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03.06.2026 à 12:50

Agro-fascisme en Palestine occupée

admin

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle. par Camille et Théo, publié initialement par Archipel.. Read More

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Texte intégral (3007 mots)

Côtoyer pendant quelques mois une communauté palestinienne assaillie par les colons et l‘armée israélienne. Assister à leur joie, leur peine et leur volonté de résistance. Faire vivre la solidarité internationale chez celleux qui semblent avoir été abandonné·es par le monde entier. Cet hommage aux habitant·es d‘Al-Mugayyir nous a été envoyé, nous le publions donc pour témoigner de cette lutte écologiste décoloniale essentielle.

par Camille et Théo, publié initialement par Archipel 356

Nous voilà à Al-Mugayyir, village palestinien entre le Jourdain et les collines de Cisjordanie. Nous retrouvons sur place un des membres palestiniens d’ISM (International Solidarity Movement), qui coordonne l’arrivée de volontaires internationaux auprès de communautés menacées par la colonisation. Il nous accueille avec un grand sourire et son absurde expression favorite: «Welcome to Texas». C’est vrai que c’est un peu le Far West ici…

Sur la route vers le village, l’oppression est visible, pesante. Entre check-points et colonies, nous circulons sur des routes encadrées par des allées de drapeaux israéliens (« Ils savent que cette terre n’est pas à eux », nous dira un ami, « alors ils tentent de se l’approprier en la couvrant de drapeaux »). Le bus dans lequel nous circulons a été traversé par une balle israélienne. Le chauffeur a dessiné une fleur autour du trou, tentative d’embellissement des traces de l’horreur. Nous nous rendons à Al-Khalayel, où nous allons résider. On est vite mis dans le bain par un bref historique du lieu: déjà chassées de leur lieu d’origine par la colonisation, les familles s’y sont installées ces dernières années, espérant continuer à vivre de l’élevage traditionnel. Mais le sionisme les a vite rattrapés. Un « avant-poste » (début de colonie) s’est installé sur la colline. En apparence, rien de très impressionnant, un grand mât équipé d’un drapeau élimé (on prendra d’ailleurs plaisir à voir les éléments le détruire, jour après jour) et un container posé à côté. Il ne s’agit même pas de la maison des colons, mais seulement d’un entrepôt. Depuis ce jour, les familles ont subi de nombreuses attaques particulièrement violentes, entre intrusion de colons le jour et la nuit, tabassage des habitant·es, jets de pierre et incendies, ouverture des réservoirs d’eau et vol des terres. Conséquence de cet acharnement : la moitié des familles ont déjà pris la difficile décision de quitter leur terre et de partir vivre ailleurs. Depuis chaque localisation, nous voyons au moins trois maisons abandonnées. Ainsi s’effectue la colonisation du Jourdain à la mer : les habitant·es sont harcelé·es et chassé·es petit à petit par des colons suréquipés, s’organisant avec leur État illégitime installé là en 1948 par les Nations unies. Nous rappelons qu’à cette époque, seuls des pays colonisateurs étaient représentés à l’ONU et que ceux-ci n’ont depuis pas cessé de soutenir Israël, États-Unis en tête.

Notre vie d’internationaux à Al-Khalayel

Elle est faite de hauts et de bas. Certaines journées sont festives et prennent l’allure de réunions de famille. Nos journées sont rythmées par le thé que nous ingurgitons par litres (avec des kilos de sucre), par les repas toujours incroyables en saveur et en abondance, par les parties de football et de volley qui rassemblent les familles, des vieillards aux jeunes enfants. On rit, on mange, on boit et on serait tenté·es d’oublier l’oppression ! Puis la situation change d’un instant à l’autre: l’armée est sur la colline, on entend des coups de feu, les colons sont dans les oliviers…

La colonisation prend de multiples formes. Les Palestiniens ne peuvent pas accéder à leurs champs d’oliviers pour en faire la récolte. Depuis plus d’un an, les camps de Jenin, Tulkarem et Nur Shams sont sous siège militaire. Personne ne peut y entrer, sous peine de se faire tirer dessus. Ce sont 40 000 personnes qui sont déplacées et régulièrement, l’armée donne des espoirs de fin de siège, toujours déçus. Le siège continue, les démolitions à l’intérieur continuent. L’objectif de cette opération est d’attaquer et d’essayer de détruire la résistance forte et combative qu’abritaient ces camps. Malgré les attaques, les habitant·es des camps continueront de résister: «Je suis très fière d’être du camp de Tulkarem. Ils nous attaquent parce qu’ils savent que nous sommes unis et que la résistance est forte. Ils nous ont déplacés pour briser la communauté. Mais nous reviendrons et nous reconstruirons. Et un jour, nous retournerons sur nos terres de 1948.»

Nous observons le colonialisme pastoral: se découvrant éleveur·euses, iels utilisent les troupeaux comme une arme de destruction. Les bergers sont souvent de très jeunes Israéliens, enrôlés dès le plus jeune âge dans des groupes tels que Hilltop Youth, connu pour installer des avant-postes illégaux et mener le harcèlement violent contre les Palestiniens. Leur politique est celle de l’intimidation et de la destruction : ils font pâturer les oliviers pour ruiner toute possibilité de récolte, cassent les clôtures et les murets quand ceux-ci leur font barrage et s’approchent chaque jour un peu plus des maisons en espérant une réaction violente de la part des habitant·es. Leur action devient vite routinière : le berger descend de l’avant-poste vers 8 heures, arrache la clôture des oliviers vers 9 heures et laisse les moutons entrer. Si la famille réagit, ils appellent l’armée en renfort. Les familles se retrouvent limitées à filmer l’intrusion, et nous avec elle, afin d’éviter une escalade. Lors de notre séjour, des camarades ont tenté de bloquer un berger pacifiquement, l’armée est venue les chercher le matin même et a déporté deux d’entre eux, en les accusant de violence envers un enfant et d’empoisonnement. On a l’impression de rester bras ballants devant ces jeunes aux têtes enfantines, utilisés comme outils dans le processus de nettoyage ethnique de la Palestine.

Conséquence de cet acharnement pastoral, les familles d’Al-Khalayel, qui sont éleveuses, ne peuvent plus pâturer leur propriété comme avant. La plus grande partie de leur terre est à présent inaccessible et faire pâturer les troupeaux risque toujours de déboucher sur une confrontation avec les colons. La famille se voit contrainte d’acheter de coûteux aliments pour leurs animaux, là ou l’élevage extensif les faisaient vivre depuis des générations. Les alentours du campement se retrouvent donc surpâturés, et les dégâts écologiques succèdent aux blessures du déracinement. Le changement est également profond dans leur habitat: si à notre arrivée leur lieu de vie était un espace ouvert à l’extérieur, la pression des colons les oblige petit à petit à fermer leur espace. La dernière construction est une clôture en barbelé entourant le campement, dans un maigre espoir d’empêcher les intrusions.

La nuit est occupée par des rondes nocturnes. Les internationaux se relaient avec les shebabs (jeunes en arabes) pour éclairer les collines avec des lampes. Les attaques de nuit sont courantes : lors de l’une d’elle, 7 colons sont entrés dans une maison et ont blessé la matriarche, Umm Hamam ainsi que Rizik, jeune de 13 ans, et 3 activistes présentes. Une autre fois, nous trouverons une personne seule au sommet de la colline en début de nuit, puis deux autres sur la colline de l’autre côté. Nous sommes pris en tenaille. Aussitôt, les jeunes du village entrent en action, se dispersent pour trouver les autres colons, bloquent les chemins avec des pierres et allument de grands feux sur les collines pour montrer que nous sommes nombreux/ses. Finalement des rafales d’armes automatiques retentissent à plusieurs reprises, depuis la direction des deux colons, puis le calme revient et nous voyons les assaillant·es s’en aller. Personne n’aura été blessé cette fois, la réactivité des jeunes Palestinien·es empêchant la situation de dégénérer. Si nous nous en sortons cette fois-ci avec plus de peur que de mal, ce genre d’attaque fait partie de la stratégie coloniale : il s’agit de créer un environnement insécurisant, où même dans son lit, on ne peut être sûr d’être en sécurité.

Une route de contournement, réservée aux Palestiniens, passe en dessous d’une colonie israélienne près de Jérusalem. Crédit : Pluto

L’objectif: l’épuisement des communautés

Entre une situation économique difficile et leurs responsabilités familiales, les jeunes auraient mieux à faire que de passer la nuit à surveiller les colonies. Mais la détermination se lit sur leurs visages le soir au coin du feu: cette terre est palestinienne, et malgré les souffrances, rien ne les fera partir. Leur détermination, leur résilience et leur esprit de résistance, malgré l’évident déséquilibre du rapport de force impose le respect. Ils écriront d’ailleurs :

« Al-Mughair n’est pas qu’un point sur une carte… Al-Mughair est un pouls qui refuse de s’éteindre. En elle, la douleur n’est pas vaincue, mais apprend à se transformer en dignité. Al-Mughair a beaucoup souffert, mais elle n’a pas cédé. Elle a beaucoup pleuré, mais elle n’a jamais perdu son sourire. Elle a appris à panser ses plaies avec des fils de patience et à semer l’espoir sur une terre qui connaît bien la douleur. »

Une autre invention israélienne destinée à faciliter le nettoyage ethnique de la région est la CMZ, acronyme pour « zone militaire fermée ». Avec cet outil, l’armée peut demander le départ des habitant·es palestinien·nes ou des activistes internationaux uniquement, ce qu’elle fera beaucoup à Al Khalayel. Chaque fois qu’une zone militaire fermée a été déclarée, la colonie en faisait également partie. Pour autant, les colons n’ont jamais été inquiétés, et sont les premiers à avertir l’armée dès qu’ils voient des internationaux. Il est courant de se faire survoler par des drones envoyés par les colons pour nous trouver. Les raids militaires au village sont quasi quotidiens et toujours dévastateurs, entre arrestation arbitraire, tir à vue dans les bâtiments et réquisition de maisons soi-disant à des fins militaires. Lors de notre séjour, un de ces raids coûtera la vie à Muhammad, 14 ans, abattu par un soldat. Le lendemain, les colons harcèleront les funérailles et l’armée empêchera certaines personnes de s’y rendre. A chaque incursion militaire, nous tremblons pour nos ami·es palestinien·nes qui risquent blessures, viols et tortures en prison.

Une piscine d’irrigation, dans laquelle des colons israéliens armés viennent parfois se baigner, à Wadi Fukin. Crédit : Pluto

En ce qui nous concerne

L’armée aura fini par nous capturer un dimanche matin, après avoir présenté un énième avis de fermeture de la zone, et demandé aux familles de s’en aller. L’ennui de la semaine d’emprisonnement n’était pas grand-chose comparé à la peur des familles de devoir quitter leur lieu de vie.

Et en prison aussi, nous n’avons pas cessé de jouir de nos privilèges de blanc·hes, entre les codétenu·es palestinien·nes qui souffraient de nombreuses blessures après s’être fait tabasser par les gardiens, et les travailleur·euses migrant·es dont nous avons partagé les cellules, qui ont subi le racisme de la société israélienne. Israël vient d’ailleurs d’acter la possibilité d’utiliser maintenant la peine de mort sur les prisonnier·es palestinien·nes accusé·es d’avoir tué un citoyen israélien ou de terrorisme, accusation utilisée contre tout·e résistant·e palestinien·ne. Nous serons les sixièmes internationaux déporté·es d’Al-Khalayel en moins de deux mois, dans une vaine tentative de l’État hébreu de vider, comme à Gaza, la Cisjordanie de tout·e observateur/trice international·e. Trente-sept organisations ont également été interdites à Gaza et en Cisjordanie, dont Médecins Sans Frontières, car elles ont refusé de se plier à une nouvelle règle imposant de donner les noms de tous les travailleur·euses palestinien·nes.

Cet État colonial a été fondé par nos empires coloniaux en 1948, il est désormais de notre devoir de soutenir la résistance des peuples opprimés en lutte contre la colonisation. De l’Ukraine à la Kanaky, du Kurdistan au Myanmar, partout où les peuples en résistance le demandent, faisons vivre la solidarité internationale! Pour la Palestine, cela peut impliquer de s’y rendre, par exemple avec ISM ou de se mobiliser là où nous sommes avec des organisations telles que Boycott Désinvestissement Sanction.

Camille et Théo*

*Théo s’est rendu en Palestine en décembre 2025 avec trois autres personnes afin d’y soutenir les agriculteur/trices. (Voir l’article «Agroécologie, colonisation et résistance», Archipel 355, février 2026, et la suite dans ce numéro.) Il avait prévu de rester jusqu’à fin mars, mais a été expulsé vers la France quelques jours après son arrestation.

Cet article est issu du Mouais #61, disponible en kiosques jusqu’à la fin du mois de juin. Retrouvez nos points de vente ici.

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28.05.2026 à 14:07

Une histoire de la Sécurité sociale, en dehors de l’Etat et du capital, avec Nicolas Da Silva

admin

En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française.. Read More

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Texte intégral (4472 mots)

En 2022, Nicolas Da Silva, économiste et chercheur à l’université Sorbonne-Paris Nord, publie La bataille de la Sécu. Une histoire du système de santé (La Fabrique). On l’a lu, on a aimé, et on l’a interrogé. Car, le fil rouge de sa thèse est celui-ci : la Sociale, qu’il met en opposition avec l’État social, est le fruit d’une conflictualité, une longue bataille, toujours à mener. Depuis la Révolution française jusqu’à nos jours, il analyse comment la Sociale s’est construite, en tentant de tenir à distance l’État et le capital dans sa réalisation.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Edwin Malboeuf : Le titre de l’ouvrage indique en sous-titre « Une histoire du système de santé ». On serait tenté de dire une autre histoire du système de santé, tant celle racontée dans le narratif dominant est éloignée de celle-ci, plus proche de la réalité ? Il y a une bataille de narratifs autour de la Sécu ? 

Nicolas Da Silva : Je ne prétends pas dire que cette histoire est la seule et que les autres sont fallacieuses. Quand on dit bataille des narratifs on peut imaginer que ce ne sont que des mots et qu’il manque derrière ces mots des éléments de preuve. Or, en tant qu’universitaire, avec les éléments de preuve qu’on a, on peut tout à fait défendre l’histoire que je propose, qui à mon avis, est plus pertinente que celle qui existe par ailleurs. Je suis obligé de concéder que les autres ont aussi du sens. Il faut distinguer la dimension purement académique et la dimension plus militante et politique, où l’on peut affirmer que la Sécurité sociale est une bataille. La frontière entre ces deux visions a vocation à bouger à mesure que le champ académique réussit à se mettre d’accord, probablement que ça permet d’aller vers une vision politique plus univoque. Ce n’est pas ce qui se passe. Il y a une vision dominante qui explique l’émergence de la Sécu comme la conséquence de la croissance progressive de l’Etat et des institutions représentatives, et du rôle des hauts-fonctionnaires, comme Pierre Laroque (l’un des rédacteurs des ordonnances de 1945 NDLR). Là où je suis en désaccord, c’est que pour comprendre l’histoire de la protection sociale il faut la replacer dans une histoire des conflits. Les conflits militaires et les conflits sociaux, le conflit de classe. J’insiste sur cet aspect, là où on entend qu’au contraire la Sécurité sociale serait une institution du consensus, de l’accord généralisé. 

EM : Le fil rouge de votre livre est de démontrer que l’idée originelle de la Sociale, a été de se construire en dehors de l’Etat et du capital. Vous aviez à cœur de rappeler cela en l’écrivant ? 

NDS : C’est le fil rouge car c’est ma conviction et une hypothèse de recherche. Il est possible de comprendre la naissance et le développement des institutions de protection sociale publiques à partir de cette idée d’opposition au capital et à l’Etat. C’est assez difficile de faire cela car dans le champ académique et politique ce n’est pas du tout la norme actuelle. Ce qui est évident, c’est la forme d’opposition au capital, ce qui est beaucoup plus rare c’est d’être aussi critique de l’Etat. L’idée était de tenir les deux. Critique du capital, car si le capital, comme rapport social de production, gouverne la santé, c’est un problème pour la majorité en particulier les classes populaires. Et critique de l’Etat, car on peut considérer qu’il va promouvoir des formes de protection contradictoires avec les intérêts de la population. Dans l’ordre politique, expliquer que l’Etat n’est peut-être pas l’alpha et l’omega, et que l’enjeu n’est pas simplement la conquête de l’appareil d’Etat, mais son dépassement voire sa destruction, c’est beaucoup plus rare. Je pose ces deux hypothèses. Ce qui ne veut pas dire que l’Etat et le capital n’ont pas à voir avec la Sécurité sociale. Ces hypothèses permettent de réfléchir et d’avancer dans une interprétation de la dynamique historique.

EM : Comment ses hypothèses se traduisent-elles ? 

NDS : Dès la Révolution française, on a des propositions, à partir de 1793, pour organiser une forme de protection sociale publique. On ne dit pas encore État social mais c’est ce que ça veut dire. Les intentions sont là mais on voit bien que ceux qui finissent la Révolution n’en veulent pas du tout. On sort de la Révolution et l’Etat refuse de mettre en place des formes protectrices de couverture de droits sociaux, mais en plus il va réprimer les ouvriers et les travailleurs, avec une interdiction de s’organiser. C’est la loi Le Chapelier, le décret Allarde. On est à la préhistoire de la Sécu, et malgré les interdits et la répression, ils vont tout de même s’organiser. Cela donne les sociétés de secours mutuels. Ils vont développer ces premières formes de solidarité. On met un peu d’argent de côté pour organiser une solidarité contre l’Etat et le capital. Il y a aussi des sociétés de secours mutuel à l’initiative du capital, pour calmer les révoltes contre les conditions de travail. On voit qu’on a déjà un dualisme qu’il y aura toujours. Cela peut être un outil pour dépasser, contester l’ordre social, ou un outil pour passer la serpillière sur ses dégâts les plus terribles. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. J’étais intéressé de voir ce que donne cette hypothèse de protection sociale comme le produit d’une lutte contre l’Etat et le capital. Dans mon interprétation, vous avez donc les sociétés de secours mutuel, on aura un bout aussi pendant la Commune avec cette idée d’auto-organisation politique non-étatique. Et puis le cas de 1945, qui ne sont pas des formes démocratiques mais avec une organisation fondée sur des caisses locales et des représentants locaux qui ont une coloration sociale. Ceux qui décident sont ceux qui cotisent. Contrairement à l’Assemblée nationale, ici ce sont les ouvriers qui décident. 

EM : Finalement la Sécu est un cas idéal-typique d’auto-organisation de la classe ouvrière ? 

NDS : C’est une façon de l’interpréter. Mais il faut avoir en tête que la classe ouvrière échafaude des plans, et vu la diversité de celle-ci, ne parvient pas forcément à les réaliser. Finalement, je pense que la Sécurité sociale est quelque chose d’un peu imprévu. Au début du XXème siècle, la CGT est fortement contre les assurances sociales. Elle pense que c’est une arnaque et ce n’est pas sa priorité. Une partie du mouvement ouvrier considère que la protection sociale, c’est un moyen de détourner du combat principal qu’est la lutte contre le capitalisme. Or, si on organise la protection sociale des gens, ils auront moins envie de lutter contre le capitalisme. On a des cotisations qui ne vont pas aux salaires, et on a des droits organisés de manière paternaliste. En 1910, la CGT est vent debout contre la retraite ouvrière et paysanne car elle s’instaure à 60 ans, alors que les ouvriers meurent en moyenne à 55 ans. Malgré cette hostilité, le mouvement ouvrier obtient des choses, par exemple les lois d’assurances sociales et la Sécurité sociale. Dans un combat social, on lutte pour un objectif général, et on obtient des choses en chemin. La Sécu, il y a un peu de ça. En 1945, plutôt que d’être nationalisée, elle est socialisée. Et le mouvement ouvrier se retrouve avec la Sécu. Le mouvement social est ambivalent avec cet objet, car il permet à la fois de conserver l’ordre établi ou de le dépasser. Considérer que, parce la CGT ne veut pas avant-guerre et l’obtient après-guerre, il n’y a pas de rapport avec la lutte sociale, c’est ne pas comprendre les dynamiques conflictuelles et institutionnelles.

EM : Comment se met en place la Sécu en 1945 ?

NDS : En 1945, les ordonnances sont seulement de l’encre sur du papier qui prévoit une Sécurité sociale gérée majoritairement par les organisations ouvrières. Sauf qu’il faut mettre en place les caisses. Ce qu’il y a en 1945, c’est ce qu’il reste des lois de 1928-1930. Pour comprendre l’originalité de 1945, et en quoi c’est une institution sociale, il faut revenir sur 1928-1930. On a la loi des assurances sociales qui instaure les cotisations obligatoires, mais avec une liberté d’affiliation, ce qui crée bon nombre de caisses très dispersées mobilisées par le clergé, le patronat, les mutuelles. Et c’est pour ça que le mouvement ouvrier est contre. Sauf qu’en 1945, il y a un régime unique où le pouvoir revient majoritairement aux intéressés, avec une minorité patronale. Cela veut dire concrètement que pour créer toutes ces caisses, il a fallu des militants qui vont les construire, trouver des locaux, s’installer, prendre la législation nouvelle, trouver les numéros d’affiliation des salariés, récolter les cotisations. C’est un boulot monstrueux, qui aujourd’hui est fait par l’administration, mais qui à l’époque est fait par la CGT. 

EM : Quelles sont les oppositions qui ont été rencontrées ? 

NDS : Tout ceux qui y perdent. Les mutualistes : ils étaient devenus les notables (avocats, enseignants etc) de la IIIème République, avec une gestion paternaliste. Ils sont vent debout et disent que la Sécurité sociale, c’est totalitaire. Ils perdent leurs locaux, les caisses, c’est une perte terrible de pouvoir en plus d’être une perte économique. Les médecins également, car cela veut dire qu’ils doivent négocier leur rémunération avec des ouvriers de la CGT, ce qui est scandaleux pour eux. Toute une partie de la droite, le Mouvement des Républicains populaire (MRP), s’abstient au moment du vote car ils considèrent que la Sécu reprend la place de la mutualité. 

EM : Dans votre livre, vous écrivez : « Tout est élaboré les six premiers mois de 1946 par la CGT et le PCF ». Il y a eu une utopie réelle mais courte. Devrions-nous revenir à cet esprit originel ? 

NDS : Dans ce moment, que je propose d’appeler la Sociale, plutôt que l’Etat social, c’est vraiment une autre distribution du pouvoir politique et économique qui embarque toute une partie de la population qui est cantonnée à une forme de minorité politique. C’est décisif. L’un des enjeux du système de santé aujourd’hui, c’est le manque de moyens, à l’hôpital public notamment. Mais ce n’est pas la seule question. L’une des questions centrales, c’est qui décide de l’utilisation de ces moyens. Aujourd’hui, on met de l’argent dans les cliniques privés à but lucratif, les EHPAD à but lucratif, les médicaments, qui entretiennent le capitalisme pharmaceutique. Plus d’argent ce n’est pas suffisant. Il faut changer les institutions et la distribution du pouvoir. Mais 1946, ce n’est pas un nirvana. Aujourd’hui on est mieux soigné qu’en 1946. Mais là où elle me semble supérieure, c’est sur la distribution du pouvoir. Une Sécu qui fonctionnerait avec des principes démocratiques pourrait faire des choses beaucoup plus progressistes, contester des choses problématiques. En 1946, ce n’est pas un modèle fini mais c’est un horizon dans lequel on peut organiser le système de santé en se débarrassant du capital et en ayant des formes démocratiques beaucoup plus évolué que l’Etat centralisé.

EM : Sur le manque de moyens, vous rappelez plusieurs fois dans votre ouvrage que la « Sécurité sociale est une institution en pleine santé financière, et que le déficit du régime général est un artifice statistique pour le remettre en cause ». Pourquoi ment-on autant à ce sujet sur le « trou de la Sécu » et la santé financière de la Sécu ? 

NDS : Il y a un enjeu d’instrumentalisation politique. Pour réformer une institution plutôt populaire, c’est très difficile à faire, il faut dire qu’elle ne fonctionne pas. C’est pour cela qu’on va se focaliser sur certains chiffres plutôt que d’autres. C’est cela que mon collègue Duval appelle le « mythe du trou de la Sécu ». C’est construire une vision politique de la Sécurité sociale en imposant des problèmes et des solutions. Si on veut avoir une vision plus objectivée, on peut dire que ces chiffres existent mais on peut les relativiser. Bien sûr que le régime général est en déficit, ce qui pour moi n’est pas un problème. Par contre, la Sécu n’est pas au bord de la faillite. C’est une institution parmi les plus puissantes, qui représente plus que le budget de l’Etat, et qui a un déficit minime par rapport au déficit public. La dette, c’est de la dette de l’Etat, pas de la Sécu. L’essentiel du déficit du régime général vient de choix de politiques publiques que l’on peut contester. Par exemple, à l’époque du Ségur de la Santé, il a été décidé des hausses de rémunérations des professionnels de santé, ce qui était très bien, mais sans mettre en face des recettes en plus. On met 13 milliards de dépenses en plus tous les ans et on s’étonne qu’il y ait 13 à 15 milliards de déficit. Donc l’essentiel du déficit est construit par les politiques publiques. Aussi, une partie des ressources de la Sécu est utilisée pour payer sa dette. Quand on regarde, elle se désendette plus vite qu’elle ne fait du déficit, donc sa situation s’améliore. Tout cela est fait pour justifier des politiques restrictives, réduire les droits. L’exemple le plus criant est celui de l’exonération de cotisations pour les entreprises qui représentent 100 milliards d’euros par an, payés par l’Etat. Quand on a un déficit qui s’établit à 21 milliards cette année, peut-être que le problème ce n’est pas les gens qui s’arrêtent parce qu’ils sont malades.

EM : Pour revenir un peu sur les notions d’Etat et de capital, vous reprenez le concept de capitalisme politique qui préside à la Sécurité sociale actuelle, soit une convergence d’intérêts entre l’administration et la prédation du capital. Pouvez-vous détailler ce que vous entendez par là ? 

NDS : L’idée du capitalisme politique c’est de dire que dans le capitalisme contemporain, quoique ce n’est pas si nouveau, il faut de la concurrence avec les offreurs et les demandeurs. Traditionnellement dans le capitalisme, ce qui compte c’est la sanction concurrentielle – si un concurrent n’est pas très bon, il tend à disparaître. Dans le capitalisme politique, ces sanctions de comportements peu efficaces n’existent plus car les élites politiques et économiques se mettent d’accord, ce qui veut dire que les acteurs du marché font leur vie et prélèvent plutôt une rente. Ils sont à l’abri de la sanction concurrentielle. Mais aussi de la sanction démocratique. On a des coalitions et des collusions entre le politique et l’économique. L’un de ces exemples, c’est les complémentaires santé. On sait que ça marche moins bien que la Sécurité sociale, ça coûte plus cher, c’est plus inégalitaire. On se demande alors : mais pourquoi ça existe encore ? 

En 2021, un rapport est sorti, expliquant que si la Sécu prenait cette charge on ferait des économies de l’ordre de 5,4 milliards d’euros par an. On pourrait étendre la Sécu, faire des économies, et réduire les inégalités, pourtant on ne le fait pas. Pourquoi ? Il n’y a pas de contrôle politique de la population sur cette question. Mais également car les élites politiques et économiques sont d’accord pour laisser aux complémentaires leur situation rentière. On a par exemple des mutuelles, très proches de certains partis politiques, comme les socialistes. Les institutions de prévoyance sont gouvernés de façon paritaire, syndicat-patronat. Ces gens ne veulent pas remettre en cause leur situation. On a des sphères d’influence politique qui peuvent aller de très à gauche comme très à droite. Tout cela crée une coalition politique qui refuse le changement, qui remettrait en cause une économie rentière qui repose sur des amis. 

EM : Sur la question de l’Etat social, on peut faire le lien entre deux de vos chapitres sur ses fondements en temps de guerre totale, notamment la Première Guerre mondiale, et son extension durant la pandémie de Covid. Sont-ce des moments où l’Etat se légitime en tant que tel ?

NDS : Oui il y a un lien évident. C’est après la Première Guerre mondiale que l’Etat se met à intervenir dans la protection sociale. De nombreux travaux montrent qu’il y a un lien très fort entre le développement de l’Etat social, c’est-à-dire des politiques publiques sociales portées par l’Etat, et la guerre totale. Une guerre dans laquelle il y a une abolition de la frontière entre les citoyens et les soldats. Toute la société est en guerre. Cela crée des formes de relations sociales nouvelles. A partir du moment où on envoie massivement les gens à la guerre, cela crée des obligations nouvelles qui légitime l’Etat, notamment pour soigner les blessés. On a aussi des politiques natalistes qui se mettent en place, justifiées par la préparation à la guerre. On assiste également à une centralisation très forte, qui fait face à des révoltes. Ce que disent les historiens, c’est qu’en face de l’impôt du sang, l’Etat donne de nouveaux droits aux individus, et c’est comme cela que commencent à se développer les politiques sociales. Pour comprendre ce qui se passe en 2020, avec le Covid, il faut se rappeler ce qu’il passe avant avec des politiques austéritaires très forte. On se rappelle tous de cette phrase d’Emmanuel Macron : « Il n’y a pas d’argent magique », prononcé dans un hôpital face à une professionnel de santé en 2018. Entre-temps, il y a les Gilets jaunes, on voit que ça bouge un peu, grâce à la conflictualité sociale. En 2020, cela peut être approché de l’idée de guerre. Pas simplement parce que Macron en a parlé, mais parce qu’on observe une centralisation forte du pouvoir économique et politique. On a mis de côté les façons de penser traditionnelles, notamment sur le marché. On a réglementé la main d’œuvre, en confinant certaines catégories et d’autres non. Et puis, alors qu’on nous disait qu’il n’y avait pas d’argent, tout d’un coup, il y a énormément d’argent. Cela montre deux choses. Que le discours sur le déficit de la Sécurité sociale est mythique. Mais aussi que lorsque l’ordre social est en danger, l’Etat est toujours capable de mener des politiques publiques pour le conserver. Là, cela a été par le confinement, le chômage partiel. On a déversé des milliards d’euros pour financer les soins, mais aussi pour que les entreprises puissent garder leur équilibre financier alors que tout est à l’arrêt. Ce qui évidemment a créé des déficits énormes. Les rapports de force dans la société changent, on investit dans l’hôpital avec le Ségur de la Santé, alors que ce n’était pas possible deux ans avant. Ce qui était impossible devient possible. Néanmoins, tout cela se fait sous l’égide de l’Etat, et si cela avait été la CGT par exemple, on aurait sans doute dépensé cet argent autrement. 

EM : Puisque Bernard Friot préface votre livre, pensez-vous comme lui, que la Sociale est un mode de production alternatif au capitalisme, notamment via la cotisation, et que l’on pourrait tout produire comme cela ? 

NDS : Dans le cas des soins de santé, c’est vraiment l’illustration la plus évidente de Bernard Friot. En finançant la production par de la cotisation, on peut échapper au pouvoir capitaliste. On a le contrôle sur la production. On met de la monnaie dans des caisses via les cotisations sur les salaires. Ces caisses sont contrôlées démocratiquement et permettent d’orienter la production. La Sécu c’est du financement, mais grâce au contrôle sur le financement, on peut orienter vers des types de production particuliers. Quand on contrôle la Sécu, on peut favoriser l’hôpital public plutôt que les cliniques privées, les médecins conventionnés plutôt que les médecins hors convention. L’exemple typique c’est celui de l’hôpital. Une infirmière qui fait une prise de sang dans l’hôpital public, d’après les représentations classiques du débat public, c’est une dépense publique, une ponction. Il y a cette idée fausse qu’il n’y a pas de production de valeur. Une infirmière qui fait exactement le même travail dans la clinique privée à but lucratif, elle, elle produit de la valeur, parce que ça génère du profit et donc du PIB. On voit bien que la même activité donne lieu à un regard différent, du fait de notre obsession avec le PIB, et les catégories capitalistes. Dans un cas, la reconnaissance de la valeur du travail passe des institutions non capitalistes, de la cotisation, qui ne sont pas reconnues par la classe dominante. Dans l’autre cas, ça passe par un prix de marché. Tout ceci est ancré dans nos représentations plus que ce n’est une réalité matérielle. Notre enjeu, c’est de comprendre comment on peut reconnaître du travail autrement que par les catégories capitalistes comme le prix de marché, le profit, le contrôle du capital etc. Le système de santé nous permet de voir ça. Et surtout de voir que ça marche mieux ! La Sécu marche mieux que les complémentaires santé. L’hôpital public permet de reconnaître des formes de travail beaucoup plus valorisées que dans des cliniques privées à but lucratif. Dans ce monde, où l’on peut comparer les deux, on voit la supériorité des institutions de la cotisation.

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16.05.2026 à 11:46

Qui nous sauvera de l’écologie bourgeoise ?

admin

Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières. Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est.. Read More

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Texte intégral (2798 mots)

Tout le monde doté d’un cerveau fonctionnel sera d’accord pour dire que l’écologie est l’enjeu majeur de ce siècle. Mais ce terme recouvre des acceptions diverses. Et une question se pose : comment enfin sortir du piège d’une écologie bourgeoise et néo-coloniale ? Quelques éléments de réponse ici, à base de queer, de punks et de sorcières.

Festival des Résistantes, Orne, 7-10 août 2025. « Vous êtes tous racistes. Ceci n’est pas un festival antiraciste. Pour l’instant, il est loin de l’être. » Sur une scène des Résistantes, rencontre festive des luttes locales et globales, rapporte Reporterre « une dizaine de militants racisés, la voix tremblante d’émotion et de colère. Sur l’herbe, les festivaliers, des personnes blanches pour la quasi-totalité, dans un silence de plus en plus chargé ».

Présent aux rencontres en tant que journaliste à Mouais, je n’ai cependant pas assisté à ceci -j’étais déjà parti. Mais inutile de dire que cela correspond à une problématique sur laquelle il va vraiment falloir finir par se pencher à gauche pour créer enfin cette « écologie pirate » rêvée par Fatima Ouassak, une écologie donc qui nous permette de « reprendre du pouvoir, du temps et de l’espace au système colonial-capitaliste. Un projet de résistance qui a comme objectif la libération de la terre, et comme horizon l’égale dignité humaine et la liberté de circuler » -contrairement à écologie blanche bourgeoise à la EELV, incapable de penser aussi bien la violence policière en banlieues que la lutte du peuple palestinien.

Il est en effet crucial, selon cette autrice, de disposerd’imaginaires pensés à hauteur de prolétaires -et, donc, de personnes racisées-, pour que l’on puisse voir ce qui est possible pour nous, la classe dominée, à notre échelle. Ce n’est pas juste de penser qu’il suffit de partir, de fuir le système, mais de se dire qu’on peut aussi s’emparer des espaces que l’on occupe. On peut se réapproprier nos HLM, transformer nos quartiers, les rendre autonomes, les faire vivre autrement. C’est une possibilité qui existe, une utopie concrète, hélas négligée. On parle trop souvent de solutions uniquement pensées pour les classes supérieures, ou pour ceux qui ont les moyens de s’échapper dans des espaces plus verts. Mais il nous faut aussi imaginer un futur où on redonne du sens à ce que l’on vit dans nos quartiers, dans nos villes, et ce n’est pas en pensant les choses uniquement du point de vue des élites intellectuelles ou politiques que l’on arrivera à avancer. Il faut que l’imaginaire collectif englobe tout le monde, même ceux qui, justement, n’ont pas ce luxe de bifurquer, selon un terme à la mode ces dernières années. Penser une écologie prolétaire, queer, déviante, ouverte aux magrinalisé·es, loin aussi bien des modèles hétéronormés que des récupérations mercantiles -en un mot, punk.

Créer un imaginaire écolo des vies marginalisées, et comment le punk peut y contribuer

Il sera utile, ici, de faire un bref retour historique sur les origines du punk -et sur ce que ceci peut nous apprendre aujourd’hui (1).

Tout commence, dans les années 60, avec les « mods », fans de rock issus de classes moyenne basses, « consommateurs passionnés d’habits, de disques et de toutes sortes de gadgets, [ils] prôneront un mode de vie festif et hédoniste, entièrement tournée vers le loisir et la satisfaction de leurs envies ». Ce qui fera très rapidement l’objet de vives critiques de la part de celles et ceux que l’ont appellera les « hard mods », rejetons de la classe pop’ qui « revendiqueront en réaction haut et fort leur identité ouvrière en affichant avec arrogance toute une vie de travail manuel ». Prolos et fiers de l’être donc. Et, développeront, au contact de la population des « rude boy » des quartiers jamaïcains, une « affinité émotionnelle » basée sur la sensation d’occuper le même « lumpen-statut » (selon l’expression de Jean-Yves Barreyre) ; et « plus cette prise de conscience grandira, plus les deux groupes se copieront et se respecteront mutuellement ».

Ce qui, progressivement, à Londres, Liverpool, Birmingham, Newcastle et Glasgow, allait donner naissance à la cultureskinheads, ces jeunes prolétaires au crâne rasé adeptes de ska, rocksteady et early reggae.

Avançons. Une décennie plus tard, le mouvement skin a quasiment disparu, faute notamment de nouveau courant musical apte à correspondre à ses attentes, la rupture ayant été consommée avec le reggae de la contre-culture noire des « rastas ». Néanmoins, « loin de la période de croissance et de prospérité qui avaient caractérisé les années 1960, une nouvelle génération de skinheads émergera au début des années 1980 dans une Angleterre ébranlée par le choc pétrolier de 1973 et qui sombrera dans une crise économique sans précédent. Les vieux bastions industriels s’effondreront entraînant un chômage de masse tandis que partout se multiplieront de graves et violents conflits sociaux, grèves mais aussi émeutes dans les quartiers pauvres tels que Brixton où les populations immigrées subiront cette crise de plein fouet en plus d’un harcèlement policier incessant ». Si tout ceci vous rappelle quelque chose…. Et c’est dans « cette atmosphère de désenchantement général » que le punk surgira en 1976, « enfant illégitime d’une société en crise », qui montreront de leur côté une attirance marquée pour la culture rasta de Londres, trouvant dans le reggae « une bande son prête à l’emploi pour la rébellion ».

Fouiller dans l’« inconfort collectif »

Revenons maintenant à notre sujet. A la salutaire action de ces personnes racisées venues crier leur colère : « Ce [silence], c’est un sentiment d’inconfort collectif. Une transformation systémique nécessite un inconfort collectif. […] Sentez l’inconfort, la transformation antiraciste qui est en train de vous traverser, et j’espère qu’à un moment vous serez des militants antiracistes avec nous. »

Plongeonsnous de plain pied dans cet inconfort, et regardons directement l’éléphant dans la pièce : si en 2003, le film Afropunk : the Rock’n’Roll Nigger Expérience de James Spooner a jeté vivement la lumière sur un mouvement culturel peu connu jusque là, l’afropunk donc, né à Brooklyn, le punk a été principalement porté par des blancs. Et a enfanté également une branche skin néonazie hélas encore partiellement active aujourd’hui, même si les jeunes gens d’extrême-droite n’écoutent aujourd’hui plus guère de punk. Cependant, les « affinités émotionnelles » des punks conscients de partager le même « lumpen-statut » que les personnes racisées des quartiers périphériques a également joué dans l’autre sens, et mène aujourd’hui Casey, rappeuse de Saint-Denis d’origine martiniquaise, à déclarer de façon très claire, dans un entretien : « Si t’es noir, t’as pas besoin d’être punk ! Punk, c’est une position que tu prends pour te mettre à l’écart. Le noir n’a pas besoin d’être punk, il est punk de fait. De fait il est en marge » (3). Cette « affinité élective », pour reprendre la formule de Benjamin citant Goethe, devrait nous inspirer aujourd’hui, tandis que la musique punk des origines est il est vrai assez loin de ses grandes heures, à re-créer une culture contestataire métissée, prolétaire, vive et vivace. Une poésie des marges du Kapital.

Selon le journaliste britannique Jon Savage, cité par Fabien Hein (4), les punks « étaient porteurs d’une révolte culturelle fondamentale. Il s’agissait d’une confrontation radicale avec la face obscure de l’histoire et de la culture. Aucune génération n’avait jamais abordé ce sujet avec une telle acuité. Cette critique a fait prendre conscience à la société des dangers qui la menaçaient. Elle déclarait en substance : ce qui vous attend, ce n’est pas un futur mais un cauchemar ». Donc, en gros : une esthétique énervées de sales gosses touche-à-tout prêts à faire feu de tout bois pour ruiner, taguer, squatter, subvertir un monde capitaliste courant à la catastrophe écologique. « Jeunes, issus de classe ouvrières désormais au chômage, parfois des immigrations post-coloniales, ils étaient et se disaient sans avenir, sans représentation politique, sans utopie à rejoindre ils choisirent de rendre visible leur situation hors système, pour en faire une attitude antisystème, dont l’aspect ne pouvait être que sale. Toutes [leurs] pratiques étaient littéralement déplacées : elles ramenaient le hors-monde au milieu du monde, sur le devant de la scène » (je souligne), a écrit quant à elle Jeanne Guien dans son article Usages de la saleté dans les pratiques et esthétiques du punk.

De nombreuses créations, aujourd’hui, fouillent à la fois sans cette utopie et dans cet inconfort -dans cette utopie plus ou moins confortable, dans ce « hors-monde » qui ne demande qu’à apparaître tel un crachat à la face de Trump. Et, à ce titre, l’essor contemporain de l’esthétique dite « cyberpunk » est signifiant, en ce qu’il renouvelle à la fois les thématiques punks et celles de l’écologie la plus radicale, le tout sous une forme furieusement pop.

« le cyberpunk, m’expliquait le grand auteur de SF afro-caribénne Michael Roch dans l’entretien qu’il m’a accordé pour mon dernier livre, est un genre qui utilise la technologie comme une arme contre-politique d’émancipation des classes sociales les plus basses, et un outil de combat dans un monde dystopique ». Dans un autre entretien, il disait par ailleurs : « L’aspect décolonial de mon travail fait que ce cyberpunk peut prendre des tournures solarpunk dans des récits contre-dystopiques, c’est-à-dire où les luttes et l’esprit d’une justice sociale et écologique sont omniprésents. À la différence du cyberpunk, la libération ne se fait pas uniquement par le piratage de la technologie, mais également par un retour à la terre, au corps, aux forces invisibles présentes dans les sociétés caribéennes à travers le vaudou, la santería et des rapports traditionnels, cultuels, qui existent aussi dans les récits occidentaux mais différemment » (5).

Faire appel aux « aux forces invisibles » –et à celles des invisibilisé·es

Vallée de la Roya, festival des Passeurs d’humanité, juillet 2021. Cy Lecerf Maulpoix, journaliste indépendant et activiste LGBTQIA+, présente son premier livre, Écologies déviantes « qui détaille la complexité de l’articulation du combat pour la justice climatique et du combat des minorités marginalisées » (6), sachant que ces populations, c’est son hypothèse, sont les plus exposées aux bouleversements induits par le changement climatique : « Il s’agit d’esquisser une écologie plurielle qui ne peut être qu’intersectionnelle, fondamentalement anticapitaliste, queer, décoloniale et féministe », explorant la vie et l’œuvre de l’anarchiste anglais Howard Carpenter, les communauté queer espagnoles, les écrits de Starhawk ou encore les « queer blocs » des marches pour le climat.

L’exemple de Starhawk (voir la Lutteuse) est particulièrement intéressant, ce que dans Rêver l’obscur : femmes, magie et politique par exemple, elle plaide pour une écologie basée sur la figure de la sorcière, afin de retrouver, à travers divers rituels, une façon renouvelée de faire communauté au cœur du vivant : « La communauté signifie une force qui rejoint notre propre force pour faire le travail qui doit être fait. Des bras pour nous soutenir quand nous défaillons. Un cercle de guérison. Un cercle d’amis. Un lieu où nous pouvons être libres ».

Ceci n’est pas sans évoquer les propos édifiant d’un consultant états-unien en stratégie militaire, cité par Jean Tible dans Politique sauvage : « historiquement, les pôles les plus tenaces de résistance à la civilisation (je ne parle pas de la seule civilisation occidentale) et des croisades religieuses […] se sont constitués dans un cadre qui a toujours évoqué la tradition et la magie, je veux parler de la forêt ». Et, poursuit-il, « je crains fort que, de Karachi à Marseille, les zones urbaines où se concentrent les populations humiliées et en colère, où se rassemblent étrangers et indésirables, soient devenues les nouvelles forêts du monde ». Tible conclut quant à lui : « Sorcière, magicienne, guérisseuse, ensorceleuse -ces insultes traversent les siècles et sont encore utilisés aujourd’hui . Leur objectif ? Contrôler le désordre exprimé par les corps rebelles et leur alliances », notamment lors de mouvements paysans dirigés par des femmes. Et d’en appeler, reprenant les mots de Sandra Benites, à une politique de l’aty guasu, la « grande conversation », « une assemblée composée de femmes, d’hommes, de personnes trans, mais aussi d’esprits, de champignons, d’arbres, de poulpes, de grands primates et bien d’autres » -le tout sur une bande-son bien punk comme il se doit. Et ainsi, sur la base de cette sauce prolétarienne à base de queer, de magie sorcière et d’esprit punk, peut-être arriveront nous à créer des communautés vivantes hors du capital qui nous broie, tout en évitant l’écueil de l’écologie bourgeoise.

Par Macko Dràgàn. Un article tiré du Mouais n°61, actuellement en kiosque, soutenez-nous, achetez-nous près de chez vous ! 

(1) Nous nous reposerons ici sur Gildas Lescop, « Skinheads : du reggae au Rock Against Communism », Volume !, 9 : 1 | 2012, 129-149.

(2) https://reporterre.net/Vous-etes-tous-racistes-la-colere-antiraciste-au-sein-du-mouvement-ecologiste

(3) https://lebonson.org/2020/10/23/casey-interview-10-bons-sons/

(4) Hein, F. (2021). Troubles dans la scène punk rock. Sens-Dessous, 27(1), 163-170. https://doi.org/10.3917/sdes.027.0163.

(5) https://www.en-attendant-nadeau.fr/2024/12/17/marronner-vers-des-postures-liberatrices-entretien-avec-michael-roch/

(5) Leclerc, E. (2022). Cy Lecerf Maulpoix, Écologies déviantes. Voyage en terres queers, Éditions Cambourakis, Paris, 2021. Écologie & Politique, 64(1), 163-166. https://doi.org/10.3917/ecopo1.064.0163.

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