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07.07.2026 à 15:18

Contre la « souveraineté numérique »

dev
Texte intégral (6347 mots)

Peut-on imaginer une IA locale, responsable, bio et sous-contrôle ? Le collectif STopMicro qui lutte contre l'extension d'usines de semi-conducteurs (et de tout le monde qui va avec), se penche ici sur la question de la « souveraineté numérique », soit de la capacité d'un État de contenir et réguler une technologie qui ne connaît par essence pas les frontières.

Début juin, inquiet de la puissance de calcul développée par deux IA de l'entreprise Anthropic, le gouvernement américain a imposé à cette dernière de bloquer l'accès à certains de ses programmes pour les utilisateurs qui ne sont pas citoyens des États-Unis. C'est ainsi que vendredi 12 juin, Anthropic a coupé l'accès à ses deux IA Mythos 5 et Fable 5 pour le monde entier [1].

Inquiets à leur tour de cette situation nouvelle, dans laquelle un pays d'origine d'une IA peut décider à tout instant d'en couper l'accès, journalistes et politiques européens en arrivent tous à la même conclusion. Face à la dépendance des Européens aux technologies américaines, il faudrait développer une « souveraineté numérique », c'est-à-dire une industrie du numérique locale (semi-conducteurs, logiciels, hébergement de données). Or, cette proposition de « souveraineté numérique » qui fait consensus nous semble à la fois irréaliste – du fait de la nature mondialisée de l'industrie du numérique – et politiquement inconséquente – car elle ne remet pas en cause le modèle de développement technologique qui est précisément la cause de notre dépendance. Mieux : elle encourage la fuite en avant technologique et ses multiples nuisances. Nous refusons donc ce mot d'ordre illusoire.

Constat de dépendance

Commençons par le constat. C'est un fait, la France et l'Europe sont dépendantes du reste du monde pour leur accès au numérique. Dépendantes des États-Unis, bien sûr, car ceux-ci sont leaders dans le domaine des logiciels. Mais la dépendance va plus loin. En effet, le monde numérique se divise en plusieurs marchés : les logiciels, dont font partie les IA comme celles d'Anthropic ; l'hébergement de données, ces serveurs sur lesquels sont stockées les données et qui sont physiquement situés un peu partout (les données de Google sont stockées aux États-Unis, en Irlande, en Belgique, aux Pays-Bas, en Suisse, au brésil, au Chili, au Japon, en Chine... [2]) ; la production matérielle de puces électroniques, matériau de base du numérique : pour ces semi-conducteurs, la recherche et développement (R&D) se fait principalement aux États-Unis, la production en Asie du Sud-Est (notamment à Taïwan où est concentrée 75 % de la production mondiale [3]) ; il faudrait encore ajouter la fabrication des machines de gravure (aux Pays-Bas avec l'entreprise monopolistique ASML), le domaine du packaging des puces (en Asie essentiellement) [4] ; le tout fondé sur l'indigne supplice de l'extraction minière disséminée aux quatre coins du globe (Amériques, Afrique, Asie…) et nécessaire à la fabrication des puces et des batteries alimentant les petits, moyens et gros objets numériques [5].

De tout cela, on déduit que la France et l'Europe ne sont pas indépendantes dans le domaine du numérique. La coupure du service par Anthropic, tout comme l'avait été en 2021 la pénurie de puces électronique pour l'industrie européenne, ne fait que révéler une situation installée depuis longtemps.

Face à la dépendance numérique : « relocaliser » ?

La réponse tiendrait en un mot : « relocaliser ». C'est ainsi que la majorité des politiques en appellent à mettre en œuvre la « souveraineté numérique », autrement dit à favoriser les centres de données hébergés localement (comme ceux projetés dans le nord de la France [6] ou en Isère [7]), des logiciels et des IA françaises (la plus connue étant MistralAI), et à produire des semi-conducteurs en France (en particulier à Crolles, avec le projet Liberty de « méga-fab » de STMicroelectronics).

Cette proposition autour de la « souveraineté numérique » est politiquement consensuelle. BFMTV décrivait ainsi « une sorte de moment de grâce politique, où tout le monde était d'accord » [8]. Anne Le Hénanff, ministre déléguée à l'IA, affirmait ainsi que « la souveraineté numérique européenne est une nécessité » [9]. Mais des propos similaires ont été tenus par quasiment tous les politiques. Citons Bruno Retailleau, Jordan Bardella, Edouard Philippe, Gabriel Attal, Olivier Faure… Même chez les opposants déclarés au capitalisme, on se rengorge de « souveraineté numérique » : la France Insoumise défend dans son programme que puisque « la France ne doit pas dépendre d'autres pays et des multinationales comme les Google, Amazon, Facebook, Apple et Microsoft (GAFAM) » et « doit pouvoir prendre ses propres décisions », il faut « créer une fonderie française pour microprocesseurs » [10]. Le Monde diplomatique n'est pas en reste, réclamant la « souveraineté numérique » et enjoignant « les gouvernements européens [à] bâtir leur propre industrie en copiant le modèle américain » [11]. La CGT, quant à elle, demande « une politique d'investissement nationale et européenne » visant en particulier « les fondements [du numérique] » et précisément STMicroelectronics (car « le problème, c'est qu'aujourd'hui nos fabricants sont en retard » [12]). Et tous ces appels politiques, médiatiques et syndicaux de ces dernières années semblent suivis – en partie au moins – d'effets. Pendant que l'État français a promis en 2022 un soutien de 2,9 milliards d'euros à la « méga-fab » de STMicroelectronics (la fameuse « fonderie française pour microprocesseurs » réclamée par LFI), la Commission européenne vient d'annoncer un paquet législatif pour « réduire sa dépendance face aux États-Unis et à la Chine » [13] tandis qu'Emmanuel Macron a ajouté 1,55 milliard d'argent public « pour la filière quantique et les semi-conducteurs » lors du sommet Choose France début juin 2026 [14].

De tout cela, le monde « souverainiste de gauche », anti-libéral, syndicaliste, écologiste, ne peut que se féliciter. Les uns parce que si c'est fait chez nous, c'est mieux qu'ailleurs ; les autres parce que tout cela est censé permettre de combattre les entreprises privées de la Tech et le fasciste Trump ; d'autres encore s'illusionnent sur le fait que les nuisances produites ici ne le seront pas ailleurs – c'est touchant de naïveté.

Car cette proposition de « relocalisation » qui semble relever du bon sens est en réalité une impasse. Pour deux raisons : l'une pratique, l'autre politique.

La souveraineté numérique : une proposition irréaliste

La raison pratique tient à la nature même de l'industrie des semi-conducteurs. Comprenons bien qu'il ne s'agit pas ici de relocaliser la production de tomates, de vêtements ou de chaussures, mais une technologie industrielle d'une complexité extrême. « La fabrication de semi-conducteurs est l'activité de fabrication la plus complexe que l'on connaisse actuellement », explique l'Association européenne des entreprises de semi-conducteurs (ESIA) [15].

Quand la CGT affirme qu'« il faut maîtriser la chaîne de production de bout en bout » [16], il est nécessaire de rappeler que les puces électroniques sont un pur produit de la mondialisation capitaliste. À la différence des tomates par exemple, elles nécessitent une division du travail extrêmement poussée : extraction de minerais, purification, conception de machines, recherche logicielle, fonderie, assemblage, tests… à l'heure actuelle, une puce électronique « made in France » fait 2,5 fois le tour du monde et franchit 80 frontières [17]. Imaginons une reprise en main autogestionnaire, socialiste et écologiste du secteur, une « programmation », une « planification » comme le réclame la CGT [18] : peut-être pourrait-on baisser ce nombre de tours du monde à 1,5 (?), mais quoiqu'il en soit, en aucun cas une puce électronique ne peut être un bien local, issu de ressources proches, traité en circuit court, dont la chaîne de production serait maîtrisée de bout en bout et qui serait commercialisé aux seules échelles nationale ou européenne.

D'une part, parce que les ressources nécessaires pour fabriquer ces matériaux aux propriétés électriques particulières que sont les semi-conducteurs ne sont pas également réparties sur la planète. Il n'y a pas besoin uniquement de silicium pour faire des puces, mais d'un nombre incalculable de minerais et métaux (cuivre, aluminium, or, étain, germanium, cobalt, mica, tungstène, indium... [19]). Les ressources indispensables à la fabrication de puces ne se cantonnent pas aux seuls minerais, on peut penser au cas de l'hélium, gaz essentiel à l'industrie microélectronique qui a été également mis en avant avec la fermeture du détroit d'Ormuz [20]. La liste est presque infinie, on n'ira pas plus loin, mais on précisera néanmoins que ces ressources proviennent bien souvent des pays du Sud (il faut citer le cas paradigmatique du Congo, documenté par Fabien Lebrun dans Barbarie numérique [21]). Parler de « relocalisation », c'est occulter les rapports d'exploitation coloniaux nécessaires à la production du monde connecté. Que la gravure des puces ait lieu à Crolles ou à Taïwan, le coltan proviendra toujours du Congo – qui possède les deux tiers des réserves mondiales – et pas d'une carrière autogérée du Massif central.

La seconde raison qui fait qu'une puce électronique ne peut pas être un bien local tient aux nécessités capitalistiques des industries numériques. Contrairement au mythe propagé par la Silicon Vallée de deux-trois petits génies bricolant dans leur garage, les entreprises qui fabriquent des semi-conducteurs nécessitent des partenariats mondiaux afin de réunir les capitaux suffisants. Pléthores d'exemples démontrent ce point. Quand STMicroelectronics annonce son agrandissement à Crolles en 2022 pour la « souveraineté numérique européenne », le projet est monté en association avec l'entreprise états-unienne GlobalFoundries, qui est censée apporter près de 60 % des fonds privés. Précisons que GlobalFoundries, domiciliée aux Îles Caïman [22], est détenue à 82 % par les Émirats Arabes Unis [23]. Quand le Commissariat à l'Énergie Atomique (CEA) de Grenoble inaugure sa ligne de production pilote Fames pour l'innovation dans les semi-conducteurs en mars 2025, afin de « renforcer l'écosystème des semi-conducteurs en Europe et réduire les dépendances », le projet est soutenu par des acteurs du monde entier comme Intel, Meta, GlobalFoundries, Nokia… et la directrice de la recherche technologique du CEA Julie Galland rappelle que « la microélectronique se construit avec des acteurs mondiaux » [24]. Quand 75 milliards sont investis pour des data centers dans le nord de la France, c'est une entreprise japonaise qui est à la manœuvre. Idem en Isère, où le projet de « plus grand supercalculateur d'Europe » est à l'initiative d'une entreprise basée à Dubaï avec des capitaux émiratis [25]. Et ainsi de suite.

Ces capitaux gigantesques ne sont pas optionnels. Pour l'industrie des puces électroniques, qui exige les machines-outils les plus chères de l'histoire industrielle, des centres de recherche avancés maîtrisant une technologie en complexification permanente, un complexe d'infrastructures de fabrication bien organisées et installées, etc., ces capitaux ont toujours été une nécessité vitale. Leurs montants ont depuis longtemps dépassé ce que peut investir une nation seule : il faut atteindre une masse critique. Et comme il est également nécessaire de les rentabiliser, une production de masse pour un marché d'export a toujours été une condition d'existence de l'industrie des puces électroniques. Les investissements massifs et réguliers sont d'autant plus nécessaires dans un marché en évolution très rapide qui exige de se tenir à la pointe pour ne pas être éliminé. [26]

Voilà pourquoi l'échelle multinationale, l'échelle de la production planétaire, de la compétition pour accumuler les plus grands capitaux mondiaux, est la véritable échelle de l'industrie du numérique et la seule possible.

Ainsi, si par « souveraineté » on entend la capacité à maîtriser la chaîne de production de bout en bout, alors « souveraineté numérique » est un oxymore. Le numérique est en effet une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé.
Dans les exemple cités plus haut – et en particulier dans celui de l'agrandissement de STMicro à Crolles – ce n'est pas d'une quelconque « relocalisation » dont il s'agit, tout au plus d'une modification dans les rapports de forces inégaux dus à la maîtrise de certains segments stratégiques de la production.

Parer des projets industriels de ce type d'atours anticapitalistes, vanter les progrès de l'électronique européenne comme nous émancipant des États-Unis ou de Taïwan tout en copiant leur modèle revient à propager une illusion, et à masquer le véritable problème : notre dépendance croissante à cette technologie impériale qu'est le numérique.

Combattre la fuite en avant numérique

Pour ne pas dépendre des puces produites par d'autres régions du monde, pour ne pas se mettre en situation de vassalité, le plus simple n'est pas de produire nos propres puces – on a d'ailleurs vu que c'était impossible – mais de sortir de la dépendance à l'infrastructure numérique. De faire d'autres choix politiques, qui rompent radicalement avec la fuite en avant technologique à l'œuvre.

Les puces électroniques sont qualifiées aujourd'hui de « pétrole du XXIe siècle » pour le rôle central qu'elles jouent dans l'économie mondiale, et la dépendance au numérique de nos sociétés ne fait que croître. Face à une addiction toujours plus ancrée, et entretenue par des choix politiques, l'essentiel n'est pas de changer de dealer, mais de décrocher. Non pas produire plus de puces chez nous, mais utiliser chez nous moins de puces. Non pas « dématérialiser » toujours plus (les services publics notamment), mais refuser d'œuvrer à cette accélération. Non pas copier l'industrie américaine, mais développer un autre modèle. La revendication d'une « souveraineté numérique » perpétue l'addiction en refusant de la nommer et de la combattre, se contentant de poser la question du fournisseur de la came.

La course à l'innovation n'est pas inexorable, pas plus que le fruit d'une prétendue évolution naturelle ou d'une « loi de l'Histoire ». Il s'agit d'un choix politique et d'un choix de société porté par des acteurs institutionnels. Les milliards qu'on investit dans ce domaine sont des milliards volés à d'autres secteurs : production de tomates, par exemple, ou de vêtements, de chaussures, ou autres activités agricoles, artisanales, ou relevant des services publics. Voilà des domaines où une autonomie territoriale est possible, à la différence de l'électronique.

Comme nous le disons depuis trois ans, le collectif STopMicro ne prône pas une illusoire « souveraineté », mais l'autonomie. Le premier terme perpétue le fantasme de puissance propre au capitalisme industriel, renvoyant à la conquête, à la prédation, à l'impérialisme, au choc des Titans, bref : à la domination que nécessite tout pouvoir pour se maintenir. Ce n'est pas par hasard que les apôtres de la « souveraineté numérique » ne semblent guère avoir de problème avec le colonialisme induit par le numérique : la souveraineté, c'est l'autre nom du nationalisme à l'ère de la mondialisation.

L'autonomie, quant à elle, nous semble esquisser une piste de sortie pour affronter les défis qui se posent à nous à l'heure de la catastrophe environnementale [27]. Autonomie ne signifie pas autarcie, mais le fait de choisir ses dépendances et ses alliances, d'édicter ses propres normes. Elle n'implique pas non plus la dépendance à une autorité supérieure ou la conquête, c'est-à-dire qu'elle n'implique pas de rapports de domination. Elle revient à prendre en compte la limite de ce qui nous entoure, à penser l'autorégulation de nos besoins et de nos désirs, à prendre en compte la finitude des ressources [28].

C'est pourquoi nous prônons une économie de la subsistance qui laisse plus de place aux activités essentielles comme l'agriculture paysanne et l'artisanat, qui accroissent l'autonomie et la résilience des territoires. Il ne s'agit pas d'une utopie de baba cool, mais d'une nécessité vitale. C'est très concret et actuel : les exemples récents et locaux de Vencorex ou de Teisseire montrent qu'il n'est pas raisonnable de concentrer des centaines d'emplois dans des entreprises à la merci de la moindre fluctuation du marché mondial ou de décisions d'actionnaires [29]. Tout comme il n'est pas raisonnable de développer et de maintenir des industries qui sapent nos conditions d'existence en polluant les sols et les rivières ; là encore l'exemple de l'entreprise Vencorex – à présent qualifiée de « bombe à retardement chimique » par les élus [30] – est éloquent.

Sobriété numérique vous dites ? Lutte contre la « life.augmented » nous répondons !

Si l'on partage ce constat, alors on doit lutter contre le projets de connexion généralisée, contre l'utopie de la « life.augmented » (le slogan de STMicroelectronics), et contre les agrandissements d'usines de puces iséroises ; et non prôner une illusoire « relocalisation » de cette vie prétendument « augmentée ». Contre cette utopie dystopique, nous voulons établir un rapport de force politique.

En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se faire individuellement. S'il est louable de se passer de smartphone, de boycotter les réseaux sociaux, d'utiliser le moins possible internet, de refuser la dématérialisation des services publics, etc., rappelons que ce sont les choix politiques qui modifient les rapports sociaux et nous forcent à utiliser toutes ces nouvelles technologies. La technologie n'est pas un outil qui se greffe au monde existant : c'est le monde qui devient technologique : disparition des guichets, formations scolaires sur l'IA, imposition des compteurs Linky et des QR codes... Les plus vifs de nos lecteurs remarqueront ainsi – pour nous en faire critique – que ce texte par exemple, quoique critique du numérique, est rédigé sur un logiciel informatique et mis en circulation par Internet. Eh oui, vifs lecteurs ! Nous aussi nous vivons dans le monde numérique, dont les en-dehors ne cessent de s'amenuiser. Nous participons à cette société, à notre corps défendant. Et c'est avec les outils que nous connaissons et qui sont ceux de la majorité que nous cherchons à briser le consensus social. Au delà de l'éthique individuelle, ce que nous voulons en tant que collectif est d'influer sur les choix de société, sur une prise de conscience collective et de plaider pour un changement des rapports sociaux. Vaste programme !

En effet, refuser l'accélération numérique ne peut pas se contenter d'une « sobriété numérique », même collective. Après sa naissance militaro-industrielle, l'industrie moderne de l'informatique a été construite par le capitalisme avancé, et avant tout pour lui donner les moyens de son avancement. Le capitalisme développe en permanence les outils de production, afin de se reproduire et de croître, il ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire. C'est un système économique et politique maladif basé sur l'innovation permanente, la création de nouveaux marchés et de nouveaux outils de production, et de subjugation, de gestion et de contrôle de la population. Le capitalisme ne peut pas faire de sur-place : il doit par essence croître, innover, se développer, détruire et reconstruire, construire et re-détruire et re-reconstruire.

Or, la façon dont le capitalisme innove aujourd'hui, c'est par le développement de l'électronique et tous les projets futuristes d'« augmentation » numériquement assistée, enrobés d'un vocabulaire publicitaire écolo, social et éthique : dématérialisation transition, relocalisation, souveraineté, responsabilité, etc. La réalité est hélas plus crue : accélération, renforcement, concentration, exploitation, domination.

On l'a compris, l'innovation fait partie du capitalisme. Il n'existe pas et ne peut exister de capitalisme immobile, sobre ou décroissant, découplé de son impact matériel. Ainsi, imaginer se passer de l'électronique, en dépendre moins, faire preuve de « sobriété numérique », engager une « désescalade numérique », voire un « démantèlement numérique », tout cela sans mettre à terre le capitalisme, c'est une aberration.

C'est dans cette perspective que nous luttons contre les extensions d'usines de semi-conducteurs du Grésivaudan : la question d'une Europe souveraine en puces électroniques est une aporie. Le numérique est une technologie impériale intimement liée au capitalisme mondialisé et aux rapports coloniaux. Sortir du capitalisme implique de remettre en cause le développement du numérique, tout comme combattre la « life.augmented » implique de remettre en cause le capitalisme. Il n'y a pas de demi-mesure.

La lutte contre l'industrie numérique ne connaît pas de frontières.
Ne nous laissons pas avoir par les mots d'ordre des politiciens réformistes et idolâtres du Progrès !
No puçaran !
Buvez de l'eau !

Collectif STopMicro,
sous la canicule,
juillet 2026

A lire :
Anatomie d'une puce, livre collectif sous la direction de STopMicro.
Éditions Le monde à l'envers, 2026.


[4] Nous avons détaillé ces deux sujets dans des chapitres de notre livre récemment paru : Anatomie d'une puce, Le monde à l'envers, 2026.

[5] Sur ce dernier point, lire Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024 et Celia Izoard, La ruée minière au XXIe siècle, Seuil, 2024.

[8] Raphaël Legendre, éditorialiste, BFMTV, 15/06/2026 https://www.youtube.com/watch?v=AD_BDrwnYqs

[11] Robin Lambert, « Souveraineté numérique, le jour d'après », Le monde diplomatique, avril 2026, https://www.monde-diplomatique.fr/2026/04/LAMBERT/69457

[12] Sylvain Delaître, représentant CGT au comité stratégique de la filière sécurité (CSF) du Conseil national de l'industrie, La vie ouvrière, mai 2026, https://nvo.fr/sylvain-delaitre-les-cyberattaques-prolongent-les-conflits-qui-ont-lieu-dans-la-vraie-vie/

[15] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce.

[17] https://www.eusemiconductors.eu/sites/default/files/Leaflet%20digital.pdf, cité par Celia Izoard, dans Anatomie d'une puce, op. cit.

[19] Nous détaillons la liste de minerais et métaux qu'utilise le site STMicroelectronics de Crolles dans Anatomie d'une puce, op. cit.

[21] Fabien Lebrun, Barbarie numérique, L'échappée, 2024.

[26] Voir à ce propos Chris Miller, La guerre des semi-conducteurs, 2022.

[28] Aurélien Berlan, Terre et Liberté. La quête d'autonomie contre le fantasme de délivrance, La lenteur, 2021.

[29] Pour rappel : Vencorex (propriété d'un groupe thaïlandais repris par la filiale hongroise d'un groupe chinois) a supprimé 400 emplois à Jarrie en 2024, Teisseire (racheté par un groupe danois) 200 cette année à Crolles, dans les deux cas pour des raisons boursières. Cela laisse songeur quand on pense aux 6 000 emplois pourvus par STMicroelectronics en Isère, qui se cumulent avec les 1600 de sa voisine Soitec.

07.07.2026 à 11:55

Années après années

dev

« Ils les ont pris les ont cramés »
Nassera Tamer

- 6 juillet / , ,
Lire plus (422 mots)

Années après années
Dénis après dénis
Gouvernements après gouvernements
Législatures après législatures
Ils nous ont pris nos printemps
Nos étés
Ils les ont pris
Les ont cramés

Nos rivières
Nos petits matins
Les sirops menthe
Les draps frais
Les petites brises
Nos forces
Nos rires
Nos sueurs
Jusqu'à nos pores exsudant
Ils les ont pris
Années après années
Mensonges après mensonges
Coupes budgétaires après coupes budgétaires
Profits après profits
Crimes après crimes
Ils nous ont pris nos souffles
Nos pensées
Nos gestes d'amour
Nos vallées ombragées
Nos arbres
Nos oiseaux pensifs
Ils les ont pris
Les ont calcinés
Années après années
Exercices comptables après exercices comptables
Savamment
Habilement
Avec patience
Avec détermination
Ils ont laissé étouffer nos anciens
Nos malades esseulés
Nos voisins stoïques
Nos enfants
Nos enseignants
Nos infirmières
Nos sans-abris
Nos mal-logés
Années après années
Jets privés après jets privés
À force d'hypocrisie
À force de micmacs
À force de calculs
Ils ont pris nos vies
Notre temps
Nos désirs
Ils les ont pris
Les ont calcinés

Nassera Tamer

07.07.2026 à 11:38

Obsession : quand la misogynie cartonne au cinéma

dev

J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier.
Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma.
J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les (…)

- 6 juillet / , ,
Texte intégral (5087 mots)

J'écris sur Obsession de Curry Barker, parce que je pense qu'il en va de la survie des femmes, des enfants et de toutes les personnes non-masculines dans un monde en guerre contre elles, de questionner les objets culturels qui perpétuent (intentionnellement ou non) un ordre meurtrier.

Attention, cet article parle en détails de violences sexistes et sexuelles, de féminicides, suicides, maltraitance animale, et de leur imagerie au cinéma.

J'inclus dans mon usage du mot femmes toutes les personnes qui peuplent le genre féminin quel que soit leur sexe biologique de naissance. J'écris de manière inclusive sauf quand j'estime que les sujets de mes phrases sont du côté de l'ordre masculin dominant. J'écris cet article parce que les critiques françaises unanimes, le public et certaines connaissances enthousiastes ont bien failli me gaslighter : ne voyant personne relever la misogynie d'Obsession, découvrant que certains en proposaient même une lecture féministe, j'ai cru que je raisonnais mal, que je ne voyais pas ce que je voyais. Non. Voici mes notes. Je ne suppose pas qu'elles soient parfaites. Ma première intention est de sortir de la solitude et la terreur que j'ai sentie en tant que spectatrice de ce film épouvantablement misogyne et de nommer le vrai monstre à l'écran. À chacun chacune d'y réfléchir en ses termes ensuite. Il n'y a pas besoin d'avoir vu le film pour lire cet article, qui contient par ailleurs beaucoup de spoilers.

Résumé du film

Aux États-Unis, un blanc-bec surnommé Bear, célibataire à cause de lui, est amoureux en secret d'une amie de lycée, la jolie, indépendante, Nikki. Bear et Nikki travaillent dans un magasin de musique avec Sarah et Ian, leurs amis. Ian et Nikki étaient sex friends avant que ne commence cette histoire, donc Ian sabote Bear pour garder l'exclu. Sarah, la fille sympa, aime Bear en secret, donc elle n'aide jamais Nikki. Bear n'est pas un vrai mec comme Ian, il n'est pas non plus un Timothée ni le nouvel homme déconstruit. Il est bof, immature, infoutu d'assumer, et ne fait aucun choix susceptible de le rendre lui ou sa vie intéressants. Au début du film, il s'entraine sur (pas avec, sur) une serveuse à faire une déclaration d'amour à Nikki. Comme c'est mauvais, pour éviter l'humiliation d'un rejet ou le risque d'une conversation qui le ferait grandir, Bear se rabat sur un bâton à vœu magique acheté dans une boutique ésotérique. On lui dit Attention danger, mais Bear prend le risque de casser le bâton et fait le vœu puéril que Nikki l'aime plus que tout au monde. Exaucé ! La sorcellerie opère et l'attitude de Nikki change. Elle devient « amoureuse » de Bear. Doucement au début, puis jusqu'à l'obsession et la rage meurtrière, dont personne ne sortira vivant sauf elle (mais il faut voir avec quel trauma). Personne, dans l'entourage de Bear, ne croira à la vérité de cette idylle subite, pas même lui. Il doute du consentement de Nikki et de sa sincérité, il est déçu, ce n'était pas exactement comme ça qu'il avait imaginé leur love story mais finalement, il s'y fait un temps et la viole à répétitions. Tout le monde trouvera que leur « amie » Nikki n'est plus elle-même (je mets des guillemets à « amie » car qui voudrait des amis comme eux), qu'elle a changé de personnalité depuis qu'elle est en couple avec Bear. Cela alerterait n'importe qui de la possibilité d'une emprise toxique mais pas ces gens. Nikki aura des glitchs de conscience terrifiants pendant lesquels elle se saura possédée, elle le dira aux autres, elle demandera de l'aide, elle souhaitera mourir pour sortir de cette relation. Mais personne, personne, ne tentera de lui venir en aide. Il ne sera jamais question de la sauver. Tous se préoccuperont davantage pour eux-mêmes ou pour Bear, le « petit ami » en réalité l'abuseur et geôlier maléfique, ce minable incel dont le film adopte majoritairement le point de vue et qui apparaît du début à la fin comme la victime de Nikki – qu'il s'agisse au début de Nikki la meuf bonne qui le snobe ou ensuite de Nikki la folle furieuse hystérique sous emprise, dont il perd finalement le contrôle. Il n'y aura, eut égard au vœu d'amour formulé et à ses conséquences tragiques, aucune réelle auto-critique, aucun apprentissage de la part de Bear. Certes, il meurt, mais il meurt amoureux, endormi à jamais la tête sur les genoux de sa victime polytraumatisée.

Overkill

Un test rapide permet de sonder la misogynie et le sexisme d'un film : comment meurent les unes et les autres ? Dans Obsession, les garçons meurent d'un coup, ou à peu près paisiblement : une balle dans la tête pour Ian et, pour Bear, des cachetons, un peu de bave et le high de l'amour.

Les filles par contre, c'est une autre histoire. C'est toute l'histoire. C'est long, atroce, surnaturel, sanglant, et même, érotisé. Ainsi, Sarah n'est pas juste tuée, elle est sur-tuée : sa tête est fracassée sur un volant, puis son corps nu est exhibé dans une mise en scène sexuelle. Ça passe flash, mais je l'ai vu, vous avez vu, la pin-up cadavre. Cadeau pour le regard mascu, si vous aviez des doutes. Quant à Nikki, c'est pire, elle ne meurt pas. Elle est torturée jusqu'au bout. Après avoir bondi du lit du viol, après avoir hurlé à la possession devant le miroir, après s'être frappée le visage avec des objets, après avoir demandé à mourir, elle se réveille de l'emprise maléfique directement dans le pire trauma possible : abusée, violée, tueuse malgré elle, et désormais consciente de tout. Elle est prête à être internée ou abattue par la police, car personne jamais ne pourra la croire et la soigner. Le sort de Bear, de là où elle se trouve à la fin, paraîtra plus enviable. Mais QUI traite ses femmes comme ça en vrai ? Eh bien : des maris, des pères, des médecins, des prêtres (et leurs complices en tout genre)... Dans la réalité, les overkillers [1] sont des hommes qui tuent des femmes. L'inversion à l'œuvre dans Obsession est abject.

Girl on girl

Dans Obsession, c'est une jolie fille qui tue une autre jolie fille, à propos d'un garçon. Girl on girl, classique. Zéro sororité ici. Quand Sarah s'inquiétera vite fait (avant d'y passer) de l'état étrange de Nikki en questionnant Bear – c'est-à-dire auprès de l'homme du couple et non de la femme concernée directement – ce sera en la pathologisant à la Britney, pour ensuite suggérer la bouche en cœur que Bear mérite mieux que cette détraquée. Elle, par exemple. Sauf que Sarah, en bonne fille sympa qui n'a pas fait le travail de réfléchir, se fait copieusement éclater.

Autre point remarquable : l'opposition entre la bonne et la mauvaise fille. Sarah est présentée comme une bonne fille à papa (son père tient le magasin de musique dans lequel les personnages travaillent) promise à un futur radieux (elle est admise dans une école d'art !). De son côté, Nikki est fâchée avec son père, ne semble pas avoir de mère, n'a guère plus d'ambition que les quizz du samedi soir au bar, et elle couche en dehors de relations sérieuses. Dans ce type de récit, c'est donc une salope. Dans ce type de récit, c'est sûrement de sa faute si elle est en rupture familiale (quand en réalité, ça sent les violences intra-familiales, ce que pourrait corroborer son monologue Hansel et Gretel incestueux). Dans ce type de récit, le sous-texte c'est que les salopes méritent tout ce qui leur arrive.

Viol et Vengeance

Le point de départ du film est une soumission, non pas chimique, mais maléfique. Nikki ne consent à rien dans la relation avec Bear. S'ensuit que Bear ne fait pas l'amour avec elle, il la viole. Et même lorsque des doutes l'assaillent (vite fait) quant au consentement de Nikki ou à l'authenticité de ses sentiments pour lui (quelque chose qui semble compter plus que sa santé à elle), il ne cherche pas à mettre fin au sortilège ni à la relation, pas avant très très tard, quand sa vie à lui sera en danger. Nikki a conscience, par intermittence, d'être sous emprise. La première fois qu'elle se déshabille avec Bear, elle bondit hors du lit, confuse. La scène, pour qui a vécu une expérience similaire, est tout à fait glaçante. Plus tard, elle trouvera la force de lui dire « je n'ai jamais été avec toi »… avant de supplier Bear de l'aider à se suicider (ce qui équivaudrait à un féminicide par suicide forcé). La réaction de Bear à ce moment-là est terrible et révélatrice : il demande « est-ce si horrible d'être avec moi ? » avant de l'abandonner. La réponse est OUI, connard, tu n'imagines pas à quel point (et c'est cela que rate le film : faire imaginer ceux qui nient). Le viol et la conscience qui subsiste dans Nikki serait un argument pour classer Obsession parmi les Rape and Revenge movies, un film dans lequel le violeur et ses complices finissent massacrés par la victime enragée devenue puissante. Alors déjà, non merci les gars pour ce genre cinématographique. Ensuite non, dans Obsession, les filles sont plus massacrées que les mecs ET Nikki est plus traumatisée à la fin qu'au début ET elle n'a pas consenti à devenir une tueuse, cela fait partie de sa torture. Dans les films de super héroïnes, le trauma est en général inaugural, pas terminal, preuve que Nikki est victime, pas justicière.

L'abuseur abusé

Dans la réalité, la maltraitance animale [2], le contrôle coercitif [3], sont de bons prédicteurs des violences intra-familiales et conjugales qui terminent en féminicides, suicides forcés inclus. Ce sont des comportements « quasi exclusivement masculins ». D'aucun diront que Bear goûte pour lui-même aux effets de cette violence masculine et que l'inversion est « pédagogique » car sa prise de pouvoir sur Nikki se retourne contre lui. Nikki reprend les méthodes éprouvées des agresseurs domestiques : elle le bombarde d'amour, lui fait bouffer son chat, l'empêche de sortir, le colle, l'espionne, lui hurle dessus, se calme, promet qu'elle va changer, menace de se faire du mal, l'isole de ses amis, etc. Effectivement, Bear vit un enfer et se suicide. Et du début à la fin, Bear apparaît comme un imbécile, son personnage est insupportable. Abuseur abusé, incel exposé, film féministe ? L'homme Bear aura-t'il appris quelque chose ? Je ne crois pas. D'ailleurs son personnage est tellement minable que dans certaines conversations, on argue qu'Obsession serait... misandre. Ou misogyne. Ou les deux. Bah. Au moins sur Reddit [4], ça débat. Une personne conclut : si le réal avait eu le cran d'explorer à fond les enjeux autour du consentement de Nikki, nous ne serions pas en train de débattre. Mais le film mange à tous les râteliers, ce qui assure son succès commercial, et permet à une personnalité publique américaine misogyne et transphobe notoire de le vanter comme « décrivant parfaitement et de manière très divertissante la dynamique relationnelle homme-femme, à une époque définie par la négation de la complémentarité des sexes » [5].

La misogynie cartonne, la critique se pâme

On peut être intelligent, faire toutes sortes d'interprétations brillantes et tenter de faire dire au film qu'il est féministe, post me too ou que sais-je, à un moment donné il faut mettre un objet culturel en perspective avec la société telle qu'elle est. De manière plus générale, vu le peu de soutiens masculins visibles dans la lutte contre les violences faites aux femmes partout, vu le niveau de déni, d'insulte ou d'ignorance ordinaire que l'on peut rencontrer parmi la gent masculine quand on aborde le sujet des VHSS, je doute qu'un film qui leur retournerait réellement le regard rencontrerait le succès commercial d'Obsession. Or – et c'est en grande partie ce qui fait baver les critiques toujours contents quand un truc bricolé fait du cash – ce film cartonne, semaine après semaine. À ce titre, certains critiques sont comme le personnage de Ian, intéressé par l'argent : quand Bear apporte à son pote un bâton magique et lui demande de faire un contre-vœu pour l'aider à sortir du cauchemar, Ian préfère demander un million de dollars. De même, ma revue de presse française révèle des critiques bluffés par le succès capitalistique inattendu d'un jeune réalisateur école YouTube, mais assez insensibles à qui se fait (encore) cartonner dans cette histoire plus rétrograde que révolutionnaire. De Libération à Le Monde en passant par Télérama et compagnie, Allociné affiche la note élevée de 3,9/5 pour la critique Presse. Solitude. Jusqu'à ce qu'un copain me relaie un chouette article issu d'un blog personnel [6].

Test par la réalité : ambiance dans la salle

Que dit l'ambiance ? Ma salle était pleine à craquer de jeunes gens, garçons, filles, groupes, couples, hyper enthousiastes. Comment ont-ils et elles vécu ce film ? Je ne sais pas. Mon impression est que cette audience a passé un excellent moment, a bien flippé pour Bear, a bien été terrifiée par Nikki et s'est aussi bien foutu de sa gueule de grande guignole hystérique. Ce furent des rires, des cris, des sursauts jouasses, des sourires, des bribes de conversation, beaucoup de pop-corn, et déjà des blagues. Ma terreur est qu'après ça les garçons toxiques puissent continuer à faire passer les petites amies qu'ils ont abusées pour des tarées, les filles puissent continuer à les plaindre et ne pas se méfier d'eux, à se détester (entre elles ou elles-mêmes), et qu'ils et elles rejettent toujours comme monstrueux ou suspects les signaux de détresse et les colères saines des filles. Vas-y, fait pas ta Nikki. Peut-être que je suis une Gen X qui prend la jeune audience pour des idiots, j'aimerais. J'espère qu'ielles voient la machinerie grotesquement sexiste à l'œuvre, en rient, la condamnent, s'en émancipent et font mieux. J'espère qu'ielles s'inventent d'autres modèles de relations amoureuses, y compris à l'intérieur de l'hétérosexualité. Également perplexes devant la vision des relations amoureuses et amicales véhiculée par Obsession, deux critiques du New York Times se demandent « si les enfants vont bien » [7] . On peut se le demander, avec des inspirations pareilles.

Retour sur l'hystérie

Dans Libé, je lis que Obsession (…) « tord l'image archétypale de la femme hystérique pour en livrer une interprétation brutale, inattendue, et passablement tragique ». Je trouve que c'est un peu court. L'hystérie est une invention médicale misogyne qui a une longue histoire d'abus derrière elle [8]. Elle a fonctionné comme valise pour des maux non reconnus ou silenciés chez les femmes, allant de l'épilepsie à l'endométriose en passant par les traumatismes causés par des violences sexuelles. Parmi les « symptômes », on retrouve des crises convulsives, des paralysies partielles, l'émotivité extrême, la dépendance affective, la manipulation, la séduction compulsive, l'érotomanie, mais aussi la frigidité, la suggestibilité, la propension à la comédie et à falsifier ses symptômes… L'hystérie, ce mal de l'utérus insatisfait et vagabond, a été soignée par la masturbation, l'isolement, la compression des ovaires, la grossesse, l'exorcisme religieux, l'excision du clitoris, les neuroleptiques, la thérapie par la parole… Mais c'est une maladie qui n'existe pas, inventée par des hommes pour des femmes, « dont l'origine n'est nullement organique ni constitutionnelle mais bien exogène et masculine » [9]. Son diagnostique n'est plus posé que par des psychanalystes, des influenceurs masculinistes, ou des thérapeutes usant du manuel diagnostique américain DSM dans une version mise à jour sous le terme « trouble de la personnalité histrionique [10] ». Elle reste néanmoins présente dans l'imaginaire et le langage courant, pour invalider les femmes, et toutes les personnes souffrantes pénibles, avec ou sans utérus, qui emmerdent l'hétéro-patriarcat avec leurs besoins de soin et d'attention. À mon sens Obsession loin de tordre l'archétype de la femme hystérique est la preuve que celui-ci n'a pas bougé.

Portrait de la petite amie en parfaite hystérique

Hystérique c'est donc un diagnostic de menteuse, fakeuse, manipulatrice, mal vu, qui peut déboucher sur davantage de contraintes, de négligences, d'errances, ou pire, la mort des « malades ». Sa pervasivité dans nos imaginaires, dans une société sexiste et psychophobe, a des conséquences négatives concrètes dans la vie des femmes. C'est une épileptique ou une endométriosique en errance médicale des années, dont la santé se dégradera irréversiblement. C'est une infirmière qui dit à propos de sa patiente « elle avait son sourire border » [11]. C'est un patient transgenre de 18 ans à propos de qui le personnel médical dit « Ça fait très théâtral (…) on voit pas la souffrance, ça manque d'authenticité » [12].C'est une mère qui dit « arrête ton cinéma » à sa fille en larmes après une agression sexuelle. C'est un homme violent qui fait passer son ex pour une cinglée dont il ne faut pas croire les plaintes ni les mises en garde. Témoin, la journaliste Pauline Chanu ouvre son essai-enquête sur l'hystérie [13] avec des extraits de procès-verbaux d'hommes jugés dans des affaires de violences conjugales. Ils livrent pour leurs défenses des descriptions dignes des vieux manuels, justifiant les coups portés – « elle est capable de se mettre des coups et de dire que c'est moi ». Sourires border, crises émotives, dépendance affective, auto-mutilations, etc : les symptômes « typiques » de la petite amie hystérique, Nikki les coche tous. Encore une fois, vu la force du signifiant dans nos imaginaires et dans les faits, je ne pense pas que Obsession torde cette image, mais plutôt qu'elle confirme et réarme l'hystérie contre les femmes. Et la manosphère sort le pop-corn.

Bienvenue dans la maison hantée

Bear habite dans l'appartement de sa grand-mère décédée. Pourquoi ce choix de méméifier le décor ? Au début, je n'y ai vu qu'une manière facile de convoquer l'imaginaire de la maison hantée, un bon cadre pour un film d'épouvante. Mais vu la misogynie du film, ce décor me raconte d'autres choses. Premièrement, en y entrant, Nikki est surprise : ce n'est pas l'habitat auquel elle s'attend pour ce type de mec, elle trouve l'endroit coquet. Nous avons donc un décor qui rassure la proie du prédateur, c'est noté. Deuxièmement, voyant ce film d'horreur nouvelle génération user de codes anciens, je ne peux m'empêcher de penser au proverbe « c'est dans les vieilles marmites qu'on fait les meilleurs plats ». Proverbe connu pour être également employé de façon assez dégueulasse au sujet de la sexualité des femmes d'âges mûres, ces vieux utérus qui sentent la soupe. Ok là, c'est moi qui en rajoute. Mon point est qu'en faisant de ce décor de grand-mère le cadre de la violence de Nikki, il semble que le film inscrit Nikki de force dans une lignée de femmes « folles furieuses » qui la précède.

Un cas d'hystéro-démonopathie

Non seulement Nikki soumise n'est plus elle-même, elle ne semble pas seule dans son corps : elle semble en présence d'une autre entité qui l'agit, assurément femelle, démoniaque, avec laquelle elle est forcée de ne faire qu'une, contrainte de se mouvoir comme un spectre terrifiant, et de tuer. Peut-être qu'une fantôme la possède qui a aussi été violée de son vivant et se venge à travers Nikki. Peut-être que c'est le diable en personne, que Nikki a attiré à elle en couchant hors mariage. Quoi qu'il en soit, le soupçon d'une tierce entité surnaturelle inexpliquée jette un trouble, arrangeant, quant à la seule culpabilité de Bear : c'est pas sa faute, y'a une démone qui s'est mêlée. Le résultat est que Nikki, une jeune femme forte, émancipée, est dépossédée de sa puissance et renvoyée à la condition essentiellement faible et influençable de son sexe maudit, à sa condition de réceptacle-utérus ouvert à tous les diables. Nikki est sûrement atteinte d'hystéro-démonopathie. Le terme existe et a été utilisé par des médecins [14]. Voilà, finalement, ce que révèle Obsession et qui me fait peur : constater que les femmes ne sont pas du tout sorties de la « maison hantée ». Je me réfère ici au titre de l'enquête de Pauline Chanu, que j'ai lue en antidote après ma séance de ciné, lecture qui m'a soutenue dans mes réflexions et qui nourrit ces lignes. Merci.

Une spectatrice active


[8] Pour un bon récap, on peut lire l'enquête-essai de Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025. La plupart de mes arguments/exemples jusqu'à la fin de l'article trouvent une source dans ce livre, ainsi que dans mon vécu et celui de personnes proches.

[9] Isabelle Alafandary, Le Scandale de la Séduction, citée par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025

[11] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025

[12] Rapporté par Ivan Garrec dans Trouble dans les émotions, cité par Pauline Chanu dans son essai Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025

[13] Pauline Chanu, Sortir de la maison hantée, comment l'hystérie continue d'enfermer les femmes, La Découverte, 2025

[14] Les Métamorphoses de l'hystérique de Nicole Edelman, citée, à nouveau, dans l'essai de Pauline Chanu.

7 / 10

 

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