27.07.2026 à 11:09
Mayara Ferrão : un album de désoubli généré par IA
Texte intégral (1108 mots)
Sur les images de Mayara Ferrão, les femmes noires ou autochtones s’embrassent, se marient entre elles, élèvent des enfants ou posent pour des portraits de famille. Des scènes de vie lesbiennes qui semblent se dérouler dans le Brésil esclavagiste du XIXe siècle.
D’abord publiées sur son compte Instagram en 2024, puis exposées aux Rencontres de la photographie d’Arles à l’été 2025, ces « clichés » montrent des événements qui n’ont en réalité jamais existé.
Née en 1992 au Brésil, cette artiste visuelle, photographe et directrice artistique travaille à la croisée des archives, de la photographie et de l’intelligence artificielle (IA). Dans son Album de désoubli, elle comble les lacunes de l’iconographie dominante et rend leur place à des moments qui ont pu avoir lieu mais n’ont pas été photographiés ou dont les traces n’ont pas été conservées.
Pour les rendre visibles, Mayara Ferrão se heurte d’abord aux limites de l’intelligence artificielle. Les scènes qu’elle cherche à produire – des femmes noires heureuses, amoureuses ou entourées de leur famille – sont largement absentes des bases de données qui nourrissent les algorithmes. Faute de références, ces derniers peinent à les fabriquer. L’artiste entreprend alors son propre travail de « création d’archives ». Elle rassemble des références visuelles de femmes noires et autochtones, étudie les photographies du XIXe siècle et rédige des requêtes extrêmement précises décrivant les corps, les vêtements, la lumière ou encore les cadrages.
C’est grâce à ce travail conjugué de recherche documentaire et d’entraînement d’une IA qu’elle parvient à faire émerger des histoires absentes des archives. « Que ces scènes aient eu lieu ou non, ce n’est pas la question, écrit-elle sur un des cartels qui accompagnaient son travail à Arles. Le pouvoir de l’imagination suffit à les justifier. »
En regardant ces images, on comprend que l’enjeu n’est pas de produire de faux souvenirs mais d’élargir nos représentations et d’enrichir notre imaginaire collectif. De donner une visibilité à des vies que l’histoire a effacées. Et de rappeler qu’un vide dans les archives n’est jamais la preuve que des vies n’ont pas existé.








27.07.2026 à 10:52
1972 : L’affaire des « Trois Maria », les prémices d’un mouvement féministe mondial
Texte intégral (3310 mots)
En cette année 1972, tous les mercredis, les autrices Maria Isabel Barreno, Maria Velho da Costa et Maria Teresa Horta s’installent à l’une des tables d’un bar lisboète.
Braver la censure
L’histoire de cet ouvrage commence en avril 1971. Alors qu’elle rentre chez elle, Maria Teresa Horta est victime d’une tentative d’intimidation à cause de la publication du recueil de poèmes érotiques Minha Senhora de Mim (« Ma dame à moi »), un ouvrage rapidement saisi par la censure et interdit de diffusion. Quelques jours après l’agression, le trio se réunit et commence à réfléchir à un projet de livre collectif : si une femme cause tant d’histoires, qu’en serait-il de trois ? Elles ont l’envie commune d’écrire sur Mariana Alcoforado, une religieuse du xviie siècle à qui l’on attribue les Lettres portugaises, cinq lettres d’amour passionnées adressées à un officier français devenu son amant. Le livre qu’elles souhaitent écrire, et qu’elles proposent d’intituler Novas Cartas Portuguesas (« nouvelles lettres portugaises »), revendique l’héritage de la religieuse tout en le détournant. L’idée des trois autrices est de renverser le stéréotype de la femme passive, réduite à sa souffrance amoureuse, pour la transformer en une figure de résistance qui incarne une pluralité de femmes contestataires.
Pendant neuf mois, les trois femmes écrivent chacune de leur côté, puis elles se lisent leurs textes à haute voix sans jamais se corriger entre elles. Lorsque l’un d’entre eux est approuvé, il devient collectif, au point qu’il est impossible de savoir qui a écrit quoi. Les Nouvelles Lettres portugaises mélangent cent-vingt lettres, poèmes, essais, récits et citations. Le livre brouille les frontières entre les genres littéraires, et son processus d’écriture efface la figure traditionnelle de l’auteur·ice unique. Dans un régime fondé sur l’autorité et les hiérarchies, cette œuvre aux voix multiples constitue en soi un geste d’insoumission.
Les thématiques qu’elle développe sont elles aussi subversives. Dans le tableau de la société portugaise qu’il dresse, le livre met en lumière les violences perpétrées par le régime salazariste : la répression des mouvements de libération dans les colonies portugaises, la censure des opposant·es politiques provoquant leur émigration en masse, mais aussi la condition des femmes, dont la sexualité, la maternité et la vie conjugale sont étroitement encadrées par l’État et l’Église. Si les trois Maria ont suscité l’intérêt de plusieurs éditeur·ices, c’est finalement Natália Correia, poétesse, romancière, dramaturge et essayiste, opposante depuis les années 1940, qui le publiera en avril 1972 aux éditions Estúdios Cor, sans aucune coupe. Mais pas sans difficultés. En effet, cette année-là, une nouvelle loi sur la presse qui veut élargir la responsabilité pénale des écrits aux employé·es d’imprimerie est en préparation. Juste avant l’impression, alors qu’il vient de prendre connaissance du texte, un typographe alerte le propriétaire de l’imprimerie, qui signale l’ouvrage aux services de la censure afin de se dégager de toute responsabilité. Il imprime néanmoins le livre, qui rencontre un certain succès à sa parution. Un mois après sa sortie, l’ouvrage est saisi par la police politique, mais il continue de circuler clandestinement.

Les autrices reçoivent alors une convocation les informant qu’elles sont poursuivies pour outrage aux mœurs et pornographie. « Ces chefs d’accusation cachaient la vraie raison politique de l’interdiction : trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste », explique Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon, qui a réédité le texte en France en 2025. Dans O que podem as palavras (Ce que peuvent les mots), un documentaire réalisé par Luísa Sequeira et Luísa Marinh sorti en 2023, Maria Teresa Horta commente : « Ils étaient fascistes et rétrogrades. Pour eux, la place de la femme était à la cuisine, avec ses enfants, au salon ou aux champs, pieds nus, comme bêtes de somme. »
Une solidarité féministe inédite
En attendant leur procès, les autrices, qui risquent la prison, décident de faire appel au soutien de féministes vivant en dehors du Portugal, afin de transformer cette affaire en campagne politique internationale et faire pression sur la dictature portugaise. Trois exemplaires du livre sont apportés en France à Simone de Beauvoir, Marguerite Duras et Christiane Rochefort, des écrivaines engagées proches du Mouvement de libération des femmes (MLF). À Paris, le livre tombe entre les mains de Carmen Sanchez, voisine de Christiane Rochefort. Elle comprend immédiatement son importance et le transmet à Gilda Grillo, actrice, metteuse en scène et photographe brésilienne. Cette dernière est membre du Groupe latino-américain des femmes à Paris, un collectif créé en 1972 réunissant des militantes exilées, principalement brésiliennes – donc lusophones –, qui publie le bulletin bilingue Nosotras de 1974 à 1976. Elle réalise la première traduction d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises en français puis en anglais.
Les féministes du Groupe latino-américain, parce qu’elles disposent de réseaux militants transnationaux, vont diffuser l’information dans les cercles francophones puis anglophones. « Il y avait à l’époque de nombreux échanges de courriers et de bulletins. La circulation des informations concernant les actions menées dans différents pays était relativement importante. Les groupes de diaspora jouaient un rôle de relais essentiel, ce qui leur permettait aussi de valoriser leur place dans les espaces nationaux où ils vivaient », explique Milène Le Goff, doctorante en histoire qui étudie la circulation des pratiques, des savoirs et des luttes entre mouvements féministes dans les années 1970.
« Trois femmes ne pouvaient pas avoir tant de liberté d’expression et de pouvoir pour le régime salazariste. »
Isabella Checcaglini, fondatrice des éditions Ypsilon
Gilda Grillo et Faith Gillespie, écrivaine étasunienne, organisent une première lecture du texte en anglais lors d’une réunion de l’antenne parisienne de la National Organization for Women. Puis, début juin 1973, accompagnées par d’autres membres du groupe, elles se rendent dans la ville de Cambridge (Massachusetts) pour assister à l’International Feminist Planning Conference, une rencontre de 300 féministes venu·es de 27 pays pour construire un mouvement féministe international. Là-bas, elles évoquent l’affaire des Trois Maria et proposent une action coordonnée pour faire pression sur les juges portugais. Leur motion est adoptée à l’unanimité. C’est la première initiative politique du mouvement. À cette occasion, le procès que la dictature portugaise intente aux trois Maria est également désigné comme la « première cause féministe internationale ». Dans la foulée, une fête de soutien est organisée à New York, avec un texte d’invitation signé notamment par Kate Millett, théoricienne du féminisme radical ; Ti-Grace Atkinson, militante féministe radicale ; Jill Johnston, journaliste et critique culturelle engagée dans le mouvement de libération des femmes, et Gloria Steinem, l’une des principales figures du féminisme étasunien.
À l’approche de leur audience fixée le 3 juillet 1973 à Lisbonne, des manifestations se tiennent dans 17 pays, devant les ambassades du Portugal. Chaque fois, des centaines de femmes brandissent des pancartes proclamant : « All women are Maria ». Pour Milène Le Goff, cette solidarité internationale s’explique par le fait que l’affaire cristallise plusieurs enjeux centraux de la deuxième vague féministe : la dénonciation d’un régime autoritaire, la sexualité, le rapport au corps des femmes et les violences sexistes et sexuelles. « On pourrait presque dire qu’elles ont un positionnement antifasciste, poursuit-elle. Elles dénoncent le régime salazariste, et cela fait écho à d’autres luttes, comme celles contre le régime du shah d’Iran, de Pinochet au Chili ou de Franco en Espagne ».

Pour l’historienne, cette affaire résonne particulièrement aujourd’hui et rappelle l’importance d’une internationalisation des luttes féministes et antifascistes qui « permet de partager des stratégies, de construire des solidarités ».
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès. »
Milène Le Goff, doctorante en histoire
Le procès est reporté à octobre 1973, puis en janvier et au printemps 1974. Dans l’intervalle, les actions de soutien se structurent. En France, La Nuit des femmes du 21 octobre 1973, une lecture d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises au Palais de Chaillot organisée en soutien aux Trois Maria, donne lieu à un documentaire de Delphine Seyrig. Si l’événement est tombé dans l’oubli, il regroupe pourtant de nombreuses figures féministes de l’époque. Grâce aux images tournées ce soir-là, Adília Martins de Carvalho et Maira Abreu, chercheuses en études lusophones, ont identifié parmi les participantes, cinq des neuf militantes du Mouvement de libération des femmes (MLF) qui, en août 1970, déposaient sous l’Arc de triomphe, une gerbe en hommage à la femme du Soldat inconnu : l’écrivaine et théoricienne Monique Wittig, Christiane Rochefort, Christine Delphy, sociologue et fondatrice du féminisme matérialiste français, Monique Bourroux, militante des premiers groupes du MLF et Cathy Bernheim, écrivaine et journaliste. Aux Pays-Bas et en Allemagne, des féministes occupent l’ambassade portugaise. À New York, Gilda Grillo met en scène Women on Trial à partir d’extraits des Nouvelles Lettres portugaises. Des lettres de soutien sont envoyées par les poétesses étasuniennes Adrienne Rich et Anne Sexton, d’autres arrivent depuis le Pakistan, l’Afrique du Sud ou la Nouvelle-Zélande.
« C’est l’intérêt médiatique impulsé par les féministes qui permet de protéger les Trois Maria. Il est plus difficile de les faire condamner quand autant de personnes s’intéressent au procès », reprend Milène Le Goff. Elle fait le parallèle avec les flottilles pour Gaza qui, en 2025, ont traversé la Méditerranée pour dénoncer le blocus israélien : « En attirant le regard de nos sociétés situées dans différents espaces, on peut protéger des personnes arrêtées simplement pour avoir dénoncé des actes absolument terribles. »
Le 25 avril 1974, la révolution des Œillets renverse la dictature salazariste. Les autrices des Nouvelles Lettres portugaises sont finalement jugées et acquittées le 7 mai. Interviewée dans le documentaire tourné en 2003, Maria Isabel Barreno attribue en partie ce dénouement à la mobilisation internationale : « Je suis convaincue que ça a suffisamment retardé le procès pour qu’il ait lieu après le 25 avril. » Après l’annonce du jugement, sur le parvis du tribunal, Maria Teresa Horta et Maria Isabel Barreno annoncent la création du Mouvement de libération des femmes portugais.

« Nous les femmes »
La traduction française des Nouvelles Lettres portugaises, par Vera Alves da Nóbrega, Évelyne Le Garrec et Monique Wittig, est publiée dans la foulée aux éditions du Seuil. Dans la préface, elles écrivent : « Ce livre est un symbole. Par son histoire. Par la façon dont nous avons eu l’occasion, nous et d’autres femmes, de l’approcher. Par le mouvement international féministe qu’il a suscité. Et, avant tout, par le fait même qu’il existe aujourd’hui, ici. » C’est cette préface qu’Isabella Checcaglini a redécouverte cinquante ans plus tard, tandis que l’affaire avait été effacée de la mémoire collective. Elle décide alors de republier le livre : « C’est là toute la force de la littérature : la parole se renouvelle à chaque lecture. En continuant de lire ce texte aujourd’hui, la voix de ces femmes reste vivante ». Frappée par l’actualité du texte encore aujourd’hui, et réalisant que cette première traduction française n’est plus disponible et parfois controversée, Isabella Checcaglini décide de confier la retraduction à la chercheuse en étude lusophone Ilda Mendes dos Santos et à la traductrice Agnès Levécot. Cela afin de proposer une nouvelle édition critique qui recontextualise le texte et en rappelle toute l’importance, à l’époque comme maintenant.
L’histoire ne s’arrête pas là. La mobilisation suscitée par le procès a contribué à structurer durablement les réseaux féministes transnationaux nés au milieu des années 1970. « C’est un événement qui a été oublié, et pourtant il a eu des effets importants. L’affaire des Trois Maria a généré une solidarité féministe internationale assez novatrice. Avant ça, il y avait déjà des traces de réseaux internationaux, notamment au xixe siècle, mais ce qui s’est joué à l’époque est fondateur », explique l’historienne Milène Le Goff.
Les réseaux et contacts établis lors de la défense des trois autrices portugaises ont été déterminants dans la structuration d’événements, comme le Congrès international féministe à Francfort en novembre 1974, et surtout le Tribunal des crimes contre les femmes en 1976 à Bruxelles. Pensé en opposition à la Conférence promue par l’ONU en 1975 à Mexico, le Tribunal entend recentrer l’attention de l’opinion sur les violences concrètes subies par les femmes : violences domestiques, exploitations économiques, violences sexuelles… L’événement réunit près de 2 000 femmes issues de 40 pays. Les participantes annoncent la formation d’un « réseau féministe international » en s’appuyant sur ce qui a été fait autour du procès des autrices portugaises. Les membres du Groupe latino-américain à Paris jouent un rôle important dans sa préparation, qui sera plus tard analysée comme l’une des prémices du mouvement MeToo.
Lire aussi : 40 ans avant #MeToo, un tribunal des crimes contre les femmes
Ainsi, pour Maira Abreu, chercheuse en sciences sociales, le Groupe latino-américain théorise un « nous les femmes » commun mais situé : les femmes doivent être comprises à partir de leurs réalités socio-économiques, cette diversité n’empêchant pas l’affirmation d’un patriarcat pensé comme global. Émerge alors une identité commune qui prend en compte les rapports de race, de classe et de sexe. Une approche qui annonce la notion d’intersectionnalité, qui sera théorisée par la juriste et universitaire américaine Kimberlé Crenshaw dans les années 1990 et structurera par la suite une partie des milieux féministes. Longtemps oubliée, l’affaire des Trois Maria rappelle ainsi une histoire plus large des circulations féministes transnationales qu’il semble aujourd’hui urgent de relire. •
27.07.2026 à 10:44
Flavie Flament et Laure Murat : MeToo au cœur
Texte intégral (5147 mots)
En octobre 2016, tout juste un an avant que la vague MeToo se propage à travers le monde, Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès), récit autobiographique dans lequel elle décrit une mère maltraitante, qui pousse sa fille à participer à des séances photo avec David Hamilton. L’animatrice y raconte les viols imposés par le photographe, à l’été 1987, alors qu’elle vient d’avoir 13 ans.
Au printemps 2026, Flavie Flament prend à nouveau la parole en accusant Patrick Bruel de l’avoir violée, en 1991, alors qu’elle était âgée de 16 ans, ce que réfute le chanteur. Témoignant d’abord anonymement (sous le pseudonyme d’Eva) aux côtés de quatorze autres femmes dans une enquête publiée par Mediapart, l’autrice et animatrice révèle finalement son identité. Un geste qui fait basculer le traitement médiatique de l’affaire.
Dès 2017, Laure Murat décrypte le mouvement MeToo, à travers ses interventions médiatiques et ses chroniques dans Libération. L’historienne publie le tout premier livre français sur ce mouvement (Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018). Elle a écrit une dizaine de livres et intervient régulièrement dans la presse pour analyser les batailles culturelles à l’œuvre en France et aux États-Unis. Plus récemment, celle qui fut pendant vingt ans professeure à l’université de Californie, à Los Angeles, s’est penchée sur les paniques morales réactionnaires, en publiant notamment Qui annule quoi ? Sur la cancel culture (Seuil, 2022).
Lorsque les deux femmes se retrouvent pour cette rencontre organisée par La Déferlante, un après-midi de juin, la canicule s’abat sur la France depuis plusieurs jours. Alors nous cherchons le recoin le plus frais de la Maison des Métallos, à Paris, où le rendez-vous a été donné, avant d’atterrir dans la petite loge des artistes, au sous-sol. Devant un ventilateur à pleine puissance, Flavie Flament et Laure Murat se lancent dans une conversation sur les dix ans qui se sont écoulés entre les révélations des affaires Hamilton et Bruel. Comment ces deux moments ont-ils été accueillis par les médias ? Que disent-ils de notre société ? Ensemble, elles portent un regard acéré sur les batailles en cours.
Flavie Flament, vous avez souhaité vous entretenir avec Laure Murat pour cette rencontre. Pourquoi ce choix ?
Flavie Flament Parce que j’ai toujours adoré vous écouter, Laure. Vous dites des choses qui m’interpellent, que ce soit dans vos ouvrages ou lors de vos interventions médiatiques. J’ai le souvenir d’une émission sur France Inter où vous évoquiez la vision que les femmes ont de leur corps, avec cette idée qu’elles sont toujours en représentation. Dans mes écrits, je dis qu’on fait « bonne figure ». J’ai retrouvé cette idée dans vos mots.
Laure Murat J’ai tout de suite accepté l’idée de cette rencontre parce que j’ai beaucoup d’admiration et de respect pour le courage de Flavie à parler des violences sexuelles, qui constituent peut-être ce qu’il y a de plus dur à évoquer. Et de le faire une deuxième fois, alors que l’on sait très bien qu’il n’y a que des coups à prendre ! Mais depuis 2017, avec MeToo, peut-être que le vent est en train de tourner… Du moins, c’est ce que j’espère.
Vous avez des parcours très différents. Comment êtes-vous arrivées, chacune, au féminisme ?
Flavie Flament Dans l’affaire Patrick Bruel, je me sens un peu spectatrice de tout ce qui est en train de se passer ; et pourtant je suis au cœur des choses. C’est assez particulier… J’ai l’impression que c’est la même chose avec le féminisme. À travers mes prises de parole, je suis dans ce mouvement-là. Mais je ne saurais pas me définir comme en faisant partie. J’y appartiens par la pensée, par la philosophie, mais parfois je rougis devant des femmes qui sont beaucoup plus engagées que moi, qui militent au quotidien. Je me fais toute petite devant les associations qui sont, elles, tous les jours sur le terrain. Je n’ai pas été éduquée par des lectures féministes. Pas du tout. Je n’ai pas eu une mère féministe. En revanche, j’ai été marquée par des femmes qui posaient des actes. Par exemple, j’ai le souvenir d’avoir entendu l’histoire de Rosa Parks quand j’étais gamine et d’avoir été absolument sidérée.
« Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes. »
Flavie Flament
Laure Murat Quelquefois, on est féministe sans le savoir. Il y a des femmes qui sont féministes par l’exemple, par leur vie. L’acte que vous faites en disant « Oui, je vais parler pour la deuxième fois », ça, c’est un acte politique important qui alimente le féminisme. Pour répondre à la question, de mon côté, je suis née dans un milieu très cultivé, mais pas de cette culture-là, puisqu’il était, au contraire, dans le maintien d’un patriarcat traditionnel. Je suis venue au féminisme à plusieurs moments de ma vie. Quand j’ai eu 20 ans, je suis sortie de mon milieu. Tout d’un coup, ça m’a ouverte à ces questions qui, auparavant, ne m’intéressaient pas spécialement. Plus tard, quand j’ai eu 38 ans, je suis partie vivre aux États-Unis, et le féminisme dit « américain » a contribué à m’ouvrir les yeux. Je vais vous donner un exemple. À l’université de Californie, où je travaillais, les employé·es doivent faire une formation contre le harcèlement sexuel tous les deux ans. On vous présente des situations et on vous demande ce que vous feriez dans ces cas-là. Eh bien, moi, arrivant de France, j’avais tout faux ! Et pourtant j’étais une femme, féministe, de gauche… La honte. Clairement, il y avait des choses que je n’avais pas comprises dans les subtilités de certaines situations ! Aux États-Unis, j’ai donc eu une deuxième éducation féministe. Lors de l’affaire DSK, j’ai compris qu’il y avait un gros problème dans notre pays à travers certaines réactions françaises. J’ajouterai un troisième moment : MeToo. Jamais je n’aurais pensé vivre ça. Très vite, j’ai décidé de consacrer beaucoup d’énergie, par des interventions dans les médias, à ce tournant de la société quant aux violences sexuelles. Laure Adler, pour les éditions Stock, m’a commandé un livre sur ce mouvement [Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein], que j’ai dû écrire très vite. Quand j’ai commencé à travailler dessus, fin 2017, il s’était encore passé très peu de choses en France, mais on a eu, dès janvier 2018, la fameuse tribune signée par Catherine Deneuve. Ce texte était un cadeau car il pointait, noir sur blanc, toutes les ambiguïtés cultivées par la société autour de la « séduction », de la « galanterie » et d’un érotisme ringard à deux vitesses, en évacuant la question de la domination. Il démontrait très clairement qu’en France MeToo commençait par l’anti-MeToo.
Flavie Flament, figure de la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants
Fille d’un ancien footballeur professionnel et d’une employée de l’Aide sociale à l’enfance, Flavie Flament se fait connaître du grand public dans les années 2000, en présentant plusieurs émissions très populaires sur TF1 (« Exclusif », « Sagas »…). Tour à tour animatrice pour M6 ou pour France Télévisions (« Télématin », « Le Quiz des champions »), elle intervient aussi à la radio, sur RTL. Parallèlement à cette carrière dans les médias, Flavie Flament renoue avec l’écriture – sa passion première – au début des années 2010. Après un premier roman (Les Chardons, 2011) dans lequel elle dresse le portrait d’une femme à différents âges de sa vie, elle publie La Consolation, en octobre 2016. L’animatrice y raconte avoir été violée à 13 ans par un photographe quinquagénaire mondialement connu lors de séances photo organisées au Cap d’Agde (Hérault), où elle était en vacances avec sa famille. Des agressions dont le souvenir ressurgit en 2009, après une longue amnésie traumatique. Dans l’ouvrage, le nom de David Hamilton n’est jamais cité. Mais, le mois suivant sa publication, L’Obs publie les témoignages de trois femmes accusant Hamilton de viol alors qu’elles étaient mineures, et Flavie Flament confirme qu’il s’agit bien de celui qui l’a agressée. Le photographe de 83 ans se suicide quelques jours plus tard, le 25 novembre 2016 – ce qui clôt le dossier avant que la justice ne s’en soit saisie.
Devenue une figure de la lutte contre les violences sexuelles commises sur les enfants, Flavie Flament bataille pendant deux ans pour faire évoluer la législation, notamment à travers une mission sur le délai de prescription, en 2016, que lui confie Laurence Rossignol, à l’époque ministre chargée des droits des femmes. En 2018, une loi élargit le délai de prescription des crimes sexuels sur mineur·es de vingt à trente ans à partir de la majorité de la victime. Au printemps 2026, après la publication par Mediapart des témoignages de huit femmes accusant Patrick Bruel de violences sexuelles, Flavie Flament témoigne à son tour contre le chanteur, puis annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineur·e. Patrick Bruel nie toute violence et affirme que leur relation était consentie.
À la lumière de vos parcours respectifs, comment analysez-vous la manière dont ont été accueillies l’affaire Hamilton, en 2016, puis l’affaire Bruel, dix ans plus tard ?
Flavie Flament L’affaire Hamilton n’a pas été « accueillie » du tout. Mon livre s’appelle La Consolation, mais, en fait, c’était une effraction. Ce livre était un combat pour pouvoir ne serait-ce qu’obtenir le droit d’évoquer ce sujet. Je voulais que ma parole passe à travers un texte, pour qu’elle soit parfaitement construite. Pour moi, c’était la seule façon d’être bien entendue. Je m’attendais à être confrontée à un mur de négations, de silences. Et effectivement, ça a été un parcours du combattant. Très peu de gens se sont intéressés à l’ouvrage et à ce que j’avais à dire. Je n’ai pas été reçue sur les plateaux de télévision. L’affaire Hamilton a existé presque de façon contrainte. Les médias en ont parlé sous l’angle de « l’affaire de société », mais ce n’était pas la parole d’une victime que l’on entendait. C’était un fait d’actualité. Moi, je n’existais pas.
Lorsque j’ai décidé de sortir de l’anonymat après ma plainte contre Bruel, je savais que j’allais éprouver quelque chose de différent. J’ai le sentiment d’avoir désormais moins à me battre pour me faire entendre. Même si je suis confrontée à des remarques du genre : « C’est pas possible d’avoir été victime deux fois, donc elle doit mentir. » En prenant la parole sur l’affaire Bruel, j’avais conscience que ce serait aussi une façon d’évoquer le sujet de la revictimation dont j’ai conscience depuis très longtemps pour l’avoir vécu moi-même : le principal facteur de risque d’être violée est de l’avoir déjà été.
Malheureusement, avant que je renonce à l’anonymat dans Mediapart et qu’Eva ne devienne Flavie, les victimes dans l’affaire Bruel n’existaient pas médiatiquement. Le déclic a été le moment où j’ai vu des images de lui, à la sortie du théâtre, applaudi par le public, expliquant – pour incarner le bon père de famille – qu’il devait rejoindre ses enfants. Ça m’a ulcérée et j’ai décidé d’apparaître sous ma véritable identité. Parce qu’il était hors de question que la chape de silence se referme sur la parole des victimes. Je suis sortie de l’anonymat pour qu’on entende toutes les victimes.

Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante
Laure Murat Entre 2016 et 2026, l’évolution est considérable. La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irréductiblement optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. Quand la déflagration MeToo est arrivée, les femmes n’étaient pas surprises. Les hommes, eux, tombaient des nues. Il serait pourtant temps qu’ils se réveillent… Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! Ce que j’observe dans les affaires MeToo en France, c’est que l’écrasante majorité des accusés ne reconnaît pas les faits. Même lors du procès de Mazan, alors qu’ils avaient été filmés pendant les agressions. Dans leurs récits devant la cour, ils ont menti, ce qui a contraint la justice à diffuser les vidéos. C’est incroyable ! Cela m’a beaucoup fait réfléchir à la question du déni.
Un jour, j’ai eu une sorte d’épiphanie au sujet de la souffrance des animaux. J’écoutais la philosophe Florence Burgat sur France Culture, qui expliquait qu’en France « on tue 3 millions d’animaux ». Mais elle n’a pas donné tout de suite la fréquence. Par an ? Puis elle a précisé : « par jour . Le sol s’est ouvert sous mes pieds. Du jour au lendemain, je suis devenue végane. Avant, cela m’arrangeait bien d’être dans le déni. Je me disais que ce n’était pas génial de manger de la viande, mais que j’y penserais une autre fois. Alors j’ai fait un effort de générosité vis-à-vis des hommes, et je me suis demandé : est-ce qu’ils ne sont pas dans un tel déni de la réalité qu’ils ne se rendent même pas compte de la situation ? Le monde leur appartient, alors pourquoi ce serait autrement ? C’est la seule fois de ma vie où j’ai réussi, peut-être, à m’identifier à un homme, à un prédateur ordinaire. Je crois que la question du déni est essentielle. Il faut faire comprendre aux hommes ce qu’il se passe réellement. Et qu’ils arrêtent aussi de faire « comme si » ils ne comprenaient rien. Est-ce que ça les intéresse de vivre avec des femmes (des sœurs, des filles, des amantes…) ou avec des choses ?
« Je crois que le tournant sera là quand les hommes viendront soutenir, discuter… C’est d’eux qu’il s’agit, quand même ! »
Laure Murat
Flavie Flament Tout cela est aussi l’héritage d’une culture. Les hommes ont grandi dans cette culture-là…
Laure Murat Et nous aussi ! Moi, j’ai rigolé à des blagues misogynes…
Flavie Flament Oui, je m’interroge sur l’éducation que j’ai reçue de la part de ma mère. Elle m’a eue à 20 ans, en 1974. Donc elle a connu Mai-68. Elle était sur le pas d’une porte qui menait à la liberté, et elle ne l’a pas franchie. Elle aurait pu m’éduquer autrement, mais elle ne m’a pas protégée. Elle m’a livrée aux hommes, malheureusement…
Laure Murat Vous la voyez toujours ?
Flavie Flament Non. Je ne la vois plus depuis que j’ai écrit mon premier livre en 2011, Les Chardons (lire l’encadré ci-dessus).
Laure Murat, une prolifique penseuse féministe
Spécialiste en histoire de l’art, Laure Murat commence sa carrière comme journaliste (notamment à Beaux Arts magazine), avant de devenir, en 2006, professeure au département d’études françaises et francophones de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA). Autrice d’une thèse publiée sous le titre La Loi du genre. Une histoire culturelle du « troisième sexe » (Fayard, 2006), elle signe également de nombreux ouvrages, que ce soit sur la psychiatrie (avec, entre autres, une biographie du docteur Esprit Blanche, fondateur d’un asile au XIXe siècle), sur le féminisme (Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein, Stock, 2018) ou encore sur la littérature. Dans Passage de l’Odéon (Fayard, 2003), elle s’intéresse au couple formé par Sylvia Beach et Adrienne Monnier, dont les librairies ont été un haut lieu de la littérature dans l’entre-deux-guerres. Descendante de la noblesse française (à la fois de la noblesse d’Empire du côté de son père, et de l’aristocratie d’Ancien Régime du côté de sa mère), Laure Murat raconte dans Proust, roman familial (Robert Laffont, 2023) comment elle a retrouvé dans À la recherche du temps perdu, « le monde révolu » dans lequel elle a grandi. Elle y décrit « l’exil intérieur » vécu au sein de ce milieu ultraconservateur et la rupture avec sa famille après son coming out lesbien. Dans son dernier livre, Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier, 2025), l’historienne se penche sur la question de la réécriture des classiques dans le but d’effacer les termes jugés aujourd’hui problématiques. Elle y plaide pour une recontextualisation honnête, ou pour une réinterprétation imaginative des classiques, plutôt qu’une modification des textes originaux, qui trahit, selon elle, le cadre de production des œuvres.
Vous avez ce point commun : vous avez toutes les deux vécu une rupture avec votre mère. Dans votre cas, Laure Murat, c’était à la suite de votre coming out lesbien…
Laure Murat Oui. Ma mère m’a dit deux phrases à ce moment-là. Tout d’abord : « Pour moi, tu es une fille perdue. » Une fille perdue, ça peut être une prostituée, ça peut être une fille égarée, et ça peut être une enfant qui est morte. Pour elle, j’étais un peu tout ça… Et la deuxième phrase, c’était : « Tu incarnes pour moi l’échec de toute une éducation morale et spirituelle. » Qu’est-ce que vous voulez répondre à ça ? Elle a acté quelque chose, qui était de l’ordre d’une conviction. Mais que cela l’ait laissée indifférente de ne plus voir sa fille jusqu’à sa mort, c’est ça qu’il faut se prendre dans la figure. C’est cela qui est difficile à admettre, on se dit que c’est impossible qu’une mère accepte et se tienne, avec autant de facilité, à une rupture définitive.
Flavie Flament … Et en fait c’est possible ! C’est ça qui est dingue. Je pense que ça ne dérange pas ma mère que je ne sois plus dans sa vie. Quelque part, je l’ai libérée de quelque chose, parce que ça la torturait de ne plus me contrôler. Longtemps, j’ai espéré, j’ai cherché à comprendre, je lui ai trouvé des excuses… C’est quand j’ai compris que je n’avais plus rien à attendre que je me suis dit qu’il fallait couper cette branche pourrie sur laquelle je ne pouvais pas me reposer. Alors, ça a été très simple. C’est avant que c’est compliqué – comme quand on doit sauter du plongeoir. Ça ne se fait pas de rompre avec sa mère, ce n’est pas moral… Il y a toutes ces pensées qui viennent vous ralentir. Mais à partir du moment où on saute, c’est hyper facile. Dans mon cas, c’était une lettre de rupture. Quand j’ai vu l’enveloppe disparaître dans la fente de la boîte aux lettres jaune, ma vie a commencé.
Laure Murat Oui, c’est un peu comme la sortie du placard… On s’en fait une montagne, le ciel va nous tomber sur la tête, et puis oh ! bah voilà, c’est fait. Je remarque que, dans votre livre, vous faites l’effort de resituer historiquement et psychologiquement la logique dans laquelle se trouvait votre mère, qui se plaignait de sa « vie de merde » et qui trouvait une vengeance à travers sa fille. Sûrement pas pour l’excuser, mais pour comprendre… J’ai aussi essayé de comprendre, socialement, d’où venait ma mère. Je crois que nous avons ce point commun.
« La route est encore très longue, c’est évident, mais je suis irréductiblement optimiste et je veux croire qu’il va y avoir un effet d’accumulation. »
Laure Murat
Flavie Flament, vous disiez tout à l’heure que vous avez décidé de sortir de l’anonymat dans l’affaire Bruel car vous saviez que l’attitude des médias changerait. Encore aujourd’hui, vaut-il mieux être connue pour être entendue ?
Flavie Flament Malheureusement, oui. Et je trouve cela particulièrement dégueulasse. Le viol est un rapport de domination, et les victimes sont dans une position de vulnérabilité. Prendre la parole est une mise à nu très dure. Souvent, dans la presse, les victimes n’ont pas de visage, pas de nom. En 2019, deux femmes ont eu le courage de parler contre Patrick Bruel. On parlait alors de « l’affaire des masseuses » – cette dénomination, ça me rendait folle. À ce moment-là, je sortais des deux années de bataille politique pour faire changer la loi après La Consolation, j’étais exsangue. Je me suis demandé « Est-ce que j’y retourne ? » J’ai eu peur que ce soit contre-productif que je prenne la parole ; je me suis dit qu’il allait falloir que j’attende. Ce printemps, j’ai senti que la société était mûre pour entendre mon témoignage.
Les médias n’ont pas parlé des quinze femmes – dont j’étais, sous le pseudonyme d’Eva – qui ont témoigné dans l’article de Mediapart. J’ai donc étudié les forces en présence : d’un côté, vous aviez quinze victimes que personne ne connaît et, de l’autre, un homme célèbre qui depuis quarante ans tient une place importante dans le cœur des gens. Pour aller au combat, il fallait quelqu’un qui porte les armes dont Patrick Bruel est lui-même muni : la notoriété, la puissance médiatique. Je me suis dit : « OK, ça va être à toi d’y aller. » Il fallait être sur un terrain d’égalité pour que les médias s’y intéressent. Et puis c’est devenu « Flavie Flament contre Patrick Bruel » et, encore une fois, cela a occulté les autres victimes. Tout mon travail a alors été de dire : « Attendez, ce n’est pas juste entre deux personnes : désormais, c’est trente femmes contre un homme. »
« Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. »
Flavie Flament
En 2016, dans l’affaire Hamilton, le parquet ne s’était pas autosaisi et David Hamilton s’était suicidé, ce qui avait, de fait, mis fin à tout espoir d’une procédure devant la justice…
Laure Murat Je me souviens qu’à l’époque ça m’avait mise très en colère. Je m’étais dit : « Et les victimes ? Encore une fois, il n’y aura pas de réparation. » J’avais été très fâchée de ça.

Crédit : Camille Gharbi pour La Déferlante
Flavie Flament Dans ce geste de suicide – qui rend effectivement furieux – il y avait non seulement la lâcheté de ne pas vouloir affronter les conséquences de ses actes, mais en plus il y avait cette manière de faire peser un poids sur les épaules des victimes. J’ai entendu des gens me dire : « C’est pas trop difficile quand même de porter le poids de la mort d’un homme ? »
Cette fois-ci, dans l’affaire Patrick Bruel, qu’attendez-vous de la justice ?
Flavie Flament J’espère être entendue. Aujourd’hui, plus que jamais, je veux aller dans le bureau d’un juge d’instruction et qu’on entende la jeune fille que j’étais. Je rêve d’un procès. J’ai ardemment besoin de cette reconnaissance-là, comme toutes les autres victimes pour qui les faits rapportés pourraient être prescrits [le viol dénoncé par Flavie Flament, qui aurait été commis en 1991, est théoriquement prescrit]. Aujourd’hui, le parquet ne veut pas reproduire la même erreur que dans l’affaire Hamilton et s’autosaisit des affaires de viol sur mineur·es. Cela aura au moins servi à ça… Dans le cadre d’agressions en série, il pourrait être possible de faire tomber la prescription. Ainsi, les victimes pourraient être entendues.
Laure Murat C’est extraordinaire. Je ne connaissais pas cette possibilité.
« Beaucoup de gens ont hâte de tourner la page du mouvement MeToo et de passer à autre chose, mais je ne pense pas qu’ils mesurent à quel point le débat est récent comparé à l’ancienneté du problème lui-même. »
Tarana Burke
Travailleuse sociale africaine-étasunienne, militante pour les droits des femmes, Tarana Burk a lancé, en 2007, le mouvement MeToo pour dénoncer les violences sexuelles, en particulier celles à l’encontre des petites filles noires.
Laure Murat, vous avez vécu vingt ans à Los Angeles. Au printemps 2025, au début du deuxième mandat présidentiel de Donald Trump, vous avez choisi de quitter les États-Unis pour retourner vivre en France. Pourquoi ?
Laure Murat En 2016, quand il a été élu une première fois, j’ai essayé de me battre à ma très modeste place, en tant qu’enseignante à l’université, et j’ai sombré dans la dépression. Une vraie dépression. Cette élection était un effondrement pour le monde, un signal très grave. Le jour où Donald Trump a annoncé sa candidature [le 15 novembre 2022], je suis allée voir mon administration pour évoquer mon départ. J’arrivais bientôt à vingt ans de service, ce qui me permettait d’obtenir une retraite confortable. Évidemment, des proches m’ont charriée : « Tu t’en vas des États-Unis à cause de Trump, et en France tu vas retrouver Marine Le Pen. » Mais justement. Je ne peux pas voter aux États-Unis, car je n’ai pas la nationalité étasunienne. En France, il y a des choses à faire contre cette déferlante d’extrême droite. Peut-être que je peux apporter une goutte d’eau dans l’océan, plutôt que de rester impuissante aux États-Unis…
Entretien réalisé le 18 juin 2026 à la Maison des Métallos, à Paris.
Flavie Flament et Laure Murat en 10 dates
1967
Naissance de Laure Murat.
1974
Naissance de Flavie Flament.
2000
Flavie Flament devient coprésentatrice de l’émission « Exclusif », sur TF1.
2006
Laure Murat soutient sa thèse et devient professeure à l’université de Californie, à Los Angeles.
2009
Après une longue amnésie traumatique, Flavie Flament se remémore les viols commis par David Hamilton.
2011
Flavie Flament publie son premier roman Les Chardons (Le Cherche midi).
2016
Flavie Flament publie La Consolation (JC Lattès).
2018
Laure Murat se penche sur le mouvement MeToo avec Une révolution sexuelle ? Réflexions sur l’après-Weinstein (Stock).
2025
Laure Murat publie Toutes les époques sont dégueulasses (Verdier).
2026
Flavie Flament annonce avoir déposé plainte pour viol sur mineure contre Patrick Bruel.
27.07.2026 à 09:08
À Strasbourg, Un van contre les inégalités menstruelles
Texte intégral (2752 mots)
Il est un peu plus de 13 heures à la cafétéria du centre social et culturel (CSC) du Neuhof. Dans sa longue robe à fleurs rouges, roses et bleues, Camille Michel peaufine les éléments nécessaires à la sortie du van de l’association dont elle est membre.
Une boîte de culottes menstruelles noires entre les mains, elle explique la façon dont les sous-vêtements sont rangés : « Là, il y a un point bleu pour les flux modérés, et là, c’est rouge pour les flux abondants. » Face à elle, Estelle Hilt, infirmière et intervenante à ses côtés aujourd’hui, prend note. Ce lundi 27 avril, c’est la deuxième sortie du mois pour le van : un camion blanc de 30 mètres carrés, spécialement conçu et aménagé pour l’association Hugeia – du nom de la déesse grecque de la santé – dans le but d’aller à la rencontre des habitant·es pour parler de santé et de précarité menstruelles. À 13 h 15, les thermos de café sont chargés, les affiches et les flyers, roulés dans un coin. C’est parti, direction la place Marschallhof, à quelques rues du CSC.
Sur cette place, une petite aire de jeux, un city-stade désert et deS tours HLM de cinq, six ou huit étages, comme l’emblématique « Demi-lune » du Neuhof, un immense bâtiment construit à la fin des années 1960 et rénové en 2021. Nous sommes en plein cœur d’un quartier prioritaire de la ville (QPV), où 51 % des 16 000 habitant·es vivent sous le seuil de pauvreté et où plus d’un tiers des familles sont monoparentales.
La prévention de proximité
« L’idée, c’est d’être là pendant le temps de l’école, comme ça les mamans peuvent passer avant d’aller chercher leurs enfants », explique Camille Michel, la travailleuse sociale de 45 ans à l’origine du projet Hugeia, qui a vu le jour en 2024. Porté par une structure d’incubation sociale strasbourgeoise (Edifis), il a reçu le soutien financier de fondations privées et des subventions publiques à hauteur de 200 000 euros par an. « Ces dernières années, j’ai eu des échanges avec des mamans et des jeunes filles au CSC, poursuit la travailleuse sociale. J’ai réalisé qu’il y avait une immense méconnaissance des règles, et une grande précarité. J’ai par exemple rencontré des jeunes femmes qui ne portaient qu’une seule protection hygiénique toute la journée pour des raisons financières. » Camille Michel se lance alors dans le projet du van itinérant, pour parler précarité menstruelle aux habitant·es.
En 2023 en France, 31 % des personnes menstruées – soit 4 millions de personnes – étaient concernées par la précarité menstruelle selon l’association Règles élémentaires. Un chiffre qui grimpait à 44 % pour les 18–24 ans, mais qui devrait baisser avec la mise en application, à partir de septembre 2026, d’une loi promulguée il y a trois ans sur le remboursement par l’Assurance-maladie, partiel ou intégral, des protections périodiques réutilisables (coupes ou culottes menstruelles) pour les moins de 26 ans et pour les bénéficiaires de la complémentaire santé solidaire.

Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante
Les protections réutilisables, Camille Michel en est une fervente ambassadrice. Courant 2025, la quadragénaire scelle un accord avec le fabricant JHO pour la fourniture de culottes menstruelles bio. Et, dès l’automne, le van aménagé sillonne le quartier. « On sait que le prix d’achat de ces culottes est un frein [entre 35 et 45 euros l’unité, selon les marques]. On en offre une et on accompagne les personnes dans ce changement de pratique, souvent source d’appréhension », détaille la travailleuse sociale. En six mois, 90 culottes ont été distribuées, et une centaine de femmes rencontrées.
Parmi elles, Siham Ozzine, 43 ans, mère de trois enfants, de 13, 16 et 17 ans. Cette Marocaine installée à Strasbourg depuis ses 11 ans vient saluer l’équipe, qu’elle connaît déjà. Elle ne voulait pas « reproduire le tabou instauré par [s]es parents autour des règles ». Alors le van d’Hugeia, elle trouve ça « génial » : « Moi, ce que j’aime, c’est l’échange avec les autres femmes. La dernière fois, j’ai parlé de la ménopause avec une autre maman. Je m’en approche, et ça m’a fait du bien d’en discuter. » La quadragénaire est pourtant suivie par un médecin généraliste et un gynécologue en centre-ville, ce qui est loin d’être le cas pour la majorité des habitantes du quartier. « Mais ici, dit-elle, c’est pas pareil, c’est pas un lieu de santé, je ne suis pas seule face au médecin, on est entre femmes, et c’est en bas de chez nous ! »

Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante
Une passante s’approche lentement. « Vous donnez quoi, vous ? Des kebabs ? » Camille Michel sourit et commence son topo de présentation d’Hugeia. « Les règles ? Ah, mais moi, ça fait longtemps que c’est fini ! » répond en riant l’élégante septuagénaire, en veste cintrée rouge. « D’accord, et vous allez bien ? » interroge subtilement la travailleuse sociale. Janillia* se met alors à parler, sans s’arrêter. Elle raconte ses premières règles, vécues comme un drame sur son île natale en Guadeloupe, celles de ses filles, moins taboues, et enfin sa ménopause, survenue alors qu’elle travaillait encore dans une crèche à Strasbourg : « Au début on est contentes de ne plus avoir ses règles, mais après c’est difficile, on a chaud, on déprime… » Estelle Hilt, l’infirmière, écoute avec attention la conversation.
Lutter contre les inégalités de santé
Après le passage de deux femmes venues se renseigner sur les perturbateurs endocriniens présents dans les serviettes hygiéniques, la jeune femme prend quelques minutes pour répondre à nos questions. « Il serait temps que l’État comprenne : c’est évident que plus on est précaires, moins on est en bonne santé ! » s’insurge l’infirmière de 36 ans, qui affirme voir ces inégalités lors de chaque sortie du van : « Ici, les gens ont plus de maladies chroniques, plus de diabète, plus de troubles de santé mentale, plus de maladies métaboliques… » Des affirmations confirmées par la sociologue Maud Gelly, chercheuse au CNRS, qui travaille depuis quinze ans sur les inégalités sociales et territoriales de santé : « Les problèmes de santé sont plus fréquents et plus graves dans les classes populaires et parmi les personnes d’origine étrangère », rappelle la chercheuse, qui fut également médecin généraliste dans un centre du Planning familial en Seine-Saint-Denis pendant vingt ans. Là encore, les chiffres sont sans appel : un ouvrier sur quatre meurt avant 65 ans, contre un cadre sur huit. « Ensuite, il y a ce que le sociologue Luc Boltanski décrit comme “les usages sociaux du corps”, c’est-à-dire que les classes populaires perçoivent les symptômes de la maladie plus tardivement que les autres, uniquement quand la maladie empêche vraiment le fonctionnement du corps au travail. » Enfin, souligne Maud Gelly, « de plus en plus de travaux en sociologie montrent que les professionnel·les de santé, notamment les médecins, délivrent des soins en quantité et en qualité inégales aux patient·es, selon leur position dans les rapports de classe, de race et de genre ».
Estelle Hilt illustre l’utilité plus large du van : « Être ici, à proximité des habitant·es, nous permet d’être dans l’écoute. Je vais parfois parler de santé mentale à une femme. C’est un sujet tabou, donc il faut l’aider à déculpabiliser, lui dire que c’est banal de prendre des antidépresseurs, et que c’est parfois nécessaire. » L’infirmière informe également les habitant·es sur certaines pathologies peu connues, telles que les maladies hormonodépendantes : le syndrome prémenstruel (SPM), ou encore le trouble dysphorique prémenstruel (TDPM), qui entraîne une atteinte fonctionnelle et une détresse significative.

Crédit : Mathilde Cybulski pour La Déferlante
« Je me retrouve souvent face à des femmes qui me confient avoir extrêmement mal pendant leurs règles. C’est le moment où j’aborde le sujet de l’endométriose. » Cette maladie inflammatoire chronique cause des douleurs intenses pendant les menstruations, des saignements très abondants et des douleurs pelviennes. Elle est largement sous-diagnostiquée et constitue l’un des angles morts les plus criants de la santé des femmes en France, en particulier dans les QPV. « Je sais que le parcours de soin qui les attend est long et compliqué, glisse l’infirmière, mais je leur dis de ne pas lâcher l’affaire, et, évidemment, je réoriente vers un médecin généraliste – faute de cabinets gynécologiques dans le quartier. » D’après le ministère de la Santé, les personnes touchées par l’endométriose – environ 10 % des personnes menstruées – attendent en moyenne sept ans avant qu’un diagnostic soit posé.
L’endométriose, c’est justement ce dont souffrirait la fille aînée de Rosetta*. Assise sur un banc un peu plus loin sur la place, cette jeune grand-mère de 50 ans regarde sa petite-fille de 4 ans jouer. Camille Michel est venue jusqu’à elles, pour leur donner un flyer Hugeia ainsi qu’un coloriage pour la petite Ceylan. « Ma fille pense avoir cette maladie, lâche brusquement la quinquagénaire. Parfois elle a tellement mal qu’elle ne peut pas aller travailler. Elle fait des malaises. » Alors, Rosetta aide comme elle peut : garde-malade et baby-sitteuse à la fois. Comme aujourd’hui, où sa fille n’a pas pu aller à l’usine d’Obernai, à trente kilomètres de là, où elle répare des machines.
Informer les plus vulnérables
Une discussion d’une quinzaine de minutes sur le quartier, la santé, les enfants prend forme entre les deux femmes. « Notre projet, explique plus tard Camille Michel, c’est le “aller vers”, toucher les publics les plus fragilisés, notamment les femmes qui sont invisibilisées dans ce quartier, pour leur redonner la parole. » Au Neuhof, les femmes sont souvent celles qui cumulent les vulnérabilités : pauvreté, chômage, monoparentalité, etc. Siham Ozzine, par exemple, s’occupe de ses trois enfants pendant que son mari travaille comme boucher six jours sur sept à l’autre bout de la ville. Rosetta n’a pas d’activité rémunérée non plus, tout comme l’une de ses filles. Funda*, 55 ans, croisée un peu plus tard en pleine discussion avec Estelle Hilt, ne peut pas non plus travailler à l’extérieur parce qu’elle doit s’occuper de ses deux filles handicapées, de 19 et 32 ans.
Il est 16 heures. Un homme s’approche du van. C’est le premier – et le seul de la journée. Curieux, il jette un œil à l’intérieur, entraperçoit les petites banquettes en tissu, la table, les boîtes de culottes menstruelles. Miango Lobota sort du travail, il est maçon et conducteur d’engins de travaux, installé à Strasbourg depuis cinq ans. « On vient ici pour parler des règles ! » lui lance joyeusement Camille Michel. « Ah ! C’est bien de parler de ça entre vous, les femmes », répond le quadragénaire, qui botte en touche : « J’ai trois filles au Gabon, mais c’est pas moi qui leur parle de ça, c’est leur maman. »
Camille Michel confie que, dans le quartier, chaque personne a son approche du sujet, et qu’Hugeia est aussi là pour ça : « Pour les gens du voyage sédentarisés qui habitent juste à côté, c’est ultra tabou, par exemple, mais comme je travaille ici depuis quinze ans, certain·es me connaissent bien, et j’ai réussi à faire venir une maman qui avait plein de questions. »
« C’est bien que vous veniez, lance Miango Lobota avant de partir. On est dans un coin reculé dans ce quartier, parfois on a l’impression qu’on nous a oublié·es. »
Des initiatives itinérantes pour la santé des femmes
Depuis plusieurs années fleurissent en France des initiatives locales qui s’adressent aux femmes précaires et éloignées du système de santé.
Dans le Var, l’association Santé pour tous a créé en 2018 le Gynécobus pour permettre un accès aux soins gynécologiques dans les zones rurales. Des médecins et des sages-femmes assurent des consultations quotidiennes, dans une cinquantaine de communes.
Dans les Hauts-de-Seine et les Yvelines, c’est un partenariat inédit entre la RATP, l’Institut des Hauts-de-Seine, la Région et les départements qui a permis en 2019 la création du Bus Santé Femmes. Un ancien bus réaménagé sillonne plusieurs jours par semaine les quartiers populaires des deux départements, pour proposer des consultations gratuites, anonymes et sans rendez-vous.
À Paris et à Lille, l’association Agir pour la santé des femmes organise des maraudes à bord du Frottis Truck depuis 2020. Les femmes en grande précarité peuvent y être auscultées (frottis de dépistage du cancer du col de l’utérus, dépistage des infections sexuellement transmissibles…). L’association nationale Agir pour le cœur des femmes a également lancé son Bus du Cœur des femmes, qui se déplace depuis 2021 dans toute la France, afin de proposer des dépistages cardiovasculaires et gynécologiques gratuits.