéder au financement public, aux commissions parlementaires, à un temps d'antenne gratuit, entre autres. [PV].

Lors de la réunion du Comité national du PSOL, samedi 7 mars, une orientation fondamentale pour la période à venir a été adoptée : une alliance électorale avec Lula, sans toutefois subordonner le parti à la coalition électorale dirigée par le PT.

Ce vote, qui a rassemblé plus de 75 % des membres de la Direction nationale, marque un nouveau tournant dans la vie du parti et représente une lourde défaite pour le mouvement Revolução Solidária, dont Guilherme Boulos est le principal dirigeant.

Après le renouvellement de la fédération avec Rede Sustentabilidade [1], deux tâches se profilent : vaincre l'extrême droite bolsonariste, en votant et en faisant campagne pour Lula ; et franchir ce seuil électoral odieux et discriminatoire. On peut affirmer que cette décision a revêtu une importance stratégique : elle a placé le PSOL face à la tâche d'être en première ligne contre l'extrême droite, tout en préservant son indépendance.

Tout en se réjouissant de la réaffirmation du PSOL en tant qu'outil politique d'une gauche combative et rénovée, la base militante se lance, [politiquement] armée, dans les nouveaux combats.

Voyons comment cela se traduit au quotidien.

Affronter l'extrême droite

Comme l'affirmait Trotsky, dans son analyse historique sur la nécessité d'un front unique antifasciste, nous devons frapper ensemble, mais marcher sous nos propres bannières.

La tâche de faire face à l'extrême droite n'est pas seulement électorale. C'est une condition pour vaincre un projet bien établi qui menace les acquis de la classe ouvrière, des peuples et de l'ensemble des opprimé.e.s. C'est la porte de sortie du purgatoire capitaliste qui mène à l'enfer de la barbarie – comme on l'a déjà vu à Gaza et dans les régions les plus pauvres de la planète. C'est pourquoi nous devons mettre en place un frein d'urgence face au néofascisme camouflé sous l'impérialisme yankee.

Lutter contre l'ingérence américaine, en défendant la souveraineté nationale – contre les plans de ceux qui utilisent la notion de « narcoterrorisme » pour justifier des interventions militaires étrangères, contre la guerre des tarifs douaniers et pour le contrôle des géants de la tech. Contre l'agression contre l'Iran qui fait grimper le prix de l'essence ; contre le blocus de Cuba et du Venezuela. Ce sont ces enjeux qui marqueront les élections brésiliennes.

Vaincre l'extrême droite en soutenant la conférence antifasciste qui se tiendra dans deux semaines à Porto Alegre.

Vaincre l'extrême droite qui encourage les redpill [2] et la violence contre les femmes ; qui est directement liée à Vorcaro, Ibanez et la frénésie du Master ; Flávio progresse dans les sondages et Tarcisio intensifie sa guerre sociale à São Paulo [3]. Il n'y a pas d'autre issue que de mobiliser de toutes nos forces les couches populaires pour infliger une défaite, électorale et politique, à nos ennemis de classe, aux milliardaires, au capitalisme rentier, à l'agro-industrie et au clientélisme qui domine le Congrès national.

Contrairement à ce qu'affirment les partisans de la tactique du front large, les élections d'octobre se dérouleront dans un climat tendu, avec un bolsonarisme réorganisé et d'éventuelles ingérences impérialistes. La voie de la mobilisation est donc la seule issue. L'exemple de la victoire des peuples autochtones contre Cargill et le fait que la majorité soit prête à relever le défi du « 6 contre 1 » [4] montrent que c'est possible.

Une fois de plus, le PSOL est indispensable
Pour ces raisons, l'indépendance du PSOL est un acquis qu'il faut défendre.

Voici donc là une belle occasion de présenter le PSOL comme le parti qui soutient les luttes, qui s'inspire de l'exemple des indiens de Santarém (dont certains dirigeants, comme Auricélia Arapium, sont militants du PSOL), qui se mobilise pour soutenir la grève des employé.e.s de l'université et qui est en première ligne pour mettre fin au système de travail 6×1 [5].

Boulos sort affaibli et vaincu de sa tentative d'aligner le PSOL de manière acritique sur le lulisme [6].

Les différents secteurs qui ont appuyé cette résolution ont la responsabilité de construire « le jour d'après », en augmentant le nombre de listes qui se présenteront aux élections, en se donnant les moyens de franchir ce seuil électoral et en mobilisant des dizaines de milliers d'activistes qui se sont engagés dans les luttes et voient dans le PSOL un outil pour donner de l'écho à leurs revendications.

Israel Dutra

P.-S.
• Traduit pour ESSF par Pierre Vandevoorde avec l'aide de Deeplpro.

Source - Movimento Revista, 9 mars 2026 :
https://movimentorevista.com.br/2026/03/uma-nova-esperanca/

• Israel Dutra est sociologue, secrétaire aux mouvements sociaux du PSOL, membre de la direction nationale du parti et du Mouvement de la gauche socialiste (MES/PSOL).

Notes

[1] La fédération PSOL-Rede avait avait permis d'élire 15 députés fédéraux en 2022 (11 PSOL – 4 Rede). Le Rede Sustentabilidad, qui se définit comme « progressiste, humaniste et environnementaliste" compte dans ses rangs des personnalités comme Marina Silva, trois fois candidate à la présidence (2010, 2014, 2018), ancienne ministre de l'Environnement, et Heloísa Helena, cofondatrice du PSOL en 2004 et sa candidate à la présidence en 2006, qui cofonde le Rede en 2013.

[2] « redpill » (pilule rouge) désigne une idéologie qui prône la domination masculine et le rejet violent du féminisme. Ses partisans sont très présents sur les réseaux sociaux brésiliens.

[3] Vorcaro et Ibanez sont des influenceurs médiatiques d'extrême droite qui saturent l'espace public et les réseaux sociaux (stratégie du « Master ») en imposant leurs thèmes (anti-féminisme, anti-LGBTQIA+, anti-« communisme ») à coup de polémiques haineuses, de calomnies et autres fausses nouvelles complotistes.

Flávio Bolsonaro, fils aîné de Jair Bolsonaro, sénateur de Rio de Janeiro, candidat potentiel à la présidence, capitalisant sur l'électorat évangélique, conservateur et anti-PT.

Tarcísio de Freitas, gouverneur de São Paulo, ancien ministre Bolsonaro, à la pointe du démantèlement des programmes sociaux, de la privatisation des services publics, de la répression des luttes sociales et de l'augmentation des opérations policières dans les favelas

[4] La « règle du 6×1 » est cette méthode de l'extrême droite qui consiste à saturer l'espace médiatique par la diffusion de 6 messages négatifs, agressifs ou mensongers contre un adversaire pour 1 positif pour son propre camp.

[5] 6 jours de travail pour 1 jour de repos. Héritage de l'esclavage encore très répandu pour les employées de maison, secteur majoritairement féminin et souvent noir.

[6] Voir « Brésil : Fédération avec le PT, rôle du ministre Guilherme Boulos et avenir stratégique du PSOL » in https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78322

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24.03.2026 à 11:31

Le gouvernement Kast retire le projet de négociation collective par branche : Une autre défaite du gouvernement Boric

Leopoldo Lavin

Le récent retrait du projet de négociation collective par branche par le gouvernement de José Antonio Kast ne constitue une surprise pour quiconque observe attentivement la politique chilienne. La nouvelle administration a fait exactement ce qu'elle a promis pendant la campagne et ce que sa nature oligarchique dicte : gouverner sans médiation pour le grand patronat national et étranger. La présidente de la CPC, Susana Jiménez Schuster, n'a pas eu besoin d'exercer une pression excessive ; elle a simplement exposé sa position et le gouvernement a exécuté. La réunion du ministre du Travail, Tomás Rau, avec les syndicats patronaux — pendant que la CUT attend toujours d'être convoquée — est l'image la plus nette de cette nouvelle période : le capital au cœur de la prise de décision, le travail de l'autre côté de la barrière.

Mais attribuer cette défaite uniquement au nouveau gouvernement serait une erreur d'analyse. La droite agit selon son programme et son histoire. Le problème de fond, celui qui doit être examiné avec crudité, s'est produit avant : c'est pendant le gouvernement de Gabriel Boric qu'a été gaspillée l'opportunité historique d'avancer sur une revendication longtemps différée par les travailleurs.

Le projet de négociation par branche — qui permettait aux travailleurs et employeurs d'un même secteur de convenir de standards minimaux sur les salaires, la productivité et les conditions de travail — était une aspiration historique de la Centrale Unitaire des Travailleurs (CUT). Pourtant, durant l'administration Boric, l'initiative a avancé avec une lenteur qui s'est avérée fatale. Annoncée lors du Compte Public de 2024, conçue durant 2025, elle n'a été déposée au Congrès qu'en janvier 2026, à seulement deux mois de la fin du mandat.

Cette lenteur ne fut pas une simple erreur de calcul politique ni une simple décoordination administrative. Elle fut, plutôt, l'expression évidente que le gouvernement Boric (FA, PC, PS, PPD), malgré sa rhétorique transformatrice, a opéré dans les faits sous un sceau néolibéral qui a fini par trahir ses promesses de campagne. On a gouverné selon les stipulations du manuel d'Eugenio Tironi, le sociologue et opérateur politique qui a impulsé la stratégie de "normalisation" : prioriser la stabilité, l'ordre et la gouvernabilité par-dessus les transformations structurelles, en s'adaptant aux cadres politiques et économiques existants plutôt que de les défier. Selon cette logique, différer systématiquement une revendication historique des travailleurs tout en priorisant des réformes favorables aux marchés, comme la recherche d'équilibres fiscaux ou le dialogue permanent avec les syndicats patronaux, ne fut pas un accident mais une décision cohérente. L'urgence à se montrer comme un partenaire fiable devant les investisseurs et la préoccupation de ne pas tendre les variables macroéconomiques ont prévalu sur la nécessité de renforcer ceux qui soutiennent l'économie par leur force de travail. L'ancienne directrice du Travail, Lilia Jerez, a qualifié l'initiative de réponse tardive à un engagement programmatique. L'avocat spécialiste du droit du travail, Álvaro Domínguez, est allé plus loin : on ne s'expliquait pas qu'elle soit présentée à soixante jours de la fin du gouvernement, et son retrait était prévisible. La députée elle-même, Lorena Pizarro, du Parti Communiste, a fait une autocritique nécessaire, mais modérée : le projet a été présenté à la dernière minute, et il faut faire ces autocritiques. Ainsi, l'opportunité d'avancer vers un modèle plus juste s'est diluée dans une gestion qui, pour l'essentiel, n'a pas défié les piliers du modèle hérité de la dictature. Ce ne fut pas de l'incompétence : ce fut la cohérence avec un projet qui, vêtu de progressisme, a fini par administrer le même ordre qu'il disait vouloir changer.

Si la lenteur du gouvernement Boric fut déterminante, la passivité de la CUT et des organisations syndicales fut impardonnable. Pendant presque quatre ans d'une administration qui se proclamait des travailleurs, avec des partis comme le PC et le PS dans ses rangs, la principale centrale syndicale du pays a gaspillé l'opportunité de mobiliser les bases pour exiger de la célérité dans le projet. Il n'y a eu ni campagnes politiques soutenues, ni journées d'information dans les territoires, ni pression dans la rue. Pendant que les syndicats patronaux déployaient toute leur artillerie — lobbying au Congrès, déclarations publiques, réunions à La Moneda, silence dans les médias oligarques —, la direction syndicale a opté pour un profil bas qui confinait à la complaisance.

Le secrétaire général de la CUT, Eric Campos, par exemple, a été vu fréquemment dans des programmes de politique people et d'interviews légères — comme son passage par Sin Filtros sur TV+, espace dédié au spectacle et aux tendances —, pendant que le projet qu'il devait défendre dormait dans les bureaux de l'Exécutif et du Législatif. Cette déconnexion entre le discours et l'action révèle que, pour une certaine direction, le poste syndical est devenu plus un espace de visibilité médiatique et de relationnel politique qu'une tranchée de lutte pour les droits des travailleurs. Maintenant qu'est venu le moment d'affronter un gouvernement de l'oligarchie patronale comme celui de Kast, la CUT se retrouve sans la force sociale nécessaire pour résister, réduite à des déclarations de presse que personne n'écoute.

Ce qui vient ne sera pas simple, mais c'est précisément maintenant que doit commencer la véritable tâche. Avec un État capturé par les intérêts oligarchiques et un mouvement syndical affaibli par la léthargie de ses propres directions, les travailleurs feront face à des temps durs. La droite gouverne pour le capital, comme c'était prévisible, et vient de donner un autre signe de ce que sera son administration en retirant ce projet. Mais cette faiblesse sociale, cette incapacité de résistance, s'est aussi construite à partir de la passivité de ceux qui auraient dû être dans la rue pour exiger de leur gouvernement et ont préféré les plateaux de télévision.

L'opportunité historique n'a pas été gaspillée par Kast ; elle s'est perdue dans les années où l'on a eu un gouvernement proche et où l'on n'a pas construit le pouvoir nécessaire pour défendre les conquêtes. Et maintenant, avec un gouvernement qui ne cache pas son "caractère" de classe, le prix de cette omission se paie par le recul des droits du travail. Se préparer à défendre les droits des travailleurs et travailleuses face à un gouvernement du capital et des grands patrons ne sera pas une option, mais une nécessité impérieuse. Le moment du débat au sein du mouvement syndical est arrivé : un Congrès d'orientation est l'instrument.

Leopoldo Lavín Mujica

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24.03.2026 à 11:30

Interdire le RN dans les médias ? La Belgique l'a fait, et « l'extrême droite est marginale »

Alexandre-Reza Kokabi

Faut-il refuser toute tribune à l'extrême droite dans les médias et dans les coalitions pour endiguer sa montée ? En Belgique, médias et politiques ont établi un tel cordon sanitaire, qui a porté ses fruits, explique le chercheur Benjamin Biard.

Tiré de Reporterre. Photo : Jordan Bardella et Marine Le Pen du Rassemblement national à Paris, le 17 septembre 2025. Bastien Ohier/Hans Lucas via AFP.

60 % des listes présentées par le Rassemblement national (RN) dans les grandes villes françaises se sont qualifiées au second tour des élections municipales, contre 20 % en 2020. Une progression qui ravive, en France, une vieille question : faut-il refuser toute tribune à l'extrême droite dans les médias et les coalitions pour endiguer sa montée ?

En Belgique francophone, ce débat a été tranché il y a plus de trente ans. Dès 1991, la RTBF a décidé de fermer ses antennes aux représentants de l'extrême droite. Les partis démocratiques, eux, ont commencé dès la fin des années 1980 à refuser toute alliance avec elle. Un double dispositif — politique et médiatique — que l'on appelle cordon sanitaire, et que certains observateurs français regardent aujourd'hui avec envie.

Benjamin Biard est chercheur au Centre de recherche et d'information sociopolitiques (Crisp), à Bruxelles, où il travaille notamment sur les partis et mouvements d'extrême droite en Europe. Il décrypte les ressorts, les effets et les fragilités d'un mécanisme que trente ans de recul permettent enfin d'évaluer. Sans l'idéaliser.

Reporterre — 60 % des listes RN dans les grandes villes de France se sont qualifiées au second tour des élections municipales. Un cordon sanitaire à la belge aurait-il changé quelque chose ?

Benjamin Biard — Cette question appelle un exercice de politique-fiction, je ne peux donc pas vraiment y répondre. Le cordon sanitaire médiatique n'explique pas à lui seul la marginalité dans laquelle est plongée l'extrême droite en Belgique francophone. Par ailleurs, à la grande différence de la Belgique francophone, le RN est un parti implanté en France depuis de nombreuses décennies. Décider aujourd'hui d'un cordon médiatique à son encontre aurait été contre-productif : ça aurait contribué à renforcer le discours victimaire dans lequel le RN se place déjà en partie. En Belgique francophone, l'extrême droite est marginale, peu connue. En France, le parti aujourd'hui présidé par Jordan Bardella a déjà pignon sur rue.

Plusieurs responsables politiques et personnalités médiatiques, y compris à gauche, présentent La France insoumise comme infréquentable et appellent à une forme de « cordon sanitaire inversé » en lui faisant barrage. Quel regard portez-vous sur ce discours ?

Ce positionnement m'a frappé. Ce sont pourtant des formations très différentes sur le plan idéologique : l'extrême droite partage une conception de la société particulièrement inégalitaire, quand la gauche radicale défend un projet davantage égalitaire. Le style de communication provocateur de Jean-Luc Mélenchon joue dans l'équation, tout comme certaines de ses déclarations qui ont pu être taxées d'antisémitisme. Mais ce n'est pas une raison de les confondre.

Revenons aux fondamentaux. Comment définiriez-vous le cordon sanitaire politique belge ?

Historiquement, c'est un accord conclu entre les principaux partis dits démocratiques pour refuser toute perspective d'alliance avec l'extrême droite, en campagne électorale comme au moment de former un gouvernement. Ce mécanisme est né à la fin des années 1980 en Flandre, en réaction à la percée électorale du Vlaams Blok [un parti ouvertement séparatiste et xénophobe, aujourd'hui recomposé sous le nom Vlaams Belang], qui comptait encore dans ses rangs un certain nombre de personnages sulfureux [d'anciens collaborateurs nazis ou leurs descendants directs, et des personnes ayant soutenu ou participé à l'occupation allemande de la Belgique durant la Seconde Guerre mondiale].

  • « En 1991, la RTBF a refusé l'accès en direct à des représentants de l'extrême droite »

Du côté francophone, il s'est concrétisé plus tardivement, dès 1993, parce que l'extrême droite s'y est développée de manière plus lente et plus limitée. La dernière signature du document fondant ce cordon sanitaire date du 8 mai 2022, une date hautement symbolique [correspondant à l'anniversaire de la capitulation nazie]. Le contexte est également important : en Belgique, le scrutin proportionnel génère notamment une fragmentation partisane telle qu'il est désormais toujours nécessaire de rassembler plusieurs partis pour former un gouvernement. Le cordon sanitaire vise ainsi à exclure l'extrême droite de toute perspective d'alliance.

Et le cordon médiatique, comment est-il né ?

Il faut remonter aux élections législatives du 24 novembre 1991, surnommées le « dimanche noir » : le Vlaams Blok remporte douze sièges à la Chambre tandis que le Front national belge de Daniel Féret en obtient un. La RTBF observe que la progression flamande a conduit un représentant de l'extrême droite à intégrer le conseil d'administration de la télévision publique flamande. Elle s'interroge aussi quant à sa responsabilité sociétale : peut-elle admettre que des propos ouvertement racistes ou xénophobes soient diffusés sur ses antennes ?

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24.03.2026 à 11:29

« Une dynamique unitaire et militante peut empêcher la victoire du RN »

Ugo Palheta

Entretien avec Ugo Palheta. Le sociologue Ugo Palheta a consacré une grande partie de ses travaux à la question contemporaine du fascisme. Son dernier ouvrage, paru en mai 2025, est intitulé Comment le fascisme gagne la France. De Macron à Le Pen. La période que nous traversons, et tout particulièrement ses dernières séquences, nous ont amenéEs à solliciter ses éclairages.

Hebdo L'Anticapitaliste - 791 (12/03/2026)
Entretien avec Ugo Palheta

Crédit Photo
Ugo Palheta - Photographie de Martin Noda / Hans Lucas

Tu insistes beaucoup sur la notion de fascisation, pour souligner qu'il s'agit d'un processus. On a l'impression qu'il y a actuellement une accélération assez sidérante dans ce processus.

Le processus de fascisation ne doit pas être compris comme une tendance qui progresserait petit à petit et inexorablement, quoi qu'il se passe. Ce processus connaît des sauts qualitatifs, des moments de bascule comme actuellement, où les rapports de forces idéologiques et politiques peuvent se modifier dans une direction ou une autre. Deux aspects me semblent aujourd'hui particulièrement importants.

Le premier est la diabolisation de La France insoumise et de l'anti­fascisme à la suite de la mort du militant néofasciste Quentin Deranque. Les antifascistes sont ciblés parce qu'ils ont été aux avant-postes de la plupart des grands mouvements populaires des dix dernières années, et LFI parce qu'elle a exprimé, d'une manière combative, cette contestation de masse sur le terrain de la politique institutionnelle.

Chez la plupart des grands patrons, l'option d'une coalition des droites sous domination RN a fait son chemin

Le second aspect est la normalisation de l'extrême droite. Une large partie des élites politiques et médiatiques déplacent le cordon sanitaire de l'extrême droite vers la gauche radicale pour favoriser une union des droites qui se fera inévitablement avec le RN, et très probablement sous son hégémonie. En fusionnant le « bloc central » et le bloc d'extrême droite, il s'agit de stabiliser le système politique et d'obtenir la légitimité électorale pour ­accélérer les régressions sociales.

Cette évolution intéresse particulièrement le patronat, qui espère aller jusqu'au bout de l'agenda néolibéral de démantèlement de la protection sociale et des services publics. Chez la plupart des grands patrons, l'option d'une coalition des droites sous domination RN a fait son chemin, sur un modèle proche de l'Italie, et est devenue une possibilité crédible et même désirable.

Sous quelles formes institutionnelles l'arrivée au pouvoir d'une droite extrême pourrait-elle se matérialiser ?

Le scénario le plus probable n'est pas forcément une alliance formelle entre organisations, qui a toujours rebuté le FN/RN. Celui-ci chercherait probablement à absorber des pans entiers de la macronie et de LR par le RN, comme on l'a vu avec Éric Ciotti, en promettant des portefeuilles ministériels et des circonscriptions gagnables. Les périodes de fascisation combinent toujours ces deux phénomènes : une extrême droite qui progresse tandis que la droite bourgeoise s'extrémise, se rapprochant de ses positions : autoritarisme d'État, racisme, criminalisation de la gauche et des mouvements sociaux.

Les périodes de fascisation combinent toujours progression de l'extrême droite et alignement de la droite bourgeoise sur ses positions

Sur ce dernier point, des caps ont d'ores et déjà été franchis ces dernières années, avec notamment la multiplication des dissolutions administratives de collectifs antiracistes, anticoloniaux ou antifascistes (et la menace lancée par Ciotti et d'autres d'une dissolution de La France insoumise). Une telle dynamique serait très probablement approfondie par le RN au pouvoir, notamment en cas de contestations sociales et de crise politique. L'engrenage liberticide, une fois enclenché, est très difficile à stopper.

Comment agir aujourd'hui pour contrer ce processus de fascisation accélérée ?

Être antifasciste, cela commence par empêcher l'implantation militante de l'extrême droite dans les quartiers, les villages, les universités ou les entreprises. Ce qui suppose une présence militante locale et un rapport de forces collectif, comme l'avait montré l'expérience de Ras l'Front dans les années 1990.

Le second aspect est l'autodéfense. Les organisations de gauche, les syndicats et les collectifs doivent être capables de protéger leurs mobilisations et leurs locaux face aux violences d'extrême droite et à la répression policière. On a terriblement besoin de collectifs antifascistes mais l'autodéfense ne doit pas être déléguée à ces collectifs ; elle doit être assumée par des organisations de masse.

L'antifascisme comporte aussi une dimension idéologique et politique. Il s'agit de mener une bataille pour rendre crédibles une alternative sociale et des idées largement majoritaires dans la population — renforcement des services publics, augmentation des salaires, amélioration des conditions de travail, etc. — mais que beaucoup jugent irréalisables. La gauche doit démontrer qu'une rupture avec le néolibéralisme est possible.

Il faut aussi lutter pied à pied contre les politiques anti-migratoires, islamophobes et sécuritaires

Il faut aussi lutter pied à pied sur des terrains où la gauche est aujourd'hui minoritaire et très timorée (au mieux), notamment contre les politiques anti-migratoires, islamophobes et sécuritaires. Si la gauche ne mène pas ces batailles, l'extrême droite continuera à imposer son agenda, avec l'appui des médias dominants.

Le succès de Jean-Luc Mélenchon en 2022 montre qu'il est possible de combiner un programme anti-néolibéral avec des positions fermes contre l'islamophobie ou les violences policières, tout en obtenant un soutien populaire important, notamment parmi les jeunes et dans les classes populaires urbaines.

Au NPA-l'Anticapitaliste, on pense que malgré tous les obstacles, il faut un front antifasciste de toute la gauche sociale et politique. Que penses-tu de cette perspective ?

La question de l'unité de la gauche reste centrale et ne peut pas être esquivée car aucune organisation n'a la surface sociale et la puissance politique pour vaincre seule l'extrême droite.

Cependant, l'unité ne signifie pas l'absence de débats. Elle implique aussi une confrontation sur les programmes et les orientations stratégiques. Il existe aujourd'hui deux polarités dans ce qu'on appelle traditionnellement « la gauche » : une orientation d'accompagnement du néolibéralisme, incarnée par le Parti socialiste et Raphaël Glucksmann, et une orientation de rupture avec les politiques néolibérales, racistes et autoritaires, incarnée principalement par La France insoumise.

La question de l'unité de la gauche reste centrale

L'unité doit donc être recherchée sans renoncer au débat stratégique. En revanche, instrumentaliser la lutte nécessaire contre l'antisémitisme pour disqualifier LFI en les décrétant « infréquentables », c'est se destiner à la défaite car cela revient à rendre impossible tout front commun contre l'extrême droite.

Les législatives de 2024 montrent qu'une dynamique unitaire et militante peut empêcher la victoire du RN. Les sondages annonçaient sa victoire, parfois même une majorité absolue. Pourtant, la mobilisation militante — impliquant syndicalistes, féministes, antiracistes et de nombreux citoyenNEs sans expérience politique — a permis au Nouveau Front populaire d'arriver en tête. La question centrale est donc de retrouver ce type de dynamique, malgré un contexte marqué par la droitisation générale, la diabolisation de la gauche et les rivalités internes.

Propos recueillis par Olivier Lek Lafferrière

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24.03.2026 à 11:28

Mobilisation contre G7 les 13-14 juin 2026

Comité international de la IVe Internationale

Du 15 au 17 juin 2026, à Évian, les représentant·es des principales puissances impérialistes se réuniront pour défendre un seul objectif : préserver l'ordre capitaliste mondial. Le G7 n'est rien d'autre que le conseil d'administration politique des multinationales, des banques et des industries d'armement.

Tiré de Quatrième internationale
16 mars 2026

Par Comité international

Suisse
Copyright
© Sébastien Colson

Dans un contexte de crise structurelle du capitalisme, ils cherchent à maintenir les positions des classes dominantes en augmentant l'exploitation des travailleur·ses, la répression des mouvements sociaux, en généralisant la militarisation du monde, en accentuant le pillage néocolonial du Sud global avec pour conséquence l'exacerbation des inégalités à l'échelle mondiale et l'accélération du désastre climatique.

Leur « transition écologique » est un greenwashing au service du profit. Leur « démocratie » s'arrête lorsque la lutte des classes devient trop âpre. Leur « sécurité » signifie des violences policières, des frontières meurtrières et la criminalisation des solidarités.

À l'approche du sommet, l'interdiction de manifester annoncée par le gouvernement français confirme une chose : face à la contestation, l'État bourgeois montre son véritable visage.
Nous ne reconnaissons aucune légitimité à ce sommet. Nous contestons leur ordre social.

Les 13 et 14 juin 2026, à Genève et dans la région frontalière, dans un cadre unitaire large se construit un contre-sommet internationaliste et anticapitaliste : rencontres, débats stratégiques, actions et une grande manifestation internationale le dimanche 14 juin.

Le 14 juin, journée historique de grève féministe en Suisse, sera un moment de convergence des luttes : féministes, écologistes radicales et radicaux, antiracistes, syndicales et internationalistes. Car la lutte contre le patriarcat, le racisme et la destruction écologique est indissociable de la lutte contre le capitalisme.

Le Nouveau Parti Anticapitaliste – L'Anticapitaliste et solidaritéS, sont d'ores et déjà engagés dans l'organisation de cette mobilisation. Il s'agit maintenant de l'élargir, de construire les cadres unitaires locaux et nationaux nécessaires pour faire de cette initiative une réussite à une échelle large.

Le CI de la IVe internationale, réunit les 21-25 février, encourage toutes les organisations de la IVe internationale – en particulier en Europe et en Afrique du Nord – à se mobiliser activement en tant que telle et à construire et s'impliquer dans les cadres unitaires.

Face à leur monde de profits, d'exploitation et de guerre, opposons la solidarité internationaliste des exploité·es et des opprimé·es. Contre leur sommet des puissants, opposons la force des peuples en lutte.

Pas de paix avec le capitalisme.

Leur crise n'est pas la nôtre.

Pas de légitimité pour le G7 !

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24.03.2026 à 11:27

Le poutinisme : une nouvelle forme de fascisme ?

Ilya Boudraitskis

Vladimir Poutine est au pouvoir en Russie depuis 26 ans, comme président de la fédération de Russie ou président du gouvernement russe. Sa domination a pris des formes de plus en plus autoritaires, particulièrement depuis l'invasion de l'Ukraine au début de l'année 2022. Comment caractériser aujourd'hui le poutinisme ? Le chercheur et militant russe Ilya Budraitskis, aujourd'hui en exil, propose ici de penser la dictature poutinienne à partir de la catégorie de fascisme.

Tiré de la revue Contretemps
16 mars 2026

Par Ilya Boudraitskis

Après le 24 février 2022, lorsque la Russie de Poutine a lancé une invasion à grande échelle de l'Ukraine, le monde n'a pas seulement été confronté à une contestation de l'hégémonie géopolitique occidentale. Derrière la politique agressive du Kremlin se trouvait une rationalité qui renvoie à l'idéologie impérialiste classique, selon laquelle les relations entre pays obéissent uniquement à la loi du plus fort. Dans ses discours, Vladimir Poutine a critiqué les interventions militaires étatsuniennes en Irak ou en Afghanistan, mais ce qu'il contestait surtout, c'était la prétention de Washington à détenir des droits exclusifs en matière d'interventions impériales, d'extension de sa sphère d'influence et de condamnation des autres puissances qui osent faire de même. Son défi à l'Occident se résumait donc à dénoncer l'« hypocrisie » étatsunienne : pourquoi certains auraient-ils le droit de faire ce qui est interdit aux autres ?

Ce qui, selon Poutine, relevait auparavant du seul impérialisme américain devrait désormais devenir la loi unique et reconnue de la politique internationale. [1] Dans sa vision du monde, seuls certains États seraient « organiquement » destinés à être des empires, dotés d'une capacité « souveraine » à faire la guerre, tandis que d'autres seraient voués à n'être que des « colonies », des objets à contrôler et à conquérir. Le droit de ces États « souverains » à exercer un pouvoir arbitraire à l'extérieur correspond à leur droit à exercer un pouvoir arbitraire à l'intérieur : si, derrière tout droit, il n'y a en dernière instance que la force nue, alors les droits humains ou le droit à une représentation démocratique dépendent eux aussi de la force — et ne sont donc qu'une arme au service de l'influence extérieure.

De cette logique impériale découle inévitablement une position anti‑révolutionnaire et anti‑démocratique cohérente de la part des élites russes : toutes les protestations et tous les soulèvements seraient toujours manipulés de l'extérieur par des puissances hostiles, de la contestation de l'opposition russe en 2011 au Printemps arabe, jusqu'à la Révolution russe de 1917, que Poutine considère également comme le produit d'activités de services secrets étrangers. [2] On voit facilement que ce schéma idéologique assimile les États à des individus qui, dans une société de marché, sont eux aussi engagés dans une lutte permanente pour la réussite, la domination et la reconnaissance.

Pour aller plus loin
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L'armée russe embourbée en Ukraine, Poutine veut écraser toute opposition en Russie

La même loi « naturelle » gouvernerait les États, les communautés nationales et la vie humaine individuelle : ou bien vous affirmez votre droit à l'existence aux dépens d'autrui, ou bien vous en devenez la victime. Dans la Russie de Poutine aujourd'hui, cette idéologie s'est définitivement transformée de rhétorique en pratique du pouvoir : elle ne s'appuie pas seulement sur des idées réactionnaires ou chauvinistes présentes dans une partie de la société russe, mais sur la rationalité néolibérale du marché qui y domine. Divisée en individus séparés et opposés, une telle société devient un matériau docile entre les mains des élites et accepte sa propre impuissance — son incapacité à agir solidairement — comme la conséquence d'un destin historique prétendument immuable et de lois quasi organiques, indiscutables, régissant la vie sociale.

L'invasion de l'Ukraine a définitivement établi dans la Russie de Poutine un lien indissociable entre politique étrangère et politique intérieure : l'une est la continuation inévitable de l'autre. La guerre a amorcé la transformation du régime russe en une forme nouvelle, qualitativement différente — une dictature — où toute expression publique qui diffère de la ligne officielle devient un crime, et où toute tentative d'action collective est assimilée à une trahison de l'État-nation. Cet entrelacement d'un climat de peur et de subordination avec le chauvinisme et l'agression impérialiste, ainsi que l'identification totale de la volonté nationale aux décisions du chef autoritaire, ont conduit beaucoup de personnes, ces derniers mois, à comparer la Russie de Poutine — à mon sens, à juste titre — au fascisme.

Faut-il employer le mot « fascisme » ?

Cependant, lorsqu'on invoque ce dangereux « mot en F » dans l'analyse sociale, il faut préciser comment l'utiliser — et comment ne pas l'utiliser. D'abord, il ne faut pas employer « fascisme » comme synonyme du mal absolu contre lequel le « monde libre » devrait s'unir. Cette moralisation du fascisme n'est rien d'autre qu'un retour aux oppositions binaires de la guerre froide, où le communisme soviétique serait mécaniquement remplacé par le « fascisme de Poutine » en tant qu'ennemi extérieur de l'Occident.

Ensuite, une analyse du fascisme contemporain en Russie (comme des tendances fascistes hors de Russie) ne devrait pas reposer sur des analogies historiques spéculatives. Il faut se souvenir que l'essor du fascisme dans la première moitié du XXe siècle fut déterminé par une combinaison de circonstances historiques uniques, et que sa doctrine était contradictoire et éclectique. En ce sens, on peut reprendre cette remarque de Pierre-André Taguieff, formulée au début des années 1990 :

Ni le « fascisme » ni le « racisme » ne nous feront la faveur de revenir sous une forme telle que nous puissions les reconnaître aisément. Si la vigilance n'était qu'un jeu de reconnaissance de quelque chose déjà connu, il ne s'agirait que de se souvenir. La vigilance serait réduite à un jeu social de réminiscence et d'identification par reconnaissance, illusion consolante d'une histoire immobile peuplée d'événements qui répondent à nos attentes ou à nos peurs. [3]

Enfin — et c'est peut‑être le plus important — appliquer le concept de fascisme au régime russe actuel ne doit pas conduire à l'exotiser, à croire que la « fascisation » de la Russie post‑soviétique serait un cas unique, prédéterminé par une histoire nationale particulière. Au contraire, qualifier le régime de Poutine de fasciste doit nous aider à discerner des traits communs entre les différents courants d'extrême droite issus de la crise de l'ordre capitaliste néolibéral. Je suis convaincu que caractériser la Russie comme fasciste n'est justifié que si l'on y voit un signe inquiétant de tendances mondiales susceptibles de produire des régimes similaires à l'échelle internationale — y compris dans le monde occidental. Aujourd'hui, quatre ans après la guerre brutale de Poutine contre l'Ukraine, il est clair que cette vision fasciste de la politique internationale n'est plus un phénomène isolé. L'agression de l'Azerbaïdjan autoritaire en 2023, qui s'est achevée par un nettoyage ethnique à grande échelle de la population arménienne du Karabakh ; l'opération militaire génocidaire d'Israël à Gaza ; et, enfin, les actions récentes de Trump au Venezuela : tout cela indique clairement que le droit du plus fort tend à devenir la nouvelle loi de la politique mondiale. Tout cela nous ramène inévitablement à la nécessité de repenser le phénomène du fascisme et de comprendre l'évolution spécifique du régime de Poutine comme partie intégrante du système capitaliste mondial.

Définir le fascisme : doctrine, mouvement ou régime ?

Dans la vaste littérature historique et politico‑philosophique sur le fascisme, on peut distinguer trois approches : la première le considère avant tout comme une idéologie (ou plutôt comme un ensemble de traits idéologiques) ; la seconde comme un mouvement de masse radical ; la troisième comme un type particulier de domination, une forme fondamentalement nouvelle de régime politique et, plus généralement, de pouvoir social.

Ainsi, la définition célèbre de l'historien Roger Griffin (1948) — le fascisme comme forme d'« ultranationalisme palingenésique », c'est-à-dire fondé sur le mythe d'une renaissance régénératrice de la nation — vise à définir le fascisme de manière normative, en construisant un « type idéal » qui le distingue d'autres formes autoritaires. Le fascisme, selon Griffin, est toujours lié à des caractéristiques telles que : ressusciter la grandeur perdue de la nation ; rejeter de façon révolutionnaire les formes antérieures de légitimité ; cultiver une idée organique de communauté nationale ; organiser des mobilisations de masse pour imposer l'ordre à l'intérieur comme à l'extérieur. Les débats récents sur le caractère fasciste ou non du régime de Poutine montrent clairement les limites de cette approche.

Timothy Snyder (1969), par exemple, cherche à mettre au jour les fondements idéologiques du régime russe actuel. [4] Ce faisant, il exagère l'influence exercée sur Poutine par les livres d'Ivan Iline (1883-1954), idéologue des Blancs contre‑révolutionnaires émigrés des années 1920 et 1930. Il croit également déceler dans la rhétorique militariste du président russe un « culte de la mort » comparable à celui du dirigeant fasciste roumain de l'entre‑deux‑guerres Corneliu Zelea Codreanu (1899-1938). Ses critiques, à l'inverse, soulignent que l'État poutinien ne s'appuie pas, comme le « fascisme classique », sur une mobilisation de masse idéologiquement motivée. [5]

De toute évidence, une définition normative du fascisme, fondée sur la présence ou l'absence de caractéristiques spécifiques, détourne l'analyse du régime lui‑même et de son évolution historique. Il ne fait aucun doute que, durant l'invasion de l'Ukraine, Poutine a déployé dans ses discours un programme idéologique élaboré, et que cela a cadré la propagande russe de manière extrêmement réactionnaire. Cependant, lorsque Poutine est arrivé au pouvoir il y a vingt ans, il n'était manifestement pas un homme d'idéologie, et ses politiques concrètes n'étaient guidées par l'adhésion à aucune doctrine.

On pourrait plutôt dire que ses vues se sont formées comme une synthèse de « vérités pratiques » assimilées au fil des positions structurelles qu'il a occupées. Ses premières années dans les services de sécurité soviétiques l'ont entraîné à la pensée conspirationniste. Son rôle dans le processus de privatisation en tant qu'adjoint au maire de Saint‑Pétersbourg dans les années 1990 l'a formé à une morale de la violence et de la domination nue typique des milieux semi‑criminels et mafieux auxquels il était étroitement lié. Enfin, ses longues années au pouvoir comme leader autocratique incontesté ont ancré en lui une vision de destin messianique : restaurer la puissance géopolitique perdue de la Russie. Ce n'est pas une idéologie qui a déterminé sa pratique ; c'est sa pratique qui l'a contraint à assimiler diverses « vérités » idéologiques qu'il tient pour évidentes. Les citations de penseurs réactionnaires soigneusement insérées dans ses discours ne font que confirmer des conclusions tirées de son expérience.

Les contradictions et ruptures de cette idéologie sont déterminées par son caractère de pratique matérielle, pour reprendre l'expression d'Althusser (1918-1990). Cette notion d'une idéologie déterminée par la pratique du pouvoir vaut pour le fascisme comme phénomène historique en général. L'historien Robert O. Paxton (1932) montre, par exemple, que les déclarations des mouvements fascistes ont toujours été très différentes des pratiques des dirigeants fascistes une fois au pouvoir. [6]

Ces déclarations ne constituaient pas un tout cohérent : elles consistaient en un ensemble arbitraire de slogans adressés à divers groupes sociaux et se modifiaient selon la conjoncture de la lutte politique. Plus encore, l'éclectisme idéologique du fascisme fut élevé au rang de principe : les chefs fascistes ne cessaient de répéter qu'ils s'appuyaient sur la pure « vie » plutôt que sur des doctrines arides. Pour eux, « la théorie est une prison », selon la maxime célèbre de Benito Mussolini.

Le véritable programme du fascisme se révèle avant tout dans ses pratiques de régime, qui n'étaient jamais une simple extension du fascisme comme mouvement visant à conquérir le pouvoir. Comme l'affirme Paxton, les régimes fascistes allemand et italien furent une synthèse complexe entre partis totalitaires, ancien appareil d'État [7]et rationalité des élites traditionnelles (armée, bureaucratie, Église, etc.), formant une sorte de « double État ». Cette synthèse ne devint jamais monolithique ; les crises des régimes fascistes furent toujours déclenchées par leurs contradictions internes. Le complot de 1944 contre Hitler impliquait des membres éminents de l'élite militaire ; la chute de Mussolini en 1943 fut orchestrée par l'entourage du roi Victor‑Emmanuel (ainsi que par certaines factions de la direction fasciste), jusque‑là partie intégrante du régime.

Des chercheurs pour qui le fascisme représente d'abord un mouvement de masse (par exemple Ernst Nolte, 1923-2016) l'ont interprété comme une force de réaction face à la menace révolutionnaire du mouvement ouvrier organisé et des partis socialistes, comme s'il remplaçait un vieil État bourgeois incapable de se défendre par lui‑même. Il est impossible de nier cette orientation contre‑révolutionnaire. Dans l'Italie du début des années 1920, par exemple, le fascisme fut une réaction violente directe à un mouvement de grèves massif et à la création spontanée de soviets ouvriers dans des centres industriels clés. Mais l'accession de Mussolini et d'Hitler au pouvoir n'aurait pas été possible si l'élite traditionnelle n'avait pas décidé collectivement de les soutenir. Là où les classes dirigeantes ne voyaient pas la nécessité d'une transformation fasciste — en France, en Grande‑Bretagne ou en Roumanie — les mouvements fascistes, malgré leurs perspectives de croissance dans les années 1930, furent finalement défaits.

On peut donc pleinement souscrire à l'affirmation du politiste ukrainien installé aux États-Unis Alexander J. Motyl (1953) : « la clé pour comprendre ce qu'est le fascisme réside peut‑être dans la compréhension de ce qu'est un régime fasciste ». [8] Si, comme l'écrivait Merleau‑Ponty (1908-1961), « les révolutions sont vraies comme mouvements et fausses comme régimes », [9] on peut dire l'inverse du fascisme : sa signification et ses objectifs se révèlent précisément comme régime de pouvoir d'État, tandis que sous forme d'idéologie ou de mouvement, ses caractéristiques apparaissent incomplètes et trompeuses.

Le fascisme d'aujourd'hui venu d'en haut

Définir le fascisme comme un régime dont les traits idéologiques ou l'existence préalable d'un mouvement de masse sont secondaires et non indispensables permet d'universaliser le phénomène. Dans une telle approche, le fascisme n'est pas une déviation irrationnelle par rapport au chemin rationnel de la civilisation occidentale (comme le croient souvent des chercheurs libéraux), mais un phénomène qui découle directement de la nature même de la société de marché.

Cette position fut formulée avec le plus de netteté par Karl Polanyi (1886-1964), qui, dans La Grande Transformation, voyait dans le fascisme l'aspiration à la victoire finale de la logique capitaliste sur toute forme d'auto‑organisation et de solidarité sociale. [10] Le but du fascisme, selon Polanyi, était l'atomisation sociale complète et la dissolution de l'individu dans la machine de production. Le fascisme était ainsi plus profond qu'une réaction au danger de mouvements révolutionnaires anti‑capitalistes « par en bas ». Il était inséparable de l'établissement final de la domination de l'économie sur la société. Son objectif n'était pas seulement de détruire les partis ouvriers, mais toute forme de contrôle démocratique venu d'en bas.

Karl Polanyi décrivait le fascisme non comme un « mouvement », mais comme un basculement — voire comme un coup de force —, c'est-à-dire un consensus des élites en réponse à la crise économique, destiné à constituer une alternative au socialisme. Mais, contrairement à une thèse bien connue du Komintern, cette réponse, selon Polanyi, ne procédait pas d'une réaction directe au danger d'une révolution sociale : elle était profondément enracinée dans la nature même de la société industrielle, avec sa contradiction essentielle entre marché capitaliste et démocratie. Le fascisme représentait ainsi une résolution radicale de cette contradiction inhérente (le « double mouvement », dans les termes de Polanyi), par une redéfinition de la « nature humaine » fondée sur la négation fondamentale de l'unité de l'humanité.

Dans son analyse, Karl Polanyi insistait sur le fait qu'une « situation fasciste ressemble à une situation révolutionnaire », et que ce « coup » des élites n'est possible que « dans la crise complexe des institutions démocratiques ». Le fascisme se développe donc dans un moment de crise économique et politique globale, lorsque la contradiction entre les intérêts de la société et ceux du marché devient si aiguë qu'aucun équilibre temporaire n'est plus possible. Pour Karl Polanyi, le tournant fasciste était une conséquence directe de la Grande Dépression, qu'il considérait comme la fin de la civilisation de marché du XIXe siècle.

La crise actuelle du capitalisme néolibéral produit des contradictions similaires et une tendance politique à un fascisme imposé d'en haut, comme solution pour imposer l'ordre à un système en crise. Bien sûr, cette tendance ne se développe ni uniformément ni simultanément partout, car le développement inégal et combiné du capitalisme mondial et ses crises ne produisent pas une temporalité homogène. Pour diverses raisons structurelles, la Russie est devenue le « maillon faible » de cette époque de crise, poussant Poutine à abandonner la démocratie dirigée au profit d'un fascisme.

Cette transformation du régime s'est accompagnée de la destruction de toutes les institutions politiques capables de médiatiser l'imposition directe de la volonté du dirigeant. Dans la Russie d'aujourd'hui, il n'existe plus d'« État politique » au sens où un tribunal, un parlement ou un gouvernement local disposerait d'une autonomie relative. Toutes les institutions exécutent des ordres venus d'en haut.

Cette subordination complète des institutions d'État à la « volonté du souverain » était caractéristique du régime hitlérien. On sait que l'un des premiers décrets d'Hitler, une fois au pouvoir, fut l'instauration d'un « état d'urgence » — c'est‑à‑dire, selon la définition célèbre de Carl Schmitt (1888-1985), une « loi qui abolit toutes les autres lois » — resté en vigueur jusqu'à l'effondrement du nazisme en 1945. L'érosion des institutions démocratiques et des éléments d'« état d'urgence » se voient aujourd'hui dans des régimes comme ceux de Narendra Modi en Inde, Recep Tayyip Erdogan en Turquie ou Viktor Orban en Hongrie. Toutefois, à la différence de la Russie de Poutine, ces régimes expriment plutôt une potentialité fascisante qu'une transformation déjà accomplie : il y subsiste encore une autonomie partielle de la société et des institutions.

Les politiques de l'administration Donald Trump depuis le début de 2025 contiennent clairement des éléments d'un tel « état d'urgence » visant à transformer radicalement le système politique américain. Sans s'appuyer sur un mouvement de masse, Trump utilise les instruments de l'appareil d'État pour réprimer l'opposition, restreindre les droits démocratiques fondamentaux et intimider la société en renforçant des institutions répressives comme l'ICE. Le trumpisme, ayant conquis les leviers du pouvoir d'État, est fondamentalement différent du premier mandat de Trump ; on peut y voir une tentative de fascisation par en haut. Néanmoins, Trump se heurte encore aux limites du système politique libéral étatsunien (y compris ses fondements fédéralistes), doit prendre en compte l'étendue du soutien électoral et rencontre une résistance active d'une partie de la société.

Comme on le verra plus bas, Poutine a eu bien davantage de temps pour détruire méthodiquement la solidarité dans la société russe ainsi que les faibles éléments d'une culture démocratique. La Russie de Poutine représente donc aujourd'hui la forme la plus aboutie de ce processus — contrairement à l'Amérique de Trump, dont la transition demeure dangereuse et imprévisible.

Atomiser et dépolitiser la société

Pour être qualifiées de fascistes, de telles sociétés — même sous des gouvernements d'extrême droite — doivent subir une transformation qualitative. Hannah Arendt (1906-1975) éclaire la profondeur de cette transformation dans Les Origines du totalitarisme. Elle en vient à des conclusions proches de celles de Polanyi, [11] quoique depuis une perspective théorique différente. Elle soutient que le fascisme n'entretient pas de relation directe avec les traditions intellectuelles antérieures, et qu'il représente non pas un phénomène politique mais un phénomène social : l'aboutissement extrême de tendances clés de la modernité — l'atomisation de la société et la destruction de toute forme de vie publique.

Pour Arendt, l'essence d'une société totalitaire fasciste ne réside pas dans l'immixtion du politique dans toute la vie sociale, mais dans une dépolitisation ultime, c'est-à-dire la disparition de toute notion d'« intérêt commun ». Walter Benjamin a saisi avec une justesse remarquable cette fonction passive et démobilisatrice du fascisme.

Dans la conclusion de « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique » [12], il écrit que le fascisme « esthétise la politique » : il transforme les individus en spectateurs fascinés, consommateurs aliénés d'une politique devenue spectacle ; tandis que le communisme, à l'inverse, « politise l'esthétique », faisant du spectacle culturel un lieu de participation créatrice directe des masses. Le spectacle fasciste possède ainsi un caractère exclusivement hiérarchique : c'est une production dictatoriale dans laquelle chacun doit tenir le rôle qui lui est assigné, avec la plus grande discipline et obéissance.

En Russie, cet état est aujourd'hui symbolisé par les « démonstrations publiques de solidarité » orchestrées par l'État avec l'armée russe : par exemple, des salarié·es du secteur public et des étudiant·es aligné·es pour former la lettre Z, sinistre emblème de l'agression russe. Ce spectacle politique est purement vertical ; il ne laisse place à aucune initiative venue d'en bas, pas même fasciste. En quatre ans de guerre, le régime russe a envoyé en prison non seulement des militants anti‑guerre, mais aussi tous les nationalistes impériaux en vue qui ont osé manifester la moindre indépendance (par exemple Igor Strelkov (1970), l'un des principaux architectes de l'intervention russe dans le Donbass en 2014). À cet égard, l'élimination du groupe mercenaire Wagner, relativement autonome, et l'assassinat spectaculaire de son chef Evgueni Prigojine à l'été 2023 peuvent être comparés à la Nuit des Longs Couteaux en Allemagne en 1934.

L'expression du soutien de masse à la guerre ne peut et ne doit se faire que dans des formes strictement approuvées par le pouvoir : des concerts patriotiques et des « flash mobs », c'est-à-dire des rassemblements-éclairs chorégraphiés, organisés par les autorités. Ces ornements des masses ont le même sens qu'il y a un siècle, lorsque Siegfried Kracauer (1889-1966) écrivait dans « L'ornement de la masse » : désintégration de l'individu en éléments corporels séparés, intégrés au processus de production capitaliste et à la reproduction idéologique. [13]

Autrement dit, nous faisons face non seulement aux résultats de la désagrégation de la société en atomes, mais aussi à la fragmentation des êtres humains eux‑mêmes en parties, incorporées à la machine politique et économique et disciplinées par sa rationalité. La rationalité marchande, qui vise à fractionner, c'est‑à‑dire réifier, au sens de Georg Lukács (1885–1971) la personnalité humaine, est poussée à son terme logique : elle s'étend jusqu'à l'organisation de la politique et de la société. Si la nature humaine consiste à lutter pour dominer ses semblables, alors la nature de l'État serait de se constituer comme corps unifié (un « ornement » de fragments de corps), une « entité » engagée dans une lutte existentielle contre d'autres « entités ». Dans un tel monde, des notions comme culture et souveraineté sont réduites à de simples attributs de cette essence étatique.

L'État fasciste et le capital

Le fascisme apparaît ainsi comme une forme nouvelle de l'État bourgeois, fondée sur une fusion directe entre l'appareil d'État et le capital — au point qu'on pourrait dire que, sous le fascisme, le capital prend la forme de l'État. L'État ne joue plus le rôle d'arbitre au-dessus de la société, ni celui de médiateur entre intérêts de classe (comme dans un bonapartisme classique) : il devient l'instrument immédiat d'une domination sans écran.

C'est en ce sens que Trotsky écrit que le capital « prend en main, directement et immédiatement, comme dans un étau d'acier, tous les organes et institutions de la souveraineté : les pouvoirs exécutif, administratif et éducatif de l'État ». Et l'essence même du fascisme, ajoute-t-il, est que « le prolétariat est réduit à l'état amorphe ; qu'un système administratif est créé, qui pénètre profondément dans les masses et sert à empêcher la cristallisation indépendante du prolétariat ». [14]

Le juriste et politologue allemand Franz Neumann (1900-1954), dans son livre célèbre Béhémoth, propose une analyse comparable de l'État fasciste [15]. Pour lui, le fascisme est le pouvoir direct du capital, qui n'a plus besoin de l'État comme force médiatrice. S'appuyant sur les théories marxistes de l'impérialisme, Neumann montre que le passage au nazisme était déterminé par la position du capitalisme allemand, privé de marchés extérieurs à l'époque du repartage impérialiste du monde.

La tendance majeure en Allemagne fut la monopolisation de l'industrie et la transformation de l'immense majorité de la population en prolétaires mobilisables comme soldats et comme travailleurs. Neumann soutient que, dans sa forme finale, le capital fusionne avec l'État : il n'a plus besoin ni du libre‑échange ni d'un marché du travail libre. Les entreprises faibles ne sont pas maintenues dans une égalité formelle avec les grandes : l'État les juge inefficaces et redistribue leurs biens aux cartels (les confiscations de biens juifs s'inscrivent dans la même logique). Sous le fascisme, la propriété n'est plus garantie par le droit mais par l'acte administratif. Autrement dit, le droit de propriété privé ne dépend pas d'une norme commune, mais d'une décision particulière du souverain. Toute distinction entre le politique (l'État) et l'économique (le capital) disparaît ; l'inégalité réelle des droits qui caractérise le capitalisme n'est plus masquée par la façade d'une égalité juridique formelle.

Le plein emploi proclamé par Hitler permit, selon Neumann, de priver les travailleurs de toute liberté de choix : ils n'ont ni droits collectifs ni droits individuels et doivent se fondre dans l'unité organique de leur entreprise. C'est ainsi que la formule nazie de la « politique au‑dessus de l'économie » se réalise en pratique : le capital dépasse la nécessité des marchés libres et de la concurrence en transformant l'État en instrument de sa propre expansion. Le fascisme forge donc une relation nouvelle entre capital et État.

Bien sûr, cette fusion ne crée ni homogénéité ni identité complète : elle signifie plutôt une mise en conformité de leurs logiques. On ne peut pas dire, par exemple, que la Shoah ait été « dans l'intérêt » du capital allemand, mais elle a été menée conformément à une rationalité managériale capitaliste, et a représenté la machine productive capitaliste dans sa forme extrême et monstrueuse — ce qu'a brillamment analysé le sociologue Zygmunt Bauman(1925-2017) dans Modernité et Holocauste(postface d'Enzo Traverso, Bruxelles : Éditions Complexe, coll. « Complexe Poche », 2008).

Fascisme et proches parents

Il est frappant de voir à quel point l'explication de l'hitlérisme chez Neumann ressemble à l'« autoritarisme capitaliste » prôné par des idoles intellectuelles de l'alt‑right étasunienne comme Nick Land (1962) ou Curtis Yarvin (1973). [16] L'« accélération » du capitalisme conduirait inévitablement, selon eux, les États à abandonner toute autonomie du droit et de la légitimité démocratique. L'État démocratique, avec sa fausse égalité formelle entre forts et faibles, serait remplacé par une « Gov-corp » (un gouvernement-entreprise), une corporation hiérarchique dirigée par des managers ayant acquis un pouvoir absolu par la sélection naturelle.

Pour Nick Land, un tel État ne résulterait pas d'une lutte politique ni de la formation d'un mouvement de masse, mais de l'« accélération » de l'économie capitaliste, dont la dynamique détruit et dépasse toutes les formes politiques. Cette utopie autoritaire-libertarienne ressemble paradoxalement à l'envers du capitalisme d'État poutinien : celui-ci repose sur un lien indissoluble entre droits de propriété et pouvoir politique, et sur une conception profondément ancrée du caractère aristocratique, quasi casté, de la bureaucratie d'État (les services de sécurité au sommet de la pyramide).

La similarité étrange entre la vision du monde des siloviki (hommes des services et de l'appareil sécuritaire : renseignement, armée, police) de Poutine et celle des admirateurs de Nick Land dans la Silicon Valley s'explique difficilement par une formation idéologique ou des lectures communes. Là où Nick Land cite Thomas Hobbes (1588–1679) et Gilles Deleuze (1925–1995), Poutine cite Ivan Iline (1883–1954) ou Fiodor Dostoïevski (1821–1881). Les références intellectuelles sont secondaires ; ce qui prime, c'est une rationalité fasciste, intériorisée par les pratiques idéologiques inconscientes du capitalisme néolibéral et caractéristique du type de subjectivité qu'il produit.

Le fascisme contemporain n'a plus besoin de mouvements réactionnaires de masse. Il n'a plus besoin de méthodes de guerre civile pour écraser la classe ouvrière organisée et la réduire à un état « amorphe » par la violence. Ce travail a largement été accompli au cours des décennies de tournant néolibéral dans les pays occidentaux, et par les réformes de marché de « thérapie de choc » dans les États post‑socialistes des années 1990. Tout ce qu'il faut, c'est un « coup » venu d'en haut, qui enterre définitivement toute participation démocratique et donne au capital une forme d'État dictatoriale. Comme l'ancien fascisme, le fascisme du XXIe siècle est une tendance née de la crise du capitalisme mondial.

À cet égard, il est frappant de voir à quel point le poutinisme, né des conditions de la transformation post‑soviétique, correspond à ces tendances globales. Il n'est pas mû par une dynamique spécifiquement nationale. Dans sa rhétorique, on peine à trouver quelque chose qui ne soit pas familier à tout électeur de Le Pen, partisan d'Orban ou fan de Tucker Carlson : même anti‑universalisme agressif ; même panique autour des « minorités » ; mêmes défenses de la « famille traditionnelle » et des « valeurs spirituelles » contre le libéralisme et le « marxisme culturel » ; même exploitation de la haine envers des « élites » abstraites.

La seule différence fondamentale du poutinisme semble être qu'il a déjà transformé l'État en régime fasciste du XXIe siècle. En ce sens, il ne sert pas tant à rappeler le passé qu'à avertir sur l'avenir. Mais pourquoi la Russie post‑soviétique a‑t‑elle subi ce sort et est‑elle devenue cet exemple terrifiant ?

Le poutinisme : brève histoire d'une « fascisation »

Au milieu des années 2000, alors que Vladimir Poutine venait d'être triomphalement réélu pour un second mandat, l'auteur de ces lignes participait déjà activement à la scène politique de gauche à Moscou. L'un des slogans les plus populaires lors de manifestations nombreuses — que les autorités toléraient encore dans le centre de la capitale — était : « Russie unie, pays fasciste ! » [17] Les jeunes socialistes et anarchistes qui scandaient ce slogan le considéraient comme une exagération nécessaire. Au début du règne de Poutine, il existait encore des libertés civiles, des médias indépendants, des candidats d'opposition et des syndicats ayant le droit de grève.

Néanmoins, une combinaison dangereuse de consolidation du pouvoir personnel, de dépolitisation de masse et de diffusion de vues chauvinistes et racistes était déjà visible. La carrière politique de Poutine et la nature de sa popularité ont été liées à la guerre dès l'origine. Fin 1999, lorsque Boris Eltsine (1931-2007) le désigna comme successeur, l'armée russe menait déjà une « opération antiterroriste » à grande échelle en Tchétchénie.

La victoire écrasante de Poutine à la présidentielle de mars 2000 a marqué l'apparition de ce que certains analystes pro‑Kremlin ont appelé la « majorité poutinienne ». Les sentiments dominants de cette majorité étaient la frustration, la fatigue et la peur : frustration envers la démocratie, associée à la volatilité politique et sociale ; fatigue face à la pauvreté et à l'insécurité économique ; peur alimentée médiatiquement d'une menace terroriste attribuée aux « radicaux islamiques », mêlée à l'hostilité envers ces « autres » du Caucase qui « remplissent nos villes ».

Il est frappant que cette mentalité de ralliement au drapeau ne visait pas l'Occident. Au contraire, Poutine présentait l'opération tchétchène comme partie intégrante de la croisade contre le « terrorisme international » lancée après le 11‑Septembre par George W. Bush. Sa politique intérieure ressemblait étonnamment au projet néoconservateur occidental : privatisation agressive du secteur public, réformes néolibérales du droit, combinées au renforcement du contrôle policier et à une rhétorique patriotique d'« unité nationale ». Les premières années du pouvoir poutinien ont vu l'adoption d'un nouveau Code du travail limitant significativement les droits des travailleurs, d'un nouveau Code du logement facilitant la privatisation de l'espace urbain, et d'un impôt forfaitaire de 13 % transformant la Russie en paradis pour les grandes entreprises.

Dans le même temps, la hausse spectaculaire des prix du pétrole permit d'augmenter salaires et pensions tout en maintenant un budget équilibré. C'est là que se sont posées les bases de la combinaison paradoxale néolibéralisme / capitalisme d'État, caractéristique du projet poutinien. [18] Le régime plaça progressivement sous contrôle étatique direct ou indirect les entreprises rentables liées aux ressources naturelles, tout en soumettant le secteur public (éducation, santé) à une austérité néolibérale permanente.

Sous Poutine, les « oligarques » — propriétaires de vastes entreprises acquises à vil prix durant les privatisations post‑soviétiques — ont perdu l'influence politique directe qu'ils avaient sous Eltsine. Mais ils ont gagné d'énormes possibilités d'acquérir d'autres entreprises via la privatisation continue et d'obtenir des contrats lucratifs avec l'État. Le régime, porté par sa « majorité poutinienne » fantasmée, leur a rendu une légitimité perdue dans les années 1990. Sous Eltsine, l'idée dominante était que la privatisation était injuste et criminelle. Avec la reprise économique, le régime poutinien a présenté ce pillage comme une « page tournée », en avertissant que toute révision conduirait au chaos social et à la désintégration du pays.

Jusqu'au début des années 2010, le poutinisme reposait sur une dépolitisation de masse, associée à l'augmentation de la consommation, au plaisir de la « stabilité », au recentrement sur la vie privée. Durant cette période, il se présentait moins comme conservateur que comme « post‑politique » (au sens de Jacques Rancière) : pur management, dont l'efficacité s'opposerait aux passions politiques et aux slogans des démagogues de la rue. Dans cette atmosphère, en 2008, au terme des deux premiers mandats de Poutine, Dmitri Medvedev — figure sans relief — fut élu président sur sa recommandation par la même « majorité poutinienne ». Qu'importe le nom du président si le style de gestion demeure identique ?

Crise financière mondiale, résistances et tournant fascisant

Tout a changé à la fin de 2011, lorsque Poutine a annoncé son intention de revenir à la présidence. Cela a marqué un tournant vers un pouvoir explicitement personnalisé. Fin 2011 et début 2012, Moscou et d'autres grandes villes furent secouées par des dizaines de milliers de manifestants et manifestantes dénonçant la fraude électorale au profit de Russie unie et critiquant l'autoritarisme du régime. Ces mobilisations remettaient en cause le modèle technocratique et « post‑politique ». [19]

En réaction, Poutine a engagé un processus de « fascisation ». Sa campagne de 2012 a rompu avec les précédentes : les manifestations furent présentées comme des manœuvres d'ennemis extérieurs et intérieurs cherchant à miner l'unité nationale et à imposer des valeurs étrangères. Poutine se posa en défenseur de la « famille traditionnelle », tandis que l'homophobie et le patriarcat furent élevés au rang d'idéologie d'État. La « majorité poutinienne » fut reconstruite en « majorité conservatrice silencieuse », unie par une foi chrétienne commune et la loyauté à la nation russe.

Malgré sa réélection et l'écrasement des protestations, Poutine continua de perdre le soutien des masses. Les revendications démocratiques (droits civiques, élections équitables) portées par l'opposition libérale pouvaient se combiner avec l'expérience croissante de la pauvreté et des inégalités. Au début des années 2010, la croissance russe, fragilisée par la crise de 2008, avait cédé la place à la stagnation et à la baisse des niveaux de vie.

Dans ce contexte, Poutine a perçu l'Euromaidan à Kyiv en 2014 comme une menace directe : un changement de pouvoir arraché par la mobilisation de rue en Ukraine lui apparaissait comme un précédent potentiellement contagieux. En raison de la proximité géographique, des liens historiques et de l'attention médiatique, ce scénario risquait, à ses yeux, d'offrir à la société russe un exemple concret de renversement d'un pouvoir jugé illégitime. Il a donc répondu par une escalade agressive — annexion de la Crimée puis intervention dans l'est de l'Ukraine — à la fois pour réaffirmer la domination russe dans l'« étranger proche » et pour renforcer, à l'intérieur, une logique de « forteresse assiégée ». Dès lors, politique extérieure et politique intérieure sont devenues indissociables : l'une servait à verrouiller l'autre.

L'annexion de la Crimée et l'intervention militaire dans l'est de l'Ukraine ont marqué un tournant dans la transformation du régime. La légitimité ébranlée du poutinisme a été restaurée par la guerre et par le passage progressif à une politique de « forteresse assiégée ». La « majorité conservatrice silencieuse » de la construction idéologique poutinienne a été supplantée par le « consensus criméen » : un accord passif, largement partagé, avec les aventures géopolitiques du régime. Toute personne qui exprimait sa dissidence face à cet impérialisme était qualifiée de « traître à la nation ». La politique intérieure a alors cédé la place à la politique étrangère : le seul sujet agissant pouvait être le chef national et commandant en chef, tandis que le devoir civique des autres se réduisait à son soutien passif.

Mais le « consensus criméen » n'a pas duré. Dès 2017, une nouvelle vague de politisation est apparue en Russie, sous des formes diverses : manifestations de rue contre la corruption à l'initiative du populiste libéral Alexeï Navalny ; mécontentement de masse face à une réforme néolibérale des retraites ; mouvements vigoureux pour la défense de l'environnement ; luttes pour préserver l'autonomie du pouvoir local dans les régions. Dans toute leur diversité, ces mobilisations ont posé la question des inégalités sociales de façon bien plus nette qu'en 2011. La répression et la rhétorique géopolitique ne suffisaient plus au régime pour obtenir un contrôle total de la société : il lui fallait une véritable guerre.

On voit que, s'appuyant sur une majorité dépolitisée fantasmée (dont le contenu est constamment redéfini d'en haut), le poutinisme a glissé vers le fascisme comme tentative de résoudre sa crise structurelle, de réprimer les défis internes et externes. Plus le défi était sérieux, plus il risquait de révéler les contradictions entre l'élite capitaliste et une classe travailleuse appauvrie. Pour se maintenir, le régime fut poussé vers des mesures toujours plus radicales et fascisantes.

L'ordre règne à Moscou

Si la première forme « technocratique » du poutinisme disposait d'une base électorale passive dans la bureaucratie d'État, la petite entreprise et certaines fractions atomisées de la classe ouvrière, sa forme finale exhibe un pouvoir nu : l'État impose un ordre fondé sur une inégalité de classe brutale. Dans la situation actuelle, la classe moyenne soutient largement la rhétorique chauvine anti‑ukrainienne, mais n'envoie pas ses enfants à l'armée. La plupart des forces russes en Ukraine proviennent des travailleurs provinciaux pauvres et des chômeurs, pour lesquels l'engagement est parfois la seule possibilité d'obtenir un emploi correctement payé.

Au début du printemps 2022, il n'a fallu que quelques semaines au régime pour imposer un nouvel ordre politique après l'invasion de l'Ukraine — avec une férocité extrême. Des manifestations anti‑guerre mal organisées furent réprimées avec une brutalité sans précédent : plus de 16 000 personnes furent arrêtées et sanctionnées au cours du printemps. Une censure militaire fut instaurée, avec des peines allant jusqu'à quinze ans de prison. Toute opposition publique à l'invasion devint un crime — non seulement les rassemblements, mais aussi un message sur les réseaux sociaux ou un commentaire au travail. La répression reste sélective mais s'intensifie ; elle a déjà eu un effet d'intimidation généralisée.

Le soutien de masse à la guerre, tel qu'il apparaît dans des sondages principalement réalisés par des instituts contrôlés par le Kremlin, a un caractère performatif et contraint. Les réponses sont perçues comme un acte de loyauté permettant de préserver la sécurité de la vie privée. Il est difficile de dire à quel point cette situation est stable. La baisse du niveau de vie due aux sanctions et aux dépenses militaires, ainsi que l'ampleur des pertes — longtemps dissimulée — seront des facteurs de mécontentement. C'est pourquoi la guerre, sous une forme ou une autre, sera probablement la condition d'existence du régime — et peut‑être la cause de son effondrement.

On peut néanmoins affirmer dès aujourd'hui que le régime poutinien a connu, en plus de vingt ans, une évolution graduelle : de l'autoritarisme néolibéral dépolitisé à une dictature brutale. Il s'agit d'un développement grotesque issu de la « normalité » d'une société capitaliste lorsqu'elle est confrontée à la crise économique, à une inégalité sociale massive et à un ordre maintenu par la répression intérieure et la guerre impériale extérieure. Voilà ce qu'a de « normal » et de familier le régime de Poutine : la passivité et l'atomisation de la société, l'anti‑universalisme réactionnaire de la rhétorique, le tout multiplié par la rationalité cynique des élites. Il faut le qualifier explicitement de fasciste, non seulement parce qu'il correspond à cette définition, mais aussi pour que les mouvements émancipateurs d'aujourd'hui comprennent l'ampleur de la menace mondiale pesant sur notre avenir commun.

Ilya Budraitskis est historien et chercheur en sciences politiques, militant socialiste russe aujourd'hui en exil. Ancien membre du Mouvement socialiste russe (RSM/RSD), organisation anticapitaliste fondée en 2011 et auto-dissoute en 2024 après son classement comme « agent de l'étranger », il a enseigné à l'Université de Moscou et participé à l'organisation du mouvement anti-guerre en Russie jusqu'à son exil en 2022. Il est notamment l'auteur de Dissidents among Dissidents : Ideology, Politics, and the Left in Post-Soviet Russia (Verso, 2022). Un ouvrage à paraître, New Russian Imperialism : Capital and Ideology, coécrit avec Ilya Matveev, paraîtra chez Stanford University Press en 2026. Traduit de l'anglais pour Contretemps par Christian Dubucq

Notes

[1] Vladimir Poutine, « Le discours du président russe Vladimir Poutine au Forum économique international de Saint-Pétersbourg » (traduction française), 17 juin 2022, Ministère des Affaires étrangères de la Fédération de Russie (site France), https://france.mid.ru/fr/presse/vladimir_poutine_au_forum_conomique_/.

[2] Vladimir Poutine, « La victoire russe dans la Première Guerre mondiale a été volée », Kommersant, 1er août 2014, https://www.kommersant.ru/doc/2537963.

[3] Pierre-André Taguieff, “Discussion or Inquisition : The Case of Alain de Benoist,” Telos, nos 98-99, 1993-1994, p. 34-54.

[4] Timothy Snyder, “We should say it. Russia is fascist.” The New York Times, 19 mai 2022.

[5] Grigory Golosov, “Fascist Russia ?” Riddle, 30 mai 2022, https://ridl.io/fascist-russia/.

[6] Robert Paxton, Le fascisme en action (Paris : Seuil, 2004)

[7] Paxton, Ibid.

[8] Alexander J. Motyl, “Putin's Russia as a Fascist Political System,” Communist and Post-Communist Studies, vol. 49, no 1, 2016, p. 25-36.

[9] Maurice Merleau-Ponty, Les aventures de la dialectique (Paris : Gallimard, 1955), chap. « Sartre et l'ultra-bolchevisme ».

[10] Karl Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps (Paris : Gallimard, 1983). Voir aussi Jérôme Maucourant, « Bonnes feuilles de Avez-vous lu Polanyi ? – postface », Contretemps, 29 octobre 2011, https://www.contretemps.eu/bonnes-feuilles-de-avez-vous-lu-polanyi-de-jerome-maucourant-postface/ (NDT).

[11] Hannah Arendt, Les Origines du totalitarisme, t. 3 : Le Système totalitaire, Paris, Seuil, coll. « Points/Essais », 2005.

[12] Walter Benjamin, « L'œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique », dans L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, Paris, Gallimard, coll. « Folio Plus philosophie », 2008.

[13] Siegfried Kracauer, L'Ornement de la masse. Essais sur la modernité weimarienne (Paris : La Découverte, 2008).

[14]Léon Trotsky, « Comment Mussolini a triomphé ? » (Version française en ligne).

[15] Franz Neumann, Béhémoth. Structure et pratique du national-socialisme, Paris, Payot, 1987.

[16] Nick Land, « Dark Enlightenment », traduction française : « Les Lumières noires », Divergences, partie 1, 14 octobre 2025, et partie 2, 2 septembre 2025 : https://divergences.be/spip.php?article4130= ; https://divergences.be/spip.php?article4132=.

[17] Russie unie (Edinaïa Rossiïa) est le principal parti pro-Kremlin, souvent présenté comme le parti du pouvoir ; il a été fondé le 1er décembre 2001 par fusion de plusieurs mouvements et partis soutenant le Kremlin.

[18] Ilya Matveev, “Russia Inc.,” openDemocracy, 16 mars 2016, https://www.opendemocracy.net/en/odr/russia-inc/

[19] “The Weakest Link of Managed Democracy : How the Parliament Gave Birth to Nonparliamentary Politics” [« Le maillon faible de la démocratie dirigée : comment le parlement a engendré une politique extra-parlementaire »], South Atlantic Quarterly, vol. 113, no 1, 2014, p. 169-185.

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24.03.2026 à 11:26

Le chancelier Merz chez Trump : un mauvais élève de Kant

Kaveh Boveiri

Le 4 mars, Joachim-Friedrich Martin Josef Merz, le chancelier fédéral de l'Allemagne, est reçu au Bureau ovale par Trump.

Si vous cherchez un texte court de philosophie qui soit à la fois l'œuvre d'un grand penseur et une prise de position sur un enjeu sociopolitique de son temps, Qu'est-ce que les Lumières ? d'Emmanuel Kant constitue sans doute un point de départ idéal. S'adressant au grand public, Kant y adopte un style accessible, délibérément dépourvu de la terminologie technique propre à la philosophie académique.

La question centrale de cet essai peut se formuler ainsi : l'être humain est-il capable d'accéder, par lui-même, à la lumière de la raison ? La réponse de Kant est affirmative, mais elle est assortie d'une condition essentielle : l'exercice d'une pensée libre et autonome. Cette liberté de pensée est une exigence qui s'impose à chaque individu souhaitant s'émanciper intellectuellement — et elle revêt une importance encore plus grande chez ceux qui représentent des collectivités entières : parlementaires, chefs de gouvernement, et autres responsables politiques.

Or, c'est précisément cette liberté de pensée qui a brillé par son absence lors de la rencontre entre Friedrich Merz, chancelier de l'Allemagne, et Donald Trump, à la conférence de presse du 4 mars dernier. Plutôt que d'incarner un interlocuteur souverain, Merz s'est comporté en spectateur enthousiaste, prêt à crier *« go, go, go ! »* à son athlète favori.

Lorsque Trump a évoqué avec fierté son intervention illégale au Venezuela et l'enlèvement de Nicolás Maduro, Merz n'a opposé que le silence. Lorsque Trump a qualifié de « terrible » le refus de l'Espagne de porter sa contribution à l'OTAN à 5 % du PIB, Merz n'a, là encore, opposé que le silence. Et lorsqu'il a été question de l'Iran — avant même d'envisager d'y instaurer démocratie et prospérité, et de libérer son peuple d'un régime assurément despotique —, Merz s'est contenté d'acquiescer à Trump en qualifiant les dirigeants iraniens de « lunatiques ». Sur l'illégitimité même de l'agression israélo-américaine contre ce pays, il n'a, une fois de plus, opposé que le silence.

Il n'est pourtant pas toujours muet. Au sujet de l'attaque israélienne contre l'Iran en 2025, il a cru bon de remercier ce qu'il nomme lui-même le « régime génocidaire » en ces termes : « C'est le sale boulot qu'Israël fait pour nous tous » — des propos qui ont provoqué une vive polémique au sein de la classe politique allemande. Son propre partenaire de coalition, le député social-démocrate Ralf Stegner, n'a pu que réagir : « Je ne connais personne qui ne trouve pas ça troublant ».

Merz semble en revanche avoir oublié comment son propre pays a fourni à un autre « lunatique » — Saddam Hussein — plus de mille tonnes d'armes chimiques, utilisées notamment lors du massacre de Halabja en 1988, sans même évoquer le soutien continu de Berlin au régime israélien. Cet ensemble de silences complices, d'omissions calculées et d'appuis assumés à des violations flagrantes du droit international résume, en somme, l'attitude de Merz face à son hôte américain.

Peut-être faudrait-il cependant ne pas être trop sévère à son égard. Après tout, Trump et Merz ont bien des points communs : tous deux ont fait carrière dans les affaires avant de se lancer en politique, ce qui laisse entendre que pour l'un comme pour l'autre, la politique n'est qu'une autre forme du business. Tous deux affichent un goût prononcé pour le luxe — Merz a d'ailleurs remercié Trump avec un « Absolument ! » enthousiaste lorsque celui-ci lui a demandé si la maison d'hôtes lui avait plu. Tous deux voyagent en jet privé. Et tous deux jouent au golf.

J'aurais voulu conclure en adressant à Merz le cri de ralliement kantien :*« Sapere aude ! Ose savoir ! » Mais au vu de ces ressemblances, l'invitation me paraît vaine. Rappelons que le titre de l'un de ses ouvrages se traduit par Oser davantage de capitalisme — formule qui ne laisse guère de place à l'horizon d'une société mondiale plus libre et plus juste. L'intérêt existentiel d'un théoricien du néolibéralisme ne l'incite pas à remettre en question ses certitudes.

Hélas, il est trop tard. Le philosophe des Lumières reste, lui, bien fâché contre ce businessman.

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24.03.2026 à 11:25

Municipales (France) : la désunion de la gauche à l'épreuve des urnes

Roger Martelli

Si l'on en croit les porte-paroles des partis, tout le monde a gagné. À regarder d'un peu plus près, on a surtout la confirmation d'un paysage politique éclaté, avec quelques tendances fragiles, dont toutes ne sont pas réjouissantes.

23 mars 2026 | tiré de Regards.fr
https://regards.fr/municipales-la-desunion-de-la-gauche-a-lepreuve-des-urnes-par-roger-martelli/

Au second comme au premier tour, la participation n'a pas retrouvé son niveau de 2014, pourtant lui-même en baisse sur les précédents scrutins municipaux. Il fut un temps où, dans les villes très populaires, les équipes municipales étaient élues par 10 à 15% de la population en âge de voter. Depuis, ce tableau s'est élargi à l'ensemble du territoire national et le phénomène s'est encore amplifié, avec la hausse des triangulaires, quadrangulaires et même quinquangulaires. Voilà qui érode un peu plus la légitimité des décideurs et amplifie la crise de la représentation.

Globalement, le paysage politique n'a pas été bouleversé, mais il s'est plutôt dégradé du côté de la gauche. Si l'on prend le groupe des villes de plus de 50 000 habitants, on constate ainsi qu'une trentaine a changé d'étiquette : une quinzaine en faveur de la droite et du centre, onze en faveur de la gauche et trois en faveur de l'extrême droite.

L'évolution en nombre n'est pas une révolution. Ce sont plutôt les équilibres internes aux grandes familles qui sont modifiés. Le PS reste certes la force la mieux lotie à gauche. Il garde ses fleurons, parfois brillamment : Paris, Marseille, Nantes, Montpellier, Lille et Rennes. Il gagne Saint-Etienne et Pau. Mais il perd Saint-Denis, Clermont-Ferrand et Brest.

Les moins bien lotis sont les Verts et le PCF. Les Verts font la surprise en conservant Lyon, mais perdent Bordeaux, Strasbourg, Annecy, Besançon, Colombes et Poitiers. Le PC va de son côté retrouver l'essentiel de ses 630 communes. Il récupère Aubagne et Nîmes, mais bute in fine sur la reconquête du Havre, de Saint-Pierre-des-Corps, de Champigny, de Sète ou d'Arles. Il perd une quarantaine de communes, dont cinq au bénéfice du RN (Vierzon et Lillers notamment). Vénissieux, Champs-sur-Marne, Rive-de-Gier, Pont-du-Château, Somain, Douchy-les-Mines ne sont plus communistes.

Il n'y aura pas de maire insoumis à Toulouse ou à Limoges, mais La France insoumise s'installe dans le paysage de banlieue. Quand elle s'est maintenue au second tour, elle retrouve peu ou prou ses scores de premier tour dans les villes sans risque de droite. Elle progresse même parfois, comme à Lille. À l'exception de Roubaix, conquise sur le centre, c'est la gauche qui fait les frais de sa progression, le PC comme le PS (Saint-Denis, Vaulx-en-Velin). LFI commence à se sortir de son dénuement communal et le fait en terres de gauche, pas dans les zones de force de la droite et du RN.

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l'union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels.

Quant au RN et à ses alliés, on insiste à juste titre sur leurs échecs dans les grandes villes, à part Nice. Mais c'est sous-estimer la poursuite de leur enracinement au-delà, qu'illustrent les gains de Carcassonne, Castres, Carpentras, Liévin, Agde, Orange, La Flèche ou Montargis. Le sommet de la France urbaine continue d'échapper au parti de Jordan Bardella, mais pas les villes moyennes et petites, où il dispute la place aux autres composantes de la droite française.

Qui peut freiner une poussée d'un RN qui, comme en 2024, s'avère finalement résistible ? Au sortir de la séquence électorale municipale, les Républicains et la mouvance dite centriste (revigorée par le succès d'Édouard Philippe au Havre) se présentent comme les mieux placés pour le faire. Mais les élections ont étalé la profondeur de leurs divisions, y compris au second tour. Quant à la gauche, elle s'en est finalement mieux sortie qu'on ne le prédisait parfois. En réalité, elle est dans une situation délicate.

Globalement, ses scores de premier tour ne l'ont pas sortie de ses basses eaux. Mais au second tour, on constate que, confortée dans le sommet de la pyramide urbaine, elle a perdu tout de même des villes ou n'est pas parvenue à en reconquérir d'autres, alors que les résultats du premier tour lui donnaient une majorité arithmétique. Dans quelques cas, la désunion peut expliquer la déception : c'est par exemple le cas à Saint-Brieuc, à Champs-sur-Marne ou au Kremlin-Bicêtre.

Or quand l'union s'est réalisée entre les deux tours, elle a eu des effets divergents. Elle a fonctionné à Nantes, à Lyon, à Grenoble et à Tours, mais pas à Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Besançon, Toulouse ou Tulle. Pourquoi ? Sans doute parce que l'union n'est pas à elle seule un facteur explicatif. L'étiquette de la tête de liste a pu bien sûr jouer un rôle, en particulier quand des insoumis portaient cette charge, comme à Toulouse ou à Limoges. Mais on ne saurait laisser dans l'ombre le besoin de renouvellement que la population pouvait attendre de la gauche et que la gauche en place n'a pas su ou n'a pas pris en compte suffisamment en amont du tour décisif

Au-delà, se pose la question de la sincérité perçue de l'union. Quand socialistes et insoumis passent une grande partie de leur temps de campagne à se démarquer les uns des autres, souvent avec violence, leurs soudaines retrouvailles laissent perplexe une part de leurs électorats potentiels. À leur manière, Grégoire à Paris et Payan à Marseille ont considéré que les bases du rassemblement n'étaient pas assez crédibles pour le rendre attractif et gérable au-delà du moment électoral. On peut alors faire l'hypothèse qu'il était plus facile et plus crédible de se rapprocher entre écolos et insoumis, ou entre communistes et insoumis, qu'entre insoumis et socialistes.

Dès lors, on peut esquisser deux conséquences. La première est qu'il vaut mieux s'écarter résolument de la culture des deux gauches irréconciliables. Elle porte en germe la certitude de la défaite, parfois sur le terrain local, plus sûrement sur le plan national. Sur les terrains de l'égalité, de la citoyenneté et de la solidarité, rien ne sépare les gauches de façon irrémédiable. La gauche se doit donc de trouver ou de retrouver une culture partagée, qui ne masque rien des différences entre les gauches, sans jamais oublier la passion de l'union.

Et pour que les rapprochements nécessaires n'apparaissent pas improvisés, voire opportunistes, il est vital de faire du débat permanent de fond une pratique en continu, sur les finalités, les valeurs, le projet de société et sur une stratégie rendant possibles les changements, partiels ou globaux.

Roger Martelli

P.-S.
• La Lettre de Regards. 23 mars 2026 :
https://regards.fr/municipales-la-desunion-de-la-gauche-a-lepreuve-des-urnes-par-roger-martelli/

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24.03.2026 à 11:24

Socialisme européen, militarisme impérial et défense de l'Ukraine

Simon Pirani

Simon Pirani, chercheur en énergie, historien et auteur du blog People and Nature, dresse un bilan sévère de l'échec de la gauche européenne à s'engager sérieusement dans les questions politiques et militaires posées par la guerre de la Russie, aujourd'hui dans sa quatrième année. S'appuyant sur des voix socialistes ukrainiennes — Taras Bilous, Hanna Perekhoda, Oleksandr Kyselov et sur les initiatives de la gauche nordique, il esquisse les contours d'une réponse internationaliste articulant Ukraine, Palestine, droits des réfugiés et lutte des classes. [AN]

15 mars 2026 | tiré du site entre les lignes entre les mots
https://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/2026/03/15/socialisme-europeen-militarisme-imperial-et-defense-de-lukraine/

Les bombardements russes sur les infrastructures civiles et les immeubles d'habitation ukrainiens se sont poursuivis sans interruption ce mois-ci, tandis que l'attention a été détournée par l'aventure militaire criminelle américano-israélienne en Iran. Les villes ukrainiennes sortent de leur hiver le plus difficile, au cours duquel la Russie a tout tenté pour les geler jusqu'à la capitulation.

Savoir si, et comment, les socialistes européens parviendront à appréhender les défis politiques et pratiques posés par la guerre de la Russie figure assurément très bas sur la liste des préoccupations de la plupart des Ukrainiens en ce moment.

J'en écrirai néanmoins ici, car si le « socialisme » doit signifier quelque chose, la manière dont les socialistes européens répondent à la guerre la plus meurtrière sur ce continent depuis quatre-vingts ans importe énormément.

Je soutiendrai que les quelques petits pas que nous avons faits pour soutenir la résistance ukrainienne dans un esprit d'internationalisme sont éclipsés par notre échec collectif à comprendre et à discuter des profonds changements causés par la guerre russe, et à élaborer des réponses efficaces.

Par « nous », j'entends les socialistes qui ont soutenu dès le début la résistance ukrainienne à l'attaque impérialiste. Dans ce premier article, je propose un bilan de ce que nous avons fait et n'avons pas fait. Dans un second article, je reviens sur l'influence persistante de ceux qui s'opposent, en pratique, en paroles ou les deux à la fois, à la résistance ukrainienne [1].

Les petits pas que nous avons accomplis peuvent se résumer ainsi. Premièrement, certaines sections du mouvement syndical organisé ont apporté un soutien direct et matériel à leurs homologues ukrainiens sous forme de matériel médical et d'autres fournitures. Bien que ce soutien ne représente probablement qu'une part relativement faible du flux global de soutien en provenance de la société civile et des Ukrainiens vivant en Europe — allant jusqu'aux équipements militaires et aux soldats volontaires —, il n'en demeure pas moins significatif.

Deuxièmement, nous avons cherché à unir le soutien à la résistance ukrainienne face à l'impérialisme russe — et au minuscule mouvement antiguerre férocement réprimé en Russie — avec le vaste mouvement antiguerre qui s'était opposé au soutien des gouvernements occidentaux au génocide israélien à Gaza. Nous avons élevé la voix contre l'hypocrisie des gouvernements qui cherchaient à réduire violemment au silence les voix pro-palestiniennes tout en permettant les voix ukrainiennes.

Les demandes adressées aux gouvernements occidentaux depuis le sein du mouvement syndical, pour qu'ils prennent des mesures spécifiques plus fortes en soutien à l'Ukraine — en rendant les sanctions économiques plus efficaces ou en libérant des livraisons de certains types d'armes —, ont été à mon sens moins efficaces, en raison de la faiblesse relative du mouvement syndical sur le plan politique et de la crise des partis social-démocrates à travers l'Europe.

Notre échec le plus grave, cependant, réside à mon sens dans l'absence d'une discussion approfondie sur la manière dont la guerre russe a transformé l'Europe, et sur ce que cela signifie pour le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux.

On prête trop peu d'attention aux tentatives de critique des socialistes ukrainiens. Toute discussion significative sur les questions militaires qui nous crèvent les yeux est presque totalement absente, en Grande-Bretagne du moins. Une réflexion claire sur ce que la guerre et ses effets signifient pour la société, pour les mouvements sociaux, pour les travailleurs en tant que force motrice du changement — par opposition à ce qu'elle signifie pour l'État — est rarement articulée.

Une des conséquences de cet échec est que nos réponses à l'« anti-impérialisme » grossier qui rend la résistance ukrainienne invisible — exprimé récemment, par exemple, par Zarah Sultana — sont insuffisamment robustes [2].

Parmi les critiques des socialistes ukrainiens, il y a un défi implicite qui nous est lancé, à nous dans les pays occidentaux, dans les réflexions de Taras Bilous sur les quatre dernières années de guerre, qui prolongent sa « lettre à la gauche occidentale » largement diffusée, écrite le jour de l'invasion russe [3].

Interrogé sur les perspectives d'une paix négociée et des garanties de sécurité — dont l'absence constitue, selon le président ukrainien Volodymyr Zelensky, un obstacle central à tout règlement —, Bilous a déclaré :

« Dans le contexte de l'effondrement de l'ordre international, aucune garantie de sécurité écrite n'est fiable. Pour l'Ukraine, il existe deux principales garanties de sécurité : l'armée, et le fait que la Russie a subi de lourdes pertes dans cette guerre. Maintenant, ils y réfléchiront à deux fois avant de nous attaquer à nouveau. »

Bilous souligne d'un côté la portée des négociations directes Russie-Ukraine actuellement en cours, par opposition à la farce des « grandes puissances » américano-russe. De l'autre, il ne voit aucun signe que Poutine ait abandonné son projet de détruire l'État ukrainien, et considère que les appels à céder à la Russie la partie non occupée du Donbas constituent potentiellement « un simple pas vers » cette fin.

Ces avertissements sans équivoque impliquent des dilemmes pour les socialistes à travers l'Europe. Si les seules véritables « garanties de sécurité » sont la force des armes, qu'est-ce que cela signifie pour l'Estonie ? La Lituanie ? La Pologne ? Et plus à l'ouest ?

Hanna Perekhoda, socialiste ukrainienne vivant en Suisse, a soutenu l'année dernière que toute perspective de gauche devait partir non pas de l'État-nation ou de la communauté européenne, mais de la « classe ouvrière mondiale ». Il lui faut « garder à l'esprit que ni la vie humaine, ni les droits des travailleurs, ni l'environnement ne peuvent être protégés » dans un État pris au piège dans la « zone d'influence » de puissances impériales extractivistes telles que la Russie, la Chine ou les États-Unis [4].

À son sens, cela exige des socialistes européens, d'abord, d'« assurer la survie structurelle d'un espace démocratique » et, ensuite, de « combattre depuis l'intérieur de cet espace pour en redéfinir le contenu politique et social ». Dans les États baltes, en Pologne et en Finlande, cela signifie « reconstituer leurs stocks [d'armements] et renforcer les infrastructures ». Elle poursuit :

« Quand ton voisin est la deuxième puissance militaire mondiale, bombarde des villes quotidiennement, consacre un tiers de son budget à la guerre et qualifie ton pays d'« erreur historique », la capacité à se défendre n'est pas une course aux armements. C'est une question de survie. »

Les États d'Europe de l'Est ne peuvent mener cette tâche qu'avec l'aide de leurs alliés d'Europe de l'Ouest, écrit Perekhoda. En Europe de l'Ouest, « la menace est différente. Moins liée à une invasion, davantage à la montée de l'extrême droite » ; et la défense signifie :

« [C]ombattre la désinformation, protéger les infrastructures, bloquer les financements étrangers en politique, se défendre contre les cyberattaques, le sabotage et le chantage énergétique. Et aider ceux qui ont immédiatement besoin d'armes pour leur survie. »

Perekhoda soutient que les socialistes ne devraient pas s'opposer à la production d'armes ; le véritable enjeu est celui du contrôle ; « le problème, c'est de laisser le marché décider de ce qui est produit, pour qui, selon quelles règles ».

Si nous, en Europe de l'Ouest, ne débattons pas de ces questions, à quoi jouons-nous ? Ce n'est pas aux camarades ukrainiens de régler nos problèmes. Ils ont bien d'autres soucis. C'est à notre honte collective qu'Oleksandr Kyselov, socialiste ukrainien établi en Suède, a marqué le quatrième anniversaire de la guerre totale en protestant que [5] :

« Trop de membres de la gauche européenne s'affairent à étirer de vieux schémas familiers sur un monde transformé. Comme si, en continuant à espérer que, pour peu qu'ils nient, condamnent et dénoncent assez fort, pontifiant sélectivement sur l'internationalisme tout en renforçant les frontières de leurs unités nationales, ils seront épargnés par la nouvelle réalité du monde. »

Cette discussion que nous devons avoir comporte (au moins) deux volets : l'un (« politique ») concernant tout effet que nous pourrions avoir sur la situation actuelle, où toutes les décisions en matière militaire sont effectivement entre les mains de la classe dirigeante, de son État et de ses politiciens fantoches ; l'autre (que j'appellerai « centré sur les mouvements »), portant sur les principes autour desquels construire un mouvement suffisamment fort pour à la fois contrer l'État et opérer une transformation sociale.

Sur le plan politique, les socialistes des pays nordiques ont une longueur d'avance sur nous au Royaume-Uni, peut-être parce qu'ils sont géographiquement plus proches de la Russie.

Bjarke Friborg, de l'Alliance rouge-verte (Enhedslisten) au Danemark, a souligné dans un récent entretien la menace « très réelle » que représente le régime de Poutine, « pas nécessairement sous la forme de 'chars roulant vers Paris', mais certainement comme une menace pour la démocratie, la souveraineté et le principe selon lequel les frontières ne peuvent pas être modifiées par la force brute ». Il a ajouté :

« Nous nous opposons à l'impérialisme russe tout comme nous nous sommes opposés à l'impérialisme américain et à celui de l'OTAN : non pas en soutenant un bloc contre un autre, mais en défendant le droit des peuples à l'autodétermination et en soutenant les forces démocratiques et progressistes en Russie et dans son État client, la Biélorussie. »

Friborg a soutenu que « s'opposer au militarisme » et reconnaître « la nécessité pour les peuples de résister à l'agression » sont parfaitement compatibles, et a formulé cela en termes de « défense populaire — une défense démocratique fondée sur les citoyens et enracinée dans la société civile, non dans un appareil d'État militarisé au service des intérêts des entreprises, de l'industrie de l'armement et des interventions impérialistes ». L'alternative à la « défense populaire », c'est laisser le champ libre aux puissances autoritaires.

« Il n'y a aucune contradiction entre le soutien militaire à l'Ukraine et la critique de l'OTAN et de l'industrie de l'armement. »

Où en sont les socialistes au Royaume-Uni ? En octobre dernier, un groupe d'entre nous a tenu une discussion (restreinte, non publique) sur le thème « Comment soutenir efficacement la résistance ukrainienne tout en s'opposant au réarmement général de l'Europe ». Un ami qui a ouvert la discussion — appelons-le Gerald a commencé par dire qu'il ne pensait pas que ce soit possible ; que nous ne pouvions pas faire l'un sans l'autre (contrairement à la position de Friborg) [6].

À ce que j'en ai compris, Gerald estime que les dépenses militaires des nations européennes ont été relativement faibles ces dernières années, et que sans investissements de plusieurs milliards d'euros dans des systèmes d'armement, elles seraient incapables de contrecarrer le militarisme russe en Europe de l'Est.

Les technologies militaires (sur lesquelles je sais très peu de choses) ont également été évoquées lors de notre discussion. La mesure dans laquelle les États-Unis, les pays européens, Israël et d'autres s'appuient mutuellement sur ces technologies est pertinente.

Par où commencer pour former un point de vue collectif sur ce sujet difficile ? Les mouvements ouvriers et socialistes peuvent et doivent choisir quelles actions de l'État capitaliste ils soutiennent, et lesquelles ils combattent. Nous devons choisir les technologies.

Nous soutenons la construction d'écoles et l'embauche de personnel de santé ; nous nous opposons à la construction de nouvelles pistes d'aéroport. Pourquoi ne pourrions-nous pas soutenir la fourniture de systèmes de défense antiaérienne à l'Ukraine, tout en nous opposant à l'engloutissement de milliards dans Trident et les porte-avions ? Pourquoi ne pourrions-nous pas exiger du gouvernement qu'il refuse d'acheter des systèmes d'armement de fabrication israélienne ?

Pour développer une approche socialiste dans ce sens, nous avons besoin, pour commencer, d'une évaluation honnête de l'étendue et de la nature de la menace militaire russe : (i) envers l'Ukraine, (ii) envers les autres États d'Europe orientale et centrale, et (iii) envers l'Europe de l'Ouest (vraisemblablement sous forme de cyber-sabotage et d'autres formes de sabotage, de soutien occulte aux partis d'extrême droite, etc.) [7].

Il nous faut en outre une évaluation honnête des limites de la « démocratie » européenne qui prétend défendre l'Ukraine — cette même « démocratie » qui renforce le pouvoir des entreprises contre les travailleurs, qui a soutenu bec et ongles le génocide israélien et qui maintient une « forteresse » contre des réfugiés sans défense. C'est la question que pose sans détour Hanna Perekhoda, comme je l'ai mentionné plus haut.

C'est cette « démocratie » qui contrôle les technologies militaires. Ses affirmations selon lesquelles l'investissement dans les systèmes militaires est justifié par le soutien à l'Ukraine doivent être évaluées dans ce contexte. Nous savons que ce soutien est strictement rationné, et qu'il coexiste avec le maintien du commerce des armes avec Israël, les États du Golfe et d'autres régimes autocratiques.

À mon sens, les demandes politiques adressées aux « démocraties » européennes pour qu'elles fournissent à l'Ukraine les armes défensives dont elle a besoin doivent s'intégrer dans une opposition plus large au militarisme impérialiste, comme le fait Friborg. L'appel à un embargo européen sur les ventes d'armes en dehors de l'Ukraine, mentionné par Taras Bilous, pourrait-il constituer un point de départ ?

Un homme politique britannique a timidement laissé entendre qu'il existe de bonnes et de mauvaises livraisons d'armes : John Swinney, premier ministre d'Écosse. En septembre dernier, il a levé les restrictions sur l'utilisation du soutien public à la production de munitions « à la lumière de l'invasion de l'Ukraine par la Russie et de la guerre continue qu'elle y mène », mais a bloqué tout nouveau versement de fonds publics aux entreprises de défense commerçant avec Israël, en raison des « preuves plausibles de génocide » à Gaza [8].

Un engagement très limité, certes. Mais pourrait-il constituer un premier pas vers un ensemble d'approches politiques radicales ? La distinction entre armement pour l'Ukraine et armement pour les régimes génocidaires pourrait-elle être intégrée dans des initiatives telles que le « Plan pour une alternative à l'occupation russe », publié l'année dernière par des députés travaillistes, des dirigeants syndicaux et d'autres personnalités, et soutenu par la Ukraine Solidarity Campaign (Campagne de solidarité avec l'Ukraine) ?

Le Plan préconise l'augmentation des livraisons d'armes et le renforcement des sanctions contre la Russie, et appelle à l'annulation de la dette internationale de l'Ukraine et au transfert des avoirs financiers russes gelés à l'Ukraine.

Il préconise également la convocation d'un « sommet d'urgence 'Sauvons l'Ukraine' des nations européennes et alliées », pour « le soutien militaire et financier nécessaire ». C'est, à mon sens, une boîte de Pandore.

Comment le mouvement ouvrier, et/ou les politiciens qui lui sont liés, pourraient-ils empêcher qu'un tel sommet devienne le vecteur par lequel les gouvernements européens contraignent l'Ukraine à se plier à leur volonté ? Que peut-on apprendre de l'expérience des conférences sur la reconstruction économique de l'Ukraine en 2022-23, où les entreprises européennes se disputaient la première place dans les programmes financés par l'UE d'après-guerre ?

Il y a une pénurie criante de discussions franches et sérieuses sur la logique de telles demandes politiques.

Nous avons également besoin d'une discussion sur les liens entre ces demandes politiques concernant les livraisons d'armes — adressées au gouvernement britannique et aux autres gouvernements réactionnaires — et les principes socialistes plus larges sur lesquels peut se fonder le développement du mouvement ouvrier et des mouvements sociaux. (C'est ce que j'entendais plus haut par approches centrées sur les mouvements. Elle repose sur l'idée que le socialisme implique la transformation de l'ensemble de la société, par la société, avec la classe ouvrière en son centre, par opposition aux changements politiques dans l'État.)

L'opposition au militarisme impérialiste et le soutien à tous ceux qu'il attaque doivent être au cœur de cette démarche, selon moi. Cela signifie, pour commencer :

* Œuvrer à unir le soutien européen à la résistance ukrainienne et le soutien à la résistance palestinienne au colonialisme et au génocide israéliens — c'est-à-dire travailler à unir les mouvements de libération humaine des deux côtés de la fracture géopolitique.

* Au Royaume-Uni et en Europe, défendre les droits humains de tous les réfugiés et demandeurs d'asile face à la manipulation raciste et divisive des gouvernements, qui instrumentalisent les règles pour opposer les réfugiés ukrainiens à ceux venus d'Afrique, d'Asie et du Moyen-Orient.

* Articuler ces principes internationalistes de base avec la lutte pour enrayer les assauts contre les niveaux de vie de la classe ouvrière et les services publics au Royaume-Uni et en Europe — c'est-à-dire orienter la lutte sur ces questions contre le capital, pour contrer les tentatives de l'extrême droite de dresser les travailleurs européens contre l'Ukraine et/ou contre les réfugiés et les migrants.

* Coopération et coordination avec les organisations du mouvement ouvrier et de la société civile ukrainiennes, qui sont alliées au gouvernement de droite de Zelensky contre l'agression russe, mais en conflit avec lui dans leurs efforts pour étendre les droits sociaux et civils, résister à l'autoritarisme et à la corruption de l'État ukrainien, et s'opposer aux politiques économiques conçues pour servir les intérêts des entreprises occidentales.

Ces principes fondamentaux ne se font pas entendre assez fort. Notre bannière « De l'Ukraine à la Palestine, l'occupation est un crime » est chaleureusement accueillie dans les manifestations, mais reste le slogan d'une minorité. Des voix comme celle d'Adeeb Shaheen, qui identifie la communauté de luttes contre les impérialismes occidental et russe, doivent être amplifiées [9].

Si le soutien à la résistance ukrainienne n'est pas ancré dans de tels principes, il y a un danger qu'il soit transformé en annexe du militarisme travailliste.

Telle semble être la mission actuelle de Paul Mason, le journaliste passé de gauche à droite, qui parade son soutien aux livraisons d'armes à l'Ukraine tout en exprimant sa « fierté » devant le soutien travailliste au génocide israélien, en applaudissant la répression autoritaire des manifestations pro-palestiniennes et en déplorant que les électeurs de gauche sanctionnent le Parti travailliste.

Mason conseille au gouvernement que le programme général de réarmement du Royaume-Uni peut être bénéfique à la société.

Assimiler la lutte ukrainienne au militarisme impérialiste est incompatible avec une véritable solidarité envers la résistance ukrainienne, et constitue le miroir de l'opposition « campiste » à cette résistance, que j'analyse dans un second article.

Simon Pirani, 12 mars 2026

Article lié : Russia's war : stop trying to delegitimise resistance

Simon Pirani est un écrivain, historien et chercheur en énergie britannique, professeur honoraire à l'École des Langues et Cultures Modernes de l'Université de Durham et ancien chercheur principal à l'Oxford Institute for Energy Studies (2007-2021). Il est l'auteur de Burning Up : A Global History of Fossil Fuel Consumption (Pluto Press, 2018) et tient le blog People and Nature à l'adresse peoplenature.org.

Source : People and Nature, 12 March 2026.
Traduit et notes pour ESSF par Adam Novak
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article78318

Notes

[1] Simon Pirani, « Russia's war : stop trying to delegitimise resistance », People and Nature, 12 mars 2026. Disponible à :
https://peopleandnature.wordpress.com/2026/03/12/russias-war-stop-trying-to-delegitimise-resistance/
[2] Zarah Sultana est une députée travailliste britannique de gauche qui s'est prononcée publiquement contre le soutien aux livraisons d'armes à l'Ukraine. La lettre ouverte à laquelle renvoie ce lien est signée par la poète ukrainienne Galina Rymbu.
[3] Taras Bilous est un socialiste, historien et militant ukrainien, membre de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social). Sa « Lettre à la gauche occidentale depuis Kiev », écrite le jour de l'invasion à grande échelle (24 février 2022) et publiée dans openDemocracy, a été largement diffusée à l'échelle internationale. Disponible à :
https://www.opendemocracy.net/en/odr/a-letter-to-the-western-left-from-kyiv/
[4] Hanna Perekhoda, « La vulnérabilité militaire de l'Europe : un angle mort de la gauche occidentale », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74521
[5] Oleksandr Kyselov est un socialiste ukrainien établi en Suède et membre de Sotsialnyi Rukh (Mouvement social — Соціальний рух), l'organisation socialiste démocratique ukrainienne.
[6] Sur le débat au sein de la gauche européenne autour du réarmement et de la défense ukrainienne, voir aussi : Adam Novak, « Stop ReArm Europe et le besoin d'un mouvement contre toutes les agressions impérialistes », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article74919
[7] Sur les réalités de la pression militaire russe, la dynamique du réarmement européen et la réponse de la gauche, voir : Oleksandr Kyselov, « L'Ukraine et la gauche française. Lutte pour la paix ou lâcheté myope ? », ESSF. Disponible à :
https://www.europe-solidaire.org/spip.php?article77511
[8] John Swinney est premier ministre d'Écosse depuis mai 2024, ayant succédé à Humza Yousaf à la tête du Parti national écossais (SNP).
[9] Adeeb Shaheen est un auteur palestino-ukrainien. Le lien renvoie à un projet de mémoire sur son expérience d'un double déracinement — de Palestine, puis d'Ukraine à la suite de l'invasion russe à grande échelle.

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24.03.2026 à 11:23

Ecologie militaire et machine de guerre russe

Natalia Tikhonova, Zoe Komaroff

Le philosophe Peter Sloterdijk soutient que les conflits armés actuels s'apparentent davantage au terrorisme qu'à la guerre conventionnelle. Il utilise le terme « atmoterrorisme » pour décrire un changement de stratégie militaire qui consiste à ne plus viser directement les forces militaire et les armes de l'ennemi, mais plutôt les conditions environnementales qui rendent la survie possible[1].

27 février 2026 | tiré du site alencontre.org | Illustration de Posle.
https://alencontre.org/ameriques/americnord/usa/ecologie-militaire-et-machine-de-guerre-russe.html

Ce changement est apparu pour la première fois durant la Première Guerre mondiale avec l'introduction des armes chimiques. La logique de la guerre « météorologique » [avec impact dévastateur sur l'air, le climat et l'environement…] a atteint sa forme la plus extrême et la plus lourde de conséquences à l'échelle mondiale pendant la guerre froide, lorsque le développement des armes nucléaires a rendu la destruction totale concrètement possible [voir sur l'armement atomique l'entretien avec Benoît Pelopidas publié sur ce site le 18 novembre 2025, en deuxième partie de cet article ]. Au cours du XXe siècle, les effets catastrophiques des explosions atomiques, des agents chimiques [agent orange pendant la guerre du Vietnam, par exemple] et biologiques et de l'empreinte carbone importante de l'armée sont devenus impossibles à ignorer.

L'étude scientifique des relations entre les organismes vivants et leur environnement, connue sous le nom d'écologie, a pris une importance culturelle considérable lors des mouvements environnementaux des années 1960 et 1970. Dans le discours public, le concept d'écologie a évolué pour englober la préservation du monde naturel contre les pratiques humaines destructrices, y compris celles découlant des activités militaires. Dans toute l'Europe, les groupes environnementaux se sont historiquement engagés dans des campagnes antimilitaristes, s'opposant aux essais et au déploiement d'armes nucléaires, ainsi qu'à l'expansion du complexe militaro-industriel. Parmi les exemples de cette mobilisation, on peut citer les protestations contre les essais nucléaires français dans le Pacifique, le mouvement du Larzac [de 1971 à 1981], la collaboration de l'OOA-Organisationen til Oplysning om Atomkraft danoise [« avec son logo le soleil souriant, nucléaire non merci »] avec des organisations pacifistes et les mobilisations de l'IKV néerlandaise contre la bombe à neutrons. Au début des années 1980, cette alliance entre pacifisme et écologie s'était également implantée au Royaume-Uni et en Allemagne de l'Ouest, où les réseaux verts émergents reliaient les préoccupations écologiques à l'opposition à l'infrastructure nucléaire de l'OTAN.

***

Dans ce contexte, le terme « écologie militaire » peut sembler oxymorique. Historiquement, il est apparu en réponse à l'expansion rapide de la destruction de l'environnement qui a accompagné l'ampleur croissante et la sophistication technologique de la guerre moderne. Les États ont commencé à créer des unités d'écologie militaire au sein de leurs forces armées. Les écologistes militaires ont été officiellement chargés d'évaluer l'impact environnemental des opérations militaires, d'atténuer les dommages potentiels et de réparer les dommages déjà causés.

[Note des auteurs : le terme « sécurité environnementale » est plus largement utilisé dans le milieu universitaire et est défini comme la relation entre les préoccupations sécuritaires, notamment les conflits armés, et l'environnement naturel. Ici, nous utilisons le terme « écologie militaire » pour désigner plus précisément les institutions, les pratiques et la production de connaissances spécifiques au sein des forces armées qui sont chargées de la sécurité environnementale.]

Sur le papier, les écologistes militaires semblent être les « gentils » au sein des forces armées. Dans la pratique, cependant, ces engagements se heurtent souvent aux réalités de la stratégie militaire et de l'occupation.

Cela soulève la question suivante : les tentatives visant à rendre la guerre « verte » atténuent-elles réellement son impact environnemental dévastateur ? Dans le cas de l'armée russe, la réponse brève est non. Ce qui suit est un examen de la manière dont l'écologie militaire sert d'instrument idéologique et technique au militarisme et au pouvoir colonial. Nous retracerons son évolution depuis la guerre froide jusqu'à nos jours, en examinant son rôle au sein des forces armées russes contemporaines et dans leur invasion à grande échelle de l'Ukraine.

Les environnements et la vision militariste du monde

La guerre froide a étroitement lié l'écologie, la science et le militarisme, entraînant le « monde vivant » à la logique de la guerre totale et de la sécurité nationale. Des deux côtés du rideau de fer, l'environnement est devenu un champ de bataille pour l'idéologie et l'intervention technoscientifique. Aux États-Unis, l'expansion d'après-guerre du complexe militaro-industriel de recherche a jeté les bases institutionnelles de la science environnementale moderne. L'océanographie, la météorologie et l'écologie se sont développées sous le patronage de l'armée, qui a commandé des études sur le climat, les radiations et les systèmes planétaires afin de modéliser le champ de bataille mondial d'une éventuelle guerre nucléaire[2]. Les projets conçus pour mesurer les vulnérabilités géophysiques et biologiques de la Terre dans des conditions de destruction totale sont devenus, paradoxalement, le terreau intellectuel à partir duquel l'écologie des systèmes et la conscience environnementale mondiale ont ensuite émergé. On peut même affirmer que l'écologie des écosystèmes était « un artefact du projet Manhattan » [bombe nucléaire], une science des flux d'énergie, de la rétroaction et du contrôle issue de la cybernétique et de la thermodynamique, visant à modéliser les systèmes d'autorégulation dans la nature et les machines[3]. La vision militariste du monde, obsédée par la manipulation de l'environnement et la vulnérabilité systémique, a effacé les distinctions entre les connaissances écologiques et la recherche militaire.

En Union soviétique, l'autre camp de la guerre froide, la destruction de l'environnement par le complexe militaro-industriel était immense, s'étendant à tous les écosystèmes et secteurs liés à la défense, ce qui a conduit certains historiens à qualifier la situation qui en résultait d'« écocide »[4]. La plupart des spécialistes estiment que 30 à 40% de l'effort industriel soviétique était consacré à l'armée[5]. Si le ministère de la Défense avait recours à des mesures dévastatrices pour l'environnement pour atteindre ses objectifs, celles-ci étaient justifiées par les « intérêts stratégiques nationaux ». Elles ne faisaient l'objet d'aucune discussion, même au sein du Conseil des ministres de l'URSS[6], l'organe exécutif et administratif suprême de l'autorité étatique, qui était techniquement supérieur au ministère de la Défense. Le rôle des forces armées en tant que pollueurs était presque aussi secret que la plupart des programmes de développement d'armes.

Dans le même temps, le discours écologique était souvent instrumentalisé à des fins idéologiques. Les responsables soviétiques présentaient la pollution comme un symptôme de la décadence occidentale, alors même que leurs propres projets industriels et militaires dévastaient les écosystèmes. À l'époque de Brejnev, le droit environnemental et les politiques de conservation – notamment l'expansion des zapovedniki [zones particulièrement protégées] et la création de comités environnementaux – étaient présentés comme des preuves du progrès socialiste et du leadership mondial. Pourtant, ces mesures restaient subordonnées aux impératifs de la production et de la parité militaire (voir note 5). La compétition de la guerre froide s'étendait à la diplomatie environnementale : les représentants soviétiques liaient la protection écologique au désarmement dans les forums de l'ONU, tandis que la propagande utilisait la rhétorique de la catastrophe écologique contre l'Occident, accusant les États-Unis de mener une guerre biologique et de propager des épidémies.

***

Le système soviétique excellait dans la formation d'un grand nombre d'ingénieurs dotés d'une formation technique spécialisée. En 1991, l'URSS comptait un tiers des ingénieurs et un quart des physiciens du monde, mais l'éducation environnementale n'avait pratiquement pas pris racine (voir note 6). Seuls quelques officiers étaient chargés de surveiller le respect de la nature par l'armée. En réponse à une résolution du Parti et du Conseil des ministres de 1978 sur le renforcement de la protection de l'environnement, le ministre de la Défense a publié en 1980 le décret n° 156, créant un Inspectorat de la protection de l'environnement. En 1987, cette inspectorat a été élevé au rang de subdivision indépendante relevant du vice-ministre de la Défense et chef des services d'intendance des forces armées. Cependant, même sous la pression du ministre de la Défense, de nombreuses unités ne disposaient pas d'inspecteurs environnementaux externes, et les inspections créées en 1987 ont été vidées de leur substance : leurs effectifs ont été réduits de moitié et les membres restants ont été réaffectés ailleurs (voir note 4).

En 1988, le lieutenant-colonel Yury Sorokin, directeur de l'Inspectorat de la protection de l'environnement, a prudemment révélé dans une obscure revue militaire que le comportement de l'armée avait été peu soucieux à cet égard : « Il y a tellement de lacunes dans nos pratiques [militaires] de protection de l'environnement que nous ne pouvons tout simplement pas rester silencieux à ce sujet. » Citant les incendies de forêt, le déversement incontrôlé de déchets et les fuites de déchets pétroliers dans les réserves d'eau des villes de garnison, il a ajouté que l'installation de dispositifs de contrôle des émissions sur les voitures, les camions et les blindés militaires se développait lentement. Même si les inspecteurs se sont déplacés partout pour inciter les commandants à nettoyer leurs bases et à sensibiliser leurs troupes, il était « trop tôt » pour parler d'améliorations (voir note 4). Comme l'a suggéré Yury Sorokin, le problème sous-jacent était la croyance persistante que la protection de l'environnement était secondaire et que les violations n'avaient que peu de conséquences.

Le lac Karatchaï en Russie centrale utilisé comme décharge de déchets radioactifs.

Tout au long de la fin de la période soviétique, l'armée est restée une source majeure mais largement opaque de dévastation environnementale, du déversement routinier de déchets aux accidents nucléaires catastrophiques. Seules des informations fragmentaires ont été rendues publiques. Les catastrophes très médiatisées ont été largement rapportées, mais rarement reconnues par les forces armées, ce qui a renforcé la méfiance du public. Des militant·e·s, des journalistes et des scientifiques tels qu'Aleksei Yablokov ont dénoncé le secret qui entourait ces pratiques, l'augmentation des taux de cancer dans les régions touchées et les retombées à long terme de sites tels que Baïkonour et le lac Karatchaï [lieu de stockage de déchets radioactifs]. Malgré des protestations occasionnelles, des poursuites judiciaires et des demandes de nettoyage[7], les autorités militaires ont constamment éludé leurs responsabilités, dissimulant une grande partie des dommages écologiques à la surveillance et à la reddition des comptes.

En fin de compte, l'armée soviétique a souffert de la dévastation environnementale qu'elle avait causée. La dégradation de l'environnement, par exemple, a directement contribué au déclin de la puissance militaire. En 1990, moins de la moitié des hommes en âge d'être appelés sous les drapeaux étaient aptes au service. De nombreux jeunes hommes des régions industrielles touchées par la pollution toxique, telles que Tcheliabinsk [Sibérie occidentale] et Krasnodar [située dans la Russie européenne, au sud de Moscou], ont été déclarés inaptes au service militaire en raison de leur mauvaise santé. Les soldats tombaient également malades en raison du mauvais entretien des casernes et de l'hygiène insuffisante dans les garnisons militaires (voir note 4). En conséquence, au moment de l'effondrement de l'Union soviétique, l'armée a été critiquée non seulement en raison de la prise de conscience environnementale croissante et de l'activisme qui a suivi les politiques de glasnost et la catastrophe nucléaire (avril 1986) de Tchernobyl »[8], mais aussi parce qu'elle n'avait pas réussi à protéger ses propres troupes et son futur personnel militaire. C'est pourquoi l'un des principaux objectifs de l'écologie militaire – et des institutions créées pour la mettre en œuvre – était donc de protéger le personnel militaire contre les dommages environnementaux causés par les forces armées elles-mêmes.

L'écologie militaire en Russie

Après l'effondrement de l'URSS, l'écologie militaire a été reconstruite parallèlement aux nouvelles forces armées russes. En 1992, l'ancien Inspectorat de la protection de l'environnement a été transformé en Direction de l'écologie et des moyens spéciaux de protection au sein du ministère russe de la Défense, initialement dirigée par le colonel Sergey Grigorov, dont la carrière s'est étendue de l'Afghanistan au nettoyage de Tchernobyl, en passant par des missions internationales en Antarctique. À partir de 1997, il a dirigé la Direction de la sécurité environnementale, supervisant la destruction des stocks d'armes chimiques. Ses affectations ultérieures à la Commission technique d'État sous l'autorité du président et au Service fédéral de contrôle technique et des exportations, puis son rôle de conseiller présidentiel, reflètent un changement plus large dans les priorités militarisées de la Russie : de la sécurité écologique et chimique à la protection de l'information et à la cyberdéfense.

La surveillance écologique de l'armée n'a jamais été indépendante. Les périodes d'expansion ou de déclin n'avaient pas grand-chose à voir avec les besoins environnementaux, mais plutôt avec l'évolution de la volonté politique et la restructuration administrative, façonnées par les ambitions géopolitiques, les surplus économiques sectorielles et la sécurité institutionnelle. La brève période à la fin des années 1990, durant laquelle le Service environnemental relevait directement du ministre de la Défense, laissait entrevoir une certaine autonomie institutionnelle. Cependant, il a rapidement été intégré à la hiérarchie logistique et dépouillé de son influence. La dissolution du Comité d'État pour la protection de l'environnement en 2000 a affaibli la surveillance civile, et les réformes internes de 2008 à 2014 ont éliminé environ 80% du personnel chargé de l'écologie de l'armée. Un décret présidentiel de 2020 a une fois de plus consolidé les responsabilités environnementales au sein du ministère de la Défense, mais sans modifier la hiérarchie sous-jacente.

Les responsabilités courantes comprennent aujourd'hui la rédaction de documents réglementaires, la réalisation d'évaluations environnementales des installations militaires et la surveillance des émissions des centrales thermiques des garnisons, qui peuvent représenter jusqu'à 70 à 80% de la pollution atmosphérique locale. Les académies militaires utilisent même des manuels spécialisés, tels que Military Ecology, pour former leur personnel. Les documents officiels stipulent que les exigences environnementales ne doivent être respectées que dans la mesure où elles n'interfèrent pas avec la tâche principale : infliger un maximum de pertes à l'ennemi. Cette formulation transforme la sécurité écologique en une recommandation bien intentionnée plutôt qu'en une norme contraignante. Dans la pratique, elle n'est appliquée que lorsqu'elle n'entrave pas les objectifs de combat, lorsque les responsables politiques s'y intéressent ou lorsque les dommages accumulés commencent à gêner les opérations de l'armée elle-même.

En conséquence, l'écologie militaire fonctionne presque exclusivement de manière réactive. Au lieu d'une prévention systématique, elle traite des conséquences à long terme de l'activité militaire : contamination pétrolière vieille de plusieurs décennies, aérodromes et champs de tir abandonnés, sites de stockage de combustible nucléaire usé, eaux navales polluées et montagnes de ferraille sur les îles arctiques. Comme l'ont souligné Vladimir Trishunkin, chef du Commandement du soutien matériel et technique, et Olga Astafeeva, cheffe du Service de sécurité environnementale, les normes relatives à l'impact environnemental admissible dans les unités militaires n'ont commencé à être élaborées qu'en 2018. En 2020, Olga Astafeeva a souligné le sous-financement chronique de la construction, de la réparation et de la modernisation des installations de protection de l'environnement dans les forces armées, ce qui a empêché la mise en œuvre complète des mesures visant à réduire les dommages environnementaux.

Le projet national « Écologie » (2011-2024) a permis aux unités militaires ayant des responsabilités environnementales de recevoir des ressources pour démanteler des installations chimiques et nucléaires et construire des infrastructures de gestion des déchets. Cependant, les nouveaux fonds alloués ont principalement servi à financer des opérations de nettoyage et de démolition plutôt qu'une gestion proactive de l'environnement. Certaines propositions envisageaient même de convertir d'anciennes usines de destruction d'armes chimiques en sites d'incinération des déchets, ce qui montre à quel point le travail écologique reste lié à la reconversion militaro-industrielle.

Dans la pratique, la sécurité environnementale au sein des forces armées russes continue de fluctuer en fonction des priorités politiques et reste clairement secondaire par rapport aux considérations tactiques. Il n'existe pas de système cohérent de protection écologique, mais plutôt une tentative tardive de gérer des problèmes qui ont depuis longtemps échappé à tout contrôle. Cette trajectoire suggère que la surveillance écologique de l'armée ne peut être exercée efficacement depuis l'intérieur même de l'armée. En maintenant la surveillance écologique derrière le voile du secret militaire, l'État garantit en fait que la responsabilité reste un exercice administratif interne plutôt qu'une véritable garantie de la santé publique ou de l'intégrité environnementale.

Guerre environnementale

Outre la pollution conventionnelle et la dégradation de l'environnement résultant des essais militaires d'armes nucléaires, chimiques et biologiques, l'impact de l'armée pendant les conflits armés est profond et multiforme. Faisant écho aux arguments idéologiques de l'époque de la guerre froide en faveur de la protection de l'environnement comme justification morale de l'action militarisée, la Fédération de Russie continue de déployer des arguments écologiques et environnementaux pour légitimer l'agression militaire. Par exemple, dans une interview, Alevtin Yunak, qui a occupé le poste de responsable de la sécurité environnementale de 2002 à 2008, a affirmé que les opérations militaires russes en Tchétchénie visaient à éviter des dommages écologiques importants : « Au cours des dix dernières années, le “terrorisme environnemental” s'est emparé de la région du Caucase du Nord de la Russie, en particulier de la Tchétchénie et de l'Ingouchie. Il est bien connu que les écologistes militaires ont été parmi les premiers à tirer la sonnette d'alarme et à commencer à le combattre. […] Des milliers de mini-raffineries de pétrole de fortune, construites en violation des normes techniques existantes, ont été exploitées sans aucune surveillance ni contrôle. Cela a entraîné une pollution pétrolière étendue. Le ministère de la Défense a pris des mesures cohérentes pour normaliser la situation environnementale en Tchétchénie. »

Contrairement aux affirmations d'un général russe, la situation écologique en Tchétchénie s'est détériorée en raison de la destruction des infrastructures industrielles par les frappes aériennes russes, de la contamination délibérée des sols et des rivières par les déchets nucléaires provenant du site d'enfouissement de Radon [gaz radioactif naturel incolore et inodore issu de la désintégration de l'uranium et du radium], de la destruction des systèmes d'irrigation et des installations de stockage de pesticides, et du bombardement des forêts et des précieux pâturages alpins. Ces événements ont entraîné une forte augmentation de la morbidité globale et une réduction de l'espérance de vie, ainsi qu'une recrudescence des cas de cancer et de tuberculose parmi la population tchétchène.

Au cours de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine, la Russie a causé – et continue de causer – d'énormes dommages environnementaux, qui ont été documentés par des chercheurs et des écologistes ukrainiens et internationaux[9]. Certains chercheurs ukrainiens, tels que Svitlana Matviyenko, affirment que la pollution est une arme de guerre délibérée et fait partie de ce qu'elle appelle la « guerre élémentaire ». Les médias russes présentent souvent les catastrophes écologiques comme des événements incontrôlables, résultant de forces naturelles plutôt que de décisions politiques ou de stratégies militaires. Ce cadre obscurcit la responsabilité et limite le contrôle public. Si le rôle des unités environnementales dans la prise de décision interne reste classé secret, leurs actions peuvent être retracées en lien avec deux des crises écologiques les plus importantes de la guerre : la prise de contrôle de la centrale nucléaire de Zaporijia et la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka [voir ci-dessous l'émission consacrée à la dimension de destruction écologique de la guerre menée en Ukraine].

Des rapports officiels documentent la participation des troupes de défense nucléaire, chimique et biologique (troupes de protection NBC) à des opérations impliquant des munitions incendiaires et au phosphore en Ukraine, malgré leur responsabilité dans les impacts environnementaux des activités militaires. Les responsables russes ont explicitement mentionné l'implication des « troupes de protection écologique, chimique et biologique » lors de l'assaut contre la centrale nucléaire de Zaporijia (NPP). Ces troupes sont équipées de systèmes de lance-flammes lourds, notamment le TOS-1ASolntsepyok et le TOS-2 Tosochka. Ces systèmes ont une portée étendue et un impact sur une large zone, ce qui en fait des armes efficaces sur le champ de bataille, mais aussi des dangers importants pour l'environnement. Au cours du conflit, quatre brigades et quatre régiments ont reçu le titre honorifique de « Gardes », quatre officiers ont reçu le titre de « héros de la Russie » et 4563 militaires ont reçu des distinctions nationales ou départementales, dont 320 ordres du courage. Cela suggère que ces unités de « protection » se sont concentrées sur des tâches offensives, notamment des attaques impliquant des agents chimiques et des systèmes thermobariques.

Sur le plan structurel, cela reflète une contradiction plus profonde : la protection de l'environnement au sein de l'armée est en partie supervisée par les mêmes divisions chargées du déploiement des armes biologiques et chimiques. Si les troupes de protection NBC ont officiellement pour mission de protéger les forces armées contre les armes de destruction massive et d'en atténuer les conséquences, elles sont en réalité devenues à la fois des atténuateurs et des producteurs.

Les mentions des « troupes écologiques » circulent également largement dans l'écosystème propagandiste entourant la guerre. Depuis le début de l'invasion à grande échelle, les médias d'État ont amplifié les déclarations du chef des troupes de protection NBC, le général Igor Kirillov, prononcées lors de briefings du ministère de la Défense. Kirillov a affirmé que les laboratoires biologiques américains en Ukraine étudiaient des virus transmis par les moustiques. Il a accusé l'Ukraine de propager la grippe aviaire en Russie, puis a prétendu que le Covid-19 était originaire des États-Unis et avait été créé artificiellement. En octobre 2024, il a accusé l'Ukraine d'utiliser des armes chimiques occidentales à Soudja [oblast de Koursk, dès août 2024 les troupes ukrainiennes effectuent une incursion]. La veille de sa mort [décembre 2024], les services de sécurité ukrainiens l'ont accusé d'avoir utilisé à grande échelle des agents chimiques interdits.

Dans le discours officiel, les catastrophes écologiques sont systématiquement attribuées à des sabotages ukrainiens. En 2023, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Maria Zakharova, a accusé Kiev d'être responsable de la destruction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka et des dommages humanitaires et environnementaux qui en ont résulté : collectivités inondées, cours d'eau contaminés et mortalité massive d'animaux. Le même discours présente l'Ukraine comme négligente ou malveillante dans sa gestion des sites dangereux, tels que l'usine chimique de Pridneprovsky, où de grandes quantités de déchets radioactifs menaceraient le bassin du Dniepr. Dans les deux cas, le risque écologique est externalisé vers l'Ukraine, tandis que la présence, les responsabilités et les actions des instances russes chargées de la protection de l'environnement sont manifestement absentes du récit. Ces discours révèlent comment la rhétorique écologique et biologique est instrumentalisée dans le cadre de la guerre de l'information, brouillant la frontière entre la protection de l'environnement et la légitimation de l'agression militaire.

L'écologie militaire révèle comment la protection de l'environnement est absorbée par la logique de la guerre. Elle est mobilisée lorsqu'elle est utile, ignorée lorsqu'elle est gênante et utilisée comme arme lorsqu'elle est stratégiquement efficace. Dans le cas de la Russie, la rhétorique écologique devient un moyen de légitimer la violence, et les unités écologiques oscillent entre l'atténuation des dommages passés et la mise en place de nouvelles formes de destruction. Au lieu de prévenir la catastrophe, l'écologie militaire transforme la crise environnementale en une ressource pour le pouvoir militarisé et la colonisation. (Article publié sur le site Posle le 28 janvier 2026 ; traduction rédaction A l'Encontre)

Références

Sloterdijk, P. (2009). Terror From The Air. MIT Press / Semiotext(e).
Hamblin, J. D. (2013). Arming Mother Nature : The birth of catastrophic environmentalism. Oxford University Press.
Walker, J. (2020). More Heat Than Life : The Tangled Roots Of Ecology, Energy, And Economics. Palgrave Macmillan.
Feshbach, M., & Friendly, A., Jr. (1992). Ecocide in the USSR. Basic Books.
Josephson, P., Dronin, N., Mnatsakanian, R., Cherp, A., Efremenko, D., & Larin, V. (2013). An Environmental History Of Russia. Cambridge University Press.
Komarov, B. (1980). The Destruction Of Nature In The Soviet Union. Pluto Press.
McNeill, J. R., & Unger, C. R. (Eds.). (2010). Environmental Histories Of The Cold War. Cambridge University Press, 23.
Coumel, L., & Elie, M. (2013). A belated and tragic ecological revolution : Nature, disasters, and green activists in the Soviet Union and the post-Soviet states, 1960s–2010s. The Soviet and Post-Soviet Review, 40(2), 157–165.
Tsymbalyuk, D. (2025). Ecocide in Ukraine : The environmental cost of Russia's war. Polity.
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24.03.2026 à 11:22

La guerre au Moyen-Orient creuse l'appétit des pays pétroliers

Vincent Lucchese

Canada, Norvège, États-Unis, France... À l'aune de la guerre au Moyen-Orient, la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles s'accroît. Un cercle vicieux dont il est difficile de s'extraire.

Tiré de Reporterre
19 mars 2026

Par Vincent Lucchese

La guerre au Moyen-Orient et la fermeture du détroit d'Ormuz, où transite jusqu'à un quart du pétrole et du gaz produit dans le monde, attisent les ambitions de producteurs d'énergies fossiles éloignés et préservés de ce chaos régional. Le Canada, quatrième producteur de pétrole brut dans le monde, a ainsi annoncé une hausse de ses exportations, officiellement pour contribuer à limiter l'envolée des cours du baril. Le pays aimerait en réalité en profiter pour développer ses capacités et ses infrastructures fossiles.

En Europe, la Norvège, premier fournisseur de gaz du continent et producteur pétrolier majeur, entend également tirer profit de la situation. Le pays fait pression sur l'Union européenne pour que celle-ci abandonne son idée de moratoire sur les forages en Arctique.

Ces éléments viennent en réalité confirmer une inquiétante tendance de fond, que la guerre en Iran ne fait que renforcer : la tentation de nombreux pays occidentaux à renforcer leurs investissements dans les énergies fossiles. Le cas le plus emblématique est celui des États-Unis de Donald Trump et de la montée en puissance d'un fascisme fossile, qui a conduit à l'intervention militaire au Venezuela et à la mainmise sur les réserves pétrolières du pays.

Mais la France n'échappe pas non plus, dans une moindre mesure, à cette dynamique. Fin janvier, le Sénat a voté la réautorisation de la recherche et l'exploitation d'hydrocarbures dans les territoires d'outre-mer. Le texte cible en particulier le pétrole en Guyane et le gaz à Mayotte. Toutes ces initiatives sont un contresens climatique total, alors que la lutte contre le réchauffement planétaire imposerait l'arrêt immédiat de tout investissement dans les énergies fossiles.

La menace d'un verrouillage fossile

L'un des aspects les plus dangereux et vicieux de ces investissements est qu'ils menacent de verrouiller un peu plus notre trajectoire énergétique sur le long terme. Plus l'on investit dans un type de système, plus il devient compliqué de s'en extraire : c'est ce que résume le concept de « dépendance au sentier ».

« C'est doublement vrai avec les énergies fossiles, explique Fanny Henriet, économiste au CNRS. D'une part, parce que les gros investissements se font au lancement des projets d'exploitation de ces énergies. Le coût que l'on paye ensuite pour les extraire est marginal. Une fois qu'on a investi, on a donc tout intérêt à continuer d'extraire le plus longtemps possible. » D'autre part, « les technologies se développent préférentiellement dans les secteurs les plus développés et rentables, précise-t-elle. Plus on se spécialise dans les énergies fossiles, plus la technologie s'y développe, au détriment d'autres secteurs ».

« Une fois qu'on a investi, on a tout intérêt à extraire le plus longtemps possible »

La logique de marché renforce, en outre, ces boucles d'investissements : plus les prix du pétrole sont hauts, plus ils stimulent l'innovation pour optimiser et rentabiliser l'exploitation de réserves pétrolières jusqu'ici jugées trop chères. C'est ce qui s'est passé avec le développement de la fracturation hydraulique et l'exploitation du pétrole et du gaz de schiste, repoussant sans cesse l'avènement du pic pétrolier.

Rien n'est joué

Le cercle vicieux des investissements mortifères dans les énergies fossiles n'a toutefois encore rien d'inéluctable. « Tout n'est pas joué, nous ne sommes que dans les premiers jours de la crise. Et les volumes en jeu sont plus faibles qu'en 2022 [lors de la crise liée à la guerre en Ukraine et à l'approvisionnement en gaz russe] », dit Ines Bouacida, chercheuse sur le climat et l'énergie à l'Iddri, l'Institut du développement durable et des relations internationales.

Tout l'enjeu est donc de contrer le discours des lobbies des industries fossiles et de leurs relais. Ceux-ci tentent de récupérer à leur profit les objectifs européens de gagner en « autonomie énergétique », besoin rendu d'autant plus aigu par la crise en cours, en appelant à diversifier les sources d'approvisionnement en gaz et en pétrole.

« Sauf qu'on connaît aujourd'hui des manières de sortir durablement et structurellement de notre dépendance aux énergies fossiles. Si on avait respecté notre objectif de 2015 sur la rénovation énergétique, en dix ans, on serait sorti de notre dépendance au gaz russe en France », illustre Ines Bouacida.

Ne manque donc que la volonté politique, la Commission européenne élue en 2024 enchaînant les reculs et les détricotages brutaux des politiques environnementales. « Il y a malgré tout eu des avancées depuis 2022. On a vu une accélération sur la vente de pompes à chaleur, un très fort développement des véhicules électriques. Même si on est en retard sur nos objectifs et que les attaques se multiplient contre l'architecture climatique européenne, la transition est avancée en Europe », souligne la chercheuse. Une manière de garder espoir en rappelant que la dépendance au sentier pourrait aussi concerner le déploiement timidement amorcé de solutions vertueuses.

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24.03.2026 à 11:22

Flambée des prix du pétrole et du gaz : « La vraie question, c'est : est-ce qu'on a besoin d'autant d'énergie ?

Hortense Chauvin

Malgré le conflit du Moyen-Orient et la hausse des prix de l'énergie, le gouvernement rechigne à intégrer la sobriété aux leviers de souveraineté énergétique. Ce mutisme désespère des associations écologistes.

13 mars 2026 | tiré de reporterre.net

« Sobriété ». Alors que le conflit au Moyen-Orient met brutalement en lumière la vulnérabilité de notre système énergétique, et sa dépendance à des chaînes de valeur sur lesquelles nous n'avons aucune prise, on pourrait s'attendre à ce que ce mot soit sur toutes les bouches. Voilà près de deux semaines — depuis le 28 février — que l'Iran bloque, en représailles des attaques israéliennes et étasuniennes, le détroit d'Ormuz, par lequel transite un cinquième du pétrole et du gaz mondiaux. Par ricochet, le prix du baril a fortement augmenté, dépassant les 100 dollars (87 euros) jeudi 12 mars — du jamais vu depuis le début de l'invasion de l'Ukraine par la Russie, en 2022. Dans les stations-service françaises, les prix de l'essence et du gazole avoisinent les 2 euros.

Lire aussi : Accro aux engrais chimiques, l'agriculture française chamboulée par la guerre au Moyen-Orient

Globalement, en dix jours de guerre, les prix du gaz ont augmenté de 50 %, et ceux du pétrole de 27 % — soit l'équivalent de 3 milliards d'euros de dépenses supplémentaires pour les contribuables européens, notait le 11 mars la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen. Cette nouvelle explosion des prix de l'énergie, quatre ans à peine après les secousses générées par la guerre en Ukraine, pourrait nous interroger sur notre consommation effrénée de produits fossiles importés de l'étranger. Mais non. Sur ce thème, les responsables politiques restent étonnamment muets.

Aucun plan de sobriété énergétique

Parmi les mesures évoquées pour faire face à l'augmentation des prix du carburant — sujet très inflammable politiquement —, le gouvernement a promis de renforcer les contrôles dans les stations-service afin d'éviter les « hausses abusives » des prix. Matignon étudierait également la possibilité d'encadrer provisoirement les marges des distributeurs. Pas question, en revanche, de mettre en place un « bouclier tarifaire » similaire à celui instauré en 2022… ni de relancer un plan de sobriété énergétique, tel que l'avait fait le gouvernement d'Élisabeth Borne en 2022 et 2023.

Limitation du chauffage des bâtiments publics, incitations à réduire sa vitesse sur la route, extinction nocturne des publicités lumineuses… Quoique « peu ambitieuse » et focalisée sur les gestes individuels, cette campagne visant à réduire notre consommation d'énergie à la source avait au moins eu le mérite d'exister, estime Yves Marignac, chef du pôle Énergies nucléaire et fossiles de l'association Négawatt. Le mutisme actuel du gouvernement sur ces enjeux est selon lui « absurde » : « La sobriété a complètement disparu de l'équation, alors même que les évolutions géopolitiques depuis le début de la guerre en Ukraine n'ont fait que renforcer la pertinence de cette option. »

« La sobriété a complètement disparu de l'équation »

« La leçon à tirer des quelques années qui viennent de s'écouler, en particulier du bouleversement géopolitique imposé par Donald Trump, c'est que nous entrons dans un monde où de grandes puissances imposent la loi du plus fort en s'appuyant sur la captation de ressources essentielles », poursuit Yves Marignac. Il est selon lui « assez évident » que l'Europe et la France, peu dotées en ressources géologiques, auront du mal à tirer leur épingle de ce jeu. « Leur voie de salut serait d'inventer un nouveau modèle de souveraineté et de prospérité, basée sur une économie circulaire et sobre en ressources ».

La France dépendante des importations

Nous en sommes loin. La France ne produit quasiment pas de gaz et de pétrole sur son territoire. Pourtant, 60 % de l'énergie qu'elle consomme est d'origine fossile, relève le Réseau Action Climat dans un récent rapport. Son approvisionnement en gaz dépend d'une demi-douzaine de fournisseurs, avec lesquels elle entretient parfois des relations tendues (comme l'Algérie).

Depuis le début de l'invasion russe en Ukraine, les États-Unis se sont imposés comme l'un de ses principaux partenaires. Ils lui fournissent environ un quart de son gaz, ce qui constitue un levier de pression puissant pour l'administration Trump. L'approvisionnement en pétrole de la France dépend d'un nombre plus important d'acteurs, mais la volatilité des prix de l'or noir est susceptible — comme c'est le cas en ce moment — de faire chanceler le pays.

L'Union européenne est tout aussi vulnérable : 75 % du pétrole et 55 % du gaz qu'elle utilise sont produits hors du continent. En cas de rupture d'approvisionnement, ses stocks ne lui permettraient pas d'être autonome plus de trois mois. Autrement dit, les énergies fossiles sont le « talon d'Achille » de la France et de l'Union européenne, note Bastien Cuq, responsable Énergie au Réseau Action Climat. Les éliminer « rapidement » est une nécessité non seulement climatique, mais aussi géostratégique, insiste-t-il. « La sobriété est un levier de souveraineté. »

À court terme, le gouvernement pourrait selon lui soulager le pays grâce à des mesures simples. En limitant à 110 km/h la vitesse sur les autoroutes, en poussant au covoiturage (notamment avec des incitations financières) et en favorisant le télétravail, tel que le recommandait Négawatt dans une note de 2022, la France pourrait éviter l'importation de 800 millions d'euros par an de pétrole brut, selon les calculs du Réseau Action Climat.

Cars express et lignes de covoiturage

Pour être plus « résilient » face aux crises pétrolières « qui ne manqueront pas de se reproduire », l'ONG Transport & Environment recommande de créer un nouveau système de transport en commun sur les axes denses, composé de cars express et de lignes de covoiturage. Elle suggère également de massifier les dispositifs de leasing social pour les véhicules électriques. À plus long terme, avec la mise en place de plans de sobriété « structurels », axés notamment sur la réduction de nos déplacements et le recours à des modes de transport actifs, « le potentiel d'économies d'énergie serait de l'ordre de 20 % environ », estime Yves Marignac.

Ces 20 % de souveraineté « gagnée » pourraient encore grossir grâce au développement de l'électrification, via des énergies renouvelables, « qui sera d'autant plus rapide qu'elle sera associée à de la sobriété », poursuit-il. Certes, le fonctionnement des éoliennes et des panneaux photovoltaïques repose, lui aussi, sur des matériaux produits hors de nos frontières (notamment en Chine). « Tous les systèmes énergétiques ont leurs problèmes de souveraineté, on ne pourra jamais être 100 % indépendants », reconnaît Bastien Cuq.

Les systèmes axés sur le nucléaire, le gaz et le pétrole seraient néanmoins plus vulnérables, selon lui : « Ils supposent de recommencer à extraire des matériaux du sol dès que l'on a fini de les faire brûler ou exploser. » À l'inverse, « une fois posés, une éolienne ou un panneau solaire peuvent produire de l'électricité sans importation pendant au moins vingt ans, puis être recyclés ».

Le nucléaire présenté comme un facteur d'indépendance

« La vraie question à se poser, c'est : est-ce qu'on a besoin d'autant d'énergie ?, estime Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech et auteur, notamment, de Politiques de sobriété (Le Pommier, 2023). Ivan Illich l'a expliqué dès le premier choc pétrolier, au début des années 1970 : il n'y a pas une crise de l'énergie, il y a une crise du besoin d'énergie. »

Pour l'heure, cette voie n'est pas celle privilégiée par les pouvoirs publics. Plutôt qu'un modèle sobre reposant majoritairement sur les renouvelables, Emmanuel Macron a défendu, le 10 mars, le développement du nucléaire civil, présenté comme un facteur « d'indépendance » — en 2024, 47 % de l'uranium naturel importé en France depuis le Kazakhstan et l'Ouzbékistan transitait pourtant par la Russie, pointe le Réseau Action Climat dans son rapport.

« Est-ce qu'on a besoin d'autant d'énergie ? »

Comment expliquer que la piste des économies d'énergie ne soit même pas évoquée ? « L'idée de la sobriété comme une forme de renoncement programmé, négocié pour s'ajuster aux limites planétaires, est un discours assez compliqué à produire. Surtout dans un espace social anxiogène, marqué par la guerre et des inégalités sociales plus que préoccupantes », analyse Bruno Villalba.

Plus globalement, « l'imaginaire dominant reste celui de l'absence de limites, regrette Yves Marignac. Les forces économiques et politiques s'accrochent à l'idée que la croissance infinie est possible, que les ressources resteront abondantes, que des solutions technologiques seront toujours trouvées... » Les implications de ce « déni collectif » sont selon lui « très lourdes » : « Elles nous détournent de politiques de sobriété devenues quasi vitales pour le pays. »

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24.03.2026 à 11:20

Donald Trump et Minneapolis : les mots du fascisme et ceux de l'émancipation

Daniel Tanuro

Le chemin vers la barbarie fasciste est d'abord tracé dans les mots qui banalisent la violence extrême et la haine, raciste et machiste. Cependant, et c'est le fait le plus important, Minneapolis indique le dur chemin à suivre pour réinventer l'espérance d'émancipation.

19 mars 2026 |Tiré de Europe Solidaire Sans Frontières
https://europe-solidaire.org/spip.php?article78366

« Pendant 47 ans ils ont tué des gens partout dans le monde et moi, le 47e Président des USA, JE LES TUE, c'est un grand honneur de le faire ».

« Nous avons tout détruit sur l'île de Kharg (terminal pétrolier iranien, DT) mais nous pourrions continuer, juste pour le plaisir » (JUST FOR THE FUN)

« JE PEUX LA PRENDRE (Cuba), JE PEUX TOUT FAIRE ».

(citations récentes de Donald Trump)

Le chemin vers la barbarie fasciste est d'abord tracé dans les mots qui banalisent la violence extrême et la haine, raciste et machiste. C'est ce qu'illustre le parcours de Trump, des paroles aux actes. Deux exemples.

La carrière politique de Trump débuta en 1989. Il s'offrit une pleine page de pub dans un journal new-yorkais pour appeler à l'exécution de cinq jeunes Noirs accusés du viol et du meurtre d'une joggeuse à Central Park. Le criminel – blanc – se dénonça des années plus tard. Les jeunes condamnés injustement firent des années de taule. Trump n'exprima jamais le moindre regret.

Aucun regret non plus pour sa célèbre apologie du viol : « je les attrape par la chatte, quand tu es une star tu peux tout faire ». Notez l'analogie avec la phrase sur Cuba (« je peux la prendre, je peux tout faire »), c'est exactement le même modèle. Le lien entre légitimation de la violence masculine et légitimation de la violence impérialiste apparaît en pleine lumière. Trump veut pouvoir poser ses hôtels sur les belles plages de Cuba, comme il veut pouvoir poser ses sales pattes sur les femmes (ou s'approprier le pétrole du Venezuela). Impunément et par la force.

Aucun regret non plus pour les 165 élèves d'une école de filles en Iran, pulvérisées par un missile Tomahawk. Trump a d'abord prétendu que le missile avait été tiré par l'armée des mollahs. Le mensonge a été démasqué : il s'agissait d'une erreur US due à l'intelligence artificielle qui choisit automatiquement les cibles... « Dans la guerre, il y a des morts », n'est-ce pas ? Même les 7 soldats étasuniens qui ont payé de leur vie la guerre criminelle contre l'Iran n'ont pas inspiré la moindre réaction empathique à Trump. C'est un sociopathe. Lors de la réception des cercueils, sa plus grande préoccupation était d'empêcher le vent de dévoiler l'état réel de son crâne octogénaire. D'où la fameuse casquette...

La citation « je les prends par la chatte » date de 2005. Elle a fait surface deux mois avant l'élection de 2016. Le fait qu'elle n'ait pas empêché Trump d'accéder à la présidence est tragiquement révélateur. Cela témoigne de l'ampleur de la banalisation sociale de la violence. Cette violence est certainement intrinsèque à l'exploitation capitaliste et elle s'appuie toujours, en dernière instance, sur la violence patriarcale contre les femmes. En même temps, ces phénomènes morbides sont spectaculairement amplifiés par les décennies de violence des politiques néolibérales (appliquées par les deux partis dominants aux USA... et par la social-démocratie en Europe), ainsi que par l'absence d'alternative crédible à la lutte individualiste de toustes contre toustes. C'est dans ce fumier d'injustices cruelles, d'abus systématiques et de désespoir que le fascisme plonge ses racines. Il les plonge d'abord par ses mots. L'antifascisme aussi doit réfléchir aux mots.

Un commentateur étasunien, sur DailyBeast, a comparé le déni par Trump du meurtre des 165 fillettes iraniennes au déni par son administration des meurtres de Renée Good et d'Alex Pretti tués par les nervis de ICE, à Minneapolis, et à résumé la chose en un mot : « fascism ». C'est exactement ça. Les mots du fascisme, les mensonges du fascisme dans les luttes intérieures préparent les crimes du fascisme à l'extérieur, et doivent être combattus en tant que tels. L'antifascisme peut faire des erreurs, mais considérer l'antifascisme comme un fascisme – la petite chanson perverse à la mode ! – est en soi une banalisation immonde, qui prépare le fascisme.

Ceci dit, il faut voir que l'affaire de Minneapolis est aussi porteuse d'espoir. Trump est un fasciste, oui. Il envie le régime néofasciste de son ami mafieux Poutine (et les dictatures en général). Mais LE fascisme n'a pas triomphé aux USA. Le projet néofasciste de Trump se porte même plutôt mal aujourd'hui. Il a subi à Minneapolis une défaite remarquable. Sa ministre Kristi Noem, symbole à la fois de la cruauté, de l'arrogance et de l'avidité trumpiennes, a dû être sacrifiée. Elle en avait fait trop. C'est le problème du projet fasciste : en faire trop, trop vite, peut causer un backlash.

La guerre criminelle contre l'Iran est une fuite en avant pour échapper à Minneapolis, à l'affaire Epstein, à la décision de justice sur les tarifs, et à d'autres soucis. L'échec politique énorme de cette aventure guerrière pourrait amplifier la défaite que le trumpisme a subie à Minneapolis (défaite à laquelle Trump – attention aux illusions électorales sur les Midterms – pourrait réagir par une tentative de coup !). On verra.

En attendant, le fait le plus important est que Minneapolis indique le dur chemin à suivre pour réinventer l'espérance d'émancipation. Certes, les partis de gauche portent la responsabilité de s'unir autour d'un programme de rupture. Mais cette unité même ne tombera pas du ciel. Fondamentalement, l'espoir réside dans la lutte solidaire à la base, démocratiquement organisée pour la défense de nos voisins humains, nos frères et nos sœurs exploité.e.s et opprimé.e.s. Dans le refus des stigmatisations et des campagnes de haine qui frappent en particulier les migrant.e.s, les racisé.e.s, les transgenres et les femmes. Dans la dénonciation de toutes les guerres d'agression, de toutes les occupations, de toutes les cruautés. Commises par tous les régimes.

Dans cette lutte, dans ce refus, dans cette dénonciation, les MOTS sont importants. Solidarité, Justice, Éthique, Générosité, Partage, Respect (des humains et de la nature dont ils font partie) sont des mots porteurs de valeurs et ces valeurs ont plus que jamais le potentiel de soulever le monde.

C'est le sens profond de la phrase célèbre de Guevara : « la solidarité est la TENDRESSE des peuples ». Ce sens profond est trop souvent ignoré par une gauche qui s'en va répétant que « la religion est l'opium du peuple »... Cette gauche oublie que Marx écrit ensuite : « elle est le soupir des peuples martyrisés ». Etre révolutionnaire, ce n'est pas dénoncer les martyrs parce qu'iels soupirent, mais les inciter à l'action commune pour l'émancipation collective par la concrétisation sur Terre des valeurs auxquelles iels aspirent. La tendresse n'a pas dit son dernier mot, ça reste une idée neuve. Il n'est pas « minuit dans le siècle ». L'avenir reste ouvert.

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24.03.2026 à 11:20

Don Trump et le style mafieux en politique mondiale

Gilbert Achcar

Il n'y a jamais eu à la Maison-Blanche avant Don Trump un président qui ait autant correspondu au modèle mafieux. Richard Nixon était presque un enfant de chœur en comparaison.

Tiré du blogue de l'auteur.

Par une coïncidence historique remarquable, le nom de l'actuel président américain peut intuitivement être abrégé en Don, équivalent de Sire, historiquement utilisé en Sicile pour désigner de puissants propriétaires terriens et plus tard appliqué aux chefs de la Mafia. Cette appellation est devenue largement connue aux États-Unis et dans le monde entier grâce à la série de films Le Parrain de Francis Ford Coppola, avec Marlon Brando et Robert De Niro dans le rôle de Don Corleone.

Le fait est que le style de Donald Trump en politique mondiale ressemble beaucoup à un comportement mafieux. Voici quelques-unes des méthodes mafieuses utilisées par Don Trump sur la scène mondiale :

1. Extorsion et racket : C'est la méthode la plus courante pratiquée par la Mafia.

L'utilisation des tarifs douaniers par Don Trump est l'équivalent exact de la pratique mafieuse du racket. Il a tordu le bras à plusieurs pays pour les forcer à s'engager à augmenter leurs importations des États-Unis, ainsi que leurs investissements dans ce pays et autres concessions. Il utilise constamment et systématiquement la menace de tarifs douaniers envers divers pays dans le but de leur imposer sa volonté, que ce soit à des fins commerciales ou même politiques, comme lorsqu'il tenta d'éviter l'emprisonnement de son camarade néofasciste, l'ex-président brésilien Jair Bolsonaro. Les tarifs douaniers étant payés par le consommateur américain en dernière instance, l'utilisation des droits de douane par Don Trump est aussi un moyen d'extorquer de l'argent au peuple américain – une sorte d'impôt régressif – afin de financer le déficit considérable résultant de la combinaison de ses énormes dons fiscaux aux riches avec des dépenses militaires toujours croissantes.

Un autre aspect du racket est l'extorsion comme prix pour la protection. C'est très typiquement la manière dont les États-Unis ont profité des monarchies pétrolières du Golfe, en en tirant toutes sortes de bénéfices en échange de la protection militaire qu'ils leur fournissent contre l'Iran voisin et ses alliés régionaux, comme les Houthis du Nord-Yémen. L'agression en cours de Don Trump contre l'Iran est l'aboutissement du rôle des États-Unis en tant que protecteurs des monarchies du Golfe, en commençant par la plus riche d'entre elles, le royaume saoudien.

2. Violence, intimidation et sous-traitance :

La pratique de l'extorsion par Don Trump ne se limite certes pas à la coercition économique. Il a aussi pleinement utilisé la menace d'un recours à la violence pour exercer des pressions sur divers pays – y compris des alliés des États-Unis tels que le Danemark, membre de l'OTAN, qu'il a tenté d'intimider pour le forcer à lui remettre le contrôle du Groenland. Mais surtout, Don Trump a effectivement eu recours à la violence pour imposer la volonté de Washington à d'autres États.

Contrairement aux présidents américains précédents, il ne prétend pas promouvoir la démocratie dans le monde entier : cela n'appartient certainement pas à la vision mafieuse du monde. Il cherche plutôt à contraindre les régimes réfractaires tels qu'ils sont à se soumettre à la volonté et aux intérêts de Washington. C'est ce qu'il a fait au Venezuela, en faisant enlever le président du pays à la manière typique des mafiosi et en forçant son gouvernement à collaborer avec les États-Unis aux conditions de Washington. Il étrangle Cuba en cherchant à forcer l'île à renoncer à son indépendance politique. Don Trump est actuellement occupé à bombarder l'Iran pour tenter de contraindre le régime de ce pays à se conformer à sa volonté. L'assaut actuel a commencé par un « baiser de la mort » du Don, marquant le Guide suprême iranien pour exécution. Dans la coutume typique de la Mafia, il a confié cet assassinat à un groupe criminel sous-traitant, la mafia gouvernementale israélienne dirigée par Benjamin Netanyahou, qu'il a associée comme auxiliaire dans sa guerre.

3. Familles ou clans hiérarchiques : Don Trump règne sur tout un ensemble de sottocapi (sous-patrons) et de consiglieri (conseillers).

Au sommet, la famille Trump est l'équivalent du clan Corleone dirigé par le Don comme parrain. Ses fils dirigent la Trump Organization, dont le nom sied bien aux pratiques mafieuses. Ils profitent massivement des méthodes extorsionnaires du Don – concluant des affaires juteuses avec des mafias étrangères, les monarchies pétrolières du Golfe en particulier – et se sont engagés, tout comme le Don lui-même, dans les jeux d'argent, une autre activité typique de la Mafia – notamment dans le domaine des cryptomonnaies.

Il est bien connu que Don Trump était très investi dans le secteur des jeux d'argent entre les années 1980 et les années 2000, à travers le développement, la propriété et l'exploitation de plusieurs casinos à Atlantic City et ailleurs. Ses entreprises de jeu ont été caractérisées par une propriété très médiatisée, une dette immense et de multiples faillites, tandis qu'il se cantonnait à des postes de direction. Malgré l'échec de ses activités dans le domaine des jeux d'argent à générer des bénéfices, Trump en a tiré profit grâce des obligations spéculatives à haut rendement, des avances en argent liquide pour les coûts de construction, des honoraires de gestion, et l'utilisation des fonds de l'entreprise pour des dépenses personnelles comme l'acquisition de son yacht (le Trump Princess).

Les Kushner et les Witkoff sont les familles des sous-patrons les plus en vue, profitant pleinement des méthodes mafieuses du Don. Il y a aussi les Dons des Mafias de la Tech, qui ont soutenu Don Trump – en particulier les deux Dons de l'ancienne Mafia PayPal, Peter Thiel et Elon Musk. Leur alliance avec Don Trump est incarnée par JD Vance, qui a été formé par Thiel et fortement recommandé à Trump comme vice-président, afin qu'il devienne le prochain candidat MAGA à la Maison-Blanche. Quant aux consiglieri de Don Trump, ils sont nombreux, mais le plus sinistre d'entre eux, de loin, est sans aucun doute Stephen Miller.

***

En somme, il n'y a jamais eu à la Maison-Blanche avant Don Trump un président qui ait autant correspondu au modèle mafieux. Richard Nixon était presque un enfant de chœur en comparaison. Don Trump représente le triomphe du style mafieux dans la politique américaine et mondiale. Et comme dans le célèbre livre qui a inspiré le titre de cet article, le style de Trump est profondément paranoïaque, avec une tendance typiquement irrationnelle dans le discours politique caractérisée par des exagérations extravagantes, des théories du complot et des accusations fabriquées contre tous ses rivaux – une forme de paranoïa qui convient parfaitement à un parrain de la mafia.

Traduit de ma dernière entrée de blog en langue anglaise, publiée le 18 mars : Don Trump and the Mafioso Style in World Politics. Version portugaise : Don Trump e o estilo mafioso na política mundial (esquerda.net). Vous pouvez librement reproduire cet article en indiquant la source avec le lien correspondant.

Dernier ouvrage paru Gaza, génocide annoncé. Un tournant dans l'histoire mondiale (La Dispute, 2025).

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24.03.2026 à 11:19

Libertariens contre Néoconservateurs : La guerre fracture le sommet du trumpisme !

Yorgos Mitralias

Dire, comme nous l'avions fait dans notre précèdent article titré éloquemment « Trump auto-piégé », que Trump est en train de tomber dans le piège qu'il a lui-même créé, est désormais une évidence partagée par pratiquement tous les médias un tant soit peu sérieux. Comme d'ailleurs est désormais devenu presque un lieu commun que les impasses de Trump sont dues en grande partie, à la résistance et àl'intelligence tactique « non prévues » du régime de Téhéran.

Avec l'aimable permission de Yorgos Mitralias

Ceci étant dit, trop peu d'attention est portée sur les problèmes toujours plus grands et insolubles que la guerre de Trump contre l'Iran rencontre à l'intérieur des Etats-Unis, dans son parti Républicain, et surtout à l'intérieur de la Maison Blanche elle-même ! À part quelques plutôt vagues références aux fractures que cette guerre est en train de provoquer dans le mouvement (présidentiel) MAGA, pratiquement pas un mot sur les dissensions aux sein de l'administration Trump et des sphères dirigeantes du trumpisme. Et pourtant, comme nous allons le voir, ces dissensions non seulement existent, mais sont aussi grandissantes et en train de peser fortement sur l'issue de la guerre, et même sur le présent et surtout l'avenir du parti Républicain, des Etats-Unis et du monde entier.

En effet, on pourrait dire que ces dissensions se sont manifestées pour la première fois publiquement quand le conseiller et « tsar » de Donald Trump en matière d'intelligence artificielle et de cryptomonnaies David Sacks a mis en garde Trump de trouver au plus vite une porte de sortie de cette guerre, en argumentant longuement contre sa prolongation. Une prolongation de cette guerre qui, selon lui, conduirait inexorablement à des situations très dangereuses y compris à un conflit nucléaire quand un Israël épuisé et aux abois serait obligé de faire usage de son arsenal nucléaire ! (1)

L'importance capitale de cette prise de position si tranchée tient à la personne de David Sacks, ce milliardaire co-fondateur -avec Thiel- du géant de l'intelligence artificiel Palantir qui est en train de guider et de coordonner les frappes de l'armée américaine contre l'Iran. Et voici ce qu'on écrivait de lui et de ses amis, en Mars 2025 : « C'est comme si les démons d'un passé qu'on croyait enterrés, continuent à hanter notre présent (...) surtout en raison du passé et de la formation idéologique de ceux qui sont à la fois les têtes pensantes et la garde rapprochée de Trump : le triumvirat de Elon Musk, Peter Thiel et David Sachs ainsi que leur protégé, le vice-président J.D. Vance. Moins connu que Musk, David Sachs a été nommé par Trump « czar en charge de l'Intelligence artificielle et des cryptomonnaies », c'est-à-dire de deux secteurs plus que névralgiques de son administration, tandis que Peter Thiel qui peut se targuer d'avoir « découvert » et senti le premier le potentiel de Trump, a formé idéologiquement, a financé et a propulsé sur la scène politique J.D. Vance, avant de l'imposer comme vice-président de Trump. Évidemment, le contenu des professions de foi et des actes de ces messieurs suffiraient amplement à les qualifier de néonazis. D'ailleurs, ils s'évertuent eux-mêmes à poser en racistes et suprématistes convaincus et en soutiens et propagandistes de tout ce qu'il y a de néofasciste et surtout de néonazi de par le monde. Toutefois, c'est leur passé commun de sud-africains blancs, partisans enthousiastes de l'apartheid et grandis dans des milieux ouvertement nostalgiques du Troisième Reich, qui éclaire (..) la profondeur et la solidité de leurs convictions néonazies ». (2)

Étant donc donnés les liens qui unissent les membres de ce triumvirat, on peut légitimement supposer que David Sacks, qui s'exprime en public très rarement, n'aurait pas fait cette déclaration tonitruante sans l'aval de ses associés Thiel et Musk. Mais, cela signifierait que Silicon Valley qui est représentée auprès de Trump par le triumvirat Thiel-Musk-Sacks, est aussi en train d'entrer en dissidence. Ainsi que, chose encore plus grave, toute une aile de la direction du trumpisme, dont le vice-président Vance ! Ce qui explique évidemment le silence prolongé de Vance qui cache une opposition d'ailleurs désormais confirmée par Trump lui-même qui a fait état du peu d'enthousiasme de son vice-président pour cette guerre. Sans oublier la récente démission tapageuse du chef de l'anti-terrorisme, l'extrémiste de droite et suprématiste Joe Kent, qui a accusé Trump d'avoir été entrainé dans la guerre contre un Iran qui « ne constitue pas une menace imminente contre les Etats-Unis », par Israël et « le tout puissant lobby juif ».

Mais, que sont-ils et qu'est que unit tous ces Républicains de tendance Maga qui sont en train de s'opposer publiquement à la guerre de leur Président contre l'Iran ? De Sacks à Thiel, de Joe Kent a l'ex star de Fox News Tucker Carlson et de la nouvelle idole des jeunes Républicains Nick Fuentes a Steve Bannon, la plupart sinon tous sont des extrémistes de droite ou même des nostalgiques de Mussolini ou du Troisième Reich national-socialiste. Et en plus, la plupart sinon tous se déclarent libertariens nouvelle mouture, partisans des guerres courtes qui visent non pas au « changement de régime » pratiqué dans le passé par les néoconservateurs américains, mais plutôt, selon le président de la Chambre des Représentants Mike Johnson, au « changement de comportement d'un régime », pratiqué récemment au Venezuela par le gouvernement Trump. (3)

Il n'y aucun doute que la fraction libertarienne du trumpisme n'a jamais été très favorable à la guerre contre l'Iran. D'ailleurs, plusieurs de ses membres ultraréactionnaires et très antisémites, comme par exemple Nick Fuentes, ne cachent pas leur sympathies pour les régimes également ultraréactionnaires des Talibans Afghans ou des Ayatollahs Iraniens, avec lesquels ils partagent plusieurs « sensibilités » communes, comme p.ex. la misogynie pathologique. Mais, ce qui a mis le feu aux poudres et a accéléré énormément la fracture du sommet dirigeant du trumpisme a été le changement plutôt radicale, en l'espace de quelques jours, des objectifs de la guerre contre l'Iran poursuivis par Trump : la guerre initialement annoncée comme devant être courte et visant au changement du comportement du régime Iranien, a été remplacée au fil de jours, par la perspective d'une guerre longue et sans qu'il y ait le moindre espoir de trouver des leaders Iraniens disposés de devenir les Delcy Rodriguez d'un régime iranien collaborant avec l'Amérique de Trump.

Alors, à qui la faute de cette dérive du trumpisme et de Trump lui-même ? Mais, évidemment à cet Israël de Netanyahou qui a entrainé Trump dans une guerre aux mille dangers pour l'impérialisme américain. Et encore à Israël qui, non content d'avoir torpillé, en bombardant l'Iran, les négociations américano-iraniennes à Oman peu avant leur conclusion positive, il assassine ensuite l'un après l'autre tous les dirigeants Iraniens qui pourraient négocier la fin de la guerre avec les Etats-Unis. Pour les libertariens de MAGA, Israël qui continuera sa guerre jusqu'à la destruction totale de l'Iran, tout en écrasant sous se bombes le Liban, devient inévitablement un obstacle et un adversaire qui met en danger leur plan d'installer en 2028 leur poulain J.D. Vance à la Maison Blanche, d'autant plus que certains d'entre eux sont connus pour leur antisémitisme viscéral.

En recapitulant, on ne peut que tirer la conclusion que la guerre de Trump contre l'Iran n'est qu'une des guerres en cours au Moyen Orient. En même temps qu'elle, fait aussi rage la guerre d'Israël contre l'Iran, une guerre dont les objectifs diffèrent sensiblement des objectifs, tout au moins initiaux, de la guerre américaine. Et aussi, on est en train d'assister à la transcroissance de la guerre israélienne contre le Hezbollah en guerre israélienne contre le Liban tout entier, dans le cadre de la campagne messianique de la réalisation du Grand Israël, que l'inénarrable ambassadeur de Trump à Jérusalem soutient avec ferveur en invoquant « le droit biblique d'Israël sur un territoire qui va du Nile a l'Euphrate » !

Et en plus, il y a toujours en cours la guerre du régime Iranien contre son propre peuple, qui est, sans doute, la plus sauvage et la plus meurtrière de toutes. Et aussi, la guerre de Teheran contre les micro états du Golfe Persique, lesquels sont en train de perdre (définitivement ?) tout ce qui a fait d'eux des paradis artificiels pour les élites privilégiées de notre monde. Et enfin, il y a une guerre, probablement la plus critique de toutes, qui commence à se profiler sur l'horizon, celle des libertariens contre les néoconservateurs américains, laquelle est sans doute destinée de peser lourdement sur le présent et l'avenir non seulement du trumpisme mais aussi de la droite et de l'extrême droite mondiale. En attendant évidemment, l'émergence du mouvement radical de masse du peuple américain, qui balayera ensemble néoconservateurs et libertariens, ainsi que tous ceux qui les financent et les soutiennent bec et ongles, pour le malheur de l'humanité et de son planète...

Notes

1. David Sacks : This Is A Good Time To Declare Victory And Get Out of Iran : https://www.realclearpolitics.com/video/2026/03/14/david_sacks_this_is_a_good_time_to_declare_victory_and_get_out_of_iran.html

2. Pas d'illusions. En bons fascistes, Trump et ses amis violeront droit international et toute règle établie ! : https://www.pressegauche.org/Pas-d-illusions-En-bons-fascistes-Trump-et-ses-amis-violeront-droit

3. Sur ce sujet, l'excellent article de Gilbert Achcar : Changer le régime ou le vassaliser : https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/ACHCAR/69271

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24.03.2026 à 11:19

Marco Rubio : le nouveau visage de la domination impériale étatsunienne (1)

Alain Saint Victor

Après le désastre de la Seconde Guerre mondiale (plus de 70 millions de morts), l'Occident jugeait nécessaire d'instituer un certain nombre d'organismes pour préserver la paix dans le monde. C'est ainsi que fut créée, en 1945, l'Organisation des Nations Unies (ONU), dont les objectifs principaux furent de maintenir la paix, promouvoir les droits humains, développer l'aide humanitaire, etc. Face aux conséquences tragiques de cette guerre, non seulement en Europe, mais aussi en Chine (plus de 20 millions de morts), au Japon (plus de 3 millions de morts), sans oublier les 38 mille Africains du Maghreb, de la région subsaharienne et de l'Afrique du sud, qui ont perdu la vie dans cette guerre qui n'était pas la leur, ces objectifs paraissaient louables, souhaitables et nécessaires.

L'auteur est historien.

Et cela, même si l'ONU se trouvait impuissante pour empêcher les guerres coloniales et impérialistes de la période de l'après Deuxième Guerre mondiale, et même si, selon certains analystes, elle en était complice dans certains cas. Des guerres coloniales et impérialistes qui ont fait près de 6 millions de morts de 1945 jusqu'à la fin des années 1980.

Certes l'ONU n'était jamais neutre au cours de ces guerres et procédait également à des interventions militaires, parfois de grande échelle, comme ce fut le cas dans la guerre de Corée en 1950, parfois de petites et moyennes échelles, comme cela a été le cas en Afrique et dans d'autres régions du Sud global, mais, elle offrait un espace où un discours à valeur universaliste (droits humains, droits des peuples à la souveraineté, droits des premières nations, lutte contre le racisme, la discrimination, etc.) pouvait se déployer et s'imposer comme une norme acceptée de tous.

Aujourd'hui, avec la montée de cette nouvelle domination impériale incarnée par l'administration de Donald Trump, l'ONU semble inutile et même nuisible. Le discours du secrétaire d'État étatsunien Marco Rubio prononcé à Munich (Allemagne) le 14 février dernier illustre bien cette nouvelle tendance à reconfigurer le monde selon les propres intérêts de l'Empire. Et cette reconfiguration nécessite un narratif différent de celui promu par l'ONU, un narratif qui sous-tend une idéologie réactionnaire faisant renaitre l'idée de la nécessité de défendre « une grande civilisation (celle de l'Occident) qui a toutes les raisons d'être fière de son histoire, confiante en son avenir et déterminée à rester maîtresse de son destin économique et politique. »

Rubio rappelle que « c'est ici, en Europe, que sont nées les idées qui ont semé les graines de la liberté et changé le monde. C'est l'Europe qui a mis au monde l'État de droit, les universités et la révolution scientifique. C'est ce continent qui a donné naissance au génie de Mozart et de Beethoven, de Dante et de Shakespeare, de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, des Beatles et des Rolling Stones. Et c'est ici que les voûtes de la chapelle Sixtine et les flèches majestueuses de la grande cathédrale de Cologne témoignent non seulement de la grandeur de notre passé et de la foi en Dieu qui a inspiré ces merveilles, mais annoncent aussi les merveilles qui nous attendent dans l'avenir. »

Pour Rubio, ces réalisations attestent le génie d'un peuple (ici le mot « race » est sous-entendu) et la responsabilité de celui-ci non seulement de défendre ce « précieux passé », mais également de le considérer comme un gage des « merveilles qui nous attendent dans l'avenir. » Il ne s'agit pas simplement de glorifier ce passé mythique où l'Occident était à son apogée, il s'agit surtout, aux yeux de Rubio, de le faire revivre ; une renaissance nécessaire à la conservation de la civilisation occidentale.

Pour arriver à ce point, certaines conditions sont essentielles : d'abord « reprendre le contrôle de nos frontières nationales, en contrôlant qui et combien de personnes entrent dans nos pays. » Car « ne pas le faire n'est pas seulement un abandon de l'un de nos devoirs les plus élémentaires envers nos peuples. C'est une menace urgente pour le tissu même de nos sociétés et pour la survie de notre civilisation. » Ici Rubio reprend sans ambages, mais sans la nommer explicitement, la « théorie » du « grand remplacement » qui « explique » la déchéance de l'Occident par l'immigration non blanche. Pour conjurer le sort de ce « grand remplacement », il est nécessaire, ensuite, de réformer « les institutions mondiales », particulièrement « l'ONU (qui) n'apporte aucune réponse et (…) ne joue pratiquement aucun rôle. »

Rubio met en garde contre « l'idéalisme » du droit international, car, pour lui, « nous ne vivons pas dans un monde idéal, et nous ne pouvons continuer à permettre à ceux qui menacent ouvertement et sans vergogne nos citoyens et la stabilité mondiale de se retrancher derrière les abstractions du droit international », des « abstractions » que l'Occident lui-même a pris le soin d'élaborer et qu'il instrumentalisait dès qu'il s'agissait de condamner des pays perçus comme pays ennemis.

Le fait que ces « abstractions du droit international » ne sont plus opératoires aujourd'hui témoigne d'une certaine crise de l'hégémonie occidentale certes, mais aussi de l'Occident, en tant que « monde » qui, dans les imaginaires collectifs, représentait un idéal démocratique et civilisationnel, un model de société à suivre.

Pour Rubio, il ne s'agit plus maintenant de se donner pour objectif de perpétuer le mythe de la « mission civilisatrice », (comme idéologie de domination) que l'Occident s'était assigné depuis la fin du 19e siècle lors des grandes conquêtes coloniales, époque de la deuxième phase de la révolution industrielle, et qui s'est reproduite sous différentes formes depuis lors (promotion des droits humains, de la démocratie, etc.).

La question aujourd'hui est tout autre : « Les grands empires occidentaux étaient entrés dans une phase de déclin irréversible, accéléré par les révolutions communistes athées et les soulèvements anticolonialistes qui allaient transformer le monde et draper de vastes portions de la carte du marteau et de la faucille rouges pour des années. »

Si Rubio reconnait ce fait comme historique, cela ne veut nullement dire, pour lui, que « la domination de l'Occident était révolue et que notre avenir était voué à n'être qu'un pâle et faible écho de notre passé. » C'est justement cet objectif de redonner à l'Occident son éclat d'antan que l'administration Trump veut entreprendre, et c'est à ce « grand » projet que Rubio convie les Occidentaux en tant que « héritiers d'une même civilisation grande et noble, et qui, avec nous, sont prêts à la défendre et en sont capables. »

De tels propos semblent être étonnants lorsqu'on connait toute la propagande des grands médias occidentaux sur l'importance de la souveraineté des nations. En réalité, ces déclarations alarmistes de Rubio viennent d'un constat qu'il est difficile de nier aujourd'hui : au fond, tout ce discours dérogatoire aux lois internationales et qui fait montre ouvertement d'une arrogance raciste digne de l'époque coloniale n'est qu'un « cri d'alerte », sinon un « cri de détresse » face à la montée possible d'un monde multipolaire.

Cette nouvelle réalité qui se dessine à l'horizon remet en question l'hégémonie occidentale sur tous les plans. Plan économique certes, mais aussi scientifique et technologique. Elle ouvre également la voie à d'autres espaces de réflexion et d'émancipation aux peuples du Sud global luttant pour l'émergence d'un autre monde.

Notes

1- Cet article est une brève analyse de la version française du discours de Marco Rubio prononcé lors de la Conférence de Munich sur la sécurité, le 14 février 2026
https://www.revueconflits.com/marco-rubio-discours-a-munich-un-nouveau-monde-se-dessine/

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24.03.2026 à 11:18

Blocage du détroit d'Ormuz : l'Asie prise au piège

Hubert Testard

L'élargissement de la guerre en Iran aux monarchies du Golfe et au détroit d'Ormuz met l'Asie en première ligne. Elle est de loin la première destination des exportations de pétrole brut, de GNL et de produits pétroliers transitant par le détroit. Pour le continent asiatique, la crise énergétique actuelle n'est pas qu'une affaire de prix. L'arrêt des approvisionnements met en danger certaines économies de la région. Vu d'Asie, le blocage du détroit ne peut pas durer.

Tiré de Asialyst
16 mars 2026

Photo : Détroit d'Ormuz. Image satellite. Source : Wikimedias Commons.

« Le passage à travers le détroit d'Ormuz n'est pas autorisé. » Cette déclaration des gardiens de la révolution iraniens a été diffusée sur les canaux de communication radio maritimes dès le 28 février, premier jour de l'attaque israélo-américaine sur l'Iran. Depuis cette annonce, 18 navires ont été attaqués dans le détroit, incluant des pétroliers, des porte-conteneurs et des remorqueurs. SI l'on met de côté les navires transportant le pétrole iranien, qui semblent continuer à charger à partir de l'île de Kharg, et à emprunter le détroit, l'arrêt de la circulation des navires est pratiquement total, les passages journaliers étant passés de 150 à une dizaine. Seuls quelques navires battant pavillon chinois ont pu franchir le détroit, et deux navires transportant du gaz de pétrole liquéfié (GPL) ont pu se diriger vers l'Inde le 13 mars. Certains navires enregistrés sous des pavillons « neutres » comme Panama ou les Îles Marshall ont modifié leur signature électronique pour se déclarer « chinois ou de propriété chinoise » pour franchir le détroit. Ces exceptions restent très limitées par rapport au trafic antérieur.

L'Asie au cœur de la tourmente énergétique

Le détroit d'Ormuz était, selon l'Agence Internationale de l'Energie, le point de passage de 20% des ventes mondiales de pétrole et produits pétroliers (soit environ 20 millions de barils/jour) en 2025.

Le continent asiatique représente 84% des exportations de pétrole brut transitant par le détroit d'Ormuz, les quatre principaux acheteurs asiatiques étant la Chine, l'Inde, la Corée et le Japon. SI l'on ajoute les produits pétroliers, cette proportion passe à 87%.

Source : US Energy Information Administration.

Les proportions sont similaires pour le Gaz Naturel Liquéfié (GNL), le Qatar représentant une large majorité des exportations de GNL des pays du Golfe. L'Asie totalise 77% des exportations de GNL du Qatar. Après le trio Chine, Inde et Corée, c'est le Pakistan qui est le quatrième client asiatique du Qatar devant le Japon.

Source : Banque Mondiale, World Integrated Trade Solution (WITS).

Une dépendance globalement très forte pour le pétrole

Si l'on se place du point de vue des pays importateurs, les niveaux de dépendance pour le pétrole brut sont globalement très élevés. Le Japon détient la palme de la dépendance, puisque sa consommation intérieure de pétrole brut est basée à 100% sur l'importation, et que 95% des importations viennent du Moyen Orient, dont 70% par le détroit d'Ormuz. La Corée vient en second avec 70% de ses importations de pétrole brut en provenance du Moyen Orient. L'Inde a réduit sa dépendance à 58% récemment grâce à la montée en puissance rapide de ses importations en provenance de Russie depuis le début de la guerre en Ukraine. Cette « filière russe » a fait l'objet de sanctions commerciales par les États-Unis, qui viennent d'être levées pour un mois. La Chine est dépendante du Moyen Orient pour à un peu plus de 50%. Elle est aussi de loin le premier client de l'Iran qui représentait 11% de ses importations de pétrole brut en 2025. La Chine représente pour sa part 80% des exportations iraniennes, qui sont soumises à des sanctions américaines et internationales renforcées depuis 2018.

Dans le reste de l'Asie, certains pays sont également très dépendants du Moyen Orient pour leur approvisionnement en pétrole brut, comme les Philippines (98%), Taïwan (70%), Singapour (plus de 70%) ou la Thaïlande (plus de 50%).

Un approvisionnement en GNL beaucoup plus diversifié

Le panorama des approvisionnements asiatiques en matière de GNL est très différent. La palme de la dépendance revient cette fois-ci au Pakistan, qui importe 88 % de son GNL du Qatar, suivi par le Bangladesh à 70%. L'Inde a également un niveau de dépendance élevé (57%) en dépit de ses achats croissants en provenance des États-Unis et de différents pays d'Afrique. Les autres pays de la région s'approvisionnent majoritairement en Asie-Pacifique.

Source : Banque Mondiale, WITS.

Le Japon a un approvisionnement en GNL particulièrement diversifié, ses principaux fournisseurs étant l'Australie, l'Asie du Sud-Est, les États-Unis et… la Russie, à partir notamment de l'île de Sakhalin. La Chine affiche un niveau de dépendance de 25%, comparable à celui de la Corée. Elle a un partenariat ancien avec le Qatar, qui représente un quart de ses achats, mais elle entretient également des relations bien établies avec l'Australie et le Russie, qui sont respectivement ses premiers et troisièmes fournisseurs.

Le choc provoqué par la guerre sur les flux de GNL a été violent et immédiat, le Qatar ayant cessé de produire et d'exporter son GNL à partir du 4 mars. Il faudra des semaines pour relancer ces exportations lorsque surviendra l'arrêt des hostilités. Les sources alternatives dans le monde ne permettraient de compenser qu'un tiers des volumes perdus selon l'agence Kpler (spécialisée dans l'analyse des matières premières).

Les réserves stratégiques sont très inégales

Les pays développés d'Asie et la Chine disposent de réserves stratégiques de pétrole brut supérieures aux normes de l'Agence Internationale de l'Energie. Le Japon possède les réserves les plus importantes, estimées aujourd'hui à 254 jours de consommation. Il a déjà décidé de libérer 80 millions de barils de pétrole sur le marché, soit l'équivalent de 45 jours de consommation. La Chine avait anticipé la guerre en augmentant considérablement ses importations de brut en janvier-février 2026 (+16% par rapport à la même période de 2025). Ses réserves stratégiques et commerciales de pétrole sont estimées à 1,2 milliard de barils par l'agence Kpler, soit 200 jours de consommation. Les réserves dont dispose la Corée sont équivalentes à celles de la Chine en jours de consommation.

La situation de l'Asie du Sud-Est et de l'Asie du Sud est beaucoup plus tendue. Les réserves dont dispose l'Inde représentent environ 70 jours de consommation tandis que celles des différents pays d'Asie du Sud-Est se situent entre 30 et 60 jours.

S'agissant du GNL, le Pakistan et le Bangladesh se trouvent dans une situation catastrophique, avec un niveau de dépendance très élevé et des réserves limitées à 2-3 semaines de consommation. Pour Kpler, ces deux pays vont devoir consentir une réduction brutale de leur consommation et les rationnements ont déjà commencé.

Des conséquences économiques multiples

L'Asie du Sud est confrontée à des ruptures physiques d'approvisionnement qui touchent aussi les fertilisants et le gaz de pétrole liquéfié (butane et propane). Le Nikkei Weekly signale une série de chocs concernant l'Inde. Par exemple le risque d'un arrêt à bref délai de centaines d'usines de céramique en Inde si l'approvisionnement en propane n'est pas rétabli. La restauration, dont les cuisines fonctionnent au butane ou au propane, est menacée dans les grandes villes. Près de 20% des hôtels et restaurants ont déjà fermé leurs portes à Bombay. Les exportations indiennes de riz vers le Moyen Orient sont au point mort et les stocks s'entassent dans les ports indiens.

Le Bangladesh a fermé temporairement ses universités par anticipation sur une période de congés et le rationnement de l'essence s'organise. Le Pakistan impose également des fermetures d'écoles et des journées de télétravail dans les services. Les fonctionnaires se rendent désormais au bureau un jour sur deux par rotations. Les transferts de fonds des migrants pakistanais représentent 8% du PIB du pays. La moitié provient du Moyen Orient et se trouve désormais à risque.

Selon Chatam House, le secteur des semiconducteurs, déterminant pour les économies asiatiques, peut être touché à bref délai par des pénuries d'hélium, un gaz dont le Qatar assure 40% de l'approvisionnement mondial.

Sur le plan des prix, l'effet inflationniste de la hausse des prix du pétrole, du gaz et des produits pétroliers touche toute la planète, avec un impact plus fort sur les économies asiatiques compte tenu de leur niveau de dépendance énergétique. Le problème est moindre pour la Chine. L'économie chinoise est actuellement en déflation et elle peut s'accommoder d'un certain retour de l'inflation. Il est en revanche préoccupant ailleurs. L'emballement des prix est un risque aigu pour le Pakistan et sérieux pour l'Inde.

Il n'y a pas d'alternative crédible à un cessez le feu

Depuis l'annonce du blocage du détroit par l'Iran, une course de vitesse est engagée pour trouver des solutions, mais aucune ne paraît convaincante. L'Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis disposent de deux oléoducs destinés respectivement au port de Yanbu en Mer Rouge et au port de Fujairah dans le golfe d'Oman. Mais l'augmentation du transit par ces deux oléoducs se heurte à un potentiel limité, estimé à un maximum de 2 millions de barils/jour, soit moins de 20% des pertes d'exportation enregistrées actuellement. Par ailleurs, ni les oléoducs ni les deux ports ne sont à l'abri des attaques par l'Iran ou par les milices chiites qui lui sont liées. N'oublions pas que les Houthis du Yémen, traditionnels alliés de l'Iran, ne sont pas encore entrés en guerre.

Donald Trump multiplie les promesses d'une protection du trafic dans le détroit par les forces maritimes américaines et alliées. Il rapatrie des forces supplémentaires du Japon (2 500 Marines et plusieurs navires) et menace ses alliés européens, japonais et coréens s'ils ne coopèrent pas pour sécuriser collectivement le détroit. Mais tous les experts militaires indépendants jugent l'entreprise extrêmement coûteuse et hasardeuse. Michael Clarke, ancien Directeur Général du Royal United Services Institute de Londres et analyste militaire pour Sky news, estime qu' « il n'y aura jamais assez de navires de guerre pour accompagner l'ensemble des pétroliers qui transitent habituellement par un tel passage difficile » (avec deux canaux de circulation étroits de chacun 1,5 km de large et 160 km de long). La compagnie d'assurance Lloyd's List estime que, même avec des escortes militaires, on ne pourra pas protéger plus de 10% des volumes de trafic perdus.

L'armée iranienne dispose d'un arsenal diversifié incluant des drones aériens et sous-marins, des milliers de mines de différents types, des sous-marins et des dispositifs de brouillage GPS. Une partie de cet arsenal a été détruite mais une partie reste opérationnelle et les armes les moins coûteuses peuvent aussi être fabriquées rapidement, comme ont su le faire les soldats ukrainiens avec les drones.

Farzin Nadimi, un spécialiste des forces navales iraniennes cité par le Financial Times, estime « pratiquement certaine » l'hypothèse selon laquelle l'Iran aurait déjà disposé un certain nombre de mines sur les fonds marins du détroit, avec des dispositifs de déclenchement par câble ou par acoustique qui ne demandent qu'à être activés. Le déminage est une activité beaucoup plus longue et coûteuse que le minage, qui est l'une des « armes du pauvre » dans cette guerre asymétrique. Mais le minage ne peut pas non plus être utilisé sans retenue par l'Iran, au risque de rendre le détroit impraticable pendant des mois, de bloquer toutes les exportations de pétrole du pays et de s'aliéner les quelques alliés ou partenaires qui lui restent, en particulier la Chine. On peut donc parier sur un éventuel usage ponctuel, destiné à frapper les esprits, plutôt que sur une offensive généralisée.
L'économie iranienne ne peut pas résister indéfiniment à l'offensive des États-Unis et d'Israël. Le pouvoir en place déclare disposer de 45 jours de réserves de nourriture pour la population. Que se passera-t-il après ? Le pétrole représente 40% des ressources budgétaires du pays. Si l'Iran se lance dans une vraie politique de minage du détroit, les installations pétrolières de l'île de Kharg, jusqu'à présent épargnées par l'aviation américaine et israélienne, pourraient facilement être détruites, ce qui achèverait de mettre l'économie iranienne à genoux.

Les pays asiatiques ne veulent pas contribuer à l'exercice hasardeux de sécurisation militaire du détroit exigé par Donald Trump. Ses alliés japonais et coréen ont de bonnes chances de traîner des pieds. Ils vont en revanche exercer une pression maximale sur la Maison Blanche pour obtenir l'arrêt des hostilités à bref délai. La vision japonaise a été résumée le 12 mars dans un éditorial collectif du Japan Times : « En bref, la confusion prévaut. Les Américains ont été aveuglés par cette guerre et ils luttent pour faire face à son impact… Ce n'est absolument pas une façon de mener une guerre, de gérer des alliances ou de conserver la paix dans une région vitale. »

Par Hubert Testard

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24.03.2026 à 11:17

Guerre en Iran. L'Irak pris entre deux feux

Héloïse Wiart

Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.

Tiré d'Orient XXI.

Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».

À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »

 L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir

Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »

Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.

Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.

Bagdad sous tension

À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.

Autour de la Zone verte (1) et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.

Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.

Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.

Une unité kurde fragile

Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat (2), dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi (3) est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».

Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »

Le Rojhelat au centre des aspirations kurdes

Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.

Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun (4). Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.

Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.

L'ombre d'un soutien étatsunien

Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.

Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne (5). Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.

Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis

Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.

Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »

Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.

Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.

Notes

1- La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.

2- Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.

3- Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.

4- « Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.

5- Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.

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24.03.2026 à 11:16

La torture à double-emploi en contexte de génocide : le nouveau rapport de la rapporteure à l'ONU Francesca Albanese

Agence Média Palestine

L'agence Média Palestine a consulté le nouveau rapport “Torture et génocide” de Francesca Albanese, qui sera présenté la semaine prochaine au palais des nations à Genève.

Tiré d'Agence média Palestine.

Paru il y a près d'un mois,le dernier rapport de Francesca Albanese a été largement passé sous silence dans les médias français, qui s'employaient plutôt à commenter les polémiques mensongères lancées par le ministre des affaires étrangères Jean-Noël Barrot à l'encontre de la rapporteure spéciale à l'ONU.

C'est pourtant un document important en ce qu'il démontre, avec méthode et précision, le rôle de la torture dans le génocide, autant que celui du génocide comme forme de torture. Il sera présenté la semaine prochaine par son autrice au Palais des Nations.

Torture dans et hors de la prison

L'une des particularités de ce rapport est d'examiner le recours systématique à la torture par Israël à l'encontre des Palestiniens par des pratiques exercées en détention mais aussi hors détention, prenant donc en compte les pratiques abusives imposées aux détenu-es dans les prisons israéliennes autant que le blocus, les déplacements forcés, la famine, la destruction des hôpitaux et des habitations à Gaza et dans les territoires occupés.

Ces formes “hors prison” de torture imposent “un régime de terreur psychologique continu et omniprésent sur le territoire conçu pour briser les corps, priver un peuple de sa dignité et le chasser de ses terres”, dénonce le rapport. “Il ne s'agit pas de violence accidentelle. C'est l'architecture du colonialisme de peuplement, bâtie sur des fondations de déshumanisation et maintenue par une politique de cruauté et de torture collective”.

Albanese y pointe que depuis les débuts de la construction de l'État d'Israël et tout au long de décennies d'occupation, Israël a recouru à la violence coercitive et l'a tolérée, celle-ci constituant un élément structurel de son appareil de domination, et pointe une accélération de ces pratiques depuis le 7 octobre 2023.

Le rapport dénonce une politique encouragée par un appareil législatif, judiciaire et médiatique qui ont permis et accéléré la déshumanisation des Palestinien-nes et légitimé le recours à la torture à leur encontre, soulignant une rhétorique reprise par l'ensemble de la société israélienne, affirmant que “la torture est ainsi devenue une entreprise collective”.

Le rapport énumère également les cas de torture systématiques observés dans les prisons israéliennes, passages à tabac, privation de sommeil, famine, déshydratation, exposition au froid, humiliations, violences sexuelles, refus de soins, un ensemble de pratiques destinées à briser les corps et les esprits.

Cette violence est permise, défendue et encouragée, comme a pu le démontrer l'Agence Média Palestine dans cet article sur l'abandon des charges pour viol à l'encontre de soldats israélien, ou celui-ci sur une visite proposée comme “safari” d'une prison israélienne.

La torture à double-emploi en contexte de génocide

Francesca Albanese démontre, dans son rapport, que la torture peut s'entendre comme un outil à double emploi, dans le contexte du génocide actuellement mené par ISraël à l'encotre des Palestinien-nes : la torture comme outil de génocide, et le génocide comme forme de torture.

“En effaçant le statut fondamental de la victime en tant qu'être humain, la torture agit comme un archétype d'exclusion de la communauté humaine et anéantit le sujet”, explique Albanese, qui décrit la bande de Gaza transformée par l'agression israélienne en un “vaste camp de torture” sans possibilité de mise à l'abri.

Outre les meurtres et les déplacements forcés à grande échelle, la rapporteure des droits pointe l'impact psychologique de ces pratiques sur l'ensemble de la population palestinienne, et la pratique israélienne d'effacement culturel comme une forme de torture, une attaque au sentiment d'identité, d'appartenance et de continuité.

“La force des rapports de Francesca Albanese”, commente Johann Soufi sur son compte X, “est de relier toutes les pièces du puzzle : meurtres, torture, famine, destructions massives, violences sexuelles, terreur permanente. Pris ensemble, ces actes confirment l'intention génocidaire déjà relevée dans ses précédents rapports.”

C'est en effet l'analyse cumulative des éléments cités qui permet de contrer une approche fragmentée qui a historiquement favorisé l'impunité. En considérant le génocide comme “envirronnement de torture”, Albanese décrit une structure cohérente de punition collective, où les Palestinien-nes sont collectivement soumis-es à des souffrances physiques et psychiques massives, plutôt que des excès isolés ou des défaillances en matière de sécurité.

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24.03.2026 à 11:16

L'expansion des colonies israéliennes provoque des déplacements massifs en Cisjordanie – Rapport de l'ONU

Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme

GENÈVE – Le gouvernement israélien a accéléré l'expansion illégale des colonies et l'annexion de vastes portions de la Cisjordanie occupée, y compris Jérusalem-Est, provoquant le déplacement forcé de plus de 36 000 Palestiniens dans un contexte de recrudescence de la violence de la part des forces de sécurité israéliennes et des colons, selon un rapport du Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l'homme.

Tiré de France-Palestine Solidarité.

>> Lire le rapport complet « Colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé, y compris Jérusalem-Est, et dans le Golan syrien occupé » (en anglais)

Ce rapport, qui couvre la période de 12 mois allant jusqu'au 31 octobre 2025, recense 1 732 incidents de violence commis par des colons ayant entraîné des blessés ou des dégâts matériels, contre 1 400 au cours de la période précédente. Cela inclut le harcèlement incessant, l'intimidation et la destruction de maisons et de terres agricoles.

« La violence des colons s'est poursuivie de manière coordonnée, stratégique et largement impunie, les autorités israéliennes jouant un rôle central dans la direction, la participation ou la facilitation de ces agissements », indique le rapport, rendant difficile la distinction entre la violence de l'État et celle des colons. L'impunité persistante et généralisée « facilite et encourage la violence et le harcèlement à l'encontre des Palestiniens », ajoute-t-il.

En octobre dernier, au moment de la récolte des olives, le rapport a recensé 42 attaques de colons ayant blessé 131 Palestiniens, dont 14 femmes et un garçon, soit le nombre le plus élevé enregistré en un seul mois depuis 2006. Les attaques quotidiennes menées par des colons armés, des soldats et des « colons-soldats » – dont beaucoup ont été armés, équipés et formés par les autorités de l'État –, ainsi que la fermeture de nouvelles terres aux propriétaires fonciers et aux récoltants palestiniens, ont fait de la saison 2025 la pire depuis des décennies.

Dans certains cas, le rapport a constaté que des actes de violence sexiste ont été le déclencheur final du déplacement. D'autres attaques ont entraîné la séparation des familles, les femmes et les enfants étant contraints de partir, tandis que les membres masculins de la famille restaient sur place pour tenter de conserver la possession des terres et des biens.

« Les déplacements en Cisjordanie occupée, qui coïncident avec les déplacements massifs de Palestiniens à Gaza, perpétrés par l'armée israélienne, semblent indiquer une politique israélienne concertée de transfert forcé de masse sur l'ensemble du territoire occupé, visant à un déplacement permanent, ce qui soulève des inquiétudes quant à un nettoyage ethnique », indique le rapport.

Il a souligné le risque accru de déplacement auquel sont confrontés des milliers de Palestiniens issus des communautés bédouines situées au nord-est de Jérusalem-Est en raison de l'avancement des plans de colonisation, ajoutant que le transfert illégal de personnes protégées constitue un crime de guerre au sens de la quatrième Convention de Genève. Le rapport note que de tels actes peuvent engager la responsabilité pénale individuelle des fonctionnaires qui y participent et, dans certaines circonstances, peuvent également constituer un crime contre l'humanité.

Le rapport conclut également que le transfert de pouvoir de l'armée israélienne aux autorités civiles, les mesures visant à confisquer des terres palestiniennes pour l'expansion des colonies, ainsi que d'autres politiques et pratiques discriminatoires « ont constitué un régime institutionnalisé de discrimination, d'oppression et de violence systématiques de la part d'Israël à l'encontre des Palestiniens », violant l'interdiction de la ségrégation raciale et de l'apartheid prévue par le droit international.

Le rapport souligne la promotion ou l'approbation par les autorités israéliennes de 36 973 logements dans les colonies de Jérusalem-Est occupée et d'environ 27 200 dans le reste de la Cisjordanie. Un nombre sans précédent de 84 nouvelles avant-postes a également été établi au cours de la période couverte par le rapport. Le rapport note également l'expansion de l'activité de colonisation dans la zone B de la Cisjordanie occupée, qui relève de la juridiction de l'Autorité palestinienne conformément aux accords d'Oslo.

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l'homme, Volker Türk, appelle Israël à cesser immédiatement et complètement la création et l'expansion des colonies, à évacuer tous les colons et à mettre fin à l'occupation du territoire palestinien. Israël doit également permettre le retour des Palestiniens déplacés et mettre fin à toutes les pratiques de confiscation de terres, d'expulsions forcées et de démolitions de maisons.

Traduction : AFPS

Photo : Les colonies en Cisjordanie et à Jérusalem-Est ont été établies et sont maintenues en violation du droit international © Nations Unies Genève

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24.03.2026 à 11:15

Isolation non, protection : l'économie de guerre super-spartiate d'Israël

Ahmed Alqarout

En septembre 2025, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a exhorté les Israélien.nes à se préparer à un isolement international croissant en transformant le pays en une « Super Sparte » du Moyen-Orient — un pays plus militarisé, économiquement autonome et capable de soutenir un conflit prolongé malgré une pression extérieure croissante. En effet, depuis octobre 2023, les dirigeant.es israélien.nes ont articulé – et commencé à mettre en œuvre de manière sélective – un virage vers une plus grande autonomie stratégique, visant à développer une économie de guerre résistante aux sanctions.

Tiré d'Agence média Palestine.

Cette note d'orientation replace ces développements dans le cadre de ce qu'elle qualifie de doctrine émergente de la « Super-Sparta ». Tel qu'il est employé ici, le terme dépasse la simple rhétorique politique pour décrire un projet politico-économique institutionnel structuré autour d'une mobilisation nationale permanente, d'une doctrine de guerre préventive et d'une expansion accélérée de l'industrie de défense. Ce changement s'opère dans un contexte d' attaques militaires répétées des États-Unis et d'Israël contre l'Iran, illustrant comment l'économie de guerre mobilisée fonctionne dans la pratique pour consolider l'impunité et diluer la responsabilité. Pourtant, alors même que l'État sioniste promeut un programme d'autosuffisance, cette trajectoire ne reflète pas un consensus national consolidé et est marquée par des tensions institutionnelles qui exposent des vulnérabilités structurelles.

En conséquence, plutôt que de viser une autarcie totale (autosuffisance économique nationale), l'économie de guerre d'Israël semble se consolider en un modèle hybride combinant substitution nationale et intégration mondiale stratégique. Cette configuration répartit le risque à travers des réseaux transnationaux plutôt que de le concentrer au sein d'un canal unique susceptible de faire l'objet de sanctions. Le premier pilier de cette stratégie se concentre sur l'expansion des capacités de production nationales dans les secteurs critiques de la défense, tandis que le second approfondit l'intégration transnationale afin de disperser les vulnérabilités à travers des réseaux diversifiés, et souvent résistants aux sanctions. Dans ce contexte, l'auteur soutient que les instruments traditionnels de la responsabilité internationale — en particulier les embargos fragmentés ou appliqués de manière incohérente — perdent de leur efficacité, soulignant la nécessité de stratégies ciblant l'infrastructure matérielle et les nœuds de dépendance qui soutiennent l'économie israélienne.

La quête de l'autarcie stratégique

La doctrine « Super-Sparta » s'est traduite par des propositions politiques centrées sur la « souveraineté industrielle », bien que leur mise en œuvre reste inégale et contestée sur le plan institutionnel. L'articulation la plus formelle de cette autonomie stratégique figure dans le rapport de la Commission Nagel, présenté en janvier 2025, qui préconise une expansion de la production nationale d'armement essentiel afin de réduire la dépendance vis-à-vis des fournisseurs étrangers. Ce pivot industriel s'accompagne d'un changement doctrinal vers une posture d'« attaque proactive et préventive ». Pour soutenir cette transition, la commission a recommandé une augmentation substantielle des dépenses de défense — allant de 36 à 74 milliards de dollars supplémentaires au cours de la prochaine décennie. Parmi les priorités clés figure l'expansion à grande échelle des stocks de munitions afin d'atteindre l'indépendance en matière de production d'ici 2034.

En septembre 2025, le ministère de la Défense (MoD) a créé une Direction nationale de l'armement afin de centraliser les achats, d'accélérer les chaînes d'approvisionnement nationales et de faire progresser le développement d'armes de précision et de drones. Les responsables israélien.nes ont fait état d'une augmentation de la capacité de production locale pour plusieurs types de munitions, notamment les bombes lourdes larguées par voie aérienne, ainsi que de nouvelles installations pour les explosifs et les matières premières critiques, et d'une expansion de la fabrication de munitions. Cette expansion est soutenue par des programmes de subventions et d'incitations ciblant les technologies de défense et à double usage.

Le MoD s'est imposé comme le principal moteur institutionnel de cette stratégie d'innovation en matière de défense en temps de guerre. Rien qu'en 2024, il a passé des contrats avec plus de 80 start-ups — un chiffre bien supérieur aux niveaux d'avant-guerre —, injectant près de 255 millions de dollars par le biais de canaux d'approvisionnement accélérés. Ces contrats fonctionnent comme des subventions implicites, finançant la recherche et le développement à un stade précoce tout en garantissant la demande, en réduisant le risque commercial et en signalant la crédibilité aux investisseurs privés. Les investissements se sont concentrés sur des secteurs stratégiques tels que les drones, l'intelligence artificielle et les systèmes autonomes.

Des mécanismes de financement parallèles ont également été mobilisés par l'intermédiaire de l'Autorité israélienne pour l'innovation (IIA). Son programme d'incitation pour les entreprises en phase de démarrage offre des subventions pouvant atteindre 2,7 millions de dollars, couvrant jusqu'à la moitié des budgets approuvés et remboursables par le biais de redevances une fois les ventes réalisées. Comme ces subventions n'obligent pas les entreprises à céder des parts, elles canalisent les fonds vers des technologies de défense et à double usage à cycle long.

En outre, le gouvernement israélien a relancé le modèle Yozma par le biais d'une initiative « Yozma 2.0 », engageant des capitaux publics dans des fonds de capital-risque sur la base d'un abondement de 30 %. Bien que conçue comme une vaste mesure de stimulation de l'innovation, les priorités en temps de guerre ont orienté des investissements substantiels vers des technologies de pointe liées à la sécurité. Le fonds de démarrage élargi de l'IIA — qui distribue désormais environ 135 millions de dollars par an — renforce encore davantage le pipeline d'innovation. Collectivement, ces instruments intègrent les priorités de défense au sein de l'écosystème national d'innovation d'Israël.

Au-delà de l'industrie, la volonté d'Israël d'atteindre l'autarcie stratégique s'est étendue à la militarisation de la société. Alors que la pénurie de main-d'œuvre s'intensifie dans le contexte d'une guerre expansionniste sur plusieurs fronts, un arrêt de la Cour suprême israélienne du 25 juin 2024 a mis fin aux exemptions légales pour les étudiants ultra-orthodoxes des yeshivas, dans le but d'élargir le vivier de recrutement. Des avis de conscription massive ont suivi, dont 54 000 en juillet 2025. Cette mesure a déstabilisé les coalitions au pouvoir et mis en évidence les tensions entre les besoins en effectifs militaires et la stabilité politique, tandis que les niveaux de recrutement restent inférieurs aux objectifs opérationnels.

La pénurie de main-d'œuvre civile s'est également aggravée, en particulier à la suite de la révocation à grande échelle des permis de travail palestiniens. Les efforts visant à remplacer cette main-d'œuvre par de la main-d'œuvre étrangère venue d'Inde, du Sri Lanka et de Chine ont peiné à répondre à la demande, ce qui a fait grimper les coûts et ralenti la production. L'abandon de la main-d'œuvre palestinienne reflète la volonté coloniale des colons d'expulser la population indigène de ses terres et un modèle d'emploi axé sur la sécurité qui privilégie la contrôlabilité plutôt que l'efficacité économique. Cette politique coloniale institutionnalise un régime de main-d'œuvre ségrégué, conforme à l'architecture plus large du régime d'apartheid militarisé d'Israël.

Limites et contraintes de la doctrine

La doctrine « Super-Sparta » n'est pas un consensus national consolidé, mais plutôt un projet politico-économique contesté, marqué par des fractures internes susceptibles de s'aggraver. Le cadre de Nagel a déjà suscité des critiques quant à sa cohérence stratégique, sa faisabilité budgétaire et sa responsabilité institutionnelle. Si le rapport présente un vaste programme d'expansion industrielle, il n'établit pas de stratégie politique ou opérationnelle pleinement intégrée. Les mécanismes de financement restent flous, les augmentations budgétaires proposées ne s'appuyant pas sur un modèle de recettes crédible.

Ces défis sont aggravés par une fragmentation plus large de la gouvernance. Des chercheurs ont identifié des limites persistantes dans la capacité d'Israël à mener une politique stratégique durable, notamment une faible coordination interministérielle et des lacunes dans la mise en œuvre. En tant qu'organe consultatif, la Commission Nagel ne dispose pas d'un pouvoir d'exécution formel, ce qui rend ses recommandations subordonnées à leur adoption politique au sein d'un système de coalition fragmenté. Parallèlement, des contraintes matérielles — notamment les dépendances vis-à-vis des chaînes d'approvisionnement, la pénurie de main-d'œuvre qualifiée et l'accès aux matières premières essentielles — compliquent la mise en œuvre. Israël reste également dépendant des chaînes d'approvisionnement mondiales pour les semi-conducteurs, les composites avancés et les systèmes de propulsion, ce qui souligne les limites structurelles de la poursuite d'une autarcie totale.

Le rapport aborde par ailleurs de manière limitée les défis liés à la main-d'œuvre ou la répartition inégale des obligations de service militaire, en particulier au sein des communautés ultra-orthodoxes — des omissions qui affaiblissent la viabilité à long terme de la main-d'œuvre. Prises dans leur ensemble, ces lacunes mettent en évidence les tensions croissantes entre l'ambition stratégique et les contraintes matérielles auxquelles se heurte la quête d'indépendance industrielle du régime israélien. Elles clarifient également la distinction entre le discours « Super-Sparta » et la réalité, indiquant que le modèle émergent n'est pas une autarcie totale, mais une forme limitée d'autonomie stratégique façonnée par un réalignement mondial persistant visant à renforcer la résilience face aux sanctions.

Réalignement géopolitique : une stratégie d'atténuation des sanctions

Il est significatif que ces contraintes en matière de gouvernance, de main-d'œuvre et de chaîne d'approvisionnement contribuent à expliquer pourquoi la quête d'autonomie stratégique d'Israël a pris une forme hybride. L'indépendance industrielle totale restant hors de portée, le régime israélien a mis en œuvre une stratégie parallèle : approfondir l'intégration avec les réseaux de défense transnationaux et les partenaires autoritaires afin d'atténuer les vulnérabilités et de compliquer l'application des embargos. Ce réalignement géopolitique constitue le deuxième pilier, plus discret, de la doctrine « Super-Sparta » : l'isolation par l'imbrication plutôt que par l'isolement.

La pression des sanctions s'est accrue à mesure que la mobilisation mondiale s'intensifiait en réponse au génocide de Gaza. Par exemple, l'Espagne, la Turquie, l'Allemagne et l'Italie ont toutes introduit diverses formes de restrictions commerciales et d'armement, signalant un risque croissant pour la réputation et la réglementation d'Israël. Pourtant, l'application reste inégale et fragmentée, affaiblie par des failles, des exemptions et des retraits de politique. Exploitant ces lacunes dans l'application, le régime israélien a cherché à se protéger des sanctions plutôt qu'à s'isoler, tout en continuant à prôner l'autosuffisance.

Comme l'a documenté la rapporteuse spéciale des Nations unies Francesca Albanese dans son rapport de 2025, l'État israélien est passé d'une « économie d'occupation » à une « économie de génocide », soutenue par de denses réseaux d'acteur.rices corporatif.ves mondiaux et nationaux. Le rapport identifie plus de 45 entreprises comme étant au cœur de cette économie politique, notamment des fabricants d'armes, des entreprises technologiques, des sociétés de construction, des industries extractives, des institutions financières et des universités. Cette infrastructure d'entreprises intègre l'économie de guerre israélienne dans les circuits transnationaux de la finance, de la production et du développement technologique, diffusant ainsi la vulnérabilité et les risques à travers des réseaux mondiaux plutôt que de les concentrer au sein d'un seul canal susceptible de faire l'objet de sanctions.

Le secteur de la défense israélien reste également profondément ancré dans les réseaux de production mondiaux. De grandes entreprises telles que Elbit Systems et Israel Aerospace Industries dépendent fortement des exportations, des coentreprises et du co-développement avec des partenaires étrangers. L'expansion des écosystèmes de production conjointe — couvrant la défense antimissile, les systèmes cybernétiques et l'intelligence artificielle — renforce l'intégration des entreprises israéliennes au sein des marchés de défense transnationaux, compliquant la faisabilité et l'application des régimes d'embargo. Les accords de coproduction, tels que la ligne d'intercepteurs RTX–Rafael Tamir en Arkansas, illustrent comment Israël gère ses dépendances en matière de fabrication offshore par le biais d'une intégration stratégique.

Des mécanismes plus directs de contournement des sanctions complètent la diffusion structurelle de la production de défense et de l'écosystème technologique d'Israël à travers les réseaux mondiaux. Cela inclut la manière dont les marchés publics de défense israéliens ont recouru à des courtiers tiers et à des réseaux mondiaux de distributeurs pour s'approvisionner en composants soumis à des restrictions, souvent à des prix élevés. De telles pratiques soulignent que l'isolation fonctionne non seulement par la substitution, mais aussi par des efforts actifs visant à saper l'application des embargos. Dans cette optique, Israël a poursuivi une stratégie de réalignement géopolitique, renforçant ses liens avec un bloc de régimes de droite, ethno-nationalistes et autoritaires moins sensibles aux pressions fondées sur les droits de l'homme et au respect du droit international.

Le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe intègre Israël dans des réseaux à long terme d'infrastructures, de logistique et de technologie conçus pour approfondir les liens économiques et géopolitiques. L'Inde est devenue un partenaire clé et le plus gros client d'armes d'Israël, une relation renforcée par un traité bilatéral d'investissement signé en septembre 2025. La Hongrie est également devenue un important partenaire industriel européen, tandis que l'Azerbaïdjan fournit de l'énergie et importe des armes israéliennes. Les exportations d'armes vers les États signataires des Accords d'Abraham (Émirats arabes unis, Bahreïn et Maroc) ont également bondi, passant de 3 % des exportations de défense d'Israël en 2023 à 12 % en 2024, renforçant ainsi ce réalignement régional.

Le régime israélien a également externalisé ses infrastructures logistiques dans le cadre d'une stratégie de couverture maritime visant à atténuer les risques d'escalade des sanctions, d'interdiction de transport maritime et de perturbation de l'approvisionnement en temps de guerre. Afin de réduire sa dépendance vis-à-vis des ports nationaux vulnérables au blocus, aux grèves ou aux attaques de missiles, Israël a délocalisé ses opérations logistiques critiques. Cela inclut l'offre d'Israeli Shipyards Ltd. visant à acquérir une participation majoritaire dans le port grec de Lavrion, afin d'établir une plaque tournante méditerranéenne de transbordement et d'entreposage capable de remplacer Haïfa et Ashdod — deux ports qui ont subi des perturbations opérationnelles répétées pendant la guerre.

La reconnaissance du Somaliland par Israël en décembre 2025 reflète de la même manière une logique de positionnement maritime. Situé près du goulet d'étranglement de Bab al-Mandab, au large des côtes du Yémen, le Somaliland offre un point d'ancrage potentiel pour la surveillance, la coordination logistique et la protection des routes maritimes face aux perturbations liées aux Houthis en mer Rouge. Ces initiatives reflètent une stratégie hybride d'isolation plutôt que d'autarcie totale ou d'autonomie complète, associant la production nationale dans les industries de guerre clés à la répartition géographique des opérations logistiques sur des juridictions externes. Cette approche produit une isolation à plusieurs niveaux : elle réduit l'exposition directe aux sanctions tout en répartissant la vulnérabilité sur plusieurs juridictions et corridors d'approvisionnement.

L'isolation d'Israël est encore renforcée par une intégration profonde de son industrie de défense avec les marchés européens. L'UE reste le principal partenaire commercial d'Israël, notamment grâce à la coopération en matière de recherche, aux échanges technologiques et aux cadres de développement conjoint d'armes. Avant la guerre actuelle, les entreprises de défense israéliennes avaient établi des collaborations profondes et en pleine expansion avec les marchés européens. Des coentreprises telles que le programme de missiles EuroSpike — associant Rafael Advanced Defense Systems à des fabricants allemands de matériel de défense — illustrent l'étendue de l'imbrication des coproductions. De même, les partenariats entre le groupe français Safran (via sa filiale Sagem Defence) et Elbit Systems pour la production de drones militaires, ainsi que l'acquisition par Israel Aerospace Industries de la société grecque Intracom Defense, offrent aux entreprises israéliennes un accès direct aux ressources du Fonds européen de défense et aux circuits d'approvisionnement. Ces relations industrielles étroitement imbriquées génèrent une résistance institutionnelle à l'application de l'embargo, car les fabricants, les investisseurs et les gouvernements européens restent matériellement impliqués dans les chaînes d'approvisionnement de la défense israélienne.

En complément de ces stratégies géopolitiques de couverture, les cadres législatifs et réglementaires américains offrent à Israël une protection supplémentaire contre l'application du BDS. L'abrogation par le président américain Donald Trump du Mémorandum sur la sécurité nationale n° 20 en février 2025 a affaibli les conditions humanitaires régissant les transferts d'armes américains en supprimant les obligations de déclaration et de garantie liées au respect du droit international humanitaire. Parallèlement, la législation américaine anti-boycott et les restrictions en matière de marchés publics au niveau des États continuent de pénaliser la participation des entreprises aux campagnes de boycott ou de sanctions, limitant ainsi la conformité du secteur privé aux campagnes de pression internationales.

En outre, les discussions actuelles concernant la suppression progressive du programme américain de financement militaire étranger (FMF) doivent être comprises moins comme un pas vers l'indépendance stratégique d'Israël que comme une restructuration des mécanismes d'aide. Les débats politiques et les propositions des groupes de réflexion liés aux négociations sur le prochain protocole d'accord de sécurité entre les États-Unis et Israël ont exploré la possibilité de réorienter une partie de l'aide annuelle existante de 3,8 milliards de dollars vers des programmes élargis de développement conjoint et de coproduction financés par des crédits du département américain de la Défense plutôt que par les subventions traditionnelles du FMF. Cette réorientation permettrait à Israël de maintenir — voire d'augmenter — ses importations annuelles d'armes tout en réduisant les mécanismes de contrôle historiquement liés à l'aide militaire directe des États-Unis, institutionnalisant ainsi un partenariat de défense moins conditionnel et plus profondément ancré.

Défier l'isolement

La doctrine « Super-Sparta » d'Israël s'articule autour de deux stratégies complémentaires : la substitution nationale dans la production de défense critique et l'imbrication stratégique au sein de réseaux transnationaux. Comme démontré, les charges fiscales, les pénuries de main-d'œuvre et les dépendances vis-à-vis de la chaîne d'approvisionnement limitent la portée de la première stratégie, tandis que les enchevêtrements de coproduction et le réalignement géopolitique favorisent la seconde. Cette double configuration permet à l'économie de guerre d'Israël d'absorber la pression des sanctions par la diversification plutôt que par l'isolement — en déplaçant les dépendances, en acheminant les achats et en tirant parti de l'intégration des États partenaires pour soutenir les opérations militaires sous des contraintes diplomatiques.

Pour contrer cette stratégie, la pression doit se concentrer sur les nœuds de dépendance qui restent les plus résistants à la substitution, tout en s'adaptant aux efforts parallèles d'Israël pour les réacheminer et les diffuser.

L'enchaînement des actions est crucial : une économie de guerre résistante aux sanctions ne peut être consolidée du jour au lendemain. À court terme, la priorité est de cibler les dépendances externes qui ne peuvent être remplacées rapidement. À moyen terme, l'attention devrait se porter sur les intrants industriels, les systèmes technologiques et l'infrastructure financière qui soutiennent et permettent la mise en œuvre des atrocités du régime israélien. À long terme, la tâche stratégique consiste à empêcher que les processus d'isolation ne se transforment en normalisation, en construisant des coalitions durables pour faire respecter les sanctions et en institutionnalisant des régimes de responsabilité juridique.

Recommandations

Réorienter les stratégies de responsabilisation vers des leviers concrets – plutôt que vers un isolement symbolique – sera essentiel pour contester l'infrastructure qui soutient l'économie de guerre d'Israël. Les recommandations suivantes s'adressent à des groupes d'acteur.rices distincts mais complémentaires.

Société civile et mouvements de base

Comme la production de guerre intérieure d'Israël reste tributaire d'infrastructures logistiques et de services transnationales, la pression de la société civile est la plus efficace là où les chaînes d'approvisionnement dépendent d'acteur.rices et d'infrastructures externes.

Les acteur.rices de base devraient maintenir les boycotts de consommateurs tout en élargissant les campagnes ciblant la logistique militaire et les réseaux de production à double usage. Les chaînes d'approvisionnement maritimes restent un point de pression critique. Les perturbations récentes — notamment les interdictions en mer Rouge menées par le Yémen et les actions des dockers européens, telles que le blocage par la CGT française de composants de munitions à Marseille-Fos et l'arrêt par les dockers italiens des expéditions d'acier de qualité militaire à Gênes — démontrent que les syndicats peuvent imposer des coûts matériels directs malgré les revendications d'autonomie stratégique. L'élargissement des alliances de dockers dans des ports tels que Gênes, Le Pirée, Marseille et Ravenne peut transformer des arrêts ponctuels en perturbations transnationales durables.

Les campagnes devraient également cibler les infrastructures logistiques et de certification qui sous-tendent le commerce maritime — notamment les assureurs, les sociétés de classification, les transitaires et les prestataires de services portuaires — afin d'accroître l'exposition au risque commercial des cargaisons militaires à destination d'Israël.

L'organisation du secteur technologique représente un deuxième vecteur d'influence. L'écosystème d'innovation de défense d'Israël reste profondément ancré dans l'infrastructure cloud mondiale, les services d'IA et les plateformes de traitement des données. Des campagnes telles que No Tech for Apartheid montrent comment l'organisation des travailleurs, les difficultés d'approvisionnement et la pression des actionnaires peuvent perturber ces dépendances en matière de services. La pression devrait également se concentrer sur les infrastructures physiques permettant le fonctionnement des systèmes de guerre numérique — centres de données, fermes de serveurs et filiales à l'étranger qui ancrent les entreprises israéliennes au sein d'écosystèmes d'approvisionnement étrangers.

Gouvernements nationaux et organismes de réglementation

Si Israël a développé sa production nationale de défense, il reste dépendant des intrants importés, des écosystèmes de services et de la permissivité des réglementations des États partenaires. L'action gouvernementale est donc plus efficace lorsqu'elle cible les facilitateurs externes de la substitution industrielle.

Les États favorables aux cadres de responsabilité devraient donner la priorité aux contrôles à l'exportation des composants à double usage — notamment les précurseurs énergétiques, les matériaux rares, les capteurs, les systèmes de propulsion et les technologies de guidage — tout en renforçant la répression contre le réétiquetage, le transbordement et les achats par l'intermédiaire de courtiers.

Les agences de régulation devraient étendre les exigences de diligence raisonnable et de divulgation aux assureurs, financiers, intermédiaires logistiques et organismes de certification qui desservent les chaînes d'approvisionnement de l'industrie de la défense. L'application des normes de risque du droit international humanitaire au sein des régimes d'octroi de licences d'exportation peut restreindre davantage les expéditions lorsqu'il existe un risque crédible d'utilisation abusive.

Les gouvernements devraient également restreindre les marchés publics, les partenariats de recherche et les accords de licence technologique impliquant des entreprises concernées, y compris les filiales et les coentreprises implantées sur leur territoire. Les cadres de contrôle parlementaire et de recours judiciaires peuvent limiter la participation, facilitée par l'État, aux réseaux transnationaux de production de défense.

Coalitions du Sud et plateformes intergouvernementales

Le modèle d'isolation hybride d'Israël repose sur le détournement du commerce, de la logistique et des achats vers des juridictions permissives. Une action coordonnée des pays du Sud peut donc combler les lacunes d'application laissées par les embargos occidentaux fragmentés.

Les coalitions des pays du Sud disposent d'un levier d'action significatif grâce à l'application coordonnée des embargos, au déni logistique et aux contrôles des matières premières. Les engagements issus du Groupe de La Haye et de la réunion ministérielle de Bogotá convoquée par la Colombie et l'Afrique du Sud constituent un noyau politique pour la coordination opérationnelle et devraient être institutionnalisés sous forme de plateformes de partage de renseignements, de mécanismes de coordination douanière et de cadres synchronisés de déni portuaire.

La mise en place d'unités chargées de l'application de l'embargo et de la surveillance des contournements, capables de cartographier les pratiques de réétiquetage, les couloirs de transbordement et les réseaux d'approvisionnement « gris », permettrait aux États participants de perturber de manière préventive les flux d'approvisionnement.

Les exportations d'énergie et de matières premières offrent un levier supplémentaire. Des précédents tels que la suspension des exportations de pétrole brut par le Brésil et la suspension des exportations de charbon par la Colombie illustrent comment les matières premières stratégiques peuvent servir d'outils de contrainte concrets lorsqu'elles font l'objet d'une coordination multilatérale.

Institutions financières et multilatérales

Même si Israël développe sa production nationale, son économie de guerre reste ancrée dans les systèmes transnationaux de financement, d'assurance et de capital d'innovation. Le levier financier est donc essentiel pour briser cet isolement.

Les banques de développement, les fonds souverains et les institutions financières régionales devraient subordonner leurs investissements, leurs garanties de crédit et leurs services financiers au respect du droit international humanitaire. Un contrôle accru du capital-risque, des subventions à l'innovation et des filières de financement des technologies à double usage peut limiter l'expansion de l'industrie de défense au niveau de la recherche et du développement.

La restriction de l'accès aux marchés des capitaux et aux services financiers pour les entreprises impliquées de manière significative dans la production militaire permettrait simultanément d'amplifier la pression sur les secteurs de la production et de la logistique. Les initiatives de dédollarisation émergentes des BRICS offrent des voies supplémentaires pour mettre en œuvre des restrictions financières ciblées indépendamment des contraintes réglementaires américaines.

Traduction pour l'Agence Média Palestine : L.D

Source : Al-Shabaka

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24.03.2026 à 11:13

Sur l'arbitraire et la politique de terreur en Cisjordanie occupée

Ludivine Bantigny

Exactions, expulsions, meurtres d'enfants, exécutions sommaires : en Cisjordanie, Israël se livre à un nettoyage ethnique de plus en plus oppressant. Tout est fait, par la terreur, pour que les Palestiniens quittent leur terre. J'étais en Cisjordanie occupée fin février, alors que la guerre de Trump et Netanyahou commençait. Témoignage et appel concret à la solidarité.

Tiré du blogue de l'autrice.

Fin février, alors que la guerre de Trump et Netanyahou commençait, j'étais en Cisjordanie occupée. Ce petit texte vise à décrire la colonisation de plus en plus violente et meurtrière : des enfants battus, des enfants morts ; exactions, expulsions, exécutions sommaires… Une véritable politique de terreur, qui ne cesse de s'accélérer et de se brutaliser.

Dès qu'on arrive en Cisjordanie, on éprouve toujours le sentiment oppressant de l'arbitraire le plus total et de la violence quotidienne, obsédante, harcelante. Dans le village où je logeais, près d'Hébron, un enfant venait d'être violemment battu par des colons armés de bâtons, et masqués. L'arbitraire est incessant : on ne peut jamais savoir si on va pouvoir aller d'un village à l'autre, parce qu'il y a partout des postes militaires de l'armée d'occupation, avec miradors et barrages, fermés sans horaire, sans raison, avec la pure et simple volonté de brimer et d'intimider. Il y a tant de routes en Cisjordanie occupée où les Palestiniens ne peuvent pas circuler. Du jour au lendemain, l'occupant décide que tel territoire devient zone militaire, et c'est terminé : même quand on y a une parcelle de terre depuis des générations, on ne peut plus y accéder.

La colonisation s'étend de manière vertigineuse. Par la brutalité totale. Des colons installent d'abord des caravanes, l'armée empêche tout accès, tire sans hésiter quand on s'approche. Là où je vais habituellement, les colonies ont progressé et encerclent les villages. Un paysan âgé a été battu violemment simplement parce qu'il voulait se rendre sur sa parcelle de terre, une vigne qu'il cultive depuis des décennies. Dans ce cas, il n'y a plus aucun recours possible. L'armée valide. Les procureurs appelés par des avocats solidaires se taisent.

Les dernières mesures prises par la Knesset intensifient encore le processus d'une colonisation démesurée : les colons pourront s'installer sur des terres quand les Palestiniens ne peuvent pas prouver par les anciens cadastres qu'elles leur appartiennent. Une catastrophe. Mais même sans cette législation, l'installation des colons n'a plus aucune limite. Dans la vallée de Jourdain, c'est particulièrement catastrophique puisqu'ils se sont emparés de toutes les bonnes terres, en particulier des palmeraies, où ils implantent leurs sites agro-industriels.

Israël, avec ses colons, se livre à un nettoyage ethnique de plus en plus oppressant. Tout est fait, de manière acharnée, pour que les Palestiniens quittent leur terre. Rien qu'en janvier, 700 personnes ont quitté leurs maisons. On estime qu'il y a désormais plus de 750 000 colons.

Le dernier rapport de l'ONU sur la situation des droits humains dans les territoires occupés est accablant : « Israël met désormais en péril l'existence même du peuple palestinien en Palestine ». Il s'agit d'« effacer » les Palestiniens de leur terre.

Il y a quelques jours, un frère et une sœur de 5 et 7 ans ont été tués à Tammun. En Cisjordanie, 65 enfants ont été tués en un an, par les colons ou l'armée d'occupation. En moyenne un enfant chaque semaine. Les colons qui s'auto-désignent comme les « Jeunes des collines », un collectif suprémaciste, sont fiers de blesser ou tuer « des Arabes ». Ils brandissent sur vidéos les trophées de leurs « exploits » meurtriers. Dans une pratique de harcèlement atroce. La situation est tellement horrible, en parallèle du génocide qui se déploie à Gaza, que même d'anciens hauts gradés de l'armée israélienne viennent de dénoncer ce qu'ils nomment eux-mêmes des pogroms, et un quotidien terrifiant. Vendanges et cueillette du raisin se pratiquent dans la terreur. À Sinjil il y a quelques mois, un enfant de 14 ans a été tué par les soldats de l'armée occupante. Lors des dernières récoltes on a recensé 150 attaques dans 80 villages, 4000 arbres arrachés. Le nettoyage ethnique se poursuit : 36 000 personnes ont été expulsées en un an, les destructions sont méthodiques, les intimidations se mènent par drones et surveillance biométrique, le bétail est tué, les récoltes piétinées et les maisons incendiées. Avec la guerre, la situation a encore empiré : routes fermées, couvre-feu à 16H, militarisation renforcée… Mais la résistance persiste.

Si vous voulez aider les Palestiniennes et Palestiniens, il y a de nombreux moyens : se rapprocher des organisations, participer activement à la campagne BDS, aider les coopératives paysannes. Avec ce lien sûr, via l'Association France Palestine Solidarité, notamment pour aider la magnifique coopérative Al Sanabel, qui produit du jus de raisin. Un exemple de soutien concret et de solidarité.

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24.03.2026 à 02:10

Des étudiants en grève contre le sous-financement, les suppressions d'emplois

Comité de Montreal

Ce matin, plus d'une centaine d'étudiants du Cégep de Saint-Laurent ont occupé le pavillon principal de l'établissement après que la direction est revenue sur un accord initial conclu lors des… Source

24.03.2026 à 01:00

Habermas, l'Allemagne et Israël : penser avec Habermas contre Habermas

Pierre Leyraud

Le 15 novembre 2023, Habermas a cosigné une lettre au sujet de l'Allemagne, Israël et les Juifs dans laquelle ils exprime des positions totalement en contradiction avec sa philosophie politique et morale.

Tiré du blogue d'Irène Doiron.
.

En 1953, le jeune Jürgen Habermas avait 24 ans et publiait dans le Frankfurter Allgemeine Zeitung un article qui ne passait pas inaperçu et qui s'intitulait : « Penser avec Heidegger contre Heidegger ». Dans cet article, il soulevait la question de l'existence d'« un lien intime entre l'engagement nazi de Heidegger et sa pensée » et il précisait que la philosophie de Heidegger lui avait fait forte impression. Habermas inaugurait ainsi son rôle d'intellectuel public en enjoignant les Allemands à se confronter à leur passé.

Le 15 novembre 2023, J. Habermas cosignait une courte lettre publiée par le Research Centre, « Normative Orders », de l'université Goethe de Francfort dans laquelle il proclamait » le principe de solidarité avec Israël et les Juifs en Allemagne ». Toujours dans son rôle d'intellectuel public, J. Habermas adoptait, dans cette lettre, un ton et des positions tellement éloignés du ton et des idées de ses écrits qu'on est en droit, comme le titre du présent texte le signale, de « Penser avec Habermas contre Habermas ».

En effet, dans cette lettre, après avoir rappelé, de façon très asymétrique, « l'atrocité sans égale du Hamas » et « la réponse d'israël », il précise, au sujet du 7 octobre et de Gaza : « Nous croyons que parmi tous les points de vue conflictuels qui ont été exprimés, il y en a certains qui ne devraient pas être contestés. Ils sont la base d'une solidarité bien comprise avec Israël et les juifs en Allemagne ».

D'où venait cette prise de position, semble-t-il, incontestable ?

J. Habermas répondait : « L'éthique démocratique de la République Fédérale d'Allemagne, qui est orientée par l'obligation de respecter la dignité humaine, est liée à une culture politique pour laquelle la vie des Juifs et le droit d'Israël à l'existence sont des éléments centraux qui valent une attention particulière à la lumière des crimes de la période Nazie »

Comme on peut s'y attendre, Habermas terminait la lettre en taxant d'antisémitisme toute personne n'acceptant pas ce principe de solidarité auquel « tout Allemand doit se plier » Faut-il souligner, par ailleurs, que dans la lettre il est uniquement fait allusion à l'inquiétude suscitée par la situation des Palestiniens sans parler, ni de leurs souffrances, ni de leurs droits ; doit-on donc comprendre que « l'obligation de respecter la dignité humaine » ne les concerne pas ? À moins que cette façon de parler des Palestiniens soit un effet collatéral de « l'attention particulière » accordée à Israël et aux Juifs en Allemagne et qui empêcherait la République Fédérale d'Allemagne de se pencher sur le sort des Palestiniens avec un minimum d'empathie ?

Que signifie donc « Penser avec Habermas » ? Penser avec Habermas, c'est penser à une éthique de la discussion qui abat les cloisons entre morale, droit et politique et qui protège la raison des effets de l'ordre social contraignant.

Or, dans cette lettre, où est donc la raison argumentative quand on confond, dans le cas de l'Allemagne, la confrontation à un passé avec une forme d'expiation des crimes nazis ?

Où est aussi la recherche de l'universalité des normes morales quand on parle de « l'exception allemande » et de « l'attention particulière » de principe accordée à Israël et aux Juifs en Allemagne ?

Penser avec Habermas, c'est aussi penser à une démocratie basée sur la communication de tous les concernés et sur leurs délibérations, leurs échanges, leurs partages. Comment Habermas pouvait-il alors concilier cette idée avec l'opprobre jetée à ceux et celles qui ne respectent pas le principe de solidarité avec Israël et les Juifs en Allemagne ? Enfin, comment Habermas et son idée de la démocratie pouvait-il se solidariser avec l'ethnocratie israélienne légalisée le 19 juillet 2018 qui fait d'Israël "l'État Nation du peuple juif", discriminant ainsi les Israéliens non-juifs ?

Il y a quelques années, Habermas avait déclaré au journal israélien Haaretz que les Allemands de sa génération devraient se taire au sujet des crimes d'Israël. En lisant la lettre du 13 novembre 2023, on en vient à regretter qu'il n'ait pas maintenu son point de vue !

Il est difficile d'ignorer l'importance des idées d'Habermas dans le domaine de la philosophie, de la morale, de l'éthique et de la philosophie politique. Il a toujours eu comme intentions et comme objectifs de contribuer à l'émancipation du citoyen. Son rôle d'intellectuel public l'a souvent amené à intervenir sur la scène politique là où il se passait quelque chose. Lors de certaines de ses interventions, le lien entre ses idées de philosophie politique et ses prises de positions politiques n'était pas évident, mais restait possible. Avec la lettre du 15 novembre 2023, le lien en question n'est plus possible sinon « contre Habermas » et sa « liberté d'esprit » ne peut servir d'excuse.

D'autres intellectuels (Camus, Heidegger, Sartre…) ont eu aussi leurs idées mises à rude épreuve face à l'Histoire, et lorsqu'on veut porter un jugement sur ces situations, il faut faire attention de ne pas céder à la tentation « de jeter le bébé avec l'eau du bain ». Cependant, quand on songe à J.Habermas qui affirmait « Nous sommes ce que nous partageons », on peut quand même se demander : qui est-on quand, dans le conflit israélo-palestinien, on ne partage pas la souffrance et le sort des Palestiniens ?

Pierre Leyraud, Montréal

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23.03.2026 à 20:33

Jour de la Terre : Défendons le vivant !

Claire Comeliau

Un article de Claire Comeliau C'est maintenant fin juillet que nous dépassons le seuil des ressources naturelles annuelles que notre « Terre nourricière » est capable de nous offrir. Le secteur de l'énergie est le premier émetteur de gaz à effet de serre et le principal responsable des (…)

Voir en ligne : Journal des Alternatives
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