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06.06.2026 à 03:30

Techno-éco-fascisme, histoire d’une dystopie écologique

douchez.oceane

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller. • Par Jide, en affinité avec Accattone L’héritage du.. Read More

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Texte intégral (3952 mots)

Le techno-éco-fascisme, s’il se déploie tel qu’on l’anticipe depuis des décennies dans la littérature et au cinéma, serait en quelque sorte le climax d’une gestion parfaite d’un monde mort plutôt qu’une existence humaine libre, mais imprévisible. Face à cette dictature qui ne dit pas son nom, la seule réponse reste ou restera la démission générale. Ne tardons pas à nous réveiller.

• Par Jide, en affinité avec Accattone

L’héritage du totalitarisme et la menace technologique

Tout d’abord, parler de fascisme est une mission compliquée. Nous en sommes encore trop proches, temporellement et idéologiquement pour avoir le recul nécessaire, du moins semble-t-il pour la majeure partie d’entre nous, autant par son caractère épouvantail que par le fantasme qu’il est susceptible de provoquer chez certain-e-s. Non sans raison. Déjà parce que nous en sommes les héritier-e-s, mais aussi parce que cela s’est passé chez nous et il n’y a pas longtemps. Et parce que cela a redéfini les contours d’un autre concept complexe, celui des tyrannies. Tant bien qu’il a fallu le déterminer comme une forme absolue de celles-ci : le totalitarisme.

J’ai lu dans un bouquin il y a des années qu’en politique la défaite n’a pas de limite1, contrairement à la défaite militaire qui finira par des concessions territoriales. La direction que prend une société ne s’infléchira pas d’elle-même, et c’est pour cela que les forces, qui la composent, la déterminent en permanence. Aujourd’hui, nous sommes dans un contexte sociétal, qui est l’héritier du fascisme, et dans des domaines beaucoup plus concrets qu’on ne l’appréhende en général, tels que le marketing politique, la propagande médiatique et par ricochet, le sujet qui nous intéresse aujourd’hui justement, son avatar du futur, l’éco-fascisme, que nous nommerons le techno-éco-fascisme, tant sa composante technologique semble inévitable. On imagine toujours que l’histoire se répète. Certes mais pas à l’identique.

De Matrix à Soleil Vert (entre autres) : quand la SF nous alerte, c’est qu’il y a péril en la demeure

On va devoir de nouveau tomber dans la science-fiction comme prospective majeure du futur pour alimenter notre discours. D’autant plus qu’une théorie, certes un peu fumeuse, affirme que si quelqu’un-e imagine une chose possible à un instant, c’est que cette chose l’est vraiment en pratique ou le sera un jour.
Avec comme icônes des œuvres qui ont mis en images un de ces futurs possibles, la trilogie Matrix : des machines règnent sur terre en s’alimentant en énergie à l’aide d’élevages d’humains, transformés en gigantesques usines à énergie dans lesquelles chaque individu vit virtuellement dans l’époque actuelle (les années 2000) sans se douter de sa condition réelle. Un amas gigantesque d’usines titanesques à l’esthétique cybernétique parfaite recouvre la planète entière. Des algorithmes maîtrisent ainsi tous les paramètres permettant la pérennité d’une forme de société, même si elle est virtuelle, comment faire alors la différence ? Tout en aliénant à la perfection la possibilité d’une existence humaine sans laquelle pourtant le monde dans lequel on est projeté ne saurait se maintenir. Ni l’humanité, celle-ci ayant tellement détruit son environnement que seule cette unique condition de contrôle absolu par les machines pour les machines rend possible son existence. Tendance collapsologique extrême, la catastrophe est pourtant un régal pour le système industriel et marchand. CQFD ? Un totalitarisme techno-survivaliste pas si éloigné de la bunkerisation des ultras riches actuellement, si ce n’est que ce sont des logiciels IA qui les remplacent. Après moi le déluge en somme.

Ouf, voilà probablement une des pires dystopies ayant été imaginées. Pas certain. Soleil Vert, quant à lui, nous projette dans un New York futuriste, étouffé par la surpopulation et l’effondrement climatique, où une élite maintient l’ordre grâce à une nourriture synthétique mystérieuse. L’ambiance y est horriblement glauque. Une parfaite parabole d’une dérive possible : l’écologie devient le prétexte à un autoritarisme qui, pour sauver l’espèce, sacrifie l’éthique et transforme le corps humain en marchandise circulaire. C’est le miroir parfait de la « pile » de Matrix : là où les machines utilisent la chaleur, le système de Soleil Vert utilise la matière, mais la conclusion reste la même : l’individu n’est plus qu’un intrant industriel.
Voilà pour l’aspect ressources naturelles ou comment exploiter le concept du métabolisme social2 jusqu’à son pire aspect imaginable… Nous nous arrêtons là parce que les films qui décrivent de possibles sociétés totalitaristes pour des motifs environnementaux pullulent.

De la fiction à la réalité : l’anticipation et l’analyse comme possibilité de désamorcer l’inéluctable

Bon, tout ça n’est guère joyeux, on en convient. Pour autant, le nommer, c’est déjà le dénoncer. L’examen lucide du présent redonne ainsi tout son sens à l’adage de feu le mouvement altermondialiste : un autre monde est possible.
Tout d’abord, ne pas oublier que le capitalisme est responsable de la situation proto-fasciste dans laquelle nous vivons déjà. Les analogies sont légion entre les dystopies fictives et la situation dans laquelle nous vivons actuellement si nous sortons de la lorgnette de nos quotidiens et de nos cadres de vie occidentaux aux apparences démocratiques. À l’échelle de la planète, la recherche effrénée de matières premières (minerais, hydrocarbures, biomasse) devient le moteur unique des économies modernes, transformant des territoires entiers en «  zones de sacrifice ».

C’est ce qu’on appelle l’Extractivisme. «  L’Extractivisme [voir encadré à lire] est la manifestation d’un système qui ne voit dans la nature et les êtres humains que des gisements à exploiter jusqu’à l’épuisement, rendant la démocratie incompatible avec les impératifs de la croissance industrielle infinie » et nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. D’où les guerres actuelles, le contrôle du territoire, pire sa stratification sociale eugéniste et néo-malthusienne : en Ukraine pour le contrôle des terres noires et des ressources minières ; en Afrique, la transition énergétique des pays du Nord se paie au prix du cobalt, transformant des régions entières en « zones de sacrifice » où la vie humaine pèse moins que le minerai ; au Venezuela, les tentatives de déstabilisation visent à garantir que le flux de brut ne s’interrompe jamais, peu importe la volonté populaire.

Raciste un jour, anti-pauvre toujours ou comment les riches font sécession (le séparatisme c’est elleux)

Dans cette dérive vers le techno-éco-fascisme, le racisme ne disparaît pas : il se transforme en un outil de gestion biologique des populations. Il n’est plus seulement une idéologie de haine, mais une composante de la sélection des « survivants » face à l’effondrement climatique. Le tout sous couvert de discours soi-disant protecteurs vis-à-vis des populations locales qui n’ont toujours malheureusement pas compris l’arnaque.

À s’en taper la tête contre les murs. Si pour Malthus le problème d’incompatibilité entre la limite des ressources et leur consommation était de la faute de ces satanés pauvres qui n’avaient pas la décence de se reproduire convenablement, aujourd’hui ce sont les populations du Sud global sur lesquelles les « haineux » s’acharnent : elles sont présentées comme une « peste » dont la croissance démographique menacerait l’équilibre précaire de la biosphère : une sorte de déluge humain incontrôlable. Passons le fait que leur sacro-sainte science le nie au travers des analyses démographiques, rien ne semble empêcher le déploiement d’une future ségrégation planétaire.

Comme l’analyse par exemple Hervé Kempf [voir encadré à lire] l’élite blanche et fortunée se retire dans des gated communities ou des forteresses technologiques. Cette sécession est intrinsèquement raciale : elle consiste à s’isoler physiquement de la misère du reste du monde, souvent composée de populations racisées qui subissent de plein fouet l’effondrement climatique et la pénurie. Pour Antoine Dubiau, ce séparatisme n’est pas qu’une simple fuite, mais l’aboutissement d’un « localisme identitaire » qui détourne la protection de l’environnement au profit de la préservation d’un groupe dominant. Dans cette logique écofasciste, la nature devient le prétexte à un ordre immuable et hiérarchisé où l’universalisme s’efface devant le droit du « premier occupant ». En naturalisant les inégalités, ce courant transforme la crise écologique en une gestion policière de l’espace, où la défense du territoire devient indissociable d’une exclusion violente de l’Autre, perçu comme un surplus humain face à des ressources finies. « L’écofascisme n’est pas une écologie autoritaire, c’est une gestion fasciste de la crise écologique. […] Il s’agit de préserver les conditions de vie d’une communauté restreinte, définie par son appartenance à un sol ou à une identité, en excluant le reste de l’humanité jugé superflu. »3 [voir encadré à lire]

Esquiver la Machine : l’espoir des furtifs

Pourtant, si le techno-éco-fascisme semble quadriller le futur, des lignes de fuite se dessinent. Face à l’omniprésence du contrôle, la réponse n’est pas forcément le choc frontal, mais l’esquive et l’occupation des interstices. C’est ici que les TAZ (Zones d’Autonomie Temporaire) d’Hakim Bey prennent tout leur sens : créer des espaces qui échappent aux radars de l’État et de la marchandise, le temps d’une fête, d’une lutte ou d’une vie commune.
Certains choisissent de l’ancrer dans la durée en créant des ZAD (Zones à défendre). Là, sur le terrain, on réinvente le métabolisme social loin de la froideur des algorithmes. On y réapprend l’entraide, on y cultive la terre sans l’épuiser, et on y oppose une solidarité vivante à la stratification raciale des élites. C’est la preuve concrète que la défaite politique n’est pas inéluctable si l’on refuse la fiction de la Machine.

Comme dans Les Furtifs d’Alain Damasio [voir encadré à lire], l’espoir réside peut-être dans notre capacité à redevenir ingérables, à « vider le contrôle de sa substance ». Les furtifs sont ces êtres qui habitent les angles morts de la ville privatisée, qui ne laissent pas de traces numériques et qui font du lien social une poésie de la résistance. Si le futur nous promet la pile de Matrix, choisissons d’être le bug, la ronce dans l’engrenage, le vivant qui, par sa simple persistance joyeuse, rend la tyrannie caduque. Un autre monde est déjà là, sous le bitume des algorithmes, il suffit de commencer à le vivre.

« J’ai réalisé que vous n’êtes pas réellement des mammifères. […] Vous vous installez dans une zone et vous vous multipliez jusqu’à ce que toutes vos ressources naturelles soient épuisées. […] Il y a un autre organisme sur cette planète qui suit exactement le même schéma. […] Le virus. Les humains sont une maladie, un cancer pour cette planète. Vous êtes une peste, et nous sommes le remède. »
— Agent Smith – Matrix 1999

A lire :

Marx écologiste (éditions Amsterdam, 2011), de John Bellamy Foster.

Tout comme l’ouvrier est étranger au produit de son travail, la société industrielle devient étrangère aux conditions biologiques de sa propre survie.

Les Furtifs (La Volte, 2019), d’Alain Damasio.

Les Furtifs sont des êtres de mouvement qui ne laissent pas de traces. Ils représentent la résistance par le vivant et la métamorphose contre la pétrification du contrôle sécuritaire.

Écofascismes (Éditions Grevis, 2022), Antoine Dubiau.

Ici, Antoine Dubiau, met en garde sur le recyclage du discours de l’extrême droite « Il n’y en aura pas pour tout le monde, protégeons notre part par la force ».

Comment les riches détruisent la planète (Seuil, 2007), d’Hervé Kempf.

L’auteur y théorise cette fracture sociale et écologique. Il décrit l’émergence de communautés fermées (gated communities) où l’élite vit en vase clos, protégée par des technologies de surveillance et des milices privées, tandis que le reste du monde subit la pénurie et l’effondrement.

Extractivisme : Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances (Le Passager Clandestin, 2015), d’Anna Bednik.

L’extractivisme nécessite souvent un régime autoritaire pour briser les résistances locales. C’est le lien direct avec l’éco-fascisme : le maintien du flux de ressources prime sur le droit des populations.

A voir :

ATTENTION : Uniquement si on n’est pas trop déprimé ce jour-là, ou alors pour une soirée débat en lisant le Mouais.

Le contrôle par la pénurie et les ressources

Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973) :

La gestion de la surpopulation par le rationnement alimentaire et le recyclage humain occulte.

Mad Max: Fury Road (George Miller, 2015) :

L’asservissement des masses par la monopolisation des ressources vitales (eau et carburant) sous un culte de la personnalité.

Waterworld (Kevin Reynolds, 1995) :

Un monde où la terre ferme est devenue un mythe, imposant une loi du plus fort pour la survie sur l’océan.

Le contrôle par la technologie et l’illusion

Matrix (Les Wachowski, 1999) :

L’anesthésie totale de la population par une simulation virtuelle pour exploiter l’énergie bio-électrique humaine.

Bienvenue à Gattaca (Andrew Niccol, 1997) :

Un fascisme biologique où le code génétique détermine la place et les droits de chaque individu.

Le contrôle par la stratification spatiale

Snowpiercer (Bong Joon-Ho, 2013) :

Le maintien d’un écosystème fermé dans un train où l’ordre capitaliste, et sa lutte des classes, se maintiennent après la fin du monde causée par une soudaine glaciation.

Elysium (Neill Blomkamp, 2013) :

La sécession d’une élite vivant dans une station spatiale luxueuse tandis que le reste de l’humanité survit sur une Terre dévastée.

Notes et Sources :

1. Razmig Keucheyan, Professeur de sociologie. Auteur de La nature est un champ de bataille.

2. Concept Marxiste de « métabolisme social » (Stoffwechsel) décrivant l’interaction homme/nature par le travail. Le capitalisme crée une « rupture métabolique » épuisant les ressources sans les restituer

3. Ecofascismes, Antoine Dubiau (Éditions Grevis, 2022) (p. 159-160).

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03.06.2026 à 12:50

Agro-fascisme en Palestine occupée

admin

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle. par Camille et Théo, publié initialement par Archipel.. Read More

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Texte intégral (3007 mots)

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle.

par Camille et Théo, publié initialement par Archipel 356

Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: «Welcome to Texas». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…

Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur. Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu: déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres. Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et de partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par les Nations unies. Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à l’ONU et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.

Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel

Elle est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre: l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…

La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leurs champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps. Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister: «Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948.»

Nous observons le colonialisme pastoral: se découvrant éleveur·euses, iels utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction : ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es. Leur action devient vite routinière : le berger descend de l’avant-poste vers 8 heures, arrache la clôture des oliviers vers 9 heures et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballants devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.

Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là ou l’élevage extensif les faisaient vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.

La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shebabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elle, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses. Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes Palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.

Une route de contournement, réservée aux Palestiniens, passe en dessous d’une colonie israélienne près de Jérusalem. Crédit : Pluto

L’objectif: l’épuisement des communautés

Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leurs visages le soir au coin du feu: cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :

« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte… Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre. En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité. Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé. Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire. Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »

Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée ». Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver. Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.

Une piscine d’irrigation, dans laquelle des colons israéliens armés viennent parfois se baigner, à Wadi Fukin. Crédit : Pluto

En ce qui nous concerne

L’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand-chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.

Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilèges de blanc·hes, entre les codétenu·es palestinien·nes qui souffraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne. Nous serons les sixièmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. Trente-sept organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecins Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.

Cet État colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.

Camille et Théo*

*Théo s’est rendu en Palestine en décembre 2025 avec trois autres personnes afin d’y soutenir les agriculteur/trices. (Voir l’article «Agroécologie, colonisation et résistance», Archipel 355, février 2026, et la suite dans ce numéro.) Il avait prévu de rester jusqu’à fin mars, mais a été expulsé vers la France quelques jours après son arrestation.

Cet article est issu du Mouais #61, disponible en kiosques jusqu’à la fin du mois de juin. Retrouvez nos points de vente ici.

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28.05.2026 à 14:07

Une histoire de la Sécurité sociale, en dehors de l’Etat et du capital, avec Nicolas Da Silva

admin

En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française.. Read More

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Texte intégral (4472 mots)

En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, il analyse comment la Sociale s’est construite, en tentant de tenir à distance l’État et le capital dans sa réalisation.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Edwin Malboeuf : Le titre de l’ouvrage indique en sous-titre « Une histoire du système de santé ». On serait tenté de dire une autre histoire du système de santé, tant celle racontée dans le narratif dominant est éloignée de celle-ci, plus proche de la réalité ? Il y a une bataille de narratifs autour de la Sécu ? 

Nicolas Da Silva : Je ne prétends pas dire que cette histoire est la seule et que les autres sont fallacieuses. Quand on dit bataille des narratifs on peut imaginer que ce ne sont que des mots et qu’il manque derrière ces mots des éléments de preuve. Or, en tant qu’universitaire, avec les éléments de preuve qu’on a, on peut tout à fait défendre l’histoire que je propose, qui à mon avis, est plus pertinente que celle qui existe par ailleurs. Je suis obligé de concéder que les autres ont aussi du sens. Il faut distinguer la dimension purement académique et la dimension plus militante et politique, où l’on peut affirmer que la Sécurité sociale est une bataille. La frontière entre ces deux visions a vocation à bouger à mesure que le champ académique réussit à se mettre d’accord, probablement que ça permet d’aller vers une vision politique plus univoque. Ce n’est pas ce qui se passe. Il y a une vision dominante qui explique l’émergence de la Sécu comme la conséquence de la croissance progressive de l’Etat et des institutions représentatives, et du rôle des hauts-fonctionnaires, comme Pierre Laroque (l’un des rédacteurs des ordonnances de 1945 NDLR). Là où je suis en désaccord, c’est que pour comprendre l’histoire de la protection sociale il faut la replacer dans une histoire des conflits. Les conflits militaires et les conflits sociaux, le conflit de classe. J’insiste sur cet aspect, là où on entend qu’au contraire la Sécurité sociale serait une institution du consensus, de l’accord généralisé. 

EM : Le fil rouge de votre livre est de démontrer que l’idée originelle de la Sociale, a été de se construire en dehors de l’Etat et du capital. Vous aviez à cœur de rappeler cela en l’écrivant ? 

NDS : C’est le fil rouge car c’est ma conviction et une hypothèse de recherche. Il est possible de comprendre la naissance et le développement des institutions de protection sociale publiques à partir de cette idée d’opposition au capital et à l’Etat. C’est assez difficile de faire cela car dans le champ académique et politique ce n’est pas du tout la norme actuelle. Ce qui est évident, c’est la forme d’opposition au capital, ce qui est beaucoup plus rare c’est d’être aussi critique de l’Etat. L’idée était de tenir les deux. Critique du capital, car si le capital, comme rapport social de production, gouverne la santé, c’est un problème pour la majorité en particulier les classes populaires. Et critique de l’Etat, car on peut considérer qu’il va promouvoir des formes de protection contradictoires avec les intérêts de la population. Dans l’ordre politique, expliquer que l’Etat n’est peut-être pas l’alpha et l’omega, et que l’enjeu n’est pas simplement la conquête de l’appareil d’Etat, mais son dépassement voire sa destruction, c’est beaucoup plus rare. Je pose ces deux hypothèses. Ce qui ne veut pas dire que l’Etat et le capital n’ont pas à voir avec la Sécurité sociale. Ces hypothèses permettent de réfléchir et d’avancer dans une interprétation de la dynamique historique.

EM : Comment ses hypothèses se traduisent-elles ? 

NDS : Dès la Révolution française, on a des propositions, à partir de 1793, pour organiser une forme de protection sociale publique. On ne dit pas encore État social mais c’est ce que ça veut dire. Les intentions sont là mais on voit bien que ceux qui finissent la Révolution n’en veulent pas du tout. On sort de la Révolution et l’Etat refuse de mettre en place des formes protectrices de couverture de droits sociaux, mais en plus il va réprimer les ouvriers et les travailleurs, avec une interdiction de s’organiser. C’est la loi Le Chapelier, le décret Allarde. On est à la préhistoire de la Sécu, et malgré les interdits et la répression, ils vont tout de même s’organiser. Cela donne les sociétés de secours mutuels. Ils vont développer ces premières formes de solidarité. On met un peu d’argent de côté pour organiser une solidarité contre l’Etat et le capital. Il y a aussi des sociétés de secours mutuel à l’initiative du capital, pour calmer les révoltes contre les conditions de travail. On voit qu’on a déjà un dualisme qu’il y aura toujours. Cela peut être un outil pour dépasser, contester l’ordre social, ou un outil pour passer la serpillière sur ses dégâts les plus terribles. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. 

EM : Finalement la Sécu est un cas idéal-typique d’auto-organisation de la classe ouvrière ? 

NDS : C’est une façon de l’interpréter. Mais il faut avoir en tête que la classe ouvrière échafaude des plans, et vu la diversité de celle-ci, ne parvient pas forcément à les réaliser. Finalement, je pense que la Sécurité sociale est quelque chose d’un peu imprévu. Au début du XXème siècle, la CGT est fortement contre les assurances sociales. Elle pense que c’est une arnaque et ce n’est pas sa priorité. Une partie du mouvement ouvrier considère que la protection sociale, c’est un moyen de détourner du combat principal qu’est la lutte contre le capitalisme. Or, si on organise la protection sociale des gens, ils auront moins envie de lutter contre le capitalisme. On a des cotisations qui ne vont pas aux salaires, et on a des droits organisés de manière paternaliste. En 1910, la CGT est vent debout contre la retraite ouvrière et paysanne car elle s’instaure à 60 ans, alors que les ouvriers meurent en moyenne à 55 ans. Malgré cette hostilité, le mouvement ouvrier obtient des choses, par exemple les lois d’assurances sociales et la Sécurité sociale. Dans un combat social, on lutte pour un objectif général, et on obtient des choses en chemin. La Sécu, il y a un peu de ça. En 1945, plutôt que d’être nationalisée, elle est socialisée. Et le mouvement ouvrier se retrouve avec la Sécu. Le mouvement social est ambivalent avec cet objet, car il permet à la fois de conserver l’ordre établi ou de le dépasser. Considérer que, parce la CGT ne veut pas avant-guerre et l’obtient après-guerre, il n’y a pas de rapport avec la lutte sociale, c’est ne pas comprendre les dynamiques conflictuelles et institutionnelles.

EM : Comment se met en place la Sécu en 1945 ?

NDS : En 1945, les ordonnances sont seulement de l’encre sur du papier qui prévoit une Sécurité sociale gérée majoritairement par les organisations ouvrières. Sauf qu’il faut mettre en place les caisses. Ce qu’il y a en 1945, c’est ce qu’il reste des lois de 1928-1930. Pour comprendre l’originalité de 1945, et en quoi c’est une institution sociale, il faut revenir sur 1928-1930. On a la loi des assurances sociales qui instaure les cotisations obligatoires, mais avec une liberté d’affiliation, ce qui crée bon nombre de caisses très dispersées mobilisées par le clergé, le patronat, les mutuelles. Et c’est pour ça que le mouvement ouvrier est contre. Sauf qu’en 1945, il y a un régime unique où le pouvoir revient majoritairement aux intéressés, avec une minorité patronale. Cela veut dire concrètement que pour créer toutes ces caisses, il a fallu des militants qui vont les construire, trouver des locaux, s’installer, prendre la législation nouvelle, trouver les numéros d’affiliation des salariés, récolter les cotisations. C’est un boulot monstrueux, qui aujourd’hui est fait par l’administration, mais qui à l’époque est fait par la CGT. 

EM : Quelles sont les oppositions qui ont été rencontrées ? 

NDS : Tout ceux qui y perdent. Les mutualistes : ils étaient devenus les notables (avocats, enseignants etc) de la IIIème République, avec une gestion paternaliste. Ils sont vent debout et disent que la Sécurité sociale, c’est totalitaire. Ils perdent leurs locaux, les caisses, c’est une perte terrible de pouvoir en plus d’être une perte économique. Les médecins également, car cela veut dire qu’ils doivent négocier leur rémunération avec des ouvriers de la CGT, ce qui est scandaleux pour eux. Toute une partie de la droite, le Mouvement des Républicains populaire (MRP), s’abstient au moment du vote car ils considèrent que la Sécu reprend la place de la mutualité. 

EM : Dans votre livre, vous écrivez : « Tout est élaboré les six premiers mois de 1946 par la CGT et le PCF ». Il y a eu une utopie réelle mais courte. Devrions-nous revenir à cet esprit originel ? 

NDS : Dans ce moment, que je propose d’appeler la Sociale, plutôt que l’Etat social, c’est vraiment une autre distribution du pouvoir politique et économique qui embarque toute une partie de la population qui est cantonnée à une forme de minorité politique. C’est décisif. L’un des enjeux du système de santé aujourd’hui, c’est le manque de moyens, à l’hôpital public notamment. Mais ce n’est pas la seule question. L’une des questions centrales, c’est qui décide de l’utilisation de ces moyens. Aujourd’hui, on met de l’argent dans les cliniques privés à but lucratif, les EHPAD à but lucratif, les médicaments, qui entretiennent le capitalisme pharmaceutique. Plus d’argent ce n’est pas suffisant. Il faut changer les institutions et la distribution du pouvoir. Mais 1946, ce n’est pas un nirvana. Aujourd’hui on est mieux soigné qu’en 1946. Mais là où elle me semble supérieure, c’est sur la distribution du pouvoir. Une Sécu qui fonctionnerait avec des principes démocratiques pourrait faire des choses beaucoup plus progressistes, contester des choses problématiques. En 1946, ce n’est pas un modèle fini mais c’est un horizon dans lequel on peut organiser le système de santé en se débarrassant du capital et en ayant des formes démocratiques beaucoup plus évolué que l’Etat centralisé.

EM : Sur le manque de moyens, vous rappelez plusieurs fois dans votre ouvrage que la « Sécurité sociale est une institution en pleine santé financière, et que le déficit du régime général est un artifice statistique pour le remettre en cause ». Pourquoi ment-on autant à ce sujet sur le « trou de la Sécu » et la santé financière de la Sécu ? 

NDS : Il y a un enjeu d’instrumentalisation politique. Pour réformer une institution plutôt populaire, c’est très difficile à faire, il faut dire qu’elle ne fonctionne pas. C’est pour cela qu’on va se focaliser sur certains chiffres plutôt que d’autres. C’est cela que mon collègue Duval appelle le « mythe du trou de la Sécu ». C’est construire une vision politique de la Sécurité sociale en imposant des problèmes et des solutions. Si on veut avoir une vision plus objectivée, on peut dire que ces chiffres existent mais on peut les relativiser. Bien sûr que le régime général est en déficit, ce qui pour moi n’est pas un problème. Par contre, la Sécu n’est pas au bord de la faillite. C’est une institution parmi les plus puissantes, qui représente plus que le budget de l’Etat, et qui a un déficit minime par rapport au déficit public. La dette, c’est de la dette de l’Etat, pas de la Sécu. L’essentiel du déficit du régime général vient de choix de politiques publiques que l’on peut contester. Par exemple, à l’époque du Ségur de la Santé, il a été décidé des hausses de rémunérations des professionnels de santé, ce qui était très bien, mais sans mettre en face des recettes en plus. On met 13 milliards de dépenses en plus tous les ans et on s’étonne qu’il y ait 13 à 15 milliards de déficit. Donc l’essentiel du déficit est construit par les politiques publiques. Aussi, une partie des ressources de la Sécu est utilisée pour payer sa dette. Quand on regarde, elle se désendette plus vite qu’elle ne fait du déficit, donc sa situation s’améliore. Tout cela est fait pour justifier des politiques restrictives, réduire les droits. L’exemple le plus criant est celui de l’exonération de cotisations pour les entreprises qui représentent 100 milliards d’euros par an, payés par l’Etat. Quand on a un déficit qui s’établit à 21 milliards cette année, peut-être que le problème ce n’est pas les gens qui s’arrêtent parce qu’ils sont malades.

EM : Pour revenir un peu sur les notions d’Etat et de capital, vous reprenez le concept de capitalisme politique qui préside à la Sécurité sociale actuelle, soit une convergence d’intérêts entre l’administration et la prédation du capital. Pouvez-vous détailler ce que vous entendez par là ? 

NDS : L’idée du capitalisme politique c’est de dire que dans le capitalisme contemporain, quoique ce n’est pas si nouveau, il faut de la concurrence avec les offreurs et les demandeurs. Traditionnellement dans le capitalisme, ce qui compte c’est la sanction concurrentielle – si un concurrent n’est pas très bon, il tend à disparaître. Dans le capitalisme politique, ces sanctions de comportements peu efficaces n’existent plus car les élites politiques et économiques se mettent d’accord, ce qui veut dire que les acteurs du marché font leur vie et prélèvent plutôt une rente. Ils sont à l’abri de la sanction concurrentielle. Mais aussi de la sanction démocratique. On a des coalitions et des collusions entre le politique et l’économique. L’un de ces exemples, c’est les complémentaires santé. On sait que ça marche moins bien que la Sécurité sociale, ça coûte plus cher, c’est plus inégalitaire. On se demande alors : mais pourquoi ça existe encore ? 

En 2021, un rapport est sorti, expliquant que si la Sécu prenait cette charge on ferait des économies de l’ordre de 5,4 milliards d’euros par an. On pourrait étendre la Sécu, faire des économies, et réduire les inégalités, pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? Il n’y a pas de contrôle politique de la population sur cette question. Mais également car les élites politiques et économiques sont d’accord pour laisser aux complémentaires leur situation rentière. On a par exemple des mutuelles, très proches de certains partis politiques, comme les socialistes. Les institutions de prévoyance sont gouvernés de façon paritaire, syndicat-patronat. Ces gens ne veulent pas remettre en cause leur situation. On a des sphères d’influence politique qui peuvent aller de très à gauche comme très à droite. Tout cela crée une coalition politique qui refuse le changement, qui remettrait en cause une économie rentière qui repose sur des amis. 

EM : Sur la question de l’Etat social, on peut faire le lien entre deux de vos chapitres sur ses fondements en temps de guerre totale, notamment la Première Guerre mondiale, et son extension durant la pandémie de Covid. Sont-ce des moments où l’Etat se légitime en tant que tel ?

NDS : Oui il y a un lien évident. C’est après la Première Guerre mondiale que l’Etat se met à intervenir dans la protection sociale. De nombreux travaux montrent qu’il y a un lien très fort entre le développement de l’Etat social, c’est-à-dire des politiques publiques sociales portées par l’Etat, et la guerre totale. Une guerre dans laquelle il y a une abolition de la frontière entre les citoyens et les soldats. Toute la société est en guerre. Cela crée des formes de relations sociales nouvelles. A partir du moment où on envoie massivement les gens à la guerre, cela crée des obligations nouvelles qui légitime l’Etat, notamment pour soigner les blessés. On a aussi des politiques natalistes qui se mettent en place, justifiées par la préparation à la guerre. On assiste également à une centralisation très forte, qui fait face à des révoltes. Ce que disent les historiens, c’est qu’en face de l’impôt du sang, l’Etat donne de nouveaux droits aux individus, et c’est comme cela que commencent à se développer les politiques sociales. Pour comprendre ce qui se passe en 2020, avec le Covid, il faut se rappeler ce qu’il passe avant avec des politiques austéritaires très forte. On se rappelle tous de cette phrase d’Emmanuel Macron : « Il n’y a pas d’argent magique », prononcé dans un hôpital face à une professionnel de santé en 2018. Entre-temps, il y a les Gilets jaunes, on voit que ça bouge un peu, grâce à la conflictualité sociale. En 2020, cela peut être approché de l’idée de guerre. Pas simplement parce que Macron en a parlé, mais parce qu’on observe une centralisation forte du pouvoir économique et politique. On a mis de côté les façons de penser traditionnelles, notamment sur le marché. On a réglementé la main d’œuvre, en confinant certaines catégories et d’autres non. Et puis, alors qu’on nous disait qu’il n’y avait pas d’argent, tout d’un coup, il y a énormément d’argent. Cela montre deux choses. Que le discours sur le déficit de la Sécurité sociale est mythique. Mais aussi que lorsque l’ordre social est en danger, l’Etat est toujours capable de mener des politiques publiques pour le conserver. Là, cela a été par le confinement, le chômage partiel. On a déversé des milliards d’euros pour financer les soins, mais aussi pour que les entreprises puissent garder leur équilibre financier alors que tout est à l’arrêt. Ce qui évidemment a créé des déficits énormes. Les rapports de force dans la société changent, on investit dans l’hôpital avec le Ségur de la Santé, alors que ce n’était pas possible deux ans avant. Ce qui était impossible devient possible. Néanmoins, tout cela se fait sous l’égide de l’Etat, et si cela avait été la CGT par exemple, on aurait sans doute dépensé cet argent autrement. 

EM : Puisque Bernard Friot préface votre livre, pensez-vous comme lui, que la Sociale est un mode de production alternatif au capitalisme, notamment via la cotisation, et que l’on pourrait tout produire comme cela ? 

NDS : Dans le cas des soins de santé, c’est vraiment l’illustration la plus évidente de Bernard Friot. En finançant la production par de la cotisation, on peut échapper au pouvoir capitaliste. On a le contrôle sur la production. On met de la monnaie dans des caisses via les cotisations sur les salaires. Ces caisses sont contrôlées démocratiquement et permettent d’orienter la production. La Sécu c’est du financement, mais grâce au contrôle sur le financement, on peut orienter vers des types de production particuliers. Quand on contrôle la Sécu, on peut favoriser l’hôpital public plutôt que les cliniques privées, les médecins conventionnés plutôt que les médecins hors convention. L’exemple typique c’est celui de l’hôpital. Une infirmière qui fait une prise de sang dans l’hôpital public, d’après les représentations classiques du débat public, c’est une dépense publique, une ponction. Il y a cette idée fausse qu’il n’y a pas de production de valeur. Une infirmière qui fait exactement le même travail dans la clinique privée à but lucratif, elle, elle produit de la valeur, parce que ça génère du profit et donc du PIB. On voit bien que la même activité donne lieu à un regard différent, du fait de notre obsession avec le PIB, et les catégories capitalistes. Dans un cas, la reconnaissance de la valeur du travail passe des institutions non capitalistes, de la cotisation, qui ne sont pas reconnues par la classe dominante. Dans l’autre cas, ça passe par un prix de marché. Tout ceci est ancré dans nos représentations plus que ce n’est une réalité matérielle. Notre enjeu, c’est de comprendre comment on peut reconnaître du travail autrement que par les catégories capitalistes comme le prix de marché, le profit, le contrôle du capital etc. Le système de santé nous permet de voir ça. Et surtout de voir que ça marche mieux ! La Sécu marche mieux que les complémentaires santé. L’hôpital public permet de reconnaître des formes de travail beaucoup plus valorisées que dans des cliniques privées à but lucratif. Dans ce monde, où l’on peut comparer les deux, on voit la supériorité des institutions de la cotisation.

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