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07.09.2026 à 16:37

Politique de l’intelligence et intelligence de la politique

Moulier Boutang Yann
Politique de l’intelligence et intelligence de la politique Cet article témoigne d’une fréquentation de longue date de Toni Negri, qui restera, comme Marx, un maître malgré lui ou à l’insu de son plein gré. La réflexion porte en particulier sur ce qui est un trait général de toutes les générations qui se voulaient révolutionnaires de 1965 à 2020 : une politique de l’intelligence qui ne fait pas forcément bon ménage avec une véritable intelligence politique. Politics of Intelligence and Intelligence of Politics This article reflects a longstanding engagement with Toni Negri, who, like Marx, will remain a master in spite of himself or without his full knowledge. The discussion focuses in particular on what is a common trait among all the generations that considered themselves revolutionary from 1965 to 2020: a politics of intelligence that does not necessarily go hand in hand with true political intelligence.
Texte intégral (2669 mots)

Antonio Negri partage avec Karl Marx une puissance théorique exceptionnelle. Pour ceux qui l’ont lu, qui l’ont connu de loin ou de près, voire de très près, il a été un maître polyvalent sans égal ces soixante dernières années. Même le qualificatif infâmant de cattivo maestro (un maître « maléfique »), que les autorités italiennes ont associé à son nom, le reconnaît.

Il est en revanche un autre trait qu’il partage avec Marx : celui d’avoir été un politique bien moins percutant que ce que l’on pouvait attendre de lui. Marx, sans Engels eût été le pamphlétaire génial des Luttes de classes en France, même s’il a dû manger son chapeau sur la Commune, « se lançant à l’assaut du ciel » et saluée avec enthousiasme d’abord en 1871, puis après juin et ses 100 000 morts, « trop loin du socialisme pour avoir pu réussir (1881)1 ». Il n’en va pas forcément de même de l’auteur du Capital et du matérialisme scientifique. Sa première Internationale n’a pas été hégémonique face aux Proudhoniens et aux Bakouniniens. Elle a encaissé défaites sur défaites : la Commune, qui avait l’excuse de n’être pas socialiste, mais aussi la social-démocratie historique de Berstein, vaincue dans le point le plus développé du capitalisme en 1914, et enfin le comble, avec la victoire improbable, voire impensable au départ, de Lénine dans le point le plus faible de l’impérialisme en 1917, puis trente ans plus tard avec celle de Mao en Chine.

Moi qui ai suivi de près Negri de 1971 à 2007, puis d’un peu plus loin après mon excommunication2 jusqu’à sa mort, je voudrais témoigner ici de ce qui, dans cet échec très constant en politique, est un trait général de toutes les générations qui se voulaient révolutionnaires de 1965 à 2020. Loin de devoir lui être reproché, cela le rend plus contemporain – et à méditer d’autant plus. D’autres, en France, ont fait de Jean-Paul Sartre ou d’Albert Camus un maître de morale. Notre maître de morale aura plutôt été Toni Negri (cum grano salis). Je pense ici à toute une génération dont Luciano Ferrari Bravo, Ferruccio Gambino, Maria-Rosa Della Costa, Selma James, Sergio Bologna.

Où chercher la faiblesse en politique chez Negri, comme dans l’opéraïsme italien en général ? Pour Mario Tronti disparu lui aussi en 2025, comme pour Negri ?

L’autonomie du politique – claironnée par Tronti dès 1967, accompagnant son retour au bercail du Parti de la Classe ouvrière, c’est-à-dire le PCI – de même que le long détour négrien de la fidélité au « communisme » apparue beaucoup plus tard, tous ces traits ont leur origine commune dans leur franche hostilité à toute problématique de la prise de conscience des questions idéologiques comme telles.

« L’école opéraïste considérait le problème de la conscience de classe comme purement idéologique. Le mot idéologie a toujours une dénotation négative pour ce courant de pensée. Le mouvement opéraïste se distingua fortement du maoïsme, du trotskisme et des mouvements tiers-mondistes, par une grande indifférence aux débats idéologiques sur la nature des régimes socialistes, sur la Révolution culturelle chinoise, ainsi qu’aux luttes anti-impérialistes. C’est presque sa marque de fabrique. L’ennui est que dans les vingt ans suivants (1980-2000), il en a fait de même avec les questions écologiques, et les luttes anti-racistes, préludes aux luttes dé-coloniales. »

« Nous avons traité par-dessus la jambe le fait que la politique est la mobilisation de sujets collectifs, en d’autres termes que les plis de la subjectivité ne peuvent pas être limités au problème de la politique tout court. Le collectif sans la subjectivité vivante est une catégorie abstraite. Cela vous procure le plaisir aigu et esthétique de comprendre et d’interpréter, mais cela ne mord pas sur la situation, et ne peut tenir lieu de politique. Constat cruel d’impuissance auquel conduit ce superbe dédain pour la question de la subjectivité, de la culture politique révolutionnaire et des plis de la conscience ou de la subjectivation qu’on voudrait “de classe” !3 »

Or chassez l’idéologie et la conscience par la porte, elles reviennent par la fenêtre. Je me souviens que ces questions n’avaient pas échappé à un sage comme Lapo Berti (la première et vieille génération des opéraïstes). En 1971, du 1er au 3 octobre à Florence avait lieu un congrès organisé par Potere Operaio4. Je m’y trouvais comme pas mal d’autres (dont Dany Cohn-Bendit). Le climat était plutôt exalté et l’on se gargarisait d’être les plus grands marxistes du monde. Chez Lapo Berti, le soir, ce dernier avait douché nos enthousiasmes par cette phrase largement prémonitoire : « À force d’être les plus intelligents, nous finirons par nous faire baiser ». Phrase souvent rappelée dans les années suivantes par Gianmarco Montesano, en particulier quand nous commentions tous deux le triomphe de Margaret Thatcher dans ses deux phrases fameuses : There is no such thing as a « society » et There is no alternative (TINA).

Peut-être faut-il admettre plus modestement que la conscience (ou l’idéologie) est l’autre nom de la politique. Que trop d’intelligence nuit à la politique. Ou que, dans des démocraties parlementaires représentatives, la « science politique » traduit un savoir-faire, peu platonicien mais bel et bien effectif. Mépriser le politique, les politiques et leur cuisine se paie toujours cher. Non pas si l’on veut rester sur son Aventin, mais si l’on veut participer de plain-pied au combat politique.

Mario Tronti a fini, dans sa superbe, sénateur à vie de la République italienne. Il a eu beau mobiliser la haute culture européenne, celle-ci a fondu lentement comme un iceberg dérivant au large de la fonte du continent communiste. Chez Negri, le processus fut plus lent et plus accidenté.

Préfaçant la traduction française de Lent genêt. Essai sur lontologie de Giacomo Leopardi (Kimé, 2006), un de ses plus beaux livres, comme au reste son livre sur Job, Negri remercie les traducteurs Nathalie Gailius et Giorgio Passerone : « J’espère que leur effort, écrit-il, aidera chacun à avancer dans l’imagination d’une issue collective de la crise et de la solitude ».

Nous avons bien lu : l’imagination, la crise, la solitude. Un tableau bien différent de la dogmatique assurance des Trente-trois leçons sur Lénine, des manifestes en tout genre, assurés, impériaux. Bien loin des best-sellers Empire, Multitude, Commonwealth, Assemblée, écrits avec le génial vulgarisateur, traducteur et co-auteur Michael Hardt.

L’opéraïsme a correspondu à la longue agonie du socialisme réalisé ou réellement existant. Une crise sans précédent. Certes, tous ces révolutionnaires avaient bien compris que la décomposition de la classe ouvrière du fordisme se met en place dès que la Fiat Mirafiori est dans la rue à Turin et que l’immigration internationale devient la règle plutôt qu’une pittoresque exception. Que l’ouvrier social n’a plus grand chose à voir avec Vogliamo Tutto (ce que Negri a vu parmi les premiers). Que la recomposition de classe, que l’intersectionnalité sans conscience n’est que ruine de toutes les vieilles forces de résistance, bien avant de reconstruire de nouvelles figures de la révolte ou de la révolution

Les vieux principes d’identité dans le temps, dans la sphère privée, dans les totems publics sont inopérants. Certes, les opéraïstes peuvent bien se moquer des vieux cortèges funèbres du feu mouvement ouvrier, du socialisme, de la production matérielle, des usines. Mais ils échappent de moins en moins au naufrage programmé et proclamé par un capitalisme de la Big Tech.

La liste des « occasions manquées » est longue. Mai 68 ou l’Automne chaud en 1968-1973, suivi de la catastrophe de l’enlèvement Moro et des années de plomb, et de la seule révolution européenne au sens propre du terme, avec les Œillets portugais de 1974-1975.

Manuel Villaverde Cabral, Sergio Bologna, acteurs plus discrets mais lucides de l’opéraismo, n’ont pas cédé aux mirages des « revivals » largement post-modernes.

Mais il y a eu d’autres occasions manquées. Avec l’écologie (1985-2000), au Brésil mais pas qu’au Brésil. Avec l’éclatement de l’ex-Yougoslavie (souvenons-nous des discussions épiques de Toni avec Gisèle Donnard). Avec l’Europe en train de faire un saut fédéral lors du référendum sur la Constitution de 2005 que courageusement Negri a soutenu face aux radicaux souverainistes du Comité des Invisibles du Lundi. Avec Tian An Men. Avec l’Ukraine et la rupture finale avec le communisme. Avec le décolonial.

Bien creusé vieille taupe, comme aurait dit le Vieux. Mais les taupes actuelles sont des castors qui ne creusent pas des trous dans les platebandes de la bourgeoisie, ni dans les fondations des Kremlin du socialisme réel. Elles sont capables d’ériger des barrages qui contrôlent les grands fleuves de l’histoire.

Peut-être faut-il mettre les marxistes les plus intelligents du monde à l’école de l’écologie ! Forzatura négrienne pour forzatura, plus haut que la méthode de la réalisation de la tendance, ou que le leurre Spinoza (les lumières spinoziennes transmutant l’une des plus effroyables guerres civiles de l’histoire européennes en légende magnifique de l’intelligence sans véritable politique) – le plus politique reste à écrire. Et Antonio Negri restera comme Marx, un maître malgré lui ou à l’insu de son plein gré. C’est déjà beaucoup.

1Une bonne mise point sur Marx et la Commune est à lire dans Michel Cordillot, « La commune ce qu’en disait Marx », revue LHistoire, mars 2021.

2En décembre 2007 et janvier 2008, je refuse de démissionner de la direction de la revue Multitudes, comme Toni Negri me l’avait demandé de façon comminatoire dans ce que j’ai qualifié de sa « missive Nord-Coréenne ». À la suite de quoi Negri, Judith Revel, Eric Alliez, Brian Holmes et un grand nombre d’Italiens (M. Lazarrato, A. Corsani, C. Vercellone) se retirent de la revue espérant sa dissolution, ce qui ne se produisit pas.

3Yann Moulier Boutang, « Actualité de lopéraïsme italien », Multitudes, no 83, p. 163-172, été 2021.

4Verso la Conferenza d’organizzazione per una nuova Internazionale rivoluzionaria. Materiali del convegno internazionale.

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