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21.10.2026 à 16:11

La Déferlante, la revue féministe des révolutions

Marie Barbier
Lorsque nous avons créé La Déferlante, nous avions à cœur de mettre en avant les luttes féministes et LGBTQIA+, avec une grille de lecture qui, déjà, se voulait intersectionnelle. Cinq […]
Lire plus (443 mots)

Lorsque nous avons créé La Déferlante, nous avions à cœur de mettre en avant les luttes féministes et LGBTQIA+, avec une grille de lecture qui, déjà, se voulait intersectionnelle.

Cinq ans plus tard, face à la montée des périls – fasciste, capitaliste ou climatique –, nous souhaitons évoquer de manière plus explicite les mouvements émancipateurs de gauche dans leur diversité : luttes antiracistes, décoloniales, environnementales, handies ou encore enfantistes. Entre ces groupes victimes d’injustices multiples s’opèrent des convergences aussi réjouissantes que fragiles : à l’heure où nous écrivons ces lignes, le silence imposé aux voix qui dénoncent le génocide à Gaza ou la violente répression des révoltes lycéennes sont les énièmes manifestations autoritaires d’un système économique et politique sourd à toute revendication de changements.

Pour documenter plus largement les mouvements sociaux en cours, La Déferlante, jusqu’ici revue des révolutions féministes, devient revue féministe des révolutions. Nous gardons à l’esprit que certaines révolutions peuvent aussi être réactionnaires, et méritent, en tant que telles, d’être décryptées.

Aussi, dans cette nouvelle Déferlante, vous pourrez lire davantage d’enquêtes. Nous inaugurons une nouvelle rubrique, Anatomie d’une lutte, pour répertorier les outils de mobilisation dans les mouvements sociaux, riches d’enseignements. Nous vous proposerons également davantage de cartes blanches littéraires, de poésie, et des rubriques Idées et Pop culture pour nourrir nos imaginaires et alimenter notre réflexion en ces temps de multiples crises et de bouleversements intenses.

Enfin, avec une ambition graphique toujours marquée, nous faisons évoluer la maquette de la revue : les pages que vous tenez entre les mains sont plus aérées, et nous y avons intégré une nouvelle typographie baptisée Moulin, créée par la graphiste Sandrine Nugue.

En espérant que la découverte de cette nouvelle formule vous apportera autant de plaisir que celui que nous avons éprouvé lors de son élaboration, nous vous souhaitons une bonne lecture, joyeuse et combative. •

Par Marie Barbier, Lucie Geffroy, Emmanuelle Josse, Marion Pillas,
corédactrices en chef de La Déferlante

21.10.2026 à 14:45

De Romain Lemire à Frédéric Pommier : les médias favorisent-ils les témoignages d’hommes victimes de VSS ?

Sarah Boucault
Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix […]
Texte intégral (2383 mots)

Dès leur sortie – à six jours d’écart – en avril 2026, les médias ont fait la part belle aux ouvrages de Romain Lemire et de Frédéric Pommier. Dans Clément (Le Cherche Midi, prix Goncourt du premier roman), le premier raconte l’inceste paternel. Derrière les arbres (Flammarion), signé par le second, dénonce les viols subis à différents âges de son enfance.

Romain Lemire qualifie de « merveilleuse » la réception de son ouvrage lors d’un entretien pour La Déferlante. Frédéric Pommier constate aussi que son livre a bénéficié d’un « très bon accueil » lorsque nous l’interrogeons. Les deux auteurs ont chacun été interviewés à de nombreuses reprises, et la coïncidence de ces parutions a également conduit Libération et Le Nouvel Obs à les faire dialoguer.

Quelques mois plus tard, en septembre 2026, les violences sexuelles faites aux garçons sont revenues sur le devant de la scène. D’abord, avec la sortie du film La Frappe, de Julien Gaspar-Oliveri, qui met en scène un garçon tout juste sorti de l’enfance peinant à trouver sa place entre sa sœur, victime comme lui, et leur père agresseur. Ensuite, avec la parution du livre enquête de Julien Chavanes, L’Autre Visage de #MeToo. Une enquête vertigineuse sur les violences sexuelles faites aux hommes. (HarperCollins), dans lequel le journaliste donne la parole à 60 victimes. « L’idée est d’apporter une pierre à l’édifice avec une dimension collective et systémique, nous confiait-il au moment de la parution avant d’ajouter : Les premiers retours sont enthousiastes. »

Trois livres et un film en l’espace de quelques mois : la dernière fois que les violences sexuelles contre les hommes ont connu – toutes proportions gardées – ce type d’exposition médiatique, c’était en 2016. Cette année-là, l’association La Parole libérée réunissait les victimes de Bernard Preynat, un prêtre pédocriminel protégé par l’Église catholique pendant plus de vingt ans. En 2026, France Télévisions a profité de la médiatisation renouvelée des violences sexuelles sur les garçons pour proposer gratuitement, sur sa plateforme VOD, le film adapté de cette histoire, Grâce à Dieu (réalisé par François Ozon, 2018).

Les prises de parole ont toujours existé du côté des hommes, mais, « comme pour les femmes, on a l’impression de découvrir quelque chose », observe Lucie Wicky, sociologue autrice d’une thèse soutenue en 2004 et intitulée « Les violences sexuelles subies par les hommes en France : parcours de violences et rapports d’âge ». « Dans les années 1990, des témoignages d’hommes victimes de pédocriminalité dans leur enfance sont apparus », mais, souligne-t-elle, leur prise en compte a été freinée par l’affaire d’Outreau, avant que « la parole surgi[sse] de nouveau publiquement dans les années 2010 ». Chaque année, un récit vient s’ajouter au précédent. Parmi les plus médiatisés : Tais-toi et pardonne de Laurent de Villiers (Flammarion, 2011) ; Tous les frères font comme ça de Laurent Boyet (Hugo Doc, 2017) ; L’Hospitalité au démon de Constantin Alexandrakis (Verticales, 2025). Entre les sorties de ces ouvrages, les discrets #MeTooGay (2021) et #MeTooGarçons (2024) ont ponctué la médiatisation de ces violences sur les réseaux sociaux.

Les auteurs des ouvrages cités sont nés entre 1971 et 1984 : ils ont aujourd’hui entre 42 et 55 ans. « Plus les générations sont anciennes, plus la période de silenciation est longue, et le besoin est fort de faire reconnaître cette violence et de protéger les générations futures », analyse Lucie Wicky. Dans son livre enquête, Julien Chavanes confirme : pour les hommes, « façonnés par une masculinité qui leur a appris à se taire », parler revêt aujourd’hui un coût social moins élevé qu’avant. « Mais ceux qui parlent le font quand les questions de masculinité ont moins d’importance dans leur vie ou que la paternité s’annonce », ajoute le journaliste.

Des récits plus réalistes

Le récent coup de projecteur sur les violences sexuelles subies par les hommes interroge sur les potentiels biais des journalistes qui traitent ces sujets, imprégnés, au même titre que la société, de stéréotypes de genre. Si la fréquence de la couverture médiatique est plus importante que la part réelle des violences sexuelles contre les hommes – qui ne représentaient que 15 % de plaintes de victimes de crimes et délits à caractère sexuel en 2024 –, on peut aussi remarquer que la manière dont chaque histoire est racontée diffère selon le genre de la victime. « Des journalistes considèrent la violence vis-à-vis des femmes comme un fait divers banal et celle envers les hommes comme originale, observe Lucie Wicky. Cette dernière est l’occasion de dire “les hommes aussi”, et d’effacer les dynamiques de genre. »

Lors de l’émission radio « Zoom Zoom Zen » du 9 septembre 2026, le journaliste Matthieu Noël pose une question à Julien Chavanes : « Est-ce plus dur pour un garçon de dire publiquement qu’il a subi des violences sexuelles ? » Si le journaliste rappelle la réalité de « la masculinité empêchante » qui enjoint aux hommes de contrôler et de taire leurs émotions, la sociologue Lucie Wicky précise de son côté que « les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit ».

Dans les médias, ils bénéficient en effet d’une présomption de crédibilité. Claire Ruffio, doctorante en science politique à l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la médiatisation du viol, explique que cette distinction est visible sur les plateaux de télévision : « Les hommes sont présentés comme des victimes et quasiment aucun n’est interrompu [ni ne voit ses propos] remis en question, alors que ceux des femmes, même célèbres, sont souvent mis en doute. En outre, on va commenter le corps ou l’attitude d’une fille, et cette question n’est jamais évoquée à propos des garçons. » Romain Lemire, lui-même, s’interroge : « J’ai été accueilli à bras ouverts, mais quand on voit comment Christine Angot s’en est pris plein la gueule [ces vingt dernières années], je me demande comment aurait été reçu le texte si j’avais été une femme. »


« Les hommes n’ont aucune raison de se taire puisque tout le monde les croit. »
Lucie Wicky, sociologue


La classe sociale joue aussi sur la réception médiatique. À l’instar des fondateurs de l’association La Parole libérée, les auteurices de livres dont la parole est médiatisée sont pour la plupart issu·es de classes sociales privilégié·es et inséré·es dans des réseaux politiques et culturels influents. Élevé dans les mêmes quartiers aisés du centre de Paris que Camille Kouchner (La Familia grande, Seuil, 2021) ou Vanessa Springora (Le Consentement, Grasset, 2023), Romain Lemire conçoit « que le milieu médiatique se soit plus facilement identifié à des gens comme [eux] trois ». Frédéric Pommier, qui a reçu des milliers de messages depuis la sortie de son livre, estime qu’« être un journaliste respecté dans [son] travail a sans doute ajouté au crédit fait à [sa] parole. » Par ailleurs, les hommes « ont plus facilement accès aux médias, y compris en l’absence de capital médiatique préexistant », observe Claire Ruffio. Dans les cas de viols sur des enfants de moins de 15 ans, 40 % des filles qui témoignent à l’âge adulte sont déjà connues du public au moment de leur médiatisation, tandis que les hommes bénéficiant déjà d’une certaine notoriété ne représente que 6 % de ceux témoignant dans les médias.

Paradoxalement, cette médiatisa­tion de la parole des hommes pourrait aider à rappeler la réalité des violences sexuelles et combattre les croyances fausses liées à la culture du viol. En effet, 30 % des récits médiatiques qui impliquent les femmes concernent des viols commis avec violence par des inconnus alors que, dans les faits, 91 % des femmes connaissent leur agresseur. À l’inverse, Claire Ruffio remarque que, lorsque les journalistes relatent des violences sexuelles commises sur des garçons, « les faits se rapprochent davantage de la réalité statistique. Les médias racontent surtout des viols commis par une connaissance dans une institution (école, église, centre de loisirs) », indique-t-elle. Car, de fait, après la famille, ce sont dans ces cercles de socialisation que s’exercent le plus les violences sexuelles contre les enfants, l’Église catholique étant l’institution la plus concernée.

Quel engagement féministe ?

Le privilège de genre nourri par les médias est manifeste, mais il ne s’applique pas à toutes les masculinités : lorsqu’ils témoignent de violences sexuelles, les hommes gays sont « moins crus, plus discrédités, voire stigmatisés », affirme Lucie Wicky. « On les soupçonne de l’avoir cherché, comme pour les femmes, avec une inversion de la culpabilité. » D’ailleurs, si Romain Lemire remarque n’avoir souffert d’aucun « sous-entendu ou remise en question », ni reçu aucun message de haters, Frédéric Pommier constate que des commentaires négatifs à son encontre sont parfois « d’une immonde grossièreté homophobe ».

Pour ces hommes victimes, les mouvements MeToo et les lectures féministes représentent souvent une base théorique sur laquelle ils s’appuient, à l’instar de la majorité des victimes qui témoignent dans le livre de Julien Chavanes. « Ces hommes se positionnent de manière moins inégalitaire dans les rapports de genre que l’ensemble des hommes », confirme Lucie Wicky. À la fin de son roman Clément, Romain Lemire adresse des remerciements à près de quarante figures féministes. « Ce n’est pas de la flagornerie, précise-t-il. Tous ces récits individuels qui m’ont précédé se font la courte échelle, et cela fait un récit collectif et politique. » Dans son livre, il raconte avoir ressenti de la « gratitude » en découvrant, en 2020, un collage de rue affirmant que « les garçons sont aussi victimes d’inceste ». Alors qu’il n’avait pas témoigné jusque-là, la vague #MeTooInceste, en janvier 2021, le convainc de parler : « J’ai twitté car ça avait du sens. » Le journaliste Frédéric Pommier indique quant à lui ne pas avoir été porté, au moment de l’écriture, par un élan politique : « Ce n’est que depuis la sortie du livre que j’ai l’impression de participer à un mouvement collectif. »

Si la conscience féministe infuse progressivement la société et touche de plus en plus d’hommes, les combats enfantistes (lire le glossaire) peinent encore à se se faire entendre. Pourtant, un point crucial réunit la très grande majorité des hommes victimes : ils ont subi ces violences lorsqu’ils étaient enfants. Dès le début de son travail de thèse, Lucie Wicky repère cette évidence : « Quand on parle de VSS [violences sexuelles et sexistes] envers les hommes, la domination est avant tout une domination d’âge. » Elle souligne que 80 % des hommes sont victimes avant 18 ans et 50 % avant 12 ans., alors que les femmes continuent d’être exposées aux violences à l’âge adulte, en particulier dans les relations conjugales ou affectives.

82 % des articles de presse sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits.

Dans Derrière les arbres, Frédéric Pommier se fait l’écho de cette réalité en expliquant pourquoi il nomme « garçons » les hommes qu’il rencontre : « Le mot “homme”, quand il s’agit de sexualité, je ne peux pas m’empêcher de l’associer à mes violeurs. Parce qu’au moment des faits, les hommes c’était eux. » Bien qu’il ait opté pour une narration à hauteur d’enfant, il ne relie néanmoins pas ce choix à un engagement enfantiste, pas davantage que Romain Lemire, qui indique ne pas y avoir « consciemment pensé ».

Selon l’étude de Claire Ruffio, cette surreprésentation de la pédocriminalité dont sont victimes les garçons transparaît bien dans les médias : 82 % des articles portant sur des viols contre les garçons concernent des victimes de moins de 15 ans au moment des faits, contre 38 % pour les filles. Pourtant, remarque la politiste, les journalistes ne relèvent pas la dimension adultiste (lire le glossaire) de ces violences : « Les articles consacrés à la domination adulte demeurent marginaux, et ne sont généralement pas en lien avec des affaires de pédocriminalité ou d’inceste. » Peut-être que les réelles avancées dans le traitement médiatique des violences sexuelles arriveront lorsque l’on réalisera enfin que les violences sur les enfants sont le terreau des violences commises et subies à l’âge adulte.

21.10.2026 à 13:01

Ghislain Leroy : « Les sciences sociales s’intéressent aux enfants comme sujets politiques »

Tal Madesta
Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps […]
Texte intégral (2068 mots)

Dans le cadre de ce dossier « Grandir », il nous a semblé important de nous pencher sur la manière dont les sciences sociales, en écho aux représentations culturelles dominantes, ont longtemps dénié aux enfants leur agentivité et leur subjectivité.

Si depuis trente ans, les chercheureuses les envisagent plus volontiers comme des acteurs et actrices sociales à part entière, c’est surtout le mouvement MeToo, et en particulier #MeTooInceste à partir de 2021, qui met en lumière les violences qu’elles et ils subissent de manière systémique, leur condition minoritaire et leurs mobilisations propres.

Historiquement, comment les enfants ont-elles et ils été étudiés par les sciences sociales ?

La place des enfants dans la société est un objet d’études académiques depuis les années 1970. Mais, jusqu’aux années 1990, ces travaux, notamment influencés par le sociologue Pierre Bourdieu, s’intéressent surtout à la question de la reproduction sociale : l’enfant est envisagé·e à travers son processus de socialisation, c’est-à-dire à partir de ce que la société attend et fait de lui ou d’elle. Par ailleurs, ces recherches traitent de l’enfance de façon indirecte, à partir d’un regard d’adulte, sans l’interroger. Par exemple, le chercheur Éric Plaisance, auteur de L’Enfant, la maternelle, la société (Presses universitaires de France, 1986) a travaillé sur l’école maternelle à partir de rapports d’inspection académique. Il s’est intéressé aux modèles éducatifs qui y étaient défendus : qu’attend-on de l’enfant ? Qu’elle ou il fasse preuve de créativité ? Qu’elle ou il soit un·e élève discipliné·e ? Ce sont des questions essentielles, mais elles passent par une analyse de documents produits par des adultes, laissant peu de place à l’étude des enfants réel·les.

Dans les années 1990–2000, les childhood studies naissent dans les universités étasuniennes et se développent dans le monde occidental. Quel nouveau regard portent-elles sur l’enfance ?

La sociologie a tendance à inscrire l’enfant et les normes qui l’entourent dans le monde social auquel elle ou il appartient ; ce monde influencerait directement son devenir et sa personnalité. Les childhood studies sont une des formes spécifiques qu’a prise l’analyse de l’enfance dans la sociologie au tournant des années 2000. La spécificité de cette approche, c’est un changement de focale. Elle déplace l’objet d’étude vers les enfants à travers des observations directes, des entretiens, ou encore l’analyse de leurs interactions entre pair·es. Dans La Cour de récréation. Pour une anthropologie de l’enfance (Presses universitaires de Rennes, 2001), la chercheuse Julie Delalande a par exemple observé les enfants dans leurs jeux et dans les formes de sociabilité qu’elles et ils développent lors des récréations. Elle montre que ces espaces sont organisés selon des règles, des hiérarchies et des logiques qui leurs sont propres. D’autres travaux se sont intéressés au point de vue des enfants sur leur famille ou sur leur éducation. Ils cherchent à comprendre leur rôle dans les échanges familiaux, leur participation aux décisions, ou encore la manière dont elles et ils perçoivent les normes qui leur sont imposées. L’enfant est alors pensé·e comme un ou une actrice sociale à part entière. L’enjeu est de mettre en lumière sa capacité d’agir. Le fait même de recueillir son point de vue et de s’y intéresser contribue à lui accorder une place nouvelle dans l’analyse. Cette approche se différencie d’autres domaines de recherche sur l’enfance, comme la psycho­logie du développement. Celle-ci tend à étudier l’enfant comme un·e individu·e isolé·e en se concentrant sur ses capacités cognitives ou émotionnelles et sur leur évolution, plutôt que sur les contextes sociaux et politiques dans lesquels il ou elle grandit.

Ce développement de la sociologie de l’enfance s’inscrit-il dans un contexte politique ou intellectuel particulier ?

Au cours du temps, la sociologie s’est diversifiée et spécialisée. Aujourd’hui, il existe une multi­tude de sous-champs : sociologie de la santé, de la criminalité, de la jeunesse… L’émergence d’une sociologie spécifique à l’enfance dans les années 1990 s’inscrit dans cette histoire. Mais elle est aussi liée à des éléments plus politiques. Par exemple, l’adoption par ­l’Assemblée générale des Nations unies, en 1989, de la Convention internationale des droits de l’enfant, a participé à une reconnaissance accrue de l’enfant comme sujet de droit. Les États signataires s’en sont inspirés pour promouvoir des politiques publiques spécifiques. Même si ces droits restent en partie abstraits, cela a contribué à créer un environnement favorable à ce type de recherches.


« En France, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres
à “civiliser” et à “dresser” pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. »

Ghislain Leroy, sociologue


Concrètement, comment ce nouveau regard sur les enfants a fait évoluer la manière de travailler des sociologues, et notamment leur méthodologie de recherche ?

Pour le ou la chercheuse, il s’agit d’abord de s’interroger sur sa position sur le terrain. Dans le cadre de l’observation, faut-il se faire discret·e, au point de se faire oublier ? Ou, au contraire, interagir avec les enfants, jouer avec elles et eux, entrer dans leurs univers ? Chaque décision a des effets différents. Lors des entretiens se pose, par ailleurs, la question des rapports de domination entre adultes et enfants. Il faut réfléchir aux conditions dans lesquelles les enfants s’expriment : toustes ne répondent pas de la même manière aux enquêtes réalisées par des adultes. Certain·es sont plus à l’aise pour verbaliser, se mettre en scène, exprimer des opinions. Le ou la chercheuse doit comprendre cet implicite. Lorsqu’on observe une cour de récréation par exemple, il ne s’agit pas uniquement de recueillir des opinions, mais de comprendre les cultures enfantines, les règles non dites, les formes de sociabilité qui structurent ces microsociétés.

En France, la visibilité donnée aux affaires d’inceste ou les mobilisations #MeToo ont-elles influencé la sociologie de l’enfance ?

La recherche n’est jamais indépendante des évolutions sociales. Cela dit, il existait déjà des travaux antérieurs, comme ceux de ­l’anthropologue Dorothée Dussy, qui ont été en quelque sorte redécouverts à la faveur de ces actualités. Ce que le contexte politique modifie, c’est l’ampleur de la visibilité sur ces questions. Depuis plusieurs années, avec les prises de parole autour des violences sexuelles et de l’inceste – notamment à la suite de publications comme Le Consentement –, on assiste à une prise de conscience importante, largement relayée médiatiquement, même si elle pénètre moins certains milieux, comme les classes populaires ou les classes aisées conservatrices. Dans le champ universitaire, ces sujets commencent à devenir l’objet d’ouvrages collectifs, de thèses, etc. Une nouvelle génération de chercheureuses analyse les inégalités et les violences – notamment sexuelles – subies par les enfants, interroge les rapports de pouvoir entre adultes et enfants, se demande si la condition enfantine est une condition dominée. Ce déplacement conduit à une approche plus directement politique de l’enfance.

La recherche s’intéresse-t-elle également aux luttes enfantines qui émergent dernièrement à travers des collectifs et des associations ?

Les chercheureuses ne sont pas toujours en lien direct avec les mouvements de défense des enfants. Aujourd’hui, la majeure partie des sociologues de l’enfance fournissent, à la suite de Pierre Bourdieu, des clefs pour comprendre la violence entre enfants de différentes classes sociales. Elles et ils ont parfois plus de difficultés ou de réticences à envisager d’autres types de violences, comme les violences sexuelles faites aux enfants, qui ont cours au sein des classes bourgeoises autant qu’ailleurs. Par ailleurs, les luttes des enfants sont peu étudiées par la sociologie de l’enfance : elles relèvent plutôt de l’histoire de l’éducation ou de la pédagogie. Ces disciplines étudient par exemple les expériences pédagogiques qui ont accordé une place importante à l’autonomie des enfants au début du xxe siècle, avec des formes d’autogestion [lire le glossaire] et de participation enfantine diverses. Comme l’histoire de certains ­pensionnats libertaires, où les enfants pouvaient participer aux décisions collectives, voire voter sur l’organisation de la vie quotidienne.

De manière générale, les sociologues proposent des cadres théoriques, mais elles et ils sont parfois en délicatesse pour
penser les dynamiques d’émancipation. Elles et ils décrivent avec finesse ce qui se reproduit, sans toujours théoriser ce qui pourrait transformer l’ordre social. La sociologie n’a pas pour but de fournir des solutions clé en main. Par ailleurs, aujourd’hui, elle a perdu de l’influence dans le débat public et est assez marginalisée, notamment en raison de sa dimension critique des rapports de domination.

Lire aussi : À Lyon, les enfants font campagne.

Cette résistance politique et académique à penser l’enfant comme un sujet politique est-elle une spécificité française ?

Effectivement, notre pays revendique historiquement des normes éducatives exigeantes, qui s’imposent dès le plus jeune âge. Par exemple, dans les années 1950, les attentes autour de la propreté des enfants intervenaient plus tôt que dans d’autres pays, parfois dès 1 an. Plus largement, il existe une tradition républicaine qui insiste fortement sur le fait que les enfants sont des êtres à « civiliser » et à « dresser » pour en faire des citoyen·nes socialement adapté·es. L’école y occupe une place centrale.

Tout cela a peut-être pour conséquence une certaine tolérance vis-à-vis de pratiques comme les violences dites « éducatives » – ­l’expression, qui laisse entendre que la violence peut être utile à l’éducation, est en elle-même révélatrice de cette tradition. En France, les châtiments corporels comme la fessée ont mis du temps à être encadrés juridiquement, et restent encore largement acceptés. Autre exemple plus récent, au niveau institutionnel, cette fois : les difficultés rencontrées par la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants. Il faut s’interroger sur les raisons culturelles et politiques qui ont abouti à la saborder, alors même qu’elle a produit des résultats capitaux et donné un vent d’espoir, en permettant une prise de conscience de l’ampleur de l’inceste et en tentant de le mettre au premier plan de l’agenda politique et médiatique. Mais les violences faites aux enfants ne sont pas propres à notre pays.

Ces phénomènes existent partout, ce qui ouvre des champs d’analyse et de dénonciation pour les chercheurs et les chercheuses. •

Entretien réalisé par téléphone le 22 avril 2026.

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