24.03.2026 à 12:51
La prison !Ce que nous n'en savons pas ?

Un samedi, en fin d'après-midi, les mains plongées dans une eau tiède, je m'appliquais à une tâche aussi banale que rassurante. La vaisselle s'empilait lentement, chaque assiette retrouvant sa place dans le silence domestique, quand une voix s'éleva, presque par inadvertance, depuis le poste de radio posé à un mètre de moi, sur le comptoir.
J'entends une question.
« Qu'est-ce qu'on ne sait pas de la prison ? »
Je ralentis mon geste, l'éponge suspendue entre mes doigts. Une question essentielle venait d'être posée à une heure de grande écoute. Une de celles que l'on n'entend jamais. Une de celles qui traversent rarement les ondes, comme si elles étaient frappées d'une interdiction tacite, reléguées aux marges de la conversation collective.
L'invité n'avait pas le loisir d'y consacrer tout le temps qu'elle exigeait. Mais qu'importe. La question avait été prononcée, et cela seul constituait déjà un événement. Je salue Marie-Louise. Il fallait oser glisser une telle pierre dans la mécanique bien huilée des sujets convenus.
On attendra sans doute encore des années avant d'entendre à nouveau la même question. Entre-temps, les sujets jugés plus urgents, plus rentables, plus confortables occuperont les ondes.
Non, la question ne suscitera pas de débat public. Il n'y aura pas de commission parlementaire pour examiner, disséquer, comprendre ce que nous ne savons pas de la prison. Elle restera là, massive et silencieuse, comme ces bâtiments que l'on contourne sans jamais les regarder, persuadés qu'ils appartiennent à un autre monde.
Pourtant, derrière cette question, en somme assez sage, pertinente, il en existe une autre, plus tranchante, plus dérangeante. Une question qui ne cherche pas à informer, mais à dévoiler. Une question qui exige autre chose qu'une réponse rapide.
« Qu'est-ce que nous ne voulons pas savoir de la prison ? »
Il faut s'arrêter un instant pour l'entendre vraiment. La question ne s'adresse pas à un expert, ni à un ministre, ni même à un détenu. Elle s'adresse à nous tous.
Nous ne voulons pas savoir que la prison est la nôtre. Qu'elle nous appartient entièrement. Qu'elle ne flotte pas à la périphérie de la société, mais qu'elle en est une émanation directe, une construction collective, patiemment entretenue. Nous en sommes les propriétaires, au même titre que nos routes, nos écoles, nos hôpitaux. Pourtant, nous agissons comme si elle relevait d'un territoire étranger, d'une zone obscure dont nous aurions confié les clés à d'autres. La prison devient ainsi une forme de no man's land mental.
Nous ne voulons pas savoir qu'il nous incombe d'en penser le développement, l'évolution, le sens même. Qu'elle n'est pas seulement un lieu de punition, mais un miroir grossissant de nos choix, de nos renoncements, de nos contradictions.
Nous ne voulons pas savoir que ceux qui en sortent reviennent vers nous. Toujours. Un jour ou l'autre. Ils franchissent à nouveau le seuil de nos rues, de nos immeubles, de nos vies. Ils redeviennent nos voisins, nos collègues, parfois même nos proches. Et la moindre des choses serait peut-être de préparer ce retour, de le rendre possible, viable, humain. Non pas par naïveté ou par charité, mais par lucidité. Ne pas préparer ce retour, c'est déjà préparer l'échec. La récidive. Ne pas réhabiliter participe à faire des futures victimes. Quand est-ce qu'on va finir par le savoir ?
Nous ne voulons pas savoir que personne n'entre en prison par génération spontanée. Aucun homme, aucune femme ne tombe du ciel pour s'écraser derrière des barreaux. Il y a des parcours, des fractures, des abandons, des enchaînements de causes que l'on préfère ne pas démêler, de peur d'y reconnaître quelque chose de nous-mêmes.
Alors nous nous installons dans un paradoxe commode, mais terrible. Nous exigeons la réhabilitation des personnes incarcérées, nous en faisons un principe, une valeur officielle, un slogan, mais nous refusons de leur en donner plus de moyens réels, par crainte que la punition cesse d'être la finalité première de la prison. Et lorsqu'elles sortent, chargées de ce que nous n'avons pas voulu réparer, nous continuons à les regarder comme si le crime était une nature, un destin. Comme si chaque détenu portait en lui un prétendu chromosome du crime, dont la science a pourtant depuis longtemps réfuté l'existence.
Nous ne voulons pas que les personnes incarcérées se relèvent, parce que cela exigerait de tendre la main. Comment tendre la main à quelqu'un qui a fait du mal ? Idéalement, elles disparaîtraient, tout en demeurant à portée de nos jugements. Nous les reléguons, au fond de nous, à une forme d'infériorité que nous refusons d'admettre. Alors nous demandons aux services correctionnels de traduire nos contradictions en fabriquant une double illusion, celle d'une réhabilitation affichée et celle d'une sécurité illusoire.
La prison, dans ce qu'elle a de plus profond, n'est pas seulement un lieu d'enfermement. Elle est une zone d'oubli organisée. Un endroit où l'on dépose ce que l'on ne sait pas traiter autrement, ce que l'on ne veut plus voir, ce que l'on préfère croire extérieur à nous.
Et pourtant, elle nous ressemble.
Elle porte nos peurs, nos colères, notre désir de justice et notre incapacité à la penser jusqu'au bout. Elle révèle notre besoin d'ordre, mais aussi notre difficulté à affronter les causes du désordre. Voilà pourquoi la prison est devenue une solution simpliste à des problèmes complexes. Ce n'est pas la première ni la dernière fois que je l'écris, la prison est l'expression de notre manque d'imagination. Et cela, nous ne voulons pas le savoir.
Tout comme nous ne voulons pas savoir que ce n'est pas l'imagination qui manque en dedans. Lorsqu'elle est encadrée, soutenue, orientée, elle peut devenir une force de transformation réelle. Il existe des parcours où la prison a représenté un point de bascule, parfois même une chance inattendue. Mais nous préférons ignorer ces trajectoires. Réduire la prison à une seule vérité, celle d'une école du crime, ne lui rend pas justice, même si ces réussites demeurent rares. Elles sont rares parce que ce n'est pas la mission première que nous avons choisie de lui confier. Voilà pourquoi, lorsqu'un jeune sort avec un diplôme en poche, personne n'est là pour l'accueillir, aucun regard pour reconnaître l'effort, aucune première page pour en témoigner. Cela ne cadre pas avec ce que nous voulons voir et savoir.
Nous ne voulons pas savoir non plus que, depuis une vingtaine d'années, il est profondément contre-productif d'opposer les droits des détenus à ceux des victimes. Que de meilleures conditions de travail pour les gardiens participent directement à de meilleures conditions de détention, et que vouloir dresser les uns contre les autres relève d'une vision simpliste, voire absurde. Et puis il y a ce tabou plus discret, presque honteux, que l'on s'acharne à tenir dans l'ombre. Tout en assumant leur responsabilité criminelle, la plupart des détenus ont d'abord été des victimes avant de faire des victimes. Rappeler cette réalité est devenu suspect dans certains discours de droite, comme si comprendre revenait à excuser. Pourtant, toutes les approches thérapeutiques sérieuses convergent vers une même évidence. On cesse de nuire à soi et aux autres en comprenant les racines de son propre mal-être. Mais cela aussi, nous préférons ne pas le savoir. Ce n'est pas une petite semaine que nous devons consacrer à la justice réparatrice pour en reconnaître les mérites, mais une année entière.
Ce que nous ne savons pas de la prison est déjà immense. Mais ce que nous ne voulons pas savoir l'est davantage encore. Parce que cela nous oblige. Cela nous implique. Cela nous retire le confort de la distance. Nous préférons nous raconter ce beau mensonge, ce que nous ne savons pas, ne fait pas mal.
Un jour ou l'autre, il faudra cesser de détourner le regard. Non pas pour excuser, ni pour absoudre, mais pour comprendre. Comprendre, comme le disait Albert Jacquard dans son introduction de l'album Libre à vous, « Une prison dans une ville signifie que quelque chose ne fonctionne pas dans la société tout entière ».
Qu'on le veuille ou non, la prison est une fabrication humaine.
J'espère seulement que la prochaine fois que je réagirai à une question aussi essentielle sur la prison, ce ne sera pas les mains dans l'eau, entre deux assiettes.
Mohamed Lotfi
22 Mars 2026
https://www.facebook.com/mohamed.lotfi.90410/posts/pfbid0QA3E3GK8jvCPovhKTQjpAmf2eJbcmXi57uSobttJhhDNXQYCqbtJ7jHNWyUT4g5Bl
La prison ! Ce que nous n'en savons... - Mohamed Lotfi
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24.03.2026 à 12:51
Manifeste pour une révolution écosocialiste

Daniel Tanuro, militant écosocialiste de la Gauche anticapitaliste, section belge de la IVème Internationale, a été le coordinateur du comité de rédaction de ce Manifeste. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur l'écosocialisme, dont « l'Impossible capitalisme vert », « Trop tard pour être pessimistes » et, plus récemment, « Écologie, luttes sociales et révolution. » Nous lui avons posé quelques questions.
15 mars 2026 | tiré de la Gauche anticapitaliste
La Gauche anticapitaliste : notre organisation politique a publié, en 2022, un manifeste intitulé : » L'urgence d'un monde nouveau ». Pourquoi et en quoi, ce manifeste de la IVème Internationale apporte-t-il une nouvelle dimension à notre programme politique de lutte ?
Daniel Tanuro : le Manifeste prend à bras-le-corps la question-clé de notre époque : la catastrophe écologique grandissante et son articulation avec la crise sociale. Ces deux crises et leur combinaison sont le produit de la logique productiviste du profit capitaliste. Le point décisif du Manifeste consiste en ceci : il s'appuie sur l'expertise scientifique qui atteste le dépassement de seuils de soutenabilité dans la plupart des domaines (climat, biodiversité, pollution atmosphérique, eau douce, sols, etc…) pour en déduire la nécessité générale d'une décroissance globale, juste, et anticapitaliste, afin de ramener l'humanité « dans les clous » des possibilités terrestres. C'est la première fois qu'un réseau mondial d'organisations politiques marxistes adopte une démarche écosocialiste aussi radicale.
GA : En quoi et pourquoi, ce Manifeste écosocialiste – rompre avec la croissance capitaliste- peut-il susciter un débat nécessaire, voire indispensable au sein des organisations politiques, syndicales et sociales du mouvement ouvrier belge ?
DT : Chico Mendez disait que » l'écologie sans lutte de classe, c'est du jardinage ». C'est très juste. Mais il faut ajouter que la lutte sociale sans écologie, c'est du bricolage, voire du raclapotage. La catastrophe écologique est une catastrophe sociale. La réponse capitaliste à cette catastrophe approfondit fortement les inégalités et les discriminations.Tolérer cette politique, voire y collaborer au nom de l'emploi, est une erreur stratégique. Cela fait le jeu de l'extrême-droite. Partout, celle-ci relativise ou nie carrément la gravité extrême de la menace écologique. Ce relativisme et ce négationnisme (le backlash écologique) sont même au centre de son offre de service aux capitalistes. Ceux-ci cherchent par tous les moyens à augmenter leur profitabilité dans leur guerre de concurrence sur le dos du travail et de la nature. Il y a donc un débat indispensable et urgent à mener, dans les syndicats et les autres mouvements sociaux, sur un programme de lutte écosocial et sur la stratégie, dans la perspective d'une tout autre société. Le Manifeste est une contribution à ce débat à ces trois niveaux.
GA : En Belgique, le mouvement syndical et associatif est engagé dans un combat contre l'Arizona, gouvernement le plus dur et le plus autoritaire qu'on ait connu depuis longtemps, soutien inconditionnel du patronat, avec, aux commandes, la droite et droite extrême.En quoi ce manifeste peut-il être un outil de combat pour une possible victoire ?
DT : La politique de l'Arizona s'insère dans ce contexte capitaliste général de backlash écologique et de régression sociale combinés. Face à cela, il ne faut pas se dissimuler la difficulté. Le productivisme capitaliste apparaît, à la grande majorité des gens, comme une nécessité, une obligation à laquelle ils ne peuvent échapper, car leur existence en dépend. Au stade actuel, le Manifeste est un outil de débat, pas directement un outil de combat pour une victoire. Il contient des « lignes directrices » pour un programme écosocial, mais ne constitue pas en soi le programme à copier-coller. C'est dans la lutte et dans la convergence démocratique des luttes – syndicales, féministes, antiracistes, écologiques – qu'un tel programme peut commencer à émerger.
Propos recueillis par Denis Horman
Daniel Tanuro sera présent comme orateur à la conférence-débat organisée par la Formation Léon Lesoil, en collaboration avec la Gauche anticapitaliste, le mardi 24 mars, à 19h30, à l'université de Liège, place du XX août.
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24.03.2026 à 12:03
Dans les coulisses d'une rédaction en exil : 8AM Media, lumière de l'info dans les ténèbres de Kaboul

Issu du quotidien Hasht-e Subh (« Huit heures du matin »), ce média en ligne est l'un des derniers bastions du journalisme indépendant en Afghanistan. Alors que travailler ouvertement à Kaboul est devenu impossible sous les talibans, la rédaction en exil s'appuie sur des collaborateurs opérant secrètement dans le pays.
Tiré de Entre les lignes et les mots
La sécurité est une condition de survie pour un média couvrant un pays dirigé par l'un des régimes les plus répressifs au monde. L'identité et la localisation des journalistes restés en Afghanistan, les canaux de communication et les protocoles d'urgence ne peuvent être rendus publics sans mettre des vies en danger. 8AM Media applique des règles strictes : communications chiffrées, cloisonnement des informations sensibles, anonymisation des sources, évaluations des risques avant publication et soutien à la relocalisation des journalistes.
Depuis le retour au pouvoir des talibans en août 2021, certains sujets sont devenus strictement interdits en Afghanistan : oppression des femmes, corruption, incidents sécuritaires, exécutions, etc. En guise de motif, le régime invoque qu'ils sont « contraires à l'islam » ou relevant de la « propagande occidentale ». Les journalistes qui osent franchir ces lignes rouges s'exposent à des convocations par les services de renseignement, des violences physiques, la confiscation de leur matériel et une détention arbitraire.
Alors que le pays suffoque sous le poids de la censure et de la répression, 8AM Media, plateforme à but non lucratif, revendique un journalisme d'investigation indépendant et d'intérêt public visant à exposer la réalité de l'Afghanistan. Il documente les violations des droits des femmes, l'exclusion des filles du système éducatif et les défaillances de la gouvernance talibane, mais aussi les crises humanitaires, sanitaires et environnementales, les détentions arbitraires, la torture et les exécutions extrajudiciaires, la situation des réfugiés afghans et leurs expulsions forcées, notamment du Pakistan et d'Iran. Ses enquêtes en font une source essentielle pour comprendre la réalité afghane, loin de la propagande officielle talibane.
Pour toucher le plus large public possible, la rédaction publie en dari, pachto, ouzbek et anglais. Et pour contrer ou contourner les coupures d'Internet, la censure et les pare-feux, 8AM Media multiplie les canaux de diffusion : sites miroirs, formats légers adaptés aux connexions limitées, réseaux sociaux, applications de messagerie comme WhatsApp ou Telegram et relais de la diaspora. Cette diversification est vitale quand l'accès à l'information est utilisé comme arme politique.
Mais travailler en exil a un fort coût humain et financier. La distance pèse aussi psychologiquement sur des journalistes vivant dans l'angoisse permanente vis-à-vis de leurs proches restés au pays. Quant aux membres de 8AM Media en exil au Pakistan, ils sont aujourd'hui menacés d'expulsion vers leur pays d'origine en raison de la politique de renvois massifs des réfugiés afghans, alors même qu'ils ont signé des enquêtes sensibles qui font peser des menaces sur leur liberté et leur vie.
Pourtant, 8AM Media continue de faire ce que les talibans cherchent précisément à empêcher : décrire la rugosité de la vie de l'Afghanistan d'aujourd'hui, et non la façade lisse que le régime voudrait présenter. Dans un pays où la liberté de la presse est méthodiquement étouffée, 8AM Mediaapporte chaque jour la preuve que, même en exil, le journalisme est capable d'exister et de résister.
Célia Mercier, responsable du bureau Asie du Sud de RSF
https://rsf.org/fr/dans-les-coulisses-d-une-rédaction-en-exil-8am-media-lumière-de-l-info-dans-les-ténèbres-de-kaboul
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